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+ The Project Gutenberg's eBook of Histoire de Flandre, Tome Premier, by M. Kervin de Lettenhove</title>
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+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44156 ***</div>
+
+<div class="tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
+
+<div class="frontmatter">
+<h1><span class="large">HISTOIRE</span><br />
+DE FLANDRE.</h1>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span></p>
+
+<p>Bruxelles.&mdash;Imprimerie <span class="smcap">Alfred VROMANT</span>.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span></p>
+
+<div class="titlepage">
+<p class="topspace"><span class="xlarge">HISTOIRE</span><br />
+<span class="small">DE</span><br />
+FLANDRE</p>
+
+<p><span class="xs">PAR</span><br />
+M. KERVYN DE LETTENHOVE</p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<p class="small">TOME PREMIER</p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<p class="xs">1700 AV. J.-C.&mdash;1301 AP. J.-C.</p>
+
+<p>BRUGES<br />
+<span class="small">BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR</span></p>
+
+<hr class="deco" />
+<p class="small">1874</p>
+</div>
+
+<p class="topspace"><span class="pagenumh"><a id="Page_IV"> IV</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_V"> V</a></span></p>
+
+<p>Il est devenu aujourd'hui à peu près inutile d'insister
+sur l'importance des études historiques. Aux enseignements
+d'une longue expérience qu'y cherchent les esprits sérieux
+s'unit, pour les imaginations plus ardentes et plus vives,
+le charme d'un tableau dont les épisodes variés n'empruntent
+leurs couleurs et leur mouvement qu'à la vérité. Grandeur
+ou décadence, prospérité ou misère, victoires ou
+désastres, tout y offre des leçons et des exemples, et tandis
+que les peuples parvenus au faîte de leurs destinées
+aiment à jeter un regard en arrière sur le marais d'Evandre
+pour y découvrir leur modeste berceau,</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i9"> Rara domorum</p>
+<p>Tecta... quæ nunc romana potentia c&oelig;lo</p>
+<p>Aequavit.</p>
+</div></div>
+
+<p>d'autres qui ont vu s'effacer leur influence et leur force se
+sentent encore plus irrésistiblement entraînés à recueillir
+leurs souvenirs et à entourer d'un culte pieux les ruines de
+leur puissance éteinte.</p>
+
+<p>La Flandre a cette mission à remplir. Elle le doit aux
+générations qui l'élevèrent si haut qu'elle fut, pendant tout
+le moyen-âge, la métropole de l'industrie et le centre de la
+civilisation. Les palmes des conquêtes lointaines immortalisèrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_VI"> VI</a></span>
+ses princes et ses chevaliers plantant leurs bannières
+à Jérusalem ou à Constantinople, et ses communes
+présentèrent un spectacle non moins admirable en alliant
+au milieu des guerres les plus sanglantes l'héroïsme et
+l'abnégation du dévouement qui protége la patrie et le
+génie des arts utiles qui la rendent florissante.</p>
+
+<p>Il faut surtout rechercher dans les annales de la Flandre
+les causes qui la maintinrent pendant longtemps à son
+apogée et celles qui la précipitèrent tout à coup vers sa
+chute. On ne saurait trop le remarquer: malgré les invasions
+du dehors et les luttes intérieures si fréquentes sous
+des princes hostiles à la Flandre par leur naissance, leur
+ambition et leurs intérêts, elle fut libre et forte tant que
+ses institutions et ses m&oelig;urs, se soutenant mutuellement
+et entourées du même respect, restèrent également libres
+et fortes. Le jour où la corruption passa dans les m&oelig;urs,
+l'anarchie pénétra dans les institutions, et dès lors, condamnée
+à perdre sa glorieuse individualité, il ne lui était
+réservé d'autre consolation que de se confondre, sous une
+main qui ne lui était pas étrangère, dans le grand empire
+de Charles-Quint.</p>
+
+<p>Cette appréciation des faits généraux de notre histoire
+est plus exacte que celle des écrivains qui, sans tenir
+compte de l'esprit propre à chaque siècle, ont voulu juger
+nos communes tantôt d'après les systèmes de l'antiquité,
+tantôt d'après des théories toutes modernes.</p>
+
+<p>Si les communes flamandes exercèrent une si notable
+influence sur toutes les communes de l'Europe, si la liberté
+dont on y jouissait était si équitable et si tutélaire que le
+commerce de toutes les nations y trouvait un asile, c'est
+par le caractère religieux, loyal et probe des populations
+qu'il faut expliquer la stabilité et la durée de l'organisation
+communale qui, après avoir dominé comme règle politique
+<span class="pagenum"><a id="Page_VII"> VII</a></span>
+pendant quatre siècles, se conserva comme règle
+administrative pendant quatre autres siècles.</p>
+
+<p>Asseoir le sentiment national sur ces bases traditionnelles,
+le développer en montrant sans cesse une loi providentielle
+et morale associée à la succession des événements,
+telle est la double tâche qu'il importe, en Flandre
+comme ailleurs, de poursuivre avec persévérance, en se
+plaçant au-dessus des passions du moment, pour lier l'avenir
+au passé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="header">HISTOIRE DE FLANDRE</p>
+
+<h2>LIVRE PREMIER<br />
+<span class="small">1700 AV. J.-C.&mdash;792 APR. J.-C.</span></h2>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" />
+</div>
+
+<p class="summary">Les Galls, les Kymris, les Romains.<br />
+Invasion des barbares.<br />
+Conquêtes des Franks.&mdash;Établissements des Saxons.<br />
+Naissance et progrès du christianisme.</p>
+</div>
+
+<p>Pendant longtemps, les premières migrations descendues des
+plateaux de l'Asie poursuivirent leur marche incertaine au sein des
+immenses solitudes qui s'étendaient entre le Tanaïs, l'Elbe et le
+Danube. Ce ne fut que vers le dix-septième siècle avant l'ère chrétienne
+que les Galls ou Celtes parurent au delà du Rhin, et donnèrent
+leur nom à la Gaule.</p>
+
+<p>A l'invasion des Galls succéda, à un intervalle de mille années,
+celle des Kymris. On remarquait, parmi ces nations, les Bolgs ou
+Belges qui occupèrent la Belgique, c'est-à-dire la partie septentrionale
+de la Gaule. Quelques-uns de ces Belges, appelés <em>Brythons</em>,
+s'arrêtèrent au bord de l'Océan, dans un pays couvert de bois et de
+marais; mais ils n'y firent qu'un court séjour, et traversèrent la
+mer pour aborder dans l'île d'Albion, qui depuis fut la Bretagne ou
+Brythons-Land. Ceux d'entre eux qui refusèrent de les accompagner
+durent à la situation des lieux qu'ils continuèrent à habiter
+le nom de <em>Morins</em>. Ce rivage, que visitèrent peut-être les flottes
+phéniciennes, est la patrie des générations dont j'écris l'histoire.</p>
+
+<p>Cependant les Galls, fuyant l'invasion des Kymris, se dirigeaient
+vers la forêt Hercynienne et les collines de l'Étrurie. Les Belges
+avaient étendu leur domination jusqu'au Rhône, et, dans leur ardeur
+<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
+belliqueuse, ils ne tardèrent point à prendre part aux lointaines
+expéditions des Galls.</p>
+
+<p>Le plus redoutable des chefs qui accompagnent en Macédoine le
+brenn Kerthwrys se nomme Belgius. Alexandre, en voyant ces
+hommes qui ne craignaient rien, si ce n'est la chute du ciel, put
+pressentir quels périls allaient menacer la monarchie de ses pères:
+ses successeurs réussissent à peine à la défendre contre les Belges.
+Ptolémée périt en les combattant, avant que les guerriers de Sosthène
+parviennent à les arrêter, en invoquant le nom du héros macédonien.
+Enfin le brenn Kerthwrys disparaît à Delphes, au milieu
+d'une tempête, percé, comme le racontent les anciens, par les
+flèches que lancent sur sa tête Apollon, Diane et Minerve, divinités
+outragées de ces sacrés vallons. Dès ce jour les vainqueurs de la
+Grèce se dispersent, et désormais ils prêteront l'appui de leur nom
+et de leur courage à toutes les ambitions et à toutes les conquêtes.
+C'est ainsi qu'ils servent tour à tour Pyrrhus et Carthage, et méritent
+que Mithridate rende hommage à leurs exploits.</p>
+
+<p>Lorsqu'un autre brenn entra à Rome et assiégea le Capitole, des
+Belges qui étaient venus s'établir successivement dans le nord de
+l'Italie partagèrent également sa gloire. Ces Belges continuèrent
+pendant plusieurs siècles à combattre les Romains; Claudius Marcellus
+s'illustra en les repoussant. «Claudius, dit Properce, arrêta
+les ennemis qui avaient traversé l'Eridan et porta à Rome le bouclier
+du Belge Virdumar, leur chef gigantesque, qui se vantait
+d'avoir le Rhin pour auteur de sa race.»</p>
+
+<p>La conquête romaine avait pénétré dans le midi de la Gaule
+quand une seconde invasion de Kymris parut sur le Rhin. Ils reconnurent
+les populations, issues d'une commune origine, qui les
+avaient précédés, s'allièrent aux Belges du nord de la Gaule, et soutinrent
+ceux qui campaient sur la Garonne. Marius, en les exterminant
+à Aix et à Verceil, mérita, après Romulus et Camille, le glorieux
+surnom de troisième fondateur de Rome.</p>
+
+<p>Un demi-siècle après ces victoires, une nouvelle invasion se présente;
+mais elle est moins redoutable: c'est celle des Suèves. A
+César est réservée la gloire de les vaincre. Ce consul ambitieux,
+aux yeux vifs, au front chauve, à la barbe négligée, en qui Sylla
+avait vu plusieurs Marius, et qui, sortant de la préture, avouait à
+ses amis qu'il était jaloux d'Alexandre, avait choisi entre les divers
+<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
+gouvernements des provinces celui de la Gaule, parce qu'il lui
+promettait le plus de victoires. Il extermina les Helvètes, et rejeta
+les Suèves au delà du Rhin; puis, se trouvant trop faible pour lutter
+seul contre toute la Gaule, il se déclara le défenseur du culte des
+druides, et s'allia aux Kymris du centre contre les Belges du nord.
+Parmi ceux-ci, les Nerviens étaient les plus intrépides. Ils occupaient
+les pays situés à l'est de l'Escaut, et ils avaient eu soin de
+reléguer dans des marais inaccessibles aux ennemis leurs femmes
+et tous ceux que leur âge rendait inutiles à la guerre. Leur résistance
+fut héroïque. Pendant quelques jours Rome trembla pour ses
+légions, et ne vit dans César qu'un perfide violateur de la paix,
+digne d'être livré aux ennemis. Mais, lorsqu'il revint victorieux,
+elle le reçut avec de longues acclamations, et le sénat décréta des
+fêtes publiques pour remercier les dieux de leur protection signalée.
+«Jamais dit Plutarque, on n'avait tant fait pour aucune
+victoire.»</p>
+
+<p>Cependant une nouvelle ligue se forma contre les Romains. Elle
+comprenait les peuples armoriques, c'est-à-dire tous ceux qui habitaient
+le rivage de la mer, depuis la Loire jusqu'au Rhin. Les
+Morins y prirent part; on y remarquait aussi les Ménapiens, qui,
+après avoir été l'un des peuples les plus puissants de la Belgique,
+s'étaient, à mesure qu'ils s'affaiblissaient, rapprochés de plus en plus
+de la mer. Les Belges de la Bretagne avaient promis leur appui, et
+l'on espérait celui des nations germaniques, toujours empressés à
+franchir le Rhin. Tous s'étaient engagés à agir d'un commun accord,
+à partager la même fortune, et à défendre contre le joug romain la
+liberté qu'ils avaient reçue de leurs pères. Les Ménapiens et les
+Morins n'avaient jamais envoyé de députés à César: loin de se
+soumettre à l'approche des armées romaines, ils résolurent, par une
+tactique différente de celle qu'avaient adoptée les autres nations
+gauloises, d'éviter le combat et de chercher un refuge dans leurs
+marais et dans leurs vastes forêts. César, réduit à s'ouvrir un passage,
+la cognée et l'épée à la main, avait à peine dévasté quelques
+champs et brûlé quelques villages, lorsque les pluies de l'automne
+le contraignirent à donner le signal de la retraite.</p>
+
+<p>L'année suivante, César arrêta sur le Rhin une autre invasion,
+celle des Usipiens et des Tenchtères. Quelques vaincus se réfugièrent
+à l'est du Rhin chez les Sicambres; César leur fit redemander
+<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
+les fugitifs, mais ils lui répondirent: «Le Rhin forme la limite
+de la puissance romaine; si vous voulez commander au delà du
+fleuve, reconnaissez aussi aux Germains le droit de le franchir.»
+Trois siècles s'écouleront avant que les fils de ces Sicambres aillent
+demander raison aux successeurs de César de la violation de leurs
+frontières, en envahissant celles de l'empire romain.</p>
+
+<p>Pendant que César se préparait à passer en Bretagne, il conclut
+un traité d'alliance avec les Morins qui avaient résisté à ses armes.
+Ils s'excusèrent en alléguant leur ignorance des usages des conquérants
+d'avoir osé leur résister et remirent quelques otages. Deux
+lieutenants de César pénétrèrent dans le pays des Ménapiens, toujours
+protégés par leurs forêts. Un autre de ses lieutenants reçut,
+au retour de l'expédition de Bretagne, l'ordre de réprimer une attaque
+dirigée par les Morins contre quelques légionnaires isolés et
+parvint, grâce aux chaleurs de l'été qui avaient désséché les marais,
+à leur imposer la paix.</p>
+
+<p>Les Ménapiens seuls continuaient à repousser le joug romain.
+Ils s'empressèrent d'entrer dans la confédération qui eut pour chef
+Ambiorix, roi des Éburons, nation intrépide et voisine des bords
+de la Meuse. Mais leur courage ne put les sauver. Assaillis de
+toutes parts avant qu'ils eussent pu se préparer à la défense, ils
+perdirent leurs troupeaux et virent brûler leurs habitations et leurs
+moissons. Leurs otages furent conduits au camp de César, et Ambiorix
+apprit bientôt qu'il ne pouvait plus espérer de trouver au
+milieu d'eux un appui dans la victoire ou un asile dans le revers.</p>
+
+<p>L'insurrection vaincue chez les Belges se ranima chez les Arvernes.
+La voix du vercingétorix fut entendue jusqu'aux extrémités
+de la Gaule. Les Morins accoururent au siége d'Alésie; Comius,
+chef atrébate auquel César avait confié le soin d'observer les Ménapiens,
+avait abandonné le parti des Romains, et trahissait leur
+alliance et leurs bienfaits: tant était grande l'ardeur des Gaulois à
+recouvrer leur liberté et leur ancienne gloire!</p>
+
+<p>César rêvait désormais d'autres conquêtes; il voulait opposer à
+la jalousie de Pompée et à la haine du sénat la puissance victorieuse
+de son glaive. Il ne songea plus qu'à s'attacher les peuples
+de la Gaule qui n'avaient pas oublié la route de Rome, et il les
+incorpora dans les légions qui combattirent à Pharsale.</p>
+
+<p>Les Ménapiens et les Morins partagent, depuis cette époque, le
+<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
+sort des autres nations gauloises. Aux agitations de la liberté
+menacée succède la longue paix de la servitude, et bientôt, au
+milieu des splendeurs de la cour d'Auguste, Virgile, gravant sur
+le bouclier d'Enée les brillantes destinées de Rome, rappelle dans
+les mêmes vers la honte du Rhin et celle de l'Euphrate, la défaite
+des peuples nomades de la Libye et la soumission des Morins, les
+plus reculés des hommes.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>... Incedunt victæ longo ordine gentes,</p>
+<p>Quam variæ linguis, habitu tam vestis et armis.</p>
+<p>Hic Nomadum genus et discinctos Mulciber Afros,</p>
+<p>Hic Lelegas, Carasque, sagittiferosque Gelonos</p>
+<p>Finxerat. Euphrates ibat jam mollior undis,</p>
+<p>Extremique hominum Morini, Rhenusque bicornis.</p>
+</div></div>
+
+<p>Rome est arrivée au faîte de sa puissance, quand une ville obscure
+de la Judée devient le berceau de la rénovation du monde. Le
+Christ, que l'Orient attend, oppose à l'orgueilleuse corruption des
+sociétés antiques les ineffables mystères d'une chasteté et d'une
+humilité inconnues jusqu'alors; puis, confirmant ses divins préceptes
+par l'agonie du sacrifice expiatoire, il dit à ses disciples: «Allez
+enseigner toutes les nations.» Ceux-ci se hâtent d'obéir; conquérants
+pacifiques, ils se partagent le monde. Pierre et Paul, appelés
+aux bords du Tibre, vont dans la ville éternelle sceller de leur sang
+le fondement d'une puissance plus durable que celle des Césars.</p>
+
+<p>Tibère succéda à Auguste, Caligula à Tibère. Caligula conduisit
+une expédition romaine dans les régions septentrionales de la
+Gaule. Arrivé sur le rivage de la mer avec ses balistes et ses machines
+de guerre, il ordonna aux légionnaires de ramasser dans
+leurs casques les coquillages épars sur le sable, afin, disait-il, que
+le Capitole reçût les dépouilles de l'Océan. Un monument plus utile
+de ce voyage fut la construction, au bord de la mer, d'une tour
+élevée, où l'on allumait des feux pendant la nuit pour diriger la
+marche incertaine des navires.</p>
+
+<p>Après Caligula vint Claude, puis Néron qui chantait sur sa lyre
+le crime d'Oreste, moins affreux que le sien; puis Galba, Othon,
+Vitellius, princes faibles et vils qui fléchirent tour à tour sous le
+fardeau impérial. «<i lang="la" xml:lang="la">Suscepere imperium populi romani transferendum</i>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+dit Tacite, <i lang="la" xml:lang="la">et transtulerunt</i>.» Une influence fatale semble
+dominer le trône des Césars: Domitien est le frère de Titus; Commode
+recueille l'héritage de Marc Aurèle.</p>
+
+<p>Un incendie a consumé le Capitole qu'abandonnent les génies
+protecteurs de la cité de Romulus. Les soldats prétoriens nomment
+à l'encan des empereurs qu'ils massacrent le lendemain. Enfin, sous
+le règne des empereurs Valérien et Gallien, les menaçantes invasions
+des peuples germaniques répandent de toutes parts une terreur
+profonde. Les ruines des villes qu'ils dévastent attestent la
+faiblesse des Romains et l'audace des barbares, <i lang="la" xml:lang="la">ruinæ signa miseriarum
+et nominum indicia servantes</i>.</p>
+
+<p>Valérien confia à Posthumus le soin de défendre les frontières de
+l'empire. Posthumus arrêta toutes les invasions, et maintint la paix
+dans les provinces confiées à son administration. La Gaule reconnaissante
+le proclama empereur à la mort de Valérien; mais il périt
+victime de l'ambitieuse jalousie d'un de ses lieutenants, nommé
+Lollianus, qui l'assassina.</p>
+
+<p>Une femme, dont le nom semble d'un heureux présage, Victoria,
+qui prend le titre d'Augusta et de Mère des camps, venge Posthumus
+et donne la pourpre à Victorinus qui continue à défendre et à
+protéger la Gaule. Victorinus rendit à la plupart des cités leur
+ancienne organisation municipale, et mérita d'être comparé aux
+Trajan, aux Nerva et aux Antonin. Il fit écrire sur ses médailles:
+<i lang="la" xml:lang="la">Fortuna redux</i>, allusion heureuse à des espérances trop promptement
+démenties. Victorinus périt, comme Posthumus, dans une
+sédition militaire.</p>
+
+<p>Un armurier (il s'appelait Marius) régna pendant trois jours; il
+avait dit: «Qu'on ne me reproche point ma profession, c'est avec
+le fer qu'on fonde les empires.» Un de ses soldats lui répliqua,
+en lui donnant la mort: «Ne te plains donc pas; ce glaive qui te
+frappe, c'est toi qui l'as forgé.»</p>
+
+<p>Victoria, disposant toujours de l'autorité suprême, la transmit à
+Tetricus, qui se fit proclamer à Bordeaux. L'empire gaulois créé
+dans la Belgique s'étendait vers la Méditerranée; Aurélien
+s'alarma en Italie: «Je m'étonne, pères vénérables, écrivit-il aux
+sénateurs romains, que vous hésitiez si longtemps à consulter les
+livres des sibylles, comme si vous délibériez dans une église
+chrétienne, et non dans le temple de tous les dieux.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+L'épée d'Aurélien était plus puissante que les oracles sibyllins.
+Elle renversa dans les Gaules l'autorité de Victoria, et sur l'Euphrate
+celle de la reine Zénobie. L'Orient et l'Occident portaient
+les mêmes fers: Tetricus, revêtu d'une chlamyde de pourpre
+au-dessus des braies gauloises, parut au triomphe d'Aurélien, à côté
+de Zénobie, qui, ornée de pierres précieuses, traînait des chaînes
+d'or. Zénobie obtint une retraite à Tibur; Tetricus acheva ses jours
+sur le mont C&oelig;lius.</p>
+
+<p>A la chute de l'empire gaulois, on voit redoubler les efforts des
+nations barbares, impatientes de briser les dernières barrières qui
+protégent encore le vieux monde romain. Elles se pressent sur le
+Rhin, tandis que leurs flottes cherchent par l'Océan une autre route
+qui, à travers les tempêtes, les conduise à la victoire et au butin.
+Toutes accourent des limites de la Scandinavie, patrie féconde des
+envahisseurs. Elles se sont arrêtées quelque temps près de l'Elbe,
+et c'est là que nous apercevons l'Héligoland ou l'île sainte des
+Saxons et la Merwungania des Merwings, de même que plus tard
+nous y découvrirons le berceau des Danes et des Normands. De ces
+rivages s'élancent sans cesse ces colonies aventureuses guidées par
+leurs bersekirs, générations jeunes et cruelles qui ne connaissent
+que les joies du sang, et sourient en recevant la mort. On les désigne
+tantôt sous le nom de Saxons qu'elles doivent à leurs longs couteaux,
+tantôt sous celui de Franks, qui rappelle peut-être le <i lang="la" xml:lang="la">ver
+sacrum</i> des peuples du Nord, et qui serait dans cette hypothèse
+synonyme de celui des Flamings, que nous retrouverons plus
+tard. «Les Franks et les Saxons, écrivait l'empereur Julien,
+sont les plus belliqueux de tous les peuples, et une ligue étroite
+les unit les uns aux autres.»&mdash;«Les Franks et les Saxons,
+ajoute Orose, ravageaient les rivages de la Gaule.» Dès le
+quatrième siècle, ils avaient fondé des établissements sur les côtes
+de la Frise, où ils se mêlèrent aux Saliens de l'Yssel et aux Sicambres
+dont les aïeux avaient été relégués par Auguste aux bouches
+du Rhin.</p>
+
+<p>Tous les historiens ont célébré l'intrépidité des Seekongars et
+l'audace qu'ils montraient en parcourant les mers: leurs poétiques
+mythologies racontaient que les dieux avaient créé l'homme d'un
+tronc d'arbre qui flottait sur les ondes; l'Océan était leur première
+patrie. «Autant de rameurs, autant de pirates, dit Sidoine Apollinaire,
+<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+tous commandent et obéissent, enseignent et apprennent à
+la fois l'art de piller. Ces ennemis sont plus terribles que tous
+les autres. Lorsqu'on ne les attend point, ils attaquent; si vous
+êtes prêts à les combattre, ils vous échappent. Ils accablent ceux
+qu'ils surprennent, et se rient de ceux qui résistent. S'ils vous
+poursuivent, ils vous atteignent; s'ils fuient, ils se dérobent à
+vos coups. Les naufrages les instruisent; ils se réjouissent des
+dangers au milieu des flots et des écueils.»</p>
+
+<p>Lorsque Aurélien et Tacite eurent régné, Probus ceignit la
+pourpre impériale. Il opposa une résistance énergique à toutes les
+invasions des barbares, les força à repasser le Rhin, leur prit
+soixante et dix villes et leur tua quatre cent mille hommes. Puis il
+dirigea ses armes contre la ligue des Franks et les vainquit au fond
+de leurs marais. Quelques-uns de ces Franks, conduits au Pont-Euxin
+par l'ordre de l'empereur, s'y emparèrent de quelques barques
+où ils trouvèrent un asile. Insultant tour à tour les rivages de
+l'Asie et ceux de l'Europe, pillant Syracuse, menaçant Carthage,
+ils revinrent dans la Batavie sans que la puissance romaine eût
+pu châtier leur audace.</p>
+
+<p>Bientôt un nouveau mouvement éclata dans la Gaule. Il arriva
+que, dans une fête donnée à Lyon, le jeu fut dix fois de suite favorable
+à Proculus. Selon un ancien usage, ses amis s'amusèrent à le
+parer d'un manteau de pourpre. Cependant ils craignirent que cette
+innocente plaisanterie ne leur devînt fatale. Un complot se forma.
+Proculus voulut garder son manteau impérial: la Bretagne, l'Espagne
+et la Belgique le soutinrent. Vaincu par Probus, il se réfugia
+chez les Franks, qui le livrèrent. Probus avait pacifié tout l'empire
+et se vantait de n'avoir plus besoin de ses armées. Cette parole imprudente
+le fit assassiner par ses soldats.</p>
+
+<p>Marcus Aurélius Carus, citoyen de la Gaule Narbonnaise, régna
+deux années. Dioclétien, à qui une druidesse de Tongres avait autrefois
+promis l'empire, lui succéda et vainquit Carinus, fils de Carus,
+qui avait recueilli au nord des Alpes l'autorité de son père. Dès ce
+moment, l'indépendance gauloise s'humilia et se transforma en une
+longue agitation, qu'entretinrent les Bagaudes, laboureurs chassés
+de leurs terres par les ravages des guerres ou l'avidité du fisc.</p>
+
+<p>Cependant les Saxons, montés sur leurs légers cyules, continuaient
+à parcourir, à pleines voiles, les mers orageuses que leurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
+poètes nommaient la route des cygnes. Leurs succès encourageaient
+leur audace, et chaque jour leurs débarquements se multipliaient
+sur le rivage septentrional de la Gaule, désigné quelques années
+plus tard sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Littus Saxonicum</i>. Le césar Maxence, qui
+résidait à Trèves, leur opposa Carausius, chef habile et plein de courage,
+qui était né lui-même dans le pays des Ménapiens.</p>
+
+<p>A peine Carausius avait-il pris le commandement de la flotte de
+Boulogne qu'on le vit, soit qu'il écoutât son ambition, soit qu'il fût
+guidé par des sympathies puisées dans une commune origine, favoriser
+les Franks et les Saxons qu'il devait combattre; il apprit que
+Dioclétien et Maximien avaient résolu sa mort, et se proclama
+empereur. De nombreux navires se trouvaient sous ses ordres; une
+légion romaine, formée probablement d'auxiliaires germains, le soutenait:
+la Bretagne même invoquait sa protection. Enfin, à sa voix,
+les Franks, s'élançant de leurs marais, avaient occupé la cité de
+Boulogne.</p>
+
+<p>La rébellion de Carausius porta l'effroi à Rome. Dans les ports
+de la Gaule méridionale et même dans ceux de l'Italie, on se hâta
+de construire des vaisseaux pour combattre la flotte ennemie, et un
+panégyriste romain remarque, comme une preuve signalée de la
+protection des dieux, que pendant toute une année, tandis qu'on tissait
+les voiles et qu'on préparait les bois nécessaires aux navires, le
+ciel demeura constamment serein afin que le zèle des ouvriers ne se
+ralentît point. Cinq années s'écoulèrent avant que la flotte romaine
+parût dans l'Océan. Constance avait quitté les bords du Rhin pour
+la seconder avec une puissante armée; Boulogne fut reconquise, et
+les Romains, favorisés par la sécheresse de l'été, poussèrent leur
+expédition jusqu'au centre des terres ménapiennes, «contrée tellement
+envahie par les eaux, dit Eumène dans le panégyrique de
+Constance, qu'elle semble flotter sur des abîmes et frémit sous
+les pas.»</p>
+
+<p>Dans l'armée qui s'éloigna de l'Italie pour combattre Carausius
+se trouvait cette célèbre légion thébéenne, composée de chrétiens,
+qui, à Agaune et sous les murs de Cologne, s'offrit au martyre
+sans toucher à son épée. Dès le premier siècle de l'ère chrétienne,
+saint Materne, disciple de saint Pierre, avait porté dans la Belgique
+les féconds enseignements de la foi nouvelle. Ses progrès avaient
+été rapides, lorsque la persécution dioclétienne soumit à une terrible
+<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
+et dernière épreuve les néophytes de toutes les parties de
+l'empire. Le préfet Rictiover la dirigea dans les Gaules. A Trèves,
+le nombre des chrétiens immolés fut si considérable que leur sang
+rougit les eaux de la Moselle. La vierge Macra fut brûlée vive à
+Reims. Quintinus, Romain de race sénatoriale, périt dans la cité des
+Veromandui, qui, depuis, garda son nom. L'évêque Firminus, à
+Amiens, Gentianus, Victorius, Fuscianus, dans le pays de Térouane,
+Eubert, Piat et Chrysolius, chez les Ménapiens, méritèrent par les
+mêmes tortures la palme du martyre. La persécution se ralentit
+lorsque Constance vient gouverner les Gaules; il traite les Gaulois
+avec douceur, vit en paix avec les Franks et protége les disciples
+d'une religion à laquelle il est secrètement favorable. Enfin Constantin,
+fils de Constance, aperçoit dans les airs, aux limites de la
+Belgique, une croix lumineuse qu'il place sur son labarum. Il
+triomphe par ce signe, renverse les cruels tyrans de l'Italie et
+inaugure le christianisme au Capitole.</p>
+
+<p>A la mort de Constantin, l'empire se divise. Un de ses fils, qui
+porte le même nom, fait la guerre à ses frères, enrôle des Franks
+dans son armée et meurt à Aquilée. Les Franks s'établissent de
+plus en plus sur les côtes septentrionales de la Gaule; leur puissance
+augmente chaque jour. Constant, autre fils de Constantin, la sanctionne
+par des traités et la confirme en périssant assassiné par l'ordre
+du Frank Magnentius, qui se proclame empereur à Autun. Ni
+la défaite de Magnentius, ni la mort de Sylvanus, autre Frank qui
+usurpe la pourpre, ne fortifient l'autorité romaine. Les Franks conservent,
+sous de nouveaux chefs, une position menaçante. On leur
+oppose enfin un écolier d'Athènes, à peine âgé de vingt-trois ans,
+à la taille difforme, à l'esprit orgueilleux et cynique, mais capable
+des plus grandes choses. C'est le césar Julien. Il arrive dans la
+Gaule avec trois cent soixante soldats, réunit les débris des armées
+romaines et repousse les barbares qui avaient envahi l'empire
+depuis Autun jusqu'au Rhin.</p>
+
+<p>Les Franks Saliens avaient occupé la Toxandrie: Julien les surprit
+et leur imposa la paix. Le disciple de Platon, qui demandait à
+des enchantements les secrets de l'avenir, semble, en protégeant
+les Franks, avoir reçu la révélation de leur puissance future. Déjà,
+ils occupaient le premier rang parmi les nations germaniques, terribles
+pendant la guerre, redoutables pendant la paix, tour à tour
+<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
+auxiliaires et ennemis. Julien avait besoin des Franks. Il souffrit
+que dans une sédition militaire on le proclamât empereur et qu'on
+l'élevât sur un bouclier, suivant la coutume des barbares. Il n'avait
+pu résister, écrivait-il au sénat d'Athènes, aux volontés de son génie.
+Il régna, et lorsque plus tard il crut pouvoir rétablir l'antique puissance
+de Rome, en forçant les chrétiens à relever les autels du Capitole,
+il leur disait: «Ecoutez-moi; les Allemands et les Franks
+m'ont écouté.»</p>
+
+<p>Après la mort de Julien, Valentinien recueillit l'empire d'Occident.
+Pendant les premières années de son règne, des troupes innombrables
+de Saxons traversèrent l'Océan et s'établirent sur le rivage
+de la Gaule. De là ils s'avancèrent jusqu'aux bords du Rhin et défirent
+le comte Nannianus. Mais, ayant appris que l'empereur avait
+réuni une armée considérable pour les combattre, ils demandèrent
+à pouvoir se retirer en abandonnant leur butin. Les Romains feignirent
+de le leur permettre, et profitèrent de leur confiance pour les
+attirer dans des embûches où ils périrent presque tous. «Valentinien,
+dit Orose, vainquit, aux limites du pays des Franks, les
+nations saxonnes, nations redoutables par leur courage et leur
+agilité, qui, placées aux bords de l'Océan et dans des marais inaccessibles,
+menaçaient les frontières de l'empire et se préparaient
+à de formidables invasions.»</p>
+
+<p>Vers la fin du quatrième siècle, un autre Carausius s'élève au
+nord de l'empire: c'est Maxime, soldat dont la naissance est
+inconnue, mais qu'Orose appelle un homme intrépide et digne
+d'être auguste. Proclamé empereur en Bretagne, il aborde aux
+bouches du Rhin. Les Franks le soutiennent. Deux chefs de cette
+nation, Rikomir et Baudo, sont ses consuls. Mellobald, autre Frank,
+naguère créé <i lang="la" xml:lang="la">comes domesticorum</i> par Valentinien, le fait reconnaître
+à Paris. Maxime conserva l'empire pendant cinq années. Son
+ambition le perdit: il voulut envahir l'Italie et périt à la bataille
+d'Aquilée. La trahison du Frank Arbogast avait hâté sa chute.
+Arbogast, redoutable par son audace, son courage et sa puissance,
+tint l'empereur Valentinien II enfermé dans Vienne jusqu'à ce qu'il
+l'eût réduit à se tuer; puis il lui donna pour successeur le rhéteur
+Eugène, qu'il arracha aux jeux de l'école pour lui ordonner de relever
+l'autel antique de la Victoire Romaine, naguère vainement
+défendu par l'éloquence de Symmaque: autres jeux, tels qu'ils convenaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+à un barbare devenu l'arbitre du monde, et plein de mépris
+pour la pourpre qu'il dédaignait.</p>
+
+<p>Le chrétien Théodose, issu d'une famille espagnole, venge Valentinien
+II. «Où est le Dieu de Théodose?» s'écrie-t-il en menant
+ses troupes au combat contre celles d'Arbogast, dans une vallée des
+Alpes. A sa voix s'élève une effroyable tempête qui engloutit la fortune
+des Franks. N'oublions pas toutefois que, dans cette célèbre
+journée, les soldats de Théodose étaient des Goths, parmi lesquels
+il s'en trouvait un nommé Alarik. Les barbares, vainqueurs ou
+vaincus, avaient déjà tout envahi.</p>
+
+<p>Pendant ces guerres sanglantes, le christianisme continuait à se
+propager vers le Nord. Victricius, soldat romain devenu évêque de
+Rouen, fut le plus illustre de ses apôtres. «Tyticus nous a appris,
+lui écrit saint Paulin de Nôle, quelle clarté brillante le Seigneur
+a répandue sur des régions jusqu'à ce jour livrées aux ténèbres.
+Le pays des Morins, placé aux limites du monde, que l'Océan
+frappe en grondant de ses flots barbares, voit aujourd'hui les
+peuples relégués sur ses côtes sablonneuses se réjouir de la
+lumière que tu leur as portée et soumettre au Christ leurs c&oelig;urs
+féroces. Là où il n'y avait que des forêts et des plages désertes,
+dévastées par les pirates qui y abordaient ou s'y étaient établis,
+les ch&oelig;urs vénérables et angéliques des fidèles s'élèvent pacifiquement
+des églises et des monastères, dans les villes et dans
+les bourgs, au milieu des îles et des bois. Le Christ a fait de toi
+son vase d'élection dans les lointaines contrées du rivage nervien
+que la foi avait à peine effleuré de son souffle. Il t'a choisi pour
+que sa gloire retentît jusqu'aux bords des mers où se couche le
+soleil.»</p>
+
+<p>Après la mort de Théodose, Stilicon gouverna la Gaule au nom
+d'Honorius. Stilicon, objet des poétiques adulations de Claudien,
+était un Vandale qui trahissait les Romains. Il voulait élever son
+fils à l'empire, et appela les barbares. «Il croyait, dit Orose, qu'il
+serait aussi facile de les arrêter que de les mettre en mouvement
+et sacrifiait le salut du monde pour donner la pourpre à un enfant.»
+Tous les peuples germaniques s'élancèrent au delà du Rhin. Les
+Quades, les Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les
+Saxons, les Burgundes, les Allemans, ravagèrent tous les pays qui
+s'étendent entre les Alpes, les Pyrénées, le Rhin et l'Océan.
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+Mayence, ville illustre autrefois, fut conquise et détruite. Les puissants
+habitants de Reims, ceux d'Amiens, d'Arras et de Tournay,
+les Morins, les plus éloignés des hommes, subirent le même sort.
+Dans l'Aquitaine, dans la Novempopulanie, dans la Lyonnaise et la
+Narbonnaise, rien n'échappa à la dévastation. Enfin Alarik assiégea
+la cité impériale du Tibre avec une armée de Goths, s'en
+empara et la pilla pendant six jours; tandis que saint Jérôme répétait
+aux descendants des Gracques et des Scipions, réfugiés à
+Bethléem, les vers où la muse désolée de Virgile raconta la ruine
+d'Ilion, les appliquant aux malheurs de Rome, fille de Pergame:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quis cladem illius noctis, quis funera fando</p>
+<p>Explicet, aut possit lacrymis æquare labores?</p>
+<p>Urbs antiqua ruit, multos dominata per annos.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cependant les habitants du rivage armorique et ceux d'autres
+provinces des Gaules avaient pris les armes pour se défendre, et
+leur premier soin avait été de remplacer les magistrats romains
+par une administration indépendante. «Les Franks, qui étaient
+voisins du pays des Armoriques, dit Procope, remarquèrent qu'ils
+s'étaient donné une nouvelle forme de gouvernement et voulurent
+leur imposer leur joug et leurs lois. Ils commencèrent par piller
+leurs biens, puis les attaquèrent ouvertement. Les Armoriques
+se conduisirent vaillamment dans cette guerre, et les Franks, ne
+pouvant les soumettre par la force, leur proposèrent leur alliance
+et s'unirent à eux par des mariages.» Quels étaient ces Armoriques?
+les Ménapiens, derniers représentants des nations gauloises
+vers le nord.</p>
+
+<p>Ainsi les Saliens s'établirent en amis et en alliés sur les rives
+de l'Escaut. Il appartenait à ces contrées, illustre asile des fières et
+tumultueuses libertés du moyen âge, d'être le berceau de la grandeur
+des Franks.</p>
+
+<p>La royauté des Franks, qui, soumis à l'autorité romaine, n'avaient
+eu longtemps que des chefs de guerre (<i lang="fy" xml:lang="fy">unterkonings</i>, <i lang="la" xml:lang="la">duces</i>, <i lang="la" xml:lang="la">subreguli</i>),
+s'était reconstituée. Vers l'an 426, Hlodi, fils de Teutmir et
+petit-fils de Rikomir, si puissant au temps de Maxime, fut élu roi
+des Franks.</p>
+
+<p>Hlodi, après s'être emparé de Tournay et de Cambray, étendit
+<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+ses expéditions jusqu'à la Somme. Le chef des Romains, le Scythe
+Aétius, qui avait recueilli le génie et l'ambition du Vandale Stilicon,
+marcha au devant des Franks, accompagné du jeune césar
+Majorien, et les rencontra près du bourg d'Helena. «Au sommet
+d'une colline, dit Sidoine Apollinaire dans le <cite>Panégyrique de
+Majorien</cite>, les Franks célébraient un bruyant hyménée. Au milieu
+de leurs danses barbares, une blonde fiancée acceptait un blond
+époux. On raconte que Majorien vainquit les Franks. Les casques
+retentissaient sous les coups, et la cuirasse repoussait, de ses
+écailles, les atteintes redoublées de la hache. Enfin les ennemis
+lâchèrent pied. On voyait briller sur leurs chars fugitifs les
+ornements épars de cet étrange hyménée, les vases et les mets
+du festin, les marmites couronnées de fleurs où trempait le poisson.
+Le vainqueur s'empara des chars et de la fiancée. Moins
+digne de mémoire fut la lutte où le fils de Sémélé entraîna les
+Lapythes et les monstres de Pholoé, lorsqu'au milieu des brûlantes
+orgies des bacchantes, ils invoquaient Mars et Vénus et,
+prenant leurs coupes pour traits, rougissaient de leur sang les
+sommets de l'Othrys. Qu'on ne célèbre plus les querelles des
+enfants des nuages... Majorien dompte aussi des monstres qui relèvent,
+au haut de leur front, leurs cheveux d'un roux ardent,
+afin que leur tête, privée de chevelure, paraisse plus hideuse.
+Leur &oelig;il bleu lance un humide et pâle regard. Leur figure est
+rasée de toutes parts, et le peigne, au lieu de barbe, ne rencontre
+que de longues moustaches. C'est pour eux un jeu que de lancer
+les framées rapides à travers les airs, de chercher l'endroit où ils
+vont frapper, d'agiter leurs boucliers, de se précipiter au-dessus
+des haches croisées, et de se hâter d'accourir vers l'ennemi.»</p>
+
+<p>Aétius, vainqueur de Hlodi, voulant châtier les peuples armoriques
+qui avaient refusé d'obéir au lieutenant romain Littorius,
+les livra à Eochar, roi des Alains. Ils ne pouvaient plus rien espérer
+des Franks: aux vengeances d'Aétius, à la fureur avide des Alains,
+ils opposèrent le pieux zèle d'un prêtre chrétien. Dans les murs
+d'Auxerre vivait l'évêque Germanus, vénérable ami de la vierge
+Genowèfe, qui fut plus tard la protectrice des <em>Parisii</em> menacés.
+Germanus, cédant aux prières des députés de l'Armorique, se rend
+au-devant des Alains qui s'avançaient déjà, et saisit par la bride le
+coursier d'Eochar. Le chef barbare recule devant la parole de ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
+vieillard désarmé; et l'évêque d'Auxerre, voulant consolider son
+triomphe, va mourir à Ravenne en plaidant, auprès de Valentinien
+et de Placidie, la cause de l'Armorique, effrayée par la colère
+d'Aétius.</p>
+
+<p>Après la défaite et la mort de Hlodi, la plus grande partie des
+Franks avaient reconnu l'autorité romaine, et, sous les auspices
+d'Aétius, ils avaient élevé à la royauté un de leurs chefs qui lui
+était dévoué, Merwig, fils de Merwig, de la tribu des Merwings,
+qui, originaire des bords de l'Elbe, s'était mêlée aux Marcomans et
+aux Sicambres avant d'occuper dans la Batavie l'une des rives du
+Wahal qui conserva son nom.</p>
+
+<p>Cependant le plus jeune des fils de Hlodi, adolescent à la blonde
+chevelure, se rendit à Rome pour réclamer l'héritage de son père.
+Quelques présents et le vain titre d'<em>ami du peuple romain</em> furent
+tout ce qu'il obtint. L'autre, Hlodibald, alla trouver Attila, chef
+terrible de la grande et féroce nation des Huns, et réclama l'appui
+de ses armées.</p>
+
+<p>Attila réunit cinq cent mille barbares. L'Occident entier frémit
+d'épouvante. Aravatius, évêque de Tongres, était à Rome. Saint
+Pierre lui apparut et lui dit: «Il a été arrêté dans les desseins de
+Dieu que les Huns ravageront la Gaule. Hâte-toi d'aller mettre
+l'ordre dans ta maison; prends un blanc linceul et prépare ton
+tombeau.» A Troyes, une autre vision annonce l'arrivée des
+barbares à l'évêque Lupus.</p>
+
+<p>Armé du glaive de Mars et de l'anneau d'Honoria, le roi des
+Huns, tel qu'une sombre tempête portée par l'aquilon, s'avance
+dans la Belgique; les Gépides, les Hérules, les Bructères, les
+Thorings et quelques autres peuples franks ripewares, le suivent.
+Aétius, qui trouve dans cette invasion le moyen d'affaiblir les
+barbares déjà établis dans la Gaule, oppose à la nation des Huns
+les Westgoths de la Septimanie, les Franks Saliens de Merwig et
+quelques Allemans, débris d'anciennes cohortes auxiliaires. Les
+innombrables armées d'Aétius et d'Attila se rencontrèrent dans les
+plaines Catalauniques, arène immense, longue de cent lieues et
+large de soixante et dix. Trois cent mille cadavres jonchèrent le
+champ de bataille, et l'on vit un faible ruisseau qui traversait le
+théâtre de cette lutte gigantesque devenir un torrent de sang. Impuissant
+à s'ouvrir un passage à travers les soldats d'Aétius, Attila
+<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+se retira dans son camp où il resta toute la journée du lendemain,
+faisant sonner ses trompettes et prêt à se précipiter, si sa retraite
+était forcée, dans un bûcher formé des selles de ses chevaux. Le
+rugissement du lion dans son antre effraya le vainqueur.</p>
+
+<p>Attila s'éloigna sans être poursuivi; mais l'année suivante,
+comme il avait envahi l'Italie, il périt d'une mort soudaine, digne
+des récits qui entourèrent sa vie de terreur. Sa monarchie
+s'éteignit avec lui. Valentinien, ne redoutant plus qu'Aétius, fit
+assassiner le vainqueur des Huns. A la mort d'Aétius, dit la chronique
+de Marcellin, finit l'empire d'Occident.</p>
+
+<p>Hildrik, fils de Hlodibald, avait profité de l'abaissement de
+l'autorité romaine pour rétablir la domination de son aïeul. Repoussé
+par le <i lang="la" xml:lang="la">magister militum</i> Egidius, qui prend le titre de
+<i lang="la" xml:lang="la">princeps Romanorum</i>, il se réfugie chez les Thorings, reparaît,
+étend ses conquêtes jusqu'à la Loire, et revient mourir à Tournay.</p>
+
+<p>L'an 476, un chef des Hérules, trouvant le titre d'empereur trop
+vil, l'abolit, et relègue Augustule, dernier successeur d'Auguste,
+dans une villa habitée autrefois par Marius et Lucullus, et située
+sur le promontoire Misène qui avait reçu son nom d'Enée, illustre
+aïeul des Césars.</p>
+
+<p>L'an 481, Hlodwig, fils de Hildrik, est élevé à la royauté des
+Franks. Il inaugure son règne en dispersant l'armée du <i lang="la" xml:lang="la">rex Romanorum</i>
+Syagrius, fils d'Egidius; puis, impatient de profiter des
+discordes des Burgundes, il épouse Hlotilde, nièce de l'usurpateur
+Gundbald. Hlotilde était chrétienne; et bientôt le farouche Hlodwig,
+cédant à ses prières, demanda à Remigius, évêque de Reims, de
+répandre les ondes sacrées du baptême sur sa longue chevelure. A
+son exemple, trois mille Franks consentent à renoncer solennellement
+au culte des idoles. Les chrétiens saluent dès ce moment
+avec enthousiasme la monarchie de Hlodwig qui, telle que la
+basilique dont sa frankiske a marqué la place dans la cité des
+<em>Parisii</em>, porte une croix à son sommet, mais ne repose à sa base
+que sur le fer d'un barbare. Le christianisme, que n'a pu ébranler
+la redoutable invasion des peuples septentrionaux, est appelé à
+recueillir désormais le fruit de leurs triomphes.</p>
+
+<p>Vers cette époque, l'évêque Vedastus releva l'église d'Arras dont
+les ruines, cachées sous les ronces, servaient de retraite aux bêtes
+sauvages.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+Dans une cabane située près de Reims vivait un solitaire nommé
+Antimund. Remigius lui ordonna, au nom des devoirs de la charité,
+de se dévouer à la rude et active carrière de l'apostolat. «Ceux
+que tu dois convertir au culte du Christ, ajoutait l'évêque de
+Reims, sont les Morins qui, bien que les plus reculés des hommes,
+ne seront bientôt plus éloignés de Dieu. C'est une nation dure et
+obstinée; mais souviens-toi que ceux qui résistent au glaive se
+soumettent à la parole du Seigneur.» Plusieurs années s'écoulèrent
+toutefois avant qu'Antimund parvînt à établir au milieu de ces
+peuples barbares le siége de son épiscopat.</p>
+
+<p>Depuis les persécutions de Maximien, les chrétiens de Tournay
+avaient cherché un refuge hors de leur cité. Eleuthère était leur
+évêque au temps de la conversion de Hlodwig, et son hagiographe
+raconte que onze mille Franks reçurent de lui le baptême.</p>
+
+<p>Les Franks ne renoncèrent toutefois que lentement à leurs superstitions
+et à leurs usages. Chrétiens humbles et dociles au pied des
+autels, ils retrouvaient dans leurs banquets les m&oelig;urs féroces de
+leurs pères. Nous savons d'ailleurs qu'une grande partie des Franks
+qui suivaient Hlodwig refusèrent d'abandonner leurs idoles, et
+allèrent rejoindre sur les bords de l'Escaut et de la Lys Raganher
+et Riker, autres rois franks issus, comme Hlodwig, de la race
+de Hlodi.</p>
+
+<p>La victoire de Voglé, où les Westgoths et les Arvernes succombèrent,
+avait affermi la domination des Franks. Hlodwig reçut de
+l'empereur d'Orient Anastase les insignes du consulat, la chlamyde
+et la robe de pourpre; ensuite il alla à cheval, distribuant au
+peuple des pièces d'or et d'argent, se faire couronner dans la basilique
+de Tours.</p>
+
+<p>Hlodwig, auguste, consul et chrétien, oublia les liens étroits qui
+l'unissaient autrefois aux Franks idolâtres du Nord, et ne se souvint
+plus que de la nécessité de préserver de nouvelles invasions la
+monarchie qu'il avait fondée. Il commença par la ruse l'&oelig;uvre que
+la violence devait achever. Il fit d'abord assassiner Sigbert, roi des
+Franks de Cologne, par son fils Hloderik lui-même; puis il adressa
+ce discours aux Franks de Sigbert: «Apprenez ce qui est arrivé:
+tandis que je naviguais sur l'Escaut, Hloderik, fils de mon parent
+Sigbert, attentait aux jours de son père, prétendant que c'était
+moi qui voulais sa mort. Hloderik a péri également, frappé par
+<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
+je ne sais quelle main; mais je suis complètement étranger à ces
+événements, car je ne puis répandre le sang de mes parents, ce
+qui serait un crime. Cependant, puisqu'il en est ainsi, je vous donnerai
+un conseil: si vous le trouvez bon, tournez-vous vers moi,
+afin que vous soyez sous ma protection.» Ainsi dit Hlodwig, et
+la royauté de Sigbert fut à lui.</p>
+
+<p>Khararik, autre prince frank, fut livré avec son fils à Hlodwig, qui
+les dégrada en faisant raser leur chevelure pour les reléguer ensuite
+dans un cloître. Khararik pleurait de honte. Son fils lui dit: «C'est
+sur une tige verte que le feuillage a été coupé; mais il ne tardera
+pas à reparaître et à croître de nouveau. Puisse celui qui
+l'a fait tomber périr aussi promptement!» Ces paroles arrivèrent
+aux oreilles de Hlodwig. Il ne respecta plus la tige vigoureuse, impatiente
+de porter au loin ses altiers rameaux.</p>
+
+<p>Le roi Raganher régnait à Cambray, et son domaine s'étendait
+vers le <i lang="la" xml:lang="la">Littus Saxonicum</i>. Hlodwig corrompit ses leudes en
+leur donnant des pièces de monnaie, des bracelets et des baudriers
+en airain recouvert d'or. Raganher, trahi par son armée, voulait
+fuir; mais il fut arrêté par les siens et conduit avec son frère Riker
+devant Hlodwig. «Pourquoi, dit Hlodwig à Raganher, as-tu déshonoré
+notre race en te laissant enchaîner? Il eût mieux valu
+mourir.» Et il abaissa sa hache sur sa tête. Puis s'adressant à
+Riker, il ajouta: «Si tu avais porté secours à ton frère, il n'aurait
+pas été enchaîné.» Et il frappa Riker d'un coup de hache. Les
+leudes de Raganher se plaignaient d'avoir été payés en fausse monnaie:
+«Ceux qui trahissent leurs maîtres n'en méritent point
+d'autre,» leur répondit le vainqueur, plein de mépris pour ceux
+dont il n'avait plus besoin. «Malheur à moi! s'écria Hlodwig
+lorsque l'&oelig;uvre de destruction fut achevée; tel qu'un voyageur
+dans des régions étrangères, je n'ai plus de parents qui puissent
+m'aider si les jours d'adversité arrivaient.» Il parlait ainsi, dit
+Grégoire de Tours, non qu'il regrettât ses crimes, mais par ruse,
+afin de découvrir s'il ne lui restait pas quelque parent qu'il eût oublié
+de faire périr. La mort exauça la plainte hypocrite du roi frank, et
+le réunit dans la tombe aux princes de sa race qu'avait immolés
+sa main.</p>
+
+<p>Les amis de Raganher avaient cherché un refuge dans les colonies
+saxonnes établies au bord de la mer, et réclamèrent leur appui.
+<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
+Peu d'années après, sur une flotte qui cinglait du rivage des Danes
+vers les limites de l'empire des fils de Hlodwig, se trouvait un guerrier
+frank qui se disait issu de la race de Hlodi. C'était un fils de
+Raganher. Il tenta de reconquérir par les armes l'autorité de son
+père, fut défait et ne reparut plus.</p>
+
+<p>Les Saxons repoussés par les successeurs de Hlodwig se consolèrent
+par d'autres conquêtes. Vers le milieu du cinquième siècle,
+deux de leurs chefs, Hengst et Horsa, avaient abordé en Bretagne.
+Lorsque l'expédition du fils de Raganher échoua, leurs colonies,
+mêlées à celles des Angles, autre peuple dane, dominaient déjà sur
+les rivages de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Après la mort de Hlodwig ses Etats avaient été partagés entre
+ses fils. L'un d'eux, Hlother, règne à Soissons et sur les pays situés
+au nord et à l'ouest; mais il recueille plus tard tout l'empire frank
+des Gaules. Soutenu par les populations idolâtres et féroces qui
+avaient obéi à Raganher, il fait périr son fils Chram et livre aux
+flammes la célèbre basilique de Tours. Puis, se croyant poursuivi
+par la colère du Dieu des chrétiens, il expire à Compiègne en
+disant: «Quelle est donc la puissance de ce roi du ciel qui tient
+dans sa main la vie des plus grands princes?»</p>
+
+<p>Sous le règne de Hlother, l'évêque de Tournay Eleuthère mourut
+frappé par ceux que la sainte éloquence de sa parole n'avait pu
+désarmer. Son ami Médard, évêque de Noyon, lui donna la sépulture
+et fut son successeur. Médard joignit à l'évêché de Noyon celui
+de Tournay; mais il n'oublia point quels soins et quel zèle réclamaient
+les pays jadis confiés à l'apostolat d'Eleuthère.</p>
+
+<p>«Personne n'ignore, écrit l'auteur anonyme de sa vie, combien
+d'injures et d'insultes il souffrit dans ces contrées, combien de
+fois il fut poursuivi par les menaces des habitants de Tournay
+et exposé au supplice par l'intrépidité de ses prédications. Cette
+nation était féroce et barbare, c'était un peuple rude et implacable
+qui, encore soumis aux rites des idoles, défendait avec obstination
+le culte de ses dieux. Le pieux pontife Médard réunit à
+son Eglise les féroces nations de la Flandre, et, pendant bien des
+années, bien qu'elles fussent éloignées de lui, il ne cessa de les
+instruire dans le culte de Dieu.» Nous rencontrons, pour la
+première fois, le nom de la Flandre dans ce récit des travaux apostoliques
+de l'évêque de Noyon; nous le retrouverons au septième
+siècle dans les écrits de l'évêque de Rouen, saint Audoène.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
+Après Hlother, l'empire frank se divisa de nouveau entre ses
+fils. Hilprik régna à Soissons qui devint le centre du royaume
+d'Occident, nommé <i lang="fy" xml:lang="fy">Wester-ryk</i> ou Neustrie, par opposition à
+l'<i lang="fy" xml:lang="fy">Ooster-ryk</i> ou Austrasie. La lutte entre la Neustrie et
+l'Austrasie n'est autre que celle des Saliens et des Ripewares,
+des peuples qui, sous Hlodwig, ont pris possession de la
+Gaule, et de ceux qui, soutenus et attaqués tour à tour par les
+nations transrhénanes, veulent renouveler les faits de la conquête.
+Sigbert, roi de Metz, combat Hilprik, roi de Soissons. Cette rivalité
+se dessine de plus en plus lorsque la reine d'Austrie, l'astucieuse
+Brunhilde, de la maison des princes west-goths d'Espagne, se
+trouve placée en face de Fredegund, qui ne s'est élevée en Neustrie
+au rang de reine que par le meurtre de Galswinthe, s&oelig;ur de
+Brunhilde et épouse du roi Hilprik. Fredegund, entourée de devineresses,
+nous apparaît dans l'histoire du sixième siècle comme une
+de ces belles et cruelles prêtresses des mythologies druidiques,
+dont la faucille d'or était sans cesse rougie du sang des victimes.</p>
+
+<p>A l'heure des revers, Tournay est le refuge du roi Hilprik et de
+Fredegund. C'est de là qu'elle envoie au camp de Sigbert deux
+jeunes gens nés dans les colonies saxonnes du pays de Térouane:
+on sait qu'excités par des potions enivrantes, ils enfoncèrent dans
+les flancs du roi de Metz le scharmsax, arme particulière à leur race.</p>
+
+<p>Lorsque Merwig, fils d'Hilprik, suivant l'exemple donné par
+Chram, fils de Hlother, s'insurge contre son père, c'est également
+dans le pays de Térouane qu'elle prépare les embûches au milieu
+desquelles le jeune prince trouvera la mort.</p>
+
+<p>De graves dissensions avaient éclaté dans la cité de Tournay.
+Deux familles, excitées par des querelles domestiques, la troublaient
+par leurs haines. Dans un premier combat, la lutte avait été si
+obstinée qu'à l'exception d'un seul homme, tous ceux qui y prirent
+part y avaient succombé. Fredegund voulut mettre un terme à ces
+discordes. Après avoir essayé vainement de les calmer par ses exhortations,
+elle invita à un banquet Karivald, Leudovald et
+Walden, que sa parole n'avait pu toucher, et les fit asseoir sur le
+même siége. Le banquet dura longtemps; la nuit vint. Selon l'usage
+des Franks, on enleva la table. Karivald, Leudovald et Walden
+n'avaient point quitté leur siége, tandis que leurs serviteurs appesantis
+par le vin sommeillaient dans les coins de la salle. Ils s'entretenaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
+à haute voix lorsque des hommes envoyés par Fredegund
+s'approchèrent par derrière, levèrent les trois haches qu'ils avaient
+apportées, et renversèrent les trois convives d'un même coup. Au
+bruit de ce cruel châtiment une sédition éclata; mais Fredegund,
+retenue quelques jours captive à Tournay, fut bientôt délivrée.</p>
+
+<p>Les dernières années de la reine de Neustrie furent signalées par
+d'importants succès; car, avant d'achever sa longue et sanglante
+carrière, elle rétablit dans la ville des <em>Parisii</em> et dans d'autres
+cités la domination barbare des Franks septentrionaux.</p>
+
+<p>Brunhilde survivait à Fredegund. Tour à tour chrétienne zélée
+ou persécutrice impie, elle favorisa le passage de l'abbé italien
+Augustinus qui allait prêcher la foi aux Anglo-Saxons, et chassa
+le moine irlandais Columban de la retraite qu'il avait fondée à
+Luxeuil, au milieu des solitudes des Vosges. Tandis qu'Augustinus
+abordait au promontoire de Thanet, Columban se retirait dans les
+États du roi Hlother, qui régnait, dit l'hagiographe, sur les Franks
+fixés aux extrémités de la Gaule, sur les bords de la mer.</p>
+
+<p>Le génie ardent de saint Columban est l'héritage qu'il laisse à
+ses disciples. Des cloîtres auxquels il a donné sa règle sortent des
+moines éclairés par une science profonde, animés d'un zèle intrépide.
+Tels furent Attala, abbé de Bobbio; Eustatius, abbé de
+Luxeuil, qui, comme son maître, vit Hlother aux limites de la
+Gaule, près de l'Océan; Waldebert, Chagnoald, Raganher, Odomar,
+qui devinrent plus tard évêques de Meaux, de Lyon, de Noyon, de
+Térouane; Gallus, Magnus, Theodorus, Wandregisil, Waldolen,
+Walerik, Bertewin, Mummolen, Eberthram, qui fondèrent d'illustres
+monastères.</p>
+
+<p>Les temps étaient favorables à la propagation du christianisme.</p>
+
+<p>Parmi les familles les plus puissantes de la Gaule septentrionale,
+il en était une dont les vastes domaines s'étendaient depuis
+le Fleanderland et le pays de Térouane jusqu'aux bords de la Meuse,
+aux limites de l'Austrasie et du pays des Frisons; le nom de
+Karlman ou Karl y était héréditaire. Le berceau de cette famille
+semble avoir été placé au milieu des colonies des Flamings: le
+nom qu'elle portait, étranger à la langue franke, lui assigne
+également une origine saxonne. A quelle époque avait-elle
+abordé sur nos rivages? Le fils de Raganher l'y avait-il laissée
+dans sa fuite, afin qu'un jour elle vengeât la mort du roi de Cambray
+<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
+sur les derniers successeurs de Hlodwig? Y était-elle venue
+à une époque plus reculée? Carausius (Karlos) ne serait-il point
+l'aïeul des Karlings?</p>
+
+<p>Les Karlman, ambitieux et pleins de génie, s'étaient mêlés aux
+agitations de l'Austrasie, arène toujours ouverte aux invasions et
+aux révolutions inopinées. Grégoire de Tours les montre associés à
+des complots contre Brunhilde; le poëte Venantius Fortunatus
+trouvait dans la traduction romaine de leur nom une vague révélation
+de leur grandeur.</p>
+
+<p>Peppin, fils de Karlman, avait épousé Iduberge, issue d'une famille
+aquitaine et s&oelig;ur de Modoald, évêque de Trèves. Il était uni
+par une étroite amitié à l'évêque de Metz, Arnulf, dont le fils Anségisil
+eut plus tard pour femme Begge, fille de Peppin. L'an 622,
+Peppin et Arnulf reçurent de Hlother la tutelle de son fils Dagbert
+qu'il avait élevé à la royauté d'Austrasie. C'est ainsi que la Gaule
+méridionale trouva dans le nord de puissants protecteurs pour ses
+missionnaires.</p>
+
+<p>L'Aquitain Amandus, disciple de saint Austrégisil, qui était le
+successeur d'un Apollinaire sur le siége épiscopal de Bourges,
+s'était rendu à Rome pour prier au tombeau des apôtres, lorsqu'il
+y crut entendre la voix de saint Pierre qui lui ordonnait de retourner
+dans la Gaule pour y prêcher la foi. Il obéit et se dirigea vers les
+provinces septentrionales. Il visita d'abord celle de Sens; mais bientôt
+il apprit «qu'il y avait au delà de l'Escaut un pays connu sous
+le nom de <em>Gand</em>. Les habitants de ces lieux, accablés sous le
+joug odieux du démon, oubliaient Dieu pour adorer des arbres et
+construire des temples et des idoles. La férocité de cette nation
+ou la situation de la contrée où elle vivait avait détourné tous les
+prêtres d'y aller prêcher, et personne n'osait y annoncer la parole
+de Dieu.»</p>
+
+<p>Amandus s'adressa à Riker, évêque de Noyon, dont le diocèse
+comprenait le territoire de Gand, pour que le roi Dagbert, qui venait
+de recueillir l'héritage de la Neustrie et avait conservé Peppin
+pour <i lang="la" xml:lang="la">major domus</i>, accordât à ses efforts la protection de son
+autorité.</p>
+
+<p>«Qui pourrait raconter, continue l'hagiographe, les injures qu'il
+souffrit pour le nom du Christ, et combien de fois il fut frappé
+par les habitants de Gand, repoussé avec outrage par les femmes
+<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+et les cultivateurs des champs, et même précipité dans l'Escaut?
+Ses compagnons l'abandonnèrent et le laissèrent seul; mais,
+persévérant dans sa prédication, il cherchait de ses propres mains
+les aliments nécessaires à sa vie, et rachetait un grand nombre
+de captifs auxquels il donnait le baptême.»</p>
+
+<p>Amandus, un moment banni par Dagbert, ne tarda point à reprendre
+les travaux de son apostolat. Il retourna aux bords de l'Escaut
+où il termina le monastère de Gand, et en fonda un autre,
+également en l'honneur de saint Pierre, sur le mont Blandinium.
+«Près de Gand s'élève une admirable montagne dont le nom est
+Blandinium; elle s'étend en longueur du nord au midi, en largeur
+de l'est à l'ouest: à l'orient le fleuve qu'on nomme l'Escaut,
+et celui qu'on nomme la Lys à l'occident, laissent leurs ondes fameuses
+s'égarer en méandres sinueux. C'est la montagne de Dieu,
+la montagne fertile que Dieu a choisie pour sa demeure et où il
+habitera éternellement.»</p>
+
+<p>Amandus appela dans ces monastères quelques clercs à la tête
+desquels il plaça, en 636, l'abbé Florbert.</p>
+
+<p>Parmi les Karlings, il en était un qui avait conservé toute la
+féroce énergie de sa race, de telle sorte que ceux qui écrivirent sa
+vie lui ont donné le surnom d'<em>Allowin</em> et l'épithète de <i lang="la" xml:lang="la">Prædo
+impiissimus</i>. Il se nommait Adhilek et était fils d'Eiloph. Il ne put
+résister à l'éloquente parole d'Amandus, et, s'étant rendu à Gand
+auprès de lui, il le supplia de le recevoir au nombre de ses disciples,
+afin qu'à jamais lié par la règle du cloître, il pût désormais repousser
+avec plus de force les tentations de sa vie passée. Amandus
+le conduisit dans l'église de Gand, et là, après avoir fait tomber sa
+barbe et sa chevelure au pied de l'autel de Saint-Pierre, il l'admit
+dans la milice chrétienne. Le farouche Allowin, devenu le doux
+Bavon, s'empressa de renoncer à l'agitation du monde pour se
+cacher dans le creux d'un hêtre dans les bois de Beyla. Tant qu'il
+y habita, les larges rameaux de l'arbre séculaire restèrent constamment
+couverts de feuillage et de fleurs. Bientôt, troublé par la foule
+qu'attirait la renommée de ses vertus, Bavon chercha un autre
+asile au nord de Gand, dans une épaisse forêt située au milieu des
+marais de Medmedung. Il s'y construisit une cellule, et passa ainsi
+huit années vivant des fruits des bois et se désaltérant aux ondes
+limpides d'un ruisseau. Mais comme le peuple avait retrouvé la
+<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+route de sa pieuse retraite, il rentra au monastère de Gand, s'y
+creusa une grotte tellement étroite, qu'il ne pouvait ni s'y coucher,
+ni s'y asseoir, et y expia, dans les rigueurs de la pénitence la plus
+austère, les crimes et les passions de ses premières années. Enfin,
+lorsqu'il sentit que le terme de sa vie approchait, il fit appeler le
+prêtre Domlinus dont l'église s'élevait dans la forêt de Thor. La
+route était longue et traversait de vastes solitudes. Un ange eut soin,
+selon le récit des légendaires, de conduire auprès de Bavon le vénérable
+anachorète qui lui ferma les yeux.</p>
+
+<p>Tel fut l'éclat des vertus d'Adhilek que le monastère de Gand
+conserva le nom de Saint-Bavon.</p>
+
+<p>Amandus mourut en 679 dans le monastère d'Elnone. Le
+souvenir de ses vertus ne devait point s'éteindre. Il laissait après
+lui de durables et nombreux monuments de son intrépide apostolat.
+A sa voix, les filles des Karlings avaient prodigué leurs trésors
+pour construire des monastères où elles cherchaient un refuge dans
+la paix du Seigneur. Iduberge, veuve de Peppin, reçut le voile de la
+main d'Amandus. Sa fille Gertrude fonda l'abbaye de Nivelles;
+Begge, s&oelig;ur de Gertrude, se retira, après la mort d'Anségisil, au
+monastère d'Andenne; Amelberge, petite-fille de Karlman, fut
+mère de Reinhilde, d'Ermelinde, de Gudule, de Pharaïlde, toutes
+vénérées comme saintes. Bertile, autre nièce de Peppin, eut pour
+filles Waldetrude et Aldegunde, dont la piété ne fut pas moins
+célèbre. Lorsque Aldegunde entra au cloître, une colombe déposa
+sur son chaste front le voile sans tache des vierges consacrées au
+Christ. Adeltrude vit en songe les étoiles descendre du firmament
+pour l'inviter aux noces mystiques que le ciel lui préparait. Il faut
+nommer aussi Madelberte, Riktrude, Hlotsende, Gerberte, Adalsende,
+Eusébie, dans cette pieuse génération des Karlings, que quelques
+années à peine séparent de Peppin le Bref et de Karl le
+Grand.</p>
+
+<p>Tandis que la mission de l'Aquitain Amandus s'exerçait sur les
+rives de l'Escaut et au nord de l'Austrasie, les disciples de saint
+Columban catéchisaient les féroces populations du pays de Térouane,
+qui, depuis la mort d'Antimund, étaient redevenues complètement
+idolâtres. Odomar renversa à Térouane et à Boulogne le temple des
+idoles, et reçut d'un noble nommé Adroald, qu'il avait admis parmi
+ses néophytes, le don du domaine de Sithiu, situé sur l'Aa, qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
+comprenait des moulins, des fermes, des forêts et des prés. Mummolen,
+Bertewin, Eberthram, ignorant dans quel endroit ils
+construiraient un monastère, se placèrent dans une nacelle et parcoururent,
+en chantant des psaumes, le golfe de Sithiu. Ils répétaient
+le verset: <i lang="la" xml:lang="la">Hæc requies mea in sæculum sæculi, hic habitabo
+quoniam elegi eam</i>, lorsque la barque s'arrêta tout à coup, et
+abordant aussitôt sur la rive, ils y fondèrent l'abbaye de Sithiu qui
+porta depuis le nom de Saint-Bertewin.</p>
+
+<p>L'influence de la règle mystique de saint Columban s'était
+étendue jusqu'aux ministres de Dagbert. Son trésorier Eligius,
+animé d'un zèle extrême, avait établi des monastères à Limoges, à
+Bourges et à Paris, lorsqu'il fut appelé par l'élection du peuple à
+l'évêché de Noyon. Il semblait qu'un homme d'une si haute vertu
+fût nécessaire pour gouverner un diocèse auquel appartenaient des
+peuples livrés aux erreurs et aux superstitions du paganisme.</p>
+
+<p>Eligius se hâta de visiter les contrées confiées à son apostolat.
+«Cependant les Flamings, les Anversois, les Frisons, les Suèves et
+tous les peuples barbares qui habitent les bords de la mer,
+relégués dans des contrées où personne n'avait jamais tracé le
+sillon de la prédication, le reçurent d'abord avec haine et mépris;
+mais bientôt la plus grande partie de ces nations cruelles,
+quittant ses idoles, se convertit au vrai Dieu et se soumit au
+Christ: Eligius bravait les fureurs des barbares, n'ayant d'autre
+bouclier que la puissance de la foi... Ses travaux furent grands dans
+le Fleanderland; il lutta avec un courage persévérant à
+Anvers; il convertit aussi un grand nombre de Suèves; enfin, il
+renversa plusieurs temples profanes, et partout où il rencontra le
+culte des idoles, il le détruisit complètement.»</p>
+
+<p>Eligius cherchait sans cesse à élever par sa douce éloquence l'esprit
+de ces hommes violents et grossiers à l'amour de la vie céleste.
+Il les exhortait à se réunir dans les églises, à fonder des monastères et
+à servir Dieu par une vie sainte. Combien se hâtèrent de faire pénitence,
+de distribuer leurs richesses aux pauvres, de donner la liberté
+à leurs esclaves! Combien, arrachés aux erreurs des gentils par le
+zèle d'Eligius, suivirent son exemple et embrassèrent la vie monastique!
+Quelle foule nombreuse s'empressait aux solennités de
+Pâques, lorsque sa main répandait les ondes sacrées du baptême!
+A la multitude des enfants se mêlaient les vieillards aux membres
+<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
+tremblants, au front chargé de rides, qui venaient recevoir la robe
+blanche des néophytes et qui, prêts à quitter la vie bornée de
+l'humanité, demandaient à Dieu une vie qui ne devait point
+finir.</p>
+
+<p>Voici quels étaient les discours qu'Eligius adressait au peuple
+pour le détourner de ses superstitions: «Je vous exhorte à renoncer
+aux coutumes sacriléges des païens, à ne plus honorer les devins,
+ni les sorciers, ni les enchanteurs. N'observez plus les augures, ni
+les diverses manières d'éternuer. Si vous voyagez, n'ayez plus
+égard au chant des oiseaux. Qu'aucun chrétien ne considère quel
+jour de la semaine il sort de sa maison, ni quel jour il y rentre, car
+Dieu a créé tous les jours. Que personne ne se guide sur la lune
+pour entreprendre un travail. Qu'aux kalendes de janvier personne
+ne s'habille en vieille femme ou en jeune cerf, choses criminelles
+et ridicules, n'apprête des repas pendant la nuit, ne
+cherche des étrennes ou de longs banquets. Qu'aucun chrétien
+ne croie aux runes, ni ne se guide par leurs caractères magiques.
+Qu'à la fête de saint Jean ou aux autres solennités des saints,
+personne n'honore le solstice, ni ne se livre à des danses, à des
+courses, à des jeux coupables ou à des ch&oelig;urs diaboliques. Que
+personne n'invoque la puissance du démon, ni Neptune, ni
+Pluton, ni Diane, ni Minerve, ni les génies. Que personne, hors
+des fêtes sacrées, n'honore le jour de Jupiter en cessant tous
+les travaux, ni au mois de mai, ni en aucun autre temps; que personne
+ne célèbre la fête des Chenilles, ni celle des Souris, ni aucune
+autre fête, si ce n'est celle du Seigneur. Qu'aucun chrétien
+n'allume des lampes, ni ne prononce des v&oelig;ux dans les temples,
+aux bords des fontaines, au pied de certains arbres, dans les
+forêts ou dans les carrefours; que personne ne suspende des
+amulettes au cou de l'homme ou des animaux; que personne ne
+fasse des lustrations, ni ne compose des charmes avec des herbes,
+ni ne fasse passer ses troupeaux par un arbre creux ou à travers
+une excavation dans le sol pour les consacrer aux démons. Que les
+femmes ne se parent point de colliers d'ambre, et qu'en tissant
+ou en teignant la toile elles n'invoquent ni Minerve, ni aucune
+divinité funeste. Ne croyez ni au destin, ni à la fortune, ni à aucune
+influence qui aurait présidé à votre naissance. Ne placez
+point de simulacres de pieds à l'embranchement des chemins. Ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
+poussez point de cris lorsque la lune s'obscurcit; ne craignez point
+de commencer quelque ouvrage au temps de la nouvelle lune.
+N'appelez point le soleil et la lune vos dieux, et ne jurez point
+par eux. N'adorez ni le ciel, ni la terre, ni les étoiles, ni aucune
+chose créée. Si le ciel est élevé, si la terre est vaste, si les étoiles
+sont brillantes, combien plus grand et plus éclatant est celui
+qui les a fait sortir du néant!»</p>
+
+<p>Faustinus, évêque de Noyon, avait condamné les superstitions
+qui régnaient au nord de la Gaule. Un siècle après la prédication
+d'Eligius, un concile, réuni au palais de Leptines près de Cambray,
+s'occupa de nouveau des mêmes superstitions. En 743, les actes du
+concile de Leptines rappellent à peine les simulacres de pieds
+consacrés aux dieux lares et se taisent sur les orgies de Janus;
+mais ils mentionnent le culte des forêts et des fontaines, les repas
+qui avaient lieu sur la tombe des morts, l'antique usage d'entourer
+d'un sillon les habitations récemment construites, les courses auxquelles
+on prenait part les vêtements déchirés et pieds nus. Ils
+donnent le nom de <em>Neod-Fyr</em>, aux feux de la Saint-Jean qu'on allumait
+par le frottement de deux pièces de bois, et qui étaient destinés
+à faire périr les chenilles. Ils nous font connaître que les
+peuples qui étaient restés étrangers au christianisme n'avaient pas
+cessé de croire que les femmes exerçaient un pouvoir surnaturel
+sur les régions de la lune, et communiquaient un enthousiasme
+merveilleux au c&oelig;ur des hommes.</p>
+
+<p>Afin qu'au septième siècle rien ne manque aux splendeurs du
+christianisme qui, pour emprunter le langage de saint Audoène,
+s'élève comme un rayon lumineux au milieu des ténèbres de la
+barbarie, d'autres missionnaires traversent la mer pour aborder sur
+nos rivages. Les Scots Guthago et Gildo prêchent dans le pays où
+depuis fut bâtie Oostkerke. Willebrod aborde dans l'île de Walachria
+où l'on adorait Woden. Winnok et ses frères fondent un
+monastère sur le Scove-berg. Enfin en 651, avec Folian, Kilian
+et Elie, paraît Liebwin, le plus illustre des disciples de saint
+Augustinus.</p>
+
+<p>Si le vol d'un aigle révéla dans une vision à la mère d'Eligius la
+sainteté de son fils, des signes non moins remarquables annoncèrent
+la grandeur de Liebwin. On racontait qu'au moment où
+saint Augustinus le baptisa, on vit une main éclatante sortir d'une
+<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
+colonne de lumière pour le bénir. Un ange le conduisit, dit-on, par
+la main sans qu'il eût besoin de navire, sans que le flot blanchît
+d'écume le bord de sa tunique; car, à mesure qu'il marchait, les
+abîmes de l'Océan se changeaient en de vastes prairies semées de
+lis et de roses.</p>
+
+<p>Liebwin arriva à Witsand, traversa le pays de Térouane, visita le
+monastère de Saint-Bavon, puis il alla prêcher dans le Brakband.
+Tel était le nom que portait la contrée, couverte de bois, qui s'étendait
+entre l'Escaut et la Meuse. Une femme pauvre mais pieuse,
+nommée Kraphaïlde, lui donna l'hospitalité au village d'Houthem.
+Ce pays, peu éloigné de Gand, était, dit l'auteur de la vie de Liebwin,
+vaste, plein de délices et fécondé par les bienfaits de Dieu. Le
+lait et le miel, les moissons et les fruits y abondaient. Ses habitants
+étaient d'une taille élevée, et se distinguaient par leur courage
+dans les combats; mais ils s'abandonnaient au vol et au parjure,
+et on les voyait, avides d'homicides, s'égorger les uns les
+autres.</p>
+
+<p>Au milieu des dangers qui l'entouraient, Liebwin se souvint de
+sa jeunesse que la science avait instruite, que la poésie avait bercée
+de ses rêves les plus doux. Les vers que de sa retraite d'Houthem il
+adresse à l'abbé de Saint-Bavon, Florbert, semblent un dernier et
+suave adieu aux riantes illusions de la vie, tracé par le confesseur
+intrépide qui attend la mort.</p>
+
+<p>«Peuple impie du Brakband, pourquoi me poursuis-tu dans tes
+barbares fureurs? Je te porte la paix, pourquoi me rends-tu la
+guerre?.. La cruauté qui t'anime me présage un heureux triomphe
+et me promet la palme du martyre... Houthem, pays coupable,
+pourquoi, malgré ta riche agriculture, ne donnes-tu au Seigneur
+d'autres moissons que l'ortie et l'ivraie?... Le modeste ruisseau
+qui abreuve mes lèvres fatiguées s'échappe d'une faible source.
+Semblable à son onde humble et lente est ma muse aujourd'hui.
+Jadis on louait en moi un poète; on disait que, nourri aux fontaines
+de Castalie, je savais faire résonner le vers dictéen sur ma
+lyre; mais mon âme est devenue triste: le doux rhythme de la
+poésie ne lui sourit plus... Dieu est ma seule espérance.»</p>
+
+<p>La palme du martyre ne manqua point aux généreux efforts de
+Liebwin. Un jour le Christ lui apparut et lui dit: «Réjouis-toi, et
+que ton courage ne s'ébranle point: je te recevrai aujourd'hui
+<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
+dans mon royaume et tu y habiteras éternellement.» Liebwin
+réunit aussitôt ses disciples, leur annonça qu'il allait les quitter, les
+bénit, les embrassa en versant des larmes; puis, voulant répandre
+la parole de Dieu jusqu'à la dernière heure de sa vie, il se dirigea
+vers le bourg d'Essche, où il périt en la prêchant.</p>
+
+<p>Tandis que l'influence religieuse des Karlings protégeait le développement
+du christianisme, que devenait leur pouvoir dans l'ordre
+politique? Peppin, qui était <i lang="la" xml:lang="la">major domus</i> sous Dagobert, conserva
+sous Sigbert ces fonctions importantes, peu inférieures à la royauté
+même. Simples officiers de la maison des rois au sixième siècle,
+les maires du palais, à mesure que les princes franks s'humilient,
+essayent de s'élever au rang de ces anciens chefs de la nation, non
+moins puissants par l'autorité de leur courage que les rois par les
+priviléges de leur naissance. On les désigne sous le nom de
+<i lang="la" xml:lang="la">subreguli</i>, <i lang="fy" xml:lang="fy">unter-konings</i>, comme autrefois Sunnon, Markomir ou
+Viomade. Dans le langage des historiens, diriger le palais signifie
+gouverner la nation. C'est le maire du palais qui proclame les résolutions
+adoptées au Champ de mars, et personne ne s'étonnera bientôt
+de voir s'asseoir sur le trône celui qui, à la guerre et dans les
+assemblées du peuple, est déjà le véritable chef de la nation.</p>
+
+<p>A l'époque de la mort de Peppin, la mairie de Neustrie était
+occupée par Erkembald, dont le père avait épousé la Karlinge Gerberte,
+fille de sainte Gertrude. Ses vastes domaines se trouvaient
+dans le Fleanderland, sur les bords de la Lys, dans le Pevelois,
+l'Artois et l'Oosterband. Au maire Erkembald, héritier d'une
+race sainte et chrétien zélé, succède Eberwin, représentant énergique
+de ces peuples exilés aux extrémités de la Neustrie, que
+le christianisme n'a pu adoucir. Il renverse les monastères, opprime
+les amis des Karlings, relève la Neustrie des temps anciens,
+et fait trembler l'Austrasie. Implacable dans ses vengeances, redoutable
+par son courage, terrible par la profondeur de ses desseins,
+il domine toute son époque par ses haines et son sombre
+génie. Eberwin se souvient de Fredegund.</p>
+
+<p>Un complot s'était formé en Bourgogne et en Austrasie contre
+Eberwin, qui succomba dans la lutte et fut enfermé au monastère
+de Luxeuil. Liderik, fils d'Erkembald, prit alors possession de
+la mairie du palais du roi Hildrik II; mais sa puissance fut de
+peu de durée. Eberwin s'enfuit de Luxeuil dès qu'il a vu reparaître
+<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
+sa longue chevelure. Il réunit ses amis de Neustrie, surprend le
+pont Saint-Maxence, traverse l'Oise, et réduit Liderik à se retirer
+précipitamment au nord de la Somme, vers ses domaines d'Artois
+ou de Flandre; puis, lui proposant une entrevue dans le Ponthieu
+pour y délibérer de la paix, il l'y fait assassiner.</p>
+
+<p>Liderik exerça-t-il sur les vastes contrées, couvertes de bois et
+de marais, qui s'étendaient jusqu'aux rivages de la mer, l'autorité de
+forestier? Si cette tradition ne s'appuie sur aucun témoignage
+ancien, rien ne la rend invraisemblable; car, à la même époque,
+Maurontus, neveu d'Erkembald, était forestier de Crécy.</p>
+
+<p>Eberwin, victorieux en Neustrie, attaqua les chefs de la race à
+laquelle appartenait Liderik, les puissants Karlings du Brakband.
+Il défit, en Champagne, l'armée du jeune Peppin d'Héristal; puis
+ayant attiré Martin, neveu d'Anségisil, dans des embûches semblables
+à celles où avait péri le fils d'Erkembald, il l'y immola par
+une seconde trahison. Rien ne manquait à son triomphe, lorsqu'un
+Frank dévoué à Peppin lui donna la mort.</p>
+
+<p>Pendant trente années, l'histoire reste obscure: chaos ténébreux
+d'où doit sortir un nouveau monde.</p>
+
+<p>La grande lutte de la Neustrie et de l'Austrasie se réduit à des
+querelles domestiques dans la maison des maires du palais. Warad,
+successeur d'Eberwin en Neustrie, s'était allié à Peppin. Gislemar
+et Berther, le premier, fils de Warad, l'autre, son gendre, prirent
+les armes tour à tour pour usurper la mairie de Neustrie. Peppin
+vainquit Berther à la bataille de Textry, où combattit, dit-on, près
+de lui Burkhard, fils de Liderik.</p>
+
+<p>Peppin appartient au siècle d'Eberwin. Quoique petit-fils de saint
+Peppin de Landen, il rappelle par sa féroce énergie les barbares
+aïeux de Karlman. Il est l'auteur du martyre de l'évêque de Liége
+Landbert, et conclut un traité avec Radbod, ce roi des Frisons qui
+préférait d'aller rejoindre dans l'enfer d'autres rois, ses ancêtres,
+que de partager le ciel des chrétiens avec quelques pauvres
+obscurs. Une fille de Radbod épouse Grimoald, fils de Peppin,
+que son père a élevé à la mairie de Neustrie. Cette alliance encourage
+la nation des Frisons, indomptable et pleine d'audace comme
+toutes les autres races saxonnes. Dès que Radbod apprend que
+Peppin, malade à Jupille, touche à sa dernière heure, il se hâte de
+rompre tous les liens qui le condamnaient à un honteux repos, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
+les sacrifiant à sa vengeance, il fait assassiner son gendre Grimoald,
+en même temps qu'il réveille, aux limites du pays des Franks, l'ancienne
+faction d'Eberwin, qui crée Ragenfred maire de Neustrie, et
+étend ses conquêtes jusqu'à la Meuse.</p>
+
+<p>Cependant un fils de Peppin, qui porte le nom patronymique
+de Karl (c'est Karl le Martel), se proclame maire en Austrasie.
+Radbod et Ragenfred se préparent à le combattre. Radbod paraît le
+premier et attaque les amis du fils de Peppin, qu'il réduit à fuir;
+mais à peine les Frisons sont-ils rentrés dans leurs foyers, que Karl
+surprend à Amblève les Neustriens de Ragenfred et disperse leur
+armée. Karl s'illustre par une seconde victoire à la sanglante journée
+de Vincy et s'avance jusqu'à Paris; puis, retournant vers le
+Rhin, il s'empare à Cologne des trésors de Peppin d'Héristal, et
+court au delà du Weser semer la terreur parmi les peuplades germaniques
+dont ses ennemis espéraient le secours. Enfin, à la bataille
+de Soissons, il triomphe de nouveau de la faction de Ragenfred,
+qu'Eudes, duc d'Aquitaine appuie en vain et qui ne se relèvera plus.
+Karl consolide ces succès par une admirable activité. Vainqueur
+des Suèves et des Boiowares, il envahit l'Aquitaine et arrête, devant
+Poitiers, la cavalerie des Sarrasins, qui, maîtres de l'Espagne,
+menaçaient la Gaule. Les Frisons attaquaient la Neustrie septentrionale.
+Déjà, selon le récit de nos chroniqueurs, ils avaient occupé
+tous les pays situés entre la Lys et la mer. Karl les repousse, équipe
+une flotte pour conquérir leurs îles, et réunit au royaume des Franks
+la West-Frise qui touchait à la Flandre.</p>
+
+<p>Karl mourant divisa, après avoir pris l'avis des chefs franks, son
+principat entre ses fils. L'aîné, Karlman, reçut l'Austrasie, l'Allemagne
+et la Thoringie; le second, Peppin, la Neustrie, la Bourgogne
+et la Provence; mais Karl, en réglant ce partage des provinces
+de l'empire frank, ne put donner à ses successeurs une part
+égale de génie. Peppin domina Karlman, l'entraîna avec lui partout
+où il fallait combattre, et se montra le véritable chef des deux
+principats, soit qu'il repoussât les Boiowares sur le Lech, soit qu'il
+accablât les Gallo-Romains sur la Loire. Enfin, lorsque sur toutes
+les frontières la paix eut été rétablie, les Franks apprirent que
+Karlman abandonnait à son frère son autorité et son fils enfant,
+pour aller habiter un cloître en Italie; et Peppin, ajoutent les
+<cite>Annales</cite> d'Éginhard, ajourna toutes les expéditions de cette année,
+<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
+pour veiller à l'accomplissement des v&oelig;ux de Karlman et préparer
+son départ.</p>
+
+<p>Cependant plusieurs chefs Franks accompagnèrent Karlman. Un
+plus grand nombre de Franks le suivirent à Rome et allèrent
+l'honorer comme leur ancien seigneur. Peppin s'alarma et obtint
+que son frère se retirât d'abord sur le Soracte et ensuite au mont
+Cassin; mais les amis de Karlman espéraient qu'un jour viendrait
+où, de nouveau paré de sa longue chevelure, il reparaîtrait
+au milieu d'eux.</p>
+
+<p>Peppin, appelé par l'élection de l'assemblée de Soissons à succéder
+à Hildrik III qu'il avait relégué dans le monastère de Sithiu,
+reçut en 754 l'onction royale du pape Étienne et renonça à l'alliance
+des peuples aussi cruels qu'impies de la Lombardie. Aistulf portait
+la couronne des monarques Lombards. Il tira Karlman du
+cloître et l'envoya en France pour qu'il rappelât à Peppin qu'un roi
+lombard l'avait jadis adopté, selon l'usage des barbares, en coupant
+la première mèche de sa chevelure. Aistulf, voyant cette tentative
+sans résultat, forma de plus profonds desseins. S'associant à tous
+ceux qu'écrasait le joug de Peppin, aux Aquitains comme aux
+Boiowares, il appela en Italie les ambassadeurs de l'empereur
+d'Orient, afin qu'ils prononçassent la réhabilitation de Karlman.
+Cependant Peppin triompha. Le roi des Franks fit enfermer son
+frère dans un monastère de Vienne, et se hâta de passer les Alpes
+pour vaincre les armées d'Aistulf. A son retour, Karlman ne vivait
+plus. «Ses fils furent tondus,» dit brièvement le seul chroniqueur
+qui ait jugé utile de rappeler les sort de ces princes, petits-fils de
+Karl le Martel et cousins de Karl le Grand.</p>
+
+<p>Peppin, premier roi des Franks de la dynastie des Karlings,
+renouvelle le partage du dernier des maires du palais. L'aîné de
+ses fils, Karl, reçoit toutes les provinces situées entre les Vosges,
+les Pyrénées et la mer; l'autre Karlman, n'obtient que le domaine
+de l'infortuné frère de Peppin, dont il porte le nom et dont il
+partagera la destinée.</p>
+
+<p>Karlman expire à vingt ans. Déjà des discordes de funeste présage
+ont éclaté entre son frère et lui. Il ne doit qu'à sa fin prématurée
+l'honneur de mourir roi. Sa veuve et ses enfants se réfugient
+en Italie; mais Karl les y suit, les assiége dans Vérone et les
+contraint à se livrer entre ses mains. L'histoire ne parlera plus
+des fils de Karlman.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+Bernhard, frère de Peppin, vivait retiré au monastère de Saint-Gall.
+Il avait trois fils et deux filles. Ses fils plaignirent le sort
+des prisonniers de Vérone et furent réduits à réclamer l'asile du
+cloître comme leur père, comme leurs s&oelig;urs, qui furent reléguées
+l'une au monastère de Soissons, l'autre à Sainte-Radegunde de
+Poitiers.</p>
+
+<p>Ainsi a disparu successivement toute la postérité de Karl le
+Martel. Karl résume en lui seul toutes les gloires du passé, toutes
+les espérances de l'avenir. En vingt ans, il dirige vingt-deux
+expéditions contre les Saxons, les Lombards, les Boiowares, les
+Huns et les Slaves, les Aquitains et les Arabes de l'Espagne.
+L'Herman-Saül, mystérieux palladium des tribus germaniques,
+a été renversé. La Bavière et la Lombardie ont cessé d'être
+indépendantes. L'Espagne obéit à Karl; les Anglo-Saxons le
+respectent; tout s'incline et se tait devant lui: les traditions
+du droit antique de la dynastie des Merwings comme les jalousies
+et les haines soulevées par une élévation récente, les dissensions
+intérieures comme les menaces des nations étrangères;
+et déjà le pape Léon l'attend à Rome pour le proclamer empereur
+d'Occident.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LIVRE DEUXIÈME<br />
+<span class="small">792-863.</span></h2>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" />
+</div>
+
+<p class="summary">
+Le Fleanderland.&mdash;Les Flamings.<br />
+Le duc Angilbert et le forestier Liderik.<br />
+Invasions des Normands.</p>
+</div>
+
+<p>Quoique le nom de la Flandre remonte au delà du cinquième
+siècle, on ne le retrouve point dans les écrits des derniers historiens
+romains et c'est après le règne de Hlodwig qu'il paraît pour
+la première fois. A cette époque reculée, il ne s'applique qu'aux
+rivages de la mer situés entre les frontières des Gaules et la
+Frise, où des colonies saxonnes étaient venues successivement
+s'établir. Le nom du <i lang="fy" xml:lang="fy">Fleander-land</i>, celui de <i lang="fy" xml:lang="fy">Flamings</i> que portent
+ses habitants, appartiennent à la même langue et aux mêmes
+traditions; ils désignent la terre des bannis, le sol où la conquête
+a donné aux pirates un port pour leurs navires, une tente pour
+leurs compagnons et leurs captives.</p>
+
+<p>Salvien, peignant le caractère des nations septentrionales avait
+dit: «Les Saxons sont cruels,» et l'histoire a confirmé ce témoignage.
+Mille récits flétrissent leur barbarie; mais la rudesse de
+leurs m&oelig;urs excluait les passions honteuses et la corruption:
+comme toutes les générations filles du Nord, ils avaient horreur de la
+servitude et aimaient la liberté plus que la vie; car si les hommes
+ne disposent point de leur vie, leur liberté du moins est entre leurs
+mains. Ils étaient chastes, fiers, intrépides, mais avides et portés
+aux larcins. Lorsqu'ils se réjouissaient au milieu des flots de sang,
+ils croyaient s'égaler aux héros et se préparer un délicieux breuvage
+dans les salles du Walhalla; si, dans leurs luttes intestines,
+ils se combattaient les uns les autres, homme contre homme, famille
+contre famille, c'est que la vengeance était à leurs yeux le
+culte de la piété filiale; s'ils recherchaient et respectaient le
+<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+triomphe de la force, c'est qu'ils considéraient le courage, la plus
+haute vertu qu'ils connussent, comme un don des dieux et le signe
+de leur protection.</p>
+
+<p>Les Flamings eurent-ils des chefs, des rois de mer? Retrouve-t-on
+parmi eux les trois classes constitutives des sociétés septentrionales,
+le <i lang="fy" xml:lang="fy">iarl</i>, le <i lang="fy" xml:lang="fy">karl</i> et le <i lang="fy" xml:lang="fy">tr&oelig;lle</i>, c'est-à-dire les <i lang="fy" xml:lang="fy">Ethelings</i>, les <i lang="fy" xml:lang="fy">Frilings</i>
+et les <i lang="fy" xml:lang="fy">Lazte</i>? Une profonde incertitude règne à cet égard; toutefois,
+il est probable qu'à une époque où les flottes saxonnes menaçaient
+la Bretagne, la Gaule et l'Ibérie, les seekongars les plus
+redoutables poursuivirent sur d'autres rivages leurs aventureuses
+expéditions, entraînant avec eux les iarls non moins ambitieux. Si
+le Fleanderland ne posséda ni iarls ni seekongars, l'existence des
+karls saxons y a laissé des traces importantes. Le karl, tour à tour
+guerrier pendant la guerre et laboureur pendant la paix, associait
+à la fois le travail et la gloire à la liberté. Dans ces siècles où le
+monde romain ne connaissait que le citoyen oisif et l'esclave attaché
+à la glèbe, il appartenait aux peuples du Nord, appelés par une mission
+providentielle à renouveler la face de la société, de réhabiliter
+les arts utiles, et de placer à côté de l'épée qui frappe et détruit,
+le soc de la charrue qui ne déchire la terre que pour la féconder.</p>
+
+<p>C'est avec le même sentiment d'admiration qu'en pénétrant au
+milieu de ces tribus, nous y découvrons une noble et touchante
+fraternité qui s'est fortifiée au milieu des périls et des tempêtes.
+Sur les côtes sablonneuses du Fleanderland comme au bord des
+torrents de la Scandinavie, on vit sans doute les Flamings se réunir
+fréquemment pour déposer dans le trésor commun le denier destiné
+à soulager les misères et les infortunes de chacun de leurs
+frères: de là le nom de <i lang="nl" xml:lang="nl">gilde</i> que portaient ces associations. Leurs
+banquets étaient tumultueux comme ceux des Germains de Tacite:
+armés du scharm-sax et de la massue de Thor, ils faisaient circuler
+à la ronde de larges coupes auxquelles ils donnaient le nom de
+<i lang="nl" xml:lang="nl">minne</i>, parfois appliqué à leurs assemblées mêmes. On vidait la
+première en l'honneur d'Odin pour obtenir la victoire; puis, après
+les coupes de Niord et de Freya, venait celle qui était consacrée à
+rappeler le souvenir des héros et des braves morts en combattant.
+Dans ces réunions solennelles, on délibérait sur les questions les
+plus importantes et l'on choisissait les chefs de la gilde investis de
+l'autorité supérieure. Tous les convives s'engageaient par les mêmes
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+serments les uns vis-à-vis des autres, en se promettant un mutuel
+appui.</p>
+
+<p>Karl le Grand, héritier du principat de Karl le Martel et de la
+royauté de Peppin le Bref, avait fondé un empire; son autorité
+avait atteint les dernières limites de la puissance, et lorsqu'au
+milieu des assemblées du Champ de mai il dictait les capitulaires
+destinés à former la loi suprême de tous les pays soumis à sa
+domination, il ne pouvait permettre que d'autres assemblées, le
+plus souvent séditieuses, cherchassent à entraver ce vaste mouvement
+de centralisation et d'unité.</p>
+
+<p>En 779, Karl fit publier une loi conçue en ces termes: «Que
+personne n'ait l'audace de prêter ces serments par lesquels on a
+coutume de s'associer dans les gildes. Quelles que soient les
+conventions qui aient été faites, que personne ne se lie par des
+serments au sujet de la contribution pécuniaire pour les cas de
+naufrage et d'incendie.»</p>
+
+<p>Cette défense devait surtout rencontrer une résistance opiniâtre
+parmi les tribus de Fleanderland, où la gilde semble avoir tenu
+lieu de tout autre lien social. Les Flamings du huitième siècle
+étaient restés tels que ceux que saint Amandus et saint Eligius
+avaient visités tour à tour: «Vers les limites de la Gaule, au
+bord de la mer de Bretagne, écrit l'auteur de la <cite>Vie de saint
+Folkwin</cite>, habite un peuple peu nombreux mais redoutable. Ses
+m&oelig;urs sont féroces, et il préfère les armes à la raison. Rien n'est
+plus difficile que de soumettre sa barbarie indomptable et sa
+tendance continue vers le mal.» L'évêque Halitgar, qui vivait
+dans les premières années du neuvième siècle, s'exprime à peu
+près dans les mêmes termes.</p>
+
+<p>Il est intéressant d'examiner comment, en présence d'une
+résistance aussi vive, s'exerçait l'autorité de Karl le Grand et
+quel était à cette époque le gouvernement de la Flandre.</p>
+
+<p>L'un des hommes les plus illustres du huitième siècle, Angilbert,
+avait reçu de Karl, dont il avait épousé la fille, le duché de la
+France maritime. Les chroniques flamandes rapportent de plus
+que Karl le Grand créa en 792 un forestier de Flandre, afin que
+ses ordres fussent sévèrement exécutés. Elles le nomment <em>Liderik</em>,
+mais elles ne s'accordent point sur son histoire. Quelques historiens
+racontent qu'une princesse luisitanienne lui avait donné le jour
+<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
+à Lisbonne et que, fuyant la cruauté des Sarrasins, il s'était réfugié
+dans le camp de Karl le Martel. Une autre opinion, plus sage, plus
+conforme à la vérité historique, lui attribue le domaine d'Harlebeke
+et place parmi ses aïeux Liderik, fils d'Erkembald. Depuis
+longtemps l'autorité de forestier était héréditaire parmi les ancêtres
+de Liderik. La famille d'Erkembald, devenue la plus puissante
+de la Neustrie par l'émigration des chefs de la maison des Karlings
+dont elle était issue, avait continué à y représenter leur influence.
+Conquise au christianisme par l'Aquitaine sainte Riktrude,
+comme celle de saint Peppin de Landen l'avait été par l'Aquitaine
+Iduberge, elle favorise également le progrès des idées religieuses.
+C'est à sa générosité et à sa protection qu'on doit les monastères
+de Marchiennes et de Saint-Riquier, les travaux apostoliques de
+saint Fursæus, de saint Madelgisil, de saint Vulgan, de saint
+Adalgise.</p>
+
+<p>Entre la forêt de Crécy, jadis gouvernée par Maurontus, qui
+s'étend de la Lys jusqu'à la Somme, et la vaste forêt des bords de
+l'Escaut confiée quelques années plus tard au forestier Theodrik,
+le Skeldeholt, que borne le Wasda, c'est-à-dire <em>le pays des vertes
+prairies</em>, se place la forêt de la Lys, le Lisgaauw, dont le centre
+paraît avoir été le château d'Harlebeke.</p>
+
+<p>Que l'institution des forêts soit une tradition germanique ou
+bien une imitation romaine, c'est ce qu'il est impossible de déterminer.
+Les empereurs romains possédaient des forêts impériales
+dirigées par des fonctionnaires spéciaux, les <i lang="la" xml:lang="la">procuratores saltuum
+rei dominicæ</i>. Les empereurs franks emploient la même désignation:
+<i lang="la" xml:lang="la">silvæ dominicæ</i>, <i lang="la" xml:lang="la">forestes dominicæ</i>. La possession des <em>forests</em>
+était le privilége des rois et il n'était point permis d'en établir
+sans leur consentement. «Nous voulons, porte un capitulaire de
+l'an 800, que nos forêts soient bien surveillées. Nos forestiers
+garderont avec soin les bêtes sauvages qui s'y trouvent, et ils
+entretiendront des faucons et des éperviers pour notre usage.»
+On lit également dans les capitulaires que les forestiers sont
+chargés de recueillir le cens qui se paye à l'empereur; ils nous
+apprennent aussi que les forestiers poursuivaient les serfs
+rebelles ou fugitifs, et, à ce titre, il ne serait point étonnant que
+leur juridiction se fût étendue sur les tribus tumultueuses des
+Flamings.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
+Les historiens de la Flandre qui n'ont tenu aucun compte de
+l'établissement des colonies saxonnes sur nos rivages, ont toutefois
+conservé un vague écho des querelles des forestiers de Karl le
+Grand et des peuples redoutables qu'ils étaient chargés de contenir:
+«J'ai lu quelque part, dit Meyer, que Liderik repoussa
+de la Flandre une certaine race d'hommes.»&mdash;«Liderik, ajoute
+Despars, ne cessa de réprimer les brigands, assassins et autres
+malfaiteurs, qui tenaient presque tout le pays en leur pouvoir.
+Leurs cruelles dévastations se ralentirent à l'arrivée de Liderik;
+mais, quels que fussent ses efforts, il ne put atteindre leurs chefs,
+car, dès qu'ils avaient terminé leurs excursions et exécuté
+leurs sanglantes entreprises, ils se réfugiaient dans de vastes
+forêts.»</p>
+
+<p>Les colonies saxonnes, placées près de l'Océan aux limites de
+l'empire frank, vis-à-vis de l'Angleterre conquise par les seekongars,
+semblaient appeler d'autres invasions. Les Danes ne cessaient
+de parcourir les mers sur leurs légers esquifs, dévastant
+tour à tour tous les rivages où les jetaient les tempêtes. Eginhard
+raconte que, la première année du neuvième siècle, Karl quitta son
+palais d'Aix pour aller visiter les pays menacés par leurs débarquements,
+qu'il voulait désormais prévenir. Cependant dix ans plus
+tard, le Dane Godfried, suivi de deux cents navires, abordait de
+nouveau en Frise, y levait des tributs et se vantait d'entrer triomphant
+à Aix. Afin que ces tentatives ne se renouvelassent plus,
+Karl ordonna que dans tous les ports et à l'embouchure de tous
+les fleuves des flottes fussent sans cesse prêtes à combattre les
+Danes, déjà plus connus sous le nom d'<em>hommes du Nord</em> ou <em>Normands</em>,
+et il se rendit lui-même l'année suivante à Boulogne, puis
+à Gand sur les bords de l'Escaut, pour inspecter les vaisseaux
+destinés à repousser les pirates.</p>
+
+<p>Deux petits-fils de Karl le Martel, nés dans le domaine d'Huysse
+près d'Audenarde, Adhalard et Wala, ont quitté le cloître et dominent
+les derniers jours de la vie de Karl le Grand; ils favorisent
+les prétentions de Bernhard, petit-fils de l'empereur, dont le père
+se nommait Karlman, et obtiennent qu'il soit envoyé en Italie avec
+le titre de roi. On craignait même qu'ils ne tentassent quelque rébellion
+en son nom, lorsque Lodwig le Pieux succéda à son père
+le 28 janvier 814.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+Lodwig était le troisième fils de Karl le Grand. Ses frères, Karl
+et Peppin, étaient morts avant lui. S'ils avaient vécu, il aurait sans
+doute été relégué dans quelque monastère, et il semble qu'ayant
+accepté d'avance avec une complète résignation le sort qui l'attendait,
+il ne soit plus parvenu, lors de son élévation imprévue à l'empire,
+à se dérober à l'influence des premières impressions de sa vie.
+«Il était, dit Thégan, d'une stature médiocre, mais fort érudit dans
+les langues grecque et latine. Il connaissait fort bien le sens
+moral, spirituel et mystique des Écritures; mais il méprisait les
+poésies des païens qu'il avait apprises pendant sa jeunesse, et ne
+voulait ni les lire, ni les entendre, ni permettre qu'on les enseignât.
+Tous les jours, il allait prier dans l'église et il y restait
+longtemps agenouillé, le front humblement incliné jusqu'à terre.
+Sa générosité était si grande qu'il donna à ses fidèles tous les
+domaines royaux de son père, de son aïeul et de son trisaïeul,
+pour qu'ils les convertissent en possessions perpétuelles. Il n'éleva
+jamais la voix pour rire. Il agissait avec prudence; mais, sans
+cesse occupé de ses lectures et du chant des psaumes, il se laissait
+trop diriger par ses conseillers.»</p>
+
+<p>Le faible Lodwig se tourne du côté de la Germanie, parce que sa
+position est la plus menaçante. La première assemblée du peuple
+qu'il convoque se tient au delà du Rhin. Il protége les Saxons et les
+Danes de Frise. «Quelques-uns pensaient, raconte un historien,
+qu'il agissait imprudemment, et disaient que ces nations, accoutumées
+à leurs m&oelig;urs féroces, devaient être retenues sous le joug;
+mais l'empereur croyait qu'il se les attacherait plus étroitement
+en les comblant de ses bienfaits.»</p>
+
+<p>En 817, dans une assemblée générale tenue à Aix, Lodwig institue
+son fils Lother son successeur à l'empire, malgré les vaines
+protestations de Lodwig et de Peppin, frères de Lother. L'ami
+d'Adhalard et de Wala, le roi Bernhard, se révolta le premier, soutenu
+par les Lombards; mais lorsqu'il vit que l'empereur réunissait
+une armée immense pour passer les Alpes, il vint lui-même, comme
+le frère de Peppin le Bref au huitième siècle, offrir la paix à Lodwig
+et se remettre entre ses mains. Lodwig, sans respect pour les
+lois de l'hospitalité jadis si sacrées pour les peuples barbares,
+permit qu'on crevât les yeux à Bernhard, qui mourut le troisième
+jour après ce douloureux supplice. Drogon, Hug, Theodrik, frères
+<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
+de Lodwig, qui paraissent ne pas avoir été étrangers à la rébellion
+du roi d'Italie, furent rasés. L'un de ces fils de Karl le Grand devint
+abbé du monastère de Sithiu, où leur aïeul avait relégué le
+dernier héritier de Hlodwig.</p>
+
+<p>Lorsque Lodwig épouse Judith, fille du comte Welf, qui lui donne
+bientôt un fils nommé Karl, on voit éclater de nouvelles dissensions.
+La Carniole s'agite; les Sarrasins prennent les armes. Lodwig
+le Pieux croit apercevoir dans ces calamités la main de Dieu
+qui venge la mort cruelle de Bernhard. Il met un terme à l'exil
+d'Adhalard et de Wala; il demande à se réconcilier avec ses frères;
+puis, à l'assemblée d'Attigny, il se soumet volontairement à une
+pénitence publique. Lother se rend en Italie où Wala l'accompagne.
+Peppin va régner en Aquitaine. Lodwig, plus jeune que ses frères,
+obtient plus tard le royaume des Boiowares.</p>
+
+<p>Pendant ces années tristes et agitées, les Normands avaient
+reparu. Dès le commencement de son règne, Lodwig le Pieux avait
+fait garder les rivages de l'Océan. En 820, treize vaisseaux danes
+abordèrent en Flandre. Après y avoir brûlé quelques chaumières et
+enlevé quelques troupeaux, les Normands allèrent menacer les
+bords de la Seine et piller l'Aquitaine. Les markgrafs ne s'occupaient
+plus que des soins de la guerre. Moins opprimées sous le
+joug et sentant peut-être davantage la nécessité de leur propre
+défense, les populations d'origine saxonne profitaient de l'affaiblissement
+de l'autorité supérieure pour se réunir en gildes, malgré les
+défenses de Karl le Grand. Un capitulaire de l'empereur Lodwig
+rappelle cette situation; il est conçu en ces termes: «Nous voulons
+que les comtes choisis pour défendre le rivage de la mer,
+qui résident dans leurs districts, ne puissent pas s'abstenir, à
+cause de leur charge, de rendre la justice, mais qu'ils le fassent
+avec le concours des échevins. Nous voulons que nos <i lang="la" xml:lang="la">missi</i>
+ordonnent à ceux qui possèdent des serfs dans la Flandre et dans
+le Mempiscus, de réprimer leurs associations, et qu'ils sachent
+qu'ils devront payer une amende de soixante sous, si leurs serfs
+osent former de semblables associations.»</p>
+
+<p>Les monastères de l'Escaut et de la Lys avaient recouvré, au
+temps de la pénitence de Lodwig, leur influence et leur pouvoir. Au
+moment où ils donnaient saint Ansker à l'Europe chrétienne, Eginhard
+devenait leur hôte et leur protecteur. Ansker appartenait à la
+<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+race saxonne du Fleanderland. Wala, qui, par sa mère, n'y était
+peut-être pas étranger, l'aimait, et vanta sa science et son zèle à
+l'empereur. Un roi des Danes venait de recevoir le baptême à
+Mayence. Ansker réclama la périlleuse mission de l'accompagner
+et de poursuivre, au delà des mers du Nord, l'&oelig;uvre de l'apostolat
+chrétien. Il prêcha avec succès en Suède, et fonda à Hambourg la
+métropole de l'Église septentrionale. S'il était permis d'ajouter foi
+à des documents anciens quoique d'une authenticité douteuse,
+Ansker aurait connu des pays que les glaces et les tempêtes couvraient
+d'un voile mystérieux: l'Islande, les îles Feroé, le Groenland
+et peut-être l'Amérique. Lodwig avait donné à Ansker le
+monastère de Thorholt, situé dans le pays où il était né. C'est là
+qu'il envoyait les enfants slaves ou danes qu'il parvenait à racheter
+de l'esclavage, afin que de cette pieuse école sortissent d'autres
+missionnaires. Quelquefois Ansker, retournant dans sa patrie, allait
+les visiter; et un jour, comme il remarquait aux portes de l'église
+de Thorholt un enfant dont les traits respiraient une noble gravité,
+il l'appela à lui. Cet enfant, qui se nommait Rembert, s'associa
+plus tard à tous les dangers que brava Ansker et fut son successeur
+à l'archevêché de Hambourg.</p>
+
+<p>Après Wala, personne n'occupait auprès de Lodwig le Pieux une
+position plus élevée qu'Eginhard. L'illustre historien de la vie de
+Karl le Grand reçut en 826 les abbayes de Gand et de Blandinium,
+et obtint que l'empereur confirmât leurs immunités et étendît leurs
+priviléges. Eginhard fit reconstruire le monastère de Gand qui
+avait été détruit par un incendie, et s'y retira en 830 afin, comme
+il le dit dans une de ses lettres, d'implorer le secours du ciel lorsqu'il
+n'y avait plus rien à espérer de la terre.</p>
+
+<p>De nouvelles discordes agitaient l'empire des Franks. Lother et
+Peppin avaient pris les armes contre leur père. L'influence des
+nations germaniques sauva l'empereur. Wala fut réduit à rentrer au
+cloître. Bientôt une nouvelle rébellion éclata. Lodwig le Pieux,
+trahi par ses leudes au Champ du Mensonge, fut déposé à Soissons,
+mais il recouvra bientôt son autorité. Au moment où il quittait
+ses vêtements de deuil pour reprendre les insignes impériaux, une
+violente tempête dont les ravages avaient été affreux sembla tout à
+coup se calmer. Les Franks, toujours superstitieux et un instant
+rassurés par ce phénomène d'heureux présage, s'abandonnèrent à de
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+nouvelles terreurs lorsqu'en 837 ils virent s'élever dans les airs une
+comète aux lugubres clartés. «Ce signe, s'écria tristement Lodwig,
+annonce un changement de règne et ma mort!» Et il prépara
+tout pour sa fin. Il divisa l'empire entre Lother, à qui il avait pardonné,
+et Karl, fils de Judith. Lother reçut les contrées germaniques.
+Le royaume de Karl devait s'étendre du Rhin à la Seine.
+Parmi les pays qui en faisaient partie se trouvaient l'Ardenne, la
+Hesbaye, le Brakband, la Flandre, le Mempiscus, le Hainaut, l'Oosterband,
+ou frontière orientale de la Neustrie, Térouane, Boulogne,
+Quentovic, Cambray et le Vermandois.</p>
+
+<p>Lodwig, fils de l'empereur Lodwig le Pieux, n'avait point cessé
+de combattre son père. Non moins terribles que ces discordes
+civiles, les invasions des Normands semaient la terreur sur toutes
+les frontières maritimes. On racontait qu'un saint prêtre avait eu
+une vision dans laquelle une voix lui disait: «Pendant trois jours
+et trois nuits un épais nuage couvrira la terre, et aussitôt après
+les païens viendront avec un nombre immense de navires et
+détruiront, par la flamme et le fer, les chrétiens et les contrées
+qu'ils habitent.» Au neuvième siècle, en annonçant des malheurs,
+il était facile d'être prophète. Les Normands ne tardent point en
+effet à dévaster la Frise, où l'Océan, s'associant à leurs fureurs,
+engloutit plus de deux mille habitations. En 837, une de leurs
+flottes brûle le château d'Anvers et ils envahissent l'île de Walcheren,
+où deux grafs périssent sous leurs coups. Après avoir pillé
+les bords de l'Escaut, ils se dirigent vers la Seine et menacent
+Rouen. «Malheur à moi, répétait l'empereur Lodwig, malheur à
+moi dont la vie s'achève au milieu de ces calamités!» Plein de
+ces tristes images et poursuivi par les souvenirs de l'ingratitude
+de ses fils, il expira en traversant le Rhin. L'île solitaire et à demi
+cachée par les larges eaux du fleuve qui reçut le dernier soupir de
+Lodwig le Pieux était située au pied de la colline où s'élevait le
+splendide et majestueux palais qui avait vu naître Karl le Grand.
+Que de grandeurs et d'infortunes resserrées dans cette vallée! Quel
+abîme entre ce berceau et cette tombe!</p>
+
+<p>Les discordes qui avaient ensanglanté le règne de Lodwig n'étaient
+point des querelles personnelles. Derrière ses fils marchaient la
+Bavière, la Provence, l'Aquitaine. Sigebert de Gemblours remarque
+que Lodwig, en favorisant l'influence germanique, lui assura une
+<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+prééminence qu'elle conserva longtemps. Sous le règne de Karl,
+fils de Lodwig, la célèbre bataille de Fontenay ne fut que la manifestation
+sanglante de ces luttes anciennes. «Dans ce combat, dit
+l'annaliste de Metz, les forces des Franks furent tellement affaiblies,
+leur courage si vanté fut tellement abattu, que loin d'étendre
+désormais leurs frontières ils ne purent même plus les défendre.»</p>
+
+<p>On voit les rois franks, ne trouvant plus de peuple de leur race
+assez redoutable pour les protéger, recourir tour à tour aux divers
+éléments qui les environnent. Lodwig était soutenu par la Germanie.
+Karl, qui fut surnommé le Chauve parce que la nature lui avait
+refusé le signe extérieur de la royauté, s'appuya sur l'Eglise de
+Neustrie avant de se confier aux comtes des bords de la Loire.</p>
+
+<p>A la fin du neuvième siècle, l'Eglise de Neustrie conserve ses
+puissants évêques et ses riches abbés. De son sein est sorti Hincmar,
+qui occupe le siége archiépiscopal de Reims, l'homme le plus illustre
+de ce siècle par l'austère autorité de son génie. Né près de Boulogne
+aux limites du Fleanderland, il est moins sévère pour la gilde
+que Karl le Grand et Lodwig le Pieux. S'il défend les banquets où
+l'ivresse et le désordre éveillent les haines et provoquent les luttes
+sanglantes, il autorise les eulogies où l'on prend un peu de pain et
+de vin en signe de fraternité; il consent même à approuver les associations
+qu'on nomme gildes (<i lang="fy" xml:lang="fy">geldoniæ</i>), pourvu que rien n'y blesse
+ni l'ordre, ni la raison. Karl le Chauve oublia trop tôt les conseils
+d'Hincmar. On le vit piller les trésors des églises et s'emparer des
+grandes abbayes de Saint-Denis, de Saint-Quentin, de Saint-Vaast.
+Il priva même le pieux archevêque de Hambourg Ansker du monastère
+de Thorholt, qui fut donné au graf Reginher. L'école que le
+saint apôtre du Nord y avait établie fut détruite, et, dans les contrées
+lointaines où il remplissait sa périlleuse mission, il fut réduit
+à une pauvreté si grande que tous ceux qui l'accompagnaient l'abandonnèrent.
+Enfin le fils de Lodwig et de Judith mit le comble à ces
+persécutions, en frappant celui qui, tant de fois, l'avait soutenu par
+sa sagesse. Le siége archiépiscopal de Reims perdit la primatie des
+Gaules, et Hincmar fut relégué au monastère de Saint-Bertin, où
+il devint l'historien d'une époque qu'il honorait par des vertus si
+rares dans ce temps.</p>
+
+<p>Les monastères de la Neustrie septentrionale qui, au commencement
+du huitième siècle, avait reçu les Ursmar, les Foilan, les
+<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+Etton, les Madelgher, conservaient seuls encore quelque éclat sous
+le règne de Karl le Chauve. Auprès des noms à jamais fameux
+d'Hincmar, d'Ansker, d'Eginhard, viennent se placer ceux des
+moines Milon, Hucbald et Grimbald.</p>
+
+<p>Milon appartenait à l'abbaye d'Elnone, fondée par saint Amandus.
+Il avait suivi à l'école de Saint-Vaast d'Arras les leçons d'Haimin,
+qui était disciple d'Alcwin. Karl le Chauve, au temps de la puissance
+d'Hincmar, lui avait confié l'éducation de deux de ses fils,
+Peppin et Drogon, ce qui engagea un grand nombre de nobles franks
+à envoyer aussi leurs enfants près de lui. Peppin et Drogon moururent
+jeunes et furent ensevelis dans l'abbaye d'Elnone. Milon fit
+pour eux une touchante épitaphe: «O roi Karl! ô notre père! si
+vous daignez visiter notre tombe, ne gémissez point sur notre
+mort. Portés de la terre dans des régions heureuses, nous jouissons
+avec les saints d'un repos éternel. O notre père! souvenez-vous de
+nous et soyez heureux!» Milon n'était pas seulement poète, il se
+distingua aussi par sa science. On écrivit sur son tombeau: «Sous
+cette pierre repose Milon, poète et philosophe, qui composa en
+vers harmonieux un livre sur la sobriété, et écrivit avec art la vie
+de saint Amandus.»</p>
+
+<p>Hucbald, neveu de Milon, autre moine d'Elnone, releva les lettres
+dans l'Eglise de Reims et créa à Paris, avec Remigius d'Auxerre,
+cette célèbre école publique qui devint plus tard l'université de
+Paris.</p>
+
+<p>Grimbald était encore fort jeune lorsqu'il entra au monastère de
+Saint-Bertin. Le roi de Wessex, Alfred, qui l'avait vu en se rendant
+à Rome, voulut ranimer dans ses Etats la science qui y était éteinte.
+Il envoya une solennelle ambassade à Grimbald pour l'engager à
+venir habiter l'Angleterre, alla lui-même au-devant de lui pour le
+recevoir, et le pria de lui enseigner la langue latine, honneur qu'il
+partagea avec Asser, Plegmund et Jean l'Erigène. Vers l'époque
+où Hucbald établissait l'école de Paris, Grimbald fondait en Angleterre
+une autre école qui fut depuis l'université d'Oxford.</p>
+
+<p>Vers ce temps, l'abbaye de Saint-Riquier possédait une belle bibliothèque.
+On y remarquait la Rhétorique de Cicéron, les Eglogues
+de Virgile, les &oelig;uvres de Pline le Jeune, et les poëmes d'Homère,
+auxquels étaient joints ceux de Darès le Phrygien et de Dictys de
+Crète. Celle du comte Eberhard, fondateur du monastère de Cysoing,
+<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
+comprenait plus de cinquante ouvrages, parmi lesquels se trouvaient
+le recueil des lois des Franks, la Cité de Dieu de saint Augustin,
+les sept livres d'Orose, la vie de saint Martin et les &oelig;uvres d'Alcwin.</p>
+
+<p>La science, tradition expirante de la glorieuse domination de
+Karl le Grand, lui avait survécu de quelques années. C'était le dernier
+rayon d'une lumière qui avait déjà disparu. Bientôt il s'évanouit
+et tout devint ténèbres.</p>
+
+<p>«Hlother, dit Nithard, craignait que son peuple ne l'abandonnât,
+et cherchait des secours partout et de quelque manière qu'il en
+pût trouver. Il appela les Normands à son aide, et, soumettant à
+leur autorité une partie des nations chrétiennes, il leur permit de
+piller toutes les autres.»</p>
+
+<p>Les dévastations des Normands effacèrent le souvenir de ce que
+leurs invasions précédentes avaient offert de plus affreux. De nombreuses
+troupes de loups les suivaient, attirées par l'appât du carnage:
+une prophétesse de Germanie annonçait la fin du monde. En
+845, les Normands ravagèrent les bords de la Seine et livrèrent aux
+flammes le monastère de Sithiu. Dès qu'ils se furent éloignés, les
+moines de Gand, pleins de terreur, se hâtèrent de fuir à Laon, après
+avoir déposé leurs châsses et leurs reliques dans le sanctuaire de
+Saint-Omer, qui était entouré d'une forte muraille et défendu par
+des tours. Elles y restèrent quarante années.</p>
+
+<p>Cinq années après, les Normands paraissent de nouveau sur les
+côtes de la France. Ils pillent le Mempiscus et le pays de Térouane.
+D'autres Normands, abordant en Frise, s'avancent vers l'Escaut,
+incendient les monastères de Blandinium, de Tronchiennes et de
+Saint-Bavon, et poursuivent leur marche vers Beauvais. L'année
+suivante, une de leurs flottes, composée de deux cent cinquante-deux
+navires, dévaste le rivage de la Frise. Un chef normand, Godfried,
+fils de ce roi des Danes qu'Ansker avait jadis accompagné
+dans le Nord, s'établit aux bords de l'Escaut. Karl réunit une armée
+pour le combattre; mais, arrivé près de l'Escaut, il négocie et confirme
+aux chefs normands Godfried et Rorik leurs conquêtes, à
+condition qu'ils le reconnaîtront pour roi par la vaine cérémonie de
+l'hommage.</p>
+
+<p>Karl le Chauve multiplie les capitulaires. Son empire est divisé
+en douze districts que parcourent de nombreux <i lang="la" xml:lang="la">missi</i>. Le troisième,
+dont les <i lang="la" xml:lang="la">missi</i> sont l'évêque Immon, l'abbé Adhalard, Waltcaud et
+<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
+Odelrik, comprend Noyon, le Vermandois, l'Artois, Courtray, la
+Flandre et le comté d'Engelram. Toutes ces tentatives restent stériles.
+Les Normands continuent leurs invasions. En 853, ils brûlent
+Saint-Martin de Tours et remontent la Loire jusqu'à Orléans. En
+857, ils se montrent sur la Seine et s'emparent de Paris, qu'ils
+livrent aux flammes. En 859, ils saccagent les rives de l'Escaut et
+de la Somme, pillent Amiens et arrivent à Noyon, où l'un des <i lang="la" xml:lang="la">missi</i>,
+l'évêque Immon, est pris et mis à mort. En 861, ils parcourent le
+pays de Térouane et dévastent pour la seconde fois le monastère de
+Sithiu. Humfried, évêque de Térouane, voulait renoncer au périlleux
+honneur de l'épiscopat. Le pape Nicolas lui écrivit: «S'il n'est
+point permis au pilote d'abandonner son navire pendant le calme,
+combien ne serait-il point plus coupable de le faire pendant la
+tempête!»</p>
+
+<p>Cependant les Normands étendaient leurs conquêtes et marchaient
+de victoire en victoire. Karl le Chauve, ne pouvant assurer
+le repos de son royaume par le fer, l'acheta avec de l'or. Les Normands
+promirent de ne plus piller, et leur duc Weeland reçut cinq
+ou six mille livres d'argent, beaucoup de blé et de nombreux troupeaux.</p>
+
+<p>Parmi les chefs normands qui s'illustrèrent par leurs aventureuses
+expéditions, il n'y en eut point de plus intrépide que Regnar
+Lodbrog. Son fameux chant de mort, au milieu des serpents auxquels
+le livra le Northumbre Ella, retrace ses excursions en
+Flandre:</p>
+
+<p>«J'étais encore jeune lorsque avec mes guerriers je me dirigeai
+à l'est du Sund. Les oiseaux de proie reçurent une abondante
+nourriture. La mer s'enfla du sang des morts. Nous avons frappé
+avec le glaive!</p>
+
+<p>«J'avais 20 ans quand nous nous élançâmes au loin dans les
+combats. Le fer gémissait sur les cuirasses; la hache brisait les
+boucliers. Nous avons frappé avec le glaive!</p>
+
+<p>«Devant l'île de Bornholm, nous couvrîmes le rivage de cadavres.
+Les nuages de la grêle déchiraient les armures; l'arc lançait le fer.
+Nous avons frappé avec le glaive!</p>
+
+<p>«Dans le royaume des Flamings, nous ne triomphâmes qu'après
+avoir vu tomber le roi Freyr. L'aiguillon sanglant de la blessure
+perça l'armure brillante de H&oelig;gne. Les vierges pleurèrent sur le
+<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
+combat du matin et les loups furent amplement rassasiés. Nous
+avons frappé avec le glaive!»</p>
+
+<p>Où est la tombe du roi Freyr? que devinrent les armes brillantes
+de H&oelig;gne, sa longue épée, sa hache de pierre et son anneau d'or?
+Rien ne rappelle leurs noms sur les rivages de la Flandre: les pirates
+du Nord avaient laissé aux ruines des cités qu'ils ravageaient
+le soin de raconter leur passage et leurs vengeances.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LIVRE TROISIÈME.<br />
+<span class="small">863-989.</span></h2>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" />
+</div>
+
+<p class="summary">Baldwin Bras de Fer, premier comte de Flandre.<br />
+Baldwin le Chauve. Arnulf le Grand.<br />
+Baldwin le Jeune. Arnulf le Jeune.<br />
+Guerres civiles et étrangères. Désastres et discordes.</p>
+</div>
+
+<p>Les mêmes symptômes d'abaissement et de décadence étaient
+communs à l'empire frank et aux princes qui le gouvernaient: les
+divisions privées ne contribuaient que trop à favoriser les progrès
+de l'anarchie publique.</p>
+
+<p>Karl le Chauve avait trois fils. L'un d'eux, qui s'appelait Karl
+comme lui, périt dans une querelle avec un noble frank. Le second
+éveilla par son ambition les soupçons de son père, qui le fit enfermer
+dans un monastère et priver de la vue. Mais ce cruel châtiment
+n'empêcha point le troisième, nommé Lodwig, de conspirer. Le joug
+de l'autorité paternelle ne paraissait pas moins accablant à Judith,
+fille de Karl le Chauve, qui avait épousé successivement Ethelwulf,
+roi des Anglo-Saxons de Wessex, puis son fils Ethelbald. Aussi instruite
+que belle, elle avait présidé à l'éducation d'un fils d'Ethelwulf,
+qui fut depuis Alfred le Grand, et, lorsqu'elle avait quitté
+l'Angleterre, elle s'était retirée à Senlis, où, sous la protection des
+évêques, elle vivait avec toute la dignité qu'exigeait son titre de
+reine.</p>
+
+<p>La même année que Karl le Chauve se rendit tributaire de
+Weeland, deux autres Normands, Guntfried et Gozfried, l'engagèrent
+à recevoir parmi ses feudataires un des chefs les plus redoutables
+des bords de la Loire. Il se nommait Rotbert et était d'origine
+saxonne; quelques historiens racontent que les passions d'une
+vie aventureuse l'avaient éloigné de la Germanie; mais il paraît
+plus vraisemblable qu'il appartenait à l'une des colonies qui, vers
+<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+le quatrième siècle, s'étaient fixés sur le <i lang="la" xml:lang="la">Littus Saxonicum</i>. Cependant
+l'influence de Rotbert, à qui le roi accordait sans cesse
+de nouveaux domaines, ne tarda point à exciter la jalousie et la
+haine de ses anciens amis. Guntfried et Gozfried trouvaient déjà
+en lui un rival plus puissant qu'eux-mêmes. Ils résolurent de le
+renverser, et soutenus par Lodwig, fils de Karl le Chauve, ils appelèrent
+à leur aide un chef du Fleanderland, nommé Baldwin, fils
+d'Odoaker.</p>
+
+<p>Karl le Chauve se trouvait à Soissons, lorsqu'il apprit que Baldwin
+avait enlevé Judith de Senlis et que son fils Lodwig avait rejoint
+Guntfried et Gozfried, chez les Normands. Le roi de France réunit
+aussitôt les grands du royaume, et lorsqu'ils eurent prononcé leur
+jugement selon la loi civile et politique, il invita les évêques à
+frapper d'anathème le ravisseur et sa complice.</p>
+
+<p>Le complot de Lodwig avait échoué; les Normands, surpris près
+de Meaux, déposèrent les armes. Mais Baldwin et Judith avaient
+cherché un refuge dans les Etats de Lother, fils et successeur de
+l'empereur Lother. La situation était grave. Lother, en protégeant
+Baldwin, semblait vouloir intervenir dans les discordes qui agitaient
+la France: Guntfried et Gozfried auraient pu aisément réveiller
+l'ardeur belliqueuse des Normands. Hincmar était rentré à Reims:
+il comprit le péril qui menaçait la monarchie et interposa sa médiation;
+son premier soin fut de charger l'évêque Hunger d'engager
+le duc de Frise, Rorik, déjà prêt à prendre les armes, à ne pas s'allier
+à Baldwin et à faire pénitence de ses mauvais desseins; bientôt
+après Lodwig le Germanique invita Karl le Chauve à une entrevue
+qui eut lieu à Toul. Lother y fit déclarer qu'il était prêt à respecter
+les sentences ecclésiastiques, et l'excommunication prononcée à
+cause de l'appui qu'il avait donné à Baldwin fut aussitôt levée.</p>
+
+<p>Baldwin et la veuve d'Ethebald s'étaient rendus à Rome et y
+avaient réclamé la protection du pape Nicolas I<sup>er</sup>. Elle ne leur
+manqua point. «Votre vassal Baldwin, écrivait-il au roi de France,
+a cherché un refuge au seuil sacré des bienheureux princes des
+apôtres, Pierre et Paul, et s'est approché avec d'ardentes prières
+de notre siége pontifical. Du sommet de notre puissance apostolique,
+nous vous demandons que pour l'amour de Notre-Seigneur
+Jésus-Christ et des apôtres Pierre et Paul, dont Baldwin a préféré
+l'appui à celui des rois de la terre, vous vouliez bien lui
+<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+accorder votre indulgence et un oubli complet de son offense, afin
+que, soutenu par votre bonté, il vive en paix comme vos autres
+fidèles; et lorsque nous prions Votre Sublimité de lui pardonner,
+ce n'est pas seulement en vertu du pieux amour que nous devons
+porter à tous ceux qui implorent la miséricorde et le secours du
+siége apostolique, mais c'est aussi parce que nous craignons que
+votre colère ne réduise Baldwin à s'allier aux Normands impies
+et aux ennemis de la sainte Eglise, et à préparer ainsi de nouveaux
+malheurs au peuple de Dieu.» Le pape écrivit de nouveau au roi
+de France l'année suivante: «L'apôtre a dit: Considérez les temps,
+car les mauvais jours arrivent. Les périls qu'il annonce vous menacent
+déjà. Veillez à ne pas faire naître de plus terribles désastres,
+et ayez assez de modération pour surmonter la douleur de
+votre c&oelig;ur et ne pas vous montrer éternellement inexorable et
+inflexible vis-à-vis de Baldwin.»</p>
+
+<p>Le ressentiment de Karl le Chauve ne devait céder qu'aux nécessités
+politiques, qu'aggravait la faiblesse de la royauté. En 862,
+Lodwig, en se réconciliant avec son père, se fit donner le comté de
+Meaux et la riche abbaye de Soissons. Karl le Chauve ne tarda
+point aussi à pardonner à sa fille: il la reçut, le 25 octobre 863, au
+palais de Verberie et permit que son mariage avec Baldwin fût
+solennellement célébré à Auxerre. «Le roi ne voulut point y assister,
+écrivit l'archevêque Hincmar au pape Nicolas; mais il y a envoyé
+les ministres et les officiers de l'Etat, et, selon votre demande, il a
+accordé les plus grands honneurs à Baldwin.»</p>
+
+<p>Tandis que Rotbert, créé successivement comte d'Anjou et abbé
+de Saint-Martin de Tours, consolidait sa puissance sur les deux
+rives de la Loire, Baldwin recevait une autorité supérieure sur les
+marches du nord, voisines de la Lys et de l'Escaut, qui formèrent
+depuis le comté de Flandre. Baldwin habita sur la Reye dans un lieu
+qui devait au pont qui y existait son origine et son nom de Brugge
+ou Bruggensele. Baldwin y plaça un burg ou château entouré de
+fortes murailles de pierres, puis il y fit construire la maison des
+Echevins, un édifice destiné à recevoir les otages, captifs temporaires,
+les seuls que connussent les lois frankes, et une chapelle où
+il fit porter les reliques de saint Donat, qui lui avaient été envoyées
+par Ebbon, archevêque de Reims. Aux portes du burg se trouvaient,
+d'un côté, la montagne du Mâl (Mâl-berg) où se tenait l'assemblée
+<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+des hommes libres, et, de l'autre, des hôtelleries pour les nombreux
+marchands qui ne pouvaient être reçus dans le château du comte.</p>
+
+<p>Baldwin, que son courage avait fait surnommer Bras de Fer,
+repoussa les Normands qui avaient tenté un débarquement sur nos
+rivages. La puissance du markgraf de Flandre était grande. Il soutint
+Karl le Chauve contre la rébellion de son fils Karlman, et
+lorsque le roi de France, impatient d'aller en Italie disputer l'autorité
+impériale au fils de Lodwig le Germanique, quitta ses Etats,
+qu'il ne devait plus revoir, Baldwin fut chargé avec Reinelm,
+évêque de Tournai, Adalelm, comte d'Arras et dix autres illustres
+feudataires, de la tutelle de l'héritier du royaume, Lodwig le Bègue,
+qui ne régna que deux ans.</p>
+
+<p>Karl le Chauve, avant de traverser les Alpes, avait fait publier un
+capitulaire par lequel il assurait aux fils des comtes la confirmation
+héréditaire de leurs honneurs. Baldwin partagea ses comtés entre
+ses deux fils. Rodulf fut comte de Cambray. Baldwin le Chauve succéda
+au markgraviat de son père. Il épousa Alfryte, fille du roi des
+Anglo-Saxons, Alfred le Grand, et s'était donné le surnom qu'il
+portait, en mémoire de son aïeul. Mais en voulant rappeler la naissance
+illustre de Karl le Chauve, il ne parvint qu'à retracer sa honte
+et sa faiblesse vis-à-vis des pirates du Nord. Baldwin, fils d'Audoaker,
+était à peine descendu dans la tombe lorsqu'une formidable
+expédition de Normands, repoussée par Alfred en Angleterre, aborda
+en Flandre. Au mois de juillet 879, ils pillèrent Térouane, puis ils
+entrèrent dans la terre des Ménapiens, qui fut abandonnée aux
+mêmes désastres sans que personne osât leur résister. Enfin, ils
+passèrent l'Escaut et envahirent le Brakband. Les annales de
+Saint-Vaast racontent qu'au mois de novembre les Normands, avides
+de sang humain, de dévastations et d'incendies, s'arrêtèrent au
+monastère de Gand pour y passer l'hiver. Dès que le printemps fut
+arrivé, ils allèrent brûler Tournay et détruisirent toutes les abbayes
+voisines de l'Escaut, immolant ou emmenant captives à leur suite
+les populations de toutes les contrées qu'ils traversaient.</p>
+
+<p>Cependant les fils de Lodwig le Bègue, Lodwig et Karlman,
+avaient réuni une armée contre les Normands de Gand. L'abbé
+Gozlin la commandait, mais il commit la faute de la diviser, afin
+d'attaquer les Normands sur les deux rives de l'Escaut, et fut
+vaincu. En 880, les Normands élevèrent des retranchements à
+<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+Courtray, et y établirent leur résidence d'hiver. De là ils poursuivirent
+les Ménapiens et les Suèves, et en firent un horrible carnage.
+La flamme et le fer ravagèrent leurs campagnes et leurs foyers.</p>
+
+<p>Le 26 décembre 881, une troupe de Normands brûla le monastère
+de Sithiu et ne respecta que l'église de Saint-Omer, qu'on avait
+fortifiée avec soin. Le même jour, une seconde troupe de Normands
+s'empara du monastère de Saint-Vaast d'Arras. Le 28 décembre,
+d'autres Normands pillaient Cambray et le monastère de Saint-Géry.
+Courtray reçut leur butin, et dès les premiers jours de février
+ils s'avancèrent vers Térouane et dévastèrent tour à tour Saint-Riquier,
+Amiens et Corbie. Au mois de juillet, on apprit avec effroi
+qu'ils avaient traversé la Somme et menaçaient Beauvais. La désolation
+était universelle; personne n'osait se présenter pour défendre
+les châteaux qu'on avait construits contre les ennemis et qui leur
+servaient d'abri et de refuge. Lodwig tenta un dernier effort: aidé
+des grafs de Neustrie, il attaqua les Normands à Saulcourt en
+Vimeu.</p>
+
+<p>«Dieu protégeait Lodwig; il l'entoura de comtes, héros illustres:
+il lui donna le trône de France. Lodwig leva son étendard pour
+combattre les Normands. Il saisit son bouclier et sa lance et
+pressa les pas de son coursier. Il s'avançait plein de courage.
+Tous chantaient en ch&oelig;ur: <i lang="la" xml:lang="la">Kyrie Eleison!</i> Ils achevèrent le
+cantique, et le combat commença. Chacun était impatient de se
+venger, personne plus que Lodwig. Lodwig était né vaillant et
+audacieux. Il frappa les uns de sa hache, il perça les autres de
+son épée. Amer fut le breuvage qu'il versa à ses ennemis et ils
+se retirèrent de la vie.»</p>
+
+<p>Les Normands étaient rentrés dans leur camp de Gand; mais
+dès l'année suivante, ils s'avancèrent de nouveau jusqu'à la Somme.
+En 883, avant d'occuper Amiens, ils se dirigèrent vers les bords de
+la mer et chassèrent de leurs foyers les habitants du Fleanderland.
+Que faisait le comte Baldwin pendant que les Normands exterminaient
+ses peuples? Après avoir combattu avec quelque succès une
+de leurs troupes dans la forêt de Mormal, il s'était réfugié dans le
+château de Bruges et il y avait fait élever de nouveaux retranchements
+avec des pierres tirées des ruines d'Aldenbourg. Il semblait
+que son énergie et son audace ne dussent se ranimer qu'au milieu
+des discordes civiles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+En 884, trois ans après la victoire de Saulcourt, Karlman, frère
+de Lodwig, qui ne vivait plus, obtint la paix des Normands, en leur
+payant douze mille livres pesant d'argent. Cette somme énorme, qui
+était le prix du rachat de la France, leur fut remise vers l'automne
+dans leur camp d'Amiens; aussitôt après, ils se retirèrent vers le
+port de Boulogne où ils s'embarquèrent; mais, sans s'éloigner du
+rivage, ils tournèrent la proue vers le nord, et, se dirigeant vers la
+Lotharingie, ils se fixèrent à Louvain.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours de décembre 884, Karlman mourut. De
+la postérité de Lodwig le Bègue, il ne restait qu'un enfant qui s'appelait
+Karl comme son aïeul. Les vassaux du royaume de France
+méprisèrent sa jeunesse qui le rendait incapable de les défendre, et
+offrirent le sceptre à l'empereur Karl le Gros, fils de Lodwig le
+Germanique. Se souvenant que des partages multipliés avaient
+affaibli la monarchie karlingienne, ils espéraient lui rendre sa force
+en la reconstituant dans son unité. La race royale dégénérait rapidement;
+Karl le Gros (tel est le surnom que porte au neuvième
+siècle l'héritier de Karl le Martel et de Karl le Grand) accourt avec
+une nombreuse armée devant Paris, que menaçait une nouvelle
+invasion normande; mais, saisi de terreur au moment de combattre,
+il achète la paix des Normands, et, pour sauver Paris, il leur
+permet de piller la Bourgogne. Cependant tous les peuples s'indignent
+d'une si coupable pusillanimité, et, de leur assentiment unanime,
+Karl le Gros est déposé à la diète de Tribur. Un petit-fils de
+Lodwig le Germanique, Arnulf, règne aux bords du Rhin, tandis
+qu'Ode, fils de Rotbert, se fait sacrer roi à Compiègne. L'Allemagne
+et la France se séparent.</p>
+
+<p>Baldwin soutenait Arnulf; mais Ode affermit sa puissance en la
+méritant. Le 24 juin 888, il vainquit une nombreuse armée de
+Normands dans la forêt de l'Argonne. «Cette victoire, dit l'annaliste
+de Saint-Vaast, le couvrit de gloire. Baldwin, abandonnant
+ses alliés, se rendit près du roi Ode et promit de lui être fidèle.
+Ode le reçut avec bonté et confirma les honneurs qu'il possédait.»
+Ode et Arnulf ne tardèrent point à conclure la paix à Worms, et le
+roi de Germanie, arrière-petit-fils de Karl le Grand, fit don d'une
+couronne d'or au roi de France. L'héritier des rois franks reconnaissait
+les droits du prince qui s'appuyait sur l'élection des populations
+d'origine gauloise ou romaine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+Ode combattit de nouveau une troupe de Normands qui s'était
+établie à Amiens; Arnulf obtint une victoire complète sur ceux
+qui occupaient Louvain. Dans la Neustrie, l'honneur de la résistance
+appartint aux populations d'origine saxonne. Entre la Seine et la
+Loire, depuis Evreux jusqu'à Bayeux, vers les bords de l'Orne, où
+le nom du pays de Séez (<em>Saxia</em>) rappelle leurs colonies, elles avaient
+formé une étroite association contre les Normands. Les gildes, condamnées
+sous Karl le Chauve, proscrites de nouveau sous Karlman
+et sans cesse en butte à la haine des grands feudataires du royaume
+de France, conservaient toute leur puissance dans le Nord de la Neustrie.
+Le second dimanche après les fêtes de Pâques 891, on aperçut
+du haut de la tour de Saint-Omer une troupe de Normands de
+Noyon, qui descendaient de la colline d'Helfaut, où les martyrs
+Victoricus et Euscianus avaient jadis fondé la plus antique église
+de la Morinie. Les karls de ces contrées, dont les progrès du christianisme
+avaient à peine adouci les m&oelig;urs cruelles, avaient cherché
+un refuge dans le bourg de Saint-Omer. Dès qu'ils apprirent l'approche
+des Normands, ils se réunirent dans l'abbaye: «Selon la
+coutume des habitants de ce pays, dit le livre des miracles de
+saint Bertewin, ils avaient leurs armes toujours prêtes et se donnèrent
+la main les uns aux autres en signe de liberté.»</p>
+
+<p>Les Normands s'étaient dispersés dans les prairies de l'Aa pour
+enlever les troupeaux qui y paissaient. Les défenseurs de Sithiu
+firent aussitôt une sortie et immolèrent trois cent dix de leurs terribles
+ennemis sous les chênes de Windighem. Lorsque ceux des
+Normands qui s'étaient éloignés revinrent vers leur camp et aperçurent
+les cadavres sanglants de leurs frères, leur fureur fut
+extrême. Ils quittèrent leurs chevaux, se dirigèrent précipitamment
+vers le bourg de Saint-Omer, remplirent les fossés de paille qu'ils
+allumèrent, et lancèrent au-dessus des murailles des morceaux de
+fer fondu et des projectiles brûlants. Mais soudain une brise se leva
+qui éloigna la flamme de l'enceinte du monastère; les défenseurs
+de Sithiu y virent le gage de la protection céleste: ils plaçaient
+leur confiance dans l'appui des saints, illustres et vénérés fondateurs
+de leur église. Un jeune moine prit un arc et le tendit au hasard;
+la flèche frappa le chef des Normands. Sa mort répandit le découragement
+parmi les siens. Au son lugubre de leurs trompes retentissantes,
+ils se dirigèrent vers Cassel; de là ils poursuivirent leur
+<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
+marche vers le Brakband. Ils revenaient à Noyon lorsque le roi
+Ode les attaqua et les vainquit. Enfin, en 893, les Normands de la
+Somme, harcelés de toutes parts et pressés par une famine générale,
+quittèrent le nord de la France. On les vit se retirer sur leurs
+flottes et s'éloigner du rivage de la Flandre.</p>
+
+<p>«Pourquoi nous arrêter plus longtemps, s'écrie Adroald de
+Fleury, à raconter les malheurs de la Neustrie? Depuis le rivage
+de l'Océan jusqu'à l'Auvergne, il n'est point de pays qui ait conservé
+sa liberté. Il n'est pas une ville, pas un village que n'aient
+accablé les furieuses dévastations des païens. Ces malheurs se
+sont prolongés pendant trente années, et ne faut-il point les attribuer
+à la colère de Dieu, selon la menace exprimée par le prophète
+Jérémie:&mdash;Parce que vous n'avez point écouté ma parole,
+j'appellerai tous les peuples de l'Aquilon. Je leur soumettrai cette
+terre avec tous ses habitants et toutes les nations qui l'entourent.»</p>
+
+<p>Tel est le spectacle que présentait la Flandre à la fin du neuvième
+siècle. Plus que toutes les autres provinces de la France, elle
+avait profondément souffert des invasions des pirates septentrionaux.
+Les Normands n'avaient pas cessé de la dévaster. Ses rivages
+étaient le port vers lequel cinglaient leurs flottes; ses cités, le
+camp où leurs armées déposaient leur butin et préparaient leurs
+conquêtes. On n'y trouvait plus que des campagnes stériles où se
+réunissaient les Flamings fugitifs et quelques familles ménapiennes
+ou suèves, derniers restes de ces races exterminées par le
+fer et la flamme des ennemis.</p>
+
+<p>Un comte nommé Rodulf, petit-fils d'Audoaker comme Baldwin
+le Chauve, avait pris possession des abbayes de Saint-Vaast et de
+Saint-Bertin. Il mourut le 5 janvier 892. Les châtelains ou chefs
+chargés de la garde du château d'Arras envoyèrent aussitôt le graf
+Ecfried vers le roi Ode pour lui en donner avis; mais trois jours
+s'étaient à peine écoulés depuis la mort de l'abbé Rodulf, lorsque
+les habitants d'Arras se laissèrent corrompre par l'argent qu'Eberhard,
+émissaire du comte de Flandre, avait répandu parmi eux et
+se livrèrent à lui. Baldwin se hâta d'annoncer au roi qu'avec son
+assentiment il voulait conserver les abbayes de son cousin Rodulf.
+«Je lui abandonnerai plutôt, répondit le roi Ode, l'autorité que je
+tiens de Dieu.» Baldwin ne cédait point. Un incendie avait consumé
+<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
+l'église et le château d'Arras: il ne fit reconstruire que le
+château, mais il ordonna qu'on le fortifiât avec soin pour qu'il pût
+résister aux attaques de ses ennemis.</p>
+
+<p>L'archevêque de Reims Foulques avait convoqué un synode où
+siégèrent les évêques de Laon, de Noyon, de Soissons et de Térouane.
+Il y exposa les plaintes formées contre Baldwin, qui faisait
+battre les prêtres de verges, les chassait de leurs paroisses et s'attribuait
+les biens et les dignités de l'Eglise. Dodilon, évêque de
+Cambray, reçut la mission d'aller remettre au comte de Flandre ou
+à son archidiacre des lettres où on l'exhortait à ne point persévérer
+dans ses entreprises criminelles, en le menaçant d'une sentence
+d'excommunication. L'évêque de Cambray avait toutefois été autorisé,
+s'il craignait trop la colère de Baldwin, à se contenter de faire
+lire ces lettres à Arras. Le roi de France, prêt à le soutenir, avait
+réuni une armée pour reconquérir l'abbaye de Saint-Vaast; mais
+Baldwin accourut de la Flandre, et Ode fut réduit à se retirer.</p>
+
+<p>De nouvelles dissensions favorisaient la résistance de Baldwin.
+Aux bords de l'Oise vivait un comte nommé Herbert, arrière-petit-fils
+de Karl le Grand; il possédait de nombreux châteaux, et son
+autorité était grande. Les hommes de race franke aimaient peu le
+roi Ode, qui leur était étranger par son origine. Arrêtés d'une
+part vers le sud par les populations nationales qui se réveillaient,
+pressés de l'autre vers le nord par l'ambition envahissante des peuples
+allemands, ils se groupaient autour de ce Karling moins
+illustre, mais plus puissant que les descendants de Karl le Chauve.
+Herbert opposa à la monarchie toute récente et encore mal affermie
+des fils de Rotbert le Fort, la légitimité héréditaire de la succession
+royale chez les Karlings. De concert avec l'archevêque de
+Reims, il proclama roi et fit sacrer le jeune Karl le Simple, fils de
+Lodwig le Bègue. Le comte de Flandre seconda cette révolution;
+cependant, lorsque le roi de Germanie Zwentibold, fils d'Arnulf,
+parut prétendre à la couronne de France, Baldwin et son frère
+Rodulf, comte de Cambray, quittèrent le parti de Karl le Simple
+pour se tourner du côté de l'Allemagne; mais bientôt abandonnés
+eux-mêmes par le roi de Germanie, qui avait renoncé à ses desseins,
+ils se trouvèrent sans appui et sans alliés. Le roi Ode, profitant
+d'un traité qu'il avait conclu avec le roi Karl, se hâta de
+mettre le siége devant l'abbaye de Saint-Vaast. Les leudes de Baldwin,
+<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
+peu préparés à se défendre, en ouvrirent les portes et remirent
+des otages; Ode, qui cherchait à s'allier à Baldwin, se contenta
+d'aller prier dans l'église de Saint-Vaast, puis il rendit aux châtelains
+du comte de Flandre les clefs du monastère, et lui en confirma
+la possession ainsi que celle de tous ses autres honneurs. Herbert
+l'apprit: sa jalousie s'accrut, et bientôt il y eut guerre ouverte
+entre ses leudes et ceux des comtes de Flandre et de Cambray. Rodulf
+enleva au comte de Vermandois les châteaux de Péronne et de
+Saint-Quentin, les perdit, puis essaya de les reconquérir. Enfin il
+périt dans un combat où Herbert, aidé d'une troupe de mercenaires
+normands, le frappa, dit-on, de sa propre main. La mort du comte
+de Cambray devait être cruellement vengée.</p>
+
+<p>Ode, aux derniers jours de son règne, se reprocha son usurpation.
+«Le seigneur de mes ennemis, répétait-il, est fils de celui que
+j'honorai moi-même autrefois comme mon seigneur.» A sa
+mort, Karl le Simple retrouva toute la puissance de son père Lodwig
+le Bègue. L'archevêque de Reims, ami d'Herbert, dominait auprès
+de lui, et Baldwin mécontent se dispensa d'aller lui rendre
+hommage, en lui envoyant seulement des députés qui protestèrent
+de sa fidélité. Un frère du roi Ode, Rotbert, qui considérait déjà
+le trône de France comme son héritage, soutenait le comte de Flandre
+dans sa haine, et ne cessait de lui représenter qu'il serait facile
+de renverser la royauté de Karl le Simple, en faisant périr un seul
+homme, l'archevêque Foulques, qui avait protégé Karl depuis son
+enfance et avait plus que tout autre des grands feudataires contribué
+à son élévation. Ces complots ne restèrent point ignorés.
+Leur dénoûment n'en fut que plus soudain et plus terrible.</p>
+
+<p>Le roi Karl le Simple s'était hâté d'enlever à Baldwin le château
+et l'abbaye d'Arras, qu'il donna à l'archevêque de Reims. Baldwin
+eut une entrevue avec le roi Karl, près de Cambray, et le pria humblement
+de lui faire rendre les honneurs dont on l'avait privé; mais
+Herbert s'opposa à toutes ses demandes, et Foulques fit connaître
+par un refus altier qu'il ne renoncerait point aux bénéfices qu'il tenait
+de la générosité du roi. Néanmoins Baldwin, plein de dissimulation,
+se réconcilia avec Herbert et chargea ses députés, Eberhard,
+Winnemar de Lillers et Rotger de Mortagne, d'aller assurer
+Foulques de son amitié en lui offrant des présents considérables.
+Foulques les accueillit avec mépris. Peu de jours après, le
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+17 juin 900, l'archevêque de Reims quittait le synode des évêques
+de la Neustrie, qu'on appelait déjà depuis longtemps la France,
+mais qui dans les documents ecclésiastiques conservait le nom romain
+de Belgique. Il traversait la forêt de Compiègne, suivi d'un
+petit nombre de serviteurs, lorsque tout à coup il se vit entouré des
+leudes de Baldwin, et l'un d'eux, Winnemar, le frappa de sept
+coups de lance. En vain quelques-uns des serviteurs de l'archevêque
+essayèrent-ils de le défendre: leur dévouement ne put le
+sauver.</p>
+
+<p>Dix-sept jours après le meurtre de Foulques, Hervée fut élu archevêque
+de Reims. Il s'empressa de faire prononcer contre les députés
+du comte de Flandre une sentence solennelle d'anathème: «L'an 900
+de l'Incarnation de Notre-Seigneur, la veille des nones de juillet,
+c'est-à-dire le jour où Hervée fut ordonné évêque, l'excommunication
+suivante fut lue dans l'église de Reims, en présence
+des évêques de Rouen, de Soissons, de Noyon, de Cambray, de
+Térouane, d'Amiens, de Beauvais, de Châlons, de Laon, de Senlis
+et de Meaux: Qu'il soit connu des fidèles de la sainte Eglise
+de Dieu que l'Eglise qui nous est confiée a été plongée dans une
+profonde douleur par un crime sans exemple depuis les persécutions
+des apôtres, le meurtre de notre père et pasteur Foulques,
+cruellement immolé par les leudes du comte Baldwin, Winnemar,
+Eberhard, Ratfried et leurs complices. Cependant puisqu'ils
+n'ont pas craint de commettre dans notre siècle un forfait tel que
+l'Eglise n'en vit jamais accomplir, si ce n'est peut-être par le
+bras des païens, au nom de Dieu et par la vertu du Saint-Esprit,
+grâce à l'autorité divinement accordée aux évêques par le bienheureux
+Pierre, prince des apôtres, nous les retranchons du sein
+de leur mère la sainte Eglise, nous les frappons de l'anathème
+d'une perpétuelle malédiction. Qu'ils soient maudits dans les
+cités et hors des cités: maudit soit leur grenier et maudits soient
+leurs ossements; maudites soient les générations qui sortiront
+d'eux et les moissons que leurs champs porteront, ainsi que leurs
+b&oelig;ufs et leurs brebis! Qu'ils soient maudits en franchissant le
+seuil de leurs foyers pour les quitter ou y rentrer; qu'ils soient
+maudits dans leurs demeures! Qu'ils errent sans abri dans les
+campagnes; que leurs entrailles se déchirent comme celles du
+perfide Arius! Puissent les accabler toutes les malédictions dont
+<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
+le Seigneur, par la voix de Moïse, menaça son peuple infidèle à
+la foi divine! Qu'ils attendent dans l'anathème le jour du Seigneur
+où ils seront condamnés; et de même que ces flambeaux
+lancés par nos mains s'éteignent aujourd'hui, qu'ils s'éteignent à
+jamais dans les ténèbres!» A ces mots, tous les évêques jetèrent
+sur le pavé de la basilique leurs cierges allumés. Une terreur profonde
+pénétra l'esprit du peuple. Dans toutes les églises, on chantait
+en l'honneur de Foulques des hymnes où l'on dépeignait Winnemar
+habitant la terre, mais déjà effacé par Dieu du nombre des
+vivants. Selon d'anciens récits, Winnemar ne tarda point à succomber
+à une maladie affreuse, qui, telle qu'un feu dévorant, consumait
+tous ses membres. «Il fut, dit Rikher, arraché de cette vie,
+chargé d'opprobe et de crimes.»</p>
+
+<p>Herbert survivait à Foulques. Baldwin lui proposa une étroite
+alliance, que devait confirmer le mariage de son fils Arnulf avec
+Adelhéide, fille d'Herbert, qui était encore au berceau. Pendant
+qu'on célébrait la fête des fiançailles, un meurtrier envoyé par le
+comte de Flandre assassina le comte de Vermandois.</p>
+
+<p>Karl le Simple était trop faible pour punir les crimes de Baldwin.
+Il s'adressa aux Normands de la Seine, et offrit à leur chef
+Roll, s'il consentait à quitter Rouen, tout le territoire que le comte
+de Flandre occupait. Déjà Baldwin avait fait augmenter les fortifications
+de Saint-Omer et élever des remparts autour d'Ypres et de
+Bergues pour résister à l'invasion dont il se croyait menacé; mais
+Roll rejeta les propositions du roi, et, en 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte
+lui assura la possession définitive de cette partie
+de la Neustrie, qui, depuis cette époque, porta le nom de Normandie.</p>
+
+<p>Baldwin le Chauve mourut le 2 janvier 918. Avec ce même orgueil
+qui l'avait engagé à porter le surnom de son aïeul l'empereur
+Karl le Chauve, il avait donné à l'aîné de ses fils le nom d'Arnulf,
+en souvenir de saint Arnulf qui avait uni au sang germanique des
+Karlings celui de la race romaine issue de Troie. Un autre fils de
+Baldwin, Adolf, reçut les comtés de Boulogne et de Saint-Pol et
+l'abbaye de Saint-Bertin.</p>
+
+<p>Arnulf recueillit toutes les traditions de Baldwin le Chauve, son
+ambition et sa perfidie, ses tendances et ses haines. De même que
+son père, il étendit la puissance de la Flandre. Lorsque Rotbert
+<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
+parvint à gagner à son parti le nouveau comte de Vermandois,
+Herbert II, qui épousa sa s&oelig;ur, Arnulf réunit son armée à celle
+des Allemands et des Lotharingiens qui soutenaient Karl le Simple.
+Une sanglante bataille se livra près de Soissons. Comme à Fontenay,
+l'invasion germanique fut repoussée, mais Rotbert y périt.</p>
+
+<p>Herbert seul voit son pouvoir s'accroître. Le roi Rodulf le
+redoute, et tel est le respect que lui portent les hommes de race
+franke, qu'il oblige leur roi, Karl le Simple, à se livrer entre ses
+mains. Enfin une invasion de Normands force le comte Arnulf à
+rechercher son alliance. Lorsqu'en 925 Roll rompt la paix pour
+soutenir les Normands établis aux rives de la Loire, Herbert est le
+véritable chef de la guerre. A sa voix, Arnulf, Hilgaud de Montreuil
+et d'autres comtes des pays voisins de la mer, attaquent les limites
+septentrionales de la Normandie et s'emparent du château d'Eu.
+Vers la fin de cette année, Hug, fils du roi Rotbert, conclut une
+trêve avec les Normands; mais les domaines d'Arnulf de Flandre,
+d'Adolf de Boulogne, de Rodulf de Gouy et d'Hilgaud de Montreuil
+y restèrent étrangers, et, dès les premiers jours de l'année suivante,
+Roll conduisit une armée victorieuse jusqu'aux portes d'Arras.</p>
+
+<p>Vers cette époque, un chef normand, nommé Sigfried, aborda
+près du promontoire de Witsand, enleva une s&oelig;ur du comte Arnulf,
+nommée Elstrude, et se fixa à Guines. Il y fit construire un rempart
+élevé défendu par un double fossé, et, sans reconnaître l'autorité
+du comte de Flandre, il assujettit à la sienne toute la contrée
+qui l'entourait.</p>
+
+<p>La triste vie de Karl le Simple s'éteint, en 929, à Péronne. A sa
+mort, la puissance d'Herbert s'ébranle; mais le comte de Flandre
+le soutient et il reconnaît ce secours en donnant pour époux à sa
+s&oelig;ur Adelhéide le fils du comte Baldwin, qui avait fait assassiner
+son père.</p>
+
+<p>Arnulf, fortifié par son alliance avec le comte de Vermandois,
+devient chaque jour plus redoutable. Il figure comme médiateur
+dans les négociations du roi Lodwig, fils de Karl le Simple, avec
+Herbert et la Lotharingie, et fait excommunier par les évêques de
+France le successeur du duc Roll, Wilhelm de Normandie, qui avait
+incendié quelques villages situés aux limites de ses Etats. Le roi
+vient lui-même aider Arnulf dans ses luttes contre Sigfried; mais
+les Normands conservent Guines, et peu de temps après Sigfried
+<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
+s'étant rendu dans le bourg de Saint-Omer avec une prince dane
+nommé Knuut, Arnulf reçoit son hommage et lui confirme ses
+possessions.</p>
+
+<p>Arnulf avait déjà enlevé Mortagne à Rotger, fils de Rotger. Il
+voulut également s'emparer du château de Montreuil, qui appartenait
+à Herluin, fils du comte Hilgaud. Pour atteindre ce but,
+Arnulf ordonna à quelques-uns de ses espions d'aller trouver le
+châtelain de Montreuil, Rotbert, qu'il espérait corrompre. «Rotbert,
+lui dirent-ils en lui présentant deux anneaux, l'un d'or, l'autre de
+fer, vois-tu cet anneau de fer? il te figure les chaînes d'une prison;
+l'autre te représente de précieuses récompenses. Montreuil ne tardera
+point à être livré aux Normands. La mort ou l'exil te menacent;
+mais si tu embrasses le parti du comte Arnulf, tu obtiendras
+des dons considérables et de vastes domaines. Choisis.» Le
+traître accepta l'anneau d'or, et lorsque la nuit fut venue, il prit
+une torche allumée et la plaça près d'une porte qu'il avait laissée
+ouverte. A ce signal, Arnulf se précipite avec les siens dans les
+murs de Montreuil. A peine Herluin a-t-il le temps de fuir. Sa
+femme et ses fils tombent au pouvoir du comte de Flandre, qui les
+remet à son allié, le roi anglo-saxon Athelstan, dont la flotte le soutient
+contre les Normands.</p>
+
+<p>Herluin se hâta d'aller raconter au duc de France, Hug, par
+quelle ruse perfide d'Arnulf il avait perdu son domaine; comme
+Hug montrait peu de zèle à prendre part à sa querelle, il se dirigea
+vers Rouen et se jeta aux pieds du duc de Normandie. «Pourquoi,
+lui dit Wilhelm, ton seigneur Hug de France ne te console-t-il
+point en réparant le malheur qui t'a frappé? Retourne près de
+lui, et cherche à apprendre si par d'instantes prières tu ne peux
+t'assurer son appui et s'il verrait avec colère que tu reçusses
+d'autres secours.» Herluin se rendit auprès du duc de France,
+mais il ne put rien obtenir. «Arnulf et moi, lui répondit Hug, nous
+sommes unis par le serment d'une étroite alliance, et nous ne
+voulons point à cause de toi rompre les liens de notre concorde
+et de notre amitié.&mdash;Ne soyez donc point irrité, répliqua Herluin,
+si je réclame un autre protecteur.» Hug, le voyant suppliant,
+crut qu'il était abandonné de tous et le congédia en lui disant avec
+mépris: «Quel que soit celui qui te doive défendre, il n'aura rien
+à redouter de moi.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
+Dès que Wilhelm connut la réponse du duc de France, il réunit
+une nombreuse armée et se dirigea vers Montreuil. «Voulez-vous,
+s'écria-t-il en s'adressant aux Normands de Coutances, voulez-vous
+vous élever au-dessus de tous et dans ma faveur et par votre
+gloire? Allez arracher les palissades des remparts du château de
+Montreuil et amenez-moi prisonniers ceux qui l'occupent.» Les
+Normands obéissent. Les plus nobles et les plus riches des Flamands
+qui se trouvaient à Montreuil sont gardés comme des otages
+qui répondront des fils d'Herluin, captifs en Angleterre; les autres
+périssent. Puis le duc Wilhelm ordonne qu'on lui prépare un banquet
+sur les ruines du château pris d'assaut, et exige que le comte
+de Montreuil, confondu parmi ses serviteurs, le serve humblement
+dans cette cérémonie. Enfin, lorsque l'orgueil du fils de Roll fut
+satisfait, il appela Herluin et lui dit: «Je te rends le château que
+le duc des Flamands t'avait injustement enlevé.&mdash;Seigneur,
+interrompit tristement le fils d'Hilgaud, comment pourrais-je
+l'accepter, puisqu'il m'est impossible de le garder et de le
+défendre contre le duc Arnulf?» Dudon de Saint-Quentin, toujours
+favorable aux Normands, place dans la bouche de leur chef
+cette altière réponse: «Je te protégerai de mon appui, je te
+soutiendrai et te défendrai. Je ferai reconstruire pour toi un
+château inexpugnable par la force de ses tours et la solidité de
+son rempart, et je le remplirai de froment et de vin. Si Arnulf
+commence la guerre, je m'empresserai de te secourir avec mes
+nombreuses armées. S'il demande une trêve, nous la lui accorderons.
+Si, préférant l'équité et la justice, il consent à venir à
+notre plaid, nous nous y rendrons pour le juger de l'avis de nos
+leudes. Si, d'un c&oelig;ur obstiné, il ravage tes domaines, nous livrerons
+ses Etats aux flammes.»</p>
+
+<p>«Personne, ajoute le doyen de Saint-Quentin, n'osait chercher
+querelle au duc Wilhelm. Les princes de la nation franke et les
+comtes de Bourgogne étaient ses serviteurs. Les Danes et les
+Flamands, les Anglais et les Irlandais lui obéissaient.» Une si
+vaste puissance paraissait un joug trop accablant à Hug et Arnulf.
+Ils se réunirent pour examiner ce qu'il convenait de faire. Ils
+disaient que s'ils faisaient périr Wilhelm par le glaive, leur autorité
+serait plus grande en toutes choses, et que par la mort d'un
+seul homme ils pourraient obtenir plus aisément du roi tout ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+qu'ils voudraient; que si, au contraire, ils respectaient sa vie,
+de nouvelle discordes, des luttes nombreuses, de sanglants combats
+résulteraient de leur faiblesse. Ils apercevaient de toutes parts de
+graves difficultés, puisque sa mort devait les rendre coupables d'un
+crime, et que sa vie les menaçait d'une prochaine oppression.
+Rotbert et Baldwin le Chauve avaient autrefois arrêté d'un commun
+accord l'assassinat de l'archevêque Foulques: leurs fils résolurent
+celui du duc Wilhelm.</p>
+
+<p>Ils décidèrent qu'on enverrait des députés au duc de Normandie,
+pour l'engager à accepter aux bords de la Somme une entrevue
+où l'on multiplierait les protestations de confiance et d'amitié, et
+que dès qu'il s'éloignerait, on le rappellerait à grands cris comme
+si quelque affaire sérieuse avait été oubliée. Les leudes d'Arnulf
+devaient se munir de bons chevaux, afin de se dérober à la poursuite
+des Normands, et le comte de Flandre espérait qu'absent
+de la scène du crime, il paraîtrait y être resté étranger. Ce fut
+un fils du comte Rodulf de Cambray, Baldwin, surnommé
+Baldzo, qu'Arnulf choisit pour exécuter ses desseins contre le duc
+Wilhelm.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre avait chargé ses députés d'exposer au
+prince normand que devenu infirme, boiteux et accablé par la
+goutte, il désirait voir la fin des agitations de la guerre et achever
+ses jours dans le repos. Après un mois qui s'écoula en pourparlers,
+Wilhelm accepta une entrevue. Il fut convenu qu'elle
+aurait lieu sur la Somme, dans l'île de Pecquigny, et elle fut fixée
+au 20 décembre 943.</p>
+
+<p>Arnulf y vint soutenu par deux de ses leudes. Il se plaignit
+longuement au fils de Roll du roi Lodwig, du duc Hug et d'Herbert,
+et le pria de le protéger contre leurs jalousies. «Je veux,
+ajoutait-il, être ton tributaire, et après ma mort, tu possèderas
+tous mes Etats.» Le jour se passa ainsi en vaines protestations,
+et, lorsque le soir arriva, le duc de Normandie donna au comte
+de Flandre le baiser de paix et de réconciliation, avant de monter
+dans sa barque qui ne portait qu'un pilote et deux jeunes hommes
+sans armes, mais qui était escortée d'un grand nombre d'autres
+barques normandes. A peine s'était-il retiré, que Baldzo et ses amis
+Eric, Rotbert et Ridulf lui crièrent du rivage de l'île: «Seigneur!
+seigneur! ramenez un instant, nous vous en prions, votre nacelle:
+<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
+notre seigneur nous a quitté gêné par la goutte, mais il vous
+mande une chose importante qu'il a négligé de vous dire.»
+Wilhelm, trompé par leur ruse, ordonne au pilote de le ramener
+près des Flamands. Aussitôt Balzo tire un poignard caché sous son
+manteau de peaux et en frappe le duc de Normandie.</p>
+
+<p>Les Normands qui avaient accompagné Wilhelm sur leurs
+barques virent de loin tomber leur prince: ils se hâtèrent de
+ramer ver l'île de Pecquigny, mais lorsqu'ils y arrivèrent, Wilhelm
+ne vivait plus. Ses deux serviteurs avaient partagé son sort. Le
+pilote couvert de blessures respirait encore. Bientôt l'armée normande,
+qui occupait la rive méridionale du fleuve, apprit ce qui
+avait eu lieu. Elle voulut poursuivre le comte de Flandre, mais
+elle ne trouve point de gués pour traverser la Somme, et déjà les
+Flamands, pressant leurs chevaux, s'étaient éloignés.</p>
+
+<p>Telle était la haine qu'on portait aux Normands que le meurtre
+du duc Wilhelm parut en Flandre aussi glorieux qu'une victoire.
+Il semblait légitime d'opposer la ruse à la ruse, la trahison à la
+perfidie, et on louait Baldzo comme le libérateur de la patrie.</p>
+
+<p>Le roi Lodwig s'empressa de profiter du crime d'Arnulf. Rikhard,
+fils de Wilhelm, était encore enfant. Le roi Lodwig se présenta à
+Rouen comme le vengeur du martyr de Pecquigny. «Je veux, disait
+le roi de France aux habitants de cette cité, détruire les remparts
+des Flamands et enlever leurs biens à main armée. Quel que soit
+le lieu où se trouve Arnulf, j'y conduirai mes fidèles, et si jamais
+je puis l'atteindre je le punirai comme il le mérite.» Il obtint
+par ces astucieux discours qu'on lui confiât le jeune héritier du
+duché de Normandie. Cependant dès qu'il eut quitté les bords de la
+Seine, il reçut des députés du comte de Flandre qui s'exprimèrent
+en ces termes «On accuse notre seigneur d'avoir pris part à
+l'injuste mort du duc Wilhelm, mais il est prêt à soutenir le contraire
+par l'épreuve du feu. De plus, notre seigneur vous adresse
+ce conseil important: Gardez à jamais Rikhard, fils de Wilhelm,
+afin d'assurer dans vos mains le repos du royaume.»</p>
+
+<p>Le roi de France agréa les protestations d'Arnulf et approuva
+son conseil; mais il le suivit avec peu d'habileté. Le jeune Rikhard
+s'échappa de sa prison. Lodwig trembla: il redoutait et la colère des
+Normands et l'ambition du duc Hug, prêt à profiter de toutes les dissensions.
+Dominé par ses craintes et ne sachant à quelle résolution
+<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+il devait s'arrêter, il appela près de lui, à Rhétel, le comte de
+Flandre. «Je redoute, il est vrai, répondit Arnulf, que le duc Hug
+ne s'allie aux Normands. Hâtez-vous donc, seigneur, de le combler
+de présents et de bienfaits. Accordez-lui la haute Normandie,
+depuis la Seine jusqu'à la mer, afin de pouvoir conserver paisiblement
+les pays situés sur la rive septentrionale du fleuve.
+Diviser la Normandie, c'est l'affaiblir et la rendre impuissante à
+nous combattre.» Le roi Lodwig, docile à ces conseils, cherche
+à s'attacher le duc Hug par les plus brillantes promesses; il parvient
+même à réconcilier Arnulf et Herluin, et bientôt, accompagné
+d'une nombreuse armée, il envahit la Normandie. Au combat
+d'Arques, le comte de Flandre défait les Normands de Rikhard.
+Lodwig entre bientôt à Rouen; mais, égaré par l'orgueil de son
+triomphe, il méprise l'alliance du duc Hug et lui refuse les dépouilles
+qui lui avaient été promises. Aussitôt une émeute, à laquelle
+Hug, sans doute, n'était point étranger, éclate parmi les Normands.
+Herluin, qui, après avoir été la première cause de la mort du duc
+Wilhelm, était devenu l'allié d'Arnulf et le rival du duc de France,
+y périt. Lodwig lui-même, retenu quelques jours prisonnier, ne
+recouvre sa liberté qu'après avoir solennellement reconnu tous les
+droits héréditaires du jeune duc de Normandie, qui épouse la fille
+du duc Hug le Grand.</p>
+
+<p>Les conseils du comte de Flandre ne manquèrent point au roi
+Lodwig dans ses revers: «Avez-vous oublié, lui dit-il de nouveau,
+l'usurpation du comte Robert? Son fils Hug, animé par une semblable
+ambition, cherche à vous enlever le sceptre de ce royaume,
+et s'allie au duc des Normands pour nous perdre complètement
+l'un et l'autre, vous, seigneur, qui êtes roi, et moi qui suis votre
+fidèle.&mdash;Apprends-moi donc, répliqua le roi Lodwig, à quels
+moyens je dois recourir pour résister à l'orgueil du duc Hug et
+défendre ma personne et mon royaume.» Arnulf continua en ces
+termes «Il faut céder la Lotharingie à votre beau-frère, le roi
+Othon de Germanie, s'il consent à s'avancer jusqu'à Paris pour
+ravager le domaine du duc Hug, et à faire ensuite la conquête de
+Rouen; car la terre des Normands vous est plus précieuse que la
+Lotharingie.&mdash;Il convient, repartit le roi, qu'un comte aussi
+illustre, qu'un prince aussi habile et aussi prévoyant que toi,
+exécute fidèlement le sage conseil qu'il a donné à son seigneur.
+<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+Or, puisque tu es le plus célèbre, le plus redoutable, le plus digne
+de foi de tous mes vassaux, je te prie d'aller engager le roi Othon
+à tenter cette expédition que ta prudence me fait désirer, afin que,
+guidé par ta puissante intervention, il assemble toutes les vaillantes
+armées de son royaume, ravage la terre du duc Hug jusque
+sous les murs de Paris, et fasse éprouver aux Normands ce que
+peut le courage de ses leudes.»</p>
+
+<p>A une autre époque, la Lotharingie avait été promise au roi d'Allemagne,
+Henrik l'Oiseleur, pour prix de sa coopération à la guerre que
+termina la bataille de Soissons. Le comte de Flandre l'offrit de nouveau
+à son fils. Le roi Othon, persuadé par ses astucieux discours, réunit
+ses armées, chassa Hug de son duché et se dirigea avec le roi Lodwig
+vers Rouen. Arnulf ne cessait de flatter l'esprit d'Othon de l'espoir
+d'un triomphe facile. «Où sont les clefs de Rouen?» demanda le
+roi de Germanie arrivé sur l'Epte. Enfin, lorsque après un sanglant
+combat où périrent un grand nombre des siens, le roi Othon apprit
+que la Seine empêchait de bloquer Rouen, il regretta son expédition
+et convoqua les chefs de son armée: «Voyez, leur dit-il, ce
+qu'il convient que nous fassions. Trompés par les prières du roi
+Lodwig et les ruses du comte Arnulf, nous sommes venus en ces
+lieux chercher la honte et les revers. Je veux, si tel est votre avis,
+saisir Arnulf, ce perfide séducteur, et le remettre chargé de
+chaînes au duc Rikhard, afin qu'il venge son père.»</p>
+
+<p>Dès qu'Arnulf connut le projet du roi de Germanie, il ordonna à
+ses leudes de replier leurs tentes, les fit charger sur ses chariots, et
+s'éloigna pendant la nuit pour chercher un asile en Flandre. Le départ
+des Flamands répandit une extrême confusion dans le camp des Allemands:
+ils se retirèrent précipitamment et les Normands les poursuivirent
+jusqu'auprès d'Amiens. Othon, de plus en plus irrité, ne
+rentra dans ses Etats qu'après avoir semé la terreur dans ceux d'Arnulf.
+On attribue à Othon la fondation d'un château situé près de la
+Lys, aux limites de la France et de la Lotharingie, vis-à-vis du
+château que les comtes de Flandre avaient élevé sur la Lieve. Il était
+destiné à protéger la ville de Gand et l'abbaye de Saint-Bavon, qui
+se trouvaient sur les terres de l'empire. Othon y établit pour châtelain
+Wigman, issu de la famille des grafs frisons auxquels une
+charte de Lodwig le Germanique avait accordé le gouvernement de
+la forêt de Waes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+Il ne paraît point que le comte de Flandre se soit opposé à la
+construction du château de Wigman. Une infirmité cruelle l'accablait,
+et il avait fait appeler près de lui l'abbé de Brogne pour le
+supplier de guérir ses douleurs; mais le pieux cénobite se contenta
+de lui répondre: «Elève tes pensées vers le Seigneur, et puisque tu
+as réuni des richesses si considérables, prends-en quelque chose
+pour soulager les pauvres: c'est ainsi que tu pourras effacer
+l'énormité de tes crimes.»</p>
+
+<p>Depuis le siége de Rouen, et malgré la déplorable issue de l'expédition
+dirigée contre les Normands, Arnulf restait le soutien de
+la royauté de Lodwig. Hug le poursuivait avec toute la haine qu'il
+portait au roi de France et se disposait même à envahir la Flandre,
+mais il se retira bientôt après avoir inutilement tenté de mettre le
+siége devant quelques forteresses. Arnulf profita de son absence
+pour conquérir Montreuil et le château d'Amiens. En 949, il s'avança
+avec le roi Lodwig jusqu'aux portes de Senlis.</p>
+
+<p>Au milieu des ces guerres parut une invasion de Madgiars hongrois,
+peuples d'origine asiatique accourus des bords du Tanaïs, qui
+n'obéissaient qu'au fouet de leurs maîtres. Ils avaient obtenu la permission
+de traverser la Lotharingie en s'engageant à ne point la
+piller, et le 24 avril 953 ils campèrent aux bords de l'Escaut dans
+les prairies qui entourent la cité de Cambray. Dès leur première
+attaque, ils perdirent un de leurs principaux chefs. La soif de la
+vengeance rendit leurs assauts plus terribles. L'évêque priait prosterné
+devant les reliques des saints, puis parfois il montait sur les
+remparts et disait aux combattants: «C'est la cause de Dieu que
+vous soutenez contre ces barbares, c'est la cause de Dieu qui triomphera.»
+Les Hongrois s'éloignaient, quand un clerc, placé au clocher
+du monastère de Saint-Géry, qui était situé hors de l'enceinte
+de la ville, lança une flèche au milieu d'eux; son imprudente audace
+réveilla la colère des barbares; ils revinrent, s'emparèrent de l'église
+de Saint-Géry, et la livrèrent aux flammes après avoir immolé tous
+ses défenseurs. Ces hordes féroces, privées de ces recrues continuelles
+qui avaient fait la force des Normands, ne tardèrent point
+à disparaître complètement.</p>
+
+<p>Arnulf le Grand gouvernait la monarchie flamande depuis près
+de quarante années; son influence s'affaiblissait à mesure que sa
+carrière penchait vers son déclin. Lorsque le roi Lodwig eut achevé,
+<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+le 8 septembre 954, au milieu des revers, sa triste et courte vie, son
+fils Lother, instruit par son exemple, se hâta d'aller se placer sous la
+protection du duc Hug, et la Flandre se trouva de nouveau isolée.
+Cependant Arnulf avait abandonné toute l'autorité à son fils Baldwin.
+La puissance militaire de la Flandre sembla se relever un moment.
+En 957, Baldwin combat Rotger, fils d'Herluin, qui lui disputait
+le château d'Amiens. En 961, lorsque le duc Rikhard s'avance
+de Rouen vers Soissons, il conduit une armée au secours du roi Lother
+et défait les Normands; mais, au retour de cette expédition, il
+meurt au monastère de Saint-Bertin, laissant après lui un fils encore
+au berceau, qui portait le nom de son aïeul.</p>
+
+<p>Ainsi, le comte Arnulf se vit réduit à reprendre les soins du gouvernement.
+Accablé par la décrépitude des ans, il cherchait le repos
+et ne le trouvait point: c'était en vain qu'il restituait aux
+monastères les biens que jadis il leur avait enlevés, qu'il fondait à
+Bruges le chapitre de Saint-Donat et envoyait aux basiliques de
+Reims de précieux reliquaires et des livres enrichis d'or et d'argent;
+c'était en vain qu'il croyait apaiser la justice du ciel en écrivant
+dans ses actes publics: «Moi, Arnulf, je me reconnais coupable
+et pécheur:» le remords ramenait sans cesse autour de lui
+le trouble et l'inquiétude. Dans sa maison, au sein de sa propre
+famille, un de ses neveux conspirait. Arnulf, toujours impitoyable,
+lui fit trancher la tête. Celui qui périt avait un frère qui voulut
+venger sa mort. Le comte de Flandre allait peut-être répandre de
+nouveau le sang des siens et ordonner un second supplice, lorsque
+le roi Lother intervint, fit accepter une réconciliation et força le
+comte Arnulf à remettre sa terre entre ses mains, en lui permettant
+de la posséder tant que sa vie se prolongerait. Elle ne dura
+que deux années, et se termina le 27 mars 964; mais Arnulf le
+Grand se survécut à lui-même en donnant pour tuteur à son petit-fils
+le confident et l'instrument de ses vengeances, le comte de
+Cambray, Baldwin Baldzo.</p>
+
+<p>Dès que le roi Lother apprit la mort du comte Arnulf, il réunit
+une armée de Franks et de Bourguignons, s'empara d'Arras et s'avança
+jusqu'à la Lys. Par son ordre, le comte Wilhelm de Ponthieu
+occupa le pays de Térouane. Mais bientôt Baldwin Baldzo
+repoussa le roi de France, et le força à restituer Arras et à recevoir
+l'hommage du nouveau comte de Flandre. Wilhelm de Ponthieu
+<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+ne conserva ses possessions qu'en devenant le vassal d'Arnulf le
+Jeune.</p>
+
+<p>Lorsque Arnulf le Jeune prit dans ses mains les rênes du gouvernement
+de la Flandre, l'empereur Othon, sur les plaintes des
+habitants du Hainaut, venait de déposer leur comte Reginher, et
+avait placé leur pays sous la protection du compte Arnulf de Flandre
+et de Godfried d'Ardenne, qui obtint plus tard la main de Mathilde
+de Saxe, veuve de Baldwin, fils d'Arnulf le Grand. Cependant
+les fils de Reginher rentrèrent en Hainaut: l'un avait épousé la
+fille du duc Karl de Lotharingie, frère du roi Lother; l'autre, Hedwige,
+fille de Hug Capet, fils et successeur de Hug le Grand. Soutenus
+par la France, ils recouvrèrent leur patrimoine après un
+sanglant combat, où l'on vit, si l'on peut ajouter foi au récit du
+continuateur de Frodoard, Arnulf de Flandre se déshonorer par
+une fuite honteuse, tandis que le comte d'Ardenne, percé d'un coup
+de lance, restait étendu à terre, et privé de tout secours, jusqu'au
+coucher du soleil.</p>
+
+<p>Le roi Lother mourut en 986. Son successeur Lodwig ne régna
+qu'un an et ne laissa point de postérité. Le duc Karl de Lotharingie,
+frère du roi Lother, devenait l'héritier de la couronne; mais,
+au lieu d'accepter la tutelle des ducs de France, il s'allia aux comtes
+de Vermandois et épousa la fille d'Herbert de Troyes, tandis que
+Hug Capet se faisait proclamer roi à Noyon. Le comte Arnulf de
+Flandre soutint le frère de Lother dans ses guerres, et bientôt après
+le roi Karl vainquit l'armée du roi Hug. Il avait conquis le château
+de Montaigu, occupait Reims et menaçait Soissons, lorsque la perfidie
+de l'évêque de Laon le livra à ses ennemis. Pendant longtemps,
+chez les hommes de race franke, on méprisa la royauté du duc de
+France, en maudissant le nom des traîtres qui avaient assuré son
+triomphe. «De quel droit, écrivait l'illustre Gerbert, l'héritier légitime
+du royaume a-t-il été déshérité et dépouillé?» Malgré
+ces plaintes et ces regrets qui ne s'effacèrent que lentement, la dynastie
+karlingienne périssait: elle disparaît à Orléans dans les ténèbres
+d'une prison, puis s'éteint, humble et ignorée, aux bords de
+la Meuse, non loin du manoir paternel d'Héristal, où Peppin et
+Alpaïde virent naître Karl le Martel, illustre aïeul de l'infortuné
+Karl de Lotharingie.</p>
+
+<p>Arnulf le Jeune mourut vers le temps où le roi Karl fut conduit
+captif à Orléans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
+Depuis la Meuse jusqu'aux Pyrénées tout est tumulte et confusion.
+L'Aquitaine, l'Anjou, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne,
+le Vermandois s'agitent et s'abandonnent à des luttes intestines:
+la royauté, entre les mains de Hug Capet, n'est plus qu'un
+domaine menacé par l'ambition germanique.</p>
+
+<p>En Flandre, la même désorganisation existe. Les successeurs
+de Sigfried et de Wilhelm de Ponthieu se partagent les comtés
+de Guines, de Saint-Pol, de Boulogne. A peine le comte Arnulf a-t-il
+fermé les yeux que le comte Eilbode se rend indépendant à
+Courtray.</p>
+
+<p>Ainsi s'achève la période la plus triste et la plus stérile de
+notre histoire. Le siècle d'Arnulf le Grand ne présente aux regards
+qu'une sanglante arène, où les combats et les crimes se succèdent
+sans relâche. La civilisation languit et refuse sa douce lumière au
+monde féodal qui la méprise. Dans la patrie des Hincmar, des
+Milon, des Hucbald, on ne trouve plus à cette époque un seul homme
+qui brille par sa science ou son génie. Les priviléges des cités épiscopales
+et des monastères ne sont plus respectés. De toutes parts,
+les comtes et les hommes de guerre accourent pour s'arroger les
+abbayes, et lorsqu'ils les abandonnent à quelque moine pauvre et
+obscur, il se réservent, sous le nom d'avoués, la surveillance et l'administration
+des biens ecclésiastiques qu'ils pillent impunément:
+ils dépouillent les clercs de leurs anciennes libertés pour les soumettre
+à leurs usages barbares. A Gand, le monastère de Saint-Pierre
+donne un fief de sept mesures de terre à Hug de Schoye
+pour qu'il défende l'abbé en duel. Otbert, abbé de Saint-Bertin,
+auquel un noble avait déféré le combat judiciaire, ne connaissait
+personne qui voulût descendre en champ clos pour soutenir sa querelle,
+lorsque l'apparition merveilleuse de deux colombes lui fait
+trouver un champion.</p>
+
+<p>Si dans l'ordre politique tout est ruine et décadence, les mêmes
+symptômes de dissolution se reproduisent dans la vie intérieure de
+la société et jusqu'au sein de la famille. L'an 1000 approchait.
+L'accord unanime des superstitions populaires avait fixé à cette
+année la fin du monde; mais les uns la comptaient depuis la Nativité
+du Sauveur, d'autres, en plus grand nombre, du jour de la
+Passion. A mesure que cette époque devenait moins éloignée, les
+terreurs augmentaient: l'imagination du peuple se montrait de
+<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
+plus en plus vivement frappée, et dans les malheurs qui l'accablèrent
+il crut apercevoir les signes précurseurs de l'accomplissement
+des prophéties.</p>
+
+<p>En 1007, une peste épouvantable désola la Flandre. Elle se déclara
+de nouveau vers l'an 1012. Quelques boutons se formaient sur
+le palais; si l'on ne prenait soin de les percer aussitôt, le mal était
+sans remède. Ses ravages étaient prompts et affreux. Plus de la
+moitié des populations succomba, et parmi ceux qui survécurent il
+n'y en avait point, dit un hagiographe, qui, en rendant les derniers
+honneurs à leurs parents et à leurs amis, ne s'attendissent à
+les suivre bientôt dans le tombeau.</p>
+
+<p>Aux ravages de la peste succédèrent ceux des inondations. «Une
+chose digne de pitié et d'admiration, raconte l'annaliste de Quedlinburg,
+arriva le 29 septembre 1014 dans le pays de Walcheren
+et en Flandre. Pendant trois nuits, d'effroyables nuages, s'arrêtant
+dans une merveilleuse immobilité, menacèrent tous ceux
+dont ils frappèrent les regards; enfin le troisième jour, le tonnerre,
+éclatant avec un bruit épouvantable, souleva les ondes
+furieuses de la mer jusqu'au milieu des nuées. L'antique chaos
+semblait renaître. Les habitants fuyaient en faisant entendre de
+longs gémissements; mais l'invasion subite des flots fit périr
+beaucoup de milliers d'hommes, qui ne purent se dérober à la
+colère du Seigneur.»</p>
+
+<p>«On croyait, ajoute Rodulf Glaber, que la révolution des siècles
+écoulés depuis le commencement des choses allait conduire l'ordre
+des temps et de la nature au chaos éternel et à l'anéantissement
+du genre humain. Cependant, au milieu de la stupeur profonde
+qui régnait de toutes parts, il y avait peu d'hommes qui
+élevassent et leurs c&oelig;urs et leurs mains vers le Seigneur. Une
+cruelle famine se répandit sur toute la terre et menaça les hommes
+d'une destruction presque complète. Les éléments semblaient se
+combattre les uns les autres et punir nos crimes. Les tempêtes
+arrêtaient les semailles; les inondations ruinaient les moissons.
+Pendant trois années, le sillon resta stérile.»</p>
+
+<p>Si la plupart des hommes étrangers aux sublimes sentiments de
+la résignation, qui n'appartiennent qu'à la vertu, se livraient tour
+à tour aux conseils de leur désespoir, ou aux caprices de leur imagination
+en délire, il y en eut d'autres qui se montrèrent plus pieux
+<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
+et plus sages. Plusieurs seigneurs, dans l'attente de la fin du monde,
+affranchirent les colons de leurs domaines; dans toute la France
+les guerres particulières furent suspendues par la trêve de Dieu, et
+quelques pèlerins se dirigèrent vers Jérusalem.</p>
+
+<p>La société croyait mourir: elle allait commencer à vivre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LIVRE QUATRIÈME.<br />
+<span class="small">989-1119.</span></h2>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" />
+</div>
+
+<p class="summary">Baldwin le Barbu.&mdash;Baldwin ou Baudouin le Pieux.<br />
+Baudouin le Bon.&mdash;Arnould le Simple.<br />
+Robert le Frison.&mdash;Robert de Jérusalem.&mdash;Baudouin à la Hache.<br />
+Reconstitution de la société.<br />
+Développements de la civilisation.&mdash;Les croisades.</p>
+</div>
+
+<p>Le fils d'Arnulf le Jeune était appelé à une tâche glorieuse. Si
+Baldwin Bras de Fer avait élevé la puissance de la Flandre, Baldwin
+le Barbu, en la maintenant, lui assigna son caractère et ses
+véritables destinées.</p>
+
+<p>«Il était illustre et courageux, célèbre par sa renommée, distingué
+par sa piété; ses richesses étaient immenses. Il marcha à la
+tête de ses armées et sema la terreur parmi ses ennemis.
+Aux triomphes du glaive, il ajouta ceux de l'intelligence. Il
+honora la justice, corrigea les lois iniques, défendit la patrie et
+protégea l'Eglise. Sévère pour les déprédateurs et les hommes
+orgueilleux, il était vis-à-vis des personnes humbles et douces
+également humble et doux.»</p>
+
+<p>Le onzième siècle voit s'ouvrir une ère nouvelle; les hommes,
+éprouvés par de longs malheurs, sentent le besoin de se rapprocher;
+quelques-uns même racontent que la voix du ciel s'est fait entendre
+pour ordonner que la paix soit rétablie sur la terre. «Ne songez
+plus, répètent les évêques, à venger votre sang, ni celui de
+vos proches; mais pardonnez à vos ennemis.»</p>
+
+<p>Sous cette heureuse influence, le commerce s'étendait rapidement
+par les relations qui existaient entre la Flandre et l'Angleterre.
+Un grand nombre de navires abordaient à Montreuil et à Boulogne;
+mais c'était dans la cité de Bruges qu'affluaient le plus grand nombre
+<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
+de marchands, et, dès le onzième siècle, les richesses qu'ils y
+apportaient de toutes parts l'avaient rendue célèbre.</p>
+
+<p>A Gand, les populations qui habitaient l'enceinte des monastères
+fondés par saint Amandus descendaient de la colline où elles avaient
+trouvé un asile, pour s'établir au milieu des prairies resserrées par
+l'Escaut, la Lys et le fossé qu'Othon avait fait creuser pour qu'il
+servît de limite entre la France et l'empire. Elles y formèrent une
+<em>minne</em>, et le port qu'elles créèrent devint le centre d'une cité florissante.
+Le voisinage de deux fleuves favorisait l'extension de leur
+commerce.</p>
+
+<p>Si les habitants de Gand et de Bruges s'associaient au mouvement
+de civilisation et de progrès qui se manifestait de toutes parts,
+leur exemple fut toutefois stérile pour la plupart des Flamings,
+qui préféraient une vie tumultueuse et agitée à la paix des villes.
+Leurs gildes restaient campées aux bords des flots, derrière les
+monticules de sable qui conservaient le nom gaulois de <em>dunes</em>,
+entre le monastère de Muenickereede, cette autre Jona, fondée par
+des Scots, et les étangs de Wasconingawala, dans le comté de Guines.
+Elles s'étendaient jusqu'à la forêt de Thor, au delà des plaines de
+Varsnara, et occupaient Alverinckehem, Letfingen, Aldenbourg,
+Liswege, Uytkerke, que les vagues de l'Océan ne baignaient déjà
+plus, Oostbourg dont le port allait bientôt disparaître comme celui
+d'Uytkerke.</p>
+
+<p>Souvent, à l'occasion d'une solennité religieuse, quelques prêtres
+intrépides chargeaient sur leurs épaules les châsses des saints les
+plus vénérés et les portaient au milieu des Flamings, en appelant
+par leurs prières la miséricorde du ciel sur ces populations inaccessibles
+à la pitié. Un hagiographe rapporte, comme un fait remarquable,
+que la puissante intercession de saint Ursmar n'adoucit
+pas seulement les habitants du Mempiscus et du pays de Waes,
+mais les Flamings eux-mêmes. «Nous arrivâmes, dit-il, à un village
+situé près de Stratesele, où quelques karls étaient si hostiles
+les uns aux autres, que personne n'avait pu rétablir la paix
+parmi eux. Des discordes profondes les divisaient depuis si longtemps,
+qu'il n'y en avait point qui n'eussent à pleurer un père,
+un frère ou un fils.» Telle était la férocité de ces karls, que les
+prêtres chargés des reliques de saint Ursmar furent réduits à se
+dérober à leur colère par une fuite rapide. A Blaringhem, ils placèrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
+leurs châsses au milieu de deux factions prêtes à se combattre
+et parvinrent à les arrêter. A Bergues-Saint-Winoc, ils
+apaisèrent de semblables dissensions. A Oostbourg, les haines
+étaient si vives que les karls ne sortaient de leurs demeures qu'accompagnés
+de troupes nombreuses d'hommes armés. Ils cherchaient
+ardemment à se poursuivre les uns les autres, et en satisfaisant
+leurs vengeances, ils en préparaient sans cesse de nouvelles et se
+livraient des combats que d'autres combats devaient suivre.</p>
+
+<p>A l'ouest, vers le Wasconingawala, les karls du comté de Guines
+conservaient également toute la belliqueuse énergie de leurs m&oelig;urs.
+Un Flaming de Furnes, Herred, surnommé Kraugrok, parce qu'il
+avait coutume de relever le sayon qu'il portait lorsqu'il dirigeait
+sa charrue, avait épousé Athèle de Selvesse, nièce de l'évêque de
+Térouane. Le château de Selvesse était situé dans une position
+inaccessible, au milieu d'un marais qu'entouraient des forêts
+épaisses. Plus loin, parmi les fleurs diaprées d'une vaste prairie, un
+brasseur de bière avait construit quelques maisons, où les agriculteurs
+de la contrée se réunissaient dans leurs jeux et dans leurs
+banquets. On racontait qu'autrefois quelques Italiens, envoyés par
+le pape en ambassade vers un roi anglo-saxon, s'y étaient arrêtés,
+et avaient, en souvenir de leur patrie, donné le nom d'Ardres à ces
+chaumières ignorées, les saluant de ces vers immortels:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i7"> Locus Ardea quondam</p>
+<p>Dictus avis: et nunc magnum manet Ardea nomen;</p>
+<p>Sed fortuna fuit.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce nom leur resta par un jeu bizarre de la fortune, qui relevait la
+cité de Turnus, minée sous le beau ciel des Rutules, chez les Morins,
+que Virgile appelait les plus reculés des hommes. Ardres
+prospéra; la fertilité de ses campagnes y appelait sans cesse de
+nouveaux habitants. Herred voulut aussi aller, avec Athèle de Selvesse,
+y fixer son séjour; mais ses parents et ses amis, hostiles à
+tout ce qui rappelait l'union et la paix, l'exhortèrent à ne point
+quitter le sombre donjon de sa forteresse.</p>
+
+<p>Cependant le comte Rodulf de Guines essaya de réduire par la
+force ces populations d'origine saxonne. Non-seulement il soumit
+les karls à un impôt qui était d'un denier chaque année et de quatre
+deniers le jour de leur mariage ou de leur mort, mais il ordonna
+<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
+aussi qu'ils renonçassent à leurs couteaux pour ne garder que leurs
+massues. Après le scharm-sax, l'arme nationale des races
+saxonnes, la massue à laquelle elles donnaient le nom de <em>colf</em> était
+celle qu'elles chérissaient le plus. Consacrée au dieu Thor, protecteur
+de leurs colonies, que l'Edda nous montre portant une massue
+dans ses combats contre les géants, elle était pour elles le symbole
+de la conquête qui élevait leur gloire et de l'association qui faisait
+leur force. Lambert d'Ardres attribue à la défense du comte
+Rodulf l'origine du nom des <em>colve-kerli</em>, ou karls armés de massues,
+que conservèrent les cultivateurs du pays de Guines.</p>
+
+<p>En abordant le récit d'une période historique signalée par les
+désastres des Saxons d'Angleterre, il ne paraîtra peut-être point
+inutile que nous nous occupions un instant des autres colonies
+saxonnes, s&oelig;urs et compagnes des populations flamandes, dont elles
+avaient partagé les migrations et l'établissement sur le <i lang="la" xml:lang="la">Littus
+Saxonicum</i>. Au nord de la Flandre, elles s'étaient fixées en grand
+nombre dans les marais de la Frise, sur les rives de la Meuse et du
+Rhin. A l'exemple des bourgeois de Bruges, celles qui occupaient
+la ville de Thiel entretenaient un commerce important avec l'Angleterre
+et jouissaient de la liberté la plus étendue. Leurs gildes
+se réunissaient, à diverses époques de l'année, en de solennels
+banquets qu'égayait leur grossière ivresse, et elles conservaient
+l'usage de la contribution pécuniaire à laquelle elles devaient leur
+nom. Cependant des pirates de races diverses ne cessaient d'aborder
+sur le rivage de la mer, abandonné sans défense à leurs fureurs.
+Arnulf de Gand, fils de Wigman, avait trouvé la mort en les combattant,
+et sur l'instante prière de sa veuve Lietgarde de Luxembourg,
+dont la s&oelig;ur Kunegund avait épousé l'empereur Henrik II, une flotte
+allemande avait été armée pour châtier leur audace. Theodrik, fils
+d'Arnulf de Gand, qui avait succédé aux possessions de son père
+en Frise, voulut soumettre à un impôt onéreux les marchands de
+Thiel et les karls dont il usurpait les terres. Ceux-ci, blessés dans
+leurs droits d'hommes libres, adressèrent leurs plaintes à l'empereur
+qui les écouta; mais Arnulf refusait de se conformer à sa décision,
+et on le vit, oubliant quelles mains avaient frappé son père
+pour n'écouter que son ambition, s'allier aux pirates de la forêt
+de Merweede et triompher avec eux à la sanglante journée de
+Vlaerdingen. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, fut l'aïeul des comtes
+de Hollande.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
+Au sud de la Flandre, vers les bords de la Seine, les vicomtes et
+les seigneurs normands persécutaient les hommes de race saxonne.
+De même que Theodrik en Frise, ils les chassaient de leurs champs
+et entravaient leur commerce sur les rivières. Leurs gildes, jadis opprimées
+par Karl le Chauve, se réunirent: «Quoi! s'écrièrent les
+karls de Normandie, dont les plaintes répétèrent sans doute celles
+de leurs frères de la Meuse, on nous charge d'impôts et de corvées!
+Il n'y a nulle garantie pour nous contre les seigneurs et leurs
+sergents; ils ne respectent aucun pacte. Et ne sommes-nous pas
+libres comme eux? Lions-nous par des serments; jurons de nous
+soutenir les uns les autres, et s'ils nous attaquent, nous avons
+nos glaives et nos massues.»&mdash;Ils voulaient, d'après Guillaume
+de Jumièges, rétablir l'autorité de leurs lois, et nommèrent des
+députés qui devaient former une assemblée supérieure, le wittenagemot
+de leur association; mais les Normands étouffèrent par la
+force ce mouvement qui s'étendait dans les bois et dans les plaines,
+et les karls se virent réduits à leurs charrues.</p>
+
+<p>Le mouvement de rénovation qui caractérise le onzième siècle
+se fait surtout sentir au milieu des populations chrétiennes, que
+l'approche de l'an 1000 a remplies de terreur; dès qu'elles se croient
+épargnées par la clémence du ciel, elles se hâtent de relever leurs
+églises, et les cloîtres, longtemps profanés, redeviennent l'asile de
+la méditation et de la piété. Lausus, qui avait accompagné saint
+Poppo dans son voyage en Syrie, bâtit à son retour l'église de Saint-Jean
+de Gand, depuis dédiée à saint Bavon. Déjà saint Gérard,
+abbé de Brogne, avait réformé l'abbaye de Saint-Bertin et celle de
+Blandinium, où il remplaça des moines qui n'écoutaient que la
+violence et la haine par d'autres religieux, qui ranimèrent les
+études littéraires en copiant des manuscrits qu'ils envoyaient au
+célèbre Gerbert, archevêque de Reims: noble exemple que l'archevêque
+Dunstan de Canterbury, alors exilé en Flandre, imita plus
+tard dans les monastères anglo-saxons.</p>
+
+<p>Tandis que la Flandre se relevait de ses ruines, les comtes de
+Toulouse, de Blois et de Chartres voyaient leur influence s'accroître;
+les Capétiens acceptaient la tutelle des ducs de Normandie, qui soutenaient
+leur royauté pourvu qu'elle restât humble et faible. Lorsqu'en
+966 Hug Capet engage le roi Lother à envahir la Flandre,
+le duc de Normandie intervient pour qu'il ne poursuive point sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
+conquête. En 987, le duc de Normandie interpose de nouveau sa
+médiation pour l'empêcher de combattre Arnulf le Jeune, qui,
+comme descendant de Karl le Grand, refusait de reconnaître les
+droits de son heureuse et récente usurpation.</p>
+
+<p>Rotbert, successeur de Hug Capet, fut un prince pacifique et
+timide. Il attendit et chercha à mériter par une patiente résignation
+qu'une époque vînt où sa dynastie serait assez forte pour se
+suffire à elle-même et secouer le joug. C'est ainsi qu'épousant tour
+à tour Berthe, veuve d'Eudes de Blois, issue des comtes de Vermandois,
+et Constance, fille des comtes de Toulouse et nièce des
+comtes d'Anjou, il s'abaissa devant ses ennemis, rechercha leur
+alliance et partagea avec eux l'autorité du gouvernement.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> En France</p>
+<p class="i1"> ...Dose pers... estoient</p>
+<p>Qui la terre en douse partoient.</p>
+<p>Chacun des douse un fié tenoit</p>
+<p>Et roi appeler se faisoit.</p>
+</div></div>
+
+<p>Parmi les pairs, il faut citer les ducs de Normandie et de Bourgogne,
+les comtes de Toulouse et de Champagne. Le comte Baldwin
+le Barbu fut, au sein de l'aréopage féodal, le représentant de la
+Flandre, devenue, entre tous les comtés du royaume, la première
+pairie de France.</p>
+
+<p>Le roi Rotbert ne songeait qu'à maintenir la paix: la guerre vint
+de l'Allemagne. Après la mort d'Othon, fils de Karl, dernier roi
+de la race karlingienne, l'empereur Henrik II avait donné le duché
+de Lotharingie à Godfried d'Ardenne. Les comtes de Namur et de
+Louvain, qui avaient épousé les s&oelig;urs d'Othon, protestèrent. Le
+plus puissant des comtes qui appuyèrent leurs prétentions fut
+Baldwin le Barbu. Il saisit le prétexte de ces dissensions pour
+passer l'Escaut et s'empara de Valenciennes. L'empereur vint
+l'y assiéger; mais l'approche des armées du roi de France et
+du duc de Normandie, qui se disposaient à secourir les Flamands,
+le réduisit à se retirer. Impatient de venger sa honte, Henrik
+II reparut l'année suivante, et, du haut du château jadis
+confié par le roi Othon à Wigman, il dirigea les attaques de ses
+hommes de guerre contre le port de Gand défendu par Baldwin.
+Cependant il échoua de nouveau dans ses efforts, et ses succès se
+<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
+bornèrent à ravager quelques plaines et à incendier quelques villages.
+Enfin la paix fut conclue à Aix. L'empereur, menacé par
+d'autres vassaux, abandonna au comte de Flandre, à titre de fief,
+la cité de Valenciennes, et peu après, dans une assemblée tenue à
+Nimègue, il y ajouta l'île de Walcheren et d'autres domaines qui
+avaient fait partie de la donation de Lodwig le Germanique au
+comte Théodrik.</p>
+
+<p>La puissance du comte de Flandre s'accroissait chaque jour. Son
+fils, qui se nommait aussi Baldwin, fut fiancé à Athèle, fille du roi
+Rotbert et de Constance de Toulouse, qui lui porta pour dot la ville
+de Corbie: il n'avait pas vingt ans lorsque le mariage fut célébré.
+L'éclat de ce royal hyménée échauffa son présomptueux orgueil.
+Soutenu par quelques hommes obscurs, il demanda que son père
+renouvelât en sa faveur l'abdication d'Arnulf le Grand; mais sa
+rébellion fut presqu'aussitôt comprimée, grâce à l'intervention du
+duc Rikhard de Normandie. Afin que le souvenir même de ces déplorables
+divisions fût complètement effacé, une assemblée solennelle
+fut tenue à Audenarde. Là, en présence de l'évêque de Noyon
+et de tous les nobles de Flandre, on apporta processionnellement
+les reliques des saints les plus vénérés. La châsse de saint Gérulf
+s'avançait la première, parce que saint Gérulf, né au village de
+Meerendré dans le Mempiscus, appartenait par sa naissance à la
+Flandre; puis venaient celles de saint Wandrégisil, de saint Amandus,
+de saint Bertewin, de saint Vedastus et d'autres saints, illustres
+patrons des villes ou des monastères. La paix y fut proclamée,
+et tous les nobles jurèrent de la respecter.</p>
+
+<p>Ce fut le dernier acte de la vie de Baldwin IV; elle s'acheva le
+30 mai 1036, après un règne de quarante-huit années.</p>
+
+<p>Baldwin le Pieux succéda aux utiles travaux et à la gloire de son
+père. Il voulut consolider la paix proclamée à Audenarde et fit publier
+dans ses Etats la trêve du Seigneur.</p>
+
+<p>«Que les moines et les clercs, les marchands et les femmes, et
+tous les hommes généralement, à l'exception des gens de guerre,
+vivent en paix pendant tous les jours de la semaine. Que tous
+les animaux jouissent de la même protection, sauf les chevaux
+qui servent à la guerre. Pendant trois jours, c'est à savoir le
+lundi, le mardi et le mercredi, l'attaque dirigée contre un homme
+de guerre ou contre celui qui n'observe point la paix ne sera
+<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
+point considérée comme une infraction de la paix; mais si, pendant
+les quatre autres jours, quelque attaque a lieu, celui qui
+l'aura tentée sera considéré comme violateur de la paix sainte, et
+puni selon le jugement qui sera prononcé.»</p>
+
+<p>Baldwin le Pieux ne tarda point à intervenir dans les guerres
+civiles de la France. Il soutint le roi Henrik, fils de Rotbert, contre
+la ligue féodale, qui comptait pour chefs Theodbald et Etienne,
+comtes de Blois, de Chartres et de Champagne; ensuite il rétablit
+la paix en Normandie, où il protégea le jeune Wilhelm, petit-fils
+du duc Rikhard, que menaçaient les comtes des bords de la Loire.</p>
+
+<p>L'appui que la Flandre donna aux Normands ne contribua pas
+moins à resserrer les liens qui l'unissaient à l'Angleterre. La reine
+Elfgive, s&oelig;ur du duc Rikhard de Normandie, chassée par les intrigues
+du comte Godwin, fils d'Ulnoth, vint chercher un refuge à
+Bruges. Baldwin l'accueillit avec toute la générosité qui convenait
+à un grand prince. Elfgive se hâta d'envoyer des messagers en Danemark,
+où régnait un de ses fils nommé Hardeknuut. Celui-ci
+réunit dix navires, et après avoir eu, pendant sa navigation, une
+merveilleuse vision qui lui annonça la victoire, il arriva à Bruges,
+où il trouva une solennelle ambassade qui venait lui annoncer la
+mort du roi Harold et lui offrir son sceptre. Lorsque la reine Elfgive
+quitta, heureuse et triomphante, cette cité où elle était venue, proscrite
+et désolée, réclamer la protection du comte Baldwin, les habitants
+de Bruges la suivirent jusqu'au rivage de la mer en élevant
+leurs mains vers le ciel pour la saluer une dernière fois, et leurs
+naïfs regrets émurent si vivement le c&oelig;ur d'Elfgive, qu'en recevant
+leurs adieux elle mêla ses larmes à celles qu'elle leur voyait verser,
+et ne voulut s'éloigner qu'après les avoir embrassés tour à tour
+comme des frères bien-aimés.</p>
+
+<p>Une fille de la reine Elfgive, nommée Kunegund, que l'empereur
+Henrik le Noir avait répudiée malgré son innocence et sa beauté,
+n'avait pas quitté le château de Bruges: à peine âgée de vingt-trois
+ans, elle y trouva, le 21 août 1042, l'oubli de ses douleurs dans la
+paix de la tombe. Vers la même époque, une autre princesse exilée,
+Gunilde, veuve du roi Harold, chercha également un refuge à
+Bruges avec ses fils Hemmung et Turkill.</p>
+
+<p>Henrik le Noir se plaignit-il de l'asile accordé à Kunegund?
+Une haine secrète succéda-t-elle à d'inutiles menaces? On l'ignore;
+<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
+mais lorsque le duc Godfried de Lotharingie combattit l'empereur
+en 1046, on vit le comte de Flandre prendre une part active à sa
+rébellion. Baldwin s'empara du château impérial de Gand et le
+donna à un de ses chevaliers, nommé Landbert, qui avait puissamment
+contribué à ce succès. De Landbert descendirent les châtelains
+héréditaires de Gand.</p>
+
+<p>L'année suivante, l'empereur, réunissant une nombreuse armée,
+traversa le pays de Cambray, menaça Arras, où le comte Baldwin
+s'était enfermé, et se dirigea vers le bourg d'Arques qui dépendait
+de l'abbaye de Saint-Bertin. Il espérait y trouver un passage pour
+entrer en Flandre; mais il n'y réussit point. Un rempart, défendu
+par un fossé et garni de palissades, s'étendait depuis Wormholt
+jusqu'à la Bassée. Un si grand zèle animait ceux qui prirent part à
+ce travail de défense nationale, qu'en trois jours et en trois nuits ce
+retranchement, qui se prolongeait pendant neuf lieues, fut complètement
+achevé. Henrik le Noir, étonné de la puissance de la
+Flandre, se retira: Baldwin le poursuivit jusqu'au Rhin, et livra
+aux flammes le palais impérial de Nimègue.</p>
+
+<p>Toute l'Allemagne s'émut: le pape Léon IX se rendit au synode
+de Mayence pour y prononcer l'excommunication solennelle de
+Godfried et de Baldwin, perturbateurs de la paix de l'empire. Godfried
+céda, mais Baldwin ne se soumit point. N'ayant plus d'alliés
+et réduit à ses propres forces, il paraissait encore si redoutable que
+l'empereur, avant de le combattre, se confédéra avec Zwan, roi de
+Danemark, et Edward, roi des Anglo-Saxons; les Danois et les
+Anglo-Saxons étaient toutefois secrètement favorables à la Flandre:
+Zwan n'agit point, et le roi Edward se contenta de réunir une flotte
+qui ne quitta point le port de Sandwich. L'empereur avait traversé
+l'Escaut près de Valenciennes et s'était emparé de Tournay. Là
+s'arrêta son expédition: des négociations s'ouvrirent à Aix. Les
+concessions que l'empereur Henrik III se vit réduit à faire à Baldwin
+le Pieux rappelèrent celles que l'empereur Henrik II avait,
+après des guerres également malheureuses, accordées à Baldwin le
+Barbu. Le traité qui fut conclu en 1043 assura à la Flandre la possession
+de toute la partie du Brabant comprise entre Gand et Alost,
+ce qu'on nomma depuis la Flandre impériale.</p>
+
+<p>Tandis que la guerre éclatait entre la Flandre et l'Allemagne,
+l'un des fils de ce comte Godwin, dont Elfgive avait fui la haine
+<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
+arrivait à Bruges. Il se nommait Sweyn. Exilé par le pieux roi
+Edward le Confesseur, il s'arrêta peu de temps dans les Etats du
+comte Baldwin et se rendit en Danemark. Là, il recruta quelques
+pirates. Dociles à sa voix, ils pillèrent Sandwich et les côtes de
+l'Est-sex, et vendirent en Flandre l'or, l'argent et tout le butin
+qu'ils avaient réuni. Sweyn resta dans les Etats du comte Baldwin,
+jusqu'à ce que son père se crût assez puissant pour le rappeler près
+de lui.</p>
+
+<p>Le roi Edward s'éloignait de plus en plus des Anglo-Saxons. Il
+leur préférait les Normands, chez lesquels il avait passé sa jeunesse,
+et ils accouraient en foule en Angleterre; mais parmi ceux-ci
+il ne faut plus s'attendre à ne trouver que les descendants des
+Danes qui partagèrent les exploits d'Hasting et de Lodbrog. Lorsque
+la paix et le repos avaient succédé aux agitations de la conquête, on
+avait vu les vainqueurs s'unir par de nombreuses alliances aux nations
+qu'ils avaient vaincues, et leurs frères du Nord ne les désignaient
+plus, comme les autres nations neustriennes, que par le
+nom de Français, Wallons ou Romains. Tandis que la Flandre
+conservait, comme l'a remarqué Roderic de Tolède, un dialecte de
+l'idiome saxon, les langues septentrionales étaient devenues tellement
+inconnues aux bords de la Seine, que les ducs de Normandie
+envoyaient leurs fils à Bayeux, pour qu'ils y apprissent celle qu'avaient
+parlée leurs ancêtres. Les Normands employaient la langue
+française, dérivée de la langue vulgaire latine ou romane. Les
+Franks faisaient retentir les consonnes, mettant peu de soin à prononcer
+les voyelles. Dans la langue française, il n'en est plus ainsi:
+les noms teutoniques de Baldwin, Wilhelm, Roll, Theodbald, Rotbert,
+Edward, Walter, Henrik, Arnulf, se modifient et font place
+aux noms moins rudes de Baudouin, Guillaume, Rou, Thibaut, Robert,
+Edouard, Gauthier, Henri, Arnould. Lorsque l'affection que le
+roi Edouard portait aux Normands cessa d'être comprimée par la
+puissance de Godwin, la langue française devint celle des grands et
+des courtisans.</p>
+
+<p>Déjà les Normands et leurs amis obtenaient tout ce qu'ils demandaient.
+Un moine de Jumièges, nommé Robert, occupa le siége
+primatial de Canterbury; d'autres Normands furent évêques de
+Londres et de Lincoln. Les populations anglo-saxonnes, dont les
+traditions et les coutumes n'étaient plus qu'un objet de risée, courbaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
+le front et gémissaient. Réunies dans leurs gildes, elles se
+contentaient de maudire la funeste union du roi Ethelred avec une
+princesse normande, et faisaient des v&oelig;ux pour le retour de leurs
+chefs exilés. Godwin s'était retiré en Flandre avec sa femme Githa,
+ses fils Gurth et Tostig, et ses trésors les plus précieux. Sweyn
+avait accompagné son père à Bruges; mais les malheurs de ce
+second exil réveillèrent dans son âme d'accablants remords. Il crut
+avoir attiré par ses crimes la colère du ciel sur tous les siens, et
+voulut l'apaiser par un pèlerinage à Jérusalem. Il l'avait achevé
+lorsqu'à son retour, surpris par l'hiver dans les montagnes de la
+Lycie, il y mourut de froid et de misère.</p>
+
+<p>La triste fin de Sweyn ne modéra point l'ardente ambition du
+comte Godwin. Il chercha à se concilier la protection du comte de
+Flandre, et obtint que son fils Tostig épousât Judith, fille de Baudouin.
+Tandis qu'un autre de ses fils, Harold, menaçait les rivages
+de la Savern, il quitta Bruges avec les navires qu'il y avait fait
+construire, et se rendit à l'embouchure de l'Yzer. Enfin, le 13 août
+1052, il mit à la voile et se dirigea vers le promontoire de Romney;
+mais la flotte du roi Edouard, plus nombreuse que la sienne, ne
+tarda point à le poursuivre, et il ne dut son salut qu'à une tempête
+à la faveur de laquelle il regagna les côtes de la Flandre. Cependant,
+dès qu'il apprit que les comtes qui commandaient la flotte
+royale étaient rentrés à Londres, il s'embarqua de nouveau, et joignant
+près de l'île de Wight ses vaisseaux à ceux d'Harold, il se vit
+tout à coup assez fort pour arrêter les navires qui sortaient des ports
+de Sandwich, de Folkestone, de Hythe et de Pevensey. Bientôt on le
+vit paraître dans la Tamise et jeter l'ancre à Southwark. Les habitants
+de Londres l'accueillirent avec joie, et le roi Edouard se vit
+réduit à s'incliner de nouveau devant la puissance du fils du bouvier
+Ulnoth.</p>
+
+<p>Avant que la flotte des exilés anglo-saxons eût quitté le port de
+l'Yzer, de graves événements s'étaient accomplis en Flandre. Le
+comte Herman de Saxe, époux de Richilde, fille et unique héritière
+des comtes de Hainaut, était mort. Le comte Baudoin convoitait la
+possession d'une province voisine de la Flandre, importante par le
+nombre et la richesse de ses cités, et il avait envoyé l'un de ses fils,
+qui portait également le nom de Baudouin, réclamer la main de la
+comtesse de Hainaut. Afin que cette démarche fût couronnée d'un
+<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
+succès immédiat, il se rendit lui-même à Mons avec une redoutable
+armée, et y fit célébrer le mariage de son fils avec Richilde,
+tandis que par son ordre les enfants d'Herman de Saxe étaient relégués
+dans un monastère.</p>
+
+<p>Déjà l'empereur Henri le Noir réunissait toutes ses armées pour
+chasser les Flamands du Hainaut. Baudouin se hâta de conclure
+une nouvelle alliance avec le duc de Lorraine, Godfried ou Godefroi,
+suivant la prononciation française qui modifiait l'orthographe
+des noms d'origine franke. Tandis que Baudouin, fils du comte de
+Flandre, saccageait Huy et Thuin, un autre de ses fils nommé Robert
+envahissait les îles de la Zélande. Le comte de Flandre espérait
+par ces expéditions pouvoir éloigner les armées impériales de
+ses Etats; mais il ne put atteindre le but qu'il se proposait. Henri
+le Noir, guidé par le châtelain de Cambray, traversa l'Escaut près
+de Valenciennes, livra sous les murs de Lille un combat où périt le
+comte Lambert de Lens, puis il s'empara par famine de la cité de
+Tournay. Baudouin, d'abord réduit à une retraite précipitée, reparut
+au delà de l'Escaut dès que l'empereur se fut retiré, et l'année
+suivante les Flamands mirent le siége devant les murs d'Anvers,
+où s'était enfermé le comte Frédéric de Luxembourg. Pendant que
+la guerre se poursuivait, Henri le Noir expira en Thuringe, et la
+paix ne tarda point à être rétablie entre l'empire et la Flandre. Un
+traité solennel confirma les droits du comte de Flandre sur le Brabant
+occidental et l'île de Walcheren, ratifia l'union de son fils et
+de Richilde, et assura à leurs héritiers, outre la possession du
+comté de Hainaut, celle du pays de Tournay, autre fief qui tendait
+à se séparer de l'empire.</p>
+
+<p>«A cette époque, dit Guillaume de Poitiers, vivait, aux limites
+du pays des Français et de celui des Teutons, le comte de Flandre,
+Baudouin, le premier entre tous par sa puissance et l'éclat
+de son antique origine; car il comptait parmi ses ancêtres non-seulement
+les chefs des Morins, qui portent aujourd'hui le titre
+de comtes de Flandre, mais aussi les rois de France et de Germanie,
+et il n'était point étranger à la race des empereurs byzantins.
+Les comtes, les marquis, les ducs, les archevêques
+élevés en dignité, s'inclinaient avec terreur devant lui. Ils recherchaient
+ses conseils dans les délibérations les plus importantes,
+et afin de se concilier son affection, ils le comblaient de présents
+<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
+et d'honneurs. Les rois eux-mêmes respectaient et redoutaient
+sa grandeur. Il n'est point inconnu, même aux nations les plus
+éloignées, par quelles longues et sanglantes guerres il fatigua
+l'orgueil des empereurs, jusqu'au moment où, conservant toutes
+ses possessions intactes, il força les empereurs, maîtres des rois,
+à lui abandonner une partie de leur propre territoire et à accepter
+une paix dont il avait dicté les conditions.»</p>
+
+<p>C'est un historien normand qui nous a laissé ce brillant tableau
+de la situation de la Flandre au milieu du onzième siècle, avant de
+raconter le mariage du duc Guillaume de Normandie avec Mathilde,
+fille du comte de Flandre. «Mathilde, ajoute Orderic Vital,
+était belle, illustre, savante, distinguée par la noblesse de ses
+m&oelig;urs, l'éclat de ses vertus et la fermeté de sa foi et de son zèle
+religieux.»</p>
+
+<p>Selon une tradition peu vraisemblable, Mathilde ne consentit à
+épouser le duc de Normandie que lorsque, pénétrant jusque dans le
+palais de Lille pour la battre et la traîner par les cheveux, il lui eût
+donné une preuve «de grand cuer et de haulte entreprise.» Il est
+plus certain que le mariage de Guillaume et de Mathilde fut célébré
+avec une grande pompe à Eu, et que de nombreuses acclamations
+reçurent la princesse flamande dans la cité de Rouen. Ce fut en
+vain que l'archevêque Mauger, prélat belliqueux, qui haïssait le
+duc de Normandie, invoqua les prohibitions de la consanguinité:
+le pape Victor II, qui avait pris une part active au rétablissement
+de la paix entre l'empire et la Flandre, craignit que de nouvelles
+guerres ne s'allumassent entre la Flandre et la Normandie, et se
+hâta de confirmer l'union de Guillaume et de Mathilde, en leur imposant
+seulement, en signe de pénitence, l'obligation de fonder
+deux monastères dans la ville de Caen: celui de Saint-Etienne,
+bâti par le duc de Normandie, eut pour premier abbé le Lombard
+Lanfranc; Mathilde fit construire l'abbaye de la Trinité, où, depuis,
+l'une de ses filles, nommée Cécile, prit le voile.</p>
+
+<p>Lorsque le roi de France mourut en 1060, le comte de Flandre
+reçut la tutelle de son fils Philippe I<sup>er</sup>. Dès ce jour il se donna,
+dans ses diplômes, le nom de <em>bail et procurateur du royaume</em>
+(<i lang="la" xml:lang="la">regni procurator et bajulus</i>). Au septième siècle, les Karlings
+avaient porté également le titre de <i lang="la" xml:lang="la">custos et bajulus</i>. Baudouin le
+Pieux, par son influence auprès des Capétiens, rappelait l'autorité
+<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
+des Peppin dans le palais merwingien. Moins ambitieux que les
+Karlings, il ne profita de sa position que pour faire jouir la France
+des bienfaits du gouvernement paisible et sage qu'il avait donné à la
+Flandre. «La monarchie des Franks, écrit Guillaume de Poitiers,
+fut confiée à la tutelle du comte de Flandre, à sa dictature et à sa
+prudente administration.»&mdash;«Le jeune roi, dit un autre historien,
+fut placé sous la garde du comte Baudouin, qui, plein de
+fidélité, l'éleva noblement, et sut défendre et gouverner son
+royaume avec vigueur.»&mdash;«Il dompta, ajoute la chronique du
+moine de Fleury, aussi bien par son habileté que par la force
+des armes, les tyrans qui se montraient de toutes parts en
+France.»</p>
+
+<p>Telle était la situation des choses au moment où la révolution
+qui devait livrer l'Angleterre aux Normands allait s'accomplir.
+Jamais la puissance de la Flandre n'avait été plus grande; mais
+on ignorait encore si Baudouin soutiendrait Guillaume, époux de
+Mathilde, ou Tostig, époux de Judith, les Normands bannis de la
+cour du roi Edouard ou la famille de Godwin qui dominait en Angleterre.
+Cette incertitude ne fut pas longue: des haines communes,
+confirmant les liens du sang qui unissaient les deux s&oelig;urs, ne tardèrent
+point à engager le Normand Guillaume et le Saxon Tostig à
+conclure une étroite alliance.</p>
+
+<p>Tostig, orgueilleux et pervers comme Sweyn, commandait à
+York. Jaloux de l'autorité supérieure attribuée à son frère Harold,
+il espérait pouvoir se créer dans le nord de l'Angleterre une domination
+indépendante. On raconte qu'il avait envoyé sa femme Judith
+implorer la protection du ciel sur le tombeau de saint Cuthbert
+dans l'abbaye de Durham. La fille de Baudouin, agitée par une secrète
+terreur, chargea l'une de ses suivantes de la devancer, afin de s'assurer
+si quelque heureux présage devait accueillir sa prière; mais
+à peine cette jeune fille avait-elle pénétré dans le monastère, qu'un
+sombre tourbillon sembla s'élever du tombeau de saint Cuthbert et
+la renversa mourante sur le seuil. Tostig n'en persévéra pas moins
+dans ses desseins, et lorsqu'une insurrection populaire le contraignit
+à se retirer en Flandre dans la cité de Saint-Omer, il chercha un
+vengeur dans le duc de Normandie.</p>
+
+<p>Environ une année après la fuite de Tostig, Harold, se trouvant
+à Bosham, port important du Suth-sex, forma le projet de traverser
+<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
+la mer avec ses chiens et ses faucons, et d'aller chasser sur les
+côtes marécageuses de la Flandre les oiseaux qui y abordaient en
+grand nombre des contrées septentrionales; mais dès qu'il se fut
+embarqué, une tempête furieuse souleva les flots, et le navire
+d'Harold, devenu le jouet des vents, fut jeté près de l'embouchure
+de la Somme, dans les Etats du comte de Ponthieu, qui le livra au
+duc de Normandie. Harold ne recouvra la liberté qu'après avoir juré
+sur les reliques les plus vénérées de soutenir les ennemis de sa famille
+dans leurs prétentions au trône d'Angleterre. Toutefois, il
+ne se crut point lié par une promesse arrachée par violence, et
+lorsque le roi Edouard mourut, il fut appelé par les v&oelig;ux unanimes
+des Anglo-Saxons à recueillir son héritage. Guillaume apprit avec
+tristesse l'élévation du fils de Godwin: il avait peut-être renoncé
+à ses ambitieuses espérances, quand Tostig, accourant de Saint-Omer,
+vint lui rappeler le solennel serment d'Harold, et réussit à
+lui persuader qu'il fallait s'opposer à l'usurpation du parjure.</p>
+
+<p>Le perfide Tostig, se plaçant à la tête d'une armée de mercenaires
+recrutés en Flandre, s'empara de l'île de Wight et envahit
+le Northumberland.</p>
+
+<p>A l'exemple de Tostig, le duc de Normandie avait appelé près de
+lui à Saint-Valéry-sur-Somme de vaillants hommes d'armes flamands,
+parmi lesquels il faut citer Gilbert de Gand, Gauthier de
+Douay, Drogon de Beveren, Arnould d'Hesdin, Guillaume de Saint-Omer,
+Philippe et Humphroi de Courtray, Guillaume d'Eenham,
+Raoul de Lille, Gobert de Witsand, Bertrand de Melle, Richard de
+Bruges. Le duc de Normandie s'engagea, en considération de ce secours,
+à payer annuellement au comte de Flandre et à ses successeurs
+une somme de trois cents marcs d'argent. Baudouin ne se
+borna point à lui envoyer ces renforts: il l'aida de ses conseils et
+de son influence, et il n'est point douteux que ce fut grâce à la protection
+du comte de Flandre, régent du royaume, qu'un si grand
+nombre d'aventuriers accoururent de toutes les villes de la France
+pour partager les périls et la fortune du duc Guillaume.</p>
+
+<p>Tostig avait péri sous les murs d'York; mais la plaine d'Hastings
+vit Guillaume renverser Harold au milieu de ses frères et de
+ses thanes, au pied de l'étendard de la nationalité anglo-saxonne.</p>
+
+<p>Mathilde de Flandre n'avait point accompagné Guillaume dans
+sa périlleuse invasion. Retirée dans quelque château, elle se souvenait
+<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
+des arts de son industrieuse patrie, et pendant plusieurs siècles
+on exposa dans la cathédrale de Bayeux une tapisserie où la duchesse
+de Normandie, telle que l'héroïne d'Homère dont les fuseaux
+racontaient les luttes d'Hector, avait retracé les trophées du
+vainqueur. Lorsque Guillaume eut été couronné à Westminster,
+Mathilde le suivit en Angleterre et l'exhorta à gouverner avec douceur
+et modération. Mathilde protégeait les hommes de sa nation.
+Elle fit donner à Herman, ancien chapelain du roi Edouard, l'important
+évêché de Salisbury. L'abbaye de Saint-Pierre de Gand
+lui dut la confirmation des droits de propriété qu'elle semble avoir
+tenus de la générosité d'Alftrythe, fille d'Alfred le Grand, sur une
+forêt nommée Greenwich, peu éloignée de la Tamise, qui contenait
+trois serfs et onze moulins, et à laquelle était joint un port dont le
+tonlieu produisait un revenu annuel de quarante sous.</p>
+
+<p>Plusieurs hommes d'armes flamands avaient reçu des fiefs considérables
+du duc de Normandie. Leurs nouvelles possessions
+furent inscrites dans le <i lang="en" xml:lang="en">Domesday-Book</i>, cet impitoyable registre
+des arrêts des vainqueurs. Gilbert de Gand avait obtenu le domaine
+de Folkingham, qu'on nomma depuis la baronnie de Gand, et d'autres
+domaines dans quatorze comtés. Sa fille devint la femme de
+Guillaume de Grantmesnil, chevalier normand, dont le frère était
+gendre de Robert le Wiscard. De ses petits-fils l'un fut comte de
+Lincoln et l'autre chancelier d'Angleterre sous le roi Etienne. Raoul
+de Tournay épousa Alice, nièce de Guillaume, dont le domaine de
+Wilchamstobe forma la dot; Drogon de Beveren rechercha la main
+d'une autre parente du nouveau roi et occupa l'île d'Holderness;
+Gherbod fut comte de Chester; Gauthier, comte de Northumberland;
+Robert de Commines, comte de Durham. Arnould et Geoffroi
+d'Ardres possédèrent les seigneuries de Stevintone, Doquesvorde,
+Tropintone, Ledeford, Teleshond et Hoyland. Les Flamands
+Ode, Raimbert, Wennemaer, Hugues, Francon, Frumond, Robert,
+Colegrim, Gosfried, Fulbert, Gozlin, s'établirent sur des terres confisquées
+dans les provinces de Somerset, Glocester, Hertford,
+Buckingham, Bedford, Lincoln, Nottingham, York et Northampton.
+Un autre chef flamand, nommé Baudouin, bâtit sur le territoire
+gallois la première forteresse qui appartint aux Normands.</p>
+
+<p>Ce serait une étude pleine d'intérêt que de suivre dans leur rapide
+élévation les leudes de Baudouin devenus les comtes de Guillaume:
+<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
+les uns fortifiant des châteaux, à l'ombre desquels le Saxon, privé
+de sa liberté, languit tributaire; les autres expiant, par des désastres
+et des malheurs, les iniques bienfaits dont ils furent comblés.
+Robert de Commines avait reçu la périlleuse mission d'occuper
+la cité de Durham où reposait saint Cuthbert, protecteur
+vénéré de la race anglo-saxonne. En vain l'évêque Eghelwin l'engagea-t-il
+à se conduire avec prudence: «Qui oserait m'attaquer?»
+se contenta de répondre le nouveau comte de Northumberland.
+Pendant la nuit, des feux s'allumèrent sur les hauteurs voisines de
+la Tyne; les Saxons s'armaient de toutes parts: ils incendièrent la
+maison dans laquelle s'étaient retranchés les Normands. Robert de
+Commines y périt dans les flammes. Gilbert de Gand, surpris à
+York par une armée de Danois, fut emmené captif sur leur flotte
+vers les lointaines contrées d'où leur expédition avait mis à la voile.
+Le comte de Chester Gherbod, après avoir longtemps combattu les
+Gallois, regrettait la paisible obscurité de sa jeunesse. Plus sage
+que Robert de Commines et Gilbert de Gand, il renonça à ses
+richesses et à ses honneurs, et rentra dans sa patrie. Drogon de
+Beveren suivit son exemple, mais il ne quitta, dit-on, l'Angleterre,
+que parce que, dans un mouvement de colère, il avait tué sa femme,
+sans respecter le sang royal dont elle était issue.</p>
+
+<p>Cependant les malheurs de la population anglo-saxonne excitaient
+de nombreuses sympathies au sein des gildes du Fleanderland:
+leur belliqueuse indépendance était si complète que, tandis
+que Baudouin le Pieux envoyait ses hommes d'armes au camp du
+duc de Normandie, elles conspiraient en faveur des fils de Godwin.
+N'était-ce pas en Flandre que la mère et la s&oelig;ur d'Harold avaient
+trouvé un asile? En 1067, les karls du Boulonnais avaient tenté un
+débarquement près de Douvres. Quand le jeune roi Edgar Etheling
+assiégea Gilbert de Gand dans les murs d'York, les Flamings s'associèrent
+à l'invasion des Danois. Lorsque Guillaume fut de nouveau
+triomphant, ils accordèrent une généreuse hospitalité aux
+Saxons d'Angleterre, vaincus et fugitifs. Parmi ceux-ci se trouvait
+un homme de race illustre, Hereward, fils de Leofric.</p>
+
+<p>Hereward passa plusieurs années dans le Fleanderland: il y avait
+épousé une femme libre nommée Torfriede; mais des exilés lui
+apprirent que le domaine de ses aïeux, situé près de Thorneye,
+avait été saccagé, et que les Normands avaient insulté sa mère.
+<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
+Hereward n'hésita point, il traversa les flots, réunit ses amis et
+chassa de l'héritage paternel ceux qui en avaient violé le seuil.
+Bientôt les Saxons qui s'étaient cachés dans les marais de l'île
+d'Ely l'élurent leur chef; mais Guillaume, redoutant son courage,
+traita avec lui et le fit périr. «S'il y eût eu en Angleterre trois
+hommes comme lui, dit une vieille chronique rimée, les Français
+n'y eussent jamais abordé; s'il n'avait point succombé sous leurs
+coups, il les aurait tous chassés de son pays.» La Flamande Torfriede
+avait suivi Hereward en Angleterre; à sa mort, elle se retira
+au monastère de Croyland.</p>
+
+<p>Baudouin le Pieux était déjà accablé des infirmités de la vieillesse,
+lorsque Guillaume de Normandie occupa par droit de conquête
+le trône d'Edouard le Confesseur. Après avoir, pendant vingt-huit
+années, consolidé la puissance qu'il avait reçue de ses ancêtres,
+il était arrivé au moment où il devenait nécessaire d'en assurer le
+maintien pour le temps où il ne serait plus.</p>
+
+<p>Baudouin le Pieux avait quatre fils: Robert qui était l'aîné, Baudouin,
+Henri qui fut clerc, et Eudes qui devint plus tard archevêque
+de Trèves. Tandis que Robert, aussi intrépide que violent, se
+souvenait qu'il était issu de la race de Baldwin Bras de Fer et
+d'Arnulf le Grand, Baudouin, second fils du comte de Flandre,
+retraçait les pacifiques vertus de son père et de son aïeul. «Dès
+les premières années de sa jeunesse, dit le moine Tomellus qui
+fut son conseiller et son ami, il fut élevé à la cour de l'empereur
+Henri. Supérieur en dignité à tous les adolescents qui l'entouraient,
+l'amitié qu'il avait pour eux les rapprochait de lui. Les
+pauvres, les orphelins et les veuves l'aimaient comme un père. Il
+était pour les moines un modèle de piété et pour les affligés un
+bouclier protecteur, de telle sorte qu'on louait également en lui la
+puissance du prince et l'humilité du chrétien.»</p>
+
+<p>Si le moine Tomellus admirait la douceur de Baudouin, d'autres
+hommes, et parmi ceux-là il faut nommer tous les Flamings, lui
+préféraient le courage de Robert. Si leurs caractères étaient opposés,
+les droits de leur naissance étaient-ils du moins égaux?</p>
+
+<p>«Selon un ancien usage qui s'était établi dans la famille des
+comtes de Flandre, celui de leurs fils qu'ils chérissaient le plus,
+dit Lambert d'Aschaffenbourg, recevait le nom de son père et
+succédait seul à son autorité sur toute la Flandre. Leurs autres
+<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
+fils, soumis à celui-ci et obéissant à ses volontés, se contentaient
+d'une vie obscure, ou bien, aimant mieux s'élever par leurs propres
+actions que se consoler dans un honteux repos de leur abaissement
+présent par le souvenir de la gloire de leurs ancêtres, ils
+se rendaient dans quelque pays étranger. Ceci avait lieu afin
+qu'en évitant des subdivisions territoriales, leur puissance conservât
+toujours tout son éclat.»</p>
+
+<p>Tandis que Baudouin le Pieux laissait son nom et son autorité au
+second de ses fils, il donnait à Robert, qui l'avait offensé, des vaisseaux,
+de l'or et de l'argent, afin qu'il pût aller conquérir un
+royaume et des trésors. Robert se dirigea vers l'Espagne et pilla les
+côtes de la Galice; mais bientôt, entouré d'ennemis, il se vit contraint
+à se retirer, et reparut vaincu et fugitif au port de Bruges. Le
+vieux comte de Flandre s'indigna de son retour; mais Robert se
+hâta de réunir une autre flotte qui devait le porter sur quelque
+lointain rivage que lui désignerait la main de Dieu. Cependant, à
+peine avait-il confié sa fortune à l'inconstance des flots, qu'une horrible
+tempête engloutit ses navires et le rejeta presque seul, pauvre
+et nu, sur la terre de la patrie. Robert ne se découragea point:
+caché sous le costume le plus simple, il se mêla à une troupe d'obscurs
+pèlerins qui allaient à Jérusalem. Quelques aventuriers normands
+qui s'étaient fixés en Orient lui avaient promis leur appui,
+et voulaient fonder en sa faveur, sur les rives du Bosphore, une
+royauté non moins puissante que celle que Robert le Wiscard avait
+créée dans le sud de l'Italie; l'empereur de Constantinople l'apprit,
+et ordonna que dès que le prince flamand paraîtrait sur les frontières
+de ses Etats on le mît aussitôt à mort. Robert, de nouveau
+déçu dans ses ambitieuses espérances, fut plus heureux dans une
+dernière tentative: il débarqua en Frise, s'y établit par la force des
+armes, et y épousa Gertrude de Saxe, veuve du comte Florent I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>En 1064, Baudouin le Pieux, en attribuant à Robert le pays des
+Quatre-Métiers, le comté d'Alost et les îles méridionales de la Zélande
+pour sa part héréditaire, lui avait fait jurer solennellement
+que jamais il ne chercherait à usurper le comté de Flandre. Baudouin
+ne vécut plus que trois années: il mourut le 1<sup>er</sup> septembre
+1067, dans la ville de Lille, qu'il avait fait ceindre de murailles.</p>
+
+<p>Le successeur de Baudouin le Pieux mérita d'être surnommé
+Baudouin le Bon. «Jamais il ne s'arma pendant toute la durée de
+<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
+son règne. On le voyait parcourir la Flandre, un faucon ou un
+épervier sur le poing, et il ordonna que ses baillis portassent dans
+ses seigneuries une verge blanche, longue et droite, en signe de
+justice et de clémence. Son gouvernement fut tellement pacifique
+qu'il n'était permis à personne de se montrer avec des armes. Les
+portes des maisons n'étaient plus fermées pendant la nuit, par
+crainte des voleurs, et le laboureur abandonnait dans les champs
+le soc de sa charrue: c'est pourquoi tout le peuple, d'une voix
+unanime, le nommait le bon comte de Flandre!»</p>
+
+<p>Baudouin le Bon ne régna que trois années. Ses peuples le pleurèrent
+longtemps, et leurs regrets furent d'autant plus vifs que
+Richilde de Hainaut lui survécut. Lorsque Baudouin le Pieux avait
+recherché pour son fils la main de la veuve d'Hériman, il espérait
+élever de plus en plus la puissance de sa postérité; mais la comtesse
+de Hainaut ne devait apporter dans sa maison que des guerres
+désastreuses et de longs déchirements. Richilde régna sous le nom
+d'un enfant de quinze ans, que ses contemporains nommèrent
+Arnould le Simple. Appelée à continuer l'&oelig;uvre de conciliation
+qui marque les commencements de l'histoire chez tous les peuples,
+elle n'écouta que l'orgueil et les haines qui les divisent et précipitent
+leur ruine; le gouvernement de Richilde ne fut qu'une réaction
+contre l'unité que les efforts des comtes et les relations bienfaisantes
+du commerce tendaient à établir: si quelquefois elle se
+montra clémente et généreuse à l'égard des monastères du sud de
+l'Escaut, elle ne cessa point d'être impitoyable envers les tumultueuses
+colonies du Fleanderland; et Lambert d'Ardres nous apprend
+qu'elle n'écoutait que sa haine en réclamant injustement des
+Flamings des impôts auxquels ils n'avaient jamais été soumis et
+qu'ils ne connaissaient point.</p>
+
+<p>La comtesse de Flandre avait placé toute sa confiance dans les
+barons de Vermandois, entre lesquels il faut citer Albéric de
+Coucy; elle s'était également assuré, au prix de quatre mille livres
+d'or, l'appui du roi de France, Philippe I<sup>er</sup>, qui, impatient de secouer
+la tutelle de la Flandre, favorisait toutes les discordes qui
+devaient l'affaiblir. C'est en vain que les Flamands regrettent la
+paix qui, selon l'expression d'un historien, avait fait un paradis de
+leurs campagnes; c'est en vain qu'ils invoquent dans leur douleur la
+belliqueuse renommée de Robert le Frison, frère du bon comte
+<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
+Baudouin: Richilde dédaigne leurs plaintes et leurs secrètes espérances;
+elle envahit le comté d'Alost que Robert a recueilli avec
+la partie méridionale de la Frise dans l'héritage paternel, et fait
+décapiter tour à tour un illustre chevalier, nommé Jean de Gavre,
+et soixante-trois bourgeois de la cité d'Ypres.</p>
+
+<p>Richilde, bientôt repoussée par Robert qui était accouru de
+Hollande, s'était retirée à Amiens: en même temps qu'elle pressait
+les armements du roi de France, elle fit entrer dans sa faction le
+comte Eustache de Boulogne et donna sa main à un prince normand,
+Guillaume Fitz-Osbern, comte de Breteuil en Normandie
+et d'Hereford en Angleterre. Guillaume Fitz-Osbern avait plus que
+personne contribué par ses conseils à la conquête de l'Angleterre,
+et le premier, à la bataille d'Hastings, il avait lancé son coursier
+bardé de fer au milieu des ennemis. Parmi les vainqueurs des
+Saxons, il n'en était point qui fût plus cruel et plus redouté. Sa
+puissance était supérieure à celle de tous les autres barons normands,
+et la deuxième année de la conquête, le roi Guillaume lui
+avait confié pendant son voyage à Rouen la vice-royauté sur toutes
+les terres subjuguées. Il avait autrefois épousé, en Normandie,
+Adélise de Toény; parvenu à une plus haute fortune et appelé à
+partager le rang élevé de l'héritière du Hainaut, veuve du comte
+de Flandre, il embrassa avec enthousiasme une cause qui flattait
+à la fois son ambition et son amour, et on le vit mêler ses cohortes
+normandes aux hommes d'armes du roi de France et du comte de
+Boulogne.</p>
+
+<p>Robert occupait le Mont-Cassel, qui devait son nom à un ancien
+château romain: les Flamands accouraient de toutes parts auprès
+de lui, les uns de Furnes et d'Aldenbourg, les autres d'Ypres ou de
+Bruges; par leurs soins, des retranchements et des palissades fortifièrent
+la position redoutable qu'il avait choisie.</p>
+
+<p>L'armée qui obéissait au roi de France était nombreuse. Les
+barons, ducs, comtes et châtelains, s'étaient empressés de se ranger
+sous ses bannières. Ce n'étaient pas seulement les Français du nord
+de la Seine qui s'étaient rendus à l'appel de Philippe I<sup>er</sup>; les Gallo-Romains
+de l'Anjou, du Poitou, du Berry avaient pris part avec
+joie à cette expédition qui remontait du Midi vers le Nord pour
+ruiner la puissance des comtes de Flandre. Toutes ces milices
+s'avançaient en désordre, réunies par un but commun, mais animées
+<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
+de passions diverses, et après une longue marche retardée par les
+glaces de l'hiver, elles s'arrêtèrent, le 21 février 1071 (v. s.), à Bavichove,
+au pied du Mont-Cassel.</p>
+
+<p>Le lendemain, avant les premières clartés du jour, Robert se
+précipite, suivi des siens, avec une irrésistible ardeur, du sommet
+de la montagne. Il pénètre dans le camp des Français, qui surpris
+à demi armés résistent à peine. «Pourquoi prolonger mon récit?
+ajoute un chroniqueur: l'armée du roi est immolée, le sang rougit
+le sol et les cadavres s'amoncellent dans la plaine.» Le roi de
+France se dérobe à la mort par une fuite rapide. Richilde, un instant
+prisonnière, profite de la confusion de la mêlée pour le suivre dans
+sa retraite; mais Guillaume Fitz-Osbern a succombé. «En vérité,
+s'écrie le moine saxon Orderic Vital, la gloire du monde passe
+comme l'herbe des champs et s'évanouit comme une fumée.
+Qu'est devenu Guillaume Fitz-Osbern, comte d'Hereford, vice-roi,
+sénéchal de Normandie, et le plus intrépide des chefs à la
+guerre? Il avait été le plus terrible oppresseur des Anglo-Saxons,
+et son orgueil avait été la cause de la mort misérable de plusieurs
+milliers d'hommes. Hélas! le juge suprême voit tout et
+attribue à chacun la juste récompense de ses actions: Guillaume
+est tombé, cet audacieux athlète a été puni comme il le méritait.
+De même que beaucoup de victimes ont péri par son glaive, voici
+que soudain il est lui-même frappé par le fer.» A une lieue de
+Cassel, les Français essayèrent de se rallier et furent de nouveau
+dispersés. Robert triomphait lorsque entraîné trop loin dans sa
+poursuite, il se vit entouré d'hommes d'armes du comte de Boulogne
+et réduit à leur remettre son épée. Conduit au château de
+Saint-Omer, il y fut confié à la garde du châtelain Waleric; mais
+les habitants de Saint-Omer, plus favorables à la race des Flamings
+qu'aux Wallons, ne tardèrent point à courir aux armes
+pour le délivrer; grâce à leurs efforts, Robert recouvra la liberté.</p>
+
+<p>Les amis d'Arnould le Simple pleuraient leur jeune comte, atteint
+d'un coup mortel au moment où il quittait le champ de bataille.
+Robert le Frison fit rendre à son infortuné neveu les honneurs de
+la sépulture dans l'abbaye de Saint-Bertin. Pendant longtemps
+on avait ignoré les circonstances de sa mort, mais on raconta plus
+tard qu'un Flaming nommé Gerbald, troublé par les remords qui
+lui reprochaient d'avoir répandu le sang du légitime héritier de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
+Flandre, alla à Rome supplier le pape Grégoire VII de faire trancher
+la main qui avait commis le crime; mais le pape lui répondit:
+«Votre main n'est pas à moi, elle appartient à Dieu;» et par
+ses conseils, Gerbald se retira à l'abbaye de Cluny.</p>
+
+<p>Le roi de France, après avoir reçu l'hommage de Baudouin,
+frère d'Arnould, avait rassemblé une nouvelle armée à Vitry. Le
+châtelain Waleric lui livra les portes de la cité de Saint-Omer:
+sa vengeance y fut terrible et il se préparait à d'autres combats,
+lorsque le comte Eustache de Boulogne et son frère, Geoffroi, évêque
+de Paris, se laissèrent séduire par la proposition que le comte de
+Flandre leur adressait de réunir à leur domaine d'Eperlecques la
+forêt voisine de Bethloo. Cette double défection remplit l'esprit de
+Philippe I<sup>er</sup> de terreur, et il se hâta de s'éloigner de Saint-Omer,
+de peur de tomber au pouvoir de Robert le Frison.</p>
+
+<p>Tandis que Godefroi de Lorraine recevait de l'empereur Henri IV
+l'ordre d'envahir la Frise, Richilde, soutenue par l'évêque de Liége,
+se disposait à recommencer la guerre; mais Robert, prévenant ses
+projets, traversa l'Escaut pour la combattre, et le champ des
+Mortes-Hayes, près de Broqueroie, fut le théâtre d'un triomphe non
+moins sanglant que celui de Bavichove. Enfin, en 1076, la victoire de
+Denain renversa les dernières espérances de la comtesse de Hainaut.</p>
+
+<p>Godefroi de Lorraine conservait seul sa puissance et ses conquêtes
+en Frise. Des meurtriers envoyés par le comte Robert le rencontrèrent
+à Anvers et profitèrent d'un moment favorable pour le
+mettre à mort.</p>
+
+<p>L'empereur Henri IV ne lutta pas plus longtemps contre l'ascendant
+de Robert: il reçut ses députés à Mayence et y conclut la paix.
+Richilde se soumit au droit que le nouveau comte de Flandre tenait
+de son épée, et accepta comme douaire la châtellenie d'Audenarde:
+dès ce jour, sa vie ne fut plus qu'une sévère expiation des fautes qui
+avaient engendré ces longues et désastreuses guerres; ce fut en se
+consacrant aux jeûnes et aux prières et en soignant les pauvres et
+les lépreux que l'orgueilleuse Richilde mérita de partager, au monastère
+d'Hasnon, la tombe de son époux, Baudouin le Bon.</p>
+
+<p>Le roi de France ne tarda point à adhérer à la paix conclue à
+Mayence: ce fut par le conseil de Robert, racontent les chroniques
+contemporaines, qu'il épousa Berthe de Frise, fille de la comtesse
+de Flandre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
+Baudouin le Pieux avait soutenu les Normands. Robert leur était
+profondément hostile. Guillaume le Conquérant, impatient de venger
+la mort du comte d'Hereford, ne haïssait pas moins Robert. L'heureux
+triomphateur d'Hastings contestait la légitimité des droits du
+vainqueur de Bavichove, et lui refusait le payement annuel des trois
+cents marcs d'argent promis aux successeurs de Baudouin le Pieux.
+En 1073, le roi anglo-saxon Edgar Etheling se rendit en Flandre
+et y conclut un traité avec le comte Robert. Le roi de France
+Philippe I<sup>er</sup> l'approuva, et Robert crut devoir associer également
+à ses projets Knuut, fils du roi Zwan de Danemark. Deux cents
+navires danois se rendirent dans les ports de Flandre, prêts à
+appuyer la tentative de Waltheof, fils de Siward; mais l'habileté
+des Normands étouffa promptement ces complots. Waltheof périt:
+ses amis, qui avaient admiré en lui le courage d'un martyr, honorèrent
+longtemps sa sépulture, placée dans la monastère de Croyland
+près de celle de la Flamande Torfriede, cette illustre veuve de
+l'intrépide Hereward.</p>
+
+<p>Cependant le comte de Flandre ne renonçait point à ses desseins
+hostiles contre les Normands. En 1080, il accorda un refuge à l'aîné
+des fils du roi Guillaume, Robert Courte-Heuse, qui fuyait la colère
+de son père. Neuf années s'étaient écoulées depuis le supplice de
+Waltheof, lorsque le bruit se répandit dans toutes les provinces
+occupées par les Normands que le roi Knuut, fils de Zwan, allait
+conquérir l'Angleterre avec le secours du comte Robert de Flandre
+dont il venait d'épouser la fille. Une flotte danoise de mille navires
+était réunie: les intrigues de Guillaume y excitèrent une sédition
+où le roi Knuut trouva la mort, et bientôt après une tempête dispersa
+la flotte flamande qui comptait six cents vaisseaux.</p>
+
+<p>C'est surtout en opposant ses passions à l'influence civilisatrice
+du christianisme que Robert rappelle les m&oelig;urs de ses premiers
+aïeux, pirates et conquérants comme lui. L'évêque de Térouane
+avait lancé une sentence d'excommunication contre le comte de
+Flandre; mais Robert envoya à Térouane des hommes d'armes qui
+blessèrent l'évêque, et l'eussent mis à mort s'il n'eût réussi à
+trouver un asile dans le monastère de Saint-Bertin. Robert se
+montrait implacable dans ses vengeances, et de la même main qui
+semait la terreur par les supplices et les tortures, il installa sur le
+siége épiscopal de Térouane un de ses amis, nommé Lambert de
+<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
+Bailleul. Robert le protégeait de toute son autorité, et sa colère fut
+extrême quand il apprit que le concile de Meaux avait prononcé
+l'excommunication solennelle du prélat simoniaque, et que déjà
+tous les prêtres du diocèse des Morins, abandonnant Lambert,
+avaient fermé l'église épiscopale: sans hésiter plus longtemps, il
+accourut lui-même à Térouane et fit briser les portes de l'église,
+après avoir mutilé et jeté à terre l'image du Sauveur à laquelle
+était suspendue la sentence d'anathème.</p>
+
+<p>Grégoire VII occupait à cette époque le siége pontifical: sa voix, qui
+n'avait jamais manqué à la défense de la cause de l'Eglise, ne pouvait
+rester silencieuse en présence de semblables attentats: il adressa
+au comte de Flandre de nouvelles lettres plus vives et plus véhémentes,
+mais personna n'osa se charger de les remettre à Robert le
+Frison. Enfin on se souvint à Rome que sur les bords de l'Aisne
+vivait un prêtre intrépide dont le zèle et le courage n'avaient jamais
+fléchi. C'était l'évêque de Soissons Arnould, fils de Fulbert et de
+Mainsende, né à Tydeghem, près d'Audenarde, dans le domaine du
+comte de Flandre. Arnould, obéissant aux ordres qu'il avait reçus,
+se rendit à Lille auprès de Robert, et l'inspiration divine qui rayonnait
+sur le front du saint missionnaire confondit si manifestement
+l'orgueil du prince, qu'il s'humilia pour la première fois en déclarant
+qu'il cédait aux volontés du ciel. «Telle fut, écrit Hariulf
+abbé de Saint-Riquier, la source du salut de tout un peuple.»</p>
+
+<p>«A cette époque, continue l'abbé de Saint-Riquier, les homicides
+et l'effusion continuelle du sang humain troublaient le
+repos public dans la plupart, je dirai mieux, dans tous les bourgs
+du Fleanderland; les nobles engagèrent donc Arnould à parcourir
+les contrées où dominaient le plus ces m&oelig;urs barbares, et
+à faire connaître les bienfaits de la paix et de la concorde à
+l'esprit indocile et cruel des Flamings.» Arnould visita tour à
+tour Bruges, Thorout, Ghistelles et Furnes. Partout sa pieuse éloquence
+accomplit les mêmes miracles, et on le vit enfin s'arrêter à
+Aldenbourg où une abbaye s'éleva pour retracer son apostolat et
+perpétuer ses efforts.</p>
+
+<p>Arnould était retourné dans la cité épiscopale de Soissons, mais
+il y crut entendre une voix secrète qui le rappelait au milieu des
+races barbares du Fleanderland. «C'est moins votre prière que la
+volonté de Dieu, disait-il aux moines d'Aldenbourg, qui me ramène
+<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
+près de vous.» Le 15 août 1087, Arnould rendit le dernier
+soupir dans l'abbaye qu'il avait fondée.</p>
+
+<p>La mission de saint Arnould est l'un des événements les plus importants
+de l'histoire de la Flandre. Les travaux apostoliques de
+l'évêque de Soissons furent la base d'une réconciliation profonde et
+sincère. Adoucissant tour à tour l'esprit orgueilleux du comte de
+Flandre, les passions des nobles et les m&oelig;urs cruelles des Flamings,
+ils préparèrent la fusion de tous les éléments de la nationalité
+flamande. Si les flambeaux de la divine parole avaient fréquemment
+brillé dans les ténèbres du Fleanderland, le moment était
+arrivé où la lumière qu'ils y avaient répandue ne devait plus s'éteindre.
+Il fallait qu'une grande consécration des idées religieuses agît
+puissamment sur les populations les plus féroces et les plus barbares
+de nos rivages. Une expédition, plus mémorable que celle qui
+porta Alarik des limites de la Scythie sous les murs du Capitole,
+devait les conduire non plus vers les vils trésors de Rome, mais à
+Jérusalem, au pied d'une tombe creusée dans le rocher, terribles
+encore par le fer qu'elles agitent dans leurs mains, mais déjà humbles
+sous la croix qui est marquée sur leurs épaules. Si la croisade
+est l'&oelig;uvre commune des races frankes, la Flandre les y précédera
+toutes, parce que les Flamings, plus complètement séparés des
+Gallo-Romains, ont le plus énergiquement conservé les héroïques
+traditions de leur origine. Tel est le caractère de la position
+que la Flandre occupe au onzième siècle; telle sera la source de ses
+triomphes et de sa gloire.</p>
+
+<p>Robert le Frison résume en lui-même les caractères de cette
+grande révolution. Ce n'est plus le cruel vainqueur de Bavichove,
+l'auteur perfide du meurtre du duc de Lorraine, le complice de
+l'impiété de Lambert de Bailleul: c'est l'ami de saint Arnould, le
+prince chrétien protecteur des lettres. La hache qui naguère
+frappa, à Térouane, l'effigie du Christ, est devenue dans ses mains
+le glaive du défenseur de la justice et de la foi.</p>
+
+<p>Ce fut l'an 1085 que le comte Robert le Frison, après avoir confié
+le gouvernement de la Flandre à son fils Robert, se dirigea vers la
+Syrie avec Baudouin de Gand, Walner de Courtray, Burchard de
+Commines, Gratien d'Eecloo, Heremar de Somerghem et d'autres
+chefs intrépides. Robert le Frison pria à l'église du Saint-Sépulcre;
+mais il vit d'abord, disent quelques historiens, les portes se fermer
+<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
+devant lui, et il ne parvint à y pénétrer, ajoutent-ils, que lorsqu'il
+eut juré de restituer la Flandre à son légitime seigneur; anecdote
+douteuse, qui ne révèle que les sympathies de l'annaliste pour Baudouin
+de Hainaut: Robert le Frison, loin de renoncer à la Flandre,
+allait par son pèlerinage lui avoir toute l'Asie.</p>
+
+<p>A son retour de Jérusalem, Robert le Frison s'était arrêté à
+Constantinople: l'empereur grec, Alexis Comnène, après l'avoir
+comblé d'honneurs et de présents, lui exposa les périls de ses États,
+menacés par les Sarrasins et les Bulgares, et le comte de Flandre
+lui promit un secours de cinq cents chevaliers.</p>
+
+<p>Ces cinq cents chevaliers de Flandre furent la première milice
+chrétienne qui combattit les infidèles. Ils défendirent Nicomédie,
+et firent échouer les efforts du sultan de Nicée.</p>
+
+<p>Le voyage du comte de Flandre avait duré quatre années. Lorsqu'en
+1090 il traversa la France, avec sa s&oelig;ur Adèle qui allait
+épouser le comte Roger de Pouille, il fut accueilli avec de vifs
+transports d'enthousiasme par tous les hommes de race franke.
+Les abbés le recevaient bannières déployées; des tapis précieux
+ornaient les salles des monastères où il se reposait: toutes les routes
+où il devait passer étaient jonchées de fleurs.</p>
+
+<p>Des ambassadeurs grecs ne tardèrent point à apporter d'Orient
+des lettres où Alexis Comnène s'adressait au comte de Flandre
+comme au véritable chef des races frankes, pour le supplier de lui
+envoyer de nouveaux secours. Dans ces lettres, où l'empereur prodiguait
+à Robert le Frison les titres de comte très-illustre et très-glorieux
+et de puissant défenseur de la foi, il racontait longuement
+les affreuses dévastations des Sarrasins et leurs rapides succès.
+Déjà maîtres de la Cappadoce, de la Phrygie où fut Troie, du Pont,
+de la Lycie, ils menaçaient Constantinople. «Ecoutez notre prière
+au nom de Dieu, ajoutait Alexis Comnène, réunissez dans votre
+terre le nombre le plus considérable de vos fidèles que vous le
+pourrez, et conduisez-les au secours des chrétiens grecs; et de
+même que, l'année précédente, ils ont réussi à affranchir du joug
+des païens une partie de la Galatie et des régions voisines, qu'ils
+cherchent à délivrer tout notre empire... Il vaut mieux que nous
+soyons soumis à vos Latins, que livrés aux persécutions des
+païens: il vaut mieux que ce soit vous plutôt qu'eux qui possédiez
+Constantinople... Accourez donc avec votre peuple.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
+Robert le Frison mourut au château de Winendale, le 12 octobre
+1092. Il laissait à son fils Robert II le soin de poursuivre la
+tâche qu'il avait commencée.</p>
+
+<p>Cette même année 1092, un homme de race franke, né à Achères
+près d'Amiens, et nommé Pierre l'Ermite, visita la terre sainte. Le
+déchirant tableau qu'il traça, à son retour, des persécutions des
+chrétiens à Jérusalem, engagea le pape Urbain II à convoquer un
+concile à Clermont, illustre cité de l'Auvergne, située à la limite
+méridionale des races frankes, au nord des pays qui portaient encore
+le nom gallo-romain de Provincia ou Provence. Dans ce concile,
+Urbain II excommunia solennellement le roi Philippe I<sup>er</sup>, qui, se
+dérobant à l'influence de la Flandre, avait répudié Berthe de Frise
+pour épouser une comtesse d'Anjou; puis, en présence de la honteuse
+faiblesse des Capétiens, il prêcha la croisade en invoquant
+les nobles souvenirs des empereurs franks de la dynastie karlingienne.
+Ceux qui accoururent pour l'entendre étaient en nombre
+immense et l'enthousiasme de la croisade se propagea rapidement
+jusque dans les pays les plus éloignés. Vers la fin de l'hiver qui
+suivit l'assemblée de Clermont, une multitude d'hommes de tout
+âge et de tout rang se mit en marche. Les uns, barbares des contrées
+du Nord, montraient qu'ils étaient chrétiens en plaçant un de
+leurs doigts sur l'autre, en forme de croix; les autres, dépourvus
+d'armes et de vivres, connaissaient à peine la route qui s'ouvrait
+devant eux; tous étaient pleins de confiance dans le succès de
+leurs efforts. Beaucoup de Flamands faisaient partie de cette milice
+indisciplinée, qui traversa l'Allemagne, guidée par Pierre
+l'Ermite.</p>
+
+<p>Les princes les plus illustres s'étaient hâtés de prendre la croix.
+Parmi ceux-ci, il faut citer le duc normand Robert Court-Heuse,
+les comtes de Hainaut, de Vermandois, de Blois, et, au premier
+rang, Robert, qui gouvernait la Flandre, «cette contrée riche en
+coursiers, fertile par ses moissons, célèbre par la beauté de ses
+jeunes filles et l'aventureuse intrépidité de ses chevaliers.»</p>
+
+<p>Tandis que l'héritier de Hugues Capet cherchait un honteux
+repos près de Bertrade d'Anjou, Godefroi de Bouillon, fils du comte
+Eustache de Boulogne, s'armait pour la guerre sainte. Sa mère
+avait rêvé, avant sa naissance, qu'elle portait dans son sein un astre
+lumineux; on racontait aussi qu'un de ses serviteurs l'avait vu,
+<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
+également dans un songe, s'élever sur une échelle d'or qui reposait
+sur la terre et s'arrêtait dans les cieux: mystérieux symbole de la
+voie du Seigneur. Godefroi de Bouillon était arrière-petit-fils de
+Gerberge de Hainaut, fille de Karl de Lotharingie, dernier roi de
+la dynastie karlingienne.</p>
+
+<p>Godefroi de Bouillon, Baudouin de Hainaut, Hugues et Engelram
+de Saint-Pol, Henri et Godefroi d'Assche, et Werner de Grez,
+suivirent, au mois d'août 1096, la route que Pierre l'Ermite leur
+avait tracée depuis le Rhin jusqu'aux rives du Bosphore; mais déjà
+on accusait la perfidie d'Alexis Comnène, et les croisés se virent
+réduits à recourir à la force des armes pour obliger les Grecs à les
+accueillir comme des alliés et des libérateurs. Dans une pompeuse
+mais confuse cérémonie, Godefroi rendit hommage à l'empereur,
+et Alexis plaça l'empire sous la protection du duc de Bouillon.</p>
+
+<p>Bohémond, fils de Robert Wiscard, suivit de près Godefroi de
+Bouillon à Constantinople.</p>
+
+<p>Robert, comte de Flandre, y arriva le troisième. Une innombrable
+armée obéissait à sa voix. Les hommes les plus puissants
+s'étaient empressés de se ranger sous ses bannières. Là brillaient
+Philippe, vicomte d'Ypres, frère de Robert; Charles de Danemark,
+son neveu; les sires de Commines, de Wavrin, de Nevel, de Sotteghem,
+d'Haveskerke, de Knesselaere, de Gavre, d'Herzeele, d'Eyne,
+de Boulers, de Crombeke, de Maldeghem. Les chefs féodaux des
+bords de la Lys et de l'Escaut étaient accourus, avides de conquêtes
+et de guerres: tels étaient Jean, avoué d'Arras; Robert,
+avoué de Béthune; Gérard de Lille, Guillaume de Saint-Omer,
+Gauthier de Douay, Gérard d'Avesnes, qui, depuis, captif chez les
+Sarrasins et exposé par les infidèles sur les remparts d'Arsur aux
+traits de ses compagnons, émut si vivement l'esprit de ses bourreaux
+par son courage qu'ils brisèrent ses chaînes. Les Flamings
+eux-mêmes s'étaient montrés pleins de zèle pour prendre la croix.
+Parmi ceux-ci il faut citer Siger de Ghistelles, Walner d'Aldenbourg,
+Engelram de Lillers et Erembald, qui, comme châtelain de
+Bruges, étendait son autorité sur les populations libres du Fleanderland.</p>
+
+<p>Robert de Normandie et Etienne de Chartres joignirent leurs
+armées à celles du comte de Flandre et se dirigèrent avec lui vers
+l'Italie. Ils rencontrèrent à Lucques le pape Urbain II, que l'anti-pape
+<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
+Guibert s'était efforcé de renverser de son siége au moment
+où toute l'Europe s'agitait à sa voix. De Lucques, ils marchèrent
+vers Rome, et le spectacle de cette célèbre cité, ornée d'un si grand
+nombre de monuments magnifiques et dépositaire des vénérables
+reliques des martyrs, remplit les croisés d'admiration. Ils saluèrent
+avec respect les quatorze portes de l'enceinte de la ville éternelle,
+et visitèrent tour à tour le tombeau de Festus à la voie
+Flaminienne, l'église de Saint-Laurent sur la route de Tibur, les
+autels de Saint-Boniface et de Saint-Etienne sur l'Aventin et le
+mont C&oelig;lius, ainsi que les nombreuses chapelles qui s'élevaient
+sur la voie Appienne.</p>
+
+<p>Bientôt ils s'éloignèrent de la cité pontificale en déplorant les
+tristes dissensions qui l'agitaient, et traversèrent la Campanie et
+la Pouille, où la duchesse Adèle, veuve du roi de Danemark Knuut
+et épouse de Roger, fils de Robert Wiscard, voulut engager son
+frère le comte de Flandre à passer l'hiver; mais il était impatient
+d'arriver en Asie. Laissant Etienne de Chartres et Robert de Normandie
+en Calabre, il s'embarqua à Bari, aborda à Dyrrachium et
+poursuivit sa marche vers Constantinople. Les ambassadeurs
+d'Alexis obtinrent que les guerriers de Flandre s'arrêteraient aux
+portes de la cité impériale, et en même temps ils s'adressèrent au
+comte Robert, comme au plus puissant des chefs croisés, pour qu'il
+cherchât à calmer les fureurs de Tancrède, neveu de Bohémond,
+qui accusait hautement la perfidie des Grecs. Robert ne leur refusa
+point sa médiation; mais lorsque Alexis voulut lui persuader de
+lui rendre hommage, il se contenta de répondre qu'il était né et
+avait toujours vécu libre.</p>
+
+<p>Au mois de mai 1097, l'armée des croisés descendit dans les
+plaines de la Bithynie et s'empara de Nicée. Là périrent Baudouin
+de Gand et Gallon de Lille: une flèche les renversa tandis qu'ils
+montaient à l'assaut, et, devenus l'objet de la vénération publique,
+ils reçurent une sépulture digne de leur courage et de leurs
+vertus.</p>
+
+<p>Lorsque l'armée chrétienne quitta Nicée, elle comptait six cent
+mille hommes, divisés en deux corps dont le plus considérable
+obéissait à Godefroi de Bouillon et à Robert de Flandre. Ils se rallièrent
+à la bataille de Dorylée. La troupe de Bohémond, surprise
+par trois cent mille musulmans, allait périr, lorsque le duc de
+<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
+Bouillon et le comte de Flandre parurent et dispersèrent les infidèles.
+«Robert de Flandre, également redoutable par sa hache et
+son épée, dit Raoul de Caen dans son poëme, se précipite avec
+ardeur au milieu des combats. Le premier entre tous, il veut que
+le sang arrose la plaine. Il vole partout où il voit les bataillons
+épais des infidèles lancer leurs flèches et résister. Les Turcs se
+pressent autour du comte, et l'intrépide Robert s'élance dans
+leurs rangs. Les guerriers de Flandre, presque égaux en nombre
+et enflammés d'un courage égal à celui de Robert, le suivent
+rapidement, poussant de grands cris et multipliant le carnage.
+Les infidèles fuient devant eux... O ciel! quelle terreur répandait
+la vaillance des guerriers de Flandre!»</p>
+
+<p>Les croisés se séparèrent de nouveau après leur victoire: des
+dissensions avaient éclaté entre ceux de Flandre et de Normandie.
+Baudouin de Boulogne disputait à Tancrède la possession de Tarse,
+ville importante de la Cilicie, située sur le Cydnus, à trois lieues de
+la mer. A peine les compagnons de Baudouin s'y étaient-ils établis
+qu'ils aperçurent une flotte nombreuse qui s'avançait à pleines
+voiles dans le port; ils sommaient les hommes d'armes qu'elle
+portait de s'expliquer sur leurs intentions, quand ceux-ci répondirent
+en langue flamande qu'ils étaient des pèlerins allant à Jérusalem.
+Leur chef était un Flaming de Boulogne, nommé Winnemar;
+pendant huit années il avait vécu en pirate, jusqu'à ce que, renonçant
+à sa vie aventureuse et agitée, il se fût dirigé vers l'Orient
+avec ses riches navires équipés dans les ports de la Flandre et de la
+Frise. Baudouin de Boulogne accueillit avec joie ces pèlerins et les
+engagea à l'accompagner; mais il se sépara bientôt lui-même de
+l'armée des croisés, pour aller fonder à Edesse une principauté qui
+se maintint pendant plusieurs siècles.</p>
+
+<p>Les croisés, traversant les défilés du Taurus, envahissaient la
+Syrie. Le comte de Flandre avait planté le premier l'étendard de la
+croix sur les remparts d'Artésie. Bientôt ils campèrent sous les
+murs d'Antioche: mais, au milieu de ces conquêtes mêmes, d'affreux
+désordres régnaient dans leurs armées: les chefs se haïssaient
+les uns les autres; leurs hommes d'armes, témoins de leurs discordes,
+ne les respectaient plus: peu de jours suffirent pour dissiper
+les approvisionnements qui devaient assurer leur subsistance
+pendant tout l'hiver. Le comte de Flandre, témoin de ces calamités,
+<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
+appela ses chevaliers: «Mes intrépides compagnons, leur dit-il, le
+Christ nous aidera; mais c'est avec le fer que nous devons nous
+ouvrir un chemin, c'est à notre bras qu'il faut demander ce dont
+nous avons besoin, c'est notre courage qui doit nous délivrer de
+la famine. Nous avons résolu, au mépris de tout danger et
+comme dernière espérance, d'aller chercher des vivres dans les
+contrées occupées par nos ennemis, ou de mourir noblement dans
+cette glorieuse entreprise. Je suis votre chef et votre prince;
+nous avons quitté ensemble notre patrie commune; vous m'avez
+obéi jusqu'à ce jour: je suis prêt à braver tous les périls pour
+vous.» Tous les guerriers flamands répondirent à ce discours par
+de longues acclamations. Robert choisit douze mille hommes
+parmi eux: Bohémond l'accompagna avec un nombre égal de combattants.</p>
+
+<p>Ecoutons le récit que nous a laissé un témoin oculaire, Raymond
+d'Agiles: «Bohémond assiégeait je ne sais quelle ville, lorsque
+soudain il vit plusieurs croisés fuir en poussant des cris. Les
+hommes de guerre qu'il envoya de ce côté aperçurent de près l'armée
+des Turcs et des Arabes. Parmi ceux qui étaient allés reconnaître
+les causes de ce désordre se trouvait le comte de Flandre.
+Jugeant honteux de se retirer pour annoncer l'approche des ennemis
+lorsqu'il pouvait les repousser, il s'élança impétueusement
+dans les rangs des Turcs, qui, peu habitués à combattre avec le
+glaive, se dispersaient devant lui, et il ne remit point l'épée dans
+le fourreau avant d'avoir frappé cent de ses ennemis... Le comte
+de Flandre revenait vainqueur vers le champ de Bohémond, lorsqu'il
+se vit suivi par douze mille Turcs, tandis qu'une innombrable
+armée de fantassins paraissait à sa gauche sur les collines.
+Après avoir délibéré pendant quelques moments avec les guerriers
+qui l'environnaient, Robert attaqua intrépidement les ennemis.
+Plus loin, Bohémond s'avançait avec le reste de l'armée et
+arrêtait les Turcs les plus éloignés, car la coutume des Turcs est
+de toujours chercher à entourer leurs adversaires; mais dès qu'ils
+virent qu'au lieu de combattre de loin avec leurs flèches, ils
+devaient lutter de près avec le fer, ils prirent la fuite. Le comte de
+Flandre les poursuivit pendant deux lieues: tels que des gerbes
+de blé touchées par la faux du moissonneur s'amoncelaient dans
+ces plaines les cadavres des vaincus. Si je ne craignais de paraître
+<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
+trop téméraire, je placerais ce combat au-dessus des combats des
+Macchabées; si Macchabée, avec trois mille hommes, vainquit
+quarante-huit mille ennemis, le comte de Flandre, avec quatre
+cents guerriers, défit plus de soixante mille Turcs.»</p>
+
+<p>Le 3 juin 1098, Antioche fut livrée aux croisés. Foulcher de
+Chartres y entra le premier, le comte de Flandre le second. Les
+Franks les suivirent en répétant leur cri de guerre: «Dieu le veut!
+Dieu le veut!»</p>
+
+<p>Cependant la conquête d'Antioche ne devait point mettre un
+terme aux épreuves des chrétiens. Le sultan de Perse Kerbogha
+parut sur les bords de l'Oronte avec une formidable armée. Les
+croisés, enfermés dans la stérile enceinte de ces murailles qu'ils
+avaient naguère remplies de carnage et d'incendies, ne recevaient
+plus de vivres. Bientôt la famine exerça d'affreux ravages. De longs
+gémissements retentissaient dans la cité conquise. Les chevaliers
+mangèrent leurs chevaux, leurs chameaux et leurs mulets: les
+croisés les plus pauvres dévoraient le cuir de leurs chaussures, et
+faisaient bouillir les herbes sauvages et les orties. Les princes eux-mêmes
+souffraient les mêmes privations. Godefroi de Bouillon
+avait payé quinze marcs d'argent la chair d'un chameau: il rencontra
+Henri d'Assche expirant de faim, et partagea tout ce qu'il
+avait avec lui. On vit le comte de Flandre, «ce prince si puissant
+et si riche d'une des contrées les plus fertiles de l'univers,» implorer
+la générosité de ses compagnons. En vain Godefroi et Robert
+essayaient-ils de ranimer le zèle des croisés en invoquant le nom
+du Seigneur: leur désespoir égalait leur misère. Au milieu de cette
+désolation universelle, le bruit se répand tout à coup parmi les
+croisés que le Seigneur vient de leur envoyer un signe certain de
+délivrance. Un prêtre de Marseille, nommé Pierre Barthélemy, leur
+raconte que pendant la nuit l'apôtre saint André lui est apparu, et
+lui a révélé que la lance du centurion Longin est cachée à Antioche,
+dans l'église de Saint-Pierre, et qu'elle sera pour les croisés le gage
+de la protection céleste. On se hâte d'aller creuser la terre à l'endroit
+indiqué, et, après plusieurs heures d'un travail assidu, on y
+découvre un fer de lance. Le comte de Flandre, qui avait eu la même
+vision que le prêtre de Marseille, jura aussitôt qu'à son retour en
+Flandre il fonderait un monastère en l'honneur de saint André. Un
+inexprimable enthousiasme se réveilla de toutes parts. Pierre
+<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
+l'Ermite courut défier Kerbogha, et cent mille croisés quittèrent
+Antioche pour combattre les Turcs: la plupart marchaient à pied,
+quelques-uns étaient montés sur des bêtes de somme. On porta dans
+tout le camp chrétien un large bassin, afin de réunir l'or nécessaire
+pour que le comte de Flandre pût acheter un cheval de bataille
+pour remplacer celui qu'il avait perdu dans la famine. Malgré leur
+dénûment, tous les guerriers chrétiens se pressaient avec joie autour
+de la lance miraculeuse qui avait été confiée au chroniqueur Raymond
+d'Agiles: elle les conduisit à la victoire.</p>
+
+<p>Plusieurs mois s'écoulèrent avant que les croisés se fussent
+éloignés d'Antioche. Godefroi et Robert délivrèrent Winnemar,
+retenu prisonnier par les Grecs à Laodicée, et le chargèrent de
+suivre le rivage avec sa flotte. Dans une autre expédition, les comtes
+de Flandre, de Normandie et de Toulouse s'emparèrent de la ville
+de Marra, située près d'Alep. Là mourut, à la fleur de l'âge, l'intrépide
+Engelram de Saint-Pol. Quelques jours après, au siége du
+château d'Archas, Ansel de Ribemont crut, pendant la nuit, le voir
+entrer dans sa tente: «Qu'est ceci? s'écria-t-il, vous étiez mort et
+voici que maintenant vous vivez!» Engelram de Saint-Pol lui
+répondit: «Ceux qui finissent leur vie au service du Seigneur ne
+meurent point.» Comme Ansel de Ribemont admirait la beauté
+éclatante de son visage, Engelram ajouta: «Ne t'étonne point si les
+splendeurs du séjour que j'habite se reproduisent sur mes traits.»
+En achevant ces mots, il lui montrait dans le ciel un palais d'ivoire
+et de diamant. «Une autre demeure plus belle t'est préparée, continua
+Engelram. Je t'y attends demain.» Et il disparut. Le lendemain,
+Ansel de Ribemont mérita dans un combat la palme du
+martyre.</p>
+
+<p>Vers les premiers jours du printemps, les croisés saluèrent les
+cimes du Liban et visitèrent tour à tour Beyruth, Sarepte et les
+ruines de Tyr. Le comte de Flandre planta le premier sa bannière
+dans la ville de Ramla, à dix lieues de Jérusalem. Enfin le 10 juin,
+du haut des collines d'Emmaüs, ils découvrirent la cité sainte.
+«Jérusalem! Jérusalem!» répéta toute l'armée agenouillée. Là
+était le but de ses efforts, le prix de ses fatigues. Le sol que les
+croisés allaient désormais fouler était la terre des mystères et des
+miracles de la foi. Chaque montagne portait un nom sacré, chaque
+vallée rappelait de divins souvenirs. Godefroi et Robert de Flandre
+<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
+établirent leurs tentes près des sépulcres des rois; Tancrède campa
+dans le vallon de Rephaïm et Raymond de Toulouse occupa la montagne
+de Sion.</p>
+
+<p>Une dernière épreuve était réservée aux croisés. Les chaleurs
+extrêmes de l'été les accablèrent dans une contrée dépouillée de
+forêts et ouverte à tous les feux du soleil. La poussière brûlante des
+déserts avait succédé à la fraîche rosée. Les eaux du torrent de
+Cédron s'étaient taries: les Turcs avaient empoisonné toutes les
+citernes; la poétique fontaine de Siloé ne pouvait suffire à calmer
+la soif qui tourmentait les chrétiens, et cependant, malgré toutes
+leurs souffrances, ils étaient pleins d'espérance et de zèle. Le comte
+de Flandre dirigeait la construction des machines de guerre, et
+dans les premiers jours de juillet tout fut prêt pour l'assaut.</p>
+
+<p>Les guerriers franks, rangés sous les bannières de la croix,
+s'avancèrent lentement, en ordre de bataille, dans la vallée de Josaphat.
+Dans ce moment solennel, les croisés placés au septentrion
+sous les ordres de Robert de Normandie s'écrièrent d'une voix
+retentissante: «Lève tes yeux, Jérusalem, et admire la puissance
+de ton roi. Voici ton Sauveur qui vient te délivrer de tes fers.»
+Et du haut de la montagne de Sion, les guerriers du comte de Saint-Gilles
+leur répondirent: «Lève tes yeux, Jérusalem, réveille-toi
+et brise les chaînes qui te retiennent.»</p>
+
+<p>Tandis qu'on combattait sur les murailles, une procession pieuse
+fit le tour de la cité sainte pour invoquer la protection divine. La
+voix du prêtre se mêlait aux cris des chevaliers, et les hymnes de
+la religion aux chants de guerre. Déjà les croisés sont épuisés de
+fatigue, et ils dirigent leurs regards vers le ciel comme pour implorer
+son secours, lorsqu'ils croient apercevoir, au sommet de la
+montagne des Oliviers, un guerrier revêtu d'armes resplendissantes
+qui agite son bouclier et les exhorte au combat. Devant eux, sur les
+tours de Jérusalem, une main invisible semble arborer l'étendard
+de la croix. A ce signe d'heureux présage, ils saisissent leurs armes
+avec une irrésistible ardeur. Les Sarrasins se voient réduits à leur
+abandonner la victoire, et bientôt on apprend que vis-à-vis de la
+grotte de Jérémie, dans le quartier du comte Robert, deux chevaliers
+de Flandre, Léthold et Engelbert de Tournay, ont touché les
+premiers les remparts de la cité sainte. Aussitôt Godefroi de Bouillon,
+Robert de Flandre, Tancrède les suivent. Les Sarrasins fuient
+<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
+précipitamment vers la mosquée d'Omar, où leur sang rougit le
+portique de Salomon; puis, tout à coup, le carnage s'arrête: Godefroi
+de Bouillon et Pierre l'Ermite se rendent, désarmés et pieds
+nus, dans l'église du Saint-Sépulcre, où ils déposent la croix sur ce
+divin tombeau qu'avait ouvert, onze siècles auparavant, la croix du
+Calvaire.</p>
+
+<p>Jérusalem avait été conquise par les chrétiens le vendredi 15 juillet
+1099, vers trois heures du soir: à pareil jour et à pareille heure,
+le Christ avait consommé sa mission. Ce même jour était celui de
+la fête de la Dispersion des apôtres: le christianisme reparaissait,
+précédé de l'armée triomphante des princes de l'Occident, dans
+ces lieux que les premiers prédicateurs de la foi avaient quitté,
+pauvres et un bâton à la main, pour aller convertir les barbares et
+les païens.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus que d'assurer la conservation de cette conquête,
+qui avait coûté tant de sang et de fatigues. Lorsque le moment
+fut arrivé de choisir parmi les princes chrétiens celui d'entre
+eux qui serait chargé de la défense du saint sépulcre, le comte de
+Flandre les réunit autour de lui et leur exposa, dans un discours
+plein de sagesse, quels étaient les devoirs et quelles devaient être
+les vertus du monarque qui régnerait à Jérusalem. Ses avis étaient
+d'autant plus généreux qu'il avait déclaré que le gouvernement de
+ses Etats le rappelait en Europe, et qu'il n'accepterait point un
+trône qu'il avait mérité par sa valeur.</p>
+
+<p>Deux partis se formèrent; mais ce fut en vain que les Provençaux
+appuyèrent la candidature du comte de Toulouse: Godefroi
+de Bouillon lui fut préféré; on admirait également en lui les talents
+belliqueux du guerrier et la sévérité des m&oelig;urs d'un cénobite,
+et, dans son élévation même, il donna à tous les princes croisés
+l'exemple de la modération, en refusant de revêtir les insignes de la
+royauté dans ces lieux où le Christ n'avait porté qu'une couronne
+d'épines. Un siècle s'était écoulé depuis que la dynastie karlingienne
+était descendue du trône de l'empire d'Occident lorsqu'elle
+monta sur celui de Jérusalem.</p>
+
+<p>Evermar et Arnulf de Coyecques furent les premiers patriarches
+du Saint-Sépulcre: en 1130, un autre prêtre de Flandre, nommé
+Guillaume de Messines, fut leur successeur. Hugues de Saint-Omer
+reçut la seigneurie de Galilée; Abel de Ram fut prince de Césarée;
+<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
+Hugues de Fauquemberg, sire de Tibériade; Foulques de Guines,
+sire de Beyruth. Hugues de Rebecq prit possession du château
+d'Abraham.</p>
+
+<p>La célèbre bataille d'Ascalon inaugura le règne du duc de Bouillon.
+Le comte de Flandre y combattit pour la dernière fois sous la
+bannière des croisés. Il avait glorieusement rempli sa tâche, et
+l'histoire a enregistré ce témoignage d'un historien anglais, Henri
+de Huntingdon: «De tous les princes qui prirent part à l'expédition
+de Jérusalem, il fut le plus intrépide, et le souvenir de ses
+exploits ne s'éteindra jamais.»</p>
+
+<p>Ce fut l'an 1100 que le comte Robert rentra dans ses Etats. Il y
+fut reçu avec joie, et les peuples qui avaient écouté avec admiration
+le récit des merveilleux succès de la croisade saluèrent dans
+leur prince celui qui en avait été le héros. Sa gloire avait porté à
+l'apogée sa grandeur et sa puissance, et lorsque le roi d'Angleterre,
+Guillaume le Roux, refusa de lui payer les trois cents marcs d'argent
+qui étaient le prix de la coopération de Baudouin le Pieux
+dans la victoire d'Hastings, il les réclama avec autant de fierté que
+s'il se fût adressé à l'un de ses vassaux. Par un traité signé à Douvres
+en 1103, Henri, successeur de Guillaume le Roux, promit de
+payer annuellement quatre cents marcs d'argent au comte de Flandre,
+et celui-ci s'engagea à envoyer mille chevaliers aider le roi
+d'Angleterre dans ses guerres contre la France, tandis qu'il n'en
+amènerait que dix au camp de Philippe I<sup>er</sup>, s'il y était appelé à
+raison de son fief du comté de Flandre.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre ne haïssait pas moins l'empereur d'Allemagne
+que le roi de France. Henri IV vivait encore. Comme Philippe,
+il avait été excommunié par les pontifes romains; comme
+Philippe, il était resté étranger aux pèlerinages de la terre sainte.
+Henri IV, repoussé par les hommes d'armes flamands dans une
+expédition qu'il avait conduite jusqu'à Cambray, se vit réduit à
+conclure, à Liége, un traité par lequel il assurait à Robert la possession
+de Douay, et ce traité fut confirmé, après une autre guerre non
+moins glorieuse pour la Flandre, par son successeur, l'empereur
+Henri V.</p>
+
+<p>La Flandre était en paix avec l'Allemagne, mais le roi d'Angleterre
+lui devenait hostile; d'autres événements la rapprochèrent
+du roi de France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
+Tandis que Henri I<sup>er</sup> reléguait les Flamings, que des inondations
+avaient conduits en Angleterre, vers les frontières d'Ecosse sur les
+rives de la Tweed, ou dans le comté de Ross aux frontières du pays
+de Galles, Philippe I<sup>er</sup> disparaissait, faible et méprisé, dans le
+silence de la tombe, où l'oubli de ses contemporains le précédait;
+mais son successeur Louis VI était né de cette princesse de Frise
+dont le comte de Flandre Robert I<sup>er</sup> avait épousé la mère. Son premier
+soin avait été de conclure un traité avec le comte Robert II.
+Tout révélait chez lui l'influence du sang maternel; tout rappelait
+les traditions d'une alliance que la Flandre avait formée. «Il fut,
+dit Suger, ce que les rois de France n'étaient plus depuis longtemps,
+l'illustre et courageux défenseur du royaume, le protecteur
+de l'Eglise, l'ami des pauvres et des malheureux.» Déjà
+Louis VI luttait contre les barons féodaux: il avait porté contre
+Bouchard de Montmorency l'étendard de l'abbaye de Saint-Denis,
+la célèbre oriflamme qui resta la bannière des rois ses successeurs,
+et qui, alors protégée par les peuples de la Flandre, devait un jour
+présider à leur extermination. C'est ainsi que le jeune monarque
+combattra tour à tour les seigneurs de Coucy, du Puiset, de Rochefort,
+de Clermont. Les milices des bourgeoisies l'accompagnent au
+siége des châteaux, qui ne menacent pas moins l'industrie et le repos
+des hommes faibles que la puissance du roi de France.</p>
+
+<p>Ce fut le comte Robert qui alla, au nom de Louis VI, défier les
+Anglais, et il l'aida avec le même zèle à étouffer les complots
+des barons qui voulaient dominer le jeune monarque. La guerre
+devint plus sanglante lorsque la belliqueuse Champagne s'insurgea.</p>
+
+<p>Le comte Thibaud était, par sa mère, neveu de Henri I<sup>er</sup>. Les
+barons, vaincus par Louis VI, l'avaient élu leur chef et se rangeaient
+sous ses bannières. Robert se hâta d'accourir pour anéantir cette
+ligue formidable: déjà il avait envahi la Champagne et il attaquait
+la ville de Meaux, lorsque, dans une mêlée, au moment où il ralliait
+les combattants et les conduisait à la victoire, il tomba dans un
+étroit sentier et y fut foulé sous les pieds des chevaux. Ainsi périt
+cet illustre prince que les rois et les peuples regrettèrent également,
+et qui, jusqu'aux frontières de l'Arabie, fut pleuré par les
+chrétiens et les païens.</p>
+
+<p>Peu de mois avant le siége de Meaux, Robert II, à l'exemple du
+<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
+comte Baudouin le Bon, avait exigé de nombreux serments pour
+garantir la paix publique. Le premier soin de Baudouin VII, fils et
+successeur de Robert II, fut de la proclamer de nouveau dans une
+assemblée solennelle tenue à Arras:</p>
+
+<p>«Que personne n'aille pendant la nuit assaillir les demeures.
+Que personne n'y porte l'incendie: sinon, le coupable sera puni
+de mort. Pour les meurtres et les blessures, on admettra la compensation
+par la peine du talion, à moins que l'accusé n'établisse,
+soit par le duel judiciaire, soit par l'épreuve de l'eau et du fer
+ardent, la nécessité d'une juste défense.</p>
+
+<p>«Que chacun s'abstienne de porter des armes, s'il n'est bailli,
+châtelain ou officier du prince.»</p>
+
+<p>En 1109, les karls du territoire de Furnes avaient reçu une
+keure qui n'existe plus, mais qui fut confirmée et peut-être reproduite
+en 1240 par une charte de Thomas de Savoie, où il leur est
+expressément défendu de s'armer de leurs redoutables massues.</p>
+
+<p>A cette même époque, une révolution semblable à celle qui avait
+amené la bataille de Bavichove s'accomplissait silencieusement
+dans le comté de Guines, où les Flamings n'étaient pas moins nombreux
+que sur nos rivages. Le récit de Lambert d'Ardres est l'un
+des documents les plus importants de l'histoire des races saxonnes
+du Fleanderland.</p>
+
+<p>«Les kolve-kerli, dit-il, se trouvaient retenus, depuis le temps
+du comte Raoul, dans un état voisin de la servitude, car chaque
+année ils devaient payer un denier aux seigneurs de Hamme, et de
+plus quatre deniers au jour de leur mariage et quatre deniers en
+cas de décès.» Or, un d'eux, nommé Guillaume de Bocherdes,
+épousa une femme libre de Fiennes, nommée Hawide. Hawide s'était
+rendue à Bocherdes, et elle avait à peine touché le seuil du toit
+conjugal, lorsque les seigneurs de Hamme vinrent réclamer le tribut
+connu sous le nom de <i lang="fy" xml:lang="fy">kolve-kerlie</i>. Hawide soutenait en vain
+que, née libre et issue de parents libres, elle ignorait ce qu'était
+la <i lang="fy" xml:lang="fy">kolve-kerlie</i>. Tout ce qu'elle obtint fut un délai de quinze jours:
+au jour fixé, elle se présenta avec ses parents et ses amis devant
+les seigneurs de Hamme, et protesta de nouveau qu'elle était libre.
+Tous ses efforts furent inutiles; on refusa de l'écouter, et Hawide
+fut réduite à se retirer, chargée d'opprobre. Enfin elle s'adressa à
+la comtesse de Guines, Emma, qui fut touchée de ses plaintes.
+<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
+Grâce aux larmes et aux prières d'Emma de Tancarville, le comte
+Robert de Guines supprima la <i lang="fy" xml:lang="fy">kolve-kerlie</i>: Hawide reparut triomphante
+à Bocherdes, et tous les kolve-kerli furent affranchis et déclarés
+libres à jamais.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre semble avoir été moins favorable aux Flamings.
+Tant que la croisade s'était prolongée, Robert II avait pu
+protéger les compagnons intrépides de ses guerres d'Orient: Baudouin
+VII, régnant en Flandre, ne vit en eux que les constants perturbateurs
+de la paix publique. En irritant leurs passions, en bravant
+leurs colères, il ne songeait point que si sa vie devait être trop
+courte pour qu'il eût à les craindre, elles ne tarderaient point à
+frapper son successeur.</p>
+
+<p>«Baudouyn, fils de Robert le Jeune, dit Oudegherst, fust appelé
+Hapkin ou Hapieule, à raison de sa grande justice; car en son
+temps, et plusieurs ans après, les exécutions de justice qui de
+présent se font de l'espée, se faisoyent de douloires ou hapkins.»
+«Le comte Baudouin, ajoute une chronique flamande, portait toujours
+une petite hache à la main, et quand il voyait un beau chêne,
+il le marquait de sa hache en disant: Voilà un bel arbre pour
+construire une forte potence.» On raconte qu'il parcourait ainsi
+ses États, punissant le coupable et écoutant les plaintes de l'opprimé.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre ne montra pas moins d'énergie vis-à-vis
+des barons féodaux. Gauthier d'Hesdin et Hugues de Saint-Pol
+perdirent leurs châteaux et se virent réduits à fléchir sous sa
+puissance.</p>
+
+<p>Suger a vanté le courage de Baudouin: il se souvenait des exploits
+de son père et cherchait à les égaler. Comme Robert II, il soutint
+Louis VI qui fit un voyage en Flandre pour réclamer ses conseils.
+Ses hommes d'armes envahirent la Normandie, et comme Henri I<sup>er</sup>
+le menaçait d'aller se venger dans les remparts mêmes de Bruges,
+il se contenta de répondre qu'il irait au devant de lui jusqu'aux
+bords de la Seine. Fidèle à sa promesse, il s'avance bientôt, suivi
+de cinq cents hommes d'armes, devant la cité de Rouen, enfonce sa
+hache dans ses portes et défie en vain le monarque anglais qui ne
+paraît point.</p>
+
+<p>Baudouin assiégeait le château d'Eu, lorsqu'un chevalier breton,
+nommé Hugues Boterel, le blessa légèrement au front d'un coup de
+<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
+lance. La fatigue et l'ardeur d'un soleil brûlant aggravèrent la
+plaie: Henri I<sup>er</sup>, affectant une noble générosité, s'empressa d'envoyer
+ses médecins près du comte de Flandre; mais, selon l'opinion
+commune, loin de chercher à guérir sa blessure, ils y répandirent
+un poison dont l'action, quoique lente, était terrible. Dès ce moment,
+Baudouin VII comprit que la tombe qu'il avait choisie à l'abbaye
+de Saint-Bertin ne tarderait pas à s'ouvrir pour lui; ses forces
+s'épuisaient de jour en jour, et le 17 juin 1119 il rendit le dernier
+soupir à Roulers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LIVRE CINQUIÈME.<br />
+<span class="small">1119-1128.</span></h2>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" />
+</div>
+<p class="summary">Charles le Bon.<br />
+Conjuration des Flamings. Attentat du 2 mars 1127.<br />
+Guillaume de Normandie.</p>
+</div>
+
+<p>Charles de Danemark, parent au second degré du comte Baudouin
+VII qui l'avait désigné pour son successeur, était fils du roi
+Knuut ou Canut, selon la prononciation romane. Saint Canut avait
+péri martyr dans une église où des conspirateurs l'avaient frappé.
+Charles de Danemark était encore enfant lorsque sa mère, fille de
+Robert le Frison, le conduisit en Flandre, et la triste image de la
+fin de son père l'y suivit comme un souvenir prophétique. Le comte
+Charles possédait les mêmes vertus: si sa mort fut également
+pieuse, sa vie ne fut pas moins héroïque.</p>
+
+<p>Charles de Danemark avait fait un pèlerinage en Asie pour combattre
+les Sarrasins, mais il n'avait quitté la Palestine qu'après
+avoir reçu le dernier soupir de Godefroi de Bouillon. Robert II l'accueillit
+avec honneur à son retour, et son influence s'accrut de jour
+en jour sous le règne de son successeur. Baudouin VII lui fit épouser
+Marguerite de Clermont et lui donna le comté d'Amiens et le
+domaine d'Ancre, qu'il avait enlevés aux seigneurs de Coucy et de
+Saint-Pol. On ajoute que, peu de mois avant sa mort, il lui confia
+le gouvernement de ses Etats. Quoi qu'il en soit, la transmission de
+l'autorité souveraine ne s'exécuta point sans opposition, et le règne
+du comte Charles, qu'un complot devait achever, s'ouvrit au milieu
+des complots excités à la fois par la comtesse Clémence de Bourgogne,
+veuve de Robert II, qui venait d'épouser le duc de Brabant,
+et par son gendre Guillaume de Loo, fils de Philippe, vicomte
+d'Ypres, que soutenaient les comtes de Hainaut et de Boulogne,
+Hugues de Saint-Pol et Gauthier d'Hesdin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
+Clémence s'était emparée d'Audenarde et le comte Hugues de
+Saint-Pol envahissait la West-Flandre, lorsque Charles de Danemark
+rassembla son armée. Dès ce moment, il marcha de victoire
+en victoire. Guillaume de Loo se soumit; Clémence, vaincue, se vit
+réduite à demander la paix en cédant quatre des principales cités
+qui formaient son douaire, Dixmude, Aire, Bergues et Saint-Venant.
+Gauthier d'Hesdin fut chassé de ses domaines: Hugues de Saint-Pol
+perdit son château.</p>
+
+<p>Charles avait apaisé toutes les discordes intérieures; il retrouva
+auprès du roi de France, qui un instant avait semblé favoriser la
+comtesse Clémence, l'autorité et l'influence de Robert II et de
+Baudouin VII. Suger, en rappelant les guerres de Louis VI en
+Normandie et dans les Etats du comte Thibaud, attribue au comte
+de Flandre l'honneur de la conquête de Chartres, et il ajoute qu'en
+1124, lors de l'invasion de l'empereur Henri V, il conduisit dix
+mille guerriers intrépides dans le camp du roi de France. N'oublions
+point que ces expéditions, auxquelles la Flandre prit la plus
+grande part, furent les premières où les bourgeoisies marchèrent
+contre les ennemis sous les bannières de leurs paroisses. La défense
+du territoire n'était plus exclusivement confiée aux hommes
+de fief: elle devenait la tâche et le devoir de toute la nation.</p>
+
+<p>Henri V s'était retiré à Utrecht, couvert de honte et méprisé de
+ses sujets. A sa mort, une ambassade solennelle, composée du
+comte de Namur et de l'archevêque de Cologne, vint offrir la pourpre
+impériale au comte de Flandre; mais il ne crut point pouvoir
+l'accepter. Les devoirs de son gouvernement le retenaient en
+Flandre, et lorsque, après la captivité de Baudouin du Bourg, les
+chrétiens d'Asie lui proposèrent le trône de Jérusalem, il persista
+dans les mêmes sentiments, et refusa le sceptre de Godefroi de
+Bouillon comme la couronne de Karl le Grand.</p>
+
+<p>Charles ne songea plus qu'à consolider la paix intérieure, en s'efforçant
+de dompter les m&oelig;urs féroces des Flamings. Retirés aux
+bords de la mer, ils ne cessaient de répandre le sang, et chaque
+jour on les voyait agiter dans les airs leurs longues torches pour
+appeler leurs gildes aux combats. «Afin d'assurer le repos public,
+le comte de Flandre décida, dit Galbert, qu'à l'avenir il serait
+défendu de marcher armé, et que quiconque ne se confierait
+point dans la sécurité générale serait puni par ses propres armes.»
+<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
+Gualter ajoute, ce qui paraît peu probable, que les Flamings respectèrent
+ces défenses dont Robert II et Baudouin VII avaient
+donné l'exemple.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre mérita, par ses vertus et son pieux dévouement
+pendant la désastreuse famine de 1126, l'affection des clercs
+et la reconnaissance des pauvres; mais on ne peut douter que ses
+réformes n'aient excité la colère des Flamings. «Autant les hommes
+sages, dit Gualter, applaudissaient à son zèle, autant les
+hommes pervers le supportaient impatiemment, parce qu'ils
+voyaient que sa justice protégeait la vie de ceux qu'ils haïssaient
+et s'opposait à toutes leurs tentatives: il leur semblait qu'aussi
+longtemps qu'on ne leur permettrait point d'exercer librement
+leurs fureurs, le salut du comte et leur propre salut ne pouvaient
+point s'accorder.»</p>
+
+<p>Parmi les hommes de race saxonne qui repoussaient un joug
+odieux, il n'en était point dont l'élévation eût été plus rapide que
+celle d'Erembald, père de Lambert Knap et de Bertulf. Simple
+karl de Furnes et confondu parmi les serfs du comte, il servait
+comme homme d'armes sous les ordres de Baudrand, châtelain de
+Bruges, lorsque, dans une guerre contre les Allemands, il profita
+d'une nuit obscure pour le précipiter dans les eaux de l'Escaut. La
+femme de Baudrand, Dedda, surnommée Duva, était la complice
+de ce crime. Elle se hâta de donner sa main et ses trésors au meurtrier,
+qui acquit la châtellenie de Bruges et la laissa à son fils
+Disdir, surnommé Hacket. Bertulf avait eu également recours à la
+simonie pour s'emparer de la dignité de prévôt de Saint-Donat, dont
+il avait dépossédé le vertueux Liedbert. Les autres fils d'Erembald
+avaient acheté de vastes domaines. Cependant, quelles que fussent
+leurs richesses, les barons et les officiers du comte n'oubliaient
+point leur origine, et il arriva que Charles de Danemark ayant ordonné
+une enquête sur les droits douteux des Flamings dont la position
+était la même, Bertulf et sa famille mirent tout en &oelig;uvre
+pour se placer au-dessus de ces recherches. Bertulf protestait que
+ses aïeux avaient toujours été libres. «Nous le sommes, nous le
+serons toujours, ajoutait-il; il n'est personne sur la terre qui
+puisse nous rendre serfs: si je l'avais voulu, ce Charles de Danemark
+n'aurait jamais été comte.» Selon la vieille coutume du
+Fleanderland, la haine dont Bertulf était animé devint commune
+<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
+à ses frères et à ses parents, que les historiens de ce temps nous
+dépeignent d'une stature élevée, et d'un aspect si terrible qu'on ne
+pouvait les regarder sans trembler.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre s'était rendu en France pour prendre part à
+une expédition dirigée contre l'Auvergne et le duc d'Aquitaine. Les
+fils d'Erembald voulurent profiter de son absence pour commencer
+à mettre à exécution leurs perfides desseins, en ravageant le domaine
+de Tangmar de Straten, l'un des nobles que Charles chérissait
+le plus. Burchard, fils de Lambert Knap, dirigea ces dévastations,
+et tandis que Bertulf présidait à des orgies dans le cloître de
+Saint-Donat, les laboureurs qui cultivaient les terres de Tangmar,
+poursuivis par le fer et la flamme, invoquaient en vain la trêve du
+Seigneur. A peine le comte Charles était-il arrivé à Lille, qu'il y
+apprit les désordres qui régnaient en Flandre. Deux cents laboureurs
+chassés de leurs demeures l'attendaient à Ypres pour implorer
+sa protection. Ce fut dans cette ville que Charles convoqua les barons
+pour juger les coupables. Burchard fut condamné à rétablir le château,
+le verger et l'enclos de Tangmar: de plus, conformément aux
+peines portées par les usages germaniques contre les violateurs de
+la paix publique, sa demeure fut livrée aux flammes.</p>
+
+<p>Charles revint le 28 février à Bruges. Il employa toute la journée
+du lendemain à rendre la justice; mais vers le soir, Gui de Steenvoorde
+et d'autres amis des traîtres parurent dans son palais et
+cherchèrent à exciter sa clémence. Ils lui représentèrent longuement
+que la faute de Burchard était déjà assez expiée par la destruction
+de son château; ils ajoutaient qu'il serait injuste d'en faire peser la
+responsabilité sur toute sa famille. Parfois seulement, le comte,
+encore ému du triste spectacle des ruines qui, la veille, lui avaient
+retracé sur son passage les dévastations de Burchard, répondait à
+leurs mensongères apologies par quelques plaintes énergiques. Les
+amis de Burchard gardaient alors le silence, et lorsque les serviteurs
+du comte remplissaient leurs coupes, ils demandaient qu'il y
+fît verser les vins les plus précieux. Dès que les coupes étaient
+vides ils les faisaient remplir de nouveau, et c'est ainsi que, par la
+violation des saintes lois de l'hospitalité, ils se préparaient aux
+attentats les plus criminels.</p>
+
+<p>Le comte leur avait accordé la permission de se retirer, et ils en
+profitèrent pour se rendre immédiatement à la demeure de Bertulf
+<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
+où ils racontèrent les paroles de Charles, telles que leur imagination
+troublée par les vapeurs du vin les avait conservées. «Jamais,
+dirent-ils, le comte de Flandre ne nous pardonnera, à moins
+que nous ne reconnaissions que nous sommes ses serfs.» Près de
+Bertulf, se trouvaient rassemblés Guelrik son frère, Burchard son
+neveu, Isaac de Reninghe, Guillaume de Wervicq, Engelram d'Eessen.
+Ils joignirent leurs mains en signe d'alliance, et résolurent de
+faire périr le comte dès qu'une occasion favorable se présenterait.
+Tandis que le prévôt de Saint-Donat gardait la porte de la salle où
+ils étaient réunis, ils continuèrent à délibérer, et jugèrent qu'il était
+important d'associer à leur entreprise Robert, neveu de Bertulf,
+jeune homme paisible et vertueux, qui avait succédé à toute l'influence
+dont jouissait son père, longtemps châtelain sous le règne
+de Robert II. Ils l'appelèrent donc et lui dirent: «Donne-nous ta
+main afin que tu prennes part à nos projets, comme nous-mêmes,
+en joignant nos mains, nous nous sommes déjà engagés les uns
+vis-à-vis des autres.» Robert, soupçonnant quelque intention
+sinistre, refusait de les écouter et voulait quitter la salle: «Qu'il
+ne sorte point,» s'écrient Isaac et Guillaume en s'adressant au prévôt.
+Bertulf le retient et emploie tour à tour les menaces et la persuasion.
+Le jeune homme cède enfin, donne sa main et demande ce
+qu'il doit faire. On lui répond: «Charles veut nous perdre et nous
+réduire à devenir ses serfs, nous avons juré sa mort: aide-nous
+de ton bras et de tes conseils.» Robert, éperdu de terreur, laissait
+couler ses larmes: «Il ne faut pas, disait-il, que nous trahissions
+notre seigneur et le chef de notre pays. Si vous persistez à le
+vouloir faire, j'irai moi-même révéler votre complot au comte, et
+jamais, si Dieu le permet, on ne me verra prêter mon aide, ni
+mes conseils à de pareils desseins.» Il fuyait hors de la salle: on
+le retint de nouveau. «Ecoute, mon ami, répliquèrent Bertulf et ses
+complices, si nos paroles semblaient annoncer que nous songeons
+sérieusement à cette trahison, c'était seulement afin de voir
+si nous pourrions compter sur toi dans quelque affaire grave. Nous
+ne t'avons point encore appris pourquoi tu nous as engagé ta foi,
+nous te le dirons un autre jour.» Et ils cherchèrent à cacher par
+des plaisanteries et sous de légers propos le but de leur réunion;
+ensuite ils se séparèrent, mécontents de ce qui avait eu lieu et agités
+par une secrète inquiétude.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
+Isaac de Reninghe était à peine revenu dans sa demeure lorsque,
+s'étant assuré que le silence de la nuit était complet, il remonta à
+cheval et rentra dans le bourg où se trouvaient l'église de Saint-Donat
+et le palais du comte. Il y appela tour à tour Bertulf et les
+autres conjurés, et les conduisit dans la maison de Walter,
+fils de Lambert de Rodenbourg. Là ils éteignirent tous les feux
+afin qu'on ne remarquât point au dehors qu'ils veillaient, et poursuivirent
+leur complot, protégés par les ténèbres. Afin que leur projet
+ne fût point révélé, ils décidèrent qu'on l'exécuterait dès le lever
+de l'aurore, et choisirent, dans la maison de Burchard, les karls
+qui seraient chargés d'accomplir le crime. Quiconque frapperait le
+comte devait recevoir quatre marcs d'argent; ceux qui aideraient à
+le tuer, seulement la moitié. Ces résolutions prises, Isaac retourna
+chez lui: le jour n'avait pas encore paru.</p>
+
+<p>Depuis son retour, Charles s'abandonnait à de tristes pressentiments,
+et semblait avoir reçu la révélation de sa fin prochaine. A
+Ypres, on lui avait exposé toute la férocité des m&oelig;urs de Burchard.
+«Dieu me protégera, avait-il répondu, et si je meurs pour la cause
+de la justice, ma gloire sera supérieure à mon malheur.» Quelques
+clercs étant venus se plaindre des dangers qui les menaçaient:
+«Si vous mouriez pour la vérité, leur avait-il dit, quelle mort serait
+plus honorable que la vôtre? Est-il quelque chose au-dessus
+des palmes du martyre?»</p>
+
+<p>Cette même nuit, pendant laquelle on aiguisait le fer qui devait
+trancher sa vie, Charles avait peu dormi et ses chapelains remarquèrent
+qu'il paraissait souffrant et agité. Il se leva un peu
+plus tard que de coutume et se dirigea aussitôt vers l'église de
+Saint-Donat. Le ciel était sombre et chargé de brouillard. De
+vagues rumeurs arrivèrent jusqu'au comte de Flandre et l'avertirent
+que ses jours étaient en péril; mais il ne voulut point y ajouter
+foi, et ne prit avec lui qu'un petit nombre de serviteurs qui se
+dispersèrent dès que Charles fut entré dans la galerie supérieure de
+l'église qui communiquait avec son palais. Le clergé avait déjà
+chanté les hymnes que la religion consacre aux premières heures du
+jour; Charles unissait sa voix à leurs prières et récitait les psaumes
+de David; il avait commencé le quatrième psaume de la pénitence
+et avait achevé le verset: «Vous jetterez sur moi de l'eau avec
+l'hysope et je serai purifié; vous me laverez et je deviendrai plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+blanc que la neige,» lorsque, comme le dit Galbert, ses péchés
+furent lavés dans son sang.</p>
+
+<p>Burchard, prévenu par ses espions de l'arrivée du comte, n'avait
+pas tardé à le suivre dans l'église, caché sous un large manteau: il
+avait chargé ses amis de garder les deux côtés de la galerie où
+priait le prince, et était arrivé près de lui sans que sa présence eût
+été remarquée. Charles avait pris un des treize deniers posés sur
+son psautier pour le donner à une vieille femme. Celle-ci aperçut
+Burchard: «Sire comte, prenez garde,» lui dit-elle. Charles tourna
+la tête et au même instant l'épée de Burchard, s'abaissant, effleura
+son noble front et mutila le bras déjà prêt à remettre cette dernière
+aumône. Le fils de Lambert Knap se hâta de relever son épée, et
+d'un second coup plus vigoureux et plus terrible il renversa sans
+vie à ses pieds l'infortuné comte de Flandre. (2 mars 1127, v. s.)</p>
+
+<p>La pauvre femme qui avait reçu les derniers bienfaits du prince
+s'était précipitée sur la place du Bourg en criant: <i lang="fy" xml:lang="fy">Wacharm!
+Wacharm!</i> mais aucune voix ne répondit à la sienne, soit que
+parmi les habitants de Bruges, il y eût beaucoup d'hommes que
+leur origine attachait à la faction de Bertulf, soit que la terreur que
+fait toujours naître un crime inopiné eût glacé tous les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Cependant la mort du comte n'avait point satisfait la colère de
+ses ennemis: ils n'avaient pas quitté l'église de Saint-Donat, et
+leur fureur sacrilége méditait de nouveaux crimes. Thémard, châtelain
+de Bourbourg, priait non loin de Charles de Danemark, dans
+la même galerie: il ne put fuir et tomba couvert d'affreuses blessures.
+Enfin, les meurtriers s'élancèrent hors de l'église: les uns
+voulaient envahir le palais du comte, ou bien aller à Straten piller
+le domaine de Tangmar; les autres se dispersèrent dans la ville, et
+les fils du châtelain de Bourbourg, atteints au moment où ils
+fuyaient, périrent également sous leurs coups.</p>
+
+<p>Gauthier de Locre, sénéchal du comte de Flandre, avait disparu:
+il avait été l'un des principaux conseillers de Charles de Danemark,
+et l'on prétendait que, plus que personne, il n'avait cessé de l'engager
+à faire rentrer les fils d'Erembald dans la condition des serfs.
+Burchard et ses amis étaient impatients d'assouvir sur lui leur
+haine et leur vengeance: ils le cherchaient inutilement, lorsqu'on
+vint leur apprendre que le châtelain de Bourbourg respirait encore.
+Les chanoines de Saint-Donat entouraient sa douloureuse agonie
+<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
+des consolations de la religion, quand Burchard parut. A sa voix, on
+précipita le vieillard mourant du haut de la galerie sur les degrés
+de marbre de l'escalier, d'où on le traîna devant les portes de
+l'église pour l'y frapper de nouveau.</p>
+
+<p>Pendant cette scène d'horreur, un enfant accourt et annonce qu'il
+connaît la retraite de Gauthier de Locre: il ajoute qu'il n'est pas loin
+et qu'on le trouvera dans cette même église où déjà tant de sang a
+coulé, et cet enfant conduit Burchard, tandis que la joie féroce des
+meurtriers se révèle par de bruyantes acclamations. Le sénéchal
+de Flandre, se voyant trahi, s'élance de la tribune occupée par les
+orgues où l'un des gardiens de l'église l'avait couvert de son manteau;
+éperdu de terreur, il fuit précipitamment vers l'autel de Saint-Donat,
+et s'y réfugie sous le voile que les prêtres avaient étendu sur
+le crucifix. C'est en vain qu'il invoque Dieu et tous les saints. Burchard
+le suit, le saisit par les cheveux et lève son épée: mais les
+chanoines s'interposent et demandent qu'il leur soit au moins permis
+d'entendre sa confession. Prière inutile! Burchard les repousse.
+«Gauthier, dit-il au sénéchal, nous ne te devons pas d'autre pitié
+que celle que tu as méritée par ta conduite vis-à-vis de nous.»
+Puis il ordonne à ses sicaires de le porter sur le corps inanimé du
+châtelain de Bourbourg, où ils l'immolent à coups d'épée et de
+massue.</p>
+
+<p>Burchard résolut alors de faire visiter toute l'église, afin de reconnaître
+s'il ne s'y trouvait point quelques autres de ceux dont il
+avait juré la perte. Ses serviteurs soulevèrent les bancs, les pupitres,
+les rideaux et tous les ornements qui pouvaient servir d'abri.
+Dans le premier sanctuaire, ils aperçurent les chapelains du comte
+qui s'étaient placés sous la protection des autels. Plus loin, ils découvrirent
+le clerc Odger, le chambellan Arnould et le notaire Frumold
+le jeune, que Charles de Danemark chérissait beaucoup.
+Arnould et Odger s'étaient retirés sous une vaste tapisserie. Frumold
+le jeune avait cru pouvoir plus aisément se dérober aux regards,
+en se cachant sous des rameaux verts qu'on avait cueillis
+pour l'une des solennités du carême.</p>
+
+<p>Burchard et ses amis attendaient dans le ch&oelig;ur le résultat de
+ces recherches. «Par Dieu et ses saints! s'écria Isaac de Reninghe,
+dût Frumold remplir d'or toute l'église, il ne rachètera point sa
+vie!» Le notaire Frumold, dont la s&oelig;ur avait épousé Isaac, se
+<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
+méprit toutefois sur ses intentions, car il espérait trouver en lui un
+protecteur. «Mon ami, lui disait-il, je t'en conjure par l'amitié qui
+jusqu'à ce moment a existé entre nous, respecte mes jours et
+conserve-moi à mes enfants qui sont tes neveux, afin que ma
+mort ne les laisse point sans défense.» Mais Isaac lui répliqua:
+«Tu seras traité comme tu l'as mérité en nous calomniant auprès
+du comte.» Un prêtre, s'approchant de Frumold, ouït sa confession
+et reçut l'anneau d'or qu'il le chargea de remettre à sa
+fille. Cependant Burchard et Isaac délibéraient s'ils n'épargneraient
+pas les jours de Frumold et d'Arnould jusqu'à ce qu'ils
+les eussent contraints à leur livrer tout le trésor du comte. Tandis
+qu'ils hésitaient, les chanoines de Saint-Donat avaient prévenu
+Frumold le vieux, oncle du notaire Frumold, des périls qui menaçaient
+son neveu. Ils l'accompagnèrent près de Bertulf, et unirent
+leurs prières aux siennes pour que le prévôt interposât sa médiation.
+Bertulf consentit à envoyer un messager vers Burchard pour
+l'engager à respecter la vie du notaire; mais Burchard fit répondre
+que lors même que Bertulf implorerait lui-même sa grâce, il ne
+pourrait l'accorder. Frumold le vieux et les chanoines se précipitèrent
+de nouveau aux pieds du prévôt, le suppliant de se rendre à
+l'église de Saint-Donat. Bertulf se leva; «il marchait d'un pas
+lent, raconte Galbert, comme s'il se préoccupait peu du sort
+d'un homme qu'il n'aimait point.» Quand il arriva dans le sanctuaire,
+la délibération durait encore et Bertulf obtint qu'on lui
+remettrait les prisonniers jusqu'à ce que Burchard les réclamât.
+«Apprends, Frumold, dit le prévôt de Saint-Donat au malheureux
+notaire, que tu ne posséderas point ma prévôté aux prochaines
+fêtes de Pâques comme tu l'espérais.» Et il l'emmena dans sa
+maison.</p>
+
+<p>Le corps du comte était resté étendu dans la galerie où il avait
+péri. Les cérémonies religieuses avaient cessé dans l'église souillée
+par des attentats sacriléges, et les chanoines avaient à peine osé
+réciter quelques prières secrètes pour Charles de Danemark. Enfin,
+Bertulf permit que les nobles restes du bon prince fussent enveloppés
+dans un linceul et placés au milieu du ch&oelig;ur; puis on
+alluma quatre cierges autour du cercueil. Bientôt quelques femmes
+vinrent s'agenouiller auprès de ce modeste cénotaphe. Leurs larmes,
+touchantes prémices d'un culte pieux, émurent tous ceux qui en
+<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
+furent les témoins; et, à leur exemple, l'on vit, avant le soir, ce
+même peuple qui, aux premières heures du jour, partageait le
+ressentiment des meurtriers contre le comte Charles, l'honorer et
+le vénérer comme un martyr.</p>
+
+<p>«Ce fut alors (je cite Galbert) que les traîtres examinèrent, avec
+le prévôt Bertulf et le châtelain Hacket, par quel moyen ils pourraient
+faire enlever le corps du comte, qui ne cesserait, tant qu'il
+reposerait au milieu d'eux, de les vouer à un opprobre éternel;
+et, par une résolution digne de leur ruse, ils envoyèrent chercher
+l'abbé de Saint-Pierre, afin qu'il prît avec lui les restes du comte
+Charles et les ensevelît à Gand. Ainsi s'acheva cette journée
+pleine de douleurs et de misères!» Le remords tourmentait ces
+hommes que le crime n'avait point effrayés; ils ne voyaient dans ce
+cadavre mutilé qu'un accusateur terrible, et craignaient que la victime
+ne se levât, voilée de son linceul, pour proclamer leur crime
+et annoncer leur châtiment.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, Bertulf plaça des sentinelles sur la tour et dans
+les galeries de l'église, afin que, s'il était nécessaire, il pût y trouver
+un refuge. Il attendait impatiemment l'arrivée de l'abbé de Saint-Pierre.
+Celui-ci était monté à cheval aussitôt après avoir reçu le
+message du prévôt et parut à Bruges vers le lever du jour. Il devait
+attacher le cercueil sur des chevaux et retourner à Gand sans délai;
+mais une foule de pauvres, qui espéraient qu'on leur distribuerait
+des aumônes pour le repos de l'âme du comte, s'étaient déjà
+réunis. Leurs clameurs suivaient le prévôt de Saint-Donat; on répétait
+de toutes parts qu'on allait enlever le corps du comte, et les
+bourgeois accouraient en tumulte. Bertulf jugea qu'il n'y avait
+point de temps à perdre, et tandis qu'on apportait aux portes de
+l'église un cercueil préparé à la hâte, il ordonna à ses serviteurs de
+soulever le corps du comte de Flandre et de l'y déposer sans délai.
+Mais les chanoines s'y opposèrent: «Jamais, disaient-ils à Bertulf,
+nous ne consentirons à abandonner les restes de Charles, comte
+très-pieux et martyr; nous mourrons plutôt que de permettre
+qu'ils soient portés loin de nous.» A ces mots, tous les clercs
+s'emparèrent des tables, des escabeaux, des candélabres et de tout
+ce qui dans leurs mains pouvait servir à combattre; en même
+temps, ils agitaient les cloches. Les bourgeois prenaient les armes
+et se rangeaient dans l'église, le glaive à la main. Les pauvres et
+<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
+les malades s'élançaient sur le linceul et le couvraient de leurs
+bras, pour le défendre et le conserver comme un gage de la miséricorde
+céleste. Tout à coup le tumulte s'arrêta: un enfant paralytique
+qui avait coutume de mendier aux portes de l'abbaye de Saint-André
+avait touché les reliques sanglantes du martyr. Il s'était
+levé et marchait, louant le ciel de ce miracle dont tout le peuple
+était témoin. On n'entendait plus que des prières et des actions de
+grâces. Les uns essuyaient les plaies du comte avec des linges; les
+autres grattaient le marbre rougi par son sang: une sainte terreur
+avait pénétré tous les esprits.</p>
+
+<p>L'abbé de Saint-Pierre avait fui à Gand, tandis que le prévôt et
+ses neveux se retiraient dans le palais du comte. Leur ruse n'avait
+point réussi, et ils se virent réduits à promettre qu'on n'enlèverait
+point le corps du prince; quoi qu'il en fût, dès que le peuple se fut
+éloigné, ils firent fermer les portes de l'église: les chanoines, craignant
+quelque nouvelle perfidie, s'empressèrent de construire avec
+des pierres et du ciment un tombeau placé dans la galerie de Notre-Dame,
+aux lieux mêmes où le comte avait été frappé, et ils l'y ensevelirent
+le lendemain.</p>
+
+<p>Les cérémonies des obsèques furent célébrées le 4 mars dans
+l'église de Saint-Pierre, située hors des murs de la ville. Le prévôt
+de Saint-Donat y parut avec les chanoines: il ne cessait de leur
+répéter qu'il était entièrement étranger à la trahison, et distribua
+de sa propre main les aumônes funéraires; on le vit même pleurer.
+De plus, Bertulf adressa, le 6 mars, des lettres aux évêques de
+Noyon et de Térouane. Il les y suppliait de venir purifier l'église de
+Saint-Donat, et ajoutait qu'il était prêt à prouver canoniquement
+son innocence devant le peuple et le clergé.</p>
+
+<p>Si le prévôt de Saint-Donat cherchait dans la religion un prétexte
+de protestations mensongères, le fils de Lambert Knap,
+moins astucieux mais plus cruel, conservait une foi aveugle dans
+les enchantements et les superstitions du paganisme. L'église de
+Saint-Donat vit, en 1127, sous ses voûtes sacrées, des hommes de
+race saxonne renouveler le <i lang="fy" xml:lang="fy">dadsisa</i>, qu'en 743 le concile de Leptines
+avait condamné chez leurs aïeux. Au milieu des ténèbres de
+la nuit, Burchard et ses complices vinrent s'asseoir autour du tombeau
+du comte; puis ils placèrent sur la pierre sépulcrale un pain
+et une coupe remplie de bière, qu'ils se passèrent tour à tour. Ils
+<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
+croyaient apaiser par ces libations l'âme de leur victime et s'assurer
+l'impunité.</p>
+
+<p>Déjà ils avaient annoncé à Guillaume de Loo qu'ils lui feraient
+avoir le comté de Flandre, et un agent du vicomte d'Ypres, nommé
+Godtschalc Tayhals, s'était rendu à Bruges près du prévôt et de
+Burchard, porteur d'un message ainsi conçu: «Mon maître et
+votre intime ami, Guillaume d'Ypres, vous salue et vous assure
+de son amitié: sachez qu'il s'empressera, autant qu'il est en lui,
+de vous aider et de vous secourir.»</p>
+
+<p>C'était précisément l'époque de l'année où les marchands étrangers
+s'assemblaient à Ypres. Guillaume de Loo profita de ces circonstances
+pour les obliger à lui rendre hommage et à le reconnaître
+comme comte de Flandre. Bertulf lui avait donné ce conseil,
+et avait en même temps mandé aux karls du pays de Furnes et à
+ceux des bords de la mer attachés à sa gilde, qu'ils appuyassent les
+prétentions du vicomte d'Ypres.</p>
+
+<p>Cependant les serviteurs du comte, que l'horreur du crime avait
+un instant glacés d'effroi, n'avaient point tardé à se rallier, et dès
+que l'on connut en Flandre la sentence d'excommunication fulminée
+par l'évêque de Noyon contre les meurtriers et leurs complices,
+Gervais de Praet, chambellan du comte Charles, s'approcha de
+l'enceinte palissadée, que les habitants de Bruges avaient, à la
+prière de Bertulf, construite autour de leurs faubourgs. Le jour baissait,
+et déjà la fumée qui s'élevait de l'âtre annonçait le repas du
+soir, lorsque tout à coup on vit s'avancer dans les rues les hommes
+d'armes de Gervais de Praet, auxquels on avait livré les portes du
+Sablon: les conjurés eurent à peine le temps de se retirer dans le
+bourg.</p>
+
+<p>Le siége commença aussitôt. Le 10 mars, Sohier de Gand, Iwan
+d'Alost, Daniel de Termonde et Hellin de Bouchaute amenèrent à
+Gervais de Praet de nombreux renforts. Le lendemain parurent
+Thierri, châtelain de Dixmude, Richard de Woumen et Gauthier de
+Lillers, ancien boutillier du comte. Les bourgeois de Gand n'arrivèrent
+que le 13 mars; ils se préoccupaient peu de la lutte de Burchard
+et de Gervais de Praet, mais ils voulaient conquérir et rapporter
+dans leur ville les célèbres reliques dont on leur avait raconté les
+miracles. Se croyant assez puissants et assez instruits dans l'art des
+siéges pour s'emparer de la forteresse sans l'appui de personne, ils
+<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
+avaient emmené avec eux des archers, des ouvriers et un grand
+nombre de chariots chargés d'échelles énormes. A leur suite marchaient
+des troupes de voleurs et de pillards venues du pays de
+Waes, et recrutées chez ces populations frisonnes auxquelles s'étaient
+jadis mêlés les Normands qui stationnaient sur l'Escaut. Les bourgeois
+de Bruges s'effrayèrent, et peu s'en fallut que d'autres combats
+ne s'engageassent aux portes de la ville. Enfin, il fut convenu
+que les Gantois entreraient à Bruges, mais qu'ils se sépareraient des
+hommes de race étrangère, dont on redoutait les fureurs et les déprédations.</p>
+
+<p>Il y avait, parmi les conjurés du bourg, un homme dont le c&oelig;ur
+s'ébranla à l'aspect de cette menaçante agression: c'était le prévôt
+Bertulf. Consterné, et aussi humble qu'à une autre époque il se
+montrait orgueilleux, il parut en suppliant au haut des murailles.
+La terreur avait éteint sa voix, et ce fut son frère, le châtelain
+Hacket, qui prit la parole en son nom: «Seigneurs, daignez nous
+traiter généreusement en faveur de notre ancienne amitié.
+Barons de Flandre, nous vous prions, nous vous supplions de ne
+pas oublier combien vous nous chérissiez autrefois; prenez pitié
+de nous. Comme vous, nous pleurons et regrettons le comte;
+comme vous, nous flétrissons les coupables, et nous les chasserions
+loin de nous, si, malgré nos sentiments, les devoirs qu'imposent
+les liens du sang ne nous arrêtaient. Nous vous supplions
+de nous écouter. Pour ce qui concerne nos neveux que vous
+accusez d'être les auteurs du crime, accordez-leur la permission
+de sortir librement de la forteresse, et qu'ensuite, condamnés
+pour un aussi cruel attentat par l'évêque et les magistrats, ils
+s'exilent à jamais et cherchent, sous le cilice et dans la pénitence,
+à se réconcilier avec Dieu. Quant à nous, c'est-à-dire
+quant au prévôt, au jeune Robert, à moi, et à nos hommes,
+nous établirons, par toute forme de jugement, que nous sommes
+innocents de fait et d'intention; nous le prouverons selon le droit
+séculier qui régit les hommes d'armes et selon les divines
+Ecritures auxquelles les clercs se conforment.» Mais l'un des
+chevaliers qui avaient pris les armes à l'appel de Gervais de Praet,
+lui répondit: «Hacket, nous avons oublié vos services et nous ne
+devons point nous souvenir de l'amitié que nous portions autrefois
+à des traîtres impies. Tous ceux qui s'honorent du nom de
+<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
+chrétiens se sont réunis pour vous combattre, parce que, violant
+la justice de Dieu et des hommes, vous avez immolé votre prince
+pendant un temps de prière, dans un lieu consacré à la prière et
+tandis qu'il priait! C'est pourquoi, châtelain Hacket, nous renonçons
+à la foi et à l'hommage qui vous étaient dus; nous vous
+condamnons, et nous vous rejetons en brisant ce fétu de paille
+que nous tenons dans nos mains.» Selon les usages de cette
+époque reculée, la multitude, groupée autour de la forteresse,
+prit des gerbes de blé et imita son exemple.</p>
+
+<p>Tout espoir de paix s'était évanoui: Bertulf et Hacket avaient
+échoué dans leur tentative. Lorsque la nuit fut venue, l'un de ces
+deux hommes réussit, à prix d'argent, à s'évader de la forteresse;
+l'autre (c'était le moins coupable) ne voulut pas quitter ses amis
+à l'heure du péril. Le premier était Bertulf, qui gagna le domaine
+de Burchard à Keyem; le second était le châtelain Hacket.</p>
+
+<p>Quinze jours seulement se sont écoulés depuis le trépas du comte:
+le siége du bourg va toucher à sa fin. Les conjurés placent au haut
+de leurs remparts leurs plus habiles archers, et entassent contre les
+portes à demi consumées par la flamme des masses considérables
+de pierres et de fumier. Une seule porte est restée libre, afin qu'ils
+puissent, selon les circonstances, entrer ou sortir. Les assiégeants
+préparent leurs échelles: elles ont une hauteur de soixante pieds
+sur une largeur de douze, et atteignent le sommet des murailles du
+bourg. Des boucliers d'osier, attachés à leur extrémité et sur leurs
+parois, doivent couvrir les assaillants, et elles serviront de base à
+d'autres échelles plus étroites et plus légères destinées à s'abaisser
+sur les créneaux. Déjà le moment de la lutte approche, déjà, aux
+clameurs qui s'élèvent dans les airs se mêle le sifflement des traits,
+lorsque tout à coup les combattants laissent retomber leurs armes
+et courbent leurs fronts dans un respectueux silence. Les chanoines
+de Saint-Donat viennent de paraître au haut des remparts, les
+yeux pleins de larmes et poussant de profonds soupirs; ils portent
+dans leurs mains les vases sacrés, les châsses et les reliquaires, les
+ornements de l'église et les livres liturgiques. Egalement respectés
+par les meurtriers de Charles et par ses vengeurs, ils passent lentement
+à travers les hommes d'armes et vont déposer leur pieux
+fardeau à la chapelle de Saint-Christophe, au milieu de la place du
+marché.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
+Dès que les chanoines se sont éloignés, les tristes images de la
+guerre se reproduisent. Assiégeants et assiégés, tous ont conservé
+leurs projets et leurs haines.</p>
+
+<p>Dans l'église de Saint-Donat, de honteuses profanations avaient
+succédé aux vénérables sacrifices. Ici se voyait un vaste bourbier,
+réceptacle d'immondices; là s'élevaient des fours et des cuisines;
+plus loin c'était la scène bruyante des orgies auxquelles présidaient
+des courtisanes. Toute cette agitation, tous ces désordres heurtaient
+la tombe entr'ouverte où gisait tout sanglant le cadavre du comte
+de Flandre. «Il était resté seul dans ce lieu, dit Galbert, seul avec
+ses meurtriers.»</p>
+
+<p>Autour du bourg, les Gantois dressaient leurs échelles pour
+monter à l'assaut. Ils essayèrent de s'élancer sur les murailles en
+même temps qu'ils cherchaient à les miner par leur base; mais,
+après un combat obstiné qui dura jusqu'au soir, ils se virent
+repoussés de toutes parts. Telles étaient les fatigues de cette lutte
+cruelle, que les conjurés, rassurés par l'échec des Gantois, s'éloignèrent
+pendant quelques heures de leurs murailles. Le temps
+était froid et le vent soufflait avec force: les sentinelles s'étaient
+retirées dans le palais du comte où l'on avait fait un grand feu,
+lorsque vers le lever du jour, quelques assiégeants, ayant escaladé
+les remparts sur des échelles légères, trouvèrent la cour du bourg
+abandonnée. Ils y restèrent immobiles et silencieux jusqu'à ce
+qu'ils eussent pu ouvrir la porte de l'ouest en brisant la serrure
+qui la fermait: on accourut aussitôt de toutes parts pour les rejoindre,
+et les traîtres qui dormaient dans le palais du comte eurent à
+peine le temps d'en défendre l'entrée. Bientôt, accablés par le
+nombre, ils se réfugièrent dans la galerie voûtée qui servait de
+communication entre le palais et l'église. Là, la lutte recommença
+avec plus d'énergie. Burchard y montra un courage qui aurait été
+digne d'éloge, s'il eût été employé à soutenir une autre cause. Il
+ne cessa point un instant de combattre au premier rang des siens,
+semant autour de lui le deuil et la mort. Il parvint enfin à s'enfermer
+dans l'église, et on ne l'y poursuivit point. Les vainqueurs
+s'étaient dispersés pour piller: les uns emportaient des coupes, des
+tapis, des étoffes précieuses; d'autres étaient descendus dans les
+celliers où le vin et la bière coulaient à longs flots.</p>
+
+<p>Si le zèle des Brugeois s'était ralenti depuis que Sohier de Gand
+<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
+et Iwan d'Alost prétendaient diriger toutes les attaques, les Gantois
+se montraient de plus en plus impatients d'attaquer l'église, d'où
+ils espéraient enlever le corps du comte de Flandre. Un jeune
+homme appartenant à leur troupe brisa avec son épée l'une des
+fenêtres du sanctuaire et y pénétra, mais il ne revint point. Plusieurs
+croyaient qu'il avait péri sous les coups de Burchard, mais
+d'autres racontaient que comme, dans sa coupable avidité, il avait
+touché à une châsse pour la dépouiller de ses ornements, la porte
+qu'il avait ouverte s'était refermée avec force et l'avait renversé
+sans vie. Cette rumeur était propagée par les Brugeois qui accusaient
+sans cesse les Gantois de ne songer qu'à piller. Les dissensions
+devinrent si vives que les bourgeois de Bruges et ceux de
+Gand avaient déjà saisi leurs armes pour se combattre les uns les
+autres; mais les hommes sages réussirent à les apaiser, et le
+résultat de cette réconciliation fut la conquête des nefs de l'église,
+d'où les conjurés se retirèrent dans les galeries supérieures et dans
+la tour. Là, ils se barricadèrent avec des siéges, des bancs, des
+planches enlevées des autels, des statues arrachées de leurs niches,
+qu'ils lièrent avec les cordes suspendues aux cloches; et, saisissant
+les cloches mêmes, ils les brisaient et les précipitaient sur les assiégeants
+qui occupaient le bas de l'église.</p>
+
+<p>Pour juger et apprécier les événements qui vont suivre, il est
+nécessaire d'interrompre notre récit, et de remonter jusqu'aux premiers
+jours du siége.</p>
+
+<p>Guillaume de Loo avait compromis sa fortune par son inertie.
+Au moment où toute la Flandre s'armait, il était resté oisif. Il
+semblait qu'issu de la maison de Flandre par son père, il dût se
+réunir aux amis du comte Charles; mais, s'il n'écoutait que les
+sympathies de race que lui avait léguées sa mère, Saxonne des
+bords de l'Yzer, pourquoi ne s'empressait-il point de secourir Bertulf
+comme il le lui avait promis? Quel que fût le parti qu'il adoptât,
+il le faisait triompher, et pouvait à son choix tenir le comté de
+Flandre de Burchard ou de Gervais de Praet. Guillaume de Loo
+balançait entre ses remords et ses serments, et il ne se montrait
+point: seulement, il envoya, le 16 mars, Froolse et Baudouin de
+Somerghem à Bruges pour faire connaître qu'il avait été créé comte
+par le roi de France: mensonge fatal à son ambition, parce qu'il lui
+donnait pour base un appui douteux auquel personne ne voulut croire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
+La comtesse de Hollande était arrivée le même jour à Bruges.
+Elle espérait faire élire son fils comte de Flandre, et cherchait à
+s'attacher les barons par ses dons et ses promesses. Ils se montraient
+favorables à ses prétentions, et avaient juré que si Guillaume
+de Loo était reconnu par le roi de France, ils s'abstiendraient,
+tant qu'il vivrait, de porter les armes, car ils savaient qu'il
+n'était pas étranger au complot dirigé contre Charles de Danemark.
+Plus tard, Guillaume de Loo chargea Walter Crawel de se rendre
+à Bruges pour y annoncer que le roi d'Angleterre lui avait envoyé
+trois cents hommes d'armes et des sommes considérables; mais on
+ne vit dans cette assertion qu'un nouveau mensonge: on prétendait
+que l'or qu'il possédait était celui qu'il avait reçu des traîtres.</p>
+
+<p>Guillaume de Loo hésitait encore lorsque, le 19 mars, il apprit la
+prise du bourg. Il considéra dès lors la cause des assiégés comme
+perdue, et jugea utile aux intérêts de sa politique, de rompre hautement
+avec eux. Il avait été instruit qu'Isaac de Reninghe s'était
+retiré à Térouane où il espérait trouver dans le monastère de Saint-Jean,
+fondé jadis en expiation d'un crime, une asile protecteur pour
+son propre crime; mais l'avoué Arnould le fit arrêter, et Guillaume
+de Loo, s'étant rendu lui-même à Térouane, conduisit Isaac dans
+la cité d'Aire où il fut pendu en présence de tout le peuple.</p>
+
+<p>Isaac de Reninghe périt le 20 mars. Le même jour, on reçut à
+Bruges des lettres que le roi de France adressait aux chefs des
+assiégeants. Louis VI craignait que le roi d'Angleterre Henri I<sup>er</sup> ne
+profitât des dissensions de la Flandre pour la détacher de la monarchie
+française. Il avait convoqué ses feudataires à Arras, et écrivait
+aux barons de Flandre qu'il avait avec lui trop peu d'hommes
+d'armes pour qu'il ne fût point imprudent d'aller les rejoindre; car
+il n'ignorait point que certains hommes plaignaient le sort des traîtres,
+approuvaient leurs crimes, et travaillaient par tous les moyens
+à leur délivrance. Il leur retraçait aussi, avec des termes de dédain
+et de mépris, les prétentions ambitieuses de Guillaume de Loo,
+dont il rappelait l'origine obscure, et les engageait à envoyer sans
+délai leurs députés à Arras, pour régler d'un commun accord l'élection
+d'un prince digne de gouverner la Flandre.</p>
+
+<p>Les lettres du roi de France avaient ranimé le zèle de tous ceux
+qui assiégeaient le bourg. Quoique le 20 mars fût un dimanche,
+jour dont jusqu'alors ils avaient respecté le repos solennel, ils se
+<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
+hâtèrent de tenter une nouvelle attaque. On avait répandu le bruit
+que Burchard avait offert aux Gantois de leur livrer le corps du
+comte de Flandre. Cette rumeur, soit qu'elle fût conforme à la vérité,
+soit qu'elle ne fût qu'une invention habile, anima les Brugeois
+contre les conjurés, et ils reparurent en armes devant la tour de
+l'église, afin qu'on ne leur enlevât point, pour les porter à Gand, les
+reliques vénérables du martyr. Ce fut en vain que des lettres par
+lesquelles Thierri d'Alsace, petit-fils de Robert le Frison, réclamait,
+à titre héréditaire, le comté de Flandre, leur parvinrent en même
+temps que celles du roi de France. Thierri d'Alsace était trop loin;
+le roi de France s'approchait: les assiégeants obéirent à l'appel de
+Louis VI, et leurs députés partirent pour Arras.</p>
+
+<p>Les bourgeois de Bruges avaient reçu avec d'autant plus de joie
+les lettres du roi de France qu'il semblait y reconnaître au peuple
+de Flandre le droit d'élire le nouveau comte. Ils se préparèrent immédiatement
+à l'exercer. Le 27 mars, ils se réunirent à tous les
+députés des autres bourgs sur la place du Sablon, et là, le koreman
+Florbert, après avoir touché les reliques des saints, prononça le serment
+suivant: «Je jure de ne choisir pour comte de ce pays que
+celui qui pourra gouverner utilement les Etats des comtes ses
+prédécesseurs et défendre efficacement nos droits contre les ennemis
+de la patrie. Qu'il soit doux et généreux à l'égard des pauvres,
+et plein de respect pour Dieu! Qu'il suive le sentier de la
+justice; qu'il ait la volonté et le pouvoir de servir les intérêts de
+son pays!»</p>
+
+<p>Trois jours après, les barons qui s'étaient rendus près de Louis VI,
+revinrent d'Arras. Ils annoncèrent que l'armée du roi de France
+était entrée en Flandre, et apportaient des lettres ainsi conçues:
+«Le roi de France, à tous les loyaux habitants de la Flandre, salut,
+amitié et protection, tant par la vertu de Dieu que par la puissance
+de ses armes invincibles! Prévoyant que la mort du comte
+Charles entraînerait la ruine de votre pays, et mus par la pitié,
+nous avons pris les armes pour le venger par les plus terribles
+supplices; de plus, afin que la Flandre puisse se pacifier et se
+fortifier sous le comte que nous venons de choisir, écoutez les
+lettres que nous vous adressons, exécutez-les et obéissez.» Gauthier
+de Lillers montra alors les lettres revêtues du sceau royal, et
+ajouta que le prince désigné par Louis VI était Guillaume de Normandie,
+<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
+qui, pendant plusieurs années, avait vécu à la cour de
+Baudouin VII. Ainsi, à l'élection populaire se substituaient tout à
+coup les ordres menaçants du roi de France. Une morne stupeur
+accueillit le discours de Gauthier. Quelles que fussent les sympathies
+diverses qui portassent les uns vers Thierri d'Alsace, les autres
+vers le comte de Hollande, ou le comte de Hainaut qui avait conquis
+Audenarde, le sentiment du droit national était vivement
+blessé chez tous les bourgeois: ils décidèrent que pendant la nuit
+on adresserait des messages à tous les bourgs voisins, afin que dès
+le lendemain ils envoyassent leurs députés à Bruges. Ceux-ci jugèrent
+convenable de conférer avec les Gantois: les bourgeois de
+toutes les villes de Flandre avaient formé une étroite alliance, et
+s'étaient engagés à ne rien conclure relativement à l'élection du
+comte, si ce n'est d'un commun accord.</p>
+
+<p>Ces dernières journées du mois de mars 1127 resteront à jamais
+mémorables dans les fastes de notre histoire; la Flandre éprouvait
+le besoin d'arriver à une organisation régulière par l'unité nationale;
+cependant la puissance du roi de France était trop grande
+pour que l'on pût s'opposer à son intervention: on jugea qu'il valait
+mieux adhérer à ses propositions lorsqu'il eût été dangereux de les
+repousser, et conserver, même en lui obéissant, l'apparence de la
+liberté. Guillaume était soutenu par l'armée du roi de France qui
+avait pris possession de Deinze, et le 5 avril Louis VI entra dans les
+faubourgs de Bruges, précédé des chanoines de Saint-Donat et entouré
+d'une pompe toute royale. Le jeune comte Guillaume était avec lui
+et chevauchait à sa droite. Guillaume, surnommé par les Normands
+<em>Longue Epée</em>, avait vingt-six ans. Il était fils de Robert de
+Normandie et petit-fils de la reine d'Angleterre, Mathilde de
+Flandre. Il avait été autrefois fiancé à Sibylle d'Anjou; mais ce
+mariage avait été rompu pour cause de consanguinité, et il avait
+épousé depuis une fille du marquis de Montferrat, s&oelig;ur utérine
+d'Adélaïde de Savoie, reine de France. Louis VI le protégeait pour
+l'opposer à Henri I<sup>er</sup>, et avait trouvé un double avantage à le créer
+comte de Flandre; car en même temps qu'il reprenait possession
+des comtés de Mantes, de Ponthieu et de Vexin qu'il lui avait
+donnés en dot, il élevait sa puissance à un degré qu'elle n'avait
+jamais atteint.</p>
+
+<p>Le 6 avril, on apporta sur la place du Sablon les châsses et les
+<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
+reliques des saints. Le roi et le comte y jurèrent d'observer la
+charte des priviléges de l'église de Saint-Donat et celle par laquelle
+étaient abolis tous les droits de cens et de tonlieu, afin que les habitants
+de Bruges pussent jouir d'une liberté perpétuelle. Le nouveau
+comte ajouta qu'il leur reconnaissait le droit de modifier et
+de corriger à leur gré et selon les circonstances les lois et les coutumes
+qui les régissaient. Lorsque le comte se fut engagé par serment
+vis-à-vis des communes, les feudataires de Charles rendirent
+hommage à Guillaume. Les plus puissants mettaient leurs mains
+dans les siennes et recevaient de lui le baiser de vassalité. Les plus
+obscurs obtenaient leur investiture en se courbant sous la baguette
+dont Guillaume les touchait.</p>
+
+<p>Cependant Guillaume de Loo n'avait pas reconnu le nouveau
+comte de Flandre. Ce fut en vain que Louis VI eut avec lui au château
+de Winendale une entrevue où il lui proposa les conditions
+de la paix; Guillaume de Loo maintint ses prétentions: il voulait
+lutter contre son rival et opposer puissance à puissance. Si Guillaume
+de Normandie devait triompher de Burchard, Guillaume de
+Loo se réservait la gloire de punir le prévôt Bertulf qui, après s'être
+caché à Furnes, avait été découvert à Warneton. Le vicomte d'Ypres
+alla lui-même l'y chercher. Bertulf marchait devant lui les pieds
+sanglants et meurtris, les yeux baissés, récitant à haute voix des
+hymnes et des prières au milieu des insultes et des outrages publics.
+On avait construit à Ypres, sur la place du marché, une potence en
+forme de croix où Bertulf, suspendu par la tête et les mains, ne
+trouvait qu'un léger appui pour ses pieds. Selon l'usage observé
+dans le supplice des traîtres, on plaça un chien affamé à ses côtés
+et le peuple l'accablait d'une grêle de pierres, lorsque tout à coup
+un profond silence s'établit; Guillaume de Loo s'approchait de la
+potence: «Apprends-moi donc, ô prévôt! lui disait-il, je t'en adjure
+par le salut de ton âme, quels sont, outre les traîtres que
+nous connaissons, ceux qui ont pris part à la mort de monseigneur
+le comte Charles?&mdash;Ne le sais-tu pas aussi bien que moi?»
+répondit la victime. A ces mots, le vicomte d'Ypres, transporté de
+fureur, fit déchirer le prévôt de Saint-Donat avec des crocs de fer:
+«Un supplice cruel, dit Galbert, le livra aux ténèbres de la mort.»
+Guillaume de Loo était un ingrat: c'était à Bertulf qu'il devait les
+châteaux où son autorité avait été reconnue, Furnes, Bergues et
+<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
+Cassel; il ne le faisait périr que parce qu'il n'avait plus besoin
+de lui.</p>
+
+<p>Lorsque les conjurés assiégés dans l'église de Saint-Donat connurent
+la terrible fin de Bertulf, ils s'abandonnèrent au désespoir.
+Le bélier ne cessait de battre leurs murailles; les échelles étaient
+prêtes pour l'assaut. Combien étaient-ils pour lutter contre deux
+armées? Aucun secours ne leur parvenait du dehors, et les chefs
+flamings sur lesquels ils comptaient n'arrivaient point; tous étaient
+accablés de fatigue et d'inquiétude, et tandis que les uns continuaient
+à célébrer le <i lang="fy" xml:lang="fy">dadsisa</i> sur le tombeau du comte, d'autres,
+qui déjà ne niaient plus la vertu du sang des martyrs, avaient allumé
+un cierge en l'honneur de Charles de Danemark.</p>
+
+<p>Le 14 avril, le bélier fut placé dans le dortoir des chanoines de
+Saint-Donat qui se trouvait à la même hauteur que la galerie de
+Notre-Dame. En vain les assiégés mêlèrent-ils aux pierres qu'ils
+jetaient des charbons ardents, de la poix et de la cire embrasées afin
+que les flammes d'un incendie fissent échouer cette attaque: tout
+fut inutile. Bientôt une clameur prolongée retentit parmi les conjurés
+qui se réfugiaient à la hâte dans la tour. Le bélier avait fait
+dans la muraille une large ouverture, par laquelle les assaillants
+s'élancèrent dans la galerie où le comte avait été enseveli, et Louis VI
+vint s'y agenouiller.</p>
+
+<p>Déjà le roi de France avait ordonné que l'on minât les bases de
+la tour où les conjurés avaient trouvé leur dernier asile. A chaque
+coup de marteau ils sentaient tout l'édifice s'ébranler, et plutôt que
+de se laisser écraser sous ses ruines, ils crièrent du haut de l'église
+qu'ils consentaient à se rendre et à être conduits dans une prison,
+pourvu que le jeune Robert fût excepté de la captivité de ses compagnons.
+Louis VI accepta ces conditions: les assiégés sortirent de
+la tour; ils avaient lutté plus de six semaines contre les barons
+de Flandre et pendant quinze jours contre l'armée du roi de France,
+et ils n'étaient plus qu'au nombre de vingt-sept, tous pâles, hideux
+de maigreur, épuisés de lassitude, et portant sur leurs traits
+livides le sceau de la trahison. Leur chef était Wulfric Knop;
+Burchard, Disdir Hacket, Lambert de Rodenbourg et quelques autres
+conjurés, avaient réussi à s'échapper du bourg.</p>
+
+<p>Les bourgeois de Bruges furent tristement émus en voyant ces
+hommes intrépides entraînés par le crime à de si fatales destinées.
+<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
+Ils gémissaient sur le sort de la famille de leurs châtelains, et plaignaient
+surtout le jeune Robert. Le roi n'avait pas respecté sa
+liberté; il avait cru remplir sa promesse en le séparant des traîtres,
+et l'avait fait charger de chaînes dans le palais du comte où il permit
+aux bourgeois de Bruges de le garder, ce qu'ils firent avec une
+grande joie.</p>
+
+<p>Les autres furent conduits dans une prison si étroite qu'ils ne
+pouvaient point s'y asseoir. Une chaleur étouffante et fétide les
+tourmentait au milieu des ténèbres et augmentait l'horreur de leurs
+angoisses. Cette captivité, aussi cruelle que le supplice même, dura
+quinze jours. L'évêque de Noyon avait réconcilié l'église de Saint-Donat,
+et le corps de Charles le Bon, déposé depuis le 22 avril à la
+chapelle de Saint-Christophe, y avait été solennellement rapporté,
+lorsque le roi et le comte se réunirent le 5 mai pour délibérer sur la
+manière dont ils feraient périr les traîtres. Il semble qu'en ce moment
+même, ils redoutassent encore leur formidable énergie, car
+ils résolurent d'envoyer vers eux des hommes d'armes qui les tromperaient
+en leur annonçant la clémence du roi, et les engageraient
+à quitter leur prison l'un après l'autre. Wulfric Knop sortit le premier
+et on le conduisit par les passages intérieurs de l'église. Il put
+une dernière fois jeter les yeux sur la galerie, théâtre d'un crime si
+détestable et si sévèrement vengé; enfin, il arriva au sommet de la
+tour: les serviteurs du roi qui l'accompagnaient l'en précipitèrent
+aussitôt. Ainsi périrent après lui, Walter, fils de Lambert de Rodenbourg,
+qui, avant de mourir, obtint de prier un instant; Éric,
+dont des femmes voulurent panser les plaies, et vingt-quatre de
+leurs compagnons, acteurs de ce grand drame, que nous ne connaissons
+point par leurs noms, mais seulement par leurs passions et
+leur courage.</p>
+
+<p>Le 6 mai, Louis VI quitta Bruges; il emmenait avec lui le jeune
+Robert que déjà il avait fait battre de verges, sous prétexte qu'il
+savait où une partie du trésor du comte avait été cachée. Les Brugeois,
+qui l'avaient toujours beaucoup aimé, ne purent en le voyant
+s'éloigner retenir leurs larmes et leurs plaintes. «Mes amis, leur
+dit Robert, puisque vous ne pouvez sauver ma vie, priez Dieu
+qu'il sauve mon âme.» A peine était-il arrivé à Cassel qu'il fut
+décapité par l'ordre du roi de France.</p>
+
+<p>Que devinrent, après le supplice de Wulfric Knop et de ses compagnons,
+<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
+les autres complices de l'assassinat de Charles le Bon que
+Louis VI n'avait point saisis dans le bourg? Tandis que le châtelain
+Hacket se réfugiait à Lissewege chez Walter Krommelin,
+Burchard, livré par Hugues d'Halewyn, expirait à Lille sur la roue,
+après avoir demandé, comme Gerbald, qu'on tranchât la main qui
+avait exécuté le crime. Lambert Knap périt à Bruges au milieu des
+tortures. La fin d'Ingelram d'Eessen et de Guillaume de Wervicq
+fut la même. Gui de Steenvoorde, mortellement frappé dans un
+duel judiciaire, avait été suspendu au même gibet que le prévôt
+Bertulf.</p>
+
+<p>Guillaume de Loo, si puissant et si orgueilleux, fléchissait lui-même
+sous la vengeance du ciel. Avant que le siége du bourg fût
+terminé, et quinze jours seulement après cette célèbre journée où
+le vicomte d'Ypres avait étouffé violemment les reproches du prévôt
+de Saint-Donat expirant par son ordre, le roi de France s'était
+avancé jusqu'au pied des remparts de la cité d'Ypres. Guillaume
+de Loo s'élança avec trois cents hommes d'armes au devant de
+Louis VI, mais déjà les bourgeois avaient ouvert leurs portes, et il
+tomba au pouvoir de ses ennemis.</p>
+
+<p>Guillaume de Loo, malgré sa faiblesse et son inertie, était resté
+le chef des Flamings. Ils avaient continué à lui obéir, quoiqu'ils
+eussent peut-être secrètement horreur de son ingratitude vis-à-vis
+des fils d'Erembald. «Les habitants du pays de Fumes, dit Galbert,
+combattaient avec lui parce qu'ils espéraient que, s'il devenait
+comte de Flandre, ils pourraient, grâce à son autorité et à son
+pouvoir, anéantir leurs ennemis; mais leurs desseins funestes
+ne s'accomplirent point... Dieu poursuivait les traîtres.»</p>
+
+<p>Guillaume Longue-Epée, que Louis VI avait quitté pour rentrer
+en France, conduisit avec lui à Bruges le vicomte d'Ypres. Il y reparaissait
+triomphant et entouré de seigneurs dévoués à sa cause,
+parmi lesquels il faut citer au premier rang Tangmar de Straten.
+Son premier soin fut de faire arrêter, comme complices de Burchard,
+cent vingt-cinq des bourgeois de Bruges et trente-sept de
+Rodenbourg. Ceux-ci réclamaient les formes protectrices d'une
+procédure légale et le jugement des échevins, mais il ne voulut
+point les écouter. Ce premier succès l'encouragea. Les barons hostiles
+aux Brugeois, qui jadis avaient tenu en fief plusieurs des impôts
+qu'on levait à Bruges, l'engagèrent à les rétablir; Guillaume,
+<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
+oubliant ses serments, les réclama de nouveau. Les bourgeois
+murmurèrent: ils songeaient peut-être à délivrer le vicomte
+d'Ypres, car «on jugea convenable, raconte Galbert, de l'entourer
+de gardiens qui le surveillaient avec le plus grand soin, et il lui
+fut défendu de se montrer aux fenêtres de sa prison.»</p>
+
+<p>Le comte Guillaume résolut bientôt de transférer son prisonnier
+dans la forteresse de Lille: il l'y mena avec lui; mais à peine y
+était-il arrivé qu'un mouvement populaire éclata. Le comte avait
+voulu faire arrêter un bourgeois par un de ses serviteurs, au milieu
+de la foire qui se tenait aux fêtes de Saint-Pierre ès Liens. Les
+habitants de la ville se soulevèrent, chassèrent Guillaume Longue-Epée,
+et noyèrent dans leurs marais plusieurs Normands de sa
+suite. Un siége fut nécessaire pour contraindre la cité rebelle à
+payer une amende de quatorze cents marcs d'argent.</p>
+
+<p>La ville de Saint-Omer n'était pas plus favorable au jeune
+prince. Ses bourgeois avaient accueilli un de ses rivaux, Arnould
+de Danemark, neveu du comte Charles, et repoussaient le châtelain
+qui leur avait été imposé: ils se virent également réduits à payer
+une amende de six cents marcs d'argent.</p>
+
+<p>A Gand, comme à Saint-Omer, l'autorité despotique du châtelain
+excita une insurrection générale. Le comte s'était rendu au milieu
+des bourgeois de Gand pour rétablir l'autorité de son vicomte; mais
+Iwan d'Alost vint, en leur nom, lui exposer en ces termes les griefs
+populaires: «Seigneur comte, si vous aviez voulu vous montrer
+équitable vis-à-vis des habitants de votre cité et vis-à-vis de
+nous qui sommes leurs amis, loin d'autoriser les plus coupables
+exactions, vous nous auriez traités avec justice en nous défendant
+contre nos ennemis. Cependant vous avez violé toutes vos promesses
+relatives à l'abolition des impôts et aux autres priviléges
+que vos prédécesseurs, et surtout le comte Charles, nous avaient
+accordés; vous avez rompu tous les liens qui résultaient de vos
+serments et des nôtres. Nous connaissons les violences et les pillages
+que vous avez exercés à Lille. Nous savons de quelles injustes
+persécutions vous avez accablé les bourgeois de Saint-Omer.
+Maintenant vous songez à vous conduire de la même manière à
+l'égard des habitants de Gand, si vous le pouvez. Toutefois, puisque
+vous êtes notre seigneur et celui de toute la terre de Flandre,
+il convient que vous agissiez avec nous selon la raison, et non
+<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
+point par injustice ni par violence. Veuillez, si tel est votre avis,
+placer votre cour à Ypres, ville située au milieu de vos Etats. Que
+les barons de Flandre, nos pairs, s'y réunissent, paisiblement et
+sans armes, aux hommes les plus sages du clergé et du peuple, et
+qu'ils prononcent entre nous. Si vous êtes, tel que nous le disons,
+sans foi, ni loi, perfide et parjure, renoncez à votre dignité de
+comte, et nous y appellerons quelque homme qui y ait droit et la
+mérite mieux que vous.» Guillaume s'indignait: si l'aspect de la
+multitude qui l'entourait ne l'eût retenu, il eût rompu le brin de
+paille devant Iwan. «Je consens, lui dit-il enfin, à anéantir l'hommage
+que tu m'as fait et à t'élever au rang de mes pairs. Je veux
+te prouver de suite en combat singulier que tout ce que j'ai fait
+comme comte est juste et raisonnable.» Guillaume ne se préoccupait
+que des souvenirs de la féodalité: il oubliait qu'il se trouvait
+en présence des communes. Le duel n'eut pas lieu; mais les bourgeois
+décidèrent que le 8 mars 1128, leurs députés s'assembleraient
+à Ypres pour y délibérer des affaires du pays.</p>
+
+<p>Au jour marqué pour cette réunion, un grand nombre d'hommes
+d'armes avaient pris possession de la ville d'Ypres. Ils étaient prêts
+à s'emparer des bourgeois qui devaient s'y rendre, et à les combattre
+s'ils faisaient quelque résistance. Cependant Iwan d'Alost,
+Daniel de Termonde et les autres députés des communes insurgées
+apprirent les desseins de Guillaume et s'arrêtèrent à Roulers; ce
+fut de là qu'ils adressèrent à Guillaume ce message: «Seigneur
+comte, puisque le jour, que nous avons choisi appartient au saint
+temps du carême, vous deviez vous présenter pacifiquement, sans
+ruse et sans armes: vous ne l'avez pas fait; bien plus, vous voulez
+nous mettre à mort, et vous vous préparez à nous combattre:
+Iwan, Daniel et les Gantois, qui, jusqu'à ce jour, ont été
+fidèles à l'hommage qu'ils vous ont rendu, y renoncent désormais.»
+Puis ils mandèrent aux habitants des bourgs de Flandre:
+«Si vous voulez vivre avec honneur, il faut que nous nous engagions,
+les uns vis-à-vis des autres, à nous défendre mutuellement
+si le comte voulait nous assaillir par violence.» Ceux-ci ne tardèrent
+point à répondre qu'ils le feraient volontiers, s'ils pouvaient
+honorablement et sans déloyauté se soustraire à la domintation d'un
+prince qui ne songeait qu'à persécuter les bourgeois de ses cités, et
+ils ajoutèrent: «Voici que depuis une année tous les marchands qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
+avaient coutume de venir en Flandre n'osent plus y paraître;
+nous avons consommé tous nos approvisionnements, et ce que
+nous avons pu gagner dans un autre temps nous le perdons aujourd'hui,
+soit par l'avidité du comte, soit par les nécessités des
+guerres qu'il soutient contre ses ennemis. Voyons donc par
+quels moyens nous pourrions, sans blesser notre honneur et
+celui du pays, éloigner de nous ce prince avare et perfide.»</p>
+
+<p>Il convient maintenant d'approfondir cette situation et de montrer
+le roi d'Angleterre renversant la puissance que le roi de France
+avait fondée. Henri I<sup>er</sup> n'ignorait point que Louis VI comptait
+placer tôt ou tard Guillaume à la tête d'un parti nombreux, prêt à
+l'élever au trône de Guillaume le Conquérant. Le comte de Flandre,
+dans les chartes qu'il accordait aux bourgeois, mentionnait lui-même
+ses droits à la couronne d'Angleterre. «Le roi Henri, dit
+Matthieu Paris, était plein d'inquiétude, parce que ce jeune
+homme était courageux et entreprenant, et ne cessait de le menacer
+de lui enlever aussi bien l'Angleterre que la Normandie,
+qu'il prétendait lui appartenir par droit héréditaire.» Henri I<sup>er</sup>
+avait épousé la fille du duc de Brabant qui, lors de l'avénement du
+comte Charles, avait pris une part active au mouvement dirigé par la
+comtesse Clémence. Cette alliance lui rendait plus aisée son intervention
+dans les affaires de Flandre. En même temps, il continuait
+la guerre contre Louis VI afin de retenir l'armée française sur les
+bords de la Seine, et se liguait avec le comte d'Anjou, père de cette
+princesse, qui avait été répudiée par Guillaume Longue-Epée.</p>
+
+<p>Ce fut Henri I<sup>er</sup> qui chargea le comte Etienne de Boulogne d'aller
+exposer en Flandre les prétentions qu'il fondait sur sa parenté avec
+Robert le Frison. Ce fut encore Henri I<sup>er</sup> qui soutint Arnould de
+Danemark. Ce jeune prince, qui, depuis la captivité de Guillaume
+de Loo, était devenu le chef des Flamings, semble avoir été peu
+digne de figurer dans des luttes si énergiques et si terribles. Rappelé
+par les bourgeois de Saint-Omer, il se retrancha dans l'abbaye
+de Saint-Bertin, s'y laissa assiéger par les barons de Guillaume,
+s'humilia et se retira dans sa patrie après avoir accepté les présents
+du vainqueur.</p>
+
+<p>Thierri d'Alsace fut, après Arnould de Danemark, le champion
+auquel le roi d'Angleterre prodigua ses conseils et ses trésors. Iwan
+d'Alost et Daniel de Termonde se rangèrent sous sa bannière. Gand
+<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
+lui ouvrit ses portes. Les bourgeois de Bruges, s'armant pour la
+même cause, s'allièrent aux Flamings du rivage de la mer; et l'on
+vit Walter Krommelin, gendre de Disdir Hacket, et plusieurs autres
+de leurs chefs entrer à Bruges, après avoir juré de rester fidèles
+aux intérêts de la commune.</p>
+
+<p>Thierri d'Alsace arriva le 27 mars à Bruges, où il fut reçu par
+les bourgeois avec un grand enthousiasme. Trois jours après, les
+pairs du pays et les députés des communes s'assemblèrent sur la
+place du Sablon pour proclamer le successeur de Guillaume de Normandie.
+Iwan d'Alost et Daniel de Termonde lui rendirent solennellement
+hommage, et Thierri fit aussitôt publier une loi qui ordonnait
+à ceux qu'on accusait de la mort du comte Charles de se
+justifier, s'ils étaient nobles, devant les princes et les feudataires
+de Flandre; s'ils ne l'étaient pas, au tribunal des échevins. Puis
+il confirma et augmenta les priviléges des communes, et leur permit
+de modifier à leur gré leurs usages et leurs coutumes.</p>
+
+<p>Thierri avait réuni près de lui, en les réconciliant, Gervais de
+Praet, qui avait assiégé l'église de Saint-Donat, et Lambert de
+Rodenbourg, qui avait établi son innocence par l'épreuve du fer ardent,
+les barons amis de Charles de Danemark, et les chefs flamings
+les plus nobles et les plus généreux. Guillaume de Normandie crut
+pouvoir troubler cette concorde en rendant la liberté à Guillaume
+de Loo; mais le vicomte d'Ypres, après être resté quelque temps à
+Courtray, fut réduit à s'enfermer dans le château de l'Ecluse: ses
+anciens amis l'avaient abandonné, et il n'avait pu s'assurer que
+l'appui de quelques-unes de ces populations saxonnes qui, plus barbares
+que toutes les autres, n'avaient point voulu suivre Walter
+Krommelin et Lambert de Rodenbourg dans le camp de Thierri
+d'Alsace.</p>
+
+<p>Guillaume Longue-Epée avait perdu les cités de Gand, de Bruges
+et de Lille. Un complot devait lui enlever également la ville d'Ypres
+où il se tenait, et le livrer lui-même à ses ennemis. Un jour qu'assis
+près d'une jeune fille qu'il aimait tendrement, il laissait flotter
+entre ses mains les tresses de sa chevelure pour qu'elle les arrosât
+de parfums, il sentit une larme tomber sur son front. La jeune fille
+était instruite du complot, et bien qu'elle eût juré de ne point le
+révéler, son c&oelig;ur n'avait pu résister à la triste image du sort qui
+était réservé au petit-fils de Guillaume le Conquérant. A peine le
+<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
+prince normand eut-il le temps de s'élancer, les cheveux épars, sur
+un rapide coursier et de chercher son salut dans la fuite.</p>
+
+<p>Dans ces circonstances fâcheuses, Guillaume de Normandie adressa
+à Louis VI des lettres où il le suppliait de le soutenir contre son
+ancien et redoutable ennemi, le roi d'Angleterre, dont l'ambition
+convoitait la terre la plus fidèle et la plus puissante du royaume de
+France.</p>
+
+<p>Louis VI s'avança jusqu'à Arras et y manda les députés des
+communes. «Je veux, écrivait-il aux bourgeois de Bruges, que vous
+envoyiez près de moi, le dimanche des Rameaux, huit hommes
+sages, choisis parmi vous; j'en convoquerai un pareil nombre de
+tous les bourgs de Flandre. Je veux, en leur présence et devant
+mes barons, examiner quels sont vos discussions avec le comte
+Guillaume, et je m'efforcerai de rétablir la paix entre vous et
+lui.» Les Brugeois n'envoyèrent point de députés à Arras; mais
+dans la réponse qu'ils firent au roi, ils racontèrent toutes les fautes
+du comte, ses parjures, ses ruses, ses perfidies, et protestèrent fièrement
+contre l'intervention du roi de France: «Qu'il soit connu du
+roi et de tous les princes, de nos contemporains et de notre postérité,
+que le roi de France n'a point à s'occuper de l'élection des
+comtes de Flandre; les pairs et les bourgeois du pays peuvent
+seuls désigner l'héritier du comte et lui remettre l'autorité suprême.
+Pour ce qui concerne les terres tenues en fief du roi de
+France, celui qui recueille la succession de nos comtes ne doit
+que fournir un certain nombre d'hommes d'armes. Voilà à quoi se
+bornent les devoirs du comte de Flandre, et le roi de France n'a
+aucun droit de nous imposer un seigneur, soit par la force, soit
+par la corruption.»</p>
+
+<p>Louis VI, cédant aux prières de Guillaume de Normandie, consentit
+à mettre le siége devant Lille; mais Thierri d'Alsace le repoussa
+et le contraignit à se retirer. La guerre que poursuivait
+Henri I<sup>er</sup> absorbait toutes les forces de la France, et peu après, s'il
+est permis d'ajouter foi au témoignage des historiens anglais,
+Henri I<sup>er</sup> obligea le roi Louis VI à refuser tout secours au fils de
+Robert de Normandie.</p>
+
+<p>Les populations d'Axel, de Bouchaute et de Waes s'étaient empressées
+d'accourir à l'appel de Thierri. Les Brugeois et quelques
+Flamings l'avaient rejoint. Il assiégeait à Thielt le château de
+<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
+Folket, lorsqu'il apprit que son compétiteur s'avançait avec une
+nombreuse armée. Guillaume de Normandie avait résolu de mourir
+plutôt que d'être le témoin de son déshonneur. Après avoir confessé
+ses fautes à l'abbé d'Aldenbourg, il avait coupé ses longs cheveux
+et pris de nouvelles armes en signe du v&oelig;u qu'il adressait au ciel;
+ses plus braves chevaliers avaient imité leur chef.</p>
+
+<p>La bruyère d'Axpoele, près de Ruisselede, fut le théâtre du combat.
+L'armée de Guillaume campait sur une colline d'où l'on apercevait
+celle de Thierri. Des deux côtés, trois corps de bataille se
+formèrent: chacun des deux rivaux s'était réservé le commandement
+du bataillon qui devait lutter le premier, et tous deux
+avaient également juré de succomber plutôt que de renoncer à
+leurs prétentions au comté de Flandre. Partout, on raccourcissait
+les haches et l'on cherchait à s'attaquer de près. Daniel de Termonde
+s'élance bientôt au milieu des hommes d'armes de Guillaume.
+Une affreuse mêlée s'engage: Frédéric, frère de Thierri,
+est renversé de son cheval; Richard de Woumen rend son épée.
+Mais Daniel rétablit le combat, et déjà ses ennemis ploient, lorsque
+le second bataillon de Guillaume, jusque-là immobile, se met en
+mouvement et s'avance au devant des vainqueurs. La victoire
+échappait à Thierri, et il rentra vers le soir, presque seul, à
+Bruges, où, pendant toute la nuit, on n'entendit que les gémissements
+de ceux qui avaient perdu un père, un frère ou un ami.
+Thierri, dans son malheur, suivit l'exemple que son adversaire lui
+avait donné: il coupa ses cheveux et ordonna un jeûne général
+pour fléchir la colère du ciel.</p>
+
+<p>Rien ne prouve mieux l'impopularité de Guillaume de Normandie
+que la stérilité des résultats de son triomphe. Aucune cité ne lui
+ouvre ses portes. Ce n'est que treize jours après la défaite de Thierri
+qu'on voit le vainqueur assiéger le château d'Oostcamp, aussitôt
+secouru par les Brugeois; puis il se dirige vers Alost, où il joint son
+armée à celle du duc de Brabant, que l'issue de la bataille d'Axpoele
+ou d'anciennes contestations relatives à la dot de Gertrude
+d'Alsace, veuve de Henri de Bruxelles, éloignaient de Thierri.
+Iwan et Daniel occupent la cité d'Alost. Thierri s'y est enfermé
+avec eux.</p>
+
+<p>Peu après, dans un combat sur les bords de la Dendre, Guillaume
+de Normandie, voulant rallier les siens, se précipite témérairement
+<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
+au milieu des ennemis. Il saisit la lance d'un bourgeois nommé
+Nicaise Borluut; mais celui-ci, en se défendant, la lui enfonce
+dans le bras depuis la main jusqu'au coude. Bientôt la plaie s'envenime
+et s'ulcère, et, après cinq jours de douleurs pendant lesquels
+il se revêt de l'habit de moine, il expire le 27 juillet 1128. Guillaume
+de Normandie était à peine âgé de vingt-sept ans, lorsqu'une
+mort cruelle termina ses aventures et ses malheurs.</p>
+
+<p>Les assiégeants avaient réussi à cacher la perte de leur chef. Godefroi
+de Brabant s'empressa d'adresser des propositions de paix
+aux défenseurs d'Alost: «Apprenez, dit-il enfin à Thierri lorsqu'une
+trêve eut été conclue, apprenez que le comte Guillaume,
+que vous avez si énergiquement combattu, a succombé à une
+blessure mortelle.» Godefroi et Thierri avaient accepté l'arbitrage
+du roi d'Angleterre. Henri I<sup>er</sup> l'emportait sur Louis VI, et
+c'est ici qu'il faut rapporter ces paroles de Siméon de Durham qui
+prouvent combien il prit part à l'élévation de Thierri: «Henri I<sup>er</sup>
+succéda à Guillaume, comme son plus proche héritier, avec l'assentiment
+du roi de France; mais il remit le comté à Thierri pourqu'il
+le gouvernât sous lui.»</p>
+
+<p>Lorsque Henri I<sup>er</sup> descendit dans le tombeau, il eut pour successeur
+Etienne de Boulogne, qu'il avait contraint à rendre hommage
+au comte de Flandre. Etienne était moins favorable à Thierri
+que Henri I<sup>er</sup>: il accueillit dans son royaume Guillaume de Loo,
+et l'on vit, à son exemple, quelques-unes des tribus les plus indomptables
+du Fleanderland émigrer en Angleterre, où elles ne tardèrent
+point, selon l'expression d'un historien anglais, à rentrer dans
+la condition des serfs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LIVRE SIXIÈME.<br />
+<span class="small">1128-1191.</span></h2>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" />
+</div>
+
+<p class="summary">Thierri et Philippe d'Alsace.
+Les gildes.&mdash;Les communes.&mdash;Guerres et croisades.</p>
+</div>
+
+<p>Lorsque le comte Charles annonçait à ses amis que sa mort
+serait éclatante et glorieuse, il prédisait à la fois le culte religieux
+qui honorerait ses vertus et l'extinction des haines auxquelles il
+offrait son sang. En effet, à peine a-t-il succombé pour la cause de
+la justice, que l'accomplissement de sa mission se manifeste à tous
+les esprits: ses meurtriers eux-mêmes respectent ses restes mutilés;
+les cités de la Flandre se les disputent; les princes étrangers
+accourent pour les protéger. Barons et chevaliers, bourgeois et
+hommes des communes, tous semblent avoir eu la révélation que,
+sur son tombeau, reposeront trois siècles de puissance et de
+grandeur.</p>
+
+<p>A la dynastie d'Alsace appartient l'honneur de compléter l'&oelig;uvre
+de saint Charles de Flandre, en asseyant sur des bases solides les
+institutions qui assureront la paix du pays.</p>
+
+<p>Galbert nous apprend que Thierri affranchit à jamais les bourgeois
+de Bruges du <i lang="la" xml:lang="la">census mansionum</i> (le <i lang="la" xml:lang="la">census mansorum</i> des
+lois karlingiennes), et sa réconciliation avec Hacket, qui rentra en
+possession de la châtellenie, mit en même temps à l'abri des tributs
+et de l'opprobre de la servitude les Flamings soumis à son autorité,
+désormais désignés par le nom d'hommes libres, d'hommes francs
+de la châtellenie de Bruges, d'habitants du pays libre, de Francqs-hostes
+ou Francons, comme on disait encore au dix-huitième siècle.
+Thierri, en proclamant leurs droits, sanctionna la législation qui
+leur était propre, et cette loi du pays franc est restée le monument
+le plus important de l'existence d'une législation toute empreinte
+encore de la rudesse des m&oelig;urs primitives du Fleanderland.</p>
+
+<p>De même que la loi salique fixait la composition du meurtre du
+<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
+Romain propriétaire à la moitié de celle du meurtre du Frank, la
+loi de la châtellenie de Bruges n'évalue que la moitié d'un homme
+libre le clerc qu'elle considère comme Romain, conformément aux
+usages des temps barbares.</p>
+
+<p>Toutes les autres dispositions de la loi du pays franc rappellent
+également les coutumes des nations germaniques.</p>
+
+<p>Celui qui tue un homme ou lui mutile un membre donnera tête
+pour tête ou membre pour membre.</p>
+
+<p>Celui qui rompt la digue de la mer perdra la main droite.</p>
+
+<p>Au plaid, on juge d'abord les questions de ban, puis on s'occupe
+des duels et des jugements par l'eau et le fer.</p>
+
+<p>Plus loin apparaît le <i lang="fy" xml:lang="fy">wehrgeld</i> que, pendant tout le moyen-âge,
+nous retrouverons dans les m&oelig;urs de la Flandre.</p>
+
+<p>Lorsqu'un meurtre aura été commis, le prix de la réconciliation
+sera levé sur les biens du meurtrier; puis les otages de la paix
+seront donnés des deux parts, et tous ceux qui appartiennent à leur
+<em>minne</em>, c'est-à-dire à leur gilde, payeront les frais de leur séjour.</p>
+
+<p>Cette mention de la gilde est remarquable. Placée à côté de dispositions
+plus modernes, où l'on voit se dessiner peu à peu l'intervention
+des baillis, des écoutètes et des autres officiers du comte,
+elle nous ramène à la forme primitive de l'organisation politique.
+Longtemps les gildes des Flamings n'avaient présenté qu'un caractère
+mobile, inconstant et vague: cependant, à mesure que les
+progrès de l'agriculture groupèrent les bourgs et les villages, à
+mesure que le développement du commerce créa des marchés d'où
+sortirent des villes florissantes, elles devinrent, en s'attachant au
+sol, plus stables et plus fixes; et bientôt on les vit s'élever rapidement
+au-dessus de toutes les gildes qui les entouraient, comme une
+gilde supérieure régie par des lois que chacun était libre d'adopter,
+mais qui imposaient à tous ceux qui y adhéraient un serment solennel
+d'obéissance. La base de ces associations était l'élection des
+juges chargés d'y maintenir l'ordre et d'y punir les délits (<i lang="la" xml:lang="la">selecti
+judices</i>). De là le nom que portaient leurs règlements, <i lang="fy" xml:lang="fy">cyr</i>, <i lang="fy" xml:lang="fy">cyre</i>
+(dont on fit plus tard <i lang="nl" xml:lang="nl">keure</i> et <i lang="nl" xml:lang="nl">chora</i>), élection, choix libre; on donnait
+celui de <i lang="fy" xml:lang="fy">cyre-ath</i> (<i lang="nl" xml:lang="nl">keure-eed</i>, <i lang="la" xml:lang="la">choram jurare</i>) au serment sur
+lequel reposait l'observation de la <i lang="fy" xml:lang="fy">cyre</i>. Les juges de la <i lang="fy" xml:lang="fy">cyre</i> s'appelaient
+<i lang="fy" xml:lang="fy">cyre-mannen</i> (<i lang="nl" xml:lang="nl">keurmannen</i>, <i lang="fy" xml:lang="fy">choremanni</i>); les membres de
+la <i lang="fy" xml:lang="fy">cyre</i>, <i lang="nl" xml:lang="nl">cyre-broeders</i> (<i lang="nl" xml:lang="nl">keure-broeders</i>).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
+Un de ces règlements nous a été conservé, c'est la charte de la
+gilde ou minne d'Aire, qui semble avoir été rédigée pour la première
+fois peu d'années après la victoire de Bavichove «pour arrêter
+les mauvais desseins des hommes pervers.»</p>
+
+<p>Il y est formellement fait mention du marché commercial, où tous
+les marchands étrangers pouvaient se rendre protégés par un sauf-conduit.</p>
+
+<p>«Dans la gilde se trouvent douze juges élus (<i lang="la" xml:lang="la">selecti judices</i>,
+<i lang="fy" xml:lang="fy">choremanni</i>) qui ont juré que dans leurs jugements ils ne distingueront
+point entre le pauvre et le riche, celui qui est noble ou
+celui qui ne l'est point, leur parent ou l'étranger. Tous ceux qui
+appartiennent à la gilde ont juré également que chacun d'eux
+aidera son gilde en ce qui est utile et honnête.</p>
+
+<p>«Si quelqu'un s'est rendu coupable d'injure ou de dommage, que
+celui qui a souffert ne se venge ni par lui-même, ni par les siens,
+mais qu'il se plaigne au <i lang="fy" xml:lang="fy">rewart</i> de la gilde, et que le coupable
+amende son délit, selon l'arbitrage des douze juges élus.</p>
+
+<p>«Celui qui se sera rendu coupable d'injure payera cinq sous au
+rewart de la gilde et à son ami outragé; s'il néglige de payer ces
+cinq sous pendant la première semaine, l'amende sera doublée la
+seconde semaine et triplée la troisième; s'il néglige entièrement
+de la payer, qu'il soit chassé de la gilde comme coupable de parjure.</p>
+
+<p>«Si l'un des membres de la gilde a tué son conjuré, aucun des
+amis du mort, à moins qu'il n'ait été présent au meurtre, ne
+pourra le venger pendant quarante jours; mais si le meurtrier
+n'amende point la mort de son frère dans le délai de quarante
+jours selon le jugement des juges élus, et s'il n'a point satisfait
+aux poursuites des parents du mort, qu'il soit chassé de la gilde
+comme coupable et parjure, et de plus, si les douze juges élus
+l'ordonnent, que sa maison soit détruite; si les amis du coupable
+refusent de payer l'amende fixée, qu'ils encourent la même
+peine.</p>
+
+<p>«Si la maison de l'un des conjurés a été brûlée, ou bien si la
+rançon qu'il a dû payer pour sortir de captivité a diminué ses
+ressources, que chacun donne un écu pour aider son ami appauvri.»</p>
+
+<p>A Aire, le chef de la gilde municipale portait le nom saxon de
+<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
+<i lang="fy" xml:lang="fy">rewart</i>; ceux qui en faisaient partie, celui de <i lang="nl" xml:lang="nl">minnebroeders</i>, frères
+de la minne, amis ou conjurés.</p>
+
+<p>Ce tableau de la transformation de la gilde, qui peu à peu devint
+la cité, se retrouve dans toute la Flandre. Un historien du douzième
+siècle a soin de nous apprendre que sa ville natale dut son origine
+à une gilde de marchands, <i lang="la" xml:lang="la">ghilleola mercatorum</i>. A Saint-Omer,
+de même qu'à Ardres, la gilde fut la base de l'administration municipale.
+Bruges ne devint une ville puissante que parce qu'une
+association de marchands s'était formée au pied du château bâti par
+Baudouin Bras de Fer, et d'anciennes traditions y faisaient remonter
+jusqu'au dixième siècle l'élection du bourgmestre par les treize
+échevins. La mention des <i lang="fy" xml:lang="fy">choremanni</i> ou des échevins, en nombre
+déterminé, paraît partout le signe d'une organisation régulière, qui
+reçoit dans les documents rédigés en langue latine ou en langue
+française, le nom de <i lang="la" xml:lang="la">communia</i> ou celui de commune. Ce nom rappelait
+les liens d'alliance fraternelle dont il était issu, la jouissance
+des mêmes biens et des mêmes droits garantie par les mêmes
+devoirs; et tandis que le nom de gilde restait spécialement propre
+aux corporations commerciales, celui de commune s'appliquait sans
+distinction à l'assemblée de tous ceux qui, aux jours d'émeute ou de
+guerre, s'armaient au son de la cloche du beffroi. La dynastie
+d'Alsace sanctionna cette organisation dans la plupart de nos villes.
+C'est dans les chartes qu'elle nous a laissées qu'il faut chercher ses
+titres de gloire; c'est là que se retrouvent les caractères de sa mission:
+elle proclama solennellement les droits des <em>communes</em> de
+Flandre, puis elle disparut, leur laissant à elles-mêmes le soin de
+les maintenir et de les défendre.</p>
+
+<p>Deux hommes illustres par leur génie et leurs vertus présidèrent
+aux mémorables événements que la Flandre vit s'accomplir
+sous Robert le Frison et sous Thierri d'Alsace. Le premier avait été
+l'évêque de Soissons saint Arnould, le second fut l'abbé de Clairvaux
+saint Bernard.</p>
+
+<p>Bernard parcourait l'Allemagne, la France, la Belgique en prêchant
+la paix chrétienne, l'amour des choses intellectuelles, le bonheur
+de la solitude monastique. Il vint en Flandre, et telle était la
+puissance de sa parole qu'elle transportait irrésistiblement toutes
+les âmes. Le 9 avril 1138 (v. st.), il parut dans la chaire de l'église
+de Sainte-Walburge à Furnes, au milieu de ces populations cruelles
+<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
+que saint Arnould avait visitées moins d'un siècle auparavant. Son
+éloquence y accomplit les mêmes prodiges; barons et karls, vieillards
+et jeunes gens, tous s'émurent, et tandis qu'un noble méditait
+en silence ces sublimes enseignements, un laboureur s'approcha et
+lui dit: «Le Seigneur m'ordonne d'aller vers toi; dirigeons-nous
+ensemble vers le monastère de Clairvaux.»</p>
+
+<p>Dernier et remarquable rapprochement! la mission de l'évêque
+de Soissons avait préparé la croisade de Robert le Frison, et il n'est
+point douteux que la prédication de l'abbé de Clairvaux n'ait également
+préparé la croisade de Thierri d'Alsace. Foulques d'Anjou,
+dont la fille avait épousé Thierri après avoir été fiancée à son rival
+Guillaume de Normandie, portait le sceptre des rois de Jérusalem;
+mais les périls qui l'entouraient le réduisirent bientôt à implorer le
+secours des peuples chrétiens. Le comte de Flandre répondit le premier
+à cet appel. On ignore quelle fut la date précise de son départ,
+et quels événements signalèrent son voyage; mais les historiens
+des croisades nous apprennent que les nombreux et intrépides chevaliers
+qu'il conduisit avec lui firent renaître la confiance et l'espoir
+chez les barons de Syrie. Ils ne tardèrent point à se diriger vers
+le mont Galaad, aux frontières des pays d'Ammon et de Moab, où ils
+assiégèrent une troupe redoutable de brigands qui s'étaient réfugiés
+dans des cavernes environnées de rochers et d'abîmes. Thierri
+prit part ensuite à la conquête de Césarée et d'Arcas, et là s'arrêta
+son pèlerinage.</p>
+
+<p>Des événements d'une haute gravité rappelaient le comte de
+Flandre dans ses Etats. Louis VII avait succédé en France à
+Louis VI, qu'avait poursuivi, dans les derniers jours de sa vie, le
+ressentiment des plus puissants barons. Le comte de Hainaut s'était
+allié au comte de Saint-Pol, et leur confédération semblait menacer
+la Flandre. Les mêmes symptômes d'hostilité se manifestaient
+en Angleterre. Le roi Etienne n'écoutait plus que des conseils dirigés
+contre Thierri. Guillaume de Loo avait été chargé en 1138 du
+soin d'aller étouffer une insurrection en Normandie, et ce succès
+flattait son orgueil et ses espérances. Cependant le comte de Flandre
+triomphe de toutes ces menaces. Le comte de Hainaut dépose
+les armes. Une armée flamande protége contre les barons de Grimberghe
+le jeune duc de Brabant Godefroi, qui cède Termonde à
+Thierri et promet de le reconnaître pour suzerain.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
+Le comte de Flandre soutient également l'impératrice Mathilde
+qui porte la guerre en Angleterre, et bientôt après les partisans
+d'Etienne et ceux de la fille de Henri I<sup>er</sup> se rencontrent sur les
+bords de la Trent. Tous les Flamings qui se sont associés à la fortune
+de Guillaume de Loo ont obéi à la voix de leur chef. Baudouin
+de Gand, petit-fils de l'un des compagnons de Guillaume le Conquérant,
+les harangue. Ils s'élancent impétueusement au combat, et
+déjà ils ont chassé devant eux les archers gallois, lorsque les
+hommes d'armes du comte de Chester parviennent à semer le désordre
+dans leurs rangs. Dès ce moment, ils ne se rallient plus. Le
+roi Etienne tombe au pouvoir de ses ennemis, et Baudouin de Gand
+partage son sort, après avoir mérité, par sa vaillante résistance,
+une gloire immortelle (2 février 1140).</p>
+
+<p>Guillaume de Loo s'est réservé pour des temps meilleurs. Il ne
+tarde point à apprendre que l'impératrice Mathilde déplaît au peuple
+par son orgueil et que la commune de Londres, jadis pleine de
+zèle pour sa cause, s'insurge contre elle. Ralliant aussitôt ses Flamings,
+il relève la bannière d'Etienne de Boulogne dans le comté
+de Kent. De rapides succès effacent le souvenir de sa défaite. Il
+poursuit l'impératrice jusqu'au pied des murailles de Winchester,
+la réduit à fuir de nouveau, et l'atteint au pont de Stoolebridge
+(14 septembre 1141). Le roi d'Ecosse, qui soutient Mathilde, cherche
+son salut dans une retraite précipitée. Robert de Glocester,
+frère de l'impératrice, est pris, puis échangé contre le roi Etienne.
+A peine Mathilde réussit-elle à se retirer dans le château d'Oxford.
+Guillaume l'y assiége; mais elle se fait descendre du haut des murailles,
+et traverse la Tamise dont les glaces et neiges cachent sa robe
+blanche aux regards de ses ennemis. Un triomphe si éclatant engagea
+le roi Etienne à placer toute sa confiance dans les vainqueurs. Guillaume
+de Loo reçut le comté de Kent, théâtre de ses premières
+victoires. Robert de Gand fut chancelier; son neveu Gilbert obtint
+le titre de comte de Lincoln. Un chef flamand nommé Robert, fils
+d'Hubert, prit possession du manoir de Devizes, et lorsque le comte
+de Glocester lui offrit sa protection, il répondit qu'il était assez
+puissant pour soumettre tout le pays depuis Winchester jusqu'à
+Londres, et du reste que s'il avait besoin d'appui, il manderait des
+hommes d'armes de Flandre. Ainsi s'était formée, au sein des bannis
+flamands, une aristocratie orgueilleuse haïe des Normands, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
+devenue complètement étrangère aux hommes de même race qui
+formaient les communes anglo-saxonnes. «C'était, écrit Guillaume
+de Malmesbury, une race d'hommes avides et violents qui ne
+respectaient rien, et ne craignaient même point de retenir les
+religieux captifs et de piller les églises et les cimetières.»</p>
+
+<p>La France présentait le même spectacle de désorganisation et
+d'anarchie. Le jeune roi Louis VII avait épousé une princesse inconstante
+et légère, et Raoul de Vermandois, petit-fils du roi
+Henri I<sup>er</sup>, n'écoutant que sa passion pour Alix de Guyenne, s&oelig;ur
+de la reine, avait répudié sa femme, princesse de la maison de
+Champagne. Le comte Thibaud le Grand se plaignit au pape:
+Raoul de Vermandois, excommunié au concile de Lagny, promit de
+se soumettre; mais il oublia presque aussitôt ses engagements, et
+lorsqu'une seconde sentence d'anathème fut venue le frapper, il
+chercha un protecteur dans Louis VII. Le roi de France prétendait
+que, dans un traité récemment conclu, Thibaud s'était engagé à
+faire lever l'excommunication et qu'il n'avait pas le droit de recourir
+de nouveau aux foudres ecclésiastiques; sa colère s'accrut quand
+il apprit que Thibaud s'était allié au comte de Flandre et au comte
+de Soissons. Ce fut en vain que l'abbé de Clairvaux interposa sa
+médiation. «Le roi, écrivait-il aux ministres de Louis VII, reproche
+à Thibaud de chercher à s'attacher par des mariages le comte
+de Flandre et le comte de Soissons. Avez-vous quelque raison
+certaine de douter de leur fidélité? Est-il équitable de n'ajouter
+foi qu'aux soupçons les plus vagues? Les hommes dont Thibaud
+a réclamé l'alliance, loin d'être les ennemis du roi, ne sont-ils
+pas ses vassaux et ses amis? Le comte de Flandre n'est-il pas le
+cousin du roi, et le roi lui-même n'avoue-t-il point qu'il est le
+soutien du royaume?» On connaît la réponse de Louis VII: ce
+fut le massacre de Vitry. «Je ne puis le taire, s'écria alors Bernard,
+vous soutenez des hommes frappés d'excommunication; vous
+guidez des ravisseurs et des brigands fameux par les incendies,
+les sacriléges, le meurtre et le pillage. De quel droit vous préoccupez-vous
+à ce point des relations de consanguinité des autres,
+lorsque vous-même, personne ne l'ignore, vous habitez avec une
+femme qui est à peine votre parente au troisième degré? J'ignore
+s'il y a consanguinité entre le fils du comte Thibaud et la fille
+du comte de Flandre, entre le comte de Soissons et la fille du
+<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
+comte Thibaud; mais je crois que les hommes qui s'opposent à
+ces alliances n'agissent ainsi que pour enlever à ceux qui luttent
+contre le schisme le refuge que ces princes pourraient leur
+offrir. Si vous persévérez dans de semblables desseins, la vengeance
+du ciel ne sera pas lente: hâtez-vous donc, s'il en est
+temps encore, de prévenir par votre pénitence la main qui est
+prête à vous frapper.»</p>
+
+<p>Louis VII se repentit, et quatre années après, en expiation de sa
+faute, il recevait à Vézelay la croix des mains de l'abbé de Clairvaux.
+Parmi les comtes qui le suivront se trouvent Thierri de Flandre
+et Henri, fils de Thibaud de Champagne. Il a choisi pour régent
+du royaume Suger, abbé de Saint-Denis, né dans les domaines
+du comte de Flandre, qui mérita, en protégeant les opprimés, les
+orphelins et les veuves, le surnom de Père de la patrie.</p>
+
+<p>Ce ne fut toutefois que vers le mois de juin 1147 que le roi de
+France et les autres princes croisés se mirent en marche. Ils se dirigèrent
+vers la Bavière, passèrent le Danube pour entrer en
+Autriche, traversèrent la Pannonie, la Bulgarie et la Thrace,
+et bientôt après ils saluèrent les remparts de Byzance. De terribles
+revers les attendaient au delà du Bosphore. La trahison
+de Manuel Comnène fit périr toute l'armée des Allemands, et les
+mêmes désastres accablèrent les Francks dès qu'ils eurent passé
+les gués du Méandre. Ils succombèrent en grand nombre dans les
+défilés du Cadmus; enfin, épuisés de fatigue et décimés par le fer,
+ils réussirent à atteindre le port de Satalie, situé au fond du golfe
+de Chypre, où ils espéraient trouver assez de vaisseaux pour continuer
+leur route par mer; cependant ceux qu'ils parvinrent à rassembler,
+après cinq semaines d'attente, ne suffisaient point pour les
+porter tous. Une foule de pèlerins vinrent alors se jeter aux pieds
+de Louis VII: «Puisque nous ne pouvons point vous suivre en Syrie,
+lui dirent-ils, veuillez vous souvenir que nous sommes
+Franks et chrétiens, et donnez-nous des chefs qui puissent réparer
+les malheurs de votre absence et nous aider à supporter les
+fatigues, la famine et la mort, qui nous attendent loin de vous.»
+Le comte de Flandre et Archambaud de Bourbon restèrent à Satalie;
+mais bientôt on les vit, imitant l'exemple du roi de France,
+s'embarquer presque seuls au milieu des gémissements et des cris
+lamentables de leurs compagnons qu'ils ne devaient plus revoir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
+Louis VII réunit à Jérusalem les débris de son armée aux milices
+chargées de la défense de la cité sainte. On résolut d'assiéger Damas,
+et déjà les croisés s'étaient emparés des jardins qui s'étendent
+jusqu'à l'Anti-Liban, lorsque la discorde éclata parmi eux. Le
+comte de Flandre réclamait de la générosité des princes d'Occident
+la possession de la ville qui allait tomber en leur pouvoir; il s'engageait
+à la défendre vaillamment contre les infidèles pour l'honneur
+de Dieu et de la chrétienté; mais la jalousie des barons de
+Syrie s'éveilla: ils se plaignaient de ce que Thierri, qui était déjà
+au delà des mers seigneur d'un comté si puissant et si illustre, voulait
+s'approprier le plus beau domaine du royaume de Jérusalem,
+et ajoutaient que si le roi Baudouin ne voulait point se le réserver,
+il valait mieux le donner à l'un de ceux qui avaient complètement
+renoncé à leur patrie pour combattre sans relâche. Ces dissensions
+firent suspendre les assauts et permirent aux princes d'Alep et de
+Mossoul de rassembler toutes leurs forces, et il fallut renoncer à la
+conquête de l'ancienne capitale de la Syrie. Ainsi se termina la
+croisade de Louis VII.</p>
+
+<p>Thierri passa encore une année dans la terre sainte, et, avant
+son départ, il y reçut un don précieux du roi de Jérusalem:
+c'étaient, selon d'anciennes traditions, quelques gouttes du sang du
+Sauveur, jadis recueilli par Nicodème et Joseph d'Arimathie. A
+son retour en Flandre, il déposa solennellement cette vénérable
+relique dans la chapelle de Saint-Basile de Bruges.</p>
+
+<p>Vers l'époque où Louis VII avait quitté la France pour se rendre
+en Orient, quelques croisés, partis des rivages de la Flandre,
+comme Winnemar au onzième siècle, avaient rejoint sur les côtes
+d'Angleterre d'autres pèlerins animés d'un semblable courage.
+Deux cents navires mirent à la voile du havre de Darmouth dans
+les derniers jours du mois de mai 1147; mais une tempête les dispersa,
+et cinquante navires à peine se retrouvèrent dans un port des
+Asturies. Les pèlerins s'y arrêtèrent trois jours, puis ils se dirigèrent
+vers le port de Vivero et la baie de la Tambre, et la veille
+des fêtes de la Pentecôte ils allèrent visiter le tombeau de saint
+Jacques de Compostelle. Ils ne tardèrent point à apercevoir les
+bouches du Douro, et ce fut là que le connétable de l'expédition,
+Arnould d'Aerschot, les rejoignit avec un grand nombre de leurs
+compagnons. Les habitants du pays les accueillirent avec joie:
+<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
+Alphonse de Castille, qui fuyait devant les Mores, vint réclamer
+leur secours, et ils se hâtèrent de le lui promettre. C'est ainsi,
+disent les poètes portugais, que les Israélites expirant dans le
+désert virent la manne bienfaisante descendre du ciel pour les
+sauver.</p>
+
+<p>La flotte des croisés entra le 28 juin dans le Tage pour reconquérir
+Lisbonne. Ni la position presque inaccessible de cette illustre
+cité, ni le nombre de ses défenseurs, que des témoins oculaires
+portent à deux cent mille, n'intimida leur courage. Les faubourgs
+furent enlevés dès la première tentative, et le siége commença.
+Les Flamands se placèrent à l'orient, les Anglais à l'occident. On
+avait établi sur les navires des ponts volants qui devaient s'abaisser
+sur les murailles: les vents s'opposèrent à ce que l'on en fît
+usage. On se vit alors réduit à préparer d'autres machines, mais les
+Sarrasins les incendièrent en y répandant des flots d'huile bouillante.
+Ces revers ne découragèrent point les assiégeants; ils reconstruisirent
+leurs machines, et un jour que les Sarrasins avaient fait
+une sortie, les pèlerins flamands réussirent à leur couper la retraite:
+le roi Alphonse et les Anglais profitèrent de ce combat pour donner
+l'assaut; en ce moment, les Flamands accoururent pour les soutenir,
+et Lisbonne leur ouvrit ses portes (21 octobre 1147). Alméida et
+d'autres villes se soumirent également aux croisés. La plupart des
+guerriers de Flandre, animés par ces succès, restèrent en Portugal
+pour combattre les Mores. Ils obtinrent des lois et des priviléges
+propres, et s'appliquèrent à faire fleurir l'agriculture et le commerce
+en même temps qu'ils s'illustraient par les armes. Combien
+la croisade qui échoua devant Damas et celle que couronna la conquête
+de Lisbonne se ressemblaient peu! En Syrie, tout était
+orgueil, envie, corruption; en Portugal, le courage chrétien retrouvait
+ses prodiges. «Des pèlerins humbles et pauvres, dit Henri
+de Huntingdon, voyaient la multitude de leurs ennemis se disperser
+devant eux.»</p>
+
+<p>C'est surtout en Europe qu'il est intéressant d'étudier les résultats
+de la seconde croisade. Entreprise en expiation d'une guerre
+injuste dirigée contre les comtes de Champagne et de Flandre,
+elle accroît leur puissance. Leur alliance consolide la paix, mais
+on peut prévoir que le jour où ils se sépareront, leurs discordes
+troubleront toute la monarchie. Les quatre fils de Thibaud le
+<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
+Grand, Henri, Thibaud, Etienne et Guillaume, possèdent les comtés
+de Champagne, de Blois et de Sancerre et l'archevêché de Reims.
+Ses filles sont duchesses de Pouille et de Bourgogne, comtesses de
+Bar et de Pertois. Une autre devint plus tard reine de France.
+Thibaud et Henri épousèrent les deux filles qu'Aliénor de Guyenne
+avait eues de son mariage avec Louis VII. Thibaud avait d'abord
+inutilement cherché à enlever leur mère, pour s'attribuer ses domaines
+héréditaires.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre n'est pas moins redoutable. Une guerre
+heureuse contre l'évêque de Liége et les comtes de Namur et de
+Hainaut se termine par un traité que confirmera plus tard le mariage
+de Baudouin, fils du comte de Hainaut et de Marguerite, fille
+de Thierri. Le comte de Flandre siége à l'assemblée de Soissons
+convoquée pour assurer le repos du royaume. Il se réconcilie avec la
+maison de Vermandois dont il fut l'ennemi, parce qu'il sait que le
+comte Raoul II est condamné, par une santé débile, à mourir jeune.
+Il destine à son fils Philippe la main d'Elisabeth de Vermandois,
+qui sera l'héritière des vastes Etats auxquels son père a ajouté
+Chauny enlevé aux sires de Coucy, Amiens usurpé sur les sires de
+Boves, Ribemont, conquis sur les sires de Saint-Obert, Aire, Péronne
+et Montdidier, devenus également le prix de ses violences ou
+de ses ruses. Le second de ses fils, Matthieu, s'empare du comté de
+Boulogne en enlevant l'abbesse de Romsey, fille du roi d'Angleterre;
+le troisième, quoique élu évêque de Cambray, épouse la comtesse
+de Nevers, petite-fille du duc de Bourgogne.</p>
+
+<p>Il est permis de croire que ce fut Thierri qui, par haine contre
+le roi Etienne, engagea le roi de France à le combattre et à lui opposer
+Henri d'Anjou, neveu de la comtesse de Flandre. Thierri, à
+la tête de quatorze cents chevaliers, prit la part la plus active à la
+conquête de la Normandie. «Le roi, dit une ancienne chronique, se
+confiait principalement dans la nombreuse milice du comte de
+Flandre.»</p>
+
+<p>Henri d'Anjou, victorieux sur les bords de la Seine, ne tarda
+point à porter la guerre en Angleterre, et le roi Etienne se vit forcé
+à reconnaître pour son successeur le fils de l'impératrice Mathilde.
+Une entrevue solennelle eut lieu à Douvres vers le mois de mars
+1153. Henri d'Anjou s'y rendit avec Thierri, et le roi Etienne leur
+proposa de les conduire à Londres; mais ils n'étaient pas arrivés à
+<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
+Canterbury, lorsqu'une troupe de Flamings tenta de les assassiner:
+quoique le hasard eût fait échouer leur complot, Henri et Thierri
+se hâtèrent de quitter l'Angleterre. Ils n'y revinrent qu'au mois
+d'octobre, peu de jours avant la mort du roi Etienne, et le comte de
+Flandre se trouva à Westminster le dimanche avant la Noël, lorsque
+Henri d'Anjou, premier monarque de la dynastie des Plantagenêts,
+y reçut l'onction royale.</p>
+
+<p>Qu'étaient devenus les Flamings? Les vainqueurs de Stoolebridge,
+réduits au complot de Canterbury, portaient la peine de leur trahison.
+«Ces loups avides, dit Guillaume de Neubridge, fuyaient ou
+devenaient doux comme des brebis; ils affectaient du moins de
+le paraître.»&mdash;«Ils quittaient, ajoute un autre historien anglais,
+leurs châteaux pour retrouver la charrue, la tente des
+barons pour rentrer dans l'atelier du tisserand.»</p>
+
+<p>Guillaume de Loo, vieux et aveugle, avait obtenu de Thierri
+qu'il lui fût permis d'aller finir ses jours dans le château où il était
+né. La Flandre, qui avait refusé un trône à son ambition, ne réservait
+à sa gloire qu'un tombeau.</p>
+
+<p>Deux ans après, Henri II se trouvait à Rouen, lorsque le comte
+de Flandre y arriva pour le prier de protéger ses Etats et son fils
+pendant un troisième voyage qu'il voulait entreprendre en Orient.
+En effet, Thierri ne tarda point à s'embarquer, et son arrivée au
+port de Beyruth ranima de nouveau le zèle des chrétiens de Jérusalem.
+Thierri et le roi Baudouin, après avoir conquis rapidement
+les forteresses d'Harenc et de Césarée, allèrent combattre les Sarrasins
+dans les principautés d'Antioche et de Tripoli. L'émir Nour-Eddin
+avait profité de leur éloignement pour menacer la cité sainte,
+quand Baudouin et Thierri parvinrent à l'atteindre dans la plaine
+de Tibériade, près des lieux où le Jourdain cesse de tracer un sillon
+limoneux sur le flot immobile de la mer de Galilée. Une éclatante
+victoire illustra les armes des chrétiens.</p>
+
+<p>A son retour en Flandre, Thierri fut reçu par de nombreuses
+acclamations. Une lettre du pape Alexandre III, adressée à l'archevêque
+de Reims, avait rendu un témoignage public de la valeur et
+de la piété du comte de Flandre. Les infirmités de la vieillesse
+n'avaient point refroidi son zèle, et en 1163, apprenant la mort
+de Baudouin III et les périls qui menaçaient son fils Amauri, il
+résolut aussitôt de tenter une quatrième croisade. La comtesse
+<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
+Sibylle l'accompagna, et un grand nombre de pèlerins, tant de
+Flandre que de Lorraine, prirent la croix à son exemple. «Le bruit
+de leur arrivée, dit Guillaume de Tyr, fut pour les chrétiens d'Asie
+comme un doux zéphyr qui vient calmer les brûlantes ardeurs
+du soleil.» Pourquoi faut-il ajouter que toutes ces espérances
+furent déçues, et que bientôt après, selon l'expression de l'historien
+des croisades, de sombres nuées couvrirent le ciel et ramenèrent
+les ténèbres! Nour-Eddin livra, dans la principauté d'Antioche, un
+sanglant combat dans lequel il fit prisonniers le prince d'Antioche,
+Raimond de Tripoli, Josselin d'Edesse et Gui de Lusignan. Thierri
+ne put rien pour réparer ces malheurs: il n'y vit sans doute que la
+révélation de la colère du ciel, et s'éloigna tristement pour retourner
+en Flandre. Sa femme, Sibylle d'Anjou, unie par les liens du sang
+à la dynastie des rois de Jérusalem, espéra que ses prières seraient
+plus puissantes que les armes du comte de Flandre, et n'hésita
+point à se vouer à la vie religieuse, à Béthanie, sur les ruines de
+cette maison de Lazare, où Jésus, en ressuscitant le frère de Marthe
+et de Marie, avait promis la vie à tous ceux qui croiraient en lui.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre ne devait survivre que quatre années à ces
+malheurs. Il mourut à Gravelines le 17 janvier 1168 (v. st.). Déjà
+depuis longtemps il avait remis à son fils le gouvernement de ses
+Etats, et le moment est arrivé où, après avoir raconté les luttes que
+Thierri soutenait sous le ciel brûlant de la Syrie pour élever la gloire
+de la Flandre, nous devons retracer les efforts que faisait Philippe
+pour augmenter sa puissance dans les froides régions du Nord.</p>
+
+<p>L'événement le plus remarquable qui eût signalé les commencements
+de l'administration de Philippe d'Alsace avait été une guerre
+contre le comte Florent de Hollande. En 1157, pendant l'absence de
+son père, le jeune comte de Flandre se vit obligé, par les plaintes
+des marchands flamands, à prendre les armes pour protéger leur
+commerce sur la Meuse. Une flotte flamande menaça les ports de
+Hollande, tandis que l'armée de Philippe d'Alsace envahissait le
+pays de Waes et s'emparait du château de Beveren. Huit ans plus
+tard, peu après la quatrième croisade de Thierri, la même guerre
+se renouvela: cette fois, la Flandre avait équipé une flotte qu'un
+chroniqueur évalue à sept mille navires. Les hommes d'armes de
+Flandre étaient soutenus par Godefroi de Louvain; ils triomphèrent
+après une sanglante mêlée, et poursuivirent les Hollandais pendant
+<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
+sept heures. Florent et quatre cents de ses chevaliers tombèrent en
+leur pouvoir. Le comte de Hollande fut enfermé dans le cloître de
+Saint-Donat de Bruges, où, après une captivité de près de trois années,
+il signa, le 27 février 1167 (v. st.), un traité trop important
+pour qu'il ne soit point utile d'en rappeler les principaux articles.</p>
+
+<p>Florent reconnaissait que, par le jugement des barons de Flandre,
+il avait perdu toutes les terres tenues en fief de Philippe, et ceci
+s'appliquait au pays de Waes; il consentait à partager avec le comte
+de Flandre la souveraineté des îles situées entre l'Escaut et Hedinzee,
+et accordait aux marchands flamands le droit de trafiquer
+librement dans tous ses Etats. Les nobles de Hollande se portèrent
+cautions des serments de leur prince.</p>
+
+<p>«Il avait été convenu également, ajoute une ancienne chronique,
+que le comte Florent fournirait mille ouvriers instruits dans l'art
+de construire les digues, afin qu'ils exécutassent tous les travaux
+nécessaires pour préserver la ville de Bruges et son territoire des
+invasions de la mer. Le comte de Hollande et les siens acceptèrent
+toutes ces conditions, heureux d'avoir été traités pendant
+leur captivité moins comme des ennemis prisonniers, que comme
+des amis auxquels on donnerait l'hospitalité. Dès que le comte de
+Hollande fut retourné dans ses Etats, il s'empressa d'envoyer plus
+de mille ouvriers de Hollande et de Zélande. Ceux-ci construisirent
+des maisons et d'autres édifices sur une digue qu'on nommait
+Hontsdamme, puis ils établirent également des digues jusqu'à
+Lammensvliet et Rodenbourg. D'autres personnes vinrent successivement
+se fixer à Damme et y firent le commerce; les marchands
+y affluèrent: en moins de trois ans, on vit s'y élever une
+ville assez importante. Le comte Philippe de Flandre donna de
+nombreux priviléges à ses habitants, voulant qu'ils portassent
+désormais le titre de bourgeois et fussent affranchis, dans toute
+la Flandre, des droits de passage et de tonlieu. Leur prospérité
+augmenta de jour en jour...» Telle fut l'origine de ce port célèbre
+qui devait occuper une si grande place, au treizième siècle, dans
+l'épopée du chapelain de Philippe-Auguste:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Speciosus erat Dam nomine vicus</p>
+<p>Lenifluis jucundus aquis atque ubere glebæ,</p>
+<p>Proximitate maris, portuque, situque superbus.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
+Vers la même époque, l'empereur Frédéric I<sup>er</sup>, près de qui Philippe
+d'Alsace s'était rendu à Aix pour assister à l'exhumation solennelle
+des restes de Karl le Grand, lui céda la châtellenie de
+Cambray, et permit à ses sujets d'étendre leurs relations commerciales
+dans ses Etats. En 1173, une charte de Frédéric I<sup>er</sup> établit,
+à la demande du comte de Flandre, quatre foires annuelles à Aix-la-Chapelle
+et deux à Doesburg. L'archevêque de Cologne confirma
+les priviléges octroyés par l'empereur.</p>
+
+<p>A ces traités conclus avec la Hollande et l'Allemagne, il faut
+ajouter celui qui, le 19 mars 1163 (v. st.), reçut les sceaux de Thierri
+et du roi d'Angleterre Henri II. Il ratifiait les conventions arrêtées
+le 10 mars 1103 entre Robert II et Henri I<sup>er</sup>, en portant le fief pécuniaire
+sur lequel elles reposaient à la somme de cinq cents marcs
+d'argent.</p>
+
+<p>Henri II ne pouvait oublier qu'il devait sa couronne à l'appui de
+Thierri d'Alsace; mais dès que celui-ci fut descendu au tombeau,
+il crut ne plus être ingrat en se montrant hostile à son fils. Henri II
+se conduisait avec la même déloyauté vis-à-vis des communes qui
+jadis avaient pris les armes en sa faveur contre Etienne de Boulogne.
+L'archevêque de Canterbury Thomas Becket, persécuté
+comme chef de l'Eglise anglo-saxonne, avait envoyé un de ses amis
+s'assurer des dispositions où se trouvaient le roi de France et le
+comte de Flandre, et voici en quels termes Jean de Salisbury lui
+rendait compte de son voyage: «Dès que j'eus passé la mer, je crus
+être entré dans une atmosphère plus douce; de tristes orages
+s'étaient apaisés, et j'admirais de toutes parts la paix et le bonheur
+des nombreuses populations qui m'entouraient. Les serviteurs
+du comte de Guines m'accueillirent avec honneur, et me
+conduisirent jusqu'au monastère de Saint-Omer. Je me dirigeai
+ensuite vers Arras, et j'y appris que le comte de Flandre se trouvait
+dans le château de l'Ecluse, d'où l'orgueilleux vicomte
+d'Ypres fut jadis chassé après une longue résistance. A peine y
+étais-je arrivé que j'aperçus le comte qui, selon la coutume des
+hommes puissants, se livrait au bord des rivières, des étangs et
+des marais, au plaisir de la chasse aux oiseaux. Il se réjouit de
+rencontrer un homme qui pouvait lui dépeindre fidèlement l'état
+de l'Angleterre, et moi je ne me réjouissais pas moins de ce que
+Dieu l'avait ainsi offert à mes regards. Il m'adressa de nombreuses
+<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
+questions sur le roi et sur les grands: le récit de vos
+malheurs excita sa pitié, et il me promit de vous aider et de vous
+prêter des navires si vous en aviez besoin.»</p>
+
+<p>Thomas Becket ne tarda point à se trouver réduit à recourir aux
+tristes nécessités de l'exil. Après s'être caché pendant quelques
+jours dans les marais du comté de Lincoln, il traversa la mer le
+2 novembre 1164. Un historien anglais raconte que sa barque glissa
+au milieu d'une tempête sans en ressentir l'agitation, comme si la
+vertu d'une âme forte pouvait communiquer à tout ce qui l'entoure
+le pouvoir de résister à la rage des éléments comme au déchaînement
+des passions. Le port de Gravelines reçut le primat fugitif, et
+ce fut de là qu'il se rendit au monastère de Clairmarais.</p>
+
+<p>Dès que Henri II eut appris la fuite de Becket, il fit remettre au
+comte de Flandre des lettres par lesquelles il l'invitait à se saisir
+de la personne de «Thomas, ci-devant archevêque de Canterbury.»
+Becket n'avait pas quitté le monastère de Clairmarais; mais Jean
+de Salisbury lui écrivait: «Souvenez-vous que les rois ont les mains
+longues.» Les liens de parenté qui unissaient Philippe à Henri II
+semblaient justifier ces craintes, et l'archevêque jugea prudent de
+poursuivre son voyage: ce fut à Soissons qu'il se retira par le conseil
+de l'évêque de Térouane et de l'abbé de Saint-Bertin.</p>
+
+<p>Cependant le comte de Flandre s'alliait de plus en plus intimement
+à Louis VII dont il venait de tenir le fils sur les fonds baptismaux.
+Il se montra le protecteur de Becket et fit même, assure-t-on,
+quelques démarches auprès du roi d'Angleterre pour amener une
+réconciliation; ses efforts furent inutiles, et il ne tarda point à joindre
+ses armes à celles du roi de France, tandis que son frère, Matthieu
+de Boulogne, réunissait une flotte de six cents navires qui
+sema la terreur en Angleterre.</p>
+
+<p>Dès ce moment, Becket n'eut plus de motifs pour soupçonner la
+loyauté de Philippe d'Alsace: il se rendit dans le Vermandois, et
+les relations qui s'établirent entre le comte de Flandre et l'archevêque
+exilé devinrent de plus en plus fréquentes. Thomas Becket
+visita la Flandre, et y bénit de ses mains vénérables la chapelle du
+château de Male. Un jour que Philippe d'Alsace se trouvait en
+Vermandois, au bourg de Crépy où il faisait construire une église,
+l'archevêque de Canterbury lui demanda le nom du saint dont il
+avait résolu d'invoquer le patronage. «Je veux, répondit le comte,
+<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
+la dédier au premier martyr.&mdash;Est-ce au premier de ceux qui
+sont déjà morts ou au premier de ceux qui mourront?» interrompit
+l'archevêque. Parole prophétique! l'église était à peine achevée,
+lorsque Philippe d'Alsace la consacra au martyr saint Thomas de
+Canterbury.</p>
+
+<p>Henri II, cédant aux remontrances réitérées du roi de France et
+du comte de Flandre, avait pardonné à Becket. Il l'avait feint du
+moins; mais ses courtisans comprenaient mieux ses intentions. Ils
+suivirent l'archevêque de Canterbury en Angleterre, et le 29 décembre
+1171, Becket, succombant sous leurs coups, rougit de son sang
+les marches de l'autel.</p>
+
+<p>Ce crime fut la cause ou le prétexte d'une guerre dirigée contre
+Henri II. La reine d'Angleterre, jadis répudiée par Louis VII, la
+célèbre Aliénor de Guyenne, eut horreur de son époux. Ses fils
+Henri, Richard et Jean appelaient sur leur père les vengeances du
+ciel. L'aîné de ces princes se réfugia à la cour de Louis VII et s'y
+fit proclamer roi. Le roi de France, le roi d'Ecosse et le comte de
+Flandre lui avaient promis de le soutenir, et le premier usage qu'il
+fit de son nouveau sceau fut de récompenser d'avance leur zèle et
+leur appui. Il promit au comte de Flandre tout le comté de Kent,
+avec les châteaux de Douvres et de Rochester; à Matthieu de Boulogne,
+le comté de Mortain en Normandie et le fief de Kirketone en
+Angleterre; au comte de Blois, de vastes domaines sur les bords de
+la Loire; au roi d'Ecosse, le Northumberland; à son frère David, le
+comté de Huntingdon; à Hugues Bigot, ancien ami de Guillaume
+de Loo, le château de Norwich. De plus, Philippe d'Alsace lui rendit
+hommage pour son fief pécuniaire qui fut fixé à mille marcs
+d'argent. C'étaient, il faut l'avouer, de tristes auspices pour la
+royauté de Henri III que ces projets de démembrement au début
+d'une insurrection impie qu'accablaient les malédictions paternelles.</p>
+
+<p>Tandis que Louis VII se préparait à combattre, le comte de
+Flandre envahissait la Normandie. Le comte d'Aumale se hâta de
+lui livrer son château. Drincourt capitula après une courte résistance,
+et le Château d'Arques allait partager le même sort, lorsque,
+le 25 juillet 1173, le comte Matthieu de Boulogne fut atteint d'une
+blessure mortelle dans une escarmouche. Dès que Philippe connut
+la mort de son frère, il ordonna la retraite, et les hommes d'armes
+<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
+de Henri II, délivrés de cette agression menaçante, purent réunir
+tous leurs efforts contre l'armée du roi de France qui fut mise en
+déroute près de Verneuil.</p>
+
+<p>L'un des plus puissants barons d'Angleterre, le comte de Leicester,
+releva la bannière des fils de Henri II. Après avoir bravé la
+colère du roi jusqu'au milieu de sa cour, il alla chercher en Flandre
+les hommes d'armes que la mort de Matthieu de Boulogne laissait
+sans chef, et leur persuada aisément de s'associer à sa fortune. Le
+29 septembre, il abordait avec eux à Walton, dans le comté de Suffolk.
+Il fit aussitôt arborer l'étendard de saint Edmond, autrefois si
+cher aux communes anglo-saxonnes; mais ce fut en vain: instruites
+par une triste expérience, elles n'osèrent point prendre part au mouvement;
+cependant le comte de Leicester avait rejoint Hugues
+Bigot et s'était emparé de Norwich. Repoussé devant Donewich, il
+effaça ce revers en enlevant en quatre jours le château d'Hageneth.
+Il marchait vers Leicester, lorsque l'approche de l'armée de
+Henri II le força à se replier vers Fremingham. Atteint dans les
+marais de Forneham, il combattit, fut vaincu et rendit son épée
+(17 octobre 1173). Dix mille Flamands périrent sur le champ de
+bataille. Un grand nombre furent noyés ou égorgés par les vainqueurs,
+qui n'épargnèrent que ceux dont ils espéraient obtenir une
+rançon. Quatorze mille de ces prisonniers, délivrés de leur captivité
+grâce à une trêve qui fut proclamée, traversèrent pendant l'hiver
+suivant le comté de Kent pour retourner dans leur patrie. Ils
+avaient été contraints de jurer qu'ils ne porteraient plus les armes
+contre Henri II, et tous étaient également pâles de faim et de
+misère. «Tel fut, s'écrient les historiens anglais, le juste châtiment
+des loups de Flandre, qui depuis longtemps nous enviaient
+nos richesses et se vantaient déjà d'avoir conquis l'Angleterre.»</p>
+
+<p>Ainsi s'acheva l'année 1173. Dès que le printemps fut arrivé, le
+roi de France et le comte de Flandre se préparèrent à venger ces
+revers. Tandis que les barons français se dirigeaient vers les bords
+de la Seine, Philippe réunissait à Gravelines une armée «telle, dit
+un historien, que depuis longtemps on n'en avait point vu d'aussi
+nombreuse en Europe.» Henri II se trouvait en Normandie, et
+ses ennemis avaient jugé utile de porter la guerre en Angleterre
+afin de l'obliger à s'éloigner de ses provinces situées en deçà de la
+mer. Ce fut le comte de Flandre qui reçut cette mission. Trois cent
+<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
+dix-huit intrépides chevaliers, choisis par Philippe dans la multitude
+de ses hommes d'armes, abordèrent à Orwell. Ils avaient rallié
+les amis du comte Hugues Bigot et étaient entrés à Norwich, lorsqu'une
+autre flotte flamande mit à la voile vers les comtés du Nord
+pour soutenir l'insurrection de l'évêque de Durham et l'invasion
+des Ecossais qui avaient formé le siége de Carlisle.</p>
+
+<p>Ce que l'on avait prévu arriva: Henri II se hâta de retourner en
+Angleterre, emmenant avec lui le comte de Leicester, son illustre
+captif. Le comte de Flandre, s'avançant aussitôt à travers les provinces
+conquises l'année précédente par Matthieu de Boulogne, se
+rendit à marches forcées sous les murs de Rouen où l'attendait
+Louis VII. Au moment où ces desseins habiles semblaient devoir
+réussir, ils échouèrent devant la rapidité des succès de Henri II.
+Le roi d'Angleterre avait débarqué le 10 juillet au port de Southampton,
+et, dans son désir hypocrite de calmer l'irritation des
+communes anglo-saxonnes, il avait commencé par aller faire acte de
+pénitence publique au tombeau de saint Thomas de Canterbury;
+peu de jours après, on apprit que, dès le lendemain de l'arrivée du
+roi, une grande bataille avait été livrée à Alnwick dans le Northumberland.
+Les armes de Henri II étaient victorieuses. Le roi d'Ecosse
+avait été pris, et avec lui tous les guerriers de Flandre et Jordan
+leur chef. «Il y eut tant de prisonniers, dit un contemporain, qu'il
+n'y avait point assez de cordes pour les lier, ni assez de prisons
+pour les renfermer.»</p>
+
+<p>Cependant le siége de Rouen se prolongeait. Tous les assauts
+avaient été inutiles, et un armistice d'une seule journée avait été
+proclamé pour la fête de Saint-Laurent, lorsque le comte de Flandre
+s'approcha du roi de France: «Voyez, lui dit-il, cette cité qui déjà
+nous a coûté tant d'efforts; partagée entre les danses et les jeux,
+elle semble aujourd'hui s'offrir elle-même à nous. Que notre armée
+prenne les armes en silence, et se hâte de dresser les échelles
+contre les murailles: nous serons maîtres de la ville avant que
+ceux qui s'amusent au dehors puissent y rentrer.» Ce projet fut
+approuvé. «Peu importe, s'étaient écriés les autres chefs, que nous
+réussissions par notre courage ou par nos ruses. La bonne foi est-elle
+un devoir vis-à-vis de ses ennemis?» Par hasard, un prêtre
+se trouvait, à cette heure, au haut du beffroi de Rouen. Il remarqua
+le mouvement des assiégeants et fit aussitôt sonner le tocsin. La
+<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
+ville fut sauvée, et le lendemain on signala une flotte nombreuse
+qui s'avançait dans la Seine: c'était celle du roi d'Angleterre qui
+accourait triomphant, suivi de dix mille mercenaires.</p>
+
+<p>Louis VII s'était éloigné: le comte de Flandre protégea sa retraite.
+Un mois après, la paix fut conclue à Amboise entre les rois
+de France et d'Angleterre; le comte de Flandre ne tarda point à
+y accéder, et il obtint, en restituant ses conquêtes, de pouvoir conserver
+le fief de mille marcs qui lui avait été promis.</p>
+
+<p>Philippe d'Alsace profita du rétablissement de la paix pour exécuter
+un pieux projet dont son père lui avait donné l'exemple.</p>
+
+<p>Le 11 avril 1175, il prit la croix avec son frère et les principaux
+barons de ses Etats, et il avait tout préparé pour son voyage, quand
+l'archevêque de Canterbury et l'évêque d'Ely vinrent lui annoncer
+que Henri II voulait, en expiation de la mort de Matthieu de Boulogne,
+lui accorder un subside important s'il consentait à ajourner
+son départ jusqu'aux fêtes de Pâques. Henri II avait deux motifs
+pour agir ainsi: il espérait que le comte de Flandre ne marierait
+point les filles du comte de Boulogne sans réclamer son assentiment;
+puis, songeant lui-même à se rendre en Asie et conservant
+ses vues ambitieuses jusque dans l'accomplissement d'un pèlerinage
+dicté par la pénitence, il ne voulait point arriver le dernier à
+Jérusalem.</p>
+
+<p>Toute l'année 1176 s'écoula sans que le roi d'Angleterre eût
+rempli sa promesse; lorsque l'hiver fut arrivé, Philippe, fatigué de
+ces retards, chargea l'avoué de Béthune et le châtelain de Tournay
+d'aller porter ses plaintes à Henri II. Ils ajoutèrent que si le roi
+d'Angleterre ne remplissait point ses engagements, Philippe marierait
+ses nièces aux fils de Louis VII. Peut-être cette déclaration
+n'était-elle qu'un mensonge habile; mais le but que se proposait
+le comte de Flandre fut atteint. Il feignit de céder aux prières réitérées
+des ambassadeurs anglais Gauthier de Coutances et Ranulf
+de Glanville, en faisant épouser à l'une des filles du comte de Boulogne
+le duc de Louvain, à l'autre le duc de Zæhringen, qui conserva
+peu de temps le comté de Boulogne, bientôt transféré aux
+comtes de Saint-Pol et de Dammartin. Henri II remit au comte de
+Flandre cinq cents marcs d'argent et ne demanda plus à partager
+ses conquêtes en Asie.</p>
+
+<p>Vingt jours après le dimanche de Pâques fleuries, la flotte flamande
+<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
+mettait à la voile. Elle s'arrêta en Portugal et à l'île de
+Chypre, et n'aborda que vers le mois d'août à Ptolémaïde. Le roi
+de Jérusalem, qui l'attendait avec impatience, envoya au devant du
+comte de Flandre plusieurs princes et plusieurs évêques. Partout
+il fut reçu avec les plus grands honneurs, et dès qu'il fut arrivé à
+Jérusalem, les barons et les grands maîtres des hospitaliers et
+des templiers, prenant en considération les infirmités du roi Baudouin
+le Lépreux, offrirent à Philippe d'Alsace le gouvernement du
+royaume. Tous espéraient que les secours et les conseils du comte
+de Flandre et des siens raffermiraient le trône chancelant de Jérusalem,
+et permettraient enfin de combattre activement les infidèles.
+L'admiration qu'inspirait Philippe s'accrut de plus en plus lorsqu'il
+eut répondu que, profitant des loisirs que lui laissait l'administration
+de ses Etats héréditaires, il ne s'était point rendu en Asie pour
+augmenter sa puissance, mais pour servir la cause de Dieu.</p>
+
+<p>Cependant on découvrit bientôt combien d'orgueil se cachait
+sous cette humilité apparente. Si Philippe refusait la régence, c'est
+que son ambition s'élevait jusqu'à la royauté. Tels étaient les sinistres
+desseins qu'il nourrissait contre un prince qui lui était uni
+par les liens du sang, et qui lui accordait en ce moment même une
+généreuse hospitalité.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre ne fut point secondé dans ses complots, et
+une autre pensée se présenta à son esprit: Baudouin le Lépreux
+n'avait point d'enfants; sa s&oelig;ur, mère de l'héritier du royaume,
+était veuve du marquis de Montferrat, et il n'était point douteux
+que le nouvel époux qu'elle accepterait n'obtînt, avec la tutelle du
+jeune prince, le gouvernement du royaume. Le comte de Flandre,
+qui avait dédaigné pour lui-même cette haute position, la destinait
+à un de ses chevaliers. Il voulait donner la main de la reine Sibylle
+et celle de sa s&oelig;ur, qui, très-jeune encore, habitait avec sa mère à
+Naplouse, aux deux fils de l'avoué de Béthune: il espérait que
+celui-ci, l'un de ses amis les plus dévoués, n'hésiterait point à lui
+céder, en échange de quelques baronnies en Palestine, les vastes
+domaines qu'il possédait en Flandre. Un jour que Philippe se trouvait
+au milieu des conseillers de Baudouin, parmi lesquels siégeait
+l'archevêque Guillaume de Tyr, il leur demanda pourquoi ils ne le
+consultaient point sur le mariage de sa parente Sibylle, veuve de
+Guillaume de Montferrat. Ils répondirent, après avoir pris l'avis du
+<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
+roi, qu'ils ne s'étaient point occupés du mariage de la marquise de
+Montferrat, parce qu'elle n'était veuve que depuis peu de temps;
+mais toutefois que, s'il proposait une union convenable, on ferait
+usage de ses conseils: ils ajoutaient que son choix serait soumis à
+la délibération commune des barons. «Je ne le ferai point, répliqua
+Philippe irrité, il faut que les princes du royaume jurent de respecter
+ma volonté, car ce serait couvrir de honte une personne
+honnête que la nommer pour l'exposer à un refus.» Ces plaintes
+et ces menaces n'amenèrent point de résultat. Guillaume de Tyr et
+ses collègues s'étaient retirés en s'excusant sur leurs devoirs vis-à-vis
+du roi et vis-à-vis d'eux-mêmes, de ce qu'ils ne pouvaient
+livrer la s&oelig;ur du roi de Jérusalem à un chevalier dont le nom leur
+était inconnu.</p>
+
+<p>Cependant une ambassade solennelle de l'empereur de Constantinople
+était venue réclamer l'exécution d'un traité autrefois conclu
+avec le roi Amauri, par lequel les barons grecs et latins avaient
+pris l'engagement de se réunir pour envahir l'Egypte. On offrit au
+comte de Flandre le commandement de cette expédition: «Il vaut
+mieux, répondit-il, que le chef qui sera choisi recueille seul la
+honte ou la gloire de la guerre, et puisse disposer de l'Egypte s'il
+parvient à la conquérir.» Comme les envoyés de Baudouin lui
+représentaient qu'ils n'avaient pas le pouvoir de créer un second roi
+et un second royaume, il déclara qu'il n'irait point en Egypte, alléguant
+tour à tour l'approche de l'hiver, les inondations du Nil, la
+multitude d'ennemis qu'on aurait à combattre, la famine à laquelle
+l'armée serait exposée pendant sa marche. Vainement lui répliquait-on
+que des navires devaient transporter les machines de
+guerre, et que six cents chameaux chargés de vivres suivraient l'armée:
+il persista dans sa résolution. Déjà soixante et dix galères
+grecques étaient arrivées au port de Ptolémaïde, avec les trésors
+que l'empereur Manuel Comnène consacrait aux frais de cette
+guerre: les barons de Jérusalem crurent qu'il n'était ni prudent,
+ni honorable de violer sans motifs une promesse formelle, et se préparèrent
+à remplir leurs engagements. A cette nouvelle, le comte
+de Flandre, voyant que l'on s'inquiétait peu de ses refus, s'irrita de
+plus en plus: il répétait qu'on ne cherchait qu'à l'outrager, et sa fureur
+était si violente que les barons de Jérusalem, effrayés par ces
+dissensions, supplièrent les Grecs d'ajourner l'expédition d'Egypte
+jusqu'au printemps.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
+Philippe, mécontent et jaloux, avait à peine passé quinze jours
+dans la cité sainte. Emportant avec lui la palme qui était le signe
+ordinaire de l'accomplissement du pieux pèlerinage, il s'était retiré
+à Naplouse: il y changea d'avis, et, dans son humeur inconstante,
+il ne tarda point à envoyer à Jérusalem l'avoué de Béthune
+pour annoncer qu'il était prêt à combattre, soit en Egypte, soit ailleurs.
+Agité par de secrets remords, il cherchait à éloigner de lui
+l'accusation d'avoir compromis la fortune des chrétiens en Asie.</p>
+
+<p>Les barons de Jérusalem s'empressèrent de communiquer ce message
+de Philippe aux ambassadeurs de Manuel Comnène. Ceux-ci
+leur répondirent que, bien qu'il fût peu convenable de changer si
+fréquemment de desseins, ils consentaient à n'écouter que les intérêts
+de la cause de Dieu et de l'empereur, pourvu que le comte de
+Flandre et les siens jurassent de prendre part à cette expédition
+loyalement et de bonne foi, en observant tous les engagements qui
+existaient entre le roi et l'empereur. De nouvelles difficultés s'élevèrent:
+le comte voulait mettre des restrictions à son serment et
+refusait de le prêter lui-même, en offrant celui de l'avoué de Béthune
+et de quelques autres barons de Flandre. Enfin il arriva que les
+ambassadeurs impériaux, jugeant inutile d'entamer d'autres négociations,
+se décidèrent à retourner à Constantinople.</p>
+
+<p>Une si honteuse inertie avait complètement déshonoré la croisade
+de Philippe d'Alsace, quand, par une résolution inopinée, il
+prit les armes et se dirigea vers les plaines fertiles qu'arrose l'Oronte.
+Quelques voix accusaient même le prince d'Antioche et le comte de
+Tripoli d'avoir détourné le comte de Flandre de la guerre d'Egypte,
+afin de l'entraîner à la défense de leurs Etats. Il avait reçu du roi
+cent chevaliers et deux mille fantassins, auxquels s'étaient joints le
+grand maître des hospitaliers et plusieurs chevaliers de l'ordre du
+Temple. Ses premiers pas le portèrent dans la principauté de Tripoli;
+puis, après avoir ravagé le territoire d'Apamée, il mit le siége
+devant Harenc, château fortifié, au sommet d'une colline presque
+inaccessible.</p>
+
+<p>Tandis que le comte de Flandre s'enferme sous des tentes de
+feuillage, dans l'enceinte circulaire d'un rempart destiné à le protéger
+contre les torrents dont l'hiver doit bientôt enfler les eaux,
+l'émir Salah-Eddin s'élance hors de l'Egypte. Instruit que le roi de
+Jérusalem n'a point d'armée autour de lui, il traverse les déserts
+<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
+et paraît inopinément devant Ascalon. Baudouin le Lépreux sort
+de la cité sainte abandonnée au désespoir, et oppose à l'innombrable
+cavalerie des infidèles trois cent soixante et quinze combattants.
+L'évêque de Bethléem les précède, portant le bois de la vraie croix.
+Une longue mêlée s'engage, lorsque tout à coup un tourbillon impétueux
+s'élève et enveloppe les escadrons ennemis d'un nuage de
+poussière. Leurs regards se troublent, et la terreur multiplie à
+leurs yeux le nombre des héros chrétiens; ils jettent précipitamment
+leurs armes, et fuient avec Salah-Eddin que son dromadaire
+emporte au milieu des sables de l'Arabie (25 novembre 1177).</p>
+
+<p>Pendant cette journée glorieuse où les vainqueurs rendirent
+grâces au Seigneur de ce que, nouvelle troupe de Gédéon opposée
+aux Madianites, ils ne devaient qu'à sa protection un si merveilleux
+triomphe, Philippe d'Alsace voyait tous ses efforts échouer sur le
+territoire d'Artésie, dont le nom rappelait les exploits du comte
+Robert de Flandre. Le siége d'Harenc languissait; la discipline
+militaire s'était relâchée. Les chasses des fauconniers, les jeux des
+baladins, les dés et les chansons, occupaient tous les loisirs, et les
+chevaliers, loin de combattre, ne songeaient plus qu'à se reposer
+dans de somptueux banquets. Philippe parlait sans cesse de renoncer
+à son expédition, et en même temps qu'il décourageait ainsi
+tous ceux qui se trouvaient avec lui, il faisait renaître la confiance
+chez les assiégés déjà prêts à capituler. En vain le prince d'Antioche
+supplia-t-il Philippe de ne pas persister dans une si funeste résolution.
+Le comte de Flandre fut sourd à toutes les prières et retourna
+à Jérusalem, où il voulait assister aux fêtes de Pâques. Peu
+de jours après, il quitta la Palestine. Des vaisseaux grecs le portèrent
+de Laodicée à Constantinople; puis il continua son voyage
+par la Thrace, la Pannonie et la Saxe, et vers le mois d'octobre il
+revint en Flandre.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre retrouva ses Etats florissants et l'Europe en
+paix. La réconciliation de Louis VII et de Henri II paraissait sincère.
+Philippe d'Alsace était à peine rentré en Flandre, lorsqu'il y
+vit arriver l'un des fils du roi d'Angleterre, Henri au Court Mantel.
+L'année suivante, il accompagna à Canterbury le roi de France qui
+se rendait en pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket, pour
+implorer du ciel le rétablissement de son fils. Sa prière fut exaucée;
+mais ce voyage avait épuisé les forces du vieux monarque. Ses infirmités
+<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
+l'accablaient, et réduit à transmettre le sceptre à un jeune
+prince à peine âgé de quatorze ans, il confia sa tutelle et le gouvernement
+du royaume au comte de Flandre.</p>
+
+<p>Philippe-Auguste reçut l'onction royale le jour de la Toussaint
+1179. Le comte de Flandre porta dans cette cérémonie l'épée du
+royaume, et dès ce jour son influence ne fut plus douteuse. «Le roi,
+écrit Roger de Hoveden, suivait en toutes choses les conseils du
+comte Philippe» et un poëte ajoute:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lors iert receveur de rentes,</p>
+<p>Des aventures et des ventes,</p>
+<p>Par Paris, par Senlis et par Rains</p>
+<p>Et par autres lieus, ses parrains,</p>
+<p>Phelippes, li contes de Flandres.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le comte de Flandre profita de sa position élevée pour se faire
+confirmer la cession définitive de tous les domaines d'Elisabeth de
+Vermandois, afin qu'ils restassent désormais attachés au fief des
+comtes de Flandre. Leur étendue et l'importance des cités d'Amiens,
+de Nesle et de Péronne, avaient augmenté considérablement sa
+puissance; mais, par une faute dont l'avenir révélera toute la gravité,
+en même temps qu'il cherchait à s'assurer la conservation du Vermandois,
+il préparait le démembrement d'une autre partie de ses
+Etats. Egaré par son ambition, il voulait unir le jeune roi de
+France à l'une de ses nièces, fille du comte de Hainaut, et s'était
+chargé de lui assigner une dot qui fût digne de la couronne qu'elle
+allait porter: c'était l'Artois, avec les cités d'Arras, d'Aire, de
+Saint-Omer, d'Hesdin, de Bapaume.</p>
+
+<p>Elisabeth de Hainaut était déjà fiancée à Henri de Champagne.
+La reine de France, issue de la maison de Thibaud le Grand, se
+plaignit vivement de la rupture de ce projet. Elle se retira en Normandie
+auprès du roi Henri II, et de là elle appelait ses amis aux
+armes.</p>
+
+<p>Cependant le comte de Flandre ne s'effraye point et presse le
+dénoûment des négociations qu'il a entamées: il amène le jeune
+roi en Vermandois et, le 28 avril 1180, il lui fait épouser précipitamment,
+en présence des évêques de Laon et de Senlis, la jeune
+Elisabeth de Hainaut qui n'a que treize ans; puis il se hâte de se
+rendre, non à Reims, mais à l'abbaye de Saint-Denis, où l'archevêque
+<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
+de Sens accourt pour poser sur le front de la jeune fiancée
+la couronne parsemée de fleurs de lis. Au moment où l'arrière-petite-fille
+de Baldwin Bras de Fer s'agenouille dans la basilique
+de Dagbert, la baguette d'un héraut d'armes brise l'une des lampes
+suspendues devant l'autel, et des flots d'huile se répandent sur sa
+tête, comme si une main céleste eût voulu la bénir.</p>
+
+<p>Elisabeth de Hainaut était reine. Ses ennemis s'inclinèrent devant
+elle, et l'altière Alice de Champagne s'apaisa en promettant la main
+d'une de ses nièces, fille du comte de Troyes, à l'héritier des comtes
+de Hainaut. Dès ce moment, le comte de Flandre ne rencontra
+plus d'adversaires: il choisissait lui-même les ministres et les conseillers
+auxquels le soin des affaires était confié. Les populations du
+Midi gardaient le silence; les hommes de race septentrionale triomphaient,
+et saluaient dans Elisabeth l'héritière de Karl le Chauve,
+qui allait rétablir dans sa postérité la dynastie de Karl le Grand.
+Ils aimaient à raconter que l'épée que le comte de Flandre portait
+à la cérémonie du sacre était la célèbre Joyeuse que la main de
+l'empereur des Franks avait touchée; et c'était parmi eux une ancienne
+tradition que Baldwin Bras de Fer, lors du rapt de Judith,
+avait enlevé avec elle les restes de Pépin le Bref et de son fils,
+comme si, par un vague pressentiment de l'usurpation des Capétiens,
+il en avait voulu conserver le glorieux dépôt pour ses successeurs
+issus de la dynastie karlingienne.</p>
+
+<p>Cette paix profonde, qui succédait à tant de guerres lointaines et
+sanglantes, semblait sourire aux délassements littéraires. Philippe
+d'Alsace s'y était toujours montré favorable, et il n'était point indigne
+de les protéger s'il écouta les conseils que lui adressait Philippe
+d'Harveng: «La science n'est pas le privilége exclusif des clercs:
+il est beau de pouvoir se dérober aux combats ou aux agitations
+du monde, pour aller s'étudier dans quelque livre comme dans
+un miroir... Les leçons qu'y trouvent les hommes illustres ajoutent
+à la noblesse, élèvent le courage, adoucissent les m&oelig;urs, aiguillonnent
+l'esprit et font aimer la vertu. Le prince qui possède une
+âme aussi haute que sa dignité aime à entendre ces sages préceptes.
+Combien ne devez-vous point vous applaudir que vos parents
+aient voulu que, dès votre enfance, vous fussiez instruit
+dans les lettres!» Saint Thomas Becket parle à peu près dans
+les mêmes termes que Philippe d'Harveng du comte de Flandre:
+<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
+«Il mérite les plus hautes louanges, car sa prudence est égale à la
+gloire de sa naissance. S'il frappe les coupables avec toute la rigueur
+de sa justice, il gouverne ses sujets fidèles avec toute la
+douceur de sa clémence. Il respecte et protége l'Eglise, et honore
+Jésus-Christ dans ses ministres; sa bonté touche tous les c&oelig;urs,
+ses bienfaits lui concilient la gratitude publique. Il ne persécute
+point ses peuples, et ne cherche point de prétexte pour tourmenter
+les pauvres et dépouiller les riches. Loin d'imiter les monarques
+dont les Etats touchent aux siens, il retrace la vertu et
+la générosité de ces empereurs romains qui savaient</p>
+
+<p class="prose">«Protéger la faiblesse et réprimer l'orgueil.»</p>
+
+<p>Elisabeth de Vermandois partageait les goûts du comte de Flandre:
+elle aimait surtout les vers des ménestrels, et présidait même
+une cour d'amour. C'était à Bruges où sous les frais ombrages de
+Winendale que les plus célèbres trouvères du douzième siècle venaient
+lire tour à tour les romans d'Erec et d'Enide, de Cligès, du
+Chevalier au Lion, d'Yseult, de Tristan de Léonnois ou celui du
+Graal, qui fut écrit</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Por le plus preud'homme.</p>
+<p>Qui soit en l'empire de Rome:</p>
+<p>C'est li quens Phelippe de Flandres.</p>
+</div></div>
+
+<p>Tandis que Chrétien de Troyes chantait la générosité du comte
+de Flandre, Colin Muset se plaignait, dans des vers charmants, de
+la pauvreté, cette compagne des poètes, qui le plus souvent est
+leur muse.</p>
+
+<p>Il faut rappeler, au milieu de ces créations d'une poésie naïve et
+gracieuse, les travaux de quelques hommes vénérables par leur
+science, jurisconsultes ou théologiens, qui allaient s'instruire tour
+à tour aux écoles de Laon, de Paris ou de Normandie. C'est parmi
+eux que nous placerons Lambert d'Ardres, historien plein de talent
+dans l'observation des faits; l'illustre abbé des Dunes, Elie de
+Coxide, et l'abbé de Marchiennes, André Silvius; Hugues de Saint-Victor,
+qui fut surnommé le second Augustin, et Raoul de Bruges,
+qui emprunta à la langue des Arabes, presque ignorée alors en
+Europe, une traduction du Planisphère de Ptolomée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
+Peut-être Raoul de Bruges reçut-il en Flandre la visite du
+célèbre géographe de Ceuta, Mohammed-el-Edrisi, qui avait
+résolu de parcourir toute l'Europe avant d'écrire sa description du
+monde. «La Flandre, y dit-il, est bornée à l'orient par le pays de
+Louvain. Elle compte au nombre de ses villes, Tournay, Gand,
+Cambray, Bruges et Saint-Omer. Ce pays, couvert de villages,
+est partout cultivé avec le plus grand soin. La principale de ses
+villes est celle de Gand, bâtie sur la rive orientale de la Lys. On
+admire ses vastes habitations et ses beaux édifices; elle est située
+au milieu des vergers, des vignobles et des champs les plus fertiles.
+A quinze milles de Gand, vers l'ouest, s'élève la ville de
+Bruges, qui, bien que moins étendue, possède une nombreuse
+population. Des vignobles et des campagnes fertiles l'entourent
+également.»</p>
+
+<p>Un évêque gallois, chassé de son siége par la colère de Henri II
+comme l'archevêque de Canterbury, a célébré avec le même enthousiasme
+la puissance du comte de Flandre: «J'étais arrivé à Arras,
+écrit-il, lorsque tout à coup un grand tumulte s'éleva dans la
+ville. Le comte Philippe de Flandre, qui est si grand, avait fait
+exposer au milieu de la place du marché un bouclier solidement
+fixé à un poteau, et c'était là que les écuyers et les jeunes gens,
+montés sur leurs chevaux, préludaient à la guerre, et éprouvaient
+leurs forces en enfonçant leurs lances dans le bouclier. J'y vis le
+comte lui-même, j'y vis tant de nobles, tant de chevaliers et tant
+de barons vêtus de soie, j'y vis s'élancer tant de superbes coursiers,
+j'y vis briser tant de lances, que je ne pouvais assez admirer
+tout ce qui s'offrait à mes yeux. Cependant lorsque cette enceinte
+eut été occupée pendant environ une heure par cette nombreuse
+noblesse, le comte Philippe se retira soudain suivi de tous les
+siens; à toutes ces pompes avait succédé le silence, et je compris
+combien promptement s'évanouissent ici-bas les créations de la
+vanité.»</p>
+
+<p>Ainsi s'évanouirent aussi ces jours heureux où la paix multipliait
+ses bienfaits. Jeux de la poésie, travaux de la science, brillants
+tournois de la chevalerie, tout disparut le même jour. La guerre,
+qui avait cessé le 1<sup>er</sup> novembre 1179, reprit deux années après, vers
+le mois de novembre 1181. Louis VII était descendu au tombeau.
+Philippe-Auguste avait seize ans: il était impatient d'exercer seul
+<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
+cette autorité que la mort de son père semblait remettre tout
+entière en ses mains. Parmi les barons qui l'environnaient, on en
+comptait plusieurs que l'ambition et l'envie excitaient sans cesse à
+entourer le jeune prince de conseils hostiles au comte de Flandre.
+Les historiens du douzième siècle nous ont conservé les noms des
+barons de Clermont et de Coucy. Tous deux appartenaient à l'aristocratie
+féodale du Vermandois, avec laquelle Philippe d'Alsace
+avait eu de fréquents démêlés. Raoul de Coucy lui avait refusé
+l'hommage de ses domaines, en même temps que Raoul de Clermont
+lui disputait la possession du bourg de Breteuil.</p>
+
+<p>Ces mauvaises dispositions éclatèrent plus manifestement
+en 1182. La comtesse de Flandre était morte à Arras le 27 mars,
+ne laissant point de postérité. Sa s&oelig;ur Éléonore, mariée tour à tour
+au comte de Nevers, à Matthieu et à Pierre d'Alsace, leur avait
+survécu. Le grand chambellan de France, Matthieu de Beaumont,
+qu'elle venait d'épouser en quatrièmes noces, ne tarda point à
+réclamer, à titre héréditaire, les vastes Etats du comte Raoul de
+Vermandois. Philippe-Auguste appuya ses prétentions, et somma
+Philippe de lui remettre plusieurs domaines qui, soit au temps de
+Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe I<sup>er</sup>, soit à une époque
+plus récente, avaient été distraits des terres de la couronne. Le
+comte de Flandre s'appuyait en vain sur les dons solennels confirmés
+par Louis VII, que Philippe-Auguste lui-même avait
+renouvelés: le jeune roi prétextait l'ignorance de sa minorité et
+l'inviolabilité du domaine royal. Il ne pouvait même oublier qu'il
+avait épousé Elisabeth de Hainaut par les conseils du comte de
+Flandre; impatient de rompre tous les liens qui lui rappelaient le
+souvenir de sa tutelle, il avait résolu de répudier cette jeune princesse.
+Déjà le jour de cette triste cérémonie était fixé. Elisabeth,
+prosternée au pied des autels, ne cessait de prier Dieu de la
+défendre contre la malignité de ses ennemis; lorsqu'elle se présenta
+au palais, suivie d'une multitude de pauvres, sa vertu
+brillait d'un si grand éclat que ses ennemis eux-mêmes la respectèrent,
+et le roi, renonçant à son projet, la laissa dans sa retraite de
+Senlis.</p>
+
+<p>La lutte entre la royauté et l'autorité des grands vassaux signale
+les premières années du gouvernement de Philippe-Auguste. Cependant
+ni le roi, ni les grands vassaux, ne sont assez forts pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
+obtenir une victoire décisive et complète. Ce ne sera qu'à la fin de
+ce même règne que nous verrons paraître les communes, autre élément
+de la puissance nationale, jusqu'alors multiple et faible,
+bientôt remarquable par son influence et son unité.</p>
+
+<p>En 1182, les hauts barons de France comprenaient bien que les
+prétentions de Philippe-Auguste étaient une menace dirigée contre
+leur autorité. Au moment où les rois de France et d'Angleterre,
+guidés par les mêmes motifs, formaient une alliance intime, le
+comte de Flandre, le duc de Bourgogne, les comtes de Blois et de
+Sancerre, se confédéraient à leur exemple. Philippe d'Alsace avait
+même envoyé l'abbé d'Andres à Rome pour demander qu'il lui fût
+permis d'épouser la comtesse de Champagne. Tandis que le roi
+exilait la jeune princesse issue de la dynastie karlingienne, ils cherchaient
+un chef dans l'empereur Frédéric Barberousse, qui se vantait
+de reconstituer le vaste empire de Karl le Grand. Ces souvenirs,
+ces traditions, ces espérances leur plaisaient d'autant plus que
+depuis longtemps le sceptre des Césars germaniques était devenu
+le jouet des ambitions féodales.</p>
+
+<p>«Le comte de Flandre, dit un chroniqueur, excita contre son
+seigneur lige tous les adversaires qu'il put découvrir. Il prétendait
+que les choses en étaient arrivées à ce point que le roi voulait
+renverser tous les châteaux ou en disposer à son gré.» On avait
+proclamé en France, en Flandre et en Angleterre, une ordonnance
+qui obligeait tout homme qui possédait cent livres à entretenir un
+cheval et une armure complète: ceux qui avaient vingt-cinq livres
+devaient acheter une cotte de mailles, un casque de fer, une lance
+et un glaive; il était permis à ceux qui étaient plus pauvres de ne
+porter qu'un arc et des flèches.</p>
+
+<p>Le chapelain de Philippe-Auguste, dans le poëme qu'il a consacré
+à la gloire de son maître, nous a laissé un brillant tableau
+de l'enthousiasme qui animait la Flandre prête à combattre.</p>
+
+<p>«Une ardeur belliqueuse éclate de toutes parts; la commune de
+Gand, fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de
+ses nombreux bourgeois, donne au comte vingt mille hommes,
+tous habiles à manier les armes. A son exemple s'empresse celle
+d'Ypres, célèbre par la teinture des laines. Les habitants de
+l'antique cité d'Arras se hâtent d'accourir. Bruges, riche de ses
+moissons et de ses prairies, choisit dans ses murs ses combattants
+<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
+les plus intrépides. Lille, dont les nations étrangères admirent
+les draps aux couleurs éclatantes, prépare également ses nombreuses
+phalanges. Le peuple qui révère saint Omer embrasse le
+parti du comte et lui envoie plusieurs milliers de jeunes gens
+illustres par leur valeur. Hesdin, Gravelines, Bapaume, Douay
+arment tour à tour leurs bataillons pour la guerre... La Flandre
+tout entière appelait aux combats ses nombreux enfants. La
+Flandre est un pays riche et prospère. Son peuple, aussi sobre
+que frugal, se distingue par ses vêtements brillants, sa taille
+élevée, l'élégance de ses traits, la vivacité des couleurs qui
+rehaussent la blancheur de son teint; ses troupeaux lui prodiguent
+leur lait et leur beurre. La tourbe sèche, enlevée du fond
+de ses marais, alimente son foyer, et la mer, qui le nourrit de
+ses poissons, lui porte des navires chargés de trésors précieux.»</p>
+
+<p>Philippe d'Alsace était le véritable chef de la guerre. Lorsque le
+comte de Sancerre conquit le château de Saint-Brice, il en fit hommage
+au comte de Flandre «et devint son homme lige,» dit
+Roger de Hoveden. Son neveu Henri de Louvain lui amena quarante
+chevaliers, et le comte de Hainaut conduisit également sous ses
+bannières les plus vaillants hommes d'armes de ses Etats.</p>
+
+<p>«Les bataillons du comte, poursuit Guillaume le Breton, étincellent
+sous leurs ornements aux couleurs variées. Le souffle des
+brises fait ondoyer leurs étendards; leurs armes dorées par le
+soleil doublent l'éclat de ses rayons. Le comte, plein d'une joie
+secrète, s'élance aux combats, et se croit déjà vainqueur. Il ne
+doute point qu'accompagné d'un si grand nombre de guerriers
+intrépides, il ne lui soit facile de vaincre le roi.»</p>
+
+<p>Cette armée comprend deux cent mille hommes. Philippe d'Alsace
+la guide d'abord vers Corbie dont il forme le siége. Corbie
+avait autrefois appartenu à la Flandre, à l'époque où Athèle, fille
+du roi Robert, l'apporta en dot à Baldwin le Pieux. La première
+enceinte est livrée aux flammes, mais la seconde résiste, protégée
+par les eaux de la Somme; de là, Philippe court ravager les bords
+de l'Oise jusqu'au pied des remparts de Noyon et de Senlis. Le
+redoutable château de Dammartin tombe en son pouvoir; mais ces
+succès ne calment point sa colère, et il s'est écrié, raconte l'auteur
+de <cite>la Philippide</cite>: «Il faut que les guerriers de Flandre brisent les
+portes de Paris, il faut que mon dragon paraisse sur le Petit-Pont,
+<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
+et que je plante ma bannière dans la rue de la Calandre.» En
+effet, le comte de Flandre poursuit sa marche vers la Seine: il
+recueille un butin immense, s'empare du château de Béthisy et
+s'avance jusqu'à Louvres.</p>
+
+<p>Les rois de France et d'Angleterre n'avaient rien fait pour arrêter
+l'invasion du comte de Flandre. Ils préféraient réunir toutes leurs
+forces contre ses alliés, et c'est ainsi qu'ils avaient réduit successivement
+le duc de Bourgogne, la comtesse de Champagne et le comte
+de Sancerre à déposer les armes. Le péril qui menaçait Paris rappela
+enfin Philippe-Auguste au secours de sa capitale; mais les
+Anglais, soit qu'ils fussent déjà las de la guerre, soit que d'anciennes
+sympathies de race, fortifiées par les relations commerciales,
+les rendissent plus favorables aux Flamands, quittèrent le camp
+français.</p>
+
+<p>Par un mouvement habile, le roi de France dirigeait sa marche
+vers Senlis et le Valois, afin de séparer le comte de Flandre de ses
+Etats en interceptant sa retraite. Dans cette situation grave, le
+sénéchal de Flandre, Hellin de Wavrin, se signala par son courage
+et arrêta tous les efforts des ennemis. Une troupe de Gantois faillit
+même enlever le roi de France. L'armée de Philippe Auguste avait
+formé le siége du château de Boves, lorsque Philippe d'Alsace
+s'approcha à travers la forêt de Guise, après avoir brûlé Coucy,
+Pierrefonds et Saint-Just, et vint placer ses tentes vis-à-vis de
+celles de Philippe-Auguste, qui s'éloigna.</p>
+
+<p>On était arrivé aux fêtes de Noël: une trêve fut conclue jusqu'à
+l'Épiphanie. Dès qu'elle fut expirée, le comte de Flandre, qui
+n'avait pas quitté Montdidier, recommença les hostilités. Ses
+hommes d'armes avaient poussé leurs excursions jusqu'à Compiègne
+et jusqu'à Beauvais, lorsque de nouvelles trêves furent proclamées:
+elles devaient se prolonger jusqu'à la Saint-Jean 1183. Le pape
+Lucius III en profita pour envoyer en France son légat Henri,
+évêque d'Albano, chargé d'offrir sa médiation. Des conférences
+s'ouvrirent à Senlis, et bientôt après un traité fut signé. «Jamais,
+dit un chroniqueur contemporain, nous ne vîmes une plus petite
+paix éteindre une plus grande guerre.»</p>
+
+<p>Cette paix maintient la situation des choses. Si Philippe d'Alsace
+restitue le château de Pierrefonds au roi de France, celui-ci
+le remet à l'évêque de Soissons, qui le rend à Hugues d'Oisy, ami
+<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
+de Philippe d'Alsace. Amiens reste fief épiscopal, mais l'évêque
+s'engage à faire droit aux prétentions de Philippe. Le fief pécuniaire
+qu'il a reçu du roi d'Angleterre lui est confirmé; enfin tous
+les frais et tous les désastres de la guerre sont effacés par une
+compensation réciproque.</p>
+
+<p>L'année 1183 fut pleine d'intrigues: chacun prévoyait que la
+guerre ne tarderait point à éclater de nouveau. Le roi de France
+chercha à séparer le Hainaut de la Flandre, et dans ce but il excita
+des discordes entre Henri de Louvain, neveu de Philippe d'Alsace,
+et Baudouin de Hainaut, son beau-frère; puis il rappela la reine
+Elisabeth de l'exil dans lequel il l'avait reléguée; et lorsque le
+comte de Hainaut vint à Rouen pour y traiter avec le roi d'Angleterre
+au nom du comte de Flandre, il l'invita à se rendre à sa cour.
+Baudouin y trouva sa fille qui le supplia de ne plus porter les armes
+contre le roi de France, et ne put résister ni à ses prières, ni à ses
+larmes.</p>
+
+<p>Le bruit de cette réconciliation parvint sans doute aux oreilles
+du roi d'Angleterre. Henri II, qui avait compris combien elle allait
+accroître la puissance de Philippe-Auguste, se hâta de conclure la
+paix avec le comte de Flandre.</p>
+
+<p>Cependant Philippe d'Alsace était allé chercher d'autres alliés
+aux bords du Rhin. L'empereur Frédéric Barberousse, qui depuis
+trente-deux ans travaillait sans relâche à reculer les limites de
+l'empire, l'accueillit avec honneur. Son ambition avait été aisément
+flattée de l'espoir d'étendre son autorité jusqu'à la mer de Bretagne,
+et il chargea l'archevêque de Cologne, le belliqueux Philippe de
+Heinsberg, d'accompagner le comte de Flandre dans ses Etats.
+Philippe d'Alsace y était à peine arrivé, et vingt jours seulement
+s'étaient écoulés depuis l'entrevue de Mayence, lorsque le roi
+Henri II aborda également en Flandre. Philippe d'Alsace et l'archevêque
+de Cologne le suivirent en Angleterre, sous le prétexte
+d'un pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket; mais ils
+s'arrêtèrent peu à Canterbury et se rendirent à Londres. On les
+reçut solennellement à l'église de Saint-Paul. Toutes les rues
+retentissaient des manifestations de la joie publique et étaient, ce
+qu'on n'avait jamais vu auparavant, ornées de feuillages et de
+fleurs. Le comte et l'archevêque passèrent cinq jours dans le palais
+du roi; ils n'y signèrent aucun traité d'alliance manifeste qui soit
+<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
+parvenu jusqu'à nous, mais il n'est point douteux que les conventions
+arrêtées à Mayence n'aient été confirmées à Londres. Henri II,
+dont la préoccupation constante était d'enlever l'héritage de la
+Flandre à Baudouin devenu l'allié du roi de France, réussit à persuader
+à Philippe d'Alsace qu'il ne pouvait mieux punir la trahison
+du comte de Hainaut que par un second mariage, qui serait peut-être
+moins stérile que le premier: des ambassadeurs s'embarquèrent
+aussitôt pour Lisbonne, où ils réclamèrent la main de l'une
+des filles d'Alphonse I<sup>er</sup>, roi de Portugal. Elle se nommait Thérèse
+et l'on vantait son éclatante beauté.</p>
+
+<p>Ce n'était point assez pour la vengeance du comte de Flandre.
+Aussitôt qu'il eut appris que le comte Baudouin avait signé, à
+l'abbaye de Saint-Médard de Soissons, un traité avec le roi de France,
+il envahit le Hainaut et s'avança jusqu'au Quesnoy. L'armée
+allemande et brabançonne de Philippe de Heinsberg et de Henri de
+Louvain, qui s'élevait, dit-on, à dix-sept cents chevaliers et à
+soixante et dix mille hommes de pied, ne tarda point à le rejoindre
+devant Maubeuge. Jacques d'Avesnes lui amena ses vassaux, et le
+comte de Hainaut se vit bientôt réduit à s'enfermer dans le château
+de Mons, d'où il assista, en pleurant, à l'extermination de ses peuples
+qu'il ne pouvait secourir.</p>
+
+<p>A cette guerre sanglante succédèrent tout à coup des fêtes resplendissantes
+de pompe et de magnificence. Le comte de Flandre se
+rendait, entouré de ses chevaliers, au-devant de sa jeune fiancée.
+Le roi Alphonse avait fait porter sur sa flotte les trésors les plus
+précieux de ses Etats, de l'or, des pierres précieuses, de riches habits
+de soie, des fruits dorés par le soleil dans les heureux climats
+de la Lusitanie. Le roi d'Angleterre avait également ordonné que
+des vaisseaux l'accompagnassent pendant son voyage, et Thérèse, en
+relâchant à la Rochelle, y apprit avec admiration que de là jusqu'aux
+ports de Flandre tout le rivage de la mer appartenait aux
+Anglais. La jeune princesse portugaise, appelée et protégée par
+Henri II, conserva profondément ces premières impressions; et en
+renonçant à son nom pour en prendre un autre plus connu aux bords
+de l'Escaut, elle choisit celui de Mathilde, qui n'était pas moins cher
+aux Anglais qu'aux Flamands.</p>
+
+<p>Dès que Philippe-Auguste avait appris les revers du comte de
+Hainaut, il avait rompu la paix et réuni une armée; mais il se souvint
+<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
+bientôt du siége de Boves et se retira devant les hommes
+d'armes que le comte de Flandre lui opposait. D'un autre côté,
+Henri II, retenu au delà de la mer par une insurrection des Gallois,
+chercha à cacher ses engagements secrets en proposant une trêve
+qui fut acceptée. Des conférences s'ouvrirent à Aumale le 7 novembre
+1185. Les rois de France et d'Angleterre, le comte de Flandre,
+les archevêques de Reims et de Cologne, y assistèrent, et on y
+approuva une paix à peu près semblable à celle de 1183; mais il
+restait encore plusieurs points à régler, et le comte de Flandre exigeait,
+comme condition préalable, la ratification du roi des Romains,
+avec lesquels il venait de conclure une étroite alliance. Il se rendit
+donc en Italie auprès de lui pour l'obtenir, et à son retour, le
+10 mars 1186, les conférences recommencèrent à Gisors: là furent
+définitivement réglées les contestations qu'avaient fait naître les
+domaines du Vermandois.</p>
+
+<p>Une année après, le 17 février 1187, le roi d'Angleterre s'embarquait
+à Douvres pour aller en Flandre. Il passa trois jours à Hesdin,
+puis continua son voyage vers la Normandie. De nouveaux démêlés,
+relatifs à la possession du Vexin et à la tutelle d'Arthur de Bretagne,
+allaient rallumer la guerre entre la France et l'Angleterre.
+Conformément aux anciens traités, Philippe d'Alsace envoya quelques
+hommes d'armes au camp français; mais il alla lui-même,
+avec la plupart de ses chevaliers, rejoindre le roi d'Angleterre, qui
+se préparait à défendre le Berri. Son zèle parut toutefois se refroidir
+presque aussitôt. Henri II et Frédéric Barberousse touchaient
+tous les deux au terme de leur carrière. Philippe d'Alsace était également
+arrivé au déclin de la vie, et ses longues guerres avaient fatigué
+son ambition: son second mariage était resté stérile comme le
+premier, et le roi des Romains l'engageait vivement à se réconcilier
+avec son seigneur suzerain et le comte de Hainaut, dont la fille devenue
+mère d'un prince, avait retrouvé toute son influence. A ces
+causes générales que nous a conservées le récit des historiens, il
+faut sans doute en ajouter d'autres moins apparentes mais aussi
+réelles, celles qui reposent sur les passions et l'intérêt, et qui, préparées
+dans l'ombre, y restent le plus souvent ensevelies. Quoi qu'il
+en soit, voici le récit d'un historien anglais: «C'était vers le 23 juin,
+Philippe-Auguste assiégeait Châteauroux, et le roi d'Angleterre
+allait le combattre, lorsque le comte de Flandre engagea le comte
+<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
+de Poitiers, fils du monarque anglais, à ne point oublier que ses
+domaines relevaient du roi de France, qui pouvait les étendre par
+ses bienfaits. Richard, cupide et avare, s'écria que, pour atteindre
+ce résultat, il irait volontiers pieds nus jusqu'à Jérusalem.&mdash;Ce
+n'est point en te rendant pieds nus à Jérusalem que tu y réussiras,
+lui répondit Philippe d'Alsace, mais en te dirigeant armé
+vers le camp du roi de France.&mdash;Richard le crut, et Henri II,
+instruit de la trahison de son fils, réunit les chefs de son armée
+pour leur annoncer qu'il avait résolu de déposer les armes.&mdash;Je
+suis un grand pécheur, leur dit-il; je veux me réconcilier avec Dieu
+et combattre les infidèles.» Une trêve de deux ans fut conclue.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre se souvenait trop tard que le patriarche de
+Jérusalem et les grands maîtres des hospitaliers et des templiers
+étaient venus lui remettre, comme au petit-fils de Foulques d'Anjou,
+les clefs du saint sépulcre et de la tour de David. Chaque jour, les
+infidèles devenaient plus redoutables. Après une trêve que les
+chrétiens avaient payée soixante mille besants d'or, Salah-Eddin
+avait repris les armes. Les mameluks avaient conquis tour à tour
+Ptolémaïde, Beyruth, Sidon, Césarée, Bethléem où naquit le Sauveur,
+Nazareth où s'écoula sa jeunesse. La bannière de l'émir flottait
+sur le Thabor: son camp dominait la montagne de Sion. En
+vain le pape Urbain III envoyait-il ses légats prêcher la croisade au
+milieu des discordes des princes qui étouffaient leurs voix. Jérusalem
+était mal défendue par Gui de Lusignan, et le 2 octobre 1187,
+moins d'un siècle après la conquête de Godefroi de Bouillon, la
+croix disparut du Calvaire. A cette nouvelle, une clameur lamentable
+retentit dans toute l'Europe. Le pape Urbain expira de douleur,
+et l'archevêque de Tyr, réunissant Philippe-Auguste et
+Henri II au gué Saint-Remy, le 21 janvier 1188, émut tellement
+par ses reproches et ses plaintes le c&oelig;ur des deux rois, qu'ils jurèrent,
+avec tous les seigneurs qui les entouraient, de délivrer la
+terre sainte. Afin que rien ne les détournât de leur projet, Philippe
+d'Alsace proposa à tous les barons de s'engager à ne point tirer
+l'épée tant que les malheurs de l'Orient n'auraient pas cessé. Le
+roi d'Angleterre prit la croix blanche; le roi de France, la croix
+rouge. Le comte de Flandre, aussi puissant que les princes dont il
+était le rival plutôt que l'homme lige, donna la croix verte pour
+signe de ralliement à tous les siens.
+<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
+Henri II mourut bientôt après, le 6 juillet 1189; il laissait sa
+couronne et le soin d'accomplir son v&oelig;u à son fils, Richard C&oelig;ur
+de Lion, qui pendant un règne de dix années ne devait point en passer
+une seule oisif en Angleterre. Cinq mois s'étaient à peine écoulés,
+lorsque Richard s'embarqua, le 12 décembre, au port de
+Douvres. Il aborda à Calais, rencontra à Lille Philippe d'Alsace, et
+se rendit avec lui à Vézelay, où les souvenirs de saint Bernard présidèrent
+à cette nouvelle assemblée de peuples chrétiens appelés à
+combattre en Asie.</p>
+
+<p>Il appartenait à la Flandre d'occuper le premier rang à chaque
+page de l'histoire des croisades. Le légat du pape, l'évêque d'Albano,
+était mort en 1188 dans un bourg d'Artois en prêchant la
+guerre sainte. Sa voix expirante fut entendue, et sept mois avant
+que Richard eût traversé la mer, Philippe d'Alsace, qui devait se
+rendre en France pour accompagner les deux rois, confia à Jacques
+d'Avesnes «li bons chevalier» le commandement de la flotte des
+pèlerins flamands: sur cette flotte s'embarquèrent le comte de Dreux
+et son frère Philippe, évêque de Beauvais; Hellin de Wavrin, sénéchal
+de Flandre, et son frère Roger, évêque de Cambray, dont les
+m&oelig;urs n'étaient pas moins belliqueuses que celles de l'évêque de
+Beauvais. Quelques-uns de leurs navires se dirigèrent d'abord vers
+le port de Darmouth, où d'autres pèlerins anglais les rejoignirent.
+Jacques d'Avesnes avait déjà franchi le détroit de Gades, lorsque
+le reste de la flotte jeta l'ancre, dans les premiers jours de juillet
+1188, au pied des remparts de Lisbonne. Le roi don Sanche de Portugal,
+dont Philippe d'Alsace avait épousé la s&oelig;ur, engagea vivement
+les pèlerins flamands à s'arrêter quelques jours dans ses Etats
+pour faire le siége de la ville de Sylva, dont l'antique origine remontait,
+disait-on, à Sylvius, fils d'Enée. Il jura solennellement,
+et trois évêques répétèrent son serment, que tout l'or, l'argent et les
+vivres dont les croisés pourraient s'emparer, leur appartiendraient
+sans partage. Les historiens du douzième siècle racontent avec admiration
+que trois mille cinq cents chrétiens n'hésitèrent point à
+attaquer une ville bâtie sur un rocher inaccessible et dix fois plus
+considérable que Lisbonne. Dès le troisième jour de leur arrivée,
+ils enlevèrent le faubourg où se trouvait la seule fontaine que possédassent
+les assiégés. Les Mores, quel que fût leur nombre, se
+virent réduits à capituler, et la mosquée devint une église où l'un
+<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
+des pèlerins de Flandre fut consacré évêque. L'armée portugaise
+avait assisté, silencieuse et immobile, à ces merveilleux succès.</p>
+
+<p>Le bruit de cette victoire retentit jusque dans l'Afrique. L'empereur
+de Maroc réunit une armée l'année suivante et débarqua dans
+les Algarves. Un de ses émirs menaçait Sylva, lorsque des vaisseaux
+anglais et flamands cinglèrent vers le rivage. Ils portaient
+quelques croisés, qui s'empressèrent d'aborder et de briser leurs
+navires pour en former des palissades devant lesquelles échouèrent
+tous les efforts des infidèles. A la même époque, comme si le ciel
+avait guidé leur marche, d'autres croisés arrivaient à l'embouchure
+du Tage et rejoignaient le roi don Sanche à Santarem. L'empereur
+de Maroc avait conquis Torres-Novas et assiégeait le château de
+Thomar qui appartenait aux templiers. Les Sarrasins apprirent
+avec effroi l'arrivée des pèlerins septentrionaux, et se montrèrent
+aussitôt disposés à la paix. Ils demandaient qu'on leur restituât
+Sylva, et promettaient en échange d'évacuer le bourg de Torres-Novas
+et de conclure une trêve de sept années: leurs propositions
+avaient été rejetées, et déjà les chrétiens se rangeaient sous les bannières
+de la croix pour marcher au combat, lorsqu'on leur annonça
+que le prince africain était mort: toute son armée s'était dispersée.</p>
+
+<p>Une année s'écoula avant que les rois de France et d'Angleterre
+eussent terminé leurs préparatifs. Enfin, le 15 septembre 1190, la
+flotte de Philippe-Auguste entra dans le port de Messine, et, cinq
+jours après, Richard le rejoignit dans le royaume de Tancrède. Le
+comte de Flandre s'était arrêté à Rome où Henri VI, héritier de
+Frédéric Barberousse, allait ceindre la couronne impériale. Dans
+les derniers jours de février, il accompagna Aliénor de Guyenne
+et Bérengère de Navarre jusqu'au port de Naples, où il trouva des
+galères anglaises qui le portèrent en Sicile.</p>
+
+<p>De violentes discordes avaient éclaté entre les deux rois. En
+vain avait-on appelé, des montagnes de la Calabre, un célèbre ermite
+pour qu'il interposât sa médiation. C'était un pieux vieillard
+qui avait annoncé au prince anglais que Salah-Eddin était l'une
+des sept têtes du dragon de l'Apocalypse, et qu'il faudrait sept années
+pour le vaincre, mais que cette guerre rendrait le nom de Richard
+C&oelig;ur de Lion plus glorieux que celui de tous les rois de la
+terre. Ces prédictions avaient été écoutées avec respect: on repoussa
+ses conseils dès qu'il prêcha la concorde et l'union.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
+Les deux rois cherchaient à s'attacher le comte de Flandre; Philippe
+d'Alsace semblait toutefois plus favorable à Richard. Ajoutons,
+à son honneur, qu'il parvint à apaiser ces démêlés funestes
+qui enchaînaient dans un port de la Sicile toutes les espérances et
+tout l'avenir de la croisade. Une des conditions de la réconciliation
+des deux monarques était de partager toutes les conquêtes qu'ils
+pourraient faire en Asie.</p>
+
+<p>Vers les premiers jours du printemps, les flots de la mer qui
+baigne Paros et la Crète se couvrirent de nombreux vaisseaux.
+C'était la flotte des princes chrétiens. Tandis que Richard s'arrêtait
+à l'île de Chypre pour y renverser un tyran de la maison des
+Comnène, Philippe-Auguste abordait, le 29 mars 1191, sur le rivage
+de Ptolémaïde.</p>
+
+<p>Déjà depuis deux années durait ce siége fameux que Gauthier
+Vinesauf a comparé au siége de Troie. Comme au siècle de Priam,
+c'était la lutte de l'Europe et de l'Asie, de l'Orient et de l'Occident,
+non plus divisés par le rapt d'une femme, mais appelés à se disputer
+un tombeau, le seul que la mort eût laissé vide. Du reste, ce
+siége ne devait pas être moins sanglant que celui de Pergame.
+D'après le récit des historiens chrétiens, les croisés y perdirent
+cent vingt mille hommes, et les chroniques arabes ajoutent que
+cent quatre-vingt mille Sarrasins y succombèrent. Si Richard
+y renouvela les exploits d'Achille, Philippe-Auguste n'y montra
+pas moins d'habileté dans ses ruses que le prudent Ulysse. Enfin,
+pour compléter ce rapprochement que nous empruntons à un historien
+contemporain, nous rappellerons une peste aussi terrible que
+celle qui autrefois, sous les flèches d'Apollon irrité, avait livré tant
+d'illustres victimes à la faim des chiens et des oiseaux. Lorsque le
+roi de France débarqua en Asie, le sol que ses pas allaient fouler
+avait déjà reçu les tristes restes de dix-huit évêques, de quarante-quatre
+comtes et d'une multitude innombrable de barons et de chevaliers.
+Il faut nommer le duc de Souabe, les comtes de Pouille, de
+Blois et de Sancerre, l'évêque de Cambray, Robert de Béthune,
+Guillaume de Saint-Omer, Athelstan d'Ypres, Eudes de Trazegnies,
+Ywan de Valenciennes. Plus heureux que leurs compagnons, Louis
+Herzeele d'Herzeele et Eudes de Guines avaient péri par le fer
+des infidèles.</p>
+
+<p>Aliénor de Guyenne et la jeune reine d'Angleterre, Bérengère de
+<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
+Navarre, précédant de peu de jours le vainqueur d'Isaac Comnène,
+arrivèrent à Ptolémaïde le 1<sup>er</sup> juin. Tandis que les navires anglais,
+ornés de pampres et de roses, fendaient lentement le flot azuré, de
+nombreux signes de deuil attristaient le rivage. Au pied de la Tour-Maudite,
+les chevaliers chrétiens, dont les larmes avaient déjà tant
+de fois coulé pendant le siége de Ptolémaïde, gémissaient sur un
+cercueil. La croisade comptait un martyr de plus. C'était le comte
+de Flandre. Selon quelques historiens, il avait été atteint de la
+peste; selon d'autres, il avait succombé à la douleur qu'il ressentit
+en voyant toutes les machines des assiégeants consumées par le feu
+grégeois.</p>
+
+<p>Jacques d'Avesnes, qui n'avait cessé de se signaler par son courage,
+survécut peu à Philippe d'Alsace. A la mémorable bataille
+d'Arsur, dont le nom lui rappelait la gloire d'un autre sire d'Avesnes,
+il perdit un bras et continua à combattre, jusqu'à ce qu'il tombât
+en s'écriant: «O bon roi Richard, venge ma mort!» La chronique
+du monastère d'Andres le compare aux Macchabées, et le roi d'Angleterre
+mêla au récit de sa victoire l'hommage de ses regrets.
+«Nous avons perdu, écrivait-il, un brave et pieux chevalier qui
+était la colonne de l'armée.»</p>
+
+<p>A cette même époque, un chevalier de la maison de Saint-Omer,
+Hugues, prince de Tabarie, prisonnier des infidèles, exposait à
+Salah-Eddin les maximes et les devoirs de la chevalerie, nobles enseignements
+où le chrétien captif triomphait encore.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i1"> Salehadins molt l'onora.</p>
+<p>Por chou que preudom le trova.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ptolémaïde avait été conquise: Jérusalem resta au pouvoir des
+infidèles. Le roi d'Angleterre aperçut ses remparts du haut des
+collines d'Emmaüs, où s'étaient jadis agenouillés les croisés de
+Godefroi de Bouillon. Il ne lui fut point donné d'aller plus loin, et
+c'est l'historien de saint Louis qui raconte qu'on entendit alors
+Richard C&oelig;ur de Lion s'écrier en pleurant: «Biau sire Diex, je te
+prie que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la
+puis délivrer des mains de tes ennemis.»</p>
+
+<p>Telle fut la fin de la troisième croisade.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LIVRE SEPTIÈME.<br />
+<span class="small">1191-1205.</span></h2>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" />
+</div>
+
+<p class="summary">Avénement de la dynastie de Hainaut.<br />
+Baudouin VIII.&mdash;Baudouin IX.<br />
+Croisade.&mdash;Conquête de Constantinople.</p>
+</div>
+
+<p>Lorsque Philippe-Auguste demanda à Richard que, conformément
+au traité de Messine, il lui cédât la moitié de ses conquêtes
+dans l'île de Chypre, le monarque anglais se contenta de lui répondre:
+«J'y consens, pourvu que tu partages aussi avec moi les dépouilles
+du comte de Flandre.»</p>
+
+<p>Le roi de France ne voulait partager avec personne les dépouilles
+qu'il convoitait. «Il cherchait, dit Roger de Hoveden, à trouver
+une occasion de s'éloigner du siége de Ptolémaïde pour s'emparer
+du comté de Flandre.» A peine quelques semaines s'étaient-elles
+écoulées, que Philippe-Auguste déclara qu'il abandonnait les
+croisés pour retourner en Europe.</p>
+
+<p>Cependant, quelle qu'eût été la célérité du départ de Philippe-Auguste,
+il arriva trop tard pour réaliser complètement ses desseins.
+Le chancelier de Hainaut, Gilbert, prévôt de Mons, se trouvait
+en Italie lorsque des pèlerins lui annoncèrent la mort du comte
+de Flandre: le messager qu'il se hâta d'envoyer à son maître voyagea
+si rapidement, que Baudouin le Magnanime fit reconnaître son
+autorité dans les provinces flamandes avant que l'on y eût appris
+que la dynastie d'Alsace s'était éteinte au siége de Ptolémaïde.
+L'archevêque de Reims, Guillaume aux Blanches Mains, qui gouvernait
+la France pendant l'absence du roi, n'avait point tardé, à
+son exemple, de prendre possession de l'Artois, jadis donné en dot
+à la reine Elisabeth, qui était morte l'année précédente: la veuve
+de Philippe d'Alsace avait jugé également l'occasion favorable pour
+demander que les villes de Gand, de Bruges, de Grammont, d'Ypres,
+<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
+de Courtray, d'Audenarde, fussent réunies à son douaire qui comprenait
+déjà toute la West-Flandre. Mathilde, qui selon l'usage de
+cette époque, portait le titre de reine parce qu'elle était fille de roi,
+s'était alliée secrètement à l'archevêque de Reims: son ambition,
+qui devait appeler tant de malheurs sur la Flandre, s'applaudissait
+de ces divisions; mais la plupart des villes lui fermèrent leurs
+portes: on vit même en Artois les habitants de Saint-Omer prendre
+les armes pour protester des sympathies qui les attachaient à la
+Flandre. La reine Mathilde et l'archevêque de Reims s'effrayèrent:
+ils virent avec joie des conférences s'ouvrir à Arras, et l'on y conclut
+un traité qui laissait l'Artois au pouvoir de la France, mais
+qui contraignit du moins la reine Mathilde à se contenter des cités
+de Lille, de Cassel, de Furnes, de Bergues et de Bourbourg, qui
+formaient primitivement son douaire.</p>
+
+<p>La paix d'Arras fut faite au mois d'octobre: Philippe-Auguste
+ne revint à Paris que le 27 décembre: sa colère fut extrême en
+apprenant ce qui avait eu lieu; et lorsque le comte de Hainaut se
+rendit auprès de lui pour remplir ses devoirs de feudataire, il ne se
+contenta point de refuser l'hommage du comté de Flandre, il voulut
+le faire arrêter et le garder dans quelque château, comme depuis
+Philippe le Bel retint Gui de Dampierre. Baudouin, averti par ses
+amis, parvint à fuir dans ses Etats: ses vassaux accoururent à sa
+voix, et déjà tout semblait annoncer la guerre, quand on sut que
+des négociations avaient été entamées à Péronne. Le roi de France
+exigea une somme de cinq mille marcs d'argent, comme droit de
+relief féodal, et peu après la cérémonie de l'hommage s'accomplit
+solennellement à Arras.</p>
+
+<p>D'autres soins occupèrent désormais exclusivement l'ambition
+de Philippe-Auguste. Richard C&oelig;ur de Lion avait quitté Ptolémaïde
+le 7 octobre 1192, et après une navigation assez lente jusqu'à
+Corfou, il s'était séparé à Raguse de la reine Bérengère qu'Etienne
+de Tournehem devait conduire à Rome. Les soupçons que
+lui inspirait la déloyauté des princes allemands l'avaient engagé à
+s'habiller en marchand et à ne conserver avec lui qu'un petit nombre
+de compagnons. L'un de ceux-ci était Baudouin de Béthune, qui,
+par dévouement pour Richard, cherchait, en s'entourant d'une
+pompe toute royale, à faire croire qu'il était lui-même le monarque
+anglais. Toutes ces ruses furent inutiles: Richard, arrêté près de
+<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+Vienne, fut livré par le duc d'Autriche à l'empereur, et bientôt après
+enfermé dans une prison.</p>
+
+<p>Si Philippe-Auguste n'avait point préparé cette trahison, il s'en
+applaudit comme d'une victoire et voulut en profiter. Le comte de
+Mortain, Jean sans terre, frère de Richard, accepta avec empressement
+le rôle d'usurpateur qu'un prince étranger lui proposait, et
+rendit hommage au roi de France de tous les fiefs situés en deçà
+de la mer. On vit s'assembler sur les rivages de la Flandre, épuisée
+et affaiblie, une foule d'aventuriers qui s'armaient au nom du roi
+Jean, mais par l'ordre du roi de France. Tandis que Philippe-Auguste
+épousait à Arras Ingelburge, fille du roi Waldemar, pour
+obtenir l'appui des vaisseaux danois, une autre flotte se réunissait
+à Witsand pour menacer le rivage anglais: mais la vieille Aliénor
+de Guyenne l'avait fait garder avec soin, et le roi de France préféra
+entraîner cette armée avide de pillage et le comte Baudouin
+lui-même sous les remparts de Rouen: il y rencontra de nouveau
+une résistance à laquelle il ne s'attendait point, et fut réduit à lever
+le siége.</p>
+
+<p>Le roi de France espérait un succès plus complet de l'ambassade
+qu'il avait envoyée à l'empereur Henri VI, pour le prier de lui remettre
+Richard qu'il accusait d'avoir forfait à ses devoirs de vassal.
+Pour réussir dans cette démarche, il fallait répandre beaucoup d'or;
+mais le roi de France négligea ce moyen infaillible de succès: Richard,
+plus habile, opposa à l'avarice de Philippe-Auguste une prodigalité
+qui le sauva. Les barons allemands, comblés de ses largesses,
+se ressouvinrent des priviléges des croisés, et l'empereur
+s'associa à leurs sentiments lorsqu'on lui offrit une rançon de cent
+cinquante mille marcs d'argent: il voulut même, pour lutter de
+générosité, abandonner à son prisonnier toutes ses prétentions sur
+le royaume d'Arles et la province. C'est ainsi qu'en Orient Salah-Eddin,
+réclamant l'amitié de son illustre adversaire, avait voulu
+partager toutes ses conquêtes avec lui.</p>
+
+<p>Deux noms que la Flandre a le droit de revendiquer se rattachent
+à la délivrance de Richard C&oelig;ur de Lion: l'un, tout populaire, est
+celui du ménestrel Blondel, né au bourg de Nesle, sur la frontière
+des Etats de Philippe d'Alsace; l'autre est celui d'Elie de Coxide,
+abbé des Dunes, qui fut l'un des ambassadeurs envoyés par la reine
+Aliénor à la cour de l'empereur d'Allemagne. Elie de Coxide, l'un
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
+des hommes les plus éloquents de son temps, obtint, pour son abbaye,
+des dîmes, des immunités et des possessions territoriales,
+qui lui donnaient le droit d'élire un député au parlement d'Angleterre.
+A ces noms, il faut joindre celui de Baudouin de Béthune.
+Après le départ du roi d'Angleterre, il était resté comme otage dans
+les prisons de Léopold d'Autriche. Ce prince cruel avait résolu de
+le faire périr si le roi d'Angleterre ne lui livrait deux princesses,
+l'une s&oelig;ur d'Arthur de Bretagne, l'autre fille de l'empereur de
+Chypre. Richard, pour sauver son ami, lui remit les deux jeunes
+filles; mais il parut que le ciel ne voulait point permettre ce sacrifice.
+A des incendies affreux succédèrent de désastreuses inondations;
+enfin une épidémie vint qui frappa le duc Léopold et rendit
+la liberté aux infortunées captives. A son retour, Baudouin de Béthune
+reçut du roi Richard le comté d'Aumale.</p>
+
+<p>Partout où le roi d'Angleterre avait passé en quittant l'Allemagne,
+il laissait des amis et des alliés. Les ducs de Limbourg et de Brabant,
+l'évêque de Liége, le comte de Hollande, étaient prêts à le
+soutenir. L'archevêque de Cologne l'accompagna jusqu'au port
+d'Anvers, formé, dit Roger de Hoveden, par la réunion des eaux de
+l'Escaut à celles de la mer. Il n'osait point traverser la Flandre, où
+dominait l'autorité de Philippe-Auguste, et préféra les périls que
+présentait la navigation au milieu des îles et des bancs de sable
+dont étaient parsemées les bouches du fleuve. Pendant le jour, il se
+rendait à bord de la galère du Normand Alain Tranchemer; mais
+dès que la nuit était venue, il se retirait sur un grand navire anglais:
+il lui fallut quatre jours pour arriver d'Anvers au havre du Zwyn;
+enfin, le 10 mars 1194, il aborda à Sandwich.</p>
+
+<p>En 1184, Philippe-Auguste, irrité contre Philippe d'Alsace, avait
+exilé Elisabeth de Hainaut; en 1193, moins de trois mois après
+son mariage avec la fille du roi Waldemar, apprenant la délivrance
+prochaine de Richard et mécontent de ce que les flottes danoises
+avaient tardé trop longtemps à cingler vers l'Angleterre, il répudia
+également la malheureuse Ingelburge, et ce fut dans les domaines
+qui avaient appartenu à Philippe d'Alsace qu'elle trouva un asile.
+L'évêque de Tournay la vit au monastère de Cysoing, cherchant la
+résignation dans la piété et l'oubli du monde dans le sein de Dieu.</p>
+
+<p>«Qui pourrait avoir le c&oelig;ur assez dur, s'écriait-il, pour ne pas
+s'émouvoir des malheurs qui accablent une jeune et illustre princesse,
+<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
+issue de tant de rois, vénérable dans ses m&oelig;urs, modeste
+dans ses paroles et pure dans ses &oelig;uvres? Si sa figure est belle,
+sa foi ajoute encore à sa beauté; elle est jeune, mais elle est prudente
+comme si elle avait beaucoup vécu. Si Assuérus connaissait
+ses vertus, il étendrait son sceptre généreux sur cette nouvelle
+Esther et la rappellerait dans ses bras. Il lui adresserait ces paroles
+d'amour dont s'est servi Salomon: Revenez, revenez, pour
+que je sois avec vous. Il lui dirait: Revenez, vous qui êtes pleine
+de noblesse; revenez, vous qui charmez par votre bonté; revenez,
+vous qui brillez par vos vertus et la chasteté de vos m&oelig;urs! Et
+cependant cette princesse, si illustre et si sainte, est réduite à
+tendre la main aux aumônes! Souvent je l'ai vue pleurer, et j'ai
+pleuré avec elle!»</p>
+
+<p>Philippe-Auguste resta insensible à ces cris de douleur: il
+avait fait établir par l'archevêque de Reims de douteuses relations
+de consanguinité, dans lesquelles figurait le comte de Flandre
+Charles le Bon.</p>
+
+<p>Ce fut Richard qui vengea Ingelburge. Deux mois après son
+retour en Angleterre, il abordait en Normandie pour combattre le
+roi de France. Jean de Mortain s'était réconcilié avec son frère, et
+de nombreuses victoires suivirent la soumission des rebelles.</p>
+
+<p>Le règne de Baudouin le Magnanime et de Marguerite d'Alsace
+s'achevait au milieu des combats. Tandis que le sang rougissait les
+plaines du Maine et du Poitou, la Flandre était pleine de trouble et
+d'agitation. La reine Mathilde y avait formé un complot dans lequel
+était entré Roger de Courtray. Thierri de Beveren réclamait le
+comté d'Alost et avait réussi à s'emparer de Rupelmonde. Le duc
+de Brabant, qui, comme neveu de Philippe d'Alsace, était naturellement
+l'ennemi et le rival de Baudouin, le marquis de Namur, qui
+voulait révoquer la donation de ses Etats qu'il lui avait faite précédemment,
+l'évêque de Liége, leur constant allié, soutinrent sa rébellion.
+Les plus fiers barons des marches de la Meuse avaient réuni
+leurs vassaux sous leurs bannières. Le roi de France s'alarma de
+cette vaste confédération féodale, et ordonna à ses hommes d'armes
+d'envahir le Brabant avec les milices de Flandre et de Hainaut.
+Une bataille décisive se livra, le 1<sup>er</sup> août 1194, près de Noville, sur
+les bords de la Méhaigne. Le triomphe de Baudouin fut complet:
+quatre cents chevaliers et vingt mille fantassins périrent en cherchant
+<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
+à l'arrêter. Le marquis de Namur fut fait prisonnier et perdit
+ses Etats. Le duc de Brabant demanda aussitôt la paix, et la reine
+Mathilde suivit leur exemple; mais son humiliation fut plus profonde,
+car ce ne fut point assez qu'elle se soumît au jugement du
+roi et renonçât à toutes ses prétentions et à tous les accroissements
+qu'avait subis son domaine: Philippe-Auguste, qui craignait
+peut-être qu'elle n'offrît sa main à quelque haut baron de France,
+dans lequel elle trouverait un vengeur, la força d'épouser l'un des
+princes qui lui étaient les plus dévoués, le duc Eudes de Bourgogne.
+A peine ce mariage avait-il été célébré qu'il fut rompu par
+l'autorité ecclésiastique pour des motifs de consanguinité, et la
+fière princesse portugaise se vit de nouveau réduite à promettre au
+roi qu'elle ne chercherait point à contracter un autre mariage sans
+avoir obtenu son assentiment préalable.</p>
+
+<p>A cette guerre succéda une expédition dirigée contre le comte
+de Hollande, qui voulait opposer ses entraves à l'activité de la navigation
+flamande. Il ne put défendre l'île de Walcheren et se hâta
+de redresser les griefs de la Flandre.</p>
+
+<p>Marguerite avait rendu le dernier soupir le 15 novembre 1194:
+Baudouin le Magnanime ne lui survécut qu'une année. L'héritier
+des comtés de Flandre et de Hainaut portait le même nom que
+son père, et il lui était réservé de l'illustrer plus qu'aucun de ses
+aïeux.</p>
+
+<p>Lorsque Baudouin, fils de Marguerite, arriva à Compiègne pour
+y rendre hommage des terres qu'il tenait en fief, Philippe-Auguste
+célébrait ses noces avec Agnès de Méranie. La présence du neveu
+d'Elisabeth au milieu de ces fêtes rappela-t-elle à Agnès de Méranie
+les infortunes de deux autres reines? Baudouin put-il
+oublier, en assistant à ces pompeuses cérémonies, qu'une princesse
+de la maison de Hainaut avait occupé ce même trône et en était
+descendue pour vivre dans l'exil? Philippe-Auguste n'était point
+devenu plus généreux: il voyait dans le comte de Flandre un jeune
+homme de vingt-trois ans, qui ne pouvait posséder ni l'expérience,
+ni l'influence nécessaires pour consolider sa puissance récente.
+Soit qu'il surprît sa bonne foi, soit qu'il employât les moyens d'intimidation
+que donne une autorité supérieure, il réussit à modifier
+complètement l'acte d'hommage tel qu'il avait eu lieu jusqu'à cette
+époque; et Baudouin s'engagea non-seulement à obliger quarante
+<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
+barons de Flandre et de Hainaut à répéter le même serment, mais
+de plus il abandonna au roi les fiefs de Boulogne, de Guines et
+d'Oisy, et déclara solennellement requérir les évêques de Reims,
+de Cambray, de Tournay et de Térouane, de l'excommunier s'il
+manquait en quelque chose à ses devoirs de vassal. Les lettres
+patentes qu'il scella à cet égard furent remises au roi, et il fut
+expressément convenu que l'excommunication ne pourrait être
+levée tant que le roi de France n'aurait pas obtenu réparation de
+ses griefs. Le pape Innocent III confirma cet engagement.</p>
+
+<p>Cependant Baudouin, en rentrant dans ses Etats, entendit s'élever
+autour de lui les murmures de ceux qui lui reprochaient de
+subir, comme son père, le joug odieux de Philippe-Auguste, et
+dès ce moment il rechercha l'amitié du roi d'Angleterre.</p>
+
+<p>Peu de semaines après le retour du comte de Flandre, l'archevêque
+de Canterbury se rendit à sa cour et y fut reçu avec honneur.
+Henri de Hainaut, frère du comte, Renier de Trith, Baudouin
+de Béthune, Baudouin de Commines, Nicolas de Condé et d'autres
+nobles l'accompagnèrent à Rouen, où un traité d'alliance fut signé
+le 8 septembre 1196. La pension annuelle du comte de Flandre y
+fut fixée à cinq mille marcs. Le comte de Mortain, frère du roi
+Richard, et le marquis de Namur, frère du comte Baudouin, adhérèrent
+à ces conventions. Bientôt après, les comtes de Champagne
+et de Bretagne s'unirent au roi d'Angleterre par de semblables
+alliances. Parmi les barons qui entrèrent dans cette confédération
+se trouvaient Renaud de Dammartin, Baudouin de Guines, Guillaume
+de Béthune.</p>
+
+<p>Dès les premiers jours de l'année 1197, les hérauts du comte de
+Flandre allèrent sommer Philippe-Auguste de restituer l'Artois.
+Son refus fut le signal de la guerre. Baudouin assembla une armée
+et conquit tour à tour Douay, Roye et Péronne; puis, après avoir
+menacé Compiègne, il se dirigea vers les bords de la Scarpe et
+chercha à s'emparer d'Arras. Une armée considérable que le roi de
+France lui-même commandait s'approchait d'Arras. Baudouin, réduit
+à se retirer devant des forces supérieures, conçut un plan habile
+et l'exécuta avec bonheur. Se confiant dans la garnison qu'il avait
+laissée à Douay et dans la neutralité des Tournaisiens favorables à
+sa cause, il se replia vers le nord-ouest afin d'attirer les ennemis
+dans une contrée couverte de bois, de rivières et de marais, où la
+<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
+défense était facile et le succès des invasions toujours subordonné
+aux conditions variables des éléments et des saisons. Le roi avait
+traversé la Lys et s'était avancé jusqu'auprès de Steenvoorde, lorsqu'il
+apprit que les routes et les ponts avaient été coupés de toutes
+parts autour de lui; tous les convois de vivres étaient interceptés,
+et les secours qu'il attendait n'arrivaient point. Les chefs de l'armée
+représentaient à Philippe-Auguste qu'il s'exposerait à une perte
+certaine en cherchant à pénétrer plus loin dans un pays privé de
+communications. Il s'arrêta et comprit les dangers qui le menaçaient:
+déjà la terreur se répandait chez tous les hommes d'armes
+que la faim tourmentait depuis trois jours. Les milices flamandes
+entouraient son camp, et les femmes elles-mêmes accouraient pour
+prendre part à l'extermination des ennemis. Dans cette situation
+grave, le roi de France envoya des députés près du comte Baudouin:
+ils lui adressèrent de longues harangues pleines de vaines
+protestations trop mal justifiées, et demandèrent qu'une conférence
+eût lieu entre les deux princes. L'entrevue fut fixée à Bailleul. Dès
+que le roi aperçut le comte, il descendit de cheval pour le saluer, protestant
+que, bien qu'il eût envahi la Flandre avec une armée, il n'y
+était venu que pour engager Baudouin à une réconciliation sincère;
+qu'il se souvenait d'ailleurs que le comte de Flandre était le vassal
+et l'un des pairs du royaume, et qu'il était prêt lui à restituer l'Artois
+et tous les châteaux enlevés à ses domaines. Il s'engageait à
+faire publier solennellement toutes ces conventions et à les confirmer
+par son serment, dans une assemblée solennelle qui devait se
+tenir, le 18 septembre, entre Vernon et Andely; mais à peine s'était-il
+éloigné, qu'il se déclara dégagé d'une promesse que la nécessité
+seule avait dictée.</p>
+
+<p>Pendant l'hiver, le comte de Flandre se rendit en pèlerinage à
+Canterbury, où il eut sans doute quelque entrevue secrète avec le roi
+d'Angleterre. Au mois de mars, il se trouvait à Aix où il assista
+au couronnement d'Othon de Saxe, neveu de Richard, que l'évêque
+de Durham et Baudouin de Béthune venaient de faire élire empereur,
+malgré Philippe-Auguste.</p>
+
+<p>La guerre reprit en France dès que les moissons eurent été recueillies.
+Trois années de tempêtes et d'orages avaient engendré
+une grande disette, et suspendu les combats. Lorsqu'ils recommencèrent,
+Richard était plus puissant que jamais; les comtes du
+<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
+Perche, de Blois et de Saint-Gilles l'avaient rejoint. Tandis que le
+roi d'Angleterre, soutenu par Mercader de Beauvais et ses routiers
+flamands, dispersait l'armée française à la bataille de Gisors, Baudouin
+s'emparait de Saint-Omer, d'Aire, de Lillers et de la plupart
+des cités de l'Artois. Arnould de Guines eut part à ces victoires avec
+ses karls d'Ardres et de Bourbourg: il avait reçu de Baudouin une
+somme énorme de deniers sterling, prise dans les tonneaux d'or et
+d'argent que le roi d'Angleterre avait envoyés en Flandre pour exciter
+le zèle de ses amis.</p>
+
+<p>A ces menaces, Philippe-Auguste opposa l'une des armes les plus
+redoutables de la puissance royale, et ce fut en vertu du serment
+prêté à Compiègne que l'archevêque de Reims fut requis de frapper
+d'interdit toute la Flandre. Une désolation profonde se répandit au
+loin. Dans plusieurs villes, le peuple employa la violence pour forcer
+le clergé à célébrer les divins mystères. Les uns éclataient en
+gémissements stériles, les autres cherchaient dans l'hérésie une
+excuse et un prétexte pour leur désobéissance. En vain l'évêque de
+Tournay écrivait-il à l'archevêque de Reims pour le supplier de ne
+pas faire peser l'anathème prononcé contre Baudouin sur tous ses
+sujets: le comte de Flandre se vit réduit à interjeter appel au pape,
+et la Flandre ne respira que lorsque Innocent III eut ordonné aux
+évêques d'Amiens et de Tournay de lever l'excommunication, en déclarant
+qu'il protégeait le comte Baudouin et la comtesse Marie
+comme les enfants bien-aimés de l'Eglise.</p>
+
+<p>Le pape ne tarda point à envoyer en France un légat, qui fut le
+cardinal de Capoue. Les lettres pontificales qui lui avaient été remises
+réclamaient la paix de l'Europe au nom de la délivrance
+de la terre sainte. «Nous connaissons, écrivit Innocent III, le
+triste sort de Jérusalem et les malheurs des peuples chrétiens;
+nous ne pouvons oublier que les infidèles ont conquis et la
+terre que le Christ a touchée, et la croix qu'il a portée pour
+le salut du monde. Accablés par ces douleurs, nous n'avons cessé
+de crier vers vous et de pleurer abondamment; mais notre voix
+s'éteint dans notre poitrine fatiguée, et nos yeux sont noyés dans
+leurs larmes.» Le cardinal de Capoue chercha inutilement à
+réconcilier les rois de France et d'Angleterre: la guerre continuait
+sur toutes les frontières, et au mois de mai 1199, il arriva que
+l'évêque élu de Cambray, Hugues de Douay, passant près de Lens
+<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
+avec le marquis de Namur et une nombreuse escorte, fut enlevé par
+quelques chevaliers français. Le cardinal de Capoue n'obtint sa liberté
+qu'en menaçant la France d'un interdit. En même temps, il
+pressait Philippe-Auguste de rompre les liens adultères qui l'unissaient
+à Agnès de Méranie; mais ces dernières représentations furent
+sans fruit, et vers le mois de janvier, il crut devoir faire publier
+solennellement une sentence d'excommunication.</p>
+
+<p>Philippe rappela Ingelburge; mais la guerre ne cessa point: elle
+ne se ralentit que lorsqu'une flèche, lancée d'un pauvre château du
+Limousin, mit fin aux jours du roi d'Angleterre. Jean sans Terre
+qui lui succéda, reçut à Rouen, le 9 août 1199, l'hommage du comte
+de Flandre et signa, neuf jours après, à la Roche-Andely, un traité
+d'alliance qui confirmait celui du 8 septembre 1196. Cependant le
+nouveau roi d'Angleterre ne songeait point à combattre, et, vers le
+mois d'octobre, une trêve générale fut conclue. Des conférences
+s'ouvrirent à Péronne entre les ambassadeurs du comte de Flandre
+et ceux du roi de France, et elles se terminèrent au mois de janvier
+suivant. Un traité conserva à Baudouin les cités de Saint-Omer,
+d'Aire, de Lillers, d'Ardres, de Béthune et le fief de Guines, et il fut,
+de plus, convenu qu'à la mort de la reine Mathilde tout son douaire
+lui reviendrait, et qu'il en serait de même des bourgs d'Artois occupés
+par Louis, fils du roi de France, s'il décédait sans postérité.</p>
+
+<p>Quatre mois après, un autre traité fut conclu entre les rois de
+France et d'Angleterre: ils s'y engagèrent à ne plus prêter leur appui
+aux efforts que leurs vassaux pourraient tenter contre l'autorité
+de chacun d'eux: Jean sans Terre promettait spécialement
+de ne plus soutenir le comte de Flandre.</p>
+
+<p>Tandis que les deux monarques juraient d'observer cette paix
+qui, pour l'un et l'autre, n'était qu'une ruse et un mensonge, un
+vaste mouvement de réconciliation s'étendait de toutes parts. Un
+prêtre nommé Foulques de Neuilly renouvelait au douzième siècle
+les merveilles que Pierre l'Ermite avait accomplies au onzième.
+Si, comme le racontent les historiens de son époque, il rendait la
+vue aux aveugles, la parole aux bouches muettes, la santé aux corps
+infirmes, il ne régnait pas moins puissamment par son éloquence
+sur le c&oelig;ur des hommes. Ce fut Foulques de Neuilly que le pape
+Innocent III adjoignit au cardinal de Capoue pour prêcher la
+croisade.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
+En 1199, il avait paru an milieu d'un brillant tournoi à Escry-Sur-Aisne
+en Champagne. Là se trouvaient le comte Thibaud,
+Louis de Blois, Renaud de Dampierre, Maurice de Lille, Matthieu
+de Montmorency, Enguerrand de Boves, Simon de Montfort, Geoffroi
+de Villehardouin, qui fut l'historien de cette croisade, Geoffroi
+de Joinville, dont le neveu devait être l'élégant historien d'une
+autre guerre sainte. «Ils ostèrent lor hiaumes et coururent as
+croix.»</p>
+
+<p>Peu après, et moins de six semaines après le traité de Péronne,
+le comte de Flandre prit aussi la croix. La cérémonie eut lieu
+solennellement le lendemain du mercredi des cendres dans l'église
+de Saint-Donat de Bruges. Une assemblée nombreuse se pressait
+sous ses voûtes antiques, où l'ombre du comte saint Charles de
+Danemark semblait planer au-dessus du comte Baudouin pour lui
+offrir les palmes du martyre. On lut tour à tour quelques versets
+du prophète Isaïe, dans lesquels le Seigneur promettait à Ezéchias
+de délivrer Jérusalem, et un chapitre de l'évangile de saint Matthieu,
+où se trouvaient ces paroles: <i lang="la" xml:lang="la">Dico autem vobis quod multi
+ab Oriente et Occidente venient</i>.</p>
+
+<p>Quand l'oraison dominicale eut été achevée, tous les assistants
+inclinèrent pieusement leurs fronts sur le marbre sacré, et l'un des
+lévites agita lentement une cloche au son faible et lugubre, tandis
+que les autres se rangeaient autour de l'autel en formant deux
+ch&oelig;urs dont les voix se répondaient alternativement.</p>
+
+<p>Le premier des ch&oelig;urs entonna l'un des psaumes que les Israélites,
+captifs au bord des fleuves de Babylone, avaient consacrés aux
+malheurs de leur patrie, et qui, après dix-huit siècles, semblaient
+une prophétie des nouveaux désastres qui accablaient Jérusalem:</p>
+
+<p>«Seigneur, les nations ont envahi votre héritage; elles ont profané
+votre saint temple. Jérusalem n'est plus qu'une ruine...</p>
+
+<p>«Que votre colère accable les nations idolâtres qui ont outragé
+Jacob et rempli sa demeure de désolation! Que ces peuples ne
+disent point de nous:&mdash;Où est leur Dieu?</p>
+
+<p>«Accordez au sang de vos serviteurs une vengeance éclatante:
+que les gémissements de ceux qui sont captifs s'élèvent jusqu'à
+vous!»</p>
+
+<p>Puis le second ch&oelig;ur reprit sur le même rhythme:</p>
+
+<p>«Que le Seigneur se lève et que ses ennemis soient dispersés!
+<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
+que ceux qui le haïssent fuient devant sa face! Qu'ils disparaissent
+comme la fumée! qu'ils fondent comme la cire!»</p>
+
+<p>Le chant des psaumes avait cessé: le pontife, prenant dans ses
+mains une croix de lin brodée d'or, l'attacha sur l'épaule droite du
+comte de Flandre en disant: «Recevez ce signe de la croix, au nom
+du Père et du Fils et du Saint-Esprit, en mémoire de la croix, de
+la passion et de la mort du Christ.» Ensuite, il bénit ses armes,
+son épée et sa bannière. Eustache et Henri, frères de Baudouin,
+s'engagèrent par les mêmes v&oelig;ux; mais lorsqu'on vit Marie de
+Champagne, encore à la fleur des ans et dans tout l'éclat de la
+beauté, réclamer aussi le signe de la croix pour suivre son époux
+au delà des mers, une vive émotion salua son dévouement, et toutes
+les prières s'élevèrent vers le ciel pour que l'Orient ne réunît point
+ses cendres à celles de la comtesse Sibylle d'Anjou.</p>
+
+<p>Les préparatifs de la croisade durèrent deux années. Des députés
+(l'un d'eux était Quènes de Béthune) avaient été envoyés à Venise
+près du vieux doge Henri Dandolo pour rechercher son alliance. Ils
+furent reçus au milieu des bourgeois assemblés sur la place de
+Saint-Marc, et là le sire de Villehardouin exposa la mission dont
+ils étaient chargés; puis ils s'agenouillèrent, en déclarant qu'ils ne
+se relèveraient point tant que leur requête ne leur aurait point été
+accordée. «Nous l'octroyons! nous l'octroyons!» s'écrièrent alors
+les bourgeois de Venise. Les croisés demandaient qu'on leur prêtât
+assez de navires pour transporter en Syrie huit mille chevaliers et
+quatre-vingt mille hommes d'armes. Quelles que fussent les conditions
+onéreuses exigées par les Vénitiens, elles furent aussitôt
+acceptées, et il fut convenu que les croisés s'assembleraient aux
+bords de l'Adriatique aux fêtes de la Saint-Jean 1202.</p>
+
+<p>Vers le mois d'avril de cette année, le comte Baudouin réunit au
+camp de Valenciennes les chevaliers de Flandre et de Hainaut qui
+devaient l'accompagner. Là brillaient le connétable de Flandre,
+Gilles de Trazegnies, Jacques d'Avesnes, fils du héros d'Arsur,
+Guillaume de Saint-Omer, Siger de Gand, Roger de Courtray, Jean
+de Lens, Eric de Lille, Guillaume de Lichtervelde, Hellin de Wavrin,
+Michel de Harnes, Baudouin de Praet, Thierri de Termonde,
+Jean de Sotteghem, Raoul de Boulers, Gilles de Landas, Baudouin
+d'Haveskerke, Simon de Vaernewyck, Philippe d'Axel, Alelme de
+Stavele, Foulques de Steelant, Baudouin de Commines, Hugues de
+<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
+Maldeghem, Pierre de Douay, Gilles de Pamele, Alard de Chimay,
+Gauthier de Ligne, Michel de Lembeke, Odoard et Chrétien de
+Ghistelles. Bientôt après ils se mirent en marche, laissèrent derrière
+eux la Champagne et la Bourgogne, et s'arrêtèrent à Bâle;
+puis, pénétrant dans les défilés du val de Trente, ils arrivèrent à
+Venise en passant par Vérone.</p>
+
+<p>La comtesse de Flandre, retenue quelques jours de plus dans ses
+Etats, par la naissance de Marguerite, la seconde de ses filles,
+s'embarqua avec Jean de Nesle, dont l'aïeul, en épousant une princesse
+de la maison de Flandre, avait reçu pour dot la châtellenie
+héréditaire de Bruges.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre n'avait point quitté Venise, où ses chevaliers
+occupaient l'île de Saint-Nicolas. Pendant quelques jours, ils
+avaient hésité sur la route qu'il fallait suivre; enfin, prenant en
+considération les trêves qui suspendaient les combats en Palestine,
+ils avaient résolu de porter la guerre au sein des populations infidèles
+d'Egypte, affaiblies par une longue famine, lorsque d'autres
+difficultés se présentèrent: les croisés ne pouvaient payer aux
+Vénitiens les sommes stipulées pour le fret de leurs navires. En vain
+Baudouin et d'autres comtes s'étaient-ils dépouillés de leurs joyaux
+et de leurs riches vaisselles d'or et d'argent. Ces sacrifices étaient
+insuffisants, et l'on vit l'illustre assemblée des plus nobles barons
+de l'Europe engager son épée au service de quelques marchands
+italiens pour remplir ses engagements pécuniaires. La croisade
+révélait son impuissance, même avant qu'elle eût commencé.</p>
+
+<p>Dès le mois d'octobre 1202, et malgré les efforts du cardinal de
+Capoue, le doge Dandolo conduisit les croisés devant Zara, port
+important de la Dalmatie, que les Vénitiens voulaient enlever au
+roi de Hongrie. Une année s'écoula: les barons chrétiens s'emparèrent
+de Zara, et lorsque le pape Innocent III les menaça d'anathème
+en leur reprochant l'oubli de leurs v&oelig;ux sacrés, ils s'excusèrent
+humblement en protestant que leur volonté n'avait pas été
+libre. Leur victoire ne l'affranchit pas.</p>
+
+<p>L'empereur grec Alexis Comnène avait détrôné son frère et s'était
+allié aux Génois et aux Pisans. Venise, dans sa jalousie commerciale,
+voulait rétablir l'autorité d'Isaac et s'assurer sur les rives
+du Bosphore une suprématie incontestée. On prétendait même que
+l'or des infidèles n'était point étranger au zèle que montraient les
+<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
+Vénitiens pour détourner les croisés de leurs desseins: on ajoutait
+que c'était à ce prix que d'importants priviléges étaient accordés à
+leurs vaisseaux dans les ports de l'Egypte.</p>
+
+<p>Lorsque le doge Dandolo proposa aux barons chrétiens de renverser
+l'usurpateur byzantin, un grand tumulte éclata: ce projet contrariait
+leur impatience; mais les Vénitiens exposèrent habilement
+qu'il était nécessaire de laisser des alliés à Constantinople avant
+d'envahir la Syrie, et que, sans cette expédition, ils se verraient
+éternellement réduits à manquer d'argent et de vivres, et se dévoueraient
+à une perte certaine. Jacques d'Avesnes, Simon de Montfort,
+Gui de Coucy, Pierre d'Amiens, répliquaient avec enthousiasme
+qu'ils n'avaient pas quitté leurs foyers pour combattre un tyran,
+mais pour délivrer le tombeau et la croix de Jésus-Christ. Le légat
+du pape demandait également qu'on se dirigeât vers Jérusalem. Au
+milieu de ces discussions parut le fils d'Isaac Comnène, qui venait
+implorer la générosité des barons franks: il promettait de fournir
+aux croisés, s'ils le plaçaient sur le trône de Byzance, des vivres
+pour un an et un secours de dix mille hommes: il ajoutait que leur
+expédition à Constantinople ne retarderait que d'un mois leur arrivée
+en Palestine. L'abbé de Looz fut ébranlé par ses prières, et
+engagea les barons chrétiens à ne point se séparer. Le comte de
+Flandre, le marquis de Montferrat, Quènes de Béthune, Miles de
+Brabant, Renier de Trith, Anselme de Kayeu émirent le même avis,
+et leur opinion triompha.</p>
+
+<p>Cependant la flotte flamande de la comtesse Marie, après avoir
+reconnu aux bords du Tage les colonies que d'autres pèlerins, venus
+des mêmes lieux, y avaient fondées, s'était arrêtée sur les rivages
+de l'Afrique pour y conquérir une ville remise depuis aux chevaliers
+de Saint-Jacques de l'Epée, et elle avait poursuivi sa route en
+saluant les murailles d'Almeria et de Carthagène. Les chevaliers
+croisés admirèrent de loin, non sans quelque secret sentiment de
+douleur et de regret, la belle plaine de Valence cultivée par les
+Mores; mais bientôt ils se consolèrent en apercevant la tour de
+Peniscola qui formait la limite des pays occupés par les infidèles.
+Arrivés aux bouches de l'Ebre, ils laissèrent derrière eux d'un côté
+Tarragone, Barcelone et Leucate, de l'autre les îles Baléares, qui
+payaient chaque année au roi d'Aragon un tribut d'étoffes de soie.
+Enfin ils passèrent devant Narbonne et atteignirent le port de Marseille
+<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
+qu'entouraient, au sein d'un amphithéâtre de montagnes, la cité
+épiscopale et la magnifique abbaye de Saint Victor. C'était à Marseille
+que les croisés devaient recevoir des nouvelles de l'expédition
+qui s'était rendue à Venise. Ils apprirent avec étonnement que, malgré
+les menaces d'Innocent III, l'avarice des Vénitiens retenait
+l'élite des chevaliers d'Occident au siége de Zara, et le seul message
+qui leur parvint leur porta l'ordre de mettre à la voile dans les derniers
+jours de mars en se dirigeant vers le promontoire de Méthone.</p>
+
+<p>Depuis deux mois, la flotte flamande avait jeté l'ancre dans les
+eaux profondes du golfe de Messénie, dominées par les bois d'oliviers
+de Coron et les ruines de Muszun ou Modon, l'antique Méthone,
+récemment détruite par Roger de Sicile, petit-fils de Robert Wiscard.
+La comtesse de Flandre, ne voyant point les Vénitiens quitter
+l'Adriatique, ordonna au pilote de tourner la proue vers la Syrie.
+Déjà avaient disparu à l'horizon les cimes du Taygète et du mont
+Ithome; deux navires étaient seuls restés un peu en arrière quand,
+en dépassant le cap Malée, ils furent atteints par les premières
+galères de la flotte vénitienne qui se dirigeait vers la Propontide. Un
+seul sergent se jeta dans une barque pour rejoindre Baudouin et
+Dandolo: «Il me samble bien, avait-il dit à ses compagnons, k'ils
+doient conquerre terre.»</p>
+
+<p>Une terreur profonde régnait à Constantinople: depuis longtemps,
+on y racontait que Venise équipait une flotte immense pour
+les guerriers du Nord, qui, couverts de fer et aussi hauts que leurs
+lances, obéissaient à des chefs plus vaillants que le dieu Mars.
+L'historien grec Nicétas répète, en l'appliquant aux guerriers franks,
+ce que les anciens disaient des Gaulois, qu'ils ne craignaient rien si
+ce n'est la chute du ciel. Il les compare tantôt à des statues d'airain,
+tantôt à des anges exterminateurs dont les regards seuls donnent la
+mort. Dès qu'ils eurent abordé dans le Bosphore, au bourg de
+Saint-Etienne, le tyran Alexis se hâta de leur envoyer des ambassadeurs
+chargés de présents; mais Quènes de Béthune leur répondit,
+au nom des barons chrétiens, qu'il cessât de parlementer et
+commençât par obéir.</p>
+
+<p>Les pèlerins s'étaient divisés en six corps principaux. L'avant-garde
+avait été confiée au comte de Flandre, parce qu'aucun autre
+prince n'avait près de lui autant de chevaliers, d'archers et d'arbalétriers.
+Le second corps obéissait à Henri, frère de Baudouin. Le
+<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
+comte de Saint-Pol, Pierre d'Amiens, Eustache de Canteleu, dirigeaient
+le troisième. Les autres bataillons comptaient pour chefs le
+comte de Blois, Matthieu de Montmorency et le marquis de Montferrat.
+Le 6 juillet, toute l'armée s'assembla dans la plaine de Scutari
+et traversa le Bosphore. Jacques d'Avesnes combattait au premier
+rang: un coup de lance l'atteignit au visage, et il eût péri sans
+le secours de Nicolas de Genlis. Selon une ancienne tradition conservée
+à Biervliet, ce furent des croisés venus de cette ville qui
+pénétrèrent les premiers dans la tour de Galata et qui ennoblirent
+ainsi l'écusson de leur modeste patrie, où ils placèrent l'orgueilleuse
+devise des tyrans de Constantinople: &#914;&#945;&#963;&#953;&#955;&#949;&#959;&#962; &#946;&#945;&#963;&#953;&#955;&#949;&#969;&#957;, &#946;&#945;&#963;&#953;&#955;&#949;&#965;&#969;&#957; &#946;&#945;&#963;&#953;&#955;&#949;&#959;&#957;&#964;&#945;&#962;.
+«Je suis le roi des rois, celui qui règne sur ceux qui
+règnent.»</p>
+
+<p>Pendant ce combat, les vaisseaux de Venise et quelques vaisseaux
+flamands, qui avaient rejoint Baudouin au siége de Zara, ouvraient
+leurs voiles à un vent favorable, et se dirigeaient vers le
+port dont une forte chaîne fermait l'entrée. Une galère flamande,
+commandée par Gui de Baenst et équipée à Termonde, et un navire
+italien qu'on nommait <cite>l'Aigle</cite>, la frappèrent en même temps et
+la brisèrent. Les deux flottes s'avançaient triomphantes et luttaient
+de courage. «Alors, dit Marino Sanudo, se forma entre les deux
+peuples cette amitié célèbre dont l'heureuse mémoire passa aux
+générations suivantes.»</p>
+
+<p>De toutes parts, les croisés se préparent à l'assaut. Tandis que
+les Lombards et les Bourguignons gardaient le camp, les Flamands
+et les Champenois, plus redoutables par leur valeur que par leur
+nombre, dressaient leurs échelles contre les murailles; mais les
+mercenaires étrangers dans lesquels se confiait Alexis repoussèrent
+toutes leurs tentatives. Là périt Pierre de Bailleul.</p>
+
+<p>A la même heure, d'autres croisés attaquèrent Byzance du côté
+du port. Ils avaient tendu au-dessus de leurs navires de larges peaux
+de b&oelig;ufs pour se mettre à l'abri du feu grégeois, et leurs machines
+de guerre lançaient des pierres énormes au milieu des assiégés.
+Dandolo, aveugle et âgé de quatre-vingt-quinze ans, s'était fait
+porter au milieu des combattants: son généreux dévouement décida
+la victoire. Le tyran Alexis chercha son salut dans la fuite. Le
+vieil Isaac fut délivré, et son fils entra solennellement dans la cité
+impériale, placé entre le comte de Flandre et le doge de Venise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
+Des hérauts d'armes se rendirent aussitôt en Egypte pour défier
+les infidèles. Cependant on avait résolu d'attendre la fin de l'hiver
+pour continuer la guerre. Les barons franks oubliaient la jalousie
+des Vénitiens et la perfidie des Grecs au milieu des richesses et des
+plaisirs que leur offrait Byzance; on dit même qu'un jour les croisés
+flamands voulurent piller une synagogue qu'ils avaient prise pour
+une mosquée des Sarrasins; mais la trouvant défendue par des
+Juifs, ils se vengèrent en y mettant le feu. L'incendie qu'ils avaient
+allumé se répandit si rapidement que bientôt il devint impossible
+de l'arrêter; de la ville il s'étendit aux faubourgs jusqu'aux bords
+de la mer, de telle sorte que des galères s'embrasèrent dans le
+port: une semaine entière s'écoula avant qu'il eût cessé, et ses ravages
+furent incalculables.</p>
+
+<p>Alexis, fils d'Isaac, avait enfin obtenu que les croisés quitteraient
+Constantinople pour établir leurs tentes au delà du golfe de Chrysoceras.
+Le printemps était arrivé, mais il manquait d'argent pour
+payer les deux cent mille marcs qu'il avait promis; il n'écoutait
+d'ailleurs que les conseils des Vénitiens qui l'avaient appelé à Zara
+pour faire échouer la croisade. L'héritier des Comnène parut dans
+les premiers jours d'avril au camp de Baudouin, et réclama de nouveaux
+délais.</p>
+
+<p>Venise triomphait; les croisés ne s'éloignèrent point du Bosphore.
+A peine pouvait-on en citer quelques-uns qui suivirent le comte de
+Saint-Pol et Henri, frère de Baudouin, à Andrinople et jusqu'au
+pied de l'Hémus. Leurs remords ne s'éveillèrent que lorsque des
+messagers, vêtus de deuil, arrivèrent de la terre sainte. Tandis que
+le prince d'Antioche livrait une sanglante bataille dans laquelle
+Gilles de Trazegnies avait péri, on voyait sous le ciel ardent de la
+Syrie la peste et les fièvres unir leurs ravages, dont la plus illustre
+victime devait être la comtesse de Flandre.</p>
+
+<p>Au récit de ces malheurs, les croisés saisissaient leurs lances et
+les tournaient vers Jérusalem. Ils accusaient tumultueusement
+la lenteur des Grecs, qui ne tenaient aucun de leurs engagements.
+Quènes de Béthune porta leurs plaintes au palais des Blaquernes.
+Alexis ne répondit point, mais il ordonna qu'on profitât
+d'une nuit obscure pour incendier la flotte des croisés. Il échoua
+dans son projet, et Byzance, pleine d'alarmes, le précipita du trône
+pour y élever un tyran obscur, Alexis Ducas, surnommé Murzulphe.
+<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
+Sa perfidie ne fut guère plus heureuse. Les croisés écartèrent aisément
+avec leurs rames les brûlots que, par une nuit tranquille, on
+avait de nouveau lancés contre leurs navires. Il essaya d'autres
+moyens et tendit une embuscade à Henri, frère de Baudouin: là
+aussi le courage des guerriers franks lui fit subir une défaite honteuse.</p>
+
+<p>Tant de trahisons devaient porter leurs fruits, Les croisés déclarèrent
+que l'empire grec n'existait plus, et, le 9 avril 1204, leur
+flotte s'approcha des remparts de Constantinople. Murzulphe avait
+placé des mangonneaux et des pierriers sur les murs à demi ruinés
+qui formaient l'enceinte de la cité impériale; puis il avait
+fait élever des tours de bois pour mieux résister à celles que les
+assiégeants avaient également construites sur leurs vaisseaux. Le
+premier jour de la lutte s'acheva sans que les croisés eussent obtenu
+le moindre succès. Trois jours plus tard, l'assaut recommença:
+ils s'avançaient en poussant de grands cris, et leur enthousiasme
+défiait la consternation des Grecs. Une forte brise, qui parut le gage
+de l'intervention du ciel, se leva vers le nord-est, et un navire qu'on
+nommait <cite>la Pèlerine</cite> parvint assez près des remparts pour y lancer
+ses échelles roulantes. Un Vénitien se précipite aussitôt au milieu
+des ennemis et meurt; mais André de Jurbise, chevalier de Hainaut,
+le suit, et à son aspect les Grecs reculent: dans leur terreur,
+ils croient apercevoir devant eux un géant dont le casque est aussi
+grand qu'une tour. Les guerriers franks accourent à sa voix, et dès
+ce moment la victoire n'est plus indécise.</p>
+
+<p>Quelques centaines de chevaliers envahissaient une cité dont les
+murailles avaient sept lieues de tour et renfermaient une population
+innombrable. A leur suite d'autres croisés, indignes de combattre
+sous les mêmes bannières, se répandaient, le fer et la flamme
+à la main, de quartier en quartier, de maison en maison, cherchant
+partout des trésors. Dans leur fureur avide, ils brisèrent tour à tour
+les plus célèbres merveilles de l'art antique, la statue de Junon venue
+du temple de Samos, l'Hercule de Lysippe, l'aigle d'airain
+d'Apollonius de Thyane, la louve de Romulus, qu'avait célébrée
+Virgile, et on les vit même violer le tombeau des empereurs.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre occupait le camp de Murzulphe; Henri,
+son frère, avait pris possession des Blaquernes; le marquis de
+Montferrat s'était établi au palais de Bucoléon. Les somptueuses
+<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
+demeures qu'avait abandonnées la fortune des Comnène avaient
+trouvé de nouveaux maîtres, mais leur trône restait vacant. Douze
+électeurs, dont six appartenaient à Venise et six autres aux races
+frankes, eurent la mission de désigner le successeur de Constantin.
+L'un d'eux était le nonce apostolique Albert, évêque de
+Bethléem, petit-neveu de Pierre l'Ermite. Le 2 mai 1204, les
+douze électeurs se réunirent dans la chapelle du doge de
+Venise; là, après avoir réduit à quatre le nombre des candidats
+(c'étaient les comtes de Flandre, de Blois et de Saint-Pol, et
+le marquis de Montferrat), ils placèrent quatre calices sur
+l'autel: un seul contenait une hostie consacrée. Chaque fois qu'on
+proclamait le nom de l'un des candidats, on découvrait un calice:
+lorsqu'on arriva à celui de Baudoin, il sembla que Dieu lui-même
+désignait l'empereur. «Seigneurs, dit l'évêque de Soissons à la
+foule qui était restée assemblée jusqu'au milieu de la nuit, nous
+avons choisi un empereur: vous êtes tenus de lui obéir et de le
+respecter. A cette heure solennelle à laquelle est né le Christ rédempteur
+des hommes, nous proclamons empereur Baudouin,
+comte de Flandre et de Hainaut.» Mille acclamations retentirent
+dans ces palais qui déjà avaient vu s'élever et disparaître tant
+de dynasties impériales.</p>
+
+<p>Le 7 mai, Baudouin vint habiter le palais de Bucoléon. Dès le
+lendemain, selon la coutume des empereurs grecs, il jeta au peuple
+des pains qui renfermaient trois pièces d'or, trois pièces d'argent et
+trois pièces de cuivre; puis, selon l'usage germanique, on l'éleva
+sur un bouclier que soutenaient le doge Dandolo, les comtes de
+Blois et de Saint-Pol, et le marquis de Montferrat. La cérémonie du
+couronnement eut lieu dans la basilique de Sainte-Sophie. Un trône
+d'or avait été placé sur une estrade couverte de velours rouge;
+mais au moment où Baudouin allait y monter, enivré de splendeur
+et de gloire, on lui présenta un vase rempli de cendres et d'étoupes
+que la flamme consumait: tristes et menaçantes images de la
+vanité humaine, dont l'avenir ne devait point tarder à réaliser
+la prophétie. Le patriarche de Constantinople versa sur son front
+l'huile sainte et y posa le diadème impérial. «Il en est digne!»
+s'écria le peuple. «Il en est digne!» répondit le patriarche. «Il en
+est digne!» répéta la multitude qui se trouvait hors de l'église.
+Puis, lorsqu'on l'eut conduit dans le ch&oelig;ur, on couvrit ses épaules
+<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
+d'un manteau de pourpre orné d'or: sa main droite portait la croix,
+divin emblème de la foi chrétienne; sa main gauche tenait un rameau,
+symbole de paix et de prospérité. Un banquet solennel succéda
+à cette cérémonie, tandis que les hérauts d'armes proclamaient sur
+les places de Byzance, Baudouin, par la grâce céleste, empereur
+très-fidèle des Romains, couronné par Dieu et à jamais Auguste.</p>
+
+<p>Baudouin mérita son élévation par ses vertus. Les croisés admiraient
+son courage et sa piété, et les historiens grecs eux-mêmes le
+dépeignent chaste dans ses m&oelig;urs, généreux à l'égard des pauvres,
+écoutant volontiers les conseils et plein de résolution dans les dangers.
+Son premier soin fut de partager les provinces du nouvel empire
+entre les barons franks, devenus les successeurs de Pyrrhus
+ou d'Alexandre. Le comte de Blois obtint le duché de Bithynie;
+Renier de Trith, celui de Philippopolis. Thierri de Termonde fut
+créé connétable; Thierri de Looz, sénéchal; Miles de Brabant,
+grand boutillier; Gauthier de Rodenbourg, protonotaire; Quènes
+de Béthune reçut la dignité de protovestiaire et fut peut-être roi
+d'Andrinople.</p>
+
+<p>A la même époque, un chevalier qui n'était pas étranger à la
+maison des comtes de Flandre, Thierri, fils de Philippe d'Alsace,
+épousait la princesse de Chypre, naguère si merveilleusement délivrée
+des prisons du duc d'Autriche, et allait disputer à Aimeri de
+Lusignan les Etats héréditaires de son père, autre empire des Comnène
+qui ne devait plus se relever.</p>
+
+<p>Vers les derniers jours de l'année 1204, Henri, frère de Baudouin,
+débarqua à Abydos; Thierri de Looz, Nicolas de Mailly, Anselme
+de Kayeu, l'accompagnaient. Il parcourut toute la Troade, mais il ne
+songea point à demander, comme le héros macédonien, si les prêtres
+d'Ilion conservaient encore la lance d'Achille. Tandis qu'il foulait
+avec dédain les ruines de Pergame, une troupe de croisés s'avançait
+dans la Thessalie, pénétrait dans les fraîches vallées de Tempé, et
+franchissait les défilés des Thermopyles, que les ombres des trois
+cents Spartiates ne défendaient plus contre ces barbares plus redoutables
+que les armées de Xerxès. Le marquis de Montferrat se
+dirigea vers Nauplie; Jacques d'Avesnes et Drogon d'Estr&oelig;ungt
+assiégèrent Corinthe: l'un y fut blessé grièvement, l'autre y périt.</p>
+
+<p>D'autres chevaliers de Flandre et de Champagne s'emparaient de
+toute la partie méridionale du Péloponèse. Leurs conquêtes s'étendirent
+<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
+rapidement. Il y eut des ducs là où avaient existé les républiques
+de Lycurgue et de Solon. A Argos, ils rétablirent la monarchie
+d'Agamemnon. L'Achaïe dut à un baron chrétien l'indépendance
+qu'avait rêvée pour elle Philopémen. Gui de Nesle occupait
+un château au bord de l'Eurotas; Raoul de Tournay régnait dans
+le vallon du Cérynite; Hugues de Lille reçut huit fiefs dans la cité
+d'Ægium, où les rois de la Grèce s'étaient jadis assemblés pour
+venger l'outrage fait à Ménélas. Peu d'années après, Nicolas de
+Saint-Omer était duc de Thèbes. Il était fort estimé pour sa prudence,
+selon la chronique de Romanie, et se fit construire un beau
+château, qu'on nomma le château de Saint-Omer, sur les ruines de
+cette ancienne citadelle consacrée à Cadmus, qu'avait défendue
+l'épée d'Epaminondas, et qui avait répété les premiers chants de
+Pindare.</p>
+
+<p>Les Grecs, qui avaient vu avec joie les croisés se disperser en
+faibles troupes depuis les gorges du Taurus jusqu'aux plaines de
+la Messénie, conspiraient depuis longtemps en silence, lorsque tout
+à coup ils prirent les armes dans toutes les provinces. Joannice, roi
+des Bulgares, leur avait promis son secours.</p>
+
+<p>La nation des Bulgares, arrachée des steppes du Volga par les
+grandes migrations du cinquième siècle, s'était arrêtée entre les
+eaux du Danube et les vallons de l'Hémus. A demi chrétienne,
+mais fidèle à toutes les traditions de son origine, elle avait conservé
+un caractère indomptable et féroce. Ses redoutables armées
+s'avancent vers Byzance. De nombreuses hordes de Tartares les
+suivent. Au bruit de leur venue, les Grecs d'Andrinople et de Didymotique
+chassent les Vénitiens et les chevaliers du comte de Saint-Pol,
+mort depuis peu. Les croisés abandonnent leurs châteaux de
+Thrace, saisis d'une terreur profonde. Tel était l'effroi qui régnait
+parmi eux que Renier de Trith s'étant réfugié à Philippopolis, ses
+fils, son gendre et son neveu l'abandonnèrent; mais dans leur fuite
+rapide ils se précipitèrent au milieu des ennemis dont le fer punit
+leur lâcheté. Renier de Trith, resté seul avec vingt-cinq compagnons
+d'armes, reçut de meilleurs conseils de son honneur et de son
+courage.</p>
+
+<p>Lorsque ces tristes nouvelles parvinrent à Constantinople, Baudouin
+n'y avait auprès de lui que le comte de Blois, le vieux Dandolo,
+et un petit nombre d'hommes d'armes. Il se hâta de rappeler
+<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
+son frère de la Troade. Pierre de Bracheux vint de Lopadium; Matthieu
+de Walincourt arriva de Nicomédie. Geoffroi de Villehardouin
+et Manassès de Lille rassemblèrent quatre-vingts chevaliers et
+s'éloignèrent aussitôt pour marcher au devant des Bulgares. Baudouin
+les suivit avec cent quarante chevaliers; peu de jours après,
+le comte de Blois et le doge de Venise quittèrent la cité impériale,
+emmenant des renforts plus considérables. Ces différents corps réunis
+comprenaient seize mille combattants. Leurs chefs résolurent
+sans hésiter de mettre le siége devant Andrinople que défendaient
+cent mille Grecs. Ils voulaient dompter l'insurrection nationale
+avant de combattre l'invasion étrangère. La confiance renaissait
+parmi les croisés, tandis que les Grecs s'enfermaient dans leurs
+murailles, déjà prêts à s'incliner de nouveau sous le joug qu'ils
+avaient tenté de briser.</p>
+
+<p>On touchait aux fêtes de la semaine sainte. Les assiégeants préparaient
+leurs armes et leurs machines lorsqu'ils apprirent que
+Joannice accourait pour délivrer Andrinople. Dès ce jour, la garde
+du camp fut confiée à Geoffroi de Villehardouin et à Manassès de
+Lille; l'empereur s'était réservé le commandement de toute l'armée
+qui devait repousser les Bulgares.</p>
+
+<p>Le mercredi après Pâques, une vive alerte se répandit parmi les
+guerriers chrétiens. On annonçait que des Tartares avaient paru
+dans les prairies où paissaient les chevaux des croisés et cherchaient
+à les enlever.</p>
+
+<p>Deux jours après (c'était le 14 avril 1205), les Tartares se montrèrent
+de nouveau. Leurs chevaux étaient si agiles qu'ils les portaient
+au milieu des Franks sans qu'on les eût vus s'approcher, et
+qu'au moment où ils attiraient les regards ils avaient déjà disparu.
+L'empereur avait formellement ordonné que personne ne quittât le
+camp pour les repousser; mais le comte de Blois jugea qu'il lui
+était permis de désobéir lorsque la désobéissance même devait le
+conduire à la gloire: il le croyait du moins; cependant à peine est-il
+sorti du camp que les Tartares entourent sa troupe trop faible
+pour leur résister. Il est près de succomber, mais l'empereur apprend
+le péril qui le menace et s'élance avec ses chevaliers pour le
+défendre. Les Tartares se retirent devant lui, et alors, par un égarement
+fatal, l'empereur, qui devait punir dans le comte de Blois
+une faute qui avait compromis toute l'armée, semble la justifier en
+<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
+s'associant à sa témérité. Animé par son succès et n'écoutant que
+son ardeur belliqueuse, il frappe son cheval de l'éperon et s'avance
+de plus en plus pour atteindre les ennemis; les Tartares s'étaient
+dirigés vers le centre de l'armée de Joannice, et ils ne ralentirent
+leur course que lorsqu'ils virent Baudouin au milieu des Bulgares.</p>
+
+<p>Jamais Baudouin ne montra plus de courage. Entouré d'un petit
+nombre de chevaliers dont les chevaux épuisés de fatigue s'abattaient
+sous les flèches qu'on leur lançait de toutes parts, il les rangea
+près de lui autour de la bannière impériale. «Sire, lui dit le
+comte de Blois, qui, atteint de deux blessures, gisait sur le sable,
+au nom de Dieu, oubliez-moi pour penser à vous et à la chrétienté.»
+Baudouin, chevalier avant d'être empereur, répondit au
+comte de Blois qu'il ne l'abandonnerait pas: il cherchait la mort
+et ne trouva que des fers.</p>
+
+<p>L'armée impériale était rentrée dans les murs de Constantinople,
+et l'évêque de Soissons s'était rendu en France et en Flandre pour
+implorer les secours des peuples de l'Occident. Henri, frère de l'empereur,
+s'adressait en même temps au pape Innocent III, pour le
+supplier d'intervenir en faveur de Baudouin. «Nous avons appris, lui
+écrivait-il, que l'empereur est encore sain et sauf; on assure même
+qu'il est traité assez honorablement par Joannice.» Innocent III
+promit de réclamer la délivrance du captif, et des lettres pontificales
+furent envoyées à l'archevêque de Trinovi pour qu'il les remît
+au roi des Bulgares; mais Joannice se contenta de répondre
+qu'il ne pouvait plus rendre la liberté à l'empereur, parce que déjà
+il avait payé le tribut de la nature.</p>
+
+<p>Seize mois s'étaient écoulés depuis la bataille d'Andrinople: quelques
+barons doutaient encore du sort de l'empereur; mais Renier de
+Trith affirma qu'il connaissait plusieurs personnes qui l'avaient vu
+mort, et, le 15 août 1206, Henri prit solennellement possession de
+la pourpre impériale.</p>
+
+<p>Tandis que la croisade de Constantinople élève de plus en plus la
+gloire militaire de la Flandre et prépare de brillantes destinées à
+l'activité de son commerce, nous retrouvons sur les rivages du
+Fleanderland les cruelles dissensions des karls flamings. Les tableaux
+qu'elles nous offrent sont les mêmes que ceux que nous avons
+déjà empruntés aux hagiographes et aux légendaires: luttes de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
+barbarie contre la civilisation, du paganisme contre la foi chrétienne,
+querelles individuelles de la gilde contre la gilde, de la famille
+contre la famille. Un historien, qui vivait vers ce temps, observe
+avec raison que c'est dans le récit des discordes du dixième
+et du onzième siècle que nous devons chercher l'origine de celles
+qui, pendant l'absence de Baudouin, agitèrent quelques parties de
+la Flandre. Herbert de Wulfringhem nous rappelle cet autre Herbert
+de Furnes qui dirigeait la charrue et portait l'épée. Il apparaît
+dans l'histoire comme le chef des hommes de race saxonne qui ne
+se sont jamais courbés sous le joug. On leur donnait le surnom populaire
+de <i lang="nl" xml:lang="nl">Blauvoets</i>, non-seulement dans le pays de Furnes, mais
+sur tout le rivage de la Flandre, en Zélande et en Hollande.
+Ce nom désignait, suivant les uns, des éperviers de mer, allusion
+énergique à leur ancienne vie de pirates; selon d'autres, il était
+synonyme du nom de renard, et c'était peut-être par quelque rapprochement,
+fondé sur les sagas du Nord, qu'ils donnaient à ceux
+qui s'étaient ralliés au pouvoir supérieur des comtes la domination
+de loups ou d'Isengrins.</p>
+
+<p>La reine Mathilde, dont le douaire comprenait les territoires de
+Furnes et de Bourbourg, y avait rendu son autorité accablante. Elle
+avait voulu, à l'exemple de Richilde, y rétablir ces impôts ignominieux
+qui, à tant de reprises, avaient soulevé des commotions violentes.
+La même résistance se reproduisit. «La reine Mathilde ne
+put réussir, dit Lambert d'Ardres, à dompter les Blauvoets, et
+elle se vit réduite à réunir tous les chevaliers et tous les hommes
+d'armes de ses domaines, et même à recruter des mercenaires
+étrangers, afin d'exterminer les populations de Furnes et de Bourbourg.
+Après avoir traversé Poperinghe, elle s'arrêta, vers les
+fêtes de la Saint-Jean, au village d'Alveringhem qu'elle dévasta,
+tandis que le châtelain de Bourbourg, Arnould de Guines, accourait
+sur les frontières de ses domaines pour les défendre contre
+toute attaque. La reine Mathilde, égarée par sa fureur, ne tarda
+point à s'avancer témérairement au milieu des habitants du pays
+de Furnes.»</p>
+
+<p>Cependant Herbert de Wulfringhem s'était réuni à Walter d'Hontschoote,
+à Gérard Sporkin et à d'autres chefs des Blauvoets, et ils
+forcèrent la reine et ses nombreux hommes d'armes à fuir devant
+eux. Ils mutilaient et étranglaient ceux qui tombaient en leur pouvoir,
+<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
+les abandonnaient à demi morts dans les fossés et dans les sillons,
+ou les chargeaient de chaînes.</p>
+
+<p>Cinq années plus tard, les chefs des Blauvoets, encouragés par
+leurs premiers succès, osèrent mettre le siége devant la ville de
+Bergues; mais les hommes d'armes de Mathilde, que commandait
+Chrétien de Praet, les mirent en déroute et la plupart des assaillants
+périrent dans ce combat. Les Blauvoets se montraient toutefois si
+redoutables, même dans leur défaite, qu'ils obtinrent une paix honorable.</p>
+
+<p>Dès ce moment, les Flamings cessèrent de plus en plus de former
+une faction constamment menacée par la servitude; mais en se
+confondant dans la nationalité flamande, ils en restèrent la portion
+la plus tumultueuse et la plus intrépide. Pendant longtemps encore,
+ils répandront le sang dans leurs discordes intestines, et si
+jamais une nouvelle oppression les menaçait, Nicolas Zannequin
+se souviendra d'Herbert de Wulfringhem.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LIVRE HUITIÈME<br />
+<span class="small">1205-1278.</span></h2>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" />
+</div>
+
+<p class="summary">Jeanne et Marguerite de Constantinople.<br />
+Luttes contre Philippe-Auguste.<br />
+Influence pacifique du règne de Louis IX.</p>
+</div>
+
+<p>Pendant la mémorable expédition de Baudouin, les relations
+commerciales et politiques de la Flandre et de l'Angleterre n'avaient
+point été ébranlées. Le 27 mai 1202, Jean sans Terre, prêt à combattre
+Philippe-Auguste, réunissait à Gournay les hommes d'armes
+de Flandre et de Hainaut, car ils étaient, dit un poëte,</p>
+
+<p class="prose">«Courageux et sans lascheté.»</p>
+
+<p>Mais dès qu'il eut appris la triste fin de l'empereur de Constantinople,
+il jugea prudent de conclure une trêve, dans laquelle
+étaient insérées des réserves pour les priviléges des marchands
+flamands dans son royaume (26 octobre 1206).</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre comptait peu sur l'alliance du marquis de
+Namur, Philippe de Hainaut, qui avait reçu de Baudouin le gouvernement
+de ses Etats pendant son absence, ainsi que la tutelle
+de ses filles, dont l'aînée n'avait point quinze ans. Philippe-Auguste
+avait promis à Philippe de Hainaut la main de Marie de France;
+peut-être lui avait-il fait également espérer que, lorsque les deux
+jeunes princesses seraient nubiles, elles pourraient épouser les fils
+de Pierre de Courtenay, dont la mère était s&oelig;ur du marquis de
+Namur. Il obtint, à ce prix, tout ce qu'il désirait: Jeanne et Marguerite
+de Flandre lui furent remises et conduites à Paris.</p>
+
+<p>Il semblait que les projets de Philippe-Auguste ne dussent plus
+rencontrer d'obstacles. Son autorité s'était étendue vers le nord et
+déjà elle menaçait le midi. Une politique habile pouvait, en ranimant
+les anciennes rivalités de race qui existaient entre les Gallo-Romains
+<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
+et les populations septentrionales, ruiner les vaincus en
+affaiblissant les vainqueurs. Toute guerre dirigée contre les Provençaux
+était populaire parmi les hommes d'origine franke, et les peuples
+de la Flandre crurent aisément que les Albigeois étaient devenus,
+par leurs hérésies secrètes, les complices des Bulgares qui
+avaient martyrisé Baudouin. Déjà un moine allemand, nommé Olivier
+le Scolastique, avait paru en Flandre comme l'apôtre d'une
+autre guerre sainte, et l'on avait vu, à sa voix, des enfants et des
+jeunes filles saisir des encensoirs et des drapeaux et demander où
+était l'Asie. La mission de Jacques de Vitry fut d'autant plus facile
+lorsqu'il vint prêcher la croisade des Albigeois. L'évêque de
+Tournay y prit une part active, et elle reçut pour chef Simon de
+Montfort, qui avait accompagné la comtesse de Flandre à Ptolémaïde.
+Cinq cent mille hommes se dirigèrent vers le Rhône: les
+cités les plus riches furent pillées et détruites. A Béziers, le sang
+rougit les autels; Carcassonne succomba, et Simon de Montfort,
+vainqueur, à Muret, des armées du roi d'Aragon, reçut l'investiture
+du comté de Toulouse, comme fief tenu de la couronne de France.</p>
+
+<p>Cependant il y avait en Flandre un pieux vieillard nommé Foulques
+Uutenhove, dont la sagesse était célèbre. Il comprit le but
+politique que se proposait le roi de France et l'accusa de vouloir
+anéantir en même temps la puissance des peuples de la Flandre et
+la dynastie de leurs princes. Bouchard d'Avesnes, fils de l'illustre
+ami de Richard C&oelig;ur de Lion, se plaça à la tête des mécontents et
+osa déclarer que, si le roi de France retenait les pupilles du marquis
+de Namur, la Flandre chercherait un protecteur dans le roi
+d'Angleterre. Philippe-Auguste jugea qu'il était nécessaire de rendre
+la liberté aux filles de Baudouin, mais seulement après leur avoir
+donné des maîtres qui exerçassent le pouvoir en leur nom et n'oubliassent
+jamais de quelle main ils l'avaient reçu. Il avait jeté
+les yeux sur Enguerrand et Thomas de Coucy, dont la mère appartenait
+à la maison de France, et en 1211 il conclut avec eux une
+convention en vertu de laquelle il s'engageait à leur faire avoir
+«lesdites damoiselles héritières de Flandre,» moyennant une
+somme de cinquante mille livres parisis, payables en deux termes,
+savoir: trente mille livres avant qu'ils fussent saisis desdites damoiselles,
+et vingt mille livres une année après qu'elles leur auraient
+été remises. L'évêque de Beauvais, les comtes de Brienne, de Saint-Pol,
+<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
+d'Auxerre, de Soissons, se portèrent garants des engagements
+d'Enguerrand de Coucy.</p>
+
+<p>La reine Mathilde apprit ce qui avait eu lieu, et quel que fût le
+caractère solennel des conventions arrêtées, elle se flatta de l'espoir
+d'enlever l'héritière de la Flandre à la maison de Coucy pour la
+donner à un prince de sa famille, Ferdinand, fils de Sanche, roi de
+Portugal, et de Dolcis de Barcelone. Elle s'engagea à payer au roi
+plus d'or que n'en possédaient les seigneurs de Coucy, et de plus
+elle lui promit de vastes possessions territoriales. Des propositions
+si avantageuses furent acceptées avec empressement, et malgré
+toutes les plaintes d'Enguerrand de Coucy, le mariage de Jeanne
+de Flandre avec Ferdinand de Portugal ne tarda point à être célébré
+à Paris. L'acte d'hommage de Ferdinand nous a été conservé;
+il était conçu en ces termes:</p>
+
+<p>«Moi, Ferdinand, comte de Flandre et du Hainaut, je fais savoir
+à tous ceux qui verront ces présentes lettres que je suis l'homme
+lige de mon très-illustre seigneur, le roi de France. J'ai juré de
+le servir fidèlement, et tant qu'il consentira à me faire droit en
+sa cour je remplirai ma promesse. Si, au contraire, je cessais de
+le servir fidèlement, je veux et permets que tous mes hommes,
+tant barons que chevaliers, et toutes les communes et communautés
+des villes et des bourgs de ma terre, aident mon seigneur
+le roi contre moi, et me fassent tout le mal qui sera en leur pouvoir,
+jusqu'à ce que je me sois amendé à la volonté du roi. Je
+veux que les barons et les chevaliers prennent le même engagement
+vis-à-vis du roi, et si l'un d'eux refusait de le faire, je lui
+ferai tout le mal que je pourrai, et n'aurai avec lui ni paix ni
+trêve, si ce n'est de l'assentiment du roi.» Sohier, châtelain de
+Gand, Jean de Nesle, châtelain de Bruges, et d'autres chevaliers,
+unirent leurs serments à ceux de Ferdinand.</p>
+
+<p>Un second traité avait été conclu à Paris, et il se rapportait au
+démembrement de la Flandre; mais les dispositions en avaient été
+tenues secrètes de peur de rencontrer en 1212 la même résistance
+que vingt années auparavant, lorsque l'archevêque de Reims avait
+voulu profiter de la mort de Philippe d'Alsace. Tandis que Ferdinand
+et Jeanne s'arrêtaient à Péronne, des hommes d'armes se
+présentaient inopinément aux portes d'Aire et de Saint-Omer, et
+prenaient possession de ces villes importantes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
+Peu de jours après, le 24 février, Ferdinand, arrivé près de Lens,
+déclara qu'il avait remis à Louis, fils du roi de France, les cités d'Aire
+et de Saint-Omer, qui avaient appartenu autrefois à Elisabeth de
+Hainaut. Laissant la jeune comtesse de Flandre malade à Douay, il
+se hâta de se rendre à Ypres et à Bruges pour y faire reconnaître son
+autorité; mais lorsqu'il parut aux portes de Gand, les bourgeois
+refusèrent de le recevoir: ils avaient élu pour chefs Rasse de Gavre
+et Arnould d'Audenarde: dans leur indignation, ils poursuivirent
+Ferdinand jusqu'à Courtray, et peut-être l'eussent-ils mis à mort
+s'il n'eût réussi à faire briser les ponts de la Lys.</p>
+
+<p>Ferdinand appela aussitôt auprès de lui la plupart des nobles de
+Flandre. Il s'avança avec eux jusqu'à Gand, et comme la comtesse
+Jeanne l'accompagnait, personne n'osa prendre les armes contre
+l'héritière légitime de Baudouin de Constantinople. Les magistrats
+de la ville insurgée se soumirent et payèrent une amende de trois
+cent mille livres. De plus, l'organisation de l'échevinage fut complètement
+modifiée. Le comte se réserva le droit de choisir, dans
+les quatre principales paroisses de la ville, quatre hommes probes
+qui désigneraient, avec son assentiment, treize échevins. Chaque
+année, d'autres électeurs devaient présider au renouvellement de
+l'échevinage.</p>
+
+<p>Ferdinand ne tarda point à conduire son armée triomphante vers
+les bords de la Meuse, où elle se réunit à celle de Philippe, frère de
+Baudouin. L'évêque de Liége, Hugues de Pierrepont, issu de la
+maison de Namur, avait été chassé de sa résidence épiscopale par
+le duc de Brabant, et c'était afin de réparer ce revers qu'il avait
+convoqué tous ses alliés. Cependant on était arrivé aux journées les
+plus brûlantes du mois de juillet; d'épaisses nuées de poussière s'élevaient
+dans les airs et gênaient la marche des hommes d'armes;
+enfin on apprit avec joie que la paix avait été conclue. Henri de
+Brabant avait accepté les propositions du comte Ferdinand et s'était
+engagé à payer une indemnité considérable à l'évêque de Liége;
+mais, avant que ses promesses eussent reçu leur exécution, des événements
+importants vinrent modifier la situation des choses.</p>
+
+<p>Philippe de Hainaut avait rendu le dernier soupir le 15 octobre
+1212. Sa mort brisait tous les liens qui unissaient la maison
+des comtes de Flandre au roi de France, et l'hiver s'était à peine
+achevé lorsque le duc de Brabant, accourant à Paris, sut persuader
+<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
+à Philippe-Auguste que son alliance était plus précieuse que celle
+du comte de Flandre, et obtint pour prix de son zèle la main de la
+veuve du marquis de Namur.</p>
+
+<p>Au moment où le roi de France accueillait l'adversaire de Ferdinand,
+il rompait ouvertement avec Renaud de Dammartin et lui
+enlevait ses domaines. Renaud de Dammartin était l'un des barons
+les plus puissants de France. Il possédait de nombreux châteaux
+en Bretagne et dans le Vermandois, et sa femme, fille de Matthieu
+d'Alsace, lui avait porté en dot le comté de Boulogne. Déjà son
+caractère violent s'était révélé à diverses reprises. Un jour, il avait
+osé en venir aux mains, au milieu de la cour, avec le comte de Saint-Pol.
+Depuis, il avait eu d'autres contestations avec l'évêque de
+Beauvais et le comte de Dreux, cousins du roi, et telle était la
+cause des sentences de bannissement et de confiscation prononcées
+contre lui; mais, loin de s'humilier devant l'autorité royale, il nourrissait
+des rêves de vengeance et associait à ses projets l'un des
+plus célèbres barons de Picardie, Hugues de Boves, qui avait tué
+le chef des prévôts royaux. Peu après les fêtes de Pâques, vers
+l'époque où Henri de Brabant épousait la veuve du marquis de
+Namur, Renaud de Dammartin quitta les Etats du comte de Bar
+pour aller en Flandre réveiller dans le c&oelig;ur de Ferdinand les aiguillons
+de l'orgueil et de la colère. Il n'y réussit que trop aisément.
+Mathilde elle-même, qui, l'année précédente, implorait à
+genoux la faveur de Philippe-Auguste, ne se souvenait plus que de
+l'admiration que lui avait inspirée la puissance de l'Angleterre,
+lorsqu'elle traversait la mer, appelée du Portugal par Henri II,
+pour perpétuer la dynastie de Philippe d'Alsace. Cependant les
+dons qu'elle avait prodigués, non-seulement au roi de France et à
+ses ministres, pour qu'ils permissent le mariage de Jeanne avec
+Ferdinand, mais aussi aux barons de Flandre, pour qu'ils ne s'y
+opposassent point, avaient épuisé tous ses trésors. Ce fut Renaud
+de Dammartin qui lui apprit qu'elle trouverait toujours chez les
+ennemis du roi de France l'or qu'elle emploierait à le combattre.</p>
+
+<p>En 1208, les moines de l'abbaye de Saint-Augustin, qui contestaient
+au roi d'Angleterre le droit de nommer l'archevêque de Canterbury,
+s'étaient vus réduits à chercher un asile au cloître de Saint-Bertin
+et dans d'autres monastères de Flandre. Le pape Innocent III avait
+pris énergiquement leur défense. Jean sans Terre était frappé d'excommunication,
+<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
+et déjà le roi de France se préparait à exécuter les
+sentences pontificales, en dirigeant contre l'Angleterre une autre
+croisade semblable à celle des Albigeois. Le roi Jean, menacé d'une
+invasion si redoutable, vit avec joie le mécontentement du comte
+de Flandre. Les négociations furent conduites avec zèle par Renaud
+de Dammartin, et au mois de mai 1212, le roi d'Angleterre promit
+au comte de Flandre de l'aider à recouvrer tous les domaines qui
+lui avaient été enlevés. Une entrevue fut fixée à Douvres aux fêtes
+de l'Assomption. Le roi Jean se trouvait à Windsor lorsque Ferdinand
+débarqua au port de Sandwich, et comme le sire de Béthune
+l'engageait à se rendre au devant de lui: «Oyez ce Flamand, interrompit
+le roi, quelle grande opinion n'a-t-il pas de son seigneur!&mdash;Par
+la foi que je dois à Dieu, répliqua vivement le chevalier,
+il est tel que je le dis.» Le roi d'Angleterre s'avança jusqu'à
+Canterbury: ce fut là que les deux princes signèrent un traité
+d'alliance dont les dispositions ne sont point parvenues jusqu'à
+nous.</p>
+
+<p>Cependant le roi d'Angleterre, en même temps qu'il améliorait
+la situation présente de ses affaires, demandait à ces négociations
+d'autres gages pour l'avenir. Il réclamait la jeune Marguerite,
+s&oelig;ur de la comtesse de Flandre, comme otage pour les sommes qu'il
+prêterait, et voulait, disait-on, la marier au comte de Salisbury,
+afin que si l'hymen de Jeanne restait stérile, l'Angleterre fût plus
+assurée de l'obéissance de l'époux de Marguerite que la France ne
+semblait l'être de la soumission de Ferdinand de Portugal. Lorsque
+la jeune princesse apprit que sa s&oelig;ur devait la livrer aux Anglais,
+elle refusa de quitter le Hainaut. Au comte de Salisbury elle préférait
+Bouchard d'Avesnes, qui, aussi illustre par sa science que par son
+courage, avait tour à tour étudié les lettres à l'école d'Orléans et
+reçu l'ordre de chevalerie de la main de Richard C&oelig;ur de Lion. La
+puissance de Bouchard d'Avesnes était grande dans le Hainaut, où
+il possédait la dignité de haut bailli; il appela près de lui les barons
+et les plus nobles feudataires pour qu'ils l'accompagnassent solennellement
+de Mons jusqu'au château du Quesnoy, et là, après qu'on
+eut reconnu que la publication des bans ecclésiastiques avait eu
+lieu régulièrement, un prêtre nommé Géry de Novion, frère de l'un
+des chevaliers attachés au service de Bouchard, demanda au sire
+d'Avesnes et à Marguerite, agenouillés au pied des autels, s'ils voulaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
+l'un et l'autre vivre désormais ensemble comme époux; puis
+il joignit leurs mains, et la cérémonie s'acheva au milieu d'un
+grand concours de témoins pour lesquels on avait laissé ouvertes
+toutes les portes du château.</p>
+
+<p>Bouchard d'Avesnes écrivit à Jeanne pour lui annoncer qu'il
+venait d'entrer dans la maison des comtes de Flandre et de Hainaut;
+toutefois, quel que fût le mécontentement secret qu'inspirât ce
+mariage, les circonstances étaient trop graves pour que ces dissensions
+domestiques éclatassent immédiatement. Philippe-Auguste
+avait déjà réuni à Boulogne une immense armée prête à traverser
+la mer. Selon une ancienne tradition, on racontait que, le soir de
+la bataille d'Hastings, Guillaume le Conquérant avait entendu,
+pendant son sommeil, une voix qui lui prédisait que sa postérité
+conserverait la couronne pendant un siècle et demi. Cette période
+allait s'achever, et le roi de France croyait que la prophétie propagée
+par les rumeurs populaires lui promettait le sceptre des monarques
+anglais.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre avait été appelé à prendre part à cette
+expédition; mais avant de remplir ses devoirs de feudataire, il
+avait permis aux habitants de Gand de fortifier leur cité; il était à
+peine arrivé au camp de Boulogne, lorsqu'on y apprit que le 13 mai
+le roi Jean avait changé subitement de résolution et s'était soumis
+aux sentences pontificales qui sanctionnaient les priviléges des
+moines de Canterbury. Le légat d'Innocent III quitta aussitôt l'Angleterre
+pour aller annoncer à Philippe-Auguste la levée de l'excommunication;
+mais le roi de France, quelles que fussent les énergiques
+remontrances du légat, déclara qu'il avait déjà dépensé
+soixante mille livres pour les frais de la guerre et qu'il ne renoncerait
+point à son expédition.</p>
+
+<p>Lorsque Ferdinand s'était rendu près de Philippe-Auguste,
+n'était-il pas instruit de la prochaine réconciliation du pape et du
+roi Jean? On ne peut guère en douter. L'obstination du roi de France
+contrariait toutes ses prévisions, et il mit tout en &oelig;uvre pour qu'elle
+échouât. Tantôt il engageait les barons à se méfier de l'autorité
+ambitieuse du roi; tantôt il leur représentait que jamais prince
+français n'avait réclamé la couronne d'Angleterre, et que toute
+tentative pour s'en emparer serait injuste et condamnable. Philippe
+s'irrita, mais Ferdinand ne cédait point; il osa même nier la suzeraineté
+<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
+du roi, disant que Philippe-Auguste, en retenant illégalement
+une partie de ses domaines, avait rompu tous les liens qui
+l'attachaient à lui. «Par tous les saints de France, s'écria alors le
+monarque frémissant de colère, la France deviendra Flandre, ou
+la Flandre deviendra France.» A sa voix, dix-sept cents navires
+cinglèrent vers le havre du Zwyn, et comme si le comté de Flandre
+n'existait déjà plus, il exigea l'hommage du comte de Guines.</p>
+
+<p>Ferdinand s'était hâté de rentrer dans ses Etats, et, sans tarder
+plus longtemps, il chargea Baudouin de Nieuport de se rendre en
+Angleterre pour y réclamer des secours importants. «Cher ami,
+lui répondait le 25 mai le roi Jean, nous avons reçu les lettres
+que vous avez remises à Baudouin de Nieuport; si nous les avions
+eues plus tôt, nous eussions pu vous faire parvenir des secours
+plus considérables. Nous envoyons vers vous nos fidèles, Guillaume,
+comte de Salisbury, Renaud, comte de Boulogne, et
+Hugues de Boves...»</p>
+
+<p>Le roi de France avait, le 23 mai, pris possession de Cassel: rien
+ne pouvait arrêter la rapidité de sa marche, et Ferdinand, surpris
+par cette invasion imprévue, chercha à entamer des négociations,
+non qu'il espérât la paix, mais afin de trouver dans ces pourparlers
+l'occasion de quelques retards qui permissent aux Anglais d'arriver
+à son aide. Dans ce but, il avait, disent quelques historiens, demandé
+au roi une entrevue qui devait avoir lieu à Ypres; mais le
+roi de France ne l'y attendit point et s'avança de plus en plus vers
+l'intérieur de la Flandre. Les châtelains de Gand et de Bruges le
+guidaient: ils exécutaient le serment qu'ils avaient prêté de le
+servir de tout leur pouvoir si Ferdinand oubliait ses devoirs de
+vassal.</p>
+
+<p>Tandis que Philippe-Auguste entrait à Bruges et s'approchait
+des remparts de Gand que le duc de Brabant allait attaquer sur
+l'autre rive de l'Escaut, la flotte française envahissait le port de
+Damme. Là se trouvaient déposés les trésors de l'Europe et de
+l'Asie, les soies de la Chine et de la Syrie, les pelleteries de la Hongrie,
+les vins de la Gascogne, les draps les plus précieux de la Flandre,
+butin immense qui flatta l'orgueil des vainqueurs et leur fit
+peut-être oublier les dangers qui les menaçaient.</p>
+
+<p>Le jeudi 30 mai 1213, Ferdinand, qui n'avait point quitté le rivage
+de la mer, signala à l'horizon un grand nombre de voiles anglaises
+<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
+qui se dirigeaient vers la Flandre; c'était la flotte du comte
+de Salisbury. Rien ne peut exprimer ce que ce moment avait de solennel
+et de triste; c'était la première scène de ce drame mémorable
+que devait clore la bataille de Bouvines, l'aurore de cette lutte
+qui allait ébranler toute l'Europe et demander à ses peuples tant
+de sang et tant de victimes. Ferdinand, inquiet et agité, n'osait interroger
+les mystères de l'avenir: ses remords le poursuivaient, et
+dès que les chevaliers anglais eurent abordé sur le sable, il leur demanda
+s'il pouvait loyalement porter les armes contre son seigneur
+suzerain. Le comte de Boulogne et Hugues de Boves se hâtèrent de
+le rassurer, et les conseillers de Jean sans Terre mirent le même
+empressement à ranimer son courage et ses espérances.</p>
+
+<p>Les vaisseaux français s'étaient imprudemment dispersés dans le
+golfe qui formait, au treizième siècle, l'entrée du port de Damme.
+La flotte anglaise les assaillit impétueusement, et, avant la fin du
+jour, quatre cents navires étaient tombés en son pouvoir. Au bruit
+de ce succès, Ferdinand rallia autour de lui les populations maritimes,
+toujours intrépides et belliqueuses, et les conduisit vers le
+bourg de Damme qu'occupaient le comte de Soissons et Albert
+d'Hangest avec deux cent quarante chevaliers et dix mille hommes
+d'armes. Le combat fut acharné, et déjà les Flamands triomphaient,
+lorsque l'arrivée de Pierre de Bretagne, avec cinq cents chevaliers
+français, les contraignit à se retirer précipitamment, abandonnant
+deux mille morts et plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient
+Gauthier et Jean de Vormizeele, Gilbert d'Haveskerke
+et un autre noble, héritier d'un nom fatal, Lambert de Roosebeke.
+Les sires de Béthune, de Ghistelles et d'autres chevaliers
+flamands trouvèrent à Furnes et à Oudenbourg un asile qui, dans
+ces contrées, ne manqua jamais aux défenseurs de la cause nationale.
+Ferdinand seul avait préféré se réfugier à bord de la flotte
+anglaise qui avait jeté l'ancre sur le rivage de l'île de Walcheren.</p>
+
+<p>Philippe-Auguste avait quitté le siége de Gand pour accourir à
+Damme. Lorsqu'au sein de ces remparts ensanglantés par le combat
+de la veille et de ces riches entrepôts livrés à la dévastation il découvrit
+quelques vaisseaux qui avaient échappé aux efforts du comte
+de Salisbury, mais que les Anglais séparaient de la mer, il ordonna
+de brûler et la ville pillée et les débris de sa flotte vaincue. Le chapelain
+du roi n'a point de vers assez pompeux pour célébrer ce spectacle.
+<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
+«L'incendie ne tarde point à se répandre. La flamme détruit
+en un moment mille et mille demeures; dans toutes les campagnes
+qui s'étendent jusqu'au rivage de la mer, elle consume les moissons
+dont s'enorgueillissait le sillon fertile.» Le roi, après avoir
+forcé les magistrats d'Ypres et de Bruges à lui remettre des sommes
+considérables, revint poursuivre le siége de Gand, dont il s'empara
+bientôt, grâce à la coopération des hommes d'armes du duc de Brabant.
+Le château d'Audenarde lui fut livré: de là il se rendit à
+Courtray, puis à Lille et à Douay, où il laissa son fils et Gauthier
+de Châtillon.</p>
+
+<p>Cependant dès que Ferdinand eut appris la retraite du roi, il reparut
+en Flandre, assembla ses hommes d'armes et les conduisit à
+Ypres. Bruges et Gand lui avaient déjà ouvert leurs portes, et à
+peine s'était-il emparé de Tournay, que les habitants de Lille l'appelèrent
+dans leurs murailles. Déjà Philippe-Auguste réunissait ses
+hommes d'armes pour rentrer en Flandre; mais en même temps
+qu'il se préparait à employer la force des armes, il avait de nouveau
+recours aux foudres de l'excommunication. L'archidiacre de Paris,
+Albéric de Hautvilliers, qu'il avait choisi pour successeur de Gui
+Paré dans l'archevêché de Reims, fit prononcer par l'évêque de
+Tournay la sentence d'interdit, et ce fut au milieu de la consternation
+universelle que l'armée envahissante se présenta devant les
+remparts de Lille abandonnés sans défense. Le chapelain du roi, qui
+a si pompeusement célébré l'incendie de Damme, sent son enthousiasme
+se réveiller en racontant la ruine de Lille, autre chant
+digne de <cite>la Philippide</cite>: «Les fureurs de Vulcain, excitées par le
+souffle d'Eole, suffisent pour punir les rebelles; la flamme les
+poursuit plus cruellement que le fer des guerriers... La ville de
+Lille tout entière fut détruite, et l'on vit périr sous les débris de
+leurs foyers ceux dont la faiblesse ou les infirmités de l'âge ralentissaient
+les pas. On ne peut compter ceux qui furent mis à
+mort. Tous les prisonniers furent vendus comme serfs par l'ordre
+du roi, afin qu'ils s'inclinassent à jamais sous le joug. Il ne resta
+point une seule pierre qui pût servir d'abri.»</p>
+
+<p>Philippe, vainqueur à Lille, reconquit aussi promptement Cassel
+et Tournay. Ferdinand ne pouvait point s'opposer à ses progrès: en
+vain envoyait-il des ambassadeurs implorer l'appui de Jean sans
+Terre: il ne recevait point de secours; enfin, dans les derniers jours
+<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
+de septembre, on lui remit des lettres où le roi d'Angleterre expliquait
+ces retards funestes par un voyage qu'il avait fait à Durham,
+dans les provinces les plus reculées de son royaume.</p>
+
+<p>Enfin une invasion des Anglais dans l'Anjou força Philippe-Auguste
+à rentrer dans ses Etats; mais les hommes d'armes qu'il
+avait laissés à son fils Louis continuaient leurs dévastations. Ils
+portèrent la flamme tour à tour dans les murs de Bailleul, et dans
+les vallées de Cassel et de Steenvoorde. A peine s'étaient-ils éloignés,
+que Ferdinand accourut à Gravelines pour y voir aborder les
+sergents et les archers que lui amenaient Guillaume de Salisbury,
+Hugues de Boves, Renaud et Simon de Dammartin. Le roi d'Angleterre
+avait chargé son chancelier de prendre avec lui tout le trésor
+royal dans cette expédition pour que rien n'en ralentît le succès.
+Le comte de Flandre se dirigea d'abord vers les domaines d'Arnould
+de Guines pour le punir de l'hommage qu'il avait rendu au
+roi de France, les pilla et les ravagea, puis il menaça Saint-Omer;
+il se préparait à poursuivre ses conquêtes, lorsque les guerres du
+duc de Brabant et de l'évêque de Liége l'obligèrent à renoncer à
+ses desseins.</p>
+
+<p>Les traités qui unissaient Ferdinand et Hugues de Pierrepont
+dans une même alliance contre le duc de Brabant avaient été confirmés
+à plusieurs reprises. Les hommes d'armes flamands s'étaient
+même avancés jusqu'à Bruxelles, au moment où la seconde invasion
+de Philippe-Auguste vint les rappeler à la défense de leurs
+foyers. Henri de Brabant, n'ayant plus rien à craindre de Ferdinand,
+avait jugé les circonstances favorables pour se venger des
+Liégeois. Il parut inopinément avec toutes ses forces dans les
+plaines de la Hesbaye, «voulant, dit un historien, prendre part aux
+vendanges et piller une seconde fois la cité de Liége.» Hugues
+de Pierrepont dormait lorsque le comte de Looz vint le réveiller en
+lui exposant le péril qui le menaçait. Tous les barons alliés de
+l'évêque s'armèrent; Huy et Dinant envoyèrent leurs habitants au
+secours des Liégeois, et peu de jours après, le 13 octobre 1213, les
+cloches de toutes les vallées de la Meuse retentirent pour annoncer
+le triomphe de saint Lambert à la journée de Steppes.</p>
+
+<p>C'était dans cette situation que le duc de Brabant, prêt à être
+chassé de ses Etats par les Liégeois, implorait la médiation de Ferdinand.
+Il voulait, disait-il, consentir à toutes les demandes qu'on
+<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
+lui avait adressées et remettre ses deux fils comme otages au comte
+de Flandre. Accueilli d'abord avec mépris, il fut plus heureux dans
+ses démarches lorsqu'il offrit de renoncer à l'amitié du roi de France.
+Les comtes de Flandre et de Boulogne traversèrent le champ de
+bataille de Steppes, jonché de cadavres, pour porter ses propositions
+aux vainqueurs; ils obtinrent qu'il lui fût permis d'aller s'agenouiller
+au pied du tombeau de saint Lambert, et là l'évêque de
+Liége et le comte de Looz lui donnèrent le baiser de paix.</p>
+
+<p>Une vaste confédération s'organisait contre le roi de France.
+L'empereur Othon de Saxe, neveu de Jean sans Terre, devait sa
+couronne à l'appui de l'Angleterre et de la Flandre. Il promit au
+comte de Salisbury, qui s'était rendu aux bords du Rhin, le concours
+de toutes les armées impériales; peu après, il reçut l'hommage du
+duc de Brabant qui épousa sa fille.</p>
+
+<p>Vers le nord, le roi d'Angleterre comptait d'autres alliés. Le
+comte de Hollande était devenu son feudataire en recevant une
+pension annuelle de quatre cents marcs d'argent. Ferdinand renouvelait
+les anciens traités de la Flandre et du Danemark que devait
+confirmer le mariage de l'une de ses s&oelig;urs avec le roi Waldemar.
+Vers la même époque, il se réconciliait avec Bouchard d'Avesnes,
+et le 3 avril 1214, six chevaliers furent désignés comme
+arbitres pour régler les prétentions héréditaires de Marguerite.</p>
+
+<p>Les ennemis les plus dangereux de Philippe-Auguste étaient
+ceux qui habitaient la France; ils le haïssaient et travaillaient secrètement
+à renverser son autorité. «Contre le roi, dit un historien,
+conspiraient le comte Hervée de Nevers et tous les grands du
+Maine, de l'Anjou, de la Neustrie et des pays situés au delà de la
+Loire; mais ils cachaient leurs desseins par crainte du roi, voulant
+connaître d'abord quel serait le résultat de la guerre.»</p>
+
+<p>Dès les fêtes de Pâques 1214, les comtes de Flandre et de Boulogne
+se hâtèrent de prendre les armes; ils voulaient achever l'expédition
+que les querelles des Liégeois et du duc de Brabant avaient
+interrompue l'année précédente. Ils envahirent les Etats du comte
+Arnould, qui se réfugia à Saint-Omer, conquirent le château de
+Guines et brûlèrent le bourg de Sandgate. Ardres se racheta. De
+là ils se dirigèrent vers l'Artois, pillèrent Hesdin, et mirent le siége
+devant Lens et devant Aire; mais l'arrivée d'une armée française
+mit un terme à leurs assauts.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
+L'empereur avait déjà traversé la Meuse avec une armée considérable:
+il continuait sa marche vers Nivelles, où devaient s'assembler
+tous les chefs de la ligue anglo-teutonique. Là se trouvèrent
+réunis, le 12 juillet, l'empereur Othon de Saxe, les ducs de Brabant
+et de Limbourg, les comtes de Flandre, de Hollande, de Namur,
+de Boulogne et de Salisbury.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils se rendirent ensemble à Valenciennes, deux cent
+mille hommes marchaient à leur suite, rangés sous quinze
+cents bannières. «Il y aura une bataille, avaient déclaré les
+devins consultés par la reine Mathilde; le roi y sera renversé
+et foulé aux pieds des chevaux; personne ne lui élèvera
+de tombeau; Ferdinand entrera triomphalement à Paris.»
+Cette prophétie flattait l'orgueil des princes confédérés: ils oubliaient
+que tout oracle a son interprétation mystérieuse. Egarés
+par leurs espérances, ils croyaient pouvoir se partager d'avance les
+territoires dont rien encore ne leur assurait la conquête. Renaud de
+Boulogne s'attribuait Péronne et le Vermandois; Ferdinand obtenait
+la cité de Paris et les riches provinces qui s'étendent depuis
+l'Escaut jusqu'à la Seine; Hugues de Boves recevait la seigneurie
+de Beauvais. Il n'y avait point de chevalier qui ne réclamât quelque
+comté ou quelque ville. L'ambition des barons luttait seule contre
+l'ambition du roi. A ses tendances vers l'autorité absolue, ils n'opposaient
+que les regrets que leur inspirait l'anarchie désormais condamnée
+de la période féodale. La Flandre, patrie des communes, ne
+représentait rien dans leur camp. Elle n'eût point profité de leurs
+victoires: elle fut la victime de leurs revers.</p>
+
+<p>Philippe-Auguste comprit admirablement la faute de ses adversaires;
+et puisqu'ils semblaient ne point tenir compte de l'élément
+communal, il n'hésita point à s'en faire une arme redoutable, en
+demandant aux bourgeoisies des villes françaises leurs vaillantes
+et patriotiques milices.</p>
+
+<p>L'armée du roi de France s'est avancée jusqu'à Tournay, quand
+on apprend que les troupes allemandes de l'empereur se dirigent
+vers Mortagne. Philippe-Auguste ordonne aussitôt un mouvement
+rétrograde, et sa prudence encourage la témérité de ses ennemis.
+«Philippe fuit!» s'est écrié Hugues de Boves; et, à son exemple,
+une foule de chevaliers se précipitent à travers les marais et les
+bois de saules, afin d'atteindre l'armée de Philippe-Auguste avant
+<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
+qu'elle parvienne au pont de Bouvines. Il est trop tard. Déjà la
+plus grande partie des Français a traversé le ruisseau qui descend
+du plateau de Cysoing et coule vers l'abbaye de Marquette. Le roi,
+fatigué d'une longue marche par l'une des journées les plus brûlantes
+du mois de juillet, s'est arrêté près de la chapelle de Saint-Pierre
+et se repose à l'ombre d'un frêne. Tout à coup, on lui annonce que
+les Allemands attaquent les barons qui se trouvent en arrière, et que
+le vicomte de Melun cherche en vain à leur résister. A cette nouvelle,
+Philippe s'élance à cheval: de toutes parts, on entend s'élever
+le cri: «Aux armes! aux armes!» Les trompettes retentissent en
+même temps que les clercs entonnent les psaumes de David: les
+troupes qui avaient déjà passé le pont reviennent précipitamment
+et se préparent à combattre. Un profond silence succède à ce tumulte:
+il semble que, sous toutes les bannières, on attende avec une
+religieuse émotion le signal de la lutte à laquelle s'attachent de si
+grandes destinées.</p>
+
+<p>Les deux armées, peu éloignées l'une de l'autre, s'étendaient sur
+une seule ligne. Philippe s'était placé vers l'ouest, tandis qu'Othon
+quittait le chemin de Bouvines en se dirigeant à l'est vers une colline
+où les rayons du soleil frappaient directement ses hommes
+d'armes. Au milieu des bataillons de l'empereur planait, au haut
+d'un char, un énorme dragon qui portait une aigle d'or. Dans
+l'armée de Philippe, les plus braves chevaliers se pressaient autour
+de l'oriflamme parsemée de fleurs de lis qui se déroulait légèrement
+dans les airs. Plus loin, aux extrémités des deux armées, se trouvaient,
+d'une part, le comte de Dreux, de l'autre, le comte de Boulogne
+avec le comte de Salisbury et les Anglais. A l'aile droite, le
+roi de France opposait les Champenois et les Bourguignons aux
+milices du comte Ferdinand placées vis-à-vis d'eux. Ce fut là que
+s'engagea la bataille.</p>
+
+<p>Cent cinquante sergents soissonnais se sont avancés afin d'exciter
+les chevaliers de Flandre à rompre leurs rangs: mais ceux-ci les
+laissent s'approcher, jugeant indigne de leur courage de combattre
+des adversaires aussi obscurs; pendant quelque temps, ils supportent
+patiemment leurs insultes, et ils semblent résolus à les
+mépriser, lorsque Eustache de Maskelines, égaré par son ardeur
+belliqueuse, s'élance dans la plaine pour défier les chevaliers champenois.
+«Chacun souviengne hui de samie!» s'écrie Buridan de
+<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
+Furnes, qui le suit avec Gauthier de Ghistelles, Baudouin de Praet,
+les sires de Béthune, d'Haveskerke et d'autres illustres chevaliers.
+Déjà le comte de Beaumont, Hugues de Malaunoy, Gauthier de
+Châtillon, Matthieu de Montmorency, se portent en avant pour les
+arrêter. La mêlée devient sanglante et confuse. Eustache de Maskelines
+périt le premier. Hugues de Malaunoy emmène Gauthier
+de Ghistelles captif. Au même moment, le duc de Bourgogne
+se précipite vers Arnould d'Audenarde, perd son cheval, se
+relève et continue à combattre. Cependant Baudouin de Praet
+renverse plusieurs chevaliers, et l'un des bannerets transfuges
+de Hainaut vient de tomber atteint d'un coup de lance, lorsque le
+comte de Saint-Pol, remarquant le péril des Français, leur amène
+de puissants renforts.</p>
+
+<p>Les hommes des communes de Flandre cherchent en vain à prendre
+part au sanglant duel de ces chevaliers aux pesantes armures, qui
+se heurtent les uns les autres sur leurs coursiers caparaçonnés de
+fer. Dispersés et rejetés en désordre, ils se voient réduits à reculer;
+et bientôt après, les chevaliers de Flandre, moins nombreux que
+ceux de France, partagent les mêmes revers. Le comte Ferdinand,
+couvert de blessures et épuisé par la fatigue d'une longue résistance,
+a remis son épée à Hugues de Moreuil: un cri de victoire retentit
+sous les bannières françaises.</p>
+
+<p>Philippe-Auguste crut que, les Flamands détruits, toute l'armée
+ennemie était vaincue: il appela les milices communales d'Arras,
+de Compiègne, de Corbie, d'Amiens et de Beauvais, et les fit marcher
+devant lui vers les feudataires d'Othon; il n'avait point prévu
+que les chevaliers allemands, non moins redoutables par leur gigantesque
+stature que par leur valeur, s'ouvriraient aisément un
+passage à travers quelques milliers de bourgeois mal armés: tous
+se précipitent vers l'étendard fleurdelisé qui leur annonce la présence
+du roi; ils pénètrent jusqu'à lui, le fer de leurs lances perce
+sa cotte de mailles et ensanglante son visage: déjà le roi de France
+est tombé au milieu des cadavres qui couvrent la plaine, mais Pierre
+Tristan lui donne son cheval; les Français se rallient et repoussent
+les Allemands avec tant d'impétuosité que, sans le dévouement
+d'Hellin de Wavrin et de Bernard d'Oostmar, Pierre Mauvoisin et
+Gérard la Truie eussent enlevé l'empereur d'Allemagne.</p>
+
+<p>A l'aile gauche, le combat restait plus douteux. Le comte de
+<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
+Boulogne avait dispersé les hommes d'armes du comte de Dreux;
+mais le comte de Salisbury était le prisonnier de Jean de Nesle.
+En ce moment, on aperçut au centre de la plaine les Allemands
+qui fuyaient, suivis des hommes d'armes du Brabant et du Limbourg;
+la même terreur se répandit de toutes parts. Renaud de
+Dammartin était le seul qui ne se laissât point ébranler. Il réunissait
+autour de lui les débris des milices flamandes qui eussent pu,
+quelques heures plus tôt, lui assurer la victoire, et les plaçait en
+ordre de bataille, tous les combattants serrés les uns contre les autres,
+afin qu'ils présentassent aux chevaliers français un inaccessible
+rempart. Parfois, il s'élançait de leurs rangs pour chercher quelque
+illustre adversaire; parfois, il y rentrait pour les exhorter à se bien
+défendre. Cette petite troupe d'hommes de commune résistait à
+tous les efforts de la chevalerie française; il fallut que le roi ordonnât
+à trois mille sergents de les exterminer en les frappant de
+loin avec leurs lances. Le comte de Boulogne restait presque seul.
+«Il semblait, dit Guillaume le Breton, qu'il dût triompher de
+toute une armée.» Suivi de cinq compagnons d'armes, il reparut
+au milieu des Français, et arriva jusqu'à Philippe-Auguste; mais,
+au moment de frapper son seigneur suzerain, il hésita et poursuivit
+sa course vers le comte de Dreux. Il continuait à semer la
+mort autour de lui, lorsqu'il sentit s'affaisser son coursier percé
+d'un coup de poignard. Arnould d'Audenarde et quelques chevaliers
+flamands qui accouraient à son secours partagèrent sa captivité; le
+même destin les associa à sa gloire et à ses malheurs.</p>
+
+<p>Le soir même de la bataille, le comte de Boulogne fit parvenir à
+l'empereur Othon un message par lequel il l'engageait à recommencer
+immédiatement la guerre avec le secours des communes
+flamandes; il avait compris trop tard que la féodalité, réduite à ses
+propres forces, était désormais impuissante.</p>
+
+<p>Le roi de France rentra triomphalement dans ses Etats; partout où
+passait son armée victorieuse, les bourgeois et les laboureurs accouraient
+pour voir dans les fers ce fameux comte de Flandre, dont
+naguère encore ils redoutaient les armes. La prison qui le reçut
+était une tour que Philippe-Auguste venait de faire construire hors
+de l'enceinte de la ville de Paris; on la nommait la tour du Louvre.</p>
+
+<p>Beaucoup de chevaliers flamands portèrent les mêmes chaînes.
+«A la journée de Bouvines, dit une ancienne chronique, les deux
+<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
+tiers des châtelains et des autres hommes illustres, tant de
+Flandre que de Hainaut, furent faits prisonniers.» La plupart
+avaient remis leur épée à de pauvres bourgeois qu'ils étaient accoutumés
+à mépriser, et qu'ils rencontraient pour la première fois sur
+un champ de bataille. La milice d'Amiens, où l'on distinguait les
+confréries des bouchers, des poissonniers et des gantiers, rangés
+sous la bannière de saint Martin, amena à Paris dix chevaliers
+captifs; celle de Corbie en conduisit neuf; celle de Compiègne,
+cinq; celle d'Hesdin, six; celle de Montdidier, autant que celle
+d'Hesdin. Parmi les prisonniers dont s'enorgueillissaient les communes
+de Soissons, de Crespy, de Roye, de Beauvais, de Montreuil,
+de Noyon, de Craonne, de Vézelay et de Bruyère, se trouvaient les
+sires de Quiévraing, de Maldeghem, de Borssele, de Wavre, de
+Grimberghe, de la Hamaide, de Praet, d'Avelin, de Lens, de Condé,
+de Créquy, de Bailleul, de Gavre, de Ligne, de Lampernesse. Le roi
+des ribauds intervint dans cette remise solennelle des prisonniers,
+et il obtint, dit Guillaume le Breton, un noble chevalier nommé
+Roger de Waffaille.</p>
+
+<p>Peu de semaines après la bataille de Bouvines, une femme, vêtue
+d'habits de deuil, se précipitait aux pieds du roi de France: c'était
+la comtesse de Flandre qui venait implorer la délivrance de Ferdinand.
+Les députés des villes de Flandre et de Hainaut l'accompagnaient
+et se soumirent avec elle aux ordres de Philippe-Auguste.
+Dans ces tristes circonstances fut conclu le traité du 24 octobre
+1214.</p>
+
+<p>«Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais savoir
+à tous ceux qui verront ces présentes lettres que j'ai promis à
+Philippe, illustre roi de France, de lui livrer le fils du duc de
+Louvain, à Péronne, le jeudi avant les fêtes de la Toussaint. Je
+ferai détruire les forteresses de Valenciennes, d'Ypres, d'Audenarde
+et de Cassel, selon la volonté du roi, et elles ne seront reconstruites
+que de son bon plaisir: quant aux autres forteresses de
+Flandre, elles resteront dans leur état actuel, et il ne pourra
+également point en être construit de nouvelles, sans l'assentiment
+du roi.</p>
+
+<p>«Lorsque tous ces engagements auront été exécutés, le roi disposera,
+selon son bon plaisir, de monseigneur Ferdinand, comte de
+Flandre et de Hainaut, et de tous mes hommes de Flandre et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
+Hainaut, dont il règlera les rançons comme il lui plaira.»</p>
+
+<p>Ce fut vers cette époque qu'il fut permis aux chevaliers détenus
+dans les prisons du roi de France de les quitter en payant de fortes
+rançons. Celle de Baudouin de Praet fut de cinq cents livres; celle
+de Gauthier de Ghistelles, de neuf cents livres: mais il n'y en eut
+point de plus élevées que celles du sire de Gavre et du vaillant
+Hellin de Wavrin. La première monta à près de trois mille livres;
+la seconde dépassa six mille livres, et fut garantie par les sires de
+Dampierre, de Montmirail, de Miraumont et d'autres nobles barons.</p>
+
+<p>Ferdinand seul ne recouvra point la liberté. Le roi craignait
+qu'il n'en profitât pour se venger, et préférait la faiblesse de
+Jeanne: les conseillers qu'il lui avait donnés étaient les châtelains
+de Gand et de Bruges; Michel de Harnes disposait de la charge
+importante de connétable. Dès ce moment, Philippe-Auguste considéra
+la Flandre comme l'une des provinces soumises à son autorité
+immédiate. Il força l'abbé des Dunes à lui remettre six cents
+livres sterling que le comte de Boulogne avait laissées en dépôt
+dans son monastère; en même temps, il priait l'empereur d'Allemagne
+Frédéric II de rendre à Jeanne les îles de la Zélande et les
+pays d'Alost et de Waes, dont le rival d'Othon s'était naguère emparé.
+«La comtesse de Flandre, dit une chronique liégeoise, habita désormais
+dans sa terre à la volonté du roi.»</p>
+
+<p>Hugues de Boves, plus heureux que Renaud de Dammartin,
+s'était retiré en Angleterre: des nobles de Flandre, qui redoutaient
+le ressentiment de Philippe-Auguste, suivirent son exemple. Ils
+allaient offrir le secours de leur épée au roi Jean, menacé par la
+grande ligue qu'avaient formée les barons et les députés des communes
+réunis au pied de l'autel de saint Edmond, protecteur des
+races anglo-saxonnes.</p>
+
+<p>Parmi ces exilés se trouvait un chevalier de la naissance la plus
+illustre, Robert de Béthune. Son père était ce sire de Béthune
+auquel Philippe d'Alsace avait voulu faire épouser la reine Sibylle
+de Jérusalem. Sa fille devait être comtesse de Flandre. Ce fut en
+vain que Robert de Béthune parvint, par son courage, à reconquérir
+Exeter: Jean sans Terre, réduit à céder, se rendit, le 19 juin 1215,
+dans le pré de Runingsmead, près de Windsor: là fut proclamée la
+grande charte des libertés anglaises.</p>
+
+<p>A la grande charte était jointe (Matthieu Paris l'affirme) la
+charte des forêts, dont un article était ainsi conçu:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
+«Nous éloignerons de notre pays tous les étrangers, savoir:
+Engelhard d'Athis; André, Pierre et Gui de Sanzelle; Gui de
+Gysoing et tous les Flamands qui travaillent à la ruine de notre
+royaume.»</p>
+
+<p>Quoi qu'en aient dit plusieurs historiens, Jean sans Terre se
+montra, pendant quelques jours, fidèle à ses serments. Non-seulement
+il repoussa les représentations des chevaliers flamands qui se
+montraient fort mécontents «de la vilaine pais» que le roi avait
+faite, mais on le vit aussi les renvoyer en Flandre sans récompenser
+leur zèle. Jean sans Terre devait trouver dans l'isolement auquel il
+se condamnait un nouveau degré d'humiliation. Pendant quelque
+temps, l'on remarqua que ses traits étaient devenus plus sombres,
+et il passait successivement de la douleur la plus profonde à l'irritation
+la plus violente. Enfin une nuit il s'enfuit du château de
+Windsor et galopa jusqu'au port de Southampton, où un chevalier
+flamand, nommé messire Baudouin d'Haveskerke, se trouvait encore.
+Le roi lui remit des lettres pour Robert de Béthune, et le sire
+d'Haveskerke se hâta de les emporter outre-mer, cachées dans un
+petit baril qui renfermait des lamproies.</p>
+
+<p>Dans ces lettres, Jean sans Terre appelait Robert de Béthune
+son cher ami, et le suppliait d'oublier ses torts et de sauver sa couronne.
+«Quant Robiert de Béthune, ajoute le vieux chroniqueur,
+ot les lettres oïes, moult en eut grant pitié; il ne prist pas garde
+au mesfait le roi, ains se pena quanques il pot de querre gent et
+d'avancier le besogne le roi à son pooir.» L'impatience de Jean
+sans Terre était extrême, car il n'osait plus poser le pied sur le sol
+de l'Angleterre, de peur de tomber au pouvoir des barons. Pendant
+trois mois, il erra lentement avec sa flotte de l'île de Wight à Pevensey,
+de Pevensey à Folkestone, de Folkestone à Douvres, s'attachant
+les marins par ses largesses et octroyant aux <i lang="en" xml:lang="en">cinque ports</i> des
+priviléges qu'ils ont conservés jusqu'à nos jours. Au nord de la Tamise,
+on croyait le roi mort; au sud du fleuve, on répandait le bruit
+qu'il avait renoncé à la tâche d'oppresseur de son royaume pour
+vivre sur les mers en chef de pirates.</p>
+
+<p>Un des plus intrépides combattants de Bouvines, Hugues de
+Boves, appelé au conseil de Jean sans Terre, avait été chargé d'aller
+recruter des hommes d'armes en Flandre et en Brabant; mais il
+<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
+s'était arrêté près du port de l'Ecluse, parce qu'il n'osait pas entrer
+en Flandre de peur de tomber au pouvoir du roi de France. Du haut
+de ses navires à l'ancre dans la baie fameuse qu'ensanglanta depuis
+la victoire d'Edouard III, il promettait de l'or et des châteaux à tous
+ceux qui traverseraient la mer avec lui avant les fêtes de la Saint-Michel.
+N'avait-on pas vu, sous le roi Etienne, les compagnons de
+Guillaume d'Ypres dominer toute l'Angleterre par la victoire de
+Stoolebridge?</p>
+
+<p>L'appel du sire de Boves retentit jusqu'aux bords de la Meuse.
+Gauthier Berthout lui amena beaucoup de chevaliers du Brabant;
+Gauthier de Sotteghem, un plus grand nombre de chevaliers de
+Flandre. Des vieillards, des femmes et des enfants accompagnaient
+les hommes d'armes, et l'on voyait de toutes parts des familles qui
+fuyaient le joug de Philippe-Auguste se diriger vers l'Ecluse pour
+prendre part à l'émigration. Enfin, le jeudi 24 septembre 1215,
+toute la flotte mit à la voile sous les ordres de Hugues de Boves, à
+qui le roi Jean avait promis, pour prix de ce service signalé, les
+comtés de Norfolk et de Suffolk.</p>
+
+<p>Cependant le lendemain une effroyable tempête se leva dans le
+ciel. La nuit arriva, et les lueurs sinistres des éclairs, qui déchiraient
+les nuées obscures chargées de torrents de pluie, accrurent l'horreur
+du péril. Les flots furieux de l'Océan semblaient tour à tour
+dresser, comme une barrière, leurs crêtes blanchissantes ou
+entr'ouvrir leurs abîmes, comme s'ils eussent voulu protéger les
+rivages de l'Angleterre. Tous les vaisseaux du sire de Boves vinrent
+se briser sur les sables de Cnebingsesand, entre Dunwich et Yarmouth.
+«Telle fut, dit Matthieu Paris, la multitude des cadavres
+que l'air en fut infecté. On trouva même un grand nombre d'enfants
+noyés dans leurs berceaux: triste et douloureux spectacle...
+Tous devinrent également la proie des monstres de la mer et des
+oiseaux du ciel. Ils étaient quarante mille, et personne n'a survécu...
+Le roi Jean n'était-il pas la cause de leur malheur? Ne
+leur avait-il pas promis qu'après avoir détruit toute la population
+qui couvre le sol de l'Angleterre, ils pourraient le posséder à
+jamais?»</p>
+
+<p>Si Hugues de Boves périt avec la plupart de ses compagnons, il
+y en eut toutefois quelques-uns qui parvinrent à gagner le rivage,
+où ils s'établirent les armes à la main. D'autres chevaliers de Flandre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
+qui s'étaient embarqués à Calais avec Robert de Béthune, abordèrent
+heureusement en Angleterre, et ce secours inespéré permit
+au roi Jean de rallier autour de lui les débris du grand armement
+de Hugues de Boves. Robert de Béthune fut créé d'abord connétable
+de l'armée, puis comte de Clare. Malheureusement les noms des
+chevaliers flamands qui le secondaient sont pour la plupart restés
+inconnus, et les documents de cette époque se bornent à en mentionner
+un petit nombre, parmi lesquels on remarque Baudouin
+d'Aire, Bernard d'Avesnes, Everard de Mortagne, Gérard et Thierri
+de Sotteghem, Engelhard d'Athies, André de Sanzelle, Jean de
+Cysoing, Baudouin d'Haveskerke, Baudouin de Commines, Raoul
+de Rodes, Philippe de Boulers, Guillaume Vander Haeghe,
+Othon de Winghen, Thomas de Bavelinghem et le bâtard de Peteghem.</p>
+
+<p>La terreur que répandait devant elle l'armée flamande conduite
+par Robert de Béthune doublait sa force, et il n'était point de
+succès qui ne parussent promis à sa belliqueuse ardeur. Rochester,
+Tunbridge, Clare, Beauvoir, Pontefract, Warwick, Durham, tombèrent
+tour à tour au pouvoir des Flamands, et le roi Jean, faisant
+allusion aux cheveux roux d'Alexandre II, roi d'Ecosse, qui avait
+pénétré jusqu'à New-Castle, put se vanter d'avoir fait rentrer le
+renard dans sa tanière. La Tweed même fut franchie! Berwick et
+Dumbar ouvrirent leurs portes, et l'armée flamande, arrivée près
+d'Edimbourg, ne se retira qu'après avoir laissé comme chef supérieur,
+dans tout le pays voisin des frontières d'Ecosse, un chevalier
+nommé Hugues de Bailleul.</p>
+
+<p>A leur retour, les Flamands s'emparèrent de Framlingham, de
+Glocester, d'Ingheham; puis, dirigeant vers Londres leur marche
+victorieuse que rien n'arrêtait plus, ils s'avancèrent jusqu'à l'abbaye
+de Waltham, où Harold avait reçu la sépulture après la bataille
+d'Hastings.</p>
+
+<p>«Malheureuse Angleterre, s'écriaient les barons assemblés à
+Londres, tu étais naguère la reine des nations et voici que tu es
+devenue tributaire. Ce n'est pas assez que tu sois abandonnée au
+fer, à la flamme et à la famine: tu subis le joug de quelques
+vils étrangers... Loin d'imiter les rois qui combattirent jusqu'à
+la mort pour la délivrance de leur pays, tu as préféré, ô roi Jean,
+toi dont le nom sera flétri par la postérité, qu'une terre dont la
+<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
+liberté est si ancienne devienne esclave. Tu l'as chargée de fers
+pour qu'elle les porte à jamais; tu l'as soumise au pacte d'une
+éternelle servitude.»</p>
+
+<p>Les barons ne possédaient plus que deux châteaux hors de Londres,
+et bientôt entraînés par la nécessité à oublier la base nationale
+de leur fédération, ils pensèrent que leur unique ressource
+contre les étrangers qui les menaçaient était d'appeler d'autres
+étrangers en Angleterre. Leurs députés offrirent la couronne à
+Louis de France, fils de Philippe-Auguste, et ce fut alors, selon la
+chronique de Reims, que Blanche de Castille adressa au monarque
+français ces paroles mémorables: «Par la benoite mère Dieu, j'ai
+biaus enfans de mon signeur, je les meterai en gage et bien trouverai
+qui me prestera sour aus!» Pour que Blanche de Castille
+eût pu songer à mettre en gage ses beaux enfants dont l'un fut saint
+Louis, il eût fallu que Philippe-Auguste fût resté étranger aux
+projets ambitieux de son fils, et il est difficile de le croire quand on
+trouve sur les huit cents nefs réunies à Calais douze cents chevaliers,
+presque tous déjà fameux par leurs exploits à Bouvines. Je citerai
+les comtes de Nevers, de Guines et de Roussy, les vicomtes
+de Touraine et de Melun, Enguerrand et Thomas de Coucy, Guichard
+de Beaujeu, Etienne de Sancerre, Robert de Dreux, Robert
+de Courtenay, Jean de Montmirail, Hugues de Miraumont, Michel
+de Harnes, connétable de Flandre, envoyé par la comtesse Jeanne
+au camp français, et un peu au-dessous de ces nobles barons, Ours
+le chambellan, Gérard la Truie, Guillaume Acroce-Meure, Adam
+Broste-Singe et Guillaume Piés-de-Rat, tous deux maréchaux de
+l'armée, héros dont les noms sembleraient indignes des honneurs
+de l'épopée historique, s'ils ne figuraient dans <cite>la Philippide</cite> de
+Guillaume le Breton.</p>
+
+<p>La mer n'avait pas cessé d'être contraire aux desseins du roi
+Jean; cette fois, le vent dispersa sa flotte, qui ne put s'opposer au
+débarquement des Français au promontoire de Thanet. En vain
+alla-t-il à Canterbury arroser de ses larmes le tombeau de saint
+Thomas Becket, que son père avait fait mettre à mort au pied de
+l'autel; en vain fit-il sonner ses trompettes sur la plage déserte de
+Sandwich. La fortune, toujours empressée à le trahir, s'éloignait à
+jamais de lui. Il se vit réduit à se retirer à Winchester, en laissant
+aux Flamands le soin de l'arrière-garde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
+La résistance ne se prolongea en Angleterre que sur deux points.
+Des garnisons flamandes occupaient encore Douvres et Windsor. La
+première avait pour chef Gérard de Sotteghem; la seconde obéissait
+à Engelhard d'Athies et à André de Sanzelle. A Windsor, les
+assiégés détruisirent les machines de guerre réunies par les Français.
+A Douvres, leur grand pierrier, qu'on nommait <em>la Malveisine</em>,
+ne leur fut pas plus utile. Guichard de Beaujeu périt à ce siége, et
+malgré tous les efforts de Louis de France, qu'avaient rejoint le
+roi d'Ecosse et le comte de Bretagne, Gérard de Sotteghem maintint
+longtemps sa bannière d'azur au lion d'or couronné de gueules
+sur les tours du vieux manoir de Guillaume le Conquérant.</p>
+
+<p>Les amis du roi Jean s'étaient dispersés: la plupart subirent la
+loi des vainqueurs. Il y en eut toutefois quelques-uns qui retournèrent
+en Flandre et essayèrent d'y ranimer la guerre. Bouchard
+d'Avesnes ne cessait de réclamer la part héréditaire à laquelle
+avait droit Marguerite. Des conférences avaient eu lieu à diverses
+reprises, mais elles n'avaient produit aucun résultat. On se rappelait
+qu'il avait combattu avec Ferdinand à Bouvines, et Jeanne,
+docile aux volontés des conseillers qui lui avaient été donnés, ne
+pouvait que le traiter en ennemi.</p>
+
+<p>Telle était la situation des choses, lorsque tout à coup des
+rumeurs dont la source était inconnue se répandirent dans le concile
+&oelig;cuménique de Latran. Elles accusaient Bouchard d'Avesnes
+d'avoir contracté un hymen sacrilége, et bien que depuis vingt-cinq
+années il eût porté l'écu de chevalier et pris part aux batailles et
+aux tournois, elles racontaient que, fort jeune encore, il avait été
+ordonné sous-diacre à Orléans, puis créé successivement chanoine
+de Laon et trésorier de Tournay. Bientôt après, le 19 janvier 1215
+(v. st.), le pape Innocent III adressa à l'archevêque de Reims et à
+ses suffragants la bulle suivante: «Nous avons appris par quel
+forfait exécrable Bouchard d'Avesnes, jadis chantre de Laon et
+engagé dans l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint de conduire
+perfidement Marguerite, s&oelig;ur de la comtesse de Flandre, dans
+l'un des châteaux confiés à sa foi et de l'y retenir, alléguant qu'il
+s'est uni à elle par les liens du mariage. Le témoignage de plusieurs
+prélats et d'autres hommes probes qui se sont rendus au
+concile nous a convaincu que Bouchard est sous-diacre et a été
+chanoine de Laon. Nous vous ordonnons donc de proclamer l'excommunication
+<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
+de l'apostat Bouchard, chaque dimanche, au son
+des cloches et à la lueur des cierges, jusqu'à ce qu'il ait rendu la
+liberté à Marguerite et soit humblement revenu à ce qu'exigent
+de lui les devoirs de son ministère ecclésiastique...»</p>
+
+<p>Les légats et les évêques désignés par le pape s'acheminèrent
+immédiatement vers le château du Quesnoy. Deux mille personnes,
+nobles et hommes du peuple, les suivaient, agités par une anxiété
+profonde: ils croyaient trouver une captive gémissant au fond d'une
+prison, mais les portes du château étaient ouvertes pour les recevoir;
+Marguerite, qui n'avait que quinze ans, les accueillit en souriant
+comme si aucun nuage n'eût encore glissé sur son jeune front.
+«Sachez, leur dit-elle, que Bouchard est mon époux légitime et
+que, tant que je vivrai, je n'en aurai point d'autre.» Et elle ajouta:
+«Il vaut beaucoup mieux et est plus brave chevalier que celui de
+ma s&oelig;ur.» La sentence d'excommunication ne s'exécuta point.
+Bouchard avait confié aux évêques un acte d'appel au pape; mais
+Innocent III n'eut point à le juger: il mourut le 16 juillet.</p>
+
+<p>La protestation de Marguerite ne devait émouvoir que les conseillers
+de Jeanne. Ils y virent à la fois un outrage et un défi, et par
+leur ordre des hommes d'armes envahirent les domaines du sire
+d'Avesnes, qui leur opposa ses vassaux. Des hostilités dont nous
+ignorons les détails se prolongèrent pendant deux années. Enfin le
+pape Honorius III confirma, par une bulle du 17 juillet 1217, celle
+de son prédécesseur dirigée contre le sire d'Avesnes. Il y blâmait
+sévèrement son obstination, et y rappelait et ses réclamations persévérantes
+et les efforts que faisait la comtesse de Flandre pour que
+sa s&oelig;ur lui fût remise. Soit que cette nouvelle sentence d'anathème
+eût jeté l'effroi parmi les amis de Bouchard, soit que l'intervention
+de Philippe-Auguste rendît toute lutte impossible, Jeanne triompha
+et fit enlever du château d'Estr&oelig;ungt l'infortuné sire d'Avesnes.
+On raconte qu'il fut longtemps captif à Gand, et peut-être n'eût-il
+jamais recouvré la liberté, si le parti de Marguerite n'eût eu également
+en son pouvoir un illustre chevalier, Robert de Courtenay,
+arrière-petit-fils du roi de France Louis VI et héritier de l'empire
+de Constantinople. Un échange eut lieu: Bouchard renonça sans
+doute à toutes ses prétentions, et il est certain qu'il désigna de
+nombreux otages, parmi lesquels figuraient Arnould d'Audenarde,
+Thierri de la Hamaide, Everard de Mortagne et Sohier d'Enghien.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
+Bouchard d'Avesnes se retira aux bords de la Meuse, au château
+d'Houffalize. Ce fut là que Marguerite donna le jour à ses deux fils
+Jean et Baudouin. Leur naissance, loin de désarmer la colère des
+conseillers de Jeanne, ne fit que l'accroître: ils craignaient que
+l'héritage du comté de Flandre ne passât un jour à ces enfants
+élevés au milieu des persécutions qui accablaient leur père. Philippe-Auguste
+comprit de plus en plus, comme le dit la chronique
+de Tours, qu'il fallait rompre par la violence ce mariage sur lequel
+reposaient leurs droits et leur légitimité, et il provoqua une troisième
+sentence pontificale dirigée non-seulement contre Bouchard d'Avesnes,
+mais aussi contre Gui, son frère, et Thierri d'Houffalize,
+son ami, qui tour à tour lui avaient accordé un asile. Bouchard
+n'hésita plus; il se sépara de Marguerite et se rendit à Rome pour
+se justifier auprès du pape.</p>
+
+<p>En ce moment, Honorius III appelait l'Europe chrétienne à tenter
+un nouvel effort pour délivrer la terre sainte et l'Egypte. Des
+croisés flamands et frisons avaient pris les armes à sa voix, et après
+s'être arrêtés en Espagne où ils s'étaient emparés d'Alcazar et de
+Cadix en dispersant dans une grande bataille l'armée des rois sarrasins
+de l'Andalousie, ils venaient de prendre une part glorieuse à
+la conquête de Damiette. Quelques historiens assurent que le pape
+ordonna à Bouchard un pèlerinage en Orient, où il avait été précédé
+par son frère Gauthier d'Avesnes, l'un des héros de la sixième
+croisade.</p>
+
+<p>Lorsque Philippe-Auguste excitait la comtesse de Flandre à
+accuser Bouchard d'Avesnes au tribunal d'Honorius III, il lui faisait
+espérer qu'elle pourrait, au prix du malheur de sa s&oelig;ur, voir
+cesser son propre veuvage. Un traité qui n'est point parvenu jusqu'à
+nous avait été conclu pour déterminer les conditions de la
+délivrance du comte de Flandre. Philippe-Auguste avait même
+exigé que Ferdinand requît humblement le pape de lui adresser
+une bulle qui le soumettait, lui et ses successeurs, perpétuellement
+et sans appel, dans le cas où les rois de France auraient à se
+plaindre de quelque grief qui ne serait point amendé dans un délai
+de quarante jours, à une sentence générale d'interdit, que prononceraient
+l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis, et qui ne pourrait
+être levée que lorsqu'un jugement de la cour des pairs aurait
+reconnu que les griefs imputés à la Flandre n'existaient plus. Philippe-Auguste
+<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
+avait imposé autrefois les mêmes conditions à Baudouin
+de Constantinople.</p>
+
+<p>Quant à la rançon de Ferdinand, nous ignorons comment elle fut
+réglée, mais il n'est pas douteux que le roi de France n'ait réclamé
+une somme considérable; Jeanne ne négligea aucun moyen pour
+pouvoir la payer. En 1220 et en 1221, elle s'adressa successivement
+aux plus riches chapitres de ses Etats, c'est-à-dire à ceux de
+Saint-Donat de Bruges, de Saint-Bavon de Grand, de Saint-Pierre
+de Lille, de Saint-Vaast d'Arras, en implorant leur générosité;
+puis elle eut recours à des usuriers: «Moi, Jeanne, comtesse de
+Flandre et de Hainaut, je fais savoir à tous ceux qui verront ces
+présentes lettres qu'afin de payer la rançon de mon époux Ferdinand,
+comte de Flandre et de Hainaut, détenu dans les prisons
+du roi de France, j'ai reçu de plusieurs marchands siennois,
+romains et autres, les sommes suivantes, savoir: de Cortebragne
+et de ses associés, onze mille quarante livres, pour lesquelles
+je leur payerai treize mille livres; d'Hubert de Châteauneuf
+trois mille quarante-huit livres, pour lesquelles je lui payerai
+quatre mille livres; de Jean le Juif, trois mille livres, pour lesquelles
+je lui rendrai trois mille cinq cent trente-six livres et cinq
+sous.» Ce n'était point assez que Jeanne, en se constituant la
+débitrice de quelques usuriers italiens, leur eût reconnu, à défaut
+de payement régulier, le droit de saisir les biens des marchands
+flamands aux foires tenues dans les domaines du comte de Champagne,
+elle se trouva également réduite à recourir dans la cité
+d'Arras, célèbre par ses usuriers, aux argentiers les plus décriés:
+aux noms de Cortebragne et de Jean le Juif viennent se joindre le
+nom de Baudouin Crespin, dont la postérité ne s'éteindra point,
+et cet autre nom si énergique de Richardus Incisor, qui nous rappelle
+le Shylock de Shakspeare.</p>
+
+<p>Lorsque la comtesse de Flandre eut réussi au prix de tant d'humiliations
+à réunir les sommes qu'elle croyait nécessaires pour
+payer la rançon de Ferdinand, les évêques de Cambray, de Tournay
+et de Térouane se rendirent près du roi de France, pour les lui
+offrir en son nom. Philippe-Auguste ne voulut point les écouter:
+il avait pu encourager les espérances de Jeanne, mais il n'entrait
+point dans les desseins de sa politique de les exaucer, et peu de mois
+après, le 14 juillet 1223, prêt à rendre le dernier soupir, il conseillait
+<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
+encore à son fils de ne jamais délivrer ni le comte de Flandre,
+ni Renaud de Boulogne, mais de les laisser mourir dans leurs
+prisons.</p>
+
+<p>Louis VIII marcha sur les traces de Philippe-Auguste. En même
+temps qu'il préparait une autre croisade contre les Albigeois, il se
+montrait hostile à la Flandre. Ce fut en vain que le pape Honorius
+le supplia de se montrer généreux vis-à-vis de Ferdinand et que
+les cardinaux joignirent leurs instances à celles du pape: il avait,
+disait-on, juré, comme son père, de ne jamais lui rendre la liberté.</p>
+
+<p>Si Louis VIII restait inflexible, il semblait toutefois qu'au commencement
+d'un nouveau règne sa puissance dût être moins redoutable.
+Jeanne, moins docile aux avis des conseillers qui lui avaient
+été donnés, osa rompre ouvertement avec Jean de Nesle l'un d'eux,
+et lorsque le châtelain de Bruges vint lui demander justice, elle
+chargea un de ses chevaliers de lui répondre en lui proposant un
+duel en champs clos; mais Jean de Nesle préféra réclamer l'intervention
+du roi de France: ce fut l'origine de l'un des plus célèbres
+procès du moyen-âge.</p>
+
+<p>Louis VIII avait désigné deux chevaliers pour qu'ils citassent la
+comtesse de Flandre à comparaître devant la cour des pairs, pour y
+voir juger ses contestations avec le châtelain de Bruges. Jeanne
+nia que la sommation fût valable, attendu que la pairie de Flandre
+lui donnait le droit d'être citée, non par deux chevaliers, mais par
+deux pairs. Sa protestation fut rejetée. Elle prétendit alors que les
+pairs de Jean de Nesle étaient les barons de Flandre, et ajouta
+qu'elle était prête à accepter leur arbitrage. Le châtelain de Bruges
+répliqua de nouveau que, puisque la comtesse de Flandre avait
+refusé jusqu'à ce moment de lui rendre justice, il avait formé appel,
+pour défaut de droit, au tribunal du roi, et qu'il ne voulait plus en
+connaître d'autre. La seconde demande de Jeanne fut repoussée
+comme la première.</p>
+
+<p>La cour des pairs du royaume s'assembla. Louis VIII haïssait
+toutefois cette juridiction suprême, placée au-dessus de la royauté
+même. Pour qu'elle lui fût utile, il fallait se l'assujettir: il appela
+donc son chancelier, son boutillier, son chambellan, son connétable,
+et ordonna que les officiers de sa maison prissent place à côté des
+grands feudataires. Ils formaient la majorité, et bien que les pairs
+protestassent, ils invoquèrent des usages très-douteux, et se donnèrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
+raison en votant dans leur propre cause. La cour des pairs, que
+les bulles pontificales avaient investie d'une autorité médiatrice
+entre le seigneur suzerain et le vassal ne fut plus que la cour du roi.</p>
+
+<p>Cependant le ressentiment de Jeanne contre le sire de Nesle
+était si profond, qu'il était devenu impossible qu'il conservât la
+châtellenie de Bruges; mais elle l'indemnisa en lui payant vingt-quatre
+mille cinq cent quarante-cinq livres, somme énorme, puisque
+Gui de Dampierre acheta, quarante années plus tard, tout le
+comté de Namur pour vingt mille livres.</p>
+
+<p>Au mois de février 1224 (v. st.), Jean de Nesle avait reçu le prix
+de la vente de la châtellenie de Bruges. Au moment où la Flandre
+voyait s'éloigner ces trésors qui allaient accroître la puissance de
+ses ennemis, ses malheurs atteignaient les dernières limites. Ses
+campagnes étaient livrées aux inondations de la mer; des incendies
+avaient dévasté ses villes les plus importantes, et elles ne se
+relevaient point encore de leurs ruines, lorsqu'une famine désastreuse
+rendit la désolation universelle.</p>
+
+<p>Vingt années à peine s'étaient écoulées depuis qu'un comte de
+Flandre, pèlerin aux bords du Bosphore, avait conquis le même jour
+le sceptre de Constantin et les richesses de Byzance. Ces souvenirs
+étaient présents à tous les esprits. Quelle que fût la contrée éloignée
+qui eût reçu le dernier soupir de Baudouin, son ombre généreuse
+ne devait-elle point s'arracher du silence de la tombe pour
+venger sa dynastie humiliée et ses amis proscrits? Pouvait-elle
+tarder à reparaître, lorsque la Flandre ne réclamait que l'autorité
+d'un nom glorieux pour réparer ses désastres et ses malheurs?</p>
+
+<p>On trouvait en Flandre quelques hommes qui, ayant été récemment
+les témoins de tant d'événements étranges, n'ajoutaient plus
+foi à la mort de l'empereur de Constantinople. Les uns supposaient
+qu'agité par ses remords qui lui reprochaient d'avoir oublié Jérusalem,
+il avait voulu les apaiser par une longue pénitence; d'autres
+ajoutaient que ses plus vaillants compagnons d'armes avaient adopté
+la même résolution, et que plusieurs d'entre eux vivaient comme les
+cénobites au monastère de Saint-Barthélemy, près de Valenciennes.
+Le peuple n'était que trop disposé à accueillir ces récits, qui plaisaient
+à son imagination et flattaient ses illusions et ses espérances.</p>
+
+<p>En 1138, on avait vu un imposteur, né à Soleure, soutenir qu'il
+<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
+était l'empereur Henri V, mort depuis treize années, trouver de
+nombreux partisans, et faire la guerre jusqu'à ce qu'il eût été pris
+et enfermé à l'abbaye de Cluny.</p>
+
+<p>L'histoire de la Flandre présentait d'autres traditions non moins
+merveilleuses.</p>
+
+<p>Vers 1176, un ermite, couvert d'un cilice, se construisit une
+cabane à Plancques, près de Douay: sa barbe blanche annonçait sa
+vieillesse; mais lorsqu'il se présentait dans quelque château pour y
+demander des aumônes, on remarquait qu'il taisait avec soin son
+origine et son nom; enfin, cédant aux prières des moines d'Honnecourt,
+il avoua qu'il était Baudouin d'Ardres que l'on croyait avoir
+succombé dans la croisade de Louis VII au port de Satalie, et que
+c'était afin de faire pénitence que depuis trente années il vivait
+dans la solitude. Le prieur du couvent d'Honnecourt se rendit aussitôt
+près du comte de Guines et du seigneur d'Ardres que l'ermite
+nommait son neveu: ils blâmèrent sa crédulité, et, peu de temps
+après, l'ermite disparut, ayant déjà reçu beaucoup d'argent des
+nobles et des abbés.</p>
+
+<p>Ne se trouvait-il pas en Flandre, en 1225, quelque autre ermite
+assez habile pour se souvenir de la cabane de Plancques et pour se
+proclamer non plus le seigneur d'Ardres mort à Satalie, mais l'empereur
+de Constantinople que les Bulgares avaient emmené sans
+que jamais il reparût?</p>
+
+<p>Dans la forêt de Glançon, située entre Valenciennes et Tournay,
+non loin d'un village qui porte aussi le nom de Plancques, s'élevait,
+au bord d'une fontaine, un humble abri formé de rameaux entrelacés:
+c'était la retraite d'un solitaire; mais quel que fût son désir
+d'échapper aux regards, de vagues rumeurs répétaient au loin qu'il
+n'était autre que l'empereur Baudouin. Plusieurs chevaliers le
+virent et le reconnurent. Or, quels étaient ces chevaliers? Les amis
+de la maison d'Avesnes, Sohier d'Enghien, Arnould de Gavre,
+Everard de Mortagne, à qui appartenait, il est important de l'observer,
+le domaine de Glançon. Bouchard, qui était revenu depuis
+peu de Rome, s'empressa de suivre leur exemple. Le solitaire persistait
+toutefois à répondre: «Ne m'appelez ni roi ni duc; je ne
+suis qu'un chrétien, et c'est pour expier mes péchés que je vis
+ici.» On ne voulait point le croire: les habitants de Valenciennes
+avaient quitté leurs foyers pour le saluer, et à sa vue ils s'étaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
+écriés comme les chevaliers: «Vous êtes notre comte, vous êtes
+notre seigneur!&mdash;Quoi! répliquait le solitaire, êtes-vous donc
+comme les Bretons qui attendent toujours leur roi Arthur!» Tandis
+qu'il cherchait encore à cacher son nom, la multitude l'entraînait
+déjà vers la cité de Valenciennes, et ce fut là que tout à coup
+il éleva la voix et dit: «Je l'avoue, je suis le comte de Flandre:
+vous verrez bientôt Matthieu de Walincourt et Renier de Trith
+accourir de l'Orient pour venir me rejoindre.» Puis il exposa
+longuement l'histoire de sa captivité: l'amour d'une princesse bulgare
+l'avait tiré des prisons de Joannice; mais il avait été deux fois
+coupable, d'abord en encourageant sa passion, puis en l'abandonnant
+et en étant la cause de sa mort. Telles étaient les fautes pour lesquelles
+il avait résolu de faire pénitence; il alléguait aussi ce mépris
+des vanités humaines qui, chez les grandes âmes, marque le
+déclin de la vie. Il ajoutait qu'à peine délivré des fers de Joannice,
+il avait été enchaîné par d'autres barbares et vendu sept fois comme
+esclave; enfin, un jour qu'il traînait la charrue, il avait aperçu des
+marchands allemands qui consentirent à le racheter, et, grâce
+à leur générosité, il avait pu quitter l'Orient et rentrer dans sa
+patrie.</p>
+
+<p>L'enthousiasme qui animait les habitants de Valenciennes se
+propagea rapidement. Le solitaire de la forêt de Glançon arriva à
+Courtray le 1<sup>er</sup> avril, après avoir été reçu à Lille et à Tournay. Bruges
+et Gand l'accueillirent avec le même empressement. On chérissait
+le comte de Flandre; on respectait l'empereur de Constantinople;
+on vénérait surtout le martyr, qui montrait sur son corps les cicatrices
+des plaies qui lui avaient été faites chez les Bulgares; on recueillait
+l'eau dans laquelle il s'était baigné; on conservait les mèches
+de sa chevelure comme des reliques. Aux fêtes de la Pentecôte,
+le faux Baudouin tint une assemblée solennelle dans laquelle, revêtu
+de la chlamyde impériale, il arma dix chevaliers de sa propre
+main. Rien ne manquait à sa grandeur. Les ducs de Brabant et de
+Limbourg lui avaient envoyé des ambassadeurs, et il avait reçu du
+roi d'Angleterre Henri III des lettres ainsi conçues: «Très-cher ami,
+nous avons appris que, délivré de votre captivité par la miséricorde
+divine, vous êtes rentré dans vos Etats où vos hommes, accourant
+près de vous, vous ont reconnu pour leur seigneur: nous
+en avons ressenti une très-grande joie, espérant que notre amitié
+<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
+mutuelle confirmera tous les liens sur lesquels reposait l'alliance
+de vos prédécesseurs et des nôtres. Certes, il vous est assez connu
+que le roi de France nous a dépouillés l'un et l'autre; et si vous
+voulez nous assister de vos secours et de vos conseils contre lui,
+nous sommes également prêts à vous aider autant que nous le
+pourrons.» Le solitaire de Glançon n'osa point convoquer ses feudataires
+pour répondre à l'appel de Henri III, il lui semblait plus
+aisé d'imiter l'empereur Baudouin au milieu des pompes d'une cour
+adulatrice que sur un champ de bataille; son front s'était déjà habitué
+au poids d'une couronne lorsque sa main redoutait encore
+celui d'une épée.</p>
+
+<p>Il préférait négocier: la dame de Beaujeu, s&oelig;ur de Baudouin de
+Constantinople et tante du roi Louis VIII, lui avait promis sa médiation,
+non qu'elle l'eût reconnu et le soutînt, mais seulement afin
+de favoriser le succès des ruses qui devaient renverser sa puissance.
+Elle lui fit parvenir un sauf-conduit et l'engagea à aller voir à Péronne
+le roi Louis VIII, qui était son neveu, et dans lequel elle lui
+faisait espérer un allié et un protecteur.</p>
+
+<p>Lorsque Louis VIII et Jeanne, qui se trouvaient à Paris, apprirent
+que l'imposteur consentait à paraître comme un accusé devant
+un tribunal résolu à ne voir en lui qu'un coupable, ils s'applaudirent
+de leur projet et conclurent une convention par laquelle la comtesse
+de Flandre s'obligeait à rembourser au roi tous les frais de la guerre
+qu'il soutiendrait contre celui qui se disait le comte Baudouin, après
+qu'il aurait passé à Péronne, <i lang="la" xml:lang="la">postquam transierit Peronnam</i>. Ainsi
+cette entrevue solennelle du jeune monarque et du vieux solitaire
+n'était qu'un mensonge et une déception: on voulait, en affectant
+l'apparence d'un examen sérieux, répandre des doutes sur ses prétentions,
+puis l'isoler de ses partisans et de ses amis.</p>
+
+<p>Ce fut vers les derniers jours du mois de juin que le vieillard
+arriva à Péronne, tenant une baguette blanche à la main et porté
+dans une riche litière que précédait la croix impériale et que suivaient
+plus de cent chevaliers. Le roi Louis VIII vint au devant de
+lui jusqu'aux portes de son palais et le reçut en lui disant: «Sire,
+soyez le bien-venu, si vous êtes mon oncle Baudouin, empereur
+de Constantinople et comte de Flandre et de Hainaut.&mdash;Beau
+neveu, répliqua le vieillard, tel je suis et tel je devrais être; mais
+ma fille veut m'enlever mon héritage et refuse de me reconnaître
+<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
+pour son père: c'est pourquoi je vous prie, beau neveu, de m'aider
+à défendre mes droits.»</p>
+
+<p>Un banquet était préparé: l'ermite de la forêt de Glançon y prit
+place avec le roi de France, et le récit qu'il fit de ses malheurs
+remplit d'émotion le c&oelig;ur de tous ceux qui y assistaient. Puis le
+conseil du roi s'assembla: on y appela Baudouin pour l'interroger,
+comme si, en se prêtant à cette discussion de ses droits, il ne cessait
+pas d'être l'empereur de Constantinople. Dès ce moment, Louis VIII,
+abjurant toute réserve, affecta un langage rude et sévère, et tous
+les ministres du roi se levèrent en s'écriant qu'évidemment Baudouin
+n'était qu'un imposteur, puisqu'il ne pouvait répondre aux
+questions les plus simples. Un abbé se souvint aussitôt qu'il avait
+rencontré le même ermite dans les forêts de l'Argonne; l'évêque de
+Beauvais déclara également qu'il avait été autrefois enfermé dans
+sa prison, et que c'était là qu'il avait pu étudier l'histoire de la croisade.
+L'évêque d'Orléans confirma leur témoignage.</p>
+
+<p>La nuit suivante, le solitaire, croyant sa vie ou sa liberté en péril,
+monte à cheval et s'enfuit de Péronne. A Valenciennes, il entend
+retentir autour de lui les mêmes acclamations que lorsqu'il avait
+quitté sa cabane de feuillage et de genêts fleuris; mais, sans s'y
+arrêter, il enlève ses trésors et poursuit sa route vers le village de
+Nivelles, voisin de la forêt de Glançon, où le même enthousiasme
+se reproduit: peut-être sont-ce les regrets et de secrets remords
+qui le ramènent vers ces ombrages où tout respire le silence et la
+paix. Cependant, peu rassuré sur les dangers qui le menacent, il
+disparaît de nouveau et s'éloigne de ces peuples qui portaient une
+foi si vive au culte du malheur.</p>
+
+<p>Les échevins des villes de Flandre et de Hainaut avaient accepté
+l'amnistie de Jeanne. Les chevaliers qui avaient accompagné le faux
+Baudouin à Péronne l'avaient aussi abandonné: peut-être les largesses
+de Louis VIII avaient-elles dessillé leurs yeux, car peu de
+jours après, dans un traité conclu à Bapaume, la comtesse de Flandre
+reconnut que le roi, dont les hommes d'armes n'avaient point combattu,
+avait toutefois dépensé dix mille livres pour lui restituer ses
+Etats.</p>
+
+<p>Il faut le remarquer, en ce moment même où la fortune de l'ermite
+de Glançon semblait s'évanouir, quelques-uns de ses amis
+racontaient encore qu'il s'était dirigé vers les bords du Rhin. L'archevêque
+<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
+Engelbert de Cologne lui avait, disaient-ils, fait grand
+accueil; il avait même, à sa prière, appelé près de lui l'évêque de
+Liége, qui, bien que l'un des ennemis de Baudouin, le connaissait
+parfaitement, puisqu'il lui devait sa dignité épiscopale. Ils ajoutaient
+que l'évêque de Liége avait reconnu le comte Baudouin, et
+que l'archevêque de Cologne, n'hésitant plus, avait supplié le prince
+proscrit de se rendre à Rome, afin que le père commun des fidèles
+proclamât la légitimité de ses droits du haut de la chaire apostolique.</p>
+
+<p>Tandis que ceux qui étaient restés fidèles à l'imposteur cherchaient
+ainsi à expliquer sa fuite, un seigneur de Bourgogne, Erard
+de Chastenay, apercevant au marché de Rougemont un ménestrel
+nommé Bertrand de Rays, ancien serf du sire de Chappes, trouva
+dans ses traits une ressemblance extraordinaire avec ceux du solitaire
+de Glançon qu'il avait pu voir à Péronne. Il supposa qu'il avait
+renoncé à sa couronne pour reprendre sa vielle, et le fit arrêter, puis
+le céda, moyennant quatre cents marcs d'argent, à la comtesse de
+Flandre, qui ordonna qu'il fût pendu aux halles de Lille et attaché
+à un gibet. L'infortuné vieillard déclara avant de mourir qu'il
+n'avait été guidé que par sa piété en se retirant dans la forêt de
+Glançon, mais qu'il n'avait pu résister aux tentations de la puissance
+et de la grandeur. «Je sui, disait-il, un povres homme qui
+ne doit iestre, ne quens, ne rois, ne dus, ne emperères, et çou que
+je faisoie, faisoie-jou par le conselg des chevaliers, des dames et des
+bourgois de cest pays.» L'ermite de la forêt de Glançon n'était
+plus; mais le peuple n'en haïssait que davantage la comtesse de
+Flandre, parce qu'il lui reprochait d'avoir fait périr son père.</p>
+
+<p>D'autres accusaient Jeanne d'oublier Ferdinand, et il semble en
+effet qu'elle ait cherché à obtenir du pape l'annulation de son premier
+mariage pour en contracter un second avec le comte Pierre de
+Bretagne, l'un des plus redoutables adversaires de l'autorité ambitieuse
+des rois de France. Des envoyés bretons s'étaient rendus à
+Rome, et là, en suppliant Honorius III de prononcer une sentence
+de divorce, ils déclarèrent que le comte de Bretagne agissait avec
+le consentement de la comtesse de Flandre.</p>
+
+<p>Peu après, vingt jours environ avant les fêtes de Pâques 1226,
+Jeanne fut mandée à Melun. On ne lui refusait plus la liberté de
+Ferdinand, mais on exigeait qu'elle scellât l'engagement suivant:
+<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
+«Qu'il soit connu de tous que j'ai juré, en présence de mon très-illustre
+seigneur Louis, roi de France, de reconnaître solennellement,
+avant le dimanche des Rameaux, Ferdinand pour mon
+mari, et dès ce moment je le tiens pour tel...»</p>
+
+<p>La comtesse de Flandre avait rempli sa promesse lorsque, le
+12 avril, jour du dimanche des Rameaux, elle approuva le traité
+depuis si célèbre sous le nom de traité de Melun:</p>
+
+<p>«Le roi de France délivrera le comte de Flandre aux fêtes de
+Noël; mais avant que Ferdinand sorte de sa prison, il payera au
+roi vingt-cinq mille livres, et lui remettra les villes de Lille, de
+Douay et de l'Ecluse, jusqu'à ce qu'il ait pu faire un second payement
+de vingt-cinq mille livres.</p>
+
+<p>«Le comte de Flandre est tenu de remettre au roi les lettres du
+pape, où il est dit que si le comte ou la comtesse viole les conventions
+arrêtées entre le roi et eux, l'archevêque de Reims et
+l'évêque de Senlis pourront, quarante jours après une sommation
+faite par lettres ou par ambassadeurs, promulguer, au nom du
+pape, une sentence d'excommunication contre le comte de Flandre
+et ses adhérents, et mettre leurs terres en interdit, sans pouvoir
+révoquer ces sentences tant qu'il n'y aura point eu de réparation
+convenable selon le jugement des pairs de France.</p>
+
+<p>«Le comte de Flandre fera garantir ce traité par les chevaliers
+et les communes de ses terres, et il bannira tous ceux qui n'y consentiront
+point.»</p>
+
+<p>Un dernier acte de rigueur marqua cette année qui devait voir
+la fin de la captivité de Ferdinand. Louis VIII, irrité de la part que
+Bouchard d'Avesnes avait prise à la tentative du solitaire de Glançon,
+avait forcé d'abord Marguerite à sortir de la retraite où elle
+vivait depuis qu'elle avait quitté le sire d'Avesnes, exigeant d'elle
+qu'elle allât confirmer à Paris le traité qui précéda l'entrevue de
+Péronne; puis, voulant affermir de plus en plus l'obstacle qui la
+séparait du père de ses enfants, il l'obligea à violer la foi promise
+au pied des autels du Quesnoy et à accepter un nouvel époux, Guillaume
+de Dampierre. En vain le pape Honorius chargea-t-il l'évêque
+de Soissons de rechercher s'il n'y avait point de liens de consanguinité
+qui s'y opposassent; en vain le peuple répétait-il que
+Guillaume de Dampierre était sous-diacre comme Bouchard d'Avesnes:
+le mariage fut célébré immédiatement. On méprisa les
+<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
+rumeurs populaires, et ce ne fut que quatre ans plus tard qu'une
+dispense ecclésiastique du chef de consanguinité fut accordée par
+le pape Grégoire IX.</p>
+
+<p>Lorsque le roi de France expira le 7 novembre 1226, au château
+de Montpensier, il avait en trois années complété l'&oelig;uvre à laquelle
+Philippe-Auguste avait travaillé pendant près d'un demi-siècle. La
+royauté n'avait cessé d'étendre son autorité en même temps que les
+frontières de ses domaines; mais la mort de Louis VIII, qui ne laissait
+après lui qu'un enfant de onze ans, compromit tout ce qui avait
+coûté tant d'habileté et de persévérance.</p>
+
+<p>Les barons de France, trop longtemps humiliés, commencèrent
+par demander la délivrance du comte de Flandre, et dès le mois
+de décembre 1226, le traité de Melun fut suivi d'un autre traité qui
+réduisit le nombre des cités à donner en gage à la seule forteresse
+de Douay, et où il ne fut plus fait mention de la rançon du prisonnier;
+peu de jours après, le 6 janvier, Ferdinand quitta la tour du
+Louvre, et se rendit en Flandre et de là en Allemagne. Le 28 mars
+suivant, il se trouvait à Aix pour y assister au couronnement de la
+reine des Romains. Il venait y réclamer un domaine qu'il avait remis,
+quinze ans auparavant, à l'évêque de Liége, Hugues de Pierrepont,
+pour qu'il le conservât jusqu'à ce que le duc de Brabant eût exécuté
+le traité conclu par sa médiation. Hugues de Pierrepont refusait
+de le restituer; il prétendait que le duc de Brabant n'avait
+jamais tenu ses promesses, et que le domaine que le comte de Flandre
+lui avait confié n'était qu'un fief relevant de son siége épiscopal.
+Sa justification fut accueillie par le roi Henri, fils de l'empereur
+Frédéric II.</p>
+
+<p>Il ne restait plus à Ferdinand qu'à poursuivre ses réclamations
+auprès du duc de Brabant, et il en résulta une guerre dans laquelle
+les hommes d'armes de Flandre obtinrent près d'Assche une victoire
+complète. La paix ne tarda point à être rétablie; par un traité
+du 23 septembre 1227, le duc de Brabant promit de rembourser au
+comte de Flandre quinze mille livres qu'il avait jadis payées pour
+lui, et de lui faire une rente annuelle de huit cents livres pour
+l'indemniser de la perte du domaine que retenait Hugues de
+Pierrepont.</p>
+
+<p>Ferdinand, vainqueur des Brabançons, put consacrer quelques
+loisirs à l'administration de ses Etats. Il modifia à Gand l'organisation
+<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
+de l'échevinage. Les treize échevins choisis par les quatre
+électeurs désignés par le comte, selon la charte de 1212, firent place
+à une magistrature composée de trente-neuf membres divisés en
+trois catégories, échevins, conseillers et <i lang="nl" xml:lang="nl">vaghes</i>. Les conseillers
+élus par les échevins étaient eux-mêmes échevins l'année suivante;
+puis, après être restés un an dans l'exercice de ces fonctions, ils
+devenaient <i lang="nl" xml:lang="nl">vaghes</i>, c'est-à-dire qu'ils ne conservaient plus d'attributions
+précises. Chaque année, aux fêtes de l'Assomption, la magistrature
+des Trente-Neuf devait se renouveler, puisant ainsi sans
+cesse en elle-même l'élément de sa perpétuité.</p>
+
+<p>Dans les autres villes de Flandre, Ferdinand confirma les chartes
+des anciens comtes, et augmenta les priviléges qu'elles leur avaient
+accordés; douze années de captivité avaient calmé ses haines en
+dissipant ses illusions.</p>
+
+<p>On voyait se manifester de toutes parts une réaction inévitable
+contre les tendances absolues de la royauté, telles que les avaient
+proclamées Philippe-Auguste et Louis VIII. Les barons de France,
+témoins de la confédération des nobles, des clercs et des communes,
+sous le règne de Jean sans Terre, avaient renoncé aux rêves stériles
+de la féodalité pour s'allier également aux clercs et aux communes.
+Imitant l'exemple que les barons anglais leur avaient donné aux
+mémorables assemblées de Saint-Edmond et de Stanford, ils se réunirent
+à Corbeil et présentèrent des requêtes à la reine pour obtenir
+le redressement des griefs de la nation; mais Blanche de Castille
+refusa de les écouter.</p>
+
+<p>Alors éclata dans toute la France une guerre aussi terrible que
+celle qui avait agité l'Angleterre pendant les dernières années du
+règne du roi Jean. Les barons prenaient les armes dans toutes les
+provinces; il faut citer parmi eux les comtes de Bretagne, de la Marche,
+de Nevers, de Saint-Pol et de Boulogne.</p>
+
+<p>Deux comtes restèrent fidèles à Blanche de Castille. Le premier
+fut le comte de Champagne; le second, le comte de Flandre. Dès
+que le comte de Boulogne, chef de la ligue des barons, eut envahi
+la Champagne, Ferdinand occupa le comté de Guines et dévasta les
+domaines du comte de Saint-Pol. Une anarchie confuse couvrait
+toute la France de sang et de désordres, lorsque, vers la fin de l'année,
+le comte de Bretagne appela le roi d'Angleterre, qui débarqua
+à Saint-Malo le 7 mai 1230. Louis IX marcha aussitôt au devant
+<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
+des Anglais jusqu'au camp d'Ancenis; les comtes de Champagne et
+de Flandre l'accompagnaient, mais ils ne tardèrent point à rentrer
+dans leurs Etats, de peur que leurs ennemis n'en prissent possession:
+leur retraite entraîna celle du roi.</p>
+
+<p>Tandis que les Anglais s'avançaient, les discordes civiles se ranimaient
+plus violemment au c&oelig;ur de la France: «Sire, disait au
+jeune prince Hugues de la Ferté dans l'une de ses chansons, appelez
+vos barons et réconciliez-vous avec eux. Que les pairs, à qui
+appartient le gouvernement de la nation, marchent les premiers
+et vous viennent en aide. Si vous voulez honorer les preux, ils feront
+repasser la mer aux Anglais. Dieu protége l'honneur de la
+France et sa baronnie!»</p>
+
+<p>Ce v&oelig;u d'un trouvère était celui de toute la nation: il fut exaucé
+le 10 septembre 1230. Le roi se rendit au milieu de l'assemblée des
+barons, et dans cet autre pré de Runingsmead, «le roi et sa mère
+jurèrent qu'ils rétabliraient les droits de tous, et jugeraient tous
+les hommes du royaume selon les bonnes coutumes et ce qui était
+équitable pour chacun.»</p>
+
+<p>Le serment du 10 septembre 1230 fut la base du règne le plus
+digne d'admiration que la France ait jamais connu. Ce fut en vain
+que le comte de Champagne, mécontent, voulut s'allier à Pierre de
+Bretagne; l'anarchie cessa, et le roi d'Angleterre se vit réduit à
+rentrer dans son royaume. Les menaces des invasions étrangères,
+comme celles des dissensions intérieures, étaient désormais impuissantes.
+Jean sans Terre était mort en maudissant la grande charte;
+Louis IX devait consacrer toute sa vie au développement pacifique
+et régulier des libertés françaises.</p>
+
+<p>Les barons, qui s'étaient réconciliés avec la royauté, cherchèrent
+désormais à signaler leur courage par des exploits dont leur patrie
+pût se glorifier sans en porter le deuil. Un grand nombre allèrent
+combattre en Orient; d'autres (parmi ceux-ci se trouvait Guillaume
+de Dampierre) se rendirent en Italie pour défendre le pape contre
+les entreprises de l'empereur Frédéric II: mais la plupart des chevaliers
+de Flandre aimèrent mieux s'associer à une croisade dirigée
+contre les habitants de Staden, voisins des bords de l'Elbe, dont le
+pays semblait le dernier refuge des rites idolâtres du paganisme
+dans le Nord. Henri, fils du duc de Brabant, Arnould d'Audenarde,
+Guillaume de Béthune, Thierri de Dixmude, et d'autres nobles non
+<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
+moins illustres, quittèrent leurs foyers pour obéir à l'appel de l'évêque
+de Brême. Ce fut le 16 mai 1233 qu'ils rencontrèrent les Stadings,
+qui, au nombre de plus de sept mille, et groupés autour de
+leur chef monté sur un cheval blanc, opposèrent une longue résistance;
+enfin, Guillaume de Béthune s'élança au milieu d'eux et
+sema le désordre dans leurs rangs: ils ne se rallièrent plus, et tous
+ceux qui ne parvinrent point à se cacher dans leurs marais périrent
+dans ce combat. D'autres sectes semblables existaient en Frise: les
+croisés s'y arrêtèrent à la prière du comte de Hollande, et les mêmes
+succès y couronnèrent leurs efforts.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils revinrent en Flandre, Ferdinand de Portugal avait
+terminé à Douay une vie marquée par des événements importants,
+mais plus féconde en malheurs. A peine avait-il pu jouir avant sa
+fin de quelques années de repos. Jeanne semble les avoir entourées de
+ses consolations, car elle le rendit père d'une fille qui reçut le nom
+de Marie, en mémoire de Marie de Champagne, mère de la comtesse
+de Flandre: ce nom, qui rappelait les souvenirs d'une mort prématurée,
+ne lui présageait qu'une destinée trop prompte à s'accomplir.
+Déjà les barons de Flandre avaient adhéré au mariage qu'elle devait
+conclure, lorsqu'elle serait nubile, avec Robert d'Artois, frère du
+roi Louis IX; mais elle s'éteignit dans son berceau, ignorant encore
+toutes les agitations de la terre, elle-même presque ignorée des
+hommes de son temps, qui ne nous ont appris ni l'époque de sa
+naissance, ni celle de sa mort. Un siècle et demi doit s'écouler avant
+que l'union d'une princesse flamande et d'un descendant de Philippe-Auguste
+porte la souveraineté de la Flandre dans la maison des
+Capétiens.</p>
+
+<p>Jeanne était réservée à d'autres épreuves. Simon de Montfort,
+l'un des fils du chef de la croisade des Albigeois, recherchait sa
+main; mais le roi de France crut devoir s'y opposer, craignant que
+ses prétentions, comme naguère celles du comte de Bretagne, ne
+se rapportassent à quelque complot politique: il obligea la comtesse
+de Flandre à lui remettre à Péronne, le jour de Pâques fleuries
+1236, une promesse solennelle de rompre toute négociation à cet
+égard. Simon de Montfort, contraint à renoncer à ses projets, se
+rendit en Angleterre, où, deux ans après, il épousa Éléonore de
+Pembroke, s&oelig;ur du roi Henri III.</p>
+
+<p>L'année suivante vit la célébration du mariage de la comtesse
+<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
+de Flandre avec Thomas de Savoie, comte de Maurienne. Ce prince,
+issu d'une maison illustre, mais pauvre, était né à l'époque où la
+puissance de sa famille se développait le plus rapidement; sa s&oelig;ur,
+comtesse de Provence, était mère de la reine de France et de la reine
+d'Angleterre, et leur influence favorisait l'élévation de tous les
+princes de la maison de Savoie. Les historiens du treizième siècle
+nous les représentent pieux, cléments et doux, mais avides d'honneurs
+et même de richesses, moins par avarice que par besoin de
+prodigalité. Tel était aussi Thomas de Savoie. Il se fit donner de
+fortes pensions par la comtesse Jeanne, et profita des relations industrielles
+de la Flandre et de l'Angleterre pour faire de fréquents
+voyages à Londres, où il ne passait toutefois que peu de jours, de
+peur de mécontenter le roi de France, ne s'y occupant point d'intérêts
+commerciaux ou politiques, mais beaucoup des intérêts de sa
+famille. L'un de ses frères fut archevêque de Canterbury; un autre,
+déjà évêque de Valence, aspirait au siége épiscopal de Liége.</p>
+
+<p>Cependant il existait en Flandre un parti puissant qui ne cessait
+de protester contre ces alliances dictées par des influences étrangères:
+c'était celui de Bouchard d'Avesnes. Après la mort de Ferdinand,
+Jeanne n'avait cru la stabilité de son pouvoir assurée qu'en
+faisant conduire les enfants de sa s&oelig;ur dans un château situé loin
+de la Flandre, au pied des montagnes de l'Auvergne, où ils furent
+confiés à la garde d'Archambaud de Bourbon, frère de Guillaume
+de Dampierre. Ils y restèrent pendant sept années; mais enfin en
+1241, lorsque Guillaume de Dampierre ne fut plus, Archambaud
+de Bourbon leur ouvrit les portes de leur prison, et ils rentrèrent
+en Flandre, où ils promirent à la comtesse Jeanne de la servir comme
+leur dame. Bouchard d'Avesnes vivait encore: si Marguerite, redevenue
+libre, ne fit rien pour le revoir, il put du moins, avant de
+rendre le dernier soupir, recevoir les adieux de ses fils.</p>
+
+<p>La comtesse de Flandre mourut à peu près vers la même époque
+que le sire d'Avesnes. Thomas de Savoie, qui avait conduit en Angleterre
+un secours de soixante chevaliers et de cent sergents
+d'armes dirigé contre les Ecossais, était à peine revenu dans ses
+Etats, quand la fin du règne de Jeanne mit également un terme à
+l'autorité qu'il n'y tenait que d'elle. Il quitta la Flandre presque
+aussitôt, fit confirmer par le roi Henri III la pension de six mille
+livres que Jeanne lui avait promise, et rentra dans sa patrie où il
+<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
+épousa Béatrice de Fiesque: de la postérité qu'il laissa en Italie
+devaient sortir les comtes de Piémont et les rois de Sardaigne.</p>
+
+<p>Lorsque Marguerite, héritière des Etats de sa s&oelig;ur, arriva en
+France pour y remplir ses devoirs de feudataire, ce fut la reine
+Blanche, mère de Louis IX, qui reçut son acte d'hommage, «pour
+ce que, y était-il dit, iceluy nostre sire le roy, grevé de maladie,
+estoit en tel estat que il n'estoit mie expédient que l'on luy fist
+parole sur ce, pour ce que, par aventure, il ne fust troublé de la
+mort de nostre dite s&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Louis IX avait pris la croix pendant sa maladie; mais trois
+années devaient s'écouler avant qu'il exécutât son v&oelig;u. Pendant
+ces trois années, il rétablit l'ordre dans les finances, de telle sorte
+que le revenu des domaines royaux pût suppléer à tous les impôts
+et suffire aux frais des plus grandes guerres. Il réprima les abus de
+pouvoir de ses forestiers et de ses prévôts; il introduisit dans les
+cours de justice une équité si impartiale, que personne n'était plus
+empressé que lui-même à condamner les prétentions de ses officiers,
+dès qu'elles ne paraissaient point justifiées; enfin, il ordonna que
+tous les marchands étrangers venant en France y fussent protégés
+avec sollicitude, et favorisa l'extension des relations commerciales,
+«pourquoy li royaume fu en meilleur estat qu'il n'avait esté au
+temps de ses devanciers.»</p>
+
+<p>Louis IX était le petit-fils d'Elisabeth de Hainaut: ses traits,
+raconte Philippe Mouskès, retraçaient ceux des princes dont le
+sang était le sien. Louis IX, assis sous le chêne de Vincennes, rappelait
+également ses aïeux les comtes de Hainaut, qui rendaient la
+justice sous les chênes de Hornu.</p>
+
+<p>Louis IX était appelé à juger en Flandre la grande querelle des
+fils de Bouchard d'Avesnes et de ceux de Guillaume de Dampierre,
+«qui rendit cette époque si agitée et si malheureuse, observe le
+cordelier Jacques de Guyse, que celui qui en veut tracer le
+tableau ne doit écouter que sa conscience et son zèle pour la
+justice et la vérité.» Les fils de Bouchard d'Avesnes avaient
+adressé leurs réclamations à l'empereur Frédéric II, que la guerre
+de Liége avait irrité contre le comte de Flandre, et dès le mois
+de mars 1242 (v. st.) une sentence solennelle avait proclamé la
+légitimité de leur naissance. C'était en vertu de cette déclaration
+que Jean d'Avesnes demandait à pouvoir intervenir dans l'hommage
+<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
+de sa mère comme héritier de tous ses domaines. Cette discussion
+était pleine de doutes et d'incertitudes. Si Marguerite de
+Flandre s'était unie de bonne foi à Bouchard d'Avesnes, ignorant
+qu'il fût sous-diacre, Guillaume de Dampierre ne l'avait également
+épousée que parce qu'il considérait son premier mariage comme
+nul et sans effet. Les fils du sire d'Avesnes s'appuyaient, il est vrai,
+sur une sentence de l'empereur; mais ceux du sire de Dampierre
+leur opposaient trois bulles pontificales. Cependant la Flandre avait
+accepté la dynastie des Dampierre, tandis que le Hainaut persistait
+à la repousser.</p>
+
+<p>Telle était la situation des choses, lorsque le roi de France obtint
+de tous les fils de Marguerite qu'ils adhérassent à un compromis
+par lequel ils choisissaient Louis IX et l'évêque de Tusculum pour
+arbitres, les autorisant à former deux parts différentes dans l'héritage
+de Baudouin de Constantinople.</p>
+
+<p>Comme il était aisé de le prévoir, la sentence arbitrale, prononcée
+au mois de juillet 1246, attribua le Hainaut à Jean d'Avesnes,
+et la Flandre avec toutes ses dépendances à Guillaume de Dampierre.
+Les fils de Marguerite promirent de la respecter. Guillaume
+de Dampierre rendit immédiatement hommage au roi de France;
+mais Jean d'Avesnes, qui avait épousé, vers le mois de décembre
+1246, Alix de Hollande, ne releva son fief de l'évêque de Liége,
+Henri de Gueldre, que le 26 septembre 1247.</p>
+
+<p>Or, trois jours après, le 29 septembre, le comte Guillaume de
+Hollande, dont Jean d'Avesnes avait épousé la s&oelig;ur, fut élu, à
+Woeringen, roi des Romains par dix-huit princes de l'empire. Jean
+d'Avesnes, qui trouvait en lui un protecteur puissant, ne tarda point
+à réclamer les îles de Walcheren, de Zud-Beveland, de Nord-Beveland,
+de Borssele et les autres îles de la Zélande, le pays des
+Quatre-Métiers, le pays de Waes et la terre d'Alost, ajoutant que
+le roi Louis IX n'avait pu accorder à Guillaume de Dampierre,
+comme dépendances de la Flandre, ces domaines qui ne relevaient
+pas de la France, mais de l'empire. Le roi des Romains profita des
+dissensions qui existaient entre la Flandre et la Hollande pour
+réunir une armée qui débarqua aux bords de l'Escaut et soumit
+rapidement toute la Flandre impériale. Elle se trouvait près de
+Termonde, sous les ordres de Jean d'Avesnes, lorsqu'elle surprit,
+<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
+au point du jour, les barons de Flandre qui s'avançaient pour l'attaquer
+et les réduisit à une fuite honteuse.</p>
+
+<p>La médiation de Louis IX devint de nouveau nécessaire. Le roi
+de France, considérant que les termes du compromis en vertu duquel
+il avait exercé son arbitrage étaient absolus, obligea Jean d'Avesnes
+à renoncer à toutes ses conquêtes. Pour rétablir la paix, il avait
+fait ratifier par Marguerite et Guillaume de Hollande le traité conclu
+à Bruges le 27 février 1169 (v. st.). Florent, frère du comte de
+Hollande, reconnut dans les termes les plus précis les droits de la
+Flandre sur les îles de la Zélande, et promit d'aller, en forme
+d'amende honorable, se remettre au pouvoir de la comtesse de
+Flandre, jusqu'à ce que le duc de Brabant intercédât pour qu'il fût
+rendu à la liberté.</p>
+
+<p>Cependant Jean d'Avesnes et son frère suppliaient le roi Louis IX
+de réhabiliter l'honneur de leur nom en confirmant la sentence
+impériale du mois de mars 1252. Le roi de France croyait que cette
+question appartenait à l'autorité ecclésiastique; mais il n'est point
+douteux que ses démarches auprès du pape, qui se trouvait alors à
+Lyon, n'aient contribué à préparer la bulle pontificale du 9 décembre
+1248. Innocent IV y chargeait l'évêque de Châlons et l'abbé du
+Saint-Sépulcre à Cambray de procéder à une enquête sur la naissance
+de Jean et de Baudouin d'Avesnes, «attendu que toutes les
+recherches faites jusqu'à cette époque n'avaient produit aucun
+résultat.» Ce fut en vertu de cette bulle que l'évêque de Châlons
+et l'abbé du Saint-Sépulcre assignèrent, au mois de juillet 1249,
+tous les témoins pour qu'ils s'assemblassent, le 30 août suivant,
+dans la cathédrale de Soissons.</p>
+
+<p>Là comparurent Gauthier de Pantegnies, qui déclara qu'il était
+âgé d'environ cent ans et qu'il avait entendu Marguerite, vingt-sept
+fois et plus, reconnaître Bouchard pour son époux; Gilles de Hautmont,
+qui déposa que déjà, à la fin du règne de Marguerite d'Alsace,
+Bouchard prenait part aux combats et aux tournois sans que l'on y
+connût le moindre empêchement; Roger de Novion, dont le frère
+avait officié dans la chapelle du Quesnoy; Thierri de la Hamaide,
+qui, lors de la captivité de Bouchard, avait été l'un de ses otages;
+Henri d'Houffalize, qui rappela que les deux fils du sire d'Avesnes
+étaient nés dans l'asile hospitalier que son père lui avait accordé
+sur les bords de la Meuse. Enfin, le 24 novembre 1249, l'évêque de
+<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
+Châlons et l'abbé de Liessies, délégué par l'abbé du Saint-Sépulcre,
+jugeant qu'il y avait des preuves suffisantes des faits allégués par
+Jean et Baudouin d'Avesnes, proclamèrent, après avoir pris l'avis
+des jurisconsultes, la légitimité de leur naissance.</p>
+
+<p>Guillaume de Dampierre ne fit rien pour s'opposer à cette enquête;
+pendant qu'elle se poursuivait, il demandait aux rivages de
+l'Orient cette gloire des guerres lointaines qui assurait aux petits-fils
+du héros d'Arsur de si touchantes sympathies.</p>
+
+<p>Dès que Louis IX eut vu le rétablissement de l'ordre et de la
+paix en Europe, il n'hésita plus à remplir le v&oelig;u qu'il avait fait
+d'aller combattre les infidèles; mais, portant les vertus d'un grand
+roi jusque dans l'accomplissement d'un devoir religieux, il voulait
+que cette croisade, bien différente des autres guerres saintes, où
+beaucoup de sang avait été répandu sans résultats durables, fût
+non-seulement la base de la délivrance de la Palestine, mais aussi
+celle de la destruction de l'islamisme, de la civilisation de l'Asie et
+de la prospérité de l'Europe.</p>
+
+<p>Qu'on se représente, au dix-neuvième siècle, ce qu'était l'Asie
+au moment où Louis IX faisait creuser le port d'Aigues-Mortes
+pour s'y embarquer. Les nations tartares et mongoles s'étaient
+réunies sous Gengis-kan. Leur empire, dont une seule province
+embrassait toute la domination actuelle des czars des deux côtés
+de l'Oural, s'étendait de la Vistule au fleuve Jaune, depuis la Baltique
+jusqu'aux mers du Japon. Déjà elles avaient conquis la
+Pologne et la Hongrie, et elles envahissaient la Silésie. L'Allemagne
+tremblait, et en 1238, les pêcheurs de Gothie et de Frise
+n'osèrent pas sortir de leurs ports pour se rendre sur les côtes
+d'Ecosse, de crainte de ne plus retrouver à leur retour ni familles,
+ni foyers, ni patrie. Frédéric II eût voulu combattre les Mongols;
+Louis IX jugea qu'il était plus utile de les éclairer et de se les
+attacher par la foi et les lumières pour les opposer aux hordes
+dévastatrices des tribus nomades de l'Arabie. Il fallait donc former
+dans l'Orient un établissement considérable, d'où l'on pût à la fois
+tendre la main aux Mongols et rejeter les musulmans dans leurs
+déserts. Pour atteindre ce double but, Louis IX tourna ses regards
+vers les plaines du Nil: ces rivages qui, dans les siècles les plus
+reculés, avaient vu s'élever de leur sein la civilisation de l'antiquité,
+<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
+étaient de nouveau appelés à être le berceau d'une mission
+intellectuelle, la réconciliation de l'Europe et de l'Asie.</p>
+
+<p>Louis IX voulait policer des peuples innombrables qui aujourd'hui
+sont retombés dans le néant et dans l'immobilité où ils languissaient
+il y a deux mille ans: il avait admirablement compris
+que la civilisation de l'Asie était le salut de l'Europe, dont les frontières
+cesseraient d'être menacées par de gigantesques invasions.
+En civilisant l'Asie, en sauvant l'Europe, Louis IX agrandissait les
+destinées de la France. Lorsqu'il se rendait de Paris à Beauvais,
+de Beauvais à Lyon, que rencontrait-il sur ses pas? Des campagnes
+où l'agriculteur, ruiné par les discordes civiles et les guerres étrangères,
+ne récoltait point assez de blé pour nourrir sa propre famille;
+des châteaux où dominaient des passions ambitieuses, source
+constante d'agitations et de luttes; des cités où les marchands
+venaient se plaindre des exactions qu'ils rencontraient dès qu'ils
+franchissaient les frontières du royaume. Louis IX vit dans la croisade
+l'extension de la puissance militaire de la France, le soulagement
+de ses peuples, le développement de ses richesses. Aux
+chevaliers les plus belliqueux, et parmi ceux-là se trouvait Guillaume
+de Dampierre, il offrait les palmes de la guerre sainte; il
+voulait aussi que les denrées que les républiques d'Italie cherchaient
+aux bords du Nil, et qui étaient restées jusqu'alors leur monopole,
+fussent envoyées en France pour favoriser l'accroissement de
+ses populations. Enfin il promettait aux marchands de leur donner
+le centre du commerce du monde, cette noble terre d'Egypte fécondée
+par le plus beau des fleuves, si riche en ports et en canaux,
+qui, assise aux bords de deux mers, dont l'une baigne la France et
+l'autre les Indes et la Chine, semble ne regarder l'Europe que pour
+lui offrir le sceptre de l'Afrique et de l'Asie.</p>
+
+<p>Ce fut le 25 août 1248 que les croisés quittèrent la France.
+Tandis que Louis IX méditait le plan de ses colonies chrétiennes,
+les barons qui l'entouraient ne songeaient qu'aux combats qu'ils allaient
+livrer; et la même flotte portait les machines de guerre
+destinées à repousser les infidèles, et les charrues qui, après la
+victoire, devaient couvrir de sillons les plaines fertiles du Delta.
+Louis IX passa l'hiver dans l'île de Chypre. Enfin, vers les derniers
+jours du mois de mai 1249, la flotte chrétienne mit à la voile, et
+après quatre jours de navigation on découvrit l'Egypte. «Dieu nous
+<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
+aide! voici Damiette!» s'était écrié l'un des pilotes. A ce signal,
+le légat du pape leva l'étendard de la croix, et tous les princes se
+rendirent à bord du vaisseau du roi de France. Là se réunirent les
+ducs de Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Saint-Pol, de
+Blois, de Soissons, Guillaume de Dampierre, qui était déjà connu
+sous le titre de comte de Flandre, Philippe de Courtenay, Robert
+de Béthune et d'autres barons. Ils décidèrent qu'on attaquerait les
+Sarrasins qui se pressaient sur le rivage.</p>
+
+<p>Sur un autre navire, au milieu de ceux des croisés flamands, se
+trouvait un abbé de Middelbourg, qui, plus heureux dans ses efforts
+que les rois et les comtes, avait réussi à réconcilier les Isengrins et
+les Blauvoets. Il s'était placé à leur tête pour les conduire à la
+croisade, et ils y combattirent si vaillamment, qu'ils entrèrent les
+premiers dans les remparts de Damiette.</p>
+
+<p>Les inondations du Nil et les discordes qui s'étaient manifestées
+parmi les princes d'Occident retinrent les croisés à Damiette jusqu'au
+20 novembre. Pendant leur marche vers le Caire, l'autorité
+du roi fut de nouveau méconnue; et ce qui fut plus déplorable, le
+comte d'Artois, frère de Louis IX, donna lui-même l'exemple de la
+désobéissance et de l'insubordination. Il commandait l'avant-garde
+et avait traversé l'Aschmoûn, dont il devait garder le gué jusqu'à
+ce que toute l'armée en eût effectué le passage; mais loin d'exécuter
+les ordres qu'il avait reçus, il s'élança imprudemment à la
+poursuite des mameluks de Fakreddin jusqu'au bourg de Mansourah.</p>
+
+<p>Louis IX ignorait ce qui avait eu lieu. Au moment où il abordait
+sur l'autre rive de l'Aschmoûn, ses troupes, que l'avant-garde eût
+dû protéger, se trouvèrent attaquées de toutes parts sans qu'elles
+eussent le temps de former leurs rangs. Une mêlée confuse s'engagea
+et le sang rougit la plaine. Le roi venait de donner l'ordre
+de se rapprocher de l'Aschmoûn pour maintenir ses communications
+avec l'arrière-garde commandée par le duc de Bourgogne, lorsqu'il
+apprit que le comte de Poitiers et Guillaume de Dampierre réclamaient
+un prompt secours: au même moment, Imbert de Beaujeu
+lui annonça que le comte d'Artois, entouré d'ennemis, allait succomber
+dans le bourg de Mansourah où il cherchait en vain à se
+défendre. Louis IX résolut aussitôt de marcher de nouveau en avant,
+au milieu des bataillons des infidèles; mais quels que fussent
+<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
+ses efforts, lorsque la nuit sépara les combattants, le comte d'Artois
+et tous ses compagnons avaient péri. Le comte de Poitiers,
+plus heureux que son frère, réussit à rejoindre les chrétiens avec le
+jeune comte de Flandre.</p>
+
+<p>Le lendemain de ce combat fut le mercredi des cendres. Le deuil
+de la religion se confondait dans les douleurs qui accablaient toute
+l'armée. Les chevaliers français ne quittèrent point leurs tentes, où
+ils mêlaient en silence leurs larmes à celles du roi. Les combats recommencèrent
+le vendredi 11 février. Louis IX montra le même
+courage qu'à la bataille de Mansourah, et les croisés flamands se
+signalèrent en arrêtant toutes les attaques des mameluks. «Pource
+que la bataille le conte Guillaume de Flandres leur estoit encontre
+leur visages, dit le sire de Joinville, ils n'osèrent venir à
+nous, dont Dieu nous fist grant courtoisie... Monseigneur Guillaume,
+conte de Flandres, et sa bataille firent merveilles. Car
+aigrement et vigoureusement coururent sus à pié et à cheval contre
+les Turcs et faisoient de grans faiz d'armes.»</p>
+
+<p>Les Sarrasins cessèrent pendant quelque temps d'inquiéter le
+camp des croisés. Ils savaient que de désastreuses épidémies s'y
+étaient déclarées, et avaient formé le projet de les affamer en interceptant
+tous leurs approvisionnements. Les barques musulmanes
+surprirent la flottille chrétienne qui se dirigeait de Damiette vers
+l'Aschmoûn. Un seul navire échappa à leur poursuite; c'était «un
+vaisselet au conte de Flandres;» il porta ces tristes nouvelles au
+roi de France.</p>
+
+<p>On décida qu'il fallait retourner à Damiette, et le 5 avril toute
+l'armée chrétienne reprit la route qu'elle avait déjà suivie. Louis IX,
+épuisé par ces fatigues, se soutenait à peine sur son cheval; cependant
+il n'avait pas voulu quitter l'arrière-garde. Enfin, il s'arrêta à
+Minieh, et ses chevaliers, qui d'heure en heure s'attendaient à le
+voir expirer, se rendirent près des émirs sarrasins pour négocier
+une trêve: elle venait d'être conclue, quand une fausse alerte livra
+le roi de France aux infidèles. Guillaume de Dampierre et un grand
+nombre de barons partagèrent sa captivité.</p>
+
+<p>Lorsqu'on connut en Europe les revers des croisés en Egypte, la
+désolation fut universelle. On vit dans les plaines de la Picardie et
+de la Flandre les laboureurs et les bergers s'assembler en disant
+que Dieu les appelait à combattre les Sarrasins, parce qu'il réprouvait
+<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
+l'orgueil des barons. Ils croyaient posséder le don de multiplier
+le pain et le vin, et racontaient que Notre-Dame leur était apparue,
+entourée des anges, pour leur annoncer qu'ils briseraient les
+portes de Jérusalem. Un vieillard qu'on nommait Jacques le Bohémien
+conduisait leurs troupes indisciplinées. Partout où elles passèrent,
+elles chassèrent les prêtres des églises et dévastèrent les
+domaines des nobles. D'Amiens, elles se dirigèrent vers Paris, et de
+là vers Orléans, où dans leur fureur aveugle elles exercèrent les
+mêmes ravages dans l'université que dans les synagogues juives;
+enfin elles furent dispersées aux bords du Cher.</p>
+
+<p>Cependant Louis IX avait offert la restitution de Damiette pour
+sa délivrance, et une rançon d'un million de besants d'or pour celle
+de ses compagnons: au moment où ce traité allait être exécuté, une
+révolution de sérail renversa le sultan Almoadam. Déjà les prisonniers
+avaient été menés sur les barques qui devaient descendre le
+Nil, et leur terreur fut grande en voyant les mameluks qui venaient
+de massacrer le sultan s'élancer sur le navire où se trouvaient le
+comte de Bretagne, Guillaume de Dampierre et le sire de Joinville.
+Tous les chevaliers chrétiens crurent qu'ils allaient être mis à mort,
+et se confessèrent précipitamment à un religieux flamand qui était
+avec eux; les mameluks se contentèrent toutefois de les menacer et
+remplirent toutes les promesses d'Almoadam.</p>
+
+<p>Le roi de France s'était embarqué à Damiette; loin de songer à
+retourner en France, il se rendit à Ptolémaïde. Bientôt les émirs des
+mameluks, ainsi que ceux d'Alep et de Damas, réclamèrent son
+alliance; Louis IX envoyait en même temps aux Tartares d'autres
+missionnaires, parmi lesquels se trouvait un moine, nommé Guillaume
+de Rubruk, qui paraît avoir suivi les croisés de Flandre; il
+attendait des secours d'Europe pour reconquérir Jérusalem, lorsque
+des messages successifs lui apprirent d'abord la mort de la reine
+Blanche, qui gouvernait la France en qualité de régente, puis la
+réunion d'une armée anglaise sur les frontières de la Normandie,
+et enfin la destruction d'une grande partie de la noblesse de ses
+Etats dans un sanglant combat livré au roi des Romains. Louis IX
+hésitait encore, mais les barons de Syrie eux-mêmes l'engageaient
+à ne point laisser la France en péril; il céda à leurs conseils, espérant
+pouvoir plus tard poursuivre cette croisade à laquelle il n'avait
+jamais cessé d'attacher toutes ses espérances.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
+Guillaume de Dampierre avait déjà quitté Ptolémaïde. A peine
+avait-il revu la Flandre qu'impatient de faire briller à tous les regards
+la gloire qu'il avait acquise en Egypte, il parut au tournoi
+de Trazegnies. Il y montra le même courage; tous ses adversaires
+cédaient à son impétuosité et à celle de ses compagnons d'armes,
+quand tout à coup une autre troupe de chevaliers les attaqua par
+derrière et les précipita sous les pieds des chevaux; parmi les cadavres
+que l'on releva vers le soir, se trouvait le corps du jeune
+comte de Flandre. Selon quelques historiens, sa mort ne fut
+que le résultat fortuit de la vivacité et de l'acharnement de la
+lutte; mais il en est d'autres qui accusent les sires d'Avesnes d'avoir
+préparé et fait exécuter cette trahison.</p>
+
+<p>La comtesse Marguerite semblait surtout disposée à voir un crime
+dans le triste dénoûment du tournoi de Trazegnies, et quelles que
+fussent les protestations des sires d'Avesnes, elle sentit s'accroître
+la haine qu'elle leur portait. Son indignation fut grande en apprenant
+que le pape Innocent IV avait confirmé le jugement prononcé
+par l'évêque de Châlons et l'abbé de Liessies, et dès que l'évêque de
+Cambray, par ses lettres du 9 avril 1252, eut rendu publique la
+sentence pontificale, elle s'adressa directement au pape, le suppliant
+de changer de résolution, niant même l'impartialité de l'évêque
+de Châlons et demandant que d'autres évêques procédassent à
+une nouvelle enquête.</p>
+
+<p>Jean et Baudouin d'Avesnes se hâtèrent d'exposer à Guillaume
+de Hollande les persécutions dirigées contre eux, et le roi des Romains
+résolut d'intervenir d'une manière éclatante en leur faveur
+contre la comtesse de Flandre. Le 11 juillet 1252, les princes de
+l'empire se réunirent au camp de Francfort pour déclarer que tous
+les feudataires impériaux étaient tenus de demander l'investiture
+de leurs domaines au roi Guillaume. Lorsque l'archevêque de Cologne
+eut ajouté que tous ceux qui, sommés de rendre hommage,
+n'avaient point obéi, dans le délai de six semaines et trois jours,
+avaient forfait leurs fiefs, l'évêque de Wurtzbourg se leva et dit
+que, bien que la comtesse de Flandre y eût été invitée à plusieurs
+reprises, elle ne s'était jamais présentée pour faire acte d'hommage,
+et que, par sa désobéissance, elle avait perdu tous les droits qu'elle
+possédait sur les terres qui relevaient de l'empire. Aussitôt après,
+le roi des Romains fit lire une charte par laquelle il confisquait la
+<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
+Flandre impériale et les pays des Quatre-Métiers, de Waes et
+d'Alost, ainsi que le comté de Namur, et en faisait don à son beau-frère,
+Jean d'Avesnes. Les ducs de Brabant et de Brunswick, les
+archevêques de Mayence et de Cologne, les évêques de Wurtzbourg,
+de Strasbourg, de Liége et de Spire confirmèrent la donation
+du roi des Romains, et Jean d'Avesnes prêta immédiatement
+le serment de fidélité.</p>
+
+<p>Ainsi se trouvaient rompus tous les traités qui, avant le départ
+de Louis IX pour l'Egypte, avaient rétabli la paix de la Flandre. La
+guerre devint inévitable, et dès le mois de décembre 1252, les sires
+d'Avesnes appelèrent aux armes leurs alliés les plus intrépides,
+Rasse de Gavre, Jean d'Audenarde, Thierri de la Hamaide, Gilles
+de Berlaimont, Hugues d'Antoing, Jean de Dixmude et d'autres
+nobles chevaliers.</p>
+
+<p>On ne tarda point toutefois à apprendre que le pape Innocent IV
+avait, par une bulle du 20 août 1252, chargé l'évêque de Cambray,
+l'abbé de Cîteaux et le doyen de Laon de reviser toutes les informations
+déjà produites relativement à la naissance des sires
+d'Avesnes: cette procédure ecclésiastique suspendit toutes les hostilités.
+Le 28 avril 1253, Jean et Baudouin d'Avesnes nommèrent
+des procureurs auxquels ils confièrent le soin de les défendre. Le
+17 juin, Gui et Jean de Dampierre désignèrent également l'archidiacre
+d'Arras et le prévôt de Béthune pour soutenir leurs intérêts:
+triste enquête qu'une mère avait provoquée contre son fils, et où les
+accusateurs eux-mêmes n'étaient que leurs frères!</p>
+
+<p>L'évêque de Cambray et les autres commissaires délégués par le
+pape entendirent de nombreux témoins et discutèrent leurs dépositions;
+puis, reconnaissant qu'il n'était point possible d'élever des
+doutes sur la célébration religieuse du mariage de Bouchard et
+de Marguerite, ils ratifièrent le jugement prononcé par l'évêque de
+Châlons et l'abbé de Liessies; mais Marguerite adressa de nouvelles
+lettres au pape, pour le supplier d'ordonner une troisième enquête,
+comme si le soin de son propre honneur lui importait moins que
+celui de ses vengeances.</p>
+
+<p>Tandis que les sires d'Avesnes réclamaient la protection du roi
+des Romains, la comtesse de Flandre appelait à son aide les plus
+intrépides barons de France. Ils accoururent avec empressement à
+sa voix, et dès le printemps de l'année 1253, ils convoquèrent, dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
+toutes les provinces situées entre l'Escaut et la Loire, les hommes
+d'armes et les milices communales pour les conduire en Flandre.
+Le roi des Romains, qui n'ignorait point leurs desseins, se hâta
+aussi de charger son frère de rassembler dans l'île de Walcheren
+toutes les forces de ses Etats héréditaires, auxquelles se joignirent
+quelques princes allemands. Au milieu de ces préparatifs belliqueux,
+le duc de Brabant, Henri le Débonnaire, essaya de faire entendre
+les conseils de la prudence et de la modération. Sa médiation
+fut acceptée, et Guillaume de Hollande se rendit lui-même à
+Anvers pour assister aux conférences qui y avaient lieu.</p>
+
+<p>Cependant Marguerite ne voyait dans la trêve qu'une occasion
+favorable de surprendre ses ennemis privés de leur chef, et le 4 juillet,
+trois flottilles recevaient, sur les rives de l'Escaut, ses partisans,
+divisés en trois corps principaux. Les deux premières abordaient
+à peine sur le territoire de West-Capelle, et les hommes d'armes
+n'avaient point eu le temps de se ranger en ordre de bataille sur les
+digues et au bord des marais, lorsque l'on entendit résonner les
+trompes et les buccines. Toute l'armée impériale, commandée par
+Florent de Hollande et Jean d'Avesnes, s'avançait en renversant
+devant elle les envahisseurs, dont les uns périssaient par le fer et les
+autres dans les flots, en cherchant à rejoindre leurs navires. En ce
+moment, la troisième flottille s'approchait de l'île de Walcheren, et
+le même sort attendait les chevaliers qui se hâtaient d'arriver au
+secours de leurs frères d'armes, jugeant que plus le péril était grand,
+plus il était honteux de les abandonner. Quelques récits fixent le
+nombre de ceux qui périrent dans ce combat, l'un des plus sanglants
+du treizième siècle, à cinquante mille hommes; d'autres l'évaluent
+à cent mille, dont cinquante mille mis à mort et cinquante mille
+noyés dans l'Escaut. Parmi les prisonniers se trouvaient Gui de
+Dampierre, blessé au pied, et son frère, Jean de Dampierre, le comte
+de Bar, qui avait eu un &oelig;il crevé dans la mêlée, le comte Arnould
+de Guines, le comte de Joigny, Siméon de Chaumont et plus de
+deux cents illustres chevaliers.</p>
+
+<p>Pas un seul combattant, assure-t-on, n'avait échappé à ce désastre
+pour en porter la nouvelle à la comtesse Marguerite. Cependant
+on vit arriver bientôt en Flandre une multitude d'hommes à
+demi nus, auxquels Jean d'Avesnes avait rendu la liberté, espérant
+reconquérir quelque jour la souveraineté de la Flandre. Leurs récits
+<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
+n'étaient que trop tristes: une seule ville de la Flandre avait
+perdu dix mille de ses habitants. Une profonde désolation se répandit
+de toutes parts; le commerce et l'industrie languissaient, et un
+historien contemporain remarque que l'année 1253 fut une année
+malheureuse pour l'ordre de Cîteaux, parce que les tisserands flamands
+ne vinrent point acheter la laine de ses troupeaux. «Ce fut
+alors, dit Matthieu Paris, que les Français mandèrent au roi
+Louis IX qu'il revînt le plus tôt possible, car son trône était
+ébranlé et le funeste orgueil de la comtesse de Flandre avait mis
+en péril tout le royaume.»</p>
+
+<p>Marguerite voyait ceux de ses fils, pour lesquels elle s'était imposé
+de si nombreux sacrifices, au pouvoir de ses ennemis. L'heure
+était arrivée où son âme altière allait fléchir, et ce fut avec des
+paroles suppliantes que les évêques de Tournay et de Térouane se
+rendirent en son nom au camp du roi des Romains; mais Guillaume
+de Hollande leur fit répondre que Marguerite, ayant violé tour à
+tour et la foi qu'elle devait à l'empire et le serment qu'elle avait
+prêté d'observer la trêve conclue à Anvers, ne devait point s'attendre
+à ce qu'il consentît à traiter avec elle. Il ne resta à Marguerite qu'à
+chercher à réparer la défaite de West-Capelle par l'intervention du
+comte d'Anjou, frère du roi de France. «Charles, dit Villani, était
+sage dans les conseils, intrépide dans les combats et avide d'acquérir,
+en quelque lieu que ce fût, des terres et des seigneuries.»
+Charles d'Anjou oublia aisément que Louis IX lui-même avait
+attribué le Hainaut à Jean d'Avesnes, et ce fut ce même comté de
+Hainaut, avec la ville de Valenciennes, que la comtesse de Flandre
+lui offrit pour prix de son alliance.</p>
+
+<p>Dès que Charles d'Anjou eut réuni ses hommes d'armes, il fit
+défier le roi des Romains, en lui mandant qu'à certain jour il se
+rendrait en Brabant, dans la plaine d'Assche, et que, s'il ne l'y trouvait
+point, il irait le chercher dans ses Etats héréditaires de Hollande.
+«Je jure de l'attendre dans la plaine d'Assche, répondit le
+roi des Romains aux hérauts du comte d'Anjou, et voici quel est
+le gage de ma promesse.» En prononçant ces paroles, rendant défi
+pour défi, il leur remit la chaîne d'or que portait Gui de Dampierre
+le jour où il fut vaincu.</p>
+
+<p>Tandis que le comte d'Anjou voyait les portes de Valenciennes
+se fermer à ses hommes d'armes, déjà mis en déroute par le sire
+<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
+d'Enghien dans les bois de Soignies, le roi des Romains conduisait
+dans la plaine d'Assche une armée de deux cent mille hommes; il
+y passa trois jours, mais personne ne se présenta pour lui livrer
+bataille.</p>
+
+<p>Au milieu de cette confusion extrême, on annonça que le pape
+Innocent IV avait chargé le cardinal Cappochi de se rendre en
+Flandre pour y évoquer, pour la troisième fois, cette scandaleuse
+procédure où la mémoire de Bouchard d'Avesnes était traînée au
+pilori par sa veuve. Il semblait que rien ne pût mettre un terme à
+ces guerres cruelles, à ces enquêtes, qui, remontant quarante ans en
+arrière, rouvraient sans cesse les plaies les plus vives, lorsque le roi
+Louis IX, retournant d'Orient, arriva, le 4 septembre 1254, au château
+de Vincennes.</p>
+
+<p>Peu de mois après, une trêve fut conclue entre la France et l'Angleterre,
+et dans les derniers jours d'octobre 1255, Louis IX vint
+lui-même en Flandre pour y rétablir la paix. Ses ambassadeurs
+engagèrent le roi des Romains à déposer les armes, et leur message
+réussit, tant était grand le respect que l'on portait au roi de France.
+«Quant le roy savoit, disent les chroniques de Saint-Denis, aucun
+haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volonté
+contre luy, lui le traioit à paix charitablement pour débonnaireté,
+et faisoit amis de ses ennemis en concorde et en paix.»</p>
+
+<p>Cependant on ne tarda point à apprendre que Guillaume de Hollande
+avait péri au milieu de l'hiver, égorgé par quelques paysans
+dans un marais de la Frise. Louis IX était rentré en France avant
+que la paix fût conclue, mais Jean et Baudouin d'Avesnes avaient
+consenti à se trouver à Péronne au mois de septembre. La comtesse
+de Flandre y comparut également, et Louis IX jugea ses prétentions
+avec la même équité que si les intérêts de son frère y eussent
+été complètement étrangers.</p>
+
+<p>Par une première convention, Jean et Baudouin d'Avesnes reconnurent,
+ainsi que Gui et Jean de Dampierre, que la décision
+arbitrale de 1246, telle que l'avaient prononcée le roi de France et
+l'évêque de Tusculum, devait être considérée comme une règle
+inviolable, garantie par leurs serments. Ils jurèrent de nouveau de
+la respecter. Les sires d'Audenarde, de Mortagne, de Gavre, de
+Ghistelles, de Rasseghem, de Boulers, de Rodes, de Beveren, de
+<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
+Trazegnies, de Chimay, de Barbançon, de Bousies, de Lens, de
+Ligne, d'Antoing, prirent le même engagement.</p>
+
+<p>Par un second traité, daté du 25 septembre 1256, Charles d'Anjou
+déclara remettre à sa cousine, la comtesse de Flandre, la donation
+qu'elle lui avait faite, renonçant pour lui et ses héritiers à toute
+prétention au comté de Hainaut.</p>
+
+<p>Par un troisième traité, Jean et Baudouin d'Avesnes abdiquèrent
+tous les droits qu'ils tenaient de la confiscation des domaines de
+Baudouin de Courtenay par le roi des Romains, et, de même que le
+comte d'Anjou avait renoncé à la donation du Hainaut, ils révoquèrent
+le transport qu'en vertu de cette confiscation ils avaient fait
+précédemment à Henri de Luxembourg de leurs prétentions sur le
+comté de Namur.</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard, d'autres conférences s'ouvrirent à Bruxelles
+par la médiation du duc de Brabant, mais sous l'influence de la
+mission conciliatrice de Louis IX. Là fut conclu, le 13 octobre, un
+traité que cimenta le mariage de Florent de Hollande et de Béatrice,
+fille aînée de Gui de Dampierre. Béatrice reçut pour dot les îles de
+la Zélande, situées entre Hedinzee et l'Escaut; mais il était expressément
+entendu qu'elles resteraient toujours un fief dépendant de
+la Flandre, et le 21 octobre, Florent de Hollande en fit hommage
+entre les mains de Marguerite. Gui et Jean de Dampierre, les
+comtes de Bar et de Guines, et les autres nobles faits prisonniers à
+la bataille de West-Capelle, furent immédiatement rendus à la
+liberté.</p>
+
+<p>La comtesse de Flandre s'efforçait, en abolissant les impôts onéreux
+qui pesaient sur les bourgeois et le peuple, d'alléger le souvenir
+de leurs malheurs. Elle avait naguère affranchi tous les serfs de
+ses domaines, afin qu'ils ne fussent plus soumis aux redevances et
+aux travaux qui accablaient leurs familles. La Flandre put enfin
+jouir d'un repos complet; mais ses princes et ses chevaliers, qui
+n'avaient vécu qu'au milieu des combats, ne cessèrent point d'aller
+chercher dans d'autres pays la guerre qui, désormais, respectait
+leurs propres frontières.</p>
+
+<p>Le comte de Luxembourg, contestant à Jean d'Avesnes le droit
+de révoquer une donation confirmée par l'empereur, avait chassé de
+Namur l'impératrice Marie de Brienne, femme de Baudouin de
+Courtenay. Gui de Dampierre prit sa défense, espérant qu'en récompense
+<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
+de ses services elle lui abandonnerait tous ses droits. Des
+négociations eurent lieu: elles se terminèrent par le mariage de Gui
+de Dampierre avec Isabeau de Luxembourg, dont le comté de
+Namur forma la dot.</p>
+
+<p>Robert, l'aîné des fils de Gui, issu de son premier mariage avec
+Mathilde de Béthune, avait environ dix-huit ans: il venait d'épouser
+l'une des filles de ce comte d'Anjou, dont nous avons raconté la
+déplorable alliance avec Marguerite. Dès ce moment, il s'associa à
+sa fortune, c'est-à-dire aux projets les plus ambitieux et aux plus
+aventureuses entreprises.</p>
+
+<p>Un fils illégitime de Frédéric II avait usurpé le trône de Sicile:
+en même temps qu'il se déclarait le chef des Gibelins, il recrutait
+parmi les Sarrasins les armées qui maintenaient sa puissance. Ce
+fut dans ces circonstances que le pape Urbain IV prêcha une croisade
+contre Manfred: réfugié à Viterbe, il se souvenait qu'il était né
+Français en offrant à l'un des princes de la maison de France la
+gloire de vaincre Manfred et de recueillir son héritage. Charles
+d'Anjou accepta avec joie la couronne que le pape lui présentait. Il
+se hâta de s'embarquer au port de Marseille avec mille chevaliers,
+et le 24 mai 1265 il entrait à Rome.</p>
+
+<p>La grande armée des guerriers d'Occident, qui portaient les
+croix blanches et vermeilles, n'avait point encore paru en Italie.
+Leur maréchal était Robert de Flandre, qui, trop jeune pour diriger
+leur expédition, écoutait les conseils du connétable de France,
+Gilles de Trazegnies. Vers le mois de juin 1265, ils traversèrent la
+Bourgogne et la Savoie, puis ils pénétrèrent, par les gorges du
+Mont-Saint-Bernard et du Mont-Cenis, au milieu des Alpes, dont
+leurs trompettes firent retentir les vallées. Dès qu'ils descendirent
+dans la Lombardie, ils se virent accueillis avec honneur par les
+amis du marquis de Montferrat. Vers le mois de novembre, ils
+s'étaient emparés de Verceil et avaient franchi les gués de l'Adda,
+lorsque le plus redoutable des alliés de Manfred dans le nord de
+l'Italie, le marquis Pelavicini, quitta Brescia pour s'avancer contre
+eux; mais les forces dont il disposait étaient trop faibles, et loin
+d'arrêter l'invasion des croisés, il ne fit qu'irriter leur colère.</p>
+
+<p>Robert de Flandre avait passé l'Oglio au pont de Calepi, que lui
+livra la trahison de Buoso de Doara: ses hommes d'armes pillèrent
+tous les domaines du marquis Pelavicini; ils brûlèrent ses châteaux
+<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
+et ses villes, emmenant à leur suite les populations captives et les
+accablant de tous les outrages dont le droit de la victoire autorise
+l'impunité. Ces dévastations durèrent neuf jours. Les habitants de
+Brescia s'abandonnaient au désespoir. Les uns avaient fui dans les
+bois; les autres avaient ouvert les sépulcres des morts pour y
+cacher leurs enfants sous la protection des froides reliques de leurs
+aïeux.</p>
+
+<p>Cependant les croisés poursuivaient leur marche vers Mantoue,
+où ils attendaient les Guelfes de Florence: ils envahirent le territoire
+de Ferrare, puis se dirigèrent vers Bologne et de là vers Rome,
+où ils arrivèrent dans les derniers jours de décembre.</p>
+
+<p>Le comte d'Anjou put enfin commencer la guerre: prêt à quitter
+Rome, il se rendit, aux fêtes de l'Epiphanie, dans la basilique de
+Saint-Jean-de-Latran, où les cardinaux délégués par le pape lui
+remirent le diadème des rois de Sicile et la bannière de l'Eglise.
+Manfred n'ignorait point les préparatifs de Charles d'Anjou; il avait
+chargé le comte de Caserte de veiller à la défense des frontières de
+ses Etats, et les croyait bien gardées; mais il apprit tout à coup
+que les croisés s'avançaient rapidement au delà du Garigliano,
+mettant en fuite les Siciliens et les Sarrasins, et s'emparant de tous
+les châteaux qui se trouvaient sur leur passage. Manfred rangea
+aussitôt son armée en ordre de bataille.</p>
+
+<p>C'était le 26 février 1265 (v. st.); le jour était déjà avancé au
+moment où les croisés aperçurent les soldats de Manfred placés au
+pied des murailles de Bénévent. Charles d'Anjou voulait remettre
+la lutte au lendemain. Gilles de Trazegnies s'y opposa, déclarant,
+raconte Guillaume de Nangis, «que, quoi que li autres facent, la
+gent son enfant se combateroient.» Qu'on prenne donc les armes!
+répondit le comte d'Anjou, et les archers se mirent en mouvement.
+La mêlée fut sanglante. Un instant l'avantage parut appartenir aux
+Allemands du parti gibelin; mais Robert de Flandre et ses chevaliers,
+qui s'étaient placés vis-à-vis du corps que commandait Manfred
+lui-même, rétablirent bientôt les chances du combat. Ils
+s'élançaient au milieu des ennemis avec tant d'impétuosité qu'ils
+semblaient, dit un historien contemporain, aussi redoutables que
+la foudre. Manfred seul ne fuyait pas: il succomba sous les coups
+de deux écuyers du comté de Boulogne qui ne le connaissaient
+point.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
+Charles d'Anjou prit possession de son royaume; mais il y multiplia
+les exactions qui naguère avaient soulevé contre lui les populations
+du Hainaut; et, dès la fin de l'année 1267, les Gibelins
+appelaient comme un libérateur le jeune Conradin, fils de Conrad
+de Souabe. Le duc d'Autriche et d'autres princes allemands l'accompagnèrent
+en Lombardie. Pise et Sienne le saluèrent avec
+enthousiasme, et il traversa triomphalement toute l'Italie, jusqu'à
+ce qu'il arrivât près d'Aquila, dans la plaine de Tagliacozzo, en présence
+de Charles d'Anjou.</p>
+
+<p>Conradin, vaincu, fut livré par les Sarrasins de Nocera. Si Charles
+d'Anjou fut cruel lorsqu'il eût pu être magnanime, Robert de
+Flandre, quoique son gendre, se montra du moins à Naples le
+digne chef des croisés de Flandre. Parmi tous les juges de Conradin,
+il n'y en avait qu'un seul qui eût osé le condamner, et ce fut celui-là
+qui lut la fatale sentence; mais au même moment, Robert de
+Flandre le renversa sans vie à ses pieds en lui disant: «Il ne
+t'appartient pas, misérable, de vouer à la mort un si noble
+prince!» Tous les chevaliers applaudirent; Charles d'Anjou
+seul restait inflexible. Conradin était monté sur l'échafaud dont il
+ne devait plus descendre. Il pleura en songeant au passé et s'écria:
+«O ma mère!» puis, portant ses pensées vers l'avenir auquel il
+laissait le soin de le venger, il jeta son gant au peuple, et toutes
+les cloches de Naples sonnèrent le glas funèbre: quelques années
+encore, et les cloches de Palerme sonneront aussi, mais ce sera
+pour annoncer les Vêpres siciliennes.</p>
+
+<p>Le ciel semblait réclamer le dévouement du roi de France comme
+un sacrifice expiatoire pour le crime de son frère. Le 25 mars de
+cette même année, Louis IX avait pris la croix au milieu d'une
+nombreuse assemblée de barons. Treize années s'étaient écoulées
+depuis son retour de Ptolémaïde; il avait rétabli la paix de l'Europe
+et assuré celle de la France, en achevant ses Etablissements, plus
+admirables que les capitulaires de Karl le Grand. Il avait fait publier
+à Saint-Gilles l'ordonnance du mois de juillet 1254, le plus
+ancien monument, non-seulement dans les provinces du midi,
+mais aussi dans tout le royaume, de la participation du tiers état
+à la direction des affaires publiques. Par une autre ordonnance, il
+avait reconnu à toutes les communes le droit d'élire leurs maires.
+Des lois sévères réprimaient les abus des duels judiciaires, le
+<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
+désordre des m&oelig;urs, les concussions des magistrats. L'exemple du
+roi de France propageait tous les sentiments généreux. Tandis que
+le comte de Poitiers, frère de Louis IX, déclarait que tous les
+hommes naissent libres, le comte de Forez défendait de prononcer
+à l'avenir le nom de serf, qu'il assimilait aux termes les plus injurieux.
+Tel était le respect dont était entourée la puissance du roi
+de France, qu'après avoir été choisi par les barons anglais comme
+l'arbitre de leurs discordes politiques, il vit l'héritier de leurs rois
+réclamer l'honneur de combattre sous ses drapeaux. Un pareil enthousiasme
+animait les Castillans et les Aragonais, les Ecossais et
+les Frisons. En même temps que les bourgeoisies armaient leurs
+milices communales, les barons suivaient l'exemple de leur chef en
+jurant de l'accompagner dans la guerre sainte.</p>
+
+<p>Dès le mois de juillet 1268, le pape Clément IV avait autorisé
+Gui de Dampierre à se faire remettre toutes les dîmes qui avaient
+été levées en Flandre pour la croisade, et il se trouve mentionné
+dans le tableau des chevaliers croisés avec cette mention: «Monsieur
+Gui de Flandres soy vingtiesme, six mil livres, et passage
+et retour de chevaux et mangera à court.»</p>
+
+<p>Le départ des croisés ne devait avoir lieu que deux ans plus
+tard. On les employa à régler les préparatifs de la croisade et à
+discuter le but que l'on devait s'y proposer. Les considérations les
+plus graves paraissaient devoir faire décider qu'on se dirigerait de
+nouveau vers l'Orient. L'Egypte était affaiblie par ses discordes;
+les ambassadeurs des Mongols n'avaient point cessé d'offrir leur
+appui, enfin, il y avait encore en Syrie un grand nombre de barons
+français que Louis IX y avait laissés et qui attendaient son retour
+avec impatience. Le roi de France, qui, avant de quitter Ptolémaïde,
+avait fait un pèlerinage à Nazareth et au Mont-Thabor,
+appelait aussi de ses v&oelig;ux le moment où il lui serait permis de
+saluer la vallée de Josaphat et les cimes du Calvaire. Cependant
+Charles d'Anjou s'opposait à ces projets: lié lui-même par le serment
+de la croisade, il représentait combien étaient tristes les
+souvenirs de la première expédition conduite en Egypte, et engageait
+le roi à ne point aborder sur des rivages où tout rappelait les
+malheurs et la honte de la France. Un double motif présidait aux
+conseils du roi de Sicile: il désirait ne point s'éloigner de ses Etats,
+dont la soumission restait douteuse, et il espérait qu'une expédition
+<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
+de quelques mois suffirait pour anéantir en Afrique la puissance
+des Sarrasins, qui envoyaient à leurs colonies d'Italie des auxiliaires
+toujours dévoués aux Gibelins. La domination des Sarrasins
+en Afrique n'était-elle point d'ailleurs le lien qui unissait aux califes
+d'Asie les califes d'Espagne? Ne pouvait-on pas présumer que le
+sultan de Tunis demanderait le baptême dès qu'il se verrait menacé
+de l'invasion des croisés? et le premier fruit de sa conversion
+ne serait-il point la destruction de ces corsaires qui parcouraient
+la Méditerranée en pillant les vaisseaux des marchands français?
+Louis IX consentit à le croire, parce que sa piété lui parlait le
+même langage que l'intérêt de son peuple.</p>
+
+<p>Le 4 juillet 1270, le roi de France s'embarqua au port d'Aigues-Mortes,
+que les anciens connaissaient sous le nom d'Aquæ-Marianæ;
+il allait retrouver, sur d'autres rivages, le souvenir de Marius.</p>
+
+<p>La même flotte portait le roi de Navarre, les comtes de Poitiers,
+de Bretagne, de Flandre, de Guines et de Saint-Pol. Gui de Dampierre
+était accompagné de ses deux fils Robert et Guillaume, et
+parmi les nobles princesses qui avaient quitté leurs châteaux pour
+suivre l'expédition d'outre-mer, on remarquait la jeune comtesse
+de Flandre qui portait un enfant dans ses bras. Le 18 juillet, les
+croisés abordèrent en Afrique, et dès le lendemain ils s'emparèrent
+d'un vieux château dont les galeries souterraines étaient cachées
+sous les roseaux. C'était Carthage. En voyant briller sur le rivage
+les riches pavillons de la reine de Navarre et de ses compagnes,
+quelques chevaliers se souvinrent que les ruines qu'ils foulaient
+aux pieds étaient celles du palais de Didon; d'autres, tout entiers
+à la guerre, répétaient que commander à Carthage c'était régner
+en Afrique.</p>
+
+<p>Cependant le sultan de Tunis ne paraissait point au camp des
+chrétiens, et les Mores se montraient en armes sur toutes les collines.
+Les chaleurs de l'été étaient extrêmes, et les vents du désert
+répandaient une poussière brûlante: bientôt la peste se déclara et
+joignit ses ravages à ceux qui étaient le résultat des fatigues et des
+privations de l'armée. Plusieurs chevaliers avaient succombé, lorsqu'on
+apprit que la contagion avait atteint le roi de France. Tous
+ses amis étaient plongés dans le deuil: ceux-là mêmes qu'accablaient
+les mêmes douleurs les oubliaient pour songer à celles de leur
+prince. D'heure en heure le mal s'aggravait, et Louis IX, étendu sur
+<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
+sa couche de cendres, ne tarda point à rendre le dernier soupir, en
+s'écriant: «Jérusalem! Jérusalem!»</p>
+
+<p>L'armée des croisés n'avait plus de chef; mais ils ne quittèrent
+le rivage de l'Afrique qu'après avoir forcé le sultan de Tunis à
+payer un tribut et à délivrer tous les esclaves chrétiens; puis ils
+transportèrent sur leur flotte les restes du roi qu'on vénérait déjà
+comme les reliques d'un saint. Une tempête dispersa leurs navires;
+cependant lorsque les barons chrétiens abordèrent en Sicile, ils jurèrent
+qu'à trois ans de là ils se réuniraient de nouveau pour combattre
+les infidèles.</p>
+
+<p>En effet, quelques années plus tard, Gui de Dampierre forma le
+projet de tenter une autre croisade: le grand maître des hospitaliers,
+en lui annonçant la mort du grand maître de l'ordre du Temple,
+Guillaume de Beaujeu, l'avait vivement engagé à ne point tarder
+plus longtemps à secourir la terre sainte; mais il se contenta
+d'accompagner, en 1276, Philippe le Hardi dans son expédition contre
+le roi de Castille. La vieillesse de sa mère et l'agitation qui
+règne dans nos grandes communes l'obligent à renoncer désormais
+aux périls et aux hasards des expéditions lointaines, et bientôt s'ouvrira
+cette triste période de notre histoire où les guerres et les discordes,
+succédant à la prospérité et à la paix, doivent apprendre à
+la Flandre à regretter de plus en plus la pieuse protection de saint
+Louis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LIVRE NEUVIÈME.<br />
+<span class="small">1278-1301.</span></h2>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/deco.jpg" width="120" height="20" alt="" />
+</div>
+
+<p class="summary">Puissance de Gui de Dampierre.<br />
+Prospérité des communes flamandes.<br />
+Intrigues de Philippe le Bel.&mdash;Troubles et guerres.</p>
+</div>
+
+<p>Depuis plusieurs années, Gui de Dampierre gouvernait la Flandre;
+mais ce ne fut que le 29 décembre 1278 que la comtesse Marguerite,
+alors âgée de soixante et seize ans, le mit solennellement en
+possession de son héritage. Le roi Philippe le Hardi confirma son
+abdication au mois de février: une année après, Marguerite ne vivait
+plus.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre avait reçu son nom de son aïeul Gui de
+Dampierre, seigneur de Bourbon, dont l'arrière-petite-fille épousa
+Robert, fils de saint Louis. Les sires de Dampierre, bien qu'assez
+pauvres, appartenaient à la noblesse la plus illustre de la Champagne,
+et lors de la croisade de Baudouin, c'était à Renaud de
+Dampierre que le comte Thibaud avait légué tous ses trésors, afin
+qu'il prît sa place parmi les princes franks ligués pour la conquête
+de l'Orient.</p>
+
+<p>Gui de Dampierre s'était montré, aussi bien que son frère, fidèle
+à ces glorieux souvenirs; et si sa jeunesse l'avait empêché de partager
+la captivité du roi de France en Egypte, il avait du moins
+reçu son dernier soupir sur la plage de Tunis. Porté par son ambition
+à concevoir les desseins les plus vastes, et non moins capable
+de les accomplir; joignant le courage à l'habileté, l'habileté à la
+persévérance, il ne devait succomber dans la grande lutte qui l'attendait
+que parce que deux conditions de force et de stabilité manquèrent
+à son gouvernement. D'une part, le prince, nourri des traditions
+de la féodalité, se méfia de la Flandre, pays de priviléges et
+de libertés; d'autre part, les communes de Flandre s'éloignèrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
+du prince, parce que sa dynastie avait trouvé son origine dans leurs
+malheurs et dans leurs revers.</p>
+
+<p>La réunion du comté de Flandre et du comté de Namur avait accru
+la puissance de Gui de Dampierre, en lui assurant une influence
+prépondérante depuis le rivage de la mer jusqu'aux bords de la
+Meuse. Tous les princes le traitaient avec respect et avec honneur,
+et l'on voyait en France les barons les plus illustres, tels que le
+comte de Dreux, Humbert de Beaujeu et Raoul de Clermont, tous
+deux connétables, et le maréchal Jean d'Harcourt, recevoir de lui
+des pensions qu'on nommait alors <em>fiefs de bourse</em>, et à ce titre lui
+rendre hommage. Pendant vingt ans, sa cour fut la plus brillante
+de l'Europe. L'art vivait de ce luxe qu'il ennoblissait, et les bienfaits
+d'une prodigalité non moins splendide étaient assurés à la poésie,
+cette s&oelig;ur de l'art, qui, dans un autre langage, promet également
+aux princes qui la protégent l'indulgente reconnaissance de la postérité.
+Gui de Dampierre, cousin de Thibaud de Champagne, aimait
+les vers comme lui, et tandis que ses chevaliers, à l'exemple de
+Michel de Harnes et de Quènes de Béthune, consacraient leurs loisirs
+aux romans de chevalerie ou à de légères et gracieuses chansons,
+il se plaisait lui-même à écouter les chants de ses ménestrels.
+Adam de la Halle l'accompagna dans sa croisade d'Afrique. Adenez
+le Roi et Jacques Bretex le célébrèrent comme le plus courtois des
+princes de son temps. Le goût de la poésie s'était répandu de toutes
+parts. Au treizième siècle, chaque ville avait ses poètes. Arras joignait
+aux noms d'Adam de la Halle et de Jacques Bretex celui de
+Jean Bodel, qui se rendit fameux par ses <cite>Jeux partis</cite>. Alard et
+Roix de Cambray, Jean et Durand de Douay, Jacques d'Hesdin,
+Baudouin de Condé, Gilbert de Montreuil, Guillaume de Bapaume,
+Éverard de Béthune, Marie de Lille, Pierre et Mahieu de Gand, à
+défaut de nom plus illustre, portaient chacun celui de leur ville
+natale, dont la gloire dut ainsi quelque chose à l'obscurité même
+de leur naissance. C'était en Flandre et en Artois que la poésie française
+brillait alors du plus vif éclat, et l'on ne peut contester
+aux princes de la maison de Dampierre la gloire de leur fécond
+patronage.</p>
+
+<p>Tandis que la puissance du comte de Flandre s'élevait de jour
+en jour, les cités flamandes avaient pris un développement non moins
+remarquable. «Jamais, dit Meyer, la situation des bourgeois de
+<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
+Gand ne fut plus heureuse, ni plus prospère. La ville s'orna d'un
+grand nombre de monuments importants et ses limites furent
+reculées. On creusa la Lieve. Les faubourgs qui s'étendaient au
+delà de l'Escaut, la terre de Mude, le vieux bourg de Saint-Bavon
+et la plaine de Sainte-Pharaïlde furent compris dans l'enceinte
+de la cité, en même temps que l'on construisait le pont du comte
+et le ch&oelig;ur de l'église de Saint-Jean.» La Lieve ouvrait la mer
+au commerce de Gand, et bientôt il fallut de nouveau étendre ses
+limites. A Bruges, les ruines des maisons détruites par de nombreux
+incendies se relevaient à peine, que déjà on y réclamait une enceinte
+moins étroite. A Ypres, centre de la fabrication des draps,
+la population était si considérable qu'en 1247 les échevins s'adressèrent
+au pape Innocent IV, pour le prier d'augmenter le nombre
+des paroisses de leur ville, qui contenait environ deux cent mille
+habitants.</p>
+
+<p>La prospérité des communes flamandes reposait sur des institutions
+désormais complètes. La sagesse de leurs dispositions était
+célèbre au loin. On citait notamment la loi de Termonde comme un
+modèle, et la charte qui fut accordée en 1228 à la ville de Saint-Dizier
+en Champagne se référait sans exception à la charte d'Ypres.
+Jamais aucun peuple n'obéit à des lois qu'il modifia plus rarement
+et pour lesquelles il combattit avec plus d'héroïsme. Pendant la
+paix, les progrès de l'agriculture, de l'industrie et du commerce
+faisaient apprécier leurs bienfaits, et même pendant la guerre, il
+n'était point de goutte de sang versée pour leur défense qui ne les
+rendît plus vénérables et plus sacrées.</p>
+
+<p>Il serait difficile de trouver dans l'étude de l'organisation politique
+au moyen-âge une matière plus vaste que la comparaison approfondie
+de la législation de la Flandre et des législations contemporaines:
+ce serait justifier à la fois l'enthousiasme qui animait nos
+communes et celui qu'elles réveillaient chez les communes voisines
+de Brabant, de Hainaut, de Hollande, de France et d'Angleterre.
+Dans la limite plus étroite de notre récit, nous nous bornerons à
+signaler l'influence que les institutions de la Flandre exercèrent sur
+le développement de son industrie et de ses richesses. Les lois qui
+gouvernaient la Flandre étaient éminemment protectrices. C'est
+par ce caractère de sa législation que la Flandre s'était séparée de
+bonne heure de la société féodale, qui ne connaissait d'autre droit
+<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
+que celui de l'épée, et l'on comprend aisément que le commerce,
+l'industrie et les arts aient cherché un asile où, au lieu des vexations
+de tout genre, des tailles arbitraires, des épreuves judiciaires par
+le feu ou le duel, l'on rencontrait les règles stables et fixes d'une
+organisation régulière. D'une part, on voit la loyauté commerciale
+de l'ouvrier garantie par le corps de métier et par la ville,
+également intéressés à veiller à ce qu'aucune atteinte ne soit portée
+à l'honneur et à la renommée de la fabrication; d'autre part, les
+règlements des métiers protègent l'ouvrier en réglant le salaire
+d'après le travail et le travail d'après les forces. A côté de ces dispositions
+d'ordre intérieur viennent se placer des règles morales.
+L'ouvrier n'est admis dans les corps de métier qu'après avoir juré
+de contribuer de tout son pouvoir à maintenir la corporation dans
+la grâce de Dieu, et de servir le comte de tout son c&oelig;ur, de tout
+son sang et de tout son bien, à son honneur et à l'honneur de sa patrie;
+si on l'avertit qu'en se rendant coupable de quelque délit ou
+seulement de mauvaises m&oelig;urs, il sera immédiatement exclu de la
+corporation, on lui promet aussi, s'il est loyal et probe, d'entourer
+de soins sa vieillesse et ses infirmités.</p>
+
+<p>Ce fut grâce à ces institutions généreuses que la Flandre vit les
+marchands étrangers rechercher son hospitalité, tandis que son
+commerce se développait à la fois au dedans par le travail de ses
+tisserands, dont l'habileté était déjà renommée chez les Romains
+du temps de Pline, au dehors par les efforts de ses marins, dignes
+fils de ces intrépides navigateurs qui harponnaient les baleines sur
+les côtes du Fleanderland.</p>
+
+<p>Les foires de Flandre étaient depuis longtemps fameuses. Les
+historiens du douzième siècle mentionnent tour à tour celle de
+Thourout, où la hache de Baudouin VII protégeait les marchands
+osterlings, et celle d'Ypres, où la mort de Charles le Bon sema la
+terreur parmi les orfévres lombards. La foire de Bruges était la
+plus importante. Là venaient s'échanger les produits du Nord et
+ceux du Midi, les richesses recueillies dans les pèlerinages de Novogorod
+et celles que transportaient les caravanes de Samarcande et
+de Bagdad, la poix de la Norwége et les huiles de l'Andalousie, les
+fourrures de la Russie et les dattes de l'Atlas, les métaux de la
+Hongrie et de la Bohême, les figues de Grenade, le miel du Portugal,
+la cire du Maroc, les épices de l'Egypte, «par coi, dit un
+<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
+ancien manuscrit, nulle terre n'est comparée de marchandise encontre
+la terre de Flandre.»</p>
+
+<p>Telle était la protection dont les marchands étrangers jouissaient
+aux foires flamandes, que, bien que Marguerite eût fait saisir en
+1272, par mesure de représailles, les laines anglaises à Bruges et
+à Damme, un marchand gallois n'hésita point à se rendre à la foire
+de Lille malgré la comtesse de Flandre, qui fut, sur sa plainte, condamnée
+à une amende considérable par la cour du roi. Lorsqu'en
+1274 Charles d'Anjou invita Gui de Dampierre à chasser de ses
+Etats les Génois, qui soutenaient en Italie le parti des Gibelins,
+l'on n'écouta pas davantage ses instances: la Flandre était une
+terre hospitalière. «La Flandre, écrivait Robert de Béthune à
+Edouard I<sup>er</sup>, doit sa prospérité au commerce, et elle est devenue
+une patrie commune pour les marchands qui y affluent de toutes
+parts.» Et les échevins de Bruges répondaient à peu près dans
+les mêmes termes à Edouard II: «Votre Majesté ne peut ignorer
+que la terre de Flandre est commune à tous les hommes, en
+quelque lieu qu'ils soient nés.»</p>
+
+<p>Cependant, ce n'était point assez que la Flandre fût devenue le
+port où abordaient de nombreux navires. Ses marchands, auxquels
+les foires de Saint-Denis, de Troyes ou de Provins ne suffisaient
+plus, tentaient eux-mêmes les plus longs et les plus périlleux
+voyages. Dès la fin du douzième siècle, ils avaient obtenu des priviléges
+importants dans les cités des bords du Rhin, et bientôt
+leurs courses aventureuses s'étendirent des comptoirs de la Baltique
+et de la Livonie jusqu'aux rives du Bosphore, où l'industrie flamande
+régnait encore par ses flottes lorsque le trône fondé par le
+glaive de Baudouin de Constantinople n'existait déjà plus.</p>
+
+<p>A mesure que ces relations se développaient, les gildes des métiers,
+longtemps divisées et étrangères les unes aux autres, sentaient
+de plus en plus le besoin de se rapprocher et de s'aider mutuellement.
+Enfin elles se réunirent pour fonder la grande hanse flamande
+qu'on appela la hanse de Londres: l'unité commerciale devint l'un
+des caractères de l'unité politique.</p>
+
+<p>Le mot teutonique <i lang="de" xml:lang="de">hanse</i> était autrefois synonyme de gilde:
+comme le nom de la <i lang="nl" xml:lang="nl">minne</i>, il était employé fréquemment pour désigner
+la coupe qui circulait dans le banquet des frères conjurés.
+Dans l'interprétation du moyen-âge, il indique la réunion de plusieurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
+gildes pour faire le commerce chez les nations étrangères.</p>
+
+<p>On l'appelait la hanse de Londres parce que, depuis longtemps,
+le grand comptoir des marchands flamands se trouvait fixé sur les
+bords de la Tamise. Ni les brebis qui paissaient dans les vastes
+enclos des abbayes de Flandre, ni celles que l'ordre de Cîteaux entretenait
+en Champagne et en Bourgogne, ne pouvaient suffire aux
+besoins de la fabrication flamande. Le pays qui l'alimentait, c'était
+l'Angleterre, cette contrée aux vertes collines couvertes d'innombrables
+troupeaux, où, jusqu'au quatorzième siècle, les taxes extraordinaires
+exigées par le roi se prélevaient, non en argent, mais en
+sacs de laine. Dès l'année 1127, les marchands de Flandre avaient
+un établissement à Londres. Leurs priviléges avaient été confirmés
+à plusieurs reprises, et récemment encore, en 1275 et en 1278, ils
+avaient été ratifiés par Edouard I<sup>er</sup>. La hanse de Londres, fondée
+par des Brugeois, s'était bientôt étendue aux habitants d'Ypres, de
+Damme, de Lille, de Bergues, de Furnes, d'Orchies, de Bailleul, de
+Poperinghe, d'Oudenbourg, d'Yzendike, d'Ardenbourg, d'Oostbourg
+et de Ter Mude. Parmi les villes qui y adhérèrent plus tard, il faut
+citer Saint-Omer, Arras, Douay et Cambray; enfin, cette association
+comprit des cités plus éloignées, telles que Valenciennes, Péronne,
+Saint-Quentin, Beauvais, Abbeville, Amiens, Montreuil, Reims et
+Châlons.</p>
+
+<p>Un bourgeois de Bruges, que l'on nommait le comte de la Hanse,
+gouvernait la hanse de Londres. On ne pouvait y entrer qu'à Londres
+ou à Bruges, en payant trente sous trois deniers sterling, ou seulement
+cinq sous trois deniers si l'on était fils d'un membre de la
+hanse. Les teinturiers «ki teignent de leurs mains mesmes et ki
+ont les ongles bleus, ciaus ki afaitent les caudières et les chaudrons,
+ki vont criant aval les rues, foulons, teliers, tondeurs, carpentiers,
+faiseurs de sollers, batteurs de laine,» étaient exclus
+de la hanse, à moins que depuis un an au moins ils ne se fussent
+fait recevoir dans quelque corps de métier. Les membres de la hanse
+jouissaient, dans toutes les villes où elle existait, de priviléges importants.
+Les magistrats locaux ne pouvaient les poursuivre que
+pour les délits qu'ils y avaient commis: leurs contestations commerciales
+étaient soumises à des arbitres choisis parmi les marchands
+des principales villes de Flandre.</p>
+
+<p>On comprend aisément que les arts se soient développés et aient
+<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
+fleuri là où venaient se confondre tous les produits de la civilisation.
+Les marchés mêmes qui les abritent sont des palais, comme l'a
+observé Villani. Aujourd'hui encore, lorsque nos regards se reposent
+sur les halles d'Ypres ou sur les halles de Bruges, ces magnifiques
+monuments, tels que n'en vit peut-être élever aucune autre cité du
+moyen-âge, nous y trouvons écrites, en caractères ineffaçables, la
+grandeur et la puissance des corps de métier et des communes. La
+vie du commerce et de l'industrie s'en est retirée; mais dans le
+silence de ces vastes ruines plane encore toute la majesté des souvenirs
+de la grande époque qu'ouvrit Baudouin de Constantinople.
+Le génie fécond du treizième siècle se révèle surtout par ses inspirations
+et son symbolisme, dans l'architecture religieuse. A Ypres,
+l'église de Saint-Martin est construite à côté des halles, et son
+clocher est à peine séparé du beffroi, comme pour indiquer l'alliance
+de la société chrétienne et de la société politique de ce temps.
+Bruges et Gand offrent des monuments non moins remarquables,
+et jusque dans Ardenbourg, l'on admire une des plus splendides
+églises du treizième siècle. Plus loin, au milieu des campagnes ou
+des bois, sur les bruyères, dans les sables mêmes de la mer, on
+découvre ces célèbres monastères des Dunes, de Thosan, d'Oudenbourg,
+de Saint-André, d'Afflighem, dont la vaste enceinte a
+recueilli les titres les plus précieux de la science de l'antiquité à
+l'ombre des chefs-d'&oelig;uvre de l'art religieux, monuments d'un autre
+temps et d'une autre civilisation. Tandis que leurs brillants vitraux
+inondent d'une lumière mystérieuse le peuple agenouillé au pied
+des autels, leurs ogives élancées, leurs tours sveltes et dentelées,
+invitent le regard et la pensée à se détacher de la terre pour chercher
+le ciel.</p>
+
+<p>A Sainte-Pharaïlde de Gand, à Saint-Donat de Bruges, à Saint-Martin
+d'Ypres, on trouve des écoles où se pressent les jeunes clercs
+qui viennent demander à la rhétorique ses ornements, à la dialectique
+ses armes irréfragables. Plus tard ils se rendront soit à l'université
+de Bologne, où la Flandre forme l'une des dix-huit nations
+transalpines, soit à l'université de Paris pour y entendre Albert le
+Grand ou saint Thomas d'Aquin, et parmi ceux d'entre eux qui
+auront à leur tour leur chaire et leur école, nous citerons Henri de
+Gand, <em>le docteur solennel</em>, Alain de Lille, <em>le docteur universel</em>, Jean
+de Weerden, l'une des gloires de l'ordre de Cîteaux, Siger de Courtray,
+<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
+qui compta Dante parmi ses élèves, Jean d'Ardenbourg,
+François de Dixmude, Odon de Douay, presque tous appelés par
+saint Louis à coopérer à la fondation de la Sorbonne.</p>
+
+<p>Il faut placer vis-à-vis de cet enseignement public, consacré aux
+études théologiques, les écoles industrielles qui, dans certains couvents
+des villes, réunissaient les fils des tisserands, et les écoles
+agricoles établies au dehors dans les <em>grangiæ</em> des monastères, où
+l'on apprenait aux frères convers et aux jeunes gens à construire des
+digues et à défricher les marais et les bruyères. Ces écoles moins
+célèbres, mais plus nombreuses, ne connaissaient point les sept
+muses du <i lang="la" xml:lang="la">trivium</i> et du <i lang="la" xml:lang="la">quadrivium</i>, chantées dans les vers virgiliens
+de l'<em>Anti-Claudien</em> d'Alain de Lille; mais elles avaient aussi
+leur poésie, la vraie poésie populaire, toute empreinte des sentiments
+qui agitaient les masses, soit qu'elle s'élevât par l'enthousiasme,
+soit qu'elle s'aiguisât par l'ironie. Sous cette dernière forme,
+le Roman du Renard fut surtout fameux. Epuré, mais dénaturé par
+les imitations françaises qu'en firent Jacquemars Giélée de Lille
+et d'autres poètes, il offrait dans la langue même que parlaient les
+communes de Flandre une verve plus hardie et plus amère. A la
+fin du treizième siècle, Guillaume Uutenhove écrivait d'après des
+sources plus anciennes son <cite>Reinaert de Vos</cite>, où il déplore et les
+progrès de la science de maître Renard, et l'empressement que
+montrent des hommes envieux et avides de richesses à ne suivre
+d'autre règle que celle qu'il prêche dans sa tanière. Non moins
+véhéments, non moins énergiques étaient les vers où Jacques de
+Maerlant gémissait sur les brebis égarées au milieu des loups,
+devenus pasteurs depuis que l'orgueil et l'avarice donnent à quiconque
+possède de l'or le droit de parler dans le conseil des princes.
+Il existait sans doute dans ces satires mille allusions qu'il est
+aujourd'hui difficile de saisir, et au moment même où les ménestrels
+célébraient dans leurs chansons françaises la générosité et la magnificence
+du comte de Flandre, plus d'un bourgeois applaudissait sans
+doute aux vers flamands, où l'on montrait la source de cette générosité
+et de cette magnificence dans les taxes et dans les emprunts
+imposés aux communes par un prince hostile à leurs franchises.</p>
+
+<p>Dès le commencement du gouvernement de Gui de Dampierre,
+de sérieuses contestations avaient éclaté entre le comte et les villes.
+Au mois d'août 1280, un incendie terrible avait consumé les anciennes
+<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
+halles de Bruges, où étaient déposées toutes les chartes municipales.
+Gui de Dampierre refusa de les renouveler, et, afin d'apaiser
+des murmures qui devenaient de plus en plus menaçants, il
+n'hésita point à faire décapiter, hors de la porte de la Bouverie,
+cinq des plus notables habitants de la cité de Bruges: Baudouin
+Priem, Jean Koopman, Lambert Lam, Jean et Lambert Danwilt.
+Les bourgeois, de plus en plus mécontents, portèrent leurs réclamations
+à Philippe le Hardi; et nous trouvons mentionné, aux
+registres de la cour du roi de l'année 1281, un arrêt qui ordonne au
+comte de Flandre de ne pas s'opposer à ce que les bourgeois de
+Bruges aient un libre recours à la juridiction royale. Ils ne nous
+apprennent point les détails de ce procès; mais nous savons que,
+le 25 mai 1281, fut octroyée une nouvelle charte à la ville de
+Bruges.</p>
+
+<p>Cependant les bourgeois se plaignaient de ce que le comte Gui,
+loin de confirmer les priviléges qui leur avaient été accordés par
+Philippe d'Alsace, leur avait substitué des dispositions qui plaçaient
+tous leurs droits en son pouvoir. En effet, il y était dit que le comte
+pourrait abroger toutes les ordonnances des échevins, qu'il pourrait
+forcer les magistrats à lui rendre compte de leur administration
+chaque année, et que, de plus, il se réservait pour lui et ses successeurs
+la faculté de modifier toutes les concessions faites dans cette
+charte. Une émeute éclata à Bruges, et l'un des officiers du comte,
+nommé Thierri Vranckesoone, y périt. «Ce fut, dit Oudegherst, la
+première <i lang="nl" xml:lang="nl">wapeninghe</i> qui advint en Flandre, dont les histoires
+facent mémoire; laquelle commotion s'appela <i lang="nl" xml:lang="nl">de groote moerlemay</i>.
+Depuis lequel temps, lesdicts de Bruges ne portèrent oncques
+amitié, ny affection au comte Guy, ains luy furent toujours
+contraires.»</p>
+
+<p>A Ypres, la grande émeute qu'on nomma la <i lang="nl" xml:lang="nl">kokerulle</i> rappela
+la <i lang="nl" xml:lang="nl">moerlemay</i> de Bruges; mais c'était surtout à Gand que la lutte
+du comte avec la commune avait acquis une extrême gravité. En
+1274, la ville de Gand avait conclu une alliance avec les villes de
+Bruxelles, de Louvain, de Lierre, de Tirlemont et de Malines, et il
+y avait été expressément déclaré qu'aucune d'elles ne donnerait asile
+aux membres des corps de métier qui auraient cherché à détruire
+ou à modifier leurs lois et leurs priviléges. Il semble que cet acte
+des Trente-Neuf ait accru la haine que leur portait Marguerite. Elle
+<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
+se rendit elle-même à Gand, et supprima l'organisation municipale
+établie en 1228, pour la remplacer par un conseil de trente personnes,
+composé de treize échevins, de treize conseillers et de quatre
+trésoriers. Pour exécuter plus aisément son projet, elle avait fait
+répandre parmi les ouvriers et les habitants les plus pauvres le
+bruit que les Trente-Neuf géraient infidèlement les affaires de la
+commune. Une lettre fut adressée en leur nom au roi de France:
+c'était en même temps un acte d'accusation contre les Trente-Neuf
+et un panégyrique de la conduite de Marguerite. «Raconter le
+triste état de la ville de Gand serait chose longue et peut-être
+irritante pour quelques personnes; car nous n'avons point entendu
+dire que depuis neuf ans les échevins aient rendu leurs comptes,
+et l'on assure qu'ils ont chargé la ville de Gand de dettes énormes...
+Puisse votre royale prudence connaître la vérité de nos plaintes
+comme Dieu la connaît! Que votre royale grandeur apprenne
+aussi que noble dame Marguerite, comtesse de Flandre et de
+Hainaut, cédant à nos prières multipliées, est venue dans notre
+ville et y a assisté à l'assemblée de la commune qui formait une
+multitude presque innombrable; elle a entendu les effroyables
+clameurs des habitants de Gand; elle a prêté l'oreille à leurs
+tristes supplications, car ils s'écriaient tout d'une voix:&mdash;Notre
+ville est abandonnée et nous-mêmes nous la quitterons, si vous
+ne modifiez l'organisation de l'échevinage; nos magistrats nous
+oppriment comme si nous étions des serfs...&mdash;Ladite dame,
+prenant pitié de notre malheureuse situation, a jugé convenable
+d'abolir l'ancienne organisation des échevins pour la reformer
+aussitôt, afin qu'une ville aussi importante que la nôtre ne reste
+point sans magistrature... Nous supplions donc humblement
+votre royale clémence d'approuver tout ce qui a eu lieu.»</p>
+
+<p>Trois bourgeois de Gand avaient été choisis pour porter ces
+plaintes à Paris (c'étaient Guillaume et Pierre Uutenhove et Hugues
+Uutenvolderstraete); mais la comtesse Marguerite changea tout à
+coup d'avis, et le 7 novembre, elle ordonna à ses tabellions de copier
+de nouveau les mêmes lettres, en y omettant tout ce qui se rapportait
+à l'envoi des trois députés: elle avait jugé préférable de les faire
+sceller par les abbés de Saint-Pierre et de Saint-Bavon, et d'y joindre
+une déclaration des frères mineurs et des frères prêcheurs de Gand
+conçue en ces termes: «Nous, prieur, gardien et moines des couvents
+<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
+de l'ordre des Frères Prêcheurs et de l'ordre des Frères
+Mineurs, à Gand, faisons savoir à tous que nous croyons que Marguerite,
+comtesse de Flandre et de Hainaut, n'a agi que selon sa
+conscience et son désir de faire le bien.»</p>
+
+<p>Les Trente-Neuf avaient interjeté appel devant le roi de France,
+alléguant qu'ils avaient été condamnés sans avoir été entendus, au
+mépris de toutes les règles de la justice. Philippe le Hardi interposa
+aussitôt sa médiation, et en vertu d'un compromis rédigé par le
+comte de Blois et Henri de Vézelay, il fut convenu que deux ambassadeurs
+français se rendraient à Gand pour prendre connaissance
+de tous les griefs et examiner à la fois la conduite des Trente-Neuf
+et celle de la comtesse de Flandre. Le comte de Ponthieu et Guillaume
+de Neuville furent chargés de ce soin. Ils se contentèrent de
+révoquer Everard de Gruutere et six de ses collègues, maintinrent
+les autres, et confirmèrent la charte octroyée par le comte Ferdinand
+et la comtesse Jeanne, en supprimant le nouvel échevinage créé par
+la comtesse de Flandre. Cette décision fut ratifiée par le roi le
+22 juillet 1277.</p>
+
+<p>Deux ans plus tard, Gui de Dampierre voulut imposer aux magistrats
+de Gand l'obligation de lui présenter annuellement leurs
+comptes. Il leur contestait également d'autres priviléges; mais en
+1280, une transaction eut lieu. Le comte reçut quarante-huit mille
+livres parisis, et confirma les anciennes franchises de la ville, en
+s'attribuant seulement le contrôle des dépenses et la juridiction
+criminelle des cas réservés. Ces cas réservés étaient ceux de haute
+trahison et d'attentats dirigés contre l'autorité du comte: il fut toutefois
+aisé à Gui d'en étendre l'interprétation, et il ne tarda point à
+faire charger de chaînes, sous des prétextes plus ou moins vraisemblables,
+les bourgeois qu'il n'aimait pas. Les magistrats de Gand
+adressèrent leurs protestations au comte, et comme il n'y faisait pas
+droit, ils le citèrent de nouveau à la cour du roi <em>pour défaut de
+droit</em>. C'était l'un des principes les plus remarquables de la législation
+du moyen-âge que cette fixation précise des limites de toutes
+les juridictions, protégée par le droit d'appel et sanctionnée par les
+peines les plus graves. Si le comte était condamné, il perdait une
+souveraineté dont il avait abusé; une amende considérable devait
+lui être payée, si les Gantois succombaient: c'est ce qui eut lieu.
+Les Gantois ne purent établir qu'ils avaient mis le comte en demeure
+<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
+de se prononcer dans les délais pendant lesquels il pouvait
+leur rendre justice, et ils furent renvoyés à la cour du comte qui les
+condamna à une amende de soixante mille livres.</p>
+
+<p>Le ressentiment de Gui de Dampierre contre les Trente-Neuf
+n'était point satisfait; il les accusa d'avoir forfait leurs biens, et
+voulut les en dépouiller; mais les magistrats de Gand soutenaient
+que leur délit était effacé par l'amende. Cette nouvelle contestation
+fut déférée à la cour du roi, qui décida qu'ils conserveraient leurs
+biens en payant une seconde amende de quarante mille livres tournois,
+et un troisième arrêt de la cour du roi ordonna que cette
+amende et tous les frais de cette affaire seraient pris sur les biens
+de la commune de Gand.</p>
+
+<p>Ces démêlés n'avaient point atteint leur terme. Le comte de
+Flandre s'opposait à ce que les amendes fussent levées selon l'arrêt
+de la cour du roi, alléguant que les Trente-Neuf en profitaient pour
+demander aux bourgeois des sommes plus considérables. Des commissaires
+nommés par la cour du roi furent chargés d'examiner si
+cette accusation était fondée; quoi qu'il en fût, lorsque les Trente-Neuf
+lui présentèrent le compte annuel de leur administration, Gui
+refusa de l'approuver, et les Gantois eurent de nouveau recours à la
+cour du roi, qui le ratifia. Cependant le comte de Flandre ne cessait
+de représenter que la magistrature des Trente-Neuf, loin de
+protéger la commune, l'opprimait sous le joug d'une autorité tyrannique,
+et la cour du roi lui permit, en 1284, de faire ouvrir à Gand
+une enquête publique, où les principaux bourgeois seraient consultés
+sur les améliorations à introduire dans la forme de leur gouvernement
+municipal. Pour se rendre leur opinion plus favorable,
+Gui de Dampierre crut devoir semer la terreur parmi ses adversaires:
+la plupart des magistrats furent arrêtés et jetés dans les
+prisons du Vieux-Bourg; les autres ne durent leur salut qu'à une
+fuite rapide.</p>
+
+<p>Ce fut dans ces circonstances qu'eut lieu l'enquête de 1284. Là
+comparurent les Borluut, les Uutenhove, les Bette, les Rym et
+d'autres notables bourgeois. Guillaume Uutenhove, qui avait été,
+en 1275, l'un des trois députés auxquels la comtesse Marguerite
+avait voulu un instant confier le soin de sa justification, prit le
+premier la parole pour demander qu'on substituât à la magistrature
+des Trente-Neuf un échevinage annuel de treize membres, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
+Gauthier Uutendale appuya son avis. La plupart des bourgeois
+émirent la même opinion dans les termes les plus laconiques, se
+référant timidement à ce qui avait déjà été dit, comme s'ils n'étaient
+pas libres d'exprimer leur pensée. Enfin, le vingt-neuvième bourgeois
+interrogé, «Jehans de Wettre, markans et bourgois hirritavles
+de Gand,» ose dire «ke il se accorde mieus as Trente-Neuf.»
+Invité à faire connaître ses motifs, il ajoute que leur
+autorité émane «des bone gens,» et se tait. Jean de Gruutere et
+d'autres bourgeois partagent l'avis de Jean de Wetteren, mais ils
+craignent de s'expliquer, et tous leurs témoignages se terminent
+par cette même formule: «Il ne dist plus.» Ils laissent toutefois
+échapper par moments la révélation de leur inquiétude et de l'effroi
+que leur inspire l'autorité menaçante du comte. C'est ainsi que
+Guillaume Bette maintient «ke les Trente-Neuf sont plus fort à
+tenir l'éritage de la ville ke trèse, pour ce ke on osteroit les trèse
+de an en an, et ke ils ne seroient mie si grant, ne si fort de tenir
+l'éritage de la ville contre le seigneur et contre autres; et il ne
+dist plus.» Jean de Bailleul dit aussi «ke li Trente-Neuf lui
+samblent plus profitables, pour ce ke li Trente-Neuf auroient plus
+de povoir de tenir le droict de la ville.»</p>
+
+<p>Au milieu de ces débats, d'autres préoccupations vinrent assiéger
+le comte de Flandre: c'étaient les prétentions souvent calmées,
+mais sans cesse renaissantes de la maison d'Avesnes. La comtesse
+Marguerite était à peine descendue au tombeau, lorsque le comte
+de Hainaut renouvela ses réclamations relatives aux fiefs de la
+Flandre impériale. Le roi des Romains, Rodolphe de Hapsbourg,
+qui n'était pas moins favorable que Guillaume de Hollande aux
+descendants de Bouchard d'Avesnes, ne tarda point à confirmer la
+charte du 11 juillet 1252, qui leur avait attribué les pays d'Alost et
+de Grammont, et ceux de Waes et des Quatre-Métiers. Peu de
+mois après, une déclaration solennelle prononcée à Worms mit le
+comte de Flandre au ban de l'empire, et l'on apprit que les archevêques
+de Cologne et de Mayence s'étaient rendus dans le Hainaut
+pour donner l'investiture impériale à Jean d'Avesnes. Celui-ci
+venait de s'allier au sire d'Audenarde et à d'autres barons pour
+combattre Gui de Dampierre, et déjà le roi des Romains lui avait
+promis l'appui des hommes d'armes du comte de Luxembourg et
+du comte de Hollande.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
+Cependant Gui de Dampierre travaillait activement à se créer
+entre l'Escaut et le Rhin un boulevard qui le défendît des mauvais
+desseins du roi des Romains. En 1273, il avait donné une de ses
+filles au duc Jean de Brabant, et il avait profité de la puissance de
+son gendre pour soutenir les sires de Beaufort dans leur querelle
+contre les Liégeois. Grâce à l'influence que cette expédition lui
+avait assurée sur les bords de la Meuse, il parvint, en 1281, après
+la mort de Jean d'Enghien, à élever l'un de ses fils au siége épiscopal
+de Liége, quoique déjà une grande partie des clercs eussent
+élu un prince de Hainaut. Lorsqu'on 1284 la mort de sa fille rompit
+les liens qui l'attachaient au duc de Brabant, il s'allia au comte
+de Gueldre et obtint que celui-ci, pour prix de son union avec Marguerite
+de Flandre, déjà veuve d'Alexandre d'Ecosse, s'engageât à
+remettre aux chevaliers flamands toutes les forteresses du duché de
+Limbourg, et plus tard le comté même de Gueldre.</p>
+
+<p>Gui de Dampierre, père de neuf fils et de huit filles, cherchait
+sans cesse à leur faire conclure des mariages qui servissent les
+intérêts de sa politique. L'aîné de ses fils, Robert, avait eu tour à
+tour pour femmes Blanche d'Anjou, fille du roi de Sicile, et Yolande
+de Nevers, veuve de Tristan de France. Un autre, nommé Philippe,
+qui avait quitté les bancs de l'université de Paris pour suivre Charles
+d'Anjou en Italie, y avait reçu la main de la comtesse de Thieti,
+Mathilde de Courtenay, fille de Raoul de Courtenay et d'Alice de
+Montfort, qui lui transmit ses droits au comté de Bigorre. J'ai déjà
+nommé Marguerite, reine d'Ecosse, puis comtesse de Gueldre, sa
+s&oelig;ur, duchesse de Brabant. Parmi les filles du comte de Flandre,
+il en était aussi une qui était comtesse de Juliers. Enfin, en 1280,
+il avait été convenu que, dès qu'une autre de ses filles, nommée
+Philippine, aurait atteint l'âge nubile, elle épouserait l'héritier de
+la couronne d'Angleterre.</p>
+
+<p>Des négociations semblables avaient été entamées avec les puissantes
+maisons de Nesle, de Clermont, de Châtillon, de Coucy, et
+c'était afin de rendre la dot de ses enfants plus considérable que
+Gui ne cessait d'acheter de nombreux domaines: il avait acquis
+successivement les seigneuries de Dunkerque et de Bailleul, les
+châtellenies de Cambray et de Saint-Omer, et le château de Peteghem.</p>
+
+<p>Ainsi tout semblait tendre à l'extension de la puissance de Gui
+<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
+de Dampierre. Bruges et Ypres avaient payé les amendes qu'il
+exigeait: à Gand, la magistrature des Trente-Neuf paraissait
+prête à lui abandonner toute l'autorité. Au dehors, les circonstances
+n'étaient pas moins favorables. Le comte de Hollande, Florent V,
+se réconciliait avec Gui et faisait célébrer son mariage avec sa
+fille, qui lui était depuis si longtemps fiancée. Le comte de Hainaut,
+récemment créé vicaire général de l'empire en Toscane, annonçait
+déjà des intentions moins hostiles. Le roi de France lui avait imposé
+des trêves successives, et les contestations relatives à la Flandre
+impériale avaient été déférées à l'arbitrage des évêques de Liége
+et de Metz, le premier, fils du comte de Flandre, le second, fils du
+comte de Hainaut.</p>
+
+<p>Enfin le roi de France, auquel le comte de Flandre avait fait
+prêter quelques sommes par les bonnes villes de ses Etats pour
+l'expédition d'Aragon, lui avait adressé cette déclaration mémorable:
+«Nous volons et otroions ke li prêt ke cil de la tière de Flandre
+nous ont fait et feront encore, ke ce soit sauve la droiture le
+comte et ses hoirs en toutes choses, et ke par ces prês faits et à
+faire, nule servitude, ne nul drois soit acquis à nous ne à nos
+hoirs, ains soit comme pure grace.»</p>
+
+<p>Ce fut au retour de la conquête de l'Aragon que Philippe le
+Hardi mourut à Perpignan. Il eut pour successeur, dit la chronique
+du moine d'Egmond, «un roi de France, nommé aussi Philippe,
+que dévorait la fièvre de l'avarice et de la cupidité.» C'est Philippe
+le Bel.</p>
+
+<p>Dès ce moment tout change: la fortune de Gui de Dampierre
+s'ébranle et s'abaisse; à la paix succèdent les discordes et les
+guerres.</p>
+
+<p>Philippe le Bel devait représenter, au treizième siècle, les tendances
+les plus mauvaises de la royauté absolue. Il avait résolu que
+le roi gouvernerait seul le royaume, et que, dans les domaines de
+ses vassaux, rien ne se ferait sans son assentiment. Il alla chercher
+dans la lie des courtisans Pierre Flotte, les frères le Portier, qui s'intitulèrent
+seigneurs de Marigny, Nogaret, l'un des juges-mages de
+Nîmes, Plasian, petits-fils d'un hérétique albigeois, dont il fit ses
+ministres; et ce fut avec le concours de ces chevaliers ès lois, comme
+ils s'appelaient eux-mêmes, qu'il aborda l'accomplissement de son
+&oelig;uvre. La Flandre se présenta la première à ses regards; ses princes
+<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
+étaient l'appui le plus solide de l'influence des grands vassaux, et
+il avait compris qu'à l'ombre de leur autorité se cachait l'élément
+non moins redoutable de la puissance des communes. Les divisions
+que Gui avait excitées si imprudemment dans les principales cités
+semblaient lui offrir l'occasion de détruire à la fois le pouvoir des
+comtes et la prospérité des bourgeois, en encourageant leurs haines
+mutuelles: tous les efforts de Philippe le Bel tendront à atteindre
+ce but.</p>
+
+<p>Dès les premiers jours de son règne, il exige que Gui de Dampierre
+jure l'observation du traité de Melun, et cela ne lui suffit
+point: il veut que les chevaliers et les communes de Flandre prêtent
+le même serment, comme si les règnes de Louis IX et de Philippe
+III n'avaient déjà point effacé les tristes souvenirs de la captivité
+de Ferdinand. Ces prétentions soulèvent une longue opposition
+en Flandre, enfin elles triomphent: et dans une assemblée solennelle
+tenue à Bergues, les députés du roi, Jacques de Boulogne et
+Nicolas de Molaines, reçoivent les engagements des bourgeois et
+des nobles: il n'est point permis à la Flandre d'oublier que sa liberté
+ne lui appartient plus.</p>
+
+<p>Si le roi de France établit manifestement l'existence de ses droits
+sur la Flandre, ce n'est point afin de s'attribuer, comme son pieux
+aïeul, le soin d'y maintenir la paix. N'est-il pas conforme aux intérêts
+de sa politique que la maison d'Avesnes renouvelle ses interminables
+luttes avec la maison de Dampierre? L'arbitrage des évêques
+de Metz et de Liége n'avait produit aucun résultat; le roi des
+Romains ratifia à l'assemblée de Wurtzbourg la sentence qui accordait
+aux fils de Bouchard d'Avesnes toutes les terres situées au
+nord et à l'est de l'Escaut, et le 7 avril 1286 (v. st.), l'évêque de
+Tusculum somma le comte de Flandre d'y obéir sous peine d'excommunication.
+Cependant, dès le 10 mai 1287, Gui de Dampierre
+fit publier, au château de Male, une protestation où il rappelait que
+les comtes de Flandre ses aïeux avaient joui, dans tous les temps
+et sans opposition, des terres d'Alost, de Grammont, des Quatre-Métiers
+et de Waes, ainsi que des îles de Walcheren, de Beveland,
+de Borssele et des autres îles de la Zélande, et interjetait appel
+au pape.</p>
+
+<p>Gui n'avait point cessé de conserver la possession des pays situés
+à l'est de l'Escaut. Il avait aussi exercé paisiblement ses droits sur
+<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
+les îles de la Zélande. La souveraineté des comtes de Flandre sur
+toutes les terres situées entre l'Escaut et Hedinzee, formellement
+reconnue par le traité du 27 février 1167 (v. st.), avait été confirmée
+de nouveau en 1256, lorsque Marguerite, en cédant les îles de
+la Zélande à Florent de Hollande, s'en réserva expressément l'hommage.
+Pendant longtemps, l'alliance de la Hollande et de la Flandre
+parut stable et sincère. Cependant, quelques années plus tard,
+des dissensions fondées sur des jalousies commerciales se manifestèrent.
+Le roi Édouard I<sup>er</sup>, considérant les sentiments hostiles que
+Marguerite et Gui avaient montrés à plusieurs reprises, transporta
+à Dordrecht l'étape, c'est-à-dire le dépôt de toutes les marchandises
+anglaises, quoiqu'il avouât lui-même que «ni les portz, ni les arrivages
+de Hollande, ne sont mie si bons, ne si connus des mariners
+come ceux de Flandres.» Les bourgeois flamands virent
+avec indignation les priviléges accordés aux marchands zélandais,
+et Gui s'associa à leurs sentiments. A cette époque, la plupart des
+nobles de Zélande, que le comte Florent poursuivait de ses exactions
+et de ses violences, avaient formé un complot pour le renverser,
+et ils saisirent avec empressement le prétexte de recourir à l'autorité
+de leur chef-seigneur pour donner à leurs démarches l'apparence
+de la légitimité en même temps qu'ils fortifiaient leur faction.
+Jean de Renesse, Thierri de Brederode, Wulfart, Florent et Rasse
+de Borssele, Hugues de Cruninghe et d'autres chevaliers ne tardèrent
+point à engager le comte de Flandre à envoyer une armée
+dans l'île de Walcheren; peut-être Gui se souvenait-il que Florent
+de Hollande avait été l'un des vainqueurs de West-Capelle, et
+espérait-il réparer sa honte sur les rivages qui en avaient été les
+témoins. Middelbourg, où s'était réfugiée la comtesse de Hollande,
+fut assiégé par les hommes d'armes de son père, et Florent s'étant
+avancé jusqu'à Biervliet, où il devait avoir une entrevue avec Gui, y
+fut retenu prisonnier, puis conduit à Gand.</p>
+
+<p>Cependant la paix fut conclue presque aussitôt, grâce à la médiation
+du duc de Brabant; Florent V se reconnut vassal du comte
+de Flandre pour les îles de la Zélande, et lui remit l'arbitrage de
+tous les différends qui existaient entre les nobles confédérés et lui.
+Gui de Dampierre allait cesser de combattre l'influence anglaise:
+le 6 avril 1292, il avait obtenu un sauf-conduit pour aller à Londres,
+et le 8 mai suivant, il signa un traité où il rappelait «qu'il
+<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
+s'était rendu en personne près du roi Edouard pour apaiser toutes
+les discordes et rétablir la paix.» Six années s'étaient à peine
+écoulées depuis l'avénement de Philippe le Bel, lorsque le pupille
+des héros de Bouvines se vit réduit à s'allier au petit-fils de Jean
+sans Terre.</p>
+
+<p>Philippe le Bel poursuivait activement l'accomplissement de la
+tâche que l'impopularité de Gui de Dampierre rendait plus aisée. Il
+voulait réduire le comte de Flandre à être le docile instrument de ses
+ordres, et lorsque l'exécution de ses ordres mêmes aurait rendu son
+autorité plus sévère, persuader au peuple que le roi de France était
+son unique protecteur et renverser le comte de Flandre. Dès 1287,
+Philippe le Bel intervient dans les querelles des magistrats de Gand
+et du comte de Flandre pour soutenir les Trente-Neuf. Deux ans
+plus tard, il envoie le prévôt de Saint-Quentin à Gand, et, afin qu'il
+puisse prendre connaissance de la situation de toutes les affaires,
+il exige qu'elles soient traitées en langue française. Par d'autres
+ordonnances, il déclare que les biens des Gantois ne pourront point
+être saisis pour délit de désobéissance vis-à-vis du comte, sans
+l'assentiment du roi, et s'attribue le droit de recevoir tous les
+appels.</p>
+
+<p>Ce n'est pas assez que Philippe le Bel ébranle l'autorité du comte
+de Flandre: il a recours à d'autres moyens pour l'appauvrir et le
+ruiner. En élevant la valeur des monnaies royales, il arrête la circulation
+des monnaies du comte dont l'alliage est le même; puis
+il s'empare en Flandre, sous je ne sais quel prétexte de croisade en
+Orient, de tous les legs pieux; enfin, après y avoir fait arrêter tous
+les marchands lombards sans que Gui ait part à leurs dépouilles, il
+s'allie aux argentiers d'Arras dont l'usure n'est pas moins criante
+que celle des Lombards. Le plus célèbre d'entre eux, Jaquemon
+Garet dit le Louchard, issu d'une famille de Juifs de Hongrie, n'est
+en 1289 que sergent du roi, mais déjà il possède des armoiries qui
+ne sont autres que les fleurs de lis royales; un an après, il est panetier
+de la cour de France. Tel est l'orgueil de cet homme qu'en
+1288 il oblige les magistrats de Bruges à lui faire élever une statue
+dans l'église de Saint-Donat. Philippe le Bel le protége sans
+cesse, afin que les créances de Louchard deviennent entre ses
+mains un moyen d'étendre son influence sur ses débiteurs, c'est-à-dire
+sur le comte et sur les villes de Flandre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
+Gui se trouvait en France, où il s'était rendu pour répondre à
+l'assignation d'un chevalier de Bourgogne, nommé Guillaume de
+Montaigu, lorsque l'aîné de ses fils, Robert de Béthune, dont le
+caractère énergique s'était déjà signalé dans les guerres d'Italie,
+crut pouvoir sauver la Flandre et l'autorité de son père des piéges que
+l'habileté de Philippe le Bel avait tendus de toutes parts. Il accourut
+à Gand, et là il proposa aux Trente-Neuf et aux bourgeois une réconciliation
+sincère et l'oubli réciproque de tous leurs différends,
+qui furent, à sa demande, soumis à l'arbitrage des échevins de
+Saint-Omer. Quelque humiliant que fût le jugement de ces longs
+démêlés, où toutes les exactions du comte furent successivement
+rappelées et condamnées, Gui le confirma à son retour et promit de
+l'exécuter. En même temps il permit aux bourgeois de Gand, de
+Bruges et d'Ypres, de fortifier leurs remparts. Il n'ignorait point que,
+par ces mesures, il violait les dispositions de la paix de Melun;
+mais peu lui importait d'être coupable, si les bourgeois étaient ses
+complices: le ressentiment de Philippe le Bel ne pouvait que les
+réunir dans une même alliance pour défendre leurs intérêts communs
+contre le roi de France.</p>
+
+<p>Philippe le Bel était trop habile: il dissimula et feignit d'ignorer
+les atteintes portées au traité du 12 avril 1225. Son langage, naguère
+si menaçant, était devenu doux et affectueux: il semblait ne
+chercher qu'à convaincre Gui de Dampierre que, malgré leurs longues
+contestations, l'autorité du roi était toujours la protection
+la plus assurée de la sienne, et qu'il avait écouté de mauvais
+conseils en reconnaissant aux villes flamandes le droit de juger
+mutuellement les différends qu'elles auraient avec lui. Gui le crut
+trop aisément, et un arrêt de la cour du roi cassa la sentence arbitrale
+des magistrats de Saint-Omer.</p>
+
+<p>Philippe le Bel, dont les efforts tendaient à prévenir ou à rompre
+tout rapprochement entre le comte et les communes, encourageait
+Gui de Dampierre dans ce que ses projets avaient de plus hostile
+aux Gantois. Lorsqu'il eut réussi à envenimer toutes ces querelles
+à un tel point qu'une réconciliation n'était plus possible, il
+abandonna tout à coup le comte de Flandre.</p>
+
+<p>D'autres considérations semblent ne point avoir été étrangères à
+ce changement remarquable que nous apercevons dans la conduite
+du roi de France. Un nouvel empereur venait d'être élu: c'était
+<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
+Adolphe de Nassau. De même que ses prédécesseurs, il ne cachait
+point ses desseins ambitieux, et disait tout haut qu'il fallait redemander
+au roi de France les fiefs que ses aïeux avaient enlevés
+à l'empire, notamment la ville de Valenciennes, dont les habitants
+avaient chassé les hommes d'armes du comte de Hainaut pour y
+appeler ceux de Gui de Dampierre. Le roi de France crut ne pouvoir
+mieux s'assurer l'alliance du comte de Hainaut qu'en annonçant
+l'intention de lui remettre Valenciennes: il faisait même
+briller à ses yeux l'espoir de reconstituer les vastes Etats de son
+aïeule Marguerite de Constantinople, en réunissant la Flandre au
+Hainaut.</p>
+
+<p>Dès ce jour, Philippe ne crut plus avoir besoin de l'appui du
+comte de Flandre, et il sacrifia tous ses engagements vis-à-vis de
+lui aux nouveaux liens qu'il venait de former: il n'ignorait point
+qu'il serait facile au comte de Hainaut d'entraîner dans la même
+confédération son neveu, Florent de Hollande. Des ennemis redoutables
+devaient entourer la Flandre de toutes parts, afin qu'elle fût
+réduite à accepter docilement un joug odieux, et c'était au moment
+où les discordes intérieures affaiblissaient toutes ses forces que les
+haines étrangères menaçaient sa liberté.</p>
+
+<p>Gui de Dampierre se voyait trahi par le roi lorsqu'il croyait pouvoir
+se reposer sur sa protection. On l'entendit proférer d'effroyables
+menaces contre les bourgeois de Gand, et dès les derniers jours du
+mois de juin 1291, plusieurs membres de la magistrature des
+Trente-Neuf furent arrêtés, malgré la protection d'un sergent
+royal qui avait reçu de Philippe le Bel l'ordre de ne point les
+quitter; les autres furent réduits à se cacher. Gand n'avait plus de
+magistrats, et le scel de la ville avait été déposé entre les mains
+de l'abbé de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre semblait se confier exclusivement dans
+l'appui de l'Angleterre. En 1293, le comte de Pembroke était
+arrivé au château de Winendale pour renouer les négociations qui
+avaient été entamées treize ans auparavant pour le mariage d'Edouard,
+fils aîné du roi d'Angleterre, avec Philippine, fille du comte.
+Pendant quelque temps, Philippe le Bel ne s'était pas montré
+contraire à ce projet; mais ses dispositions n'étaient plus les mêmes
+lorsqu'il fallut en régler définitivement les conditions. Des hostilités
+avaient éclaté en Gascogne entre les hommes d'armes anglais
+<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
+et français, et le roi Edouard I<sup>er</sup> venait de révoquer tous les sauf-conduits
+accordés pour traiter de la paix. On jugea dès ce moment
+utile de rendre ces négociations plus secrètes; et, comme cela avait
+été arrêté d'avance, l'évêque de Durham et Roger de Ghistelles se
+rencontrèrent dans les Etats du duc de Brabant. On y décida, après
+quelques pourparlers, que Philippine recevrait en dot deux cent
+mille livres tournois, et que le comté de Ponthieu serait assigné
+pour son douaire. Le traité qui reproduisait ces conventions fut
+signé à Lierre le 31 août 1294.</p>
+
+<p>Philippe le Bel était trop bien servi par ses espions pour ne point
+être aussitôt instruit du résultat des conférences de l'évêque de
+Durham et du sire de Ghistelles; et peu de jours seulement s'étaient
+écoulés depuis leur départ de Lierre, lorsque le comte de Flandre fut
+invité de se rendre «à Paris, à un certain jour, pour avoir conseil
+avecques luy et avecques les autres barons, de l'estat du
+royaume.» Gui hésita quelque temps; enfin il prit avec lui ses
+fils Jean et Gui, et se dirigea vers Paris pour assister à l'assemblée
+des barons. Là, s'approchant humblement de Philippe le Bel,
+il lui annonça l'union prochaine de sa fille et du prince anglais,
+déclarant qu'il ne continuerait pas moins à le servir loyalement
+comme son seigneur. Mais le roi, n'écoutant que son ressentiment,
+lui répondit aussitôt: «Au nom de Dieu, sire comte, il n'en sera
+pas ainsi. Vous avez fait alliance avec mon ennemi; vous ne
+vous éloignerez plus.» Et pour le convaincre de sa trahison, il
+lui montrait des lettres d'alliance adressées au roi d'Angleterre.
+Il est en effet assez probable que les conventions de Lierre avaient
+été accompagnées d'engagements politiques qui ne sont point parvenus
+jusqu'à nous; mais Gui de Dampierre protesta «que c'estoit
+une fausse letre scelée d'un faus scel.»</p>
+
+<p>Cependant le comte de Flandre fut conduit avec ses fils à la tour
+du Louvre, où tout leur rappelait les tristes souvenirs de la captivité
+de Ferdinand de Portugal. Ils y passèrent six mois; pendant
+ce temps le roi faisait saisir les biens des Anglais attachés au service
+du comte de Flandre, chassait les marchands flamands des
+foires de Champagne, et envoyait ses sergents d'armes prendre
+possession de Valenciennes, en vertu d'une sentence de son conseil.
+Le comte devait être jugé par la cour du roi; mais Philippe le Bel,
+qui espérait le retenir désormais sous le joug, crut utile aux intérêts
+<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
+de sa politique qu'il ne fût point condamné: il feignit de se
+rendre aux prières de Gauthier de Nevel et de Gauthier de Hondtschoote,
+députés des barons flamands, qu'appuyait la médiation du
+pape Boniface VIII et du comte Amédée de Savoie, et le 5 février
+1294 (v. st.), dans une assemblée solennelle à laquelle assistaient
+le duc de Bourgogne, les archevêques de Reims et de Narbonne,
+les évêques de Beauvais, de Laon, de Châlons, de Paris, de
+Tournay et de Térouane, il accepta la promesse de Robert de Béthune,
+fils aîné du comte, qui se porta garant que son père ne conclurait
+jamais aucune alliance avec les Anglais; mais il exigea en
+même temps que Philippine de Dampierre vînt elle-même se remettre
+comme otage entre ses mains. Si Philippe brisait les fers
+du vieux comte de Flandre, c'était pour les faire peser jusqu'à la
+mort sur une jeune fille, dont le seul crime était d'être la fiancée
+de l'héritier du trône d'Angleterre.</p>
+
+<p>Gui était rentré tristement en Flandre, où l'attendaient d'autres
+épreuves. Une expédition en Zélande se termine par des revers
+désastreux. Douze cents hommes d'armes périssent à Baerland, et
+la ville de l'Ecluse est incendiée par les vainqueurs. En même
+temps, une flotte française croise devant les ports de Flandre, pour
+en écarter tous les navires étrangers, tandis que les sergents du roi
+s'emparent de toutes les marchandises qui y sont déposées, sous le
+prétexte qu'elles appartiennent aux Anglais. Enfin, le 1<sup>er</sup> novembre
+1295, l'évêque de Tournay, Jean de Vassoigne, chancelier du
+roi de France, auquel il doit son élection, allègue des difficultés
+peu importantes, relatives à la prévôté de Saint-Donat, pour mettre
+la Flandre en interdit.</p>
+
+<p>A cette époque, Philippe le Bel fait à la fois la guerre au roi
+d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne. Ses intrigues s'étendent
+en Hollande, en Brabant, en Espagne, en Italie. Partout, il a des
+espions fidèles, des serviteurs zélés; mais ils sont avides comme
+leur maître. La falsification des monnaies ne suffit plus: on a recours
+aux lois somptuaires. En 1294 (v. st.), le roi de France mande
+au comte de Flandre qu'il fasse publier dans ses domaines que
+toute personne possédant moins de six mille livrées de terre ait à
+remettre, dans le délai de quinze jours, aux monnaies royales, le
+tiers de sa vaisselle d'or et d'argent, coupes, hanaps, dorés ou non
+dorés, dont la valeur sera déterminée par le roi; il est défendu, sous
+<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
+peine de perdre corps et biens, de transporter hors du royaume de
+la monnaie d'or, d'argent ou de billon. Au mois de juillet 1295, le
+roi fait publier de nouveau cette ordonnance; mais ses résultats ne
+sont point assez complets. Il se voit réduit à recourir à l'impôt général,
+à la maltôte, puisqu'il faut conserver le nom qui lui resta
+comme une énergique protestation de ceux qui le subirent. L'ambition
+et le soin de leur défense mutuelle contre l'Allemagne avaient
+rapproché le roi et le comte en 1292: en 1295, ils se réunirent pour
+partager les trésors que devait produire la levée de la maltôte dans
+le pays le plus riche et le plus prospère de l'Europe. Du moins Gui
+de Dampierre chercha plus tard à se justifier en cachant l'égoïsme
+de ses desseins sous le voile de l'intérêt de son peuple, qui réclamait
+depuis longtemps le terme des mesures oppressives ordonnées
+par Philippe le Bel. «Le roi et son conseil m'y engageaient, dit-il
+dans son manifeste du 9 janvier 1296 (v. st.); on me donnait à entendre
+que si je le faisais, de grands biens en résulteraient pour
+moi et ma terre; le roi et ses gens promettaient de me traiter
+avec douceur et amitié; le roi devait faire cesser les persécutions
+de ses sergents, qui causaient de grands dommages à mon peuple
+par des saisies faites sans raison et à tort; il devait me restituer
+les biens des Lombards, rétablir le cours légal de ma monnaie,
+et permettre l'introduction en Flandre des laines anglaises qui
+n'y arrivaient plus depuis trois ans, ce qui mettait le pays en
+grande pauvreté.»</p>
+
+<p>Le 6 janvier 1295 (v. st.), le comte de Flandre déclara consentir
+à ce que le roi fît lever dans ses terres un cinquantième des biens
+meubles et immeubles. La moitié de cet impôt devait être attribuée
+au comte, et il était convenu que ses domaines et ceux de ses chevaliers
+n'y seraient point soumis.</p>
+
+<p>Voici quels étaient les avantages que le roi avait accordés au
+comte de Flandre:</p>
+
+<p>Pour indemniser les bourgeois des pertes que leur avait fait
+souffrir l'interruption des relations commerciales avec l'Angleterre,
+il leur remettait une amende de quatre-vingt-quinze mille livres
+qu'ils avaient encourue pour atteinte portée à l'ordonnance sur les
+monnaies.</p>
+
+<p>Il permettait au comte de punir à son gré ceux de ses officiers
+dont il avait à se plaindre, lors même qu'ils seraient devenus
+hommes du roi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
+On excluait de tout le royaume les draps et les fromages étrangers
+pour favoriser ceux de Flandre.</p>
+
+<p>Le roi s'engageait à restituer aux marchands lombards habitant
+la Flandre les biens qu'il leur avait enlevés.</p>
+
+<p>Les sergents du roi ne devaient plus agir en Flandre, si ce n'est
+munis de lettres scellées du roi, dans les cas de ressort, seigneurie
+ou souveraineté.</p>
+
+<p>Le roi annulait toutes les plaintes que les Gantois lui avaient
+adressées, et autorisait Gui à modifier la magistrature des Trente-Neuf
+comme il le jugerait convenable.</p>
+
+<p>Peu de jours après, le 20 janvier, le roi ordonne à Guillaume de
+Trapes, son envoyé à Gand, d'y cesser ses fonctions et de se rendre
+à Montargis, où il aura à répondre aux griefs que le comte de
+Flandre allègue contre lui et contre ses collègues. Cinq jours après,
+l'évêque de Tournay lève la sentence d'interdit.</p>
+
+<p>Lorsque les Trente-Neuf apprirent que l'autorité de Gui de Dampierre
+était rétablie à Gand, la plupart s'enfuirent en Hollande:
+ceux qui ne s'éloignèrent pas perdirent leurs fonctions, et leurs biens
+furent confisqués. Gui nomma lui-même leurs successeurs en déterminant
+leurs attributions, «de manière, dit Pierre d'Oudegherst,
+qu'il devint maistre de la ville, de laquelle il povoit faire du tout
+à son plaisir et vouloir.»</p>
+
+<p>Les exactions que motivait la levée du cinquantième accrurent
+l'impopularité du comte. Il avoue lui-même «qu'il fist esploitier
+sur sa gent pour avoir cel cinquantiesme par prison, et par prendre
+du leur, et en autre manière le plus songneusement qui il pot.»
+Pendant ce temps, les cinq villes de Flandre s'adressaient directement
+au roi et lui offraient, s'il consentait à renoncer au cinquantième,
+des sommes beaucoup plus fortes que celles qui représentaient
+sa part dans cet impôt. Philippe le Bel se rendit d'autant plus
+volontiers à leur demande, que sa politique était cette fois d'accord
+avec son avarice. Il allait recevoir beaucoup d'or en paraissant
+clément et généreux, tandis que Gui, qui n'avait encore recueilli
+aucun bénéfice pécuniaire, avait soulevé de toutes parts les murmures
+les plus violents contre son autorité qui, de jour en jour, devenait
+plus odieuse.</p>
+
+<p>Le roi de France venait de conclure un traité avec le comte
+Florent de Hollande. Pour reconnaître la médiation du comte de
+<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
+Hainaut qui y avait contribué puissamment, il résolut de le rétablir,
+comme depuis longtemps il le lui avait promis, dans la possession
+de la ville de Valenciennes. Toutefois, comme le traité qu'il
+avait fait précédemment avec ses habitants l'obligeait à les prévenir
+deux mois d'avance pour qu'ils eussent le temps de chercher
+un autre protecteur, il leur annonça son intention en leur rappelant
+les prétentions du comte de Hainaut; mais les bourgeois de
+Valenciennes protestaient qu'ils ne se soumettraient jamais à la
+maison d'Avesnes; et le 29 mars 1296, les prévôts, jurés, échevins
+et consaulx de la commune, déclarèrent, au son des cloches, qu'étant
+hors de la main du roi de France et libres de tout lien d'obéissance,
+ils choisissaient le comte de Flandre pour leur droit seigneur,
+jurant de lui rester fidèles, lors même que le roi voudrait s'y opposer.</p>
+
+<p>La colère de Philippe le Bel fut extrême: il nia qu'il eût ôté sa
+main de Valenciennes, et somma le comte de Flandre d'en faire
+sortir ses chevaliers; Gui de Dampierre se justifiait en alléguant
+ses droits héréditaires confirmés récemment par l'élection libre des
+bourgeois; mais Philippe le Bel, voyant qu'il ne se hâtait pas
+d'obéir, le déclara déchu du comté de Flandre et l'ajourna à comparaître
+à Paris. Déjà le bailli d'Amiens allait de ville en ville,
+suivi de deux chevaliers, pour proclamer la saisie ordonnée par le
+roi, promettant aux bourgeois qui voudraient écouter ses conseils
+que le roi prendrait leurs corps et leurs biens en sa garde, les dédommagerait
+de tous les torts que leur ferait le comte, et insérerait
+des réserves en leur faveur dans tous les traités qui pourraient être
+conclus.</p>
+
+<p>Lorsque Gui de Dampierre quitta la Flandre pour obéir au mandement
+de Philippe le Bel, son autorité n'y était plus reconnue.
+Les échevins de Douay invoquaient les ordres du roi pour fermer
+leurs portes aux chevaliers qui accompagnaient son fils aîné, Robert
+de Béthune; et l'infortuné comte de Flandre, en se rendant à
+Paris, put voir de loin les flammes auxquelles le comte de Hainaut
+livrait la ville de Saint-Amand. Cependant le malheur avait réveillé
+la fierté de son âme, et dès son arrivée à Paris il osa accuser
+le roi d'avoir saisi ses domaines, «par violence et à force, à tort,
+senz cause et senz raison, encontre coustume et encontre droit,
+senz loy et senz jugement.» Car le roi n'était point son juge:
+<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
+il n'en reconnaissait point d'autres que les pairs de France. Si
+Philippe alléguait le droit commun et les coutumes du royaume
+pour établir la compétence de son conseil, il était évident toutefois
+que lorsqu'il s'agissait de la saisie d'une pairie à la requête du roi,
+les pairs seuls pouvaient en prononcer la validité; le comte de
+Flandre le prouvait par des arguments irréfutables et de nombreux
+exemples. Philippe le Bel consentit enfin à faire juger cette question
+de compétence, mais foulant aux pieds, par une amène ironie, toutes
+les garanties d'impartialité et de justice, il la porta devant les
+membres de son conseil, qui chargèrent le chancelier Jean de Vassoigne
+de déclarer en leur nom qu'en eux seuls résidaient tous les
+pouvoirs de la juridiction suprême. Quoique Gui protestât, les débats
+continuèrent. En vain offrit-il la preuve publique que le roi
+avait retiré sa main de Valenciennes avant qu'il en prît possession;
+il fut condamné à en faire sortir sans délai les hommes d'armes
+qu'il y avait envoyés.</p>
+
+<p>Dès les premiers jours du mois d'août, les bourgeois de Bruges
+avaient nommé des députés pour accuser le comte en présence du
+roi: c'étaient Nicolas Aluwe, Jean de Courtray, Jean Schynckele,
+Gilles Pem, Gilles de la Motte, Matthieu Hooft, Alard Lam, Jean
+d'Agterd'halle et Nicolas de Biervliet. L'un d'eux, Alard Lam,
+venait demander compte, à Gui de Dampierre, du sang qu'il avait
+versé au commencement de son gouvernement. Les magistrats de
+Gand, que Gui avait si longtemps persécutés, portaient également
+leurs plaintes à Paris, et le 23 août, le comte fut condamné à leur
+restituer leur ancien sceau et les clefs des portes de leur ville,
+quoiqu'il prétendît qu'il ne le pouvait faire, à cause de la saisie de
+son comté par le roi.</p>
+
+<p>Ce n'était point assez que le comte de Flandre eût amendé les
+griefs de ses sujets; la réparation qu'exigeait le roi ne devait pas
+être moins éclatante, comme l'attestent les registres du parlement:
+«Le comte remit humblement, par la tradition du gant, en la main
+du roi, les bonnes villes de Flandre, savoir: Bruges, Gand, Ypres,
+Lille et Douay, ainsi que tous les droits de juridiction qui lui
+avaient appartenu, promettant de l'en investir réellement aussitôt
+qu'il le pourrait; et alors le roi de France, voulant faire
+merci au comte, retira sa main de tout le comté de Flandre, à
+l'exception de la ville de Gand. Le roi se réserva aussi le pouvoir
+<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
+de placer, aussi longtemps qu'il le jugerait convenable, dans
+chacune des cinq bonnes villes, une personne chargée de savoir et
+de lui rapporter quelle était la conduite du comte.» Enfin, Gui
+s'engagea à ne rien entreprendre contre les bourgeois des bonnes
+villes qui avaient fait bon accueil aux ambassadeurs français et
+avaient juré de leur obéir.</p>
+
+<p>Cependant Gui est à peine revenu en Flandre qu'oubliant la confédération
+du roi de France et du roi d'Ecosse contre l'Angleterre,
+il fait arrêter, à la prière du comte de Blois, les biens de quelques
+marchands écossais. Par une lettre du 6 septembre, le roi s'en plaint
+vivement et annonce au comte de Flandre que, s'il ne les restitue
+immédiatement, il l'y fera contraindre par le bailli d'Amiens. En
+effet, la saisie du comté de Flandre est de nouveau presque aussitôt
+prononcée.</p>
+
+<p>A la fin de 1296, une crise est imminente. Il semble évident que
+Gui n'a plus rien à attendre de Philippe le Bel, et que la guerre
+ouverte contre son seigneur suzerain est sa dernière ressource.
+Pendant deux années, tant qu'il espérait que sa fille lui serait rendue,
+il a souffert tous les outrages avec résignation; mais Philippe n'encourage
+plus ces illusions de la douleur paternelle, et c'est au roi
+d'Angleterre, qui partage la honte de la captivité de Philippine de
+Flandre, que Gui confie le soin de la venger.</p>
+
+<p>Longtemps avant que cette lutte commençât, Edouard I<sup>er</sup> avait
+cherché à séparer la Hollande du parti de Philippe le Bel. Mais le
+comte Florent V avait repoussé toutes ces ouvertures et s'était
+rendu lui-même près du roi de France, à Paris, d'où il revint de plus
+en plus zélé pour l'alliance française. Les derniers liens qui l'attachaient
+à la Flandre s'étaient rompus, le 24 mars 1295 (v. st.), par
+la mort de sa femme Béatrice de Dampierre, pieuse princesse dont
+il n'avait point imité les vertus, et bientôt un complot se forma
+contre lui. Wulfart de Borssele et Jean de Renesse en étaient les
+chefs: quelques nobles moins illustres, Gérard de Velzen, Gilbert
+d'Amstel, Herman de Woerden, en furent les instruments. Le
+23 juin 1296, Florent V est arrêté dans une partie de chasse, près
+d'Utrecht, et enfermé au château de Muiden, aux bords du Zuiderzee.
+On veut l'envoyer en Angleterre, mais les barques frisonnes
+qui observent le rivage ne permettent point d'exécuter ce projet. Les
+conjurés, qui se voient réduits à conduire leur illustre captif dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
+quelque château de Flandre ou de Brabant, se sont déjà éloignés
+de Muiden quand les bourgeois de Naerden s'opposent à leur fuite;
+Herman de Woerden et Gérard de Velzen n'hésitent plus, et
+craignant le ressentiment du comte s'il recouvre la liberté, ils l'immolent
+sous leurs coups. Le comte de Hainaut profita de l'indignation
+générale qu'avait excité ce crime pour se faire reconnaître
+régent de Hollande, et réussit presque aussitôt à repousser une tentative
+de Gui de Dampierre, dirigée contre Middelbourg. Il se trouvait
+à Harlem lorsqu'on apprit qu'une flotte anglaise avait porté le
+jeune héritier du comté, Jean de Hollande, au port de Ter Vere,
+qui appartenait à Wulfart de Borssele; à cette nouvelle, Jean
+d'Avesnes se vit abandonné de tous ses partisans, et le sire de
+Borssele gouverna, sans opposition, au nom du comte Jean I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Tandis que Humphroi de Bohun et Richard Clavering recevaient
+d'Edouard I<sup>er</sup> la mission de soutenir ses intérêts en Hollande, Hugues
+Spencer, soutenu par le duc de Brabant et le comte de Bar,
+pressait en Flandre la conclusion d'une alliance offensive. Vers le
+milieu du mois de novembre, le roi d'Angleterre aborda lui-même
+en Flandre, et se dirigea vers Grammont où devaient se réunir tous
+ses alliés. Là arrivèrent successivement l'empereur Adolphe de
+Nassau, le duc de Brabant, le comte de Bar, le comte de Flandre,
+le comte de Juliers. On y résolut de porter la guerre dans les Etats
+du roi de France. «Or, dit la chronique de Flandre, quand le roy
+Philippe de France entendit que le comte Guy de Flandres estoit
+alié avec le roy d'Angleterre son ennemy, si assembla ses pers et
+leur monstra l'injure que le comte de Flandres avoit faite à la
+couronne de France, et ils jugèrent qu'ils fust adjourné en propre
+personne, par main mise, pour amender l'outrage qu'il avoit fait.
+Tantost fut mandé le prévost de Monstreuil (qui estoit appelé
+Simon le Moine) et un lieutenant du roy à Beauquesne (qui fut
+nommé Jehan le Borgne) et leur furent livrées les commissions;
+et se partirent du roy, si vindrent à Winendale, où ils trouvèrent
+le comte Guy et ses enfants et tout plein d'autres hauts hommes.
+Ainsi que le comte Guy issit de sa chapelle et avoit ouy messe,
+les sergens meirent tantost main au comte et luy commandèrent
+qu'il livrast son corps en prison, dans quinze jours, en Chastelet,
+à Paris, sur tant qu'il pouvoit méfaire. Quand sire Robert, le fils
+du comte, et son frère veirent qu'ils avoient mis la main au comte,
+<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
+si dirent qu'autre gage ne laisseroient que le poing et qu'ils leur
+apprendroient à mettre la main à si haut homme que le comte de
+Flandres. Mais quand le comte veit ce, si dit à ses enfants: Beaux
+seigneurs, que demandez-vous à ces pauvres varlets, qui servent
+leur seigneur loyaument, en faisant son commandement? Il n'appartient
+pas que vous preniez la vengeance sur eux, mais quand
+vous viendrez aux champs et que vous verrez ceux qui ceste chose
+conseillèrent au roy, si vous vengerez sur eux.»</p>
+
+<p>Cette nouvelle insulte hâta la conclusion du traité de Gui avec
+Edouard I<sup>er</sup>. Ce fut à Ipswich, dans le comté de Suffolk, que se rendirent
+les ambassadeurs des princes de Flandre et de Hollande, et
+par deux conventions arrêtées le même jour, Edouard I<sup>er</sup> donna sa
+fille Elisabeth au comte de Hollande et fiança à son fils la plus
+jeune s&oelig;ur de l'infortunée Philippine, Isabelle de Flandre. «Nous
+voulons que tous sachent, dit Gui dans son traité avec Edouard,
+qu'il est des personnes de haut état et de grande puissance, qui
+ne se conduisent point comme elles le devraient, selon la raison,
+mais selon leur volonté, en ne s'appuyant que sur leur pouvoir.
+Cependant la raison doit être souveraine pour tous. Il n'est aucun
+homme, quelque grand qu'il soit, qui puisse empêcher de conclure
+des alliances, soit pour obtenir une postérité, selon la loi
+de la nature, soit pour s'attacher des amis avec l'aide desquels
+on puisse maintenir ses droits et repousser les outrages et les violences...
+Chacun sait, ajoute-t-il, de combien de manières le roi de
+France a méfait vis-à-vis de Dieu et de la justice; tel est son orgueil
+qu'il ne reconnaît rien au-dessus de lui, et il nous a réduit
+à la nécessité de chercher des alliés qui puissent nous défendre
+et nous protéger.» Par ce traité, Edouard I<sup>er</sup> promettait d'envoyer
+une armée en Flandre, et de payer au comte, tant que durerait
+la guerre, une rente annuelle de soixante mille livres tournois
+noirs. Les priviléges les plus étendus étaient accordés aux marchands
+flamands sur toutes les mers qui séparent l'Adour de la
+Tamise, et ce fut à cette époque que s'établit à Bruges cette célèbre
+étape des laines qui contribua si puissamment aux progrès de
+l'industrie flamande.</p>
+
+<p>Henri de Blanmont, Jean de Cuyk et Jacques de Deinze jurèrent,
+au nom de Gui, dans la chapelle de Notre-Dame de Walsingham,
+l'observation de ces traités, tandis que le roi Edouard, qui n'avait
+<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
+pas voulu s'engager lui-même par serment, chargeait l'évêque de
+Coventry et le comte Amédée de Savoie de les faire ratifier par les
+bonnes villes de Flandre.</p>
+
+<p>Le comte n'avait plus qu'un dernier devoir à remplir. C'était le
+défi pour défaut de droit, tel que le définissaient les Etablissements
+de Louis IX «quand li sires vée le jugement de sa cort.» Le 9 janvier
+1296 (v. st.), c'est-à-dire deux jours après le traité d'Ipswich,
+le comte de Flandre adressa au roi la lettre suivante: «Nous, Gui,
+comte de Flandre et marquis de Namur, faisons savoir à tous,
+et spécialement à très-haut et très-puissant homme, le roi Philippe
+de France, que nous avons choisi pour nos ambassadeurs les
+abbés de Gemblours et de Floreffe, afin qu'ils déclarent pour
+nous et de par nous, au roi dessus nommé, qu'à cause de ces méfaits
+et défauts de droit nous nous tenons pour délié de toutes alliances,
+obligations, conventions, sujétions, services et redevances
+auxquels nous avons pu être obligé envers lui.» A cette lettre
+était joint un long mémoire, dans lequel le comte de Flandre exposait
+toutes les ruses de Philippe le Bel et son refus constant de
+convoquer la cour des pairs, dont résultait le défaut de droit.</p>
+
+<p>Le 21 janvier 1296 (v. st.), Philippe le Bel repoussa, dans une
+assemblée solennelle, l'appel du comte de Flandre, et sept jours
+après, les évêques d'Amiens et de Puy reçurent l'ordre de se rendre
+près de lui. Les lettres qu'ils devaient lui présenter ne portaient
+que cette suscription: «A Gui de Dampierre, marquis de Namur,
+se prétendant, dit-on, comte de Flandre;» mais on leur avait
+remis de nouveaux priviléges pour les bourgeois de Bruges, que le
+roi désirait s'attacher. Gui les reçut à Courtray, et une chronique
+lui prête ces paroles: «Dites au roi qu'il recevra ma réponse aux
+frontières de Flandre.» Cependant un procès-verbal authentique,
+dressé par un notaire le 18 février 1296 (v. st.), nous a conservé,
+dans toute son exactitude, le récit de cette conférence. Les deux
+évêques demandèrent d'abord au comte s'il était vrai que les lettres
+portées à Paris par les abbés de Gemblours et de Floreffe eussent
+été écrites par ses ordres, et s'il avait eu l'intention de défier le
+roi; puis ils lui offrirent, sur tous ses griefs, le jugement des pairs
+formant la cour du roi: ils rappelèrent aussi aux fils du comte l'engagement
+qu'ils avaient pris de garantir la fidélité de leur père; mais
+ceux-ci prétendaient que cet engagement ne leur avait été arraché
+<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
+que par violence; le comte de Flandre déclarait également qu'il
+maintenait tout ce que contenait le message des abbés de Floreffe
+et de Gemblours, et il ajouta qu'après avoir si longtemps réclamé
+en vain le redressement de ses plaintes, il croyait devoir d'autant
+moins écouter les nouvelles propositions du roi, qu'on ne lui donnait
+déjà plus, dans les lettres qui lui étaient adressées, le titre
+de comte de Flandre. «Vous-même, sire comte, interrompit l'évêque
+d'Amiens, vous ne donnez plus le nom de seigneur au roi de
+France.» Cette dernière démarche des ambassadeurs de Philippe
+le Bel n'avait servi qu'à marquer plus vivement combien étaient
+profondes les haines qui le séparaient du comte de Flandre.</p>
+
+<p>Dès le 25 janvier, Gui avait fait lire, dans le ch&oelig;ur de l'église de
+Saint-Donat de Bruges et dans les autres églises de Flandre, une
+longue déclaration par laquelle il se plaçait sous la protection du
+pape. Peut-être espérait-il éviter ainsi la sentence d'interdit dont la
+Flandre était menacée; mais il ne tarda point à être instruit que
+l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis s'étaient rendus à
+Saint-Omer pour exécuter la bulle du pape Honorius III: il ne lui
+restait plus qu'à soutenir son appel au siége pontifical, en envoyant
+à Rome des ambassadeurs, parmi lesquels il faut citer Michel Asclokettes,
+chanoine de Soignies, Jacques Beck et Jean de Tronchiennes;
+ils étaient chargés de remettre à Boniface VIII une requête
+signée de tous les abbés, prévôts et doyens de Flandre, où on
+le suppliait de protéger le comte contre les injustes prétentions du
+roi de France.</p>
+
+<p>Cependant on avait appris en Flandre que Philippe le Bel réunissait
+soixante mille hommes sous les ordres de trente-deux
+comtes, et que Jean de Hainaut devait le rejoindre avec quinze cents
+hommes d'armes. Quelques chevaliers des marches d'Allemagne
+ou des bords de la Meuse, séduits par une vague prophétie qui promettait
+aux Flamands la conquête de la France, étaient venus se
+ranger sous les bannières de Gui; mais on ne voyait arriver ni l'armée
+du roi d'Angleterre, ni celle de l'empereur d'Allemagne.</p>
+
+<p>Un parlement convoqué à Londres dans les derniers jours du
+mois de janvier avait été dissous pour avoir refusé tout subside, et
+Edouard I<sup>er</sup> avait cherché à y suppléer par des tailles et des exactions
+arbitraires. Il éleva notamment la taxe qu'on percevait sur la
+vente de chaque sac de laine d'un demi-marc à quarante sous, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
+ordonna à tous les propriétaires de bergeries de vendre immédiatement
+leurs laines, sous peine de confiscation. Cet ordre fut si rigoureusement
+exécuté, que le 23 avril toutes les laines saisies par les
+sergents du roi furent portées sur des navires pour être envoyées
+en Flandre: Edouard I<sup>er</sup> espérait pouvoir ainsi se concilier l'affection
+des communes et des corporations flamandes, dont la principale
+richesse était la fabrication des draps; «car la Flandre, dit
+un historien anglais, semblait presque privée de vie depuis que
+ses bourgeois ne recevaient plus les laines et les cuirs de l'Angleterre
+qui occupaient autrefois de nombreux ouvriers.» Cependant
+l'opposition des barons devenait de plus en plus vive. Ils s'étaient
+réunis dans la forêt de Wyre et avaient déclaré qu'ils ne
+quitteraient point l'Angleterre. «Nous ne devons pas service en
+Flandre, disaient-ils au roi Edouard I<sup>er</sup>, car jamais nos ancêtres
+n'y ont servi les vôtres.» Le roi s'approchait déjà du rivage de
+la mer, lorsque de nouveaux obstacles ralentirent sa marche. Des
+députés de tous les ordres de l'Etat étaient venus le conjurer à
+Winchelsea de renoncer à son expédition, lui représentant combien
+il était imprudent d'aller, déjà menacé au nord par les Ecossais, se
+confier aux Flamands dont les dispositions étaient inconnues.
+Edouard I<sup>er</sup> se contenta de répondre qu'il prendrait l'avis de son
+conseil. Or, plusieurs de ses ministres l'avaient déjà précédé en
+Flandre, et il attendait impatiemment le moment où il pourrait aller
+les y rejoindre.</p>
+
+<p>Tandis que ces retards se prolongeaient en Angleterre, d'autres
+obstacles non moins graves s'élevaient en Allemagne; l'empereur
+rassemblait ses hommes d'armes pour les réunir en Flandre à ceux
+d'Edouard I<sup>er</sup>, quand un complot éclata parmi les princes allemands
+gagnés par Philippe le Bel: Adolphe de Nassau devait payer de sa
+couronne et de sa vie la résurrection des projets ambitieux qui
+avaient conduit Othon IV à Bouvines.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre, réduit à soutenir seul le premier effort de
+l'armée de Philippe le Bel, se préparait à une énergique défense.
+Tandis que Robert de Béthune se rendait à Lille avec les sires de
+Cuyk et de Fauquemont, Guillaume, autre fils du comte, s'avançait
+jusqu'à Douay avec Henri de Nassau. Les comtes de Juliers et de
+Clèves, et Jean de Gavre, occupaient Bergues et Cassel. Le duc de
+Brabant s'était arrêté à Gand pour y surveiller les bourgeois, que
+<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
+d'anciens démêlés avaient à jamais éloignés de Gui de Dampierre.
+Le jeune comte de Hollande vint aussi l'y rejoindre; mais on raconte
+qu'y ayant rencontré les sires d'Amstel et de Woerden, il tint
+les yeux baissés tant qu'il se trouva devant eux pour ne point apercevoir
+les meurtriers de son père, et il retourna aussitôt qu'il le put
+en Hollande.</p>
+
+<p>Ce fut le 23 juin 1297 que l'armée française, commandée par le
+roi lui-même, mit le siége devant Lille. Le comte de Valois et Robert
+d'Artois, qui était revenu de Gascogne, le suivaient avec des
+forces considérables. Lille, détruite naguère par Philippe-Auguste,
+se relevait à peine de ses ruines lorsque ses murailles résistèrent
+aux assauts de Philippe le Bel. Les assiégés se conduisirent si vaillamment
+que leur défense coûta aux Français la mort de plus de
+quatre mille hommes, parmi lesquels se trouvait le comte de Vendôme.
+Ils réussirent aussi dans une sortie à emmener prisonniers
+le roi de Majorque et trois cents chevaliers, et tout faisait espérer
+que leur résistance se prolongerait assez pour permettre aux Anglais
+de les secourir.</p>
+
+<p>Toutes les campagnes qui entourent Lille avaient été livrées à
+la dévastation; elle s'étendit bientôt jusqu'à la Lys. Les Français,
+conduits par Charles de Valois et Gui de Saint-Pol, surprirent le
+pont de Commines, et, après un combat où le jeune comte de Salisbury
+tomba en leur pouvoir, ils s'avancèrent vers Courtray, qui
+ouvrit ses portes. A leur retour, ils brûlèrent les faubourgs et les
+moulins d'Ypres, et se retirèrent vers la Lys en livrant aux flammes
+la ville de Warneton.</p>
+
+<p>Cependant une seconde expédition, dirigée par Robert d'Artois,
+s'avançait vers Furnes, après avoir soumis successivement Béthune,
+Bailleul, Saint-Omer, Bergues et Cassel. On y remarquait les comtes
+de Boulogne, de Dreux, de Clermont, et l'élite des chevaliers français.
+Le châtelain de Bergues dirigeait la marche des Français: il
+avait fait préparer un somptueux banquet dans le château de
+Bulscamp qui lui appartenait, et le comte d'Artois se trouvait
+encore à table lorsqu'on vint lui annoncer que l'armée flamande,
+commandée par le comte de Juliers et le sire de Gavre, profitant
+du désordre qu'avait causé le passage du pont de Bulscamp, attaquait
+vivement les Français. Le sire de Melun demandait des
+renforts. Le fils du comte d'Artois accourut le premier; mais à
+<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
+peine s'était-il élancé dans la mêlée, qu'il fut renversé et emmené
+prisonnier. A cette nouvelle, le comte d'Artois, s'élançant à cheval,
+se précipita lui-même avec ses chevaliers vers le pont de Bulscamp.
+Le combat y devenait de plus en plus acharné, lorsque le bailli de
+Furnes, Baudouin Reyphins, jeta à terre la bannière du comte de
+Juliers qui lui avait été confiée, et alla se ranger, avec d'autres
+chevaliers, dans les rangs français, près du châtelain de Bergues,
+autre transfuge qui lui avait donné l'exemple et peut-être le conseil
+de la trahison. Ainsi se déclara, au milieu d'une bataille, la
+défection d'une partie de la noblesse flamande qu'avait corrompue
+l'or de Philippe le Bel: à la bataille de Bulscamp commence
+l'histoire de la faction des <em>Leliaerts</em> (20 août 1297).</p>
+
+<p>Les Flamands, troublés par cette trahison imprévue, ne résistent
+plus. Le jeune comte d'Artois est délivré, couvert de blessures qui
+ne tarderont point à le conduire au tombeau. Guillaume de Juliers,
+Henri de Blanmont, Jean de Petersem, Gérard de Hornes rendent
+leur épée. Le comte de Spanheim et le vaillant sire de Gavre ont
+péri à leurs côtés. Rien ne s'opposait plus à ce que les vainqueurs
+poursuivissent leurs succès; vers le soir, seize mille cadavres jonchaient
+la route qui sépare le pont de Bulscamp des portes de
+Furnes. Robert d'Artois ne s'arrêta qu'un instant dans cette ville
+pour ordonner qu'elle fût livrée aux flammes. Impatient de venger
+la perte de son fils, il avait fait charger de chaînes le jeune comte
+de Juliers, dont la mère était fille du comte de Flandre. Sans respect
+pour sa naissance et son courage, il voulut qu'il fût enfermé
+dans un chariot sur lequel flottait une bannière fleurdelisée. On le
+promena ainsi dans toute la France, de ville en ville, de prison en
+prison, jusqu'à ce que la mort vînt mettre un terme à cet ignominieux
+supplice.</p>
+
+<p>La nouvelle de la déroute de Bulscamp se répandit bientôt jusqu'à
+Lille, où elle sema la désolation parmi les assiégés. Robert de
+Béthune, privé de tout espoir d'être secouru, obtint que tous les
+habitants eussent la vie sauve, et qu'il lui fût permis de se retirer à
+Gand, avec ses chevaliers et ses hommes d'armes; lorsqu'il traversa
+le camp français, il y aperçut le comte de Hainaut qui s'était
+placé sur son passage, revêtu des insignes du comté de Flandre.
+Robert de Béthune ne répondit rien à ce défi: il laissait à l'avenir
+le soin d'instruire Jean de Hainaut que, si Philippe le Bel avait tiré
+<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
+l'épée, ce n'était point pour défendre les droits de la maison
+d'Avesnes.</p>
+
+<p>La capitulation de Lille avait eu lieu le 29 août; peu de jours
+après, le roi de France se rendit à Courtray, et ce fut dans cette ville
+que, pour récompenser les services du duc de Bretagne et du comte
+d'Artois, il leur accorda, par deux chartes mémorables, le droit de
+siéger parmi les pairs du royaume.</p>
+
+<p>C'était à Courtray que Philippe le Bel avait convoqué ses hommes
+d'armes, pour s'opposer aux Anglais qui venaient d'arriver en
+Flandre. Edouard I<sup>er</sup> s'était embarqué, le 23 août, à Winchelsea et
+avait abordé, le 27, près de l'Ecluse. Les historiens anglais ont
+tracé un brillant tableau du nombre de ses navires, de ses chevaliers
+et de ses hommes d'armes; mais leurs récits sont évidemment exagérés.
+Guillaume de Nangis assure qu'il n'avait sous ses ordres que
+fort peu de monde, et cela paraît d'autant plus probable que, privé
+de l'appui de ses barons et de ses communes, il s'était vu contraint
+à n'amener avec lui que des mercenaires gallois et quelques prisonniers
+écossais. Une semblable armée présentait peu d'espérances de
+succès, encore moins de garanties de discipline. Les Anglais étaient
+encore dans le port de l'Ecluse, lorsque éclata une rixe de matelots
+dans laquelle furent brûlés vingt-cinq navires. Ils trouvèrent à
+Bruges le comte de Flandre, fort occupé de ses démêlés avec les
+bourgeois, qui s'opposaient à ce que l'on fortifiât leur ville;
+Edouard I<sup>er</sup>, qui écrivait peu de jours auparavant à Gui qu'il voulait
+«en ceste commune besoigne, prendre avecque lui le bien et le
+meschief que Dieu y vodra envoier,» demandait instamment
+qu'au lieu de s'enfermer à Bruges l'on marchât de suite vers l'ennemi.
+Une éclatante victoire pouvait, en effaçant le souvenir récent
+de la bataille de Bulscamp et de la reddition de Lille, arrêter à la
+fois l'invasion étrangère et les discordes civiles; mais Gui ne voyait
+autour du roi d'Angleterre qu'un si petit nombre d'hommes d'armes
+que, loin de pouvoir repousser les grandes armées du roi de France
+et du comte d'Artois, ils ne lui paraissaient pas même assez redoutables
+pour le défendre contre les bourgeois de Bruges, qu'il avait
+vainement cherché à apaiser en leur restituant leurs anciens priviléges.
+«Sire, dit-il à Edouard I<sup>er</sup>, vos troupes sont trop fatiguées
+pour combattre immédiatement. Il vaux mieux attendre le moment
+où toutes nos forces seront prêtes et une occasion favorable. Jusque-là,
+<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
+nous pourrons nous tenir à Gand. Cette ville est entourée
+de murailles épaisses, et sa situation est des plus sûres.» Gui de
+Dampierre faisait allusion aux fleuves qui baignent les remparts de
+Gand et qui la rendaient, selon l'expression de Villani, «l'un des
+endroits les plus forts qu'il y ait au monde.»</p>
+
+<p>Edouard I<sup>er</sup> approuva ce conseil, et partit précipitamment pour
+Gand avec le comte de Flandre, sous la protection des archers gallois.
+Les hommes d'armes qui étaient restés à bord des navires
+anglais jusqu'au port de Damme reçurent également l'ordre de l'y
+suivre; mais avant leur départ, ils cherchèrent querelle aux bourgeois,
+en massacrèrent deux cents, et pillèrent les marchandises
+déposées dans leurs entrepôts, comme si l'expédition d'Edouard I<sup>er</sup>
+devait être marquée, à chaque pas, par des désordres d'autant plus
+odieux que c'étaient ses amis et ses alliés qui en étaient les victimes.</p>
+
+<p>La retraite des Anglais hâta le triomphe des <em>Leliaerts</em>. Dans les
+premiers jours du mois d'octobre, le roi de France s'avança jusqu'à
+Ingelmunster où les magistrats de Bruges vinrent lui offrir les clefs
+de leur ville. Le comte de Valois et Raoul de Nesle en prirent possession,
+et peu s'en fallut qu'ils ne s'emparassent au port de Damme
+de la flotte anglaise qui eut à peine le temps de s'éloigner.</p>
+
+<p>Edouard I<sup>er</sup> n'avait point quitté Gand: il ne cessait d'apprendre
+les progrès de l'agitation qui régnait en Angleterre, et ce fut afin
+de la calmer qu'il confirma, le 9 novembre 1297, au milieu des communes
+flamandes, la grande charte de Jean sans Terre, si chère
+aux communes anglaises.</p>
+
+<p>Si Edouard I<sup>er</sup> rétablit la paix en Angleterre, il lui fut plus difficile
+de troubler celle dont jouissait la France. Prêt à s'embarquer
+pour la Flandre, il avait écrit de Waltham au comte de Savoie, pour
+l'engager à réunir toutes ses forces contre Philippe le Bel, et avait
+conclu en même temps de nouveaux traités d'alliance avec le comte
+d'Auxerre, le comte de Montbéliard et d'autres seigneurs de Bourgogne.
+Le comte de Bar, qui dès le mois de juin avait traversé la
+Flandre pour retourner dans ses Etats, leur avait donné l'exemple
+de l'agression en envahissant la Champagne; mais il avait été
+repoussé par Gauthier de Châtillon, et ce revers semblait avoir
+refroidi le zèle de tous ses confédérés.</p>
+
+<p>Ce fut dans ces circonstances que le roi Edouard I<sup>er</sup> chargea
+<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
+Hugues de Beauchamp de se rendre le 9 octobre à Vyve-Saint-Bavon
+pour y négocier, avec les ambassadeurs français, une trêve
+qui devait durer jusqu'à l'octave de la Saint-André. En vain le comte
+de Flandre essaya-t-il de remontrer aux conseillers anglais que le
+roi de France allait être contraint par les pluies de l'hiver à se retirer,
+et qu'on touchait au moment le plus favorable pour lui enlever
+toutes ses conquêtes; il ne put rien obtenir: cependant, deux jours
+avant que la trêve commençât, Robert de Béthune rassembla quelques
+hommes d'armes flamands et anglais, et se dirigea vers le port
+de Damme qu'il surprit: quatre cents Français y périrent, un plus
+grand nombre y furent faits prisonniers; et Robert de Béthune,
+encouragé par ce succès, espérait pouvoir, par une attaque imprévue,
+rentrer à Bruges, lorsqu'une querelle éclata entre les Flamands
+et les Anglais au sujet du butin de Damme, et le força à renoncer
+à son projet.</p>
+
+<p>Quinze jours avant l'expiration de cette trêve, les ambassadeurs
+des deux rois entamèrent de nouvelles négociations. Ils se réunirent
+le 23 novembre près de Courtray, à l'abbaye de Groeninghe,
+fondée par Béatrice de Dampierre. Ces voûtes pieuses, sous lesquelles
+se tenaient alors les conférences pour la paix, devaient
+bientôt résonner du bruit des chants de guerre et des gémissements
+des mourants.</p>
+
+<p>La nouvelle trêve qui fut conclue ne devait durer que jusqu'au
+mois de février. Edouard I<sup>er</sup> avait juré de ne point traiter de la
+paix tant que le roi n'aurait point restitué toutes ses conquêtes à
+Gui de Dampierre. Il paraît qu'à cette époque ce serment était sincère,
+car, dès le lendemain de la convention de Groeninghe, il écrivit
+à Hugues de Mortimer, à Jean de Latymer et à d'autres nobles
+anglais, pour qu'ils s'embarquassent à Sandwich le jour de l'octave
+de la Saint-André. Le 14 décembre, il adressait de nouvelles lettres
+en Angleterre pour que d'autres seigneurs, dont il espérait l'appui,
+se rendissent à Londres le lendemain de la fête de la Circoncision.
+Cependant ses intentions se modifièrent tout à coup. L'un de ses
+plénipotentiaires, Guillaume de Heton, archevêque de Dublin, qui
+avait autrefois étudié la théologie à Paris, y avait peut-être conservé
+quelques relations avec le roi de France: il est vraisemblable
+que ce fut ce prélat qui sut persuader au roi de rentrer dans ses
+Etats pour s'opposer aux invasions des Ecossais; et l'on apprit avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
+étonnement qu'une trêve de deux ans avait été arrêtée entre les deux
+rois, et qu'ils avaient remis tous leurs différends à l'arbitrage du
+pape Boniface VIII. Le comte de Flandre était compris dans cette
+longue suspension d'armes qui devait commencer le jour de l'Epiphanie
+1297 (v. st.).</p>
+
+<p>Les archers gallois, dont l'avidité n'avait pas été satisfaite par le
+pillage de Damme, virent avec mécontentement se dissiper toutes
+les espérances qu'ils avaient fondées sur la guerre contre les Français.
+A défaut d'ennemis, ils résolurent de dépouiller les habitants
+de la Flandre, et ils formèrent un complot pour mettre le feu à la
+ville de Gand et la piller à la faveur du désordre. Mais dès que les
+Gantois remarquèrent l'incendie qui s'allumait, ils soupçonnèrent
+les projets qui les menaçaient et négligèrent le soin de combattre
+la flamme pour frapper ceux qui violaient ainsi toutes les lois de
+l'hospitalité. Six cents Anglais périrent, et la vie du roi lui-même
+fut en péril. Il fallut que le comte de Flandre intervînt et recourût
+aux plus humbles prières pour que l'on permît aux Anglais de sortir
+de Gand: ce ne fut toutefois qu'après avoir défilé à pas lents
+devant les portes de la ville, sous les yeux des bourgeois, qui leur
+enlevaient tout ce qui semblait ne point leur appartenir légitimement.
+Le 3 février 1297 (v. st.), ils se dirigèrent vers Ardenbourg,
+puis continuèrent leur marche vers l'Ecluse, où Edouard I<sup>er</sup>, désormais
+hostile aux Flamands, attendit plus d'un mois les vaisseaux
+qui le portèrent au port de Sandwich.</p>
+
+<p>Le théâtre et le caractère de la lutte se modifient: c'est au delà
+des Alpes qu'il faudra suivre la marche des négociations auxquelles
+sont attachées les dernières espérances de Gui de Dampierre.
+Dès que les trêves avaient été proclamées, Michel Asclokettes
+avait quitté la Flandre pour rejoindre Jacques Beck
+à Rome. Voici en quels termes il rendait compte de la première
+audience que lui accorda Boniface VIII: «Dès le jour de mon
+arrivée, j'ai été admis en la présence du pape; je lui présentai
+vos lettres et je lui exposai, par telles paroles que Dieu plaça
+dans ma bouche, l'état de vos affaires, ce qu'il écouta avec
+bonté. Il me répondit fort affablement pour vous, sire, en rappelant
+la grande affection et l'amour qu'il portait depuis longtemps
+à la maison de Flandre; et il ajoutait qu'avec l'aide de Dieu il
+chercherait à remettre vos affaires dans une bonne situation,
+<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
+puisque les démêlés des rois de France et d'Angleterre allaient
+être soumis à son arbitrage, car il ne doute pas qu'il n'en résulte
+une bonne paix. Nous visitâmes ensuite tous les cardinaux; nous
+leur présentâmes vos lettres en leur recommandant votre besogne;
+et chacun d'eux, nous répondant séparément, nous a assuré
+qu'ils conserveraient votre Etat et votre honneur, et l'honneur de
+la maison de Flandre. Fasse Dieu que ces affaires viennent honorablement
+à bonne fin, comme nous en avons grand espoir!» Les
+illusions des ambassadeurs flamands furent courtes. Jean de Menin,
+qui suivit de près Michel Asclokettes à Rome, put leur apprendre
+que le roi de France semblait déjà si assuré de l'amitié du roi
+d'Angleterre, qu'il ne respectait plus la trêve à l'égard des Flamands.
+Non-seulement il refusait de rendre la liberté au sire de
+Blanmont et aux autres prisonniers de la bataille de Bulscamp,
+mais les actes d'hostilité étaient nombreux. Les campagnes n'avaient
+pas cessé d'être livrées à la dévastation, et Philippe avait
+même fait saisir les biens des monastères dont les abbés avaient
+adhéré à l'acte d'appel du comte de Flandre.</p>
+
+<p>Cependant, Robert de Béthune et son frère Jean, déjà connu sous
+le nom de Jean de Namur, n'avaient pas tardé à se rendre en Italie
+pour soutenir l'appel interjeté par le comte de Flandre. On a conservé
+le mémoire qu'ils remirent à Boniface VIII. «Robert, Philippe et
+Jean, fils du noble comte de Flandre, supplient très-humblement
+Votre Sainteté, autant que le leur permet le soin de l'honneur
+et de la dignité de leur père qu'ils remettent avec confiance entre
+vos mains, de vouloir bien terminer le plus tôt possible leur contestation
+avec le roi de France, afin qu'ils puissent vivre en paix;
+et si cette affaire ne peut être terminée actuellement, ils vous
+supplient d'ordonner que le roi rende du moins immédiatement
+la liberté à la fille du comte de Flandre, au sire de Blanmont et
+aux autres prisonniers... Ils vous supplient aussi de veiller à ce
+que les trêves soient exactement observées...» Le passage le plus
+important de ce mémoire est celui où ils s'occupent des engagements
+antérieurs qui ne permettaient point au fils du roi d'Angleterre
+de conclure un second projet de mariage. «Saint père, votre
+fils très-dévoué le comte de Flandre s'afflige, et il aura de plus
+en plus sujet de s'en attrister, de ce que l'union de sa fille avec le
+fils du roi d'Angleterre, qui était garantie par des serments solennels,
+<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
+ne s'accomplit point. Car c'était une grande chose que
+d'avoir pour gendre le fils du roi d'Angleterre, et de pouvoir
+espérer que, lorsque sa fille serait reine, des liens étroits de parenté
+et d'amitié l'attacheraient à un monarque puissant... C'était
+aussi une grande chose pour ses sujets que d'être assurés de
+la paix et de la concorde entre la terre d'Angleterre et celle de
+Flandre, dont les relations ont été si souvent interrompues, au
+grand dommage des personnes et de la prospérité générale; car
+ces terres sont voisines, elles sont accoutumées à avoir fréquemment
+des rapports commerciaux pour le transport des laines d'Angleterre
+et des draps de Flandre, et des objets innombrables que
+l'on trouve dans l'un ou l'autre pays.»</p>
+
+<p>Quels que fussent les efforts de Robert de Béthune, il ne put rien
+obtenir. Boniface VIII lui avait dit expressément que la seule voie
+de salut qui restât au comte de Flandre était «de li mettre sa besoigne
+en main;» et il avait ajouté qu'on ne devait pas craindre qu'il
+réunît la Flandre à la France, puisque déjà le roi de France avait des
+possessions trop étendues. Robert de Béthune y consentit à regret
+et en quelque sorte par nécessité, de peur d'indisposer le pape en
+restant l'unique obstacle à la paix de la chrétienté. Le 25 juin, les
+trois fils de Gui de Dampierre se rendirent au palais de Saint-Pierre
+pour y demander, avec de nouvelles instances, que la Flandre
+fût comprise dans le traité entre la France et l'Angleterre, puisque
+le roi d'Angleterre s'était engagé à ne pas traiter sans Gui de
+Dampierre; mais Boniface VIII leur répondit sévèrement que les
+affaires de la Flandre ne pouvaient point retarder les négociations
+entre Edouard I<sup>er</sup> et Philippe le Bel. La déclaration pontificale,
+dont le sens n'était plus douteux, fut publiée deux jours après. Boniface
+VIII y louait le zèle des deux rois pour faire cesser la guerre
+et leur projet de confirmer la paix par le mariage du prince de
+Galles avec Isabelle, fille de Philippe le Bel. «Nous ne voulons
+point, y disait le pape, que les conventions arrêtées autrefois entre
+le roi Edouard et le comte de Flandre puissent empêcher le
+mariage conclu entre les rois de France et d'Angleterre, et par
+suite le rétablissement de la paix; c'est pourquoi, en vertu de
+notre autorité apostolique, nous les cassons et annulons complètement.»</p>
+
+<p>Robert de Béthune quitta Rome peu après: sa mission était terminée,
+<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
+et il rentra tristement en Flandre, après s'être arrêté d'abord
+à Florence pour y recourir à un emprunt onéreux chez les
+usuriers de la maison des Bardi, puis à Lausanne pour s'y reposer
+de ses fatigues et de ses inquiétudes aggravées par la fièvre qui
+l'avait saisi dans les gorges du mont Saint-Bernard.</p>
+
+<p>Gui de Dampierre refusa longtemps de croire à la mauvaise foi
+d'Edouard I<sup>er</sup>. «Cher sire, lui écrivait-il au mois d'août 1298, je
+suis chaque jour le témoin des grands dommages que me cause
+le roi de France, et c'est ce qui me porte à recourir si souvent à
+vous, en qui, après Dieu, je place toute ma confiance et tout mon
+espoir; car si quelque salut peut exister pour moi, c'est de vous
+qu'il me doit venir.» Edouard I<sup>er</sup> se contentait de répondre qu'il
+ferait ce qu'il devait faire; mais sa conduite, comme Gui de Dampierre
+l'écrivait à Jean de Menin, s'accordait mal avec ses paroles.</p>
+
+<p>Un instant le comte de Flandre avait pu espérer qu'à défaut
+de l'appui de l'Angleterre, celui de l'Allemagne, que lui avait enlevé
+la mort d'Adolphe de Nassau, lui serait rendu. Philippe le
+Bel avait voulu profiter de la victoire de G&oelig;lheim pour élever
+son frère, le comte de Valois, à l'empire. Albert d'Autriche,
+fils de Rodolphe de Hapsbourg, n'avait combattu que pour reconquérir
+l'héritage paternel et il refusait de l'abandonner: il se
+sépara immédiatement du roi de France, et Gui de Dampierre
+se rendit près de lui à Aix pour assister à son couronnement et recevoir
+l'investiture de tous les fiefs de Flandre qui relevaient de
+l'empire. Mais ces espérances furent courtes: Albert d'Autriche ne
+prit point les armes, et l'évêque de Vicence, qui avait été chargé
+par le pape de présider à la conclusion du traité de paix entre
+Edouard I<sup>er</sup> et Philippe le Bel, ne tarda pas à se rendre en Flandre.
+Ce fut probablement l'évêque de Vicence qui remit à Robert de
+Béthune et à sa fille, la dame de Coucy, une bulle où Boniface VIII
+reprochait à Gui de ne point écouter ses conseils. «Qu'il considère
+que ses années, penchant de plus en plus vers leur déclin, le rapprochent
+chaque jour du terme de la vie; et s'il ne doit désirer
+que plus vivement de pouvoir faire passer son héritage à ses fils
+et de laisser ses sujets en paix, qu'il cherche donc, avant d'être
+arrivé à la fin des trêves, à éloigner tout sujet de dissentiment.
+Et vous, mon fils, continuait Boniface VIII en s'adressant à Robert
+de Béthune, considérez en vous-même quels seront tous les
+<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
+biens qui résulteront de la paix, recherchez-la, et sachez que si
+vous écoutez nos exhortations salutaires, nous vous accorderons
+notre généreuse faveur; s'il en était autrement, la désobéissance
+du comte ne paraîtrait à tous que le résultat de son orgueil, et
+comme nous ne voulons point que notre appui manque au roi
+dans le cours de sa justice, nous n'hésiterons pas à employer
+notre autorité apostolique comme nous le croirons le plus utile
+à sa cause.»</p>
+
+<p>La position de Gui devenait de plus en plus précaire; chaque jour,
+les chevaliers français trouvaient quelque prétexte pour violer les
+trêves. Ils avaient d'abord prétendu que la possession des villes de
+Bruges et de Courtray leur donnait le droit d'occuper tout le territoire
+des châtellenies qui y étaient attachées, mais ils n'y bornaient
+plus leurs excursions et les poussaient parfois jusqu'aux
+portes d'Ypres et de Cassel. Charles de Valois n'avait pas quitté
+Bruges. Il employa la plus grande partie de l'année 1298 et l'année
+suivante à y faire construire des fortifications importantes. On approfondit
+les anciens fossés, près des portes de la Madeleine et de
+Sainte-Croix; on en creusa de nouveaux depuis la Bouverie jusqu'au
+Sablon, et de là vers la porte Saint-Jacques. Philippe le Bel, qui
+craignait d'autant plus les murmures des Brugeois que leur commerce
+était à demi ruiné, venait de confirmer leurs priviléges.
+Dans les premiers jours de juillet 1299, le connétable, Raoul de
+Nesle, leur remit solennellement les lettres revêtues du sceau du
+roi. Guillaume de Leye, qui les avait cherchées à Montreuil, ne
+reçut que quarante sous, mais les magistrats firent distribuer quatorze
+livres aux serviteurs du connétable; de plus, lorsque le chancelier,
+Pierre Flotte, vint à Bruges, ils lui firent don d'un beau cheval
+qu'ils avaient acheté à Pierre Heldebolle.</p>
+
+<p>Dans cette triste situation, le comte de Flandre resserrait les
+liens qui l'unissaient à la Hollande et au Brabant; mais il voyait
+se rompre tous ceux qu'il avait essayé de former en Allemagne.
+Dans les derniers jours de novembre 1299, Philippe le Bel et Albert
+d'Autriche eurent une entrevue à Vaucouleurs; il fut convenu que
+les frontières françaises seraient portées de la Meuse jusqu'au Rhin,
+et ce fut au prix de ces concessions que le roi de France lui sacrifia
+toutes les prétentions de son frère.</p>
+
+<p>Cependant le pape Boniface VIII n'avait point approuvé l'élection
+<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
+du duc d'Autriche, et s'indignait d'apprendre que Philippe avait traité
+avec lui à Vaucouleurs. On l'entendit s'écrier: «C'est à moi qu'il appartient
+de défendre les droits de l'empire.» Les ambassadeurs du
+comte de Flandre à Rome comprirent admirablement la mission qu'ils
+avaient à remplir. Prenant l'initiative de la grande lutte qui se préparait,
+ils invoquèrent les droits de la Flandre opprimée comme le
+champ le plus noble et le plus légitime où la souveraineté pontificale,
+réunissant le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, pût combattre
+les injustices et les usurpations du roi de France. Après avoir rappelé
+la triste captivité de Philippe de Flandre, les nombreuses violations
+de la trêve, la dévastation de plusieurs monastères, ils continuaient
+en ces termes: «Que le pape soit le seul juge compétent et celui que
+le comte doit nécessairement invoquer, c'est ce que nous chercherons
+à établir. D'abord le pape est le juge suprême, non-seulement
+pour les choses spirituelles, mais aussi pour les choses
+temporelles, car il est le vicaire de Jésus-Christ tout-puissant et
+le successeur de Pierre, à qui ont été remis tous les droits de la
+puissance céleste et terrestre. Ne lit-on pas dans les saintes Ecritures:
+Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le
+ciel? Et ailleurs: Je vous ai établi au-dessus des nations? Les
+disciples de Jésus-Christ ne trouvèrent-ils pas deux glaives avant
+qu'il se rendît sur la montagne des Oliviers? Quoique d'autres
+exercent la juridiction temporelle, et bien que ce soit un devoir
+pour les chrétiens d'être soumis au roi comme à celui qui possède la
+puissance supérieure, et à ses chefs comme envoyés de lui, le pape
+se trouve dans une situation différente de celle des autres hommes,
+puisqu'il occupe sur la terre la place de Jésus-Christ.
+Lorsqu'on considère que toute puissance vient de Dieu, il ne
+paraît plus douteux que la juridiction de toutes les choses spirituelles
+et temporelles n'appartienne pleinement à son vicaire...
+Le pape ne peut-il point déposer l'empereur qui est le premier
+de tous les princes séculiers? N'a-t-il pas aussi le droit de déposer
+le roi de France qui ne reconnaît aucun prince au-dessus
+de lui?... Le pouvoir pontifical n'a-t-il point été, à toutes les
+époques, le refuge des opprimés.»</p>
+
+<p>La réponse de Boniface VIII ne se fit pas longtemps attendre.
+Le 6 janvier, jour de la fête de l'Epiphanie, le cardinal Matthieu
+d'Aquasparta, qui prêchait publiquement en présence du pape et
+<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
+des cardinaux dans l'église de Saint-Jean-de-Latran, déclara, du
+haut de la chaire, que le pape était seigneur souverain, temporel et
+spirituel, de tous les hommes quels qu'ils fussent, étant le vicaire
+de Dieu, par le don fait à saint Pierre et à ses successeurs, et il
+ajouta que quiconque voudrait s'y opposer méritait que la sainte
+Eglise, en vertu de sa divine autorité, le frappât, comme hérétique,
+par l'épée spirituelle et par l'épée temporelle. Le 15 janvier le pape
+dit lui-même aux ambassadeurs flamands que le roi de France suivait
+de mauvais conseils. «On raconte, et nous le tenons pour
+certain, écrivaient-ils le même jour au comte de Flandre, que
+l'alliance qui a été faite entre le roi de France et le roi d'Allemagne
+déplaît fort au pape, et que c'est par haine contre le roi
+d'Allemagne qu'il vient de créer archevêque de Trèves Thierri
+de Nassau, frère de l'ancien empereur Adolphe; on assure que le
+pape ne cherche qu'à le renverser, car il lui semble que le roi
+d'Allemagne et le roi de France veulent tout ébranler. Nous
+avons aussi entendu dire que les siéges de Cologne et de Mayence
+seront vacants plus tôt qu'on ne le pense, et le pape y placera
+des personnes dont il pourra s'aider contre le roi d'Allemagne; il
+pourrait même arriver que votre neveu, le prévôt de Maestricht,
+Guillaume de Juliers, obtînt l'une de ces dignités, grâce à votre
+appui et à celui de vos amis et des siens. Sachez aussi que votre
+neveu, Gui de Hainaut, eût eu l'archevêché de Trèves, si l'on
+n'eût connu l'alliance de son frère avec le roi de France.»</p>
+
+<p>La protestation du pape contre les rois ligués contre lui fut le
+grand jubilé de l'an 1300. Il appela toute l'Europe à Rome, et l'Europe
+y accourut. L'Angleterre, l'Allemagne et la France, malgré
+les princes qui les gouvernaient, la Flandre, malgré ses divisions
+et ses guerres, envoyèrent au delà des Alpes un si grand nombre
+de pèlerins que la multitude qui se pressait aux bords du Tibre
+pour visiter les reliques des martyrs effaça les plus pompeux souvenirs
+du peuple roi; ce fut à la fois la révélation d'un immense
+enthousiasme religieux et la manifestation de la puissance dont
+l'autorité pontificale restait armée aux yeux des peuples.</p>
+
+<p>Le pape avait prolongé la trêve; mais le roi de France, loin de
+la respecter, annonçait hautement l'intention de recommencer la
+guerre. Déjà Charles de Valois avait assemblé une armée dans
+laquelle on comptait quinze cents chevaliers. Le jour même où
+<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
+expirait la trêve de deux ans, concilie autrefois par les députés du
+roi d'Angleterre (6 janvier 1299) (v. st.), le comte de Valois surprit
+Douay. Poursuivant sa marche et ses succès, il traversa
+Bruges, défit les hommes d'armes qu'avait réunis le sire de Maldeghem,
+et vint mettre le siége devant Damme. Les habitants, sachant
+qu'ils n'avaient point de merci à espérer, avaient fui, et lorsque les
+Français y pénétrèrent, ils n'y trouvèrent qu'une vieille femme
+assise à son foyer. Enfin, le 8 mai 1300, les magistrats de Gand,
+qui avaient vu de leurs remparts l'incendie de Nevele et des villages
+environnants, vinrent offrir les clefs de leur ville. «Les
+bourgeois des villes de Flandre, dit un historien allemand, étaient
+tous corrompus par les dons ou par les promesses du roi de
+France, qui n'eût jamais osé envahir leurs frontières s'ils avaient
+été fidèles à leur comte.»</p>
+
+<p>Gui de Dampierre avait appris qu'une insurrection, dans laquelle
+avait péri Wulfart de Borssele, avait rétabli en Hollande la tutelle de
+Jean d'Avesnes. Son petit-fils, le duc de Brabant, l'avait abandonné.
+Succombant sous le double poids de la vieillesse et du malheur, il
+remit, dans une assemblée des députés du pays tenue à Audenarde,
+toute l'autorité à Robert de Béthune, et se retira à Rupelmonde;
+cependant, lorsqu'il vit la Flandre menacée d'une destruction complète,
+il céda aux instances de son fils Guillaume, qui avait épousé
+une fille de Raoul de Nesle, et alla trouver à Ardenbourg Charles
+de Valois, pour le supplier de mettre un terme aux ravages de la
+guerre. Gui n'avait pu oublier ni sa captivité en 1294, ni le long
+supplice de sa fille; mais la générosité du roi de France était devenue
+la dernière ressource de la Flandre: il se dévoua et écouta
+les conseils de Charles de Valois, qui, en le pressant de se rendre à
+Paris, lui avait promis qu'il pourrait librement quitter la France,
+s'il ne parvenait point à conclure la paix. Deux de ses fils, Robert et
+Guillaume, l'accompagnaient, et parmi les chevaliers et les nobles
+bourgeois qu'il avait jadis associés à sa puissance, il y en eut plusieurs
+qui voulurent partager, à l'heure des revers, sa destinée
+quelle qu'elle dût être. L'histoire doit enregistrer les noms de ces
+héros de la fidélité, qui en étaient en même temps les martyrs.
+C'étaient les sires de Hontschoote, de Gavre, de Sotteghem, d'Haveskerke,
+de Dudzeele, de Somerghem, de Watervliet, Jean de Gand,
+Sohier de Courtray, Arnould d'Audenarde, Antoine de Bailleul,
+<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
+Jean de Menin, Gérard de Moor, Baudouin de Knesselaere, Jean de
+Valenciennes, Alard de Roubaix, Gui de Thourout, Gérard de Verbois,
+Michel et Jean de Lembeke, Baudouin de Quaet-Ypre, Valentin
+de Nieperkerke, Jean de Rodes, Jean et Baudouin de Heyle, Guillaume
+d'Huysse, Gauthier et Guillaume de Nevele, Roger de Ghistelles,
+Philippe d'Axpoele, Jean de Wevelghem, Jacques d'Uutkerke,
+Gauthier de Lovendeghem, Baudouin de Passchendaele,
+Jean de Volmerbeke, Geoffroi de Ransières, Gauthier de Maldeghem,
+Michel de Merlebeke, Guillaume de Cockelaere, Philippe de Steenhuyse,
+Guillaume de Mortagne, Thomas et Ywain de Vaernewyck,
+Jean de Bondues, Thierry Devos, Henri Eurebar, Richard Standaert,
+Jean Baronaige, Guillaume Wenemare, Thierri de la Barre, Jean
+Van de Poele.</p>
+
+<p>Lorsque le comte de Flandre entra à Paris, il aperçut, à l'une
+des fenêtres du palais, la reine dont l'orgueil insultait à son humiliation:
+il baissa les yeux et ne salua point. Robert suivit l'exemple
+de son père; mais Guillaume se découvrit. Arrivés près de l'escalier
+du palais, ils descendirent de cheval, et s'approchant du roi ils se
+placèrent en sa merci. Charles de Valois voulut ajouter quelques
+mots, mais Philippe le Bel l'interrompit: «Je ne veux point avoir
+de paix avec vous, dit-il à Gui; si mon frère a pris quelques engagements
+vis-à-vis de vous, il n'en avait pas le droit.» Et il ordonna
+au comte d'Artois de conduire au Châtelet Gui de Dampierre,
+ses fils et tous ses chevaliers. Ils y restèrent dix jours, pendant qu'on
+célébrait les noces du duc d'Autriche avec Blanche de France; mais
+bientôt Philippe le Bel jugea à propos de les éloigner. Le comte de
+Flandre fut enfermé dans la tour de Compiègne; Robert de Béthune
+à Chinon, avec le sire de Steenhuyse; son frère Guillaume, à Issoudun.
+Les autres chevaliers reçurent pour prison Montlhéry, Janville,
+Falaise, Loudun, Niort ou la Nonnette.</p>
+
+<p>Dans quelques châteaux, les captifs parvinrent à adoucir la sévérité
+de leurs gardes, ils leur donnaient des autours, des faucons, des
+hanaps dorés; ils faisaient venir pour leurs femmes des cammelins
+de Cambray, des draps rayés de Gand, voire même de belles vaches
+de Flandre; on vit aussi l'un des geôliers recevoir une pension de
+vingt livres de rente de Gauthier de Nevele et lui en rendre foi et
+hommage; mais il y eut d'autres prisons où ils furent traités avec
+une extrême rigueur. A Chinon, l'un des <em>mestres de la garde</em>, Perceval
+<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
+du Pont, insulta Guillaume de Steenhuyse en présence de Robert
+de Béthune. A Falaise, on contraignit les prisonniers à se nourrir
+à leurs dépens, puis on arrêta leurs viandes et on fit répandre leur
+vin. A la Nonnette, pauvre château d'Auvergne, les plaintes furent
+encore plus vives contre la cruauté de Guillaume de Rosières. Là,
+ils furent enfermés dans une tour et chargés de chaînes. Guillaume
+de Rosières ne cessait de leur répéter: «Je voudrais que le roi m'ordonnât
+de vous trancher la tête à tous; je le ferais moi-même
+volontiers.» Le vendredi, il prétendait qu'ils ne devaient pas
+avoir de vivres, attendu que c'était un jour de jeûne. Quelles que
+fussent leurs représentations, il se contentait de leur répondre que
+s'ils osaient faire connaître leurs murmures, on ajouterait plutôt foi
+à ses déclarations qu'à celles de tous les chevaliers captifs; et du
+reste que s'ils périssaient dans leur prison, «il plairoit bien
+au roi.»</p>
+
+<p>La captivité de Gui de Dampierre avait hâté la chute de son autorité
+dans toute la Flandre. Audenarde, Termonde, Ypres, vaillamment
+défendue par le sire de Maldeghem, avaient subi le joug
+étranger, et l'un des fils du comte, Gui de Namur, qui pendant quelques
+jours avait prolongé la résistance au sein des héroïques populations
+du pays de Furnes, s'était retiré aux bords de la Meuse avec
+ses frères Jean et Henri. Le connétable Raoul de Nesle, <em>tenant le
+lieu du roi de France dans sa terre de Flandre nouvellement acquise</em>,
+exerçait en son nom l'autorité souveraine dans cette ville de
+Bruges, dont ses ancêtres avaient autrefois reçu la châtellenie des
+princes de la maison de Flandre, aujourd'hui dépouillée de son héritage
+et profondément humiliée; mais son gouvernement fut du
+moins doux et pacifique; il se souvenait qu'il n'était point étranger
+au sang de Thierri d'Alsace, et que sa fille avait épousé l'un des fils
+de Gui de Dampierre.</p>
+
+<p>Au mois de mai 1301, Philippe le Bel résolut de visiter ses conquêtes.
+La reine de France apportait dans ce voyage toutes les joies
+de l'orgueil et de la vengeance. Issue par son père de la maison des
+comtes de Champagne, si souvent rivaux des comtes de Flandre,
+elle appartenait par sa mère à celle des comtes d'Artois; une haine
+de plus en plus vive l'animait contre la Flandre depuis le jour où
+le fils de Robert d'Artois avait été mortellement blessé près de
+Furnes, et c'était un frère du vainqueur de Bulscamp, Jacques de
+<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
+Châtillon, comte de Saint-Pol, qu'elle amenait avec elle, afin qu'une
+sévère oppression succédât désormais à l'administration paternelle
+du connétable.</p>
+
+<p>Le 18 mai, le roi et la reine de France, suivis d'une cour nombreuse,
+arrivèrent à Tournay. De là ils se rendirent, par Courtray,
+Peteghem et Audenarde, à Gand, où ils se trouvèrent le second jour
+de la Pentecôte. Toute la population de cette puissante cité s'était
+portée au devant du roi, quoique la variété des costumes revêtus
+par les bourgeois indiquât la diversité de leurs opinions. Malgré
+l'opposition des Trente-Neuf, qui profitaient, disait-on, des impôts
+prélevés sur la bière et l'hydromel, Philippe le Bel n'hésita pas à
+les supprimer, afin de se concilier la faveur des Gantois. Après un
+séjour d'une semaine à Gand, il poursuivit son voyage vers Bruges,
+où il fit son entrée solennelle le 29 mai. Toutes les maisons y étaient
+couvertes d'ornements précieux; sur des estrades, auxquelles étaient
+suspendues les tapisseries les plus riches, se pressaient les dames
+de Bruges dont la beauté et les joyaux éveillèrent dans le c&oelig;ur de
+la reine une ardente jalousie; mais le peuple, auquel les échevins
+avaient défendu, sous peine de mort, de faire entendre aucune réclamation
+semblable à celle des Gantois, restait muet. Son silence
+effraya Philippe le Bel; ce fut en vain qu'il appela près de lui les
+bourgeois et fit proclamer les joutes les plus brillantes: il y avait
+déjà du sang sur les pavés de Bruges. «Ces fêtes, dit Villani, furent
+les dernières que les Français connurent de notre temps, car la
+fortune, qui s'était jusqu'alors montrée si favorable au roi de
+France, tourna tout à coup sa roue, et il faut en trouver la cause
+dans l'injuste captivité de l'innocente damoiselle de Flandre et
+dans la trahison dont le comte de Flandre et ses fils avaient été
+les victimes.»</p>
+
+<p class="end">FIN DU TOME PREMIER.</p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_316"> 316</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p>
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+<table id="toc" summary="contents">
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="tdr">Pages</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Préface.</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_V">V</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Livre premier.</span>&mdash;Les Galls, les Kymris, les Romains.&mdash;Invasion des
+barbares.&mdash;Conquêtes des Franks.&mdash;Etablissements des Saxons.&mdash;Naissance
+et progrès du christianisme.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Livre deuxième.</span>&mdash;Le Fleanderland.&mdash;Les Flamings.&mdash;Le duc Angilbert
+et le forestier Liderik.&mdash;Invasions des Normands.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_34">34</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Livre troisième.</span>&mdash;Baldwin Bras de Fer, premier comte de Flandre.&mdash;Baldwin
+le Chauve.&mdash;Arnulf le Grand.&mdash;Baldwin le Jeune.&mdash;Arnulf
+le Jeune.&mdash;Guerres civiles et étrangères.&mdash;Désastres et discordes.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_48">48</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Livre quatrième.</span>&mdash;Baldwin le Barbu.&mdash;Baldwin ou Baudouin le Pieux.&mdash;Baudouin
+le Bon.&mdash;Arnould le Simple.&mdash;Robert le Frison.&mdash;Robert
+de Jérusalem.&mdash;Baudouin à la Hache.&mdash;Reconstitution de
+la société.&mdash;Développements de la civilisation.&mdash;Les croisades.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_73">73</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Livre cinquième.</span>&mdash;Charles le Bon.&mdash;Conjuration des Flamings.&mdash;Attentat
+du 2 mars 1127.&mdash;Guillaume de Normandie.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Livre sixième.</span>&mdash;Thierri et Philippe d'Alsace.&mdash;Les gildes.&mdash;Les
+communes.&mdash;Guerres et croisades.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Livre septième.</span>&mdash;Avénement de la dynastie de Hainaut.&mdash;Baudouin
+VIII.&mdash;Baudouin IX.&mdash;Croisade.&mdash;Conquête de Constantinople.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_184">184</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
+<span class="smcap">Livre huitième.</span>&mdash;Jeanne et Marguerite de Constantinople.&mdash;Luttes contre
+Philippe-Auguste.&mdash;Influence pacifique du règne de Louis IX.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Livre neuvième.</span>&mdash;Puissance de Guy de Dampierre.&mdash;Prospérité des
+communes flamandes.&mdash;Intrigues de Philippe-le-Bel.&mdash;Troubles
+et guerres.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_268">268</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="end">FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p>
+
+<p class="end"><em>Bruxelles</em>, <span class="smcap">A. Vromant</span>, <em>imprimeur-editeur, rue de la Chapelle, 3</em>.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44156 ***</div>
+</body>
+</html>
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