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diff --git a/44156-h/44156-h.htm b/44156-h/44156-h.htm new file mode 100644 index 0000000..6583a9f --- /dev/null +++ b/44156-h/44156-h.htm @@ -0,0 +1,13412 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=UTF-8" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Histoire de Flandre, Tome Premier, by M. Kervin de Lettenhove</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <style type="text/css"> + + h1,h2 {text-align: center; + clear: both;} + + h1 {margin-top: 4em;} + + h2 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + + .header {text-align: center; font-size: x-large; font-weight: bold; margin-top: 4em;} + + div.titlepage + { + text-align: center; + page-break-before: always; + page-break-after: always; + } + + div.titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 1.5em; + } + + div.frontmatter p + { + text-align: center; + margin-top: 4em; + } + + div.chapter + { + page-break-before: always; + } + + .titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 1.5em; + } + + .topspace {margin-top: 4em;} + + .end + { + text-align: center; + font-size: small; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 4em; + } + + hr.deco {width: 5%;} + + .summary {text-align: center; font-weight: bold; margin-bottom: 2em;} + + .poetry {font-size: 95%; margin-left: 20%; margin-right: 10%; + margin-bottom: 1em; text-align: left; } + .poetry .stanza { margin: 1em 0em 1em 0em; } + .poetry p { margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + .poetry p.i1 {margin-left: 1em;} + .poetry p.i2 {margin-left: 2em;} + .poetry p.i5 {margin-left: 5em;} + .poetry p.i9 {margin-left: 9em;} + + .prose {font-size: 95%; margin-left: 20%; margin-right: 20%; + margin-bottom: 1em;} + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdl {text-align: left; vertical-align: top; + padding-left: 1em; text-indent: -1em;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} + + #toc {width: 70%;} + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + right: 5%; + font-size: 0.6em; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + .pagenumh { display: none; } + + .tnote {margin: auto; + margin-top: 2em; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em; + page-break-after: avoid;} + + sup {font-size: 0.7em; font-variant: normal;} + + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + .center {text-align: center;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .xs {font-size: x-small;} + .small {font-size: small;} + .large {font-size: large;} + .xlarge {font-size: x-large;} + +@media screen +{ + body + { + width: 90%; + max-width: 45em; + margin: auto; + } + + p + { + margin-top: .75em; + margin-bottom: .75em; + text-align: justify; + } +} + +@media print, handheld +{ + p + { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + .poetry + { + margin: 2em; + display: block; + } + + .smcap + { + text-transform: uppercase; + font-size: 90%; + } + + hr.deco + { + width: 5%; + margin-left: 47.5%; + } +} + +@media handheld +{ + body + { + margin: 0; + padding: 0; + width: 90%; + } + + .tnote, + #toc + { + width: auto; + } +} + + </style> + </head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44156 ***</div> + +<div class="tnote"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p> + +<div class="frontmatter"> +<h1><span class="large">HISTOIRE</span><br /> +DE FLANDRE.</h1> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span></p> + +<p>Bruxelles.—Imprimerie <span class="smcap">Alfred VROMANT</span>.</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span></p> + +<div class="titlepage"> +<p class="topspace"><span class="xlarge">HISTOIRE</span><br /> +<span class="small">DE</span><br /> +FLANDRE</p> + +<p><span class="xs">PAR</span><br /> +M. KERVYN DE LETTENHOVE</p> + +<hr class="deco" /> + +<p class="small">TOME PREMIER</p> + +<hr class="deco" /> + +<p class="xs">1700 AV. J.-C.—1301 AP. J.-C.</p> + +<p>BRUGES<br /> +<span class="small">BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR</span></p> + +<hr class="deco" /> +<p class="small">1874</p> +</div> + +<p class="topspace"><span class="pagenumh"><a id="Page_IV"> IV</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_V"> V</a></span></p> + +<p>Il est devenu aujourd'hui à peu près inutile d'insister +sur l'importance des études historiques. Aux enseignements +d'une longue expérience qu'y cherchent les esprits sérieux +s'unit, pour les imaginations plus ardentes et plus vives, +le charme d'un tableau dont les épisodes variés n'empruntent +leurs couleurs et leur mouvement qu'à la vérité. Grandeur +ou décadence, prospérité ou misère, victoires ou +désastres, tout y offre des leçons et des exemples, et tandis +que les peuples parvenus au faîte de leurs destinées +aiment à jeter un regard en arrière sur le marais d'Evandre +pour y découvrir leur modeste berceau,</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i9"> Rara domorum</p> +<p>Tecta... quæ nunc romana potentia cœlo</p> +<p>Aequavit.</p> +</div></div> + +<p>d'autres qui ont vu s'effacer leur influence et leur force se +sentent encore plus irrésistiblement entraînés à recueillir +leurs souvenirs et à entourer d'un culte pieux les ruines de +leur puissance éteinte.</p> + +<p>La Flandre a cette mission à remplir. Elle le doit aux +générations qui l'élevèrent si haut qu'elle fut, pendant tout +le moyen-âge, la métropole de l'industrie et le centre de la +civilisation. Les palmes des conquêtes lointaines immortalisèrent +<span class="pagenum"><a id="Page_VI"> VI</a></span> +ses princes et ses chevaliers plantant leurs bannières +à Jérusalem ou à Constantinople, et ses communes +présentèrent un spectacle non moins admirable en alliant +au milieu des guerres les plus sanglantes l'héroïsme et +l'abnégation du dévouement qui protége la patrie et le +génie des arts utiles qui la rendent florissante.</p> + +<p>Il faut surtout rechercher dans les annales de la Flandre +les causes qui la maintinrent pendant longtemps à son +apogée et celles qui la précipitèrent tout à coup vers sa +chute. On ne saurait trop le remarquer: malgré les invasions +du dehors et les luttes intérieures si fréquentes sous +des princes hostiles à la Flandre par leur naissance, leur +ambition et leurs intérêts, elle fut libre et forte tant que +ses institutions et ses mœurs, se soutenant mutuellement +et entourées du même respect, restèrent également libres +et fortes. Le jour où la corruption passa dans les mœurs, +l'anarchie pénétra dans les institutions, et dès lors, condamnée +à perdre sa glorieuse individualité, il ne lui était +réservé d'autre consolation que de se confondre, sous une +main qui ne lui était pas étrangère, dans le grand empire +de Charles-Quint.</p> + +<p>Cette appréciation des faits généraux de notre histoire +est plus exacte que celle des écrivains qui, sans tenir +compte de l'esprit propre à chaque siècle, ont voulu juger +nos communes tantôt d'après les systèmes de l'antiquité, +tantôt d'après des théories toutes modernes.</p> + +<p>Si les communes flamandes exercèrent une si notable +influence sur toutes les communes de l'Europe, si la liberté +dont on y jouissait était si équitable et si tutélaire que le +commerce de toutes les nations y trouvait un asile, c'est +par le caractère religieux, loyal et probe des populations +qu'il faut expliquer la stabilité et la durée de l'organisation +communale qui, après avoir dominé comme règle politique +<span class="pagenum"><a id="Page_VII"> VII</a></span> +pendant quatre siècles, se conserva comme règle +administrative pendant quatre autres siècles.</p> + +<p>Asseoir le sentiment national sur ces bases traditionnelles, +le développer en montrant sans cesse une loi providentielle +et morale associée à la succession des événements, +telle est la double tâche qu'il importe, en Flandre +comme ailleurs, de poursuivre avec persévérance, en se +plaçant au-dessus des passions du moment, pour lier l'avenir +au passé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="header">HISTOIRE DE FLANDRE</p> + +<h2>LIVRE PREMIER<br /> +<span class="small">1700 AV. J.-C.—792 APR. J.-C.</span></h2> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" /> +</div> + +<p class="summary">Les Galls, les Kymris, les Romains.<br /> +Invasion des barbares.<br /> +Conquêtes des Franks.—Établissements des Saxons.<br /> +Naissance et progrès du christianisme.</p> +</div> + +<p>Pendant longtemps, les premières migrations descendues des +plateaux de l'Asie poursuivirent leur marche incertaine au sein des +immenses solitudes qui s'étendaient entre le Tanaïs, l'Elbe et le +Danube. Ce ne fut que vers le dix-septième siècle avant l'ère chrétienne +que les Galls ou Celtes parurent au delà du Rhin, et donnèrent +leur nom à la Gaule.</p> + +<p>A l'invasion des Galls succéda, à un intervalle de mille années, +celle des Kymris. On remarquait, parmi ces nations, les Bolgs ou +Belges qui occupèrent la Belgique, c'est-à-dire la partie septentrionale +de la Gaule. Quelques-uns de ces Belges, appelés <em>Brythons</em>, +s'arrêtèrent au bord de l'Océan, dans un pays couvert de bois et de +marais; mais ils n'y firent qu'un court séjour, et traversèrent la +mer pour aborder dans l'île d'Albion, qui depuis fut la Bretagne ou +Brythons-Land. Ceux d'entre eux qui refusèrent de les accompagner +durent à la situation des lieux qu'ils continuèrent à habiter +le nom de <em>Morins</em>. Ce rivage, que visitèrent peut-être les flottes +phéniciennes, est la patrie des générations dont j'écris l'histoire.</p> + +<p>Cependant les Galls, fuyant l'invasion des Kymris, se dirigeaient +vers la forêt Hercynienne et les collines de l'Étrurie. Les Belges +avaient étendu leur domination jusqu'au Rhône, et, dans leur ardeur +<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> +belliqueuse, ils ne tardèrent point à prendre part aux lointaines +expéditions des Galls.</p> + +<p>Le plus redoutable des chefs qui accompagnent en Macédoine le +brenn Kerthwrys se nomme Belgius. Alexandre, en voyant ces +hommes qui ne craignaient rien, si ce n'est la chute du ciel, put +pressentir quels périls allaient menacer la monarchie de ses pères: +ses successeurs réussissent à peine à la défendre contre les Belges. +Ptolémée périt en les combattant, avant que les guerriers de Sosthène +parviennent à les arrêter, en invoquant le nom du héros macédonien. +Enfin le brenn Kerthwrys disparaît à Delphes, au milieu +d'une tempête, percé, comme le racontent les anciens, par les +flèches que lancent sur sa tête Apollon, Diane et Minerve, divinités +outragées de ces sacrés vallons. Dès ce jour les vainqueurs de la +Grèce se dispersent, et désormais ils prêteront l'appui de leur nom +et de leur courage à toutes les ambitions et à toutes les conquêtes. +C'est ainsi qu'ils servent tour à tour Pyrrhus et Carthage, et méritent +que Mithridate rende hommage à leurs exploits.</p> + +<p>Lorsqu'un autre brenn entra à Rome et assiégea le Capitole, des +Belges qui étaient venus s'établir successivement dans le nord de +l'Italie partagèrent également sa gloire. Ces Belges continuèrent +pendant plusieurs siècles à combattre les Romains; Claudius Marcellus +s'illustra en les repoussant. «Claudius, dit Properce, arrêta +les ennemis qui avaient traversé l'Eridan et porta à Rome le bouclier +du Belge Virdumar, leur chef gigantesque, qui se vantait +d'avoir le Rhin pour auteur de sa race.»</p> + +<p>La conquête romaine avait pénétré dans le midi de la Gaule +quand une seconde invasion de Kymris parut sur le Rhin. Ils reconnurent +les populations, issues d'une commune origine, qui les +avaient précédés, s'allièrent aux Belges du nord de la Gaule, et soutinrent +ceux qui campaient sur la Garonne. Marius, en les exterminant +à Aix et à Verceil, mérita, après Romulus et Camille, le glorieux +surnom de troisième fondateur de Rome.</p> + +<p>Un demi-siècle après ces victoires, une nouvelle invasion se présente; +mais elle est moins redoutable: c'est celle des Suèves. A +César est réservée la gloire de les vaincre. Ce consul ambitieux, +aux yeux vifs, au front chauve, à la barbe négligée, en qui Sylla +avait vu plusieurs Marius, et qui, sortant de la préture, avouait à +ses amis qu'il était jaloux d'Alexandre, avait choisi entre les divers +<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> +gouvernements des provinces celui de la Gaule, parce qu'il lui +promettait le plus de victoires. Il extermina les Helvètes, et rejeta +les Suèves au delà du Rhin; puis, se trouvant trop faible pour lutter +seul contre toute la Gaule, il se déclara le défenseur du culte des +druides, et s'allia aux Kymris du centre contre les Belges du nord. +Parmi ceux-ci, les Nerviens étaient les plus intrépides. Ils occupaient +les pays situés à l'est de l'Escaut, et ils avaient eu soin de +reléguer dans des marais inaccessibles aux ennemis leurs femmes +et tous ceux que leur âge rendait inutiles à la guerre. Leur résistance +fut héroïque. Pendant quelques jours Rome trembla pour ses +légions, et ne vit dans César qu'un perfide violateur de la paix, +digne d'être livré aux ennemis. Mais, lorsqu'il revint victorieux, +elle le reçut avec de longues acclamations, et le sénat décréta des +fêtes publiques pour remercier les dieux de leur protection signalée. +«Jamais dit Plutarque, on n'avait tant fait pour aucune +victoire.»</p> + +<p>Cependant une nouvelle ligue se forma contre les Romains. Elle +comprenait les peuples armoriques, c'est-à-dire tous ceux qui habitaient +le rivage de la mer, depuis la Loire jusqu'au Rhin. Les +Morins y prirent part; on y remarquait aussi les Ménapiens, qui, +après avoir été l'un des peuples les plus puissants de la Belgique, +s'étaient, à mesure qu'ils s'affaiblissaient, rapprochés de plus en plus +de la mer. Les Belges de la Bretagne avaient promis leur appui, et +l'on espérait celui des nations germaniques, toujours empressés à +franchir le Rhin. Tous s'étaient engagés à agir d'un commun accord, +à partager la même fortune, et à défendre contre le joug romain la +liberté qu'ils avaient reçue de leurs pères. Les Ménapiens et les +Morins n'avaient jamais envoyé de députés à César: loin de se +soumettre à l'approche des armées romaines, ils résolurent, par une +tactique différente de celle qu'avaient adoptée les autres nations +gauloises, d'éviter le combat et de chercher un refuge dans leurs +marais et dans leurs vastes forêts. César, réduit à s'ouvrir un passage, +la cognée et l'épée à la main, avait à peine dévasté quelques +champs et brûlé quelques villages, lorsque les pluies de l'automne +le contraignirent à donner le signal de la retraite.</p> + +<p>L'année suivante, César arrêta sur le Rhin une autre invasion, +celle des Usipiens et des Tenchtères. Quelques vaincus se réfugièrent +à l'est du Rhin chez les Sicambres; César leur fit redemander +<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> +les fugitifs, mais ils lui répondirent: «Le Rhin forme la limite +de la puissance romaine; si vous voulez commander au delà du +fleuve, reconnaissez aussi aux Germains le droit de le franchir.» +Trois siècles s'écouleront avant que les fils de ces Sicambres aillent +demander raison aux successeurs de César de la violation de leurs +frontières, en envahissant celles de l'empire romain.</p> + +<p>Pendant que César se préparait à passer en Bretagne, il conclut +un traité d'alliance avec les Morins qui avaient résisté à ses armes. +Ils s'excusèrent en alléguant leur ignorance des usages des conquérants +d'avoir osé leur résister et remirent quelques otages. Deux +lieutenants de César pénétrèrent dans le pays des Ménapiens, toujours +protégés par leurs forêts. Un autre de ses lieutenants reçut, +au retour de l'expédition de Bretagne, l'ordre de réprimer une attaque +dirigée par les Morins contre quelques légionnaires isolés et +parvint, grâce aux chaleurs de l'été qui avaient désséché les marais, +à leur imposer la paix.</p> + +<p>Les Ménapiens seuls continuaient à repousser le joug romain. +Ils s'empressèrent d'entrer dans la confédération qui eut pour chef +Ambiorix, roi des Éburons, nation intrépide et voisine des bords +de la Meuse. Mais leur courage ne put les sauver. Assaillis de +toutes parts avant qu'ils eussent pu se préparer à la défense, ils +perdirent leurs troupeaux et virent brûler leurs habitations et leurs +moissons. Leurs otages furent conduits au camp de César, et Ambiorix +apprit bientôt qu'il ne pouvait plus espérer de trouver au +milieu d'eux un appui dans la victoire ou un asile dans le revers.</p> + +<p>L'insurrection vaincue chez les Belges se ranima chez les Arvernes. +La voix du vercingétorix fut entendue jusqu'aux extrémités +de la Gaule. Les Morins accoururent au siége d'Alésie; Comius, +chef atrébate auquel César avait confié le soin d'observer les Ménapiens, +avait abandonné le parti des Romains, et trahissait leur +alliance et leurs bienfaits: tant était grande l'ardeur des Gaulois à +recouvrer leur liberté et leur ancienne gloire!</p> + +<p>César rêvait désormais d'autres conquêtes; il voulait opposer à +la jalousie de Pompée et à la haine du sénat la puissance victorieuse +de son glaive. Il ne songea plus qu'à s'attacher les peuples +de la Gaule qui n'avaient pas oublié la route de Rome, et il les +incorpora dans les légions qui combattirent à Pharsale.</p> + +<p>Les Ménapiens et les Morins partagent, depuis cette époque, le +<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> +sort des autres nations gauloises. Aux agitations de la liberté +menacée succède la longue paix de la servitude, et bientôt, au +milieu des splendeurs de la cour d'Auguste, Virgile, gravant sur +le bouclier d'Enée les brillantes destinées de Rome, rappelle dans +les mêmes vers la honte du Rhin et celle de l'Euphrate, la défaite +des peuples nomades de la Libye et la soumission des Morins, les +plus reculés des hommes.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>... Incedunt victæ longo ordine gentes,</p> +<p>Quam variæ linguis, habitu tam vestis et armis.</p> +<p>Hic Nomadum genus et discinctos Mulciber Afros,</p> +<p>Hic Lelegas, Carasque, sagittiferosque Gelonos</p> +<p>Finxerat. Euphrates ibat jam mollior undis,</p> +<p>Extremique hominum Morini, Rhenusque bicornis.</p> +</div></div> + +<p>Rome est arrivée au faîte de sa puissance, quand une ville obscure +de la Judée devient le berceau de la rénovation du monde. Le +Christ, que l'Orient attend, oppose à l'orgueilleuse corruption des +sociétés antiques les ineffables mystères d'une chasteté et d'une +humilité inconnues jusqu'alors; puis, confirmant ses divins préceptes +par l'agonie du sacrifice expiatoire, il dit à ses disciples: «Allez +enseigner toutes les nations.» Ceux-ci se hâtent d'obéir; conquérants +pacifiques, ils se partagent le monde. Pierre et Paul, appelés +aux bords du Tibre, vont dans la ville éternelle sceller de leur sang +le fondement d'une puissance plus durable que celle des Césars.</p> + +<p>Tibère succéda à Auguste, Caligula à Tibère. Caligula conduisit +une expédition romaine dans les régions septentrionales de la +Gaule. Arrivé sur le rivage de la mer avec ses balistes et ses machines +de guerre, il ordonna aux légionnaires de ramasser dans +leurs casques les coquillages épars sur le sable, afin, disait-il, que +le Capitole reçût les dépouilles de l'Océan. Un monument plus utile +de ce voyage fut la construction, au bord de la mer, d'une tour +élevée, où l'on allumait des feux pendant la nuit pour diriger la +marche incertaine des navires.</p> + +<p>Après Caligula vint Claude, puis Néron qui chantait sur sa lyre +le crime d'Oreste, moins affreux que le sien; puis Galba, Othon, +Vitellius, princes faibles et vils qui fléchirent tour à tour sous le +fardeau impérial. «<i lang="la" xml:lang="la">Suscepere imperium populi romani transferendum</i>, +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +dit Tacite, <i lang="la" xml:lang="la">et transtulerunt</i>.» Une influence fatale semble +dominer le trône des Césars: Domitien est le frère de Titus; Commode +recueille l'héritage de Marc Aurèle.</p> + +<p>Un incendie a consumé le Capitole qu'abandonnent les génies +protecteurs de la cité de Romulus. Les soldats prétoriens nomment +à l'encan des empereurs qu'ils massacrent le lendemain. Enfin, sous +le règne des empereurs Valérien et Gallien, les menaçantes invasions +des peuples germaniques répandent de toutes parts une terreur +profonde. Les ruines des villes qu'ils dévastent attestent la +faiblesse des Romains et l'audace des barbares, <i lang="la" xml:lang="la">ruinæ signa miseriarum +et nominum indicia servantes</i>.</p> + +<p>Valérien confia à Posthumus le soin de défendre les frontières de +l'empire. Posthumus arrêta toutes les invasions, et maintint la paix +dans les provinces confiées à son administration. La Gaule reconnaissante +le proclama empereur à la mort de Valérien; mais il périt +victime de l'ambitieuse jalousie d'un de ses lieutenants, nommé +Lollianus, qui l'assassina.</p> + +<p>Une femme, dont le nom semble d'un heureux présage, Victoria, +qui prend le titre d'Augusta et de Mère des camps, venge Posthumus +et donne la pourpre à Victorinus qui continue à défendre et à +protéger la Gaule. Victorinus rendit à la plupart des cités leur +ancienne organisation municipale, et mérita d'être comparé aux +Trajan, aux Nerva et aux Antonin. Il fit écrire sur ses médailles: +<i lang="la" xml:lang="la">Fortuna redux</i>, allusion heureuse à des espérances trop promptement +démenties. Victorinus périt, comme Posthumus, dans une +sédition militaire.</p> + +<p>Un armurier (il s'appelait Marius) régna pendant trois jours; il +avait dit: «Qu'on ne me reproche point ma profession, c'est avec +le fer qu'on fonde les empires.» Un de ses soldats lui répliqua, +en lui donnant la mort: «Ne te plains donc pas; ce glaive qui te +frappe, c'est toi qui l'as forgé.»</p> + +<p>Victoria, disposant toujours de l'autorité suprême, la transmit à +Tetricus, qui se fit proclamer à Bordeaux. L'empire gaulois créé +dans la Belgique s'étendait vers la Méditerranée; Aurélien +s'alarma en Italie: «Je m'étonne, pères vénérables, écrivit-il aux +sénateurs romains, que vous hésitiez si longtemps à consulter les +livres des sibylles, comme si vous délibériez dans une église +chrétienne, et non dans le temple de tous les dieux.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +L'épée d'Aurélien était plus puissante que les oracles sibyllins. +Elle renversa dans les Gaules l'autorité de Victoria, et sur l'Euphrate +celle de la reine Zénobie. L'Orient et l'Occident portaient +les mêmes fers: Tetricus, revêtu d'une chlamyde de pourpre +au-dessus des braies gauloises, parut au triomphe d'Aurélien, à côté +de Zénobie, qui, ornée de pierres précieuses, traînait des chaînes +d'or. Zénobie obtint une retraite à Tibur; Tetricus acheva ses jours +sur le mont Cœlius.</p> + +<p>A la chute de l'empire gaulois, on voit redoubler les efforts des +nations barbares, impatientes de briser les dernières barrières qui +protégent encore le vieux monde romain. Elles se pressent sur le +Rhin, tandis que leurs flottes cherchent par l'Océan une autre route +qui, à travers les tempêtes, les conduise à la victoire et au butin. +Toutes accourent des limites de la Scandinavie, patrie féconde des +envahisseurs. Elles se sont arrêtées quelque temps près de l'Elbe, +et c'est là que nous apercevons l'Héligoland ou l'île sainte des +Saxons et la Merwungania des Merwings, de même que plus tard +nous y découvrirons le berceau des Danes et des Normands. De ces +rivages s'élancent sans cesse ces colonies aventureuses guidées par +leurs bersekirs, générations jeunes et cruelles qui ne connaissent +que les joies du sang, et sourient en recevant la mort. On les désigne +tantôt sous le nom de Saxons qu'elles doivent à leurs longs couteaux, +tantôt sous celui de Franks, qui rappelle peut-être le <i lang="la" xml:lang="la">ver +sacrum</i> des peuples du Nord, et qui serait dans cette hypothèse +synonyme de celui des Flamings, que nous retrouverons plus +tard. «Les Franks et les Saxons, écrivait l'empereur Julien, +sont les plus belliqueux de tous les peuples, et une ligue étroite +les unit les uns aux autres.»—«Les Franks et les Saxons, +ajoute Orose, ravageaient les rivages de la Gaule.» Dès le +quatrième siècle, ils avaient fondé des établissements sur les côtes +de la Frise, où ils se mêlèrent aux Saliens de l'Yssel et aux Sicambres +dont les aïeux avaient été relégués par Auguste aux bouches +du Rhin.</p> + +<p>Tous les historiens ont célébré l'intrépidité des Seekongars et +l'audace qu'ils montraient en parcourant les mers: leurs poétiques +mythologies racontaient que les dieux avaient créé l'homme d'un +tronc d'arbre qui flottait sur les ondes; l'Océan était leur première +patrie. «Autant de rameurs, autant de pirates, dit Sidoine Apollinaire, +<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +tous commandent et obéissent, enseignent et apprennent à +la fois l'art de piller. Ces ennemis sont plus terribles que tous +les autres. Lorsqu'on ne les attend point, ils attaquent; si vous +êtes prêts à les combattre, ils vous échappent. Ils accablent ceux +qu'ils surprennent, et se rient de ceux qui résistent. S'ils vous +poursuivent, ils vous atteignent; s'ils fuient, ils se dérobent à +vos coups. Les naufrages les instruisent; ils se réjouissent des +dangers au milieu des flots et des écueils.»</p> + +<p>Lorsque Aurélien et Tacite eurent régné, Probus ceignit la +pourpre impériale. Il opposa une résistance énergique à toutes les +invasions des barbares, les força à repasser le Rhin, leur prit +soixante et dix villes et leur tua quatre cent mille hommes. Puis il +dirigea ses armes contre la ligue des Franks et les vainquit au fond +de leurs marais. Quelques-uns de ces Franks, conduits au Pont-Euxin +par l'ordre de l'empereur, s'y emparèrent de quelques barques +où ils trouvèrent un asile. Insultant tour à tour les rivages de +l'Asie et ceux de l'Europe, pillant Syracuse, menaçant Carthage, +ils revinrent dans la Batavie sans que la puissance romaine eût +pu châtier leur audace.</p> + +<p>Bientôt un nouveau mouvement éclata dans la Gaule. Il arriva +que, dans une fête donnée à Lyon, le jeu fut dix fois de suite favorable +à Proculus. Selon un ancien usage, ses amis s'amusèrent à le +parer d'un manteau de pourpre. Cependant ils craignirent que cette +innocente plaisanterie ne leur devînt fatale. Un complot se forma. +Proculus voulut garder son manteau impérial: la Bretagne, l'Espagne +et la Belgique le soutinrent. Vaincu par Probus, il se réfugia +chez les Franks, qui le livrèrent. Probus avait pacifié tout l'empire +et se vantait de n'avoir plus besoin de ses armées. Cette parole imprudente +le fit assassiner par ses soldats.</p> + +<p>Marcus Aurélius Carus, citoyen de la Gaule Narbonnaise, régna +deux années. Dioclétien, à qui une druidesse de Tongres avait autrefois +promis l'empire, lui succéda et vainquit Carinus, fils de Carus, +qui avait recueilli au nord des Alpes l'autorité de son père. Dès ce +moment, l'indépendance gauloise s'humilia et se transforma en une +longue agitation, qu'entretinrent les Bagaudes, laboureurs chassés +de leurs terres par les ravages des guerres ou l'avidité du fisc.</p> + +<p>Cependant les Saxons, montés sur leurs légers cyules, continuaient +à parcourir, à pleines voiles, les mers orageuses que leurs +<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> +poètes nommaient la route des cygnes. Leurs succès encourageaient +leur audace, et chaque jour leurs débarquements se multipliaient +sur le rivage septentrional de la Gaule, désigné quelques années +plus tard sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Littus Saxonicum</i>. Le césar Maxence, qui +résidait à Trèves, leur opposa Carausius, chef habile et plein de courage, +qui était né lui-même dans le pays des Ménapiens.</p> + +<p>A peine Carausius avait-il pris le commandement de la flotte de +Boulogne qu'on le vit, soit qu'il écoutât son ambition, soit qu'il fût +guidé par des sympathies puisées dans une commune origine, favoriser +les Franks et les Saxons qu'il devait combattre; il apprit que +Dioclétien et Maximien avaient résolu sa mort, et se proclama +empereur. De nombreux navires se trouvaient sous ses ordres; une +légion romaine, formée probablement d'auxiliaires germains, le soutenait: +la Bretagne même invoquait sa protection. Enfin, à sa voix, +les Franks, s'élançant de leurs marais, avaient occupé la cité de +Boulogne.</p> + +<p>La rébellion de Carausius porta l'effroi à Rome. Dans les ports +de la Gaule méridionale et même dans ceux de l'Italie, on se hâta +de construire des vaisseaux pour combattre la flotte ennemie, et un +panégyriste romain remarque, comme une preuve signalée de la +protection des dieux, que pendant toute une année, tandis qu'on tissait +les voiles et qu'on préparait les bois nécessaires aux navires, le +ciel demeura constamment serein afin que le zèle des ouvriers ne se +ralentît point. Cinq années s'écoulèrent avant que la flotte romaine +parût dans l'Océan. Constance avait quitté les bords du Rhin pour +la seconder avec une puissante armée; Boulogne fut reconquise, et +les Romains, favorisés par la sécheresse de l'été, poussèrent leur +expédition jusqu'au centre des terres ménapiennes, «contrée tellement +envahie par les eaux, dit Eumène dans le panégyrique de +Constance, qu'elle semble flotter sur des abîmes et frémit sous +les pas.»</p> + +<p>Dans l'armée qui s'éloigna de l'Italie pour combattre Carausius +se trouvait cette célèbre légion thébéenne, composée de chrétiens, +qui, à Agaune et sous les murs de Cologne, s'offrit au martyre +sans toucher à son épée. Dès le premier siècle de l'ère chrétienne, +saint Materne, disciple de saint Pierre, avait porté dans la Belgique +les féconds enseignements de la foi nouvelle. Ses progrès avaient +été rapides, lorsque la persécution dioclétienne soumit à une terrible +<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> +et dernière épreuve les néophytes de toutes les parties de +l'empire. Le préfet Rictiover la dirigea dans les Gaules. A Trèves, +le nombre des chrétiens immolés fut si considérable que leur sang +rougit les eaux de la Moselle. La vierge Macra fut brûlée vive à +Reims. Quintinus, Romain de race sénatoriale, périt dans la cité des +Veromandui, qui, depuis, garda son nom. L'évêque Firminus, à +Amiens, Gentianus, Victorius, Fuscianus, dans le pays de Térouane, +Eubert, Piat et Chrysolius, chez les Ménapiens, méritèrent par les +mêmes tortures la palme du martyre. La persécution se ralentit +lorsque Constance vient gouverner les Gaules; il traite les Gaulois +avec douceur, vit en paix avec les Franks et protége les disciples +d'une religion à laquelle il est secrètement favorable. Enfin Constantin, +fils de Constance, aperçoit dans les airs, aux limites de la +Belgique, une croix lumineuse qu'il place sur son labarum. Il +triomphe par ce signe, renverse les cruels tyrans de l'Italie et +inaugure le christianisme au Capitole.</p> + +<p>A la mort de Constantin, l'empire se divise. Un de ses fils, qui +porte le même nom, fait la guerre à ses frères, enrôle des Franks +dans son armée et meurt à Aquilée. Les Franks s'établissent de +plus en plus sur les côtes septentrionales de la Gaule; leur puissance +augmente chaque jour. Constant, autre fils de Constantin, la sanctionne +par des traités et la confirme en périssant assassiné par l'ordre +du Frank Magnentius, qui se proclame empereur à Autun. Ni +la défaite de Magnentius, ni la mort de Sylvanus, autre Frank qui +usurpe la pourpre, ne fortifient l'autorité romaine. Les Franks conservent, +sous de nouveaux chefs, une position menaçante. On leur +oppose enfin un écolier d'Athènes, à peine âgé de vingt-trois ans, +à la taille difforme, à l'esprit orgueilleux et cynique, mais capable +des plus grandes choses. C'est le césar Julien. Il arrive dans la +Gaule avec trois cent soixante soldats, réunit les débris des armées +romaines et repousse les barbares qui avaient envahi l'empire +depuis Autun jusqu'au Rhin.</p> + +<p>Les Franks Saliens avaient occupé la Toxandrie: Julien les surprit +et leur imposa la paix. Le disciple de Platon, qui demandait à +des enchantements les secrets de l'avenir, semble, en protégeant +les Franks, avoir reçu la révélation de leur puissance future. Déjà, +ils occupaient le premier rang parmi les nations germaniques, terribles +pendant la guerre, redoutables pendant la paix, tour à tour +<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> +auxiliaires et ennemis. Julien avait besoin des Franks. Il souffrit +que dans une sédition militaire on le proclamât empereur et qu'on +l'élevât sur un bouclier, suivant la coutume des barbares. Il n'avait +pu résister, écrivait-il au sénat d'Athènes, aux volontés de son génie. +Il régna, et lorsque plus tard il crut pouvoir rétablir l'antique puissance +de Rome, en forçant les chrétiens à relever les autels du Capitole, +il leur disait: «Ecoutez-moi; les Allemands et les Franks +m'ont écouté.»</p> + +<p>Après la mort de Julien, Valentinien recueillit l'empire d'Occident. +Pendant les premières années de son règne, des troupes innombrables +de Saxons traversèrent l'Océan et s'établirent sur le rivage +de la Gaule. De là ils s'avancèrent jusqu'aux bords du Rhin et défirent +le comte Nannianus. Mais, ayant appris que l'empereur avait +réuni une armée considérable pour les combattre, ils demandèrent +à pouvoir se retirer en abandonnant leur butin. Les Romains feignirent +de le leur permettre, et profitèrent de leur confiance pour les +attirer dans des embûches où ils périrent presque tous. «Valentinien, +dit Orose, vainquit, aux limites du pays des Franks, les +nations saxonnes, nations redoutables par leur courage et leur +agilité, qui, placées aux bords de l'Océan et dans des marais inaccessibles, +menaçaient les frontières de l'empire et se préparaient +à de formidables invasions.»</p> + +<p>Vers la fin du quatrième siècle, un autre Carausius s'élève au +nord de l'empire: c'est Maxime, soldat dont la naissance est +inconnue, mais qu'Orose appelle un homme intrépide et digne +d'être auguste. Proclamé empereur en Bretagne, il aborde aux +bouches du Rhin. Les Franks le soutiennent. Deux chefs de cette +nation, Rikomir et Baudo, sont ses consuls. Mellobald, autre Frank, +naguère créé <i lang="la" xml:lang="la">comes domesticorum</i> par Valentinien, le fait reconnaître +à Paris. Maxime conserva l'empire pendant cinq années. Son +ambition le perdit: il voulut envahir l'Italie et périt à la bataille +d'Aquilée. La trahison du Frank Arbogast avait hâté sa chute. +Arbogast, redoutable par son audace, son courage et sa puissance, +tint l'empereur Valentinien II enfermé dans Vienne jusqu'à ce qu'il +l'eût réduit à se tuer; puis il lui donna pour successeur le rhéteur +Eugène, qu'il arracha aux jeux de l'école pour lui ordonner de relever +l'autel antique de la Victoire Romaine, naguère vainement +défendu par l'éloquence de Symmaque: autres jeux, tels qu'ils convenaient +<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +à un barbare devenu l'arbitre du monde, et plein de mépris +pour la pourpre qu'il dédaignait.</p> + +<p>Le chrétien Théodose, issu d'une famille espagnole, venge Valentinien +II. «Où est le Dieu de Théodose?» s'écrie-t-il en menant +ses troupes au combat contre celles d'Arbogast, dans une vallée des +Alpes. A sa voix s'élève une effroyable tempête qui engloutit la fortune +des Franks. N'oublions pas toutefois que, dans cette célèbre +journée, les soldats de Théodose étaient des Goths, parmi lesquels +il s'en trouvait un nommé Alarik. Les barbares, vainqueurs ou +vaincus, avaient déjà tout envahi.</p> + +<p>Pendant ces guerres sanglantes, le christianisme continuait à se +propager vers le Nord. Victricius, soldat romain devenu évêque de +Rouen, fut le plus illustre de ses apôtres. «Tyticus nous a appris, +lui écrit saint Paulin de Nôle, quelle clarté brillante le Seigneur +a répandue sur des régions jusqu'à ce jour livrées aux ténèbres. +Le pays des Morins, placé aux limites du monde, que l'Océan +frappe en grondant de ses flots barbares, voit aujourd'hui les +peuples relégués sur ses côtes sablonneuses se réjouir de la +lumière que tu leur as portée et soumettre au Christ leurs cœurs +féroces. Là où il n'y avait que des forêts et des plages désertes, +dévastées par les pirates qui y abordaient ou s'y étaient établis, +les chœurs vénérables et angéliques des fidèles s'élèvent pacifiquement +des églises et des monastères, dans les villes et dans +les bourgs, au milieu des îles et des bois. Le Christ a fait de toi +son vase d'élection dans les lointaines contrées du rivage nervien +que la foi avait à peine effleuré de son souffle. Il t'a choisi pour +que sa gloire retentît jusqu'aux bords des mers où se couche le +soleil.»</p> + +<p>Après la mort de Théodose, Stilicon gouverna la Gaule au nom +d'Honorius. Stilicon, objet des poétiques adulations de Claudien, +était un Vandale qui trahissait les Romains. Il voulait élever son +fils à l'empire, et appela les barbares. «Il croyait, dit Orose, qu'il +serait aussi facile de les arrêter que de les mettre en mouvement +et sacrifiait le salut du monde pour donner la pourpre à un enfant.» +Tous les peuples germaniques s'élancèrent au delà du Rhin. Les +Quades, les Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les +Saxons, les Burgundes, les Allemans, ravagèrent tous les pays qui +s'étendent entre les Alpes, les Pyrénées, le Rhin et l'Océan. +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +Mayence, ville illustre autrefois, fut conquise et détruite. Les puissants +habitants de Reims, ceux d'Amiens, d'Arras et de Tournay, +les Morins, les plus éloignés des hommes, subirent le même sort. +Dans l'Aquitaine, dans la Novempopulanie, dans la Lyonnaise et la +Narbonnaise, rien n'échappa à la dévastation. Enfin Alarik assiégea +la cité impériale du Tibre avec une armée de Goths, s'en +empara et la pilla pendant six jours; tandis que saint Jérôme répétait +aux descendants des Gracques et des Scipions, réfugiés à +Bethléem, les vers où la muse désolée de Virgile raconta la ruine +d'Ilion, les appliquant aux malheurs de Rome, fille de Pergame:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quis cladem illius noctis, quis funera fando</p> +<p>Explicet, aut possit lacrymis æquare labores?</p> +<p>Urbs antiqua ruit, multos dominata per annos.</p> +</div></div> + +<p>Cependant les habitants du rivage armorique et ceux d'autres +provinces des Gaules avaient pris les armes pour se défendre, et +leur premier soin avait été de remplacer les magistrats romains +par une administration indépendante. «Les Franks, qui étaient +voisins du pays des Armoriques, dit Procope, remarquèrent qu'ils +s'étaient donné une nouvelle forme de gouvernement et voulurent +leur imposer leur joug et leurs lois. Ils commencèrent par piller +leurs biens, puis les attaquèrent ouvertement. Les Armoriques +se conduisirent vaillamment dans cette guerre, et les Franks, ne +pouvant les soumettre par la force, leur proposèrent leur alliance +et s'unirent à eux par des mariages.» Quels étaient ces Armoriques? +les Ménapiens, derniers représentants des nations gauloises +vers le nord.</p> + +<p>Ainsi les Saliens s'établirent en amis et en alliés sur les rives +de l'Escaut. Il appartenait à ces contrées, illustre asile des fières et +tumultueuses libertés du moyen âge, d'être le berceau de la grandeur +des Franks.</p> + +<p>La royauté des Franks, qui, soumis à l'autorité romaine, n'avaient +eu longtemps que des chefs de guerre (<i lang="fy" xml:lang="fy">unterkonings</i>, <i lang="la" xml:lang="la">duces</i>, <i lang="la" xml:lang="la">subreguli</i>), +s'était reconstituée. Vers l'an 426, Hlodi, fils de Teutmir et +petit-fils de Rikomir, si puissant au temps de Maxime, fut élu roi +des Franks.</p> + +<p>Hlodi, après s'être emparé de Tournay et de Cambray, étendit +<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +ses expéditions jusqu'à la Somme. Le chef des Romains, le Scythe +Aétius, qui avait recueilli le génie et l'ambition du Vandale Stilicon, +marcha au devant des Franks, accompagné du jeune césar +Majorien, et les rencontra près du bourg d'Helena. «Au sommet +d'une colline, dit Sidoine Apollinaire dans le <cite>Panégyrique de +Majorien</cite>, les Franks célébraient un bruyant hyménée. Au milieu +de leurs danses barbares, une blonde fiancée acceptait un blond +époux. On raconte que Majorien vainquit les Franks. Les casques +retentissaient sous les coups, et la cuirasse repoussait, de ses +écailles, les atteintes redoublées de la hache. Enfin les ennemis +lâchèrent pied. On voyait briller sur leurs chars fugitifs les +ornements épars de cet étrange hyménée, les vases et les mets +du festin, les marmites couronnées de fleurs où trempait le poisson. +Le vainqueur s'empara des chars et de la fiancée. Moins +digne de mémoire fut la lutte où le fils de Sémélé entraîna les +Lapythes et les monstres de Pholoé, lorsqu'au milieu des brûlantes +orgies des bacchantes, ils invoquaient Mars et Vénus et, +prenant leurs coupes pour traits, rougissaient de leur sang les +sommets de l'Othrys. Qu'on ne célèbre plus les querelles des +enfants des nuages... Majorien dompte aussi des monstres qui relèvent, +au haut de leur front, leurs cheveux d'un roux ardent, +afin que leur tête, privée de chevelure, paraisse plus hideuse. +Leur œil bleu lance un humide et pâle regard. Leur figure est +rasée de toutes parts, et le peigne, au lieu de barbe, ne rencontre +que de longues moustaches. C'est pour eux un jeu que de lancer +les framées rapides à travers les airs, de chercher l'endroit où ils +vont frapper, d'agiter leurs boucliers, de se précipiter au-dessus +des haches croisées, et de se hâter d'accourir vers l'ennemi.»</p> + +<p>Aétius, vainqueur de Hlodi, voulant châtier les peuples armoriques +qui avaient refusé d'obéir au lieutenant romain Littorius, +les livra à Eochar, roi des Alains. Ils ne pouvaient plus rien espérer +des Franks: aux vengeances d'Aétius, à la fureur avide des Alains, +ils opposèrent le pieux zèle d'un prêtre chrétien. Dans les murs +d'Auxerre vivait l'évêque Germanus, vénérable ami de la vierge +Genowèfe, qui fut plus tard la protectrice des <em>Parisii</em> menacés. +Germanus, cédant aux prières des députés de l'Armorique, se rend +au-devant des Alains qui s'avançaient déjà, et saisit par la bride le +coursier d'Eochar. Le chef barbare recule devant la parole de ce +<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> +vieillard désarmé; et l'évêque d'Auxerre, voulant consolider son +triomphe, va mourir à Ravenne en plaidant, auprès de Valentinien +et de Placidie, la cause de l'Armorique, effrayée par la colère +d'Aétius.</p> + +<p>Après la défaite et la mort de Hlodi, la plus grande partie des +Franks avaient reconnu l'autorité romaine, et, sous les auspices +d'Aétius, ils avaient élevé à la royauté un de leurs chefs qui lui +était dévoué, Merwig, fils de Merwig, de la tribu des Merwings, +qui, originaire des bords de l'Elbe, s'était mêlée aux Marcomans et +aux Sicambres avant d'occuper dans la Batavie l'une des rives du +Wahal qui conserva son nom.</p> + +<p>Cependant le plus jeune des fils de Hlodi, adolescent à la blonde +chevelure, se rendit à Rome pour réclamer l'héritage de son père. +Quelques présents et le vain titre d'<em>ami du peuple romain</em> furent +tout ce qu'il obtint. L'autre, Hlodibald, alla trouver Attila, chef +terrible de la grande et féroce nation des Huns, et réclama l'appui +de ses armées.</p> + +<p>Attila réunit cinq cent mille barbares. L'Occident entier frémit +d'épouvante. Aravatius, évêque de Tongres, était à Rome. Saint +Pierre lui apparut et lui dit: «Il a été arrêté dans les desseins de +Dieu que les Huns ravageront la Gaule. Hâte-toi d'aller mettre +l'ordre dans ta maison; prends un blanc linceul et prépare ton +tombeau.» A Troyes, une autre vision annonce l'arrivée des +barbares à l'évêque Lupus.</p> + +<p>Armé du glaive de Mars et de l'anneau d'Honoria, le roi des +Huns, tel qu'une sombre tempête portée par l'aquilon, s'avance +dans la Belgique; les Gépides, les Hérules, les Bructères, les +Thorings et quelques autres peuples franks ripewares, le suivent. +Aétius, qui trouve dans cette invasion le moyen d'affaiblir les +barbares déjà établis dans la Gaule, oppose à la nation des Huns +les Westgoths de la Septimanie, les Franks Saliens de Merwig et +quelques Allemans, débris d'anciennes cohortes auxiliaires. Les +innombrables armées d'Aétius et d'Attila se rencontrèrent dans les +plaines Catalauniques, arène immense, longue de cent lieues et +large de soixante et dix. Trois cent mille cadavres jonchèrent le +champ de bataille, et l'on vit un faible ruisseau qui traversait le +théâtre de cette lutte gigantesque devenir un torrent de sang. Impuissant +à s'ouvrir un passage à travers les soldats d'Aétius, Attila +<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +se retira dans son camp où il resta toute la journée du lendemain, +faisant sonner ses trompettes et prêt à se précipiter, si sa retraite +était forcée, dans un bûcher formé des selles de ses chevaux. Le +rugissement du lion dans son antre effraya le vainqueur.</p> + +<p>Attila s'éloigna sans être poursuivi; mais l'année suivante, +comme il avait envahi l'Italie, il périt d'une mort soudaine, digne +des récits qui entourèrent sa vie de terreur. Sa monarchie +s'éteignit avec lui. Valentinien, ne redoutant plus qu'Aétius, fit +assassiner le vainqueur des Huns. A la mort d'Aétius, dit la chronique +de Marcellin, finit l'empire d'Occident.</p> + +<p>Hildrik, fils de Hlodibald, avait profité de l'abaissement de +l'autorité romaine pour rétablir la domination de son aïeul. Repoussé +par le <i lang="la" xml:lang="la">magister militum</i> Egidius, qui prend le titre de +<i lang="la" xml:lang="la">princeps Romanorum</i>, il se réfugie chez les Thorings, reparaît, +étend ses conquêtes jusqu'à la Loire, et revient mourir à Tournay.</p> + +<p>L'an 476, un chef des Hérules, trouvant le titre d'empereur trop +vil, l'abolit, et relègue Augustule, dernier successeur d'Auguste, +dans une villa habitée autrefois par Marius et Lucullus, et située +sur le promontoire Misène qui avait reçu son nom d'Enée, illustre +aïeul des Césars.</p> + +<p>L'an 481, Hlodwig, fils de Hildrik, est élevé à la royauté des +Franks. Il inaugure son règne en dispersant l'armée du <i lang="la" xml:lang="la">rex Romanorum</i> +Syagrius, fils d'Egidius; puis, impatient de profiter des +discordes des Burgundes, il épouse Hlotilde, nièce de l'usurpateur +Gundbald. Hlotilde était chrétienne; et bientôt le farouche Hlodwig, +cédant à ses prières, demanda à Remigius, évêque de Reims, de +répandre les ondes sacrées du baptême sur sa longue chevelure. A +son exemple, trois mille Franks consentent à renoncer solennellement +au culte des idoles. Les chrétiens saluent dès ce moment +avec enthousiasme la monarchie de Hlodwig qui, telle que la +basilique dont sa frankiske a marqué la place dans la cité des +<em>Parisii</em>, porte une croix à son sommet, mais ne repose à sa base +que sur le fer d'un barbare. Le christianisme, que n'a pu ébranler +la redoutable invasion des peuples septentrionaux, est appelé à +recueillir désormais le fruit de leurs triomphes.</p> + +<p>Vers cette époque, l'évêque Vedastus releva l'église d'Arras dont +les ruines, cachées sous les ronces, servaient de retraite aux bêtes +sauvages.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> +Dans une cabane située près de Reims vivait un solitaire nommé +Antimund. Remigius lui ordonna, au nom des devoirs de la charité, +de se dévouer à la rude et active carrière de l'apostolat. «Ceux +que tu dois convertir au culte du Christ, ajoutait l'évêque de +Reims, sont les Morins qui, bien que les plus reculés des hommes, +ne seront bientôt plus éloignés de Dieu. C'est une nation dure et +obstinée; mais souviens-toi que ceux qui résistent au glaive se +soumettent à la parole du Seigneur.» Plusieurs années s'écoulèrent +toutefois avant qu'Antimund parvînt à établir au milieu de ces +peuples barbares le siége de son épiscopat.</p> + +<p>Depuis les persécutions de Maximien, les chrétiens de Tournay +avaient cherché un refuge hors de leur cité. Eleuthère était leur +évêque au temps de la conversion de Hlodwig, et son hagiographe +raconte que onze mille Franks reçurent de lui le baptême.</p> + +<p>Les Franks ne renoncèrent toutefois que lentement à leurs superstitions +et à leurs usages. Chrétiens humbles et dociles au pied des +autels, ils retrouvaient dans leurs banquets les mœurs féroces de +leurs pères. Nous savons d'ailleurs qu'une grande partie des Franks +qui suivaient Hlodwig refusèrent d'abandonner leurs idoles, et +allèrent rejoindre sur les bords de l'Escaut et de la Lys Raganher +et Riker, autres rois franks issus, comme Hlodwig, de la race +de Hlodi.</p> + +<p>La victoire de Voglé, où les Westgoths et les Arvernes succombèrent, +avait affermi la domination des Franks. Hlodwig reçut de +l'empereur d'Orient Anastase les insignes du consulat, la chlamyde +et la robe de pourpre; ensuite il alla à cheval, distribuant au +peuple des pièces d'or et d'argent, se faire couronner dans la basilique +de Tours.</p> + +<p>Hlodwig, auguste, consul et chrétien, oublia les liens étroits qui +l'unissaient autrefois aux Franks idolâtres du Nord, et ne se souvint +plus que de la nécessité de préserver de nouvelles invasions la +monarchie qu'il avait fondée. Il commença par la ruse l'œuvre que +la violence devait achever. Il fit d'abord assassiner Sigbert, roi des +Franks de Cologne, par son fils Hloderik lui-même; puis il adressa +ce discours aux Franks de Sigbert: «Apprenez ce qui est arrivé: +tandis que je naviguais sur l'Escaut, Hloderik, fils de mon parent +Sigbert, attentait aux jours de son père, prétendant que c'était +moi qui voulais sa mort. Hloderik a péri également, frappé par +<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> +je ne sais quelle main; mais je suis complètement étranger à ces +événements, car je ne puis répandre le sang de mes parents, ce +qui serait un crime. Cependant, puisqu'il en est ainsi, je vous donnerai +un conseil: si vous le trouvez bon, tournez-vous vers moi, +afin que vous soyez sous ma protection.» Ainsi dit Hlodwig, et +la royauté de Sigbert fut à lui.</p> + +<p>Khararik, autre prince frank, fut livré avec son fils à Hlodwig, qui +les dégrada en faisant raser leur chevelure pour les reléguer ensuite +dans un cloître. Khararik pleurait de honte. Son fils lui dit: «C'est +sur une tige verte que le feuillage a été coupé; mais il ne tardera +pas à reparaître et à croître de nouveau. Puisse celui qui +l'a fait tomber périr aussi promptement!» Ces paroles arrivèrent +aux oreilles de Hlodwig. Il ne respecta plus la tige vigoureuse, impatiente +de porter au loin ses altiers rameaux.</p> + +<p>Le roi Raganher régnait à Cambray, et son domaine s'étendait +vers le <i lang="la" xml:lang="la">Littus Saxonicum</i>. Hlodwig corrompit ses leudes en +leur donnant des pièces de monnaie, des bracelets et des baudriers +en airain recouvert d'or. Raganher, trahi par son armée, voulait +fuir; mais il fut arrêté par les siens et conduit avec son frère Riker +devant Hlodwig. «Pourquoi, dit Hlodwig à Raganher, as-tu déshonoré +notre race en te laissant enchaîner? Il eût mieux valu +mourir.» Et il abaissa sa hache sur sa tête. Puis s'adressant à +Riker, il ajouta: «Si tu avais porté secours à ton frère, il n'aurait +pas été enchaîné.» Et il frappa Riker d'un coup de hache. Les +leudes de Raganher se plaignaient d'avoir été payés en fausse monnaie: +«Ceux qui trahissent leurs maîtres n'en méritent point +d'autre,» leur répondit le vainqueur, plein de mépris pour ceux +dont il n'avait plus besoin. «Malheur à moi! s'écria Hlodwig +lorsque l'œuvre de destruction fut achevée; tel qu'un voyageur +dans des régions étrangères, je n'ai plus de parents qui puissent +m'aider si les jours d'adversité arrivaient.» Il parlait ainsi, dit +Grégoire de Tours, non qu'il regrettât ses crimes, mais par ruse, +afin de découvrir s'il ne lui restait pas quelque parent qu'il eût oublié +de faire périr. La mort exauça la plainte hypocrite du roi frank, et +le réunit dans la tombe aux princes de sa race qu'avait immolés +sa main.</p> + +<p>Les amis de Raganher avaient cherché un refuge dans les colonies +saxonnes établies au bord de la mer, et réclamèrent leur appui. +<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> +Peu d'années après, sur une flotte qui cinglait du rivage des Danes +vers les limites de l'empire des fils de Hlodwig, se trouvait un guerrier +frank qui se disait issu de la race de Hlodi. C'était un fils de +Raganher. Il tenta de reconquérir par les armes l'autorité de son +père, fut défait et ne reparut plus.</p> + +<p>Les Saxons repoussés par les successeurs de Hlodwig se consolèrent +par d'autres conquêtes. Vers le milieu du cinquième siècle, +deux de leurs chefs, Hengst et Horsa, avaient abordé en Bretagne. +Lorsque l'expédition du fils de Raganher échoua, leurs colonies, +mêlées à celles des Angles, autre peuple dane, dominaient déjà sur +les rivages de l'Angleterre.</p> + +<p>Après la mort de Hlodwig ses Etats avaient été partagés entre +ses fils. L'un d'eux, Hlother, règne à Soissons et sur les pays situés +au nord et à l'ouest; mais il recueille plus tard tout l'empire frank +des Gaules. Soutenu par les populations idolâtres et féroces qui +avaient obéi à Raganher, il fait périr son fils Chram et livre aux +flammes la célèbre basilique de Tours. Puis, se croyant poursuivi +par la colère du Dieu des chrétiens, il expire à Compiègne en +disant: «Quelle est donc la puissance de ce roi du ciel qui tient +dans sa main la vie des plus grands princes?»</p> + +<p>Sous le règne de Hlother, l'évêque de Tournay Eleuthère mourut +frappé par ceux que la sainte éloquence de sa parole n'avait pu +désarmer. Son ami Médard, évêque de Noyon, lui donna la sépulture +et fut son successeur. Médard joignit à l'évêché de Noyon celui +de Tournay; mais il n'oublia point quels soins et quel zèle réclamaient +les pays jadis confiés à l'apostolat d'Eleuthère.</p> + +<p>«Personne n'ignore, écrit l'auteur anonyme de sa vie, combien +d'injures et d'insultes il souffrit dans ces contrées, combien de +fois il fut poursuivi par les menaces des habitants de Tournay +et exposé au supplice par l'intrépidité de ses prédications. Cette +nation était féroce et barbare, c'était un peuple rude et implacable +qui, encore soumis aux rites des idoles, défendait avec obstination +le culte de ses dieux. Le pieux pontife Médard réunit à +son Eglise les féroces nations de la Flandre, et, pendant bien des +années, bien qu'elles fussent éloignées de lui, il ne cessa de les +instruire dans le culte de Dieu.» Nous rencontrons, pour la +première fois, le nom de la Flandre dans ce récit des travaux apostoliques +de l'évêque de Noyon; nous le retrouverons au septième +siècle dans les écrits de l'évêque de Rouen, saint Audoène.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> +Après Hlother, l'empire frank se divisa de nouveau entre ses +fils. Hilprik régna à Soissons qui devint le centre du royaume +d'Occident, nommé <i lang="fy" xml:lang="fy">Wester-ryk</i> ou Neustrie, par opposition à +l'<i lang="fy" xml:lang="fy">Ooster-ryk</i> ou Austrasie. La lutte entre la Neustrie et +l'Austrasie n'est autre que celle des Saliens et des Ripewares, +des peuples qui, sous Hlodwig, ont pris possession de la +Gaule, et de ceux qui, soutenus et attaqués tour à tour par les +nations transrhénanes, veulent renouveler les faits de la conquête. +Sigbert, roi de Metz, combat Hilprik, roi de Soissons. Cette rivalité +se dessine de plus en plus lorsque la reine d'Austrie, l'astucieuse +Brunhilde, de la maison des princes west-goths d'Espagne, se +trouve placée en face de Fredegund, qui ne s'est élevée en Neustrie +au rang de reine que par le meurtre de Galswinthe, sœur de +Brunhilde et épouse du roi Hilprik. Fredegund, entourée de devineresses, +nous apparaît dans l'histoire du sixième siècle comme une +de ces belles et cruelles prêtresses des mythologies druidiques, +dont la faucille d'or était sans cesse rougie du sang des victimes.</p> + +<p>A l'heure des revers, Tournay est le refuge du roi Hilprik et de +Fredegund. C'est de là qu'elle envoie au camp de Sigbert deux +jeunes gens nés dans les colonies saxonnes du pays de Térouane: +on sait qu'excités par des potions enivrantes, ils enfoncèrent dans +les flancs du roi de Metz le scharmsax, arme particulière à leur race.</p> + +<p>Lorsque Merwig, fils d'Hilprik, suivant l'exemple donné par +Chram, fils de Hlother, s'insurge contre son père, c'est également +dans le pays de Térouane qu'elle prépare les embûches au milieu +desquelles le jeune prince trouvera la mort.</p> + +<p>De graves dissensions avaient éclaté dans la cité de Tournay. +Deux familles, excitées par des querelles domestiques, la troublaient +par leurs haines. Dans un premier combat, la lutte avait été si +obstinée qu'à l'exception d'un seul homme, tous ceux qui y prirent +part y avaient succombé. Fredegund voulut mettre un terme à ces +discordes. Après avoir essayé vainement de les calmer par ses exhortations, +elle invita à un banquet Karivald, Leudovald et +Walden, que sa parole n'avait pu toucher, et les fit asseoir sur le +même siége. Le banquet dura longtemps; la nuit vint. Selon l'usage +des Franks, on enleva la table. Karivald, Leudovald et Walden +n'avaient point quitté leur siége, tandis que leurs serviteurs appesantis +par le vin sommeillaient dans les coins de la salle. Ils s'entretenaient +<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> +à haute voix lorsque des hommes envoyés par Fredegund +s'approchèrent par derrière, levèrent les trois haches qu'ils avaient +apportées, et renversèrent les trois convives d'un même coup. Au +bruit de ce cruel châtiment une sédition éclata; mais Fredegund, +retenue quelques jours captive à Tournay, fut bientôt délivrée.</p> + +<p>Les dernières années de la reine de Neustrie furent signalées par +d'importants succès; car, avant d'achever sa longue et sanglante +carrière, elle rétablit dans la ville des <em>Parisii</em> et dans d'autres +cités la domination barbare des Franks septentrionaux.</p> + +<p>Brunhilde survivait à Fredegund. Tour à tour chrétienne zélée +ou persécutrice impie, elle favorisa le passage de l'abbé italien +Augustinus qui allait prêcher la foi aux Anglo-Saxons, et chassa +le moine irlandais Columban de la retraite qu'il avait fondée à +Luxeuil, au milieu des solitudes des Vosges. Tandis qu'Augustinus +abordait au promontoire de Thanet, Columban se retirait dans les +États du roi Hlother, qui régnait, dit l'hagiographe, sur les Franks +fixés aux extrémités de la Gaule, sur les bords de la mer.</p> + +<p>Le génie ardent de saint Columban est l'héritage qu'il laisse à +ses disciples. Des cloîtres auxquels il a donné sa règle sortent des +moines éclairés par une science profonde, animés d'un zèle intrépide. +Tels furent Attala, abbé de Bobbio; Eustatius, abbé de +Luxeuil, qui, comme son maître, vit Hlother aux limites de la +Gaule, près de l'Océan; Waldebert, Chagnoald, Raganher, Odomar, +qui devinrent plus tard évêques de Meaux, de Lyon, de Noyon, de +Térouane; Gallus, Magnus, Theodorus, Wandregisil, Waldolen, +Walerik, Bertewin, Mummolen, Eberthram, qui fondèrent d'illustres +monastères.</p> + +<p>Les temps étaient favorables à la propagation du christianisme.</p> + +<p>Parmi les familles les plus puissantes de la Gaule septentrionale, +il en était une dont les vastes domaines s'étendaient depuis +le Fleanderland et le pays de Térouane jusqu'aux bords de la Meuse, +aux limites de l'Austrasie et du pays des Frisons; le nom de +Karlman ou Karl y était héréditaire. Le berceau de cette famille +semble avoir été placé au milieu des colonies des Flamings: le +nom qu'elle portait, étranger à la langue franke, lui assigne +également une origine saxonne. A quelle époque avait-elle +abordé sur nos rivages? Le fils de Raganher l'y avait-il laissée +dans sa fuite, afin qu'un jour elle vengeât la mort du roi de Cambray +<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> +sur les derniers successeurs de Hlodwig? Y était-elle venue +à une époque plus reculée? Carausius (Karlos) ne serait-il point +l'aïeul des Karlings?</p> + +<p>Les Karlman, ambitieux et pleins de génie, s'étaient mêlés aux +agitations de l'Austrasie, arène toujours ouverte aux invasions et +aux révolutions inopinées. Grégoire de Tours les montre associés à +des complots contre Brunhilde; le poëte Venantius Fortunatus +trouvait dans la traduction romaine de leur nom une vague révélation +de leur grandeur.</p> + +<p>Peppin, fils de Karlman, avait épousé Iduberge, issue d'une famille +aquitaine et sœur de Modoald, évêque de Trèves. Il était uni +par une étroite amitié à l'évêque de Metz, Arnulf, dont le fils Anségisil +eut plus tard pour femme Begge, fille de Peppin. L'an 622, +Peppin et Arnulf reçurent de Hlother la tutelle de son fils Dagbert +qu'il avait élevé à la royauté d'Austrasie. C'est ainsi que la Gaule +méridionale trouva dans le nord de puissants protecteurs pour ses +missionnaires.</p> + +<p>L'Aquitain Amandus, disciple de saint Austrégisil, qui était le +successeur d'un Apollinaire sur le siége épiscopal de Bourges, +s'était rendu à Rome pour prier au tombeau des apôtres, lorsqu'il +y crut entendre la voix de saint Pierre qui lui ordonnait de retourner +dans la Gaule pour y prêcher la foi. Il obéit et se dirigea vers les +provinces septentrionales. Il visita d'abord celle de Sens; mais bientôt +il apprit «qu'il y avait au delà de l'Escaut un pays connu sous +le nom de <em>Gand</em>. Les habitants de ces lieux, accablés sous le +joug odieux du démon, oubliaient Dieu pour adorer des arbres et +construire des temples et des idoles. La férocité de cette nation +ou la situation de la contrée où elle vivait avait détourné tous les +prêtres d'y aller prêcher, et personne n'osait y annoncer la parole +de Dieu.»</p> + +<p>Amandus s'adressa à Riker, évêque de Noyon, dont le diocèse +comprenait le territoire de Gand, pour que le roi Dagbert, qui venait +de recueillir l'héritage de la Neustrie et avait conservé Peppin +pour <i lang="la" xml:lang="la">major domus</i>, accordât à ses efforts la protection de son +autorité.</p> + +<p>«Qui pourrait raconter, continue l'hagiographe, les injures qu'il +souffrit pour le nom du Christ, et combien de fois il fut frappé +par les habitants de Gand, repoussé avec outrage par les femmes +<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +et les cultivateurs des champs, et même précipité dans l'Escaut? +Ses compagnons l'abandonnèrent et le laissèrent seul; mais, +persévérant dans sa prédication, il cherchait de ses propres mains +les aliments nécessaires à sa vie, et rachetait un grand nombre +de captifs auxquels il donnait le baptême.»</p> + +<p>Amandus, un moment banni par Dagbert, ne tarda point à reprendre +les travaux de son apostolat. Il retourna aux bords de l'Escaut +où il termina le monastère de Gand, et en fonda un autre, +également en l'honneur de saint Pierre, sur le mont Blandinium. +«Près de Gand s'élève une admirable montagne dont le nom est +Blandinium; elle s'étend en longueur du nord au midi, en largeur +de l'est à l'ouest: à l'orient le fleuve qu'on nomme l'Escaut, +et celui qu'on nomme la Lys à l'occident, laissent leurs ondes fameuses +s'égarer en méandres sinueux. C'est la montagne de Dieu, +la montagne fertile que Dieu a choisie pour sa demeure et où il +habitera éternellement.»</p> + +<p>Amandus appela dans ces monastères quelques clercs à la tête +desquels il plaça, en 636, l'abbé Florbert.</p> + +<p>Parmi les Karlings, il en était un qui avait conservé toute la +féroce énergie de sa race, de telle sorte que ceux qui écrivirent sa +vie lui ont donné le surnom d'<em>Allowin</em> et l'épithète de <i lang="la" xml:lang="la">Prædo +impiissimus</i>. Il se nommait Adhilek et était fils d'Eiloph. Il ne put +résister à l'éloquente parole d'Amandus, et, s'étant rendu à Gand +auprès de lui, il le supplia de le recevoir au nombre de ses disciples, +afin qu'à jamais lié par la règle du cloître, il pût désormais repousser +avec plus de force les tentations de sa vie passée. Amandus +le conduisit dans l'église de Gand, et là, après avoir fait tomber sa +barbe et sa chevelure au pied de l'autel de Saint-Pierre, il l'admit +dans la milice chrétienne. Le farouche Allowin, devenu le doux +Bavon, s'empressa de renoncer à l'agitation du monde pour se +cacher dans le creux d'un hêtre dans les bois de Beyla. Tant qu'il +y habita, les larges rameaux de l'arbre séculaire restèrent constamment +couverts de feuillage et de fleurs. Bientôt, troublé par la foule +qu'attirait la renommée de ses vertus, Bavon chercha un autre +asile au nord de Gand, dans une épaisse forêt située au milieu des +marais de Medmedung. Il s'y construisit une cellule, et passa ainsi +huit années vivant des fruits des bois et se désaltérant aux ondes +limpides d'un ruisseau. Mais comme le peuple avait retrouvé la +<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +route de sa pieuse retraite, il rentra au monastère de Gand, s'y +creusa une grotte tellement étroite, qu'il ne pouvait ni s'y coucher, +ni s'y asseoir, et y expia, dans les rigueurs de la pénitence la plus +austère, les crimes et les passions de ses premières années. Enfin, +lorsqu'il sentit que le terme de sa vie approchait, il fit appeler le +prêtre Domlinus dont l'église s'élevait dans la forêt de Thor. La +route était longue et traversait de vastes solitudes. Un ange eut soin, +selon le récit des légendaires, de conduire auprès de Bavon le vénérable +anachorète qui lui ferma les yeux.</p> + +<p>Tel fut l'éclat des vertus d'Adhilek que le monastère de Gand +conserva le nom de Saint-Bavon.</p> + +<p>Amandus mourut en 679 dans le monastère d'Elnone. Le +souvenir de ses vertus ne devait point s'éteindre. Il laissait après +lui de durables et nombreux monuments de son intrépide apostolat. +A sa voix, les filles des Karlings avaient prodigué leurs trésors +pour construire des monastères où elles cherchaient un refuge dans +la paix du Seigneur. Iduberge, veuve de Peppin, reçut le voile de la +main d'Amandus. Sa fille Gertrude fonda l'abbaye de Nivelles; +Begge, sœur de Gertrude, se retira, après la mort d'Anségisil, au +monastère d'Andenne; Amelberge, petite-fille de Karlman, fut +mère de Reinhilde, d'Ermelinde, de Gudule, de Pharaïlde, toutes +vénérées comme saintes. Bertile, autre nièce de Peppin, eut pour +filles Waldetrude et Aldegunde, dont la piété ne fut pas moins +célèbre. Lorsque Aldegunde entra au cloître, une colombe déposa +sur son chaste front le voile sans tache des vierges consacrées au +Christ. Adeltrude vit en songe les étoiles descendre du firmament +pour l'inviter aux noces mystiques que le ciel lui préparait. Il faut +nommer aussi Madelberte, Riktrude, Hlotsende, Gerberte, Adalsende, +Eusébie, dans cette pieuse génération des Karlings, que quelques +années à peine séparent de Peppin le Bref et de Karl le +Grand.</p> + +<p>Tandis que la mission de l'Aquitain Amandus s'exerçait sur les +rives de l'Escaut et au nord de l'Austrasie, les disciples de saint +Columban catéchisaient les féroces populations du pays de Térouane, +qui, depuis la mort d'Antimund, étaient redevenues complètement +idolâtres. Odomar renversa à Térouane et à Boulogne le temple des +idoles, et reçut d'un noble nommé Adroald, qu'il avait admis parmi +ses néophytes, le don du domaine de Sithiu, situé sur l'Aa, qui +<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> +comprenait des moulins, des fermes, des forêts et des prés. Mummolen, +Bertewin, Eberthram, ignorant dans quel endroit ils +construiraient un monastère, se placèrent dans une nacelle et parcoururent, +en chantant des psaumes, le golfe de Sithiu. Ils répétaient +le verset: <i lang="la" xml:lang="la">Hæc requies mea in sæculum sæculi, hic habitabo +quoniam elegi eam</i>, lorsque la barque s'arrêta tout à coup, et +abordant aussitôt sur la rive, ils y fondèrent l'abbaye de Sithiu qui +porta depuis le nom de Saint-Bertewin.</p> + +<p>L'influence de la règle mystique de saint Columban s'était +étendue jusqu'aux ministres de Dagbert. Son trésorier Eligius, +animé d'un zèle extrême, avait établi des monastères à Limoges, à +Bourges et à Paris, lorsqu'il fut appelé par l'élection du peuple à +l'évêché de Noyon. Il semblait qu'un homme d'une si haute vertu +fût nécessaire pour gouverner un diocèse auquel appartenaient des +peuples livrés aux erreurs et aux superstitions du paganisme.</p> + +<p>Eligius se hâta de visiter les contrées confiées à son apostolat. +«Cependant les Flamings, les Anversois, les Frisons, les Suèves et +tous les peuples barbares qui habitent les bords de la mer, +relégués dans des contrées où personne n'avait jamais tracé le +sillon de la prédication, le reçurent d'abord avec haine et mépris; +mais bientôt la plus grande partie de ces nations cruelles, +quittant ses idoles, se convertit au vrai Dieu et se soumit au +Christ: Eligius bravait les fureurs des barbares, n'ayant d'autre +bouclier que la puissance de la foi... Ses travaux furent grands dans +le Fleanderland; il lutta avec un courage persévérant à +Anvers; il convertit aussi un grand nombre de Suèves; enfin, il +renversa plusieurs temples profanes, et partout où il rencontra le +culte des idoles, il le détruisit complètement.»</p> + +<p>Eligius cherchait sans cesse à élever par sa douce éloquence l'esprit +de ces hommes violents et grossiers à l'amour de la vie céleste. +Il les exhortait à se réunir dans les églises, à fonder des monastères et +à servir Dieu par une vie sainte. Combien se hâtèrent de faire pénitence, +de distribuer leurs richesses aux pauvres, de donner la liberté +à leurs esclaves! Combien, arrachés aux erreurs des gentils par le +zèle d'Eligius, suivirent son exemple et embrassèrent la vie monastique! +Quelle foule nombreuse s'empressait aux solennités de +Pâques, lorsque sa main répandait les ondes sacrées du baptême! +A la multitude des enfants se mêlaient les vieillards aux membres +<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> +tremblants, au front chargé de rides, qui venaient recevoir la robe +blanche des néophytes et qui, prêts à quitter la vie bornée de +l'humanité, demandaient à Dieu une vie qui ne devait point +finir.</p> + +<p>Voici quels étaient les discours qu'Eligius adressait au peuple +pour le détourner de ses superstitions: «Je vous exhorte à renoncer +aux coutumes sacriléges des païens, à ne plus honorer les devins, +ni les sorciers, ni les enchanteurs. N'observez plus les augures, ni +les diverses manières d'éternuer. Si vous voyagez, n'ayez plus +égard au chant des oiseaux. Qu'aucun chrétien ne considère quel +jour de la semaine il sort de sa maison, ni quel jour il y rentre, car +Dieu a créé tous les jours. Que personne ne se guide sur la lune +pour entreprendre un travail. Qu'aux kalendes de janvier personne +ne s'habille en vieille femme ou en jeune cerf, choses criminelles +et ridicules, n'apprête des repas pendant la nuit, ne +cherche des étrennes ou de longs banquets. Qu'aucun chrétien +ne croie aux runes, ni ne se guide par leurs caractères magiques. +Qu'à la fête de saint Jean ou aux autres solennités des saints, +personne n'honore le solstice, ni ne se livre à des danses, à des +courses, à des jeux coupables ou à des chœurs diaboliques. Que +personne n'invoque la puissance du démon, ni Neptune, ni +Pluton, ni Diane, ni Minerve, ni les génies. Que personne, hors +des fêtes sacrées, n'honore le jour de Jupiter en cessant tous +les travaux, ni au mois de mai, ni en aucun autre temps; que personne +ne célèbre la fête des Chenilles, ni celle des Souris, ni aucune +autre fête, si ce n'est celle du Seigneur. Qu'aucun chrétien +n'allume des lampes, ni ne prononce des vœux dans les temples, +aux bords des fontaines, au pied de certains arbres, dans les +forêts ou dans les carrefours; que personne ne suspende des +amulettes au cou de l'homme ou des animaux; que personne ne +fasse des lustrations, ni ne compose des charmes avec des herbes, +ni ne fasse passer ses troupeaux par un arbre creux ou à travers +une excavation dans le sol pour les consacrer aux démons. Que les +femmes ne se parent point de colliers d'ambre, et qu'en tissant +ou en teignant la toile elles n'invoquent ni Minerve, ni aucune +divinité funeste. Ne croyez ni au destin, ni à la fortune, ni à aucune +influence qui aurait présidé à votre naissance. Ne placez +point de simulacres de pieds à l'embranchement des chemins. Ne +<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> +poussez point de cris lorsque la lune s'obscurcit; ne craignez point +de commencer quelque ouvrage au temps de la nouvelle lune. +N'appelez point le soleil et la lune vos dieux, et ne jurez point +par eux. N'adorez ni le ciel, ni la terre, ni les étoiles, ni aucune +chose créée. Si le ciel est élevé, si la terre est vaste, si les étoiles +sont brillantes, combien plus grand et plus éclatant est celui +qui les a fait sortir du néant!»</p> + +<p>Faustinus, évêque de Noyon, avait condamné les superstitions +qui régnaient au nord de la Gaule. Un siècle après la prédication +d'Eligius, un concile, réuni au palais de Leptines près de Cambray, +s'occupa de nouveau des mêmes superstitions. En 743, les actes du +concile de Leptines rappellent à peine les simulacres de pieds +consacrés aux dieux lares et se taisent sur les orgies de Janus; +mais ils mentionnent le culte des forêts et des fontaines, les repas +qui avaient lieu sur la tombe des morts, l'antique usage d'entourer +d'un sillon les habitations récemment construites, les courses auxquelles +on prenait part les vêtements déchirés et pieds nus. Ils +donnent le nom de <em>Neod-Fyr</em>, aux feux de la Saint-Jean qu'on allumait +par le frottement de deux pièces de bois, et qui étaient destinés +à faire périr les chenilles. Ils nous font connaître que les +peuples qui étaient restés étrangers au christianisme n'avaient pas +cessé de croire que les femmes exerçaient un pouvoir surnaturel +sur les régions de la lune, et communiquaient un enthousiasme +merveilleux au cœur des hommes.</p> + +<p>Afin qu'au septième siècle rien ne manque aux splendeurs du +christianisme qui, pour emprunter le langage de saint Audoène, +s'élève comme un rayon lumineux au milieu des ténèbres de la +barbarie, d'autres missionnaires traversent la mer pour aborder sur +nos rivages. Les Scots Guthago et Gildo prêchent dans le pays où +depuis fut bâtie Oostkerke. Willebrod aborde dans l'île de Walachria +où l'on adorait Woden. Winnok et ses frères fondent un +monastère sur le Scove-berg. Enfin en 651, avec Folian, Kilian +et Elie, paraît Liebwin, le plus illustre des disciples de saint +Augustinus.</p> + +<p>Si le vol d'un aigle révéla dans une vision à la mère d'Eligius la +sainteté de son fils, des signes non moins remarquables annoncèrent +la grandeur de Liebwin. On racontait qu'au moment où +saint Augustinus le baptisa, on vit une main éclatante sortir d'une +<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> +colonne de lumière pour le bénir. Un ange le conduisit, dit-on, par +la main sans qu'il eût besoin de navire, sans que le flot blanchît +d'écume le bord de sa tunique; car, à mesure qu'il marchait, les +abîmes de l'Océan se changeaient en de vastes prairies semées de +lis et de roses.</p> + +<p>Liebwin arriva à Witsand, traversa le pays de Térouane, visita le +monastère de Saint-Bavon, puis il alla prêcher dans le Brakband. +Tel était le nom que portait la contrée, couverte de bois, qui s'étendait +entre l'Escaut et la Meuse. Une femme pauvre mais pieuse, +nommée Kraphaïlde, lui donna l'hospitalité au village d'Houthem. +Ce pays, peu éloigné de Gand, était, dit l'auteur de la vie de Liebwin, +vaste, plein de délices et fécondé par les bienfaits de Dieu. Le +lait et le miel, les moissons et les fruits y abondaient. Ses habitants +étaient d'une taille élevée, et se distinguaient par leur courage +dans les combats; mais ils s'abandonnaient au vol et au parjure, +et on les voyait, avides d'homicides, s'égorger les uns les +autres.</p> + +<p>Au milieu des dangers qui l'entouraient, Liebwin se souvint de +sa jeunesse que la science avait instruite, que la poésie avait bercée +de ses rêves les plus doux. Les vers que de sa retraite d'Houthem il +adresse à l'abbé de Saint-Bavon, Florbert, semblent un dernier et +suave adieu aux riantes illusions de la vie, tracé par le confesseur +intrépide qui attend la mort.</p> + +<p>«Peuple impie du Brakband, pourquoi me poursuis-tu dans tes +barbares fureurs? Je te porte la paix, pourquoi me rends-tu la +guerre?.. La cruauté qui t'anime me présage un heureux triomphe +et me promet la palme du martyre... Houthem, pays coupable, +pourquoi, malgré ta riche agriculture, ne donnes-tu au Seigneur +d'autres moissons que l'ortie et l'ivraie?... Le modeste ruisseau +qui abreuve mes lèvres fatiguées s'échappe d'une faible source. +Semblable à son onde humble et lente est ma muse aujourd'hui. +Jadis on louait en moi un poète; on disait que, nourri aux fontaines +de Castalie, je savais faire résonner le vers dictéen sur ma +lyre; mais mon âme est devenue triste: le doux rhythme de la +poésie ne lui sourit plus... Dieu est ma seule espérance.»</p> + +<p>La palme du martyre ne manqua point aux généreux efforts de +Liebwin. Un jour le Christ lui apparut et lui dit: «Réjouis-toi, et +que ton courage ne s'ébranle point: je te recevrai aujourd'hui +<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> +dans mon royaume et tu y habiteras éternellement.» Liebwin +réunit aussitôt ses disciples, leur annonça qu'il allait les quitter, les +bénit, les embrassa en versant des larmes; puis, voulant répandre +la parole de Dieu jusqu'à la dernière heure de sa vie, il se dirigea +vers le bourg d'Essche, où il périt en la prêchant.</p> + +<p>Tandis que l'influence religieuse des Karlings protégeait le développement +du christianisme, que devenait leur pouvoir dans l'ordre +politique? Peppin, qui était <i lang="la" xml:lang="la">major domus</i> sous Dagobert, conserva +sous Sigbert ces fonctions importantes, peu inférieures à la royauté +même. Simples officiers de la maison des rois au sixième siècle, +les maires du palais, à mesure que les princes franks s'humilient, +essayent de s'élever au rang de ces anciens chefs de la nation, non +moins puissants par l'autorité de leur courage que les rois par les +priviléges de leur naissance. On les désigne sous le nom de +<i lang="la" xml:lang="la">subreguli</i>, <i lang="fy" xml:lang="fy">unter-konings</i>, comme autrefois Sunnon, Markomir ou +Viomade. Dans le langage des historiens, diriger le palais signifie +gouverner la nation. C'est le maire du palais qui proclame les résolutions +adoptées au Champ de mars, et personne ne s'étonnera bientôt +de voir s'asseoir sur le trône celui qui, à la guerre et dans les +assemblées du peuple, est déjà le véritable chef de la nation.</p> + +<p>A l'époque de la mort de Peppin, la mairie de Neustrie était +occupée par Erkembald, dont le père avait épousé la Karlinge Gerberte, +fille de sainte Gertrude. Ses vastes domaines se trouvaient +dans le Fleanderland, sur les bords de la Lys, dans le Pevelois, +l'Artois et l'Oosterband. Au maire Erkembald, héritier d'une +race sainte et chrétien zélé, succède Eberwin, représentant énergique +de ces peuples exilés aux extrémités de la Neustrie, que +le christianisme n'a pu adoucir. Il renverse les monastères, opprime +les amis des Karlings, relève la Neustrie des temps anciens, +et fait trembler l'Austrasie. Implacable dans ses vengeances, redoutable +par son courage, terrible par la profondeur de ses desseins, +il domine toute son époque par ses haines et son sombre +génie. Eberwin se souvient de Fredegund.</p> + +<p>Un complot s'était formé en Bourgogne et en Austrasie contre +Eberwin, qui succomba dans la lutte et fut enfermé au monastère +de Luxeuil. Liderik, fils d'Erkembald, prit alors possession de +la mairie du palais du roi Hildrik II; mais sa puissance fut de +peu de durée. Eberwin s'enfuit de Luxeuil dès qu'il a vu reparaître +<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> +sa longue chevelure. Il réunit ses amis de Neustrie, surprend le +pont Saint-Maxence, traverse l'Oise, et réduit Liderik à se retirer +précipitamment au nord de la Somme, vers ses domaines d'Artois +ou de Flandre; puis, lui proposant une entrevue dans le Ponthieu +pour y délibérer de la paix, il l'y fait assassiner.</p> + +<p>Liderik exerça-t-il sur les vastes contrées, couvertes de bois et +de marais, qui s'étendaient jusqu'aux rivages de la mer, l'autorité de +forestier? Si cette tradition ne s'appuie sur aucun témoignage +ancien, rien ne la rend invraisemblable; car, à la même époque, +Maurontus, neveu d'Erkembald, était forestier de Crécy.</p> + +<p>Eberwin, victorieux en Neustrie, attaqua les chefs de la race à +laquelle appartenait Liderik, les puissants Karlings du Brakband. +Il défit, en Champagne, l'armée du jeune Peppin d'Héristal; puis +ayant attiré Martin, neveu d'Anségisil, dans des embûches semblables +à celles où avait péri le fils d'Erkembald, il l'y immola par +une seconde trahison. Rien ne manquait à son triomphe, lorsqu'un +Frank dévoué à Peppin lui donna la mort.</p> + +<p>Pendant trente années, l'histoire reste obscure: chaos ténébreux +d'où doit sortir un nouveau monde.</p> + +<p>La grande lutte de la Neustrie et de l'Austrasie se réduit à des +querelles domestiques dans la maison des maires du palais. Warad, +successeur d'Eberwin en Neustrie, s'était allié à Peppin. Gislemar +et Berther, le premier, fils de Warad, l'autre, son gendre, prirent +les armes tour à tour pour usurper la mairie de Neustrie. Peppin +vainquit Berther à la bataille de Textry, où combattit, dit-on, près +de lui Burkhard, fils de Liderik.</p> + +<p>Peppin appartient au siècle d'Eberwin. Quoique petit-fils de saint +Peppin de Landen, il rappelle par sa féroce énergie les barbares +aïeux de Karlman. Il est l'auteur du martyre de l'évêque de Liége +Landbert, et conclut un traité avec Radbod, ce roi des Frisons qui +préférait d'aller rejoindre dans l'enfer d'autres rois, ses ancêtres, +que de partager le ciel des chrétiens avec quelques pauvres +obscurs. Une fille de Radbod épouse Grimoald, fils de Peppin, +que son père a élevé à la mairie de Neustrie. Cette alliance encourage +la nation des Frisons, indomptable et pleine d'audace comme +toutes les autres races saxonnes. Dès que Radbod apprend que +Peppin, malade à Jupille, touche à sa dernière heure, il se hâte de +rompre tous les liens qui le condamnaient à un honteux repos, et +<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> +les sacrifiant à sa vengeance, il fait assassiner son gendre Grimoald, +en même temps qu'il réveille, aux limites du pays des Franks, l'ancienne +faction d'Eberwin, qui crée Ragenfred maire de Neustrie, et +étend ses conquêtes jusqu'à la Meuse.</p> + +<p>Cependant un fils de Peppin, qui porte le nom patronymique +de Karl (c'est Karl le Martel), se proclame maire en Austrasie. +Radbod et Ragenfred se préparent à le combattre. Radbod paraît le +premier et attaque les amis du fils de Peppin, qu'il réduit à fuir; +mais à peine les Frisons sont-ils rentrés dans leurs foyers, que Karl +surprend à Amblève les Neustriens de Ragenfred et disperse leur +armée. Karl s'illustre par une seconde victoire à la sanglante journée +de Vincy et s'avance jusqu'à Paris; puis, retournant vers le +Rhin, il s'empare à Cologne des trésors de Peppin d'Héristal, et +court au delà du Weser semer la terreur parmi les peuplades germaniques +dont ses ennemis espéraient le secours. Enfin, à la bataille +de Soissons, il triomphe de nouveau de la faction de Ragenfred, +qu'Eudes, duc d'Aquitaine appuie en vain et qui ne se relèvera plus. +Karl consolide ces succès par une admirable activité. Vainqueur +des Suèves et des Boiowares, il envahit l'Aquitaine et arrête, devant +Poitiers, la cavalerie des Sarrasins, qui, maîtres de l'Espagne, +menaçaient la Gaule. Les Frisons attaquaient la Neustrie septentrionale. +Déjà, selon le récit de nos chroniqueurs, ils avaient occupé +tous les pays situés entre la Lys et la mer. Karl les repousse, équipe +une flotte pour conquérir leurs îles, et réunit au royaume des Franks +la West-Frise qui touchait à la Flandre.</p> + +<p>Karl mourant divisa, après avoir pris l'avis des chefs franks, son +principat entre ses fils. L'aîné, Karlman, reçut l'Austrasie, l'Allemagne +et la Thoringie; le second, Peppin, la Neustrie, la Bourgogne +et la Provence; mais Karl, en réglant ce partage des provinces +de l'empire frank, ne put donner à ses successeurs une part +égale de génie. Peppin domina Karlman, l'entraîna avec lui partout +où il fallait combattre, et se montra le véritable chef des deux +principats, soit qu'il repoussât les Boiowares sur le Lech, soit qu'il +accablât les Gallo-Romains sur la Loire. Enfin, lorsque sur toutes +les frontières la paix eut été rétablie, les Franks apprirent que +Karlman abandonnait à son frère son autorité et son fils enfant, +pour aller habiter un cloître en Italie; et Peppin, ajoutent les +<cite>Annales</cite> d'Éginhard, ajourna toutes les expéditions de cette année, +<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> +pour veiller à l'accomplissement des vœux de Karlman et préparer +son départ.</p> + +<p>Cependant plusieurs chefs Franks accompagnèrent Karlman. Un +plus grand nombre de Franks le suivirent à Rome et allèrent +l'honorer comme leur ancien seigneur. Peppin s'alarma et obtint +que son frère se retirât d'abord sur le Soracte et ensuite au mont +Cassin; mais les amis de Karlman espéraient qu'un jour viendrait +où, de nouveau paré de sa longue chevelure, il reparaîtrait +au milieu d'eux.</p> + +<p>Peppin, appelé par l'élection de l'assemblée de Soissons à succéder +à Hildrik III qu'il avait relégué dans le monastère de Sithiu, +reçut en 754 l'onction royale du pape Étienne et renonça à l'alliance +des peuples aussi cruels qu'impies de la Lombardie. Aistulf portait +la couronne des monarques Lombards. Il tira Karlman du +cloître et l'envoya en France pour qu'il rappelât à Peppin qu'un roi +lombard l'avait jadis adopté, selon l'usage des barbares, en coupant +la première mèche de sa chevelure. Aistulf, voyant cette tentative +sans résultat, forma de plus profonds desseins. S'associant à tous +ceux qu'écrasait le joug de Peppin, aux Aquitains comme aux +Boiowares, il appela en Italie les ambassadeurs de l'empereur +d'Orient, afin qu'ils prononçassent la réhabilitation de Karlman. +Cependant Peppin triompha. Le roi des Franks fit enfermer son +frère dans un monastère de Vienne, et se hâta de passer les Alpes +pour vaincre les armées d'Aistulf. A son retour, Karlman ne vivait +plus. «Ses fils furent tondus,» dit brièvement le seul chroniqueur +qui ait jugé utile de rappeler les sort de ces princes, petits-fils de +Karl le Martel et cousins de Karl le Grand.</p> + +<p>Peppin, premier roi des Franks de la dynastie des Karlings, +renouvelle le partage du dernier des maires du palais. L'aîné de +ses fils, Karl, reçoit toutes les provinces situées entre les Vosges, +les Pyrénées et la mer; l'autre Karlman, n'obtient que le domaine +de l'infortuné frère de Peppin, dont il porte le nom et dont il +partagera la destinée.</p> + +<p>Karlman expire à vingt ans. Déjà des discordes de funeste présage +ont éclaté entre son frère et lui. Il ne doit qu'à sa fin prématurée +l'honneur de mourir roi. Sa veuve et ses enfants se réfugient +en Italie; mais Karl les y suit, les assiége dans Vérone et les +contraint à se livrer entre ses mains. L'histoire ne parlera plus +des fils de Karlman.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +Bernhard, frère de Peppin, vivait retiré au monastère de Saint-Gall. +Il avait trois fils et deux filles. Ses fils plaignirent le sort +des prisonniers de Vérone et furent réduits à réclamer l'asile du +cloître comme leur père, comme leurs sœurs, qui furent reléguées +l'une au monastère de Soissons, l'autre à Sainte-Radegunde de +Poitiers.</p> + +<p>Ainsi a disparu successivement toute la postérité de Karl le +Martel. Karl résume en lui seul toutes les gloires du passé, toutes +les espérances de l'avenir. En vingt ans, il dirige vingt-deux +expéditions contre les Saxons, les Lombards, les Boiowares, les +Huns et les Slaves, les Aquitains et les Arabes de l'Espagne. +L'Herman-Saül, mystérieux palladium des tribus germaniques, +a été renversé. La Bavière et la Lombardie ont cessé d'être +indépendantes. L'Espagne obéit à Karl; les Anglo-Saxons le +respectent; tout s'incline et se tait devant lui: les traditions +du droit antique de la dynastie des Merwings comme les jalousies +et les haines soulevées par une élévation récente, les dissensions +intérieures comme les menaces des nations étrangères; +et déjà le pape Léon l'attend à Rome pour le proclamer empereur +d'Occident.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LIVRE DEUXIÈME<br /> +<span class="small">792-863.</span></h2> +<div class="figcenter"> +<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" /> +</div> + +<p class="summary"> +Le Fleanderland.—Les Flamings.<br /> +Le duc Angilbert et le forestier Liderik.<br /> +Invasions des Normands.</p> +</div> + +<p>Quoique le nom de la Flandre remonte au delà du cinquième +siècle, on ne le retrouve point dans les écrits des derniers historiens +romains et c'est après le règne de Hlodwig qu'il paraît pour +la première fois. A cette époque reculée, il ne s'applique qu'aux +rivages de la mer situés entre les frontières des Gaules et la +Frise, où des colonies saxonnes étaient venues successivement +s'établir. Le nom du <i lang="fy" xml:lang="fy">Fleander-land</i>, celui de <i lang="fy" xml:lang="fy">Flamings</i> que portent +ses habitants, appartiennent à la même langue et aux mêmes +traditions; ils désignent la terre des bannis, le sol où la conquête +a donné aux pirates un port pour leurs navires, une tente pour +leurs compagnons et leurs captives.</p> + +<p>Salvien, peignant le caractère des nations septentrionales avait +dit: «Les Saxons sont cruels,» et l'histoire a confirmé ce témoignage. +Mille récits flétrissent leur barbarie; mais la rudesse de +leurs mœurs excluait les passions honteuses et la corruption: +comme toutes les générations filles du Nord, ils avaient horreur de la +servitude et aimaient la liberté plus que la vie; car si les hommes +ne disposent point de leur vie, leur liberté du moins est entre leurs +mains. Ils étaient chastes, fiers, intrépides, mais avides et portés +aux larcins. Lorsqu'ils se réjouissaient au milieu des flots de sang, +ils croyaient s'égaler aux héros et se préparer un délicieux breuvage +dans les salles du Walhalla; si, dans leurs luttes intestines, +ils se combattaient les uns les autres, homme contre homme, famille +contre famille, c'est que la vengeance était à leurs yeux le +culte de la piété filiale; s'ils recherchaient et respectaient le +<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +triomphe de la force, c'est qu'ils considéraient le courage, la plus +haute vertu qu'ils connussent, comme un don des dieux et le signe +de leur protection.</p> + +<p>Les Flamings eurent-ils des chefs, des rois de mer? Retrouve-t-on +parmi eux les trois classes constitutives des sociétés septentrionales, +le <i lang="fy" xml:lang="fy">iarl</i>, le <i lang="fy" xml:lang="fy">karl</i> et le <i lang="fy" xml:lang="fy">trœlle</i>, c'est-à-dire les <i lang="fy" xml:lang="fy">Ethelings</i>, les <i lang="fy" xml:lang="fy">Frilings</i> +et les <i lang="fy" xml:lang="fy">Lazte</i>? Une profonde incertitude règne à cet égard; toutefois, +il est probable qu'à une époque où les flottes saxonnes menaçaient +la Bretagne, la Gaule et l'Ibérie, les seekongars les plus +redoutables poursuivirent sur d'autres rivages leurs aventureuses +expéditions, entraînant avec eux les iarls non moins ambitieux. Si +le Fleanderland ne posséda ni iarls ni seekongars, l'existence des +karls saxons y a laissé des traces importantes. Le karl, tour à tour +guerrier pendant la guerre et laboureur pendant la paix, associait +à la fois le travail et la gloire à la liberté. Dans ces siècles où le +monde romain ne connaissait que le citoyen oisif et l'esclave attaché +à la glèbe, il appartenait aux peuples du Nord, appelés par une mission +providentielle à renouveler la face de la société, de réhabiliter +les arts utiles, et de placer à côté de l'épée qui frappe et détruit, +le soc de la charrue qui ne déchire la terre que pour la féconder.</p> + +<p>C'est avec le même sentiment d'admiration qu'en pénétrant au +milieu de ces tribus, nous y découvrons une noble et touchante +fraternité qui s'est fortifiée au milieu des périls et des tempêtes. +Sur les côtes sablonneuses du Fleanderland comme au bord des +torrents de la Scandinavie, on vit sans doute les Flamings se réunir +fréquemment pour déposer dans le trésor commun le denier destiné +à soulager les misères et les infortunes de chacun de leurs +frères: de là le nom de <i lang="nl" xml:lang="nl">gilde</i> que portaient ces associations. Leurs +banquets étaient tumultueux comme ceux des Germains de Tacite: +armés du scharm-sax et de la massue de Thor, ils faisaient circuler +à la ronde de larges coupes auxquelles ils donnaient le nom de +<i lang="nl" xml:lang="nl">minne</i>, parfois appliqué à leurs assemblées mêmes. On vidait la +première en l'honneur d'Odin pour obtenir la victoire; puis, après +les coupes de Niord et de Freya, venait celle qui était consacrée à +rappeler le souvenir des héros et des braves morts en combattant. +Dans ces réunions solennelles, on délibérait sur les questions les +plus importantes et l'on choisissait les chefs de la gilde investis de +l'autorité supérieure. Tous les convives s'engageaient par les mêmes +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +serments les uns vis-à-vis des autres, en se promettant un mutuel +appui.</p> + +<p>Karl le Grand, héritier du principat de Karl le Martel et de la +royauté de Peppin le Bref, avait fondé un empire; son autorité +avait atteint les dernières limites de la puissance, et lorsqu'au +milieu des assemblées du Champ de mai il dictait les capitulaires +destinés à former la loi suprême de tous les pays soumis à sa +domination, il ne pouvait permettre que d'autres assemblées, le +plus souvent séditieuses, cherchassent à entraver ce vaste mouvement +de centralisation et d'unité.</p> + +<p>En 779, Karl fit publier une loi conçue en ces termes: «Que +personne n'ait l'audace de prêter ces serments par lesquels on a +coutume de s'associer dans les gildes. Quelles que soient les +conventions qui aient été faites, que personne ne se lie par des +serments au sujet de la contribution pécuniaire pour les cas de +naufrage et d'incendie.»</p> + +<p>Cette défense devait surtout rencontrer une résistance opiniâtre +parmi les tribus de Fleanderland, où la gilde semble avoir tenu +lieu de tout autre lien social. Les Flamings du huitième siècle +étaient restés tels que ceux que saint Amandus et saint Eligius +avaient visités tour à tour: «Vers les limites de la Gaule, au +bord de la mer de Bretagne, écrit l'auteur de la <cite>Vie de saint +Folkwin</cite>, habite un peuple peu nombreux mais redoutable. Ses +mœurs sont féroces, et il préfère les armes à la raison. Rien n'est +plus difficile que de soumettre sa barbarie indomptable et sa +tendance continue vers le mal.» L'évêque Halitgar, qui vivait +dans les premières années du neuvième siècle, s'exprime à peu +près dans les mêmes termes.</p> + +<p>Il est intéressant d'examiner comment, en présence d'une +résistance aussi vive, s'exerçait l'autorité de Karl le Grand et +quel était à cette époque le gouvernement de la Flandre.</p> + +<p>L'un des hommes les plus illustres du huitième siècle, Angilbert, +avait reçu de Karl, dont il avait épousé la fille, le duché de la +France maritime. Les chroniques flamandes rapportent de plus +que Karl le Grand créa en 792 un forestier de Flandre, afin que +ses ordres fussent sévèrement exécutés. Elles le nomment <em>Liderik</em>, +mais elles ne s'accordent point sur son histoire. Quelques historiens +racontent qu'une princesse luisitanienne lui avait donné le jour +<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> +à Lisbonne et que, fuyant la cruauté des Sarrasins, il s'était réfugié +dans le camp de Karl le Martel. Une autre opinion, plus sage, plus +conforme à la vérité historique, lui attribue le domaine d'Harlebeke +et place parmi ses aïeux Liderik, fils d'Erkembald. Depuis +longtemps l'autorité de forestier était héréditaire parmi les ancêtres +de Liderik. La famille d'Erkembald, devenue la plus puissante +de la Neustrie par l'émigration des chefs de la maison des Karlings +dont elle était issue, avait continué à y représenter leur influence. +Conquise au christianisme par l'Aquitaine sainte Riktrude, +comme celle de saint Peppin de Landen l'avait été par l'Aquitaine +Iduberge, elle favorise également le progrès des idées religieuses. +C'est à sa générosité et à sa protection qu'on doit les monastères +de Marchiennes et de Saint-Riquier, les travaux apostoliques de +saint Fursæus, de saint Madelgisil, de saint Vulgan, de saint +Adalgise.</p> + +<p>Entre la forêt de Crécy, jadis gouvernée par Maurontus, qui +s'étend de la Lys jusqu'à la Somme, et la vaste forêt des bords de +l'Escaut confiée quelques années plus tard au forestier Theodrik, +le Skeldeholt, que borne le Wasda, c'est-à-dire <em>le pays des vertes +prairies</em>, se place la forêt de la Lys, le Lisgaauw, dont le centre +paraît avoir été le château d'Harlebeke.</p> + +<p>Que l'institution des forêts soit une tradition germanique ou +bien une imitation romaine, c'est ce qu'il est impossible de déterminer. +Les empereurs romains possédaient des forêts impériales +dirigées par des fonctionnaires spéciaux, les <i lang="la" xml:lang="la">procuratores saltuum +rei dominicæ</i>. Les empereurs franks emploient la même désignation: +<i lang="la" xml:lang="la">silvæ dominicæ</i>, <i lang="la" xml:lang="la">forestes dominicæ</i>. La possession des <em>forests</em> +était le privilége des rois et il n'était point permis d'en établir +sans leur consentement. «Nous voulons, porte un capitulaire de +l'an 800, que nos forêts soient bien surveillées. Nos forestiers +garderont avec soin les bêtes sauvages qui s'y trouvent, et ils +entretiendront des faucons et des éperviers pour notre usage.» +On lit également dans les capitulaires que les forestiers sont +chargés de recueillir le cens qui se paye à l'empereur; ils nous +apprennent aussi que les forestiers poursuivaient les serfs +rebelles ou fugitifs, et, à ce titre, il ne serait point étonnant que +leur juridiction se fût étendue sur les tribus tumultueuses des +Flamings.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> +Les historiens de la Flandre qui n'ont tenu aucun compte de +l'établissement des colonies saxonnes sur nos rivages, ont toutefois +conservé un vague écho des querelles des forestiers de Karl le +Grand et des peuples redoutables qu'ils étaient chargés de contenir: +«J'ai lu quelque part, dit Meyer, que Liderik repoussa +de la Flandre une certaine race d'hommes.»—«Liderik, ajoute +Despars, ne cessa de réprimer les brigands, assassins et autres +malfaiteurs, qui tenaient presque tout le pays en leur pouvoir. +Leurs cruelles dévastations se ralentirent à l'arrivée de Liderik; +mais, quels que fussent ses efforts, il ne put atteindre leurs chefs, +car, dès qu'ils avaient terminé leurs excursions et exécuté +leurs sanglantes entreprises, ils se réfugiaient dans de vastes +forêts.»</p> + +<p>Les colonies saxonnes, placées près de l'Océan aux limites de +l'empire frank, vis-à-vis de l'Angleterre conquise par les seekongars, +semblaient appeler d'autres invasions. Les Danes ne cessaient +de parcourir les mers sur leurs légers esquifs, dévastant +tour à tour tous les rivages où les jetaient les tempêtes. Eginhard +raconte que, la première année du neuvième siècle, Karl quitta son +palais d'Aix pour aller visiter les pays menacés par leurs débarquements, +qu'il voulait désormais prévenir. Cependant dix ans plus +tard, le Dane Godfried, suivi de deux cents navires, abordait de +nouveau en Frise, y levait des tributs et se vantait d'entrer triomphant +à Aix. Afin que ces tentatives ne se renouvelassent plus, +Karl ordonna que dans tous les ports et à l'embouchure de tous +les fleuves des flottes fussent sans cesse prêtes à combattre les +Danes, déjà plus connus sous le nom d'<em>hommes du Nord</em> ou <em>Normands</em>, +et il se rendit lui-même l'année suivante à Boulogne, puis +à Gand sur les bords de l'Escaut, pour inspecter les vaisseaux +destinés à repousser les pirates.</p> + +<p>Deux petits-fils de Karl le Martel, nés dans le domaine d'Huysse +près d'Audenarde, Adhalard et Wala, ont quitté le cloître et dominent +les derniers jours de la vie de Karl le Grand; ils favorisent +les prétentions de Bernhard, petit-fils de l'empereur, dont le père +se nommait Karlman, et obtiennent qu'il soit envoyé en Italie avec +le titre de roi. On craignait même qu'ils ne tentassent quelque rébellion +en son nom, lorsque Lodwig le Pieux succéda à son père +le 28 janvier 814.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +Lodwig était le troisième fils de Karl le Grand. Ses frères, Karl +et Peppin, étaient morts avant lui. S'ils avaient vécu, il aurait sans +doute été relégué dans quelque monastère, et il semble qu'ayant +accepté d'avance avec une complète résignation le sort qui l'attendait, +il ne soit plus parvenu, lors de son élévation imprévue à l'empire, +à se dérober à l'influence des premières impressions de sa vie. +«Il était, dit Thégan, d'une stature médiocre, mais fort érudit dans +les langues grecque et latine. Il connaissait fort bien le sens +moral, spirituel et mystique des Écritures; mais il méprisait les +poésies des païens qu'il avait apprises pendant sa jeunesse, et ne +voulait ni les lire, ni les entendre, ni permettre qu'on les enseignât. +Tous les jours, il allait prier dans l'église et il y restait +longtemps agenouillé, le front humblement incliné jusqu'à terre. +Sa générosité était si grande qu'il donna à ses fidèles tous les +domaines royaux de son père, de son aïeul et de son trisaïeul, +pour qu'ils les convertissent en possessions perpétuelles. Il n'éleva +jamais la voix pour rire. Il agissait avec prudence; mais, sans +cesse occupé de ses lectures et du chant des psaumes, il se laissait +trop diriger par ses conseillers.»</p> + +<p>Le faible Lodwig se tourne du côté de la Germanie, parce que sa +position est la plus menaçante. La première assemblée du peuple +qu'il convoque se tient au delà du Rhin. Il protége les Saxons et les +Danes de Frise. «Quelques-uns pensaient, raconte un historien, +qu'il agissait imprudemment, et disaient que ces nations, accoutumées +à leurs mœurs féroces, devaient être retenues sous le joug; +mais l'empereur croyait qu'il se les attacherait plus étroitement +en les comblant de ses bienfaits.»</p> + +<p>En 817, dans une assemblée générale tenue à Aix, Lodwig institue +son fils Lother son successeur à l'empire, malgré les vaines +protestations de Lodwig et de Peppin, frères de Lother. L'ami +d'Adhalard et de Wala, le roi Bernhard, se révolta le premier, soutenu +par les Lombards; mais lorsqu'il vit que l'empereur réunissait +une armée immense pour passer les Alpes, il vint lui-même, comme +le frère de Peppin le Bref au huitième siècle, offrir la paix à Lodwig +et se remettre entre ses mains. Lodwig, sans respect pour les +lois de l'hospitalité jadis si sacrées pour les peuples barbares, +permit qu'on crevât les yeux à Bernhard, qui mourut le troisième +jour après ce douloureux supplice. Drogon, Hug, Theodrik, frères +<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> +de Lodwig, qui paraissent ne pas avoir été étrangers à la rébellion +du roi d'Italie, furent rasés. L'un de ces fils de Karl le Grand devint +abbé du monastère de Sithiu, où leur aïeul avait relégué le +dernier héritier de Hlodwig.</p> + +<p>Lorsque Lodwig épouse Judith, fille du comte Welf, qui lui donne +bientôt un fils nommé Karl, on voit éclater de nouvelles dissensions. +La Carniole s'agite; les Sarrasins prennent les armes. Lodwig +le Pieux croit apercevoir dans ces calamités la main de Dieu +qui venge la mort cruelle de Bernhard. Il met un terme à l'exil +d'Adhalard et de Wala; il demande à se réconcilier avec ses frères; +puis, à l'assemblée d'Attigny, il se soumet volontairement à une +pénitence publique. Lother se rend en Italie où Wala l'accompagne. +Peppin va régner en Aquitaine. Lodwig, plus jeune que ses frères, +obtient plus tard le royaume des Boiowares.</p> + +<p>Pendant ces années tristes et agitées, les Normands avaient +reparu. Dès le commencement de son règne, Lodwig le Pieux avait +fait garder les rivages de l'Océan. En 820, treize vaisseaux danes +abordèrent en Flandre. Après y avoir brûlé quelques chaumières et +enlevé quelques troupeaux, les Normands allèrent menacer les +bords de la Seine et piller l'Aquitaine. Les markgrafs ne s'occupaient +plus que des soins de la guerre. Moins opprimées sous le +joug et sentant peut-être davantage la nécessité de leur propre +défense, les populations d'origine saxonne profitaient de l'affaiblissement +de l'autorité supérieure pour se réunir en gildes, malgré les +défenses de Karl le Grand. Un capitulaire de l'empereur Lodwig +rappelle cette situation; il est conçu en ces termes: «Nous voulons +que les comtes choisis pour défendre le rivage de la mer, +qui résident dans leurs districts, ne puissent pas s'abstenir, à +cause de leur charge, de rendre la justice, mais qu'ils le fassent +avec le concours des échevins. Nous voulons que nos <i lang="la" xml:lang="la">missi</i> +ordonnent à ceux qui possèdent des serfs dans la Flandre et dans +le Mempiscus, de réprimer leurs associations, et qu'ils sachent +qu'ils devront payer une amende de soixante sous, si leurs serfs +osent former de semblables associations.»</p> + +<p>Les monastères de l'Escaut et de la Lys avaient recouvré, au +temps de la pénitence de Lodwig, leur influence et leur pouvoir. Au +moment où ils donnaient saint Ansker à l'Europe chrétienne, Eginhard +devenait leur hôte et leur protecteur. Ansker appartenait à la +<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +race saxonne du Fleanderland. Wala, qui, par sa mère, n'y était +peut-être pas étranger, l'aimait, et vanta sa science et son zèle à +l'empereur. Un roi des Danes venait de recevoir le baptême à +Mayence. Ansker réclama la périlleuse mission de l'accompagner +et de poursuivre, au delà des mers du Nord, l'œuvre de l'apostolat +chrétien. Il prêcha avec succès en Suède, et fonda à Hambourg la +métropole de l'Église septentrionale. S'il était permis d'ajouter foi +à des documents anciens quoique d'une authenticité douteuse, +Ansker aurait connu des pays que les glaces et les tempêtes couvraient +d'un voile mystérieux: l'Islande, les îles Feroé, le Groenland +et peut-être l'Amérique. Lodwig avait donné à Ansker le +monastère de Thorholt, situé dans le pays où il était né. C'est là +qu'il envoyait les enfants slaves ou danes qu'il parvenait à racheter +de l'esclavage, afin que de cette pieuse école sortissent d'autres +missionnaires. Quelquefois Ansker, retournant dans sa patrie, allait +les visiter; et un jour, comme il remarquait aux portes de l'église +de Thorholt un enfant dont les traits respiraient une noble gravité, +il l'appela à lui. Cet enfant, qui se nommait Rembert, s'associa +plus tard à tous les dangers que brava Ansker et fut son successeur +à l'archevêché de Hambourg.</p> + +<p>Après Wala, personne n'occupait auprès de Lodwig le Pieux une +position plus élevée qu'Eginhard. L'illustre historien de la vie de +Karl le Grand reçut en 826 les abbayes de Gand et de Blandinium, +et obtint que l'empereur confirmât leurs immunités et étendît leurs +priviléges. Eginhard fit reconstruire le monastère de Gand qui +avait été détruit par un incendie, et s'y retira en 830 afin, comme +il le dit dans une de ses lettres, d'implorer le secours du ciel lorsqu'il +n'y avait plus rien à espérer de la terre.</p> + +<p>De nouvelles discordes agitaient l'empire des Franks. Lother et +Peppin avaient pris les armes contre leur père. L'influence des +nations germaniques sauva l'empereur. Wala fut réduit à rentrer au +cloître. Bientôt une nouvelle rébellion éclata. Lodwig le Pieux, +trahi par ses leudes au Champ du Mensonge, fut déposé à Soissons, +mais il recouvra bientôt son autorité. Au moment où il quittait +ses vêtements de deuil pour reprendre les insignes impériaux, une +violente tempête dont les ravages avaient été affreux sembla tout à +coup se calmer. Les Franks, toujours superstitieux et un instant +rassurés par ce phénomène d'heureux présage, s'abandonnèrent à de +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +nouvelles terreurs lorsqu'en 837 ils virent s'élever dans les airs une +comète aux lugubres clartés. «Ce signe, s'écria tristement Lodwig, +annonce un changement de règne et ma mort!» Et il prépara +tout pour sa fin. Il divisa l'empire entre Lother, à qui il avait pardonné, +et Karl, fils de Judith. Lother reçut les contrées germaniques. +Le royaume de Karl devait s'étendre du Rhin à la Seine. +Parmi les pays qui en faisaient partie se trouvaient l'Ardenne, la +Hesbaye, le Brakband, la Flandre, le Mempiscus, le Hainaut, l'Oosterband, +ou frontière orientale de la Neustrie, Térouane, Boulogne, +Quentovic, Cambray et le Vermandois.</p> + +<p>Lodwig, fils de l'empereur Lodwig le Pieux, n'avait point cessé +de combattre son père. Non moins terribles que ces discordes +civiles, les invasions des Normands semaient la terreur sur toutes +les frontières maritimes. On racontait qu'un saint prêtre avait eu +une vision dans laquelle une voix lui disait: «Pendant trois jours +et trois nuits un épais nuage couvrira la terre, et aussitôt après +les païens viendront avec un nombre immense de navires et +détruiront, par la flamme et le fer, les chrétiens et les contrées +qu'ils habitent.» Au neuvième siècle, en annonçant des malheurs, +il était facile d'être prophète. Les Normands ne tardent point en +effet à dévaster la Frise, où l'Océan, s'associant à leurs fureurs, +engloutit plus de deux mille habitations. En 837, une de leurs +flottes brûle le château d'Anvers et ils envahissent l'île de Walcheren, +où deux grafs périssent sous leurs coups. Après avoir pillé +les bords de l'Escaut, ils se dirigent vers la Seine et menacent +Rouen. «Malheur à moi, répétait l'empereur Lodwig, malheur à +moi dont la vie s'achève au milieu de ces calamités!» Plein de +ces tristes images et poursuivi par les souvenirs de l'ingratitude +de ses fils, il expira en traversant le Rhin. L'île solitaire et à demi +cachée par les larges eaux du fleuve qui reçut le dernier soupir de +Lodwig le Pieux était située au pied de la colline où s'élevait le +splendide et majestueux palais qui avait vu naître Karl le Grand. +Que de grandeurs et d'infortunes resserrées dans cette vallée! Quel +abîme entre ce berceau et cette tombe!</p> + +<p>Les discordes qui avaient ensanglanté le règne de Lodwig n'étaient +point des querelles personnelles. Derrière ses fils marchaient la +Bavière, la Provence, l'Aquitaine. Sigebert de Gemblours remarque +que Lodwig, en favorisant l'influence germanique, lui assura une +<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +prééminence qu'elle conserva longtemps. Sous le règne de Karl, +fils de Lodwig, la célèbre bataille de Fontenay ne fut que la manifestation +sanglante de ces luttes anciennes. «Dans ce combat, dit +l'annaliste de Metz, les forces des Franks furent tellement affaiblies, +leur courage si vanté fut tellement abattu, que loin d'étendre +désormais leurs frontières ils ne purent même plus les défendre.»</p> + +<p>On voit les rois franks, ne trouvant plus de peuple de leur race +assez redoutable pour les protéger, recourir tour à tour aux divers +éléments qui les environnent. Lodwig était soutenu par la Germanie. +Karl, qui fut surnommé le Chauve parce que la nature lui avait +refusé le signe extérieur de la royauté, s'appuya sur l'Eglise de +Neustrie avant de se confier aux comtes des bords de la Loire.</p> + +<p>A la fin du neuvième siècle, l'Eglise de Neustrie conserve ses +puissants évêques et ses riches abbés. De son sein est sorti Hincmar, +qui occupe le siége archiépiscopal de Reims, l'homme le plus illustre +de ce siècle par l'austère autorité de son génie. Né près de Boulogne +aux limites du Fleanderland, il est moins sévère pour la gilde +que Karl le Grand et Lodwig le Pieux. S'il défend les banquets où +l'ivresse et le désordre éveillent les haines et provoquent les luttes +sanglantes, il autorise les eulogies où l'on prend un peu de pain et +de vin en signe de fraternité; il consent même à approuver les associations +qu'on nomme gildes (<i lang="fy" xml:lang="fy">geldoniæ</i>), pourvu que rien n'y blesse +ni l'ordre, ni la raison. Karl le Chauve oublia trop tôt les conseils +d'Hincmar. On le vit piller les trésors des églises et s'emparer des +grandes abbayes de Saint-Denis, de Saint-Quentin, de Saint-Vaast. +Il priva même le pieux archevêque de Hambourg Ansker du monastère +de Thorholt, qui fut donné au graf Reginher. L'école que le +saint apôtre du Nord y avait établie fut détruite, et, dans les contrées +lointaines où il remplissait sa périlleuse mission, il fut réduit +à une pauvreté si grande que tous ceux qui l'accompagnaient l'abandonnèrent. +Enfin le fils de Lodwig et de Judith mit le comble à ces +persécutions, en frappant celui qui, tant de fois, l'avait soutenu par +sa sagesse. Le siége archiépiscopal de Reims perdit la primatie des +Gaules, et Hincmar fut relégué au monastère de Saint-Bertin, où +il devint l'historien d'une époque qu'il honorait par des vertus si +rares dans ce temps.</p> + +<p>Les monastères de la Neustrie septentrionale qui, au commencement +du huitième siècle, avait reçu les Ursmar, les Foilan, les +<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +Etton, les Madelgher, conservaient seuls encore quelque éclat sous +le règne de Karl le Chauve. Auprès des noms à jamais fameux +d'Hincmar, d'Ansker, d'Eginhard, viennent se placer ceux des +moines Milon, Hucbald et Grimbald.</p> + +<p>Milon appartenait à l'abbaye d'Elnone, fondée par saint Amandus. +Il avait suivi à l'école de Saint-Vaast d'Arras les leçons d'Haimin, +qui était disciple d'Alcwin. Karl le Chauve, au temps de la puissance +d'Hincmar, lui avait confié l'éducation de deux de ses fils, +Peppin et Drogon, ce qui engagea un grand nombre de nobles franks +à envoyer aussi leurs enfants près de lui. Peppin et Drogon moururent +jeunes et furent ensevelis dans l'abbaye d'Elnone. Milon fit +pour eux une touchante épitaphe: «O roi Karl! ô notre père! si +vous daignez visiter notre tombe, ne gémissez point sur notre +mort. Portés de la terre dans des régions heureuses, nous jouissons +avec les saints d'un repos éternel. O notre père! souvenez-vous de +nous et soyez heureux!» Milon n'était pas seulement poète, il se +distingua aussi par sa science. On écrivit sur son tombeau: «Sous +cette pierre repose Milon, poète et philosophe, qui composa en +vers harmonieux un livre sur la sobriété, et écrivit avec art la vie +de saint Amandus.»</p> + +<p>Hucbald, neveu de Milon, autre moine d'Elnone, releva les lettres +dans l'Eglise de Reims et créa à Paris, avec Remigius d'Auxerre, +cette célèbre école publique qui devint plus tard l'université de +Paris.</p> + +<p>Grimbald était encore fort jeune lorsqu'il entra au monastère de +Saint-Bertin. Le roi de Wessex, Alfred, qui l'avait vu en se rendant +à Rome, voulut ranimer dans ses Etats la science qui y était éteinte. +Il envoya une solennelle ambassade à Grimbald pour l'engager à +venir habiter l'Angleterre, alla lui-même au-devant de lui pour le +recevoir, et le pria de lui enseigner la langue latine, honneur qu'il +partagea avec Asser, Plegmund et Jean l'Erigène. Vers l'époque +où Hucbald établissait l'école de Paris, Grimbald fondait en Angleterre +une autre école qui fut depuis l'université d'Oxford.</p> + +<p>Vers ce temps, l'abbaye de Saint-Riquier possédait une belle bibliothèque. +On y remarquait la Rhétorique de Cicéron, les Eglogues +de Virgile, les œuvres de Pline le Jeune, et les poëmes d'Homère, +auxquels étaient joints ceux de Darès le Phrygien et de Dictys de +Crète. Celle du comte Eberhard, fondateur du monastère de Cysoing, +<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> +comprenait plus de cinquante ouvrages, parmi lesquels se trouvaient +le recueil des lois des Franks, la Cité de Dieu de saint Augustin, +les sept livres d'Orose, la vie de saint Martin et les œuvres d'Alcwin.</p> + +<p>La science, tradition expirante de la glorieuse domination de +Karl le Grand, lui avait survécu de quelques années. C'était le dernier +rayon d'une lumière qui avait déjà disparu. Bientôt il s'évanouit +et tout devint ténèbres.</p> + +<p>«Hlother, dit Nithard, craignait que son peuple ne l'abandonnât, +et cherchait des secours partout et de quelque manière qu'il en +pût trouver. Il appela les Normands à son aide, et, soumettant à +leur autorité une partie des nations chrétiennes, il leur permit de +piller toutes les autres.»</p> + +<p>Les dévastations des Normands effacèrent le souvenir de ce que +leurs invasions précédentes avaient offert de plus affreux. De nombreuses +troupes de loups les suivaient, attirées par l'appât du carnage: +une prophétesse de Germanie annonçait la fin du monde. En +845, les Normands ravagèrent les bords de la Seine et livrèrent aux +flammes le monastère de Sithiu. Dès qu'ils se furent éloignés, les +moines de Gand, pleins de terreur, se hâtèrent de fuir à Laon, après +avoir déposé leurs châsses et leurs reliques dans le sanctuaire de +Saint-Omer, qui était entouré d'une forte muraille et défendu par +des tours. Elles y restèrent quarante années.</p> + +<p>Cinq années après, les Normands paraissent de nouveau sur les +côtes de la France. Ils pillent le Mempiscus et le pays de Térouane. +D'autres Normands, abordant en Frise, s'avancent vers l'Escaut, +incendient les monastères de Blandinium, de Tronchiennes et de +Saint-Bavon, et poursuivent leur marche vers Beauvais. L'année +suivante, une de leurs flottes, composée de deux cent cinquante-deux +navires, dévaste le rivage de la Frise. Un chef normand, Godfried, +fils de ce roi des Danes qu'Ansker avait jadis accompagné +dans le Nord, s'établit aux bords de l'Escaut. Karl réunit une armée +pour le combattre; mais, arrivé près de l'Escaut, il négocie et confirme +aux chefs normands Godfried et Rorik leurs conquêtes, à +condition qu'ils le reconnaîtront pour roi par la vaine cérémonie de +l'hommage.</p> + +<p>Karl le Chauve multiplie les capitulaires. Son empire est divisé +en douze districts que parcourent de nombreux <i lang="la" xml:lang="la">missi</i>. Le troisième, +dont les <i lang="la" xml:lang="la">missi</i> sont l'évêque Immon, l'abbé Adhalard, Waltcaud et +<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> +Odelrik, comprend Noyon, le Vermandois, l'Artois, Courtray, la +Flandre et le comté d'Engelram. Toutes ces tentatives restent stériles. +Les Normands continuent leurs invasions. En 853, ils brûlent +Saint-Martin de Tours et remontent la Loire jusqu'à Orléans. En +857, ils se montrent sur la Seine et s'emparent de Paris, qu'ils +livrent aux flammes. En 859, ils saccagent les rives de l'Escaut et +de la Somme, pillent Amiens et arrivent à Noyon, où l'un des <i lang="la" xml:lang="la">missi</i>, +l'évêque Immon, est pris et mis à mort. En 861, ils parcourent le +pays de Térouane et dévastent pour la seconde fois le monastère de +Sithiu. Humfried, évêque de Térouane, voulait renoncer au périlleux +honneur de l'épiscopat. Le pape Nicolas lui écrivit: «S'il n'est +point permis au pilote d'abandonner son navire pendant le calme, +combien ne serait-il point plus coupable de le faire pendant la +tempête!»</p> + +<p>Cependant les Normands étendaient leurs conquêtes et marchaient +de victoire en victoire. Karl le Chauve, ne pouvant assurer +le repos de son royaume par le fer, l'acheta avec de l'or. Les Normands +promirent de ne plus piller, et leur duc Weeland reçut cinq +ou six mille livres d'argent, beaucoup de blé et de nombreux troupeaux.</p> + +<p>Parmi les chefs normands qui s'illustrèrent par leurs aventureuses +expéditions, il n'y en eut point de plus intrépide que Regnar +Lodbrog. Son fameux chant de mort, au milieu des serpents auxquels +le livra le Northumbre Ella, retrace ses excursions en +Flandre:</p> + +<p>«J'étais encore jeune lorsque avec mes guerriers je me dirigeai +à l'est du Sund. Les oiseaux de proie reçurent une abondante +nourriture. La mer s'enfla du sang des morts. Nous avons frappé +avec le glaive!</p> + +<p>«J'avais 20 ans quand nous nous élançâmes au loin dans les +combats. Le fer gémissait sur les cuirasses; la hache brisait les +boucliers. Nous avons frappé avec le glaive!</p> + +<p>«Devant l'île de Bornholm, nous couvrîmes le rivage de cadavres. +Les nuages de la grêle déchiraient les armures; l'arc lançait le fer. +Nous avons frappé avec le glaive!</p> + +<p>«Dans le royaume des Flamings, nous ne triomphâmes qu'après +avoir vu tomber le roi Freyr. L'aiguillon sanglant de la blessure +perça l'armure brillante de Hœgne. Les vierges pleurèrent sur le +<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> +combat du matin et les loups furent amplement rassasiés. Nous +avons frappé avec le glaive!»</p> + +<p>Où est la tombe du roi Freyr? que devinrent les armes brillantes +de Hœgne, sa longue épée, sa hache de pierre et son anneau d'or? +Rien ne rappelle leurs noms sur les rivages de la Flandre: les pirates +du Nord avaient laissé aux ruines des cités qu'ils ravageaient +le soin de raconter leur passage et leurs vengeances.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LIVRE TROISIÈME.<br /> +<span class="small">863-989.</span></h2> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" /> +</div> + +<p class="summary">Baldwin Bras de Fer, premier comte de Flandre.<br /> +Baldwin le Chauve. Arnulf le Grand.<br /> +Baldwin le Jeune. Arnulf le Jeune.<br /> +Guerres civiles et étrangères. Désastres et discordes.</p> +</div> + +<p>Les mêmes symptômes d'abaissement et de décadence étaient +communs à l'empire frank et aux princes qui le gouvernaient: les +divisions privées ne contribuaient que trop à favoriser les progrès +de l'anarchie publique.</p> + +<p>Karl le Chauve avait trois fils. L'un d'eux, qui s'appelait Karl +comme lui, périt dans une querelle avec un noble frank. Le second +éveilla par son ambition les soupçons de son père, qui le fit enfermer +dans un monastère et priver de la vue. Mais ce cruel châtiment +n'empêcha point le troisième, nommé Lodwig, de conspirer. Le joug +de l'autorité paternelle ne paraissait pas moins accablant à Judith, +fille de Karl le Chauve, qui avait épousé successivement Ethelwulf, +roi des Anglo-Saxons de Wessex, puis son fils Ethelbald. Aussi instruite +que belle, elle avait présidé à l'éducation d'un fils d'Ethelwulf, +qui fut depuis Alfred le Grand, et, lorsqu'elle avait quitté +l'Angleterre, elle s'était retirée à Senlis, où, sous la protection des +évêques, elle vivait avec toute la dignité qu'exigeait son titre de +reine.</p> + +<p>La même année que Karl le Chauve se rendit tributaire de +Weeland, deux autres Normands, Guntfried et Gozfried, l'engagèrent +à recevoir parmi ses feudataires un des chefs les plus redoutables +des bords de la Loire. Il se nommait Rotbert et était d'origine +saxonne; quelques historiens racontent que les passions d'une +vie aventureuse l'avaient éloigné de la Germanie; mais il paraît +plus vraisemblable qu'il appartenait à l'une des colonies qui, vers +<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +le quatrième siècle, s'étaient fixés sur le <i lang="la" xml:lang="la">Littus Saxonicum</i>. Cependant +l'influence de Rotbert, à qui le roi accordait sans cesse +de nouveaux domaines, ne tarda point à exciter la jalousie et la +haine de ses anciens amis. Guntfried et Gozfried trouvaient déjà +en lui un rival plus puissant qu'eux-mêmes. Ils résolurent de le +renverser, et soutenus par Lodwig, fils de Karl le Chauve, ils appelèrent +à leur aide un chef du Fleanderland, nommé Baldwin, fils +d'Odoaker.</p> + +<p>Karl le Chauve se trouvait à Soissons, lorsqu'il apprit que Baldwin +avait enlevé Judith de Senlis et que son fils Lodwig avait rejoint +Guntfried et Gozfried, chez les Normands. Le roi de France réunit +aussitôt les grands du royaume, et lorsqu'ils eurent prononcé leur +jugement selon la loi civile et politique, il invita les évêques à +frapper d'anathème le ravisseur et sa complice.</p> + +<p>Le complot de Lodwig avait échoué; les Normands, surpris près +de Meaux, déposèrent les armes. Mais Baldwin et Judith avaient +cherché un refuge dans les Etats de Lother, fils et successeur de +l'empereur Lother. La situation était grave. Lother, en protégeant +Baldwin, semblait vouloir intervenir dans les discordes qui agitaient +la France: Guntfried et Gozfried auraient pu aisément réveiller +l'ardeur belliqueuse des Normands. Hincmar était rentré à Reims: +il comprit le péril qui menaçait la monarchie et interposa sa médiation; +son premier soin fut de charger l'évêque Hunger d'engager +le duc de Frise, Rorik, déjà prêt à prendre les armes, à ne pas s'allier +à Baldwin et à faire pénitence de ses mauvais desseins; bientôt +après Lodwig le Germanique invita Karl le Chauve à une entrevue +qui eut lieu à Toul. Lother y fit déclarer qu'il était prêt à respecter +les sentences ecclésiastiques, et l'excommunication prononcée à +cause de l'appui qu'il avait donné à Baldwin fut aussitôt levée.</p> + +<p>Baldwin et la veuve d'Ethebald s'étaient rendus à Rome et y +avaient réclamé la protection du pape Nicolas I<sup>er</sup>. Elle ne leur +manqua point. «Votre vassal Baldwin, écrivait-il au roi de France, +a cherché un refuge au seuil sacré des bienheureux princes des +apôtres, Pierre et Paul, et s'est approché avec d'ardentes prières +de notre siége pontifical. Du sommet de notre puissance apostolique, +nous vous demandons que pour l'amour de Notre-Seigneur +Jésus-Christ et des apôtres Pierre et Paul, dont Baldwin a préféré +l'appui à celui des rois de la terre, vous vouliez bien lui +<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +accorder votre indulgence et un oubli complet de son offense, afin +que, soutenu par votre bonté, il vive en paix comme vos autres +fidèles; et lorsque nous prions Votre Sublimité de lui pardonner, +ce n'est pas seulement en vertu du pieux amour que nous devons +porter à tous ceux qui implorent la miséricorde et le secours du +siége apostolique, mais c'est aussi parce que nous craignons que +votre colère ne réduise Baldwin à s'allier aux Normands impies +et aux ennemis de la sainte Eglise, et à préparer ainsi de nouveaux +malheurs au peuple de Dieu.» Le pape écrivit de nouveau au roi +de France l'année suivante: «L'apôtre a dit: Considérez les temps, +car les mauvais jours arrivent. Les périls qu'il annonce vous menacent +déjà. Veillez à ne pas faire naître de plus terribles désastres, +et ayez assez de modération pour surmonter la douleur de +votre cœur et ne pas vous montrer éternellement inexorable et +inflexible vis-à-vis de Baldwin.»</p> + +<p>Le ressentiment de Karl le Chauve ne devait céder qu'aux nécessités +politiques, qu'aggravait la faiblesse de la royauté. En 862, +Lodwig, en se réconciliant avec son père, se fit donner le comté de +Meaux et la riche abbaye de Soissons. Karl le Chauve ne tarda +point aussi à pardonner à sa fille: il la reçut, le 25 octobre 863, au +palais de Verberie et permit que son mariage avec Baldwin fût +solennellement célébré à Auxerre. «Le roi ne voulut point y assister, +écrivit l'archevêque Hincmar au pape Nicolas; mais il y a envoyé +les ministres et les officiers de l'Etat, et, selon votre demande, il a +accordé les plus grands honneurs à Baldwin.»</p> + +<p>Tandis que Rotbert, créé successivement comte d'Anjou et abbé +de Saint-Martin de Tours, consolidait sa puissance sur les deux +rives de la Loire, Baldwin recevait une autorité supérieure sur les +marches du nord, voisines de la Lys et de l'Escaut, qui formèrent +depuis le comté de Flandre. Baldwin habita sur la Reye dans un lieu +qui devait au pont qui y existait son origine et son nom de Brugge +ou Bruggensele. Baldwin y plaça un burg ou château entouré de +fortes murailles de pierres, puis il y fit construire la maison des +Echevins, un édifice destiné à recevoir les otages, captifs temporaires, +les seuls que connussent les lois frankes, et une chapelle où +il fit porter les reliques de saint Donat, qui lui avaient été envoyées +par Ebbon, archevêque de Reims. Aux portes du burg se trouvaient, +d'un côté, la montagne du Mâl (Mâl-berg) où se tenait l'assemblée +<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +des hommes libres, et, de l'autre, des hôtelleries pour les nombreux +marchands qui ne pouvaient être reçus dans le château du comte.</p> + +<p>Baldwin, que son courage avait fait surnommer Bras de Fer, +repoussa les Normands qui avaient tenté un débarquement sur nos +rivages. La puissance du markgraf de Flandre était grande. Il soutint +Karl le Chauve contre la rébellion de son fils Karlman, et +lorsque le roi de France, impatient d'aller en Italie disputer l'autorité +impériale au fils de Lodwig le Germanique, quitta ses Etats, +qu'il ne devait plus revoir, Baldwin fut chargé avec Reinelm, +évêque de Tournai, Adalelm, comte d'Arras et dix autres illustres +feudataires, de la tutelle de l'héritier du royaume, Lodwig le Bègue, +qui ne régna que deux ans.</p> + +<p>Karl le Chauve, avant de traverser les Alpes, avait fait publier un +capitulaire par lequel il assurait aux fils des comtes la confirmation +héréditaire de leurs honneurs. Baldwin partagea ses comtés entre +ses deux fils. Rodulf fut comte de Cambray. Baldwin le Chauve succéda +au markgraviat de son père. Il épousa Alfryte, fille du roi des +Anglo-Saxons, Alfred le Grand, et s'était donné le surnom qu'il +portait, en mémoire de son aïeul. Mais en voulant rappeler la naissance +illustre de Karl le Chauve, il ne parvint qu'à retracer sa honte +et sa faiblesse vis-à-vis des pirates du Nord. Baldwin, fils d'Audoaker, +était à peine descendu dans la tombe lorsqu'une formidable +expédition de Normands, repoussée par Alfred en Angleterre, aborda +en Flandre. Au mois de juillet 879, ils pillèrent Térouane, puis ils +entrèrent dans la terre des Ménapiens, qui fut abandonnée aux +mêmes désastres sans que personne osât leur résister. Enfin, ils +passèrent l'Escaut et envahirent le Brakband. Les annales de +Saint-Vaast racontent qu'au mois de novembre les Normands, avides +de sang humain, de dévastations et d'incendies, s'arrêtèrent au +monastère de Gand pour y passer l'hiver. Dès que le printemps fut +arrivé, ils allèrent brûler Tournay et détruisirent toutes les abbayes +voisines de l'Escaut, immolant ou emmenant captives à leur suite +les populations de toutes les contrées qu'ils traversaient.</p> + +<p>Cependant les fils de Lodwig le Bègue, Lodwig et Karlman, +avaient réuni une armée contre les Normands de Gand. L'abbé +Gozlin la commandait, mais il commit la faute de la diviser, afin +d'attaquer les Normands sur les deux rives de l'Escaut, et fut +vaincu. En 880, les Normands élevèrent des retranchements à +<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +Courtray, et y établirent leur résidence d'hiver. De là ils poursuivirent +les Ménapiens et les Suèves, et en firent un horrible carnage. +La flamme et le fer ravagèrent leurs campagnes et leurs foyers.</p> + +<p>Le 26 décembre 881, une troupe de Normands brûla le monastère +de Sithiu et ne respecta que l'église de Saint-Omer, qu'on avait +fortifiée avec soin. Le même jour, une seconde troupe de Normands +s'empara du monastère de Saint-Vaast d'Arras. Le 28 décembre, +d'autres Normands pillaient Cambray et le monastère de Saint-Géry. +Courtray reçut leur butin, et dès les premiers jours de février +ils s'avancèrent vers Térouane et dévastèrent tour à tour Saint-Riquier, +Amiens et Corbie. Au mois de juillet, on apprit avec effroi +qu'ils avaient traversé la Somme et menaçaient Beauvais. La désolation +était universelle; personne n'osait se présenter pour défendre +les châteaux qu'on avait construits contre les ennemis et qui leur +servaient d'abri et de refuge. Lodwig tenta un dernier effort: aidé +des grafs de Neustrie, il attaqua les Normands à Saulcourt en +Vimeu.</p> + +<p>«Dieu protégeait Lodwig; il l'entoura de comtes, héros illustres: +il lui donna le trône de France. Lodwig leva son étendard pour +combattre les Normands. Il saisit son bouclier et sa lance et +pressa les pas de son coursier. Il s'avançait plein de courage. +Tous chantaient en chœur: <i lang="la" xml:lang="la">Kyrie Eleison!</i> Ils achevèrent le +cantique, et le combat commença. Chacun était impatient de se +venger, personne plus que Lodwig. Lodwig était né vaillant et +audacieux. Il frappa les uns de sa hache, il perça les autres de +son épée. Amer fut le breuvage qu'il versa à ses ennemis et ils +se retirèrent de la vie.»</p> + +<p>Les Normands étaient rentrés dans leur camp de Gand; mais +dès l'année suivante, ils s'avancèrent de nouveau jusqu'à la Somme. +En 883, avant d'occuper Amiens, ils se dirigèrent vers les bords de +la mer et chassèrent de leurs foyers les habitants du Fleanderland. +Que faisait le comte Baldwin pendant que les Normands exterminaient +ses peuples? Après avoir combattu avec quelque succès une +de leurs troupes dans la forêt de Mormal, il s'était réfugié dans le +château de Bruges et il y avait fait élever de nouveaux retranchements +avec des pierres tirées des ruines d'Aldenbourg. Il semblait +que son énergie et son audace ne dussent se ranimer qu'au milieu +des discordes civiles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +En 884, trois ans après la victoire de Saulcourt, Karlman, frère +de Lodwig, qui ne vivait plus, obtint la paix des Normands, en leur +payant douze mille livres pesant d'argent. Cette somme énorme, qui +était le prix du rachat de la France, leur fut remise vers l'automne +dans leur camp d'Amiens; aussitôt après, ils se retirèrent vers le +port de Boulogne où ils s'embarquèrent; mais, sans s'éloigner du +rivage, ils tournèrent la proue vers le nord, et, se dirigeant vers la +Lotharingie, ils se fixèrent à Louvain.</p> + +<p>Dans les premiers jours de décembre 884, Karlman mourut. De +la postérité de Lodwig le Bègue, il ne restait qu'un enfant qui s'appelait +Karl comme son aïeul. Les vassaux du royaume de France +méprisèrent sa jeunesse qui le rendait incapable de les défendre, et +offrirent le sceptre à l'empereur Karl le Gros, fils de Lodwig le +Germanique. Se souvenant que des partages multipliés avaient +affaibli la monarchie karlingienne, ils espéraient lui rendre sa force +en la reconstituant dans son unité. La race royale dégénérait rapidement; +Karl le Gros (tel est le surnom que porte au neuvième +siècle l'héritier de Karl le Martel et de Karl le Grand) accourt avec +une nombreuse armée devant Paris, que menaçait une nouvelle +invasion normande; mais, saisi de terreur au moment de combattre, +il achète la paix des Normands, et, pour sauver Paris, il leur +permet de piller la Bourgogne. Cependant tous les peuples s'indignent +d'une si coupable pusillanimité, et, de leur assentiment unanime, +Karl le Gros est déposé à la diète de Tribur. Un petit-fils de +Lodwig le Germanique, Arnulf, règne aux bords du Rhin, tandis +qu'Ode, fils de Rotbert, se fait sacrer roi à Compiègne. L'Allemagne +et la France se séparent.</p> + +<p>Baldwin soutenait Arnulf; mais Ode affermit sa puissance en la +méritant. Le 24 juin 888, il vainquit une nombreuse armée de +Normands dans la forêt de l'Argonne. «Cette victoire, dit l'annaliste +de Saint-Vaast, le couvrit de gloire. Baldwin, abandonnant +ses alliés, se rendit près du roi Ode et promit de lui être fidèle. +Ode le reçut avec bonté et confirma les honneurs qu'il possédait.» +Ode et Arnulf ne tardèrent point à conclure la paix à Worms, et le +roi de Germanie, arrière-petit-fils de Karl le Grand, fit don d'une +couronne d'or au roi de France. L'héritier des rois franks reconnaissait +les droits du prince qui s'appuyait sur l'élection des populations +d'origine gauloise ou romaine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +Ode combattit de nouveau une troupe de Normands qui s'était +établie à Amiens; Arnulf obtint une victoire complète sur ceux +qui occupaient Louvain. Dans la Neustrie, l'honneur de la résistance +appartint aux populations d'origine saxonne. Entre la Seine et la +Loire, depuis Evreux jusqu'à Bayeux, vers les bords de l'Orne, où +le nom du pays de Séez (<em>Saxia</em>) rappelle leurs colonies, elles avaient +formé une étroite association contre les Normands. Les gildes, condamnées +sous Karl le Chauve, proscrites de nouveau sous Karlman +et sans cesse en butte à la haine des grands feudataires du royaume +de France, conservaient toute leur puissance dans le Nord de la Neustrie. +Le second dimanche après les fêtes de Pâques 891, on aperçut +du haut de la tour de Saint-Omer une troupe de Normands de +Noyon, qui descendaient de la colline d'Helfaut, où les martyrs +Victoricus et Euscianus avaient jadis fondé la plus antique église +de la Morinie. Les karls de ces contrées, dont les progrès du christianisme +avaient à peine adouci les mœurs cruelles, avaient cherché +un refuge dans le bourg de Saint-Omer. Dès qu'ils apprirent l'approche +des Normands, ils se réunirent dans l'abbaye: «Selon la +coutume des habitants de ce pays, dit le livre des miracles de +saint Bertewin, ils avaient leurs armes toujours prêtes et se donnèrent +la main les uns aux autres en signe de liberté.»</p> + +<p>Les Normands s'étaient dispersés dans les prairies de l'Aa pour +enlever les troupeaux qui y paissaient. Les défenseurs de Sithiu +firent aussitôt une sortie et immolèrent trois cent dix de leurs terribles +ennemis sous les chênes de Windighem. Lorsque ceux des +Normands qui s'étaient éloignés revinrent vers leur camp et aperçurent +les cadavres sanglants de leurs frères, leur fureur fut +extrême. Ils quittèrent leurs chevaux, se dirigèrent précipitamment +vers le bourg de Saint-Omer, remplirent les fossés de paille qu'ils +allumèrent, et lancèrent au-dessus des murailles des morceaux de +fer fondu et des projectiles brûlants. Mais soudain une brise se leva +qui éloigna la flamme de l'enceinte du monastère; les défenseurs +de Sithiu y virent le gage de la protection céleste: ils plaçaient +leur confiance dans l'appui des saints, illustres et vénérés fondateurs +de leur église. Un jeune moine prit un arc et le tendit au hasard; +la flèche frappa le chef des Normands. Sa mort répandit le découragement +parmi les siens. Au son lugubre de leurs trompes retentissantes, +ils se dirigèrent vers Cassel; de là ils poursuivirent leur +<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> +marche vers le Brakband. Ils revenaient à Noyon lorsque le roi +Ode les attaqua et les vainquit. Enfin, en 893, les Normands de la +Somme, harcelés de toutes parts et pressés par une famine générale, +quittèrent le nord de la France. On les vit se retirer sur leurs +flottes et s'éloigner du rivage de la Flandre.</p> + +<p>«Pourquoi nous arrêter plus longtemps, s'écrie Adroald de +Fleury, à raconter les malheurs de la Neustrie? Depuis le rivage +de l'Océan jusqu'à l'Auvergne, il n'est point de pays qui ait conservé +sa liberté. Il n'est pas une ville, pas un village que n'aient +accablé les furieuses dévastations des païens. Ces malheurs se +sont prolongés pendant trente années, et ne faut-il point les attribuer +à la colère de Dieu, selon la menace exprimée par le prophète +Jérémie:—Parce que vous n'avez point écouté ma parole, +j'appellerai tous les peuples de l'Aquilon. Je leur soumettrai cette +terre avec tous ses habitants et toutes les nations qui l'entourent.»</p> + +<p>Tel est le spectacle que présentait la Flandre à la fin du neuvième +siècle. Plus que toutes les autres provinces de la France, elle +avait profondément souffert des invasions des pirates septentrionaux. +Les Normands n'avaient pas cessé de la dévaster. Ses rivages +étaient le port vers lequel cinglaient leurs flottes; ses cités, le +camp où leurs armées déposaient leur butin et préparaient leurs +conquêtes. On n'y trouvait plus que des campagnes stériles où se +réunissaient les Flamings fugitifs et quelques familles ménapiennes +ou suèves, derniers restes de ces races exterminées par le +fer et la flamme des ennemis.</p> + +<p>Un comte nommé Rodulf, petit-fils d'Audoaker comme Baldwin +le Chauve, avait pris possession des abbayes de Saint-Vaast et de +Saint-Bertin. Il mourut le 5 janvier 892. Les châtelains ou chefs +chargés de la garde du château d'Arras envoyèrent aussitôt le graf +Ecfried vers le roi Ode pour lui en donner avis; mais trois jours +s'étaient à peine écoulés depuis la mort de l'abbé Rodulf, lorsque +les habitants d'Arras se laissèrent corrompre par l'argent qu'Eberhard, +émissaire du comte de Flandre, avait répandu parmi eux et +se livrèrent à lui. Baldwin se hâta d'annoncer au roi qu'avec son +assentiment il voulait conserver les abbayes de son cousin Rodulf. +«Je lui abandonnerai plutôt, répondit le roi Ode, l'autorité que je +tiens de Dieu.» Baldwin ne cédait point. Un incendie avait consumé +<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> +l'église et le château d'Arras: il ne fit reconstruire que le +château, mais il ordonna qu'on le fortifiât avec soin pour qu'il pût +résister aux attaques de ses ennemis.</p> + +<p>L'archevêque de Reims Foulques avait convoqué un synode où +siégèrent les évêques de Laon, de Noyon, de Soissons et de Térouane. +Il y exposa les plaintes formées contre Baldwin, qui faisait +battre les prêtres de verges, les chassait de leurs paroisses et s'attribuait +les biens et les dignités de l'Eglise. Dodilon, évêque de +Cambray, reçut la mission d'aller remettre au comte de Flandre ou +à son archidiacre des lettres où on l'exhortait à ne point persévérer +dans ses entreprises criminelles, en le menaçant d'une sentence +d'excommunication. L'évêque de Cambray avait toutefois été autorisé, +s'il craignait trop la colère de Baldwin, à se contenter de faire +lire ces lettres à Arras. Le roi de France, prêt à le soutenir, avait +réuni une armée pour reconquérir l'abbaye de Saint-Vaast; mais +Baldwin accourut de la Flandre, et Ode fut réduit à se retirer.</p> + +<p>De nouvelles dissensions favorisaient la résistance de Baldwin. +Aux bords de l'Oise vivait un comte nommé Herbert, arrière-petit-fils +de Karl le Grand; il possédait de nombreux châteaux, et son +autorité était grande. Les hommes de race franke aimaient peu le +roi Ode, qui leur était étranger par son origine. Arrêtés d'une +part vers le sud par les populations nationales qui se réveillaient, +pressés de l'autre vers le nord par l'ambition envahissante des peuples +allemands, ils se groupaient autour de ce Karling moins +illustre, mais plus puissant que les descendants de Karl le Chauve. +Herbert opposa à la monarchie toute récente et encore mal affermie +des fils de Rotbert le Fort, la légitimité héréditaire de la succession +royale chez les Karlings. De concert avec l'archevêque de +Reims, il proclama roi et fit sacrer le jeune Karl le Simple, fils de +Lodwig le Bègue. Le comte de Flandre seconda cette révolution; +cependant, lorsque le roi de Germanie Zwentibold, fils d'Arnulf, +parut prétendre à la couronne de France, Baldwin et son frère +Rodulf, comte de Cambray, quittèrent le parti de Karl le Simple +pour se tourner du côté de l'Allemagne; mais bientôt abandonnés +eux-mêmes par le roi de Germanie, qui avait renoncé à ses desseins, +ils se trouvèrent sans appui et sans alliés. Le roi Ode, profitant +d'un traité qu'il avait conclu avec le roi Karl, se hâta de +mettre le siége devant l'abbaye de Saint-Vaast. Les leudes de Baldwin, +<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> +peu préparés à se défendre, en ouvrirent les portes et remirent +des otages; Ode, qui cherchait à s'allier à Baldwin, se contenta +d'aller prier dans l'église de Saint-Vaast, puis il rendit aux châtelains +du comte de Flandre les clefs du monastère, et lui en confirma +la possession ainsi que celle de tous ses autres honneurs. Herbert +l'apprit: sa jalousie s'accrut, et bientôt il y eut guerre ouverte +entre ses leudes et ceux des comtes de Flandre et de Cambray. Rodulf +enleva au comte de Vermandois les châteaux de Péronne et de +Saint-Quentin, les perdit, puis essaya de les reconquérir. Enfin il +périt dans un combat où Herbert, aidé d'une troupe de mercenaires +normands, le frappa, dit-on, de sa propre main. La mort du comte +de Cambray devait être cruellement vengée.</p> + +<p>Ode, aux derniers jours de son règne, se reprocha son usurpation. +«Le seigneur de mes ennemis, répétait-il, est fils de celui que +j'honorai moi-même autrefois comme mon seigneur.» A sa +mort, Karl le Simple retrouva toute la puissance de son père Lodwig +le Bègue. L'archevêque de Reims, ami d'Herbert, dominait auprès +de lui, et Baldwin mécontent se dispensa d'aller lui rendre +hommage, en lui envoyant seulement des députés qui protestèrent +de sa fidélité. Un frère du roi Ode, Rotbert, qui considérait déjà +le trône de France comme son héritage, soutenait le comte de Flandre +dans sa haine, et ne cessait de lui représenter qu'il serait facile +de renverser la royauté de Karl le Simple, en faisant périr un seul +homme, l'archevêque Foulques, qui avait protégé Karl depuis son +enfance et avait plus que tout autre des grands feudataires contribué +à son élévation. Ces complots ne restèrent point ignorés. +Leur dénoûment n'en fut que plus soudain et plus terrible.</p> + +<p>Le roi Karl le Simple s'était hâté d'enlever à Baldwin le château +et l'abbaye d'Arras, qu'il donna à l'archevêque de Reims. Baldwin +eut une entrevue avec le roi Karl, près de Cambray, et le pria humblement +de lui faire rendre les honneurs dont on l'avait privé; mais +Herbert s'opposa à toutes ses demandes, et Foulques fit connaître +par un refus altier qu'il ne renoncerait point aux bénéfices qu'il tenait +de la générosité du roi. Néanmoins Baldwin, plein de dissimulation, +se réconcilia avec Herbert et chargea ses députés, Eberhard, +Winnemar de Lillers et Rotger de Mortagne, d'aller assurer +Foulques de son amitié en lui offrant des présents considérables. +Foulques les accueillit avec mépris. Peu de jours après, le +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +17 juin 900, l'archevêque de Reims quittait le synode des évêques +de la Neustrie, qu'on appelait déjà depuis longtemps la France, +mais qui dans les documents ecclésiastiques conservait le nom romain +de Belgique. Il traversait la forêt de Compiègne, suivi d'un +petit nombre de serviteurs, lorsque tout à coup il se vit entouré des +leudes de Baldwin, et l'un d'eux, Winnemar, le frappa de sept +coups de lance. En vain quelques-uns des serviteurs de l'archevêque +essayèrent-ils de le défendre: leur dévouement ne put le +sauver.</p> + +<p>Dix-sept jours après le meurtre de Foulques, Hervée fut élu archevêque +de Reims. Il s'empressa de faire prononcer contre les députés +du comte de Flandre une sentence solennelle d'anathème: «L'an 900 +de l'Incarnation de Notre-Seigneur, la veille des nones de juillet, +c'est-à-dire le jour où Hervée fut ordonné évêque, l'excommunication +suivante fut lue dans l'église de Reims, en présence +des évêques de Rouen, de Soissons, de Noyon, de Cambray, de +Térouane, d'Amiens, de Beauvais, de Châlons, de Laon, de Senlis +et de Meaux: Qu'il soit connu des fidèles de la sainte Eglise +de Dieu que l'Eglise qui nous est confiée a été plongée dans une +profonde douleur par un crime sans exemple depuis les persécutions +des apôtres, le meurtre de notre père et pasteur Foulques, +cruellement immolé par les leudes du comte Baldwin, Winnemar, +Eberhard, Ratfried et leurs complices. Cependant puisqu'ils +n'ont pas craint de commettre dans notre siècle un forfait tel que +l'Eglise n'en vit jamais accomplir, si ce n'est peut-être par le +bras des païens, au nom de Dieu et par la vertu du Saint-Esprit, +grâce à l'autorité divinement accordée aux évêques par le bienheureux +Pierre, prince des apôtres, nous les retranchons du sein +de leur mère la sainte Eglise, nous les frappons de l'anathème +d'une perpétuelle malédiction. Qu'ils soient maudits dans les +cités et hors des cités: maudit soit leur grenier et maudits soient +leurs ossements; maudites soient les générations qui sortiront +d'eux et les moissons que leurs champs porteront, ainsi que leurs +bœufs et leurs brebis! Qu'ils soient maudits en franchissant le +seuil de leurs foyers pour les quitter ou y rentrer; qu'ils soient +maudits dans leurs demeures! Qu'ils errent sans abri dans les +campagnes; que leurs entrailles se déchirent comme celles du +perfide Arius! Puissent les accabler toutes les malédictions dont +<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> +le Seigneur, par la voix de Moïse, menaça son peuple infidèle à +la foi divine! Qu'ils attendent dans l'anathème le jour du Seigneur +où ils seront condamnés; et de même que ces flambeaux +lancés par nos mains s'éteignent aujourd'hui, qu'ils s'éteignent à +jamais dans les ténèbres!» A ces mots, tous les évêques jetèrent +sur le pavé de la basilique leurs cierges allumés. Une terreur profonde +pénétra l'esprit du peuple. Dans toutes les églises, on chantait +en l'honneur de Foulques des hymnes où l'on dépeignait Winnemar +habitant la terre, mais déjà effacé par Dieu du nombre des +vivants. Selon d'anciens récits, Winnemar ne tarda point à succomber +à une maladie affreuse, qui, telle qu'un feu dévorant, consumait +tous ses membres. «Il fut, dit Rikher, arraché de cette vie, +chargé d'opprobe et de crimes.»</p> + +<p>Herbert survivait à Foulques. Baldwin lui proposa une étroite +alliance, que devait confirmer le mariage de son fils Arnulf avec +Adelhéide, fille d'Herbert, qui était encore au berceau. Pendant +qu'on célébrait la fête des fiançailles, un meurtrier envoyé par le +comte de Flandre assassina le comte de Vermandois.</p> + +<p>Karl le Simple était trop faible pour punir les crimes de Baldwin. +Il s'adressa aux Normands de la Seine, et offrit à leur chef +Roll, s'il consentait à quitter Rouen, tout le territoire que le comte +de Flandre occupait. Déjà Baldwin avait fait augmenter les fortifications +de Saint-Omer et élever des remparts autour d'Ypres et de +Bergues pour résister à l'invasion dont il se croyait menacé; mais +Roll rejeta les propositions du roi, et, en 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte +lui assura la possession définitive de cette partie +de la Neustrie, qui, depuis cette époque, porta le nom de Normandie.</p> + +<p>Baldwin le Chauve mourut le 2 janvier 918. Avec ce même orgueil +qui l'avait engagé à porter le surnom de son aïeul l'empereur +Karl le Chauve, il avait donné à l'aîné de ses fils le nom d'Arnulf, +en souvenir de saint Arnulf qui avait uni au sang germanique des +Karlings celui de la race romaine issue de Troie. Un autre fils de +Baldwin, Adolf, reçut les comtés de Boulogne et de Saint-Pol et +l'abbaye de Saint-Bertin.</p> + +<p>Arnulf recueillit toutes les traditions de Baldwin le Chauve, son +ambition et sa perfidie, ses tendances et ses haines. De même que +son père, il étendit la puissance de la Flandre. Lorsque Rotbert +<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> +parvint à gagner à son parti le nouveau comte de Vermandois, +Herbert II, qui épousa sa sœur, Arnulf réunit son armée à celle +des Allemands et des Lotharingiens qui soutenaient Karl le Simple. +Une sanglante bataille se livra près de Soissons. Comme à Fontenay, +l'invasion germanique fut repoussée, mais Rotbert y périt.</p> + +<p>Herbert seul voit son pouvoir s'accroître. Le roi Rodulf le +redoute, et tel est le respect que lui portent les hommes de race +franke, qu'il oblige leur roi, Karl le Simple, à se livrer entre ses +mains. Enfin une invasion de Normands force le comte Arnulf à +rechercher son alliance. Lorsqu'en 925 Roll rompt la paix pour +soutenir les Normands établis aux rives de la Loire, Herbert est le +véritable chef de la guerre. A sa voix, Arnulf, Hilgaud de Montreuil +et d'autres comtes des pays voisins de la mer, attaquent les limites +septentrionales de la Normandie et s'emparent du château d'Eu. +Vers la fin de cette année, Hug, fils du roi Rotbert, conclut une +trêve avec les Normands; mais les domaines d'Arnulf de Flandre, +d'Adolf de Boulogne, de Rodulf de Gouy et d'Hilgaud de Montreuil +y restèrent étrangers, et, dès les premiers jours de l'année suivante, +Roll conduisit une armée victorieuse jusqu'aux portes d'Arras.</p> + +<p>Vers cette époque, un chef normand, nommé Sigfried, aborda +près du promontoire de Witsand, enleva une sœur du comte Arnulf, +nommée Elstrude, et se fixa à Guines. Il y fit construire un rempart +élevé défendu par un double fossé, et, sans reconnaître l'autorité +du comte de Flandre, il assujettit à la sienne toute la contrée +qui l'entourait.</p> + +<p>La triste vie de Karl le Simple s'éteint, en 929, à Péronne. A sa +mort, la puissance d'Herbert s'ébranle; mais le comte de Flandre +le soutient et il reconnaît ce secours en donnant pour époux à sa +sœur Adelhéide le fils du comte Baldwin, qui avait fait assassiner +son père.</p> + +<p>Arnulf, fortifié par son alliance avec le comte de Vermandois, +devient chaque jour plus redoutable. Il figure comme médiateur +dans les négociations du roi Lodwig, fils de Karl le Simple, avec +Herbert et la Lotharingie, et fait excommunier par les évêques de +France le successeur du duc Roll, Wilhelm de Normandie, qui avait +incendié quelques villages situés aux limites de ses Etats. Le roi +vient lui-même aider Arnulf dans ses luttes contre Sigfried; mais +les Normands conservent Guines, et peu de temps après Sigfried +<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> +s'étant rendu dans le bourg de Saint-Omer avec une prince dane +nommé Knuut, Arnulf reçoit son hommage et lui confirme ses +possessions.</p> + +<p>Arnulf avait déjà enlevé Mortagne à Rotger, fils de Rotger. Il +voulut également s'emparer du château de Montreuil, qui appartenait +à Herluin, fils du comte Hilgaud. Pour atteindre ce but, +Arnulf ordonna à quelques-uns de ses espions d'aller trouver le +châtelain de Montreuil, Rotbert, qu'il espérait corrompre. «Rotbert, +lui dirent-ils en lui présentant deux anneaux, l'un d'or, l'autre de +fer, vois-tu cet anneau de fer? il te figure les chaînes d'une prison; +l'autre te représente de précieuses récompenses. Montreuil ne tardera +point à être livré aux Normands. La mort ou l'exil te menacent; +mais si tu embrasses le parti du comte Arnulf, tu obtiendras +des dons considérables et de vastes domaines. Choisis.» Le +traître accepta l'anneau d'or, et lorsque la nuit fut venue, il prit +une torche allumée et la plaça près d'une porte qu'il avait laissée +ouverte. A ce signal, Arnulf se précipite avec les siens dans les +murs de Montreuil. A peine Herluin a-t-il le temps de fuir. Sa +femme et ses fils tombent au pouvoir du comte de Flandre, qui les +remet à son allié, le roi anglo-saxon Athelstan, dont la flotte le soutient +contre les Normands.</p> + +<p>Herluin se hâta d'aller raconter au duc de France, Hug, par +quelle ruse perfide d'Arnulf il avait perdu son domaine; comme +Hug montrait peu de zèle à prendre part à sa querelle, il se dirigea +vers Rouen et se jeta aux pieds du duc de Normandie. «Pourquoi, +lui dit Wilhelm, ton seigneur Hug de France ne te console-t-il +point en réparant le malheur qui t'a frappé? Retourne près de +lui, et cherche à apprendre si par d'instantes prières tu ne peux +t'assurer son appui et s'il verrait avec colère que tu reçusses +d'autres secours.» Herluin se rendit auprès du duc de France, +mais il ne put rien obtenir. «Arnulf et moi, lui répondit Hug, nous +sommes unis par le serment d'une étroite alliance, et nous ne +voulons point à cause de toi rompre les liens de notre concorde +et de notre amitié.—Ne soyez donc point irrité, répliqua Herluin, +si je réclame un autre protecteur.» Hug, le voyant suppliant, +crut qu'il était abandonné de tous et le congédia en lui disant avec +mépris: «Quel que soit celui qui te doive défendre, il n'aura rien +à redouter de moi.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> +Dès que Wilhelm connut la réponse du duc de France, il réunit +une nombreuse armée et se dirigea vers Montreuil. «Voulez-vous, +s'écria-t-il en s'adressant aux Normands de Coutances, voulez-vous +vous élever au-dessus de tous et dans ma faveur et par votre +gloire? Allez arracher les palissades des remparts du château de +Montreuil et amenez-moi prisonniers ceux qui l'occupent.» Les +Normands obéissent. Les plus nobles et les plus riches des Flamands +qui se trouvaient à Montreuil sont gardés comme des otages +qui répondront des fils d'Herluin, captifs en Angleterre; les autres +périssent. Puis le duc Wilhelm ordonne qu'on lui prépare un banquet +sur les ruines du château pris d'assaut, et exige que le comte +de Montreuil, confondu parmi ses serviteurs, le serve humblement +dans cette cérémonie. Enfin, lorsque l'orgueil du fils de Roll fut +satisfait, il appela Herluin et lui dit: «Je te rends le château que +le duc des Flamands t'avait injustement enlevé.—Seigneur, +interrompit tristement le fils d'Hilgaud, comment pourrais-je +l'accepter, puisqu'il m'est impossible de le garder et de le +défendre contre le duc Arnulf?» Dudon de Saint-Quentin, toujours +favorable aux Normands, place dans la bouche de leur chef +cette altière réponse: «Je te protégerai de mon appui, je te +soutiendrai et te défendrai. Je ferai reconstruire pour toi un +château inexpugnable par la force de ses tours et la solidité de +son rempart, et je le remplirai de froment et de vin. Si Arnulf +commence la guerre, je m'empresserai de te secourir avec mes +nombreuses armées. S'il demande une trêve, nous la lui accorderons. +Si, préférant l'équité et la justice, il consent à venir à +notre plaid, nous nous y rendrons pour le juger de l'avis de nos +leudes. Si, d'un cœur obstiné, il ravage tes domaines, nous livrerons +ses Etats aux flammes.»</p> + +<p>«Personne, ajoute le doyen de Saint-Quentin, n'osait chercher +querelle au duc Wilhelm. Les princes de la nation franke et les +comtes de Bourgogne étaient ses serviteurs. Les Danes et les +Flamands, les Anglais et les Irlandais lui obéissaient.» Une si +vaste puissance paraissait un joug trop accablant à Hug et Arnulf. +Ils se réunirent pour examiner ce qu'il convenait de faire. Ils +disaient que s'ils faisaient périr Wilhelm par le glaive, leur autorité +serait plus grande en toutes choses, et que par la mort d'un +seul homme ils pourraient obtenir plus aisément du roi tout ce +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +qu'ils voudraient; que si, au contraire, ils respectaient sa vie, +de nouvelle discordes, des luttes nombreuses, de sanglants combats +résulteraient de leur faiblesse. Ils apercevaient de toutes parts de +graves difficultés, puisque sa mort devait les rendre coupables d'un +crime, et que sa vie les menaçait d'une prochaine oppression. +Rotbert et Baldwin le Chauve avaient autrefois arrêté d'un commun +accord l'assassinat de l'archevêque Foulques: leurs fils résolurent +celui du duc Wilhelm.</p> + +<p>Ils décidèrent qu'on enverrait des députés au duc de Normandie, +pour l'engager à accepter aux bords de la Somme une entrevue +où l'on multiplierait les protestations de confiance et d'amitié, et +que dès qu'il s'éloignerait, on le rappellerait à grands cris comme +si quelque affaire sérieuse avait été oubliée. Les leudes d'Arnulf +devaient se munir de bons chevaux, afin de se dérober à la poursuite +des Normands, et le comte de Flandre espérait qu'absent +de la scène du crime, il paraîtrait y être resté étranger. Ce fut +un fils du comte Rodulf de Cambray, Baldwin, surnommé +Baldzo, qu'Arnulf choisit pour exécuter ses desseins contre le duc +Wilhelm.</p> + +<p>Le comte de Flandre avait chargé ses députés d'exposer au +prince normand que devenu infirme, boiteux et accablé par la +goutte, il désirait voir la fin des agitations de la guerre et achever +ses jours dans le repos. Après un mois qui s'écoula en pourparlers, +Wilhelm accepta une entrevue. Il fut convenu qu'elle +aurait lieu sur la Somme, dans l'île de Pecquigny, et elle fut fixée +au 20 décembre 943.</p> + +<p>Arnulf y vint soutenu par deux de ses leudes. Il se plaignit +longuement au fils de Roll du roi Lodwig, du duc Hug et d'Herbert, +et le pria de le protéger contre leurs jalousies. «Je veux, +ajoutait-il, être ton tributaire, et après ma mort, tu possèderas +tous mes Etats.» Le jour se passa ainsi en vaines protestations, +et, lorsque le soir arriva, le duc de Normandie donna au comte +de Flandre le baiser de paix et de réconciliation, avant de monter +dans sa barque qui ne portait qu'un pilote et deux jeunes hommes +sans armes, mais qui était escortée d'un grand nombre d'autres +barques normandes. A peine s'était-il retiré, que Baldzo et ses amis +Eric, Rotbert et Ridulf lui crièrent du rivage de l'île: «Seigneur! +seigneur! ramenez un instant, nous vous en prions, votre nacelle: +<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> +notre seigneur nous a quitté gêné par la goutte, mais il vous +mande une chose importante qu'il a négligé de vous dire.» +Wilhelm, trompé par leur ruse, ordonne au pilote de le ramener +près des Flamands. Aussitôt Balzo tire un poignard caché sous son +manteau de peaux et en frappe le duc de Normandie.</p> + +<p>Les Normands qui avaient accompagné Wilhelm sur leurs +barques virent de loin tomber leur prince: ils se hâtèrent de +ramer ver l'île de Pecquigny, mais lorsqu'ils y arrivèrent, Wilhelm +ne vivait plus. Ses deux serviteurs avaient partagé son sort. Le +pilote couvert de blessures respirait encore. Bientôt l'armée normande, +qui occupait la rive méridionale du fleuve, apprit ce qui +avait eu lieu. Elle voulut poursuivre le comte de Flandre, mais +elle ne trouve point de gués pour traverser la Somme, et déjà les +Flamands, pressant leurs chevaux, s'étaient éloignés.</p> + +<p>Telle était la haine qu'on portait aux Normands que le meurtre +du duc Wilhelm parut en Flandre aussi glorieux qu'une victoire. +Il semblait légitime d'opposer la ruse à la ruse, la trahison à la +perfidie, et on louait Baldzo comme le libérateur de la patrie.</p> + +<p>Le roi Lodwig s'empressa de profiter du crime d'Arnulf. Rikhard, +fils de Wilhelm, était encore enfant. Le roi Lodwig se présenta à +Rouen comme le vengeur du martyr de Pecquigny. «Je veux, disait +le roi de France aux habitants de cette cité, détruire les remparts +des Flamands et enlever leurs biens à main armée. Quel que soit +le lieu où se trouve Arnulf, j'y conduirai mes fidèles, et si jamais +je puis l'atteindre je le punirai comme il le mérite.» Il obtint +par ces astucieux discours qu'on lui confiât le jeune héritier du +duché de Normandie. Cependant dès qu'il eut quitté les bords de la +Seine, il reçut des députés du comte de Flandre qui s'exprimèrent +en ces termes «On accuse notre seigneur d'avoir pris part à +l'injuste mort du duc Wilhelm, mais il est prêt à soutenir le contraire +par l'épreuve du feu. De plus, notre seigneur vous adresse +ce conseil important: Gardez à jamais Rikhard, fils de Wilhelm, +afin d'assurer dans vos mains le repos du royaume.»</p> + +<p>Le roi de France agréa les protestations d'Arnulf et approuva +son conseil; mais il le suivit avec peu d'habileté. Le jeune Rikhard +s'échappa de sa prison. Lodwig trembla: il redoutait et la colère des +Normands et l'ambition du duc Hug, prêt à profiter de toutes les dissensions. +Dominé par ses craintes et ne sachant à quelle résolution +<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +il devait s'arrêter, il appela près de lui, à Rhétel, le comte de +Flandre. «Je redoute, il est vrai, répondit Arnulf, que le duc Hug +ne s'allie aux Normands. Hâtez-vous donc, seigneur, de le combler +de présents et de bienfaits. Accordez-lui la haute Normandie, +depuis la Seine jusqu'à la mer, afin de pouvoir conserver paisiblement +les pays situés sur la rive septentrionale du fleuve. +Diviser la Normandie, c'est l'affaiblir et la rendre impuissante à +nous combattre.» Le roi Lodwig, docile à ces conseils, cherche +à s'attacher le duc Hug par les plus brillantes promesses; il parvient +même à réconcilier Arnulf et Herluin, et bientôt, accompagné +d'une nombreuse armée, il envahit la Normandie. Au combat +d'Arques, le comte de Flandre défait les Normands de Rikhard. +Lodwig entre bientôt à Rouen; mais, égaré par l'orgueil de son +triomphe, il méprise l'alliance du duc Hug et lui refuse les dépouilles +qui lui avaient été promises. Aussitôt une émeute, à laquelle +Hug, sans doute, n'était point étranger, éclate parmi les Normands. +Herluin, qui, après avoir été la première cause de la mort du duc +Wilhelm, était devenu l'allié d'Arnulf et le rival du duc de France, +y périt. Lodwig lui-même, retenu quelques jours prisonnier, ne +recouvre sa liberté qu'après avoir solennellement reconnu tous les +droits héréditaires du jeune duc de Normandie, qui épouse la fille +du duc Hug le Grand.</p> + +<p>Les conseils du comte de Flandre ne manquèrent point au roi +Lodwig dans ses revers: «Avez-vous oublié, lui dit-il de nouveau, +l'usurpation du comte Robert? Son fils Hug, animé par une semblable +ambition, cherche à vous enlever le sceptre de ce royaume, +et s'allie au duc des Normands pour nous perdre complètement +l'un et l'autre, vous, seigneur, qui êtes roi, et moi qui suis votre +fidèle.—Apprends-moi donc, répliqua le roi Lodwig, à quels +moyens je dois recourir pour résister à l'orgueil du duc Hug et +défendre ma personne et mon royaume.» Arnulf continua en ces +termes «Il faut céder la Lotharingie à votre beau-frère, le roi +Othon de Germanie, s'il consent à s'avancer jusqu'à Paris pour +ravager le domaine du duc Hug, et à faire ensuite la conquête de +Rouen; car la terre des Normands vous est plus précieuse que la +Lotharingie.—Il convient, repartit le roi, qu'un comte aussi +illustre, qu'un prince aussi habile et aussi prévoyant que toi, +exécute fidèlement le sage conseil qu'il a donné à son seigneur. +<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +Or, puisque tu es le plus célèbre, le plus redoutable, le plus digne +de foi de tous mes vassaux, je te prie d'aller engager le roi Othon +à tenter cette expédition que ta prudence me fait désirer, afin que, +guidé par ta puissante intervention, il assemble toutes les vaillantes +armées de son royaume, ravage la terre du duc Hug jusque +sous les murs de Paris, et fasse éprouver aux Normands ce que +peut le courage de ses leudes.»</p> + +<p>A une autre époque, la Lotharingie avait été promise au roi d'Allemagne, +Henrik l'Oiseleur, pour prix de sa coopération à la guerre que +termina la bataille de Soissons. Le comte de Flandre l'offrit de nouveau +à son fils. Le roi Othon, persuadé par ses astucieux discours, réunit +ses armées, chassa Hug de son duché et se dirigea avec le roi Lodwig +vers Rouen. Arnulf ne cessait de flatter l'esprit d'Othon de l'espoir +d'un triomphe facile. «Où sont les clefs de Rouen?» demanda le +roi de Germanie arrivé sur l'Epte. Enfin, lorsque après un sanglant +combat où périrent un grand nombre des siens, le roi Othon apprit +que la Seine empêchait de bloquer Rouen, il regretta son expédition +et convoqua les chefs de son armée: «Voyez, leur dit-il, ce +qu'il convient que nous fassions. Trompés par les prières du roi +Lodwig et les ruses du comte Arnulf, nous sommes venus en ces +lieux chercher la honte et les revers. Je veux, si tel est votre avis, +saisir Arnulf, ce perfide séducteur, et le remettre chargé de +chaînes au duc Rikhard, afin qu'il venge son père.»</p> + +<p>Dès qu'Arnulf connut le projet du roi de Germanie, il ordonna à +ses leudes de replier leurs tentes, les fit charger sur ses chariots, et +s'éloigna pendant la nuit pour chercher un asile en Flandre. Le départ +des Flamands répandit une extrême confusion dans le camp des Allemands: +ils se retirèrent précipitamment et les Normands les poursuivirent +jusqu'auprès d'Amiens. Othon, de plus en plus irrité, ne +rentra dans ses Etats qu'après avoir semé la terreur dans ceux d'Arnulf. +On attribue à Othon la fondation d'un château situé près de la +Lys, aux limites de la France et de la Lotharingie, vis-à-vis du +château que les comtes de Flandre avaient élevé sur la Lieve. Il était +destiné à protéger la ville de Gand et l'abbaye de Saint-Bavon, qui +se trouvaient sur les terres de l'empire. Othon y établit pour châtelain +Wigman, issu de la famille des grafs frisons auxquels une +charte de Lodwig le Germanique avait accordé le gouvernement de +la forêt de Waes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +Il ne paraît point que le comte de Flandre se soit opposé à la +construction du château de Wigman. Une infirmité cruelle l'accablait, +et il avait fait appeler près de lui l'abbé de Brogne pour le +supplier de guérir ses douleurs; mais le pieux cénobite se contenta +de lui répondre: «Elève tes pensées vers le Seigneur, et puisque tu +as réuni des richesses si considérables, prends-en quelque chose +pour soulager les pauvres: c'est ainsi que tu pourras effacer +l'énormité de tes crimes.»</p> + +<p>Depuis le siége de Rouen, et malgré la déplorable issue de l'expédition +dirigée contre les Normands, Arnulf restait le soutien de +la royauté de Lodwig. Hug le poursuivait avec toute la haine qu'il +portait au roi de France et se disposait même à envahir la Flandre, +mais il se retira bientôt après avoir inutilement tenté de mettre le +siége devant quelques forteresses. Arnulf profita de son absence +pour conquérir Montreuil et le château d'Amiens. En 949, il s'avança +avec le roi Lodwig jusqu'aux portes de Senlis.</p> + +<p>Au milieu des ces guerres parut une invasion de Madgiars hongrois, +peuples d'origine asiatique accourus des bords du Tanaïs, qui +n'obéissaient qu'au fouet de leurs maîtres. Ils avaient obtenu la permission +de traverser la Lotharingie en s'engageant à ne point la +piller, et le 24 avril 953 ils campèrent aux bords de l'Escaut dans +les prairies qui entourent la cité de Cambray. Dès leur première +attaque, ils perdirent un de leurs principaux chefs. La soif de la +vengeance rendit leurs assauts plus terribles. L'évêque priait prosterné +devant les reliques des saints, puis parfois il montait sur les +remparts et disait aux combattants: «C'est la cause de Dieu que +vous soutenez contre ces barbares, c'est la cause de Dieu qui triomphera.» +Les Hongrois s'éloignaient, quand un clerc, placé au clocher +du monastère de Saint-Géry, qui était situé hors de l'enceinte +de la ville, lança une flèche au milieu d'eux; son imprudente audace +réveilla la colère des barbares; ils revinrent, s'emparèrent de l'église +de Saint-Géry, et la livrèrent aux flammes après avoir immolé tous +ses défenseurs. Ces hordes féroces, privées de ces recrues continuelles +qui avaient fait la force des Normands, ne tardèrent point +à disparaître complètement.</p> + +<p>Arnulf le Grand gouvernait la monarchie flamande depuis près +de quarante années; son influence s'affaiblissait à mesure que sa +carrière penchait vers son déclin. Lorsque le roi Lodwig eut achevé, +<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +le 8 septembre 954, au milieu des revers, sa triste et courte vie, son +fils Lother, instruit par son exemple, se hâta d'aller se placer sous la +protection du duc Hug, et la Flandre se trouva de nouveau isolée. +Cependant Arnulf avait abandonné toute l'autorité à son fils Baldwin. +La puissance militaire de la Flandre sembla se relever un moment. +En 957, Baldwin combat Rotger, fils d'Herluin, qui lui disputait +le château d'Amiens. En 961, lorsque le duc Rikhard s'avance +de Rouen vers Soissons, il conduit une armée au secours du roi Lother +et défait les Normands; mais, au retour de cette expédition, il +meurt au monastère de Saint-Bertin, laissant après lui un fils encore +au berceau, qui portait le nom de son aïeul.</p> + +<p>Ainsi, le comte Arnulf se vit réduit à reprendre les soins du gouvernement. +Accablé par la décrépitude des ans, il cherchait le repos +et ne le trouvait point: c'était en vain qu'il restituait aux +monastères les biens que jadis il leur avait enlevés, qu'il fondait à +Bruges le chapitre de Saint-Donat et envoyait aux basiliques de +Reims de précieux reliquaires et des livres enrichis d'or et d'argent; +c'était en vain qu'il croyait apaiser la justice du ciel en écrivant +dans ses actes publics: «Moi, Arnulf, je me reconnais coupable +et pécheur:» le remords ramenait sans cesse autour de lui +le trouble et l'inquiétude. Dans sa maison, au sein de sa propre +famille, un de ses neveux conspirait. Arnulf, toujours impitoyable, +lui fit trancher la tête. Celui qui périt avait un frère qui voulut +venger sa mort. Le comte de Flandre allait peut-être répandre de +nouveau le sang des siens et ordonner un second supplice, lorsque +le roi Lother intervint, fit accepter une réconciliation et força le +comte Arnulf à remettre sa terre entre ses mains, en lui permettant +de la posséder tant que sa vie se prolongerait. Elle ne dura +que deux années, et se termina le 27 mars 964; mais Arnulf le +Grand se survécut à lui-même en donnant pour tuteur à son petit-fils +le confident et l'instrument de ses vengeances, le comte de +Cambray, Baldwin Baldzo.</p> + +<p>Dès que le roi Lother apprit la mort du comte Arnulf, il réunit +une armée de Franks et de Bourguignons, s'empara d'Arras et s'avança +jusqu'à la Lys. Par son ordre, le comte Wilhelm de Ponthieu +occupa le pays de Térouane. Mais bientôt Baldwin Baldzo +repoussa le roi de France, et le força à restituer Arras et à recevoir +l'hommage du nouveau comte de Flandre. Wilhelm de Ponthieu +<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +ne conserva ses possessions qu'en devenant le vassal d'Arnulf le +Jeune.</p> + +<p>Lorsque Arnulf le Jeune prit dans ses mains les rênes du gouvernement +de la Flandre, l'empereur Othon, sur les plaintes des +habitants du Hainaut, venait de déposer leur comte Reginher, et +avait placé leur pays sous la protection du compte Arnulf de Flandre +et de Godfried d'Ardenne, qui obtint plus tard la main de Mathilde +de Saxe, veuve de Baldwin, fils d'Arnulf le Grand. Cependant +les fils de Reginher rentrèrent en Hainaut: l'un avait épousé la +fille du duc Karl de Lotharingie, frère du roi Lother; l'autre, Hedwige, +fille de Hug Capet, fils et successeur de Hug le Grand. Soutenus +par la France, ils recouvrèrent leur patrimoine après un +sanglant combat, où l'on vit, si l'on peut ajouter foi au récit du +continuateur de Frodoard, Arnulf de Flandre se déshonorer par +une fuite honteuse, tandis que le comte d'Ardenne, percé d'un coup +de lance, restait étendu à terre, et privé de tout secours, jusqu'au +coucher du soleil.</p> + +<p>Le roi Lother mourut en 986. Son successeur Lodwig ne régna +qu'un an et ne laissa point de postérité. Le duc Karl de Lotharingie, +frère du roi Lother, devenait l'héritier de la couronne; mais, +au lieu d'accepter la tutelle des ducs de France, il s'allia aux comtes +de Vermandois et épousa la fille d'Herbert de Troyes, tandis que +Hug Capet se faisait proclamer roi à Noyon. Le comte Arnulf de +Flandre soutint le frère de Lother dans ses guerres, et bientôt après +le roi Karl vainquit l'armée du roi Hug. Il avait conquis le château +de Montaigu, occupait Reims et menaçait Soissons, lorsque la perfidie +de l'évêque de Laon le livra à ses ennemis. Pendant longtemps, +chez les hommes de race franke, on méprisa la royauté du duc de +France, en maudissant le nom des traîtres qui avaient assuré son +triomphe. «De quel droit, écrivait l'illustre Gerbert, l'héritier légitime +du royaume a-t-il été déshérité et dépouillé?» Malgré +ces plaintes et ces regrets qui ne s'effacèrent que lentement, la dynastie +karlingienne périssait: elle disparaît à Orléans dans les ténèbres +d'une prison, puis s'éteint, humble et ignorée, aux bords de +la Meuse, non loin du manoir paternel d'Héristal, où Peppin et +Alpaïde virent naître Karl le Martel, illustre aïeul de l'infortuné +Karl de Lotharingie.</p> + +<p>Arnulf le Jeune mourut vers le temps où le roi Karl fut conduit +captif à Orléans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> +Depuis la Meuse jusqu'aux Pyrénées tout est tumulte et confusion. +L'Aquitaine, l'Anjou, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne, +le Vermandois s'agitent et s'abandonnent à des luttes intestines: +la royauté, entre les mains de Hug Capet, n'est plus qu'un +domaine menacé par l'ambition germanique.</p> + +<p>En Flandre, la même désorganisation existe. Les successeurs +de Sigfried et de Wilhelm de Ponthieu se partagent les comtés +de Guines, de Saint-Pol, de Boulogne. A peine le comte Arnulf a-t-il +fermé les yeux que le comte Eilbode se rend indépendant à +Courtray.</p> + +<p>Ainsi s'achève la période la plus triste et la plus stérile de +notre histoire. Le siècle d'Arnulf le Grand ne présente aux regards +qu'une sanglante arène, où les combats et les crimes se succèdent +sans relâche. La civilisation languit et refuse sa douce lumière au +monde féodal qui la méprise. Dans la patrie des Hincmar, des +Milon, des Hucbald, on ne trouve plus à cette époque un seul homme +qui brille par sa science ou son génie. Les priviléges des cités épiscopales +et des monastères ne sont plus respectés. De toutes parts, +les comtes et les hommes de guerre accourent pour s'arroger les +abbayes, et lorsqu'ils les abandonnent à quelque moine pauvre et +obscur, il se réservent, sous le nom d'avoués, la surveillance et l'administration +des biens ecclésiastiques qu'ils pillent impunément: +ils dépouillent les clercs de leurs anciennes libertés pour les soumettre +à leurs usages barbares. A Gand, le monastère de Saint-Pierre +donne un fief de sept mesures de terre à Hug de Schoye +pour qu'il défende l'abbé en duel. Otbert, abbé de Saint-Bertin, +auquel un noble avait déféré le combat judiciaire, ne connaissait +personne qui voulût descendre en champ clos pour soutenir sa querelle, +lorsque l'apparition merveilleuse de deux colombes lui fait +trouver un champion.</p> + +<p>Si dans l'ordre politique tout est ruine et décadence, les mêmes +symptômes de dissolution se reproduisent dans la vie intérieure de +la société et jusqu'au sein de la famille. L'an 1000 approchait. +L'accord unanime des superstitions populaires avait fixé à cette +année la fin du monde; mais les uns la comptaient depuis la Nativité +du Sauveur, d'autres, en plus grand nombre, du jour de la +Passion. A mesure que cette époque devenait moins éloignée, les +terreurs augmentaient: l'imagination du peuple se montrait de +<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> +plus en plus vivement frappée, et dans les malheurs qui l'accablèrent +il crut apercevoir les signes précurseurs de l'accomplissement +des prophéties.</p> + +<p>En 1007, une peste épouvantable désola la Flandre. Elle se déclara +de nouveau vers l'an 1012. Quelques boutons se formaient sur +le palais; si l'on ne prenait soin de les percer aussitôt, le mal était +sans remède. Ses ravages étaient prompts et affreux. Plus de la +moitié des populations succomba, et parmi ceux qui survécurent il +n'y en avait point, dit un hagiographe, qui, en rendant les derniers +honneurs à leurs parents et à leurs amis, ne s'attendissent à +les suivre bientôt dans le tombeau.</p> + +<p>Aux ravages de la peste succédèrent ceux des inondations. «Une +chose digne de pitié et d'admiration, raconte l'annaliste de Quedlinburg, +arriva le 29 septembre 1014 dans le pays de Walcheren +et en Flandre. Pendant trois nuits, d'effroyables nuages, s'arrêtant +dans une merveilleuse immobilité, menacèrent tous ceux +dont ils frappèrent les regards; enfin le troisième jour, le tonnerre, +éclatant avec un bruit épouvantable, souleva les ondes +furieuses de la mer jusqu'au milieu des nuées. L'antique chaos +semblait renaître. Les habitants fuyaient en faisant entendre de +longs gémissements; mais l'invasion subite des flots fit périr +beaucoup de milliers d'hommes, qui ne purent se dérober à la +colère du Seigneur.»</p> + +<p>«On croyait, ajoute Rodulf Glaber, que la révolution des siècles +écoulés depuis le commencement des choses allait conduire l'ordre +des temps et de la nature au chaos éternel et à l'anéantissement +du genre humain. Cependant, au milieu de la stupeur profonde +qui régnait de toutes parts, il y avait peu d'hommes qui +élevassent et leurs cœurs et leurs mains vers le Seigneur. Une +cruelle famine se répandit sur toute la terre et menaça les hommes +d'une destruction presque complète. Les éléments semblaient se +combattre les uns les autres et punir nos crimes. Les tempêtes +arrêtaient les semailles; les inondations ruinaient les moissons. +Pendant trois années, le sillon resta stérile.»</p> + +<p>Si la plupart des hommes étrangers aux sublimes sentiments de +la résignation, qui n'appartiennent qu'à la vertu, se livraient tour +à tour aux conseils de leur désespoir, ou aux caprices de leur imagination +en délire, il y en eut d'autres qui se montrèrent plus pieux +<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> +et plus sages. Plusieurs seigneurs, dans l'attente de la fin du monde, +affranchirent les colons de leurs domaines; dans toute la France +les guerres particulières furent suspendues par la trêve de Dieu, et +quelques pèlerins se dirigèrent vers Jérusalem.</p> + +<p>La société croyait mourir: elle allait commencer à vivre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LIVRE QUATRIÈME.<br /> +<span class="small">989-1119.</span></h2> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" /> +</div> + +<p class="summary">Baldwin le Barbu.—Baldwin ou Baudouin le Pieux.<br /> +Baudouin le Bon.—Arnould le Simple.<br /> +Robert le Frison.—Robert de Jérusalem.—Baudouin à la Hache.<br /> +Reconstitution de la société.<br /> +Développements de la civilisation.—Les croisades.</p> +</div> + +<p>Le fils d'Arnulf le Jeune était appelé à une tâche glorieuse. Si +Baldwin Bras de Fer avait élevé la puissance de la Flandre, Baldwin +le Barbu, en la maintenant, lui assigna son caractère et ses +véritables destinées.</p> + +<p>«Il était illustre et courageux, célèbre par sa renommée, distingué +par sa piété; ses richesses étaient immenses. Il marcha à la +tête de ses armées et sema la terreur parmi ses ennemis. +Aux triomphes du glaive, il ajouta ceux de l'intelligence. Il +honora la justice, corrigea les lois iniques, défendit la patrie et +protégea l'Eglise. Sévère pour les déprédateurs et les hommes +orgueilleux, il était vis-à-vis des personnes humbles et douces +également humble et doux.»</p> + +<p>Le onzième siècle voit s'ouvrir une ère nouvelle; les hommes, +éprouvés par de longs malheurs, sentent le besoin de se rapprocher; +quelques-uns même racontent que la voix du ciel s'est fait entendre +pour ordonner que la paix soit rétablie sur la terre. «Ne songez +plus, répètent les évêques, à venger votre sang, ni celui de +vos proches; mais pardonnez à vos ennemis.»</p> + +<p>Sous cette heureuse influence, le commerce s'étendait rapidement +par les relations qui existaient entre la Flandre et l'Angleterre. +Un grand nombre de navires abordaient à Montreuil et à Boulogne; +mais c'était dans la cité de Bruges qu'affluaient le plus grand nombre +<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> +de marchands, et, dès le onzième siècle, les richesses qu'ils y +apportaient de toutes parts l'avaient rendue célèbre.</p> + +<p>A Gand, les populations qui habitaient l'enceinte des monastères +fondés par saint Amandus descendaient de la colline où elles avaient +trouvé un asile, pour s'établir au milieu des prairies resserrées par +l'Escaut, la Lys et le fossé qu'Othon avait fait creuser pour qu'il +servît de limite entre la France et l'empire. Elles y formèrent une +<em>minne</em>, et le port qu'elles créèrent devint le centre d'une cité florissante. +Le voisinage de deux fleuves favorisait l'extension de leur +commerce.</p> + +<p>Si les habitants de Gand et de Bruges s'associaient au mouvement +de civilisation et de progrès qui se manifestait de toutes parts, +leur exemple fut toutefois stérile pour la plupart des Flamings, +qui préféraient une vie tumultueuse et agitée à la paix des villes. +Leurs gildes restaient campées aux bords des flots, derrière les +monticules de sable qui conservaient le nom gaulois de <em>dunes</em>, +entre le monastère de Muenickereede, cette autre Jona, fondée par +des Scots, et les étangs de Wasconingawala, dans le comté de Guines. +Elles s'étendaient jusqu'à la forêt de Thor, au delà des plaines de +Varsnara, et occupaient Alverinckehem, Letfingen, Aldenbourg, +Liswege, Uytkerke, que les vagues de l'Océan ne baignaient déjà +plus, Oostbourg dont le port allait bientôt disparaître comme celui +d'Uytkerke.</p> + +<p>Souvent, à l'occasion d'une solennité religieuse, quelques prêtres +intrépides chargeaient sur leurs épaules les châsses des saints les +plus vénérés et les portaient au milieu des Flamings, en appelant +par leurs prières la miséricorde du ciel sur ces populations inaccessibles +à la pitié. Un hagiographe rapporte, comme un fait remarquable, +que la puissante intercession de saint Ursmar n'adoucit +pas seulement les habitants du Mempiscus et du pays de Waes, +mais les Flamings eux-mêmes. «Nous arrivâmes, dit-il, à un village +situé près de Stratesele, où quelques karls étaient si hostiles +les uns aux autres, que personne n'avait pu rétablir la paix +parmi eux. Des discordes profondes les divisaient depuis si longtemps, +qu'il n'y en avait point qui n'eussent à pleurer un père, +un frère ou un fils.» Telle était la férocité de ces karls, que les +prêtres chargés des reliques de saint Ursmar furent réduits à se +dérober à leur colère par une fuite rapide. A Blaringhem, ils placèrent +<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> +leurs châsses au milieu de deux factions prêtes à se combattre +et parvinrent à les arrêter. A Bergues-Saint-Winoc, ils +apaisèrent de semblables dissensions. A Oostbourg, les haines +étaient si vives que les karls ne sortaient de leurs demeures qu'accompagnés +de troupes nombreuses d'hommes armés. Ils cherchaient +ardemment à se poursuivre les uns les autres, et en satisfaisant +leurs vengeances, ils en préparaient sans cesse de nouvelles et se +livraient des combats que d'autres combats devaient suivre.</p> + +<p>A l'ouest, vers le Wasconingawala, les karls du comté de Guines +conservaient également toute la belliqueuse énergie de leurs mœurs. +Un Flaming de Furnes, Herred, surnommé Kraugrok, parce qu'il +avait coutume de relever le sayon qu'il portait lorsqu'il dirigeait +sa charrue, avait épousé Athèle de Selvesse, nièce de l'évêque de +Térouane. Le château de Selvesse était situé dans une position +inaccessible, au milieu d'un marais qu'entouraient des forêts +épaisses. Plus loin, parmi les fleurs diaprées d'une vaste prairie, un +brasseur de bière avait construit quelques maisons, où les agriculteurs +de la contrée se réunissaient dans leurs jeux et dans leurs +banquets. On racontait qu'autrefois quelques Italiens, envoyés par +le pape en ambassade vers un roi anglo-saxon, s'y étaient arrêtés, +et avaient, en souvenir de leur patrie, donné le nom d'Ardres à ces +chaumières ignorées, les saluant de ces vers immortels:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i7"> Locus Ardea quondam</p> +<p>Dictus avis: et nunc magnum manet Ardea nomen;</p> +<p>Sed fortuna fuit.</p> +</div></div> + +<p>Ce nom leur resta par un jeu bizarre de la fortune, qui relevait la +cité de Turnus, minée sous le beau ciel des Rutules, chez les Morins, +que Virgile appelait les plus reculés des hommes. Ardres +prospéra; la fertilité de ses campagnes y appelait sans cesse de +nouveaux habitants. Herred voulut aussi aller, avec Athèle de Selvesse, +y fixer son séjour; mais ses parents et ses amis, hostiles à +tout ce qui rappelait l'union et la paix, l'exhortèrent à ne point +quitter le sombre donjon de sa forteresse.</p> + +<p>Cependant le comte Rodulf de Guines essaya de réduire par la +force ces populations d'origine saxonne. Non-seulement il soumit +les karls à un impôt qui était d'un denier chaque année et de quatre +deniers le jour de leur mariage ou de leur mort, mais il ordonna +<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> +aussi qu'ils renonçassent à leurs couteaux pour ne garder que leurs +massues. Après le scharm-sax, l'arme nationale des races +saxonnes, la massue à laquelle elles donnaient le nom de <em>colf</em> était +celle qu'elles chérissaient le plus. Consacrée au dieu Thor, protecteur +de leurs colonies, que l'Edda nous montre portant une massue +dans ses combats contre les géants, elle était pour elles le symbole +de la conquête qui élevait leur gloire et de l'association qui faisait +leur force. Lambert d'Ardres attribue à la défense du comte +Rodulf l'origine du nom des <em>colve-kerli</em>, ou karls armés de massues, +que conservèrent les cultivateurs du pays de Guines.</p> + +<p>En abordant le récit d'une période historique signalée par les +désastres des Saxons d'Angleterre, il ne paraîtra peut-être point +inutile que nous nous occupions un instant des autres colonies +saxonnes, sœurs et compagnes des populations flamandes, dont elles +avaient partagé les migrations et l'établissement sur le <i lang="la" xml:lang="la">Littus +Saxonicum</i>. Au nord de la Flandre, elles s'étaient fixées en grand +nombre dans les marais de la Frise, sur les rives de la Meuse et du +Rhin. A l'exemple des bourgeois de Bruges, celles qui occupaient +la ville de Thiel entretenaient un commerce important avec l'Angleterre +et jouissaient de la liberté la plus étendue. Leurs gildes +se réunissaient, à diverses époques de l'année, en de solennels +banquets qu'égayait leur grossière ivresse, et elles conservaient +l'usage de la contribution pécuniaire à laquelle elles devaient leur +nom. Cependant des pirates de races diverses ne cessaient d'aborder +sur le rivage de la mer, abandonné sans défense à leurs fureurs. +Arnulf de Gand, fils de Wigman, avait trouvé la mort en les combattant, +et sur l'instante prière de sa veuve Lietgarde de Luxembourg, +dont la sœur Kunegund avait épousé l'empereur Henrik II, une flotte +allemande avait été armée pour châtier leur audace. Theodrik, fils +d'Arnulf de Gand, qui avait succédé aux possessions de son père +en Frise, voulut soumettre à un impôt onéreux les marchands de +Thiel et les karls dont il usurpait les terres. Ceux-ci, blessés dans +leurs droits d'hommes libres, adressèrent leurs plaintes à l'empereur +qui les écouta; mais Arnulf refusait de se conformer à sa décision, +et on le vit, oubliant quelles mains avaient frappé son père +pour n'écouter que son ambition, s'allier aux pirates de la forêt +de Merweede et triompher avec eux à la sanglante journée de +Vlaerdingen. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, fut l'aïeul des comtes +de Hollande.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> +Au sud de la Flandre, vers les bords de la Seine, les vicomtes et +les seigneurs normands persécutaient les hommes de race saxonne. +De même que Theodrik en Frise, ils les chassaient de leurs champs +et entravaient leur commerce sur les rivières. Leurs gildes, jadis opprimées +par Karl le Chauve, se réunirent: «Quoi! s'écrièrent les +karls de Normandie, dont les plaintes répétèrent sans doute celles +de leurs frères de la Meuse, on nous charge d'impôts et de corvées! +Il n'y a nulle garantie pour nous contre les seigneurs et leurs +sergents; ils ne respectent aucun pacte. Et ne sommes-nous pas +libres comme eux? Lions-nous par des serments; jurons de nous +soutenir les uns les autres, et s'ils nous attaquent, nous avons +nos glaives et nos massues.»—Ils voulaient, d'après Guillaume +de Jumièges, rétablir l'autorité de leurs lois, et nommèrent des +députés qui devaient former une assemblée supérieure, le wittenagemot +de leur association; mais les Normands étouffèrent par la +force ce mouvement qui s'étendait dans les bois et dans les plaines, +et les karls se virent réduits à leurs charrues.</p> + +<p>Le mouvement de rénovation qui caractérise le onzième siècle +se fait surtout sentir au milieu des populations chrétiennes, que +l'approche de l'an 1000 a remplies de terreur; dès qu'elles se croient +épargnées par la clémence du ciel, elles se hâtent de relever leurs +églises, et les cloîtres, longtemps profanés, redeviennent l'asile de +la méditation et de la piété. Lausus, qui avait accompagné saint +Poppo dans son voyage en Syrie, bâtit à son retour l'église de Saint-Jean +de Gand, depuis dédiée à saint Bavon. Déjà saint Gérard, +abbé de Brogne, avait réformé l'abbaye de Saint-Bertin et celle de +Blandinium, où il remplaça des moines qui n'écoutaient que la +violence et la haine par d'autres religieux, qui ranimèrent les +études littéraires en copiant des manuscrits qu'ils envoyaient au +célèbre Gerbert, archevêque de Reims: noble exemple que l'archevêque +Dunstan de Canterbury, alors exilé en Flandre, imita plus +tard dans les monastères anglo-saxons.</p> + +<p>Tandis que la Flandre se relevait de ses ruines, les comtes de +Toulouse, de Blois et de Chartres voyaient leur influence s'accroître; +les Capétiens acceptaient la tutelle des ducs de Normandie, qui soutenaient +leur royauté pourvu qu'elle restât humble et faible. Lorsqu'en +966 Hug Capet engage le roi Lother à envahir la Flandre, +le duc de Normandie intervient pour qu'il ne poursuive point sa +<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> +conquête. En 987, le duc de Normandie interpose de nouveau sa +médiation pour l'empêcher de combattre Arnulf le Jeune, qui, +comme descendant de Karl le Grand, refusait de reconnaître les +droits de son heureuse et récente usurpation.</p> + +<p>Rotbert, successeur de Hug Capet, fut un prince pacifique et +timide. Il attendit et chercha à mériter par une patiente résignation +qu'une époque vînt où sa dynastie serait assez forte pour se +suffire à elle-même et secouer le joug. C'est ainsi qu'épousant tour +à tour Berthe, veuve d'Eudes de Blois, issue des comtes de Vermandois, +et Constance, fille des comtes de Toulouse et nièce des +comtes d'Anjou, il s'abaissa devant ses ennemis, rechercha leur +alliance et partagea avec eux l'autorité du gouvernement.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> En France</p> +<p class="i1"> ...Dose pers... estoient</p> +<p>Qui la terre en douse partoient.</p> +<p>Chacun des douse un fié tenoit</p> +<p>Et roi appeler se faisoit.</p> +</div></div> + +<p>Parmi les pairs, il faut citer les ducs de Normandie et de Bourgogne, +les comtes de Toulouse et de Champagne. Le comte Baldwin +le Barbu fut, au sein de l'aréopage féodal, le représentant de la +Flandre, devenue, entre tous les comtés du royaume, la première +pairie de France.</p> + +<p>Le roi Rotbert ne songeait qu'à maintenir la paix: la guerre vint +de l'Allemagne. Après la mort d'Othon, fils de Karl, dernier roi +de la race karlingienne, l'empereur Henrik II avait donné le duché +de Lotharingie à Godfried d'Ardenne. Les comtes de Namur et de +Louvain, qui avaient épousé les sœurs d'Othon, protestèrent. Le +plus puissant des comtes qui appuyèrent leurs prétentions fut +Baldwin le Barbu. Il saisit le prétexte de ces dissensions pour +passer l'Escaut et s'empara de Valenciennes. L'empereur vint +l'y assiéger; mais l'approche des armées du roi de France et +du duc de Normandie, qui se disposaient à secourir les Flamands, +le réduisit à se retirer. Impatient de venger sa honte, Henrik +II reparut l'année suivante, et, du haut du château jadis +confié par le roi Othon à Wigman, il dirigea les attaques de ses +hommes de guerre contre le port de Gand défendu par Baldwin. +Cependant il échoua de nouveau dans ses efforts, et ses succès se +<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> +bornèrent à ravager quelques plaines et à incendier quelques villages. +Enfin la paix fut conclue à Aix. L'empereur, menacé par +d'autres vassaux, abandonna au comte de Flandre, à titre de fief, +la cité de Valenciennes, et peu après, dans une assemblée tenue à +Nimègue, il y ajouta l'île de Walcheren et d'autres domaines qui +avaient fait partie de la donation de Lodwig le Germanique au +comte Théodrik.</p> + +<p>La puissance du comte de Flandre s'accroissait chaque jour. Son +fils, qui se nommait aussi Baldwin, fut fiancé à Athèle, fille du roi +Rotbert et de Constance de Toulouse, qui lui porta pour dot la ville +de Corbie: il n'avait pas vingt ans lorsque le mariage fut célébré. +L'éclat de ce royal hyménée échauffa son présomptueux orgueil. +Soutenu par quelques hommes obscurs, il demanda que son père +renouvelât en sa faveur l'abdication d'Arnulf le Grand; mais sa +rébellion fut presqu'aussitôt comprimée, grâce à l'intervention du +duc Rikhard de Normandie. Afin que le souvenir même de ces déplorables +divisions fût complètement effacé, une assemblée solennelle +fut tenue à Audenarde. Là, en présence de l'évêque de Noyon +et de tous les nobles de Flandre, on apporta processionnellement +les reliques des saints les plus vénérés. La châsse de saint Gérulf +s'avançait la première, parce que saint Gérulf, né au village de +Meerendré dans le Mempiscus, appartenait par sa naissance à la +Flandre; puis venaient celles de saint Wandrégisil, de saint Amandus, +de saint Bertewin, de saint Vedastus et d'autres saints, illustres +patrons des villes ou des monastères. La paix y fut proclamée, +et tous les nobles jurèrent de la respecter.</p> + +<p>Ce fut le dernier acte de la vie de Baldwin IV; elle s'acheva le +30 mai 1036, après un règne de quarante-huit années.</p> + +<p>Baldwin le Pieux succéda aux utiles travaux et à la gloire de son +père. Il voulut consolider la paix proclamée à Audenarde et fit publier +dans ses Etats la trêve du Seigneur.</p> + +<p>«Que les moines et les clercs, les marchands et les femmes, et +tous les hommes généralement, à l'exception des gens de guerre, +vivent en paix pendant tous les jours de la semaine. Que tous +les animaux jouissent de la même protection, sauf les chevaux +qui servent à la guerre. Pendant trois jours, c'est à savoir le +lundi, le mardi et le mercredi, l'attaque dirigée contre un homme +de guerre ou contre celui qui n'observe point la paix ne sera +<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> +point considérée comme une infraction de la paix; mais si, pendant +les quatre autres jours, quelque attaque a lieu, celui qui +l'aura tentée sera considéré comme violateur de la paix sainte, et +puni selon le jugement qui sera prononcé.»</p> + +<p>Baldwin le Pieux ne tarda point à intervenir dans les guerres +civiles de la France. Il soutint le roi Henrik, fils de Rotbert, contre +la ligue féodale, qui comptait pour chefs Theodbald et Etienne, +comtes de Blois, de Chartres et de Champagne; ensuite il rétablit +la paix en Normandie, où il protégea le jeune Wilhelm, petit-fils +du duc Rikhard, que menaçaient les comtes des bords de la Loire.</p> + +<p>L'appui que la Flandre donna aux Normands ne contribua pas +moins à resserrer les liens qui l'unissaient à l'Angleterre. La reine +Elfgive, sœur du duc Rikhard de Normandie, chassée par les intrigues +du comte Godwin, fils d'Ulnoth, vint chercher un refuge à +Bruges. Baldwin l'accueillit avec toute la générosité qui convenait +à un grand prince. Elfgive se hâta d'envoyer des messagers en Danemark, +où régnait un de ses fils nommé Hardeknuut. Celui-ci +réunit dix navires, et après avoir eu, pendant sa navigation, une +merveilleuse vision qui lui annonça la victoire, il arriva à Bruges, +où il trouva une solennelle ambassade qui venait lui annoncer la +mort du roi Harold et lui offrir son sceptre. Lorsque la reine Elfgive +quitta, heureuse et triomphante, cette cité où elle était venue, proscrite +et désolée, réclamer la protection du comte Baldwin, les habitants +de Bruges la suivirent jusqu'au rivage de la mer en élevant +leurs mains vers le ciel pour la saluer une dernière fois, et leurs +naïfs regrets émurent si vivement le cœur d'Elfgive, qu'en recevant +leurs adieux elle mêla ses larmes à celles qu'elle leur voyait verser, +et ne voulut s'éloigner qu'après les avoir embrassés tour à tour +comme des frères bien-aimés.</p> + +<p>Une fille de la reine Elfgive, nommée Kunegund, que l'empereur +Henrik le Noir avait répudiée malgré son innocence et sa beauté, +n'avait pas quitté le château de Bruges: à peine âgée de vingt-trois +ans, elle y trouva, le 21 août 1042, l'oubli de ses douleurs dans la +paix de la tombe. Vers la même époque, une autre princesse exilée, +Gunilde, veuve du roi Harold, chercha également un refuge à +Bruges avec ses fils Hemmung et Turkill.</p> + +<p>Henrik le Noir se plaignit-il de l'asile accordé à Kunegund? +Une haine secrète succéda-t-elle à d'inutiles menaces? On l'ignore; +<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> +mais lorsque le duc Godfried de Lotharingie combattit l'empereur +en 1046, on vit le comte de Flandre prendre une part active à sa +rébellion. Baldwin s'empara du château impérial de Gand et le +donna à un de ses chevaliers, nommé Landbert, qui avait puissamment +contribué à ce succès. De Landbert descendirent les châtelains +héréditaires de Gand.</p> + +<p>L'année suivante, l'empereur, réunissant une nombreuse armée, +traversa le pays de Cambray, menaça Arras, où le comte Baldwin +s'était enfermé, et se dirigea vers le bourg d'Arques qui dépendait +de l'abbaye de Saint-Bertin. Il espérait y trouver un passage pour +entrer en Flandre; mais il n'y réussit point. Un rempart, défendu +par un fossé et garni de palissades, s'étendait depuis Wormholt +jusqu'à la Bassée. Un si grand zèle animait ceux qui prirent part à +ce travail de défense nationale, qu'en trois jours et en trois nuits ce +retranchement, qui se prolongeait pendant neuf lieues, fut complètement +achevé. Henrik le Noir, étonné de la puissance de la +Flandre, se retira: Baldwin le poursuivit jusqu'au Rhin, et livra +aux flammes le palais impérial de Nimègue.</p> + +<p>Toute l'Allemagne s'émut: le pape Léon IX se rendit au synode +de Mayence pour y prononcer l'excommunication solennelle de +Godfried et de Baldwin, perturbateurs de la paix de l'empire. Godfried +céda, mais Baldwin ne se soumit point. N'ayant plus d'alliés +et réduit à ses propres forces, il paraissait encore si redoutable que +l'empereur, avant de le combattre, se confédéra avec Zwan, roi de +Danemark, et Edward, roi des Anglo-Saxons; les Danois et les +Anglo-Saxons étaient toutefois secrètement favorables à la Flandre: +Zwan n'agit point, et le roi Edward se contenta de réunir une flotte +qui ne quitta point le port de Sandwich. L'empereur avait traversé +l'Escaut près de Valenciennes et s'était emparé de Tournay. Là +s'arrêta son expédition: des négociations s'ouvrirent à Aix. Les +concessions que l'empereur Henrik III se vit réduit à faire à Baldwin +le Pieux rappelèrent celles que l'empereur Henrik II avait, +après des guerres également malheureuses, accordées à Baldwin le +Barbu. Le traité qui fut conclu en 1043 assura à la Flandre la possession +de toute la partie du Brabant comprise entre Gand et Alost, +ce qu'on nomma depuis la Flandre impériale.</p> + +<p>Tandis que la guerre éclatait entre la Flandre et l'Allemagne, +l'un des fils de ce comte Godwin, dont Elfgive avait fui la haine +<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> +arrivait à Bruges. Il se nommait Sweyn. Exilé par le pieux roi +Edward le Confesseur, il s'arrêta peu de temps dans les Etats du +comte Baldwin et se rendit en Danemark. Là, il recruta quelques +pirates. Dociles à sa voix, ils pillèrent Sandwich et les côtes de +l'Est-sex, et vendirent en Flandre l'or, l'argent et tout le butin +qu'ils avaient réuni. Sweyn resta dans les Etats du comte Baldwin, +jusqu'à ce que son père se crût assez puissant pour le rappeler près +de lui.</p> + +<p>Le roi Edward s'éloignait de plus en plus des Anglo-Saxons. Il +leur préférait les Normands, chez lesquels il avait passé sa jeunesse, +et ils accouraient en foule en Angleterre; mais parmi ceux-ci +il ne faut plus s'attendre à ne trouver que les descendants des +Danes qui partagèrent les exploits d'Hasting et de Lodbrog. Lorsque +la paix et le repos avaient succédé aux agitations de la conquête, on +avait vu les vainqueurs s'unir par de nombreuses alliances aux nations +qu'ils avaient vaincues, et leurs frères du Nord ne les désignaient +plus, comme les autres nations neustriennes, que par le +nom de Français, Wallons ou Romains. Tandis que la Flandre +conservait, comme l'a remarqué Roderic de Tolède, un dialecte de +l'idiome saxon, les langues septentrionales étaient devenues tellement +inconnues aux bords de la Seine, que les ducs de Normandie +envoyaient leurs fils à Bayeux, pour qu'ils y apprissent celle qu'avaient +parlée leurs ancêtres. Les Normands employaient la langue +française, dérivée de la langue vulgaire latine ou romane. Les +Franks faisaient retentir les consonnes, mettant peu de soin à prononcer +les voyelles. Dans la langue française, il n'en est plus ainsi: +les noms teutoniques de Baldwin, Wilhelm, Roll, Theodbald, Rotbert, +Edward, Walter, Henrik, Arnulf, se modifient et font place +aux noms moins rudes de Baudouin, Guillaume, Rou, Thibaut, Robert, +Edouard, Gauthier, Henri, Arnould. Lorsque l'affection que le +roi Edouard portait aux Normands cessa d'être comprimée par la +puissance de Godwin, la langue française devint celle des grands et +des courtisans.</p> + +<p>Déjà les Normands et leurs amis obtenaient tout ce qu'ils demandaient. +Un moine de Jumièges, nommé Robert, occupa le siége +primatial de Canterbury; d'autres Normands furent évêques de +Londres et de Lincoln. Les populations anglo-saxonnes, dont les +traditions et les coutumes n'étaient plus qu'un objet de risée, courbaient +<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> +le front et gémissaient. Réunies dans leurs gildes, elles se +contentaient de maudire la funeste union du roi Ethelred avec une +princesse normande, et faisaient des vœux pour le retour de leurs +chefs exilés. Godwin s'était retiré en Flandre avec sa femme Githa, +ses fils Gurth et Tostig, et ses trésors les plus précieux. Sweyn +avait accompagné son père à Bruges; mais les malheurs de ce +second exil réveillèrent dans son âme d'accablants remords. Il crut +avoir attiré par ses crimes la colère du ciel sur tous les siens, et +voulut l'apaiser par un pèlerinage à Jérusalem. Il l'avait achevé +lorsqu'à son retour, surpris par l'hiver dans les montagnes de la +Lycie, il y mourut de froid et de misère.</p> + +<p>La triste fin de Sweyn ne modéra point l'ardente ambition du +comte Godwin. Il chercha à se concilier la protection du comte de +Flandre, et obtint que son fils Tostig épousât Judith, fille de Baudouin. +Tandis qu'un autre de ses fils, Harold, menaçait les rivages +de la Savern, il quitta Bruges avec les navires qu'il y avait fait +construire, et se rendit à l'embouchure de l'Yzer. Enfin, le 13 août +1052, il mit à la voile et se dirigea vers le promontoire de Romney; +mais la flotte du roi Edouard, plus nombreuse que la sienne, ne +tarda point à le poursuivre, et il ne dut son salut qu'à une tempête +à la faveur de laquelle il regagna les côtes de la Flandre. Cependant, +dès qu'il apprit que les comtes qui commandaient la flotte +royale étaient rentrés à Londres, il s'embarqua de nouveau, et joignant +près de l'île de Wight ses vaisseaux à ceux d'Harold, il se vit +tout à coup assez fort pour arrêter les navires qui sortaient des ports +de Sandwich, de Folkestone, de Hythe et de Pevensey. Bientôt on le +vit paraître dans la Tamise et jeter l'ancre à Southwark. Les habitants +de Londres l'accueillirent avec joie, et le roi Edouard se vit +réduit à s'incliner de nouveau devant la puissance du fils du bouvier +Ulnoth.</p> + +<p>Avant que la flotte des exilés anglo-saxons eût quitté le port de +l'Yzer, de graves événements s'étaient accomplis en Flandre. Le +comte Herman de Saxe, époux de Richilde, fille et unique héritière +des comtes de Hainaut, était mort. Le comte Baudoin convoitait la +possession d'une province voisine de la Flandre, importante par le +nombre et la richesse de ses cités, et il avait envoyé l'un de ses fils, +qui portait également le nom de Baudouin, réclamer la main de la +comtesse de Hainaut. Afin que cette démarche fût couronnée d'un +<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> +succès immédiat, il se rendit lui-même à Mons avec une redoutable +armée, et y fit célébrer le mariage de son fils avec Richilde, +tandis que par son ordre les enfants d'Herman de Saxe étaient relégués +dans un monastère.</p> + +<p>Déjà l'empereur Henri le Noir réunissait toutes ses armées pour +chasser les Flamands du Hainaut. Baudouin se hâta de conclure +une nouvelle alliance avec le duc de Lorraine, Godfried ou Godefroi, +suivant la prononciation française qui modifiait l'orthographe +des noms d'origine franke. Tandis que Baudouin, fils du comte de +Flandre, saccageait Huy et Thuin, un autre de ses fils nommé Robert +envahissait les îles de la Zélande. Le comte de Flandre espérait +par ces expéditions pouvoir éloigner les armées impériales de +ses Etats; mais il ne put atteindre le but qu'il se proposait. Henri +le Noir, guidé par le châtelain de Cambray, traversa l'Escaut près +de Valenciennes, livra sous les murs de Lille un combat où périt le +comte Lambert de Lens, puis il s'empara par famine de la cité de +Tournay. Baudouin, d'abord réduit à une retraite précipitée, reparut +au delà de l'Escaut dès que l'empereur se fut retiré, et l'année +suivante les Flamands mirent le siége devant les murs d'Anvers, +où s'était enfermé le comte Frédéric de Luxembourg. Pendant que +la guerre se poursuivait, Henri le Noir expira en Thuringe, et la +paix ne tarda point à être rétablie entre l'empire et la Flandre. Un +traité solennel confirma les droits du comte de Flandre sur le Brabant +occidental et l'île de Walcheren, ratifia l'union de son fils et +de Richilde, et assura à leurs héritiers, outre la possession du +comté de Hainaut, celle du pays de Tournay, autre fief qui tendait +à se séparer de l'empire.</p> + +<p>«A cette époque, dit Guillaume de Poitiers, vivait, aux limites +du pays des Français et de celui des Teutons, le comte de Flandre, +Baudouin, le premier entre tous par sa puissance et l'éclat +de son antique origine; car il comptait parmi ses ancêtres non-seulement +les chefs des Morins, qui portent aujourd'hui le titre +de comtes de Flandre, mais aussi les rois de France et de Germanie, +et il n'était point étranger à la race des empereurs byzantins. +Les comtes, les marquis, les ducs, les archevêques +élevés en dignité, s'inclinaient avec terreur devant lui. Ils recherchaient +ses conseils dans les délibérations les plus importantes, +et afin de se concilier son affection, ils le comblaient de présents +<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> +et d'honneurs. Les rois eux-mêmes respectaient et redoutaient +sa grandeur. Il n'est point inconnu, même aux nations les plus +éloignées, par quelles longues et sanglantes guerres il fatigua +l'orgueil des empereurs, jusqu'au moment où, conservant toutes +ses possessions intactes, il força les empereurs, maîtres des rois, +à lui abandonner une partie de leur propre territoire et à accepter +une paix dont il avait dicté les conditions.»</p> + +<p>C'est un historien normand qui nous a laissé ce brillant tableau +de la situation de la Flandre au milieu du onzième siècle, avant de +raconter le mariage du duc Guillaume de Normandie avec Mathilde, +fille du comte de Flandre. «Mathilde, ajoute Orderic Vital, +était belle, illustre, savante, distinguée par la noblesse de ses +mœurs, l'éclat de ses vertus et la fermeté de sa foi et de son zèle +religieux.»</p> + +<p>Selon une tradition peu vraisemblable, Mathilde ne consentit à +épouser le duc de Normandie que lorsque, pénétrant jusque dans le +palais de Lille pour la battre et la traîner par les cheveux, il lui eût +donné une preuve «de grand cuer et de haulte entreprise.» Il est +plus certain que le mariage de Guillaume et de Mathilde fut célébré +avec une grande pompe à Eu, et que de nombreuses acclamations +reçurent la princesse flamande dans la cité de Rouen. Ce fut en +vain que l'archevêque Mauger, prélat belliqueux, qui haïssait le +duc de Normandie, invoqua les prohibitions de la consanguinité: +le pape Victor II, qui avait pris une part active au rétablissement +de la paix entre l'empire et la Flandre, craignit que de nouvelles +guerres ne s'allumassent entre la Flandre et la Normandie, et se +hâta de confirmer l'union de Guillaume et de Mathilde, en leur imposant +seulement, en signe de pénitence, l'obligation de fonder +deux monastères dans la ville de Caen: celui de Saint-Etienne, +bâti par le duc de Normandie, eut pour premier abbé le Lombard +Lanfranc; Mathilde fit construire l'abbaye de la Trinité, où, depuis, +l'une de ses filles, nommée Cécile, prit le voile.</p> + +<p>Lorsque le roi de France mourut en 1060, le comte de Flandre +reçut la tutelle de son fils Philippe I<sup>er</sup>. Dès ce jour il se donna, +dans ses diplômes, le nom de <em>bail et procurateur du royaume</em> +(<i lang="la" xml:lang="la">regni procurator et bajulus</i>). Au septième siècle, les Karlings +avaient porté également le titre de <i lang="la" xml:lang="la">custos et bajulus</i>. Baudouin le +Pieux, par son influence auprès des Capétiens, rappelait l'autorité +<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> +des Peppin dans le palais merwingien. Moins ambitieux que les +Karlings, il ne profita de sa position que pour faire jouir la France +des bienfaits du gouvernement paisible et sage qu'il avait donné à la +Flandre. «La monarchie des Franks, écrit Guillaume de Poitiers, +fut confiée à la tutelle du comte de Flandre, à sa dictature et à sa +prudente administration.»—«Le jeune roi, dit un autre historien, +fut placé sous la garde du comte Baudouin, qui, plein de +fidélité, l'éleva noblement, et sut défendre et gouverner son +royaume avec vigueur.»—«Il dompta, ajoute la chronique du +moine de Fleury, aussi bien par son habileté que par la force +des armes, les tyrans qui se montraient de toutes parts en +France.»</p> + +<p>Telle était la situation des choses au moment où la révolution +qui devait livrer l'Angleterre aux Normands allait s'accomplir. +Jamais la puissance de la Flandre n'avait été plus grande; mais +on ignorait encore si Baudouin soutiendrait Guillaume, époux de +Mathilde, ou Tostig, époux de Judith, les Normands bannis de la +cour du roi Edouard ou la famille de Godwin qui dominait en Angleterre. +Cette incertitude ne fut pas longue: des haines communes, +confirmant les liens du sang qui unissaient les deux sœurs, ne tardèrent +point à engager le Normand Guillaume et le Saxon Tostig à +conclure une étroite alliance.</p> + +<p>Tostig, orgueilleux et pervers comme Sweyn, commandait à +York. Jaloux de l'autorité supérieure attribuée à son frère Harold, +il espérait pouvoir se créer dans le nord de l'Angleterre une domination +indépendante. On raconte qu'il avait envoyé sa femme Judith +implorer la protection du ciel sur le tombeau de saint Cuthbert +dans l'abbaye de Durham. La fille de Baudouin, agitée par une secrète +terreur, chargea l'une de ses suivantes de la devancer, afin de s'assurer +si quelque heureux présage devait accueillir sa prière; mais +à peine cette jeune fille avait-elle pénétré dans le monastère, qu'un +sombre tourbillon sembla s'élever du tombeau de saint Cuthbert et +la renversa mourante sur le seuil. Tostig n'en persévéra pas moins +dans ses desseins, et lorsqu'une insurrection populaire le contraignit +à se retirer en Flandre dans la cité de Saint-Omer, il chercha un +vengeur dans le duc de Normandie.</p> + +<p>Environ une année après la fuite de Tostig, Harold, se trouvant +à Bosham, port important du Suth-sex, forma le projet de traverser +<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> +la mer avec ses chiens et ses faucons, et d'aller chasser sur les +côtes marécageuses de la Flandre les oiseaux qui y abordaient en +grand nombre des contrées septentrionales; mais dès qu'il se fut +embarqué, une tempête furieuse souleva les flots, et le navire +d'Harold, devenu le jouet des vents, fut jeté près de l'embouchure +de la Somme, dans les Etats du comte de Ponthieu, qui le livra au +duc de Normandie. Harold ne recouvra la liberté qu'après avoir juré +sur les reliques les plus vénérées de soutenir les ennemis de sa famille +dans leurs prétentions au trône d'Angleterre. Toutefois, il +ne se crut point lié par une promesse arrachée par violence, et +lorsque le roi Edouard mourut, il fut appelé par les vœux unanimes +des Anglo-Saxons à recueillir son héritage. Guillaume apprit avec +tristesse l'élévation du fils de Godwin: il avait peut-être renoncé +à ses ambitieuses espérances, quand Tostig, accourant de Saint-Omer, +vint lui rappeler le solennel serment d'Harold, et réussit à +lui persuader qu'il fallait s'opposer à l'usurpation du parjure.</p> + +<p>Le perfide Tostig, se plaçant à la tête d'une armée de mercenaires +recrutés en Flandre, s'empara de l'île de Wight et envahit +le Northumberland.</p> + +<p>A l'exemple de Tostig, le duc de Normandie avait appelé près de +lui à Saint-Valéry-sur-Somme de vaillants hommes d'armes flamands, +parmi lesquels il faut citer Gilbert de Gand, Gauthier de +Douay, Drogon de Beveren, Arnould d'Hesdin, Guillaume de Saint-Omer, +Philippe et Humphroi de Courtray, Guillaume d'Eenham, +Raoul de Lille, Gobert de Witsand, Bertrand de Melle, Richard de +Bruges. Le duc de Normandie s'engagea, en considération de ce secours, +à payer annuellement au comte de Flandre et à ses successeurs +une somme de trois cents marcs d'argent. Baudouin ne se +borna point à lui envoyer ces renforts: il l'aida de ses conseils et +de son influence, et il n'est point douteux que ce fut grâce à la protection +du comte de Flandre, régent du royaume, qu'un si grand +nombre d'aventuriers accoururent de toutes les villes de la France +pour partager les périls et la fortune du duc Guillaume.</p> + +<p>Tostig avait péri sous les murs d'York; mais la plaine d'Hastings +vit Guillaume renverser Harold au milieu de ses frères et de +ses thanes, au pied de l'étendard de la nationalité anglo-saxonne.</p> + +<p>Mathilde de Flandre n'avait point accompagné Guillaume dans +sa périlleuse invasion. Retirée dans quelque château, elle se souvenait +<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> +des arts de son industrieuse patrie, et pendant plusieurs siècles +on exposa dans la cathédrale de Bayeux une tapisserie où la duchesse +de Normandie, telle que l'héroïne d'Homère dont les fuseaux +racontaient les luttes d'Hector, avait retracé les trophées du +vainqueur. Lorsque Guillaume eut été couronné à Westminster, +Mathilde le suivit en Angleterre et l'exhorta à gouverner avec douceur +et modération. Mathilde protégeait les hommes de sa nation. +Elle fit donner à Herman, ancien chapelain du roi Edouard, l'important +évêché de Salisbury. L'abbaye de Saint-Pierre de Gand +lui dut la confirmation des droits de propriété qu'elle semble avoir +tenus de la générosité d'Alftrythe, fille d'Alfred le Grand, sur une +forêt nommée Greenwich, peu éloignée de la Tamise, qui contenait +trois serfs et onze moulins, et à laquelle était joint un port dont le +tonlieu produisait un revenu annuel de quarante sous.</p> + +<p>Plusieurs hommes d'armes flamands avaient reçu des fiefs considérables +du duc de Normandie. Leurs nouvelles possessions +furent inscrites dans le <i lang="en" xml:lang="en">Domesday-Book</i>, cet impitoyable registre +des arrêts des vainqueurs. Gilbert de Gand avait obtenu le domaine +de Folkingham, qu'on nomma depuis la baronnie de Gand, et d'autres +domaines dans quatorze comtés. Sa fille devint la femme de +Guillaume de Grantmesnil, chevalier normand, dont le frère était +gendre de Robert le Wiscard. De ses petits-fils l'un fut comte de +Lincoln et l'autre chancelier d'Angleterre sous le roi Etienne. Raoul +de Tournay épousa Alice, nièce de Guillaume, dont le domaine de +Wilchamstobe forma la dot; Drogon de Beveren rechercha la main +d'une autre parente du nouveau roi et occupa l'île d'Holderness; +Gherbod fut comte de Chester; Gauthier, comte de Northumberland; +Robert de Commines, comte de Durham. Arnould et Geoffroi +d'Ardres possédèrent les seigneuries de Stevintone, Doquesvorde, +Tropintone, Ledeford, Teleshond et Hoyland. Les Flamands +Ode, Raimbert, Wennemaer, Hugues, Francon, Frumond, Robert, +Colegrim, Gosfried, Fulbert, Gozlin, s'établirent sur des terres confisquées +dans les provinces de Somerset, Glocester, Hertford, +Buckingham, Bedford, Lincoln, Nottingham, York et Northampton. +Un autre chef flamand, nommé Baudouin, bâtit sur le territoire +gallois la première forteresse qui appartint aux Normands.</p> + +<p>Ce serait une étude pleine d'intérêt que de suivre dans leur rapide +élévation les leudes de Baudouin devenus les comtes de Guillaume: +<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> +les uns fortifiant des châteaux, à l'ombre desquels le Saxon, privé +de sa liberté, languit tributaire; les autres expiant, par des désastres +et des malheurs, les iniques bienfaits dont ils furent comblés. +Robert de Commines avait reçu la périlleuse mission d'occuper +la cité de Durham où reposait saint Cuthbert, protecteur +vénéré de la race anglo-saxonne. En vain l'évêque Eghelwin l'engagea-t-il +à se conduire avec prudence: «Qui oserait m'attaquer?» +se contenta de répondre le nouveau comte de Northumberland. +Pendant la nuit, des feux s'allumèrent sur les hauteurs voisines de +la Tyne; les Saxons s'armaient de toutes parts: ils incendièrent la +maison dans laquelle s'étaient retranchés les Normands. Robert de +Commines y périt dans les flammes. Gilbert de Gand, surpris à +York par une armée de Danois, fut emmené captif sur leur flotte +vers les lointaines contrées d'où leur expédition avait mis à la voile. +Le comte de Chester Gherbod, après avoir longtemps combattu les +Gallois, regrettait la paisible obscurité de sa jeunesse. Plus sage +que Robert de Commines et Gilbert de Gand, il renonça à ses +richesses et à ses honneurs, et rentra dans sa patrie. Drogon de +Beveren suivit son exemple, mais il ne quitta, dit-on, l'Angleterre, +que parce que, dans un mouvement de colère, il avait tué sa femme, +sans respecter le sang royal dont elle était issue.</p> + +<p>Cependant les malheurs de la population anglo-saxonne excitaient +de nombreuses sympathies au sein des gildes du Fleanderland: +leur belliqueuse indépendance était si complète que, tandis +que Baudouin le Pieux envoyait ses hommes d'armes au camp du +duc de Normandie, elles conspiraient en faveur des fils de Godwin. +N'était-ce pas en Flandre que la mère et la sœur d'Harold avaient +trouvé un asile? En 1067, les karls du Boulonnais avaient tenté un +débarquement près de Douvres. Quand le jeune roi Edgar Etheling +assiégea Gilbert de Gand dans les murs d'York, les Flamings s'associèrent +à l'invasion des Danois. Lorsque Guillaume fut de nouveau +triomphant, ils accordèrent une généreuse hospitalité aux +Saxons d'Angleterre, vaincus et fugitifs. Parmi ceux-ci se trouvait +un homme de race illustre, Hereward, fils de Leofric.</p> + +<p>Hereward passa plusieurs années dans le Fleanderland: il y avait +épousé une femme libre nommée Torfriede; mais des exilés lui +apprirent que le domaine de ses aïeux, situé près de Thorneye, +avait été saccagé, et que les Normands avaient insulté sa mère. +<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> +Hereward n'hésita point, il traversa les flots, réunit ses amis et +chassa de l'héritage paternel ceux qui en avaient violé le seuil. +Bientôt les Saxons qui s'étaient cachés dans les marais de l'île +d'Ely l'élurent leur chef; mais Guillaume, redoutant son courage, +traita avec lui et le fit périr. «S'il y eût eu en Angleterre trois +hommes comme lui, dit une vieille chronique rimée, les Français +n'y eussent jamais abordé; s'il n'avait point succombé sous leurs +coups, il les aurait tous chassés de son pays.» La Flamande Torfriede +avait suivi Hereward en Angleterre; à sa mort, elle se retira +au monastère de Croyland.</p> + +<p>Baudouin le Pieux était déjà accablé des infirmités de la vieillesse, +lorsque Guillaume de Normandie occupa par droit de conquête +le trône d'Edouard le Confesseur. Après avoir, pendant vingt-huit +années, consolidé la puissance qu'il avait reçue de ses ancêtres, +il était arrivé au moment où il devenait nécessaire d'en assurer le +maintien pour le temps où il ne serait plus.</p> + +<p>Baudouin le Pieux avait quatre fils: Robert qui était l'aîné, Baudouin, +Henri qui fut clerc, et Eudes qui devint plus tard archevêque +de Trèves. Tandis que Robert, aussi intrépide que violent, se +souvenait qu'il était issu de la race de Baldwin Bras de Fer et +d'Arnulf le Grand, Baudouin, second fils du comte de Flandre, +retraçait les pacifiques vertus de son père et de son aïeul. «Dès +les premières années de sa jeunesse, dit le moine Tomellus qui +fut son conseiller et son ami, il fut élevé à la cour de l'empereur +Henri. Supérieur en dignité à tous les adolescents qui l'entouraient, +l'amitié qu'il avait pour eux les rapprochait de lui. Les +pauvres, les orphelins et les veuves l'aimaient comme un père. Il +était pour les moines un modèle de piété et pour les affligés un +bouclier protecteur, de telle sorte qu'on louait également en lui la +puissance du prince et l'humilité du chrétien.»</p> + +<p>Si le moine Tomellus admirait la douceur de Baudouin, d'autres +hommes, et parmi ceux-là il faut nommer tous les Flamings, lui +préféraient le courage de Robert. Si leurs caractères étaient opposés, +les droits de leur naissance étaient-ils du moins égaux?</p> + +<p>«Selon un ancien usage qui s'était établi dans la famille des +comtes de Flandre, celui de leurs fils qu'ils chérissaient le plus, +dit Lambert d'Aschaffenbourg, recevait le nom de son père et +succédait seul à son autorité sur toute la Flandre. Leurs autres +<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> +fils, soumis à celui-ci et obéissant à ses volontés, se contentaient +d'une vie obscure, ou bien, aimant mieux s'élever par leurs propres +actions que se consoler dans un honteux repos de leur abaissement +présent par le souvenir de la gloire de leurs ancêtres, ils +se rendaient dans quelque pays étranger. Ceci avait lieu afin +qu'en évitant des subdivisions territoriales, leur puissance conservât +toujours tout son éclat.»</p> + +<p>Tandis que Baudouin le Pieux laissait son nom et son autorité au +second de ses fils, il donnait à Robert, qui l'avait offensé, des vaisseaux, +de l'or et de l'argent, afin qu'il pût aller conquérir un +royaume et des trésors. Robert se dirigea vers l'Espagne et pilla les +côtes de la Galice; mais bientôt, entouré d'ennemis, il se vit contraint +à se retirer, et reparut vaincu et fugitif au port de Bruges. Le +vieux comte de Flandre s'indigna de son retour; mais Robert se +hâta de réunir une autre flotte qui devait le porter sur quelque +lointain rivage que lui désignerait la main de Dieu. Cependant, à +peine avait-il confié sa fortune à l'inconstance des flots, qu'une horrible +tempête engloutit ses navires et le rejeta presque seul, pauvre +et nu, sur la terre de la patrie. Robert ne se découragea point: +caché sous le costume le plus simple, il se mêla à une troupe d'obscurs +pèlerins qui allaient à Jérusalem. Quelques aventuriers normands +qui s'étaient fixés en Orient lui avaient promis leur appui, +et voulaient fonder en sa faveur, sur les rives du Bosphore, une +royauté non moins puissante que celle que Robert le Wiscard avait +créée dans le sud de l'Italie; l'empereur de Constantinople l'apprit, +et ordonna que dès que le prince flamand paraîtrait sur les frontières +de ses Etats on le mît aussitôt à mort. Robert, de nouveau +déçu dans ses ambitieuses espérances, fut plus heureux dans une +dernière tentative: il débarqua en Frise, s'y établit par la force des +armes, et y épousa Gertrude de Saxe, veuve du comte Florent I<sup>er</sup>.</p> + +<p>En 1064, Baudouin le Pieux, en attribuant à Robert le pays des +Quatre-Métiers, le comté d'Alost et les îles méridionales de la Zélande +pour sa part héréditaire, lui avait fait jurer solennellement +que jamais il ne chercherait à usurper le comté de Flandre. Baudouin +ne vécut plus que trois années: il mourut le 1<sup>er</sup> septembre +1067, dans la ville de Lille, qu'il avait fait ceindre de murailles.</p> + +<p>Le successeur de Baudouin le Pieux mérita d'être surnommé +Baudouin le Bon. «Jamais il ne s'arma pendant toute la durée de +<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> +son règne. On le voyait parcourir la Flandre, un faucon ou un +épervier sur le poing, et il ordonna que ses baillis portassent dans +ses seigneuries une verge blanche, longue et droite, en signe de +justice et de clémence. Son gouvernement fut tellement pacifique +qu'il n'était permis à personne de se montrer avec des armes. Les +portes des maisons n'étaient plus fermées pendant la nuit, par +crainte des voleurs, et le laboureur abandonnait dans les champs +le soc de sa charrue: c'est pourquoi tout le peuple, d'une voix +unanime, le nommait le bon comte de Flandre!»</p> + +<p>Baudouin le Bon ne régna que trois années. Ses peuples le pleurèrent +longtemps, et leurs regrets furent d'autant plus vifs que +Richilde de Hainaut lui survécut. Lorsque Baudouin le Pieux avait +recherché pour son fils la main de la veuve d'Hériman, il espérait +élever de plus en plus la puissance de sa postérité; mais la comtesse +de Hainaut ne devait apporter dans sa maison que des guerres +désastreuses et de longs déchirements. Richilde régna sous le nom +d'un enfant de quinze ans, que ses contemporains nommèrent +Arnould le Simple. Appelée à continuer l'œuvre de conciliation +qui marque les commencements de l'histoire chez tous les peuples, +elle n'écouta que l'orgueil et les haines qui les divisent et précipitent +leur ruine; le gouvernement de Richilde ne fut qu'une réaction +contre l'unité que les efforts des comtes et les relations bienfaisantes +du commerce tendaient à établir: si quelquefois elle se +montra clémente et généreuse à l'égard des monastères du sud de +l'Escaut, elle ne cessa point d'être impitoyable envers les tumultueuses +colonies du Fleanderland; et Lambert d'Ardres nous apprend +qu'elle n'écoutait que sa haine en réclamant injustement des +Flamings des impôts auxquels ils n'avaient jamais été soumis et +qu'ils ne connaissaient point.</p> + +<p>La comtesse de Flandre avait placé toute sa confiance dans les +barons de Vermandois, entre lesquels il faut citer Albéric de +Coucy; elle s'était également assuré, au prix de quatre mille livres +d'or, l'appui du roi de France, Philippe I<sup>er</sup>, qui, impatient de secouer +la tutelle de la Flandre, favorisait toutes les discordes qui +devaient l'affaiblir. C'est en vain que les Flamands regrettent la +paix qui, selon l'expression d'un historien, avait fait un paradis de +leurs campagnes; c'est en vain qu'ils invoquent dans leur douleur la +belliqueuse renommée de Robert le Frison, frère du bon comte +<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> +Baudouin: Richilde dédaigne leurs plaintes et leurs secrètes espérances; +elle envahit le comté d'Alost que Robert a recueilli avec +la partie méridionale de la Frise dans l'héritage paternel, et fait +décapiter tour à tour un illustre chevalier, nommé Jean de Gavre, +et soixante-trois bourgeois de la cité d'Ypres.</p> + +<p>Richilde, bientôt repoussée par Robert qui était accouru de +Hollande, s'était retirée à Amiens: en même temps qu'elle pressait +les armements du roi de France, elle fit entrer dans sa faction le +comte Eustache de Boulogne et donna sa main à un prince normand, +Guillaume Fitz-Osbern, comte de Breteuil en Normandie +et d'Hereford en Angleterre. Guillaume Fitz-Osbern avait plus que +personne contribué par ses conseils à la conquête de l'Angleterre, +et le premier, à la bataille d'Hastings, il avait lancé son coursier +bardé de fer au milieu des ennemis. Parmi les vainqueurs des +Saxons, il n'en était point qui fût plus cruel et plus redouté. Sa +puissance était supérieure à celle de tous les autres barons normands, +et la deuxième année de la conquête, le roi Guillaume lui +avait confié pendant son voyage à Rouen la vice-royauté sur toutes +les terres subjuguées. Il avait autrefois épousé, en Normandie, +Adélise de Toény; parvenu à une plus haute fortune et appelé à +partager le rang élevé de l'héritière du Hainaut, veuve du comte +de Flandre, il embrassa avec enthousiasme une cause qui flattait +à la fois son ambition et son amour, et on le vit mêler ses cohortes +normandes aux hommes d'armes du roi de France et du comte de +Boulogne.</p> + +<p>Robert occupait le Mont-Cassel, qui devait son nom à un ancien +château romain: les Flamands accouraient de toutes parts auprès +de lui, les uns de Furnes et d'Aldenbourg, les autres d'Ypres ou de +Bruges; par leurs soins, des retranchements et des palissades fortifièrent +la position redoutable qu'il avait choisie.</p> + +<p>L'armée qui obéissait au roi de France était nombreuse. Les +barons, ducs, comtes et châtelains, s'étaient empressés de se ranger +sous ses bannières. Ce n'étaient pas seulement les Français du nord +de la Seine qui s'étaient rendus à l'appel de Philippe I<sup>er</sup>; les Gallo-Romains +de l'Anjou, du Poitou, du Berry avaient pris part avec +joie à cette expédition qui remontait du Midi vers le Nord pour +ruiner la puissance des comtes de Flandre. Toutes ces milices +s'avançaient en désordre, réunies par un but commun, mais animées +<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> +de passions diverses, et après une longue marche retardée par les +glaces de l'hiver, elles s'arrêtèrent, le 21 février 1071 (v. s.), à Bavichove, +au pied du Mont-Cassel.</p> + +<p>Le lendemain, avant les premières clartés du jour, Robert se +précipite, suivi des siens, avec une irrésistible ardeur, du sommet +de la montagne. Il pénètre dans le camp des Français, qui surpris +à demi armés résistent à peine. «Pourquoi prolonger mon récit? +ajoute un chroniqueur: l'armée du roi est immolée, le sang rougit +le sol et les cadavres s'amoncellent dans la plaine.» Le roi de +France se dérobe à la mort par une fuite rapide. Richilde, un instant +prisonnière, profite de la confusion de la mêlée pour le suivre dans +sa retraite; mais Guillaume Fitz-Osbern a succombé. «En vérité, +s'écrie le moine saxon Orderic Vital, la gloire du monde passe +comme l'herbe des champs et s'évanouit comme une fumée. +Qu'est devenu Guillaume Fitz-Osbern, comte d'Hereford, vice-roi, +sénéchal de Normandie, et le plus intrépide des chefs à la +guerre? Il avait été le plus terrible oppresseur des Anglo-Saxons, +et son orgueil avait été la cause de la mort misérable de plusieurs +milliers d'hommes. Hélas! le juge suprême voit tout et +attribue à chacun la juste récompense de ses actions: Guillaume +est tombé, cet audacieux athlète a été puni comme il le méritait. +De même que beaucoup de victimes ont péri par son glaive, voici +que soudain il est lui-même frappé par le fer.» A une lieue de +Cassel, les Français essayèrent de se rallier et furent de nouveau +dispersés. Robert triomphait lorsque entraîné trop loin dans sa +poursuite, il se vit entouré d'hommes d'armes du comte de Boulogne +et réduit à leur remettre son épée. Conduit au château de +Saint-Omer, il y fut confié à la garde du châtelain Waleric; mais +les habitants de Saint-Omer, plus favorables à la race des Flamings +qu'aux Wallons, ne tardèrent point à courir aux armes +pour le délivrer; grâce à leurs efforts, Robert recouvra la liberté.</p> + +<p>Les amis d'Arnould le Simple pleuraient leur jeune comte, atteint +d'un coup mortel au moment où il quittait le champ de bataille. +Robert le Frison fit rendre à son infortuné neveu les honneurs de +la sépulture dans l'abbaye de Saint-Bertin. Pendant longtemps +on avait ignoré les circonstances de sa mort, mais on raconta plus +tard qu'un Flaming nommé Gerbald, troublé par les remords qui +lui reprochaient d'avoir répandu le sang du légitime héritier de la +<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> +Flandre, alla à Rome supplier le pape Grégoire VII de faire trancher +la main qui avait commis le crime; mais le pape lui répondit: +«Votre main n'est pas à moi, elle appartient à Dieu;» et par +ses conseils, Gerbald se retira à l'abbaye de Cluny.</p> + +<p>Le roi de France, après avoir reçu l'hommage de Baudouin, +frère d'Arnould, avait rassemblé une nouvelle armée à Vitry. Le +châtelain Waleric lui livra les portes de la cité de Saint-Omer: +sa vengeance y fut terrible et il se préparait à d'autres combats, +lorsque le comte Eustache de Boulogne et son frère, Geoffroi, évêque +de Paris, se laissèrent séduire par la proposition que le comte de +Flandre leur adressait de réunir à leur domaine d'Eperlecques la +forêt voisine de Bethloo. Cette double défection remplit l'esprit de +Philippe I<sup>er</sup> de terreur, et il se hâta de s'éloigner de Saint-Omer, +de peur de tomber au pouvoir de Robert le Frison.</p> + +<p>Tandis que Godefroi de Lorraine recevait de l'empereur Henri IV +l'ordre d'envahir la Frise, Richilde, soutenue par l'évêque de Liége, +se disposait à recommencer la guerre; mais Robert, prévenant ses +projets, traversa l'Escaut pour la combattre, et le champ des +Mortes-Hayes, près de Broqueroie, fut le théâtre d'un triomphe non +moins sanglant que celui de Bavichove. Enfin, en 1076, la victoire de +Denain renversa les dernières espérances de la comtesse de Hainaut.</p> + +<p>Godefroi de Lorraine conservait seul sa puissance et ses conquêtes +en Frise. Des meurtriers envoyés par le comte Robert le rencontrèrent +à Anvers et profitèrent d'un moment favorable pour le +mettre à mort.</p> + +<p>L'empereur Henri IV ne lutta pas plus longtemps contre l'ascendant +de Robert: il reçut ses députés à Mayence et y conclut la paix. +Richilde se soumit au droit que le nouveau comte de Flandre tenait +de son épée, et accepta comme douaire la châtellenie d'Audenarde: +dès ce jour, sa vie ne fut plus qu'une sévère expiation des fautes qui +avaient engendré ces longues et désastreuses guerres; ce fut en se +consacrant aux jeûnes et aux prières et en soignant les pauvres et +les lépreux que l'orgueilleuse Richilde mérita de partager, au monastère +d'Hasnon, la tombe de son époux, Baudouin le Bon.</p> + +<p>Le roi de France ne tarda point à adhérer à la paix conclue à +Mayence: ce fut par le conseil de Robert, racontent les chroniques +contemporaines, qu'il épousa Berthe de Frise, fille de la comtesse +de Flandre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> +Baudouin le Pieux avait soutenu les Normands. Robert leur était +profondément hostile. Guillaume le Conquérant, impatient de venger +la mort du comte d'Hereford, ne haïssait pas moins Robert. L'heureux +triomphateur d'Hastings contestait la légitimité des droits du +vainqueur de Bavichove, et lui refusait le payement annuel des trois +cents marcs d'argent promis aux successeurs de Baudouin le Pieux. +En 1073, le roi anglo-saxon Edgar Etheling se rendit en Flandre +et y conclut un traité avec le comte Robert. Le roi de France +Philippe I<sup>er</sup> l'approuva, et Robert crut devoir associer également +à ses projets Knuut, fils du roi Zwan de Danemark. Deux cents +navires danois se rendirent dans les ports de Flandre, prêts à +appuyer la tentative de Waltheof, fils de Siward; mais l'habileté +des Normands étouffa promptement ces complots. Waltheof périt: +ses amis, qui avaient admiré en lui le courage d'un martyr, honorèrent +longtemps sa sépulture, placée dans la monastère de Croyland +près de celle de la Flamande Torfriede, cette illustre veuve de +l'intrépide Hereward.</p> + +<p>Cependant le comte de Flandre ne renonçait point à ses desseins +hostiles contre les Normands. En 1080, il accorda un refuge à l'aîné +des fils du roi Guillaume, Robert Courte-Heuse, qui fuyait la colère +de son père. Neuf années s'étaient écoulées depuis le supplice de +Waltheof, lorsque le bruit se répandit dans toutes les provinces +occupées par les Normands que le roi Knuut, fils de Zwan, allait +conquérir l'Angleterre avec le secours du comte Robert de Flandre +dont il venait d'épouser la fille. Une flotte danoise de mille navires +était réunie: les intrigues de Guillaume y excitèrent une sédition +où le roi Knuut trouva la mort, et bientôt après une tempête dispersa +la flotte flamande qui comptait six cents vaisseaux.</p> + +<p>C'est surtout en opposant ses passions à l'influence civilisatrice +du christianisme que Robert rappelle les mœurs de ses premiers +aïeux, pirates et conquérants comme lui. L'évêque de Térouane +avait lancé une sentence d'excommunication contre le comte de +Flandre; mais Robert envoya à Térouane des hommes d'armes qui +blessèrent l'évêque, et l'eussent mis à mort s'il n'eût réussi à +trouver un asile dans le monastère de Saint-Bertin. Robert se +montrait implacable dans ses vengeances, et de la même main qui +semait la terreur par les supplices et les tortures, il installa sur le +siége épiscopal de Térouane un de ses amis, nommé Lambert de +<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> +Bailleul. Robert le protégeait de toute son autorité, et sa colère fut +extrême quand il apprit que le concile de Meaux avait prononcé +l'excommunication solennelle du prélat simoniaque, et que déjà +tous les prêtres du diocèse des Morins, abandonnant Lambert, +avaient fermé l'église épiscopale: sans hésiter plus longtemps, il +accourut lui-même à Térouane et fit briser les portes de l'église, +après avoir mutilé et jeté à terre l'image du Sauveur à laquelle +était suspendue la sentence d'anathème.</p> + +<p>Grégoire VII occupait à cette époque le siége pontifical: sa voix, qui +n'avait jamais manqué à la défense de la cause de l'Eglise, ne pouvait +rester silencieuse en présence de semblables attentats: il adressa +au comte de Flandre de nouvelles lettres plus vives et plus véhémentes, +mais personna n'osa se charger de les remettre à Robert le +Frison. Enfin on se souvint à Rome que sur les bords de l'Aisne +vivait un prêtre intrépide dont le zèle et le courage n'avaient jamais +fléchi. C'était l'évêque de Soissons Arnould, fils de Fulbert et de +Mainsende, né à Tydeghem, près d'Audenarde, dans le domaine du +comte de Flandre. Arnould, obéissant aux ordres qu'il avait reçus, +se rendit à Lille auprès de Robert, et l'inspiration divine qui rayonnait +sur le front du saint missionnaire confondit si manifestement +l'orgueil du prince, qu'il s'humilia pour la première fois en déclarant +qu'il cédait aux volontés du ciel. «Telle fut, écrit Hariulf +abbé de Saint-Riquier, la source du salut de tout un peuple.»</p> + +<p>«A cette époque, continue l'abbé de Saint-Riquier, les homicides +et l'effusion continuelle du sang humain troublaient le +repos public dans la plupart, je dirai mieux, dans tous les bourgs +du Fleanderland; les nobles engagèrent donc Arnould à parcourir +les contrées où dominaient le plus ces mœurs barbares, et +à faire connaître les bienfaits de la paix et de la concorde à +l'esprit indocile et cruel des Flamings.» Arnould visita tour à +tour Bruges, Thorout, Ghistelles et Furnes. Partout sa pieuse éloquence +accomplit les mêmes miracles, et on le vit enfin s'arrêter à +Aldenbourg où une abbaye s'éleva pour retracer son apostolat et +perpétuer ses efforts.</p> + +<p>Arnould était retourné dans la cité épiscopale de Soissons, mais +il y crut entendre une voix secrète qui le rappelait au milieu des +races barbares du Fleanderland. «C'est moins votre prière que la +volonté de Dieu, disait-il aux moines d'Aldenbourg, qui me ramène +<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> +près de vous.» Le 15 août 1087, Arnould rendit le dernier +soupir dans l'abbaye qu'il avait fondée.</p> + +<p>La mission de saint Arnould est l'un des événements les plus importants +de l'histoire de la Flandre. Les travaux apostoliques de +l'évêque de Soissons furent la base d'une réconciliation profonde et +sincère. Adoucissant tour à tour l'esprit orgueilleux du comte de +Flandre, les passions des nobles et les mœurs cruelles des Flamings, +ils préparèrent la fusion de tous les éléments de la nationalité +flamande. Si les flambeaux de la divine parole avaient fréquemment +brillé dans les ténèbres du Fleanderland, le moment était +arrivé où la lumière qu'ils y avaient répandue ne devait plus s'éteindre. +Il fallait qu'une grande consécration des idées religieuses agît +puissamment sur les populations les plus féroces et les plus barbares +de nos rivages. Une expédition, plus mémorable que celle qui +porta Alarik des limites de la Scythie sous les murs du Capitole, +devait les conduire non plus vers les vils trésors de Rome, mais à +Jérusalem, au pied d'une tombe creusée dans le rocher, terribles +encore par le fer qu'elles agitent dans leurs mains, mais déjà humbles +sous la croix qui est marquée sur leurs épaules. Si la croisade +est l'œuvre commune des races frankes, la Flandre les y précédera +toutes, parce que les Flamings, plus complètement séparés des +Gallo-Romains, ont le plus énergiquement conservé les héroïques +traditions de leur origine. Tel est le caractère de la position +que la Flandre occupe au onzième siècle; telle sera la source de ses +triomphes et de sa gloire.</p> + +<p>Robert le Frison résume en lui-même les caractères de cette +grande révolution. Ce n'est plus le cruel vainqueur de Bavichove, +l'auteur perfide du meurtre du duc de Lorraine, le complice de +l'impiété de Lambert de Bailleul: c'est l'ami de saint Arnould, le +prince chrétien protecteur des lettres. La hache qui naguère +frappa, à Térouane, l'effigie du Christ, est devenue dans ses mains +le glaive du défenseur de la justice et de la foi.</p> + +<p>Ce fut l'an 1085 que le comte Robert le Frison, après avoir confié +le gouvernement de la Flandre à son fils Robert, se dirigea vers la +Syrie avec Baudouin de Gand, Walner de Courtray, Burchard de +Commines, Gratien d'Eecloo, Heremar de Somerghem et d'autres +chefs intrépides. Robert le Frison pria à l'église du Saint-Sépulcre; +mais il vit d'abord, disent quelques historiens, les portes se fermer +<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> +devant lui, et il ne parvint à y pénétrer, ajoutent-ils, que lorsqu'il +eut juré de restituer la Flandre à son légitime seigneur; anecdote +douteuse, qui ne révèle que les sympathies de l'annaliste pour Baudouin +de Hainaut: Robert le Frison, loin de renoncer à la Flandre, +allait par son pèlerinage lui avoir toute l'Asie.</p> + +<p>A son retour de Jérusalem, Robert le Frison s'était arrêté à +Constantinople: l'empereur grec, Alexis Comnène, après l'avoir +comblé d'honneurs et de présents, lui exposa les périls de ses États, +menacés par les Sarrasins et les Bulgares, et le comte de Flandre +lui promit un secours de cinq cents chevaliers.</p> + +<p>Ces cinq cents chevaliers de Flandre furent la première milice +chrétienne qui combattit les infidèles. Ils défendirent Nicomédie, +et firent échouer les efforts du sultan de Nicée.</p> + +<p>Le voyage du comte de Flandre avait duré quatre années. Lorsqu'en +1090 il traversa la France, avec sa sœur Adèle qui allait +épouser le comte Roger de Pouille, il fut accueilli avec de vifs +transports d'enthousiasme par tous les hommes de race franke. +Les abbés le recevaient bannières déployées; des tapis précieux +ornaient les salles des monastères où il se reposait: toutes les routes +où il devait passer étaient jonchées de fleurs.</p> + +<p>Des ambassadeurs grecs ne tardèrent point à apporter d'Orient +des lettres où Alexis Comnène s'adressait au comte de Flandre +comme au véritable chef des races frankes, pour le supplier de lui +envoyer de nouveaux secours. Dans ces lettres, où l'empereur prodiguait +à Robert le Frison les titres de comte très-illustre et très-glorieux +et de puissant défenseur de la foi, il racontait longuement +les affreuses dévastations des Sarrasins et leurs rapides succès. +Déjà maîtres de la Cappadoce, de la Phrygie où fut Troie, du Pont, +de la Lycie, ils menaçaient Constantinople. «Ecoutez notre prière +au nom de Dieu, ajoutait Alexis Comnène, réunissez dans votre +terre le nombre le plus considérable de vos fidèles que vous le +pourrez, et conduisez-les au secours des chrétiens grecs; et de +même que, l'année précédente, ils ont réussi à affranchir du joug +des païens une partie de la Galatie et des régions voisines, qu'ils +cherchent à délivrer tout notre empire... Il vaut mieux que nous +soyons soumis à vos Latins, que livrés aux persécutions des +païens: il vaut mieux que ce soit vous plutôt qu'eux qui possédiez +Constantinople... Accourez donc avec votre peuple.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> +Robert le Frison mourut au château de Winendale, le 12 octobre +1092. Il laissait à son fils Robert II le soin de poursuivre la +tâche qu'il avait commencée.</p> + +<p>Cette même année 1092, un homme de race franke, né à Achères +près d'Amiens, et nommé Pierre l'Ermite, visita la terre sainte. Le +déchirant tableau qu'il traça, à son retour, des persécutions des +chrétiens à Jérusalem, engagea le pape Urbain II à convoquer un +concile à Clermont, illustre cité de l'Auvergne, située à la limite +méridionale des races frankes, au nord des pays qui portaient encore +le nom gallo-romain de Provincia ou Provence. Dans ce concile, +Urbain II excommunia solennellement le roi Philippe I<sup>er</sup>, qui, se +dérobant à l'influence de la Flandre, avait répudié Berthe de Frise +pour épouser une comtesse d'Anjou; puis, en présence de la honteuse +faiblesse des Capétiens, il prêcha la croisade en invoquant +les nobles souvenirs des empereurs franks de la dynastie karlingienne. +Ceux qui accoururent pour l'entendre étaient en nombre +immense et l'enthousiasme de la croisade se propagea rapidement +jusque dans les pays les plus éloignés. Vers la fin de l'hiver qui +suivit l'assemblée de Clermont, une multitude d'hommes de tout +âge et de tout rang se mit en marche. Les uns, barbares des contrées +du Nord, montraient qu'ils étaient chrétiens en plaçant un de +leurs doigts sur l'autre, en forme de croix; les autres, dépourvus +d'armes et de vivres, connaissaient à peine la route qui s'ouvrait +devant eux; tous étaient pleins de confiance dans le succès de +leurs efforts. Beaucoup de Flamands faisaient partie de cette milice +indisciplinée, qui traversa l'Allemagne, guidée par Pierre +l'Ermite.</p> + +<p>Les princes les plus illustres s'étaient hâtés de prendre la croix. +Parmi ceux-ci, il faut citer le duc normand Robert Court-Heuse, +les comtes de Hainaut, de Vermandois, de Blois, et, au premier +rang, Robert, qui gouvernait la Flandre, «cette contrée riche en +coursiers, fertile par ses moissons, célèbre par la beauté de ses +jeunes filles et l'aventureuse intrépidité de ses chevaliers.»</p> + +<p>Tandis que l'héritier de Hugues Capet cherchait un honteux +repos près de Bertrade d'Anjou, Godefroi de Bouillon, fils du comte +Eustache de Boulogne, s'armait pour la guerre sainte. Sa mère +avait rêvé, avant sa naissance, qu'elle portait dans son sein un astre +lumineux; on racontait aussi qu'un de ses serviteurs l'avait vu, +<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> +également dans un songe, s'élever sur une échelle d'or qui reposait +sur la terre et s'arrêtait dans les cieux: mystérieux symbole de la +voie du Seigneur. Godefroi de Bouillon était arrière-petit-fils de +Gerberge de Hainaut, fille de Karl de Lotharingie, dernier roi de +la dynastie karlingienne.</p> + +<p>Godefroi de Bouillon, Baudouin de Hainaut, Hugues et Engelram +de Saint-Pol, Henri et Godefroi d'Assche, et Werner de Grez, +suivirent, au mois d'août 1096, la route que Pierre l'Ermite leur +avait tracée depuis le Rhin jusqu'aux rives du Bosphore; mais déjà +on accusait la perfidie d'Alexis Comnène, et les croisés se virent +réduits à recourir à la force des armes pour obliger les Grecs à les +accueillir comme des alliés et des libérateurs. Dans une pompeuse +mais confuse cérémonie, Godefroi rendit hommage à l'empereur, +et Alexis plaça l'empire sous la protection du duc de Bouillon.</p> + +<p>Bohémond, fils de Robert Wiscard, suivit de près Godefroi de +Bouillon à Constantinople.</p> + +<p>Robert, comte de Flandre, y arriva le troisième. Une innombrable +armée obéissait à sa voix. Les hommes les plus puissants +s'étaient empressés de se ranger sous ses bannières. Là brillaient +Philippe, vicomte d'Ypres, frère de Robert; Charles de Danemark, +son neveu; les sires de Commines, de Wavrin, de Nevel, de Sotteghem, +d'Haveskerke, de Knesselaere, de Gavre, d'Herzeele, d'Eyne, +de Boulers, de Crombeke, de Maldeghem. Les chefs féodaux des +bords de la Lys et de l'Escaut étaient accourus, avides de conquêtes +et de guerres: tels étaient Jean, avoué d'Arras; Robert, +avoué de Béthune; Gérard de Lille, Guillaume de Saint-Omer, +Gauthier de Douay, Gérard d'Avesnes, qui, depuis, captif chez les +Sarrasins et exposé par les infidèles sur les remparts d'Arsur aux +traits de ses compagnons, émut si vivement l'esprit de ses bourreaux +par son courage qu'ils brisèrent ses chaînes. Les Flamings +eux-mêmes s'étaient montrés pleins de zèle pour prendre la croix. +Parmi ceux-ci il faut citer Siger de Ghistelles, Walner d'Aldenbourg, +Engelram de Lillers et Erembald, qui, comme châtelain de +Bruges, étendait son autorité sur les populations libres du Fleanderland.</p> + +<p>Robert de Normandie et Etienne de Chartres joignirent leurs +armées à celles du comte de Flandre et se dirigèrent avec lui vers +l'Italie. Ils rencontrèrent à Lucques le pape Urbain II, que l'anti-pape +<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> +Guibert s'était efforcé de renverser de son siége au moment +où toute l'Europe s'agitait à sa voix. De Lucques, ils marchèrent +vers Rome, et le spectacle de cette célèbre cité, ornée d'un si grand +nombre de monuments magnifiques et dépositaire des vénérables +reliques des martyrs, remplit les croisés d'admiration. Ils saluèrent +avec respect les quatorze portes de l'enceinte de la ville éternelle, +et visitèrent tour à tour le tombeau de Festus à la voie +Flaminienne, l'église de Saint-Laurent sur la route de Tibur, les +autels de Saint-Boniface et de Saint-Etienne sur l'Aventin et le +mont Cœlius, ainsi que les nombreuses chapelles qui s'élevaient +sur la voie Appienne.</p> + +<p>Bientôt ils s'éloignèrent de la cité pontificale en déplorant les +tristes dissensions qui l'agitaient, et traversèrent la Campanie et +la Pouille, où la duchesse Adèle, veuve du roi de Danemark Knuut +et épouse de Roger, fils de Robert Wiscard, voulut engager son +frère le comte de Flandre à passer l'hiver; mais il était impatient +d'arriver en Asie. Laissant Etienne de Chartres et Robert de Normandie +en Calabre, il s'embarqua à Bari, aborda à Dyrrachium et +poursuivit sa marche vers Constantinople. Les ambassadeurs +d'Alexis obtinrent que les guerriers de Flandre s'arrêteraient aux +portes de la cité impériale, et en même temps ils s'adressèrent au +comte Robert, comme au plus puissant des chefs croisés, pour qu'il +cherchât à calmer les fureurs de Tancrède, neveu de Bohémond, +qui accusait hautement la perfidie des Grecs. Robert ne leur refusa +point sa médiation; mais lorsque Alexis voulut lui persuader de +lui rendre hommage, il se contenta de répondre qu'il était né et +avait toujours vécu libre.</p> + +<p>Au mois de mai 1097, l'armée des croisés descendit dans les +plaines de la Bithynie et s'empara de Nicée. Là périrent Baudouin +de Gand et Gallon de Lille: une flèche les renversa tandis qu'ils +montaient à l'assaut, et, devenus l'objet de la vénération publique, +ils reçurent une sépulture digne de leur courage et de leurs +vertus.</p> + +<p>Lorsque l'armée chrétienne quitta Nicée, elle comptait six cent +mille hommes, divisés en deux corps dont le plus considérable +obéissait à Godefroi de Bouillon et à Robert de Flandre. Ils se rallièrent +à la bataille de Dorylée. La troupe de Bohémond, surprise +par trois cent mille musulmans, allait périr, lorsque le duc de +<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> +Bouillon et le comte de Flandre parurent et dispersèrent les infidèles. +«Robert de Flandre, également redoutable par sa hache et +son épée, dit Raoul de Caen dans son poëme, se précipite avec +ardeur au milieu des combats. Le premier entre tous, il veut que +le sang arrose la plaine. Il vole partout où il voit les bataillons +épais des infidèles lancer leurs flèches et résister. Les Turcs se +pressent autour du comte, et l'intrépide Robert s'élance dans +leurs rangs. Les guerriers de Flandre, presque égaux en nombre +et enflammés d'un courage égal à celui de Robert, le suivent +rapidement, poussant de grands cris et multipliant le carnage. +Les infidèles fuient devant eux... O ciel! quelle terreur répandait +la vaillance des guerriers de Flandre!»</p> + +<p>Les croisés se séparèrent de nouveau après leur victoire: des +dissensions avaient éclaté entre ceux de Flandre et de Normandie. +Baudouin de Boulogne disputait à Tancrède la possession de Tarse, +ville importante de la Cilicie, située sur le Cydnus, à trois lieues de +la mer. A peine les compagnons de Baudouin s'y étaient-ils établis +qu'ils aperçurent une flotte nombreuse qui s'avançait à pleines +voiles dans le port; ils sommaient les hommes d'armes qu'elle +portait de s'expliquer sur leurs intentions, quand ceux-ci répondirent +en langue flamande qu'ils étaient des pèlerins allant à Jérusalem. +Leur chef était un Flaming de Boulogne, nommé Winnemar; +pendant huit années il avait vécu en pirate, jusqu'à ce que, renonçant +à sa vie aventureuse et agitée, il se fût dirigé vers l'Orient +avec ses riches navires équipés dans les ports de la Flandre et de la +Frise. Baudouin de Boulogne accueillit avec joie ces pèlerins et les +engagea à l'accompagner; mais il se sépara bientôt lui-même de +l'armée des croisés, pour aller fonder à Edesse une principauté qui +se maintint pendant plusieurs siècles.</p> + +<p>Les croisés, traversant les défilés du Taurus, envahissaient la +Syrie. Le comte de Flandre avait planté le premier l'étendard de la +croix sur les remparts d'Artésie. Bientôt ils campèrent sous les +murs d'Antioche: mais, au milieu de ces conquêtes mêmes, d'affreux +désordres régnaient dans leurs armées: les chefs se haïssaient +les uns les autres; leurs hommes d'armes, témoins de leurs discordes, +ne les respectaient plus: peu de jours suffirent pour dissiper +les approvisionnements qui devaient assurer leur subsistance +pendant tout l'hiver. Le comte de Flandre, témoin de ces calamités, +<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> +appela ses chevaliers: «Mes intrépides compagnons, leur dit-il, le +Christ nous aidera; mais c'est avec le fer que nous devons nous +ouvrir un chemin, c'est à notre bras qu'il faut demander ce dont +nous avons besoin, c'est notre courage qui doit nous délivrer de +la famine. Nous avons résolu, au mépris de tout danger et +comme dernière espérance, d'aller chercher des vivres dans les +contrées occupées par nos ennemis, ou de mourir noblement dans +cette glorieuse entreprise. Je suis votre chef et votre prince; +nous avons quitté ensemble notre patrie commune; vous m'avez +obéi jusqu'à ce jour: je suis prêt à braver tous les périls pour +vous.» Tous les guerriers flamands répondirent à ce discours par +de longues acclamations. Robert choisit douze mille hommes +parmi eux: Bohémond l'accompagna avec un nombre égal de combattants.</p> + +<p>Ecoutons le récit que nous a laissé un témoin oculaire, Raymond +d'Agiles: «Bohémond assiégeait je ne sais quelle ville, lorsque +soudain il vit plusieurs croisés fuir en poussant des cris. Les +hommes de guerre qu'il envoya de ce côté aperçurent de près l'armée +des Turcs et des Arabes. Parmi ceux qui étaient allés reconnaître +les causes de ce désordre se trouvait le comte de Flandre. +Jugeant honteux de se retirer pour annoncer l'approche des ennemis +lorsqu'il pouvait les repousser, il s'élança impétueusement +dans les rangs des Turcs, qui, peu habitués à combattre avec le +glaive, se dispersaient devant lui, et il ne remit point l'épée dans +le fourreau avant d'avoir frappé cent de ses ennemis... Le comte +de Flandre revenait vainqueur vers le champ de Bohémond, lorsqu'il +se vit suivi par douze mille Turcs, tandis qu'une innombrable +armée de fantassins paraissait à sa gauche sur les collines. +Après avoir délibéré pendant quelques moments avec les guerriers +qui l'environnaient, Robert attaqua intrépidement les ennemis. +Plus loin, Bohémond s'avançait avec le reste de l'armée et +arrêtait les Turcs les plus éloignés, car la coutume des Turcs est +de toujours chercher à entourer leurs adversaires; mais dès qu'ils +virent qu'au lieu de combattre de loin avec leurs flèches, ils +devaient lutter de près avec le fer, ils prirent la fuite. Le comte de +Flandre les poursuivit pendant deux lieues: tels que des gerbes +de blé touchées par la faux du moissonneur s'amoncelaient dans +ces plaines les cadavres des vaincus. Si je ne craignais de paraître +<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> +trop téméraire, je placerais ce combat au-dessus des combats des +Macchabées; si Macchabée, avec trois mille hommes, vainquit +quarante-huit mille ennemis, le comte de Flandre, avec quatre +cents guerriers, défit plus de soixante mille Turcs.»</p> + +<p>Le 3 juin 1098, Antioche fut livrée aux croisés. Foulcher de +Chartres y entra le premier, le comte de Flandre le second. Les +Franks les suivirent en répétant leur cri de guerre: «Dieu le veut! +Dieu le veut!»</p> + +<p>Cependant la conquête d'Antioche ne devait point mettre un +terme aux épreuves des chrétiens. Le sultan de Perse Kerbogha +parut sur les bords de l'Oronte avec une formidable armée. Les +croisés, enfermés dans la stérile enceinte de ces murailles qu'ils +avaient naguère remplies de carnage et d'incendies, ne recevaient +plus de vivres. Bientôt la famine exerça d'affreux ravages. De longs +gémissements retentissaient dans la cité conquise. Les chevaliers +mangèrent leurs chevaux, leurs chameaux et leurs mulets: les +croisés les plus pauvres dévoraient le cuir de leurs chaussures, et +faisaient bouillir les herbes sauvages et les orties. Les princes eux-mêmes +souffraient les mêmes privations. Godefroi de Bouillon +avait payé quinze marcs d'argent la chair d'un chameau: il rencontra +Henri d'Assche expirant de faim, et partagea tout ce qu'il +avait avec lui. On vit le comte de Flandre, «ce prince si puissant +et si riche d'une des contrées les plus fertiles de l'univers,» implorer +la générosité de ses compagnons. En vain Godefroi et Robert +essayaient-ils de ranimer le zèle des croisés en invoquant le nom +du Seigneur: leur désespoir égalait leur misère. Au milieu de cette +désolation universelle, le bruit se répand tout à coup parmi les +croisés que le Seigneur vient de leur envoyer un signe certain de +délivrance. Un prêtre de Marseille, nommé Pierre Barthélemy, leur +raconte que pendant la nuit l'apôtre saint André lui est apparu, et +lui a révélé que la lance du centurion Longin est cachée à Antioche, +dans l'église de Saint-Pierre, et qu'elle sera pour les croisés le gage +de la protection céleste. On se hâte d'aller creuser la terre à l'endroit +indiqué, et, après plusieurs heures d'un travail assidu, on y +découvre un fer de lance. Le comte de Flandre, qui avait eu la même +vision que le prêtre de Marseille, jura aussitôt qu'à son retour en +Flandre il fonderait un monastère en l'honneur de saint André. Un +inexprimable enthousiasme se réveilla de toutes parts. Pierre +<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> +l'Ermite courut défier Kerbogha, et cent mille croisés quittèrent +Antioche pour combattre les Turcs: la plupart marchaient à pied, +quelques-uns étaient montés sur des bêtes de somme. On porta dans +tout le camp chrétien un large bassin, afin de réunir l'or nécessaire +pour que le comte de Flandre pût acheter un cheval de bataille +pour remplacer celui qu'il avait perdu dans la famine. Malgré leur +dénûment, tous les guerriers chrétiens se pressaient avec joie autour +de la lance miraculeuse qui avait été confiée au chroniqueur Raymond +d'Agiles: elle les conduisit à la victoire.</p> + +<p>Plusieurs mois s'écoulèrent avant que les croisés se fussent +éloignés d'Antioche. Godefroi et Robert délivrèrent Winnemar, +retenu prisonnier par les Grecs à Laodicée, et le chargèrent de +suivre le rivage avec sa flotte. Dans une autre expédition, les comtes +de Flandre, de Normandie et de Toulouse s'emparèrent de la ville +de Marra, située près d'Alep. Là mourut, à la fleur de l'âge, l'intrépide +Engelram de Saint-Pol. Quelques jours après, au siége du +château d'Archas, Ansel de Ribemont crut, pendant la nuit, le voir +entrer dans sa tente: «Qu'est ceci? s'écria-t-il, vous étiez mort et +voici que maintenant vous vivez!» Engelram de Saint-Pol lui +répondit: «Ceux qui finissent leur vie au service du Seigneur ne +meurent point.» Comme Ansel de Ribemont admirait la beauté +éclatante de son visage, Engelram ajouta: «Ne t'étonne point si les +splendeurs du séjour que j'habite se reproduisent sur mes traits.» +En achevant ces mots, il lui montrait dans le ciel un palais d'ivoire +et de diamant. «Une autre demeure plus belle t'est préparée, continua +Engelram. Je t'y attends demain.» Et il disparut. Le lendemain, +Ansel de Ribemont mérita dans un combat la palme du +martyre.</p> + +<p>Vers les premiers jours du printemps, les croisés saluèrent les +cimes du Liban et visitèrent tour à tour Beyruth, Sarepte et les +ruines de Tyr. Le comte de Flandre planta le premier sa bannière +dans la ville de Ramla, à dix lieues de Jérusalem. Enfin le 10 juin, +du haut des collines d'Emmaüs, ils découvrirent la cité sainte. +«Jérusalem! Jérusalem!» répéta toute l'armée agenouillée. Là +était le but de ses efforts, le prix de ses fatigues. Le sol que les +croisés allaient désormais fouler était la terre des mystères et des +miracles de la foi. Chaque montagne portait un nom sacré, chaque +vallée rappelait de divins souvenirs. Godefroi et Robert de Flandre +<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> +établirent leurs tentes près des sépulcres des rois; Tancrède campa +dans le vallon de Rephaïm et Raymond de Toulouse occupa la montagne +de Sion.</p> + +<p>Une dernière épreuve était réservée aux croisés. Les chaleurs +extrêmes de l'été les accablèrent dans une contrée dépouillée de +forêts et ouverte à tous les feux du soleil. La poussière brûlante des +déserts avait succédé à la fraîche rosée. Les eaux du torrent de +Cédron s'étaient taries: les Turcs avaient empoisonné toutes les +citernes; la poétique fontaine de Siloé ne pouvait suffire à calmer +la soif qui tourmentait les chrétiens, et cependant, malgré toutes +leurs souffrances, ils étaient pleins d'espérance et de zèle. Le comte +de Flandre dirigeait la construction des machines de guerre, et +dans les premiers jours de juillet tout fut prêt pour l'assaut.</p> + +<p>Les guerriers franks, rangés sous les bannières de la croix, +s'avancèrent lentement, en ordre de bataille, dans la vallée de Josaphat. +Dans ce moment solennel, les croisés placés au septentrion +sous les ordres de Robert de Normandie s'écrièrent d'une voix +retentissante: «Lève tes yeux, Jérusalem, et admire la puissance +de ton roi. Voici ton Sauveur qui vient te délivrer de tes fers.» +Et du haut de la montagne de Sion, les guerriers du comte de Saint-Gilles +leur répondirent: «Lève tes yeux, Jérusalem, réveille-toi +et brise les chaînes qui te retiennent.»</p> + +<p>Tandis qu'on combattait sur les murailles, une procession pieuse +fit le tour de la cité sainte pour invoquer la protection divine. La +voix du prêtre se mêlait aux cris des chevaliers, et les hymnes de +la religion aux chants de guerre. Déjà les croisés sont épuisés de +fatigue, et ils dirigent leurs regards vers le ciel comme pour implorer +son secours, lorsqu'ils croient apercevoir, au sommet de la +montagne des Oliviers, un guerrier revêtu d'armes resplendissantes +qui agite son bouclier et les exhorte au combat. Devant eux, sur les +tours de Jérusalem, une main invisible semble arborer l'étendard +de la croix. A ce signe d'heureux présage, ils saisissent leurs armes +avec une irrésistible ardeur. Les Sarrasins se voient réduits à leur +abandonner la victoire, et bientôt on apprend que vis-à-vis de la +grotte de Jérémie, dans le quartier du comte Robert, deux chevaliers +de Flandre, Léthold et Engelbert de Tournay, ont touché les +premiers les remparts de la cité sainte. Aussitôt Godefroi de Bouillon, +Robert de Flandre, Tancrède les suivent. Les Sarrasins fuient +<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> +précipitamment vers la mosquée d'Omar, où leur sang rougit le +portique de Salomon; puis, tout à coup, le carnage s'arrête: Godefroi +de Bouillon et Pierre l'Ermite se rendent, désarmés et pieds +nus, dans l'église du Saint-Sépulcre, où ils déposent la croix sur ce +divin tombeau qu'avait ouvert, onze siècles auparavant, la croix du +Calvaire.</p> + +<p>Jérusalem avait été conquise par les chrétiens le vendredi 15 juillet +1099, vers trois heures du soir: à pareil jour et à pareille heure, +le Christ avait consommé sa mission. Ce même jour était celui de +la fête de la Dispersion des apôtres: le christianisme reparaissait, +précédé de l'armée triomphante des princes de l'Occident, dans +ces lieux que les premiers prédicateurs de la foi avaient quitté, +pauvres et un bâton à la main, pour aller convertir les barbares et +les païens.</p> + +<p>Il ne s'agissait plus que d'assurer la conservation de cette conquête, +qui avait coûté tant de sang et de fatigues. Lorsque le moment +fut arrivé de choisir parmi les princes chrétiens celui d'entre +eux qui serait chargé de la défense du saint sépulcre, le comte de +Flandre les réunit autour de lui et leur exposa, dans un discours +plein de sagesse, quels étaient les devoirs et quelles devaient être +les vertus du monarque qui régnerait à Jérusalem. Ses avis étaient +d'autant plus généreux qu'il avait déclaré que le gouvernement de +ses Etats le rappelait en Europe, et qu'il n'accepterait point un +trône qu'il avait mérité par sa valeur.</p> + +<p>Deux partis se formèrent; mais ce fut en vain que les Provençaux +appuyèrent la candidature du comte de Toulouse: Godefroi +de Bouillon lui fut préféré; on admirait également en lui les talents +belliqueux du guerrier et la sévérité des mœurs d'un cénobite, +et, dans son élévation même, il donna à tous les princes croisés +l'exemple de la modération, en refusant de revêtir les insignes de la +royauté dans ces lieux où le Christ n'avait porté qu'une couronne +d'épines. Un siècle s'était écoulé depuis que la dynastie karlingienne +était descendue du trône de l'empire d'Occident lorsqu'elle +monta sur celui de Jérusalem.</p> + +<p>Evermar et Arnulf de Coyecques furent les premiers patriarches +du Saint-Sépulcre: en 1130, un autre prêtre de Flandre, nommé +Guillaume de Messines, fut leur successeur. Hugues de Saint-Omer +reçut la seigneurie de Galilée; Abel de Ram fut prince de Césarée; +<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> +Hugues de Fauquemberg, sire de Tibériade; Foulques de Guines, +sire de Beyruth. Hugues de Rebecq prit possession du château +d'Abraham.</p> + +<p>La célèbre bataille d'Ascalon inaugura le règne du duc de Bouillon. +Le comte de Flandre y combattit pour la dernière fois sous la +bannière des croisés. Il avait glorieusement rempli sa tâche, et +l'histoire a enregistré ce témoignage d'un historien anglais, Henri +de Huntingdon: «De tous les princes qui prirent part à l'expédition +de Jérusalem, il fut le plus intrépide, et le souvenir de ses +exploits ne s'éteindra jamais.»</p> + +<p>Ce fut l'an 1100 que le comte Robert rentra dans ses Etats. Il y +fut reçu avec joie, et les peuples qui avaient écouté avec admiration +le récit des merveilleux succès de la croisade saluèrent dans +leur prince celui qui en avait été le héros. Sa gloire avait porté à +l'apogée sa grandeur et sa puissance, et lorsque le roi d'Angleterre, +Guillaume le Roux, refusa de lui payer les trois cents marcs d'argent +qui étaient le prix de la coopération de Baudouin le Pieux +dans la victoire d'Hastings, il les réclama avec autant de fierté que +s'il se fût adressé à l'un de ses vassaux. Par un traité signé à Douvres +en 1103, Henri, successeur de Guillaume le Roux, promit de +payer annuellement quatre cents marcs d'argent au comte de Flandre, +et celui-ci s'engagea à envoyer mille chevaliers aider le roi +d'Angleterre dans ses guerres contre la France, tandis qu'il n'en +amènerait que dix au camp de Philippe I<sup>er</sup>, s'il y était appelé à +raison de son fief du comté de Flandre.</p> + +<p>Le comte de Flandre ne haïssait pas moins l'empereur d'Allemagne +que le roi de France. Henri IV vivait encore. Comme Philippe, +il avait été excommunié par les pontifes romains; comme +Philippe, il était resté étranger aux pèlerinages de la terre sainte. +Henri IV, repoussé par les hommes d'armes flamands dans une +expédition qu'il avait conduite jusqu'à Cambray, se vit réduit à +conclure, à Liége, un traité par lequel il assurait à Robert la possession +de Douay, et ce traité fut confirmé, après une autre guerre non +moins glorieuse pour la Flandre, par son successeur, l'empereur +Henri V.</p> + +<p>La Flandre était en paix avec l'Allemagne, mais le roi d'Angleterre +lui devenait hostile; d'autres événements la rapprochèrent +du roi de France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> +Tandis que Henri I<sup>er</sup> reléguait les Flamings, que des inondations +avaient conduits en Angleterre, vers les frontières d'Ecosse sur les +rives de la Tweed, ou dans le comté de Ross aux frontières du pays +de Galles, Philippe I<sup>er</sup> disparaissait, faible et méprisé, dans le +silence de la tombe, où l'oubli de ses contemporains le précédait; +mais son successeur Louis VI était né de cette princesse de Frise +dont le comte de Flandre Robert I<sup>er</sup> avait épousé la mère. Son premier +soin avait été de conclure un traité avec le comte Robert II. +Tout révélait chez lui l'influence du sang maternel; tout rappelait +les traditions d'une alliance que la Flandre avait formée. «Il fut, +dit Suger, ce que les rois de France n'étaient plus depuis longtemps, +l'illustre et courageux défenseur du royaume, le protecteur +de l'Eglise, l'ami des pauvres et des malheureux.» Déjà +Louis VI luttait contre les barons féodaux: il avait porté contre +Bouchard de Montmorency l'étendard de l'abbaye de Saint-Denis, +la célèbre oriflamme qui resta la bannière des rois ses successeurs, +et qui, alors protégée par les peuples de la Flandre, devait un jour +présider à leur extermination. C'est ainsi que le jeune monarque +combattra tour à tour les seigneurs de Coucy, du Puiset, de Rochefort, +de Clermont. Les milices des bourgeoisies l'accompagnent au +siége des châteaux, qui ne menacent pas moins l'industrie et le repos +des hommes faibles que la puissance du roi de France.</p> + +<p>Ce fut le comte Robert qui alla, au nom de Louis VI, défier les +Anglais, et il l'aida avec le même zèle à étouffer les complots +des barons qui voulaient dominer le jeune monarque. La guerre +devint plus sanglante lorsque la belliqueuse Champagne s'insurgea.</p> + +<p>Le comte Thibaud était, par sa mère, neveu de Henri I<sup>er</sup>. Les +barons, vaincus par Louis VI, l'avaient élu leur chef et se rangeaient +sous ses bannières. Robert se hâta d'accourir pour anéantir cette +ligue formidable: déjà il avait envahi la Champagne et il attaquait +la ville de Meaux, lorsque, dans une mêlée, au moment où il ralliait +les combattants et les conduisait à la victoire, il tomba dans un +étroit sentier et y fut foulé sous les pieds des chevaux. Ainsi périt +cet illustre prince que les rois et les peuples regrettèrent également, +et qui, jusqu'aux frontières de l'Arabie, fut pleuré par les +chrétiens et les païens.</p> + +<p>Peu de mois avant le siége de Meaux, Robert II, à l'exemple du +<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> +comte Baudouin le Bon, avait exigé de nombreux serments pour +garantir la paix publique. Le premier soin de Baudouin VII, fils et +successeur de Robert II, fut de la proclamer de nouveau dans une +assemblée solennelle tenue à Arras:</p> + +<p>«Que personne n'aille pendant la nuit assaillir les demeures. +Que personne n'y porte l'incendie: sinon, le coupable sera puni +de mort. Pour les meurtres et les blessures, on admettra la compensation +par la peine du talion, à moins que l'accusé n'établisse, +soit par le duel judiciaire, soit par l'épreuve de l'eau et du fer +ardent, la nécessité d'une juste défense.</p> + +<p>«Que chacun s'abstienne de porter des armes, s'il n'est bailli, +châtelain ou officier du prince.»</p> + +<p>En 1109, les karls du territoire de Furnes avaient reçu une +keure qui n'existe plus, mais qui fut confirmée et peut-être reproduite +en 1240 par une charte de Thomas de Savoie, où il leur est +expressément défendu de s'armer de leurs redoutables massues.</p> + +<p>A cette même époque, une révolution semblable à celle qui avait +amené la bataille de Bavichove s'accomplissait silencieusement +dans le comté de Guines, où les Flamings n'étaient pas moins nombreux +que sur nos rivages. Le récit de Lambert d'Ardres est l'un +des documents les plus importants de l'histoire des races saxonnes +du Fleanderland.</p> + +<p>«Les kolve-kerli, dit-il, se trouvaient retenus, depuis le temps +du comte Raoul, dans un état voisin de la servitude, car chaque +année ils devaient payer un denier aux seigneurs de Hamme, et de +plus quatre deniers au jour de leur mariage et quatre deniers en +cas de décès.» Or, un d'eux, nommé Guillaume de Bocherdes, +épousa une femme libre de Fiennes, nommée Hawide. Hawide s'était +rendue à Bocherdes, et elle avait à peine touché le seuil du toit +conjugal, lorsque les seigneurs de Hamme vinrent réclamer le tribut +connu sous le nom de <i lang="fy" xml:lang="fy">kolve-kerlie</i>. Hawide soutenait en vain +que, née libre et issue de parents libres, elle ignorait ce qu'était +la <i lang="fy" xml:lang="fy">kolve-kerlie</i>. Tout ce qu'elle obtint fut un délai de quinze jours: +au jour fixé, elle se présenta avec ses parents et ses amis devant +les seigneurs de Hamme, et protesta de nouveau qu'elle était libre. +Tous ses efforts furent inutiles; on refusa de l'écouter, et Hawide +fut réduite à se retirer, chargée d'opprobre. Enfin elle s'adressa à +la comtesse de Guines, Emma, qui fut touchée de ses plaintes. +<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> +Grâce aux larmes et aux prières d'Emma de Tancarville, le comte +Robert de Guines supprima la <i lang="fy" xml:lang="fy">kolve-kerlie</i>: Hawide reparut triomphante +à Bocherdes, et tous les kolve-kerli furent affranchis et déclarés +libres à jamais.</p> + +<p>Le comte de Flandre semble avoir été moins favorable aux Flamings. +Tant que la croisade s'était prolongée, Robert II avait pu +protéger les compagnons intrépides de ses guerres d'Orient: Baudouin +VII, régnant en Flandre, ne vit en eux que les constants perturbateurs +de la paix publique. En irritant leurs passions, en bravant +leurs colères, il ne songeait point que si sa vie devait être trop +courte pour qu'il eût à les craindre, elles ne tarderaient point à +frapper son successeur.</p> + +<p>«Baudouyn, fils de Robert le Jeune, dit Oudegherst, fust appelé +Hapkin ou Hapieule, à raison de sa grande justice; car en son +temps, et plusieurs ans après, les exécutions de justice qui de +présent se font de l'espée, se faisoyent de douloires ou hapkins.» +«Le comte Baudouin, ajoute une chronique flamande, portait toujours +une petite hache à la main, et quand il voyait un beau chêne, +il le marquait de sa hache en disant: Voilà un bel arbre pour +construire une forte potence.» On raconte qu'il parcourait ainsi +ses États, punissant le coupable et écoutant les plaintes de l'opprimé.</p> + +<p>Le comte de Flandre ne montra pas moins d'énergie vis-à-vis +des barons féodaux. Gauthier d'Hesdin et Hugues de Saint-Pol +perdirent leurs châteaux et se virent réduits à fléchir sous sa +puissance.</p> + +<p>Suger a vanté le courage de Baudouin: il se souvenait des exploits +de son père et cherchait à les égaler. Comme Robert II, il soutint +Louis VI qui fit un voyage en Flandre pour réclamer ses conseils. +Ses hommes d'armes envahirent la Normandie, et comme Henri I<sup>er</sup> +le menaçait d'aller se venger dans les remparts mêmes de Bruges, +il se contenta de répondre qu'il irait au devant de lui jusqu'aux +bords de la Seine. Fidèle à sa promesse, il s'avance bientôt, suivi +de cinq cents hommes d'armes, devant la cité de Rouen, enfonce sa +hache dans ses portes et défie en vain le monarque anglais qui ne +paraît point.</p> + +<p>Baudouin assiégeait le château d'Eu, lorsqu'un chevalier breton, +nommé Hugues Boterel, le blessa légèrement au front d'un coup de +<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> +lance. La fatigue et l'ardeur d'un soleil brûlant aggravèrent la +plaie: Henri I<sup>er</sup>, affectant une noble générosité, s'empressa d'envoyer +ses médecins près du comte de Flandre; mais, selon l'opinion +commune, loin de chercher à guérir sa blessure, ils y répandirent +un poison dont l'action, quoique lente, était terrible. Dès ce moment, +Baudouin VII comprit que la tombe qu'il avait choisie à l'abbaye +de Saint-Bertin ne tarderait pas à s'ouvrir pour lui; ses forces +s'épuisaient de jour en jour, et le 17 juin 1119 il rendit le dernier +soupir à Roulers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LIVRE CINQUIÈME.<br /> +<span class="small">1119-1128.</span></h2> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" /> +</div> +<p class="summary">Charles le Bon.<br /> +Conjuration des Flamings. Attentat du 2 mars 1127.<br /> +Guillaume de Normandie.</p> +</div> + +<p>Charles de Danemark, parent au second degré du comte Baudouin +VII qui l'avait désigné pour son successeur, était fils du roi +Knuut ou Canut, selon la prononciation romane. Saint Canut avait +péri martyr dans une église où des conspirateurs l'avaient frappé. +Charles de Danemark était encore enfant lorsque sa mère, fille de +Robert le Frison, le conduisit en Flandre, et la triste image de la +fin de son père l'y suivit comme un souvenir prophétique. Le comte +Charles possédait les mêmes vertus: si sa mort fut également +pieuse, sa vie ne fut pas moins héroïque.</p> + +<p>Charles de Danemark avait fait un pèlerinage en Asie pour combattre +les Sarrasins, mais il n'avait quitté la Palestine qu'après +avoir reçu le dernier soupir de Godefroi de Bouillon. Robert II l'accueillit +avec honneur à son retour, et son influence s'accrut de jour +en jour sous le règne de son successeur. Baudouin VII lui fit épouser +Marguerite de Clermont et lui donna le comté d'Amiens et le +domaine d'Ancre, qu'il avait enlevés aux seigneurs de Coucy et de +Saint-Pol. On ajoute que, peu de mois avant sa mort, il lui confia +le gouvernement de ses Etats. Quoi qu'il en soit, la transmission de +l'autorité souveraine ne s'exécuta point sans opposition, et le règne +du comte Charles, qu'un complot devait achever, s'ouvrit au milieu +des complots excités à la fois par la comtesse Clémence de Bourgogne, +veuve de Robert II, qui venait d'épouser le duc de Brabant, +et par son gendre Guillaume de Loo, fils de Philippe, vicomte +d'Ypres, que soutenaient les comtes de Hainaut et de Boulogne, +Hugues de Saint-Pol et Gauthier d'Hesdin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> +Clémence s'était emparée d'Audenarde et le comte Hugues de +Saint-Pol envahissait la West-Flandre, lorsque Charles de Danemark +rassembla son armée. Dès ce moment, il marcha de victoire +en victoire. Guillaume de Loo se soumit; Clémence, vaincue, se vit +réduite à demander la paix en cédant quatre des principales cités +qui formaient son douaire, Dixmude, Aire, Bergues et Saint-Venant. +Gauthier d'Hesdin fut chassé de ses domaines: Hugues de Saint-Pol +perdit son château.</p> + +<p>Charles avait apaisé toutes les discordes intérieures; il retrouva +auprès du roi de France, qui un instant avait semblé favoriser la +comtesse Clémence, l'autorité et l'influence de Robert II et de +Baudouin VII. Suger, en rappelant les guerres de Louis VI en +Normandie et dans les Etats du comte Thibaud, attribue au comte +de Flandre l'honneur de la conquête de Chartres, et il ajoute qu'en +1124, lors de l'invasion de l'empereur Henri V, il conduisit dix +mille guerriers intrépides dans le camp du roi de France. N'oublions +point que ces expéditions, auxquelles la Flandre prit la plus +grande part, furent les premières où les bourgeoisies marchèrent +contre les ennemis sous les bannières de leurs paroisses. La défense +du territoire n'était plus exclusivement confiée aux hommes +de fief: elle devenait la tâche et le devoir de toute la nation.</p> + +<p>Henri V s'était retiré à Utrecht, couvert de honte et méprisé de +ses sujets. A sa mort, une ambassade solennelle, composée du +comte de Namur et de l'archevêque de Cologne, vint offrir la pourpre +impériale au comte de Flandre; mais il ne crut point pouvoir +l'accepter. Les devoirs de son gouvernement le retenaient en +Flandre, et lorsque, après la captivité de Baudouin du Bourg, les +chrétiens d'Asie lui proposèrent le trône de Jérusalem, il persista +dans les mêmes sentiments, et refusa le sceptre de Godefroi de +Bouillon comme la couronne de Karl le Grand.</p> + +<p>Charles ne songea plus qu'à consolider la paix intérieure, en s'efforçant +de dompter les mœurs féroces des Flamings. Retirés aux +bords de la mer, ils ne cessaient de répandre le sang, et chaque +jour on les voyait agiter dans les airs leurs longues torches pour +appeler leurs gildes aux combats. «Afin d'assurer le repos public, +le comte de Flandre décida, dit Galbert, qu'à l'avenir il serait +défendu de marcher armé, et que quiconque ne se confierait +point dans la sécurité générale serait puni par ses propres armes.» +<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> +Gualter ajoute, ce qui paraît peu probable, que les Flamings respectèrent +ces défenses dont Robert II et Baudouin VII avaient +donné l'exemple.</p> + +<p>Le comte de Flandre mérita, par ses vertus et son pieux dévouement +pendant la désastreuse famine de 1126, l'affection des clercs +et la reconnaissance des pauvres; mais on ne peut douter que ses +réformes n'aient excité la colère des Flamings. «Autant les hommes +sages, dit Gualter, applaudissaient à son zèle, autant les +hommes pervers le supportaient impatiemment, parce qu'ils +voyaient que sa justice protégeait la vie de ceux qu'ils haïssaient +et s'opposait à toutes leurs tentatives: il leur semblait qu'aussi +longtemps qu'on ne leur permettrait point d'exercer librement +leurs fureurs, le salut du comte et leur propre salut ne pouvaient +point s'accorder.»</p> + +<p>Parmi les hommes de race saxonne qui repoussaient un joug +odieux, il n'en était point dont l'élévation eût été plus rapide que +celle d'Erembald, père de Lambert Knap et de Bertulf. Simple +karl de Furnes et confondu parmi les serfs du comte, il servait +comme homme d'armes sous les ordres de Baudrand, châtelain de +Bruges, lorsque, dans une guerre contre les Allemands, il profita +d'une nuit obscure pour le précipiter dans les eaux de l'Escaut. La +femme de Baudrand, Dedda, surnommée Duva, était la complice +de ce crime. Elle se hâta de donner sa main et ses trésors au meurtrier, +qui acquit la châtellenie de Bruges et la laissa à son fils +Disdir, surnommé Hacket. Bertulf avait eu également recours à la +simonie pour s'emparer de la dignité de prévôt de Saint-Donat, dont +il avait dépossédé le vertueux Liedbert. Les autres fils d'Erembald +avaient acheté de vastes domaines. Cependant, quelles que fussent +leurs richesses, les barons et les officiers du comte n'oubliaient +point leur origine, et il arriva que Charles de Danemark ayant ordonné +une enquête sur les droits douteux des Flamings dont la position +était la même, Bertulf et sa famille mirent tout en œuvre +pour se placer au-dessus de ces recherches. Bertulf protestait que +ses aïeux avaient toujours été libres. «Nous le sommes, nous le +serons toujours, ajoutait-il; il n'est personne sur la terre qui +puisse nous rendre serfs: si je l'avais voulu, ce Charles de Danemark +n'aurait jamais été comte.» Selon la vieille coutume du +Fleanderland, la haine dont Bertulf était animé devint commune +<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> +à ses frères et à ses parents, que les historiens de ce temps nous +dépeignent d'une stature élevée, et d'un aspect si terrible qu'on ne +pouvait les regarder sans trembler.</p> + +<p>Le comte de Flandre s'était rendu en France pour prendre part à +une expédition dirigée contre l'Auvergne et le duc d'Aquitaine. Les +fils d'Erembald voulurent profiter de son absence pour commencer +à mettre à exécution leurs perfides desseins, en ravageant le domaine +de Tangmar de Straten, l'un des nobles que Charles chérissait +le plus. Burchard, fils de Lambert Knap, dirigea ces dévastations, +et tandis que Bertulf présidait à des orgies dans le cloître de +Saint-Donat, les laboureurs qui cultivaient les terres de Tangmar, +poursuivis par le fer et la flamme, invoquaient en vain la trêve du +Seigneur. A peine le comte Charles était-il arrivé à Lille, qu'il y +apprit les désordres qui régnaient en Flandre. Deux cents laboureurs +chassés de leurs demeures l'attendaient à Ypres pour implorer +sa protection. Ce fut dans cette ville que Charles convoqua les barons +pour juger les coupables. Burchard fut condamné à rétablir le château, +le verger et l'enclos de Tangmar: de plus, conformément aux +peines portées par les usages germaniques contre les violateurs de +la paix publique, sa demeure fut livrée aux flammes.</p> + +<p>Charles revint le 28 février à Bruges. Il employa toute la journée +du lendemain à rendre la justice; mais vers le soir, Gui de Steenvoorde +et d'autres amis des traîtres parurent dans son palais et +cherchèrent à exciter sa clémence. Ils lui représentèrent longuement +que la faute de Burchard était déjà assez expiée par la destruction +de son château; ils ajoutaient qu'il serait injuste d'en faire peser la +responsabilité sur toute sa famille. Parfois seulement, le comte, +encore ému du triste spectacle des ruines qui, la veille, lui avaient +retracé sur son passage les dévastations de Burchard, répondait à +leurs mensongères apologies par quelques plaintes énergiques. Les +amis de Burchard gardaient alors le silence, et lorsque les serviteurs +du comte remplissaient leurs coupes, ils demandaient qu'il y +fît verser les vins les plus précieux. Dès que les coupes étaient +vides ils les faisaient remplir de nouveau, et c'est ainsi que, par la +violation des saintes lois de l'hospitalité, ils se préparaient aux +attentats les plus criminels.</p> + +<p>Le comte leur avait accordé la permission de se retirer, et ils en +profitèrent pour se rendre immédiatement à la demeure de Bertulf +<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> +où ils racontèrent les paroles de Charles, telles que leur imagination +troublée par les vapeurs du vin les avait conservées. «Jamais, +dirent-ils, le comte de Flandre ne nous pardonnera, à moins +que nous ne reconnaissions que nous sommes ses serfs.» Près de +Bertulf, se trouvaient rassemblés Guelrik son frère, Burchard son +neveu, Isaac de Reninghe, Guillaume de Wervicq, Engelram d'Eessen. +Ils joignirent leurs mains en signe d'alliance, et résolurent de +faire périr le comte dès qu'une occasion favorable se présenterait. +Tandis que le prévôt de Saint-Donat gardait la porte de la salle où +ils étaient réunis, ils continuèrent à délibérer, et jugèrent qu'il était +important d'associer à leur entreprise Robert, neveu de Bertulf, +jeune homme paisible et vertueux, qui avait succédé à toute l'influence +dont jouissait son père, longtemps châtelain sous le règne +de Robert II. Ils l'appelèrent donc et lui dirent: «Donne-nous ta +main afin que tu prennes part à nos projets, comme nous-mêmes, +en joignant nos mains, nous nous sommes déjà engagés les uns +vis-à-vis des autres.» Robert, soupçonnant quelque intention +sinistre, refusait de les écouter et voulait quitter la salle: «Qu'il +ne sorte point,» s'écrient Isaac et Guillaume en s'adressant au prévôt. +Bertulf le retient et emploie tour à tour les menaces et la persuasion. +Le jeune homme cède enfin, donne sa main et demande ce +qu'il doit faire. On lui répond: «Charles veut nous perdre et nous +réduire à devenir ses serfs, nous avons juré sa mort: aide-nous +de ton bras et de tes conseils.» Robert, éperdu de terreur, laissait +couler ses larmes: «Il ne faut pas, disait-il, que nous trahissions +notre seigneur et le chef de notre pays. Si vous persistez à le +vouloir faire, j'irai moi-même révéler votre complot au comte, et +jamais, si Dieu le permet, on ne me verra prêter mon aide, ni +mes conseils à de pareils desseins.» Il fuyait hors de la salle: on +le retint de nouveau. «Ecoute, mon ami, répliquèrent Bertulf et ses +complices, si nos paroles semblaient annoncer que nous songeons +sérieusement à cette trahison, c'était seulement afin de voir +si nous pourrions compter sur toi dans quelque affaire grave. Nous +ne t'avons point encore appris pourquoi tu nous as engagé ta foi, +nous te le dirons un autre jour.» Et ils cherchèrent à cacher par +des plaisanteries et sous de légers propos le but de leur réunion; +ensuite ils se séparèrent, mécontents de ce qui avait eu lieu et agités +par une secrète inquiétude.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> +Isaac de Reninghe était à peine revenu dans sa demeure lorsque, +s'étant assuré que le silence de la nuit était complet, il remonta à +cheval et rentra dans le bourg où se trouvaient l'église de Saint-Donat +et le palais du comte. Il y appela tour à tour Bertulf et les +autres conjurés, et les conduisit dans la maison de Walter, +fils de Lambert de Rodenbourg. Là ils éteignirent tous les feux +afin qu'on ne remarquât point au dehors qu'ils veillaient, et poursuivirent +leur complot, protégés par les ténèbres. Afin que leur projet +ne fût point révélé, ils décidèrent qu'on l'exécuterait dès le lever +de l'aurore, et choisirent, dans la maison de Burchard, les karls +qui seraient chargés d'accomplir le crime. Quiconque frapperait le +comte devait recevoir quatre marcs d'argent; ceux qui aideraient à +le tuer, seulement la moitié. Ces résolutions prises, Isaac retourna +chez lui: le jour n'avait pas encore paru.</p> + +<p>Depuis son retour, Charles s'abandonnait à de tristes pressentiments, +et semblait avoir reçu la révélation de sa fin prochaine. A +Ypres, on lui avait exposé toute la férocité des mœurs de Burchard. +«Dieu me protégera, avait-il répondu, et si je meurs pour la cause +de la justice, ma gloire sera supérieure à mon malheur.» Quelques +clercs étant venus se plaindre des dangers qui les menaçaient: +«Si vous mouriez pour la vérité, leur avait-il dit, quelle mort serait +plus honorable que la vôtre? Est-il quelque chose au-dessus +des palmes du martyre?»</p> + +<p>Cette même nuit, pendant laquelle on aiguisait le fer qui devait +trancher sa vie, Charles avait peu dormi et ses chapelains remarquèrent +qu'il paraissait souffrant et agité. Il se leva un peu +plus tard que de coutume et se dirigea aussitôt vers l'église de +Saint-Donat. Le ciel était sombre et chargé de brouillard. De +vagues rumeurs arrivèrent jusqu'au comte de Flandre et l'avertirent +que ses jours étaient en péril; mais il ne voulut point y ajouter +foi, et ne prit avec lui qu'un petit nombre de serviteurs qui se +dispersèrent dès que Charles fut entré dans la galerie supérieure de +l'église qui communiquait avec son palais. Le clergé avait déjà +chanté les hymnes que la religion consacre aux premières heures du +jour; Charles unissait sa voix à leurs prières et récitait les psaumes +de David; il avait commencé le quatrième psaume de la pénitence +et avait achevé le verset: «Vous jetterez sur moi de l'eau avec +l'hysope et je serai purifié; vous me laverez et je deviendrai plus +<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> +blanc que la neige,» lorsque, comme le dit Galbert, ses péchés +furent lavés dans son sang.</p> + +<p>Burchard, prévenu par ses espions de l'arrivée du comte, n'avait +pas tardé à le suivre dans l'église, caché sous un large manteau: il +avait chargé ses amis de garder les deux côtés de la galerie où +priait le prince, et était arrivé près de lui sans que sa présence eût +été remarquée. Charles avait pris un des treize deniers posés sur +son psautier pour le donner à une vieille femme. Celle-ci aperçut +Burchard: «Sire comte, prenez garde,» lui dit-elle. Charles tourna +la tête et au même instant l'épée de Burchard, s'abaissant, effleura +son noble front et mutila le bras déjà prêt à remettre cette dernière +aumône. Le fils de Lambert Knap se hâta de relever son épée, et +d'un second coup plus vigoureux et plus terrible il renversa sans +vie à ses pieds l'infortuné comte de Flandre. (2 mars 1127, v. s.)</p> + +<p>La pauvre femme qui avait reçu les derniers bienfaits du prince +s'était précipitée sur la place du Bourg en criant: <i lang="fy" xml:lang="fy">Wacharm! +Wacharm!</i> mais aucune voix ne répondit à la sienne, soit que +parmi les habitants de Bruges, il y eût beaucoup d'hommes que +leur origine attachait à la faction de Bertulf, soit que la terreur que +fait toujours naître un crime inopiné eût glacé tous les cœurs.</p> + +<p>Cependant la mort du comte n'avait point satisfait la colère de +ses ennemis: ils n'avaient pas quitté l'église de Saint-Donat, et +leur fureur sacrilége méditait de nouveaux crimes. Thémard, châtelain +de Bourbourg, priait non loin de Charles de Danemark, dans +la même galerie: il ne put fuir et tomba couvert d'affreuses blessures. +Enfin, les meurtriers s'élancèrent hors de l'église: les uns +voulaient envahir le palais du comte, ou bien aller à Straten piller +le domaine de Tangmar; les autres se dispersèrent dans la ville, et +les fils du châtelain de Bourbourg, atteints au moment où ils +fuyaient, périrent également sous leurs coups.</p> + +<p>Gauthier de Locre, sénéchal du comte de Flandre, avait disparu: +il avait été l'un des principaux conseillers de Charles de Danemark, +et l'on prétendait que, plus que personne, il n'avait cessé de l'engager +à faire rentrer les fils d'Erembald dans la condition des serfs. +Burchard et ses amis étaient impatients d'assouvir sur lui leur +haine et leur vengeance: ils le cherchaient inutilement, lorsqu'on +vint leur apprendre que le châtelain de Bourbourg respirait encore. +Les chanoines de Saint-Donat entouraient sa douloureuse agonie +<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> +des consolations de la religion, quand Burchard parut. A sa voix, on +précipita le vieillard mourant du haut de la galerie sur les degrés +de marbre de l'escalier, d'où on le traîna devant les portes de +l'église pour l'y frapper de nouveau.</p> + +<p>Pendant cette scène d'horreur, un enfant accourt et annonce qu'il +connaît la retraite de Gauthier de Locre: il ajoute qu'il n'est pas loin +et qu'on le trouvera dans cette même église où déjà tant de sang a +coulé, et cet enfant conduit Burchard, tandis que la joie féroce des +meurtriers se révèle par de bruyantes acclamations. Le sénéchal +de Flandre, se voyant trahi, s'élance de la tribune occupée par les +orgues où l'un des gardiens de l'église l'avait couvert de son manteau; +éperdu de terreur, il fuit précipitamment vers l'autel de Saint-Donat, +et s'y réfugie sous le voile que les prêtres avaient étendu sur +le crucifix. C'est en vain qu'il invoque Dieu et tous les saints. Burchard +le suit, le saisit par les cheveux et lève son épée: mais les +chanoines s'interposent et demandent qu'il leur soit au moins permis +d'entendre sa confession. Prière inutile! Burchard les repousse. +«Gauthier, dit-il au sénéchal, nous ne te devons pas d'autre pitié +que celle que tu as méritée par ta conduite vis-à-vis de nous.» +Puis il ordonne à ses sicaires de le porter sur le corps inanimé du +châtelain de Bourbourg, où ils l'immolent à coups d'épée et de +massue.</p> + +<p>Burchard résolut alors de faire visiter toute l'église, afin de reconnaître +s'il ne s'y trouvait point quelques autres de ceux dont il +avait juré la perte. Ses serviteurs soulevèrent les bancs, les pupitres, +les rideaux et tous les ornements qui pouvaient servir d'abri. +Dans le premier sanctuaire, ils aperçurent les chapelains du comte +qui s'étaient placés sous la protection des autels. Plus loin, ils découvrirent +le clerc Odger, le chambellan Arnould et le notaire Frumold +le jeune, que Charles de Danemark chérissait beaucoup. +Arnould et Odger s'étaient retirés sous une vaste tapisserie. Frumold +le jeune avait cru pouvoir plus aisément se dérober aux regards, +en se cachant sous des rameaux verts qu'on avait cueillis +pour l'une des solennités du carême.</p> + +<p>Burchard et ses amis attendaient dans le chœur le résultat de +ces recherches. «Par Dieu et ses saints! s'écria Isaac de Reninghe, +dût Frumold remplir d'or toute l'église, il ne rachètera point sa +vie!» Le notaire Frumold, dont la sœur avait épousé Isaac, se +<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> +méprit toutefois sur ses intentions, car il espérait trouver en lui un +protecteur. «Mon ami, lui disait-il, je t'en conjure par l'amitié qui +jusqu'à ce moment a existé entre nous, respecte mes jours et +conserve-moi à mes enfants qui sont tes neveux, afin que ma +mort ne les laisse point sans défense.» Mais Isaac lui répliqua: +«Tu seras traité comme tu l'as mérité en nous calomniant auprès +du comte.» Un prêtre, s'approchant de Frumold, ouït sa confession +et reçut l'anneau d'or qu'il le chargea de remettre à sa +fille. Cependant Burchard et Isaac délibéraient s'ils n'épargneraient +pas les jours de Frumold et d'Arnould jusqu'à ce qu'ils +les eussent contraints à leur livrer tout le trésor du comte. Tandis +qu'ils hésitaient, les chanoines de Saint-Donat avaient prévenu +Frumold le vieux, oncle du notaire Frumold, des périls qui menaçaient +son neveu. Ils l'accompagnèrent près de Bertulf, et unirent +leurs prières aux siennes pour que le prévôt interposât sa médiation. +Bertulf consentit à envoyer un messager vers Burchard pour +l'engager à respecter la vie du notaire; mais Burchard fit répondre +que lors même que Bertulf implorerait lui-même sa grâce, il ne +pourrait l'accorder. Frumold le vieux et les chanoines se précipitèrent +de nouveau aux pieds du prévôt, le suppliant de se rendre à +l'église de Saint-Donat. Bertulf se leva; «il marchait d'un pas +lent, raconte Galbert, comme s'il se préoccupait peu du sort +d'un homme qu'il n'aimait point.» Quand il arriva dans le sanctuaire, +la délibération durait encore et Bertulf obtint qu'on lui +remettrait les prisonniers jusqu'à ce que Burchard les réclamât. +«Apprends, Frumold, dit le prévôt de Saint-Donat au malheureux +notaire, que tu ne posséderas point ma prévôté aux prochaines +fêtes de Pâques comme tu l'espérais.» Et il l'emmena dans sa +maison.</p> + +<p>Le corps du comte était resté étendu dans la galerie où il avait +péri. Les cérémonies religieuses avaient cessé dans l'église souillée +par des attentats sacriléges, et les chanoines avaient à peine osé +réciter quelques prières secrètes pour Charles de Danemark. Enfin, +Bertulf permit que les nobles restes du bon prince fussent enveloppés +dans un linceul et placés au milieu du chœur; puis on +alluma quatre cierges autour du cercueil. Bientôt quelques femmes +vinrent s'agenouiller auprès de ce modeste cénotaphe. Leurs larmes, +touchantes prémices d'un culte pieux, émurent tous ceux qui en +<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> +furent les témoins; et, à leur exemple, l'on vit, avant le soir, ce +même peuple qui, aux premières heures du jour, partageait le +ressentiment des meurtriers contre le comte Charles, l'honorer et +le vénérer comme un martyr.</p> + +<p>«Ce fut alors (je cite Galbert) que les traîtres examinèrent, avec +le prévôt Bertulf et le châtelain Hacket, par quel moyen ils pourraient +faire enlever le corps du comte, qui ne cesserait, tant qu'il +reposerait au milieu d'eux, de les vouer à un opprobre éternel; +et, par une résolution digne de leur ruse, ils envoyèrent chercher +l'abbé de Saint-Pierre, afin qu'il prît avec lui les restes du comte +Charles et les ensevelît à Gand. Ainsi s'acheva cette journée +pleine de douleurs et de misères!» Le remords tourmentait ces +hommes que le crime n'avait point effrayés; ils ne voyaient dans ce +cadavre mutilé qu'un accusateur terrible, et craignaient que la victime +ne se levât, voilée de son linceul, pour proclamer leur crime +et annoncer leur châtiment.</p> + +<p>Pendant la nuit, Bertulf plaça des sentinelles sur la tour et dans +les galeries de l'église, afin que, s'il était nécessaire, il pût y trouver +un refuge. Il attendait impatiemment l'arrivée de l'abbé de Saint-Pierre. +Celui-ci était monté à cheval aussitôt après avoir reçu le +message du prévôt et parut à Bruges vers le lever du jour. Il devait +attacher le cercueil sur des chevaux et retourner à Gand sans délai; +mais une foule de pauvres, qui espéraient qu'on leur distribuerait +des aumônes pour le repos de l'âme du comte, s'étaient déjà +réunis. Leurs clameurs suivaient le prévôt de Saint-Donat; on répétait +de toutes parts qu'on allait enlever le corps du comte, et les +bourgeois accouraient en tumulte. Bertulf jugea qu'il n'y avait +point de temps à perdre, et tandis qu'on apportait aux portes de +l'église un cercueil préparé à la hâte, il ordonna à ses serviteurs de +soulever le corps du comte de Flandre et de l'y déposer sans délai. +Mais les chanoines s'y opposèrent: «Jamais, disaient-ils à Bertulf, +nous ne consentirons à abandonner les restes de Charles, comte +très-pieux et martyr; nous mourrons plutôt que de permettre +qu'ils soient portés loin de nous.» A ces mots, tous les clercs +s'emparèrent des tables, des escabeaux, des candélabres et de tout +ce qui dans leurs mains pouvait servir à combattre; en même +temps, ils agitaient les cloches. Les bourgeois prenaient les armes +et se rangeaient dans l'église, le glaive à la main. Les pauvres et +<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> +les malades s'élançaient sur le linceul et le couvraient de leurs +bras, pour le défendre et le conserver comme un gage de la miséricorde +céleste. Tout à coup le tumulte s'arrêta: un enfant paralytique +qui avait coutume de mendier aux portes de l'abbaye de Saint-André +avait touché les reliques sanglantes du martyr. Il s'était +levé et marchait, louant le ciel de ce miracle dont tout le peuple +était témoin. On n'entendait plus que des prières et des actions de +grâces. Les uns essuyaient les plaies du comte avec des linges; les +autres grattaient le marbre rougi par son sang: une sainte terreur +avait pénétré tous les esprits.</p> + +<p>L'abbé de Saint-Pierre avait fui à Gand, tandis que le prévôt et +ses neveux se retiraient dans le palais du comte. Leur ruse n'avait +point réussi, et ils se virent réduits à promettre qu'on n'enlèverait +point le corps du prince; quoi qu'il en fût, dès que le peuple se fut +éloigné, ils firent fermer les portes de l'église: les chanoines, craignant +quelque nouvelle perfidie, s'empressèrent de construire avec +des pierres et du ciment un tombeau placé dans la galerie de Notre-Dame, +aux lieux mêmes où le comte avait été frappé, et ils l'y ensevelirent +le lendemain.</p> + +<p>Les cérémonies des obsèques furent célébrées le 4 mars dans +l'église de Saint-Pierre, située hors des murs de la ville. Le prévôt +de Saint-Donat y parut avec les chanoines: il ne cessait de leur +répéter qu'il était entièrement étranger à la trahison, et distribua +de sa propre main les aumônes funéraires; on le vit même pleurer. +De plus, Bertulf adressa, le 6 mars, des lettres aux évêques de +Noyon et de Térouane. Il les y suppliait de venir purifier l'église de +Saint-Donat, et ajoutait qu'il était prêt à prouver canoniquement +son innocence devant le peuple et le clergé.</p> + +<p>Si le prévôt de Saint-Donat cherchait dans la religion un prétexte +de protestations mensongères, le fils de Lambert Knap, +moins astucieux mais plus cruel, conservait une foi aveugle dans +les enchantements et les superstitions du paganisme. L'église de +Saint-Donat vit, en 1127, sous ses voûtes sacrées, des hommes de +race saxonne renouveler le <i lang="fy" xml:lang="fy">dadsisa</i>, qu'en 743 le concile de Leptines +avait condamné chez leurs aïeux. Au milieu des ténèbres de +la nuit, Burchard et ses complices vinrent s'asseoir autour du tombeau +du comte; puis ils placèrent sur la pierre sépulcrale un pain +et une coupe remplie de bière, qu'ils se passèrent tour à tour. Ils +<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> +croyaient apaiser par ces libations l'âme de leur victime et s'assurer +l'impunité.</p> + +<p>Déjà ils avaient annoncé à Guillaume de Loo qu'ils lui feraient +avoir le comté de Flandre, et un agent du vicomte d'Ypres, nommé +Godtschalc Tayhals, s'était rendu à Bruges près du prévôt et de +Burchard, porteur d'un message ainsi conçu: «Mon maître et +votre intime ami, Guillaume d'Ypres, vous salue et vous assure +de son amitié: sachez qu'il s'empressera, autant qu'il est en lui, +de vous aider et de vous secourir.»</p> + +<p>C'était précisément l'époque de l'année où les marchands étrangers +s'assemblaient à Ypres. Guillaume de Loo profita de ces circonstances +pour les obliger à lui rendre hommage et à le reconnaître +comme comte de Flandre. Bertulf lui avait donné ce conseil, +et avait en même temps mandé aux karls du pays de Furnes et à +ceux des bords de la mer attachés à sa gilde, qu'ils appuyassent les +prétentions du vicomte d'Ypres.</p> + +<p>Cependant les serviteurs du comte, que l'horreur du crime avait +un instant glacés d'effroi, n'avaient point tardé à se rallier, et dès +que l'on connut en Flandre la sentence d'excommunication fulminée +par l'évêque de Noyon contre les meurtriers et leurs complices, +Gervais de Praet, chambellan du comte Charles, s'approcha de +l'enceinte palissadée, que les habitants de Bruges avaient, à la +prière de Bertulf, construite autour de leurs faubourgs. Le jour baissait, +et déjà la fumée qui s'élevait de l'âtre annonçait le repas du +soir, lorsque tout à coup on vit s'avancer dans les rues les hommes +d'armes de Gervais de Praet, auxquels on avait livré les portes du +Sablon: les conjurés eurent à peine le temps de se retirer dans le +bourg.</p> + +<p>Le siége commença aussitôt. Le 10 mars, Sohier de Gand, Iwan +d'Alost, Daniel de Termonde et Hellin de Bouchaute amenèrent à +Gervais de Praet de nombreux renforts. Le lendemain parurent +Thierri, châtelain de Dixmude, Richard de Woumen et Gauthier de +Lillers, ancien boutillier du comte. Les bourgeois de Gand n'arrivèrent +que le 13 mars; ils se préoccupaient peu de la lutte de Burchard +et de Gervais de Praet, mais ils voulaient conquérir et rapporter +dans leur ville les célèbres reliques dont on leur avait raconté les +miracles. Se croyant assez puissants et assez instruits dans l'art des +siéges pour s'emparer de la forteresse sans l'appui de personne, ils +<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> +avaient emmené avec eux des archers, des ouvriers et un grand +nombre de chariots chargés d'échelles énormes. A leur suite marchaient +des troupes de voleurs et de pillards venues du pays de +Waes, et recrutées chez ces populations frisonnes auxquelles s'étaient +jadis mêlés les Normands qui stationnaient sur l'Escaut. Les bourgeois +de Bruges s'effrayèrent, et peu s'en fallut que d'autres combats +ne s'engageassent aux portes de la ville. Enfin, il fut convenu +que les Gantois entreraient à Bruges, mais qu'ils se sépareraient des +hommes de race étrangère, dont on redoutait les fureurs et les déprédations.</p> + +<p>Il y avait, parmi les conjurés du bourg, un homme dont le cœur +s'ébranla à l'aspect de cette menaçante agression: c'était le prévôt +Bertulf. Consterné, et aussi humble qu'à une autre époque il se +montrait orgueilleux, il parut en suppliant au haut des murailles. +La terreur avait éteint sa voix, et ce fut son frère, le châtelain +Hacket, qui prit la parole en son nom: «Seigneurs, daignez nous +traiter généreusement en faveur de notre ancienne amitié. +Barons de Flandre, nous vous prions, nous vous supplions de ne +pas oublier combien vous nous chérissiez autrefois; prenez pitié +de nous. Comme vous, nous pleurons et regrettons le comte; +comme vous, nous flétrissons les coupables, et nous les chasserions +loin de nous, si, malgré nos sentiments, les devoirs qu'imposent +les liens du sang ne nous arrêtaient. Nous vous supplions +de nous écouter. Pour ce qui concerne nos neveux que vous +accusez d'être les auteurs du crime, accordez-leur la permission +de sortir librement de la forteresse, et qu'ensuite, condamnés +pour un aussi cruel attentat par l'évêque et les magistrats, ils +s'exilent à jamais et cherchent, sous le cilice et dans la pénitence, +à se réconcilier avec Dieu. Quant à nous, c'est-à-dire +quant au prévôt, au jeune Robert, à moi, et à nos hommes, +nous établirons, par toute forme de jugement, que nous sommes +innocents de fait et d'intention; nous le prouverons selon le droit +séculier qui régit les hommes d'armes et selon les divines +Ecritures auxquelles les clercs se conforment.» Mais l'un des +chevaliers qui avaient pris les armes à l'appel de Gervais de Praet, +lui répondit: «Hacket, nous avons oublié vos services et nous ne +devons point nous souvenir de l'amitié que nous portions autrefois +à des traîtres impies. Tous ceux qui s'honorent du nom de +<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> +chrétiens se sont réunis pour vous combattre, parce que, violant +la justice de Dieu et des hommes, vous avez immolé votre prince +pendant un temps de prière, dans un lieu consacré à la prière et +tandis qu'il priait! C'est pourquoi, châtelain Hacket, nous renonçons +à la foi et à l'hommage qui vous étaient dus; nous vous +condamnons, et nous vous rejetons en brisant ce fétu de paille +que nous tenons dans nos mains.» Selon les usages de cette +époque reculée, la multitude, groupée autour de la forteresse, +prit des gerbes de blé et imita son exemple.</p> + +<p>Tout espoir de paix s'était évanoui: Bertulf et Hacket avaient +échoué dans leur tentative. Lorsque la nuit fut venue, l'un de ces +deux hommes réussit, à prix d'argent, à s'évader de la forteresse; +l'autre (c'était le moins coupable) ne voulut pas quitter ses amis +à l'heure du péril. Le premier était Bertulf, qui gagna le domaine +de Burchard à Keyem; le second était le châtelain Hacket.</p> + +<p>Quinze jours seulement se sont écoulés depuis le trépas du comte: +le siége du bourg va toucher à sa fin. Les conjurés placent au haut +de leurs remparts leurs plus habiles archers, et entassent contre les +portes à demi consumées par la flamme des masses considérables +de pierres et de fumier. Une seule porte est restée libre, afin qu'ils +puissent, selon les circonstances, entrer ou sortir. Les assiégeants +préparent leurs échelles: elles ont une hauteur de soixante pieds +sur une largeur de douze, et atteignent le sommet des murailles du +bourg. Des boucliers d'osier, attachés à leur extrémité et sur leurs +parois, doivent couvrir les assaillants, et elles serviront de base à +d'autres échelles plus étroites et plus légères destinées à s'abaisser +sur les créneaux. Déjà le moment de la lutte approche, déjà, aux +clameurs qui s'élèvent dans les airs se mêle le sifflement des traits, +lorsque tout à coup les combattants laissent retomber leurs armes +et courbent leurs fronts dans un respectueux silence. Les chanoines +de Saint-Donat viennent de paraître au haut des remparts, les +yeux pleins de larmes et poussant de profonds soupirs; ils portent +dans leurs mains les vases sacrés, les châsses et les reliquaires, les +ornements de l'église et les livres liturgiques. Egalement respectés +par les meurtriers de Charles et par ses vengeurs, ils passent lentement +à travers les hommes d'armes et vont déposer leur pieux +fardeau à la chapelle de Saint-Christophe, au milieu de la place du +marché.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> +Dès que les chanoines se sont éloignés, les tristes images de la +guerre se reproduisent. Assiégeants et assiégés, tous ont conservé +leurs projets et leurs haines.</p> + +<p>Dans l'église de Saint-Donat, de honteuses profanations avaient +succédé aux vénérables sacrifices. Ici se voyait un vaste bourbier, +réceptacle d'immondices; là s'élevaient des fours et des cuisines; +plus loin c'était la scène bruyante des orgies auxquelles présidaient +des courtisanes. Toute cette agitation, tous ces désordres heurtaient +la tombe entr'ouverte où gisait tout sanglant le cadavre du comte +de Flandre. «Il était resté seul dans ce lieu, dit Galbert, seul avec +ses meurtriers.»</p> + +<p>Autour du bourg, les Gantois dressaient leurs échelles pour +monter à l'assaut. Ils essayèrent de s'élancer sur les murailles en +même temps qu'ils cherchaient à les miner par leur base; mais, +après un combat obstiné qui dura jusqu'au soir, ils se virent +repoussés de toutes parts. Telles étaient les fatigues de cette lutte +cruelle, que les conjurés, rassurés par l'échec des Gantois, s'éloignèrent +pendant quelques heures de leurs murailles. Le temps +était froid et le vent soufflait avec force: les sentinelles s'étaient +retirées dans le palais du comte où l'on avait fait un grand feu, +lorsque vers le lever du jour, quelques assiégeants, ayant escaladé +les remparts sur des échelles légères, trouvèrent la cour du bourg +abandonnée. Ils y restèrent immobiles et silencieux jusqu'à ce +qu'ils eussent pu ouvrir la porte de l'ouest en brisant la serrure +qui la fermait: on accourut aussitôt de toutes parts pour les rejoindre, +et les traîtres qui dormaient dans le palais du comte eurent à +peine le temps d'en défendre l'entrée. Bientôt, accablés par le +nombre, ils se réfugièrent dans la galerie voûtée qui servait de +communication entre le palais et l'église. Là, la lutte recommença +avec plus d'énergie. Burchard y montra un courage qui aurait été +digne d'éloge, s'il eût été employé à soutenir une autre cause. Il +ne cessa point un instant de combattre au premier rang des siens, +semant autour de lui le deuil et la mort. Il parvint enfin à s'enfermer +dans l'église, et on ne l'y poursuivit point. Les vainqueurs +s'étaient dispersés pour piller: les uns emportaient des coupes, des +tapis, des étoffes précieuses; d'autres étaient descendus dans les +celliers où le vin et la bière coulaient à longs flots.</p> + +<p>Si le zèle des Brugeois s'était ralenti depuis que Sohier de Gand +<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> +et Iwan d'Alost prétendaient diriger toutes les attaques, les Gantois +se montraient de plus en plus impatients d'attaquer l'église, d'où +ils espéraient enlever le corps du comte de Flandre. Un jeune +homme appartenant à leur troupe brisa avec son épée l'une des +fenêtres du sanctuaire et y pénétra, mais il ne revint point. Plusieurs +croyaient qu'il avait péri sous les coups de Burchard, mais +d'autres racontaient que comme, dans sa coupable avidité, il avait +touché à une châsse pour la dépouiller de ses ornements, la porte +qu'il avait ouverte s'était refermée avec force et l'avait renversé +sans vie. Cette rumeur était propagée par les Brugeois qui accusaient +sans cesse les Gantois de ne songer qu'à piller. Les dissensions +devinrent si vives que les bourgeois de Bruges et ceux de +Gand avaient déjà saisi leurs armes pour se combattre les uns les +autres; mais les hommes sages réussirent à les apaiser, et le +résultat de cette réconciliation fut la conquête des nefs de l'église, +d'où les conjurés se retirèrent dans les galeries supérieures et dans +la tour. Là, ils se barricadèrent avec des siéges, des bancs, des +planches enlevées des autels, des statues arrachées de leurs niches, +qu'ils lièrent avec les cordes suspendues aux cloches; et, saisissant +les cloches mêmes, ils les brisaient et les précipitaient sur les assiégeants +qui occupaient le bas de l'église.</p> + +<p>Pour juger et apprécier les événements qui vont suivre, il est +nécessaire d'interrompre notre récit, et de remonter jusqu'aux premiers +jours du siége.</p> + +<p>Guillaume de Loo avait compromis sa fortune par son inertie. +Au moment où toute la Flandre s'armait, il était resté oisif. Il +semblait qu'issu de la maison de Flandre par son père, il dût se +réunir aux amis du comte Charles; mais, s'il n'écoutait que les +sympathies de race que lui avait léguées sa mère, Saxonne des +bords de l'Yzer, pourquoi ne s'empressait-il point de secourir Bertulf +comme il le lui avait promis? Quel que fût le parti qu'il adoptât, +il le faisait triompher, et pouvait à son choix tenir le comté de +Flandre de Burchard ou de Gervais de Praet. Guillaume de Loo +balançait entre ses remords et ses serments, et il ne se montrait +point: seulement, il envoya, le 16 mars, Froolse et Baudouin de +Somerghem à Bruges pour faire connaître qu'il avait été créé comte +par le roi de France: mensonge fatal à son ambition, parce qu'il lui +donnait pour base un appui douteux auquel personne ne voulut croire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> +La comtesse de Hollande était arrivée le même jour à Bruges. +Elle espérait faire élire son fils comte de Flandre, et cherchait à +s'attacher les barons par ses dons et ses promesses. Ils se montraient +favorables à ses prétentions, et avaient juré que si Guillaume +de Loo était reconnu par le roi de France, ils s'abstiendraient, +tant qu'il vivrait, de porter les armes, car ils savaient qu'il +n'était pas étranger au complot dirigé contre Charles de Danemark. +Plus tard, Guillaume de Loo chargea Walter Crawel de se rendre +à Bruges pour y annoncer que le roi d'Angleterre lui avait envoyé +trois cents hommes d'armes et des sommes considérables; mais on +ne vit dans cette assertion qu'un nouveau mensonge: on prétendait +que l'or qu'il possédait était celui qu'il avait reçu des traîtres.</p> + +<p>Guillaume de Loo hésitait encore lorsque, le 19 mars, il apprit la +prise du bourg. Il considéra dès lors la cause des assiégés comme +perdue, et jugea utile aux intérêts de sa politique, de rompre hautement +avec eux. Il avait été instruit qu'Isaac de Reninghe s'était +retiré à Térouane où il espérait trouver dans le monastère de Saint-Jean, +fondé jadis en expiation d'un crime, une asile protecteur pour +son propre crime; mais l'avoué Arnould le fit arrêter, et Guillaume +de Loo, s'étant rendu lui-même à Térouane, conduisit Isaac dans +la cité d'Aire où il fut pendu en présence de tout le peuple.</p> + +<p>Isaac de Reninghe périt le 20 mars. Le même jour, on reçut à +Bruges des lettres que le roi de France adressait aux chefs des +assiégeants. Louis VI craignait que le roi d'Angleterre Henri I<sup>er</sup> ne +profitât des dissensions de la Flandre pour la détacher de la monarchie +française. Il avait convoqué ses feudataires à Arras, et écrivait +aux barons de Flandre qu'il avait avec lui trop peu d'hommes +d'armes pour qu'il ne fût point imprudent d'aller les rejoindre; car +il n'ignorait point que certains hommes plaignaient le sort des traîtres, +approuvaient leurs crimes, et travaillaient par tous les moyens +à leur délivrance. Il leur retraçait aussi, avec des termes de dédain +et de mépris, les prétentions ambitieuses de Guillaume de Loo, +dont il rappelait l'origine obscure, et les engageait à envoyer sans +délai leurs députés à Arras, pour régler d'un commun accord l'élection +d'un prince digne de gouverner la Flandre.</p> + +<p>Les lettres du roi de France avaient ranimé le zèle de tous ceux +qui assiégeaient le bourg. Quoique le 20 mars fût un dimanche, +jour dont jusqu'alors ils avaient respecté le repos solennel, ils se +<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> +hâtèrent de tenter une nouvelle attaque. On avait répandu le bruit +que Burchard avait offert aux Gantois de leur livrer le corps du +comte de Flandre. Cette rumeur, soit qu'elle fût conforme à la vérité, +soit qu'elle ne fût qu'une invention habile, anima les Brugeois +contre les conjurés, et ils reparurent en armes devant la tour de +l'église, afin qu'on ne leur enlevât point, pour les porter à Gand, les +reliques vénérables du martyr. Ce fut en vain que des lettres par +lesquelles Thierri d'Alsace, petit-fils de Robert le Frison, réclamait, +à titre héréditaire, le comté de Flandre, leur parvinrent en même +temps que celles du roi de France. Thierri d'Alsace était trop loin; +le roi de France s'approchait: les assiégeants obéirent à l'appel de +Louis VI, et leurs députés partirent pour Arras.</p> + +<p>Les bourgeois de Bruges avaient reçu avec d'autant plus de joie +les lettres du roi de France qu'il semblait y reconnaître au peuple +de Flandre le droit d'élire le nouveau comte. Ils se préparèrent immédiatement +à l'exercer. Le 27 mars, ils se réunirent à tous les +députés des autres bourgs sur la place du Sablon, et là, le koreman +Florbert, après avoir touché les reliques des saints, prononça le serment +suivant: «Je jure de ne choisir pour comte de ce pays que +celui qui pourra gouverner utilement les Etats des comtes ses +prédécesseurs et défendre efficacement nos droits contre les ennemis +de la patrie. Qu'il soit doux et généreux à l'égard des pauvres, +et plein de respect pour Dieu! Qu'il suive le sentier de la +justice; qu'il ait la volonté et le pouvoir de servir les intérêts de +son pays!»</p> + +<p>Trois jours après, les barons qui s'étaient rendus près de Louis VI, +revinrent d'Arras. Ils annoncèrent que l'armée du roi de France +était entrée en Flandre, et apportaient des lettres ainsi conçues: +«Le roi de France, à tous les loyaux habitants de la Flandre, salut, +amitié et protection, tant par la vertu de Dieu que par la puissance +de ses armes invincibles! Prévoyant que la mort du comte +Charles entraînerait la ruine de votre pays, et mus par la pitié, +nous avons pris les armes pour le venger par les plus terribles +supplices; de plus, afin que la Flandre puisse se pacifier et se +fortifier sous le comte que nous venons de choisir, écoutez les +lettres que nous vous adressons, exécutez-les et obéissez.» Gauthier +de Lillers montra alors les lettres revêtues du sceau royal, et +ajouta que le prince désigné par Louis VI était Guillaume de Normandie, +<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> +qui, pendant plusieurs années, avait vécu à la cour de +Baudouin VII. Ainsi, à l'élection populaire se substituaient tout à +coup les ordres menaçants du roi de France. Une morne stupeur +accueillit le discours de Gauthier. Quelles que fussent les sympathies +diverses qui portassent les uns vers Thierri d'Alsace, les autres +vers le comte de Hollande, ou le comte de Hainaut qui avait conquis +Audenarde, le sentiment du droit national était vivement +blessé chez tous les bourgeois: ils décidèrent que pendant la nuit +on adresserait des messages à tous les bourgs voisins, afin que dès +le lendemain ils envoyassent leurs députés à Bruges. Ceux-ci jugèrent +convenable de conférer avec les Gantois: les bourgeois de +toutes les villes de Flandre avaient formé une étroite alliance, et +s'étaient engagés à ne rien conclure relativement à l'élection du +comte, si ce n'est d'un commun accord.</p> + +<p>Ces dernières journées du mois de mars 1127 resteront à jamais +mémorables dans les fastes de notre histoire; la Flandre éprouvait +le besoin d'arriver à une organisation régulière par l'unité nationale; +cependant la puissance du roi de France était trop grande +pour que l'on pût s'opposer à son intervention: on jugea qu'il valait +mieux adhérer à ses propositions lorsqu'il eût été dangereux de les +repousser, et conserver, même en lui obéissant, l'apparence de la +liberté. Guillaume était soutenu par l'armée du roi de France qui +avait pris possession de Deinze, et le 5 avril Louis VI entra dans les +faubourgs de Bruges, précédé des chanoines de Saint-Donat et entouré +d'une pompe toute royale. Le jeune comte Guillaume était avec lui +et chevauchait à sa droite. Guillaume, surnommé par les Normands +<em>Longue Epée</em>, avait vingt-six ans. Il était fils de Robert de +Normandie et petit-fils de la reine d'Angleterre, Mathilde de +Flandre. Il avait été autrefois fiancé à Sibylle d'Anjou; mais ce +mariage avait été rompu pour cause de consanguinité, et il avait +épousé depuis une fille du marquis de Montferrat, sœur utérine +d'Adélaïde de Savoie, reine de France. Louis VI le protégeait pour +l'opposer à Henri I<sup>er</sup>, et avait trouvé un double avantage à le créer +comte de Flandre; car en même temps qu'il reprenait possession +des comtés de Mantes, de Ponthieu et de Vexin qu'il lui avait +donnés en dot, il élevait sa puissance à un degré qu'elle n'avait +jamais atteint.</p> + +<p>Le 6 avril, on apporta sur la place du Sablon les châsses et les +<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> +reliques des saints. Le roi et le comte y jurèrent d'observer la +charte des priviléges de l'église de Saint-Donat et celle par laquelle +étaient abolis tous les droits de cens et de tonlieu, afin que les habitants +de Bruges pussent jouir d'une liberté perpétuelle. Le nouveau +comte ajouta qu'il leur reconnaissait le droit de modifier et +de corriger à leur gré et selon les circonstances les lois et les coutumes +qui les régissaient. Lorsque le comte se fut engagé par serment +vis-à-vis des communes, les feudataires de Charles rendirent +hommage à Guillaume. Les plus puissants mettaient leurs mains +dans les siennes et recevaient de lui le baiser de vassalité. Les plus +obscurs obtenaient leur investiture en se courbant sous la baguette +dont Guillaume les touchait.</p> + +<p>Cependant Guillaume de Loo n'avait pas reconnu le nouveau +comte de Flandre. Ce fut en vain que Louis VI eut avec lui au château +de Winendale une entrevue où il lui proposa les conditions +de la paix; Guillaume de Loo maintint ses prétentions: il voulait +lutter contre son rival et opposer puissance à puissance. Si Guillaume +de Normandie devait triompher de Burchard, Guillaume de +Loo se réservait la gloire de punir le prévôt Bertulf qui, après s'être +caché à Furnes, avait été découvert à Warneton. Le vicomte d'Ypres +alla lui-même l'y chercher. Bertulf marchait devant lui les pieds +sanglants et meurtris, les yeux baissés, récitant à haute voix des +hymnes et des prières au milieu des insultes et des outrages publics. +On avait construit à Ypres, sur la place du marché, une potence en +forme de croix où Bertulf, suspendu par la tête et les mains, ne +trouvait qu'un léger appui pour ses pieds. Selon l'usage observé +dans le supplice des traîtres, on plaça un chien affamé à ses côtés +et le peuple l'accablait d'une grêle de pierres, lorsque tout à coup +un profond silence s'établit; Guillaume de Loo s'approchait de la +potence: «Apprends-moi donc, ô prévôt! lui disait-il, je t'en adjure +par le salut de ton âme, quels sont, outre les traîtres que +nous connaissons, ceux qui ont pris part à la mort de monseigneur +le comte Charles?—Ne le sais-tu pas aussi bien que moi?» +répondit la victime. A ces mots, le vicomte d'Ypres, transporté de +fureur, fit déchirer le prévôt de Saint-Donat avec des crocs de fer: +«Un supplice cruel, dit Galbert, le livra aux ténèbres de la mort.» +Guillaume de Loo était un ingrat: c'était à Bertulf qu'il devait les +châteaux où son autorité avait été reconnue, Furnes, Bergues et +<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> +Cassel; il ne le faisait périr que parce qu'il n'avait plus besoin +de lui.</p> + +<p>Lorsque les conjurés assiégés dans l'église de Saint-Donat connurent +la terrible fin de Bertulf, ils s'abandonnèrent au désespoir. +Le bélier ne cessait de battre leurs murailles; les échelles étaient +prêtes pour l'assaut. Combien étaient-ils pour lutter contre deux +armées? Aucun secours ne leur parvenait du dehors, et les chefs +flamings sur lesquels ils comptaient n'arrivaient point; tous étaient +accablés de fatigue et d'inquiétude, et tandis que les uns continuaient +à célébrer le <i lang="fy" xml:lang="fy">dadsisa</i> sur le tombeau du comte, d'autres, +qui déjà ne niaient plus la vertu du sang des martyrs, avaient allumé +un cierge en l'honneur de Charles de Danemark.</p> + +<p>Le 14 avril, le bélier fut placé dans le dortoir des chanoines de +Saint-Donat qui se trouvait à la même hauteur que la galerie de +Notre-Dame. En vain les assiégés mêlèrent-ils aux pierres qu'ils +jetaient des charbons ardents, de la poix et de la cire embrasées afin +que les flammes d'un incendie fissent échouer cette attaque: tout +fut inutile. Bientôt une clameur prolongée retentit parmi les conjurés +qui se réfugiaient à la hâte dans la tour. Le bélier avait fait +dans la muraille une large ouverture, par laquelle les assaillants +s'élancèrent dans la galerie où le comte avait été enseveli, et Louis VI +vint s'y agenouiller.</p> + +<p>Déjà le roi de France avait ordonné que l'on minât les bases de +la tour où les conjurés avaient trouvé leur dernier asile. A chaque +coup de marteau ils sentaient tout l'édifice s'ébranler, et plutôt que +de se laisser écraser sous ses ruines, ils crièrent du haut de l'église +qu'ils consentaient à se rendre et à être conduits dans une prison, +pourvu que le jeune Robert fût excepté de la captivité de ses compagnons. +Louis VI accepta ces conditions: les assiégés sortirent de +la tour; ils avaient lutté plus de six semaines contre les barons +de Flandre et pendant quinze jours contre l'armée du roi de France, +et ils n'étaient plus qu'au nombre de vingt-sept, tous pâles, hideux +de maigreur, épuisés de lassitude, et portant sur leurs traits +livides le sceau de la trahison. Leur chef était Wulfric Knop; +Burchard, Disdir Hacket, Lambert de Rodenbourg et quelques autres +conjurés, avaient réussi à s'échapper du bourg.</p> + +<p>Les bourgeois de Bruges furent tristement émus en voyant ces +hommes intrépides entraînés par le crime à de si fatales destinées. +<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> +Ils gémissaient sur le sort de la famille de leurs châtelains, et plaignaient +surtout le jeune Robert. Le roi n'avait pas respecté sa +liberté; il avait cru remplir sa promesse en le séparant des traîtres, +et l'avait fait charger de chaînes dans le palais du comte où il permit +aux bourgeois de Bruges de le garder, ce qu'ils firent avec une +grande joie.</p> + +<p>Les autres furent conduits dans une prison si étroite qu'ils ne +pouvaient point s'y asseoir. Une chaleur étouffante et fétide les +tourmentait au milieu des ténèbres et augmentait l'horreur de leurs +angoisses. Cette captivité, aussi cruelle que le supplice même, dura +quinze jours. L'évêque de Noyon avait réconcilié l'église de Saint-Donat, +et le corps de Charles le Bon, déposé depuis le 22 avril à la +chapelle de Saint-Christophe, y avait été solennellement rapporté, +lorsque le roi et le comte se réunirent le 5 mai pour délibérer sur la +manière dont ils feraient périr les traîtres. Il semble qu'en ce moment +même, ils redoutassent encore leur formidable énergie, car +ils résolurent d'envoyer vers eux des hommes d'armes qui les tromperaient +en leur annonçant la clémence du roi, et les engageraient +à quitter leur prison l'un après l'autre. Wulfric Knop sortit le premier +et on le conduisit par les passages intérieurs de l'église. Il put +une dernière fois jeter les yeux sur la galerie, théâtre d'un crime si +détestable et si sévèrement vengé; enfin, il arriva au sommet de la +tour: les serviteurs du roi qui l'accompagnaient l'en précipitèrent +aussitôt. Ainsi périrent après lui, Walter, fils de Lambert de Rodenbourg, +qui, avant de mourir, obtint de prier un instant; Éric, +dont des femmes voulurent panser les plaies, et vingt-quatre de +leurs compagnons, acteurs de ce grand drame, que nous ne connaissons +point par leurs noms, mais seulement par leurs passions et +leur courage.</p> + +<p>Le 6 mai, Louis VI quitta Bruges; il emmenait avec lui le jeune +Robert que déjà il avait fait battre de verges, sous prétexte qu'il +savait où une partie du trésor du comte avait été cachée. Les Brugeois, +qui l'avaient toujours beaucoup aimé, ne purent en le voyant +s'éloigner retenir leurs larmes et leurs plaintes. «Mes amis, leur +dit Robert, puisque vous ne pouvez sauver ma vie, priez Dieu +qu'il sauve mon âme.» A peine était-il arrivé à Cassel qu'il fut +décapité par l'ordre du roi de France.</p> + +<p>Que devinrent, après le supplice de Wulfric Knop et de ses compagnons, +<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> +les autres complices de l'assassinat de Charles le Bon que +Louis VI n'avait point saisis dans le bourg? Tandis que le châtelain +Hacket se réfugiait à Lissewege chez Walter Krommelin, +Burchard, livré par Hugues d'Halewyn, expirait à Lille sur la roue, +après avoir demandé, comme Gerbald, qu'on tranchât la main qui +avait exécuté le crime. Lambert Knap périt à Bruges au milieu des +tortures. La fin d'Ingelram d'Eessen et de Guillaume de Wervicq +fut la même. Gui de Steenvoorde, mortellement frappé dans un +duel judiciaire, avait été suspendu au même gibet que le prévôt +Bertulf.</p> + +<p>Guillaume de Loo, si puissant et si orgueilleux, fléchissait lui-même +sous la vengeance du ciel. Avant que le siége du bourg fût +terminé, et quinze jours seulement après cette célèbre journée où +le vicomte d'Ypres avait étouffé violemment les reproches du prévôt +de Saint-Donat expirant par son ordre, le roi de France s'était +avancé jusqu'au pied des remparts de la cité d'Ypres. Guillaume +de Loo s'élança avec trois cents hommes d'armes au devant de +Louis VI, mais déjà les bourgeois avaient ouvert leurs portes, et il +tomba au pouvoir de ses ennemis.</p> + +<p>Guillaume de Loo, malgré sa faiblesse et son inertie, était resté +le chef des Flamings. Ils avaient continué à lui obéir, quoiqu'ils +eussent peut-être secrètement horreur de son ingratitude vis-à-vis +des fils d'Erembald. «Les habitants du pays de Fumes, dit Galbert, +combattaient avec lui parce qu'ils espéraient que, s'il devenait +comte de Flandre, ils pourraient, grâce à son autorité et à son +pouvoir, anéantir leurs ennemis; mais leurs desseins funestes +ne s'accomplirent point... Dieu poursuivait les traîtres.»</p> + +<p>Guillaume Longue-Epée, que Louis VI avait quitté pour rentrer +en France, conduisit avec lui à Bruges le vicomte d'Ypres. Il y reparaissait +triomphant et entouré de seigneurs dévoués à sa cause, +parmi lesquels il faut citer au premier rang Tangmar de Straten. +Son premier soin fut de faire arrêter, comme complices de Burchard, +cent vingt-cinq des bourgeois de Bruges et trente-sept de +Rodenbourg. Ceux-ci réclamaient les formes protectrices d'une +procédure légale et le jugement des échevins, mais il ne voulut +point les écouter. Ce premier succès l'encouragea. Les barons hostiles +aux Brugeois, qui jadis avaient tenu en fief plusieurs des impôts +qu'on levait à Bruges, l'engagèrent à les rétablir; Guillaume, +<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> +oubliant ses serments, les réclama de nouveau. Les bourgeois +murmurèrent: ils songeaient peut-être à délivrer le vicomte +d'Ypres, car «on jugea convenable, raconte Galbert, de l'entourer +de gardiens qui le surveillaient avec le plus grand soin, et il lui +fut défendu de se montrer aux fenêtres de sa prison.»</p> + +<p>Le comte Guillaume résolut bientôt de transférer son prisonnier +dans la forteresse de Lille: il l'y mena avec lui; mais à peine y +était-il arrivé qu'un mouvement populaire éclata. Le comte avait +voulu faire arrêter un bourgeois par un de ses serviteurs, au milieu +de la foire qui se tenait aux fêtes de Saint-Pierre ès Liens. Les +habitants de la ville se soulevèrent, chassèrent Guillaume Longue-Epée, +et noyèrent dans leurs marais plusieurs Normands de sa +suite. Un siége fut nécessaire pour contraindre la cité rebelle à +payer une amende de quatorze cents marcs d'argent.</p> + +<p>La ville de Saint-Omer n'était pas plus favorable au jeune +prince. Ses bourgeois avaient accueilli un de ses rivaux, Arnould +de Danemark, neveu du comte Charles, et repoussaient le châtelain +qui leur avait été imposé: ils se virent également réduits à payer +une amende de six cents marcs d'argent.</p> + +<p>A Gand, comme à Saint-Omer, l'autorité despotique du châtelain +excita une insurrection générale. Le comte s'était rendu au milieu +des bourgeois de Gand pour rétablir l'autorité de son vicomte; mais +Iwan d'Alost vint, en leur nom, lui exposer en ces termes les griefs +populaires: «Seigneur comte, si vous aviez voulu vous montrer +équitable vis-à-vis des habitants de votre cité et vis-à-vis de +nous qui sommes leurs amis, loin d'autoriser les plus coupables +exactions, vous nous auriez traités avec justice en nous défendant +contre nos ennemis. Cependant vous avez violé toutes vos promesses +relatives à l'abolition des impôts et aux autres priviléges +que vos prédécesseurs, et surtout le comte Charles, nous avaient +accordés; vous avez rompu tous les liens qui résultaient de vos +serments et des nôtres. Nous connaissons les violences et les pillages +que vous avez exercés à Lille. Nous savons de quelles injustes +persécutions vous avez accablé les bourgeois de Saint-Omer. +Maintenant vous songez à vous conduire de la même manière à +l'égard des habitants de Gand, si vous le pouvez. Toutefois, puisque +vous êtes notre seigneur et celui de toute la terre de Flandre, +il convient que vous agissiez avec nous selon la raison, et non +<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> +point par injustice ni par violence. Veuillez, si tel est votre avis, +placer votre cour à Ypres, ville située au milieu de vos Etats. Que +les barons de Flandre, nos pairs, s'y réunissent, paisiblement et +sans armes, aux hommes les plus sages du clergé et du peuple, et +qu'ils prononcent entre nous. Si vous êtes, tel que nous le disons, +sans foi, ni loi, perfide et parjure, renoncez à votre dignité de +comte, et nous y appellerons quelque homme qui y ait droit et la +mérite mieux que vous.» Guillaume s'indignait: si l'aspect de la +multitude qui l'entourait ne l'eût retenu, il eût rompu le brin de +paille devant Iwan. «Je consens, lui dit-il enfin, à anéantir l'hommage +que tu m'as fait et à t'élever au rang de mes pairs. Je veux +te prouver de suite en combat singulier que tout ce que j'ai fait +comme comte est juste et raisonnable.» Guillaume ne se préoccupait +que des souvenirs de la féodalité: il oubliait qu'il se trouvait +en présence des communes. Le duel n'eut pas lieu; mais les bourgeois +décidèrent que le 8 mars 1128, leurs députés s'assembleraient +à Ypres pour y délibérer des affaires du pays.</p> + +<p>Au jour marqué pour cette réunion, un grand nombre d'hommes +d'armes avaient pris possession de la ville d'Ypres. Ils étaient prêts +à s'emparer des bourgeois qui devaient s'y rendre, et à les combattre +s'ils faisaient quelque résistance. Cependant Iwan d'Alost, +Daniel de Termonde et les autres députés des communes insurgées +apprirent les desseins de Guillaume et s'arrêtèrent à Roulers; ce +fut de là qu'ils adressèrent à Guillaume ce message: «Seigneur +comte, puisque le jour, que nous avons choisi appartient au saint +temps du carême, vous deviez vous présenter pacifiquement, sans +ruse et sans armes: vous ne l'avez pas fait; bien plus, vous voulez +nous mettre à mort, et vous vous préparez à nous combattre: +Iwan, Daniel et les Gantois, qui, jusqu'à ce jour, ont été +fidèles à l'hommage qu'ils vous ont rendu, y renoncent désormais.» +Puis ils mandèrent aux habitants des bourgs de Flandre: +«Si vous voulez vivre avec honneur, il faut que nous nous engagions, +les uns vis-à-vis des autres, à nous défendre mutuellement +si le comte voulait nous assaillir par violence.» Ceux-ci ne tardèrent +point à répondre qu'ils le feraient volontiers, s'ils pouvaient +honorablement et sans déloyauté se soustraire à la domintation d'un +prince qui ne songeait qu'à persécuter les bourgeois de ses cités, et +ils ajoutèrent: «Voici que depuis une année tous les marchands qui +<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> +avaient coutume de venir en Flandre n'osent plus y paraître; +nous avons consommé tous nos approvisionnements, et ce que +nous avons pu gagner dans un autre temps nous le perdons aujourd'hui, +soit par l'avidité du comte, soit par les nécessités des +guerres qu'il soutient contre ses ennemis. Voyons donc par +quels moyens nous pourrions, sans blesser notre honneur et +celui du pays, éloigner de nous ce prince avare et perfide.»</p> + +<p>Il convient maintenant d'approfondir cette situation et de montrer +le roi d'Angleterre renversant la puissance que le roi de France +avait fondée. Henri I<sup>er</sup> n'ignorait point que Louis VI comptait +placer tôt ou tard Guillaume à la tête d'un parti nombreux, prêt à +l'élever au trône de Guillaume le Conquérant. Le comte de Flandre, +dans les chartes qu'il accordait aux bourgeois, mentionnait lui-même +ses droits à la couronne d'Angleterre. «Le roi Henri, dit +Matthieu Paris, était plein d'inquiétude, parce que ce jeune +homme était courageux et entreprenant, et ne cessait de le menacer +de lui enlever aussi bien l'Angleterre que la Normandie, +qu'il prétendait lui appartenir par droit héréditaire.» Henri I<sup>er</sup> +avait épousé la fille du duc de Brabant qui, lors de l'avénement du +comte Charles, avait pris une part active au mouvement dirigé par la +comtesse Clémence. Cette alliance lui rendait plus aisée son intervention +dans les affaires de Flandre. En même temps, il continuait +la guerre contre Louis VI afin de retenir l'armée française sur les +bords de la Seine, et se liguait avec le comte d'Anjou, père de cette +princesse, qui avait été répudiée par Guillaume Longue-Epée.</p> + +<p>Ce fut Henri I<sup>er</sup> qui chargea le comte Etienne de Boulogne d'aller +exposer en Flandre les prétentions qu'il fondait sur sa parenté avec +Robert le Frison. Ce fut encore Henri I<sup>er</sup> qui soutint Arnould de +Danemark. Ce jeune prince, qui, depuis la captivité de Guillaume +de Loo, était devenu le chef des Flamings, semble avoir été peu +digne de figurer dans des luttes si énergiques et si terribles. Rappelé +par les bourgeois de Saint-Omer, il se retrancha dans l'abbaye +de Saint-Bertin, s'y laissa assiéger par les barons de Guillaume, +s'humilia et se retira dans sa patrie après avoir accepté les présents +du vainqueur.</p> + +<p>Thierri d'Alsace fut, après Arnould de Danemark, le champion +auquel le roi d'Angleterre prodigua ses conseils et ses trésors. Iwan +d'Alost et Daniel de Termonde se rangèrent sous sa bannière. Gand +<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> +lui ouvrit ses portes. Les bourgeois de Bruges, s'armant pour la +même cause, s'allièrent aux Flamings du rivage de la mer; et l'on +vit Walter Krommelin, gendre de Disdir Hacket, et plusieurs autres +de leurs chefs entrer à Bruges, après avoir juré de rester fidèles +aux intérêts de la commune.</p> + +<p>Thierri d'Alsace arriva le 27 mars à Bruges, où il fut reçu par +les bourgeois avec un grand enthousiasme. Trois jours après, les +pairs du pays et les députés des communes s'assemblèrent sur la +place du Sablon pour proclamer le successeur de Guillaume de Normandie. +Iwan d'Alost et Daniel de Termonde lui rendirent solennellement +hommage, et Thierri fit aussitôt publier une loi qui ordonnait +à ceux qu'on accusait de la mort du comte Charles de se +justifier, s'ils étaient nobles, devant les princes et les feudataires +de Flandre; s'ils ne l'étaient pas, au tribunal des échevins. Puis +il confirma et augmenta les priviléges des communes, et leur permit +de modifier à leur gré leurs usages et leurs coutumes.</p> + +<p>Thierri avait réuni près de lui, en les réconciliant, Gervais de +Praet, qui avait assiégé l'église de Saint-Donat, et Lambert de +Rodenbourg, qui avait établi son innocence par l'épreuve du fer ardent, +les barons amis de Charles de Danemark, et les chefs flamings +les plus nobles et les plus généreux. Guillaume de Normandie crut +pouvoir troubler cette concorde en rendant la liberté à Guillaume +de Loo; mais le vicomte d'Ypres, après être resté quelque temps à +Courtray, fut réduit à s'enfermer dans le château de l'Ecluse: ses +anciens amis l'avaient abandonné, et il n'avait pu s'assurer que +l'appui de quelques-unes de ces populations saxonnes qui, plus barbares +que toutes les autres, n'avaient point voulu suivre Walter +Krommelin et Lambert de Rodenbourg dans le camp de Thierri +d'Alsace.</p> + +<p>Guillaume Longue-Epée avait perdu les cités de Gand, de Bruges +et de Lille. Un complot devait lui enlever également la ville d'Ypres +où il se tenait, et le livrer lui-même à ses ennemis. Un jour qu'assis +près d'une jeune fille qu'il aimait tendrement, il laissait flotter +entre ses mains les tresses de sa chevelure pour qu'elle les arrosât +de parfums, il sentit une larme tomber sur son front. La jeune fille +était instruite du complot, et bien qu'elle eût juré de ne point le +révéler, son cœur n'avait pu résister à la triste image du sort qui +était réservé au petit-fils de Guillaume le Conquérant. A peine le +<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> +prince normand eut-il le temps de s'élancer, les cheveux épars, sur +un rapide coursier et de chercher son salut dans la fuite.</p> + +<p>Dans ces circonstances fâcheuses, Guillaume de Normandie adressa +à Louis VI des lettres où il le suppliait de le soutenir contre son +ancien et redoutable ennemi, le roi d'Angleterre, dont l'ambition +convoitait la terre la plus fidèle et la plus puissante du royaume de +France.</p> + +<p>Louis VI s'avança jusqu'à Arras et y manda les députés des +communes. «Je veux, écrivait-il aux bourgeois de Bruges, que vous +envoyiez près de moi, le dimanche des Rameaux, huit hommes +sages, choisis parmi vous; j'en convoquerai un pareil nombre de +tous les bourgs de Flandre. Je veux, en leur présence et devant +mes barons, examiner quels sont vos discussions avec le comte +Guillaume, et je m'efforcerai de rétablir la paix entre vous et +lui.» Les Brugeois n'envoyèrent point de députés à Arras; mais +dans la réponse qu'ils firent au roi, ils racontèrent toutes les fautes +du comte, ses parjures, ses ruses, ses perfidies, et protestèrent fièrement +contre l'intervention du roi de France: «Qu'il soit connu du +roi et de tous les princes, de nos contemporains et de notre postérité, +que le roi de France n'a point à s'occuper de l'élection des +comtes de Flandre; les pairs et les bourgeois du pays peuvent +seuls désigner l'héritier du comte et lui remettre l'autorité suprême. +Pour ce qui concerne les terres tenues en fief du roi de +France, celui qui recueille la succession de nos comtes ne doit +que fournir un certain nombre d'hommes d'armes. Voilà à quoi se +bornent les devoirs du comte de Flandre, et le roi de France n'a +aucun droit de nous imposer un seigneur, soit par la force, soit +par la corruption.»</p> + +<p>Louis VI, cédant aux prières de Guillaume de Normandie, consentit +à mettre le siége devant Lille; mais Thierri d'Alsace le repoussa +et le contraignit à se retirer. La guerre que poursuivait +Henri I<sup>er</sup> absorbait toutes les forces de la France, et peu après, s'il +est permis d'ajouter foi au témoignage des historiens anglais, +Henri I<sup>er</sup> obligea le roi Louis VI à refuser tout secours au fils de +Robert de Normandie.</p> + +<p>Les populations d'Axel, de Bouchaute et de Waes s'étaient empressées +d'accourir à l'appel de Thierri. Les Brugeois et quelques +Flamings l'avaient rejoint. Il assiégeait à Thielt le château de +<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> +Folket, lorsqu'il apprit que son compétiteur s'avançait avec une +nombreuse armée. Guillaume de Normandie avait résolu de mourir +plutôt que d'être le témoin de son déshonneur. Après avoir confessé +ses fautes à l'abbé d'Aldenbourg, il avait coupé ses longs cheveux +et pris de nouvelles armes en signe du vœu qu'il adressait au ciel; +ses plus braves chevaliers avaient imité leur chef.</p> + +<p>La bruyère d'Axpoele, près de Ruisselede, fut le théâtre du combat. +L'armée de Guillaume campait sur une colline d'où l'on apercevait +celle de Thierri. Des deux côtés, trois corps de bataille se +formèrent: chacun des deux rivaux s'était réservé le commandement +du bataillon qui devait lutter le premier, et tous deux +avaient également juré de succomber plutôt que de renoncer à +leurs prétentions au comté de Flandre. Partout, on raccourcissait +les haches et l'on cherchait à s'attaquer de près. Daniel de Termonde +s'élance bientôt au milieu des hommes d'armes de Guillaume. +Une affreuse mêlée s'engage: Frédéric, frère de Thierri, +est renversé de son cheval; Richard de Woumen rend son épée. +Mais Daniel rétablit le combat, et déjà ses ennemis ploient, lorsque +le second bataillon de Guillaume, jusque-là immobile, se met en +mouvement et s'avance au devant des vainqueurs. La victoire +échappait à Thierri, et il rentra vers le soir, presque seul, à +Bruges, où, pendant toute la nuit, on n'entendit que les gémissements +de ceux qui avaient perdu un père, un frère ou un ami. +Thierri, dans son malheur, suivit l'exemple que son adversaire lui +avait donné: il coupa ses cheveux et ordonna un jeûne général +pour fléchir la colère du ciel.</p> + +<p>Rien ne prouve mieux l'impopularité de Guillaume de Normandie +que la stérilité des résultats de son triomphe. Aucune cité ne lui +ouvre ses portes. Ce n'est que treize jours après la défaite de Thierri +qu'on voit le vainqueur assiéger le château d'Oostcamp, aussitôt +secouru par les Brugeois; puis il se dirige vers Alost, où il joint son +armée à celle du duc de Brabant, que l'issue de la bataille d'Axpoele +ou d'anciennes contestations relatives à la dot de Gertrude +d'Alsace, veuve de Henri de Bruxelles, éloignaient de Thierri. +Iwan et Daniel occupent la cité d'Alost. Thierri s'y est enfermé +avec eux.</p> + +<p>Peu après, dans un combat sur les bords de la Dendre, Guillaume +de Normandie, voulant rallier les siens, se précipite témérairement +<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> +au milieu des ennemis. Il saisit la lance d'un bourgeois nommé +Nicaise Borluut; mais celui-ci, en se défendant, la lui enfonce +dans le bras depuis la main jusqu'au coude. Bientôt la plaie s'envenime +et s'ulcère, et, après cinq jours de douleurs pendant lesquels +il se revêt de l'habit de moine, il expire le 27 juillet 1128. Guillaume +de Normandie était à peine âgé de vingt-sept ans, lorsqu'une +mort cruelle termina ses aventures et ses malheurs.</p> + +<p>Les assiégeants avaient réussi à cacher la perte de leur chef. Godefroi +de Brabant s'empressa d'adresser des propositions de paix +aux défenseurs d'Alost: «Apprenez, dit-il enfin à Thierri lorsqu'une +trêve eut été conclue, apprenez que le comte Guillaume, +que vous avez si énergiquement combattu, a succombé à une +blessure mortelle.» Godefroi et Thierri avaient accepté l'arbitrage +du roi d'Angleterre. Henri I<sup>er</sup> l'emportait sur Louis VI, et +c'est ici qu'il faut rapporter ces paroles de Siméon de Durham qui +prouvent combien il prit part à l'élévation de Thierri: «Henri I<sup>er</sup> +succéda à Guillaume, comme son plus proche héritier, avec l'assentiment +du roi de France; mais il remit le comté à Thierri pourqu'il +le gouvernât sous lui.»</p> + +<p>Lorsque Henri I<sup>er</sup> descendit dans le tombeau, il eut pour successeur +Etienne de Boulogne, qu'il avait contraint à rendre hommage +au comte de Flandre. Etienne était moins favorable à Thierri +que Henri I<sup>er</sup>: il accueillit dans son royaume Guillaume de Loo, +et l'on vit, à son exemple, quelques-unes des tribus les plus indomptables +du Fleanderland émigrer en Angleterre, où elles ne tardèrent +point, selon l'expression d'un historien anglais, à rentrer dans +la condition des serfs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LIVRE SIXIÈME.<br /> +<span class="small">1128-1191.</span></h2> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" /> +</div> + +<p class="summary">Thierri et Philippe d'Alsace. +Les gildes.—Les communes.—Guerres et croisades.</p> +</div> + +<p>Lorsque le comte Charles annonçait à ses amis que sa mort +serait éclatante et glorieuse, il prédisait à la fois le culte religieux +qui honorerait ses vertus et l'extinction des haines auxquelles il +offrait son sang. En effet, à peine a-t-il succombé pour la cause de +la justice, que l'accomplissement de sa mission se manifeste à tous +les esprits: ses meurtriers eux-mêmes respectent ses restes mutilés; +les cités de la Flandre se les disputent; les princes étrangers +accourent pour les protéger. Barons et chevaliers, bourgeois et +hommes des communes, tous semblent avoir eu la révélation que, +sur son tombeau, reposeront trois siècles de puissance et de +grandeur.</p> + +<p>A la dynastie d'Alsace appartient l'honneur de compléter l'œuvre +de saint Charles de Flandre, en asseyant sur des bases solides les +institutions qui assureront la paix du pays.</p> + +<p>Galbert nous apprend que Thierri affranchit à jamais les bourgeois +de Bruges du <i lang="la" xml:lang="la">census mansionum</i> (le <i lang="la" xml:lang="la">census mansorum</i> des +lois karlingiennes), et sa réconciliation avec Hacket, qui rentra en +possession de la châtellenie, mit en même temps à l'abri des tributs +et de l'opprobre de la servitude les Flamings soumis à son autorité, +désormais désignés par le nom d'hommes libres, d'hommes francs +de la châtellenie de Bruges, d'habitants du pays libre, de Francqs-hostes +ou Francons, comme on disait encore au dix-huitième siècle. +Thierri, en proclamant leurs droits, sanctionna la législation qui +leur était propre, et cette loi du pays franc est restée le monument +le plus important de l'existence d'une législation toute empreinte +encore de la rudesse des mœurs primitives du Fleanderland.</p> + +<p>De même que la loi salique fixait la composition du meurtre du +<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> +Romain propriétaire à la moitié de celle du meurtre du Frank, la +loi de la châtellenie de Bruges n'évalue que la moitié d'un homme +libre le clerc qu'elle considère comme Romain, conformément aux +usages des temps barbares.</p> + +<p>Toutes les autres dispositions de la loi du pays franc rappellent +également les coutumes des nations germaniques.</p> + +<p>Celui qui tue un homme ou lui mutile un membre donnera tête +pour tête ou membre pour membre.</p> + +<p>Celui qui rompt la digue de la mer perdra la main droite.</p> + +<p>Au plaid, on juge d'abord les questions de ban, puis on s'occupe +des duels et des jugements par l'eau et le fer.</p> + +<p>Plus loin apparaît le <i lang="fy" xml:lang="fy">wehrgeld</i> que, pendant tout le moyen-âge, +nous retrouverons dans les mœurs de la Flandre.</p> + +<p>Lorsqu'un meurtre aura été commis, le prix de la réconciliation +sera levé sur les biens du meurtrier; puis les otages de la paix +seront donnés des deux parts, et tous ceux qui appartiennent à leur +<em>minne</em>, c'est-à-dire à leur gilde, payeront les frais de leur séjour.</p> + +<p>Cette mention de la gilde est remarquable. Placée à côté de dispositions +plus modernes, où l'on voit se dessiner peu à peu l'intervention +des baillis, des écoutètes et des autres officiers du comte, +elle nous ramène à la forme primitive de l'organisation politique. +Longtemps les gildes des Flamings n'avaient présenté qu'un caractère +mobile, inconstant et vague: cependant, à mesure que les +progrès de l'agriculture groupèrent les bourgs et les villages, à +mesure que le développement du commerce créa des marchés d'où +sortirent des villes florissantes, elles devinrent, en s'attachant au +sol, plus stables et plus fixes; et bientôt on les vit s'élever rapidement +au-dessus de toutes les gildes qui les entouraient, comme une +gilde supérieure régie par des lois que chacun était libre d'adopter, +mais qui imposaient à tous ceux qui y adhéraient un serment solennel +d'obéissance. La base de ces associations était l'élection des +juges chargés d'y maintenir l'ordre et d'y punir les délits (<i lang="la" xml:lang="la">selecti +judices</i>). De là le nom que portaient leurs règlements, <i lang="fy" xml:lang="fy">cyr</i>, <i lang="fy" xml:lang="fy">cyre</i> +(dont on fit plus tard <i lang="nl" xml:lang="nl">keure</i> et <i lang="nl" xml:lang="nl">chora</i>), élection, choix libre; on donnait +celui de <i lang="fy" xml:lang="fy">cyre-ath</i> (<i lang="nl" xml:lang="nl">keure-eed</i>, <i lang="la" xml:lang="la">choram jurare</i>) au serment sur +lequel reposait l'observation de la <i lang="fy" xml:lang="fy">cyre</i>. Les juges de la <i lang="fy" xml:lang="fy">cyre</i> s'appelaient +<i lang="fy" xml:lang="fy">cyre-mannen</i> (<i lang="nl" xml:lang="nl">keurmannen</i>, <i lang="fy" xml:lang="fy">choremanni</i>); les membres de +la <i lang="fy" xml:lang="fy">cyre</i>, <i lang="nl" xml:lang="nl">cyre-broeders</i> (<i lang="nl" xml:lang="nl">keure-broeders</i>).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> +Un de ces règlements nous a été conservé, c'est la charte de la +gilde ou minne d'Aire, qui semble avoir été rédigée pour la première +fois peu d'années après la victoire de Bavichove «pour arrêter +les mauvais desseins des hommes pervers.»</p> + +<p>Il y est formellement fait mention du marché commercial, où tous +les marchands étrangers pouvaient se rendre protégés par un sauf-conduit.</p> + +<p>«Dans la gilde se trouvent douze juges élus (<i lang="la" xml:lang="la">selecti judices</i>, +<i lang="fy" xml:lang="fy">choremanni</i>) qui ont juré que dans leurs jugements ils ne distingueront +point entre le pauvre et le riche, celui qui est noble ou +celui qui ne l'est point, leur parent ou l'étranger. Tous ceux qui +appartiennent à la gilde ont juré également que chacun d'eux +aidera son gilde en ce qui est utile et honnête.</p> + +<p>«Si quelqu'un s'est rendu coupable d'injure ou de dommage, que +celui qui a souffert ne se venge ni par lui-même, ni par les siens, +mais qu'il se plaigne au <i lang="fy" xml:lang="fy">rewart</i> de la gilde, et que le coupable +amende son délit, selon l'arbitrage des douze juges élus.</p> + +<p>«Celui qui se sera rendu coupable d'injure payera cinq sous au +rewart de la gilde et à son ami outragé; s'il néglige de payer ces +cinq sous pendant la première semaine, l'amende sera doublée la +seconde semaine et triplée la troisième; s'il néglige entièrement +de la payer, qu'il soit chassé de la gilde comme coupable de parjure.</p> + +<p>«Si l'un des membres de la gilde a tué son conjuré, aucun des +amis du mort, à moins qu'il n'ait été présent au meurtre, ne +pourra le venger pendant quarante jours; mais si le meurtrier +n'amende point la mort de son frère dans le délai de quarante +jours selon le jugement des juges élus, et s'il n'a point satisfait +aux poursuites des parents du mort, qu'il soit chassé de la gilde +comme coupable et parjure, et de plus, si les douze juges élus +l'ordonnent, que sa maison soit détruite; si les amis du coupable +refusent de payer l'amende fixée, qu'ils encourent la même +peine.</p> + +<p>«Si la maison de l'un des conjurés a été brûlée, ou bien si la +rançon qu'il a dû payer pour sortir de captivité a diminué ses +ressources, que chacun donne un écu pour aider son ami appauvri.»</p> + +<p>A Aire, le chef de la gilde municipale portait le nom saxon de +<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> +<i lang="fy" xml:lang="fy">rewart</i>; ceux qui en faisaient partie, celui de <i lang="nl" xml:lang="nl">minnebroeders</i>, frères +de la minne, amis ou conjurés.</p> + +<p>Ce tableau de la transformation de la gilde, qui peu à peu devint +la cité, se retrouve dans toute la Flandre. Un historien du douzième +siècle a soin de nous apprendre que sa ville natale dut son origine +à une gilde de marchands, <i lang="la" xml:lang="la">ghilleola mercatorum</i>. A Saint-Omer, +de même qu'à Ardres, la gilde fut la base de l'administration municipale. +Bruges ne devint une ville puissante que parce qu'une +association de marchands s'était formée au pied du château bâti par +Baudouin Bras de Fer, et d'anciennes traditions y faisaient remonter +jusqu'au dixième siècle l'élection du bourgmestre par les treize +échevins. La mention des <i lang="fy" xml:lang="fy">choremanni</i> ou des échevins, en nombre +déterminé, paraît partout le signe d'une organisation régulière, qui +reçoit dans les documents rédigés en langue latine ou en langue +française, le nom de <i lang="la" xml:lang="la">communia</i> ou celui de commune. Ce nom rappelait +les liens d'alliance fraternelle dont il était issu, la jouissance +des mêmes biens et des mêmes droits garantie par les mêmes +devoirs; et tandis que le nom de gilde restait spécialement propre +aux corporations commerciales, celui de commune s'appliquait sans +distinction à l'assemblée de tous ceux qui, aux jours d'émeute ou de +guerre, s'armaient au son de la cloche du beffroi. La dynastie +d'Alsace sanctionna cette organisation dans la plupart de nos villes. +C'est dans les chartes qu'elle nous a laissées qu'il faut chercher ses +titres de gloire; c'est là que se retrouvent les caractères de sa mission: +elle proclama solennellement les droits des <em>communes</em> de +Flandre, puis elle disparut, leur laissant à elles-mêmes le soin de +les maintenir et de les défendre.</p> + +<p>Deux hommes illustres par leur génie et leurs vertus présidèrent +aux mémorables événements que la Flandre vit s'accomplir +sous Robert le Frison et sous Thierri d'Alsace. Le premier avait été +l'évêque de Soissons saint Arnould, le second fut l'abbé de Clairvaux +saint Bernard.</p> + +<p>Bernard parcourait l'Allemagne, la France, la Belgique en prêchant +la paix chrétienne, l'amour des choses intellectuelles, le bonheur +de la solitude monastique. Il vint en Flandre, et telle était la +puissance de sa parole qu'elle transportait irrésistiblement toutes +les âmes. Le 9 avril 1138 (v. st.), il parut dans la chaire de l'église +de Sainte-Walburge à Furnes, au milieu de ces populations cruelles +<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span> +que saint Arnould avait visitées moins d'un siècle auparavant. Son +éloquence y accomplit les mêmes prodiges; barons et karls, vieillards +et jeunes gens, tous s'émurent, et tandis qu'un noble méditait +en silence ces sublimes enseignements, un laboureur s'approcha et +lui dit: «Le Seigneur m'ordonne d'aller vers toi; dirigeons-nous +ensemble vers le monastère de Clairvaux.»</p> + +<p>Dernier et remarquable rapprochement! la mission de l'évêque +de Soissons avait préparé la croisade de Robert le Frison, et il n'est +point douteux que la prédication de l'abbé de Clairvaux n'ait également +préparé la croisade de Thierri d'Alsace. Foulques d'Anjou, +dont la fille avait épousé Thierri après avoir été fiancée à son rival +Guillaume de Normandie, portait le sceptre des rois de Jérusalem; +mais les périls qui l'entouraient le réduisirent bientôt à implorer le +secours des peuples chrétiens. Le comte de Flandre répondit le premier +à cet appel. On ignore quelle fut la date précise de son départ, +et quels événements signalèrent son voyage; mais les historiens +des croisades nous apprennent que les nombreux et intrépides chevaliers +qu'il conduisit avec lui firent renaître la confiance et l'espoir +chez les barons de Syrie. Ils ne tardèrent point à se diriger vers +le mont Galaad, aux frontières des pays d'Ammon et de Moab, où ils +assiégèrent une troupe redoutable de brigands qui s'étaient réfugiés +dans des cavernes environnées de rochers et d'abîmes. Thierri +prit part ensuite à la conquête de Césarée et d'Arcas, et là s'arrêta +son pèlerinage.</p> + +<p>Des événements d'une haute gravité rappelaient le comte de +Flandre dans ses Etats. Louis VII avait succédé en France à +Louis VI, qu'avait poursuivi, dans les derniers jours de sa vie, le +ressentiment des plus puissants barons. Le comte de Hainaut s'était +allié au comte de Saint-Pol, et leur confédération semblait menacer +la Flandre. Les mêmes symptômes d'hostilité se manifestaient +en Angleterre. Le roi Etienne n'écoutait plus que des conseils dirigés +contre Thierri. Guillaume de Loo avait été chargé en 1138 du +soin d'aller étouffer une insurrection en Normandie, et ce succès +flattait son orgueil et ses espérances. Cependant le comte de Flandre +triomphe de toutes ces menaces. Le comte de Hainaut dépose +les armes. Une armée flamande protége contre les barons de Grimberghe +le jeune duc de Brabant Godefroi, qui cède Termonde à +Thierri et promet de le reconnaître pour suzerain.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> +Le comte de Flandre soutient également l'impératrice Mathilde +qui porte la guerre en Angleterre, et bientôt après les partisans +d'Etienne et ceux de la fille de Henri I<sup>er</sup> se rencontrent sur les +bords de la Trent. Tous les Flamings qui se sont associés à la fortune +de Guillaume de Loo ont obéi à la voix de leur chef. Baudouin +de Gand, petit-fils de l'un des compagnons de Guillaume le Conquérant, +les harangue. Ils s'élancent impétueusement au combat, et +déjà ils ont chassé devant eux les archers gallois, lorsque les +hommes d'armes du comte de Chester parviennent à semer le désordre +dans leurs rangs. Dès ce moment, ils ne se rallient plus. Le +roi Etienne tombe au pouvoir de ses ennemis, et Baudouin de Gand +partage son sort, après avoir mérité, par sa vaillante résistance, +une gloire immortelle (2 février 1140).</p> + +<p>Guillaume de Loo s'est réservé pour des temps meilleurs. Il ne +tarde point à apprendre que l'impératrice Mathilde déplaît au peuple +par son orgueil et que la commune de Londres, jadis pleine de +zèle pour sa cause, s'insurge contre elle. Ralliant aussitôt ses Flamings, +il relève la bannière d'Etienne de Boulogne dans le comté +de Kent. De rapides succès effacent le souvenir de sa défaite. Il +poursuit l'impératrice jusqu'au pied des murailles de Winchester, +la réduit à fuir de nouveau, et l'atteint au pont de Stoolebridge +(14 septembre 1141). Le roi d'Ecosse, qui soutient Mathilde, cherche +son salut dans une retraite précipitée. Robert de Glocester, +frère de l'impératrice, est pris, puis échangé contre le roi Etienne. +A peine Mathilde réussit-elle à se retirer dans le château d'Oxford. +Guillaume l'y assiége; mais elle se fait descendre du haut des murailles, +et traverse la Tamise dont les glaces et neiges cachent sa robe +blanche aux regards de ses ennemis. Un triomphe si éclatant engagea +le roi Etienne à placer toute sa confiance dans les vainqueurs. Guillaume +de Loo reçut le comté de Kent, théâtre de ses premières +victoires. Robert de Gand fut chancelier; son neveu Gilbert obtint +le titre de comte de Lincoln. Un chef flamand nommé Robert, fils +d'Hubert, prit possession du manoir de Devizes, et lorsque le comte +de Glocester lui offrit sa protection, il répondit qu'il était assez +puissant pour soumettre tout le pays depuis Winchester jusqu'à +Londres, et du reste que s'il avait besoin d'appui, il manderait des +hommes d'armes de Flandre. Ainsi s'était formée, au sein des bannis +flamands, une aristocratie orgueilleuse haïe des Normands, et +<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> +devenue complètement étrangère aux hommes de même race qui +formaient les communes anglo-saxonnes. «C'était, écrit Guillaume +de Malmesbury, une race d'hommes avides et violents qui ne +respectaient rien, et ne craignaient même point de retenir les +religieux captifs et de piller les églises et les cimetières.»</p> + +<p>La France présentait le même spectacle de désorganisation et +d'anarchie. Le jeune roi Louis VII avait épousé une princesse inconstante +et légère, et Raoul de Vermandois, petit-fils du roi +Henri I<sup>er</sup>, n'écoutant que sa passion pour Alix de Guyenne, sœur +de la reine, avait répudié sa femme, princesse de la maison de +Champagne. Le comte Thibaud le Grand se plaignit au pape: +Raoul de Vermandois, excommunié au concile de Lagny, promit de +se soumettre; mais il oublia presque aussitôt ses engagements, et +lorsqu'une seconde sentence d'anathème fut venue le frapper, il +chercha un protecteur dans Louis VII. Le roi de France prétendait +que, dans un traité récemment conclu, Thibaud s'était engagé à +faire lever l'excommunication et qu'il n'avait pas le droit de recourir +de nouveau aux foudres ecclésiastiques; sa colère s'accrut quand +il apprit que Thibaud s'était allié au comte de Flandre et au comte +de Soissons. Ce fut en vain que l'abbé de Clairvaux interposa sa +médiation. «Le roi, écrivait-il aux ministres de Louis VII, reproche +à Thibaud de chercher à s'attacher par des mariages le comte +de Flandre et le comte de Soissons. Avez-vous quelque raison +certaine de douter de leur fidélité? Est-il équitable de n'ajouter +foi qu'aux soupçons les plus vagues? Les hommes dont Thibaud +a réclamé l'alliance, loin d'être les ennemis du roi, ne sont-ils +pas ses vassaux et ses amis? Le comte de Flandre n'est-il pas le +cousin du roi, et le roi lui-même n'avoue-t-il point qu'il est le +soutien du royaume?» On connaît la réponse de Louis VII: ce +fut le massacre de Vitry. «Je ne puis le taire, s'écria alors Bernard, +vous soutenez des hommes frappés d'excommunication; vous +guidez des ravisseurs et des brigands fameux par les incendies, +les sacriléges, le meurtre et le pillage. De quel droit vous préoccupez-vous +à ce point des relations de consanguinité des autres, +lorsque vous-même, personne ne l'ignore, vous habitez avec une +femme qui est à peine votre parente au troisième degré? J'ignore +s'il y a consanguinité entre le fils du comte Thibaud et la fille +du comte de Flandre, entre le comte de Soissons et la fille du +<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span> +comte Thibaud; mais je crois que les hommes qui s'opposent à +ces alliances n'agissent ainsi que pour enlever à ceux qui luttent +contre le schisme le refuge que ces princes pourraient leur +offrir. Si vous persévérez dans de semblables desseins, la vengeance +du ciel ne sera pas lente: hâtez-vous donc, s'il en est +temps encore, de prévenir par votre pénitence la main qui est +prête à vous frapper.»</p> + +<p>Louis VII se repentit, et quatre années après, en expiation de sa +faute, il recevait à Vézelay la croix des mains de l'abbé de Clairvaux. +Parmi les comtes qui le suivront se trouvent Thierri de Flandre +et Henri, fils de Thibaud de Champagne. Il a choisi pour régent +du royaume Suger, abbé de Saint-Denis, né dans les domaines +du comte de Flandre, qui mérita, en protégeant les opprimés, les +orphelins et les veuves, le surnom de Père de la patrie.</p> + +<p>Ce ne fut toutefois que vers le mois de juin 1147 que le roi de +France et les autres princes croisés se mirent en marche. Ils se dirigèrent +vers la Bavière, passèrent le Danube pour entrer en +Autriche, traversèrent la Pannonie, la Bulgarie et la Thrace, +et bientôt après ils saluèrent les remparts de Byzance. De terribles +revers les attendaient au delà du Bosphore. La trahison +de Manuel Comnène fit périr toute l'armée des Allemands, et les +mêmes désastres accablèrent les Francks dès qu'ils eurent passé +les gués du Méandre. Ils succombèrent en grand nombre dans les +défilés du Cadmus; enfin, épuisés de fatigue et décimés par le fer, +ils réussirent à atteindre le port de Satalie, situé au fond du golfe +de Chypre, où ils espéraient trouver assez de vaisseaux pour continuer +leur route par mer; cependant ceux qu'ils parvinrent à rassembler, +après cinq semaines d'attente, ne suffisaient point pour les +porter tous. Une foule de pèlerins vinrent alors se jeter aux pieds +de Louis VII: «Puisque nous ne pouvons point vous suivre en Syrie, +lui dirent-ils, veuillez vous souvenir que nous sommes +Franks et chrétiens, et donnez-nous des chefs qui puissent réparer +les malheurs de votre absence et nous aider à supporter les +fatigues, la famine et la mort, qui nous attendent loin de vous.» +Le comte de Flandre et Archambaud de Bourbon restèrent à Satalie; +mais bientôt on les vit, imitant l'exemple du roi de France, +s'embarquer presque seuls au milieu des gémissements et des cris +lamentables de leurs compagnons qu'ils ne devaient plus revoir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> +Louis VII réunit à Jérusalem les débris de son armée aux milices +chargées de la défense de la cité sainte. On résolut d'assiéger Damas, +et déjà les croisés s'étaient emparés des jardins qui s'étendent +jusqu'à l'Anti-Liban, lorsque la discorde éclata parmi eux. Le +comte de Flandre réclamait de la générosité des princes d'Occident +la possession de la ville qui allait tomber en leur pouvoir; il s'engageait +à la défendre vaillamment contre les infidèles pour l'honneur +de Dieu et de la chrétienté; mais la jalousie des barons de +Syrie s'éveilla: ils se plaignaient de ce que Thierri, qui était déjà +au delà des mers seigneur d'un comté si puissant et si illustre, voulait +s'approprier le plus beau domaine du royaume de Jérusalem, +et ajoutaient que si le roi Baudouin ne voulait point se le réserver, +il valait mieux le donner à l'un de ceux qui avaient complètement +renoncé à leur patrie pour combattre sans relâche. Ces dissensions +firent suspendre les assauts et permirent aux princes d'Alep et de +Mossoul de rassembler toutes leurs forces, et il fallut renoncer à la +conquête de l'ancienne capitale de la Syrie. Ainsi se termina la +croisade de Louis VII.</p> + +<p>Thierri passa encore une année dans la terre sainte, et, avant +son départ, il y reçut un don précieux du roi de Jérusalem: +c'étaient, selon d'anciennes traditions, quelques gouttes du sang du +Sauveur, jadis recueilli par Nicodème et Joseph d'Arimathie. A +son retour en Flandre, il déposa solennellement cette vénérable +relique dans la chapelle de Saint-Basile de Bruges.</p> + +<p>Vers l'époque où Louis VII avait quitté la France pour se rendre +en Orient, quelques croisés, partis des rivages de la Flandre, +comme Winnemar au onzième siècle, avaient rejoint sur les côtes +d'Angleterre d'autres pèlerins animés d'un semblable courage. +Deux cents navires mirent à la voile du havre de Darmouth dans +les derniers jours du mois de mai 1147; mais une tempête les dispersa, +et cinquante navires à peine se retrouvèrent dans un port des +Asturies. Les pèlerins s'y arrêtèrent trois jours, puis ils se dirigèrent +vers le port de Vivero et la baie de la Tambre, et la veille +des fêtes de la Pentecôte ils allèrent visiter le tombeau de saint +Jacques de Compostelle. Ils ne tardèrent point à apercevoir les +bouches du Douro, et ce fut là que le connétable de l'expédition, +Arnould d'Aerschot, les rejoignit avec un grand nombre de leurs +compagnons. Les habitants du pays les accueillirent avec joie: +<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> +Alphonse de Castille, qui fuyait devant les Mores, vint réclamer +leur secours, et ils se hâtèrent de le lui promettre. C'est ainsi, +disent les poètes portugais, que les Israélites expirant dans le +désert virent la manne bienfaisante descendre du ciel pour les +sauver.</p> + +<p>La flotte des croisés entra le 28 juin dans le Tage pour reconquérir +Lisbonne. Ni la position presque inaccessible de cette illustre +cité, ni le nombre de ses défenseurs, que des témoins oculaires +portent à deux cent mille, n'intimida leur courage. Les faubourgs +furent enlevés dès la première tentative, et le siége commença. +Les Flamands se placèrent à l'orient, les Anglais à l'occident. On +avait établi sur les navires des ponts volants qui devaient s'abaisser +sur les murailles: les vents s'opposèrent à ce que l'on en fît +usage. On se vit alors réduit à préparer d'autres machines, mais les +Sarrasins les incendièrent en y répandant des flots d'huile bouillante. +Ces revers ne découragèrent point les assiégeants; ils reconstruisirent +leurs machines, et un jour que les Sarrasins avaient fait +une sortie, les pèlerins flamands réussirent à leur couper la retraite: +le roi Alphonse et les Anglais profitèrent de ce combat pour donner +l'assaut; en ce moment, les Flamands accoururent pour les soutenir, +et Lisbonne leur ouvrit ses portes (21 octobre 1147). Alméida et +d'autres villes se soumirent également aux croisés. La plupart des +guerriers de Flandre, animés par ces succès, restèrent en Portugal +pour combattre les Mores. Ils obtinrent des lois et des priviléges +propres, et s'appliquèrent à faire fleurir l'agriculture et le commerce +en même temps qu'ils s'illustraient par les armes. Combien +la croisade qui échoua devant Damas et celle que couronna la conquête +de Lisbonne se ressemblaient peu! En Syrie, tout était +orgueil, envie, corruption; en Portugal, le courage chrétien retrouvait +ses prodiges. «Des pèlerins humbles et pauvres, dit Henri +de Huntingdon, voyaient la multitude de leurs ennemis se disperser +devant eux.»</p> + +<p>C'est surtout en Europe qu'il est intéressant d'étudier les résultats +de la seconde croisade. Entreprise en expiation d'une guerre +injuste dirigée contre les comtes de Champagne et de Flandre, +elle accroît leur puissance. Leur alliance consolide la paix, mais +on peut prévoir que le jour où ils se sépareront, leurs discordes +troubleront toute la monarchie. Les quatre fils de Thibaud le +<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> +Grand, Henri, Thibaud, Etienne et Guillaume, possèdent les comtés +de Champagne, de Blois et de Sancerre et l'archevêché de Reims. +Ses filles sont duchesses de Pouille et de Bourgogne, comtesses de +Bar et de Pertois. Une autre devint plus tard reine de France. +Thibaud et Henri épousèrent les deux filles qu'Aliénor de Guyenne +avait eues de son mariage avec Louis VII. Thibaud avait d'abord +inutilement cherché à enlever leur mère, pour s'attribuer ses domaines +héréditaires.</p> + +<p>Le comte de Flandre n'est pas moins redoutable. Une guerre +heureuse contre l'évêque de Liége et les comtes de Namur et de +Hainaut se termine par un traité que confirmera plus tard le mariage +de Baudouin, fils du comte de Hainaut et de Marguerite, fille +de Thierri. Le comte de Flandre siége à l'assemblée de Soissons +convoquée pour assurer le repos du royaume. Il se réconcilie avec la +maison de Vermandois dont il fut l'ennemi, parce qu'il sait que le +comte Raoul II est condamné, par une santé débile, à mourir jeune. +Il destine à son fils Philippe la main d'Elisabeth de Vermandois, +qui sera l'héritière des vastes Etats auxquels son père a ajouté +Chauny enlevé aux sires de Coucy, Amiens usurpé sur les sires de +Boves, Ribemont, conquis sur les sires de Saint-Obert, Aire, Péronne +et Montdidier, devenus également le prix de ses violences ou +de ses ruses. Le second de ses fils, Matthieu, s'empare du comté de +Boulogne en enlevant l'abbesse de Romsey, fille du roi d'Angleterre; +le troisième, quoique élu évêque de Cambray, épouse la comtesse +de Nevers, petite-fille du duc de Bourgogne.</p> + +<p>Il est permis de croire que ce fut Thierri qui, par haine contre +le roi Etienne, engagea le roi de France à le combattre et à lui opposer +Henri d'Anjou, neveu de la comtesse de Flandre. Thierri, à +la tête de quatorze cents chevaliers, prit la part la plus active à la +conquête de la Normandie. «Le roi, dit une ancienne chronique, se +confiait principalement dans la nombreuse milice du comte de +Flandre.»</p> + +<p>Henri d'Anjou, victorieux sur les bords de la Seine, ne tarda +point à porter la guerre en Angleterre, et le roi Etienne se vit forcé +à reconnaître pour son successeur le fils de l'impératrice Mathilde. +Une entrevue solennelle eut lieu à Douvres vers le mois de mars +1153. Henri d'Anjou s'y rendit avec Thierri, et le roi Etienne leur +proposa de les conduire à Londres; mais ils n'étaient pas arrivés à +<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> +Canterbury, lorsqu'une troupe de Flamings tenta de les assassiner: +quoique le hasard eût fait échouer leur complot, Henri et Thierri +se hâtèrent de quitter l'Angleterre. Ils n'y revinrent qu'au mois +d'octobre, peu de jours avant la mort du roi Etienne, et le comte de +Flandre se trouva à Westminster le dimanche avant la Noël, lorsque +Henri d'Anjou, premier monarque de la dynastie des Plantagenêts, +y reçut l'onction royale.</p> + +<p>Qu'étaient devenus les Flamings? Les vainqueurs de Stoolebridge, +réduits au complot de Canterbury, portaient la peine de leur trahison. +«Ces loups avides, dit Guillaume de Neubridge, fuyaient ou +devenaient doux comme des brebis; ils affectaient du moins de +le paraître.»—«Ils quittaient, ajoute un autre historien anglais, +leurs châteaux pour retrouver la charrue, la tente des +barons pour rentrer dans l'atelier du tisserand.»</p> + +<p>Guillaume de Loo, vieux et aveugle, avait obtenu de Thierri +qu'il lui fût permis d'aller finir ses jours dans le château où il était +né. La Flandre, qui avait refusé un trône à son ambition, ne réservait +à sa gloire qu'un tombeau.</p> + +<p>Deux ans après, Henri II se trouvait à Rouen, lorsque le comte +de Flandre y arriva pour le prier de protéger ses Etats et son fils +pendant un troisième voyage qu'il voulait entreprendre en Orient. +En effet, Thierri ne tarda point à s'embarquer, et son arrivée au +port de Beyruth ranima de nouveau le zèle des chrétiens de Jérusalem. +Thierri et le roi Baudouin, après avoir conquis rapidement +les forteresses d'Harenc et de Césarée, allèrent combattre les Sarrasins +dans les principautés d'Antioche et de Tripoli. L'émir Nour-Eddin +avait profité de leur éloignement pour menacer la cité sainte, +quand Baudouin et Thierri parvinrent à l'atteindre dans la plaine +de Tibériade, près des lieux où le Jourdain cesse de tracer un sillon +limoneux sur le flot immobile de la mer de Galilée. Une éclatante +victoire illustra les armes des chrétiens.</p> + +<p>A son retour en Flandre, Thierri fut reçu par de nombreuses +acclamations. Une lettre du pape Alexandre III, adressée à l'archevêque +de Reims, avait rendu un témoignage public de la valeur et +de la piété du comte de Flandre. Les infirmités de la vieillesse +n'avaient point refroidi son zèle, et en 1163, apprenant la mort +de Baudouin III et les périls qui menaçaient son fils Amauri, il +résolut aussitôt de tenter une quatrième croisade. La comtesse +<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> +Sibylle l'accompagna, et un grand nombre de pèlerins, tant de +Flandre que de Lorraine, prirent la croix à son exemple. «Le bruit +de leur arrivée, dit Guillaume de Tyr, fut pour les chrétiens d'Asie +comme un doux zéphyr qui vient calmer les brûlantes ardeurs +du soleil.» Pourquoi faut-il ajouter que toutes ces espérances +furent déçues, et que bientôt après, selon l'expression de l'historien +des croisades, de sombres nuées couvrirent le ciel et ramenèrent +les ténèbres! Nour-Eddin livra, dans la principauté d'Antioche, un +sanglant combat dans lequel il fit prisonniers le prince d'Antioche, +Raimond de Tripoli, Josselin d'Edesse et Gui de Lusignan. Thierri +ne put rien pour réparer ces malheurs: il n'y vit sans doute que la +révélation de la colère du ciel, et s'éloigna tristement pour retourner +en Flandre. Sa femme, Sibylle d'Anjou, unie par les liens du sang +à la dynastie des rois de Jérusalem, espéra que ses prières seraient +plus puissantes que les armes du comte de Flandre, et n'hésita +point à se vouer à la vie religieuse, à Béthanie, sur les ruines de +cette maison de Lazare, où Jésus, en ressuscitant le frère de Marthe +et de Marie, avait promis la vie à tous ceux qui croiraient en lui.</p> + +<p>Le comte de Flandre ne devait survivre que quatre années à ces +malheurs. Il mourut à Gravelines le 17 janvier 1168 (v. st.). Déjà +depuis longtemps il avait remis à son fils le gouvernement de ses +Etats, et le moment est arrivé où, après avoir raconté les luttes que +Thierri soutenait sous le ciel brûlant de la Syrie pour élever la gloire +de la Flandre, nous devons retracer les efforts que faisait Philippe +pour augmenter sa puissance dans les froides régions du Nord.</p> + +<p>L'événement le plus remarquable qui eût signalé les commencements +de l'administration de Philippe d'Alsace avait été une guerre +contre le comte Florent de Hollande. En 1157, pendant l'absence de +son père, le jeune comte de Flandre se vit obligé, par les plaintes +des marchands flamands, à prendre les armes pour protéger leur +commerce sur la Meuse. Une flotte flamande menaça les ports de +Hollande, tandis que l'armée de Philippe d'Alsace envahissait le +pays de Waes et s'emparait du château de Beveren. Huit ans plus +tard, peu après la quatrième croisade de Thierri, la même guerre +se renouvela: cette fois, la Flandre avait équipé une flotte qu'un +chroniqueur évalue à sept mille navires. Les hommes d'armes de +Flandre étaient soutenus par Godefroi de Louvain; ils triomphèrent +après une sanglante mêlée, et poursuivirent les Hollandais pendant +<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> +sept heures. Florent et quatre cents de ses chevaliers tombèrent en +leur pouvoir. Le comte de Hollande fut enfermé dans le cloître de +Saint-Donat de Bruges, où, après une captivité de près de trois années, +il signa, le 27 février 1167 (v. st.), un traité trop important +pour qu'il ne soit point utile d'en rappeler les principaux articles.</p> + +<p>Florent reconnaissait que, par le jugement des barons de Flandre, +il avait perdu toutes les terres tenues en fief de Philippe, et ceci +s'appliquait au pays de Waes; il consentait à partager avec le comte +de Flandre la souveraineté des îles situées entre l'Escaut et Hedinzee, +et accordait aux marchands flamands le droit de trafiquer +librement dans tous ses Etats. Les nobles de Hollande se portèrent +cautions des serments de leur prince.</p> + +<p>«Il avait été convenu également, ajoute une ancienne chronique, +que le comte Florent fournirait mille ouvriers instruits dans l'art +de construire les digues, afin qu'ils exécutassent tous les travaux +nécessaires pour préserver la ville de Bruges et son territoire des +invasions de la mer. Le comte de Hollande et les siens acceptèrent +toutes ces conditions, heureux d'avoir été traités pendant +leur captivité moins comme des ennemis prisonniers, que comme +des amis auxquels on donnerait l'hospitalité. Dès que le comte de +Hollande fut retourné dans ses Etats, il s'empressa d'envoyer plus +de mille ouvriers de Hollande et de Zélande. Ceux-ci construisirent +des maisons et d'autres édifices sur une digue qu'on nommait +Hontsdamme, puis ils établirent également des digues jusqu'à +Lammensvliet et Rodenbourg. D'autres personnes vinrent successivement +se fixer à Damme et y firent le commerce; les marchands +y affluèrent: en moins de trois ans, on vit s'y élever une +ville assez importante. Le comte Philippe de Flandre donna de +nombreux priviléges à ses habitants, voulant qu'ils portassent +désormais le titre de bourgeois et fussent affranchis, dans toute +la Flandre, des droits de passage et de tonlieu. Leur prospérité +augmenta de jour en jour...» Telle fut l'origine de ce port célèbre +qui devait occuper une si grande place, au treizième siècle, dans +l'épopée du chapelain de Philippe-Auguste:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Speciosus erat Dam nomine vicus</p> +<p>Lenifluis jucundus aquis atque ubere glebæ,</p> +<p>Proximitate maris, portuque, situque superbus.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> +Vers la même époque, l'empereur Frédéric I<sup>er</sup>, près de qui Philippe +d'Alsace s'était rendu à Aix pour assister à l'exhumation solennelle +des restes de Karl le Grand, lui céda la châtellenie de +Cambray, et permit à ses sujets d'étendre leurs relations commerciales +dans ses Etats. En 1173, une charte de Frédéric I<sup>er</sup> établit, +à la demande du comte de Flandre, quatre foires annuelles à Aix-la-Chapelle +et deux à Doesburg. L'archevêque de Cologne confirma +les priviléges octroyés par l'empereur.</p> + +<p>A ces traités conclus avec la Hollande et l'Allemagne, il faut +ajouter celui qui, le 19 mars 1163 (v. st.), reçut les sceaux de Thierri +et du roi d'Angleterre Henri II. Il ratifiait les conventions arrêtées +le 10 mars 1103 entre Robert II et Henri I<sup>er</sup>, en portant le fief pécuniaire +sur lequel elles reposaient à la somme de cinq cents marcs +d'argent.</p> + +<p>Henri II ne pouvait oublier qu'il devait sa couronne à l'appui de +Thierri d'Alsace; mais dès que celui-ci fut descendu au tombeau, +il crut ne plus être ingrat en se montrant hostile à son fils. Henri II +se conduisait avec la même déloyauté vis-à-vis des communes qui +jadis avaient pris les armes en sa faveur contre Etienne de Boulogne. +L'archevêque de Canterbury Thomas Becket, persécuté +comme chef de l'Eglise anglo-saxonne, avait envoyé un de ses amis +s'assurer des dispositions où se trouvaient le roi de France et le +comte de Flandre, et voici en quels termes Jean de Salisbury lui +rendait compte de son voyage: «Dès que j'eus passé la mer, je crus +être entré dans une atmosphère plus douce; de tristes orages +s'étaient apaisés, et j'admirais de toutes parts la paix et le bonheur +des nombreuses populations qui m'entouraient. Les serviteurs +du comte de Guines m'accueillirent avec honneur, et me +conduisirent jusqu'au monastère de Saint-Omer. Je me dirigeai +ensuite vers Arras, et j'y appris que le comte de Flandre se trouvait +dans le château de l'Ecluse, d'où l'orgueilleux vicomte +d'Ypres fut jadis chassé après une longue résistance. A peine y +étais-je arrivé que j'aperçus le comte qui, selon la coutume des +hommes puissants, se livrait au bord des rivières, des étangs et +des marais, au plaisir de la chasse aux oiseaux. Il se réjouit de +rencontrer un homme qui pouvait lui dépeindre fidèlement l'état +de l'Angleterre, et moi je ne me réjouissais pas moins de ce que +Dieu l'avait ainsi offert à mes regards. Il m'adressa de nombreuses +<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> +questions sur le roi et sur les grands: le récit de vos +malheurs excita sa pitié, et il me promit de vous aider et de vous +prêter des navires si vous en aviez besoin.»</p> + +<p>Thomas Becket ne tarda point à se trouver réduit à recourir aux +tristes nécessités de l'exil. Après s'être caché pendant quelques +jours dans les marais du comté de Lincoln, il traversa la mer le +2 novembre 1164. Un historien anglais raconte que sa barque glissa +au milieu d'une tempête sans en ressentir l'agitation, comme si la +vertu d'une âme forte pouvait communiquer à tout ce qui l'entoure +le pouvoir de résister à la rage des éléments comme au déchaînement +des passions. Le port de Gravelines reçut le primat fugitif, et +ce fut de là qu'il se rendit au monastère de Clairmarais.</p> + +<p>Dès que Henri II eut appris la fuite de Becket, il fit remettre au +comte de Flandre des lettres par lesquelles il l'invitait à se saisir +de la personne de «Thomas, ci-devant archevêque de Canterbury.» +Becket n'avait pas quitté le monastère de Clairmarais; mais Jean +de Salisbury lui écrivait: «Souvenez-vous que les rois ont les mains +longues.» Les liens de parenté qui unissaient Philippe à Henri II +semblaient justifier ces craintes, et l'archevêque jugea prudent de +poursuivre son voyage: ce fut à Soissons qu'il se retira par le conseil +de l'évêque de Térouane et de l'abbé de Saint-Bertin.</p> + +<p>Cependant le comte de Flandre s'alliait de plus en plus intimement +à Louis VII dont il venait de tenir le fils sur les fonds baptismaux. +Il se montra le protecteur de Becket et fit même, assure-t-on, +quelques démarches auprès du roi d'Angleterre pour amener une +réconciliation; ses efforts furent inutiles, et il ne tarda point à joindre +ses armes à celles du roi de France, tandis que son frère, Matthieu +de Boulogne, réunissait une flotte de six cents navires qui +sema la terreur en Angleterre.</p> + +<p>Dès ce moment, Becket n'eut plus de motifs pour soupçonner la +loyauté de Philippe d'Alsace: il se rendit dans le Vermandois, et +les relations qui s'établirent entre le comte de Flandre et l'archevêque +exilé devinrent de plus en plus fréquentes. Thomas Becket +visita la Flandre, et y bénit de ses mains vénérables la chapelle du +château de Male. Un jour que Philippe d'Alsace se trouvait en +Vermandois, au bourg de Crépy où il faisait construire une église, +l'archevêque de Canterbury lui demanda le nom du saint dont il +avait résolu d'invoquer le patronage. «Je veux, répondit le comte, +<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> +la dédier au premier martyr.—Est-ce au premier de ceux qui +sont déjà morts ou au premier de ceux qui mourront?» interrompit +l'archevêque. Parole prophétique! l'église était à peine achevée, +lorsque Philippe d'Alsace la consacra au martyr saint Thomas de +Canterbury.</p> + +<p>Henri II, cédant aux remontrances réitérées du roi de France et +du comte de Flandre, avait pardonné à Becket. Il l'avait feint du +moins; mais ses courtisans comprenaient mieux ses intentions. Ils +suivirent l'archevêque de Canterbury en Angleterre, et le 29 décembre +1171, Becket, succombant sous leurs coups, rougit de son sang +les marches de l'autel.</p> + +<p>Ce crime fut la cause ou le prétexte d'une guerre dirigée contre +Henri II. La reine d'Angleterre, jadis répudiée par Louis VII, la +célèbre Aliénor de Guyenne, eut horreur de son époux. Ses fils +Henri, Richard et Jean appelaient sur leur père les vengeances du +ciel. L'aîné de ces princes se réfugia à la cour de Louis VII et s'y +fit proclamer roi. Le roi de France, le roi d'Ecosse et le comte de +Flandre lui avaient promis de le soutenir, et le premier usage qu'il +fit de son nouveau sceau fut de récompenser d'avance leur zèle et +leur appui. Il promit au comte de Flandre tout le comté de Kent, +avec les châteaux de Douvres et de Rochester; à Matthieu de Boulogne, +le comté de Mortain en Normandie et le fief de Kirketone en +Angleterre; au comte de Blois, de vastes domaines sur les bords de +la Loire; au roi d'Ecosse, le Northumberland; à son frère David, le +comté de Huntingdon; à Hugues Bigot, ancien ami de Guillaume +de Loo, le château de Norwich. De plus, Philippe d'Alsace lui rendit +hommage pour son fief pécuniaire qui fut fixé à mille marcs +d'argent. C'étaient, il faut l'avouer, de tristes auspices pour la +royauté de Henri III que ces projets de démembrement au début +d'une insurrection impie qu'accablaient les malédictions paternelles.</p> + +<p>Tandis que Louis VII se préparait à combattre, le comte de +Flandre envahissait la Normandie. Le comte d'Aumale se hâta de +lui livrer son château. Drincourt capitula après une courte résistance, +et le Château d'Arques allait partager le même sort, lorsque, +le 25 juillet 1173, le comte Matthieu de Boulogne fut atteint d'une +blessure mortelle dans une escarmouche. Dès que Philippe connut +la mort de son frère, il ordonna la retraite, et les hommes d'armes +<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> +de Henri II, délivrés de cette agression menaçante, purent réunir +tous leurs efforts contre l'armée du roi de France qui fut mise en +déroute près de Verneuil.</p> + +<p>L'un des plus puissants barons d'Angleterre, le comte de Leicester, +releva la bannière des fils de Henri II. Après avoir bravé la +colère du roi jusqu'au milieu de sa cour, il alla chercher en Flandre +les hommes d'armes que la mort de Matthieu de Boulogne laissait +sans chef, et leur persuada aisément de s'associer à sa fortune. Le +29 septembre, il abordait avec eux à Walton, dans le comté de Suffolk. +Il fit aussitôt arborer l'étendard de saint Edmond, autrefois si +cher aux communes anglo-saxonnes; mais ce fut en vain: instruites +par une triste expérience, elles n'osèrent point prendre part au mouvement; +cependant le comte de Leicester avait rejoint Hugues +Bigot et s'était emparé de Norwich. Repoussé devant Donewich, il +effaça ce revers en enlevant en quatre jours le château d'Hageneth. +Il marchait vers Leicester, lorsque l'approche de l'armée de +Henri II le força à se replier vers Fremingham. Atteint dans les +marais de Forneham, il combattit, fut vaincu et rendit son épée +(17 octobre 1173). Dix mille Flamands périrent sur le champ de +bataille. Un grand nombre furent noyés ou égorgés par les vainqueurs, +qui n'épargnèrent que ceux dont ils espéraient obtenir une +rançon. Quatorze mille de ces prisonniers, délivrés de leur captivité +grâce à une trêve qui fut proclamée, traversèrent pendant l'hiver +suivant le comté de Kent pour retourner dans leur patrie. Ils +avaient été contraints de jurer qu'ils ne porteraient plus les armes +contre Henri II, et tous étaient également pâles de faim et de +misère. «Tel fut, s'écrient les historiens anglais, le juste châtiment +des loups de Flandre, qui depuis longtemps nous enviaient +nos richesses et se vantaient déjà d'avoir conquis l'Angleterre.»</p> + +<p>Ainsi s'acheva l'année 1173. Dès que le printemps fut arrivé, le +roi de France et le comte de Flandre se préparèrent à venger ces +revers. Tandis que les barons français se dirigeaient vers les bords +de la Seine, Philippe réunissait à Gravelines une armée «telle, dit +un historien, que depuis longtemps on n'en avait point vu d'aussi +nombreuse en Europe.» Henri II se trouvait en Normandie, et +ses ennemis avaient jugé utile de porter la guerre en Angleterre +afin de l'obliger à s'éloigner de ses provinces situées en deçà de la +mer. Ce fut le comte de Flandre qui reçut cette mission. Trois cent +<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> +dix-huit intrépides chevaliers, choisis par Philippe dans la multitude +de ses hommes d'armes, abordèrent à Orwell. Ils avaient rallié +les amis du comte Hugues Bigot et étaient entrés à Norwich, lorsqu'une +autre flotte flamande mit à la voile vers les comtés du Nord +pour soutenir l'insurrection de l'évêque de Durham et l'invasion +des Ecossais qui avaient formé le siége de Carlisle.</p> + +<p>Ce que l'on avait prévu arriva: Henri II se hâta de retourner en +Angleterre, emmenant avec lui le comte de Leicester, son illustre +captif. Le comte de Flandre, s'avançant aussitôt à travers les provinces +conquises l'année précédente par Matthieu de Boulogne, se +rendit à marches forcées sous les murs de Rouen où l'attendait +Louis VII. Au moment où ces desseins habiles semblaient devoir +réussir, ils échouèrent devant la rapidité des succès de Henri II. +Le roi d'Angleterre avait débarqué le 10 juillet au port de Southampton, +et, dans son désir hypocrite de calmer l'irritation des +communes anglo-saxonnes, il avait commencé par aller faire acte de +pénitence publique au tombeau de saint Thomas de Canterbury; +peu de jours après, on apprit que, dès le lendemain de l'arrivée du +roi, une grande bataille avait été livrée à Alnwick dans le Northumberland. +Les armes de Henri II étaient victorieuses. Le roi d'Ecosse +avait été pris, et avec lui tous les guerriers de Flandre et Jordan +leur chef. «Il y eut tant de prisonniers, dit un contemporain, qu'il +n'y avait point assez de cordes pour les lier, ni assez de prisons +pour les renfermer.»</p> + +<p>Cependant le siége de Rouen se prolongeait. Tous les assauts +avaient été inutiles, et un armistice d'une seule journée avait été +proclamé pour la fête de Saint-Laurent, lorsque le comte de Flandre +s'approcha du roi de France: «Voyez, lui dit-il, cette cité qui déjà +nous a coûté tant d'efforts; partagée entre les danses et les jeux, +elle semble aujourd'hui s'offrir elle-même à nous. Que notre armée +prenne les armes en silence, et se hâte de dresser les échelles +contre les murailles: nous serons maîtres de la ville avant que +ceux qui s'amusent au dehors puissent y rentrer.» Ce projet fut +approuvé. «Peu importe, s'étaient écriés les autres chefs, que nous +réussissions par notre courage ou par nos ruses. La bonne foi est-elle +un devoir vis-à-vis de ses ennemis?» Par hasard, un prêtre +se trouvait, à cette heure, au haut du beffroi de Rouen. Il remarqua +le mouvement des assiégeants et fit aussitôt sonner le tocsin. La +<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> +ville fut sauvée, et le lendemain on signala une flotte nombreuse +qui s'avançait dans la Seine: c'était celle du roi d'Angleterre qui +accourait triomphant, suivi de dix mille mercenaires.</p> + +<p>Louis VII s'était éloigné: le comte de Flandre protégea sa retraite. +Un mois après, la paix fut conclue à Amboise entre les rois +de France et d'Angleterre; le comte de Flandre ne tarda point à +y accéder, et il obtint, en restituant ses conquêtes, de pouvoir conserver +le fief de mille marcs qui lui avait été promis.</p> + +<p>Philippe d'Alsace profita du rétablissement de la paix pour exécuter +un pieux projet dont son père lui avait donné l'exemple.</p> + +<p>Le 11 avril 1175, il prit la croix avec son frère et les principaux +barons de ses Etats, et il avait tout préparé pour son voyage, quand +l'archevêque de Canterbury et l'évêque d'Ely vinrent lui annoncer +que Henri II voulait, en expiation de la mort de Matthieu de Boulogne, +lui accorder un subside important s'il consentait à ajourner +son départ jusqu'aux fêtes de Pâques. Henri II avait deux motifs +pour agir ainsi: il espérait que le comte de Flandre ne marierait +point les filles du comte de Boulogne sans réclamer son assentiment; +puis, songeant lui-même à se rendre en Asie et conservant +ses vues ambitieuses jusque dans l'accomplissement d'un pèlerinage +dicté par la pénitence, il ne voulait point arriver le dernier à +Jérusalem.</p> + +<p>Toute l'année 1176 s'écoula sans que le roi d'Angleterre eût +rempli sa promesse; lorsque l'hiver fut arrivé, Philippe, fatigué de +ces retards, chargea l'avoué de Béthune et le châtelain de Tournay +d'aller porter ses plaintes à Henri II. Ils ajoutèrent que si le roi +d'Angleterre ne remplissait point ses engagements, Philippe marierait +ses nièces aux fils de Louis VII. Peut-être cette déclaration +n'était-elle qu'un mensonge habile; mais le but que se proposait +le comte de Flandre fut atteint. Il feignit de céder aux prières réitérées +des ambassadeurs anglais Gauthier de Coutances et Ranulf +de Glanville, en faisant épouser à l'une des filles du comte de Boulogne +le duc de Louvain, à l'autre le duc de Zæhringen, qui conserva +peu de temps le comté de Boulogne, bientôt transféré aux +comtes de Saint-Pol et de Dammartin. Henri II remit au comte de +Flandre cinq cents marcs d'argent et ne demanda plus à partager +ses conquêtes en Asie.</p> + +<p>Vingt jours après le dimanche de Pâques fleuries, la flotte flamande +<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> +mettait à la voile. Elle s'arrêta en Portugal et à l'île de +Chypre, et n'aborda que vers le mois d'août à Ptolémaïde. Le roi +de Jérusalem, qui l'attendait avec impatience, envoya au devant du +comte de Flandre plusieurs princes et plusieurs évêques. Partout +il fut reçu avec les plus grands honneurs, et dès qu'il fut arrivé à +Jérusalem, les barons et les grands maîtres des hospitaliers et +des templiers, prenant en considération les infirmités du roi Baudouin +le Lépreux, offrirent à Philippe d'Alsace le gouvernement du +royaume. Tous espéraient que les secours et les conseils du comte +de Flandre et des siens raffermiraient le trône chancelant de Jérusalem, +et permettraient enfin de combattre activement les infidèles. +L'admiration qu'inspirait Philippe s'accrut de plus en plus lorsqu'il +eut répondu que, profitant des loisirs que lui laissait l'administration +de ses Etats héréditaires, il ne s'était point rendu en Asie pour +augmenter sa puissance, mais pour servir la cause de Dieu.</p> + +<p>Cependant on découvrit bientôt combien d'orgueil se cachait +sous cette humilité apparente. Si Philippe refusait la régence, c'est +que son ambition s'élevait jusqu'à la royauté. Tels étaient les sinistres +desseins qu'il nourrissait contre un prince qui lui était uni +par les liens du sang, et qui lui accordait en ce moment même une +généreuse hospitalité.</p> + +<p>Le comte de Flandre ne fut point secondé dans ses complots, et +une autre pensée se présenta à son esprit: Baudouin le Lépreux +n'avait point d'enfants; sa sœur, mère de l'héritier du royaume, +était veuve du marquis de Montferrat, et il n'était point douteux +que le nouvel époux qu'elle accepterait n'obtînt, avec la tutelle du +jeune prince, le gouvernement du royaume. Le comte de Flandre, +qui avait dédaigné pour lui-même cette haute position, la destinait +à un de ses chevaliers. Il voulait donner la main de la reine Sibylle +et celle de sa sœur, qui, très-jeune encore, habitait avec sa mère à +Naplouse, aux deux fils de l'avoué de Béthune: il espérait que +celui-ci, l'un de ses amis les plus dévoués, n'hésiterait point à lui +céder, en échange de quelques baronnies en Palestine, les vastes +domaines qu'il possédait en Flandre. Un jour que Philippe se trouvait +au milieu des conseillers de Baudouin, parmi lesquels siégeait +l'archevêque Guillaume de Tyr, il leur demanda pourquoi ils ne le +consultaient point sur le mariage de sa parente Sibylle, veuve de +Guillaume de Montferrat. Ils répondirent, après avoir pris l'avis du +<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span> +roi, qu'ils ne s'étaient point occupés du mariage de la marquise de +Montferrat, parce qu'elle n'était veuve que depuis peu de temps; +mais toutefois que, s'il proposait une union convenable, on ferait +usage de ses conseils: ils ajoutaient que son choix serait soumis à +la délibération commune des barons. «Je ne le ferai point, répliqua +Philippe irrité, il faut que les princes du royaume jurent de respecter +ma volonté, car ce serait couvrir de honte une personne +honnête que la nommer pour l'exposer à un refus.» Ces plaintes +et ces menaces n'amenèrent point de résultat. Guillaume de Tyr et +ses collègues s'étaient retirés en s'excusant sur leurs devoirs vis-à-vis +du roi et vis-à-vis d'eux-mêmes, de ce qu'ils ne pouvaient +livrer la sœur du roi de Jérusalem à un chevalier dont le nom leur +était inconnu.</p> + +<p>Cependant une ambassade solennelle de l'empereur de Constantinople +était venue réclamer l'exécution d'un traité autrefois conclu +avec le roi Amauri, par lequel les barons grecs et latins avaient +pris l'engagement de se réunir pour envahir l'Egypte. On offrit au +comte de Flandre le commandement de cette expédition: «Il vaut +mieux, répondit-il, que le chef qui sera choisi recueille seul la +honte ou la gloire de la guerre, et puisse disposer de l'Egypte s'il +parvient à la conquérir.» Comme les envoyés de Baudouin lui +représentaient qu'ils n'avaient pas le pouvoir de créer un second roi +et un second royaume, il déclara qu'il n'irait point en Egypte, alléguant +tour à tour l'approche de l'hiver, les inondations du Nil, la +multitude d'ennemis qu'on aurait à combattre, la famine à laquelle +l'armée serait exposée pendant sa marche. Vainement lui répliquait-on +que des navires devaient transporter les machines de +guerre, et que six cents chameaux chargés de vivres suivraient l'armée: +il persista dans sa résolution. Déjà soixante et dix galères +grecques étaient arrivées au port de Ptolémaïde, avec les trésors +que l'empereur Manuel Comnène consacrait aux frais de cette +guerre: les barons de Jérusalem crurent qu'il n'était ni prudent, +ni honorable de violer sans motifs une promesse formelle, et se préparèrent +à remplir leurs engagements. A cette nouvelle, le comte +de Flandre, voyant que l'on s'inquiétait peu de ses refus, s'irrita de +plus en plus: il répétait qu'on ne cherchait qu'à l'outrager, et sa fureur +était si violente que les barons de Jérusalem, effrayés par ces +dissensions, supplièrent les Grecs d'ajourner l'expédition d'Egypte +jusqu'au printemps.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> +Philippe, mécontent et jaloux, avait à peine passé quinze jours +dans la cité sainte. Emportant avec lui la palme qui était le signe +ordinaire de l'accomplissement du pieux pèlerinage, il s'était retiré +à Naplouse: il y changea d'avis, et, dans son humeur inconstante, +il ne tarda point à envoyer à Jérusalem l'avoué de Béthune +pour annoncer qu'il était prêt à combattre, soit en Egypte, soit ailleurs. +Agité par de secrets remords, il cherchait à éloigner de lui +l'accusation d'avoir compromis la fortune des chrétiens en Asie.</p> + +<p>Les barons de Jérusalem s'empressèrent de communiquer ce message +de Philippe aux ambassadeurs de Manuel Comnène. Ceux-ci +leur répondirent que, bien qu'il fût peu convenable de changer si +fréquemment de desseins, ils consentaient à n'écouter que les intérêts +de la cause de Dieu et de l'empereur, pourvu que le comte de +Flandre et les siens jurassent de prendre part à cette expédition +loyalement et de bonne foi, en observant tous les engagements qui +existaient entre le roi et l'empereur. De nouvelles difficultés s'élevèrent: +le comte voulait mettre des restrictions à son serment et +refusait de le prêter lui-même, en offrant celui de l'avoué de Béthune +et de quelques autres barons de Flandre. Enfin il arriva que les +ambassadeurs impériaux, jugeant inutile d'entamer d'autres négociations, +se décidèrent à retourner à Constantinople.</p> + +<p>Une si honteuse inertie avait complètement déshonoré la croisade +de Philippe d'Alsace, quand, par une résolution inopinée, il +prit les armes et se dirigea vers les plaines fertiles qu'arrose l'Oronte. +Quelques voix accusaient même le prince d'Antioche et le comte de +Tripoli d'avoir détourné le comte de Flandre de la guerre d'Egypte, +afin de l'entraîner à la défense de leurs Etats. Il avait reçu du roi +cent chevaliers et deux mille fantassins, auxquels s'étaient joints le +grand maître des hospitaliers et plusieurs chevaliers de l'ordre du +Temple. Ses premiers pas le portèrent dans la principauté de Tripoli; +puis, après avoir ravagé le territoire d'Apamée, il mit le siége +devant Harenc, château fortifié, au sommet d'une colline presque +inaccessible.</p> + +<p>Tandis que le comte de Flandre s'enferme sous des tentes de +feuillage, dans l'enceinte circulaire d'un rempart destiné à le protéger +contre les torrents dont l'hiver doit bientôt enfler les eaux, +l'émir Salah-Eddin s'élance hors de l'Egypte. Instruit que le roi de +Jérusalem n'a point d'armée autour de lui, il traverse les déserts +<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> +et paraît inopinément devant Ascalon. Baudouin le Lépreux sort +de la cité sainte abandonnée au désespoir, et oppose à l'innombrable +cavalerie des infidèles trois cent soixante et quinze combattants. +L'évêque de Bethléem les précède, portant le bois de la vraie croix. +Une longue mêlée s'engage, lorsque tout à coup un tourbillon impétueux +s'élève et enveloppe les escadrons ennemis d'un nuage de +poussière. Leurs regards se troublent, et la terreur multiplie à +leurs yeux le nombre des héros chrétiens; ils jettent précipitamment +leurs armes, et fuient avec Salah-Eddin que son dromadaire +emporte au milieu des sables de l'Arabie (25 novembre 1177).</p> + +<p>Pendant cette journée glorieuse où les vainqueurs rendirent +grâces au Seigneur de ce que, nouvelle troupe de Gédéon opposée +aux Madianites, ils ne devaient qu'à sa protection un si merveilleux +triomphe, Philippe d'Alsace voyait tous ses efforts échouer sur le +territoire d'Artésie, dont le nom rappelait les exploits du comte +Robert de Flandre. Le siége d'Harenc languissait; la discipline +militaire s'était relâchée. Les chasses des fauconniers, les jeux des +baladins, les dés et les chansons, occupaient tous les loisirs, et les +chevaliers, loin de combattre, ne songeaient plus qu'à se reposer +dans de somptueux banquets. Philippe parlait sans cesse de renoncer +à son expédition, et en même temps qu'il décourageait ainsi +tous ceux qui se trouvaient avec lui, il faisait renaître la confiance +chez les assiégés déjà prêts à capituler. En vain le prince d'Antioche +supplia-t-il Philippe de ne pas persister dans une si funeste résolution. +Le comte de Flandre fut sourd à toutes les prières et retourna +à Jérusalem, où il voulait assister aux fêtes de Pâques. Peu +de jours après, il quitta la Palestine. Des vaisseaux grecs le portèrent +de Laodicée à Constantinople; puis il continua son voyage +par la Thrace, la Pannonie et la Saxe, et vers le mois d'octobre il +revint en Flandre.</p> + +<p>Le comte de Flandre retrouva ses Etats florissants et l'Europe en +paix. La réconciliation de Louis VII et de Henri II paraissait sincère. +Philippe d'Alsace était à peine rentré en Flandre, lorsqu'il y +vit arriver l'un des fils du roi d'Angleterre, Henri au Court Mantel. +L'année suivante, il accompagna à Canterbury le roi de France qui +se rendait en pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket, pour +implorer du ciel le rétablissement de son fils. Sa prière fut exaucée; +mais ce voyage avait épuisé les forces du vieux monarque. Ses infirmités +<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> +l'accablaient, et réduit à transmettre le sceptre à un jeune +prince à peine âgé de quatorze ans, il confia sa tutelle et le gouvernement +du royaume au comte de Flandre.</p> + +<p>Philippe-Auguste reçut l'onction royale le jour de la Toussaint +1179. Le comte de Flandre porta dans cette cérémonie l'épée du +royaume, et dès ce jour son influence ne fut plus douteuse. «Le roi, +écrit Roger de Hoveden, suivait en toutes choses les conseils du +comte Philippe» et un poëte ajoute:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lors iert receveur de rentes,</p> +<p>Des aventures et des ventes,</p> +<p>Par Paris, par Senlis et par Rains</p> +<p>Et par autres lieus, ses parrains,</p> +<p>Phelippes, li contes de Flandres.</p> +</div></div> + +<p>Le comte de Flandre profita de sa position élevée pour se faire +confirmer la cession définitive de tous les domaines d'Elisabeth de +Vermandois, afin qu'ils restassent désormais attachés au fief des +comtes de Flandre. Leur étendue et l'importance des cités d'Amiens, +de Nesle et de Péronne, avaient augmenté considérablement sa +puissance; mais, par une faute dont l'avenir révélera toute la gravité, +en même temps qu'il cherchait à s'assurer la conservation du Vermandois, +il préparait le démembrement d'une autre partie de ses +Etats. Egaré par son ambition, il voulait unir le jeune roi de +France à l'une de ses nièces, fille du comte de Hainaut, et s'était +chargé de lui assigner une dot qui fût digne de la couronne qu'elle +allait porter: c'était l'Artois, avec les cités d'Arras, d'Aire, de +Saint-Omer, d'Hesdin, de Bapaume.</p> + +<p>Elisabeth de Hainaut était déjà fiancée à Henri de Champagne. +La reine de France, issue de la maison de Thibaud le Grand, se +plaignit vivement de la rupture de ce projet. Elle se retira en Normandie +auprès du roi Henri II, et de là elle appelait ses amis aux +armes.</p> + +<p>Cependant le comte de Flandre ne s'effraye point et presse le +dénoûment des négociations qu'il a entamées: il amène le jeune +roi en Vermandois et, le 28 avril 1180, il lui fait épouser précipitamment, +en présence des évêques de Laon et de Senlis, la jeune +Elisabeth de Hainaut qui n'a que treize ans; puis il se hâte de se +rendre, non à Reims, mais à l'abbaye de Saint-Denis, où l'archevêque +<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> +de Sens accourt pour poser sur le front de la jeune fiancée +la couronne parsemée de fleurs de lis. Au moment où l'arrière-petite-fille +de Baldwin Bras de Fer s'agenouille dans la basilique +de Dagbert, la baguette d'un héraut d'armes brise l'une des lampes +suspendues devant l'autel, et des flots d'huile se répandent sur sa +tête, comme si une main céleste eût voulu la bénir.</p> + +<p>Elisabeth de Hainaut était reine. Ses ennemis s'inclinèrent devant +elle, et l'altière Alice de Champagne s'apaisa en promettant la main +d'une de ses nièces, fille du comte de Troyes, à l'héritier des comtes +de Hainaut. Dès ce moment, le comte de Flandre ne rencontra +plus d'adversaires: il choisissait lui-même les ministres et les conseillers +auxquels le soin des affaires était confié. Les populations du +Midi gardaient le silence; les hommes de race septentrionale triomphaient, +et saluaient dans Elisabeth l'héritière de Karl le Chauve, +qui allait rétablir dans sa postérité la dynastie de Karl le Grand. +Ils aimaient à raconter que l'épée que le comte de Flandre portait +à la cérémonie du sacre était la célèbre Joyeuse que la main de +l'empereur des Franks avait touchée; et c'était parmi eux une ancienne +tradition que Baldwin Bras de Fer, lors du rapt de Judith, +avait enlevé avec elle les restes de Pépin le Bref et de son fils, +comme si, par un vague pressentiment de l'usurpation des Capétiens, +il en avait voulu conserver le glorieux dépôt pour ses successeurs +issus de la dynastie karlingienne.</p> + +<p>Cette paix profonde, qui succédait à tant de guerres lointaines et +sanglantes, semblait sourire aux délassements littéraires. Philippe +d'Alsace s'y était toujours montré favorable, et il n'était point indigne +de les protéger s'il écouta les conseils que lui adressait Philippe +d'Harveng: «La science n'est pas le privilége exclusif des clercs: +il est beau de pouvoir se dérober aux combats ou aux agitations +du monde, pour aller s'étudier dans quelque livre comme dans +un miroir... Les leçons qu'y trouvent les hommes illustres ajoutent +à la noblesse, élèvent le courage, adoucissent les mœurs, aiguillonnent +l'esprit et font aimer la vertu. Le prince qui possède une +âme aussi haute que sa dignité aime à entendre ces sages préceptes. +Combien ne devez-vous point vous applaudir que vos parents +aient voulu que, dès votre enfance, vous fussiez instruit +dans les lettres!» Saint Thomas Becket parle à peu près dans +les mêmes termes que Philippe d'Harveng du comte de Flandre: +<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> +«Il mérite les plus hautes louanges, car sa prudence est égale à la +gloire de sa naissance. S'il frappe les coupables avec toute la rigueur +de sa justice, il gouverne ses sujets fidèles avec toute la +douceur de sa clémence. Il respecte et protége l'Eglise, et honore +Jésus-Christ dans ses ministres; sa bonté touche tous les cœurs, +ses bienfaits lui concilient la gratitude publique. Il ne persécute +point ses peuples, et ne cherche point de prétexte pour tourmenter +les pauvres et dépouiller les riches. Loin d'imiter les monarques +dont les Etats touchent aux siens, il retrace la vertu et +la générosité de ces empereurs romains qui savaient</p> + +<p class="prose">«Protéger la faiblesse et réprimer l'orgueil.»</p> + +<p>Elisabeth de Vermandois partageait les goûts du comte de Flandre: +elle aimait surtout les vers des ménestrels, et présidait même +une cour d'amour. C'était à Bruges où sous les frais ombrages de +Winendale que les plus célèbres trouvères du douzième siècle venaient +lire tour à tour les romans d'Erec et d'Enide, de Cligès, du +Chevalier au Lion, d'Yseult, de Tristan de Léonnois ou celui du +Graal, qui fut écrit</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Por le plus preud'homme.</p> +<p>Qui soit en l'empire de Rome:</p> +<p>C'est li quens Phelippe de Flandres.</p> +</div></div> + +<p>Tandis que Chrétien de Troyes chantait la générosité du comte +de Flandre, Colin Muset se plaignait, dans des vers charmants, de +la pauvreté, cette compagne des poètes, qui le plus souvent est +leur muse.</p> + +<p>Il faut rappeler, au milieu de ces créations d'une poésie naïve et +gracieuse, les travaux de quelques hommes vénérables par leur +science, jurisconsultes ou théologiens, qui allaient s'instruire tour +à tour aux écoles de Laon, de Paris ou de Normandie. C'est parmi +eux que nous placerons Lambert d'Ardres, historien plein de talent +dans l'observation des faits; l'illustre abbé des Dunes, Elie de +Coxide, et l'abbé de Marchiennes, André Silvius; Hugues de Saint-Victor, +qui fut surnommé le second Augustin, et Raoul de Bruges, +qui emprunta à la langue des Arabes, presque ignorée alors en +Europe, une traduction du Planisphère de Ptolomée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> +Peut-être Raoul de Bruges reçut-il en Flandre la visite du +célèbre géographe de Ceuta, Mohammed-el-Edrisi, qui avait +résolu de parcourir toute l'Europe avant d'écrire sa description du +monde. «La Flandre, y dit-il, est bornée à l'orient par le pays de +Louvain. Elle compte au nombre de ses villes, Tournay, Gand, +Cambray, Bruges et Saint-Omer. Ce pays, couvert de villages, +est partout cultivé avec le plus grand soin. La principale de ses +villes est celle de Gand, bâtie sur la rive orientale de la Lys. On +admire ses vastes habitations et ses beaux édifices; elle est située +au milieu des vergers, des vignobles et des champs les plus fertiles. +A quinze milles de Gand, vers l'ouest, s'élève la ville de +Bruges, qui, bien que moins étendue, possède une nombreuse +population. Des vignobles et des campagnes fertiles l'entourent +également.»</p> + +<p>Un évêque gallois, chassé de son siége par la colère de Henri II +comme l'archevêque de Canterbury, a célébré avec le même enthousiasme +la puissance du comte de Flandre: «J'étais arrivé à Arras, +écrit-il, lorsque tout à coup un grand tumulte s'éleva dans la +ville. Le comte Philippe de Flandre, qui est si grand, avait fait +exposer au milieu de la place du marché un bouclier solidement +fixé à un poteau, et c'était là que les écuyers et les jeunes gens, +montés sur leurs chevaux, préludaient à la guerre, et éprouvaient +leurs forces en enfonçant leurs lances dans le bouclier. J'y vis le +comte lui-même, j'y vis tant de nobles, tant de chevaliers et tant +de barons vêtus de soie, j'y vis s'élancer tant de superbes coursiers, +j'y vis briser tant de lances, que je ne pouvais assez admirer +tout ce qui s'offrait à mes yeux. Cependant lorsque cette enceinte +eut été occupée pendant environ une heure par cette nombreuse +noblesse, le comte Philippe se retira soudain suivi de tous les +siens; à toutes ces pompes avait succédé le silence, et je compris +combien promptement s'évanouissent ici-bas les créations de la +vanité.»</p> + +<p>Ainsi s'évanouirent aussi ces jours heureux où la paix multipliait +ses bienfaits. Jeux de la poésie, travaux de la science, brillants +tournois de la chevalerie, tout disparut le même jour. La guerre, +qui avait cessé le 1<sup>er</sup> novembre 1179, reprit deux années après, vers +le mois de novembre 1181. Louis VII était descendu au tombeau. +Philippe-Auguste avait seize ans: il était impatient d'exercer seul +<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> +cette autorité que la mort de son père semblait remettre tout +entière en ses mains. Parmi les barons qui l'environnaient, on en +comptait plusieurs que l'ambition et l'envie excitaient sans cesse à +entourer le jeune prince de conseils hostiles au comte de Flandre. +Les historiens du douzième siècle nous ont conservé les noms des +barons de Clermont et de Coucy. Tous deux appartenaient à l'aristocratie +féodale du Vermandois, avec laquelle Philippe d'Alsace +avait eu de fréquents démêlés. Raoul de Coucy lui avait refusé +l'hommage de ses domaines, en même temps que Raoul de Clermont +lui disputait la possession du bourg de Breteuil.</p> + +<p>Ces mauvaises dispositions éclatèrent plus manifestement +en 1182. La comtesse de Flandre était morte à Arras le 27 mars, +ne laissant point de postérité. Sa sœur Éléonore, mariée tour à tour +au comte de Nevers, à Matthieu et à Pierre d'Alsace, leur avait +survécu. Le grand chambellan de France, Matthieu de Beaumont, +qu'elle venait d'épouser en quatrièmes noces, ne tarda point à +réclamer, à titre héréditaire, les vastes Etats du comte Raoul de +Vermandois. Philippe-Auguste appuya ses prétentions, et somma +Philippe de lui remettre plusieurs domaines qui, soit au temps de +Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe I<sup>er</sup>, soit à une époque +plus récente, avaient été distraits des terres de la couronne. Le +comte de Flandre s'appuyait en vain sur les dons solennels confirmés +par Louis VII, que Philippe-Auguste lui-même avait +renouvelés: le jeune roi prétextait l'ignorance de sa minorité et +l'inviolabilité du domaine royal. Il ne pouvait même oublier qu'il +avait épousé Elisabeth de Hainaut par les conseils du comte de +Flandre; impatient de rompre tous les liens qui lui rappelaient le +souvenir de sa tutelle, il avait résolu de répudier cette jeune princesse. +Déjà le jour de cette triste cérémonie était fixé. Elisabeth, +prosternée au pied des autels, ne cessait de prier Dieu de la +défendre contre la malignité de ses ennemis; lorsqu'elle se présenta +au palais, suivie d'une multitude de pauvres, sa vertu +brillait d'un si grand éclat que ses ennemis eux-mêmes la respectèrent, +et le roi, renonçant à son projet, la laissa dans sa retraite de +Senlis.</p> + +<p>La lutte entre la royauté et l'autorité des grands vassaux signale +les premières années du gouvernement de Philippe-Auguste. Cependant +ni le roi, ni les grands vassaux, ne sont assez forts pour +<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> +obtenir une victoire décisive et complète. Ce ne sera qu'à la fin de +ce même règne que nous verrons paraître les communes, autre élément +de la puissance nationale, jusqu'alors multiple et faible, +bientôt remarquable par son influence et son unité.</p> + +<p>En 1182, les hauts barons de France comprenaient bien que les +prétentions de Philippe-Auguste étaient une menace dirigée contre +leur autorité. Au moment où les rois de France et d'Angleterre, +guidés par les mêmes motifs, formaient une alliance intime, le +comte de Flandre, le duc de Bourgogne, les comtes de Blois et de +Sancerre, se confédéraient à leur exemple. Philippe d'Alsace avait +même envoyé l'abbé d'Andres à Rome pour demander qu'il lui fût +permis d'épouser la comtesse de Champagne. Tandis que le roi +exilait la jeune princesse issue de la dynastie karlingienne, ils cherchaient +un chef dans l'empereur Frédéric Barberousse, qui se vantait +de reconstituer le vaste empire de Karl le Grand. Ces souvenirs, +ces traditions, ces espérances leur plaisaient d'autant plus que +depuis longtemps le sceptre des Césars germaniques était devenu +le jouet des ambitions féodales.</p> + +<p>«Le comte de Flandre, dit un chroniqueur, excita contre son +seigneur lige tous les adversaires qu'il put découvrir. Il prétendait +que les choses en étaient arrivées à ce point que le roi voulait +renverser tous les châteaux ou en disposer à son gré.» On avait +proclamé en France, en Flandre et en Angleterre, une ordonnance +qui obligeait tout homme qui possédait cent livres à entretenir un +cheval et une armure complète: ceux qui avaient vingt-cinq livres +devaient acheter une cotte de mailles, un casque de fer, une lance +et un glaive; il était permis à ceux qui étaient plus pauvres de ne +porter qu'un arc et des flèches.</p> + +<p>Le chapelain de Philippe-Auguste, dans le poëme qu'il a consacré +à la gloire de son maître, nous a laissé un brillant tableau +de l'enthousiasme qui animait la Flandre prête à combattre.</p> + +<p>«Une ardeur belliqueuse éclate de toutes parts; la commune de +Gand, fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de +ses nombreux bourgeois, donne au comte vingt mille hommes, +tous habiles à manier les armes. A son exemple s'empresse celle +d'Ypres, célèbre par la teinture des laines. Les habitants de +l'antique cité d'Arras se hâtent d'accourir. Bruges, riche de ses +moissons et de ses prairies, choisit dans ses murs ses combattants +<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> +les plus intrépides. Lille, dont les nations étrangères admirent +les draps aux couleurs éclatantes, prépare également ses nombreuses +phalanges. Le peuple qui révère saint Omer embrasse le +parti du comte et lui envoie plusieurs milliers de jeunes gens +illustres par leur valeur. Hesdin, Gravelines, Bapaume, Douay +arment tour à tour leurs bataillons pour la guerre... La Flandre +tout entière appelait aux combats ses nombreux enfants. La +Flandre est un pays riche et prospère. Son peuple, aussi sobre +que frugal, se distingue par ses vêtements brillants, sa taille +élevée, l'élégance de ses traits, la vivacité des couleurs qui +rehaussent la blancheur de son teint; ses troupeaux lui prodiguent +leur lait et leur beurre. La tourbe sèche, enlevée du fond +de ses marais, alimente son foyer, et la mer, qui le nourrit de +ses poissons, lui porte des navires chargés de trésors précieux.»</p> + +<p>Philippe d'Alsace était le véritable chef de la guerre. Lorsque le +comte de Sancerre conquit le château de Saint-Brice, il en fit hommage +au comte de Flandre «et devint son homme lige,» dit +Roger de Hoveden. Son neveu Henri de Louvain lui amena quarante +chevaliers, et le comte de Hainaut conduisit également sous ses +bannières les plus vaillants hommes d'armes de ses Etats.</p> + +<p>«Les bataillons du comte, poursuit Guillaume le Breton, étincellent +sous leurs ornements aux couleurs variées. Le souffle des +brises fait ondoyer leurs étendards; leurs armes dorées par le +soleil doublent l'éclat de ses rayons. Le comte, plein d'une joie +secrète, s'élance aux combats, et se croit déjà vainqueur. Il ne +doute point qu'accompagné d'un si grand nombre de guerriers +intrépides, il ne lui soit facile de vaincre le roi.»</p> + +<p>Cette armée comprend deux cent mille hommes. Philippe d'Alsace +la guide d'abord vers Corbie dont il forme le siége. Corbie +avait autrefois appartenu à la Flandre, à l'époque où Athèle, fille +du roi Robert, l'apporta en dot à Baldwin le Pieux. La première +enceinte est livrée aux flammes, mais la seconde résiste, protégée +par les eaux de la Somme; de là, Philippe court ravager les bords +de l'Oise jusqu'au pied des remparts de Noyon et de Senlis. Le +redoutable château de Dammartin tombe en son pouvoir; mais ces +succès ne calment point sa colère, et il s'est écrié, raconte l'auteur +de <cite>la Philippide</cite>: «Il faut que les guerriers de Flandre brisent les +portes de Paris, il faut que mon dragon paraisse sur le Petit-Pont, +<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> +et que je plante ma bannière dans la rue de la Calandre.» En +effet, le comte de Flandre poursuit sa marche vers la Seine: il +recueille un butin immense, s'empare du château de Béthisy et +s'avance jusqu'à Louvres.</p> + +<p>Les rois de France et d'Angleterre n'avaient rien fait pour arrêter +l'invasion du comte de Flandre. Ils préféraient réunir toutes leurs +forces contre ses alliés, et c'est ainsi qu'ils avaient réduit successivement +le duc de Bourgogne, la comtesse de Champagne et le comte +de Sancerre à déposer les armes. Le péril qui menaçait Paris rappela +enfin Philippe-Auguste au secours de sa capitale; mais les +Anglais, soit qu'ils fussent déjà las de la guerre, soit que d'anciennes +sympathies de race, fortifiées par les relations commerciales, +les rendissent plus favorables aux Flamands, quittèrent le camp +français.</p> + +<p>Par un mouvement habile, le roi de France dirigeait sa marche +vers Senlis et le Valois, afin de séparer le comte de Flandre de ses +Etats en interceptant sa retraite. Dans cette situation grave, le +sénéchal de Flandre, Hellin de Wavrin, se signala par son courage +et arrêta tous les efforts des ennemis. Une troupe de Gantois faillit +même enlever le roi de France. L'armée de Philippe Auguste avait +formé le siége du château de Boves, lorsque Philippe d'Alsace +s'approcha à travers la forêt de Guise, après avoir brûlé Coucy, +Pierrefonds et Saint-Just, et vint placer ses tentes vis-à-vis de +celles de Philippe-Auguste, qui s'éloigna.</p> + +<p>On était arrivé aux fêtes de Noël: une trêve fut conclue jusqu'à +l'Épiphanie. Dès qu'elle fut expirée, le comte de Flandre, qui +n'avait pas quitté Montdidier, recommença les hostilités. Ses +hommes d'armes avaient poussé leurs excursions jusqu'à Compiègne +et jusqu'à Beauvais, lorsque de nouvelles trêves furent proclamées: +elles devaient se prolonger jusqu'à la Saint-Jean 1183. Le pape +Lucius III en profita pour envoyer en France son légat Henri, +évêque d'Albano, chargé d'offrir sa médiation. Des conférences +s'ouvrirent à Senlis, et bientôt après un traité fut signé. «Jamais, +dit un chroniqueur contemporain, nous ne vîmes une plus petite +paix éteindre une plus grande guerre.»</p> + +<p>Cette paix maintient la situation des choses. Si Philippe d'Alsace +restitue le château de Pierrefonds au roi de France, celui-ci +le remet à l'évêque de Soissons, qui le rend à Hugues d'Oisy, ami +<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> +de Philippe d'Alsace. Amiens reste fief épiscopal, mais l'évêque +s'engage à faire droit aux prétentions de Philippe. Le fief pécuniaire +qu'il a reçu du roi d'Angleterre lui est confirmé; enfin tous +les frais et tous les désastres de la guerre sont effacés par une +compensation réciproque.</p> + +<p>L'année 1183 fut pleine d'intrigues: chacun prévoyait que la +guerre ne tarderait point à éclater de nouveau. Le roi de France +chercha à séparer le Hainaut de la Flandre, et dans ce but il excita +des discordes entre Henri de Louvain, neveu de Philippe d'Alsace, +et Baudouin de Hainaut, son beau-frère; puis il rappela la reine +Elisabeth de l'exil dans lequel il l'avait reléguée; et lorsque le +comte de Hainaut vint à Rouen pour y traiter avec le roi d'Angleterre +au nom du comte de Flandre, il l'invita à se rendre à sa cour. +Baudouin y trouva sa fille qui le supplia de ne plus porter les armes +contre le roi de France, et ne put résister ni à ses prières, ni à ses +larmes.</p> + +<p>Le bruit de cette réconciliation parvint sans doute aux oreilles +du roi d'Angleterre. Henri II, qui avait compris combien elle allait +accroître la puissance de Philippe-Auguste, se hâta de conclure la +paix avec le comte de Flandre.</p> + +<p>Cependant Philippe d'Alsace était allé chercher d'autres alliés +aux bords du Rhin. L'empereur Frédéric Barberousse, qui depuis +trente-deux ans travaillait sans relâche à reculer les limites de +l'empire, l'accueillit avec honneur. Son ambition avait été aisément +flattée de l'espoir d'étendre son autorité jusqu'à la mer de Bretagne, +et il chargea l'archevêque de Cologne, le belliqueux Philippe de +Heinsberg, d'accompagner le comte de Flandre dans ses Etats. +Philippe d'Alsace y était à peine arrivé, et vingt jours seulement +s'étaient écoulés depuis l'entrevue de Mayence, lorsque le roi +Henri II aborda également en Flandre. Philippe d'Alsace et l'archevêque +de Cologne le suivirent en Angleterre, sous le prétexte +d'un pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket; mais ils +s'arrêtèrent peu à Canterbury et se rendirent à Londres. On les +reçut solennellement à l'église de Saint-Paul. Toutes les rues +retentissaient des manifestations de la joie publique et étaient, ce +qu'on n'avait jamais vu auparavant, ornées de feuillages et de +fleurs. Le comte et l'archevêque passèrent cinq jours dans le palais +du roi; ils n'y signèrent aucun traité d'alliance manifeste qui soit +<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> +parvenu jusqu'à nous, mais il n'est point douteux que les conventions +arrêtées à Mayence n'aient été confirmées à Londres. Henri II, +dont la préoccupation constante était d'enlever l'héritage de la +Flandre à Baudouin devenu l'allié du roi de France, réussit à persuader +à Philippe d'Alsace qu'il ne pouvait mieux punir la trahison +du comte de Hainaut que par un second mariage, qui serait peut-être +moins stérile que le premier: des ambassadeurs s'embarquèrent +aussitôt pour Lisbonne, où ils réclamèrent la main de l'une +des filles d'Alphonse I<sup>er</sup>, roi de Portugal. Elle se nommait Thérèse +et l'on vantait son éclatante beauté.</p> + +<p>Ce n'était point assez pour la vengeance du comte de Flandre. +Aussitôt qu'il eut appris que le comte Baudouin avait signé, à +l'abbaye de Saint-Médard de Soissons, un traité avec le roi de France, +il envahit le Hainaut et s'avança jusqu'au Quesnoy. L'armée +allemande et brabançonne de Philippe de Heinsberg et de Henri de +Louvain, qui s'élevait, dit-on, à dix-sept cents chevaliers et à +soixante et dix mille hommes de pied, ne tarda point à le rejoindre +devant Maubeuge. Jacques d'Avesnes lui amena ses vassaux, et le +comte de Hainaut se vit bientôt réduit à s'enfermer dans le château +de Mons, d'où il assista, en pleurant, à l'extermination de ses peuples +qu'il ne pouvait secourir.</p> + +<p>A cette guerre sanglante succédèrent tout à coup des fêtes resplendissantes +de pompe et de magnificence. Le comte de Flandre se +rendait, entouré de ses chevaliers, au-devant de sa jeune fiancée. +Le roi Alphonse avait fait porter sur sa flotte les trésors les plus +précieux de ses Etats, de l'or, des pierres précieuses, de riches habits +de soie, des fruits dorés par le soleil dans les heureux climats +de la Lusitanie. Le roi d'Angleterre avait également ordonné que +des vaisseaux l'accompagnassent pendant son voyage, et Thérèse, en +relâchant à la Rochelle, y apprit avec admiration que de là jusqu'aux +ports de Flandre tout le rivage de la mer appartenait aux +Anglais. La jeune princesse portugaise, appelée et protégée par +Henri II, conserva profondément ces premières impressions; et en +renonçant à son nom pour en prendre un autre plus connu aux bords +de l'Escaut, elle choisit celui de Mathilde, qui n'était pas moins cher +aux Anglais qu'aux Flamands.</p> + +<p>Dès que Philippe-Auguste avait appris les revers du comte de +Hainaut, il avait rompu la paix et réuni une armée; mais il se souvint +<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> +bientôt du siége de Boves et se retira devant les hommes +d'armes que le comte de Flandre lui opposait. D'un autre côté, +Henri II, retenu au delà de la mer par une insurrection des Gallois, +chercha à cacher ses engagements secrets en proposant une trêve +qui fut acceptée. Des conférences s'ouvrirent à Aumale le 7 novembre +1185. Les rois de France et d'Angleterre, le comte de Flandre, +les archevêques de Reims et de Cologne, y assistèrent, et on y +approuva une paix à peu près semblable à celle de 1183; mais il +restait encore plusieurs points à régler, et le comte de Flandre exigeait, +comme condition préalable, la ratification du roi des Romains, +avec lesquels il venait de conclure une étroite alliance. Il se rendit +donc en Italie auprès de lui pour l'obtenir, et à son retour, le +10 mars 1186, les conférences recommencèrent à Gisors: là furent +définitivement réglées les contestations qu'avaient fait naître les +domaines du Vermandois.</p> + +<p>Une année après, le 17 février 1187, le roi d'Angleterre s'embarquait +à Douvres pour aller en Flandre. Il passa trois jours à Hesdin, +puis continua son voyage vers la Normandie. De nouveaux démêlés, +relatifs à la possession du Vexin et à la tutelle d'Arthur de Bretagne, +allaient rallumer la guerre entre la France et l'Angleterre. +Conformément aux anciens traités, Philippe d'Alsace envoya quelques +hommes d'armes au camp français; mais il alla lui-même, +avec la plupart de ses chevaliers, rejoindre le roi d'Angleterre, qui +se préparait à défendre le Berri. Son zèle parut toutefois se refroidir +presque aussitôt. Henri II et Frédéric Barberousse touchaient +tous les deux au terme de leur carrière. Philippe d'Alsace était également +arrivé au déclin de la vie, et ses longues guerres avaient fatigué +son ambition: son second mariage était resté stérile comme le +premier, et le roi des Romains l'engageait vivement à se réconcilier +avec son seigneur suzerain et le comte de Hainaut, dont la fille devenue +mère d'un prince, avait retrouvé toute son influence. A ces +causes générales que nous a conservées le récit des historiens, il +faut sans doute en ajouter d'autres moins apparentes mais aussi +réelles, celles qui reposent sur les passions et l'intérêt, et qui, préparées +dans l'ombre, y restent le plus souvent ensevelies. Quoi qu'il +en soit, voici le récit d'un historien anglais: «C'était vers le 23 juin, +Philippe-Auguste assiégeait Châteauroux, et le roi d'Angleterre +allait le combattre, lorsque le comte de Flandre engagea le comte +<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> +de Poitiers, fils du monarque anglais, à ne point oublier que ses +domaines relevaient du roi de France, qui pouvait les étendre par +ses bienfaits. Richard, cupide et avare, s'écria que, pour atteindre +ce résultat, il irait volontiers pieds nus jusqu'à Jérusalem.—Ce +n'est point en te rendant pieds nus à Jérusalem que tu y réussiras, +lui répondit Philippe d'Alsace, mais en te dirigeant armé +vers le camp du roi de France.—Richard le crut, et Henri II, +instruit de la trahison de son fils, réunit les chefs de son armée +pour leur annoncer qu'il avait résolu de déposer les armes.—Je +suis un grand pécheur, leur dit-il; je veux me réconcilier avec Dieu +et combattre les infidèles.» Une trêve de deux ans fut conclue.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre se souvenait trop tard que le patriarche de +Jérusalem et les grands maîtres des hospitaliers et des templiers +étaient venus lui remettre, comme au petit-fils de Foulques d'Anjou, +les clefs du saint sépulcre et de la tour de David. Chaque jour, les +infidèles devenaient plus redoutables. Après une trêve que les +chrétiens avaient payée soixante mille besants d'or, Salah-Eddin +avait repris les armes. Les mameluks avaient conquis tour à tour +Ptolémaïde, Beyruth, Sidon, Césarée, Bethléem où naquit le Sauveur, +Nazareth où s'écoula sa jeunesse. La bannière de l'émir flottait +sur le Thabor: son camp dominait la montagne de Sion. En +vain le pape Urbain III envoyait-il ses légats prêcher la croisade au +milieu des discordes des princes qui étouffaient leurs voix. Jérusalem +était mal défendue par Gui de Lusignan, et le 2 octobre 1187, +moins d'un siècle après la conquête de Godefroi de Bouillon, la +croix disparut du Calvaire. A cette nouvelle, une clameur lamentable +retentit dans toute l'Europe. Le pape Urbain expira de douleur, +et l'archevêque de Tyr, réunissant Philippe-Auguste et +Henri II au gué Saint-Remy, le 21 janvier 1188, émut tellement +par ses reproches et ses plaintes le cœur des deux rois, qu'ils jurèrent, +avec tous les seigneurs qui les entouraient, de délivrer la +terre sainte. Afin que rien ne les détournât de leur projet, Philippe +d'Alsace proposa à tous les barons de s'engager à ne point tirer +l'épée tant que les malheurs de l'Orient n'auraient pas cessé. Le +roi d'Angleterre prit la croix blanche; le roi de France, la croix +rouge. Le comte de Flandre, aussi puissant que les princes dont il +était le rival plutôt que l'homme lige, donna la croix verte pour +signe de ralliement à tous les siens. +<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> +Henri II mourut bientôt après, le 6 juillet 1189; il laissait sa +couronne et le soin d'accomplir son vœu à son fils, Richard Cœur +de Lion, qui pendant un règne de dix années ne devait point en passer +une seule oisif en Angleterre. Cinq mois s'étaient à peine écoulés, +lorsque Richard s'embarqua, le 12 décembre, au port de +Douvres. Il aborda à Calais, rencontra à Lille Philippe d'Alsace, et +se rendit avec lui à Vézelay, où les souvenirs de saint Bernard présidèrent +à cette nouvelle assemblée de peuples chrétiens appelés à +combattre en Asie.</p> + +<p>Il appartenait à la Flandre d'occuper le premier rang à chaque +page de l'histoire des croisades. Le légat du pape, l'évêque d'Albano, +était mort en 1188 dans un bourg d'Artois en prêchant la +guerre sainte. Sa voix expirante fut entendue, et sept mois avant +que Richard eût traversé la mer, Philippe d'Alsace, qui devait se +rendre en France pour accompagner les deux rois, confia à Jacques +d'Avesnes «li bons chevalier» le commandement de la flotte des +pèlerins flamands: sur cette flotte s'embarquèrent le comte de Dreux +et son frère Philippe, évêque de Beauvais; Hellin de Wavrin, sénéchal +de Flandre, et son frère Roger, évêque de Cambray, dont les +mœurs n'étaient pas moins belliqueuses que celles de l'évêque de +Beauvais. Quelques-uns de leurs navires se dirigèrent d'abord vers +le port de Darmouth, où d'autres pèlerins anglais les rejoignirent. +Jacques d'Avesnes avait déjà franchi le détroit de Gades, lorsque +le reste de la flotte jeta l'ancre, dans les premiers jours de juillet +1188, au pied des remparts de Lisbonne. Le roi don Sanche de Portugal, +dont Philippe d'Alsace avait épousé la sœur, engagea vivement +les pèlerins flamands à s'arrêter quelques jours dans ses Etats +pour faire le siége de la ville de Sylva, dont l'antique origine remontait, +disait-on, à Sylvius, fils d'Enée. Il jura solennellement, +et trois évêques répétèrent son serment, que tout l'or, l'argent et les +vivres dont les croisés pourraient s'emparer, leur appartiendraient +sans partage. Les historiens du douzième siècle racontent avec admiration +que trois mille cinq cents chrétiens n'hésitèrent point à +attaquer une ville bâtie sur un rocher inaccessible et dix fois plus +considérable que Lisbonne. Dès le troisième jour de leur arrivée, +ils enlevèrent le faubourg où se trouvait la seule fontaine que possédassent +les assiégés. Les Mores, quel que fût leur nombre, se +virent réduits à capituler, et la mosquée devint une église où l'un +<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> +des pèlerins de Flandre fut consacré évêque. L'armée portugaise +avait assisté, silencieuse et immobile, à ces merveilleux succès.</p> + +<p>Le bruit de cette victoire retentit jusque dans l'Afrique. L'empereur +de Maroc réunit une armée l'année suivante et débarqua dans +les Algarves. Un de ses émirs menaçait Sylva, lorsque des vaisseaux +anglais et flamands cinglèrent vers le rivage. Ils portaient +quelques croisés, qui s'empressèrent d'aborder et de briser leurs +navires pour en former des palissades devant lesquelles échouèrent +tous les efforts des infidèles. A la même époque, comme si le ciel +avait guidé leur marche, d'autres croisés arrivaient à l'embouchure +du Tage et rejoignaient le roi don Sanche à Santarem. L'empereur +de Maroc avait conquis Torres-Novas et assiégeait le château de +Thomar qui appartenait aux templiers. Les Sarrasins apprirent +avec effroi l'arrivée des pèlerins septentrionaux, et se montrèrent +aussitôt disposés à la paix. Ils demandaient qu'on leur restituât +Sylva, et promettaient en échange d'évacuer le bourg de Torres-Novas +et de conclure une trêve de sept années: leurs propositions +avaient été rejetées, et déjà les chrétiens se rangeaient sous les bannières +de la croix pour marcher au combat, lorsqu'on leur annonça +que le prince africain était mort: toute son armée s'était dispersée.</p> + +<p>Une année s'écoula avant que les rois de France et d'Angleterre +eussent terminé leurs préparatifs. Enfin, le 15 septembre 1190, la +flotte de Philippe-Auguste entra dans le port de Messine, et, cinq +jours après, Richard le rejoignit dans le royaume de Tancrède. Le +comte de Flandre s'était arrêté à Rome où Henri VI, héritier de +Frédéric Barberousse, allait ceindre la couronne impériale. Dans +les derniers jours de février, il accompagna Aliénor de Guyenne +et Bérengère de Navarre jusqu'au port de Naples, où il trouva des +galères anglaises qui le portèrent en Sicile.</p> + +<p>De violentes discordes avaient éclaté entre les deux rois. En +vain avait-on appelé, des montagnes de la Calabre, un célèbre ermite +pour qu'il interposât sa médiation. C'était un pieux vieillard +qui avait annoncé au prince anglais que Salah-Eddin était l'une +des sept têtes du dragon de l'Apocalypse, et qu'il faudrait sept années +pour le vaincre, mais que cette guerre rendrait le nom de Richard +Cœur de Lion plus glorieux que celui de tous les rois de la +terre. Ces prédictions avaient été écoutées avec respect: on repoussa +ses conseils dès qu'il prêcha la concorde et l'union.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> +Les deux rois cherchaient à s'attacher le comte de Flandre; Philippe +d'Alsace semblait toutefois plus favorable à Richard. Ajoutons, +à son honneur, qu'il parvint à apaiser ces démêlés funestes +qui enchaînaient dans un port de la Sicile toutes les espérances et +tout l'avenir de la croisade. Une des conditions de la réconciliation +des deux monarques était de partager toutes les conquêtes qu'ils +pourraient faire en Asie.</p> + +<p>Vers les premiers jours du printemps, les flots de la mer qui +baigne Paros et la Crète se couvrirent de nombreux vaisseaux. +C'était la flotte des princes chrétiens. Tandis que Richard s'arrêtait +à l'île de Chypre pour y renverser un tyran de la maison des +Comnène, Philippe-Auguste abordait, le 29 mars 1191, sur le rivage +de Ptolémaïde.</p> + +<p>Déjà depuis deux années durait ce siége fameux que Gauthier +Vinesauf a comparé au siége de Troie. Comme au siècle de Priam, +c'était la lutte de l'Europe et de l'Asie, de l'Orient et de l'Occident, +non plus divisés par le rapt d'une femme, mais appelés à se disputer +un tombeau, le seul que la mort eût laissé vide. Du reste, ce +siége ne devait pas être moins sanglant que celui de Pergame. +D'après le récit des historiens chrétiens, les croisés y perdirent +cent vingt mille hommes, et les chroniques arabes ajoutent que +cent quatre-vingt mille Sarrasins y succombèrent. Si Richard +y renouvela les exploits d'Achille, Philippe-Auguste n'y montra +pas moins d'habileté dans ses ruses que le prudent Ulysse. Enfin, +pour compléter ce rapprochement que nous empruntons à un historien +contemporain, nous rappellerons une peste aussi terrible que +celle qui autrefois, sous les flèches d'Apollon irrité, avait livré tant +d'illustres victimes à la faim des chiens et des oiseaux. Lorsque le +roi de France débarqua en Asie, le sol que ses pas allaient fouler +avait déjà reçu les tristes restes de dix-huit évêques, de quarante-quatre +comtes et d'une multitude innombrable de barons et de chevaliers. +Il faut nommer le duc de Souabe, les comtes de Pouille, de +Blois et de Sancerre, l'évêque de Cambray, Robert de Béthune, +Guillaume de Saint-Omer, Athelstan d'Ypres, Eudes de Trazegnies, +Ywan de Valenciennes. Plus heureux que leurs compagnons, Louis +Herzeele d'Herzeele et Eudes de Guines avaient péri par le fer +des infidèles.</p> + +<p>Aliénor de Guyenne et la jeune reine d'Angleterre, Bérengère de +<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> +Navarre, précédant de peu de jours le vainqueur d'Isaac Comnène, +arrivèrent à Ptolémaïde le 1<sup>er</sup> juin. Tandis que les navires anglais, +ornés de pampres et de roses, fendaient lentement le flot azuré, de +nombreux signes de deuil attristaient le rivage. Au pied de la Tour-Maudite, +les chevaliers chrétiens, dont les larmes avaient déjà tant +de fois coulé pendant le siége de Ptolémaïde, gémissaient sur un +cercueil. La croisade comptait un martyr de plus. C'était le comte +de Flandre. Selon quelques historiens, il avait été atteint de la +peste; selon d'autres, il avait succombé à la douleur qu'il ressentit +en voyant toutes les machines des assiégeants consumées par le feu +grégeois.</p> + +<p>Jacques d'Avesnes, qui n'avait cessé de se signaler par son courage, +survécut peu à Philippe d'Alsace. A la mémorable bataille +d'Arsur, dont le nom lui rappelait la gloire d'un autre sire d'Avesnes, +il perdit un bras et continua à combattre, jusqu'à ce qu'il tombât +en s'écriant: «O bon roi Richard, venge ma mort!» La chronique +du monastère d'Andres le compare aux Macchabées, et le roi d'Angleterre +mêla au récit de sa victoire l'hommage de ses regrets. +«Nous avons perdu, écrivait-il, un brave et pieux chevalier qui +était la colonne de l'armée.»</p> + +<p>A cette même époque, un chevalier de la maison de Saint-Omer, +Hugues, prince de Tabarie, prisonnier des infidèles, exposait à +Salah-Eddin les maximes et les devoirs de la chevalerie, nobles enseignements +où le chrétien captif triomphait encore.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i1"> Salehadins molt l'onora.</p> +<p>Por chou que preudom le trova.</p> +</div></div> + +<p>Ptolémaïde avait été conquise: Jérusalem resta au pouvoir des +infidèles. Le roi d'Angleterre aperçut ses remparts du haut des +collines d'Emmaüs, où s'étaient jadis agenouillés les croisés de +Godefroi de Bouillon. Il ne lui fut point donné d'aller plus loin, et +c'est l'historien de saint Louis qui raconte qu'on entendit alors +Richard Cœur de Lion s'écrier en pleurant: «Biau sire Diex, je te +prie que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la +puis délivrer des mains de tes ennemis.»</p> + +<p>Telle fut la fin de la troisième croisade.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LIVRE SEPTIÈME.<br /> +<span class="small">1191-1205.</span></h2> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" /> +</div> + +<p class="summary">Avénement de la dynastie de Hainaut.<br /> +Baudouin VIII.—Baudouin IX.<br /> +Croisade.—Conquête de Constantinople.</p> +</div> + +<p>Lorsque Philippe-Auguste demanda à Richard que, conformément +au traité de Messine, il lui cédât la moitié de ses conquêtes +dans l'île de Chypre, le monarque anglais se contenta de lui répondre: +«J'y consens, pourvu que tu partages aussi avec moi les dépouilles +du comte de Flandre.»</p> + +<p>Le roi de France ne voulait partager avec personne les dépouilles +qu'il convoitait. «Il cherchait, dit Roger de Hoveden, à trouver +une occasion de s'éloigner du siége de Ptolémaïde pour s'emparer +du comté de Flandre.» A peine quelques semaines s'étaient-elles +écoulées, que Philippe-Auguste déclara qu'il abandonnait les +croisés pour retourner en Europe.</p> + +<p>Cependant, quelle qu'eût été la célérité du départ de Philippe-Auguste, +il arriva trop tard pour réaliser complètement ses desseins. +Le chancelier de Hainaut, Gilbert, prévôt de Mons, se trouvait +en Italie lorsque des pèlerins lui annoncèrent la mort du comte +de Flandre: le messager qu'il se hâta d'envoyer à son maître voyagea +si rapidement, que Baudouin le Magnanime fit reconnaître son +autorité dans les provinces flamandes avant que l'on y eût appris +que la dynastie d'Alsace s'était éteinte au siége de Ptolémaïde. +L'archevêque de Reims, Guillaume aux Blanches Mains, qui gouvernait +la France pendant l'absence du roi, n'avait point tardé, à +son exemple, de prendre possession de l'Artois, jadis donné en dot +à la reine Elisabeth, qui était morte l'année précédente: la veuve +de Philippe d'Alsace avait jugé également l'occasion favorable pour +demander que les villes de Gand, de Bruges, de Grammont, d'Ypres, +<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> +de Courtray, d'Audenarde, fussent réunies à son douaire qui comprenait +déjà toute la West-Flandre. Mathilde, qui selon l'usage de +cette époque, portait le titre de reine parce qu'elle était fille de roi, +s'était alliée secrètement à l'archevêque de Reims: son ambition, +qui devait appeler tant de malheurs sur la Flandre, s'applaudissait +de ces divisions; mais la plupart des villes lui fermèrent leurs +portes: on vit même en Artois les habitants de Saint-Omer prendre +les armes pour protester des sympathies qui les attachaient à la +Flandre. La reine Mathilde et l'archevêque de Reims s'effrayèrent: +ils virent avec joie des conférences s'ouvrir à Arras, et l'on y conclut +un traité qui laissait l'Artois au pouvoir de la France, mais +qui contraignit du moins la reine Mathilde à se contenter des cités +de Lille, de Cassel, de Furnes, de Bergues et de Bourbourg, qui +formaient primitivement son douaire.</p> + +<p>La paix d'Arras fut faite au mois d'octobre: Philippe-Auguste +ne revint à Paris que le 27 décembre: sa colère fut extrême en +apprenant ce qui avait eu lieu; et lorsque le comte de Hainaut se +rendit auprès de lui pour remplir ses devoirs de feudataire, il ne se +contenta point de refuser l'hommage du comté de Flandre, il voulut +le faire arrêter et le garder dans quelque château, comme depuis +Philippe le Bel retint Gui de Dampierre. Baudouin, averti par ses +amis, parvint à fuir dans ses Etats: ses vassaux accoururent à sa +voix, et déjà tout semblait annoncer la guerre, quand on sut que +des négociations avaient été entamées à Péronne. Le roi de France +exigea une somme de cinq mille marcs d'argent, comme droit de +relief féodal, et peu après la cérémonie de l'hommage s'accomplit +solennellement à Arras.</p> + +<p>D'autres soins occupèrent désormais exclusivement l'ambition +de Philippe-Auguste. Richard Cœur de Lion avait quitté Ptolémaïde +le 7 octobre 1192, et après une navigation assez lente jusqu'à +Corfou, il s'était séparé à Raguse de la reine Bérengère qu'Etienne +de Tournehem devait conduire à Rome. Les soupçons que +lui inspirait la déloyauté des princes allemands l'avaient engagé à +s'habiller en marchand et à ne conserver avec lui qu'un petit nombre +de compagnons. L'un de ceux-ci était Baudouin de Béthune, qui, +par dévouement pour Richard, cherchait, en s'entourant d'une +pompe toute royale, à faire croire qu'il était lui-même le monarque +anglais. Toutes ces ruses furent inutiles: Richard, arrêté près de +<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> +Vienne, fut livré par le duc d'Autriche à l'empereur, et bientôt après +enfermé dans une prison.</p> + +<p>Si Philippe-Auguste n'avait point préparé cette trahison, il s'en +applaudit comme d'une victoire et voulut en profiter. Le comte de +Mortain, Jean sans terre, frère de Richard, accepta avec empressement +le rôle d'usurpateur qu'un prince étranger lui proposait, et +rendit hommage au roi de France de tous les fiefs situés en deçà +de la mer. On vit s'assembler sur les rivages de la Flandre, épuisée +et affaiblie, une foule d'aventuriers qui s'armaient au nom du roi +Jean, mais par l'ordre du roi de France. Tandis que Philippe-Auguste +épousait à Arras Ingelburge, fille du roi Waldemar, pour +obtenir l'appui des vaisseaux danois, une autre flotte se réunissait +à Witsand pour menacer le rivage anglais: mais la vieille Aliénor +de Guyenne l'avait fait garder avec soin, et le roi de France préféra +entraîner cette armée avide de pillage et le comte Baudouin +lui-même sous les remparts de Rouen: il y rencontra de nouveau +une résistance à laquelle il ne s'attendait point, et fut réduit à lever +le siége.</p> + +<p>Le roi de France espérait un succès plus complet de l'ambassade +qu'il avait envoyée à l'empereur Henri VI, pour le prier de lui remettre +Richard qu'il accusait d'avoir forfait à ses devoirs de vassal. +Pour réussir dans cette démarche, il fallait répandre beaucoup d'or; +mais le roi de France négligea ce moyen infaillible de succès: Richard, +plus habile, opposa à l'avarice de Philippe-Auguste une prodigalité +qui le sauva. Les barons allemands, comblés de ses largesses, +se ressouvinrent des priviléges des croisés, et l'empereur +s'associa à leurs sentiments lorsqu'on lui offrit une rançon de cent +cinquante mille marcs d'argent: il voulut même, pour lutter de +générosité, abandonner à son prisonnier toutes ses prétentions sur +le royaume d'Arles et la province. C'est ainsi qu'en Orient Salah-Eddin, +réclamant l'amitié de son illustre adversaire, avait voulu +partager toutes ses conquêtes avec lui.</p> + +<p>Deux noms que la Flandre a le droit de revendiquer se rattachent +à la délivrance de Richard Cœur de Lion: l'un, tout populaire, est +celui du ménestrel Blondel, né au bourg de Nesle, sur la frontière +des Etats de Philippe d'Alsace; l'autre est celui d'Elie de Coxide, +abbé des Dunes, qui fut l'un des ambassadeurs envoyés par la reine +Aliénor à la cour de l'empereur d'Allemagne. Elie de Coxide, l'un +<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> +des hommes les plus éloquents de son temps, obtint, pour son abbaye, +des dîmes, des immunités et des possessions territoriales, +qui lui donnaient le droit d'élire un député au parlement d'Angleterre. +A ces noms, il faut joindre celui de Baudouin de Béthune. +Après le départ du roi d'Angleterre, il était resté comme otage dans +les prisons de Léopold d'Autriche. Ce prince cruel avait résolu de +le faire périr si le roi d'Angleterre ne lui livrait deux princesses, +l'une sœur d'Arthur de Bretagne, l'autre fille de l'empereur de +Chypre. Richard, pour sauver son ami, lui remit les deux jeunes +filles; mais il parut que le ciel ne voulait point permettre ce sacrifice. +A des incendies affreux succédèrent de désastreuses inondations; +enfin une épidémie vint qui frappa le duc Léopold et rendit +la liberté aux infortunées captives. A son retour, Baudouin de Béthune +reçut du roi Richard le comté d'Aumale.</p> + +<p>Partout où le roi d'Angleterre avait passé en quittant l'Allemagne, +il laissait des amis et des alliés. Les ducs de Limbourg et de Brabant, +l'évêque de Liége, le comte de Hollande, étaient prêts à le +soutenir. L'archevêque de Cologne l'accompagna jusqu'au port +d'Anvers, formé, dit Roger de Hoveden, par la réunion des eaux de +l'Escaut à celles de la mer. Il n'osait point traverser la Flandre, où +dominait l'autorité de Philippe-Auguste, et préféra les périls que +présentait la navigation au milieu des îles et des bancs de sable +dont étaient parsemées les bouches du fleuve. Pendant le jour, il se +rendait à bord de la galère du Normand Alain Tranchemer; mais +dès que la nuit était venue, il se retirait sur un grand navire anglais: +il lui fallut quatre jours pour arriver d'Anvers au havre du Zwyn; +enfin, le 10 mars 1194, il aborda à Sandwich.</p> + +<p>En 1184, Philippe-Auguste, irrité contre Philippe d'Alsace, avait +exilé Elisabeth de Hainaut; en 1193, moins de trois mois après +son mariage avec la fille du roi Waldemar, apprenant la délivrance +prochaine de Richard et mécontent de ce que les flottes danoises +avaient tardé trop longtemps à cingler vers l'Angleterre, il répudia +également la malheureuse Ingelburge, et ce fut dans les domaines +qui avaient appartenu à Philippe d'Alsace qu'elle trouva un asile. +L'évêque de Tournay la vit au monastère de Cysoing, cherchant la +résignation dans la piété et l'oubli du monde dans le sein de Dieu.</p> + +<p>«Qui pourrait avoir le cœur assez dur, s'écriait-il, pour ne pas +s'émouvoir des malheurs qui accablent une jeune et illustre princesse, +<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> +issue de tant de rois, vénérable dans ses mœurs, modeste +dans ses paroles et pure dans ses œuvres? Si sa figure est belle, +sa foi ajoute encore à sa beauté; elle est jeune, mais elle est prudente +comme si elle avait beaucoup vécu. Si Assuérus connaissait +ses vertus, il étendrait son sceptre généreux sur cette nouvelle +Esther et la rappellerait dans ses bras. Il lui adresserait ces paroles +d'amour dont s'est servi Salomon: Revenez, revenez, pour +que je sois avec vous. Il lui dirait: Revenez, vous qui êtes pleine +de noblesse; revenez, vous qui charmez par votre bonté; revenez, +vous qui brillez par vos vertus et la chasteté de vos mœurs! Et +cependant cette princesse, si illustre et si sainte, est réduite à +tendre la main aux aumônes! Souvent je l'ai vue pleurer, et j'ai +pleuré avec elle!»</p> + +<p>Philippe-Auguste resta insensible à ces cris de douleur: il +avait fait établir par l'archevêque de Reims de douteuses relations +de consanguinité, dans lesquelles figurait le comte de Flandre +Charles le Bon.</p> + +<p>Ce fut Richard qui vengea Ingelburge. Deux mois après son +retour en Angleterre, il abordait en Normandie pour combattre le +roi de France. Jean de Mortain s'était réconcilié avec son frère, et +de nombreuses victoires suivirent la soumission des rebelles.</p> + +<p>Le règne de Baudouin le Magnanime et de Marguerite d'Alsace +s'achevait au milieu des combats. Tandis que le sang rougissait les +plaines du Maine et du Poitou, la Flandre était pleine de trouble et +d'agitation. La reine Mathilde y avait formé un complot dans lequel +était entré Roger de Courtray. Thierri de Beveren réclamait le +comté d'Alost et avait réussi à s'emparer de Rupelmonde. Le duc +de Brabant, qui, comme neveu de Philippe d'Alsace, était naturellement +l'ennemi et le rival de Baudouin, le marquis de Namur, qui +voulait révoquer la donation de ses Etats qu'il lui avait faite précédemment, +l'évêque de Liége, leur constant allié, soutinrent sa rébellion. +Les plus fiers barons des marches de la Meuse avaient réuni +leurs vassaux sous leurs bannières. Le roi de France s'alarma de +cette vaste confédération féodale, et ordonna à ses hommes d'armes +d'envahir le Brabant avec les milices de Flandre et de Hainaut. +Une bataille décisive se livra, le 1<sup>er</sup> août 1194, près de Noville, sur +les bords de la Méhaigne. Le triomphe de Baudouin fut complet: +quatre cents chevaliers et vingt mille fantassins périrent en cherchant +<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> +à l'arrêter. Le marquis de Namur fut fait prisonnier et perdit +ses Etats. Le duc de Brabant demanda aussitôt la paix, et la reine +Mathilde suivit leur exemple; mais son humiliation fut plus profonde, +car ce ne fut point assez qu'elle se soumît au jugement du +roi et renonçât à toutes ses prétentions et à tous les accroissements +qu'avait subis son domaine: Philippe-Auguste, qui craignait +peut-être qu'elle n'offrît sa main à quelque haut baron de France, +dans lequel elle trouverait un vengeur, la força d'épouser l'un des +princes qui lui étaient les plus dévoués, le duc Eudes de Bourgogne. +A peine ce mariage avait-il été célébré qu'il fut rompu par +l'autorité ecclésiastique pour des motifs de consanguinité, et la +fière princesse portugaise se vit de nouveau réduite à promettre au +roi qu'elle ne chercherait point à contracter un autre mariage sans +avoir obtenu son assentiment préalable.</p> + +<p>A cette guerre succéda une expédition dirigée contre le comte +de Hollande, qui voulait opposer ses entraves à l'activité de la navigation +flamande. Il ne put défendre l'île de Walcheren et se hâta +de redresser les griefs de la Flandre.</p> + +<p>Marguerite avait rendu le dernier soupir le 15 novembre 1194: +Baudouin le Magnanime ne lui survécut qu'une année. L'héritier +des comtés de Flandre et de Hainaut portait le même nom que +son père, et il lui était réservé de l'illustrer plus qu'aucun de ses +aïeux.</p> + +<p>Lorsque Baudouin, fils de Marguerite, arriva à Compiègne pour +y rendre hommage des terres qu'il tenait en fief, Philippe-Auguste +célébrait ses noces avec Agnès de Méranie. La présence du neveu +d'Elisabeth au milieu de ces fêtes rappela-t-elle à Agnès de Méranie +les infortunes de deux autres reines? Baudouin put-il +oublier, en assistant à ces pompeuses cérémonies, qu'une princesse +de la maison de Hainaut avait occupé ce même trône et en était +descendue pour vivre dans l'exil? Philippe-Auguste n'était point +devenu plus généreux: il voyait dans le comte de Flandre un jeune +homme de vingt-trois ans, qui ne pouvait posséder ni l'expérience, +ni l'influence nécessaires pour consolider sa puissance récente. +Soit qu'il surprît sa bonne foi, soit qu'il employât les moyens d'intimidation +que donne une autorité supérieure, il réussit à modifier +complètement l'acte d'hommage tel qu'il avait eu lieu jusqu'à cette +époque; et Baudouin s'engagea non-seulement à obliger quarante +<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> +barons de Flandre et de Hainaut à répéter le même serment, mais +de plus il abandonna au roi les fiefs de Boulogne, de Guines et +d'Oisy, et déclara solennellement requérir les évêques de Reims, +de Cambray, de Tournay et de Térouane, de l'excommunier s'il +manquait en quelque chose à ses devoirs de vassal. Les lettres +patentes qu'il scella à cet égard furent remises au roi, et il fut +expressément convenu que l'excommunication ne pourrait être +levée tant que le roi de France n'aurait pas obtenu réparation de +ses griefs. Le pape Innocent III confirma cet engagement.</p> + +<p>Cependant Baudouin, en rentrant dans ses Etats, entendit s'élever +autour de lui les murmures de ceux qui lui reprochaient de +subir, comme son père, le joug odieux de Philippe-Auguste, et +dès ce moment il rechercha l'amitié du roi d'Angleterre.</p> + +<p>Peu de semaines après le retour du comte de Flandre, l'archevêque +de Canterbury se rendit à sa cour et y fut reçu avec honneur. +Henri de Hainaut, frère du comte, Renier de Trith, Baudouin +de Béthune, Baudouin de Commines, Nicolas de Condé et d'autres +nobles l'accompagnèrent à Rouen, où un traité d'alliance fut signé +le 8 septembre 1196. La pension annuelle du comte de Flandre y +fut fixée à cinq mille marcs. Le comte de Mortain, frère du roi +Richard, et le marquis de Namur, frère du comte Baudouin, adhérèrent +à ces conventions. Bientôt après, les comtes de Champagne +et de Bretagne s'unirent au roi d'Angleterre par de semblables +alliances. Parmi les barons qui entrèrent dans cette confédération +se trouvaient Renaud de Dammartin, Baudouin de Guines, Guillaume +de Béthune.</p> + +<p>Dès les premiers jours de l'année 1197, les hérauts du comte de +Flandre allèrent sommer Philippe-Auguste de restituer l'Artois. +Son refus fut le signal de la guerre. Baudouin assembla une armée +et conquit tour à tour Douay, Roye et Péronne; puis, après avoir +menacé Compiègne, il se dirigea vers les bords de la Scarpe et +chercha à s'emparer d'Arras. Une armée considérable que le roi de +France lui-même commandait s'approchait d'Arras. Baudouin, réduit +à se retirer devant des forces supérieures, conçut un plan habile +et l'exécuta avec bonheur. Se confiant dans la garnison qu'il avait +laissée à Douay et dans la neutralité des Tournaisiens favorables à +sa cause, il se replia vers le nord-ouest afin d'attirer les ennemis +dans une contrée couverte de bois, de rivières et de marais, où la +<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> +défense était facile et le succès des invasions toujours subordonné +aux conditions variables des éléments et des saisons. Le roi avait +traversé la Lys et s'était avancé jusqu'auprès de Steenvoorde, lorsqu'il +apprit que les routes et les ponts avaient été coupés de toutes +parts autour de lui; tous les convois de vivres étaient interceptés, +et les secours qu'il attendait n'arrivaient point. Les chefs de l'armée +représentaient à Philippe-Auguste qu'il s'exposerait à une perte +certaine en cherchant à pénétrer plus loin dans un pays privé de +communications. Il s'arrêta et comprit les dangers qui le menaçaient: +déjà la terreur se répandait chez tous les hommes d'armes +que la faim tourmentait depuis trois jours. Les milices flamandes +entouraient son camp, et les femmes elles-mêmes accouraient pour +prendre part à l'extermination des ennemis. Dans cette situation +grave, le roi de France envoya des députés près du comte Baudouin: +ils lui adressèrent de longues harangues pleines de vaines +protestations trop mal justifiées, et demandèrent qu'une conférence +eût lieu entre les deux princes. L'entrevue fut fixée à Bailleul. Dès +que le roi aperçut le comte, il descendit de cheval pour le saluer, protestant +que, bien qu'il eût envahi la Flandre avec une armée, il n'y +était venu que pour engager Baudouin à une réconciliation sincère; +qu'il se souvenait d'ailleurs que le comte de Flandre était le vassal +et l'un des pairs du royaume, et qu'il était prêt lui à restituer l'Artois +et tous les châteaux enlevés à ses domaines. Il s'engageait à +faire publier solennellement toutes ces conventions et à les confirmer +par son serment, dans une assemblée solennelle qui devait se +tenir, le 18 septembre, entre Vernon et Andely; mais à peine s'était-il +éloigné, qu'il se déclara dégagé d'une promesse que la nécessité +seule avait dictée.</p> + +<p>Pendant l'hiver, le comte de Flandre se rendit en pèlerinage à +Canterbury, où il eut sans doute quelque entrevue secrète avec le roi +d'Angleterre. Au mois de mars, il se trouvait à Aix où il assista +au couronnement d'Othon de Saxe, neveu de Richard, que l'évêque +de Durham et Baudouin de Béthune venaient de faire élire empereur, +malgré Philippe-Auguste.</p> + +<p>La guerre reprit en France dès que les moissons eurent été recueillies. +Trois années de tempêtes et d'orages avaient engendré +une grande disette, et suspendu les combats. Lorsqu'ils recommencèrent, +Richard était plus puissant que jamais; les comtes du +<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> +Perche, de Blois et de Saint-Gilles l'avaient rejoint. Tandis que le +roi d'Angleterre, soutenu par Mercader de Beauvais et ses routiers +flamands, dispersait l'armée française à la bataille de Gisors, Baudouin +s'emparait de Saint-Omer, d'Aire, de Lillers et de la plupart +des cités de l'Artois. Arnould de Guines eut part à ces victoires avec +ses karls d'Ardres et de Bourbourg: il avait reçu de Baudouin une +somme énorme de deniers sterling, prise dans les tonneaux d'or et +d'argent que le roi d'Angleterre avait envoyés en Flandre pour exciter +le zèle de ses amis.</p> + +<p>A ces menaces, Philippe-Auguste opposa l'une des armes les plus +redoutables de la puissance royale, et ce fut en vertu du serment +prêté à Compiègne que l'archevêque de Reims fut requis de frapper +d'interdit toute la Flandre. Une désolation profonde se répandit au +loin. Dans plusieurs villes, le peuple employa la violence pour forcer +le clergé à célébrer les divins mystères. Les uns éclataient en +gémissements stériles, les autres cherchaient dans l'hérésie une +excuse et un prétexte pour leur désobéissance. En vain l'évêque de +Tournay écrivait-il à l'archevêque de Reims pour le supplier de ne +pas faire peser l'anathème prononcé contre Baudouin sur tous ses +sujets: le comte de Flandre se vit réduit à interjeter appel au pape, +et la Flandre ne respira que lorsque Innocent III eut ordonné aux +évêques d'Amiens et de Tournay de lever l'excommunication, en déclarant +qu'il protégeait le comte Baudouin et la comtesse Marie +comme les enfants bien-aimés de l'Eglise.</p> + +<p>Le pape ne tarda point à envoyer en France un légat, qui fut le +cardinal de Capoue. Les lettres pontificales qui lui avaient été remises +réclamaient la paix de l'Europe au nom de la délivrance +de la terre sainte. «Nous connaissons, écrivit Innocent III, le +triste sort de Jérusalem et les malheurs des peuples chrétiens; +nous ne pouvons oublier que les infidèles ont conquis et la +terre que le Christ a touchée, et la croix qu'il a portée pour +le salut du monde. Accablés par ces douleurs, nous n'avons cessé +de crier vers vous et de pleurer abondamment; mais notre voix +s'éteint dans notre poitrine fatiguée, et nos yeux sont noyés dans +leurs larmes.» Le cardinal de Capoue chercha inutilement à +réconcilier les rois de France et d'Angleterre: la guerre continuait +sur toutes les frontières, et au mois de mai 1199, il arriva que +l'évêque élu de Cambray, Hugues de Douay, passant près de Lens +<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> +avec le marquis de Namur et une nombreuse escorte, fut enlevé par +quelques chevaliers français. Le cardinal de Capoue n'obtint sa liberté +qu'en menaçant la France d'un interdit. En même temps, il +pressait Philippe-Auguste de rompre les liens adultères qui l'unissaient +à Agnès de Méranie; mais ces dernières représentations furent +sans fruit, et vers le mois de janvier, il crut devoir faire publier +solennellement une sentence d'excommunication.</p> + +<p>Philippe rappela Ingelburge; mais la guerre ne cessa point: elle +ne se ralentit que lorsqu'une flèche, lancée d'un pauvre château du +Limousin, mit fin aux jours du roi d'Angleterre. Jean sans Terre +qui lui succéda, reçut à Rouen, le 9 août 1199, l'hommage du comte +de Flandre et signa, neuf jours après, à la Roche-Andely, un traité +d'alliance qui confirmait celui du 8 septembre 1196. Cependant le +nouveau roi d'Angleterre ne songeait point à combattre, et, vers le +mois d'octobre, une trêve générale fut conclue. Des conférences +s'ouvrirent à Péronne entre les ambassadeurs du comte de Flandre +et ceux du roi de France, et elles se terminèrent au mois de janvier +suivant. Un traité conserva à Baudouin les cités de Saint-Omer, +d'Aire, de Lillers, d'Ardres, de Béthune et le fief de Guines, et il fut, +de plus, convenu qu'à la mort de la reine Mathilde tout son douaire +lui reviendrait, et qu'il en serait de même des bourgs d'Artois occupés +par Louis, fils du roi de France, s'il décédait sans postérité.</p> + +<p>Quatre mois après, un autre traité fut conclu entre les rois de +France et d'Angleterre: ils s'y engagèrent à ne plus prêter leur appui +aux efforts que leurs vassaux pourraient tenter contre l'autorité +de chacun d'eux: Jean sans Terre promettait spécialement +de ne plus soutenir le comte de Flandre.</p> + +<p>Tandis que les deux monarques juraient d'observer cette paix +qui, pour l'un et l'autre, n'était qu'une ruse et un mensonge, un +vaste mouvement de réconciliation s'étendait de toutes parts. Un +prêtre nommé Foulques de Neuilly renouvelait au douzième siècle +les merveilles que Pierre l'Ermite avait accomplies au onzième. +Si, comme le racontent les historiens de son époque, il rendait la +vue aux aveugles, la parole aux bouches muettes, la santé aux corps +infirmes, il ne régnait pas moins puissamment par son éloquence +sur le cœur des hommes. Ce fut Foulques de Neuilly que le pape +Innocent III adjoignit au cardinal de Capoue pour prêcher la +croisade.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> +En 1199, il avait paru an milieu d'un brillant tournoi à Escry-Sur-Aisne +en Champagne. Là se trouvaient le comte Thibaud, +Louis de Blois, Renaud de Dampierre, Maurice de Lille, Matthieu +de Montmorency, Enguerrand de Boves, Simon de Montfort, Geoffroi +de Villehardouin, qui fut l'historien de cette croisade, Geoffroi +de Joinville, dont le neveu devait être l'élégant historien d'une +autre guerre sainte. «Ils ostèrent lor hiaumes et coururent as +croix.»</p> + +<p>Peu après, et moins de six semaines après le traité de Péronne, +le comte de Flandre prit aussi la croix. La cérémonie eut lieu +solennellement le lendemain du mercredi des cendres dans l'église +de Saint-Donat de Bruges. Une assemblée nombreuse se pressait +sous ses voûtes antiques, où l'ombre du comte saint Charles de +Danemark semblait planer au-dessus du comte Baudouin pour lui +offrir les palmes du martyre. On lut tour à tour quelques versets +du prophète Isaïe, dans lesquels le Seigneur promettait à Ezéchias +de délivrer Jérusalem, et un chapitre de l'évangile de saint Matthieu, +où se trouvaient ces paroles: <i lang="la" xml:lang="la">Dico autem vobis quod multi +ab Oriente et Occidente venient</i>.</p> + +<p>Quand l'oraison dominicale eut été achevée, tous les assistants +inclinèrent pieusement leurs fronts sur le marbre sacré, et l'un des +lévites agita lentement une cloche au son faible et lugubre, tandis +que les autres se rangeaient autour de l'autel en formant deux +chœurs dont les voix se répondaient alternativement.</p> + +<p>Le premier des chœurs entonna l'un des psaumes que les Israélites, +captifs au bord des fleuves de Babylone, avaient consacrés aux +malheurs de leur patrie, et qui, après dix-huit siècles, semblaient +une prophétie des nouveaux désastres qui accablaient Jérusalem:</p> + +<p>«Seigneur, les nations ont envahi votre héritage; elles ont profané +votre saint temple. Jérusalem n'est plus qu'une ruine...</p> + +<p>«Que votre colère accable les nations idolâtres qui ont outragé +Jacob et rempli sa demeure de désolation! Que ces peuples ne +disent point de nous:—Où est leur Dieu?</p> + +<p>«Accordez au sang de vos serviteurs une vengeance éclatante: +que les gémissements de ceux qui sont captifs s'élèvent jusqu'à +vous!»</p> + +<p>Puis le second chœur reprit sur le même rhythme:</p> + +<p>«Que le Seigneur se lève et que ses ennemis soient dispersés! +<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> +que ceux qui le haïssent fuient devant sa face! Qu'ils disparaissent +comme la fumée! qu'ils fondent comme la cire!»</p> + +<p>Le chant des psaumes avait cessé: le pontife, prenant dans ses +mains une croix de lin brodée d'or, l'attacha sur l'épaule droite du +comte de Flandre en disant: «Recevez ce signe de la croix, au nom +du Père et du Fils et du Saint-Esprit, en mémoire de la croix, de +la passion et de la mort du Christ.» Ensuite, il bénit ses armes, +son épée et sa bannière. Eustache et Henri, frères de Baudouin, +s'engagèrent par les mêmes vœux; mais lorsqu'on vit Marie de +Champagne, encore à la fleur des ans et dans tout l'éclat de la +beauté, réclamer aussi le signe de la croix pour suivre son époux +au delà des mers, une vive émotion salua son dévouement, et toutes +les prières s'élevèrent vers le ciel pour que l'Orient ne réunît point +ses cendres à celles de la comtesse Sibylle d'Anjou.</p> + +<p>Les préparatifs de la croisade durèrent deux années. Des députés +(l'un d'eux était Quènes de Béthune) avaient été envoyés à Venise +près du vieux doge Henri Dandolo pour rechercher son alliance. Ils +furent reçus au milieu des bourgeois assemblés sur la place de +Saint-Marc, et là le sire de Villehardouin exposa la mission dont +ils étaient chargés; puis ils s'agenouillèrent, en déclarant qu'ils ne +se relèveraient point tant que leur requête ne leur aurait point été +accordée. «Nous l'octroyons! nous l'octroyons!» s'écrièrent alors +les bourgeois de Venise. Les croisés demandaient qu'on leur prêtât +assez de navires pour transporter en Syrie huit mille chevaliers et +quatre-vingt mille hommes d'armes. Quelles que fussent les conditions +onéreuses exigées par les Vénitiens, elles furent aussitôt +acceptées, et il fut convenu que les croisés s'assembleraient aux +bords de l'Adriatique aux fêtes de la Saint-Jean 1202.</p> + +<p>Vers le mois d'avril de cette année, le comte Baudouin réunit au +camp de Valenciennes les chevaliers de Flandre et de Hainaut qui +devaient l'accompagner. Là brillaient le connétable de Flandre, +Gilles de Trazegnies, Jacques d'Avesnes, fils du héros d'Arsur, +Guillaume de Saint-Omer, Siger de Gand, Roger de Courtray, Jean +de Lens, Eric de Lille, Guillaume de Lichtervelde, Hellin de Wavrin, +Michel de Harnes, Baudouin de Praet, Thierri de Termonde, +Jean de Sotteghem, Raoul de Boulers, Gilles de Landas, Baudouin +d'Haveskerke, Simon de Vaernewyck, Philippe d'Axel, Alelme de +Stavele, Foulques de Steelant, Baudouin de Commines, Hugues de +<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> +Maldeghem, Pierre de Douay, Gilles de Pamele, Alard de Chimay, +Gauthier de Ligne, Michel de Lembeke, Odoard et Chrétien de +Ghistelles. Bientôt après ils se mirent en marche, laissèrent derrière +eux la Champagne et la Bourgogne, et s'arrêtèrent à Bâle; +puis, pénétrant dans les défilés du val de Trente, ils arrivèrent à +Venise en passant par Vérone.</p> + +<p>La comtesse de Flandre, retenue quelques jours de plus dans ses +Etats, par la naissance de Marguerite, la seconde de ses filles, +s'embarqua avec Jean de Nesle, dont l'aïeul, en épousant une princesse +de la maison de Flandre, avait reçu pour dot la châtellenie +héréditaire de Bruges.</p> + +<p>Le comte de Flandre n'avait point quitté Venise, où ses chevaliers +occupaient l'île de Saint-Nicolas. Pendant quelques jours, ils +avaient hésité sur la route qu'il fallait suivre; enfin, prenant en +considération les trêves qui suspendaient les combats en Palestine, +ils avaient résolu de porter la guerre au sein des populations infidèles +d'Egypte, affaiblies par une longue famine, lorsque d'autres +difficultés se présentèrent: les croisés ne pouvaient payer aux +Vénitiens les sommes stipulées pour le fret de leurs navires. En vain +Baudouin et d'autres comtes s'étaient-ils dépouillés de leurs joyaux +et de leurs riches vaisselles d'or et d'argent. Ces sacrifices étaient +insuffisants, et l'on vit l'illustre assemblée des plus nobles barons +de l'Europe engager son épée au service de quelques marchands +italiens pour remplir ses engagements pécuniaires. La croisade +révélait son impuissance, même avant qu'elle eût commencé.</p> + +<p>Dès le mois d'octobre 1202, et malgré les efforts du cardinal de +Capoue, le doge Dandolo conduisit les croisés devant Zara, port +important de la Dalmatie, que les Vénitiens voulaient enlever au +roi de Hongrie. Une année s'écoula: les barons chrétiens s'emparèrent +de Zara, et lorsque le pape Innocent III les menaça d'anathème +en leur reprochant l'oubli de leurs vœux sacrés, ils s'excusèrent +humblement en protestant que leur volonté n'avait pas été +libre. Leur victoire ne l'affranchit pas.</p> + +<p>L'empereur grec Alexis Comnène avait détrôné son frère et s'était +allié aux Génois et aux Pisans. Venise, dans sa jalousie commerciale, +voulait rétablir l'autorité d'Isaac et s'assurer sur les rives +du Bosphore une suprématie incontestée. On prétendait même que +l'or des infidèles n'était point étranger au zèle que montraient les +<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> +Vénitiens pour détourner les croisés de leurs desseins: on ajoutait +que c'était à ce prix que d'importants priviléges étaient accordés à +leurs vaisseaux dans les ports de l'Egypte.</p> + +<p>Lorsque le doge Dandolo proposa aux barons chrétiens de renverser +l'usurpateur byzantin, un grand tumulte éclata: ce projet contrariait +leur impatience; mais les Vénitiens exposèrent habilement +qu'il était nécessaire de laisser des alliés à Constantinople avant +d'envahir la Syrie, et que, sans cette expédition, ils se verraient +éternellement réduits à manquer d'argent et de vivres, et se dévoueraient +à une perte certaine. Jacques d'Avesnes, Simon de Montfort, +Gui de Coucy, Pierre d'Amiens, répliquaient avec enthousiasme +qu'ils n'avaient pas quitté leurs foyers pour combattre un tyran, +mais pour délivrer le tombeau et la croix de Jésus-Christ. Le légat +du pape demandait également qu'on se dirigeât vers Jérusalem. Au +milieu de ces discussions parut le fils d'Isaac Comnène, qui venait +implorer la générosité des barons franks: il promettait de fournir +aux croisés, s'ils le plaçaient sur le trône de Byzance, des vivres +pour un an et un secours de dix mille hommes: il ajoutait que leur +expédition à Constantinople ne retarderait que d'un mois leur arrivée +en Palestine. L'abbé de Looz fut ébranlé par ses prières, et +engagea les barons chrétiens à ne point se séparer. Le comte de +Flandre, le marquis de Montferrat, Quènes de Béthune, Miles de +Brabant, Renier de Trith, Anselme de Kayeu émirent le même avis, +et leur opinion triompha.</p> + +<p>Cependant la flotte flamande de la comtesse Marie, après avoir +reconnu aux bords du Tage les colonies que d'autres pèlerins, venus +des mêmes lieux, y avaient fondées, s'était arrêtée sur les rivages +de l'Afrique pour y conquérir une ville remise depuis aux chevaliers +de Saint-Jacques de l'Epée, et elle avait poursuivi sa route en +saluant les murailles d'Almeria et de Carthagène. Les chevaliers +croisés admirèrent de loin, non sans quelque secret sentiment de +douleur et de regret, la belle plaine de Valence cultivée par les +Mores; mais bientôt ils se consolèrent en apercevant la tour de +Peniscola qui formait la limite des pays occupés par les infidèles. +Arrivés aux bouches de l'Ebre, ils laissèrent derrière eux d'un côté +Tarragone, Barcelone et Leucate, de l'autre les îles Baléares, qui +payaient chaque année au roi d'Aragon un tribut d'étoffes de soie. +Enfin ils passèrent devant Narbonne et atteignirent le port de Marseille +<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> +qu'entouraient, au sein d'un amphithéâtre de montagnes, la cité +épiscopale et la magnifique abbaye de Saint Victor. C'était à Marseille +que les croisés devaient recevoir des nouvelles de l'expédition +qui s'était rendue à Venise. Ils apprirent avec étonnement que, malgré +les menaces d'Innocent III, l'avarice des Vénitiens retenait +l'élite des chevaliers d'Occident au siége de Zara, et le seul message +qui leur parvint leur porta l'ordre de mettre à la voile dans les derniers +jours de mars en se dirigeant vers le promontoire de Méthone.</p> + +<p>Depuis deux mois, la flotte flamande avait jeté l'ancre dans les +eaux profondes du golfe de Messénie, dominées par les bois d'oliviers +de Coron et les ruines de Muszun ou Modon, l'antique Méthone, +récemment détruite par Roger de Sicile, petit-fils de Robert Wiscard. +La comtesse de Flandre, ne voyant point les Vénitiens quitter +l'Adriatique, ordonna au pilote de tourner la proue vers la Syrie. +Déjà avaient disparu à l'horizon les cimes du Taygète et du mont +Ithome; deux navires étaient seuls restés un peu en arrière quand, +en dépassant le cap Malée, ils furent atteints par les premières +galères de la flotte vénitienne qui se dirigeait vers la Propontide. Un +seul sergent se jeta dans une barque pour rejoindre Baudouin et +Dandolo: «Il me samble bien, avait-il dit à ses compagnons, k'ils +doient conquerre terre.»</p> + +<p>Une terreur profonde régnait à Constantinople: depuis longtemps, +on y racontait que Venise équipait une flotte immense pour +les guerriers du Nord, qui, couverts de fer et aussi hauts que leurs +lances, obéissaient à des chefs plus vaillants que le dieu Mars. +L'historien grec Nicétas répète, en l'appliquant aux guerriers franks, +ce que les anciens disaient des Gaulois, qu'ils ne craignaient rien si +ce n'est la chute du ciel. Il les compare tantôt à des statues d'airain, +tantôt à des anges exterminateurs dont les regards seuls donnent la +mort. Dès qu'ils eurent abordé dans le Bosphore, au bourg de +Saint-Etienne, le tyran Alexis se hâta de leur envoyer des ambassadeurs +chargés de présents; mais Quènes de Béthune leur répondit, +au nom des barons chrétiens, qu'il cessât de parlementer et +commençât par obéir.</p> + +<p>Les pèlerins s'étaient divisés en six corps principaux. L'avant-garde +avait été confiée au comte de Flandre, parce qu'aucun autre +prince n'avait près de lui autant de chevaliers, d'archers et d'arbalétriers. +Le second corps obéissait à Henri, frère de Baudouin. Le +<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> +comte de Saint-Pol, Pierre d'Amiens, Eustache de Canteleu, dirigeaient +le troisième. Les autres bataillons comptaient pour chefs le +comte de Blois, Matthieu de Montmorency et le marquis de Montferrat. +Le 6 juillet, toute l'armée s'assembla dans la plaine de Scutari +et traversa le Bosphore. Jacques d'Avesnes combattait au premier +rang: un coup de lance l'atteignit au visage, et il eût péri sans +le secours de Nicolas de Genlis. Selon une ancienne tradition conservée +à Biervliet, ce furent des croisés venus de cette ville qui +pénétrèrent les premiers dans la tour de Galata et qui ennoblirent +ainsi l'écusson de leur modeste patrie, où ils placèrent l'orgueilleuse +devise des tyrans de Constantinople: Βασιλεος βασιλεων, βασιλευων βασιλεοντας. +«Je suis le roi des rois, celui qui règne sur ceux qui +règnent.»</p> + +<p>Pendant ce combat, les vaisseaux de Venise et quelques vaisseaux +flamands, qui avaient rejoint Baudouin au siége de Zara, ouvraient +leurs voiles à un vent favorable, et se dirigeaient vers le +port dont une forte chaîne fermait l'entrée. Une galère flamande, +commandée par Gui de Baenst et équipée à Termonde, et un navire +italien qu'on nommait <cite>l'Aigle</cite>, la frappèrent en même temps et +la brisèrent. Les deux flottes s'avançaient triomphantes et luttaient +de courage. «Alors, dit Marino Sanudo, se forma entre les deux +peuples cette amitié célèbre dont l'heureuse mémoire passa aux +générations suivantes.»</p> + +<p>De toutes parts, les croisés se préparent à l'assaut. Tandis que +les Lombards et les Bourguignons gardaient le camp, les Flamands +et les Champenois, plus redoutables par leur valeur que par leur +nombre, dressaient leurs échelles contre les murailles; mais les +mercenaires étrangers dans lesquels se confiait Alexis repoussèrent +toutes leurs tentatives. Là périt Pierre de Bailleul.</p> + +<p>A la même heure, d'autres croisés attaquèrent Byzance du côté +du port. Ils avaient tendu au-dessus de leurs navires de larges peaux +de bœufs pour se mettre à l'abri du feu grégeois, et leurs machines +de guerre lançaient des pierres énormes au milieu des assiégés. +Dandolo, aveugle et âgé de quatre-vingt-quinze ans, s'était fait +porter au milieu des combattants: son généreux dévouement décida +la victoire. Le tyran Alexis chercha son salut dans la fuite. Le +vieil Isaac fut délivré, et son fils entra solennellement dans la cité +impériale, placé entre le comte de Flandre et le doge de Venise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> +Des hérauts d'armes se rendirent aussitôt en Egypte pour défier +les infidèles. Cependant on avait résolu d'attendre la fin de l'hiver +pour continuer la guerre. Les barons franks oubliaient la jalousie +des Vénitiens et la perfidie des Grecs au milieu des richesses et des +plaisirs que leur offrait Byzance; on dit même qu'un jour les croisés +flamands voulurent piller une synagogue qu'ils avaient prise pour +une mosquée des Sarrasins; mais la trouvant défendue par des +Juifs, ils se vengèrent en y mettant le feu. L'incendie qu'ils avaient +allumé se répandit si rapidement que bientôt il devint impossible +de l'arrêter; de la ville il s'étendit aux faubourgs jusqu'aux bords +de la mer, de telle sorte que des galères s'embrasèrent dans le +port: une semaine entière s'écoula avant qu'il eût cessé, et ses ravages +furent incalculables.</p> + +<p>Alexis, fils d'Isaac, avait enfin obtenu que les croisés quitteraient +Constantinople pour établir leurs tentes au delà du golfe de Chrysoceras. +Le printemps était arrivé, mais il manquait d'argent pour +payer les deux cent mille marcs qu'il avait promis; il n'écoutait +d'ailleurs que les conseils des Vénitiens qui l'avaient appelé à Zara +pour faire échouer la croisade. L'héritier des Comnène parut dans +les premiers jours d'avril au camp de Baudouin, et réclama de nouveaux +délais.</p> + +<p>Venise triomphait; les croisés ne s'éloignèrent point du Bosphore. +A peine pouvait-on en citer quelques-uns qui suivirent le comte de +Saint-Pol et Henri, frère de Baudouin, à Andrinople et jusqu'au +pied de l'Hémus. Leurs remords ne s'éveillèrent que lorsque des +messagers, vêtus de deuil, arrivèrent de la terre sainte. Tandis que +le prince d'Antioche livrait une sanglante bataille dans laquelle +Gilles de Trazegnies avait péri, on voyait sous le ciel ardent de la +Syrie la peste et les fièvres unir leurs ravages, dont la plus illustre +victime devait être la comtesse de Flandre.</p> + +<p>Au récit de ces malheurs, les croisés saisissaient leurs lances et +les tournaient vers Jérusalem. Ils accusaient tumultueusement +la lenteur des Grecs, qui ne tenaient aucun de leurs engagements. +Quènes de Béthune porta leurs plaintes au palais des Blaquernes. +Alexis ne répondit point, mais il ordonna qu'on profitât +d'une nuit obscure pour incendier la flotte des croisés. Il échoua +dans son projet, et Byzance, pleine d'alarmes, le précipita du trône +pour y élever un tyran obscur, Alexis Ducas, surnommé Murzulphe. +<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> +Sa perfidie ne fut guère plus heureuse. Les croisés écartèrent aisément +avec leurs rames les brûlots que, par une nuit tranquille, on +avait de nouveau lancés contre leurs navires. Il essaya d'autres +moyens et tendit une embuscade à Henri, frère de Baudouin: là +aussi le courage des guerriers franks lui fit subir une défaite honteuse.</p> + +<p>Tant de trahisons devaient porter leurs fruits, Les croisés déclarèrent +que l'empire grec n'existait plus, et, le 9 avril 1204, leur +flotte s'approcha des remparts de Constantinople. Murzulphe avait +placé des mangonneaux et des pierriers sur les murs à demi ruinés +qui formaient l'enceinte de la cité impériale; puis il avait +fait élever des tours de bois pour mieux résister à celles que les +assiégeants avaient également construites sur leurs vaisseaux. Le +premier jour de la lutte s'acheva sans que les croisés eussent obtenu +le moindre succès. Trois jours plus tard, l'assaut recommença: +ils s'avançaient en poussant de grands cris, et leur enthousiasme +défiait la consternation des Grecs. Une forte brise, qui parut le gage +de l'intervention du ciel, se leva vers le nord-est, et un navire qu'on +nommait <cite>la Pèlerine</cite> parvint assez près des remparts pour y lancer +ses échelles roulantes. Un Vénitien se précipite aussitôt au milieu +des ennemis et meurt; mais André de Jurbise, chevalier de Hainaut, +le suit, et à son aspect les Grecs reculent: dans leur terreur, +ils croient apercevoir devant eux un géant dont le casque est aussi +grand qu'une tour. Les guerriers franks accourent à sa voix, et dès +ce moment la victoire n'est plus indécise.</p> + +<p>Quelques centaines de chevaliers envahissaient une cité dont les +murailles avaient sept lieues de tour et renfermaient une population +innombrable. A leur suite d'autres croisés, indignes de combattre +sous les mêmes bannières, se répandaient, le fer et la flamme +à la main, de quartier en quartier, de maison en maison, cherchant +partout des trésors. Dans leur fureur avide, ils brisèrent tour à tour +les plus célèbres merveilles de l'art antique, la statue de Junon venue +du temple de Samos, l'Hercule de Lysippe, l'aigle d'airain +d'Apollonius de Thyane, la louve de Romulus, qu'avait célébrée +Virgile, et on les vit même violer le tombeau des empereurs.</p> + +<p>Le comte de Flandre occupait le camp de Murzulphe; Henri, +son frère, avait pris possession des Blaquernes; le marquis de +Montferrat s'était établi au palais de Bucoléon. Les somptueuses +<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> +demeures qu'avait abandonnées la fortune des Comnène avaient +trouvé de nouveaux maîtres, mais leur trône restait vacant. Douze +électeurs, dont six appartenaient à Venise et six autres aux races +frankes, eurent la mission de désigner le successeur de Constantin. +L'un d'eux était le nonce apostolique Albert, évêque de +Bethléem, petit-neveu de Pierre l'Ermite. Le 2 mai 1204, les +douze électeurs se réunirent dans la chapelle du doge de +Venise; là, après avoir réduit à quatre le nombre des candidats +(c'étaient les comtes de Flandre, de Blois et de Saint-Pol, et +le marquis de Montferrat), ils placèrent quatre calices sur +l'autel: un seul contenait une hostie consacrée. Chaque fois qu'on +proclamait le nom de l'un des candidats, on découvrait un calice: +lorsqu'on arriva à celui de Baudoin, il sembla que Dieu lui-même +désignait l'empereur. «Seigneurs, dit l'évêque de Soissons à la +foule qui était restée assemblée jusqu'au milieu de la nuit, nous +avons choisi un empereur: vous êtes tenus de lui obéir et de le +respecter. A cette heure solennelle à laquelle est né le Christ rédempteur +des hommes, nous proclamons empereur Baudouin, +comte de Flandre et de Hainaut.» Mille acclamations retentirent +dans ces palais qui déjà avaient vu s'élever et disparaître tant +de dynasties impériales.</p> + +<p>Le 7 mai, Baudouin vint habiter le palais de Bucoléon. Dès le +lendemain, selon la coutume des empereurs grecs, il jeta au peuple +des pains qui renfermaient trois pièces d'or, trois pièces d'argent et +trois pièces de cuivre; puis, selon l'usage germanique, on l'éleva +sur un bouclier que soutenaient le doge Dandolo, les comtes de +Blois et de Saint-Pol, et le marquis de Montferrat. La cérémonie du +couronnement eut lieu dans la basilique de Sainte-Sophie. Un trône +d'or avait été placé sur une estrade couverte de velours rouge; +mais au moment où Baudouin allait y monter, enivré de splendeur +et de gloire, on lui présenta un vase rempli de cendres et d'étoupes +que la flamme consumait: tristes et menaçantes images de la +vanité humaine, dont l'avenir ne devait point tarder à réaliser +la prophétie. Le patriarche de Constantinople versa sur son front +l'huile sainte et y posa le diadème impérial. «Il en est digne!» +s'écria le peuple. «Il en est digne!» répondit le patriarche. «Il en +est digne!» répéta la multitude qui se trouvait hors de l'église. +Puis, lorsqu'on l'eut conduit dans le chœur, on couvrit ses épaules +<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span> +d'un manteau de pourpre orné d'or: sa main droite portait la croix, +divin emblème de la foi chrétienne; sa main gauche tenait un rameau, +symbole de paix et de prospérité. Un banquet solennel succéda +à cette cérémonie, tandis que les hérauts d'armes proclamaient sur +les places de Byzance, Baudouin, par la grâce céleste, empereur +très-fidèle des Romains, couronné par Dieu et à jamais Auguste.</p> + +<p>Baudouin mérita son élévation par ses vertus. Les croisés admiraient +son courage et sa piété, et les historiens grecs eux-mêmes le +dépeignent chaste dans ses mœurs, généreux à l'égard des pauvres, +écoutant volontiers les conseils et plein de résolution dans les dangers. +Son premier soin fut de partager les provinces du nouvel empire +entre les barons franks, devenus les successeurs de Pyrrhus +ou d'Alexandre. Le comte de Blois obtint le duché de Bithynie; +Renier de Trith, celui de Philippopolis. Thierri de Termonde fut +créé connétable; Thierri de Looz, sénéchal; Miles de Brabant, +grand boutillier; Gauthier de Rodenbourg, protonotaire; Quènes +de Béthune reçut la dignité de protovestiaire et fut peut-être roi +d'Andrinople.</p> + +<p>A la même époque, un chevalier qui n'était pas étranger à la +maison des comtes de Flandre, Thierri, fils de Philippe d'Alsace, +épousait la princesse de Chypre, naguère si merveilleusement délivrée +des prisons du duc d'Autriche, et allait disputer à Aimeri de +Lusignan les Etats héréditaires de son père, autre empire des Comnène +qui ne devait plus se relever.</p> + +<p>Vers les derniers jours de l'année 1204, Henri, frère de Baudouin, +débarqua à Abydos; Thierri de Looz, Nicolas de Mailly, Anselme +de Kayeu, l'accompagnaient. Il parcourut toute la Troade, mais il ne +songea point à demander, comme le héros macédonien, si les prêtres +d'Ilion conservaient encore la lance d'Achille. Tandis qu'il foulait +avec dédain les ruines de Pergame, une troupe de croisés s'avançait +dans la Thessalie, pénétrait dans les fraîches vallées de Tempé, et +franchissait les défilés des Thermopyles, que les ombres des trois +cents Spartiates ne défendaient plus contre ces barbares plus redoutables +que les armées de Xerxès. Le marquis de Montferrat se +dirigea vers Nauplie; Jacques d'Avesnes et Drogon d'Estrœungt +assiégèrent Corinthe: l'un y fut blessé grièvement, l'autre y périt.</p> + +<p>D'autres chevaliers de Flandre et de Champagne s'emparaient de +toute la partie méridionale du Péloponèse. Leurs conquêtes s'étendirent +<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> +rapidement. Il y eut des ducs là où avaient existé les républiques +de Lycurgue et de Solon. A Argos, ils rétablirent la monarchie +d'Agamemnon. L'Achaïe dut à un baron chrétien l'indépendance +qu'avait rêvée pour elle Philopémen. Gui de Nesle occupait +un château au bord de l'Eurotas; Raoul de Tournay régnait dans +le vallon du Cérynite; Hugues de Lille reçut huit fiefs dans la cité +d'Ægium, où les rois de la Grèce s'étaient jadis assemblés pour +venger l'outrage fait à Ménélas. Peu d'années après, Nicolas de +Saint-Omer était duc de Thèbes. Il était fort estimé pour sa prudence, +selon la chronique de Romanie, et se fit construire un beau +château, qu'on nomma le château de Saint-Omer, sur les ruines de +cette ancienne citadelle consacrée à Cadmus, qu'avait défendue +l'épée d'Epaminondas, et qui avait répété les premiers chants de +Pindare.</p> + +<p>Les Grecs, qui avaient vu avec joie les croisés se disperser en +faibles troupes depuis les gorges du Taurus jusqu'aux plaines de +la Messénie, conspiraient depuis longtemps en silence, lorsque tout +à coup ils prirent les armes dans toutes les provinces. Joannice, roi +des Bulgares, leur avait promis son secours.</p> + +<p>La nation des Bulgares, arrachée des steppes du Volga par les +grandes migrations du cinquième siècle, s'était arrêtée entre les +eaux du Danube et les vallons de l'Hémus. A demi chrétienne, +mais fidèle à toutes les traditions de son origine, elle avait conservé +un caractère indomptable et féroce. Ses redoutables armées +s'avancent vers Byzance. De nombreuses hordes de Tartares les +suivent. Au bruit de leur venue, les Grecs d'Andrinople et de Didymotique +chassent les Vénitiens et les chevaliers du comte de Saint-Pol, +mort depuis peu. Les croisés abandonnent leurs châteaux de +Thrace, saisis d'une terreur profonde. Tel était l'effroi qui régnait +parmi eux que Renier de Trith s'étant réfugié à Philippopolis, ses +fils, son gendre et son neveu l'abandonnèrent; mais dans leur fuite +rapide ils se précipitèrent au milieu des ennemis dont le fer punit +leur lâcheté. Renier de Trith, resté seul avec vingt-cinq compagnons +d'armes, reçut de meilleurs conseils de son honneur et de son +courage.</p> + +<p>Lorsque ces tristes nouvelles parvinrent à Constantinople, Baudouin +n'y avait auprès de lui que le comte de Blois, le vieux Dandolo, +et un petit nombre d'hommes d'armes. Il se hâta de rappeler +<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> +son frère de la Troade. Pierre de Bracheux vint de Lopadium; Matthieu +de Walincourt arriva de Nicomédie. Geoffroi de Villehardouin +et Manassès de Lille rassemblèrent quatre-vingts chevaliers et +s'éloignèrent aussitôt pour marcher au devant des Bulgares. Baudouin +les suivit avec cent quarante chevaliers; peu de jours après, +le comte de Blois et le doge de Venise quittèrent la cité impériale, +emmenant des renforts plus considérables. Ces différents corps réunis +comprenaient seize mille combattants. Leurs chefs résolurent +sans hésiter de mettre le siége devant Andrinople que défendaient +cent mille Grecs. Ils voulaient dompter l'insurrection nationale +avant de combattre l'invasion étrangère. La confiance renaissait +parmi les croisés, tandis que les Grecs s'enfermaient dans leurs +murailles, déjà prêts à s'incliner de nouveau sous le joug qu'ils +avaient tenté de briser.</p> + +<p>On touchait aux fêtes de la semaine sainte. Les assiégeants préparaient +leurs armes et leurs machines lorsqu'ils apprirent que +Joannice accourait pour délivrer Andrinople. Dès ce jour, la garde +du camp fut confiée à Geoffroi de Villehardouin et à Manassès de +Lille; l'empereur s'était réservé le commandement de toute l'armée +qui devait repousser les Bulgares.</p> + +<p>Le mercredi après Pâques, une vive alerte se répandit parmi les +guerriers chrétiens. On annonçait que des Tartares avaient paru +dans les prairies où paissaient les chevaux des croisés et cherchaient +à les enlever.</p> + +<p>Deux jours après (c'était le 14 avril 1205), les Tartares se montrèrent +de nouveau. Leurs chevaux étaient si agiles qu'ils les portaient +au milieu des Franks sans qu'on les eût vus s'approcher, et +qu'au moment où ils attiraient les regards ils avaient déjà disparu. +L'empereur avait formellement ordonné que personne ne quittât le +camp pour les repousser; mais le comte de Blois jugea qu'il lui +était permis de désobéir lorsque la désobéissance même devait le +conduire à la gloire: il le croyait du moins; cependant à peine est-il +sorti du camp que les Tartares entourent sa troupe trop faible +pour leur résister. Il est près de succomber, mais l'empereur apprend +le péril qui le menace et s'élance avec ses chevaliers pour le +défendre. Les Tartares se retirent devant lui, et alors, par un égarement +fatal, l'empereur, qui devait punir dans le comte de Blois +une faute qui avait compromis toute l'armée, semble la justifier en +<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> +s'associant à sa témérité. Animé par son succès et n'écoutant que +son ardeur belliqueuse, il frappe son cheval de l'éperon et s'avance +de plus en plus pour atteindre les ennemis; les Tartares s'étaient +dirigés vers le centre de l'armée de Joannice, et ils ne ralentirent +leur course que lorsqu'ils virent Baudouin au milieu des Bulgares.</p> + +<p>Jamais Baudouin ne montra plus de courage. Entouré d'un petit +nombre de chevaliers dont les chevaux épuisés de fatigue s'abattaient +sous les flèches qu'on leur lançait de toutes parts, il les rangea +près de lui autour de la bannière impériale. «Sire, lui dit le +comte de Blois, qui, atteint de deux blessures, gisait sur le sable, +au nom de Dieu, oubliez-moi pour penser à vous et à la chrétienté.» +Baudouin, chevalier avant d'être empereur, répondit au +comte de Blois qu'il ne l'abandonnerait pas: il cherchait la mort +et ne trouva que des fers.</p> + +<p>L'armée impériale était rentrée dans les murs de Constantinople, +et l'évêque de Soissons s'était rendu en France et en Flandre pour +implorer les secours des peuples de l'Occident. Henri, frère de l'empereur, +s'adressait en même temps au pape Innocent III, pour le +supplier d'intervenir en faveur de Baudouin. «Nous avons appris, lui +écrivait-il, que l'empereur est encore sain et sauf; on assure même +qu'il est traité assez honorablement par Joannice.» Innocent III +promit de réclamer la délivrance du captif, et des lettres pontificales +furent envoyées à l'archevêque de Trinovi pour qu'il les remît +au roi des Bulgares; mais Joannice se contenta de répondre +qu'il ne pouvait plus rendre la liberté à l'empereur, parce que déjà +il avait payé le tribut de la nature.</p> + +<p>Seize mois s'étaient écoulés depuis la bataille d'Andrinople: quelques +barons doutaient encore du sort de l'empereur; mais Renier de +Trith affirma qu'il connaissait plusieurs personnes qui l'avaient vu +mort, et, le 15 août 1206, Henri prit solennellement possession de +la pourpre impériale.</p> + +<p>Tandis que la croisade de Constantinople élève de plus en plus la +gloire militaire de la Flandre et prépare de brillantes destinées à +l'activité de son commerce, nous retrouvons sur les rivages du +Fleanderland les cruelles dissensions des karls flamings. Les tableaux +qu'elles nous offrent sont les mêmes que ceux que nous avons +déjà empruntés aux hagiographes et aux légendaires: luttes de la +<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> +barbarie contre la civilisation, du paganisme contre la foi chrétienne, +querelles individuelles de la gilde contre la gilde, de la famille +contre la famille. Un historien, qui vivait vers ce temps, observe +avec raison que c'est dans le récit des discordes du dixième +et du onzième siècle que nous devons chercher l'origine de celles +qui, pendant l'absence de Baudouin, agitèrent quelques parties de +la Flandre. Herbert de Wulfringhem nous rappelle cet autre Herbert +de Furnes qui dirigeait la charrue et portait l'épée. Il apparaît +dans l'histoire comme le chef des hommes de race saxonne qui ne +se sont jamais courbés sous le joug. On leur donnait le surnom populaire +de <i lang="nl" xml:lang="nl">Blauvoets</i>, non-seulement dans le pays de Furnes, mais +sur tout le rivage de la Flandre, en Zélande et en Hollande. +Ce nom désignait, suivant les uns, des éperviers de mer, allusion +énergique à leur ancienne vie de pirates; selon d'autres, il était +synonyme du nom de renard, et c'était peut-être par quelque rapprochement, +fondé sur les sagas du Nord, qu'ils donnaient à ceux +qui s'étaient ralliés au pouvoir supérieur des comtes la domination +de loups ou d'Isengrins.</p> + +<p>La reine Mathilde, dont le douaire comprenait les territoires de +Furnes et de Bourbourg, y avait rendu son autorité accablante. Elle +avait voulu, à l'exemple de Richilde, y rétablir ces impôts ignominieux +qui, à tant de reprises, avaient soulevé des commotions violentes. +La même résistance se reproduisit. «La reine Mathilde ne +put réussir, dit Lambert d'Ardres, à dompter les Blauvoets, et +elle se vit réduite à réunir tous les chevaliers et tous les hommes +d'armes de ses domaines, et même à recruter des mercenaires +étrangers, afin d'exterminer les populations de Furnes et de Bourbourg. +Après avoir traversé Poperinghe, elle s'arrêta, vers les +fêtes de la Saint-Jean, au village d'Alveringhem qu'elle dévasta, +tandis que le châtelain de Bourbourg, Arnould de Guines, accourait +sur les frontières de ses domaines pour les défendre contre +toute attaque. La reine Mathilde, égarée par sa fureur, ne tarda +point à s'avancer témérairement au milieu des habitants du pays +de Furnes.»</p> + +<p>Cependant Herbert de Wulfringhem s'était réuni à Walter d'Hontschoote, +à Gérard Sporkin et à d'autres chefs des Blauvoets, et ils +forcèrent la reine et ses nombreux hommes d'armes à fuir devant +eux. Ils mutilaient et étranglaient ceux qui tombaient en leur pouvoir, +<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> +les abandonnaient à demi morts dans les fossés et dans les sillons, +ou les chargeaient de chaînes.</p> + +<p>Cinq années plus tard, les chefs des Blauvoets, encouragés par +leurs premiers succès, osèrent mettre le siége devant la ville de +Bergues; mais les hommes d'armes de Mathilde, que commandait +Chrétien de Praet, les mirent en déroute et la plupart des assaillants +périrent dans ce combat. Les Blauvoets se montraient toutefois si +redoutables, même dans leur défaite, qu'ils obtinrent une paix honorable.</p> + +<p>Dès ce moment, les Flamings cessèrent de plus en plus de former +une faction constamment menacée par la servitude; mais en se +confondant dans la nationalité flamande, ils en restèrent la portion +la plus tumultueuse et la plus intrépide. Pendant longtemps encore, +ils répandront le sang dans leurs discordes intestines, et si +jamais une nouvelle oppression les menaçait, Nicolas Zannequin +se souviendra d'Herbert de Wulfringhem.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LIVRE HUITIÈME<br /> +<span class="small">1205-1278.</span></h2> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" /> +</div> + +<p class="summary">Jeanne et Marguerite de Constantinople.<br /> +Luttes contre Philippe-Auguste.<br /> +Influence pacifique du règne de Louis IX.</p> +</div> + +<p>Pendant la mémorable expédition de Baudouin, les relations +commerciales et politiques de la Flandre et de l'Angleterre n'avaient +point été ébranlées. Le 27 mai 1202, Jean sans Terre, prêt à combattre +Philippe-Auguste, réunissait à Gournay les hommes d'armes +de Flandre et de Hainaut, car ils étaient, dit un poëte,</p> + +<p class="prose">«Courageux et sans lascheté.»</p> + +<p>Mais dès qu'il eut appris la triste fin de l'empereur de Constantinople, +il jugea prudent de conclure une trêve, dans laquelle +étaient insérées des réserves pour les priviléges des marchands +flamands dans son royaume (26 octobre 1206).</p> + +<p>Le roi d'Angleterre comptait peu sur l'alliance du marquis de +Namur, Philippe de Hainaut, qui avait reçu de Baudouin le gouvernement +de ses Etats pendant son absence, ainsi que la tutelle +de ses filles, dont l'aînée n'avait point quinze ans. Philippe-Auguste +avait promis à Philippe de Hainaut la main de Marie de France; +peut-être lui avait-il fait également espérer que, lorsque les deux +jeunes princesses seraient nubiles, elles pourraient épouser les fils +de Pierre de Courtenay, dont la mère était sœur du marquis de +Namur. Il obtint, à ce prix, tout ce qu'il désirait: Jeanne et Marguerite +de Flandre lui furent remises et conduites à Paris.</p> + +<p>Il semblait que les projets de Philippe-Auguste ne dussent plus +rencontrer d'obstacles. Son autorité s'était étendue vers le nord et +déjà elle menaçait le midi. Une politique habile pouvait, en ranimant +les anciennes rivalités de race qui existaient entre les Gallo-Romains +<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> +et les populations septentrionales, ruiner les vaincus en +affaiblissant les vainqueurs. Toute guerre dirigée contre les Provençaux +était populaire parmi les hommes d'origine franke, et les peuples +de la Flandre crurent aisément que les Albigeois étaient devenus, +par leurs hérésies secrètes, les complices des Bulgares qui +avaient martyrisé Baudouin. Déjà un moine allemand, nommé Olivier +le Scolastique, avait paru en Flandre comme l'apôtre d'une +autre guerre sainte, et l'on avait vu, à sa voix, des enfants et des +jeunes filles saisir des encensoirs et des drapeaux et demander où +était l'Asie. La mission de Jacques de Vitry fut d'autant plus facile +lorsqu'il vint prêcher la croisade des Albigeois. L'évêque de +Tournay y prit une part active, et elle reçut pour chef Simon de +Montfort, qui avait accompagné la comtesse de Flandre à Ptolémaïde. +Cinq cent mille hommes se dirigèrent vers le Rhône: les +cités les plus riches furent pillées et détruites. A Béziers, le sang +rougit les autels; Carcassonne succomba, et Simon de Montfort, +vainqueur, à Muret, des armées du roi d'Aragon, reçut l'investiture +du comté de Toulouse, comme fief tenu de la couronne de France.</p> + +<p>Cependant il y avait en Flandre un pieux vieillard nommé Foulques +Uutenhove, dont la sagesse était célèbre. Il comprit le but +politique que se proposait le roi de France et l'accusa de vouloir +anéantir en même temps la puissance des peuples de la Flandre et +la dynastie de leurs princes. Bouchard d'Avesnes, fils de l'illustre +ami de Richard Cœur de Lion, se plaça à la tête des mécontents et +osa déclarer que, si le roi de France retenait les pupilles du marquis +de Namur, la Flandre chercherait un protecteur dans le roi +d'Angleterre. Philippe-Auguste jugea qu'il était nécessaire de rendre +la liberté aux filles de Baudouin, mais seulement après leur avoir +donné des maîtres qui exerçassent le pouvoir en leur nom et n'oubliassent +jamais de quelle main ils l'avaient reçu. Il avait jeté +les yeux sur Enguerrand et Thomas de Coucy, dont la mère appartenait +à la maison de France, et en 1211 il conclut avec eux une +convention en vertu de laquelle il s'engageait à leur faire avoir +«lesdites damoiselles héritières de Flandre,» moyennant une +somme de cinquante mille livres parisis, payables en deux termes, +savoir: trente mille livres avant qu'ils fussent saisis desdites damoiselles, +et vingt mille livres une année après qu'elles leur auraient +été remises. L'évêque de Beauvais, les comtes de Brienne, de Saint-Pol, +<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> +d'Auxerre, de Soissons, se portèrent garants des engagements +d'Enguerrand de Coucy.</p> + +<p>La reine Mathilde apprit ce qui avait eu lieu, et quel que fût le +caractère solennel des conventions arrêtées, elle se flatta de l'espoir +d'enlever l'héritière de la Flandre à la maison de Coucy pour la +donner à un prince de sa famille, Ferdinand, fils de Sanche, roi de +Portugal, et de Dolcis de Barcelone. Elle s'engagea à payer au roi +plus d'or que n'en possédaient les seigneurs de Coucy, et de plus +elle lui promit de vastes possessions territoriales. Des propositions +si avantageuses furent acceptées avec empressement, et malgré +toutes les plaintes d'Enguerrand de Coucy, le mariage de Jeanne +de Flandre avec Ferdinand de Portugal ne tarda point à être célébré +à Paris. L'acte d'hommage de Ferdinand nous a été conservé; +il était conçu en ces termes:</p> + +<p>«Moi, Ferdinand, comte de Flandre et du Hainaut, je fais savoir +à tous ceux qui verront ces présentes lettres que je suis l'homme +lige de mon très-illustre seigneur, le roi de France. J'ai juré de +le servir fidèlement, et tant qu'il consentira à me faire droit en +sa cour je remplirai ma promesse. Si, au contraire, je cessais de +le servir fidèlement, je veux et permets que tous mes hommes, +tant barons que chevaliers, et toutes les communes et communautés +des villes et des bourgs de ma terre, aident mon seigneur +le roi contre moi, et me fassent tout le mal qui sera en leur pouvoir, +jusqu'à ce que je me sois amendé à la volonté du roi. Je +veux que les barons et les chevaliers prennent le même engagement +vis-à-vis du roi, et si l'un d'eux refusait de le faire, je lui +ferai tout le mal que je pourrai, et n'aurai avec lui ni paix ni +trêve, si ce n'est de l'assentiment du roi.» Sohier, châtelain de +Gand, Jean de Nesle, châtelain de Bruges, et d'autres chevaliers, +unirent leurs serments à ceux de Ferdinand.</p> + +<p>Un second traité avait été conclu à Paris, et il se rapportait au +démembrement de la Flandre; mais les dispositions en avaient été +tenues secrètes de peur de rencontrer en 1212 la même résistance +que vingt années auparavant, lorsque l'archevêque de Reims avait +voulu profiter de la mort de Philippe d'Alsace. Tandis que Ferdinand +et Jeanne s'arrêtaient à Péronne, des hommes d'armes se +présentaient inopinément aux portes d'Aire et de Saint-Omer, et +prenaient possession de ces villes importantes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> +Peu de jours après, le 24 février, Ferdinand, arrivé près de Lens, +déclara qu'il avait remis à Louis, fils du roi de France, les cités d'Aire +et de Saint-Omer, qui avaient appartenu autrefois à Elisabeth de +Hainaut. Laissant la jeune comtesse de Flandre malade à Douay, il +se hâta de se rendre à Ypres et à Bruges pour y faire reconnaître son +autorité; mais lorsqu'il parut aux portes de Gand, les bourgeois +refusèrent de le recevoir: ils avaient élu pour chefs Rasse de Gavre +et Arnould d'Audenarde: dans leur indignation, ils poursuivirent +Ferdinand jusqu'à Courtray, et peut-être l'eussent-ils mis à mort +s'il n'eût réussi à faire briser les ponts de la Lys.</p> + +<p>Ferdinand appela aussitôt auprès de lui la plupart des nobles de +Flandre. Il s'avança avec eux jusqu'à Gand, et comme la comtesse +Jeanne l'accompagnait, personne n'osa prendre les armes contre +l'héritière légitime de Baudouin de Constantinople. Les magistrats +de la ville insurgée se soumirent et payèrent une amende de trois +cent mille livres. De plus, l'organisation de l'échevinage fut complètement +modifiée. Le comte se réserva le droit de choisir, dans +les quatre principales paroisses de la ville, quatre hommes probes +qui désigneraient, avec son assentiment, treize échevins. Chaque +année, d'autres électeurs devaient présider au renouvellement de +l'échevinage.</p> + +<p>Ferdinand ne tarda point à conduire son armée triomphante vers +les bords de la Meuse, où elle se réunit à celle de Philippe, frère de +Baudouin. L'évêque de Liége, Hugues de Pierrepont, issu de la +maison de Namur, avait été chassé de sa résidence épiscopale par +le duc de Brabant, et c'était afin de réparer ce revers qu'il avait +convoqué tous ses alliés. Cependant on était arrivé aux journées les +plus brûlantes du mois de juillet; d'épaisses nuées de poussière s'élevaient +dans les airs et gênaient la marche des hommes d'armes; +enfin on apprit avec joie que la paix avait été conclue. Henri de +Brabant avait accepté les propositions du comte Ferdinand et s'était +engagé à payer une indemnité considérable à l'évêque de Liége; +mais, avant que ses promesses eussent reçu leur exécution, des événements +importants vinrent modifier la situation des choses.</p> + +<p>Philippe de Hainaut avait rendu le dernier soupir le 15 octobre +1212. Sa mort brisait tous les liens qui unissaient la maison +des comtes de Flandre au roi de France, et l'hiver s'était à peine +achevé lorsque le duc de Brabant, accourant à Paris, sut persuader +<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> +à Philippe-Auguste que son alliance était plus précieuse que celle +du comte de Flandre, et obtint pour prix de son zèle la main de la +veuve du marquis de Namur.</p> + +<p>Au moment où le roi de France accueillait l'adversaire de Ferdinand, +il rompait ouvertement avec Renaud de Dammartin et lui +enlevait ses domaines. Renaud de Dammartin était l'un des barons +les plus puissants de France. Il possédait de nombreux châteaux +en Bretagne et dans le Vermandois, et sa femme, fille de Matthieu +d'Alsace, lui avait porté en dot le comté de Boulogne. Déjà son +caractère violent s'était révélé à diverses reprises. Un jour, il avait +osé en venir aux mains, au milieu de la cour, avec le comte de Saint-Pol. +Depuis, il avait eu d'autres contestations avec l'évêque de +Beauvais et le comte de Dreux, cousins du roi, et telle était la +cause des sentences de bannissement et de confiscation prononcées +contre lui; mais, loin de s'humilier devant l'autorité royale, il nourrissait +des rêves de vengeance et associait à ses projets l'un des +plus célèbres barons de Picardie, Hugues de Boves, qui avait tué +le chef des prévôts royaux. Peu après les fêtes de Pâques, vers +l'époque où Henri de Brabant épousait la veuve du marquis de +Namur, Renaud de Dammartin quitta les Etats du comte de Bar +pour aller en Flandre réveiller dans le cœur de Ferdinand les aiguillons +de l'orgueil et de la colère. Il n'y réussit que trop aisément. +Mathilde elle-même, qui, l'année précédente, implorait à +genoux la faveur de Philippe-Auguste, ne se souvenait plus que de +l'admiration que lui avait inspirée la puissance de l'Angleterre, +lorsqu'elle traversait la mer, appelée du Portugal par Henri II, +pour perpétuer la dynastie de Philippe d'Alsace. Cependant les +dons qu'elle avait prodigués, non-seulement au roi de France et à +ses ministres, pour qu'ils permissent le mariage de Jeanne avec +Ferdinand, mais aussi aux barons de Flandre, pour qu'ils ne s'y +opposassent point, avaient épuisé tous ses trésors. Ce fut Renaud +de Dammartin qui lui apprit qu'elle trouverait toujours chez les +ennemis du roi de France l'or qu'elle emploierait à le combattre.</p> + +<p>En 1208, les moines de l'abbaye de Saint-Augustin, qui contestaient +au roi d'Angleterre le droit de nommer l'archevêque de Canterbury, +s'étaient vus réduits à chercher un asile au cloître de Saint-Bertin +et dans d'autres monastères de Flandre. Le pape Innocent III avait +pris énergiquement leur défense. Jean sans Terre était frappé d'excommunication, +<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> +et déjà le roi de France se préparait à exécuter les +sentences pontificales, en dirigeant contre l'Angleterre une autre +croisade semblable à celle des Albigeois. Le roi Jean, menacé d'une +invasion si redoutable, vit avec joie le mécontentement du comte +de Flandre. Les négociations furent conduites avec zèle par Renaud +de Dammartin, et au mois de mai 1212, le roi d'Angleterre promit +au comte de Flandre de l'aider à recouvrer tous les domaines qui +lui avaient été enlevés. Une entrevue fut fixée à Douvres aux fêtes +de l'Assomption. Le roi Jean se trouvait à Windsor lorsque Ferdinand +débarqua au port de Sandwich, et comme le sire de Béthune +l'engageait à se rendre au devant de lui: «Oyez ce Flamand, interrompit +le roi, quelle grande opinion n'a-t-il pas de son seigneur!—Par +la foi que je dois à Dieu, répliqua vivement le chevalier, +il est tel que je le dis.» Le roi d'Angleterre s'avança jusqu'à +Canterbury: ce fut là que les deux princes signèrent un traité +d'alliance dont les dispositions ne sont point parvenues jusqu'à +nous.</p> + +<p>Cependant le roi d'Angleterre, en même temps qu'il améliorait +la situation présente de ses affaires, demandait à ces négociations +d'autres gages pour l'avenir. Il réclamait la jeune Marguerite, +sœur de la comtesse de Flandre, comme otage pour les sommes qu'il +prêterait, et voulait, disait-on, la marier au comte de Salisbury, +afin que si l'hymen de Jeanne restait stérile, l'Angleterre fût plus +assurée de l'obéissance de l'époux de Marguerite que la France ne +semblait l'être de la soumission de Ferdinand de Portugal. Lorsque +la jeune princesse apprit que sa sœur devait la livrer aux Anglais, +elle refusa de quitter le Hainaut. Au comte de Salisbury elle préférait +Bouchard d'Avesnes, qui, aussi illustre par sa science que par son +courage, avait tour à tour étudié les lettres à l'école d'Orléans et +reçu l'ordre de chevalerie de la main de Richard Cœur de Lion. La +puissance de Bouchard d'Avesnes était grande dans le Hainaut, où +il possédait la dignité de haut bailli; il appela près de lui les barons +et les plus nobles feudataires pour qu'ils l'accompagnassent solennellement +de Mons jusqu'au château du Quesnoy, et là, après qu'on +eut reconnu que la publication des bans ecclésiastiques avait eu +lieu régulièrement, un prêtre nommé Géry de Novion, frère de l'un +des chevaliers attachés au service de Bouchard, demanda au sire +d'Avesnes et à Marguerite, agenouillés au pied des autels, s'ils voulaient +<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> +l'un et l'autre vivre désormais ensemble comme époux; puis +il joignit leurs mains, et la cérémonie s'acheva au milieu d'un +grand concours de témoins pour lesquels on avait laissé ouvertes +toutes les portes du château.</p> + +<p>Bouchard d'Avesnes écrivit à Jeanne pour lui annoncer qu'il +venait d'entrer dans la maison des comtes de Flandre et de Hainaut; +toutefois, quel que fût le mécontentement secret qu'inspirât ce +mariage, les circonstances étaient trop graves pour que ces dissensions +domestiques éclatassent immédiatement. Philippe-Auguste +avait déjà réuni à Boulogne une immense armée prête à traverser +la mer. Selon une ancienne tradition, on racontait que, le soir de +la bataille d'Hastings, Guillaume le Conquérant avait entendu, +pendant son sommeil, une voix qui lui prédisait que sa postérité +conserverait la couronne pendant un siècle et demi. Cette période +allait s'achever, et le roi de France croyait que la prophétie propagée +par les rumeurs populaires lui promettait le sceptre des monarques +anglais.</p> + +<p>Le comte de Flandre avait été appelé à prendre part à cette +expédition; mais avant de remplir ses devoirs de feudataire, il +avait permis aux habitants de Gand de fortifier leur cité; il était à +peine arrivé au camp de Boulogne, lorsqu'on y apprit que le 13 mai +le roi Jean avait changé subitement de résolution et s'était soumis +aux sentences pontificales qui sanctionnaient les priviléges des +moines de Canterbury. Le légat d'Innocent III quitta aussitôt l'Angleterre +pour aller annoncer à Philippe-Auguste la levée de l'excommunication; +mais le roi de France, quelles que fussent les énergiques +remontrances du légat, déclara qu'il avait déjà dépensé +soixante mille livres pour les frais de la guerre et qu'il ne renoncerait +point à son expédition.</p> + +<p>Lorsque Ferdinand s'était rendu près de Philippe-Auguste, +n'était-il pas instruit de la prochaine réconciliation du pape et du +roi Jean? On ne peut guère en douter. L'obstination du roi de France +contrariait toutes ses prévisions, et il mit tout en œuvre pour qu'elle +échouât. Tantôt il engageait les barons à se méfier de l'autorité +ambitieuse du roi; tantôt il leur représentait que jamais prince +français n'avait réclamé la couronne d'Angleterre, et que toute +tentative pour s'en emparer serait injuste et condamnable. Philippe +s'irrita, mais Ferdinand ne cédait point; il osa même nier la suzeraineté +<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> +du roi, disant que Philippe-Auguste, en retenant illégalement +une partie de ses domaines, avait rompu tous les liens qui +l'attachaient à lui. «Par tous les saints de France, s'écria alors le +monarque frémissant de colère, la France deviendra Flandre, ou +la Flandre deviendra France.» A sa voix, dix-sept cents navires +cinglèrent vers le havre du Zwyn, et comme si le comté de Flandre +n'existait déjà plus, il exigea l'hommage du comte de Guines.</p> + +<p>Ferdinand s'était hâté de rentrer dans ses Etats, et, sans tarder +plus longtemps, il chargea Baudouin de Nieuport de se rendre en +Angleterre pour y réclamer des secours importants. «Cher ami, +lui répondait le 25 mai le roi Jean, nous avons reçu les lettres +que vous avez remises à Baudouin de Nieuport; si nous les avions +eues plus tôt, nous eussions pu vous faire parvenir des secours +plus considérables. Nous envoyons vers vous nos fidèles, Guillaume, +comte de Salisbury, Renaud, comte de Boulogne, et +Hugues de Boves...»</p> + +<p>Le roi de France avait, le 23 mai, pris possession de Cassel: rien +ne pouvait arrêter la rapidité de sa marche, et Ferdinand, surpris +par cette invasion imprévue, chercha à entamer des négociations, +non qu'il espérât la paix, mais afin de trouver dans ces pourparlers +l'occasion de quelques retards qui permissent aux Anglais d'arriver +à son aide. Dans ce but, il avait, disent quelques historiens, demandé +au roi une entrevue qui devait avoir lieu à Ypres; mais le +roi de France ne l'y attendit point et s'avança de plus en plus vers +l'intérieur de la Flandre. Les châtelains de Gand et de Bruges le +guidaient: ils exécutaient le serment qu'ils avaient prêté de le +servir de tout leur pouvoir si Ferdinand oubliait ses devoirs de +vassal.</p> + +<p>Tandis que Philippe-Auguste entrait à Bruges et s'approchait +des remparts de Gand que le duc de Brabant allait attaquer sur +l'autre rive de l'Escaut, la flotte française envahissait le port de +Damme. Là se trouvaient déposés les trésors de l'Europe et de +l'Asie, les soies de la Chine et de la Syrie, les pelleteries de la Hongrie, +les vins de la Gascogne, les draps les plus précieux de la Flandre, +butin immense qui flatta l'orgueil des vainqueurs et leur fit +peut-être oublier les dangers qui les menaçaient.</p> + +<p>Le jeudi 30 mai 1213, Ferdinand, qui n'avait point quitté le rivage +de la mer, signala à l'horizon un grand nombre de voiles anglaises +<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> +qui se dirigeaient vers la Flandre; c'était la flotte du comte +de Salisbury. Rien ne peut exprimer ce que ce moment avait de solennel +et de triste; c'était la première scène de ce drame mémorable +que devait clore la bataille de Bouvines, l'aurore de cette lutte +qui allait ébranler toute l'Europe et demander à ses peuples tant +de sang et tant de victimes. Ferdinand, inquiet et agité, n'osait interroger +les mystères de l'avenir: ses remords le poursuivaient, et +dès que les chevaliers anglais eurent abordé sur le sable, il leur demanda +s'il pouvait loyalement porter les armes contre son seigneur +suzerain. Le comte de Boulogne et Hugues de Boves se hâtèrent de +le rassurer, et les conseillers de Jean sans Terre mirent le même +empressement à ranimer son courage et ses espérances.</p> + +<p>Les vaisseaux français s'étaient imprudemment dispersés dans le +golfe qui formait, au treizième siècle, l'entrée du port de Damme. +La flotte anglaise les assaillit impétueusement, et, avant la fin du +jour, quatre cents navires étaient tombés en son pouvoir. Au bruit +de ce succès, Ferdinand rallia autour de lui les populations maritimes, +toujours intrépides et belliqueuses, et les conduisit vers le +bourg de Damme qu'occupaient le comte de Soissons et Albert +d'Hangest avec deux cent quarante chevaliers et dix mille hommes +d'armes. Le combat fut acharné, et déjà les Flamands triomphaient, +lorsque l'arrivée de Pierre de Bretagne, avec cinq cents chevaliers +français, les contraignit à se retirer précipitamment, abandonnant +deux mille morts et plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient +Gauthier et Jean de Vormizeele, Gilbert d'Haveskerke +et un autre noble, héritier d'un nom fatal, Lambert de Roosebeke. +Les sires de Béthune, de Ghistelles et d'autres chevaliers +flamands trouvèrent à Furnes et à Oudenbourg un asile qui, dans +ces contrées, ne manqua jamais aux défenseurs de la cause nationale. +Ferdinand seul avait préféré se réfugier à bord de la flotte +anglaise qui avait jeté l'ancre sur le rivage de l'île de Walcheren.</p> + +<p>Philippe-Auguste avait quitté le siége de Gand pour accourir à +Damme. Lorsqu'au sein de ces remparts ensanglantés par le combat +de la veille et de ces riches entrepôts livrés à la dévastation il découvrit +quelques vaisseaux qui avaient échappé aux efforts du comte +de Salisbury, mais que les Anglais séparaient de la mer, il ordonna +de brûler et la ville pillée et les débris de sa flotte vaincue. Le chapelain +du roi n'a point de vers assez pompeux pour célébrer ce spectacle. +<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> +«L'incendie ne tarde point à se répandre. La flamme détruit +en un moment mille et mille demeures; dans toutes les campagnes +qui s'étendent jusqu'au rivage de la mer, elle consume les moissons +dont s'enorgueillissait le sillon fertile.» Le roi, après avoir +forcé les magistrats d'Ypres et de Bruges à lui remettre des sommes +considérables, revint poursuivre le siége de Gand, dont il s'empara +bientôt, grâce à la coopération des hommes d'armes du duc de Brabant. +Le château d'Audenarde lui fut livré: de là il se rendit à +Courtray, puis à Lille et à Douay, où il laissa son fils et Gauthier +de Châtillon.</p> + +<p>Cependant dès que Ferdinand eut appris la retraite du roi, il reparut +en Flandre, assembla ses hommes d'armes et les conduisit à +Ypres. Bruges et Gand lui avaient déjà ouvert leurs portes, et à +peine s'était-il emparé de Tournay, que les habitants de Lille l'appelèrent +dans leurs murailles. Déjà Philippe-Auguste réunissait ses +hommes d'armes pour rentrer en Flandre; mais en même temps +qu'il se préparait à employer la force des armes, il avait de nouveau +recours aux foudres de l'excommunication. L'archidiacre de Paris, +Albéric de Hautvilliers, qu'il avait choisi pour successeur de Gui +Paré dans l'archevêché de Reims, fit prononcer par l'évêque de +Tournay la sentence d'interdit, et ce fut au milieu de la consternation +universelle que l'armée envahissante se présenta devant les +remparts de Lille abandonnés sans défense. Le chapelain du roi, qui +a si pompeusement célébré l'incendie de Damme, sent son enthousiasme +se réveiller en racontant la ruine de Lille, autre chant +digne de <cite>la Philippide</cite>: «Les fureurs de Vulcain, excitées par le +souffle d'Eole, suffisent pour punir les rebelles; la flamme les +poursuit plus cruellement que le fer des guerriers... La ville de +Lille tout entière fut détruite, et l'on vit périr sous les débris de +leurs foyers ceux dont la faiblesse ou les infirmités de l'âge ralentissaient +les pas. On ne peut compter ceux qui furent mis à +mort. Tous les prisonniers furent vendus comme serfs par l'ordre +du roi, afin qu'ils s'inclinassent à jamais sous le joug. Il ne resta +point une seule pierre qui pût servir d'abri.»</p> + +<p>Philippe, vainqueur à Lille, reconquit aussi promptement Cassel +et Tournay. Ferdinand ne pouvait point s'opposer à ses progrès: en +vain envoyait-il des ambassadeurs implorer l'appui de Jean sans +Terre: il ne recevait point de secours; enfin, dans les derniers jours +<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> +de septembre, on lui remit des lettres où le roi d'Angleterre expliquait +ces retards funestes par un voyage qu'il avait fait à Durham, +dans les provinces les plus reculées de son royaume.</p> + +<p>Enfin une invasion des Anglais dans l'Anjou força Philippe-Auguste +à rentrer dans ses Etats; mais les hommes d'armes qu'il +avait laissés à son fils Louis continuaient leurs dévastations. Ils +portèrent la flamme tour à tour dans les murs de Bailleul, et dans +les vallées de Cassel et de Steenvoorde. A peine s'étaient-ils éloignés, +que Ferdinand accourut à Gravelines pour y voir aborder les +sergents et les archers que lui amenaient Guillaume de Salisbury, +Hugues de Boves, Renaud et Simon de Dammartin. Le roi d'Angleterre +avait chargé son chancelier de prendre avec lui tout le trésor +royal dans cette expédition pour que rien n'en ralentît le succès. +Le comte de Flandre se dirigea d'abord vers les domaines d'Arnould +de Guines pour le punir de l'hommage qu'il avait rendu au +roi de France, les pilla et les ravagea, puis il menaça Saint-Omer; +il se préparait à poursuivre ses conquêtes, lorsque les guerres du +duc de Brabant et de l'évêque de Liége l'obligèrent à renoncer à +ses desseins.</p> + +<p>Les traités qui unissaient Ferdinand et Hugues de Pierrepont +dans une même alliance contre le duc de Brabant avaient été confirmés +à plusieurs reprises. Les hommes d'armes flamands s'étaient +même avancés jusqu'à Bruxelles, au moment où la seconde invasion +de Philippe-Auguste vint les rappeler à la défense de leurs +foyers. Henri de Brabant, n'ayant plus rien à craindre de Ferdinand, +avait jugé les circonstances favorables pour se venger des +Liégeois. Il parut inopinément avec toutes ses forces dans les +plaines de la Hesbaye, «voulant, dit un historien, prendre part aux +vendanges et piller une seconde fois la cité de Liége.» Hugues +de Pierrepont dormait lorsque le comte de Looz vint le réveiller en +lui exposant le péril qui le menaçait. Tous les barons alliés de +l'évêque s'armèrent; Huy et Dinant envoyèrent leurs habitants au +secours des Liégeois, et peu de jours après, le 13 octobre 1213, les +cloches de toutes les vallées de la Meuse retentirent pour annoncer +le triomphe de saint Lambert à la journée de Steppes.</p> + +<p>C'était dans cette situation que le duc de Brabant, prêt à être +chassé de ses Etats par les Liégeois, implorait la médiation de Ferdinand. +Il voulait, disait-il, consentir à toutes les demandes qu'on +<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> +lui avait adressées et remettre ses deux fils comme otages au comte +de Flandre. Accueilli d'abord avec mépris, il fut plus heureux dans +ses démarches lorsqu'il offrit de renoncer à l'amitié du roi de France. +Les comtes de Flandre et de Boulogne traversèrent le champ de +bataille de Steppes, jonché de cadavres, pour porter ses propositions +aux vainqueurs; ils obtinrent qu'il lui fût permis d'aller s'agenouiller +au pied du tombeau de saint Lambert, et là l'évêque de +Liége et le comte de Looz lui donnèrent le baiser de paix.</p> + +<p>Une vaste confédération s'organisait contre le roi de France. +L'empereur Othon de Saxe, neveu de Jean sans Terre, devait sa +couronne à l'appui de l'Angleterre et de la Flandre. Il promit au +comte de Salisbury, qui s'était rendu aux bords du Rhin, le concours +de toutes les armées impériales; peu après, il reçut l'hommage du +duc de Brabant qui épousa sa fille.</p> + +<p>Vers le nord, le roi d'Angleterre comptait d'autres alliés. Le +comte de Hollande était devenu son feudataire en recevant une +pension annuelle de quatre cents marcs d'argent. Ferdinand renouvelait +les anciens traités de la Flandre et du Danemark que devait +confirmer le mariage de l'une de ses sœurs avec le roi Waldemar. +Vers la même époque, il se réconciliait avec Bouchard d'Avesnes, +et le 3 avril 1214, six chevaliers furent désignés comme +arbitres pour régler les prétentions héréditaires de Marguerite.</p> + +<p>Les ennemis les plus dangereux de Philippe-Auguste étaient +ceux qui habitaient la France; ils le haïssaient et travaillaient secrètement +à renverser son autorité. «Contre le roi, dit un historien, +conspiraient le comte Hervée de Nevers et tous les grands du +Maine, de l'Anjou, de la Neustrie et des pays situés au delà de la +Loire; mais ils cachaient leurs desseins par crainte du roi, voulant +connaître d'abord quel serait le résultat de la guerre.»</p> + +<p>Dès les fêtes de Pâques 1214, les comtes de Flandre et de Boulogne +se hâtèrent de prendre les armes; ils voulaient achever l'expédition +que les querelles des Liégeois et du duc de Brabant avaient +interrompue l'année précédente. Ils envahirent les Etats du comte +Arnould, qui se réfugia à Saint-Omer, conquirent le château de +Guines et brûlèrent le bourg de Sandgate. Ardres se racheta. De +là ils se dirigèrent vers l'Artois, pillèrent Hesdin, et mirent le siége +devant Lens et devant Aire; mais l'arrivée d'une armée française +mit un terme à leurs assauts.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> +L'empereur avait déjà traversé la Meuse avec une armée considérable: +il continuait sa marche vers Nivelles, où devaient s'assembler +tous les chefs de la ligue anglo-teutonique. Là se trouvèrent +réunis, le 12 juillet, l'empereur Othon de Saxe, les ducs de Brabant +et de Limbourg, les comtes de Flandre, de Hollande, de Namur, +de Boulogne et de Salisbury.</p> + +<p>Lorsqu'ils se rendirent ensemble à Valenciennes, deux cent +mille hommes marchaient à leur suite, rangés sous quinze +cents bannières. «Il y aura une bataille, avaient déclaré les +devins consultés par la reine Mathilde; le roi y sera renversé +et foulé aux pieds des chevaux; personne ne lui élèvera +de tombeau; Ferdinand entrera triomphalement à Paris.» +Cette prophétie flattait l'orgueil des princes confédérés: ils oubliaient +que tout oracle a son interprétation mystérieuse. Egarés +par leurs espérances, ils croyaient pouvoir se partager d'avance les +territoires dont rien encore ne leur assurait la conquête. Renaud de +Boulogne s'attribuait Péronne et le Vermandois; Ferdinand obtenait +la cité de Paris et les riches provinces qui s'étendent depuis +l'Escaut jusqu'à la Seine; Hugues de Boves recevait la seigneurie +de Beauvais. Il n'y avait point de chevalier qui ne réclamât quelque +comté ou quelque ville. L'ambition des barons luttait seule contre +l'ambition du roi. A ses tendances vers l'autorité absolue, ils n'opposaient +que les regrets que leur inspirait l'anarchie désormais condamnée +de la période féodale. La Flandre, patrie des communes, ne +représentait rien dans leur camp. Elle n'eût point profité de leurs +victoires: elle fut la victime de leurs revers.</p> + +<p>Philippe-Auguste comprit admirablement la faute de ses adversaires; +et puisqu'ils semblaient ne point tenir compte de l'élément +communal, il n'hésita point à s'en faire une arme redoutable, en +demandant aux bourgeoisies des villes françaises leurs vaillantes +et patriotiques milices.</p> + +<p>L'armée du roi de France s'est avancée jusqu'à Tournay, quand +on apprend que les troupes allemandes de l'empereur se dirigent +vers Mortagne. Philippe-Auguste ordonne aussitôt un mouvement +rétrograde, et sa prudence encourage la témérité de ses ennemis. +«Philippe fuit!» s'est écrié Hugues de Boves; et, à son exemple, +une foule de chevaliers se précipitent à travers les marais et les +bois de saules, afin d'atteindre l'armée de Philippe-Auguste avant +<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> +qu'elle parvienne au pont de Bouvines. Il est trop tard. Déjà la +plus grande partie des Français a traversé le ruisseau qui descend +du plateau de Cysoing et coule vers l'abbaye de Marquette. Le roi, +fatigué d'une longue marche par l'une des journées les plus brûlantes +du mois de juillet, s'est arrêté près de la chapelle de Saint-Pierre +et se repose à l'ombre d'un frêne. Tout à coup, on lui annonce que +les Allemands attaquent les barons qui se trouvent en arrière, et que +le vicomte de Melun cherche en vain à leur résister. A cette nouvelle, +Philippe s'élance à cheval: de toutes parts, on entend s'élever +le cri: «Aux armes! aux armes!» Les trompettes retentissent en +même temps que les clercs entonnent les psaumes de David: les +troupes qui avaient déjà passé le pont reviennent précipitamment +et se préparent à combattre. Un profond silence succède à ce tumulte: +il semble que, sous toutes les bannières, on attende avec une +religieuse émotion le signal de la lutte à laquelle s'attachent de si +grandes destinées.</p> + +<p>Les deux armées, peu éloignées l'une de l'autre, s'étendaient sur +une seule ligne. Philippe s'était placé vers l'ouest, tandis qu'Othon +quittait le chemin de Bouvines en se dirigeant à l'est vers une colline +où les rayons du soleil frappaient directement ses hommes +d'armes. Au milieu des bataillons de l'empereur planait, au haut +d'un char, un énorme dragon qui portait une aigle d'or. Dans +l'armée de Philippe, les plus braves chevaliers se pressaient autour +de l'oriflamme parsemée de fleurs de lis qui se déroulait légèrement +dans les airs. Plus loin, aux extrémités des deux armées, se trouvaient, +d'une part, le comte de Dreux, de l'autre, le comte de Boulogne +avec le comte de Salisbury et les Anglais. A l'aile droite, le +roi de France opposait les Champenois et les Bourguignons aux +milices du comte Ferdinand placées vis-à-vis d'eux. Ce fut là que +s'engagea la bataille.</p> + +<p>Cent cinquante sergents soissonnais se sont avancés afin d'exciter +les chevaliers de Flandre à rompre leurs rangs: mais ceux-ci les +laissent s'approcher, jugeant indigne de leur courage de combattre +des adversaires aussi obscurs; pendant quelque temps, ils supportent +patiemment leurs insultes, et ils semblent résolus à les +mépriser, lorsque Eustache de Maskelines, égaré par son ardeur +belliqueuse, s'élance dans la plaine pour défier les chevaliers champenois. +«Chacun souviengne hui de samie!» s'écrie Buridan de +<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> +Furnes, qui le suit avec Gauthier de Ghistelles, Baudouin de Praet, +les sires de Béthune, d'Haveskerke et d'autres illustres chevaliers. +Déjà le comte de Beaumont, Hugues de Malaunoy, Gauthier de +Châtillon, Matthieu de Montmorency, se portent en avant pour les +arrêter. La mêlée devient sanglante et confuse. Eustache de Maskelines +périt le premier. Hugues de Malaunoy emmène Gauthier +de Ghistelles captif. Au même moment, le duc de Bourgogne +se précipite vers Arnould d'Audenarde, perd son cheval, se +relève et continue à combattre. Cependant Baudouin de Praet +renverse plusieurs chevaliers, et l'un des bannerets transfuges +de Hainaut vient de tomber atteint d'un coup de lance, lorsque le +comte de Saint-Pol, remarquant le péril des Français, leur amène +de puissants renforts.</p> + +<p>Les hommes des communes de Flandre cherchent en vain à prendre +part au sanglant duel de ces chevaliers aux pesantes armures, qui +se heurtent les uns les autres sur leurs coursiers caparaçonnés de +fer. Dispersés et rejetés en désordre, ils se voient réduits à reculer; +et bientôt après, les chevaliers de Flandre, moins nombreux que +ceux de France, partagent les mêmes revers. Le comte Ferdinand, +couvert de blessures et épuisé par la fatigue d'une longue résistance, +a remis son épée à Hugues de Moreuil: un cri de victoire retentit +sous les bannières françaises.</p> + +<p>Philippe-Auguste crut que, les Flamands détruits, toute l'armée +ennemie était vaincue: il appela les milices communales d'Arras, +de Compiègne, de Corbie, d'Amiens et de Beauvais, et les fit marcher +devant lui vers les feudataires d'Othon; il n'avait point prévu +que les chevaliers allemands, non moins redoutables par leur gigantesque +stature que par leur valeur, s'ouvriraient aisément un +passage à travers quelques milliers de bourgeois mal armés: tous +se précipitent vers l'étendard fleurdelisé qui leur annonce la présence +du roi; ils pénètrent jusqu'à lui, le fer de leurs lances perce +sa cotte de mailles et ensanglante son visage: déjà le roi de France +est tombé au milieu des cadavres qui couvrent la plaine, mais Pierre +Tristan lui donne son cheval; les Français se rallient et repoussent +les Allemands avec tant d'impétuosité que, sans le dévouement +d'Hellin de Wavrin et de Bernard d'Oostmar, Pierre Mauvoisin et +Gérard la Truie eussent enlevé l'empereur d'Allemagne.</p> + +<p>A l'aile gauche, le combat restait plus douteux. Le comte de +<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> +Boulogne avait dispersé les hommes d'armes du comte de Dreux; +mais le comte de Salisbury était le prisonnier de Jean de Nesle. +En ce moment, on aperçut au centre de la plaine les Allemands +qui fuyaient, suivis des hommes d'armes du Brabant et du Limbourg; +la même terreur se répandit de toutes parts. Renaud de +Dammartin était le seul qui ne se laissât point ébranler. Il réunissait +autour de lui les débris des milices flamandes qui eussent pu, +quelques heures plus tôt, lui assurer la victoire, et les plaçait en +ordre de bataille, tous les combattants serrés les uns contre les autres, +afin qu'ils présentassent aux chevaliers français un inaccessible +rempart. Parfois, il s'élançait de leurs rangs pour chercher quelque +illustre adversaire; parfois, il y rentrait pour les exhorter à se bien +défendre. Cette petite troupe d'hommes de commune résistait à +tous les efforts de la chevalerie française; il fallut que le roi ordonnât +à trois mille sergents de les exterminer en les frappant de +loin avec leurs lances. Le comte de Boulogne restait presque seul. +«Il semblait, dit Guillaume le Breton, qu'il dût triompher de +toute une armée.» Suivi de cinq compagnons d'armes, il reparut +au milieu des Français, et arriva jusqu'à Philippe-Auguste; mais, +au moment de frapper son seigneur suzerain, il hésita et poursuivit +sa course vers le comte de Dreux. Il continuait à semer la +mort autour de lui, lorsqu'il sentit s'affaisser son coursier percé +d'un coup de poignard. Arnould d'Audenarde et quelques chevaliers +flamands qui accouraient à son secours partagèrent sa captivité; le +même destin les associa à sa gloire et à ses malheurs.</p> + +<p>Le soir même de la bataille, le comte de Boulogne fit parvenir à +l'empereur Othon un message par lequel il l'engageait à recommencer +immédiatement la guerre avec le secours des communes +flamandes; il avait compris trop tard que la féodalité, réduite à ses +propres forces, était désormais impuissante.</p> + +<p>Le roi de France rentra triomphalement dans ses Etats; partout où +passait son armée victorieuse, les bourgeois et les laboureurs accouraient +pour voir dans les fers ce fameux comte de Flandre, dont +naguère encore ils redoutaient les armes. La prison qui le reçut +était une tour que Philippe-Auguste venait de faire construire hors +de l'enceinte de la ville de Paris; on la nommait la tour du Louvre.</p> + +<p>Beaucoup de chevaliers flamands portèrent les mêmes chaînes. +«A la journée de Bouvines, dit une ancienne chronique, les deux +<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> +tiers des châtelains et des autres hommes illustres, tant de +Flandre que de Hainaut, furent faits prisonniers.» La plupart +avaient remis leur épée à de pauvres bourgeois qu'ils étaient accoutumés +à mépriser, et qu'ils rencontraient pour la première fois sur +un champ de bataille. La milice d'Amiens, où l'on distinguait les +confréries des bouchers, des poissonniers et des gantiers, rangés +sous la bannière de saint Martin, amena à Paris dix chevaliers +captifs; celle de Corbie en conduisit neuf; celle de Compiègne, +cinq; celle d'Hesdin, six; celle de Montdidier, autant que celle +d'Hesdin. Parmi les prisonniers dont s'enorgueillissaient les communes +de Soissons, de Crespy, de Roye, de Beauvais, de Montreuil, +de Noyon, de Craonne, de Vézelay et de Bruyère, se trouvaient les +sires de Quiévraing, de Maldeghem, de Borssele, de Wavre, de +Grimberghe, de la Hamaide, de Praet, d'Avelin, de Lens, de Condé, +de Créquy, de Bailleul, de Gavre, de Ligne, de Lampernesse. Le roi +des ribauds intervint dans cette remise solennelle des prisonniers, +et il obtint, dit Guillaume le Breton, un noble chevalier nommé +Roger de Waffaille.</p> + +<p>Peu de semaines après la bataille de Bouvines, une femme, vêtue +d'habits de deuil, se précipitait aux pieds du roi de France: c'était +la comtesse de Flandre qui venait implorer la délivrance de Ferdinand. +Les députés des villes de Flandre et de Hainaut l'accompagnaient +et se soumirent avec elle aux ordres de Philippe-Auguste. +Dans ces tristes circonstances fut conclu le traité du 24 octobre +1214.</p> + +<p>«Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais savoir +à tous ceux qui verront ces présentes lettres que j'ai promis à +Philippe, illustre roi de France, de lui livrer le fils du duc de +Louvain, à Péronne, le jeudi avant les fêtes de la Toussaint. Je +ferai détruire les forteresses de Valenciennes, d'Ypres, d'Audenarde +et de Cassel, selon la volonté du roi, et elles ne seront reconstruites +que de son bon plaisir: quant aux autres forteresses de +Flandre, elles resteront dans leur état actuel, et il ne pourra +également point en être construit de nouvelles, sans l'assentiment +du roi.</p> + +<p>«Lorsque tous ces engagements auront été exécutés, le roi disposera, +selon son bon plaisir, de monseigneur Ferdinand, comte de +Flandre et de Hainaut, et de tous mes hommes de Flandre et de +<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> +Hainaut, dont il règlera les rançons comme il lui plaira.»</p> + +<p>Ce fut vers cette époque qu'il fut permis aux chevaliers détenus +dans les prisons du roi de France de les quitter en payant de fortes +rançons. Celle de Baudouin de Praet fut de cinq cents livres; celle +de Gauthier de Ghistelles, de neuf cents livres: mais il n'y en eut +point de plus élevées que celles du sire de Gavre et du vaillant +Hellin de Wavrin. La première monta à près de trois mille livres; +la seconde dépassa six mille livres, et fut garantie par les sires de +Dampierre, de Montmirail, de Miraumont et d'autres nobles barons.</p> + +<p>Ferdinand seul ne recouvra point la liberté. Le roi craignait +qu'il n'en profitât pour se venger, et préférait la faiblesse de +Jeanne: les conseillers qu'il lui avait donnés étaient les châtelains +de Gand et de Bruges; Michel de Harnes disposait de la charge +importante de connétable. Dès ce moment, Philippe-Auguste considéra +la Flandre comme l'une des provinces soumises à son autorité +immédiate. Il força l'abbé des Dunes à lui remettre six cents +livres sterling que le comte de Boulogne avait laissées en dépôt +dans son monastère; en même temps, il priait l'empereur d'Allemagne +Frédéric II de rendre à Jeanne les îles de la Zélande et les +pays d'Alost et de Waes, dont le rival d'Othon s'était naguère emparé. +«La comtesse de Flandre, dit une chronique liégeoise, habita désormais +dans sa terre à la volonté du roi.»</p> + +<p>Hugues de Boves, plus heureux que Renaud de Dammartin, +s'était retiré en Angleterre: des nobles de Flandre, qui redoutaient +le ressentiment de Philippe-Auguste, suivirent son exemple. Ils +allaient offrir le secours de leur épée au roi Jean, menacé par la +grande ligue qu'avaient formée les barons et les députés des communes +réunis au pied de l'autel de saint Edmond, protecteur des +races anglo-saxonnes.</p> + +<p>Parmi ces exilés se trouvait un chevalier de la naissance la plus +illustre, Robert de Béthune. Son père était ce sire de Béthune +auquel Philippe d'Alsace avait voulu faire épouser la reine Sibylle +de Jérusalem. Sa fille devait être comtesse de Flandre. Ce fut en +vain que Robert de Béthune parvint, par son courage, à reconquérir +Exeter: Jean sans Terre, réduit à céder, se rendit, le 19 juin 1215, +dans le pré de Runingsmead, près de Windsor: là fut proclamée la +grande charte des libertés anglaises.</p> + +<p>A la grande charte était jointe (Matthieu Paris l'affirme) la +charte des forêts, dont un article était ainsi conçu:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> +«Nous éloignerons de notre pays tous les étrangers, savoir: +Engelhard d'Athis; André, Pierre et Gui de Sanzelle; Gui de +Gysoing et tous les Flamands qui travaillent à la ruine de notre +royaume.»</p> + +<p>Quoi qu'en aient dit plusieurs historiens, Jean sans Terre se +montra, pendant quelques jours, fidèle à ses serments. Non-seulement +il repoussa les représentations des chevaliers flamands qui se +montraient fort mécontents «de la vilaine pais» que le roi avait +faite, mais on le vit aussi les renvoyer en Flandre sans récompenser +leur zèle. Jean sans Terre devait trouver dans l'isolement auquel il +se condamnait un nouveau degré d'humiliation. Pendant quelque +temps, l'on remarqua que ses traits étaient devenus plus sombres, +et il passait successivement de la douleur la plus profonde à l'irritation +la plus violente. Enfin une nuit il s'enfuit du château de +Windsor et galopa jusqu'au port de Southampton, où un chevalier +flamand, nommé messire Baudouin d'Haveskerke, se trouvait encore. +Le roi lui remit des lettres pour Robert de Béthune, et le sire +d'Haveskerke se hâta de les emporter outre-mer, cachées dans un +petit baril qui renfermait des lamproies.</p> + +<p>Dans ces lettres, Jean sans Terre appelait Robert de Béthune +son cher ami, et le suppliait d'oublier ses torts et de sauver sa couronne. +«Quant Robiert de Béthune, ajoute le vieux chroniqueur, +ot les lettres oïes, moult en eut grant pitié; il ne prist pas garde +au mesfait le roi, ains se pena quanques il pot de querre gent et +d'avancier le besogne le roi à son pooir.» L'impatience de Jean +sans Terre était extrême, car il n'osait plus poser le pied sur le sol +de l'Angleterre, de peur de tomber au pouvoir des barons. Pendant +trois mois, il erra lentement avec sa flotte de l'île de Wight à Pevensey, +de Pevensey à Folkestone, de Folkestone à Douvres, s'attachant +les marins par ses largesses et octroyant aux <i lang="en" xml:lang="en">cinque ports</i> des +priviléges qu'ils ont conservés jusqu'à nos jours. Au nord de la Tamise, +on croyait le roi mort; au sud du fleuve, on répandait le bruit +qu'il avait renoncé à la tâche d'oppresseur de son royaume pour +vivre sur les mers en chef de pirates.</p> + +<p>Un des plus intrépides combattants de Bouvines, Hugues de +Boves, appelé au conseil de Jean sans Terre, avait été chargé d'aller +recruter des hommes d'armes en Flandre et en Brabant; mais il +<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> +s'était arrêté près du port de l'Ecluse, parce qu'il n'osait pas entrer +en Flandre de peur de tomber au pouvoir du roi de France. Du haut +de ses navires à l'ancre dans la baie fameuse qu'ensanglanta depuis +la victoire d'Edouard III, il promettait de l'or et des châteaux à tous +ceux qui traverseraient la mer avec lui avant les fêtes de la Saint-Michel. +N'avait-on pas vu, sous le roi Etienne, les compagnons de +Guillaume d'Ypres dominer toute l'Angleterre par la victoire de +Stoolebridge?</p> + +<p>L'appel du sire de Boves retentit jusqu'aux bords de la Meuse. +Gauthier Berthout lui amena beaucoup de chevaliers du Brabant; +Gauthier de Sotteghem, un plus grand nombre de chevaliers de +Flandre. Des vieillards, des femmes et des enfants accompagnaient +les hommes d'armes, et l'on voyait de toutes parts des familles qui +fuyaient le joug de Philippe-Auguste se diriger vers l'Ecluse pour +prendre part à l'émigration. Enfin, le jeudi 24 septembre 1215, +toute la flotte mit à la voile sous les ordres de Hugues de Boves, à +qui le roi Jean avait promis, pour prix de ce service signalé, les +comtés de Norfolk et de Suffolk.</p> + +<p>Cependant le lendemain une effroyable tempête se leva dans le +ciel. La nuit arriva, et les lueurs sinistres des éclairs, qui déchiraient +les nuées obscures chargées de torrents de pluie, accrurent l'horreur +du péril. Les flots furieux de l'Océan semblaient tour à tour +dresser, comme une barrière, leurs crêtes blanchissantes ou +entr'ouvrir leurs abîmes, comme s'ils eussent voulu protéger les +rivages de l'Angleterre. Tous les vaisseaux du sire de Boves vinrent +se briser sur les sables de Cnebingsesand, entre Dunwich et Yarmouth. +«Telle fut, dit Matthieu Paris, la multitude des cadavres +que l'air en fut infecté. On trouva même un grand nombre d'enfants +noyés dans leurs berceaux: triste et douloureux spectacle... +Tous devinrent également la proie des monstres de la mer et des +oiseaux du ciel. Ils étaient quarante mille, et personne n'a survécu... +Le roi Jean n'était-il pas la cause de leur malheur? Ne +leur avait-il pas promis qu'après avoir détruit toute la population +qui couvre le sol de l'Angleterre, ils pourraient le posséder à +jamais?»</p> + +<p>Si Hugues de Boves périt avec la plupart de ses compagnons, il +y en eut toutefois quelques-uns qui parvinrent à gagner le rivage, +où ils s'établirent les armes à la main. D'autres chevaliers de Flandre, +<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> +qui s'étaient embarqués à Calais avec Robert de Béthune, abordèrent +heureusement en Angleterre, et ce secours inespéré permit +au roi Jean de rallier autour de lui les débris du grand armement +de Hugues de Boves. Robert de Béthune fut créé d'abord connétable +de l'armée, puis comte de Clare. Malheureusement les noms des +chevaliers flamands qui le secondaient sont pour la plupart restés +inconnus, et les documents de cette époque se bornent à en mentionner +un petit nombre, parmi lesquels on remarque Baudouin +d'Aire, Bernard d'Avesnes, Everard de Mortagne, Gérard et Thierri +de Sotteghem, Engelhard d'Athies, André de Sanzelle, Jean de +Cysoing, Baudouin d'Haveskerke, Baudouin de Commines, Raoul +de Rodes, Philippe de Boulers, Guillaume Vander Haeghe, +Othon de Winghen, Thomas de Bavelinghem et le bâtard de Peteghem.</p> + +<p>La terreur que répandait devant elle l'armée flamande conduite +par Robert de Béthune doublait sa force, et il n'était point de +succès qui ne parussent promis à sa belliqueuse ardeur. Rochester, +Tunbridge, Clare, Beauvoir, Pontefract, Warwick, Durham, tombèrent +tour à tour au pouvoir des Flamands, et le roi Jean, faisant +allusion aux cheveux roux d'Alexandre II, roi d'Ecosse, qui avait +pénétré jusqu'à New-Castle, put se vanter d'avoir fait rentrer le +renard dans sa tanière. La Tweed même fut franchie! Berwick et +Dumbar ouvrirent leurs portes, et l'armée flamande, arrivée près +d'Edimbourg, ne se retira qu'après avoir laissé comme chef supérieur, +dans tout le pays voisin des frontières d'Ecosse, un chevalier +nommé Hugues de Bailleul.</p> + +<p>A leur retour, les Flamands s'emparèrent de Framlingham, de +Glocester, d'Ingheham; puis, dirigeant vers Londres leur marche +victorieuse que rien n'arrêtait plus, ils s'avancèrent jusqu'à l'abbaye +de Waltham, où Harold avait reçu la sépulture après la bataille +d'Hastings.</p> + +<p>«Malheureuse Angleterre, s'écriaient les barons assemblés à +Londres, tu étais naguère la reine des nations et voici que tu es +devenue tributaire. Ce n'est pas assez que tu sois abandonnée au +fer, à la flamme et à la famine: tu subis le joug de quelques +vils étrangers... Loin d'imiter les rois qui combattirent jusqu'à +la mort pour la délivrance de leur pays, tu as préféré, ô roi Jean, +toi dont le nom sera flétri par la postérité, qu'une terre dont la +<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> +liberté est si ancienne devienne esclave. Tu l'as chargée de fers +pour qu'elle les porte à jamais; tu l'as soumise au pacte d'une +éternelle servitude.»</p> + +<p>Les barons ne possédaient plus que deux châteaux hors de Londres, +et bientôt entraînés par la nécessité à oublier la base nationale +de leur fédération, ils pensèrent que leur unique ressource +contre les étrangers qui les menaçaient était d'appeler d'autres +étrangers en Angleterre. Leurs députés offrirent la couronne à +Louis de France, fils de Philippe-Auguste, et ce fut alors, selon la +chronique de Reims, que Blanche de Castille adressa au monarque +français ces paroles mémorables: «Par la benoite mère Dieu, j'ai +biaus enfans de mon signeur, je les meterai en gage et bien trouverai +qui me prestera sour aus!» Pour que Blanche de Castille +eût pu songer à mettre en gage ses beaux enfants dont l'un fut saint +Louis, il eût fallu que Philippe-Auguste fût resté étranger aux +projets ambitieux de son fils, et il est difficile de le croire quand on +trouve sur les huit cents nefs réunies à Calais douze cents chevaliers, +presque tous déjà fameux par leurs exploits à Bouvines. Je citerai +les comtes de Nevers, de Guines et de Roussy, les vicomtes +de Touraine et de Melun, Enguerrand et Thomas de Coucy, Guichard +de Beaujeu, Etienne de Sancerre, Robert de Dreux, Robert +de Courtenay, Jean de Montmirail, Hugues de Miraumont, Michel +de Harnes, connétable de Flandre, envoyé par la comtesse Jeanne +au camp français, et un peu au-dessous de ces nobles barons, Ours +le chambellan, Gérard la Truie, Guillaume Acroce-Meure, Adam +Broste-Singe et Guillaume Piés-de-Rat, tous deux maréchaux de +l'armée, héros dont les noms sembleraient indignes des honneurs +de l'épopée historique, s'ils ne figuraient dans <cite>la Philippide</cite> de +Guillaume le Breton.</p> + +<p>La mer n'avait pas cessé d'être contraire aux desseins du roi +Jean; cette fois, le vent dispersa sa flotte, qui ne put s'opposer au +débarquement des Français au promontoire de Thanet. En vain +alla-t-il à Canterbury arroser de ses larmes le tombeau de saint +Thomas Becket, que son père avait fait mettre à mort au pied de +l'autel; en vain fit-il sonner ses trompettes sur la plage déserte de +Sandwich. La fortune, toujours empressée à le trahir, s'éloignait à +jamais de lui. Il se vit réduit à se retirer à Winchester, en laissant +aux Flamands le soin de l'arrière-garde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> +La résistance ne se prolongea en Angleterre que sur deux points. +Des garnisons flamandes occupaient encore Douvres et Windsor. La +première avait pour chef Gérard de Sotteghem; la seconde obéissait +à Engelhard d'Athies et à André de Sanzelle. A Windsor, les +assiégés détruisirent les machines de guerre réunies par les Français. +A Douvres, leur grand pierrier, qu'on nommait <em>la Malveisine</em>, +ne leur fut pas plus utile. Guichard de Beaujeu périt à ce siége, et +malgré tous les efforts de Louis de France, qu'avaient rejoint le +roi d'Ecosse et le comte de Bretagne, Gérard de Sotteghem maintint +longtemps sa bannière d'azur au lion d'or couronné de gueules +sur les tours du vieux manoir de Guillaume le Conquérant.</p> + +<p>Les amis du roi Jean s'étaient dispersés: la plupart subirent la +loi des vainqueurs. Il y en eut toutefois quelques-uns qui retournèrent +en Flandre et essayèrent d'y ranimer la guerre. Bouchard +d'Avesnes ne cessait de réclamer la part héréditaire à laquelle +avait droit Marguerite. Des conférences avaient eu lieu à diverses +reprises, mais elles n'avaient produit aucun résultat. On se rappelait +qu'il avait combattu avec Ferdinand à Bouvines, et Jeanne, +docile aux volontés des conseillers qui lui avaient été donnés, ne +pouvait que le traiter en ennemi.</p> + +<p>Telle était la situation des choses, lorsque tout à coup des +rumeurs dont la source était inconnue se répandirent dans le concile +œcuménique de Latran. Elles accusaient Bouchard d'Avesnes +d'avoir contracté un hymen sacrilége, et bien que depuis vingt-cinq +années il eût porté l'écu de chevalier et pris part aux batailles et +aux tournois, elles racontaient que, fort jeune encore, il avait été +ordonné sous-diacre à Orléans, puis créé successivement chanoine +de Laon et trésorier de Tournay. Bientôt après, le 19 janvier 1215 +(v. st.), le pape Innocent III adressa à l'archevêque de Reims et à +ses suffragants la bulle suivante: «Nous avons appris par quel +forfait exécrable Bouchard d'Avesnes, jadis chantre de Laon et +engagé dans l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint de conduire +perfidement Marguerite, sœur de la comtesse de Flandre, dans +l'un des châteaux confiés à sa foi et de l'y retenir, alléguant qu'il +s'est uni à elle par les liens du mariage. Le témoignage de plusieurs +prélats et d'autres hommes probes qui se sont rendus au +concile nous a convaincu que Bouchard est sous-diacre et a été +chanoine de Laon. Nous vous ordonnons donc de proclamer l'excommunication +<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> +de l'apostat Bouchard, chaque dimanche, au son +des cloches et à la lueur des cierges, jusqu'à ce qu'il ait rendu la +liberté à Marguerite et soit humblement revenu à ce qu'exigent +de lui les devoirs de son ministère ecclésiastique...»</p> + +<p>Les légats et les évêques désignés par le pape s'acheminèrent +immédiatement vers le château du Quesnoy. Deux mille personnes, +nobles et hommes du peuple, les suivaient, agités par une anxiété +profonde: ils croyaient trouver une captive gémissant au fond d'une +prison, mais les portes du château étaient ouvertes pour les recevoir; +Marguerite, qui n'avait que quinze ans, les accueillit en souriant +comme si aucun nuage n'eût encore glissé sur son jeune front. +«Sachez, leur dit-elle, que Bouchard est mon époux légitime et +que, tant que je vivrai, je n'en aurai point d'autre.» Et elle ajouta: +«Il vaut beaucoup mieux et est plus brave chevalier que celui de +ma sœur.» La sentence d'excommunication ne s'exécuta point. +Bouchard avait confié aux évêques un acte d'appel au pape; mais +Innocent III n'eut point à le juger: il mourut le 16 juillet.</p> + +<p>La protestation de Marguerite ne devait émouvoir que les conseillers +de Jeanne. Ils y virent à la fois un outrage et un défi, et par +leur ordre des hommes d'armes envahirent les domaines du sire +d'Avesnes, qui leur opposa ses vassaux. Des hostilités dont nous +ignorons les détails se prolongèrent pendant deux années. Enfin le +pape Honorius III confirma, par une bulle du 17 juillet 1217, celle +de son prédécesseur dirigée contre le sire d'Avesnes. Il y blâmait +sévèrement son obstination, et y rappelait et ses réclamations persévérantes +et les efforts que faisait la comtesse de Flandre pour que +sa sœur lui fût remise. Soit que cette nouvelle sentence d'anathème +eût jeté l'effroi parmi les amis de Bouchard, soit que l'intervention +de Philippe-Auguste rendît toute lutte impossible, Jeanne triompha +et fit enlever du château d'Estrœungt l'infortuné sire d'Avesnes. +On raconte qu'il fut longtemps captif à Gand, et peut-être n'eût-il +jamais recouvré la liberté, si le parti de Marguerite n'eût eu également +en son pouvoir un illustre chevalier, Robert de Courtenay, +arrière-petit-fils du roi de France Louis VI et héritier de l'empire +de Constantinople. Un échange eut lieu: Bouchard renonça sans +doute à toutes ses prétentions, et il est certain qu'il désigna de +nombreux otages, parmi lesquels figuraient Arnould d'Audenarde, +Thierri de la Hamaide, Everard de Mortagne et Sohier d'Enghien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> +Bouchard d'Avesnes se retira aux bords de la Meuse, au château +d'Houffalize. Ce fut là que Marguerite donna le jour à ses deux fils +Jean et Baudouin. Leur naissance, loin de désarmer la colère des +conseillers de Jeanne, ne fit que l'accroître: ils craignaient que +l'héritage du comté de Flandre ne passât un jour à ces enfants +élevés au milieu des persécutions qui accablaient leur père. Philippe-Auguste +comprit de plus en plus, comme le dit la chronique +de Tours, qu'il fallait rompre par la violence ce mariage sur lequel +reposaient leurs droits et leur légitimité, et il provoqua une troisième +sentence pontificale dirigée non-seulement contre Bouchard d'Avesnes, +mais aussi contre Gui, son frère, et Thierri d'Houffalize, +son ami, qui tour à tour lui avaient accordé un asile. Bouchard +n'hésita plus; il se sépara de Marguerite et se rendit à Rome pour +se justifier auprès du pape.</p> + +<p>En ce moment, Honorius III appelait l'Europe chrétienne à tenter +un nouvel effort pour délivrer la terre sainte et l'Egypte. Des +croisés flamands et frisons avaient pris les armes à sa voix, et après +s'être arrêtés en Espagne où ils s'étaient emparés d'Alcazar et de +Cadix en dispersant dans une grande bataille l'armée des rois sarrasins +de l'Andalousie, ils venaient de prendre une part glorieuse à +la conquête de Damiette. Quelques historiens assurent que le pape +ordonna à Bouchard un pèlerinage en Orient, où il avait été précédé +par son frère Gauthier d'Avesnes, l'un des héros de la sixième +croisade.</p> + +<p>Lorsque Philippe-Auguste excitait la comtesse de Flandre à +accuser Bouchard d'Avesnes au tribunal d'Honorius III, il lui faisait +espérer qu'elle pourrait, au prix du malheur de sa sœur, voir +cesser son propre veuvage. Un traité qui n'est point parvenu jusqu'à +nous avait été conclu pour déterminer les conditions de la +délivrance du comte de Flandre. Philippe-Auguste avait même +exigé que Ferdinand requît humblement le pape de lui adresser +une bulle qui le soumettait, lui et ses successeurs, perpétuellement +et sans appel, dans le cas où les rois de France auraient à se +plaindre de quelque grief qui ne serait point amendé dans un délai +de quarante jours, à une sentence générale d'interdit, que prononceraient +l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis, et qui ne pourrait +être levée que lorsqu'un jugement de la cour des pairs aurait +reconnu que les griefs imputés à la Flandre n'existaient plus. Philippe-Auguste +<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> +avait imposé autrefois les mêmes conditions à Baudouin +de Constantinople.</p> + +<p>Quant à la rançon de Ferdinand, nous ignorons comment elle fut +réglée, mais il n'est pas douteux que le roi de France n'ait réclamé +une somme considérable; Jeanne ne négligea aucun moyen pour +pouvoir la payer. En 1220 et en 1221, elle s'adressa successivement +aux plus riches chapitres de ses Etats, c'est-à-dire à ceux de +Saint-Donat de Bruges, de Saint-Bavon de Grand, de Saint-Pierre +de Lille, de Saint-Vaast d'Arras, en implorant leur générosité; +puis elle eut recours à des usuriers: «Moi, Jeanne, comtesse de +Flandre et de Hainaut, je fais savoir à tous ceux qui verront ces +présentes lettres qu'afin de payer la rançon de mon époux Ferdinand, +comte de Flandre et de Hainaut, détenu dans les prisons +du roi de France, j'ai reçu de plusieurs marchands siennois, +romains et autres, les sommes suivantes, savoir: de Cortebragne +et de ses associés, onze mille quarante livres, pour lesquelles +je leur payerai treize mille livres; d'Hubert de Châteauneuf +trois mille quarante-huit livres, pour lesquelles je lui payerai +quatre mille livres; de Jean le Juif, trois mille livres, pour lesquelles +je lui rendrai trois mille cinq cent trente-six livres et cinq +sous.» Ce n'était point assez que Jeanne, en se constituant la +débitrice de quelques usuriers italiens, leur eût reconnu, à défaut +de payement régulier, le droit de saisir les biens des marchands +flamands aux foires tenues dans les domaines du comte de Champagne, +elle se trouva également réduite à recourir dans la cité +d'Arras, célèbre par ses usuriers, aux argentiers les plus décriés: +aux noms de Cortebragne et de Jean le Juif viennent se joindre le +nom de Baudouin Crespin, dont la postérité ne s'éteindra point, +et cet autre nom si énergique de Richardus Incisor, qui nous rappelle +le Shylock de Shakspeare.</p> + +<p>Lorsque la comtesse de Flandre eut réussi au prix de tant d'humiliations +à réunir les sommes qu'elle croyait nécessaires pour +payer la rançon de Ferdinand, les évêques de Cambray, de Tournay +et de Térouane se rendirent près du roi de France, pour les lui +offrir en son nom. Philippe-Auguste ne voulut point les écouter: +il avait pu encourager les espérances de Jeanne, mais il n'entrait +point dans les desseins de sa politique de les exaucer, et peu de mois +après, le 14 juillet 1223, prêt à rendre le dernier soupir, il conseillait +<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> +encore à son fils de ne jamais délivrer ni le comte de Flandre, +ni Renaud de Boulogne, mais de les laisser mourir dans leurs +prisons.</p> + +<p>Louis VIII marcha sur les traces de Philippe-Auguste. En même +temps qu'il préparait une autre croisade contre les Albigeois, il se +montrait hostile à la Flandre. Ce fut en vain que le pape Honorius +le supplia de se montrer généreux vis-à-vis de Ferdinand et que +les cardinaux joignirent leurs instances à celles du pape: il avait, +disait-on, juré, comme son père, de ne jamais lui rendre la liberté.</p> + +<p>Si Louis VIII restait inflexible, il semblait toutefois qu'au commencement +d'un nouveau règne sa puissance dût être moins redoutable. +Jeanne, moins docile aux avis des conseillers qui lui avaient +été donnés, osa rompre ouvertement avec Jean de Nesle l'un d'eux, +et lorsque le châtelain de Bruges vint lui demander justice, elle +chargea un de ses chevaliers de lui répondre en lui proposant un +duel en champs clos; mais Jean de Nesle préféra réclamer l'intervention +du roi de France: ce fut l'origine de l'un des plus célèbres +procès du moyen-âge.</p> + +<p>Louis VIII avait désigné deux chevaliers pour qu'ils citassent la +comtesse de Flandre à comparaître devant la cour des pairs, pour y +voir juger ses contestations avec le châtelain de Bruges. Jeanne +nia que la sommation fût valable, attendu que la pairie de Flandre +lui donnait le droit d'être citée, non par deux chevaliers, mais par +deux pairs. Sa protestation fut rejetée. Elle prétendit alors que les +pairs de Jean de Nesle étaient les barons de Flandre, et ajouta +qu'elle était prête à accepter leur arbitrage. Le châtelain de Bruges +répliqua de nouveau que, puisque la comtesse de Flandre avait +refusé jusqu'à ce moment de lui rendre justice, il avait formé appel, +pour défaut de droit, au tribunal du roi, et qu'il ne voulait plus en +connaître d'autre. La seconde demande de Jeanne fut repoussée +comme la première.</p> + +<p>La cour des pairs du royaume s'assembla. Louis VIII haïssait +toutefois cette juridiction suprême, placée au-dessus de la royauté +même. Pour qu'elle lui fût utile, il fallait se l'assujettir: il appela +donc son chancelier, son boutillier, son chambellan, son connétable, +et ordonna que les officiers de sa maison prissent place à côté des +grands feudataires. Ils formaient la majorité, et bien que les pairs +protestassent, ils invoquèrent des usages très-douteux, et se donnèrent +<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> +raison en votant dans leur propre cause. La cour des pairs, que +les bulles pontificales avaient investie d'une autorité médiatrice +entre le seigneur suzerain et le vassal ne fut plus que la cour du roi.</p> + +<p>Cependant le ressentiment de Jeanne contre le sire de Nesle +était si profond, qu'il était devenu impossible qu'il conservât la +châtellenie de Bruges; mais elle l'indemnisa en lui payant vingt-quatre +mille cinq cent quarante-cinq livres, somme énorme, puisque +Gui de Dampierre acheta, quarante années plus tard, tout le +comté de Namur pour vingt mille livres.</p> + +<p>Au mois de février 1224 (v. st.), Jean de Nesle avait reçu le prix +de la vente de la châtellenie de Bruges. Au moment où la Flandre +voyait s'éloigner ces trésors qui allaient accroître la puissance de +ses ennemis, ses malheurs atteignaient les dernières limites. Ses +campagnes étaient livrées aux inondations de la mer; des incendies +avaient dévasté ses villes les plus importantes, et elles ne se +relevaient point encore de leurs ruines, lorsqu'une famine désastreuse +rendit la désolation universelle.</p> + +<p>Vingt années à peine s'étaient écoulées depuis qu'un comte de +Flandre, pèlerin aux bords du Bosphore, avait conquis le même jour +le sceptre de Constantin et les richesses de Byzance. Ces souvenirs +étaient présents à tous les esprits. Quelle que fût la contrée éloignée +qui eût reçu le dernier soupir de Baudouin, son ombre généreuse +ne devait-elle point s'arracher du silence de la tombe pour +venger sa dynastie humiliée et ses amis proscrits? Pouvait-elle +tarder à reparaître, lorsque la Flandre ne réclamait que l'autorité +d'un nom glorieux pour réparer ses désastres et ses malheurs?</p> + +<p>On trouvait en Flandre quelques hommes qui, ayant été récemment +les témoins de tant d'événements étranges, n'ajoutaient plus +foi à la mort de l'empereur de Constantinople. Les uns supposaient +qu'agité par ses remords qui lui reprochaient d'avoir oublié Jérusalem, +il avait voulu les apaiser par une longue pénitence; d'autres +ajoutaient que ses plus vaillants compagnons d'armes avaient adopté +la même résolution, et que plusieurs d'entre eux vivaient comme les +cénobites au monastère de Saint-Barthélemy, près de Valenciennes. +Le peuple n'était que trop disposé à accueillir ces récits, qui plaisaient +à son imagination et flattaient ses illusions et ses espérances.</p> + +<p>En 1138, on avait vu un imposteur, né à Soleure, soutenir qu'il +<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> +était l'empereur Henri V, mort depuis treize années, trouver de +nombreux partisans, et faire la guerre jusqu'à ce qu'il eût été pris +et enfermé à l'abbaye de Cluny.</p> + +<p>L'histoire de la Flandre présentait d'autres traditions non moins +merveilleuses.</p> + +<p>Vers 1176, un ermite, couvert d'un cilice, se construisit une +cabane à Plancques, près de Douay: sa barbe blanche annonçait sa +vieillesse; mais lorsqu'il se présentait dans quelque château pour y +demander des aumônes, on remarquait qu'il taisait avec soin son +origine et son nom; enfin, cédant aux prières des moines d'Honnecourt, +il avoua qu'il était Baudouin d'Ardres que l'on croyait avoir +succombé dans la croisade de Louis VII au port de Satalie, et que +c'était afin de faire pénitence que depuis trente années il vivait +dans la solitude. Le prieur du couvent d'Honnecourt se rendit aussitôt +près du comte de Guines et du seigneur d'Ardres que l'ermite +nommait son neveu: ils blâmèrent sa crédulité, et, peu de temps +après, l'ermite disparut, ayant déjà reçu beaucoup d'argent des +nobles et des abbés.</p> + +<p>Ne se trouvait-il pas en Flandre, en 1225, quelque autre ermite +assez habile pour se souvenir de la cabane de Plancques et pour se +proclamer non plus le seigneur d'Ardres mort à Satalie, mais l'empereur +de Constantinople que les Bulgares avaient emmené sans +que jamais il reparût?</p> + +<p>Dans la forêt de Glançon, située entre Valenciennes et Tournay, +non loin d'un village qui porte aussi le nom de Plancques, s'élevait, +au bord d'une fontaine, un humble abri formé de rameaux entrelacés: +c'était la retraite d'un solitaire; mais quel que fût son désir +d'échapper aux regards, de vagues rumeurs répétaient au loin qu'il +n'était autre que l'empereur Baudouin. Plusieurs chevaliers le +virent et le reconnurent. Or, quels étaient ces chevaliers? Les amis +de la maison d'Avesnes, Sohier d'Enghien, Arnould de Gavre, +Everard de Mortagne, à qui appartenait, il est important de l'observer, +le domaine de Glançon. Bouchard, qui était revenu depuis +peu de Rome, s'empressa de suivre leur exemple. Le solitaire persistait +toutefois à répondre: «Ne m'appelez ni roi ni duc; je ne +suis qu'un chrétien, et c'est pour expier mes péchés que je vis +ici.» On ne voulait point le croire: les habitants de Valenciennes +avaient quitté leurs foyers pour le saluer, et à sa vue ils s'étaient +<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> +écriés comme les chevaliers: «Vous êtes notre comte, vous êtes +notre seigneur!—Quoi! répliquait le solitaire, êtes-vous donc +comme les Bretons qui attendent toujours leur roi Arthur!» Tandis +qu'il cherchait encore à cacher son nom, la multitude l'entraînait +déjà vers la cité de Valenciennes, et ce fut là que tout à coup +il éleva la voix et dit: «Je l'avoue, je suis le comte de Flandre: +vous verrez bientôt Matthieu de Walincourt et Renier de Trith +accourir de l'Orient pour venir me rejoindre.» Puis il exposa +longuement l'histoire de sa captivité: l'amour d'une princesse bulgare +l'avait tiré des prisons de Joannice; mais il avait été deux fois +coupable, d'abord en encourageant sa passion, puis en l'abandonnant +et en étant la cause de sa mort. Telles étaient les fautes pour lesquelles +il avait résolu de faire pénitence; il alléguait aussi ce mépris +des vanités humaines qui, chez les grandes âmes, marque le +déclin de la vie. Il ajoutait qu'à peine délivré des fers de Joannice, +il avait été enchaîné par d'autres barbares et vendu sept fois comme +esclave; enfin, un jour qu'il traînait la charrue, il avait aperçu des +marchands allemands qui consentirent à le racheter, et, grâce +à leur générosité, il avait pu quitter l'Orient et rentrer dans sa +patrie.</p> + +<p>L'enthousiasme qui animait les habitants de Valenciennes se +propagea rapidement. Le solitaire de la forêt de Glançon arriva à +Courtray le 1<sup>er</sup> avril, après avoir été reçu à Lille et à Tournay. Bruges +et Gand l'accueillirent avec le même empressement. On chérissait +le comte de Flandre; on respectait l'empereur de Constantinople; +on vénérait surtout le martyr, qui montrait sur son corps les cicatrices +des plaies qui lui avaient été faites chez les Bulgares; on recueillait +l'eau dans laquelle il s'était baigné; on conservait les mèches +de sa chevelure comme des reliques. Aux fêtes de la Pentecôte, +le faux Baudouin tint une assemblée solennelle dans laquelle, revêtu +de la chlamyde impériale, il arma dix chevaliers de sa propre +main. Rien ne manquait à sa grandeur. Les ducs de Brabant et de +Limbourg lui avaient envoyé des ambassadeurs, et il avait reçu du +roi d'Angleterre Henri III des lettres ainsi conçues: «Très-cher ami, +nous avons appris que, délivré de votre captivité par la miséricorde +divine, vous êtes rentré dans vos Etats où vos hommes, accourant +près de vous, vous ont reconnu pour leur seigneur: nous +en avons ressenti une très-grande joie, espérant que notre amitié +<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> +mutuelle confirmera tous les liens sur lesquels reposait l'alliance +de vos prédécesseurs et des nôtres. Certes, il vous est assez connu +que le roi de France nous a dépouillés l'un et l'autre; et si vous +voulez nous assister de vos secours et de vos conseils contre lui, +nous sommes également prêts à vous aider autant que nous le +pourrons.» Le solitaire de Glançon n'osa point convoquer ses feudataires +pour répondre à l'appel de Henri III, il lui semblait plus +aisé d'imiter l'empereur Baudouin au milieu des pompes d'une cour +adulatrice que sur un champ de bataille; son front s'était déjà habitué +au poids d'une couronne lorsque sa main redoutait encore +celui d'une épée.</p> + +<p>Il préférait négocier: la dame de Beaujeu, sœur de Baudouin de +Constantinople et tante du roi Louis VIII, lui avait promis sa médiation, +non qu'elle l'eût reconnu et le soutînt, mais seulement afin +de favoriser le succès des ruses qui devaient renverser sa puissance. +Elle lui fit parvenir un sauf-conduit et l'engagea à aller voir à Péronne +le roi Louis VIII, qui était son neveu, et dans lequel elle lui +faisait espérer un allié et un protecteur.</p> + +<p>Lorsque Louis VIII et Jeanne, qui se trouvaient à Paris, apprirent +que l'imposteur consentait à paraître comme un accusé devant +un tribunal résolu à ne voir en lui qu'un coupable, ils s'applaudirent +de leur projet et conclurent une convention par laquelle la comtesse +de Flandre s'obligeait à rembourser au roi tous les frais de la guerre +qu'il soutiendrait contre celui qui se disait le comte Baudouin, après +qu'il aurait passé à Péronne, <i lang="la" xml:lang="la">postquam transierit Peronnam</i>. Ainsi +cette entrevue solennelle du jeune monarque et du vieux solitaire +n'était qu'un mensonge et une déception: on voulait, en affectant +l'apparence d'un examen sérieux, répandre des doutes sur ses prétentions, +puis l'isoler de ses partisans et de ses amis.</p> + +<p>Ce fut vers les derniers jours du mois de juin que le vieillard +arriva à Péronne, tenant une baguette blanche à la main et porté +dans une riche litière que précédait la croix impériale et que suivaient +plus de cent chevaliers. Le roi Louis VIII vint au devant de +lui jusqu'aux portes de son palais et le reçut en lui disant: «Sire, +soyez le bien-venu, si vous êtes mon oncle Baudouin, empereur +de Constantinople et comte de Flandre et de Hainaut.—Beau +neveu, répliqua le vieillard, tel je suis et tel je devrais être; mais +ma fille veut m'enlever mon héritage et refuse de me reconnaître +<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> +pour son père: c'est pourquoi je vous prie, beau neveu, de m'aider +à défendre mes droits.»</p> + +<p>Un banquet était préparé: l'ermite de la forêt de Glançon y prit +place avec le roi de France, et le récit qu'il fit de ses malheurs +remplit d'émotion le cœur de tous ceux qui y assistaient. Puis le +conseil du roi s'assembla: on y appela Baudouin pour l'interroger, +comme si, en se prêtant à cette discussion de ses droits, il ne cessait +pas d'être l'empereur de Constantinople. Dès ce moment, Louis VIII, +abjurant toute réserve, affecta un langage rude et sévère, et tous +les ministres du roi se levèrent en s'écriant qu'évidemment Baudouin +n'était qu'un imposteur, puisqu'il ne pouvait répondre aux +questions les plus simples. Un abbé se souvint aussitôt qu'il avait +rencontré le même ermite dans les forêts de l'Argonne; l'évêque de +Beauvais déclara également qu'il avait été autrefois enfermé dans +sa prison, et que c'était là qu'il avait pu étudier l'histoire de la croisade. +L'évêque d'Orléans confirma leur témoignage.</p> + +<p>La nuit suivante, le solitaire, croyant sa vie ou sa liberté en péril, +monte à cheval et s'enfuit de Péronne. A Valenciennes, il entend +retentir autour de lui les mêmes acclamations que lorsqu'il avait +quitté sa cabane de feuillage et de genêts fleuris; mais, sans s'y +arrêter, il enlève ses trésors et poursuit sa route vers le village de +Nivelles, voisin de la forêt de Glançon, où le même enthousiasme +se reproduit: peut-être sont-ce les regrets et de secrets remords +qui le ramènent vers ces ombrages où tout respire le silence et la +paix. Cependant, peu rassuré sur les dangers qui le menacent, il +disparaît de nouveau et s'éloigne de ces peuples qui portaient une +foi si vive au culte du malheur.</p> + +<p>Les échevins des villes de Flandre et de Hainaut avaient accepté +l'amnistie de Jeanne. Les chevaliers qui avaient accompagné le faux +Baudouin à Péronne l'avaient aussi abandonné: peut-être les largesses +de Louis VIII avaient-elles dessillé leurs yeux, car peu de +jours après, dans un traité conclu à Bapaume, la comtesse de Flandre +reconnut que le roi, dont les hommes d'armes n'avaient point combattu, +avait toutefois dépensé dix mille livres pour lui restituer ses +Etats.</p> + +<p>Il faut le remarquer, en ce moment même où la fortune de l'ermite +de Glançon semblait s'évanouir, quelques-uns de ses amis +racontaient encore qu'il s'était dirigé vers les bords du Rhin. L'archevêque +<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> +Engelbert de Cologne lui avait, disaient-ils, fait grand +accueil; il avait même, à sa prière, appelé près de lui l'évêque de +Liége, qui, bien que l'un des ennemis de Baudouin, le connaissait +parfaitement, puisqu'il lui devait sa dignité épiscopale. Ils ajoutaient +que l'évêque de Liége avait reconnu le comte Baudouin, et +que l'archevêque de Cologne, n'hésitant plus, avait supplié le prince +proscrit de se rendre à Rome, afin que le père commun des fidèles +proclamât la légitimité de ses droits du haut de la chaire apostolique.</p> + +<p>Tandis que ceux qui étaient restés fidèles à l'imposteur cherchaient +ainsi à expliquer sa fuite, un seigneur de Bourgogne, Erard +de Chastenay, apercevant au marché de Rougemont un ménestrel +nommé Bertrand de Rays, ancien serf du sire de Chappes, trouva +dans ses traits une ressemblance extraordinaire avec ceux du solitaire +de Glançon qu'il avait pu voir à Péronne. Il supposa qu'il avait +renoncé à sa couronne pour reprendre sa vielle, et le fit arrêter, puis +le céda, moyennant quatre cents marcs d'argent, à la comtesse de +Flandre, qui ordonna qu'il fût pendu aux halles de Lille et attaché +à un gibet. L'infortuné vieillard déclara avant de mourir qu'il +n'avait été guidé que par sa piété en se retirant dans la forêt de +Glançon, mais qu'il n'avait pu résister aux tentations de la puissance +et de la grandeur. «Je sui, disait-il, un povres homme qui +ne doit iestre, ne quens, ne rois, ne dus, ne emperères, et çou que +je faisoie, faisoie-jou par le conselg des chevaliers, des dames et des +bourgois de cest pays.» L'ermite de la forêt de Glançon n'était +plus; mais le peuple n'en haïssait que davantage la comtesse de +Flandre, parce qu'il lui reprochait d'avoir fait périr son père.</p> + +<p>D'autres accusaient Jeanne d'oublier Ferdinand, et il semble en +effet qu'elle ait cherché à obtenir du pape l'annulation de son premier +mariage pour en contracter un second avec le comte Pierre de +Bretagne, l'un des plus redoutables adversaires de l'autorité ambitieuse +des rois de France. Des envoyés bretons s'étaient rendus à +Rome, et là, en suppliant Honorius III de prononcer une sentence +de divorce, ils déclarèrent que le comte de Bretagne agissait avec +le consentement de la comtesse de Flandre.</p> + +<p>Peu après, vingt jours environ avant les fêtes de Pâques 1226, +Jeanne fut mandée à Melun. On ne lui refusait plus la liberté de +Ferdinand, mais on exigeait qu'elle scellât l'engagement suivant: +<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> +«Qu'il soit connu de tous que j'ai juré, en présence de mon très-illustre +seigneur Louis, roi de France, de reconnaître solennellement, +avant le dimanche des Rameaux, Ferdinand pour mon +mari, et dès ce moment je le tiens pour tel...»</p> + +<p>La comtesse de Flandre avait rempli sa promesse lorsque, le +12 avril, jour du dimanche des Rameaux, elle approuva le traité +depuis si célèbre sous le nom de traité de Melun:</p> + +<p>«Le roi de France délivrera le comte de Flandre aux fêtes de +Noël; mais avant que Ferdinand sorte de sa prison, il payera au +roi vingt-cinq mille livres, et lui remettra les villes de Lille, de +Douay et de l'Ecluse, jusqu'à ce qu'il ait pu faire un second payement +de vingt-cinq mille livres.</p> + +<p>«Le comte de Flandre est tenu de remettre au roi les lettres du +pape, où il est dit que si le comte ou la comtesse viole les conventions +arrêtées entre le roi et eux, l'archevêque de Reims et +l'évêque de Senlis pourront, quarante jours après une sommation +faite par lettres ou par ambassadeurs, promulguer, au nom du +pape, une sentence d'excommunication contre le comte de Flandre +et ses adhérents, et mettre leurs terres en interdit, sans pouvoir +révoquer ces sentences tant qu'il n'y aura point eu de réparation +convenable selon le jugement des pairs de France.</p> + +<p>«Le comte de Flandre fera garantir ce traité par les chevaliers +et les communes de ses terres, et il bannira tous ceux qui n'y consentiront +point.»</p> + +<p>Un dernier acte de rigueur marqua cette année qui devait voir +la fin de la captivité de Ferdinand. Louis VIII, irrité de la part que +Bouchard d'Avesnes avait prise à la tentative du solitaire de Glançon, +avait forcé d'abord Marguerite à sortir de la retraite où elle +vivait depuis qu'elle avait quitté le sire d'Avesnes, exigeant d'elle +qu'elle allât confirmer à Paris le traité qui précéda l'entrevue de +Péronne; puis, voulant affermir de plus en plus l'obstacle qui la +séparait du père de ses enfants, il l'obligea à violer la foi promise +au pied des autels du Quesnoy et à accepter un nouvel époux, Guillaume +de Dampierre. En vain le pape Honorius chargea-t-il l'évêque +de Soissons de rechercher s'il n'y avait point de liens de consanguinité +qui s'y opposassent; en vain le peuple répétait-il que +Guillaume de Dampierre était sous-diacre comme Bouchard d'Avesnes: +le mariage fut célébré immédiatement. On méprisa les +<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> +rumeurs populaires, et ce ne fut que quatre ans plus tard qu'une +dispense ecclésiastique du chef de consanguinité fut accordée par +le pape Grégoire IX.</p> + +<p>Lorsque le roi de France expira le 7 novembre 1226, au château +de Montpensier, il avait en trois années complété l'œuvre à laquelle +Philippe-Auguste avait travaillé pendant près d'un demi-siècle. La +royauté n'avait cessé d'étendre son autorité en même temps que les +frontières de ses domaines; mais la mort de Louis VIII, qui ne laissait +après lui qu'un enfant de onze ans, compromit tout ce qui avait +coûté tant d'habileté et de persévérance.</p> + +<p>Les barons de France, trop longtemps humiliés, commencèrent +par demander la délivrance du comte de Flandre, et dès le mois +de décembre 1226, le traité de Melun fut suivi d'un autre traité qui +réduisit le nombre des cités à donner en gage à la seule forteresse +de Douay, et où il ne fut plus fait mention de la rançon du prisonnier; +peu de jours après, le 6 janvier, Ferdinand quitta la tour du +Louvre, et se rendit en Flandre et de là en Allemagne. Le 28 mars +suivant, il se trouvait à Aix pour y assister au couronnement de la +reine des Romains. Il venait y réclamer un domaine qu'il avait remis, +quinze ans auparavant, à l'évêque de Liége, Hugues de Pierrepont, +pour qu'il le conservât jusqu'à ce que le duc de Brabant eût exécuté +le traité conclu par sa médiation. Hugues de Pierrepont refusait +de le restituer; il prétendait que le duc de Brabant n'avait +jamais tenu ses promesses, et que le domaine que le comte de Flandre +lui avait confié n'était qu'un fief relevant de son siége épiscopal. +Sa justification fut accueillie par le roi Henri, fils de l'empereur +Frédéric II.</p> + +<p>Il ne restait plus à Ferdinand qu'à poursuivre ses réclamations +auprès du duc de Brabant, et il en résulta une guerre dans laquelle +les hommes d'armes de Flandre obtinrent près d'Assche une victoire +complète. La paix ne tarda point à être rétablie; par un traité +du 23 septembre 1227, le duc de Brabant promit de rembourser au +comte de Flandre quinze mille livres qu'il avait jadis payées pour +lui, et de lui faire une rente annuelle de huit cents livres pour +l'indemniser de la perte du domaine que retenait Hugues de +Pierrepont.</p> + +<p>Ferdinand, vainqueur des Brabançons, put consacrer quelques +loisirs à l'administration de ses Etats. Il modifia à Gand l'organisation +<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> +de l'échevinage. Les treize échevins choisis par les quatre +électeurs désignés par le comte, selon la charte de 1212, firent place +à une magistrature composée de trente-neuf membres divisés en +trois catégories, échevins, conseillers et <i lang="nl" xml:lang="nl">vaghes</i>. Les conseillers +élus par les échevins étaient eux-mêmes échevins l'année suivante; +puis, après être restés un an dans l'exercice de ces fonctions, ils +devenaient <i lang="nl" xml:lang="nl">vaghes</i>, c'est-à-dire qu'ils ne conservaient plus d'attributions +précises. Chaque année, aux fêtes de l'Assomption, la magistrature +des Trente-Neuf devait se renouveler, puisant ainsi sans +cesse en elle-même l'élément de sa perpétuité.</p> + +<p>Dans les autres villes de Flandre, Ferdinand confirma les chartes +des anciens comtes, et augmenta les priviléges qu'elles leur avaient +accordés; douze années de captivité avaient calmé ses haines en +dissipant ses illusions.</p> + +<p>On voyait se manifester de toutes parts une réaction inévitable +contre les tendances absolues de la royauté, telles que les avaient +proclamées Philippe-Auguste et Louis VIII. Les barons de France, +témoins de la confédération des nobles, des clercs et des communes, +sous le règne de Jean sans Terre, avaient renoncé aux rêves stériles +de la féodalité pour s'allier également aux clercs et aux communes. +Imitant l'exemple que les barons anglais leur avaient donné aux +mémorables assemblées de Saint-Edmond et de Stanford, ils se réunirent +à Corbeil et présentèrent des requêtes à la reine pour obtenir +le redressement des griefs de la nation; mais Blanche de Castille +refusa de les écouter.</p> + +<p>Alors éclata dans toute la France une guerre aussi terrible que +celle qui avait agité l'Angleterre pendant les dernières années du +règne du roi Jean. Les barons prenaient les armes dans toutes les +provinces; il faut citer parmi eux les comtes de Bretagne, de la Marche, +de Nevers, de Saint-Pol et de Boulogne.</p> + +<p>Deux comtes restèrent fidèles à Blanche de Castille. Le premier +fut le comte de Champagne; le second, le comte de Flandre. Dès +que le comte de Boulogne, chef de la ligue des barons, eut envahi +la Champagne, Ferdinand occupa le comté de Guines et dévasta les +domaines du comte de Saint-Pol. Une anarchie confuse couvrait +toute la France de sang et de désordres, lorsque, vers la fin de l'année, +le comte de Bretagne appela le roi d'Angleterre, qui débarqua +à Saint-Malo le 7 mai 1230. Louis IX marcha aussitôt au devant +<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> +des Anglais jusqu'au camp d'Ancenis; les comtes de Champagne et +de Flandre l'accompagnaient, mais ils ne tardèrent point à rentrer +dans leurs Etats, de peur que leurs ennemis n'en prissent possession: +leur retraite entraîna celle du roi.</p> + +<p>Tandis que les Anglais s'avançaient, les discordes civiles se ranimaient +plus violemment au cœur de la France: «Sire, disait au +jeune prince Hugues de la Ferté dans l'une de ses chansons, appelez +vos barons et réconciliez-vous avec eux. Que les pairs, à qui +appartient le gouvernement de la nation, marchent les premiers +et vous viennent en aide. Si vous voulez honorer les preux, ils feront +repasser la mer aux Anglais. Dieu protége l'honneur de la +France et sa baronnie!»</p> + +<p>Ce vœu d'un trouvère était celui de toute la nation: il fut exaucé +le 10 septembre 1230. Le roi se rendit au milieu de l'assemblée des +barons, et dans cet autre pré de Runingsmead, «le roi et sa mère +jurèrent qu'ils rétabliraient les droits de tous, et jugeraient tous +les hommes du royaume selon les bonnes coutumes et ce qui était +équitable pour chacun.»</p> + +<p>Le serment du 10 septembre 1230 fut la base du règne le plus +digne d'admiration que la France ait jamais connu. Ce fut en vain +que le comte de Champagne, mécontent, voulut s'allier à Pierre de +Bretagne; l'anarchie cessa, et le roi d'Angleterre se vit réduit à +rentrer dans son royaume. Les menaces des invasions étrangères, +comme celles des dissensions intérieures, étaient désormais impuissantes. +Jean sans Terre était mort en maudissant la grande charte; +Louis IX devait consacrer toute sa vie au développement pacifique +et régulier des libertés françaises.</p> + +<p>Les barons, qui s'étaient réconciliés avec la royauté, cherchèrent +désormais à signaler leur courage par des exploits dont leur patrie +pût se glorifier sans en porter le deuil. Un grand nombre allèrent +combattre en Orient; d'autres (parmi ceux-ci se trouvait Guillaume +de Dampierre) se rendirent en Italie pour défendre le pape contre +les entreprises de l'empereur Frédéric II: mais la plupart des chevaliers +de Flandre aimèrent mieux s'associer à une croisade dirigée +contre les habitants de Staden, voisins des bords de l'Elbe, dont le +pays semblait le dernier refuge des rites idolâtres du paganisme +dans le Nord. Henri, fils du duc de Brabant, Arnould d'Audenarde, +Guillaume de Béthune, Thierri de Dixmude, et d'autres nobles non +<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> +moins illustres, quittèrent leurs foyers pour obéir à l'appel de l'évêque +de Brême. Ce fut le 16 mai 1233 qu'ils rencontrèrent les Stadings, +qui, au nombre de plus de sept mille, et groupés autour de +leur chef monté sur un cheval blanc, opposèrent une longue résistance; +enfin, Guillaume de Béthune s'élança au milieu d'eux et +sema le désordre dans leurs rangs: ils ne se rallièrent plus, et tous +ceux qui ne parvinrent point à se cacher dans leurs marais périrent +dans ce combat. D'autres sectes semblables existaient en Frise: les +croisés s'y arrêtèrent à la prière du comte de Hollande, et les mêmes +succès y couronnèrent leurs efforts.</p> + +<p>Lorsqu'ils revinrent en Flandre, Ferdinand de Portugal avait +terminé à Douay une vie marquée par des événements importants, +mais plus féconde en malheurs. A peine avait-il pu jouir avant sa +fin de quelques années de repos. Jeanne semble les avoir entourées de +ses consolations, car elle le rendit père d'une fille qui reçut le nom +de Marie, en mémoire de Marie de Champagne, mère de la comtesse +de Flandre: ce nom, qui rappelait les souvenirs d'une mort prématurée, +ne lui présageait qu'une destinée trop prompte à s'accomplir. +Déjà les barons de Flandre avaient adhéré au mariage qu'elle devait +conclure, lorsqu'elle serait nubile, avec Robert d'Artois, frère du +roi Louis IX; mais elle s'éteignit dans son berceau, ignorant encore +toutes les agitations de la terre, elle-même presque ignorée des +hommes de son temps, qui ne nous ont appris ni l'époque de sa +naissance, ni celle de sa mort. Un siècle et demi doit s'écouler avant +que l'union d'une princesse flamande et d'un descendant de Philippe-Auguste +porte la souveraineté de la Flandre dans la maison des +Capétiens.</p> + +<p>Jeanne était réservée à d'autres épreuves. Simon de Montfort, +l'un des fils du chef de la croisade des Albigeois, recherchait sa +main; mais le roi de France crut devoir s'y opposer, craignant que +ses prétentions, comme naguère celles du comte de Bretagne, ne +se rapportassent à quelque complot politique: il obligea la comtesse +de Flandre à lui remettre à Péronne, le jour de Pâques fleuries +1236, une promesse solennelle de rompre toute négociation à cet +égard. Simon de Montfort, contraint à renoncer à ses projets, se +rendit en Angleterre, où, deux ans après, il épousa Éléonore de +Pembroke, sœur du roi Henri III.</p> + +<p>L'année suivante vit la célébration du mariage de la comtesse +<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> +de Flandre avec Thomas de Savoie, comte de Maurienne. Ce prince, +issu d'une maison illustre, mais pauvre, était né à l'époque où la +puissance de sa famille se développait le plus rapidement; sa sœur, +comtesse de Provence, était mère de la reine de France et de la reine +d'Angleterre, et leur influence favorisait l'élévation de tous les +princes de la maison de Savoie. Les historiens du treizième siècle +nous les représentent pieux, cléments et doux, mais avides d'honneurs +et même de richesses, moins par avarice que par besoin de +prodigalité. Tel était aussi Thomas de Savoie. Il se fit donner de +fortes pensions par la comtesse Jeanne, et profita des relations industrielles +de la Flandre et de l'Angleterre pour faire de fréquents +voyages à Londres, où il ne passait toutefois que peu de jours, de +peur de mécontenter le roi de France, ne s'y occupant point d'intérêts +commerciaux ou politiques, mais beaucoup des intérêts de sa +famille. L'un de ses frères fut archevêque de Canterbury; un autre, +déjà évêque de Valence, aspirait au siége épiscopal de Liége.</p> + +<p>Cependant il existait en Flandre un parti puissant qui ne cessait +de protester contre ces alliances dictées par des influences étrangères: +c'était celui de Bouchard d'Avesnes. Après la mort de Ferdinand, +Jeanne n'avait cru la stabilité de son pouvoir assurée qu'en +faisant conduire les enfants de sa sœur dans un château situé loin +de la Flandre, au pied des montagnes de l'Auvergne, où ils furent +confiés à la garde d'Archambaud de Bourbon, frère de Guillaume +de Dampierre. Ils y restèrent pendant sept années; mais enfin en +1241, lorsque Guillaume de Dampierre ne fut plus, Archambaud +de Bourbon leur ouvrit les portes de leur prison, et ils rentrèrent +en Flandre, où ils promirent à la comtesse Jeanne de la servir comme +leur dame. Bouchard d'Avesnes vivait encore: si Marguerite, redevenue +libre, ne fit rien pour le revoir, il put du moins, avant de +rendre le dernier soupir, recevoir les adieux de ses fils.</p> + +<p>La comtesse de Flandre mourut à peu près vers la même époque +que le sire d'Avesnes. Thomas de Savoie, qui avait conduit en Angleterre +un secours de soixante chevaliers et de cent sergents +d'armes dirigé contre les Ecossais, était à peine revenu dans ses +Etats, quand la fin du règne de Jeanne mit également un terme à +l'autorité qu'il n'y tenait que d'elle. Il quitta la Flandre presque +aussitôt, fit confirmer par le roi Henri III la pension de six mille +livres que Jeanne lui avait promise, et rentra dans sa patrie où il +<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> +épousa Béatrice de Fiesque: de la postérité qu'il laissa en Italie +devaient sortir les comtes de Piémont et les rois de Sardaigne.</p> + +<p>Lorsque Marguerite, héritière des Etats de sa sœur, arriva en +France pour y remplir ses devoirs de feudataire, ce fut la reine +Blanche, mère de Louis IX, qui reçut son acte d'hommage, «pour +ce que, y était-il dit, iceluy nostre sire le roy, grevé de maladie, +estoit en tel estat que il n'estoit mie expédient que l'on luy fist +parole sur ce, pour ce que, par aventure, il ne fust troublé de la +mort de nostre dite sœur.»</p> + +<p>Louis IX avait pris la croix pendant sa maladie; mais trois +années devaient s'écouler avant qu'il exécutât son vœu. Pendant +ces trois années, il rétablit l'ordre dans les finances, de telle sorte +que le revenu des domaines royaux pût suppléer à tous les impôts +et suffire aux frais des plus grandes guerres. Il réprima les abus de +pouvoir de ses forestiers et de ses prévôts; il introduisit dans les +cours de justice une équité si impartiale, que personne n'était plus +empressé que lui-même à condamner les prétentions de ses officiers, +dès qu'elles ne paraissaient point justifiées; enfin, il ordonna que +tous les marchands étrangers venant en France y fussent protégés +avec sollicitude, et favorisa l'extension des relations commerciales, +«pourquoy li royaume fu en meilleur estat qu'il n'avait esté au +temps de ses devanciers.»</p> + +<p>Louis IX était le petit-fils d'Elisabeth de Hainaut: ses traits, +raconte Philippe Mouskès, retraçaient ceux des princes dont le +sang était le sien. Louis IX, assis sous le chêne de Vincennes, rappelait +également ses aïeux les comtes de Hainaut, qui rendaient la +justice sous les chênes de Hornu.</p> + +<p>Louis IX était appelé à juger en Flandre la grande querelle des +fils de Bouchard d'Avesnes et de ceux de Guillaume de Dampierre, +«qui rendit cette époque si agitée et si malheureuse, observe le +cordelier Jacques de Guyse, que celui qui en veut tracer le +tableau ne doit écouter que sa conscience et son zèle pour la +justice et la vérité.» Les fils de Bouchard d'Avesnes avaient +adressé leurs réclamations à l'empereur Frédéric II, que la guerre +de Liége avait irrité contre le comte de Flandre, et dès le mois +de mars 1242 (v. st.) une sentence solennelle avait proclamé la +légitimité de leur naissance. C'était en vertu de cette déclaration +que Jean d'Avesnes demandait à pouvoir intervenir dans l'hommage +<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> +de sa mère comme héritier de tous ses domaines. Cette discussion +était pleine de doutes et d'incertitudes. Si Marguerite de +Flandre s'était unie de bonne foi à Bouchard d'Avesnes, ignorant +qu'il fût sous-diacre, Guillaume de Dampierre ne l'avait également +épousée que parce qu'il considérait son premier mariage comme +nul et sans effet. Les fils du sire d'Avesnes s'appuyaient, il est vrai, +sur une sentence de l'empereur; mais ceux du sire de Dampierre +leur opposaient trois bulles pontificales. Cependant la Flandre avait +accepté la dynastie des Dampierre, tandis que le Hainaut persistait +à la repousser.</p> + +<p>Telle était la situation des choses, lorsque le roi de France obtint +de tous les fils de Marguerite qu'ils adhérassent à un compromis +par lequel ils choisissaient Louis IX et l'évêque de Tusculum pour +arbitres, les autorisant à former deux parts différentes dans l'héritage +de Baudouin de Constantinople.</p> + +<p>Comme il était aisé de le prévoir, la sentence arbitrale, prononcée +au mois de juillet 1246, attribua le Hainaut à Jean d'Avesnes, +et la Flandre avec toutes ses dépendances à Guillaume de Dampierre. +Les fils de Marguerite promirent de la respecter. Guillaume +de Dampierre rendit immédiatement hommage au roi de France; +mais Jean d'Avesnes, qui avait épousé, vers le mois de décembre +1246, Alix de Hollande, ne releva son fief de l'évêque de Liége, +Henri de Gueldre, que le 26 septembre 1247.</p> + +<p>Or, trois jours après, le 29 septembre, le comte Guillaume de +Hollande, dont Jean d'Avesnes avait épousé la sœur, fut élu, à +Woeringen, roi des Romains par dix-huit princes de l'empire. Jean +d'Avesnes, qui trouvait en lui un protecteur puissant, ne tarda point +à réclamer les îles de Walcheren, de Zud-Beveland, de Nord-Beveland, +de Borssele et les autres îles de la Zélande, le pays des +Quatre-Métiers, le pays de Waes et la terre d'Alost, ajoutant que +le roi Louis IX n'avait pu accorder à Guillaume de Dampierre, +comme dépendances de la Flandre, ces domaines qui ne relevaient +pas de la France, mais de l'empire. Le roi des Romains profita des +dissensions qui existaient entre la Flandre et la Hollande pour +réunir une armée qui débarqua aux bords de l'Escaut et soumit +rapidement toute la Flandre impériale. Elle se trouvait près de +Termonde, sous les ordres de Jean d'Avesnes, lorsqu'elle surprit, +<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> +au point du jour, les barons de Flandre qui s'avançaient pour l'attaquer +et les réduisit à une fuite honteuse.</p> + +<p>La médiation de Louis IX devint de nouveau nécessaire. Le roi +de France, considérant que les termes du compromis en vertu duquel +il avait exercé son arbitrage étaient absolus, obligea Jean d'Avesnes +à renoncer à toutes ses conquêtes. Pour rétablir la paix, il avait +fait ratifier par Marguerite et Guillaume de Hollande le traité conclu +à Bruges le 27 février 1169 (v. st.). Florent, frère du comte de +Hollande, reconnut dans les termes les plus précis les droits de la +Flandre sur les îles de la Zélande, et promit d'aller, en forme +d'amende honorable, se remettre au pouvoir de la comtesse de +Flandre, jusqu'à ce que le duc de Brabant intercédât pour qu'il fût +rendu à la liberté.</p> + +<p>Cependant Jean d'Avesnes et son frère suppliaient le roi Louis IX +de réhabiliter l'honneur de leur nom en confirmant la sentence +impériale du mois de mars 1252. Le roi de France croyait que cette +question appartenait à l'autorité ecclésiastique; mais il n'est point +douteux que ses démarches auprès du pape, qui se trouvait alors à +Lyon, n'aient contribué à préparer la bulle pontificale du 9 décembre +1248. Innocent IV y chargeait l'évêque de Châlons et l'abbé du +Saint-Sépulcre à Cambray de procéder à une enquête sur la naissance +de Jean et de Baudouin d'Avesnes, «attendu que toutes les +recherches faites jusqu'à cette époque n'avaient produit aucun +résultat.» Ce fut en vertu de cette bulle que l'évêque de Châlons +et l'abbé du Saint-Sépulcre assignèrent, au mois de juillet 1249, +tous les témoins pour qu'ils s'assemblassent, le 30 août suivant, +dans la cathédrale de Soissons.</p> + +<p>Là comparurent Gauthier de Pantegnies, qui déclara qu'il était +âgé d'environ cent ans et qu'il avait entendu Marguerite, vingt-sept +fois et plus, reconnaître Bouchard pour son époux; Gilles de Hautmont, +qui déposa que déjà, à la fin du règne de Marguerite d'Alsace, +Bouchard prenait part aux combats et aux tournois sans que l'on y +connût le moindre empêchement; Roger de Novion, dont le frère +avait officié dans la chapelle du Quesnoy; Thierri de la Hamaide, +qui, lors de la captivité de Bouchard, avait été l'un de ses otages; +Henri d'Houffalize, qui rappela que les deux fils du sire d'Avesnes +étaient nés dans l'asile hospitalier que son père lui avait accordé +sur les bords de la Meuse. Enfin, le 24 novembre 1249, l'évêque de +<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> +Châlons et l'abbé de Liessies, délégué par l'abbé du Saint-Sépulcre, +jugeant qu'il y avait des preuves suffisantes des faits allégués par +Jean et Baudouin d'Avesnes, proclamèrent, après avoir pris l'avis +des jurisconsultes, la légitimité de leur naissance.</p> + +<p>Guillaume de Dampierre ne fit rien pour s'opposer à cette enquête; +pendant qu'elle se poursuivait, il demandait aux rivages de +l'Orient cette gloire des guerres lointaines qui assurait aux petits-fils +du héros d'Arsur de si touchantes sympathies.</p> + +<p>Dès que Louis IX eut vu le rétablissement de l'ordre et de la +paix en Europe, il n'hésita plus à remplir le vœu qu'il avait fait +d'aller combattre les infidèles; mais, portant les vertus d'un grand +roi jusque dans l'accomplissement d'un devoir religieux, il voulait +que cette croisade, bien différente des autres guerres saintes, où +beaucoup de sang avait été répandu sans résultats durables, fût +non-seulement la base de la délivrance de la Palestine, mais aussi +celle de la destruction de l'islamisme, de la civilisation de l'Asie et +de la prospérité de l'Europe.</p> + +<p>Qu'on se représente, au dix-neuvième siècle, ce qu'était l'Asie +au moment où Louis IX faisait creuser le port d'Aigues-Mortes +pour s'y embarquer. Les nations tartares et mongoles s'étaient +réunies sous Gengis-kan. Leur empire, dont une seule province +embrassait toute la domination actuelle des czars des deux côtés +de l'Oural, s'étendait de la Vistule au fleuve Jaune, depuis la Baltique +jusqu'aux mers du Japon. Déjà elles avaient conquis la +Pologne et la Hongrie, et elles envahissaient la Silésie. L'Allemagne +tremblait, et en 1238, les pêcheurs de Gothie et de Frise +n'osèrent pas sortir de leurs ports pour se rendre sur les côtes +d'Ecosse, de crainte de ne plus retrouver à leur retour ni familles, +ni foyers, ni patrie. Frédéric II eût voulu combattre les Mongols; +Louis IX jugea qu'il était plus utile de les éclairer et de se les +attacher par la foi et les lumières pour les opposer aux hordes +dévastatrices des tribus nomades de l'Arabie. Il fallait donc former +dans l'Orient un établissement considérable, d'où l'on pût à la fois +tendre la main aux Mongols et rejeter les musulmans dans leurs +déserts. Pour atteindre ce double but, Louis IX tourna ses regards +vers les plaines du Nil: ces rivages qui, dans les siècles les plus +reculés, avaient vu s'élever de leur sein la civilisation de l'antiquité, +<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> +étaient de nouveau appelés à être le berceau d'une mission +intellectuelle, la réconciliation de l'Europe et de l'Asie.</p> + +<p>Louis IX voulait policer des peuples innombrables qui aujourd'hui +sont retombés dans le néant et dans l'immobilité où ils languissaient +il y a deux mille ans: il avait admirablement compris +que la civilisation de l'Asie était le salut de l'Europe, dont les frontières +cesseraient d'être menacées par de gigantesques invasions. +En civilisant l'Asie, en sauvant l'Europe, Louis IX agrandissait les +destinées de la France. Lorsqu'il se rendait de Paris à Beauvais, +de Beauvais à Lyon, que rencontrait-il sur ses pas? Des campagnes +où l'agriculteur, ruiné par les discordes civiles et les guerres étrangères, +ne récoltait point assez de blé pour nourrir sa propre famille; +des châteaux où dominaient des passions ambitieuses, source +constante d'agitations et de luttes; des cités où les marchands +venaient se plaindre des exactions qu'ils rencontraient dès qu'ils +franchissaient les frontières du royaume. Louis IX vit dans la croisade +l'extension de la puissance militaire de la France, le soulagement +de ses peuples, le développement de ses richesses. Aux +chevaliers les plus belliqueux, et parmi ceux-là se trouvait Guillaume +de Dampierre, il offrait les palmes de la guerre sainte; il +voulait aussi que les denrées que les républiques d'Italie cherchaient +aux bords du Nil, et qui étaient restées jusqu'alors leur monopole, +fussent envoyées en France pour favoriser l'accroissement de +ses populations. Enfin il promettait aux marchands de leur donner +le centre du commerce du monde, cette noble terre d'Egypte fécondée +par le plus beau des fleuves, si riche en ports et en canaux, +qui, assise aux bords de deux mers, dont l'une baigne la France et +l'autre les Indes et la Chine, semble ne regarder l'Europe que pour +lui offrir le sceptre de l'Afrique et de l'Asie.</p> + +<p>Ce fut le 25 août 1248 que les croisés quittèrent la France. +Tandis que Louis IX méditait le plan de ses colonies chrétiennes, +les barons qui l'entouraient ne songeaient qu'aux combats qu'ils allaient +livrer; et la même flotte portait les machines de guerre +destinées à repousser les infidèles, et les charrues qui, après la +victoire, devaient couvrir de sillons les plaines fertiles du Delta. +Louis IX passa l'hiver dans l'île de Chypre. Enfin, vers les derniers +jours du mois de mai 1249, la flotte chrétienne mit à la voile, et +après quatre jours de navigation on découvrit l'Egypte. «Dieu nous +<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> +aide! voici Damiette!» s'était écrié l'un des pilotes. A ce signal, +le légat du pape leva l'étendard de la croix, et tous les princes se +rendirent à bord du vaisseau du roi de France. Là se réunirent les +ducs de Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Saint-Pol, de +Blois, de Soissons, Guillaume de Dampierre, qui était déjà connu +sous le titre de comte de Flandre, Philippe de Courtenay, Robert +de Béthune et d'autres barons. Ils décidèrent qu'on attaquerait les +Sarrasins qui se pressaient sur le rivage.</p> + +<p>Sur un autre navire, au milieu de ceux des croisés flamands, se +trouvait un abbé de Middelbourg, qui, plus heureux dans ses efforts +que les rois et les comtes, avait réussi à réconcilier les Isengrins et +les Blauvoets. Il s'était placé à leur tête pour les conduire à la +croisade, et ils y combattirent si vaillamment, qu'ils entrèrent les +premiers dans les remparts de Damiette.</p> + +<p>Les inondations du Nil et les discordes qui s'étaient manifestées +parmi les princes d'Occident retinrent les croisés à Damiette jusqu'au +20 novembre. Pendant leur marche vers le Caire, l'autorité +du roi fut de nouveau méconnue; et ce qui fut plus déplorable, le +comte d'Artois, frère de Louis IX, donna lui-même l'exemple de la +désobéissance et de l'insubordination. Il commandait l'avant-garde +et avait traversé l'Aschmoûn, dont il devait garder le gué jusqu'à +ce que toute l'armée en eût effectué le passage; mais loin d'exécuter +les ordres qu'il avait reçus, il s'élança imprudemment à la +poursuite des mameluks de Fakreddin jusqu'au bourg de Mansourah.</p> + +<p>Louis IX ignorait ce qui avait eu lieu. Au moment où il abordait +sur l'autre rive de l'Aschmoûn, ses troupes, que l'avant-garde eût +dû protéger, se trouvèrent attaquées de toutes parts sans qu'elles +eussent le temps de former leurs rangs. Une mêlée confuse s'engagea +et le sang rougit la plaine. Le roi venait de donner l'ordre +de se rapprocher de l'Aschmoûn pour maintenir ses communications +avec l'arrière-garde commandée par le duc de Bourgogne, lorsqu'il +apprit que le comte de Poitiers et Guillaume de Dampierre réclamaient +un prompt secours: au même moment, Imbert de Beaujeu +lui annonça que le comte d'Artois, entouré d'ennemis, allait succomber +dans le bourg de Mansourah où il cherchait en vain à se +défendre. Louis IX résolut aussitôt de marcher de nouveau en avant, +au milieu des bataillons des infidèles; mais quels que fussent +<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> +ses efforts, lorsque la nuit sépara les combattants, le comte d'Artois +et tous ses compagnons avaient péri. Le comte de Poitiers, +plus heureux que son frère, réussit à rejoindre les chrétiens avec le +jeune comte de Flandre.</p> + +<p>Le lendemain de ce combat fut le mercredi des cendres. Le deuil +de la religion se confondait dans les douleurs qui accablaient toute +l'armée. Les chevaliers français ne quittèrent point leurs tentes, où +ils mêlaient en silence leurs larmes à celles du roi. Les combats recommencèrent +le vendredi 11 février. Louis IX montra le même +courage qu'à la bataille de Mansourah, et les croisés flamands se +signalèrent en arrêtant toutes les attaques des mameluks. «Pource +que la bataille le conte Guillaume de Flandres leur estoit encontre +leur visages, dit le sire de Joinville, ils n'osèrent venir à +nous, dont Dieu nous fist grant courtoisie... Monseigneur Guillaume, +conte de Flandres, et sa bataille firent merveilles. Car +aigrement et vigoureusement coururent sus à pié et à cheval contre +les Turcs et faisoient de grans faiz d'armes.»</p> + +<p>Les Sarrasins cessèrent pendant quelque temps d'inquiéter le +camp des croisés. Ils savaient que de désastreuses épidémies s'y +étaient déclarées, et avaient formé le projet de les affamer en interceptant +tous leurs approvisionnements. Les barques musulmanes +surprirent la flottille chrétienne qui se dirigeait de Damiette vers +l'Aschmoûn. Un seul navire échappa à leur poursuite; c'était «un +vaisselet au conte de Flandres;» il porta ces tristes nouvelles au +roi de France.</p> + +<p>On décida qu'il fallait retourner à Damiette, et le 5 avril toute +l'armée chrétienne reprit la route qu'elle avait déjà suivie. Louis IX, +épuisé par ces fatigues, se soutenait à peine sur son cheval; cependant +il n'avait pas voulu quitter l'arrière-garde. Enfin, il s'arrêta à +Minieh, et ses chevaliers, qui d'heure en heure s'attendaient à le +voir expirer, se rendirent près des émirs sarrasins pour négocier +une trêve: elle venait d'être conclue, quand une fausse alerte livra +le roi de France aux infidèles. Guillaume de Dampierre et un grand +nombre de barons partagèrent sa captivité.</p> + +<p>Lorsqu'on connut en Europe les revers des croisés en Egypte, la +désolation fut universelle. On vit dans les plaines de la Picardie et +de la Flandre les laboureurs et les bergers s'assembler en disant +que Dieu les appelait à combattre les Sarrasins, parce qu'il réprouvait +<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> +l'orgueil des barons. Ils croyaient posséder le don de multiplier +le pain et le vin, et racontaient que Notre-Dame leur était apparue, +entourée des anges, pour leur annoncer qu'ils briseraient les +portes de Jérusalem. Un vieillard qu'on nommait Jacques le Bohémien +conduisait leurs troupes indisciplinées. Partout où elles passèrent, +elles chassèrent les prêtres des églises et dévastèrent les +domaines des nobles. D'Amiens, elles se dirigèrent vers Paris, et de +là vers Orléans, où dans leur fureur aveugle elles exercèrent les +mêmes ravages dans l'université que dans les synagogues juives; +enfin elles furent dispersées aux bords du Cher.</p> + +<p>Cependant Louis IX avait offert la restitution de Damiette pour +sa délivrance, et une rançon d'un million de besants d'or pour celle +de ses compagnons: au moment où ce traité allait être exécuté, une +révolution de sérail renversa le sultan Almoadam. Déjà les prisonniers +avaient été menés sur les barques qui devaient descendre le +Nil, et leur terreur fut grande en voyant les mameluks qui venaient +de massacrer le sultan s'élancer sur le navire où se trouvaient le +comte de Bretagne, Guillaume de Dampierre et le sire de Joinville. +Tous les chevaliers chrétiens crurent qu'ils allaient être mis à mort, +et se confessèrent précipitamment à un religieux flamand qui était +avec eux; les mameluks se contentèrent toutefois de les menacer et +remplirent toutes les promesses d'Almoadam.</p> + +<p>Le roi de France s'était embarqué à Damiette; loin de songer à +retourner en France, il se rendit à Ptolémaïde. Bientôt les émirs des +mameluks, ainsi que ceux d'Alep et de Damas, réclamèrent son +alliance; Louis IX envoyait en même temps aux Tartares d'autres +missionnaires, parmi lesquels se trouvait un moine, nommé Guillaume +de Rubruk, qui paraît avoir suivi les croisés de Flandre; il +attendait des secours d'Europe pour reconquérir Jérusalem, lorsque +des messages successifs lui apprirent d'abord la mort de la reine +Blanche, qui gouvernait la France en qualité de régente, puis la +réunion d'une armée anglaise sur les frontières de la Normandie, +et enfin la destruction d'une grande partie de la noblesse de ses +Etats dans un sanglant combat livré au roi des Romains. Louis IX +hésitait encore, mais les barons de Syrie eux-mêmes l'engageaient +à ne point laisser la France en péril; il céda à leurs conseils, espérant +pouvoir plus tard poursuivre cette croisade à laquelle il n'avait +jamais cessé d'attacher toutes ses espérances.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> +Guillaume de Dampierre avait déjà quitté Ptolémaïde. A peine +avait-il revu la Flandre qu'impatient de faire briller à tous les regards +la gloire qu'il avait acquise en Egypte, il parut au tournoi +de Trazegnies. Il y montra le même courage; tous ses adversaires +cédaient à son impétuosité et à celle de ses compagnons d'armes, +quand tout à coup une autre troupe de chevaliers les attaqua par +derrière et les précipita sous les pieds des chevaux; parmi les cadavres +que l'on releva vers le soir, se trouvait le corps du jeune +comte de Flandre. Selon quelques historiens, sa mort ne fut +que le résultat fortuit de la vivacité et de l'acharnement de la +lutte; mais il en est d'autres qui accusent les sires d'Avesnes d'avoir +préparé et fait exécuter cette trahison.</p> + +<p>La comtesse Marguerite semblait surtout disposée à voir un crime +dans le triste dénoûment du tournoi de Trazegnies, et quelles que +fussent les protestations des sires d'Avesnes, elle sentit s'accroître +la haine qu'elle leur portait. Son indignation fut grande en apprenant +que le pape Innocent IV avait confirmé le jugement prononcé +par l'évêque de Châlons et l'abbé de Liessies, et dès que l'évêque de +Cambray, par ses lettres du 9 avril 1252, eut rendu publique la +sentence pontificale, elle s'adressa directement au pape, le suppliant +de changer de résolution, niant même l'impartialité de l'évêque +de Châlons et demandant que d'autres évêques procédassent à +une nouvelle enquête.</p> + +<p>Jean et Baudouin d'Avesnes se hâtèrent d'exposer à Guillaume +de Hollande les persécutions dirigées contre eux, et le roi des Romains +résolut d'intervenir d'une manière éclatante en leur faveur +contre la comtesse de Flandre. Le 11 juillet 1252, les princes de +l'empire se réunirent au camp de Francfort pour déclarer que tous +les feudataires impériaux étaient tenus de demander l'investiture +de leurs domaines au roi Guillaume. Lorsque l'archevêque de Cologne +eut ajouté que tous ceux qui, sommés de rendre hommage, +n'avaient point obéi, dans le délai de six semaines et trois jours, +avaient forfait leurs fiefs, l'évêque de Wurtzbourg se leva et dit +que, bien que la comtesse de Flandre y eût été invitée à plusieurs +reprises, elle ne s'était jamais présentée pour faire acte d'hommage, +et que, par sa désobéissance, elle avait perdu tous les droits qu'elle +possédait sur les terres qui relevaient de l'empire. Aussitôt après, +le roi des Romains fit lire une charte par laquelle il confisquait la +<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> +Flandre impériale et les pays des Quatre-Métiers, de Waes et +d'Alost, ainsi que le comté de Namur, et en faisait don à son beau-frère, +Jean d'Avesnes. Les ducs de Brabant et de Brunswick, les +archevêques de Mayence et de Cologne, les évêques de Wurtzbourg, +de Strasbourg, de Liége et de Spire confirmèrent la donation +du roi des Romains, et Jean d'Avesnes prêta immédiatement +le serment de fidélité.</p> + +<p>Ainsi se trouvaient rompus tous les traités qui, avant le départ +de Louis IX pour l'Egypte, avaient rétabli la paix de la Flandre. La +guerre devint inévitable, et dès le mois de décembre 1252, les sires +d'Avesnes appelèrent aux armes leurs alliés les plus intrépides, +Rasse de Gavre, Jean d'Audenarde, Thierri de la Hamaide, Gilles +de Berlaimont, Hugues d'Antoing, Jean de Dixmude et d'autres +nobles chevaliers.</p> + +<p>On ne tarda point toutefois à apprendre que le pape Innocent IV +avait, par une bulle du 20 août 1252, chargé l'évêque de Cambray, +l'abbé de Cîteaux et le doyen de Laon de reviser toutes les informations +déjà produites relativement à la naissance des sires +d'Avesnes: cette procédure ecclésiastique suspendit toutes les hostilités. +Le 28 avril 1253, Jean et Baudouin d'Avesnes nommèrent +des procureurs auxquels ils confièrent le soin de les défendre. Le +17 juin, Gui et Jean de Dampierre désignèrent également l'archidiacre +d'Arras et le prévôt de Béthune pour soutenir leurs intérêts: +triste enquête qu'une mère avait provoquée contre son fils, et où les +accusateurs eux-mêmes n'étaient que leurs frères!</p> + +<p>L'évêque de Cambray et les autres commissaires délégués par le +pape entendirent de nombreux témoins et discutèrent leurs dépositions; +puis, reconnaissant qu'il n'était point possible d'élever des +doutes sur la célébration religieuse du mariage de Bouchard et +de Marguerite, ils ratifièrent le jugement prononcé par l'évêque de +Châlons et l'abbé de Liessies; mais Marguerite adressa de nouvelles +lettres au pape, pour le supplier d'ordonner une troisième enquête, +comme si le soin de son propre honneur lui importait moins que +celui de ses vengeances.</p> + +<p>Tandis que les sires d'Avesnes réclamaient la protection du roi +des Romains, la comtesse de Flandre appelait à son aide les plus +intrépides barons de France. Ils accoururent avec empressement à +sa voix, et dès le printemps de l'année 1253, ils convoquèrent, dans +<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> +toutes les provinces situées entre l'Escaut et la Loire, les hommes +d'armes et les milices communales pour les conduire en Flandre. +Le roi des Romains, qui n'ignorait point leurs desseins, se hâta +aussi de charger son frère de rassembler dans l'île de Walcheren +toutes les forces de ses Etats héréditaires, auxquelles se joignirent +quelques princes allemands. Au milieu de ces préparatifs belliqueux, +le duc de Brabant, Henri le Débonnaire, essaya de faire entendre +les conseils de la prudence et de la modération. Sa médiation +fut acceptée, et Guillaume de Hollande se rendit lui-même à +Anvers pour assister aux conférences qui y avaient lieu.</p> + +<p>Cependant Marguerite ne voyait dans la trêve qu'une occasion +favorable de surprendre ses ennemis privés de leur chef, et le 4 juillet, +trois flottilles recevaient, sur les rives de l'Escaut, ses partisans, +divisés en trois corps principaux. Les deux premières abordaient +à peine sur le territoire de West-Capelle, et les hommes d'armes +n'avaient point eu le temps de se ranger en ordre de bataille sur les +digues et au bord des marais, lorsque l'on entendit résonner les +trompes et les buccines. Toute l'armée impériale, commandée par +Florent de Hollande et Jean d'Avesnes, s'avançait en renversant +devant elle les envahisseurs, dont les uns périssaient par le fer et les +autres dans les flots, en cherchant à rejoindre leurs navires. En ce +moment, la troisième flottille s'approchait de l'île de Walcheren, et +le même sort attendait les chevaliers qui se hâtaient d'arriver au +secours de leurs frères d'armes, jugeant que plus le péril était grand, +plus il était honteux de les abandonner. Quelques récits fixent le +nombre de ceux qui périrent dans ce combat, l'un des plus sanglants +du treizième siècle, à cinquante mille hommes; d'autres l'évaluent +à cent mille, dont cinquante mille mis à mort et cinquante mille +noyés dans l'Escaut. Parmi les prisonniers se trouvaient Gui de +Dampierre, blessé au pied, et son frère, Jean de Dampierre, le comte +de Bar, qui avait eu un œil crevé dans la mêlée, le comte Arnould +de Guines, le comte de Joigny, Siméon de Chaumont et plus de +deux cents illustres chevaliers.</p> + +<p>Pas un seul combattant, assure-t-on, n'avait échappé à ce désastre +pour en porter la nouvelle à la comtesse Marguerite. Cependant +on vit arriver bientôt en Flandre une multitude d'hommes à +demi nus, auxquels Jean d'Avesnes avait rendu la liberté, espérant +reconquérir quelque jour la souveraineté de la Flandre. Leurs récits +<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> +n'étaient que trop tristes: une seule ville de la Flandre avait +perdu dix mille de ses habitants. Une profonde désolation se répandit +de toutes parts; le commerce et l'industrie languissaient, et un +historien contemporain remarque que l'année 1253 fut une année +malheureuse pour l'ordre de Cîteaux, parce que les tisserands flamands +ne vinrent point acheter la laine de ses troupeaux. «Ce fut +alors, dit Matthieu Paris, que les Français mandèrent au roi +Louis IX qu'il revînt le plus tôt possible, car son trône était +ébranlé et le funeste orgueil de la comtesse de Flandre avait mis +en péril tout le royaume.»</p> + +<p>Marguerite voyait ceux de ses fils, pour lesquels elle s'était imposé +de si nombreux sacrifices, au pouvoir de ses ennemis. L'heure +était arrivée où son âme altière allait fléchir, et ce fut avec des +paroles suppliantes que les évêques de Tournay et de Térouane se +rendirent en son nom au camp du roi des Romains; mais Guillaume +de Hollande leur fit répondre que Marguerite, ayant violé tour à +tour et la foi qu'elle devait à l'empire et le serment qu'elle avait +prêté d'observer la trêve conclue à Anvers, ne devait point s'attendre +à ce qu'il consentît à traiter avec elle. Il ne resta à Marguerite qu'à +chercher à réparer la défaite de West-Capelle par l'intervention du +comte d'Anjou, frère du roi de France. «Charles, dit Villani, était +sage dans les conseils, intrépide dans les combats et avide d'acquérir, +en quelque lieu que ce fût, des terres et des seigneuries.» +Charles d'Anjou oublia aisément que Louis IX lui-même avait +attribué le Hainaut à Jean d'Avesnes, et ce fut ce même comté de +Hainaut, avec la ville de Valenciennes, que la comtesse de Flandre +lui offrit pour prix de son alliance.</p> + +<p>Dès que Charles d'Anjou eut réuni ses hommes d'armes, il fit +défier le roi des Romains, en lui mandant qu'à certain jour il se +rendrait en Brabant, dans la plaine d'Assche, et que, s'il ne l'y trouvait +point, il irait le chercher dans ses Etats héréditaires de Hollande. +«Je jure de l'attendre dans la plaine d'Assche, répondit le +roi des Romains aux hérauts du comte d'Anjou, et voici quel est +le gage de ma promesse.» En prononçant ces paroles, rendant défi +pour défi, il leur remit la chaîne d'or que portait Gui de Dampierre +le jour où il fut vaincu.</p> + +<p>Tandis que le comte d'Anjou voyait les portes de Valenciennes +se fermer à ses hommes d'armes, déjà mis en déroute par le sire +<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> +d'Enghien dans les bois de Soignies, le roi des Romains conduisait +dans la plaine d'Assche une armée de deux cent mille hommes; il +y passa trois jours, mais personne ne se présenta pour lui livrer +bataille.</p> + +<p>Au milieu de cette confusion extrême, on annonça que le pape +Innocent IV avait chargé le cardinal Cappochi de se rendre en +Flandre pour y évoquer, pour la troisième fois, cette scandaleuse +procédure où la mémoire de Bouchard d'Avesnes était traînée au +pilori par sa veuve. Il semblait que rien ne pût mettre un terme à +ces guerres cruelles, à ces enquêtes, qui, remontant quarante ans en +arrière, rouvraient sans cesse les plaies les plus vives, lorsque le roi +Louis IX, retournant d'Orient, arriva, le 4 septembre 1254, au château +de Vincennes.</p> + +<p>Peu de mois après, une trêve fut conclue entre la France et l'Angleterre, +et dans les derniers jours d'octobre 1255, Louis IX vint +lui-même en Flandre pour y rétablir la paix. Ses ambassadeurs +engagèrent le roi des Romains à déposer les armes, et leur message +réussit, tant était grand le respect que l'on portait au roi de France. +«Quant le roy savoit, disent les chroniques de Saint-Denis, aucun +haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volonté +contre luy, lui le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, +et faisoit amis de ses ennemis en concorde et en paix.»</p> + +<p>Cependant on ne tarda point à apprendre que Guillaume de Hollande +avait péri au milieu de l'hiver, égorgé par quelques paysans +dans un marais de la Frise. Louis IX était rentré en France avant +que la paix fût conclue, mais Jean et Baudouin d'Avesnes avaient +consenti à se trouver à Péronne au mois de septembre. La comtesse +de Flandre y comparut également, et Louis IX jugea ses prétentions +avec la même équité que si les intérêts de son frère y eussent +été complètement étrangers.</p> + +<p>Par une première convention, Jean et Baudouin d'Avesnes reconnurent, +ainsi que Gui et Jean de Dampierre, que la décision +arbitrale de 1246, telle que l'avaient prononcée le roi de France et +l'évêque de Tusculum, devait être considérée comme une règle +inviolable, garantie par leurs serments. Ils jurèrent de nouveau de +la respecter. Les sires d'Audenarde, de Mortagne, de Gavre, de +Ghistelles, de Rasseghem, de Boulers, de Rodes, de Beveren, de +<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> +Trazegnies, de Chimay, de Barbançon, de Bousies, de Lens, de +Ligne, d'Antoing, prirent le même engagement.</p> + +<p>Par un second traité, daté du 25 septembre 1256, Charles d'Anjou +déclara remettre à sa cousine, la comtesse de Flandre, la donation +qu'elle lui avait faite, renonçant pour lui et ses héritiers à toute +prétention au comté de Hainaut.</p> + +<p>Par un troisième traité, Jean et Baudouin d'Avesnes abdiquèrent +tous les droits qu'ils tenaient de la confiscation des domaines de +Baudouin de Courtenay par le roi des Romains, et, de même que le +comte d'Anjou avait renoncé à la donation du Hainaut, ils révoquèrent +le transport qu'en vertu de cette confiscation ils avaient fait +précédemment à Henri de Luxembourg de leurs prétentions sur le +comté de Namur.</p> + +<p>Quinze jours plus tard, d'autres conférences s'ouvrirent à Bruxelles +par la médiation du duc de Brabant, mais sous l'influence de la +mission conciliatrice de Louis IX. Là fut conclu, le 13 octobre, un +traité que cimenta le mariage de Florent de Hollande et de Béatrice, +fille aînée de Gui de Dampierre. Béatrice reçut pour dot les îles de +la Zélande, situées entre Hedinzee et l'Escaut; mais il était expressément +entendu qu'elles resteraient toujours un fief dépendant de +la Flandre, et le 21 octobre, Florent de Hollande en fit hommage +entre les mains de Marguerite. Gui et Jean de Dampierre, les +comtes de Bar et de Guines, et les autres nobles faits prisonniers à +la bataille de West-Capelle, furent immédiatement rendus à la +liberté.</p> + +<p>La comtesse de Flandre s'efforçait, en abolissant les impôts onéreux +qui pesaient sur les bourgeois et le peuple, d'alléger le souvenir +de leurs malheurs. Elle avait naguère affranchi tous les serfs de +ses domaines, afin qu'ils ne fussent plus soumis aux redevances et +aux travaux qui accablaient leurs familles. La Flandre put enfin +jouir d'un repos complet; mais ses princes et ses chevaliers, qui +n'avaient vécu qu'au milieu des combats, ne cessèrent point d'aller +chercher dans d'autres pays la guerre qui, désormais, respectait +leurs propres frontières.</p> + +<p>Le comte de Luxembourg, contestant à Jean d'Avesnes le droit +de révoquer une donation confirmée par l'empereur, avait chassé de +Namur l'impératrice Marie de Brienne, femme de Baudouin de +Courtenay. Gui de Dampierre prit sa défense, espérant qu'en récompense +<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> +de ses services elle lui abandonnerait tous ses droits. Des +négociations eurent lieu: elles se terminèrent par le mariage de Gui +de Dampierre avec Isabeau de Luxembourg, dont le comté de +Namur forma la dot.</p> + +<p>Robert, l'aîné des fils de Gui, issu de son premier mariage avec +Mathilde de Béthune, avait environ dix-huit ans: il venait d'épouser +l'une des filles de ce comte d'Anjou, dont nous avons raconté la +déplorable alliance avec Marguerite. Dès ce moment, il s'associa à +sa fortune, c'est-à-dire aux projets les plus ambitieux et aux plus +aventureuses entreprises.</p> + +<p>Un fils illégitime de Frédéric II avait usurpé le trône de Sicile: +en même temps qu'il se déclarait le chef des Gibelins, il recrutait +parmi les Sarrasins les armées qui maintenaient sa puissance. Ce +fut dans ces circonstances que le pape Urbain IV prêcha une croisade +contre Manfred: réfugié à Viterbe, il se souvenait qu'il était né +Français en offrant à l'un des princes de la maison de France la +gloire de vaincre Manfred et de recueillir son héritage. Charles +d'Anjou accepta avec joie la couronne que le pape lui présentait. Il +se hâta de s'embarquer au port de Marseille avec mille chevaliers, +et le 24 mai 1265 il entrait à Rome.</p> + +<p>La grande armée des guerriers d'Occident, qui portaient les +croix blanches et vermeilles, n'avait point encore paru en Italie. +Leur maréchal était Robert de Flandre, qui, trop jeune pour diriger +leur expédition, écoutait les conseils du connétable de France, +Gilles de Trazegnies. Vers le mois de juin 1265, ils traversèrent la +Bourgogne et la Savoie, puis ils pénétrèrent, par les gorges du +Mont-Saint-Bernard et du Mont-Cenis, au milieu des Alpes, dont +leurs trompettes firent retentir les vallées. Dès qu'ils descendirent +dans la Lombardie, ils se virent accueillis avec honneur par les +amis du marquis de Montferrat. Vers le mois de novembre, ils +s'étaient emparés de Verceil et avaient franchi les gués de l'Adda, +lorsque le plus redoutable des alliés de Manfred dans le nord de +l'Italie, le marquis Pelavicini, quitta Brescia pour s'avancer contre +eux; mais les forces dont il disposait étaient trop faibles, et loin +d'arrêter l'invasion des croisés, il ne fit qu'irriter leur colère.</p> + +<p>Robert de Flandre avait passé l'Oglio au pont de Calepi, que lui +livra la trahison de Buoso de Doara: ses hommes d'armes pillèrent +tous les domaines du marquis Pelavicini; ils brûlèrent ses châteaux +<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> +et ses villes, emmenant à leur suite les populations captives et les +accablant de tous les outrages dont le droit de la victoire autorise +l'impunité. Ces dévastations durèrent neuf jours. Les habitants de +Brescia s'abandonnaient au désespoir. Les uns avaient fui dans les +bois; les autres avaient ouvert les sépulcres des morts pour y +cacher leurs enfants sous la protection des froides reliques de leurs +aïeux.</p> + +<p>Cependant les croisés poursuivaient leur marche vers Mantoue, +où ils attendaient les Guelfes de Florence: ils envahirent le territoire +de Ferrare, puis se dirigèrent vers Bologne et de là vers Rome, +où ils arrivèrent dans les derniers jours de décembre.</p> + +<p>Le comte d'Anjou put enfin commencer la guerre: prêt à quitter +Rome, il se rendit, aux fêtes de l'Epiphanie, dans la basilique de +Saint-Jean-de-Latran, où les cardinaux délégués par le pape lui +remirent le diadème des rois de Sicile et la bannière de l'Eglise. +Manfred n'ignorait point les préparatifs de Charles d'Anjou; il avait +chargé le comte de Caserte de veiller à la défense des frontières de +ses Etats, et les croyait bien gardées; mais il apprit tout à coup +que les croisés s'avançaient rapidement au delà du Garigliano, +mettant en fuite les Siciliens et les Sarrasins, et s'emparant de tous +les châteaux qui se trouvaient sur leur passage. Manfred rangea +aussitôt son armée en ordre de bataille.</p> + +<p>C'était le 26 février 1265 (v. st.); le jour était déjà avancé au +moment où les croisés aperçurent les soldats de Manfred placés au +pied des murailles de Bénévent. Charles d'Anjou voulait remettre +la lutte au lendemain. Gilles de Trazegnies s'y opposa, déclarant, +raconte Guillaume de Nangis, «que, quoi que li autres facent, la +gent son enfant se combateroient.» Qu'on prenne donc les armes! +répondit le comte d'Anjou, et les archers se mirent en mouvement. +La mêlée fut sanglante. Un instant l'avantage parut appartenir aux +Allemands du parti gibelin; mais Robert de Flandre et ses chevaliers, +qui s'étaient placés vis-à-vis du corps que commandait Manfred +lui-même, rétablirent bientôt les chances du combat. Ils +s'élançaient au milieu des ennemis avec tant d'impétuosité qu'ils +semblaient, dit un historien contemporain, aussi redoutables que +la foudre. Manfred seul ne fuyait pas: il succomba sous les coups +de deux écuyers du comté de Boulogne qui ne le connaissaient +point.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> +Charles d'Anjou prit possession de son royaume; mais il y multiplia +les exactions qui naguère avaient soulevé contre lui les populations +du Hainaut; et, dès la fin de l'année 1267, les Gibelins +appelaient comme un libérateur le jeune Conradin, fils de Conrad +de Souabe. Le duc d'Autriche et d'autres princes allemands l'accompagnèrent +en Lombardie. Pise et Sienne le saluèrent avec +enthousiasme, et il traversa triomphalement toute l'Italie, jusqu'à +ce qu'il arrivât près d'Aquila, dans la plaine de Tagliacozzo, en présence +de Charles d'Anjou.</p> + +<p>Conradin, vaincu, fut livré par les Sarrasins de Nocera. Si Charles +d'Anjou fut cruel lorsqu'il eût pu être magnanime, Robert de +Flandre, quoique son gendre, se montra du moins à Naples le +digne chef des croisés de Flandre. Parmi tous les juges de Conradin, +il n'y en avait qu'un seul qui eût osé le condamner, et ce fut celui-là +qui lut la fatale sentence; mais au même moment, Robert de +Flandre le renversa sans vie à ses pieds en lui disant: «Il ne +t'appartient pas, misérable, de vouer à la mort un si noble +prince!» Tous les chevaliers applaudirent; Charles d'Anjou +seul restait inflexible. Conradin était monté sur l'échafaud dont il +ne devait plus descendre. Il pleura en songeant au passé et s'écria: +«O ma mère!» puis, portant ses pensées vers l'avenir auquel il +laissait le soin de le venger, il jeta son gant au peuple, et toutes +les cloches de Naples sonnèrent le glas funèbre: quelques années +encore, et les cloches de Palerme sonneront aussi, mais ce sera +pour annoncer les Vêpres siciliennes.</p> + +<p>Le ciel semblait réclamer le dévouement du roi de France comme +un sacrifice expiatoire pour le crime de son frère. Le 25 mars de +cette même année, Louis IX avait pris la croix au milieu d'une +nombreuse assemblée de barons. Treize années s'étaient écoulées +depuis son retour de Ptolémaïde; il avait rétabli la paix de l'Europe +et assuré celle de la France, en achevant ses Etablissements, plus +admirables que les capitulaires de Karl le Grand. Il avait fait publier +à Saint-Gilles l'ordonnance du mois de juillet 1254, le plus +ancien monument, non-seulement dans les provinces du midi, +mais aussi dans tout le royaume, de la participation du tiers état +à la direction des affaires publiques. Par une autre ordonnance, il +avait reconnu à toutes les communes le droit d'élire leurs maires. +Des lois sévères réprimaient les abus des duels judiciaires, le +<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> +désordre des mœurs, les concussions des magistrats. L'exemple du +roi de France propageait tous les sentiments généreux. Tandis que +le comte de Poitiers, frère de Louis IX, déclarait que tous les +hommes naissent libres, le comte de Forez défendait de prononcer +à l'avenir le nom de serf, qu'il assimilait aux termes les plus injurieux. +Tel était le respect dont était entourée la puissance du roi +de France, qu'après avoir été choisi par les barons anglais comme +l'arbitre de leurs discordes politiques, il vit l'héritier de leurs rois +réclamer l'honneur de combattre sous ses drapeaux. Un pareil enthousiasme +animait les Castillans et les Aragonais, les Ecossais et +les Frisons. En même temps que les bourgeoisies armaient leurs +milices communales, les barons suivaient l'exemple de leur chef en +jurant de l'accompagner dans la guerre sainte.</p> + +<p>Dès le mois de juillet 1268, le pape Clément IV avait autorisé +Gui de Dampierre à se faire remettre toutes les dîmes qui avaient +été levées en Flandre pour la croisade, et il se trouve mentionné +dans le tableau des chevaliers croisés avec cette mention: «Monsieur +Gui de Flandres soy vingtiesme, six mil livres, et passage +et retour de chevaux et mangera à court.»</p> + +<p>Le départ des croisés ne devait avoir lieu que deux ans plus +tard. On les employa à régler les préparatifs de la croisade et à +discuter le but que l'on devait s'y proposer. Les considérations les +plus graves paraissaient devoir faire décider qu'on se dirigerait de +nouveau vers l'Orient. L'Egypte était affaiblie par ses discordes; +les ambassadeurs des Mongols n'avaient point cessé d'offrir leur +appui, enfin, il y avait encore en Syrie un grand nombre de barons +français que Louis IX y avait laissés et qui attendaient son retour +avec impatience. Le roi de France, qui, avant de quitter Ptolémaïde, +avait fait un pèlerinage à Nazareth et au Mont-Thabor, +appelait aussi de ses vœux le moment où il lui serait permis de +saluer la vallée de Josaphat et les cimes du Calvaire. Cependant +Charles d'Anjou s'opposait à ces projets: lié lui-même par le serment +de la croisade, il représentait combien étaient tristes les +souvenirs de la première expédition conduite en Egypte, et engageait +le roi à ne point aborder sur des rivages où tout rappelait les +malheurs et la honte de la France. Un double motif présidait aux +conseils du roi de Sicile: il désirait ne point s'éloigner de ses Etats, +dont la soumission restait douteuse, et il espérait qu'une expédition +<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> +de quelques mois suffirait pour anéantir en Afrique la puissance +des Sarrasins, qui envoyaient à leurs colonies d'Italie des auxiliaires +toujours dévoués aux Gibelins. La domination des Sarrasins +en Afrique n'était-elle point d'ailleurs le lien qui unissait aux califes +d'Asie les califes d'Espagne? Ne pouvait-on pas présumer que le +sultan de Tunis demanderait le baptême dès qu'il se verrait menacé +de l'invasion des croisés? et le premier fruit de sa conversion +ne serait-il point la destruction de ces corsaires qui parcouraient +la Méditerranée en pillant les vaisseaux des marchands français? +Louis IX consentit à le croire, parce que sa piété lui parlait le +même langage que l'intérêt de son peuple.</p> + +<p>Le 4 juillet 1270, le roi de France s'embarqua au port d'Aigues-Mortes, +que les anciens connaissaient sous le nom d'Aquæ-Marianæ; +il allait retrouver, sur d'autres rivages, le souvenir de Marius.</p> + +<p>La même flotte portait le roi de Navarre, les comtes de Poitiers, +de Bretagne, de Flandre, de Guines et de Saint-Pol. Gui de Dampierre +était accompagné de ses deux fils Robert et Guillaume, et +parmi les nobles princesses qui avaient quitté leurs châteaux pour +suivre l'expédition d'outre-mer, on remarquait la jeune comtesse +de Flandre qui portait un enfant dans ses bras. Le 18 juillet, les +croisés abordèrent en Afrique, et dès le lendemain ils s'emparèrent +d'un vieux château dont les galeries souterraines étaient cachées +sous les roseaux. C'était Carthage. En voyant briller sur le rivage +les riches pavillons de la reine de Navarre et de ses compagnes, +quelques chevaliers se souvinrent que les ruines qu'ils foulaient +aux pieds étaient celles du palais de Didon; d'autres, tout entiers +à la guerre, répétaient que commander à Carthage c'était régner +en Afrique.</p> + +<p>Cependant le sultan de Tunis ne paraissait point au camp des +chrétiens, et les Mores se montraient en armes sur toutes les collines. +Les chaleurs de l'été étaient extrêmes, et les vents du désert +répandaient une poussière brûlante: bientôt la peste se déclara et +joignit ses ravages à ceux qui étaient le résultat des fatigues et des +privations de l'armée. Plusieurs chevaliers avaient succombé, lorsqu'on +apprit que la contagion avait atteint le roi de France. Tous +ses amis étaient plongés dans le deuil: ceux-là mêmes qu'accablaient +les mêmes douleurs les oubliaient pour songer à celles de leur +prince. D'heure en heure le mal s'aggravait, et Louis IX, étendu sur +<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> +sa couche de cendres, ne tarda point à rendre le dernier soupir, en +s'écriant: «Jérusalem! Jérusalem!»</p> + +<p>L'armée des croisés n'avait plus de chef; mais ils ne quittèrent +le rivage de l'Afrique qu'après avoir forcé le sultan de Tunis à +payer un tribut et à délivrer tous les esclaves chrétiens; puis ils +transportèrent sur leur flotte les restes du roi qu'on vénérait déjà +comme les reliques d'un saint. Une tempête dispersa leurs navires; +cependant lorsque les barons chrétiens abordèrent en Sicile, ils jurèrent +qu'à trois ans de là ils se réuniraient de nouveau pour combattre +les infidèles.</p> + +<p>En effet, quelques années plus tard, Gui de Dampierre forma le +projet de tenter une autre croisade: le grand maître des hospitaliers, +en lui annonçant la mort du grand maître de l'ordre du Temple, +Guillaume de Beaujeu, l'avait vivement engagé à ne point tarder +plus longtemps à secourir la terre sainte; mais il se contenta +d'accompagner, en 1276, Philippe le Hardi dans son expédition contre +le roi de Castille. La vieillesse de sa mère et l'agitation qui +règne dans nos grandes communes l'obligent à renoncer désormais +aux périls et aux hasards des expéditions lointaines, et bientôt s'ouvrira +cette triste période de notre histoire où les guerres et les discordes, +succédant à la prospérité et à la paix, doivent apprendre à +la Flandre à regretter de plus en plus la pieuse protection de saint +Louis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LIVRE NEUVIÈME.<br /> +<span class="small">1278-1301.</span></h2> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" /> +</div> + +<p class="summary">Puissance de Gui de Dampierre.<br /> +Prospérité des communes flamandes.<br /> +Intrigues de Philippe le Bel.—Troubles et guerres.</p> +</div> + +<p>Depuis plusieurs années, Gui de Dampierre gouvernait la Flandre; +mais ce ne fut que le 29 décembre 1278 que la comtesse Marguerite, +alors âgée de soixante et seize ans, le mit solennellement en +possession de son héritage. Le roi Philippe le Hardi confirma son +abdication au mois de février: une année après, Marguerite ne vivait +plus.</p> + +<p>Le comte de Flandre avait reçu son nom de son aïeul Gui de +Dampierre, seigneur de Bourbon, dont l'arrière-petite-fille épousa +Robert, fils de saint Louis. Les sires de Dampierre, bien qu'assez +pauvres, appartenaient à la noblesse la plus illustre de la Champagne, +et lors de la croisade de Baudouin, c'était à Renaud de +Dampierre que le comte Thibaud avait légué tous ses trésors, afin +qu'il prît sa place parmi les princes franks ligués pour la conquête +de l'Orient.</p> + +<p>Gui de Dampierre s'était montré, aussi bien que son frère, fidèle +à ces glorieux souvenirs; et si sa jeunesse l'avait empêché de partager +la captivité du roi de France en Egypte, il avait du moins +reçu son dernier soupir sur la plage de Tunis. Porté par son ambition +à concevoir les desseins les plus vastes, et non moins capable +de les accomplir; joignant le courage à l'habileté, l'habileté à la +persévérance, il ne devait succomber dans la grande lutte qui l'attendait +que parce que deux conditions de force et de stabilité manquèrent +à son gouvernement. D'une part, le prince, nourri des traditions +de la féodalité, se méfia de la Flandre, pays de priviléges et +de libertés; d'autre part, les communes de Flandre s'éloignèrent +<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> +du prince, parce que sa dynastie avait trouvé son origine dans leurs +malheurs et dans leurs revers.</p> + +<p>La réunion du comté de Flandre et du comté de Namur avait accru +la puissance de Gui de Dampierre, en lui assurant une influence +prépondérante depuis le rivage de la mer jusqu'aux bords de la +Meuse. Tous les princes le traitaient avec respect et avec honneur, +et l'on voyait en France les barons les plus illustres, tels que le +comte de Dreux, Humbert de Beaujeu et Raoul de Clermont, tous +deux connétables, et le maréchal Jean d'Harcourt, recevoir de lui +des pensions qu'on nommait alors <em>fiefs de bourse</em>, et à ce titre lui +rendre hommage. Pendant vingt ans, sa cour fut la plus brillante +de l'Europe. L'art vivait de ce luxe qu'il ennoblissait, et les bienfaits +d'une prodigalité non moins splendide étaient assurés à la poésie, +cette sœur de l'art, qui, dans un autre langage, promet également +aux princes qui la protégent l'indulgente reconnaissance de la postérité. +Gui de Dampierre, cousin de Thibaud de Champagne, aimait +les vers comme lui, et tandis que ses chevaliers, à l'exemple de +Michel de Harnes et de Quènes de Béthune, consacraient leurs loisirs +aux romans de chevalerie ou à de légères et gracieuses chansons, +il se plaisait lui-même à écouter les chants de ses ménestrels. +Adam de la Halle l'accompagna dans sa croisade d'Afrique. Adenez +le Roi et Jacques Bretex le célébrèrent comme le plus courtois des +princes de son temps. Le goût de la poésie s'était répandu de toutes +parts. Au treizième siècle, chaque ville avait ses poètes. Arras joignait +aux noms d'Adam de la Halle et de Jacques Bretex celui de +Jean Bodel, qui se rendit fameux par ses <cite>Jeux partis</cite>. Alard et +Roix de Cambray, Jean et Durand de Douay, Jacques d'Hesdin, +Baudouin de Condé, Gilbert de Montreuil, Guillaume de Bapaume, +Éverard de Béthune, Marie de Lille, Pierre et Mahieu de Gand, à +défaut de nom plus illustre, portaient chacun celui de leur ville +natale, dont la gloire dut ainsi quelque chose à l'obscurité même +de leur naissance. C'était en Flandre et en Artois que la poésie française +brillait alors du plus vif éclat, et l'on ne peut contester +aux princes de la maison de Dampierre la gloire de leur fécond +patronage.</p> + +<p>Tandis que la puissance du comte de Flandre s'élevait de jour +en jour, les cités flamandes avaient pris un développement non moins +remarquable. «Jamais, dit Meyer, la situation des bourgeois de +<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> +Gand ne fut plus heureuse, ni plus prospère. La ville s'orna d'un +grand nombre de monuments importants et ses limites furent +reculées. On creusa la Lieve. Les faubourgs qui s'étendaient au +delà de l'Escaut, la terre de Mude, le vieux bourg de Saint-Bavon +et la plaine de Sainte-Pharaïlde furent compris dans l'enceinte +de la cité, en même temps que l'on construisait le pont du comte +et le chœur de l'église de Saint-Jean.» La Lieve ouvrait la mer +au commerce de Gand, et bientôt il fallut de nouveau étendre ses +limites. A Bruges, les ruines des maisons détruites par de nombreux +incendies se relevaient à peine, que déjà on y réclamait une enceinte +moins étroite. A Ypres, centre de la fabrication des draps, +la population était si considérable qu'en 1247 les échevins s'adressèrent +au pape Innocent IV, pour le prier d'augmenter le nombre +des paroisses de leur ville, qui contenait environ deux cent mille +habitants.</p> + +<p>La prospérité des communes flamandes reposait sur des institutions +désormais complètes. La sagesse de leurs dispositions était +célèbre au loin. On citait notamment la loi de Termonde comme un +modèle, et la charte qui fut accordée en 1228 à la ville de Saint-Dizier +en Champagne se référait sans exception à la charte d'Ypres. +Jamais aucun peuple n'obéit à des lois qu'il modifia plus rarement +et pour lesquelles il combattit avec plus d'héroïsme. Pendant la +paix, les progrès de l'agriculture, de l'industrie et du commerce +faisaient apprécier leurs bienfaits, et même pendant la guerre, il +n'était point de goutte de sang versée pour leur défense qui ne les +rendît plus vénérables et plus sacrées.</p> + +<p>Il serait difficile de trouver dans l'étude de l'organisation politique +au moyen-âge une matière plus vaste que la comparaison approfondie +de la législation de la Flandre et des législations contemporaines: +ce serait justifier à la fois l'enthousiasme qui animait nos +communes et celui qu'elles réveillaient chez les communes voisines +de Brabant, de Hainaut, de Hollande, de France et d'Angleterre. +Dans la limite plus étroite de notre récit, nous nous bornerons à +signaler l'influence que les institutions de la Flandre exercèrent sur +le développement de son industrie et de ses richesses. Les lois qui +gouvernaient la Flandre étaient éminemment protectrices. C'est +par ce caractère de sa législation que la Flandre s'était séparée de +bonne heure de la société féodale, qui ne connaissait d'autre droit +<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> +que celui de l'épée, et l'on comprend aisément que le commerce, +l'industrie et les arts aient cherché un asile où, au lieu des vexations +de tout genre, des tailles arbitraires, des épreuves judiciaires par +le feu ou le duel, l'on rencontrait les règles stables et fixes d'une +organisation régulière. D'une part, on voit la loyauté commerciale +de l'ouvrier garantie par le corps de métier et par la ville, +également intéressés à veiller à ce qu'aucune atteinte ne soit portée +à l'honneur et à la renommée de la fabrication; d'autre part, les +règlements des métiers protègent l'ouvrier en réglant le salaire +d'après le travail et le travail d'après les forces. A côté de ces dispositions +d'ordre intérieur viennent se placer des règles morales. +L'ouvrier n'est admis dans les corps de métier qu'après avoir juré +de contribuer de tout son pouvoir à maintenir la corporation dans +la grâce de Dieu, et de servir le comte de tout son cœur, de tout +son sang et de tout son bien, à son honneur et à l'honneur de sa patrie; +si on l'avertit qu'en se rendant coupable de quelque délit ou +seulement de mauvaises mœurs, il sera immédiatement exclu de la +corporation, on lui promet aussi, s'il est loyal et probe, d'entourer +de soins sa vieillesse et ses infirmités.</p> + +<p>Ce fut grâce à ces institutions généreuses que la Flandre vit les +marchands étrangers rechercher son hospitalité, tandis que son +commerce se développait à la fois au dedans par le travail de ses +tisserands, dont l'habileté était déjà renommée chez les Romains +du temps de Pline, au dehors par les efforts de ses marins, dignes +fils de ces intrépides navigateurs qui harponnaient les baleines sur +les côtes du Fleanderland.</p> + +<p>Les foires de Flandre étaient depuis longtemps fameuses. Les +historiens du douzième siècle mentionnent tour à tour celle de +Thourout, où la hache de Baudouin VII protégeait les marchands +osterlings, et celle d'Ypres, où la mort de Charles le Bon sema la +terreur parmi les orfévres lombards. La foire de Bruges était la +plus importante. Là venaient s'échanger les produits du Nord et +ceux du Midi, les richesses recueillies dans les pèlerinages de Novogorod +et celles que transportaient les caravanes de Samarcande et +de Bagdad, la poix de la Norwége et les huiles de l'Andalousie, les +fourrures de la Russie et les dattes de l'Atlas, les métaux de la +Hongrie et de la Bohême, les figues de Grenade, le miel du Portugal, +la cire du Maroc, les épices de l'Egypte, «par coi, dit un +<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> +ancien manuscrit, nulle terre n'est comparée de marchandise encontre +la terre de Flandre.»</p> + +<p>Telle était la protection dont les marchands étrangers jouissaient +aux foires flamandes, que, bien que Marguerite eût fait saisir en +1272, par mesure de représailles, les laines anglaises à Bruges et +à Damme, un marchand gallois n'hésita point à se rendre à la foire +de Lille malgré la comtesse de Flandre, qui fut, sur sa plainte, condamnée +à une amende considérable par la cour du roi. Lorsqu'en +1274 Charles d'Anjou invita Gui de Dampierre à chasser de ses +Etats les Génois, qui soutenaient en Italie le parti des Gibelins, +l'on n'écouta pas davantage ses instances: la Flandre était une +terre hospitalière. «La Flandre, écrivait Robert de Béthune à +Edouard I<sup>er</sup>, doit sa prospérité au commerce, et elle est devenue +une patrie commune pour les marchands qui y affluent de toutes +parts.» Et les échevins de Bruges répondaient à peu près dans +les mêmes termes à Edouard II: «Votre Majesté ne peut ignorer +que la terre de Flandre est commune à tous les hommes, en +quelque lieu qu'ils soient nés.»</p> + +<p>Cependant, ce n'était point assez que la Flandre fût devenue le +port où abordaient de nombreux navires. Ses marchands, auxquels +les foires de Saint-Denis, de Troyes ou de Provins ne suffisaient +plus, tentaient eux-mêmes les plus longs et les plus périlleux +voyages. Dès la fin du douzième siècle, ils avaient obtenu des priviléges +importants dans les cités des bords du Rhin, et bientôt +leurs courses aventureuses s'étendirent des comptoirs de la Baltique +et de la Livonie jusqu'aux rives du Bosphore, où l'industrie flamande +régnait encore par ses flottes lorsque le trône fondé par le +glaive de Baudouin de Constantinople n'existait déjà plus.</p> + +<p>A mesure que ces relations se développaient, les gildes des métiers, +longtemps divisées et étrangères les unes aux autres, sentaient +de plus en plus le besoin de se rapprocher et de s'aider mutuellement. +Enfin elles se réunirent pour fonder la grande hanse flamande +qu'on appela la hanse de Londres: l'unité commerciale devint l'un +des caractères de l'unité politique.</p> + +<p>Le mot teutonique <i lang="de" xml:lang="de">hanse</i> était autrefois synonyme de gilde: +comme le nom de la <i lang="nl" xml:lang="nl">minne</i>, il était employé fréquemment pour désigner +la coupe qui circulait dans le banquet des frères conjurés. +Dans l'interprétation du moyen-âge, il indique la réunion de plusieurs +<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> +gildes pour faire le commerce chez les nations étrangères.</p> + +<p>On l'appelait la hanse de Londres parce que, depuis longtemps, +le grand comptoir des marchands flamands se trouvait fixé sur les +bords de la Tamise. Ni les brebis qui paissaient dans les vastes +enclos des abbayes de Flandre, ni celles que l'ordre de Cîteaux entretenait +en Champagne et en Bourgogne, ne pouvaient suffire aux +besoins de la fabrication flamande. Le pays qui l'alimentait, c'était +l'Angleterre, cette contrée aux vertes collines couvertes d'innombrables +troupeaux, où, jusqu'au quatorzième siècle, les taxes extraordinaires +exigées par le roi se prélevaient, non en argent, mais en +sacs de laine. Dès l'année 1127, les marchands de Flandre avaient +un établissement à Londres. Leurs priviléges avaient été confirmés +à plusieurs reprises, et récemment encore, en 1275 et en 1278, ils +avaient été ratifiés par Edouard I<sup>er</sup>. La hanse de Londres, fondée +par des Brugeois, s'était bientôt étendue aux habitants d'Ypres, de +Damme, de Lille, de Bergues, de Furnes, d'Orchies, de Bailleul, de +Poperinghe, d'Oudenbourg, d'Yzendike, d'Ardenbourg, d'Oostbourg +et de Ter Mude. Parmi les villes qui y adhérèrent plus tard, il faut +citer Saint-Omer, Arras, Douay et Cambray; enfin, cette association +comprit des cités plus éloignées, telles que Valenciennes, Péronne, +Saint-Quentin, Beauvais, Abbeville, Amiens, Montreuil, Reims et +Châlons.</p> + +<p>Un bourgeois de Bruges, que l'on nommait le comte de la Hanse, +gouvernait la hanse de Londres. On ne pouvait y entrer qu'à Londres +ou à Bruges, en payant trente sous trois deniers sterling, ou seulement +cinq sous trois deniers si l'on était fils d'un membre de la +hanse. Les teinturiers «ki teignent de leurs mains mesmes et ki +ont les ongles bleus, ciaus ki afaitent les caudières et les chaudrons, +ki vont criant aval les rues, foulons, teliers, tondeurs, carpentiers, +faiseurs de sollers, batteurs de laine,» étaient exclus +de la hanse, à moins que depuis un an au moins ils ne se fussent +fait recevoir dans quelque corps de métier. Les membres de la hanse +jouissaient, dans toutes les villes où elle existait, de priviléges importants. +Les magistrats locaux ne pouvaient les poursuivre que +pour les délits qu'ils y avaient commis: leurs contestations commerciales +étaient soumises à des arbitres choisis parmi les marchands +des principales villes de Flandre.</p> + +<p>On comprend aisément que les arts se soient développés et aient +<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> +fleuri là où venaient se confondre tous les produits de la civilisation. +Les marchés mêmes qui les abritent sont des palais, comme l'a +observé Villani. Aujourd'hui encore, lorsque nos regards se reposent +sur les halles d'Ypres ou sur les halles de Bruges, ces magnifiques +monuments, tels que n'en vit peut-être élever aucune autre cité du +moyen-âge, nous y trouvons écrites, en caractères ineffaçables, la +grandeur et la puissance des corps de métier et des communes. La +vie du commerce et de l'industrie s'en est retirée; mais dans le +silence de ces vastes ruines plane encore toute la majesté des souvenirs +de la grande époque qu'ouvrit Baudouin de Constantinople. +Le génie fécond du treizième siècle se révèle surtout par ses inspirations +et son symbolisme, dans l'architecture religieuse. A Ypres, +l'église de Saint-Martin est construite à côté des halles, et son +clocher est à peine séparé du beffroi, comme pour indiquer l'alliance +de la société chrétienne et de la société politique de ce temps. +Bruges et Gand offrent des monuments non moins remarquables, +et jusque dans Ardenbourg, l'on admire une des plus splendides +églises du treizième siècle. Plus loin, au milieu des campagnes ou +des bois, sur les bruyères, dans les sables mêmes de la mer, on +découvre ces célèbres monastères des Dunes, de Thosan, d'Oudenbourg, +de Saint-André, d'Afflighem, dont la vaste enceinte a +recueilli les titres les plus précieux de la science de l'antiquité à +l'ombre des chefs-d'œuvre de l'art religieux, monuments d'un autre +temps et d'une autre civilisation. Tandis que leurs brillants vitraux +inondent d'une lumière mystérieuse le peuple agenouillé au pied +des autels, leurs ogives élancées, leurs tours sveltes et dentelées, +invitent le regard et la pensée à se détacher de la terre pour chercher +le ciel.</p> + +<p>A Sainte-Pharaïlde de Gand, à Saint-Donat de Bruges, à Saint-Martin +d'Ypres, on trouve des écoles où se pressent les jeunes clercs +qui viennent demander à la rhétorique ses ornements, à la dialectique +ses armes irréfragables. Plus tard ils se rendront soit à l'université +de Bologne, où la Flandre forme l'une des dix-huit nations +transalpines, soit à l'université de Paris pour y entendre Albert le +Grand ou saint Thomas d'Aquin, et parmi ceux d'entre eux qui +auront à leur tour leur chaire et leur école, nous citerons Henri de +Gand, <em>le docteur solennel</em>, Alain de Lille, <em>le docteur universel</em>, Jean +de Weerden, l'une des gloires de l'ordre de Cîteaux, Siger de Courtray, +<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> +qui compta Dante parmi ses élèves, Jean d'Ardenbourg, +François de Dixmude, Odon de Douay, presque tous appelés par +saint Louis à coopérer à la fondation de la Sorbonne.</p> + +<p>Il faut placer vis-à-vis de cet enseignement public, consacré aux +études théologiques, les écoles industrielles qui, dans certains couvents +des villes, réunissaient les fils des tisserands, et les écoles +agricoles établies au dehors dans les <em>grangiæ</em> des monastères, où +l'on apprenait aux frères convers et aux jeunes gens à construire des +digues et à défricher les marais et les bruyères. Ces écoles moins +célèbres, mais plus nombreuses, ne connaissaient point les sept +muses du <i lang="la" xml:lang="la">trivium</i> et du <i lang="la" xml:lang="la">quadrivium</i>, chantées dans les vers virgiliens +de l'<em>Anti-Claudien</em> d'Alain de Lille; mais elles avaient aussi +leur poésie, la vraie poésie populaire, toute empreinte des sentiments +qui agitaient les masses, soit qu'elle s'élevât par l'enthousiasme, +soit qu'elle s'aiguisât par l'ironie. Sous cette dernière forme, +le Roman du Renard fut surtout fameux. Epuré, mais dénaturé par +les imitations françaises qu'en firent Jacquemars Giélée de Lille +et d'autres poètes, il offrait dans la langue même que parlaient les +communes de Flandre une verve plus hardie et plus amère. A la +fin du treizième siècle, Guillaume Uutenhove écrivait d'après des +sources plus anciennes son <cite>Reinaert de Vos</cite>, où il déplore et les +progrès de la science de maître Renard, et l'empressement que +montrent des hommes envieux et avides de richesses à ne suivre +d'autre règle que celle qu'il prêche dans sa tanière. Non moins +véhéments, non moins énergiques étaient les vers où Jacques de +Maerlant gémissait sur les brebis égarées au milieu des loups, +devenus pasteurs depuis que l'orgueil et l'avarice donnent à quiconque +possède de l'or le droit de parler dans le conseil des princes. +Il existait sans doute dans ces satires mille allusions qu'il est +aujourd'hui difficile de saisir, et au moment même où les ménestrels +célébraient dans leurs chansons françaises la générosité et la magnificence +du comte de Flandre, plus d'un bourgeois applaudissait sans +doute aux vers flamands, où l'on montrait la source de cette générosité +et de cette magnificence dans les taxes et dans les emprunts +imposés aux communes par un prince hostile à leurs franchises.</p> + +<p>Dès le commencement du gouvernement de Gui de Dampierre, +de sérieuses contestations avaient éclaté entre le comte et les villes. +Au mois d'août 1280, un incendie terrible avait consumé les anciennes +<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> +halles de Bruges, où étaient déposées toutes les chartes municipales. +Gui de Dampierre refusa de les renouveler, et, afin d'apaiser +des murmures qui devenaient de plus en plus menaçants, il +n'hésita point à faire décapiter, hors de la porte de la Bouverie, +cinq des plus notables habitants de la cité de Bruges: Baudouin +Priem, Jean Koopman, Lambert Lam, Jean et Lambert Danwilt. +Les bourgeois, de plus en plus mécontents, portèrent leurs réclamations +à Philippe le Hardi; et nous trouvons mentionné, aux +registres de la cour du roi de l'année 1281, un arrêt qui ordonne au +comte de Flandre de ne pas s'opposer à ce que les bourgeois de +Bruges aient un libre recours à la juridiction royale. Ils ne nous +apprennent point les détails de ce procès; mais nous savons que, +le 25 mai 1281, fut octroyée une nouvelle charte à la ville de +Bruges.</p> + +<p>Cependant les bourgeois se plaignaient de ce que le comte Gui, +loin de confirmer les priviléges qui leur avaient été accordés par +Philippe d'Alsace, leur avait substitué des dispositions qui plaçaient +tous leurs droits en son pouvoir. En effet, il y était dit que le comte +pourrait abroger toutes les ordonnances des échevins, qu'il pourrait +forcer les magistrats à lui rendre compte de leur administration +chaque année, et que, de plus, il se réservait pour lui et ses successeurs +la faculté de modifier toutes les concessions faites dans cette +charte. Une émeute éclata à Bruges, et l'un des officiers du comte, +nommé Thierri Vranckesoone, y périt. «Ce fut, dit Oudegherst, la +première <i lang="nl" xml:lang="nl">wapeninghe</i> qui advint en Flandre, dont les histoires +facent mémoire; laquelle commotion s'appela <i lang="nl" xml:lang="nl">de groote moerlemay</i>. +Depuis lequel temps, lesdicts de Bruges ne portèrent oncques +amitié, ny affection au comte Guy, ains luy furent toujours +contraires.»</p> + +<p>A Ypres, la grande émeute qu'on nomma la <i lang="nl" xml:lang="nl">kokerulle</i> rappela +la <i lang="nl" xml:lang="nl">moerlemay</i> de Bruges; mais c'était surtout à Gand que la lutte +du comte avec la commune avait acquis une extrême gravité. En +1274, la ville de Gand avait conclu une alliance avec les villes de +Bruxelles, de Louvain, de Lierre, de Tirlemont et de Malines, et il +y avait été expressément déclaré qu'aucune d'elles ne donnerait asile +aux membres des corps de métier qui auraient cherché à détruire +ou à modifier leurs lois et leurs priviléges. Il semble que cet acte +des Trente-Neuf ait accru la haine que leur portait Marguerite. Elle +<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> +se rendit elle-même à Gand, et supprima l'organisation municipale +établie en 1228, pour la remplacer par un conseil de trente personnes, +composé de treize échevins, de treize conseillers et de quatre +trésoriers. Pour exécuter plus aisément son projet, elle avait fait +répandre parmi les ouvriers et les habitants les plus pauvres le +bruit que les Trente-Neuf géraient infidèlement les affaires de la +commune. Une lettre fut adressée en leur nom au roi de France: +c'était en même temps un acte d'accusation contre les Trente-Neuf +et un panégyrique de la conduite de Marguerite. «Raconter le +triste état de la ville de Gand serait chose longue et peut-être +irritante pour quelques personnes; car nous n'avons point entendu +dire que depuis neuf ans les échevins aient rendu leurs comptes, +et l'on assure qu'ils ont chargé la ville de Gand de dettes énormes... +Puisse votre royale prudence connaître la vérité de nos plaintes +comme Dieu la connaît! Que votre royale grandeur apprenne +aussi que noble dame Marguerite, comtesse de Flandre et de +Hainaut, cédant à nos prières multipliées, est venue dans notre +ville et y a assisté à l'assemblée de la commune qui formait une +multitude presque innombrable; elle a entendu les effroyables +clameurs des habitants de Gand; elle a prêté l'oreille à leurs +tristes supplications, car ils s'écriaient tout d'une voix:—Notre +ville est abandonnée et nous-mêmes nous la quitterons, si vous +ne modifiez l'organisation de l'échevinage; nos magistrats nous +oppriment comme si nous étions des serfs...—Ladite dame, +prenant pitié de notre malheureuse situation, a jugé convenable +d'abolir l'ancienne organisation des échevins pour la reformer +aussitôt, afin qu'une ville aussi importante que la nôtre ne reste +point sans magistrature... Nous supplions donc humblement +votre royale clémence d'approuver tout ce qui a eu lieu.»</p> + +<p>Trois bourgeois de Gand avaient été choisis pour porter ces +plaintes à Paris (c'étaient Guillaume et Pierre Uutenhove et Hugues +Uutenvolderstraete); mais la comtesse Marguerite changea tout à +coup d'avis, et le 7 novembre, elle ordonna à ses tabellions de copier +de nouveau les mêmes lettres, en y omettant tout ce qui se rapportait +à l'envoi des trois députés: elle avait jugé préférable de les faire +sceller par les abbés de Saint-Pierre et de Saint-Bavon, et d'y joindre +une déclaration des frères mineurs et des frères prêcheurs de Gand +conçue en ces termes: «Nous, prieur, gardien et moines des couvents +<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> +de l'ordre des Frères Prêcheurs et de l'ordre des Frères +Mineurs, à Gand, faisons savoir à tous que nous croyons que Marguerite, +comtesse de Flandre et de Hainaut, n'a agi que selon sa +conscience et son désir de faire le bien.»</p> + +<p>Les Trente-Neuf avaient interjeté appel devant le roi de France, +alléguant qu'ils avaient été condamnés sans avoir été entendus, au +mépris de toutes les règles de la justice. Philippe le Hardi interposa +aussitôt sa médiation, et en vertu d'un compromis rédigé par le +comte de Blois et Henri de Vézelay, il fut convenu que deux ambassadeurs +français se rendraient à Gand pour prendre connaissance +de tous les griefs et examiner à la fois la conduite des Trente-Neuf +et celle de la comtesse de Flandre. Le comte de Ponthieu et Guillaume +de Neuville furent chargés de ce soin. Ils se contentèrent de +révoquer Everard de Gruutere et six de ses collègues, maintinrent +les autres, et confirmèrent la charte octroyée par le comte Ferdinand +et la comtesse Jeanne, en supprimant le nouvel échevinage créé par +la comtesse de Flandre. Cette décision fut ratifiée par le roi le +22 juillet 1277.</p> + +<p>Deux ans plus tard, Gui de Dampierre voulut imposer aux magistrats +de Gand l'obligation de lui présenter annuellement leurs +comptes. Il leur contestait également d'autres priviléges; mais en +1280, une transaction eut lieu. Le comte reçut quarante-huit mille +livres parisis, et confirma les anciennes franchises de la ville, en +s'attribuant seulement le contrôle des dépenses et la juridiction +criminelle des cas réservés. Ces cas réservés étaient ceux de haute +trahison et d'attentats dirigés contre l'autorité du comte: il fut toutefois +aisé à Gui d'en étendre l'interprétation, et il ne tarda point à +faire charger de chaînes, sous des prétextes plus ou moins vraisemblables, +les bourgeois qu'il n'aimait pas. Les magistrats de Gand +adressèrent leurs protestations au comte, et comme il n'y faisait pas +droit, ils le citèrent de nouveau à la cour du roi <em>pour défaut de +droit</em>. C'était l'un des principes les plus remarquables de la législation +du moyen-âge que cette fixation précise des limites de toutes +les juridictions, protégée par le droit d'appel et sanctionnée par les +peines les plus graves. Si le comte était condamné, il perdait une +souveraineté dont il avait abusé; une amende considérable devait +lui être payée, si les Gantois succombaient: c'est ce qui eut lieu. +Les Gantois ne purent établir qu'ils avaient mis le comte en demeure +<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> +de se prononcer dans les délais pendant lesquels il pouvait +leur rendre justice, et ils furent renvoyés à la cour du comte qui les +condamna à une amende de soixante mille livres.</p> + +<p>Le ressentiment de Gui de Dampierre contre les Trente-Neuf +n'était point satisfait; il les accusa d'avoir forfait leurs biens, et +voulut les en dépouiller; mais les magistrats de Gand soutenaient +que leur délit était effacé par l'amende. Cette nouvelle contestation +fut déférée à la cour du roi, qui décida qu'ils conserveraient leurs +biens en payant une seconde amende de quarante mille livres tournois, +et un troisième arrêt de la cour du roi ordonna que cette +amende et tous les frais de cette affaire seraient pris sur les biens +de la commune de Gand.</p> + +<p>Ces démêlés n'avaient point atteint leur terme. Le comte de +Flandre s'opposait à ce que les amendes fussent levées selon l'arrêt +de la cour du roi, alléguant que les Trente-Neuf en profitaient pour +demander aux bourgeois des sommes plus considérables. Des commissaires +nommés par la cour du roi furent chargés d'examiner si +cette accusation était fondée; quoi qu'il en fût, lorsque les Trente-Neuf +lui présentèrent le compte annuel de leur administration, Gui +refusa de l'approuver, et les Gantois eurent de nouveau recours à la +cour du roi, qui le ratifia. Cependant le comte de Flandre ne cessait +de représenter que la magistrature des Trente-Neuf, loin de +protéger la commune, l'opprimait sous le joug d'une autorité tyrannique, +et la cour du roi lui permit, en 1284, de faire ouvrir à Gand +une enquête publique, où les principaux bourgeois seraient consultés +sur les améliorations à introduire dans la forme de leur gouvernement +municipal. Pour se rendre leur opinion plus favorable, +Gui de Dampierre crut devoir semer la terreur parmi ses adversaires: +la plupart des magistrats furent arrêtés et jetés dans les +prisons du Vieux-Bourg; les autres ne durent leur salut qu'à une +fuite rapide.</p> + +<p>Ce fut dans ces circonstances qu'eut lieu l'enquête de 1284. Là +comparurent les Borluut, les Uutenhove, les Bette, les Rym et +d'autres notables bourgeois. Guillaume Uutenhove, qui avait été, +en 1275, l'un des trois députés auxquels la comtesse Marguerite +avait voulu un instant confier le soin de sa justification, prit le +premier la parole pour demander qu'on substituât à la magistrature +des Trente-Neuf un échevinage annuel de treize membres, et +<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> +Gauthier Uutendale appuya son avis. La plupart des bourgeois +émirent la même opinion dans les termes les plus laconiques, se +référant timidement à ce qui avait déjà été dit, comme s'ils n'étaient +pas libres d'exprimer leur pensée. Enfin, le vingt-neuvième bourgeois +interrogé, «Jehans de Wettre, markans et bourgois hirritavles +de Gand,» ose dire «ke il se accorde mieus as Trente-Neuf.» +Invité à faire connaître ses motifs, il ajoute que leur +autorité émane «des bone gens,» et se tait. Jean de Gruutere et +d'autres bourgeois partagent l'avis de Jean de Wetteren, mais ils +craignent de s'expliquer, et tous leurs témoignages se terminent +par cette même formule: «Il ne dist plus.» Ils laissent toutefois +échapper par moments la révélation de leur inquiétude et de l'effroi +que leur inspire l'autorité menaçante du comte. C'est ainsi que +Guillaume Bette maintient «ke les Trente-Neuf sont plus fort à +tenir l'éritage de la ville ke trèse, pour ce ke on osteroit les trèse +de an en an, et ke ils ne seroient mie si grant, ne si fort de tenir +l'éritage de la ville contre le seigneur et contre autres; et il ne +dist plus.» Jean de Bailleul dit aussi «ke li Trente-Neuf lui +samblent plus profitables, pour ce ke li Trente-Neuf auroient plus +de povoir de tenir le droict de la ville.»</p> + +<p>Au milieu de ces débats, d'autres préoccupations vinrent assiéger +le comte de Flandre: c'étaient les prétentions souvent calmées, +mais sans cesse renaissantes de la maison d'Avesnes. La comtesse +Marguerite était à peine descendue au tombeau, lorsque le comte +de Hainaut renouvela ses réclamations relatives aux fiefs de la +Flandre impériale. Le roi des Romains, Rodolphe de Hapsbourg, +qui n'était pas moins favorable que Guillaume de Hollande aux +descendants de Bouchard d'Avesnes, ne tarda point à confirmer la +charte du 11 juillet 1252, qui leur avait attribué les pays d'Alost et +de Grammont, et ceux de Waes et des Quatre-Métiers. Peu de +mois après, une déclaration solennelle prononcée à Worms mit le +comte de Flandre au ban de l'empire, et l'on apprit que les archevêques +de Cologne et de Mayence s'étaient rendus dans le Hainaut +pour donner l'investiture impériale à Jean d'Avesnes. Celui-ci +venait de s'allier au sire d'Audenarde et à d'autres barons pour +combattre Gui de Dampierre, et déjà le roi des Romains lui avait +promis l'appui des hommes d'armes du comte de Luxembourg et +du comte de Hollande.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> +Cependant Gui de Dampierre travaillait activement à se créer +entre l'Escaut et le Rhin un boulevard qui le défendît des mauvais +desseins du roi des Romains. En 1273, il avait donné une de ses +filles au duc Jean de Brabant, et il avait profité de la puissance de +son gendre pour soutenir les sires de Beaufort dans leur querelle +contre les Liégeois. Grâce à l'influence que cette expédition lui +avait assurée sur les bords de la Meuse, il parvint, en 1281, après +la mort de Jean d'Enghien, à élever l'un de ses fils au siége épiscopal +de Liége, quoique déjà une grande partie des clercs eussent +élu un prince de Hainaut. Lorsqu'on 1284 la mort de sa fille rompit +les liens qui l'attachaient au duc de Brabant, il s'allia au comte +de Gueldre et obtint que celui-ci, pour prix de son union avec Marguerite +de Flandre, déjà veuve d'Alexandre d'Ecosse, s'engageât à +remettre aux chevaliers flamands toutes les forteresses du duché de +Limbourg, et plus tard le comté même de Gueldre.</p> + +<p>Gui de Dampierre, père de neuf fils et de huit filles, cherchait +sans cesse à leur faire conclure des mariages qui servissent les +intérêts de sa politique. L'aîné de ses fils, Robert, avait eu tour à +tour pour femmes Blanche d'Anjou, fille du roi de Sicile, et Yolande +de Nevers, veuve de Tristan de France. Un autre, nommé Philippe, +qui avait quitté les bancs de l'université de Paris pour suivre Charles +d'Anjou en Italie, y avait reçu la main de la comtesse de Thieti, +Mathilde de Courtenay, fille de Raoul de Courtenay et d'Alice de +Montfort, qui lui transmit ses droits au comté de Bigorre. J'ai déjà +nommé Marguerite, reine d'Ecosse, puis comtesse de Gueldre, sa +sœur, duchesse de Brabant. Parmi les filles du comte de Flandre, +il en était aussi une qui était comtesse de Juliers. Enfin, en 1280, +il avait été convenu que, dès qu'une autre de ses filles, nommée +Philippine, aurait atteint l'âge nubile, elle épouserait l'héritier de +la couronne d'Angleterre.</p> + +<p>Des négociations semblables avaient été entamées avec les puissantes +maisons de Nesle, de Clermont, de Châtillon, de Coucy, et +c'était afin de rendre la dot de ses enfants plus considérable que +Gui ne cessait d'acheter de nombreux domaines: il avait acquis +successivement les seigneuries de Dunkerque et de Bailleul, les +châtellenies de Cambray et de Saint-Omer, et le château de Peteghem.</p> + +<p>Ainsi tout semblait tendre à l'extension de la puissance de Gui +<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span> +de Dampierre. Bruges et Ypres avaient payé les amendes qu'il +exigeait: à Gand, la magistrature des Trente-Neuf paraissait +prête à lui abandonner toute l'autorité. Au dehors, les circonstances +n'étaient pas moins favorables. Le comte de Hollande, Florent V, +se réconciliait avec Gui et faisait célébrer son mariage avec sa +fille, qui lui était depuis si longtemps fiancée. Le comte de Hainaut, +récemment créé vicaire général de l'empire en Toscane, annonçait +déjà des intentions moins hostiles. Le roi de France lui avait imposé +des trêves successives, et les contestations relatives à la Flandre +impériale avaient été déférées à l'arbitrage des évêques de Liége +et de Metz, le premier, fils du comte de Flandre, le second, fils du +comte de Hainaut.</p> + +<p>Enfin le roi de France, auquel le comte de Flandre avait fait +prêter quelques sommes par les bonnes villes de ses Etats pour +l'expédition d'Aragon, lui avait adressé cette déclaration mémorable: +«Nous volons et otroions ke li prêt ke cil de la tière de Flandre +nous ont fait et feront encore, ke ce soit sauve la droiture le +comte et ses hoirs en toutes choses, et ke par ces prês faits et à +faire, nule servitude, ne nul drois soit acquis à nous ne à nos +hoirs, ains soit comme pure grace.»</p> + +<p>Ce fut au retour de la conquête de l'Aragon que Philippe le +Hardi mourut à Perpignan. Il eut pour successeur, dit la chronique +du moine d'Egmond, «un roi de France, nommé aussi Philippe, +que dévorait la fièvre de l'avarice et de la cupidité.» C'est Philippe +le Bel.</p> + +<p>Dès ce moment tout change: la fortune de Gui de Dampierre +s'ébranle et s'abaisse; à la paix succèdent les discordes et les +guerres.</p> + +<p>Philippe le Bel devait représenter, au treizième siècle, les tendances +les plus mauvaises de la royauté absolue. Il avait résolu que +le roi gouvernerait seul le royaume, et que, dans les domaines de +ses vassaux, rien ne se ferait sans son assentiment. Il alla chercher +dans la lie des courtisans Pierre Flotte, les frères le Portier, qui s'intitulèrent +seigneurs de Marigny, Nogaret, l'un des juges-mages de +Nîmes, Plasian, petits-fils d'un hérétique albigeois, dont il fit ses +ministres; et ce fut avec le concours de ces chevaliers ès lois, comme +ils s'appelaient eux-mêmes, qu'il aborda l'accomplissement de son +œuvre. La Flandre se présenta la première à ses regards; ses princes +<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span> +étaient l'appui le plus solide de l'influence des grands vassaux, et +il avait compris qu'à l'ombre de leur autorité se cachait l'élément +non moins redoutable de la puissance des communes. Les divisions +que Gui avait excitées si imprudemment dans les principales cités +semblaient lui offrir l'occasion de détruire à la fois le pouvoir des +comtes et la prospérité des bourgeois, en encourageant leurs haines +mutuelles: tous les efforts de Philippe le Bel tendront à atteindre +ce but.</p> + +<p>Dès les premiers jours de son règne, il exige que Gui de Dampierre +jure l'observation du traité de Melun, et cela ne lui suffit +point: il veut que les chevaliers et les communes de Flandre prêtent +le même serment, comme si les règnes de Louis IX et de Philippe +III n'avaient déjà point effacé les tristes souvenirs de la captivité +de Ferdinand. Ces prétentions soulèvent une longue opposition +en Flandre, enfin elles triomphent: et dans une assemblée solennelle +tenue à Bergues, les députés du roi, Jacques de Boulogne et +Nicolas de Molaines, reçoivent les engagements des bourgeois et +des nobles: il n'est point permis à la Flandre d'oublier que sa liberté +ne lui appartient plus.</p> + +<p>Si le roi de France établit manifestement l'existence de ses droits +sur la Flandre, ce n'est point afin de s'attribuer, comme son pieux +aïeul, le soin d'y maintenir la paix. N'est-il pas conforme aux intérêts +de sa politique que la maison d'Avesnes renouvelle ses interminables +luttes avec la maison de Dampierre? L'arbitrage des évêques +de Metz et de Liége n'avait produit aucun résultat; le roi des +Romains ratifia à l'assemblée de Wurtzbourg la sentence qui accordait +aux fils de Bouchard d'Avesnes toutes les terres situées au +nord et à l'est de l'Escaut, et le 7 avril 1286 (v. st.), l'évêque de +Tusculum somma le comte de Flandre d'y obéir sous peine d'excommunication. +Cependant, dès le 10 mai 1287, Gui de Dampierre +fit publier, au château de Male, une protestation où il rappelait que +les comtes de Flandre ses aïeux avaient joui, dans tous les temps +et sans opposition, des terres d'Alost, de Grammont, des Quatre-Métiers +et de Waes, ainsi que des îles de Walcheren, de Beveland, +de Borssele et des autres îles de la Zélande, et interjetait appel +au pape.</p> + +<p>Gui n'avait point cessé de conserver la possession des pays situés +à l'est de l'Escaut. Il avait aussi exercé paisiblement ses droits sur +<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span> +les îles de la Zélande. La souveraineté des comtes de Flandre sur +toutes les terres situées entre l'Escaut et Hedinzee, formellement +reconnue par le traité du 27 février 1167 (v. st.), avait été confirmée +de nouveau en 1256, lorsque Marguerite, en cédant les îles de +la Zélande à Florent de Hollande, s'en réserva expressément l'hommage. +Pendant longtemps, l'alliance de la Hollande et de la Flandre +parut stable et sincère. Cependant, quelques années plus tard, +des dissensions fondées sur des jalousies commerciales se manifestèrent. +Le roi Édouard I<sup>er</sup>, considérant les sentiments hostiles que +Marguerite et Gui avaient montrés à plusieurs reprises, transporta +à Dordrecht l'étape, c'est-à-dire le dépôt de toutes les marchandises +anglaises, quoiqu'il avouât lui-même que «ni les portz, ni les arrivages +de Hollande, ne sont mie si bons, ne si connus des mariners +come ceux de Flandres.» Les bourgeois flamands virent +avec indignation les priviléges accordés aux marchands zélandais, +et Gui s'associa à leurs sentiments. A cette époque, la plupart des +nobles de Zélande, que le comte Florent poursuivait de ses exactions +et de ses violences, avaient formé un complot pour le renverser, +et ils saisirent avec empressement le prétexte de recourir à l'autorité +de leur chef-seigneur pour donner à leurs démarches l'apparence +de la légitimité en même temps qu'ils fortifiaient leur faction. +Jean de Renesse, Thierri de Brederode, Wulfart, Florent et Rasse +de Borssele, Hugues de Cruninghe et d'autres chevaliers ne tardèrent +point à engager le comte de Flandre à envoyer une armée +dans l'île de Walcheren; peut-être Gui se souvenait-il que Florent +de Hollande avait été l'un des vainqueurs de West-Capelle, et +espérait-il réparer sa honte sur les rivages qui en avaient été les +témoins. Middelbourg, où s'était réfugiée la comtesse de Hollande, +fut assiégé par les hommes d'armes de son père, et Florent s'étant +avancé jusqu'à Biervliet, où il devait avoir une entrevue avec Gui, y +fut retenu prisonnier, puis conduit à Gand.</p> + +<p>Cependant la paix fut conclue presque aussitôt, grâce à la médiation +du duc de Brabant; Florent V se reconnut vassal du comte +de Flandre pour les îles de la Zélande, et lui remit l'arbitrage de +tous les différends qui existaient entre les nobles confédérés et lui. +Gui de Dampierre allait cesser de combattre l'influence anglaise: +le 6 avril 1292, il avait obtenu un sauf-conduit pour aller à Londres, +et le 8 mai suivant, il signa un traité où il rappelait «qu'il +<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> +s'était rendu en personne près du roi Edouard pour apaiser toutes +les discordes et rétablir la paix.» Six années s'étaient à peine +écoulées depuis l'avénement de Philippe le Bel, lorsque le pupille +des héros de Bouvines se vit réduit à s'allier au petit-fils de Jean +sans Terre.</p> + +<p>Philippe le Bel poursuivait activement l'accomplissement de la +tâche que l'impopularité de Gui de Dampierre rendait plus aisée. Il +voulait réduire le comte de Flandre à être le docile instrument de ses +ordres, et lorsque l'exécution de ses ordres mêmes aurait rendu son +autorité plus sévère, persuader au peuple que le roi de France était +son unique protecteur et renverser le comte de Flandre. Dès 1287, +Philippe le Bel intervient dans les querelles des magistrats de Gand +et du comte de Flandre pour soutenir les Trente-Neuf. Deux ans +plus tard, il envoie le prévôt de Saint-Quentin à Gand, et, afin qu'il +puisse prendre connaissance de la situation de toutes les affaires, +il exige qu'elles soient traitées en langue française. Par d'autres +ordonnances, il déclare que les biens des Gantois ne pourront point +être saisis pour délit de désobéissance vis-à-vis du comte, sans +l'assentiment du roi, et s'attribue le droit de recevoir tous les +appels.</p> + +<p>Ce n'est pas assez que Philippe le Bel ébranle l'autorité du comte +de Flandre: il a recours à d'autres moyens pour l'appauvrir et le +ruiner. En élevant la valeur des monnaies royales, il arrête la circulation +des monnaies du comte dont l'alliage est le même; puis +il s'empare en Flandre, sous je ne sais quel prétexte de croisade en +Orient, de tous les legs pieux; enfin, après y avoir fait arrêter tous +les marchands lombards sans que Gui ait part à leurs dépouilles, il +s'allie aux argentiers d'Arras dont l'usure n'est pas moins criante +que celle des Lombards. Le plus célèbre d'entre eux, Jaquemon +Garet dit le Louchard, issu d'une famille de Juifs de Hongrie, n'est +en 1289 que sergent du roi, mais déjà il possède des armoiries qui +ne sont autres que les fleurs de lis royales; un an après, il est panetier +de la cour de France. Tel est l'orgueil de cet homme qu'en +1288 il oblige les magistrats de Bruges à lui faire élever une statue +dans l'église de Saint-Donat. Philippe le Bel le protége sans +cesse, afin que les créances de Louchard deviennent entre ses +mains un moyen d'étendre son influence sur ses débiteurs, c'est-à-dire +sur le comte et sur les villes de Flandre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> +Gui se trouvait en France, où il s'était rendu pour répondre à +l'assignation d'un chevalier de Bourgogne, nommé Guillaume de +Montaigu, lorsque l'aîné de ses fils, Robert de Béthune, dont le +caractère énergique s'était déjà signalé dans les guerres d'Italie, +crut pouvoir sauver la Flandre et l'autorité de son père des piéges que +l'habileté de Philippe le Bel avait tendus de toutes parts. Il accourut +à Gand, et là il proposa aux Trente-Neuf et aux bourgeois une réconciliation +sincère et l'oubli réciproque de tous leurs différends, +qui furent, à sa demande, soumis à l'arbitrage des échevins de +Saint-Omer. Quelque humiliant que fût le jugement de ces longs +démêlés, où toutes les exactions du comte furent successivement +rappelées et condamnées, Gui le confirma à son retour et promit de +l'exécuter. En même temps il permit aux bourgeois de Gand, de +Bruges et d'Ypres, de fortifier leurs remparts. Il n'ignorait point que, +par ces mesures, il violait les dispositions de la paix de Melun; +mais peu lui importait d'être coupable, si les bourgeois étaient ses +complices: le ressentiment de Philippe le Bel ne pouvait que les +réunir dans une même alliance pour défendre leurs intérêts communs +contre le roi de France.</p> + +<p>Philippe le Bel était trop habile: il dissimula et feignit d'ignorer +les atteintes portées au traité du 12 avril 1225. Son langage, naguère +si menaçant, était devenu doux et affectueux: il semblait ne +chercher qu'à convaincre Gui de Dampierre que, malgré leurs longues +contestations, l'autorité du roi était toujours la protection +la plus assurée de la sienne, et qu'il avait écouté de mauvais +conseils en reconnaissant aux villes flamandes le droit de juger +mutuellement les différends qu'elles auraient avec lui. Gui le crut +trop aisément, et un arrêt de la cour du roi cassa la sentence arbitrale +des magistrats de Saint-Omer.</p> + +<p>Philippe le Bel, dont les efforts tendaient à prévenir ou à rompre +tout rapprochement entre le comte et les communes, encourageait +Gui de Dampierre dans ce que ses projets avaient de plus hostile +aux Gantois. Lorsqu'il eut réussi à envenimer toutes ces querelles +à un tel point qu'une réconciliation n'était plus possible, il +abandonna tout à coup le comte de Flandre.</p> + +<p>D'autres considérations semblent ne point avoir été étrangères à +ce changement remarquable que nous apercevons dans la conduite +du roi de France. Un nouvel empereur venait d'être élu: c'était +<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> +Adolphe de Nassau. De même que ses prédécesseurs, il ne cachait +point ses desseins ambitieux, et disait tout haut qu'il fallait redemander +au roi de France les fiefs que ses aïeux avaient enlevés +à l'empire, notamment la ville de Valenciennes, dont les habitants +avaient chassé les hommes d'armes du comte de Hainaut pour y +appeler ceux de Gui de Dampierre. Le roi de France crut ne pouvoir +mieux s'assurer l'alliance du comte de Hainaut qu'en annonçant +l'intention de lui remettre Valenciennes: il faisait même +briller à ses yeux l'espoir de reconstituer les vastes Etats de son +aïeule Marguerite de Constantinople, en réunissant la Flandre au +Hainaut.</p> + +<p>Dès ce jour, Philippe ne crut plus avoir besoin de l'appui du +comte de Flandre, et il sacrifia tous ses engagements vis-à-vis de +lui aux nouveaux liens qu'il venait de former: il n'ignorait point +qu'il serait facile au comte de Hainaut d'entraîner dans la même +confédération son neveu, Florent de Hollande. Des ennemis redoutables +devaient entourer la Flandre de toutes parts, afin qu'elle fût +réduite à accepter docilement un joug odieux, et c'était au moment +où les discordes intérieures affaiblissaient toutes ses forces que les +haines étrangères menaçaient sa liberté.</p> + +<p>Gui de Dampierre se voyait trahi par le roi lorsqu'il croyait pouvoir +se reposer sur sa protection. On l'entendit proférer d'effroyables +menaces contre les bourgeois de Gand, et dès les derniers jours du +mois de juin 1291, plusieurs membres de la magistrature des +Trente-Neuf furent arrêtés, malgré la protection d'un sergent +royal qui avait reçu de Philippe le Bel l'ordre de ne point les +quitter; les autres furent réduits à se cacher. Gand n'avait plus de +magistrats, et le scel de la ville avait été déposé entre les mains +de l'abbé de Saint-Pierre.</p> + +<p>Le comte de Flandre semblait se confier exclusivement dans +l'appui de l'Angleterre. En 1293, le comte de Pembroke était +arrivé au château de Winendale pour renouer les négociations qui +avaient été entamées treize ans auparavant pour le mariage d'Edouard, +fils aîné du roi d'Angleterre, avec Philippine, fille du comte. +Pendant quelque temps, Philippe le Bel ne s'était pas montré +contraire à ce projet; mais ses dispositions n'étaient plus les mêmes +lorsqu'il fallut en régler définitivement les conditions. Des hostilités +avaient éclaté en Gascogne entre les hommes d'armes anglais +<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> +et français, et le roi Edouard I<sup>er</sup> venait de révoquer tous les sauf-conduits +accordés pour traiter de la paix. On jugea dès ce moment +utile de rendre ces négociations plus secrètes; et, comme cela avait +été arrêté d'avance, l'évêque de Durham et Roger de Ghistelles se +rencontrèrent dans les Etats du duc de Brabant. On y décida, après +quelques pourparlers, que Philippine recevrait en dot deux cent +mille livres tournois, et que le comté de Ponthieu serait assigné +pour son douaire. Le traité qui reproduisait ces conventions fut +signé à Lierre le 31 août 1294.</p> + +<p>Philippe le Bel était trop bien servi par ses espions pour ne point +être aussitôt instruit du résultat des conférences de l'évêque de +Durham et du sire de Ghistelles; et peu de jours seulement s'étaient +écoulés depuis leur départ de Lierre, lorsque le comte de Flandre fut +invité de se rendre «à Paris, à un certain jour, pour avoir conseil +avecques luy et avecques les autres barons, de l'estat du +royaume.» Gui hésita quelque temps; enfin il prit avec lui ses +fils Jean et Gui, et se dirigea vers Paris pour assister à l'assemblée +des barons. Là, s'approchant humblement de Philippe le Bel, +il lui annonça l'union prochaine de sa fille et du prince anglais, +déclarant qu'il ne continuerait pas moins à le servir loyalement +comme son seigneur. Mais le roi, n'écoutant que son ressentiment, +lui répondit aussitôt: «Au nom de Dieu, sire comte, il n'en sera +pas ainsi. Vous avez fait alliance avec mon ennemi; vous ne +vous éloignerez plus.» Et pour le convaincre de sa trahison, il +lui montrait des lettres d'alliance adressées au roi d'Angleterre. +Il est en effet assez probable que les conventions de Lierre avaient +été accompagnées d'engagements politiques qui ne sont point parvenus +jusqu'à nous; mais Gui de Dampierre protesta «que c'estoit +une fausse letre scelée d'un faus scel.»</p> + +<p>Cependant le comte de Flandre fut conduit avec ses fils à la tour +du Louvre, où tout leur rappelait les tristes souvenirs de la captivité +de Ferdinand de Portugal. Ils y passèrent six mois; pendant +ce temps le roi faisait saisir les biens des Anglais attachés au service +du comte de Flandre, chassait les marchands flamands des +foires de Champagne, et envoyait ses sergents d'armes prendre +possession de Valenciennes, en vertu d'une sentence de son conseil. +Le comte devait être jugé par la cour du roi; mais Philippe le Bel, +qui espérait le retenir désormais sous le joug, crut utile aux intérêts +<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span> +de sa politique qu'il ne fût point condamné: il feignit de se +rendre aux prières de Gauthier de Nevel et de Gauthier de Hondtschoote, +députés des barons flamands, qu'appuyait la médiation du +pape Boniface VIII et du comte Amédée de Savoie, et le 5 février +1294 (v. st.), dans une assemblée solennelle à laquelle assistaient +le duc de Bourgogne, les archevêques de Reims et de Narbonne, +les évêques de Beauvais, de Laon, de Châlons, de Paris, de +Tournay et de Térouane, il accepta la promesse de Robert de Béthune, +fils aîné du comte, qui se porta garant que son père ne conclurait +jamais aucune alliance avec les Anglais; mais il exigea en +même temps que Philippine de Dampierre vînt elle-même se remettre +comme otage entre ses mains. Si Philippe brisait les fers +du vieux comte de Flandre, c'était pour les faire peser jusqu'à la +mort sur une jeune fille, dont le seul crime était d'être la fiancée +de l'héritier du trône d'Angleterre.</p> + +<p>Gui était rentré tristement en Flandre, où l'attendaient d'autres +épreuves. Une expédition en Zélande se termine par des revers +désastreux. Douze cents hommes d'armes périssent à Baerland, et +la ville de l'Ecluse est incendiée par les vainqueurs. En même +temps, une flotte française croise devant les ports de Flandre, pour +en écarter tous les navires étrangers, tandis que les sergents du roi +s'emparent de toutes les marchandises qui y sont déposées, sous le +prétexte qu'elles appartiennent aux Anglais. Enfin, le 1<sup>er</sup> novembre +1295, l'évêque de Tournay, Jean de Vassoigne, chancelier du +roi de France, auquel il doit son élection, allègue des difficultés +peu importantes, relatives à la prévôté de Saint-Donat, pour mettre +la Flandre en interdit.</p> + +<p>A cette époque, Philippe le Bel fait à la fois la guerre au roi +d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne. Ses intrigues s'étendent +en Hollande, en Brabant, en Espagne, en Italie. Partout, il a des +espions fidèles, des serviteurs zélés; mais ils sont avides comme +leur maître. La falsification des monnaies ne suffit plus: on a recours +aux lois somptuaires. En 1294 (v. st.), le roi de France mande +au comte de Flandre qu'il fasse publier dans ses domaines que +toute personne possédant moins de six mille livrées de terre ait à +remettre, dans le délai de quinze jours, aux monnaies royales, le +tiers de sa vaisselle d'or et d'argent, coupes, hanaps, dorés ou non +dorés, dont la valeur sera déterminée par le roi; il est défendu, sous +<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> +peine de perdre corps et biens, de transporter hors du royaume de +la monnaie d'or, d'argent ou de billon. Au mois de juillet 1295, le +roi fait publier de nouveau cette ordonnance; mais ses résultats ne +sont point assez complets. Il se voit réduit à recourir à l'impôt général, +à la maltôte, puisqu'il faut conserver le nom qui lui resta +comme une énergique protestation de ceux qui le subirent. L'ambition +et le soin de leur défense mutuelle contre l'Allemagne avaient +rapproché le roi et le comte en 1292: en 1295, ils se réunirent pour +partager les trésors que devait produire la levée de la maltôte dans +le pays le plus riche et le plus prospère de l'Europe. Du moins Gui +de Dampierre chercha plus tard à se justifier en cachant l'égoïsme +de ses desseins sous le voile de l'intérêt de son peuple, qui réclamait +depuis longtemps le terme des mesures oppressives ordonnées +par Philippe le Bel. «Le roi et son conseil m'y engageaient, dit-il +dans son manifeste du 9 janvier 1296 (v. st.); on me donnait à entendre +que si je le faisais, de grands biens en résulteraient pour +moi et ma terre; le roi et ses gens promettaient de me traiter +avec douceur et amitié; le roi devait faire cesser les persécutions +de ses sergents, qui causaient de grands dommages à mon peuple +par des saisies faites sans raison et à tort; il devait me restituer +les biens des Lombards, rétablir le cours légal de ma monnaie, +et permettre l'introduction en Flandre des laines anglaises qui +n'y arrivaient plus depuis trois ans, ce qui mettait le pays en +grande pauvreté.»</p> + +<p>Le 6 janvier 1295 (v. st.), le comte de Flandre déclara consentir +à ce que le roi fît lever dans ses terres un cinquantième des biens +meubles et immeubles. La moitié de cet impôt devait être attribuée +au comte, et il était convenu que ses domaines et ceux de ses chevaliers +n'y seraient point soumis.</p> + +<p>Voici quels étaient les avantages que le roi avait accordés au +comte de Flandre:</p> + +<p>Pour indemniser les bourgeois des pertes que leur avait fait +souffrir l'interruption des relations commerciales avec l'Angleterre, +il leur remettait une amende de quatre-vingt-quinze mille livres +qu'ils avaient encourue pour atteinte portée à l'ordonnance sur les +monnaies.</p> + +<p>Il permettait au comte de punir à son gré ceux de ses officiers +dont il avait à se plaindre, lors même qu'ils seraient devenus +hommes du roi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span> +On excluait de tout le royaume les draps et les fromages étrangers +pour favoriser ceux de Flandre.</p> + +<p>Le roi s'engageait à restituer aux marchands lombards habitant +la Flandre les biens qu'il leur avait enlevés.</p> + +<p>Les sergents du roi ne devaient plus agir en Flandre, si ce n'est +munis de lettres scellées du roi, dans les cas de ressort, seigneurie +ou souveraineté.</p> + +<p>Le roi annulait toutes les plaintes que les Gantois lui avaient +adressées, et autorisait Gui à modifier la magistrature des Trente-Neuf +comme il le jugerait convenable.</p> + +<p>Peu de jours après, le 20 janvier, le roi ordonne à Guillaume de +Trapes, son envoyé à Gand, d'y cesser ses fonctions et de se rendre +à Montargis, où il aura à répondre aux griefs que le comte de +Flandre allègue contre lui et contre ses collègues. Cinq jours après, +l'évêque de Tournay lève la sentence d'interdit.</p> + +<p>Lorsque les Trente-Neuf apprirent que l'autorité de Gui de Dampierre +était rétablie à Gand, la plupart s'enfuirent en Hollande: +ceux qui ne s'éloignèrent pas perdirent leurs fonctions, et leurs biens +furent confisqués. Gui nomma lui-même leurs successeurs en déterminant +leurs attributions, «de manière, dit Pierre d'Oudegherst, +qu'il devint maistre de la ville, de laquelle il povoit faire du tout +à son plaisir et vouloir.»</p> + +<p>Les exactions que motivait la levée du cinquantième accrurent +l'impopularité du comte. Il avoue lui-même «qu'il fist esploitier +sur sa gent pour avoir cel cinquantiesme par prison, et par prendre +du leur, et en autre manière le plus songneusement qui il pot.» +Pendant ce temps, les cinq villes de Flandre s'adressaient directement +au roi et lui offraient, s'il consentait à renoncer au cinquantième, +des sommes beaucoup plus fortes que celles qui représentaient +sa part dans cet impôt. Philippe le Bel se rendit d'autant plus +volontiers à leur demande, que sa politique était cette fois d'accord +avec son avarice. Il allait recevoir beaucoup d'or en paraissant +clément et généreux, tandis que Gui, qui n'avait encore recueilli +aucun bénéfice pécuniaire, avait soulevé de toutes parts les murmures +les plus violents contre son autorité qui, de jour en jour, devenait +plus odieuse.</p> + +<p>Le roi de France venait de conclure un traité avec le comte +Florent de Hollande. Pour reconnaître la médiation du comte de +<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span> +Hainaut qui y avait contribué puissamment, il résolut de le rétablir, +comme depuis longtemps il le lui avait promis, dans la possession +de la ville de Valenciennes. Toutefois, comme le traité qu'il +avait fait précédemment avec ses habitants l'obligeait à les prévenir +deux mois d'avance pour qu'ils eussent le temps de chercher +un autre protecteur, il leur annonça son intention en leur rappelant +les prétentions du comte de Hainaut; mais les bourgeois de +Valenciennes protestaient qu'ils ne se soumettraient jamais à la +maison d'Avesnes; et le 29 mars 1296, les prévôts, jurés, échevins +et consaulx de la commune, déclarèrent, au son des cloches, qu'étant +hors de la main du roi de France et libres de tout lien d'obéissance, +ils choisissaient le comte de Flandre pour leur droit seigneur, +jurant de lui rester fidèles, lors même que le roi voudrait s'y opposer.</p> + +<p>La colère de Philippe le Bel fut extrême: il nia qu'il eût ôté sa +main de Valenciennes, et somma le comte de Flandre d'en faire +sortir ses chevaliers; Gui de Dampierre se justifiait en alléguant +ses droits héréditaires confirmés récemment par l'élection libre des +bourgeois; mais Philippe le Bel, voyant qu'il ne se hâtait pas +d'obéir, le déclara déchu du comté de Flandre et l'ajourna à comparaître +à Paris. Déjà le bailli d'Amiens allait de ville en ville, +suivi de deux chevaliers, pour proclamer la saisie ordonnée par le +roi, promettant aux bourgeois qui voudraient écouter ses conseils +que le roi prendrait leurs corps et leurs biens en sa garde, les dédommagerait +de tous les torts que leur ferait le comte, et insérerait +des réserves en leur faveur dans tous les traités qui pourraient être +conclus.</p> + +<p>Lorsque Gui de Dampierre quitta la Flandre pour obéir au mandement +de Philippe le Bel, son autorité n'y était plus reconnue. +Les échevins de Douay invoquaient les ordres du roi pour fermer +leurs portes aux chevaliers qui accompagnaient son fils aîné, Robert +de Béthune; et l'infortuné comte de Flandre, en se rendant à +Paris, put voir de loin les flammes auxquelles le comte de Hainaut +livrait la ville de Saint-Amand. Cependant le malheur avait réveillé +la fierté de son âme, et dès son arrivée à Paris il osa accuser +le roi d'avoir saisi ses domaines, «par violence et à force, à tort, +senz cause et senz raison, encontre coustume et encontre droit, +senz loy et senz jugement.» Car le roi n'était point son juge: +<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span> +il n'en reconnaissait point d'autres que les pairs de France. Si +Philippe alléguait le droit commun et les coutumes du royaume +pour établir la compétence de son conseil, il était évident toutefois +que lorsqu'il s'agissait de la saisie d'une pairie à la requête du roi, +les pairs seuls pouvaient en prononcer la validité; le comte de +Flandre le prouvait par des arguments irréfutables et de nombreux +exemples. Philippe le Bel consentit enfin à faire juger cette question +de compétence, mais foulant aux pieds, par une amène ironie, toutes +les garanties d'impartialité et de justice, il la porta devant les +membres de son conseil, qui chargèrent le chancelier Jean de Vassoigne +de déclarer en leur nom qu'en eux seuls résidaient tous les +pouvoirs de la juridiction suprême. Quoique Gui protestât, les débats +continuèrent. En vain offrit-il la preuve publique que le roi +avait retiré sa main de Valenciennes avant qu'il en prît possession; +il fut condamné à en faire sortir sans délai les hommes d'armes +qu'il y avait envoyés.</p> + +<p>Dès les premiers jours du mois d'août, les bourgeois de Bruges +avaient nommé des députés pour accuser le comte en présence du +roi: c'étaient Nicolas Aluwe, Jean de Courtray, Jean Schynckele, +Gilles Pem, Gilles de la Motte, Matthieu Hooft, Alard Lam, Jean +d'Agterd'halle et Nicolas de Biervliet. L'un d'eux, Alard Lam, +venait demander compte, à Gui de Dampierre, du sang qu'il avait +versé au commencement de son gouvernement. Les magistrats de +Gand, que Gui avait si longtemps persécutés, portaient également +leurs plaintes à Paris, et le 23 août, le comte fut condamné à leur +restituer leur ancien sceau et les clefs des portes de leur ville, +quoiqu'il prétendît qu'il ne le pouvait faire, à cause de la saisie de +son comté par le roi.</p> + +<p>Ce n'était point assez que le comte de Flandre eût amendé les +griefs de ses sujets; la réparation qu'exigeait le roi ne devait pas +être moins éclatante, comme l'attestent les registres du parlement: +«Le comte remit humblement, par la tradition du gant, en la main +du roi, les bonnes villes de Flandre, savoir: Bruges, Gand, Ypres, +Lille et Douay, ainsi que tous les droits de juridiction qui lui +avaient appartenu, promettant de l'en investir réellement aussitôt +qu'il le pourrait; et alors le roi de France, voulant faire +merci au comte, retira sa main de tout le comté de Flandre, à +l'exception de la ville de Gand. Le roi se réserva aussi le pouvoir +<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> +de placer, aussi longtemps qu'il le jugerait convenable, dans +chacune des cinq bonnes villes, une personne chargée de savoir et +de lui rapporter quelle était la conduite du comte.» Enfin, Gui +s'engagea à ne rien entreprendre contre les bourgeois des bonnes +villes qui avaient fait bon accueil aux ambassadeurs français et +avaient juré de leur obéir.</p> + +<p>Cependant Gui est à peine revenu en Flandre qu'oubliant la confédération +du roi de France et du roi d'Ecosse contre l'Angleterre, +il fait arrêter, à la prière du comte de Blois, les biens de quelques +marchands écossais. Par une lettre du 6 septembre, le roi s'en plaint +vivement et annonce au comte de Flandre que, s'il ne les restitue +immédiatement, il l'y fera contraindre par le bailli d'Amiens. En +effet, la saisie du comté de Flandre est de nouveau presque aussitôt +prononcée.</p> + +<p>A la fin de 1296, une crise est imminente. Il semble évident que +Gui n'a plus rien à attendre de Philippe le Bel, et que la guerre +ouverte contre son seigneur suzerain est sa dernière ressource. +Pendant deux années, tant qu'il espérait que sa fille lui serait rendue, +il a souffert tous les outrages avec résignation; mais Philippe n'encourage +plus ces illusions de la douleur paternelle, et c'est au roi +d'Angleterre, qui partage la honte de la captivité de Philippine de +Flandre, que Gui confie le soin de la venger.</p> + +<p>Longtemps avant que cette lutte commençât, Edouard I<sup>er</sup> avait +cherché à séparer la Hollande du parti de Philippe le Bel. Mais le +comte Florent V avait repoussé toutes ces ouvertures et s'était +rendu lui-même près du roi de France, à Paris, d'où il revint de plus +en plus zélé pour l'alliance française. Les derniers liens qui l'attachaient +à la Flandre s'étaient rompus, le 24 mars 1295 (v. st.), par +la mort de sa femme Béatrice de Dampierre, pieuse princesse dont +il n'avait point imité les vertus, et bientôt un complot se forma +contre lui. Wulfart de Borssele et Jean de Renesse en étaient les +chefs: quelques nobles moins illustres, Gérard de Velzen, Gilbert +d'Amstel, Herman de Woerden, en furent les instruments. Le +23 juin 1296, Florent V est arrêté dans une partie de chasse, près +d'Utrecht, et enfermé au château de Muiden, aux bords du Zuiderzee. +On veut l'envoyer en Angleterre, mais les barques frisonnes +qui observent le rivage ne permettent point d'exécuter ce projet. Les +conjurés, qui se voient réduits à conduire leur illustre captif dans +<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span> +quelque château de Flandre ou de Brabant, se sont déjà éloignés +de Muiden quand les bourgeois de Naerden s'opposent à leur fuite; +Herman de Woerden et Gérard de Velzen n'hésitent plus, et +craignant le ressentiment du comte s'il recouvre la liberté, ils l'immolent +sous leurs coups. Le comte de Hainaut profita de l'indignation +générale qu'avait excité ce crime pour se faire reconnaître +régent de Hollande, et réussit presque aussitôt à repousser une tentative +de Gui de Dampierre, dirigée contre Middelbourg. Il se trouvait +à Harlem lorsqu'on apprit qu'une flotte anglaise avait porté le +jeune héritier du comté, Jean de Hollande, au port de Ter Vere, +qui appartenait à Wulfart de Borssele; à cette nouvelle, Jean +d'Avesnes se vit abandonné de tous ses partisans, et le sire de +Borssele gouverna, sans opposition, au nom du comte Jean I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Tandis que Humphroi de Bohun et Richard Clavering recevaient +d'Edouard I<sup>er</sup> la mission de soutenir ses intérêts en Hollande, Hugues +Spencer, soutenu par le duc de Brabant et le comte de Bar, +pressait en Flandre la conclusion d'une alliance offensive. Vers le +milieu du mois de novembre, le roi d'Angleterre aborda lui-même +en Flandre, et se dirigea vers Grammont où devaient se réunir tous +ses alliés. Là arrivèrent successivement l'empereur Adolphe de +Nassau, le duc de Brabant, le comte de Bar, le comte de Flandre, +le comte de Juliers. On y résolut de porter la guerre dans les Etats +du roi de France. «Or, dit la chronique de Flandre, quand le roy +Philippe de France entendit que le comte Guy de Flandres estoit +alié avec le roy d'Angleterre son ennemy, si assembla ses pers et +leur monstra l'injure que le comte de Flandres avoit faite à la +couronne de France, et ils jugèrent qu'ils fust adjourné en propre +personne, par main mise, pour amender l'outrage qu'il avoit fait. +Tantost fut mandé le prévost de Monstreuil (qui estoit appelé +Simon le Moine) et un lieutenant du roy à Beauquesne (qui fut +nommé Jehan le Borgne) et leur furent livrées les commissions; +et se partirent du roy, si vindrent à Winendale, où ils trouvèrent +le comte Guy et ses enfants et tout plein d'autres hauts hommes. +Ainsi que le comte Guy issit de sa chapelle et avoit ouy messe, +les sergens meirent tantost main au comte et luy commandèrent +qu'il livrast son corps en prison, dans quinze jours, en Chastelet, +à Paris, sur tant qu'il pouvoit méfaire. Quand sire Robert, le fils +du comte, et son frère veirent qu'ils avoient mis la main au comte, +<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span> +si dirent qu'autre gage ne laisseroient que le poing et qu'ils leur +apprendroient à mettre la main à si haut homme que le comte de +Flandres. Mais quand le comte veit ce, si dit à ses enfants: Beaux +seigneurs, que demandez-vous à ces pauvres varlets, qui servent +leur seigneur loyaument, en faisant son commandement? Il n'appartient +pas que vous preniez la vengeance sur eux, mais quand +vous viendrez aux champs et que vous verrez ceux qui ceste chose +conseillèrent au roy, si vous vengerez sur eux.»</p> + +<p>Cette nouvelle insulte hâta la conclusion du traité de Gui avec +Edouard I<sup>er</sup>. Ce fut à Ipswich, dans le comté de Suffolk, que se rendirent +les ambassadeurs des princes de Flandre et de Hollande, et +par deux conventions arrêtées le même jour, Edouard I<sup>er</sup> donna sa +fille Elisabeth au comte de Hollande et fiança à son fils la plus +jeune sœur de l'infortunée Philippine, Isabelle de Flandre. «Nous +voulons que tous sachent, dit Gui dans son traité avec Edouard, +qu'il est des personnes de haut état et de grande puissance, qui +ne se conduisent point comme elles le devraient, selon la raison, +mais selon leur volonté, en ne s'appuyant que sur leur pouvoir. +Cependant la raison doit être souveraine pour tous. Il n'est aucun +homme, quelque grand qu'il soit, qui puisse empêcher de conclure +des alliances, soit pour obtenir une postérité, selon la loi +de la nature, soit pour s'attacher des amis avec l'aide desquels +on puisse maintenir ses droits et repousser les outrages et les violences... +Chacun sait, ajoute-t-il, de combien de manières le roi de +France a méfait vis-à-vis de Dieu et de la justice; tel est son orgueil +qu'il ne reconnaît rien au-dessus de lui, et il nous a réduit +à la nécessité de chercher des alliés qui puissent nous défendre +et nous protéger.» Par ce traité, Edouard I<sup>er</sup> promettait d'envoyer +une armée en Flandre, et de payer au comte, tant que durerait +la guerre, une rente annuelle de soixante mille livres tournois +noirs. Les priviléges les plus étendus étaient accordés aux marchands +flamands sur toutes les mers qui séparent l'Adour de la +Tamise, et ce fut à cette époque que s'établit à Bruges cette célèbre +étape des laines qui contribua si puissamment aux progrès de +l'industrie flamande.</p> + +<p>Henri de Blanmont, Jean de Cuyk et Jacques de Deinze jurèrent, +au nom de Gui, dans la chapelle de Notre-Dame de Walsingham, +l'observation de ces traités, tandis que le roi Edouard, qui n'avait +<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span> +pas voulu s'engager lui-même par serment, chargeait l'évêque de +Coventry et le comte Amédée de Savoie de les faire ratifier par les +bonnes villes de Flandre.</p> + +<p>Le comte n'avait plus qu'un dernier devoir à remplir. C'était le +défi pour défaut de droit, tel que le définissaient les Etablissements +de Louis IX «quand li sires vée le jugement de sa cort.» Le 9 janvier +1296 (v. st.), c'est-à-dire deux jours après le traité d'Ipswich, +le comte de Flandre adressa au roi la lettre suivante: «Nous, Gui, +comte de Flandre et marquis de Namur, faisons savoir à tous, +et spécialement à très-haut et très-puissant homme, le roi Philippe +de France, que nous avons choisi pour nos ambassadeurs les +abbés de Gemblours et de Floreffe, afin qu'ils déclarent pour +nous et de par nous, au roi dessus nommé, qu'à cause de ces méfaits +et défauts de droit nous nous tenons pour délié de toutes alliances, +obligations, conventions, sujétions, services et redevances +auxquels nous avons pu être obligé envers lui.» A cette lettre +était joint un long mémoire, dans lequel le comte de Flandre exposait +toutes les ruses de Philippe le Bel et son refus constant de +convoquer la cour des pairs, dont résultait le défaut de droit.</p> + +<p>Le 21 janvier 1296 (v. st.), Philippe le Bel repoussa, dans une +assemblée solennelle, l'appel du comte de Flandre, et sept jours +après, les évêques d'Amiens et de Puy reçurent l'ordre de se rendre +près de lui. Les lettres qu'ils devaient lui présenter ne portaient +que cette suscription: «A Gui de Dampierre, marquis de Namur, +se prétendant, dit-on, comte de Flandre;» mais on leur avait +remis de nouveaux priviléges pour les bourgeois de Bruges, que le +roi désirait s'attacher. Gui les reçut à Courtray, et une chronique +lui prête ces paroles: «Dites au roi qu'il recevra ma réponse aux +frontières de Flandre.» Cependant un procès-verbal authentique, +dressé par un notaire le 18 février 1296 (v. st.), nous a conservé, +dans toute son exactitude, le récit de cette conférence. Les deux +évêques demandèrent d'abord au comte s'il était vrai que les lettres +portées à Paris par les abbés de Gemblours et de Floreffe eussent +été écrites par ses ordres, et s'il avait eu l'intention de défier le +roi; puis ils lui offrirent, sur tous ses griefs, le jugement des pairs +formant la cour du roi: ils rappelèrent aussi aux fils du comte l'engagement +qu'ils avaient pris de garantir la fidélité de leur père; mais +ceux-ci prétendaient que cet engagement ne leur avait été arraché +<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> +que par violence; le comte de Flandre déclarait également qu'il +maintenait tout ce que contenait le message des abbés de Floreffe +et de Gemblours, et il ajouta qu'après avoir si longtemps réclamé +en vain le redressement de ses plaintes, il croyait devoir d'autant +moins écouter les nouvelles propositions du roi, qu'on ne lui donnait +déjà plus, dans les lettres qui lui étaient adressées, le titre +de comte de Flandre. «Vous-même, sire comte, interrompit l'évêque +d'Amiens, vous ne donnez plus le nom de seigneur au roi de +France.» Cette dernière démarche des ambassadeurs de Philippe +le Bel n'avait servi qu'à marquer plus vivement combien étaient +profondes les haines qui le séparaient du comte de Flandre.</p> + +<p>Dès le 25 janvier, Gui avait fait lire, dans le chœur de l'église de +Saint-Donat de Bruges et dans les autres églises de Flandre, une +longue déclaration par laquelle il se plaçait sous la protection du +pape. Peut-être espérait-il éviter ainsi la sentence d'interdit dont la +Flandre était menacée; mais il ne tarda point à être instruit que +l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis s'étaient rendus à +Saint-Omer pour exécuter la bulle du pape Honorius III: il ne lui +restait plus qu'à soutenir son appel au siége pontifical, en envoyant +à Rome des ambassadeurs, parmi lesquels il faut citer Michel Asclokettes, +chanoine de Soignies, Jacques Beck et Jean de Tronchiennes; +ils étaient chargés de remettre à Boniface VIII une requête +signée de tous les abbés, prévôts et doyens de Flandre, où on +le suppliait de protéger le comte contre les injustes prétentions du +roi de France.</p> + +<p>Cependant on avait appris en Flandre que Philippe le Bel réunissait +soixante mille hommes sous les ordres de trente-deux +comtes, et que Jean de Hainaut devait le rejoindre avec quinze cents +hommes d'armes. Quelques chevaliers des marches d'Allemagne +ou des bords de la Meuse, séduits par une vague prophétie qui promettait +aux Flamands la conquête de la France, étaient venus se +ranger sous les bannières de Gui; mais on ne voyait arriver ni l'armée +du roi d'Angleterre, ni celle de l'empereur d'Allemagne.</p> + +<p>Un parlement convoqué à Londres dans les derniers jours du +mois de janvier avait été dissous pour avoir refusé tout subside, et +Edouard I<sup>er</sup> avait cherché à y suppléer par des tailles et des exactions +arbitraires. Il éleva notamment la taxe qu'on percevait sur la +vente de chaque sac de laine d'un demi-marc à quarante sous, et +<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span> +ordonna à tous les propriétaires de bergeries de vendre immédiatement +leurs laines, sous peine de confiscation. Cet ordre fut si rigoureusement +exécuté, que le 23 avril toutes les laines saisies par les +sergents du roi furent portées sur des navires pour être envoyées +en Flandre: Edouard I<sup>er</sup> espérait pouvoir ainsi se concilier l'affection +des communes et des corporations flamandes, dont la principale +richesse était la fabrication des draps; «car la Flandre, dit +un historien anglais, semblait presque privée de vie depuis que +ses bourgeois ne recevaient plus les laines et les cuirs de l'Angleterre +qui occupaient autrefois de nombreux ouvriers.» Cependant +l'opposition des barons devenait de plus en plus vive. Ils s'étaient +réunis dans la forêt de Wyre et avaient déclaré qu'ils ne +quitteraient point l'Angleterre. «Nous ne devons pas service en +Flandre, disaient-ils au roi Edouard I<sup>er</sup>, car jamais nos ancêtres +n'y ont servi les vôtres.» Le roi s'approchait déjà du rivage de +la mer, lorsque de nouveaux obstacles ralentirent sa marche. Des +députés de tous les ordres de l'Etat étaient venus le conjurer à +Winchelsea de renoncer à son expédition, lui représentant combien +il était imprudent d'aller, déjà menacé au nord par les Ecossais, se +confier aux Flamands dont les dispositions étaient inconnues. +Edouard I<sup>er</sup> se contenta de répondre qu'il prendrait l'avis de son +conseil. Or, plusieurs de ses ministres l'avaient déjà précédé en +Flandre, et il attendait impatiemment le moment où il pourrait aller +les y rejoindre.</p> + +<p>Tandis que ces retards se prolongeaient en Angleterre, d'autres +obstacles non moins graves s'élevaient en Allemagne; l'empereur +rassemblait ses hommes d'armes pour les réunir en Flandre à ceux +d'Edouard I<sup>er</sup>, quand un complot éclata parmi les princes allemands +gagnés par Philippe le Bel: Adolphe de Nassau devait payer de sa +couronne et de sa vie la résurrection des projets ambitieux qui +avaient conduit Othon IV à Bouvines.</p> + +<p>Le comte de Flandre, réduit à soutenir seul le premier effort de +l'armée de Philippe le Bel, se préparait à une énergique défense. +Tandis que Robert de Béthune se rendait à Lille avec les sires de +Cuyk et de Fauquemont, Guillaume, autre fils du comte, s'avançait +jusqu'à Douay avec Henri de Nassau. Les comtes de Juliers et de +Clèves, et Jean de Gavre, occupaient Bergues et Cassel. Le duc de +Brabant s'était arrêté à Gand pour y surveiller les bourgeois, que +<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> +d'anciens démêlés avaient à jamais éloignés de Gui de Dampierre. +Le jeune comte de Hollande vint aussi l'y rejoindre; mais on raconte +qu'y ayant rencontré les sires d'Amstel et de Woerden, il tint +les yeux baissés tant qu'il se trouva devant eux pour ne point apercevoir +les meurtriers de son père, et il retourna aussitôt qu'il le put +en Hollande.</p> + +<p>Ce fut le 23 juin 1297 que l'armée française, commandée par le +roi lui-même, mit le siége devant Lille. Le comte de Valois et Robert +d'Artois, qui était revenu de Gascogne, le suivaient avec des +forces considérables. Lille, détruite naguère par Philippe-Auguste, +se relevait à peine de ses ruines lorsque ses murailles résistèrent +aux assauts de Philippe le Bel. Les assiégés se conduisirent si vaillamment +que leur défense coûta aux Français la mort de plus de +quatre mille hommes, parmi lesquels se trouvait le comte de Vendôme. +Ils réussirent aussi dans une sortie à emmener prisonniers +le roi de Majorque et trois cents chevaliers, et tout faisait espérer +que leur résistance se prolongerait assez pour permettre aux Anglais +de les secourir.</p> + +<p>Toutes les campagnes qui entourent Lille avaient été livrées à +la dévastation; elle s'étendit bientôt jusqu'à la Lys. Les Français, +conduits par Charles de Valois et Gui de Saint-Pol, surprirent le +pont de Commines, et, après un combat où le jeune comte de Salisbury +tomba en leur pouvoir, ils s'avancèrent vers Courtray, qui +ouvrit ses portes. A leur retour, ils brûlèrent les faubourgs et les +moulins d'Ypres, et se retirèrent vers la Lys en livrant aux flammes +la ville de Warneton.</p> + +<p>Cependant une seconde expédition, dirigée par Robert d'Artois, +s'avançait vers Furnes, après avoir soumis successivement Béthune, +Bailleul, Saint-Omer, Bergues et Cassel. On y remarquait les comtes +de Boulogne, de Dreux, de Clermont, et l'élite des chevaliers français. +Le châtelain de Bergues dirigeait la marche des Français: il +avait fait préparer un somptueux banquet dans le château de +Bulscamp qui lui appartenait, et le comte d'Artois se trouvait +encore à table lorsqu'on vint lui annoncer que l'armée flamande, +commandée par le comte de Juliers et le sire de Gavre, profitant +du désordre qu'avait causé le passage du pont de Bulscamp, attaquait +vivement les Français. Le sire de Melun demandait des +renforts. Le fils du comte d'Artois accourut le premier; mais à +<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> +peine s'était-il élancé dans la mêlée, qu'il fut renversé et emmené +prisonnier. A cette nouvelle, le comte d'Artois, s'élançant à cheval, +se précipita lui-même avec ses chevaliers vers le pont de Bulscamp. +Le combat y devenait de plus en plus acharné, lorsque le bailli de +Furnes, Baudouin Reyphins, jeta à terre la bannière du comte de +Juliers qui lui avait été confiée, et alla se ranger, avec d'autres +chevaliers, dans les rangs français, près du châtelain de Bergues, +autre transfuge qui lui avait donné l'exemple et peut-être le conseil +de la trahison. Ainsi se déclara, au milieu d'une bataille, la +défection d'une partie de la noblesse flamande qu'avait corrompue +l'or de Philippe le Bel: à la bataille de Bulscamp commence +l'histoire de la faction des <em>Leliaerts</em> (20 août 1297).</p> + +<p>Les Flamands, troublés par cette trahison imprévue, ne résistent +plus. Le jeune comte d'Artois est délivré, couvert de blessures qui +ne tarderont point à le conduire au tombeau. Guillaume de Juliers, +Henri de Blanmont, Jean de Petersem, Gérard de Hornes rendent +leur épée. Le comte de Spanheim et le vaillant sire de Gavre ont +péri à leurs côtés. Rien ne s'opposait plus à ce que les vainqueurs +poursuivissent leurs succès; vers le soir, seize mille cadavres jonchaient +la route qui sépare le pont de Bulscamp des portes de +Furnes. Robert d'Artois ne s'arrêta qu'un instant dans cette ville +pour ordonner qu'elle fût livrée aux flammes. Impatient de venger +la perte de son fils, il avait fait charger de chaînes le jeune comte +de Juliers, dont la mère était fille du comte de Flandre. Sans respect +pour sa naissance et son courage, il voulut qu'il fût enfermé +dans un chariot sur lequel flottait une bannière fleurdelisée. On le +promena ainsi dans toute la France, de ville en ville, de prison en +prison, jusqu'à ce que la mort vînt mettre un terme à cet ignominieux +supplice.</p> + +<p>La nouvelle de la déroute de Bulscamp se répandit bientôt jusqu'à +Lille, où elle sema la désolation parmi les assiégés. Robert de +Béthune, privé de tout espoir d'être secouru, obtint que tous les +habitants eussent la vie sauve, et qu'il lui fût permis de se retirer à +Gand, avec ses chevaliers et ses hommes d'armes; lorsqu'il traversa +le camp français, il y aperçut le comte de Hainaut qui s'était +placé sur son passage, revêtu des insignes du comté de Flandre. +Robert de Béthune ne répondit rien à ce défi: il laissait à l'avenir +le soin d'instruire Jean de Hainaut que, si Philippe le Bel avait tiré +<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span> +l'épée, ce n'était point pour défendre les droits de la maison +d'Avesnes.</p> + +<p>La capitulation de Lille avait eu lieu le 29 août; peu de jours +après, le roi de France se rendit à Courtray, et ce fut dans cette ville +que, pour récompenser les services du duc de Bretagne et du comte +d'Artois, il leur accorda, par deux chartes mémorables, le droit de +siéger parmi les pairs du royaume.</p> + +<p>C'était à Courtray que Philippe le Bel avait convoqué ses hommes +d'armes, pour s'opposer aux Anglais qui venaient d'arriver en +Flandre. Edouard I<sup>er</sup> s'était embarqué, le 23 août, à Winchelsea et +avait abordé, le 27, près de l'Ecluse. Les historiens anglais ont +tracé un brillant tableau du nombre de ses navires, de ses chevaliers +et de ses hommes d'armes; mais leurs récits sont évidemment exagérés. +Guillaume de Nangis assure qu'il n'avait sous ses ordres que +fort peu de monde, et cela paraît d'autant plus probable que, privé +de l'appui de ses barons et de ses communes, il s'était vu contraint +à n'amener avec lui que des mercenaires gallois et quelques prisonniers +écossais. Une semblable armée présentait peu d'espérances de +succès, encore moins de garanties de discipline. Les Anglais étaient +encore dans le port de l'Ecluse, lorsque éclata une rixe de matelots +dans laquelle furent brûlés vingt-cinq navires. Ils trouvèrent à +Bruges le comte de Flandre, fort occupé de ses démêlés avec les +bourgeois, qui s'opposaient à ce que l'on fortifiât leur ville; +Edouard I<sup>er</sup>, qui écrivait peu de jours auparavant à Gui qu'il voulait +«en ceste commune besoigne, prendre avecque lui le bien et le +meschief que Dieu y vodra envoier,» demandait instamment +qu'au lieu de s'enfermer à Bruges l'on marchât de suite vers l'ennemi. +Une éclatante victoire pouvait, en effaçant le souvenir récent +de la bataille de Bulscamp et de la reddition de Lille, arrêter à la +fois l'invasion étrangère et les discordes civiles; mais Gui ne voyait +autour du roi d'Angleterre qu'un si petit nombre d'hommes d'armes +que, loin de pouvoir repousser les grandes armées du roi de France +et du comte d'Artois, ils ne lui paraissaient pas même assez redoutables +pour le défendre contre les bourgeois de Bruges, qu'il avait +vainement cherché à apaiser en leur restituant leurs anciens priviléges. +«Sire, dit-il à Edouard I<sup>er</sup>, vos troupes sont trop fatiguées +pour combattre immédiatement. Il vaux mieux attendre le moment +où toutes nos forces seront prêtes et une occasion favorable. Jusque-là, +<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span> +nous pourrons nous tenir à Gand. Cette ville est entourée +de murailles épaisses, et sa situation est des plus sûres.» Gui de +Dampierre faisait allusion aux fleuves qui baignent les remparts de +Gand et qui la rendaient, selon l'expression de Villani, «l'un des +endroits les plus forts qu'il y ait au monde.»</p> + +<p>Edouard I<sup>er</sup> approuva ce conseil, et partit précipitamment pour +Gand avec le comte de Flandre, sous la protection des archers gallois. +Les hommes d'armes qui étaient restés à bord des navires +anglais jusqu'au port de Damme reçurent également l'ordre de l'y +suivre; mais avant leur départ, ils cherchèrent querelle aux bourgeois, +en massacrèrent deux cents, et pillèrent les marchandises +déposées dans leurs entrepôts, comme si l'expédition d'Edouard I<sup>er</sup> +devait être marquée, à chaque pas, par des désordres d'autant plus +odieux que c'étaient ses amis et ses alliés qui en étaient les victimes.</p> + +<p>La retraite des Anglais hâta le triomphe des <em>Leliaerts</em>. Dans les +premiers jours du mois d'octobre, le roi de France s'avança jusqu'à +Ingelmunster où les magistrats de Bruges vinrent lui offrir les clefs +de leur ville. Le comte de Valois et Raoul de Nesle en prirent possession, +et peu s'en fallut qu'ils ne s'emparassent au port de Damme +de la flotte anglaise qui eut à peine le temps de s'éloigner.</p> + +<p>Edouard I<sup>er</sup> n'avait point quitté Gand: il ne cessait d'apprendre +les progrès de l'agitation qui régnait en Angleterre, et ce fut afin +de la calmer qu'il confirma, le 9 novembre 1297, au milieu des communes +flamandes, la grande charte de Jean sans Terre, si chère +aux communes anglaises.</p> + +<p>Si Edouard I<sup>er</sup> rétablit la paix en Angleterre, il lui fut plus difficile +de troubler celle dont jouissait la France. Prêt à s'embarquer +pour la Flandre, il avait écrit de Waltham au comte de Savoie, pour +l'engager à réunir toutes ses forces contre Philippe le Bel, et avait +conclu en même temps de nouveaux traités d'alliance avec le comte +d'Auxerre, le comte de Montbéliard et d'autres seigneurs de Bourgogne. +Le comte de Bar, qui dès le mois de juin avait traversé la +Flandre pour retourner dans ses Etats, leur avait donné l'exemple +de l'agression en envahissant la Champagne; mais il avait été +repoussé par Gauthier de Châtillon, et ce revers semblait avoir +refroidi le zèle de tous ses confédérés.</p> + +<p>Ce fut dans ces circonstances que le roi Edouard I<sup>er</sup> chargea +<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span> +Hugues de Beauchamp de se rendre le 9 octobre à Vyve-Saint-Bavon +pour y négocier, avec les ambassadeurs français, une trêve +qui devait durer jusqu'à l'octave de la Saint-André. En vain le comte +de Flandre essaya-t-il de remontrer aux conseillers anglais que le +roi de France allait être contraint par les pluies de l'hiver à se retirer, +et qu'on touchait au moment le plus favorable pour lui enlever +toutes ses conquêtes; il ne put rien obtenir: cependant, deux jours +avant que la trêve commençât, Robert de Béthune rassembla quelques +hommes d'armes flamands et anglais, et se dirigea vers le port +de Damme qu'il surprit: quatre cents Français y périrent, un plus +grand nombre y furent faits prisonniers; et Robert de Béthune, +encouragé par ce succès, espérait pouvoir, par une attaque imprévue, +rentrer à Bruges, lorsqu'une querelle éclata entre les Flamands +et les Anglais au sujet du butin de Damme, et le força à renoncer +à son projet.</p> + +<p>Quinze jours avant l'expiration de cette trêve, les ambassadeurs +des deux rois entamèrent de nouvelles négociations. Ils se réunirent +le 23 novembre près de Courtray, à l'abbaye de Groeninghe, +fondée par Béatrice de Dampierre. Ces voûtes pieuses, sous lesquelles +se tenaient alors les conférences pour la paix, devaient +bientôt résonner du bruit des chants de guerre et des gémissements +des mourants.</p> + +<p>La nouvelle trêve qui fut conclue ne devait durer que jusqu'au +mois de février. Edouard I<sup>er</sup> avait juré de ne point traiter de la +paix tant que le roi n'aurait point restitué toutes ses conquêtes à +Gui de Dampierre. Il paraît qu'à cette époque ce serment était sincère, +car, dès le lendemain de la convention de Groeninghe, il écrivit +à Hugues de Mortimer, à Jean de Latymer et à d'autres nobles +anglais, pour qu'ils s'embarquassent à Sandwich le jour de l'octave +de la Saint-André. Le 14 décembre, il adressait de nouvelles lettres +en Angleterre pour que d'autres seigneurs, dont il espérait l'appui, +se rendissent à Londres le lendemain de la fête de la Circoncision. +Cependant ses intentions se modifièrent tout à coup. L'un de ses +plénipotentiaires, Guillaume de Heton, archevêque de Dublin, qui +avait autrefois étudié la théologie à Paris, y avait peut-être conservé +quelques relations avec le roi de France: il est vraisemblable +que ce fut ce prélat qui sut persuader au roi de rentrer dans ses +Etats pour s'opposer aux invasions des Ecossais; et l'on apprit avec +<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span> +étonnement qu'une trêve de deux ans avait été arrêtée entre les deux +rois, et qu'ils avaient remis tous leurs différends à l'arbitrage du +pape Boniface VIII. Le comte de Flandre était compris dans cette +longue suspension d'armes qui devait commencer le jour de l'Epiphanie +1297 (v. st.).</p> + +<p>Les archers gallois, dont l'avidité n'avait pas été satisfaite par le +pillage de Damme, virent avec mécontentement se dissiper toutes +les espérances qu'ils avaient fondées sur la guerre contre les Français. +A défaut d'ennemis, ils résolurent de dépouiller les habitants +de la Flandre, et ils formèrent un complot pour mettre le feu à la +ville de Gand et la piller à la faveur du désordre. Mais dès que les +Gantois remarquèrent l'incendie qui s'allumait, ils soupçonnèrent +les projets qui les menaçaient et négligèrent le soin de combattre +la flamme pour frapper ceux qui violaient ainsi toutes les lois de +l'hospitalité. Six cents Anglais périrent, et la vie du roi lui-même +fut en péril. Il fallut que le comte de Flandre intervînt et recourût +aux plus humbles prières pour que l'on permît aux Anglais de sortir +de Gand: ce ne fut toutefois qu'après avoir défilé à pas lents +devant les portes de la ville, sous les yeux des bourgeois, qui leur +enlevaient tout ce qui semblait ne point leur appartenir légitimement. +Le 3 février 1297 (v. st.), ils se dirigèrent vers Ardenbourg, +puis continuèrent leur marche vers l'Ecluse, où Edouard I<sup>er</sup>, désormais +hostile aux Flamands, attendit plus d'un mois les vaisseaux +qui le portèrent au port de Sandwich.</p> + +<p>Le théâtre et le caractère de la lutte se modifient: c'est au delà +des Alpes qu'il faudra suivre la marche des négociations auxquelles +sont attachées les dernières espérances de Gui de Dampierre. +Dès que les trêves avaient été proclamées, Michel Asclokettes +avait quitté la Flandre pour rejoindre Jacques Beck +à Rome. Voici en quels termes il rendait compte de la première +audience que lui accorda Boniface VIII: «Dès le jour de mon +arrivée, j'ai été admis en la présence du pape; je lui présentai +vos lettres et je lui exposai, par telles paroles que Dieu plaça +dans ma bouche, l'état de vos affaires, ce qu'il écouta avec +bonté. Il me répondit fort affablement pour vous, sire, en rappelant +la grande affection et l'amour qu'il portait depuis longtemps +à la maison de Flandre; et il ajoutait qu'avec l'aide de Dieu il +chercherait à remettre vos affaires dans une bonne situation, +<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> +puisque les démêlés des rois de France et d'Angleterre allaient +être soumis à son arbitrage, car il ne doute pas qu'il n'en résulte +une bonne paix. Nous visitâmes ensuite tous les cardinaux; nous +leur présentâmes vos lettres en leur recommandant votre besogne; +et chacun d'eux, nous répondant séparément, nous a assuré +qu'ils conserveraient votre Etat et votre honneur, et l'honneur de +la maison de Flandre. Fasse Dieu que ces affaires viennent honorablement +à bonne fin, comme nous en avons grand espoir!» Les +illusions des ambassadeurs flamands furent courtes. Jean de Menin, +qui suivit de près Michel Asclokettes à Rome, put leur apprendre +que le roi de France semblait déjà si assuré de l'amitié du roi +d'Angleterre, qu'il ne respectait plus la trêve à l'égard des Flamands. +Non-seulement il refusait de rendre la liberté au sire de +Blanmont et aux autres prisonniers de la bataille de Bulscamp, +mais les actes d'hostilité étaient nombreux. Les campagnes n'avaient +pas cessé d'être livrées à la dévastation, et Philippe avait +même fait saisir les biens des monastères dont les abbés avaient +adhéré à l'acte d'appel du comte de Flandre.</p> + +<p>Cependant, Robert de Béthune et son frère Jean, déjà connu sous +le nom de Jean de Namur, n'avaient pas tardé à se rendre en Italie +pour soutenir l'appel interjeté par le comte de Flandre. On a conservé +le mémoire qu'ils remirent à Boniface VIII. «Robert, Philippe et +Jean, fils du noble comte de Flandre, supplient très-humblement +Votre Sainteté, autant que le leur permet le soin de l'honneur +et de la dignité de leur père qu'ils remettent avec confiance entre +vos mains, de vouloir bien terminer le plus tôt possible leur contestation +avec le roi de France, afin qu'ils puissent vivre en paix; +et si cette affaire ne peut être terminée actuellement, ils vous +supplient d'ordonner que le roi rende du moins immédiatement +la liberté à la fille du comte de Flandre, au sire de Blanmont et +aux autres prisonniers... Ils vous supplient aussi de veiller à ce +que les trêves soient exactement observées...» Le passage le plus +important de ce mémoire est celui où ils s'occupent des engagements +antérieurs qui ne permettaient point au fils du roi d'Angleterre +de conclure un second projet de mariage. «Saint père, votre +fils très-dévoué le comte de Flandre s'afflige, et il aura de plus +en plus sujet de s'en attrister, de ce que l'union de sa fille avec le +fils du roi d'Angleterre, qui était garantie par des serments solennels, +<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> +ne s'accomplit point. Car c'était une grande chose que +d'avoir pour gendre le fils du roi d'Angleterre, et de pouvoir +espérer que, lorsque sa fille serait reine, des liens étroits de parenté +et d'amitié l'attacheraient à un monarque puissant... C'était +aussi une grande chose pour ses sujets que d'être assurés de +la paix et de la concorde entre la terre d'Angleterre et celle de +Flandre, dont les relations ont été si souvent interrompues, au +grand dommage des personnes et de la prospérité générale; car +ces terres sont voisines, elles sont accoutumées à avoir fréquemment +des rapports commerciaux pour le transport des laines d'Angleterre +et des draps de Flandre, et des objets innombrables que +l'on trouve dans l'un ou l'autre pays.»</p> + +<p>Quels que fussent les efforts de Robert de Béthune, il ne put rien +obtenir. Boniface VIII lui avait dit expressément que la seule voie +de salut qui restât au comte de Flandre était «de li mettre sa besoigne +en main;» et il avait ajouté qu'on ne devait pas craindre qu'il +réunît la Flandre à la France, puisque déjà le roi de France avait des +possessions trop étendues. Robert de Béthune y consentit à regret +et en quelque sorte par nécessité, de peur d'indisposer le pape en +restant l'unique obstacle à la paix de la chrétienté. Le 25 juin, les +trois fils de Gui de Dampierre se rendirent au palais de Saint-Pierre +pour y demander, avec de nouvelles instances, que la Flandre +fût comprise dans le traité entre la France et l'Angleterre, puisque +le roi d'Angleterre s'était engagé à ne pas traiter sans Gui de +Dampierre; mais Boniface VIII leur répondit sévèrement que les +affaires de la Flandre ne pouvaient point retarder les négociations +entre Edouard I<sup>er</sup> et Philippe le Bel. La déclaration pontificale, +dont le sens n'était plus douteux, fut publiée deux jours après. Boniface +VIII y louait le zèle des deux rois pour faire cesser la guerre +et leur projet de confirmer la paix par le mariage du prince de +Galles avec Isabelle, fille de Philippe le Bel. «Nous ne voulons +point, y disait le pape, que les conventions arrêtées autrefois entre +le roi Edouard et le comte de Flandre puissent empêcher le +mariage conclu entre les rois de France et d'Angleterre, et par +suite le rétablissement de la paix; c'est pourquoi, en vertu de +notre autorité apostolique, nous les cassons et annulons complètement.»</p> + +<p>Robert de Béthune quitta Rome peu après: sa mission était terminée, +<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> +et il rentra tristement en Flandre, après s'être arrêté d'abord +à Florence pour y recourir à un emprunt onéreux chez les +usuriers de la maison des Bardi, puis à Lausanne pour s'y reposer +de ses fatigues et de ses inquiétudes aggravées par la fièvre qui +l'avait saisi dans les gorges du mont Saint-Bernard.</p> + +<p>Gui de Dampierre refusa longtemps de croire à la mauvaise foi +d'Edouard I<sup>er</sup>. «Cher sire, lui écrivait-il au mois d'août 1298, je +suis chaque jour le témoin des grands dommages que me cause +le roi de France, et c'est ce qui me porte à recourir si souvent à +vous, en qui, après Dieu, je place toute ma confiance et tout mon +espoir; car si quelque salut peut exister pour moi, c'est de vous +qu'il me doit venir.» Edouard I<sup>er</sup> se contentait de répondre qu'il +ferait ce qu'il devait faire; mais sa conduite, comme Gui de Dampierre +l'écrivait à Jean de Menin, s'accordait mal avec ses paroles.</p> + +<p>Un instant le comte de Flandre avait pu espérer qu'à défaut +de l'appui de l'Angleterre, celui de l'Allemagne, que lui avait enlevé +la mort d'Adolphe de Nassau, lui serait rendu. Philippe le +Bel avait voulu profiter de la victoire de Gœlheim pour élever +son frère, le comte de Valois, à l'empire. Albert d'Autriche, +fils de Rodolphe de Hapsbourg, n'avait combattu que pour reconquérir +l'héritage paternel et il refusait de l'abandonner: il se +sépara immédiatement du roi de France, et Gui de Dampierre +se rendit près de lui à Aix pour assister à son couronnement et recevoir +l'investiture de tous les fiefs de Flandre qui relevaient de +l'empire. Mais ces espérances furent courtes: Albert d'Autriche ne +prit point les armes, et l'évêque de Vicence, qui avait été chargé +par le pape de présider à la conclusion du traité de paix entre +Edouard I<sup>er</sup> et Philippe le Bel, ne tarda pas à se rendre en Flandre. +Ce fut probablement l'évêque de Vicence qui remit à Robert de +Béthune et à sa fille, la dame de Coucy, une bulle où Boniface VIII +reprochait à Gui de ne point écouter ses conseils. «Qu'il considère +que ses années, penchant de plus en plus vers leur déclin, le rapprochent +chaque jour du terme de la vie; et s'il ne doit désirer +que plus vivement de pouvoir faire passer son héritage à ses fils +et de laisser ses sujets en paix, qu'il cherche donc, avant d'être +arrivé à la fin des trêves, à éloigner tout sujet de dissentiment. +Et vous, mon fils, continuait Boniface VIII en s'adressant à Robert +de Béthune, considérez en vous-même quels seront tous les +<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span> +biens qui résulteront de la paix, recherchez-la, et sachez que si +vous écoutez nos exhortations salutaires, nous vous accorderons +notre généreuse faveur; s'il en était autrement, la désobéissance +du comte ne paraîtrait à tous que le résultat de son orgueil, et +comme nous ne voulons point que notre appui manque au roi +dans le cours de sa justice, nous n'hésiterons pas à employer +notre autorité apostolique comme nous le croirons le plus utile +à sa cause.»</p> + +<p>La position de Gui devenait de plus en plus précaire; chaque jour, +les chevaliers français trouvaient quelque prétexte pour violer les +trêves. Ils avaient d'abord prétendu que la possession des villes de +Bruges et de Courtray leur donnait le droit d'occuper tout le territoire +des châtellenies qui y étaient attachées, mais ils n'y bornaient +plus leurs excursions et les poussaient parfois jusqu'aux +portes d'Ypres et de Cassel. Charles de Valois n'avait pas quitté +Bruges. Il employa la plus grande partie de l'année 1298 et l'année +suivante à y faire construire des fortifications importantes. On approfondit +les anciens fossés, près des portes de la Madeleine et de +Sainte-Croix; on en creusa de nouveaux depuis la Bouverie jusqu'au +Sablon, et de là vers la porte Saint-Jacques. Philippe le Bel, qui +craignait d'autant plus les murmures des Brugeois que leur commerce +était à demi ruiné, venait de confirmer leurs priviléges. +Dans les premiers jours de juillet 1299, le connétable, Raoul de +Nesle, leur remit solennellement les lettres revêtues du sceau du +roi. Guillaume de Leye, qui les avait cherchées à Montreuil, ne +reçut que quarante sous, mais les magistrats firent distribuer quatorze +livres aux serviteurs du connétable; de plus, lorsque le chancelier, +Pierre Flotte, vint à Bruges, ils lui firent don d'un beau cheval +qu'ils avaient acheté à Pierre Heldebolle.</p> + +<p>Dans cette triste situation, le comte de Flandre resserrait les +liens qui l'unissaient à la Hollande et au Brabant; mais il voyait +se rompre tous ceux qu'il avait essayé de former en Allemagne. +Dans les derniers jours de novembre 1299, Philippe le Bel et Albert +d'Autriche eurent une entrevue à Vaucouleurs; il fut convenu que +les frontières françaises seraient portées de la Meuse jusqu'au Rhin, +et ce fut au prix de ces concessions que le roi de France lui sacrifia +toutes les prétentions de son frère.</p> + +<p>Cependant le pape Boniface VIII n'avait point approuvé l'élection +<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> +du duc d'Autriche, et s'indignait d'apprendre que Philippe avait traité +avec lui à Vaucouleurs. On l'entendit s'écrier: «C'est à moi qu'il appartient +de défendre les droits de l'empire.» Les ambassadeurs du +comte de Flandre à Rome comprirent admirablement la mission qu'ils +avaient à remplir. Prenant l'initiative de la grande lutte qui se préparait, +ils invoquèrent les droits de la Flandre opprimée comme le +champ le plus noble et le plus légitime où la souveraineté pontificale, +réunissant le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, pût combattre +les injustices et les usurpations du roi de France. Après avoir rappelé +la triste captivité de Philippe de Flandre, les nombreuses violations +de la trêve, la dévastation de plusieurs monastères, ils continuaient +en ces termes: «Que le pape soit le seul juge compétent et celui que +le comte doit nécessairement invoquer, c'est ce que nous chercherons +à établir. D'abord le pape est le juge suprême, non-seulement +pour les choses spirituelles, mais aussi pour les choses +temporelles, car il est le vicaire de Jésus-Christ tout-puissant et +le successeur de Pierre, à qui ont été remis tous les droits de la +puissance céleste et terrestre. Ne lit-on pas dans les saintes Ecritures: +Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le +ciel? Et ailleurs: Je vous ai établi au-dessus des nations? Les +disciples de Jésus-Christ ne trouvèrent-ils pas deux glaives avant +qu'il se rendît sur la montagne des Oliviers? Quoique d'autres +exercent la juridiction temporelle, et bien que ce soit un devoir +pour les chrétiens d'être soumis au roi comme à celui qui possède la +puissance supérieure, et à ses chefs comme envoyés de lui, le pape +se trouve dans une situation différente de celle des autres hommes, +puisqu'il occupe sur la terre la place de Jésus-Christ. +Lorsqu'on considère que toute puissance vient de Dieu, il ne +paraît plus douteux que la juridiction de toutes les choses spirituelles +et temporelles n'appartienne pleinement à son vicaire... +Le pape ne peut-il point déposer l'empereur qui est le premier +de tous les princes séculiers? N'a-t-il pas aussi le droit de déposer +le roi de France qui ne reconnaît aucun prince au-dessus +de lui?... Le pouvoir pontifical n'a-t-il point été, à toutes les +époques, le refuge des opprimés.»</p> + +<p>La réponse de Boniface VIII ne se fit pas longtemps attendre. +Le 6 janvier, jour de la fête de l'Epiphanie, le cardinal Matthieu +d'Aquasparta, qui prêchait publiquement en présence du pape et +<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> +des cardinaux dans l'église de Saint-Jean-de-Latran, déclara, du +haut de la chaire, que le pape était seigneur souverain, temporel et +spirituel, de tous les hommes quels qu'ils fussent, étant le vicaire +de Dieu, par le don fait à saint Pierre et à ses successeurs, et il +ajouta que quiconque voudrait s'y opposer méritait que la sainte +Eglise, en vertu de sa divine autorité, le frappât, comme hérétique, +par l'épée spirituelle et par l'épée temporelle. Le 15 janvier le pape +dit lui-même aux ambassadeurs flamands que le roi de France suivait +de mauvais conseils. «On raconte, et nous le tenons pour +certain, écrivaient-ils le même jour au comte de Flandre, que +l'alliance qui a été faite entre le roi de France et le roi d'Allemagne +déplaît fort au pape, et que c'est par haine contre le roi +d'Allemagne qu'il vient de créer archevêque de Trèves Thierri +de Nassau, frère de l'ancien empereur Adolphe; on assure que le +pape ne cherche qu'à le renverser, car il lui semble que le roi +d'Allemagne et le roi de France veulent tout ébranler. Nous +avons aussi entendu dire que les siéges de Cologne et de Mayence +seront vacants plus tôt qu'on ne le pense, et le pape y placera +des personnes dont il pourra s'aider contre le roi d'Allemagne; il +pourrait même arriver que votre neveu, le prévôt de Maestricht, +Guillaume de Juliers, obtînt l'une de ces dignités, grâce à votre +appui et à celui de vos amis et des siens. Sachez aussi que votre +neveu, Gui de Hainaut, eût eu l'archevêché de Trèves, si l'on +n'eût connu l'alliance de son frère avec le roi de France.»</p> + +<p>La protestation du pape contre les rois ligués contre lui fut le +grand jubilé de l'an 1300. Il appela toute l'Europe à Rome, et l'Europe +y accourut. L'Angleterre, l'Allemagne et la France, malgré +les princes qui les gouvernaient, la Flandre, malgré ses divisions +et ses guerres, envoyèrent au delà des Alpes un si grand nombre +de pèlerins que la multitude qui se pressait aux bords du Tibre +pour visiter les reliques des martyrs effaça les plus pompeux souvenirs +du peuple roi; ce fut à la fois la révélation d'un immense +enthousiasme religieux et la manifestation de la puissance dont +l'autorité pontificale restait armée aux yeux des peuples.</p> + +<p>Le pape avait prolongé la trêve; mais le roi de France, loin de +la respecter, annonçait hautement l'intention de recommencer la +guerre. Déjà Charles de Valois avait assemblé une armée dans +laquelle on comptait quinze cents chevaliers. Le jour même où +<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> +expirait la trêve de deux ans, concilie autrefois par les députés du +roi d'Angleterre (6 janvier 1299) (v. st.), le comte de Valois surprit +Douay. Poursuivant sa marche et ses succès, il traversa +Bruges, défit les hommes d'armes qu'avait réunis le sire de Maldeghem, +et vint mettre le siége devant Damme. Les habitants, sachant +qu'ils n'avaient point de merci à espérer, avaient fui, et lorsque les +Français y pénétrèrent, ils n'y trouvèrent qu'une vieille femme +assise à son foyer. Enfin, le 8 mai 1300, les magistrats de Gand, +qui avaient vu de leurs remparts l'incendie de Nevele et des villages +environnants, vinrent offrir les clefs de leur ville. «Les +bourgeois des villes de Flandre, dit un historien allemand, étaient +tous corrompus par les dons ou par les promesses du roi de +France, qui n'eût jamais osé envahir leurs frontières s'ils avaient +été fidèles à leur comte.»</p> + +<p>Gui de Dampierre avait appris qu'une insurrection, dans laquelle +avait péri Wulfart de Borssele, avait rétabli en Hollande la tutelle de +Jean d'Avesnes. Son petit-fils, le duc de Brabant, l'avait abandonné. +Succombant sous le double poids de la vieillesse et du malheur, il +remit, dans une assemblée des députés du pays tenue à Audenarde, +toute l'autorité à Robert de Béthune, et se retira à Rupelmonde; +cependant, lorsqu'il vit la Flandre menacée d'une destruction complète, +il céda aux instances de son fils Guillaume, qui avait épousé +une fille de Raoul de Nesle, et alla trouver à Ardenbourg Charles +de Valois, pour le supplier de mettre un terme aux ravages de la +guerre. Gui n'avait pu oublier ni sa captivité en 1294, ni le long +supplice de sa fille; mais la générosité du roi de France était devenue +la dernière ressource de la Flandre: il se dévoua et écouta +les conseils de Charles de Valois, qui, en le pressant de se rendre à +Paris, lui avait promis qu'il pourrait librement quitter la France, +s'il ne parvenait point à conclure la paix. Deux de ses fils, Robert et +Guillaume, l'accompagnaient, et parmi les chevaliers et les nobles +bourgeois qu'il avait jadis associés à sa puissance, il y en eut plusieurs +qui voulurent partager, à l'heure des revers, sa destinée +quelle qu'elle dût être. L'histoire doit enregistrer les noms de ces +héros de la fidélité, qui en étaient en même temps les martyrs. +C'étaient les sires de Hontschoote, de Gavre, de Sotteghem, d'Haveskerke, +de Dudzeele, de Somerghem, de Watervliet, Jean de Gand, +Sohier de Courtray, Arnould d'Audenarde, Antoine de Bailleul, +<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span> +Jean de Menin, Gérard de Moor, Baudouin de Knesselaere, Jean de +Valenciennes, Alard de Roubaix, Gui de Thourout, Gérard de Verbois, +Michel et Jean de Lembeke, Baudouin de Quaet-Ypre, Valentin +de Nieperkerke, Jean de Rodes, Jean et Baudouin de Heyle, Guillaume +d'Huysse, Gauthier et Guillaume de Nevele, Roger de Ghistelles, +Philippe d'Axpoele, Jean de Wevelghem, Jacques d'Uutkerke, +Gauthier de Lovendeghem, Baudouin de Passchendaele, +Jean de Volmerbeke, Geoffroi de Ransières, Gauthier de Maldeghem, +Michel de Merlebeke, Guillaume de Cockelaere, Philippe de Steenhuyse, +Guillaume de Mortagne, Thomas et Ywain de Vaernewyck, +Jean de Bondues, Thierry Devos, Henri Eurebar, Richard Standaert, +Jean Baronaige, Guillaume Wenemare, Thierri de la Barre, Jean +Van de Poele.</p> + +<p>Lorsque le comte de Flandre entra à Paris, il aperçut, à l'une +des fenêtres du palais, la reine dont l'orgueil insultait à son humiliation: +il baissa les yeux et ne salua point. Robert suivit l'exemple +de son père; mais Guillaume se découvrit. Arrivés près de l'escalier +du palais, ils descendirent de cheval, et s'approchant du roi ils se +placèrent en sa merci. Charles de Valois voulut ajouter quelques +mots, mais Philippe le Bel l'interrompit: «Je ne veux point avoir +de paix avec vous, dit-il à Gui; si mon frère a pris quelques engagements +vis-à-vis de vous, il n'en avait pas le droit.» Et il ordonna +au comte d'Artois de conduire au Châtelet Gui de Dampierre, +ses fils et tous ses chevaliers. Ils y restèrent dix jours, pendant qu'on +célébrait les noces du duc d'Autriche avec Blanche de France; mais +bientôt Philippe le Bel jugea à propos de les éloigner. Le comte de +Flandre fut enfermé dans la tour de Compiègne; Robert de Béthune +à Chinon, avec le sire de Steenhuyse; son frère Guillaume, à Issoudun. +Les autres chevaliers reçurent pour prison Montlhéry, Janville, +Falaise, Loudun, Niort ou la Nonnette.</p> + +<p>Dans quelques châteaux, les captifs parvinrent à adoucir la sévérité +de leurs gardes, ils leur donnaient des autours, des faucons, des +hanaps dorés; ils faisaient venir pour leurs femmes des cammelins +de Cambray, des draps rayés de Gand, voire même de belles vaches +de Flandre; on vit aussi l'un des geôliers recevoir une pension de +vingt livres de rente de Gauthier de Nevele et lui en rendre foi et +hommage; mais il y eut d'autres prisons où ils furent traités avec +une extrême rigueur. A Chinon, l'un des <em>mestres de la garde</em>, Perceval +<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span> +du Pont, insulta Guillaume de Steenhuyse en présence de Robert +de Béthune. A Falaise, on contraignit les prisonniers à se nourrir +à leurs dépens, puis on arrêta leurs viandes et on fit répandre leur +vin. A la Nonnette, pauvre château d'Auvergne, les plaintes furent +encore plus vives contre la cruauté de Guillaume de Rosières. Là, +ils furent enfermés dans une tour et chargés de chaînes. Guillaume +de Rosières ne cessait de leur répéter: «Je voudrais que le roi m'ordonnât +de vous trancher la tête à tous; je le ferais moi-même +volontiers.» Le vendredi, il prétendait qu'ils ne devaient pas +avoir de vivres, attendu que c'était un jour de jeûne. Quelles que +fussent leurs représentations, il se contentait de leur répondre que +s'ils osaient faire connaître leurs murmures, on ajouterait plutôt foi +à ses déclarations qu'à celles de tous les chevaliers captifs; et du +reste que s'ils périssaient dans leur prison, «il plairoit bien +au roi.»</p> + +<p>La captivité de Gui de Dampierre avait hâté la chute de son autorité +dans toute la Flandre. Audenarde, Termonde, Ypres, vaillamment +défendue par le sire de Maldeghem, avaient subi le joug +étranger, et l'un des fils du comte, Gui de Namur, qui pendant quelques +jours avait prolongé la résistance au sein des héroïques populations +du pays de Furnes, s'était retiré aux bords de la Meuse avec +ses frères Jean et Henri. Le connétable Raoul de Nesle, <em>tenant le +lieu du roi de France dans sa terre de Flandre nouvellement acquise</em>, +exerçait en son nom l'autorité souveraine dans cette ville de +Bruges, dont ses ancêtres avaient autrefois reçu la châtellenie des +princes de la maison de Flandre, aujourd'hui dépouillée de son héritage +et profondément humiliée; mais son gouvernement fut du +moins doux et pacifique; il se souvenait qu'il n'était point étranger +au sang de Thierri d'Alsace, et que sa fille avait épousé l'un des fils +de Gui de Dampierre.</p> + +<p>Au mois de mai 1301, Philippe le Bel résolut de visiter ses conquêtes. +La reine de France apportait dans ce voyage toutes les joies +de l'orgueil et de la vengeance. Issue par son père de la maison des +comtes de Champagne, si souvent rivaux des comtes de Flandre, +elle appartenait par sa mère à celle des comtes d'Artois; une haine +de plus en plus vive l'animait contre la Flandre depuis le jour où +le fils de Robert d'Artois avait été mortellement blessé près de +Furnes, et c'était un frère du vainqueur de Bulscamp, Jacques de +<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span> +Châtillon, comte de Saint-Pol, qu'elle amenait avec elle, afin qu'une +sévère oppression succédât désormais à l'administration paternelle +du connétable.</p> + +<p>Le 18 mai, le roi et la reine de France, suivis d'une cour nombreuse, +arrivèrent à Tournay. De là ils se rendirent, par Courtray, +Peteghem et Audenarde, à Gand, où ils se trouvèrent le second jour +de la Pentecôte. Toute la population de cette puissante cité s'était +portée au devant du roi, quoique la variété des costumes revêtus +par les bourgeois indiquât la diversité de leurs opinions. Malgré +l'opposition des Trente-Neuf, qui profitaient, disait-on, des impôts +prélevés sur la bière et l'hydromel, Philippe le Bel n'hésita pas à +les supprimer, afin de se concilier la faveur des Gantois. Après un +séjour d'une semaine à Gand, il poursuivit son voyage vers Bruges, +où il fit son entrée solennelle le 29 mai. Toutes les maisons y étaient +couvertes d'ornements précieux; sur des estrades, auxquelles étaient +suspendues les tapisseries les plus riches, se pressaient les dames +de Bruges dont la beauté et les joyaux éveillèrent dans le cœur de +la reine une ardente jalousie; mais le peuple, auquel les échevins +avaient défendu, sous peine de mort, de faire entendre aucune réclamation +semblable à celle des Gantois, restait muet. Son silence +effraya Philippe le Bel; ce fut en vain qu'il appela près de lui les +bourgeois et fit proclamer les joutes les plus brillantes: il y avait +déjà du sang sur les pavés de Bruges. «Ces fêtes, dit Villani, furent +les dernières que les Français connurent de notre temps, car la +fortune, qui s'était jusqu'alors montrée si favorable au roi de +France, tourna tout à coup sa roue, et il faut en trouver la cause +dans l'injuste captivité de l'innocente damoiselle de Flandre et +dans la trahison dont le comte de Flandre et ses fils avaient été +les victimes.»</p> + +<p class="end">FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_316"> 316</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p> + +<h2>TABLE</h2> + +<table id="toc" summary="contents"> +<tr> +<td> </td> +<td class="tdr">Pages</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Préface.</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_V">V</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Livre premier.</span>—Les Galls, les Kymris, les Romains.—Invasion des +barbares.—Conquêtes des Franks.—Etablissements des Saxons.—Naissance +et progrès du christianisme.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Livre deuxième.</span>—Le Fleanderland.—Les Flamings.—Le duc Angilbert +et le forestier Liderik.—Invasions des Normands.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_34">34</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Livre troisième.</span>—Baldwin Bras de Fer, premier comte de Flandre.—Baldwin +le Chauve.—Arnulf le Grand.—Baldwin le Jeune.—Arnulf +le Jeune.—Guerres civiles et étrangères.—Désastres et discordes.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_48">48</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Livre quatrième.</span>—Baldwin le Barbu.—Baldwin ou Baudouin le Pieux.—Baudouin +le Bon.—Arnould le Simple.—Robert le Frison.—Robert +de Jérusalem.—Baudouin à la Hache.—Reconstitution de +la société.—Développements de la civilisation.—Les croisades.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_73">73</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Livre cinquième.</span>—Charles le Bon.—Conjuration des Flamings.—Attentat +du 2 mars 1127.—Guillaume de Normandie.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Livre sixième.</span>—Thierri et Philippe d'Alsace.—Les gildes.—Les +communes.—Guerres et croisades.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Livre septième.</span>—Avénement de la dynastie de Hainaut.—Baudouin +VIII.—Baudouin IX.—Croisade.—Conquête de Constantinople.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_184">184</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span> +<span class="smcap">Livre huitième.</span>—Jeanne et Marguerite de Constantinople.—Luttes contre +Philippe-Auguste.—Influence pacifique du règne de Louis IX.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Livre neuvième.</span>—Puissance de Guy de Dampierre.—Prospérité des +communes flamandes.—Intrigues de Philippe-le-Bel.—Troubles +et guerres.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_268">268</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="end">FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p> + +<p class="end"><em>Bruxelles</em>, <span class="smcap">A. Vromant</span>, <em>imprimeur-editeur, rue de la Chapelle, 3</em>.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44156 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/44156-h/images/cover.jpg b/44156-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..73806ce --- /dev/null +++ b/44156-h/images/cover.jpg diff --git a/44156-h/images/deco.jpg b/44156-h/images/deco.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d377694 --- /dev/null +++ b/44156-h/images/deco.jpg |
