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diff --git a/44142-0.txt b/44142-0.txt new file mode 100644 index 0000000..b47307d --- /dev/null +++ b/44142-0.txt @@ -0,0 +1,6081 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44142 *** + +LE + +DIABLE BOITEUX + +PAR LE SAGE + +SUIVI DE L'ENTRETIEN DES CHEMINÉES DE MADRID + +ET D'UNE JOURNÉE DES PARQUES + +PAR LE MÊME AUTEUR + +ET PRÉCÉDÉ D'UNE NOTICE + +PAR M. PIERRE JANNET + +TOME II + +PARIS + +ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR + +27, PASSAGE CHOISEUL, 27 + +M DCCC LXXVI + + + + +_Tous droits réservés._ + +E. PICARD. + +IMP. EUGÈNE HEUTTE ET Cie, A SAINT-GERMAIN. + + + +LE DIABLE BOITEUX + + + +CHAPITRE XIII + +_La force de l'amitié._ + +HISTOIRE. + + +Un jeune cavalier de Tolède, suivi de son valet de chambre, s'éloignait +à grandes journées du lieu de sa naissance, pour éviter les suites d'une +tragique aventure. Il était à deux petites lieues de la ville de +Valence, lorsqu'à l'entrée d'un bois il rencontra une dame qui +descendait d'un carrosse avec précipitation: aucun voile ne couvrait son +visage, qui était d'une éclatante beauté, et cette charmante personne +paraissait si troublée, que le cavalier, jugeant qu'elle avait besoin de +secours, ne manqua pas de lui offrir celui de sa valeur. + +«Généreux inconnu, lui dit la dame, je ne refuserai point l'offre que +vous me faites: il semble que le ciel vous ait envoyé ici pour détourner +le malheur que je crains. Deux cavaliers se sont donné rendez-vous dans +ce bois; je viens de les y voir entrer tout à l'heure; ils vont se +battre; suivez-moi, s'il vous plaît: venez m'aider à les séparer.» En +achevant ces mots, elle s'avança dans le bois, et le Tolédan, après +avoir laissé son cheval à son valet, se hâta de la joindre. + +«A peine eurent-ils fait cent pas, qu'ils entendirent un bruit d'épées, +et bientôt ils découvrirent entre les arbres deux hommes qui se +battaient avec fureur. Le Tolédan courut à eux pour les séparer, et, en +étant venu à bout par ses prières et par ses efforts, il leur demanda le +sujet de leur différend. + +«Brave inconnu, lui dit un des deux cavaliers, je m'appelle don Fadrique +de Mendoce, et mon ennemi se nomme don Alvaro Ponce. Nous aimons dona +Théodora, cette dame que vous accompagnez; elle a toujours fait peu +d'attention à nos soins, et quelques galanteries que nous ayons pu +imaginer pour lui plaire, la cruelle ne nous en a pas mieux traités. +Pour moi, j'avais dessein de continuer à la servir malgré son +indifférence; mais mon rival, au lieu de prendre le même parti, s'est +avisé de me faire un appel. + +«--Il est vrai, interrompit don Alvar, que j'ai jugé à propos d'en user +ainsi: je crois que si je n'avais point de rival, dona Théodora pourrait +m'écouter: je veux donc tâcher d'ôter la vie à don Fadrique, pour me +défaire d'un homme qui s'oppose à mon bonheur. + +«--Seigneurs cavaliers, dit alors le Tolédan, je n'approuve point votre +combat; il offense dona Théodora: on saura bientôt dans le royaume de +Valence que vous vous serez battus pour elle: l'honneur de votre dame +vous doit être plus cher que votre repos et que vos vies. D'ailleurs, +quel fruit le vainqueur peut-il attendre de sa victoire? Après avoir +exposé la réputation de sa maîtresse, pense-t-il qu'elle le verra d'un +oeil plus favorable? Quel aveuglement! Croyez-moi, faites plutôt sur +vous, l'un et l'autre, un effort plus digne des noms que vous portez: +rendez-vous maîtres de vos transports furieux, et, par un serment +inviolable, engagez-vous tous deux à souscrire à l'accommodement que +j'ai à vous proposer; votre querelle peut se terminer sans qu'il en +coûte du sang. + +«--Eh! de quelle manière? s'écria don Alvar.--Il faut que cette dame se +déclare, répliqua le Tolédan; qu'elle fasse choix de don Fadrique ou de +vous, et que l'amant sacrifié, loin de s'armer contre son rival, lui +laisse le champ libre.--J'y consens, dit don Alvar, et j'en jure par +tout ce qu'il y a de plus sacré; que dona Théodora se détermine: qu'elle +me préfère, si elle veut, mon rival; cette préférence me sera moins +insupportable que l'affreuse incertitude où je suis.--Et moi, dit à son +tour don Fadrique, j'en atteste le ciel: si ce divin objet que j'adore +ne prononce point en ma faveur, je vais m'éloigner de ses charmes; et si +je ne puis les oublier, du moins je ne les verrai plus.» + +«Alors le Tolédan, se tournant vers dona Théodora: «Madame, lui dit-il, +c'est à vous de parler: vous pouvez d'un seul mot désarmer ces deux +rivaux; vous n'avez qu'à nommer celui dont vous voulez récompenser la +constance.--Seigneur cavalier, répondit la dame, cherchez un autre +tempérament pour les accorder. Pourquoi me rendre la victime de leur +accommodement? J'estime, à la vérité, don Fadrique et don Alvar, mais je +ne les aime point; et il n'est pas juste que, pour prévenir l'atteinte +que leur combat pourrait porter à ma gloire, je donne des espérances que +mon coeur ne saurait avouer. + +«--La feinte n'est plus de saison, Madame, reprit le Tolédan; il faut, +s'il vous plaît, vous déclarer. Quoique ces cavaliers soient également +bien faits, je suis assuré que vous avez plus d'inclination pour l'un +que pour l'autre: je m'en fie à la frayeur mortelle dont je vous ai vue +agitée. + +«--Vous expliquez mal cette frayeur, répartit dona Théodora: la perte de +l'un ou de l'autre de ces cavaliers me toucherait sans doute, et je me +la reprocherais sans cesse, quoique je n'en fusse que la cause +innocente; mais si je vous ai paru alarmée, sachez que le péril qui +menace ma réputation a fait toute ma crainte.» + +«Don Alvaro Ponce, qui était naturellement brutal, perdit enfin +patience. «C'en est trop, dit-il d'un ton brusque; puisque Madame refuse +de terminer la chose à l'amiable, le sort des armes en va donc décider.» +En parlant de cette sorte, il se mit en devoir de pousser don Fadrique, +qui, de son côté, se disposa à le bien recevoir. + +«Alors la dame, plus effrayée par cette action que déterminée par son +penchant, s'écria toute éperdue: «Arrêtez, seigneurs cavaliers; je vais +vous satisfaire. S'il n'y a pas d'autre moyen d'empêcher un combat qui +intéresse mon honneur, je déclare que c'est à don Fadrique de Mendoce +que je donne la préférence.» + +«Elle n'eut pas achevé ces paroles, que le disgracié Ponce, sans dire un +seul mot, courut délier son cheval, qu'il avait attaché à un arbre, et +disparut en jetant des regards furieux sur son rival et sur sa +maîtresse. L'heureux Mendoce, au contraire, était au comble de sa joie: +tantôt il se mettait à genoux devant dona Théodora, tantôt il embrassait +le Tolédan, et ne pouvait trouver d'expressions assez vives pour leur +marquer toute la reconnaissance dont il se sentait pénétré. + +«Cependant la dame, devenue plus tranquille après l'éloignement de don +Alvar, songeait avec quelque douleur qu'elle venait de s'engager à +souffrir les soins d'un amant dont à la vérité elle estimait le mérite, +mais pour qui son coeur n'était point prévenu. + +«Seigneur don Fadrique, lui dit-elle, j'espère que vous n'abuserez pas +de la préférence que je vous ai donnée; vous la devez à la nécessité où +je me suis trouvée de prononcer entre vous et don Alvar; ce n'est pas +que je n'aie toujours fait beaucoup plus de cas de vous que de lui: je +sais bien qu'il n'a pas toutes les bonnes qualités que vous avez: vous +êtes le cavalier de Valence le plus parfait, c'est une justice que je +vous rends; je dirai même que la recherche d'un homme tel que vous peut +flatter la vanité d'une femme; mais, quelque glorieuse qu'elle soit pour +moi, je vous avouerai que je la vois avec si peu de goût, que vous êtes +à plaindre de m'aimer aussi tendrement que vous le faites paraître. Je +ne veux pourtant pas vous ôter toute espérance de toucher mon coeur: mon +indifférence n'est peut-être qu'un effet de la douleur qui me reste +encore de la perte que j'ai faite depuis un an de don André de +Cifuentes, mon mari. Quoique nous n'ayons pas été longtemps ensemble, et +qu'il fût dans un âge avancé lorsque mes parents, éblouis de ses +richesses, m'obligèrent à l'épouser, j'ai été fort affligée de sa mort: +je le regrette encore tous les jours. + +«Eh! n'est-il pas digne de mes regrets? ajouta-t-elle; il ne ressemblait +nullement à ces vieillards chagrins et jaloux qui, ne pouvant se +persuader qu'une jeune femme soit assez sage pour leur pardonner leur +faiblesse, sont eux-mêmes des témoins assidus de tous ses pas, ou la +font observer par une duègne dévouée à leur tyrannie. Hélas! il avait en +ma vertu une confiance dont un jeune mari adoré serait à peine capable. +D'ailleurs, sa complaisance était infinie, et j'ose dire qu'il faisait +son unique étude d'aller au-devant de tout ce que je paraissais +souhaiter. Tel était don André de Cifuentes. Vous jugez bien, Mendoce, +que l'on n'oublie pas aisément un homme d'un caractère si aimable: il +est toujours présent à ma pensée, et cela ne contribue pas peu, sans +doute, à détourner mon attention de tout ce que l'on fait pour me +plaire.» + +«Don Fadrique ne put s'empêcher d'interrompre en cet endroit dona +Théodora: «Ah! Madame, s'écria-t-il, que j'ai de joie d'apprendre de +votre propre bouche que ce n'est pas par aversion pour ma personne que +vous avez méprisé mes soins: j'espère que vous vous rendrez un jour à ma +constance.--Il ne tiendra point à moi que cela n'arrive, reprit la dame, +puisque je vous permets de me venir voir et de me parler quelquefois de +votre amour: tâchez de me donner du goût pour vos galanteries; faites en +sorte que je vous aime: je ne vous cacherai point les sentiments +favorables que j'aurai pris pour vous; mais si malgré tous vos efforts +vous n'en pouvez venir à bout, souvenez-vous, Mendoce, que vous ne serez +pas en droit de me faire des reproches.» + +«Don Fadrique voulut répliquer; mais il n'en eut pas le temps, parce que +la dame prit la main du Tolédan et tourna brusquement ses pas du côté de +son équipage. Il alla détacher son cheval qui était attaché à un arbre, +et, le tirant après lui par la bride, il suivit dona Théodora, qui monta +dans son carrosse avec autant d'agitation qu'elle en était descendue; la +cause toutefois en était bien différente. Le Tolédan et lui +l'accompagnèrent à cheval jusqu'aux portes de Valence, où ils se +séparèrent. Elle prit le chemin de sa maison, et don Fadrique emmena +dans la sienne le Tolédan. + +«Il le fit reposer, et, après l'avoir bien régalé, il lui demanda en +particulier ce qui l'amenait à Valence, et s'il se proposait d'y faire +un long séjour. «J'y serai le moins de temps qu'il me sera possible, lui +répondit le Tolédan: j'y passe seulement pour aller gagner la mer, et +m'embarquer dans le premier vaisseau qui s'éloignera des côtes +d'Espagne; car je me mets peu en peine dans quel lieu du monde +j'acheverai le cours d'une vie infortunée, pourvu que ce soit loin de +ces funestes climats.--Que dites-vous? répliqua don Fadrique avec +surprise; qui peut vous révolter contre votre patrie, et vous faire haïr +ce que tous les hommes aiment naturellement?--Après ce qui m'est arrivé, +répartit le Tolédan, mon pays m'est odieux, et je n'aspire qu'à le +quitter pour jamais.--Ah! seigneur cavalier, s'écria Mendoce attendri de +compassion, que j'ai d'impatience de savoir vos malheurs! si je ne puis +soulager vos peines, je suis du moins disposé à les partager. Votre +physionomie m'a d'abord prévenu pour vous; vos manières me charment, et +je sens que je m'intéresse déjà vivement à votre sort. + +«--C'est la plus grande consolation que je puisse recevoir, seigneur don +Fadrique, répondit le Tolédan; et pour reconnaître en quelque sorte les +bontés que vous me témoignez, je vous dirai aussi qu'en vous voyant +tantôt avec Alvaro Ponce, j'ai penché de votre côté. Un mouvement +d'inclination, que je n'ai jamais senti à la première vue de personne, +me fit craindre que dona Théodora ne vous préférât votre rival, et j'eus +de la joie lorsqu'elle se fut déterminée en votre faveur. Vous avez +depuis si bien fortifié cette première impression, qu'au lieu de vouloir +vous cacher mes ennuis, je cherche à m'épancher, et trouve une douceur +secrète à vous découvrir mon âme; apprenez donc mes malheurs. + +«Tolède m'a vu naître, et don Juan de Zarate est mon nom. J'ai perdu +presque dès mon enfance ceux qui m'ont donné le jour, de manière que je +commençai de bonne heure à jouir de quatre mille ducats de rente qu'ils +m'ont laissés. Comme je pouvais disposer de ma main, et que je me +croyais assez riche pour ne devoir consulter que mon coeur dans le choix +que je ferais d'une femme, j'épousai une fille d'une beauté parfaite, +sans m'arrêter au peu de bien qu'elle avait, ni à l'inégalité de nos +conditions. J'étais charmé de mon bonheur, et, pour mieux goûter le +plaisir de posséder une personne que j'aimais, je la menai, peu de jours +après mon mariage, à une terre que j'ai à quelques lieues de Tolède. + +«Nous y vivions tous deux dans une union charmante, lorsque le duc de +Naxera, dont le château est dans le voisinage de ma terre, vint, un jour +qu'il chassait, se rafraîchir chez moi. Il vit ma femme et en devint +amoureux; je le crus du moins, et ce qui acheva de me le persuader, +c'est qu'il rechercha bientôt mon amitié avec empressement, ce qu'il +avait jusque-là fort négligé; il me mit de ses parties de chasse, me fit +force présents, et encore plus d'offres de services. + +«Je fus d'abord alarmé de sa passion; je pensai retourner à Tolède avec +mon épouse, et le ciel, sans doute, m'inspirait cette pensée; +effectivement, si j'eusse ôté au duc toutes les occasions de voir ma +femme, j'aurais évité les malheurs qui me sont arrivés; mais la +confiance que j'avais en elle me rassura. Il me parut qu'il n'était pas +possible qu'une personne que j'avais épousée sans dot et tirée d'un état +obscur fût assez ingrate pour oublier mes bontés. Hélas! je la +connaissais mal. L'ambition et la vanité, qui sont deux choses si +naturelles aux femmes, étaient les plus grands défauts de la mienne. + +«Dès que le duc eut trouvé moyen de lui apprendre ses sentiments, elle +se sut bon gré d'avoir fait une conquête si importante. L'attachement +d'un homme que l'on traitait d'_Excellence_ chatouilla son orgueil et +remplit son esprit de fastueuses chimères; elle s'en estima davantage et +m'en aima moins. Ce que j'avais fait pour elle, au lieu d'exciter sa +reconnaissance, ne fit plus que m'attirer ses mépris: elle me regarda +comme un mari indigne de sa beauté, et il lui sembla que, si ce grand +seigneur qui était épris de ses charmes l'eût vue avant son mariage, il +n'aurait pas manqué de l'épouser. Enivrée de ces folles idées, et +séduite par quelques présents qui la flattaient, elle se rendit aux +secrets empressements du duc. + +«Ils s'écrivaient assez souvent, et je n'avais pas le moindre soupçon de +leur intelligence; mais enfin je fus assez malheureux pour sortir de mon +aveuglement. Un jour je revins de la chasse de meilleure heure qu'à +l'ordinaire: j'entrai dans l'appartement de ma femme; elle ne +m'attendait pas sitôt: elle venait de recevoir une lettre du duc, et se +préparait à lui faire réponse. Elle ne put cacher son trouble à ma vue; +j'en frémis, et, voyant sur une table du papier et de l'encre, je jugeai +qu'elle me trahissait. Je la pressai de me montrer ce qu'elle écrivait; +mais elle s'en défendit, de sorte que je fus obligé d'employer jusqu'à +la violence pour satisfaire ma jalouse curiosité; je tirai de son sein, +malgré toute sa résistance, une lettre qui contenait ces paroles: + + _Languirai-je toujours dans l'attente d'une seconde entrevue? Que vous + êtes cruelle, de me donner les plus douces espérances et de tant + tarder à les remplir! Don Juan va tous les jours à la chasse, ou à + Tolède: ne devrions-nous pas profiter de ces occasions? Ayez plus + d'égard à la vive ardeur qui me consume. Plaignez-moi, Madame: songez + que si c'est un plaisir d'obtenir ce qu'on désire, c'est un tourment + d'en attendre longtemps la possession._ + +«Je ne pus achever de lire ce billet sans être transporté de rage; je +mis la main sur ma dague, et dans mon premier mouvement je fus tenté +d'ôter la vie à l'infidèle épouse qui m'ôtait l'honneur; mais, faisant +réflexion que c'était me venger à demi, et que mon ressentiment +demandait encore une autre victime, je me rendis maître de ma fureur. Je +dissimulai; je dis à ma femme, avec le moins d'agitation qu'il me fut +possible: «Madame, vous avez eu tort d'écouter le duc: l'éclat de son +rang ne devait point vous éblouir; mais les jeunes personnes aiment le +faste: je veux croire que c'est là tout votre crime, et que vous ne +m'avez point fait le dernier outrage: c'est pourquoi j'excuse votre +indiscrétion, pourvu que vous rentriez dans votre devoir, et que +désormais, sensible à ma seule tendresse, vous ne songiez qu'à la +mériter.» + +«Après lui avoir tenu ce discours, je sortis de son appartement, autant +pour la laisser se remettre du trouble où étaient ses esprits, que pour +chercher la solitude dont j'avais besoin moi-même pour calmer la colère +qui m'enflammait. Si je ne pus reprendre ma tranquillité, j'affectai du +moins un air tranquille pendant deux jours; et le troisième, feignant +d'avoir à Tolède une affaire de la dernière conséquence, je dis à ma +femme que j'étais obligé de la quitter pour quelque temps, et que je la +priais d'avoir soin de sa gloire pendant mon absence. + +«Je partis; mais, au lieu de continuer mon chemin vers Tolède, je revins +secrètement chez moi à l'entrée de la nuit, et me cachai dans la chambre +d'un domestique fidèle, d'où je pouvais voir tout ce qui entrait dans ma +maison. Je ne doutais point que le duc n'eût été informé de mon départ, +et je m'imaginais qu'il ne manquerait pas de vouloir profiter de la +conjoncture: j'espérais les surprendre ensemble; je me promettais une +entière vengeance. + +«Néanmoins je fus trompé dans mon attente: loin de remarquer qu'on se +disposât au logis à recevoir un galant, je m'aperçus au contraire que +l'on fermait les portes avec exactitude, et trois jours s'étant écoulés +sans que le duc eût paru, ni même aucun de ses gens, je me persuadai que +mon épouse s'était repentie de sa faute, et qu'elle avait enfin rompu +tout commerce avec son amant. + +«Prévenu de cette opinion, je perdis le désir de me venger, et, me +livrant aux mouvements d'un amour que la colère avait suspendu, je +courus à l'appartement de ma femme: je l'embrassai avec transport, et +lui dis: «Madame, je vous rends mon estime et mon amitié. Je vous avoue +que je n'ai point été à Tolède: j'ai feint ce voyage pour vous éprouver. +Vous devez pardonner ce piége à un mari dont la jalousie n'était pas +sans fondement: je craignais que votre esprit, séduit par de superbes +illusions, ne fût pas capable de se détromper; mais, grâces au ciel, +vous avez reconnu votre erreur, et j'espère que rien ne troublera plus +notre union.» + +«Ma femme me parut touchée de ces paroles, et, laissant couler quelques +pleurs: «Que je suis malheureuse, s'écria-t-elle, de vous avoir donné +sujet de soupçonner ma fidélité! J'ai beau détester ce qui vous a si +justement irrité contre moi; mes yeux depuis deux jours sont vainement +ouverts aux larmes, toute ma douleur, tous mes remords seront inutiles: +je ne regagnerai jamais votre confiance.--Je vous la redonne, Madame, +interrompis-je tout attendri de l'affliction qu'elle faisait paraître, +je ne veux plus me souvenir du passé, puisque vous vous en repentez.» + +«En effet, dès ce moment j'eus pour elle les mêmes égards que j'avais +eus auparavant, et je recommençai à goûter des plaisirs qui avaient été +si cruellement troublés: ils devinrent même plus piquants; car ma femme, +comme si elle eût voulu effacer de mon esprit toutes les traces de +l'offense qu'elle m'avait faite, prenait plus de soin de me plaire +qu'elle n'en avait jamais pris: je trouvais plus de vivacité dans ses +caresses, et peu s'en fallait que je ne fusse bien aise du chagrin +qu'elle m'avait causé. + +«Je tombai malade en ce temps-là. Quoique ma maladie ne fût point +mortelle, il n'est pas concevable combien ma femme en parut alarmée: +elle passait le jour auprès de moi; et la nuit, comme j'étais dans un +appartement séparé, elle me venait voir deux ou trois fois, pour +apprendre par elle-même de mes nouvelles: enfin, elle montrait une +extrême attention à courir au-devant de tous les secours dont j'avais +besoin; il semblait que sa vie fût attachée à la mienne. De mon côté, +j'étais si sensible à toutes les marques de tendresse qu'elle me +donnait, que je ne pouvais me lasser de le lui témoigner. Cependant, +seigneur Mendoce, elles n'étaient pas aussi sincères que je me +l'imaginais. + +«Une nuit, ma santé commençait alors à se rétablir, mon valet de chambre +vint me réveiller: «Seigneur, me dit-il tout ému, je suis fâché +d'interrompre votre repos; mais je vous suis trop fidèle pour vouloir +vous cacher ce qui se passe en ce moment chez vous: le duc de Naxera est +avec madame.» + +«Je fus si étourdi de cette nouvelle, que je regardai quelque temps mon +valet sans pouvoir lui parler: plus je pensais au rapport qu'il me +faisait, plus j'avais de peine à le croire véritable. «Non, Fabio, +m'écriai-je, il n'est pas possible que ma femme soit capable d'une si +grande perfidie! Tu n'es point assuré de ce que tu dis.--Seigneur, +reprit Fabio, plût au ciel que j'en pusse encore douter; mais de fausses +apparences ne m'ont point trompé. Depuis que vous êtes malade, je +soupçonne qu'on introduit presque toutes les nuits le duc dans +l'appartement de madame: je me suis caché pour éclaircir mes soupçons, +et je ne suis que trop persuadé qu'ils sont justes.» + +«A ce discours, je me levai tout furieux; je pris ma robe de chambre et +mon épée, et marchai vers l'appartement de ma femme, accompagné de +Fabio, qui portait de la lumière. Au bruit que nous fîmes en entrant, le +duc, qui était assis sur son lit, se leva, et, prenant un pistolet qu'il +avait à sa ceinture, il vint au-devant de moi et me tira: mais ce fut +avec tant de trouble et de précipitation, qu'il me manqua. Alors je +m'avançai sur lui brusquement et lui enfonçai mon épée dans le coeur. Je +m'adressai ensuite à ma femme, qui était plus morte que vive: «Et toi, +lui dis-je, infâme, reçois le prix de toutes tes perfidies.» En disant +cela, je lui plongeai dans le sein mon épée toute fumante du sang de son +amant. + +«Je condamne mon emportement, seigneur don Fadrique, et j'avoue que +j'aurais pu assez punir une épouse infidèle sans lui ôter la vie; mais +quel homme pourrait conserver sa raison dans une pareille conjoncture? +Peignez-vous cette perfide femme attentive à ma maladie; +représentez-vous toutes ses démonstrations d'amitié, toutes les +circonstances, toute l'énormité de sa trahison, et jugez si l'on ne doit +point pardonner sa mort à un mari qu'une si juste fureur animait. + +«Pour achever cette tragique histoire en deux mots: après avoir +pleinement assouvi ma vengeance, je m'habillai à la hâte; je jugeai bien +que je n'avais pas de temps à perdre; que les parents du duc me feraient +chercher par toute l'Espagne, et que, le crédit de ma famille ne pouvant +balancer le leur, je ne serais en sûreté que dans un pays étranger: +c'est pourquoi je choisis deux de mes meilleurs chevaux, et avec tout ce +que j'avais d'argent et de pierreries, je sortis de ma maison avant le +jour, suivi du valet qui m'avait si bien prouvé sa fidélité: je pris la +route de Valence, dans le dessein de me jeter dans le premier vaisseau +qui ferait voile vers l'Italie. Comme je passais aujourd'hui près du +bois où vous étiez, j'ai rencontré dona Théodora, qui m'a prié de la +suivre et de l'aider à vous séparer.» + +«Après que le Tolédan eût achevé de parler, don Fadrique lui dit: +«Seigneur don Juan, vous vous êtes justement vengé du duc de Naxera; +soyez sans inquiétude sur les poursuites que ses parents pourront faire: +vous demeurerez, s'il vous plaît, chez moi, en attendant l'occasion de +passer en Italie. Mon oncle est gouverneur de Valence; vous serez plus +en sûreté ici qu'ailleurs, et vous y serez avec un homme qui veut être +uni désormais avec vous d'une étroite amitié.» + +«Zarate répondit à Mendoce dans des termes pleins de reconnaissance, et +accepta l'asile qu'il lui présentait. Admirez la force de la sympathie, +seigneur don Cléofas, poursuivit Asmodée: ces deux jeunes cavaliers se +sentirent tant d'inclination l'un pour l'autre, qu'en peu de jours il se +forma entr'eux une amitié comparable à celle d'Oreste et de Pylade. Avec +un mérite égal, ils avaient ensemble un tel rapport d'humeur, que ce qui +plaisait à don Fadrique ne manquait pas de plaire à don Juan; c'était le +même caractère: enfin ils étaient faits pour s'aimer. Don Fadrique, +surtout, était enchanté des manières de son ami: il ne pouvait même +s'empêcher de les vanter à tout moment à dona Théodora. + +«Ils allaient souvent tous deux chez cette dame, qui voyait toujours +avec indifférence les soins et les assiduités de Mendoce. Il en était +très-mortifié, et s'en plaignait quelquefois à son ami, qui, pour le +consoler, lui disait que les femmes les plus insensibles se laissaient +enfin toucher; qu'il ne manquait aux amants que la patience d'attendre +ce temps favorable; qu'il ne perdît point courage; que sa dame, tôt ou +tard, récompenserait ses services. Ce discours, quoique fondé sur +l'expérience, ne rassurait point le timide Mendoce, qui craignait de ne +pouvoir jamais plaire à la veuve de Cifuentes. Cette crainte le jeta +dans une langueur qui faisait pitié à don Juan; mais don Juan fut +bientôt plus à plaindre que lui. + +«Quelque sujet qu'eût ce Tolédan d'être révolté contre les femmes, après +l'horrible trahison de la sienne, il ne put se défendre d'aimer dona +Théodora; cependant, loin de s'abandonner à une passion qui offensait +son ami, il ne songea qu'à la combattre; et, persuadé qu'il ne la +pouvait vaincre qu'en s'éloignant des yeux qui l'avaient fait naître, il +résolut de ne plus voir la veuve de Cifuentes. Ainsi, lorsque Mendoce le +voulait mener chez elle, il trouvait toujours quelque prétexte pour s'en +excuser. + +«D'une autre part, don Fadrique n'allait pas une fois chez la dame, +qu'elle ne lui demandât pourquoi don Juan ne la venait plus voir. Un +jour qu'elle lui faisait cette question il lui répondit en souriant que +son ami avait ses raisons. «Et quelles raisons peut-il avoir de me fuir? +dit dona Théodora.--Madame, répartit Mendoce, comme je voulais +aujourd'hui vous l'amener, et que je lui marquais quelque surprise sur +ce qu'il refusait de m'accompagner, il m'a fait une confidence qu'il +faut que je vous révèle pour le justifier. Il m'a dit qu'il avait fait +une maîtresse, et que, n'ayant pas beaucoup de temps à demeurer dans +cette ville, les moments lui étaient chers. + +«--Je ne suis point satisfaite de cette excuse, reprit en rougissant la +veuve de Cifuentes: il n'est pas permis aux amants d'abandonner leurs +amis.» Don Fadrique remarqua la rougeur de dona Théodora; il crut que la +vanité seule en était la cause, et que ce qui faisait rougir la dame +n'était qu'un simple dépit de se voir négligée. Il se trompait dans sa +conjecture: un mouvement plus vif que la vanité excitait l'émotion +qu'elle laissait paraître; mais de peur qu'il ne démêlât ses sentiments, +elle changea de discours, et affecta, pendant le reste de l'entretien, +un enjouement qui aurait mis en défaut la pénétration de Mendoce, quand +il n'aurait pas d'abord pris le change. + +«Aussitôt que la veuve de Cifuentes se trouva seule, elle tomba dans une +profonde rêverie: elle sentit alors toute la force de l'inclination +qu'elle avait conçue pour don Juan, et, la croyant plus mal récompensée +qu'elle ne l'était: «Quelle injuste et barbare puissance, dit-elle en +soupirant, se plaît à enflammer des coeurs qui ne s'accordent pas? Je +n'aime pas don Fadrique qui m'adore, et je brûle pour don Juan, dont une +autre que moi occupe la pensée! Ah! Mendoce, cesse de me reprocher mon +indifférence: ton ami t'en venge assez.» + +«A ces mots, un vif sentiment de douleur et de jalousie lui fit répandre +quelques larmes; mais l'espérance, qui sait adoucir les peines des +amants, vint bientôt présenter à son esprit de flatteuses images. Elle +se représenta que sa rivale pouvait n'être pas fort dangereuse: que don +Juan était peut-être moins arrêté par ses charmes qu'amusé par ses +bontés, et que de si faibles liens n'étaient pas difficiles à rompre. +Pour juger elle-même de ce qu'elle en devait croire, elle résolut +d'entretenir en particulier le Tolédan. Elle le fit avertir de se +trouver chez elle; il s'y rendit, et, quand ils furent tous deux seuls, +dona Théodora prit ainsi la parole: + +«Je n'aurais jamais pensé que l'amour pût faire oublier à un galant +homme ce qu'il doit aux dames; néanmoins, don Juan, vous ne venez plus +chez moi depuis que vous êtes amoureux. J'ai sujet, ce me semble, de me +plaindre de vous. Je veux croire toutefois que ce n'est point de votre +propre mouvement que vous me fuyez: votre dame vous aura sans doute +défendu de me voir. Avouez-le-moi, don Juan, et je vous excuse: je sais +que les amants ne sont pas libres dans leurs actions, et qu'ils +n'oseraient désobéir à leurs maîtresses. + +«--Madame, répondit le Tolédan, je conviens que ma conduite doit vous +étonner; mais, de grâce, ne souhaitez pas que je me justifie: +contentez-vous d'apprendre que j'ai raison de vous éviter.--Quelle que +puisse être cette raison, reprit dona Théodora toute émue, je veux que +vous me la disiez.--Hé bien, Madame, répartit don Juan, il faut vous +obéir; mais ne vous plaignez pas si vous en entendez plus que vous n'en +voulez savoir. + +«Don Fadrique, poursuivit-il, vous a raconté l'aventure qui m'a fait +quitter la Castille. En m'éloignant de Tolède, le coeur plein de +ressentiment contre les femmes, je les défiais toutes de me jamais +surprendre. Dans cette fière disposition, je m'approchai de Valence; je +vous rencontrai, et, ce que personne encore n'a pu faire peut-être, je +soutins vos premiers regards sans en être troublé: je vous ai revue même +depuis impunément; mais, hélas! que j'ai payé cher quelques jours de +fierté! Vous avez enfin vaincu ma résistance; votre beauté, votre +esprit, tous vos charmes se sont exercés sur un rebelle; en un mot, j'ai +pour vous tout l'amour que vous êtes capable d'inspirer. + +«Voilà, Madame, ce qui m'écarte de vous. La personne dont on vous a dit +que j'étais occupé n'est qu'une dame imaginaire: c'est une fausse +confidence que j'ai faite à Mendoce, pour prévenir les soupçons que +j'aurais pu lui donner en refusant toujours de vous venir voir avec +lui.» + +«Ce discours, à quoi dona Théodora ne s'était point attendue, lui causa +une si grande joie, qu'elle ne put l'empêcher de paraître. Il est vrai +qu'elle ne se mit point en peine de la cacher; et qu'au lieu d'armer ses +yeux de quelque rigueur, elle regarda le Tolédan d'un air assez tendre, +et lui dit: «Vous m'avez appris votre secret, don Juan; je veux aussi +vous découvrir le mien: écoutez-moi. + +«Insensible aux soupirs d'Alvaro Ponce, peu touchée de l'attachement de +Mendoce, je menais une vie douce et tranquille, lorsque le hasard vous +fit passer près du bois où nous nous rencontrâmes. Malgré l'agitation où +j'étais alors, je ne laissai pas de remarquer que vous m'offriez votre +secours de très-bonne grâce, et la manière avec laquelle vous sûtes +séparer deux rivaux furieux me fit concevoir une opinion fort +avantageuse de votre adresse et de votre valeur. Le moyen que vous +proposâtes pour les accorder me déplut: je ne pouvais sans beaucoup de +peine me résoudre à choisir l'un ou l'autre; mais, pour ne vous rien +déguiser, je crois que vous aviez déjà un peu de part à ma répugnance: +car dans le même moment que, forcée par la nécessité, ma bouche nomma +don Fadrique, je sentis que mon coeur se déclarait pour l'inconnu. +Depuis ce jour, que je dois appeler heureux, après l'aveu que vous +m'avez fait, votre mérite a augmenté l'estime que j'avais pour vous. + +«Je ne vous fais pas, continua-t-elle, un mystère de mes sentiments: je +vous les déclare avec la même franchise que j'ai dit à Mendoce que je ne +l'aimais point. Une femme qui a le malheur de se sentir du penchant pour +un amant qui ne saurait être à elle a raison de se contraindre, et de se +venger du moins de sa faiblesse par un silence éternel; mais je crois +que l'on peut sans scrupule découvrir une tendresse innocente à un homme +qui n'a que des vues légitimes. Oui, je suis ravie que vous m'aimiez, et +j'en rends grâces au ciel, qui nous a sans doute destinés l'un pour +l'autre.» + +«Après ce discours, la dame se tut pour laisser parler don Juan, et lui +donner lieu de faire éclater les transports de joie et de reconnaissance +qu'elle croyait lui avoir inspirés; mais au lieu de paraître enchanté +des choses qu'il venait d'entendre, il demeura triste et rêveur. + +«Que vois-je, don Juan! lui dit-elle; quand, pour vous faire un sort +qu'un autre que vous pourrait trouver digne d'envie, j'oublie la fierté +de mon sexe, et vous montre une âme charmée, vous résistez à la joie que +doit vous causer une déclaration si obligeante! vous gardez un silence +glacé! je vois même de la douleur dans vos yeux. Ah! don Juan, quel +étrange effet produisent en vous mes bontés! + +«--Eh! quel autre effet, Madame, répondit tristement le Tolédan, +peuvent-elles faire sur un coeur comme le mien? Je suis d'autant plus +misérable que vous me témoignez plus d'inclination. Vous n'ignorez pas +ce que Mendoce fait pour moi: vous savez quelle tendre amitié nous lie: +pourrais-je établir mon bonheur sur la ruine de ses plus douces +espérances?--Vous avez trop de délicatesse, dit dona Théodora: je n'ai +rien promis à don Fadrique; je puis vous offrir ma foi sans mériter ses +reproches, et vous pouvez la recevoir sans lui faire un larcin. J'avoue +que l'idée d'un ami malheureux doit vous causer quelque peine; mais, don +Juan, est-elle capable de balancer l'heureux destin qui vous attend? + +«--Oui, Madame, répliqua-t-il d'un ton ferme: un ami tel que Mendoce a +plus de pouvoir sur moi que vous ne pensez. S'il vous était possible de +concevoir toute la tendresse, toute la force de notre amitié, que vous +me trouveriez à plaindre! Don Fadrique n'a rien de caché pour moi; mes +intérêts sont devenus les siens: les moindres choses qui me regardent ne +sauraient échapper à son attention, ou, pour tout dire en un mot, je +partage son âme avec vous. + +«Ah! si vous vouliez que je profitasse de vos bontés, il fallait me les +laisser voir avant que j'eusse formé les noeuds d'une amitié si forte. +Charmé du bonheur de vous plaire, je n'aurais alors regardé Mendoce que +comme un rival: mon coeur, en garde contre l'affection qu'il me +marquait, n'y aurait pas répondu, et je ne lui devrais pas aujourd'hui +tout ce que je lui dois; mais, Madame, il n'est plus temps; j'ai reçu +tous les services qu'il a voulu me rendre; j'ai suivi le penchant que +j'avais pour lui: la reconnaissance et l'inclination me lient et me +réduisent enfin à la cruelle nécessité de renoncer au sort glorieux que +vous me présentez.» + +«En cet endroit, dona Théodora, qui avait les yeux couverts de larmes, +prit son mouchoir pour s'essuyer. Cette action troubla le Tolédan; il +sentit chanceler sa constance: il commençait à ne répondre plus de rien. +«Adieu, Madame, continua-t-il d'une voix entrecoupée de soupirs, adieu, +il faut vous fuir pour sauver ma vertu; je ne puis soutenir vos pleurs, +ils vous rendent trop redoutable. Je vais m'éloigner de vous pour +jamais, et pleurer la perte de tant de charmes que mon inexorable amitié +veut que je lui sacrifie.» En achevant ces paroles il se retira avec un +reste de fermeté qu'il n'avait pas peu de peine à conserver. + +«Après son départ, la veuve de Cifuentes fut agitée de mille mouvements +confus: elle eut honte de s'être déclarée à un homme qu'elle n'avait pu +retenir; mais, ne pouvant douter qu'il ne fût fortement épris, et que le +seul intérêt d'un ami ne lui fît refuser la main qu'elle lui offrait, +elle fut assez raisonnable pour admirer un si rare effort d'amitié, au +lieu de s'en offenser. Néanmoins, comme on ne saurait s'empêcher de +s'affliger quand les choses n'ont pas le succès que l'on désire, elle +résolut d'aller dès le lendemain à la campagne pour dissiper ses +chagrins, ou plutôt pour les augmenter, car la solitude est plus propre +à fortifier l'amour qu'à l'affaiblir. + +«Don Juan, de son côté, n'ayant pas trouvé Mendoce au logis, s'était +enfermé dans son appartement pour s'abandonner en liberté à sa douleur. +Après ce qu'il avait fait en faveur d'un ami, il crut qu'il lui était +permis du moins d'en soupirer; mais don Fadrique vint bientôt +interrompre sa rêverie, et, jugeant à son visage qu'il était indisposé, +il en témoigna tant d'inquiétude que don Juan, pour le rassurer, fut +obligé de lui dire qu'il n'avait besoin que de repos. Mendoce sortit +aussitôt pour le laisser reposer; mais il sortit d'un air si triste, que +le Tolédan en sentit plus vivement son infortune. «O ciel, dit il en +lui-même, pourquoi faut-il que la plus tendre amitié du monde fasse tout +le malheur de ma vie?» + +«Le jour suivant, don Fadrique n'était pas encore levé qu'on le vint +avertir que dona Théodora était partie avec tout son domestique pour son +château de Villaréal, et qu'il y avait apparence qu'elle n'en +reviendrait pas sitôt. Cette nouvelle le chagrina, moins à cause des +peines que fait souffrir l'éloignement d'un objet aimé, que parce qu'on +lui avait fait mystère de ce départ. Sans savoir ce qu'il en devait +penser, il en conçut un funeste présage. + +«Il se leva pour aller voir son ami, tant pour l'entretenir là-dessus +que pour apprendre l'état de sa santé. Mais comme il achevait de +s'habiller, don Juan entra dans sa chambre, en lui disant: «Je viens +dissiper l'inquiétude que je vous cause: je me porte assez bien +aujourd'hui.--Cette bonne nouvelle, répondit Mendoce, me console un peu +de la mauvaise que j'ai reçue.» Le Tolédan demanda quelle était cette +mauvaise nouvelle; et don Fadrique, après avoir fait sortir ses gens, +lui dit: «Dona Théodora est partie ce matin pour la campagne, où l'on +croit qu'elle sera longtemps. Ce départ m'étonne. Pourquoi me l'a-t-on +caché? Qu'en pensez-vous, don Juan? N'ai-je pas raison d'être alarmé?» + +«Zarate se garda bien de lui dire sur cela sa pensée, et tâcha de lui +persuader que dona Théodora pouvait être allée à la campagne sans qu'il +eût sujet de s'en effrayer. Mais Mendoce, peu content des raisons que +son ami employait pour le rassurer, l'interrompit: «Tous ces discours, +dit-il, ne sauraient dissiper le soupçon que j'ai conçu; j'aurai fait +peut-être imprudemment quelque chose qui aura déplu à dona Théodora. +Pour m'en punir, elle me quitte, sans daigner seulement m'apprendre mon +crime. + +«Quoi qu'il en soit, je ne puis demeurer plus longtemps dans +l'incertitude. Allons, don Juan, allons la trouver; je vais faire +préparer des chevaux.--Je vous conseille, lui dit le Tolédan, de ne +mener personne avec vous: cet éclaircissement se doit faire sans +témoins.--Don Juan ne saurait être de trop, reprit don Fadrique; dona +Théodora n'ignore point que vous savez tout ce qui se passe dans mon +coeur: elle vous estime; et, loin de m'embarrasser, vous m'aiderez à +l'apaiser en ma faveur. + +«--Non, don Fadrique, répliqua-t-il, ma présence ne peut vous être +utile. Partez tout seul, je vous en conjure.--Non, mon cher don Juan, +répartit Mendoce, nous irons ensemble: j'attends cette complaisance de +votre amitié.--Quelle tyrannie! s'écria le Tolédan d'un air chagrin. +Pourquoi exigez-vous de mon amitié ce qu'elle ne doit pas vous +accorder?» + +«Ces paroles, que don Fadrique ne comprenait pas, et le ton brusque dont +elles avaient été prononcées, le surprirent étrangement. Il regarda son +ami avec attention. «Don Juan, lui dit-il, que signifie ce que je viens +d'entendre? Quel affreux soupçon naît dans mon esprit! Ah! c'est trop +vous contraindre et me gêner; parlez. Qui cause la répugnance que vous +marquez à m'accompagner? + +«--Je voulais vous la cacher, répondit le Tolédan; mais puisque vous +m'avez forcé vous-même à la laisser paraître, il ne faut plus que je +dissimule: cessons, mon cher don Fadrique, de nous applaudir de la +conformité de nos affections; elle n'est que trop parfaite: les traits +qui vous ont blessé n'ont point épargné votre ami. Dona +Théodora...--Vous seriez mon rival, interrompit Mendoce en +pâlissant!--Dès que j'ai connu mon amour, répartit don Juan, je l'ai +combattu. J'ai fui constamment la veuve de Cifuentes; vous le savez: +vous m'en avez vous-même fait des reproches; je triomphais du moins de +ma passion, si je ne pouvais la détruire. + +«Mais hier cette dame me fit dire qu'elle souhaitait de me parler chez +elle. Je m'y rendis. Elle me demanda pourquoi je semblais vouloir +l'éviter. J'inventai des excuses; elle les rejeta. Enfin je fus obligé +de lui en découvrir la véritable cause. Je crus qu'après cette +déclaration elle approuverait le dessein que j'avais de la fuir; mais, +par un bizarre effet de mon étoile, vous le dirai-je? Oui, Mendoce, je +dois vous le dire, je trouvai Théodora prévenue pour moi.» + +«Quoique don Fadrique eût l'esprit du monde le plus doux et le plus +raisonnable, il fut saisi d'un mouvement de fureur à ce discours, et +interrompant encore son ami en cet endroit: «Arrêtez, don Juan, lui +dit-il, percez-moi plutôt le sein que de poursuivre ce fatal récit. Vous +ne vous contentez pas de m'avouer que vous êtes mon rival, vous +m'apprenez encore qu'on vous aime! Juste ciel! Quelle confidence vous +m'osez faire! Vous mettez notre amitié à une épreuve trop rude. Mais que +dis-je, notre amitié? vous l'avez violée en conservant les sentiments +perfides que vous me déclarez. + +«Quelle était mon erreur! Je vous croyais généreux, magnanime, et vous +n'êtes qu'un faux ami, puisque vous avez été capable de concevoir un +amour qui m'outrage. Je suis accablé de ce coup imprévu: je le sens +d'autant plus vivement, qu'il m'est porté par une main...--Rendez-moi +plus de justice, interrompit à son tour le Tolédan; donnez-vous un +moment de patience; je ne suis rien moins qu'un faux ami. Ecoutez-moi, +et vous vous repentirez de m'avoir appelé de ce nom odieux.» + +«Alors il lui raconta ce qui s'était passé entre la veuve de Cifuentes +et lui, le tendre aveu qu'elle lui avait fait, et les discours qu'elle +lui avait tenus pour l'engager à se livrer sans scrupule à sa passion. +Il lui répéta ce qu'il avait répondu à ce discours; et à mesure qu'il +parlait de la fermeté qu'il avait fait paraître, don Fadrique sentait +évanouir sa fureur. «Enfin, ajouta don Juan, l'amitié l'emporta sur +l'amour; je refusai la foi de dona Théodora. Elle en pleura de dépit; +mais, grand Dieu, que ses pleurs excitèrent de trouble dans mon âme! Je +ne puis m'en ressouvenir sans trembler encore du péril que j'ai couru. +Je commençais à me trouver barbare, et pendant quelques instants, +Mendoce, mon coeur vous devint infidèle. Je ne cédai pas pourtant à ma +faiblesse, et je me dérobai par une prompte fuite à des larmes si +dangereuses. Mais ce n'est pas assez d'avoir évité ce danger; il faut +craindre pour l'avenir. Il faut hâter mon départ: je ne veux plus +m'exposer aux regards de Théodora. Après cela, don Fadrique +m'accusera-t-il encore d'ingratitude et de perfidie? + +«--Non, lui répondit Mendoce en l'embrassant, je vous rends toute votre +innocence. J'ouvre les yeux; pardonnez un injuste reproche au premier +transport d'un amant qui se voit ravir toutes ses espérances. Hélas! +devais-je croire que dona Théodora pourrait vous voir longtemps sans +vous aimer, sans se rendre à ces charmes dont j'ai moi-même éprouvé le +pouvoir? Vous êtes un véritable ami. Je n'impute plus mon malheur qu'à +la Fortune, et, loin de vous haïr, je sens augmenter pour vous ma +tendresse. Hé! quoi! vous renoncez pour moi à la possession de dona +Théodora, vous faites à notre amitié un si grand sacrifice, et je n'en +serais pas touché! Vous pouvez dompter votre amour, et je ne ferais pas +un effort pour vaincre le mien! Je dois répondre à votre générosité, don +Juan; suivez le penchant qui vous entraîne: épousez la veuve de +Cifuentes; que mon coeur, s'il veut, en gémisse, Mendoce vous en presse. + +«--Vous m'en pressez en vain, répliqua Zarate. J'ai pour elle, je le +confesse, une passion violente; mais votre repos m'est plus cher que mon +bonheur.--Et le repos de Théodora, reprit don Fadrique, vous doit-il +être indifférent? Ne nous flattons point: le penchant qu'elle a pour +vous décide de mon sort. Quand vous vous éloigneriez d'elle, quand, pour +me la céder, vous iriez loin de ses yeux traîner une vie déplorable, je +n'en serais pas mieux: puisque je n'ai pu lui plaire jusqu'ici, je ne +lui plairai jamais: le ciel n'a réservé cette gloire qu'à vous seul. +Elle vous a aimé dès le premier moment qu'elle vous a vu: elle a pour +vous une inclination naturelle; en un mot, elle ne saurait être heureuse +qu'avec vous. Recevez donc la main qu'elle vous présente: comblez ses +désirs et les vôtres: abandonnez-moi à mon infortune, et ne faites pas +trois misérables, lorsqu'un seul peut épuiser toute la rigueur du +destin.» + +Asmodée, en cet endroit, fut obligé d'interrompre son récit pour écouter +l'écolier, qui lui dit: «Ce que vous me racontez est surprenant. Y +a-t-il en effet des gens d'un si beau caractère? Je ne vois dans le +monde que des amis qui se brouillent, je ne dis pas pour des maîtresses +comme dona Théodora, mais pour des coquettes fieffées. Un amant peut-il +renoncer à un objet qu'il adore et dont il est aimé, de peur de rendre +un ami malheureux? Je ne croyais cela possible que dans la nature du +roman, où l'on peint les hommes tels qu'ils devraient être, plutôt que +tels qu'ils sont.--Je demeure d'accord, répondit le diable, que ce n'est +pas une chose fort ordinaire; mais elle est non-seulement dans la nature +du roman, elle est aussi dans la belle nature de l'homme. Cela est si +vrai, que depuis le déluge j'en ai vu deux exemples, y compris celui-ci. +Revenons à mon histoire. + +«Les deux amis continuèrent à se faire un sacrifice de leur passion, et +l'un ne voulant point céder à la générosité de l'autre, leurs sentiments +amoureux demeurèrent suspendus pendant quelques jours. Ils cessèrent de +s'entretenir de Théodora: ils n'osaient plus même prononcer son nom. +Mais tandis que l'amitié triomphait ainsi de l'amour dans la ville de +Valence, l'amour, comme pour s'en venger, régnait ailleurs avec +tyrannie, et se faisait obéir sans résistance. + +«Dona Théodora s'abandonnait à sa tendresse dans son château de +Villaréal, situé près de la mer. Elle pensait sans cesse à don Juan, et +ne pouvait perdre l'espérance de l'épouser, quoiqu'elle ne dût pas s'y +attendre, après les sentiments d'amitié qu'il avait fait éclater pour +don Fadrique. + +«Un jour, après le coucher du soleil, comme elle prenait sur le bord de +la mer le plaisir de la promenade avec une de ses femmes, elle aperçut +une petite chaloupe qui venait gagner le rivage. Il lui sembla d'abord +qu'il y avait dedans sept à huit hommes de fort mauvaise mine; mais +après les avoir vus de plus près, et considérés avec plus d'attention, +elle jugea qu'elle avait pris des masques pour des visages. En effet, +c'étaient des gens masqués, et tous armés d'épées et de bayonnettes. + +«Elle frémit à leur aspect, et, ne tirant pas bon augure de la descente +qu'ils se préparaient à faire, elle tourna brusquement ses pas vers le +château. Elle regardait de temps en temps derrière elle pour les +observer; et remarquant qu'ils avaient pris terre, et qu'ils +commençaient à la poursuivre, elle se mit à courir de toute sa force; +mais, comme elle ne courait pas si bien qu'Atalante, et que les masques +étaient légers et vigoureux, ils la joignirent à la porte du château et +l'arrêtèrent. + +«La dame et la fille qui l'accompagnait poussèrent de grands cris qui +attirèrent aussitôt quelques domestiques; et ceux-ci donnant l'alarme au +château, tous les valets de dona Théodora accoururent bientôt armés de +fourches et de bâtons. Cependant deux hommes des plus robustes de la +troupe masquée, après avoir pris entre leurs bras la maîtresse et la +suivante, les emportaient vers la chaloupe, malgré leur résistance, +pendant que les autres faisaient tête aux gens du château, qui +commencèrent à les presser vivement. Le combat fut long; mais enfin les +hommes masqués exécutèrent heureusement leur entreprise, et regagnèrent +leur chaloupe en se battant en retraite. Il était temps qu'ils se +retirassent; car ils n'étaient pas encore tous embarqués qu'ils virent +paraître du côté de Valence quatre ou cinq cavaliers qui piquaient à +outrance, et semblaient vouloir venir au secours de Théodora. A cette +vue, les ravisseurs se hâtèrent si bien de prendre le large, que +l'empressement des cavaliers fut inutile. + +«Ces cavaliers étaient don Fadrique et don Juan. Le premier avait reçu +ce jour-là une lettre par laquelle on lui mandait que l'on avait appris +de bonne part qu'Alvaro Ponce était dans l'île de Majorque, qu'il avait +équipé une espèce de tartane, et qu'avec une vingtaine de gens qui +n'avaient rien à perdre, il se proposait d'enlever la veuve de Cifuentes +la première fois qu'elle serait dans son château. Sur cet avis, le +Tolédan et lui, avec leurs valets de chambre, étaient partis de Valence +sur-le-champ, pour venir apprendre cet attentat à dona Théodora. Ils +avaient découvert de loin, sur le bord de la mer, un assez grand nombre +de personnes qui paraissaient combattre les unes contre les autres, et +soupçonnant que ce pouvait être ce qu'ils craignaient, ils poussaient +leurs chevaux à toute bride, pour s'opposer au projet de don Alvar. +Mais, quelque diligence qu'ils pussent faire, ils n'arrivèrent que pour +être témoins de l'enlèvement qu'ils voulaient prévenir. + +«Pendant ce temps-là, Alvaro Ponce, fier du succès de son audace, +s'éloignait de la côte avec sa proie, et sa chaloupe allait joindre un +petit vaisseau armé qui l'attendait en pleine mer. Il n'est pas possible +de sentir une plus vive douleur que celle qu'eurent Mendoce et don Juan. +Ils firent mille imprécations contre don Alvar, et remplirent l'air de +plaintes aussi pitoyables que vaines. Tous les domestiques de Théodora, +animés par un si bel exemple, n'épargnèrent point les lamentations: tout +le rivage retentissait de cris: la fureur, le désespoir, la désolation +régnaient sur ces tristes bords. Le ravissement d'Hélène ne causa point, +dans la cour de Sparte, une si grande consternation.» + + + + +CHAPITRE XIV + +_Du démêlé d'un poëte tragique avec un auteur comique._ + + +L'écolier ne put s'empêcher d'interrompre le diable en cet endroit: +«Seigneur Asmodée, lui dit-il, il n'y a pas moyen de résister à la +curiosité que j'ai de savoir ce que signifie une chose qui attire mon +attention, malgré le plaisir que je prends à vous écouter. Je remarque +dans une chambre deux hommes en chemise qui se tiennent à la gorge et +aux cheveux, et plusieurs personnes en robe de chambre qui s'empressent +à les séparer. Apprenez-moi, je vous prie, ce que cela veut dire.» Le +démon, qui ne cherchait qu'à le contenter, lui donna sur-le-champ cette +satisfaction de la manière suivante. + +«Les personnages que vous voyez en chemise et qui se battent, lui +dit-il, sont deux auteurs Français; et les gens qui les séparent sont +deux Allemands, un Flamand et un Italien. Ils demeurent tous dans la +même maison, qui est un hôtel garni où il ne loge guère que des +étrangers. L'un de ces auteurs fait des tragédies, et l'autre des +comédies. Le premier, pour quelque désagrément qu'il a essuyé en France, +est venu en Espagne; et le dernier, peu content de sa condition à Paris, +a fait le même voyage, dans l'espérance de trouver à Madrid une +meilleure fortune. + +«Le poëte tragique est un esprit vain et présomptueux, qui s'est fait, +en dépit de la plus saine partie du public, une assez grande réputation +dans son pays. Pour tenir sa muse en haleine, il compose tous les jours; +ne pouvant dormir cette nuit, il a commencé une pièce dont il a tiré le +sujet de l'Iliade. Il en a fait une scène; et comme son moindre défaut +est d'avoir, ainsi que ses confrères, une démangeaison continuelle +d'assassiner les gens du récit de ses ouvrages, il s'est levé, a pris sa +chandelle, et, tout en chemise, est venu frapper rudement à la porte de +l'auteur comique, qui, faisant un meilleur usage de son temps, dormait +d'un profond sommeil. + +«Celui-ci s'est réveillé au bruit, et est allé ouvrir à l'autre, qui, +d'un air de possédé, lui a dit en entrant: «Tombez, mon ami, tombez à +mes genoux: adorez un génie que Melpomène favorise. Je viens d'enfanter +des vers... Mais, que dis-je, je viens? c'est Apollon lui-même qui me +les a dictés: si j'étais à Paris, j'irais les lire aujourd'hui de maison +en maison; j'attends qu'il soit jour pour en aller charmer monsieur +notre ambassadeur, aussi bien que tous les Français qui sont à Madrid. +Avant que je les montre à personne, je veux vous les réciter. + +«--Je vous remercie de la préférence, a répondu l'auteur comique en +baillant de toute sa force: ce qu'il y a de fâcheux, c'est que vous +prenez un peu mal votre temps; je me suis couché fort tard, le sommeil +m'accable, et je ne réponds pas que j'entende sans me rendormir tous les +vers que vous avez à me dire.--Oh! j'en réponds bien, moi, a repris le +poëte tragique: quand vous seriez mort, la scène que je viens de +composer serait capable de vous rappeler à la vie. Ma versification +n'est point un assemblage de sentiments communs et d'expressions +triviales que la rime seule soutienne; c'est une poésie mâle qui émeut +le coeur et frappe l'esprit. Je ne suis pas de ces poëtreaux dont les +pitoyables nouveautés ne font que passer sur la scène comme des ombres, +et vont à Utique divertir les Africains: mes pièces, dignes d'être +consacrées avec ma statue dans la bibliothèque palatine, ont encore la +foule après trente représentations; mais venons, ajouta ce poëte +modeste, venons aux vers dont je veux vous donner l'étrenne. + +«Voici ma tragédie: _La mort de Patrocle_. Scène première. Briseïde et +les autres captives d'Achille paraissent: elles s'arrachent les cheveux +et se frappent le sein, pour témoigner la douleur qu'elles ont de la +perte de Patrocle. Elles ne peuvent pas même se soutenir; abattues par +leur désespoir, elles se laissent tomber sur le théâtre. Vous me direz +que cela est un peu hasardé: mais c'est ce que je cherche. Que les +petits génies se tiennent dans les bornes étroites de l'imitation, sans +oser les franchir, à la bonne heure! Il y a de la prudence dans leur +timidité. Pour moi, j'aime le nouveau, et je tiens que, pour émouvoir et +ravir les spectateurs, il faut leur présenter des images auxquelles ils +ne s'attendent point. + +«Les captives sont donc couchées par terre. Phoenix, gouverneur +d'Achille, est avec elles: il les aide à se relever l'une après l'autre. +Ensuite il commence la protase par ces vers: + + Priam va perdre Hector et sa superbe ville; + Les Grecs veulent venger le compagnon d'Achille + Le fier Agamemnon, le Divin Camelus, + Nestor pareil aux dieux, le vaillant Eumelus, + Léonte de la pique adroit à l'exercice, + Le nerveux Diomède et l'éloquent Ulysse; + Achille s'y prépare, et déjà ce héros + Pousse vers Ilium ses immortels chevaux[1]. + Pour arriver plus tôt où sa fureur l'entraîne, + Quoique l'oeil qui les voit ne les suive qu'à peine, + Il leur dit: Cher Xantus, Balius, avancez: + Et lorsque vous serez de carnage lassés, + Quand les Troyens fuyant rentreront dans leur ville, + Regagnez notre camp, mais non pas sans Achille. + Xantus baisse la tête et répond par ces mots: + Achille, vous serez content de vos chevaux: + Ils vont aller au gré de votre impatience; + Mais de votre trépas l'instant fatal s'avance. + Junon aux yeux de boeuf ainsi le fait parler, + Et d'Achille aussitôt le char semble voler. + Les Grecs, en le voyant, de mille cris de joie + Soudain font retentir le rivage de Troie. + Ce prince, revêtu des armes de Vulcain, + Paraît plus éclatant que l'astre du matin, + Ou tel que le soleil commençant sa carrière + S'élève pour donner au monde la lumière, + Ou brillant comme un feu que les villageois font + Pendant l'obscure nuit sur le sommet du mont. + + [1] _Hom. Lib. XIX._ + +«Je m'arrête, a poursuivi l'auteur tragique, pour vous laisser respirer +un moment; car si je vous récitais toute ma scène de suite, la beauté de +ma versification et le grand nombre de traits brillants et de pensées +sublimes qu'elle contient vous suffoqueraient. Remarquez la justesse de +cette comparaison: _Plus éclatant qu'un feu que les villageois font..._ +Tout le monde ne sent point cela; mais vous, qui avez de l'esprit, et du +véritable, vous en devez être enchanté.--Je le suis sans doute, a +répondu l'auteur comique en souriant d'un air malin; rien n'est si beau, +et je suis persuadé que vous ne manquerez pas de parler aussi dans votre +tragédie du soin que Thétis prenait de chasser les mouches troyennes qui +s'approchaient du corps de Patrocle.--Ne pensez pas vous en moquer, a +répliqué le tragique. Un poëte qui a de l'habileté peut tout risquer: +cet endroit-là est peut-être celui de ma pièce le plus propre à me +fournir des vers pompeux: je ne le raterai pas, sur ma parole. + +«Tous mes ouvrages, a-t-il continué sans façon, sont marqués au bon +coin; aussi; quand je les lis, il faut voir comme on les applaudit! je +m'arrête à chaque vers pour recevoir des louanges. Je me souviens qu'un +jour je lisais à Paris une tragédie dans une maison où il va tous les +jours de beaux esprits à l'heure du dîner, et dans laquelle, sans +vanité, je ne passe pas pour un Pradon: la grande comtesse de +Vieille-Brune y était; elle a le goût fin et délicat; je suis son poëte +favori. Elle pleurait à chaudes larmes dès la première scène; elle fut +obligée de changer de mouchoir au second acte; elle ne fit que +sanglotter au troisième; elle se trouva mal au quatrième, et je crus, à +la catastrophe, qu'elle allait mourir avec le héros de ma pièce.» + +«A ces mots, quelque envie qu'eût l'auteur comique de garder son +sérieux, il lui est échappé un éclat de rire. «Ah! que je reconnais +bien, dit-il, cette bonne comtesse à ce trait-là: c'est une femme qui ne +peut souffrir la comédie; elle a tant d'aversion pour le comique, +qu'elle sort ordinairement de sa loge après la grande pièce, pour +emporter toute sa douleur. La tragédie est sa belle passion: que +l'ouvrage soit bon ou mauvais, pourvu que vous y fassiez parler des +amants malheureux, vous êtes sûr d'attendrir la dame. Franchement, si je +composais des poëmes sérieux, je voudrais avoir d'autres approbateurs +qu'elle. + +«--Oh! j'en ai d'autres aussi, dit le poëte tragique; j'ai l'approbation +de mille personnes de qualité, tant mâles que femelles...--Je me +défierais encore du suffrage de ces personnes-là, interrompit l'auteur +comique: je serais en garde contre leurs jugements. Savez-vous bien +pourquoi? C'est que ces sortes d'auditeurs sont distraits, pour la +plupart, pendant une lecture, et qu'ils se laissent prendre à la beauté +d'un vers, ou à la délicatesse d'un sentiment: cela suffit pour leur +faire louer tout un ouvrage, quelque imparfait qu'il puisse être +d'ailleurs. Tout au contraire, entendent-ils quelques vers dont la +platitude ou la dureté leur blesse l'oreille, il ne leur en faut pas +davantage pour décrier une bonne pièce. + +«--Hé bien! a repris l'auteur sérieux, puisque vous voulez que ces +juges-là me soient suspects, je m'en fie donc aux applaudissements du +parterre.--Hé! ne me vantez pas, s'il vous plaît, votre parterre, a +répliqué l'autre: il fait paraître trop de caprice dans ses décisions. +Il se trompe quelquefois si lourdement aux représentations des pièces +nouvelles, qu'il sera des deux mois entiers sottement enchanté d'un +mauvais ouvrage. Il est vrai que dans la suite l'impression le désabuse, +et que l'auteur demeure déshonoré après un heureux succès. + +«--C'est un malheur qui n'est pas à craindre pour moi, a dit le +tragique; on réimprime mes pièces aussi souvent qu'elles sont +représentées. J'avoue qu'il n'en est pas de même des comédies; +l'impression découvre leur faiblesse: les comédies n'étant que des +bagatelles, que de petites productions d'esprit...--Tout beau, monsieur +l'auteur tragique, interrompit l'autre, tout beau! vous ne songez pas +que vous vous échauffez; parlez, de grâce, devant moi, de la comédie +avec un peu moins d'irrévérence. Pensez-vous qu'une pièce comique soit +moins difficile à composer qu'une tragédie? Détrompez-vous: il n'est pas +plus aisé de faire rire les honnêtes gens que de les faire pleurer. +Sachez qu'un sujet ingénieux dans les moeurs de la vie ordinaire ne +coûte pas moins à traiter que le plus beau sujet héroïque. + +«--Ah! parbleu, s'écrie le poëte sérieux d'un ton railleur, je suis ravi +de vous entendre parler dans ces termes. Hé bien, monsieur Calidas, pour +éviter la dispute, je veux désormais autant estimer vos ouvrages que je +les ai méprisés jusqu'ici.--Je me soucie fort peu de vos mépris, +monsieur Giblet, reprend avec précipitation l'auteur comique; et pour +répondre à vos airs insolents, je vais vous dire nettement ce que je +pense des vers que vous venez de me réciter: ils sont ridicules, et les +pensées, quoique tirées d'Homère, n'en sont pas moins plates. Achille +parle à ses chevaux; ses chevaux lui répondent: il y a là-dedans une +image basse, de même que dans la comparaison du feu que les villageois +font sur une montagne. Ce n'est pas faire honneur aux anciens que de les +piller de cette sorte: ils sont, à la vérité, remplis de choses +admirables; mais il faut avoir plus de goût que vous n'en avez, pour +faire un heureux choix de celles qu'on doit emprunter d'eux. + +«--Puisque vous n'avez pas assez d'élévation de génie, a répliqué +Giblet, pour apercevoir les beautés de ma poésie, et pour vous punir +d'avoir osé critiquer ma scène, je ne vous en lirai pas la suite.--Je ne +suis que trop puni d'avoir entendu le commencement, a réparti Calidas: +il vous sied bien, à vous, de mépriser mes comédies! Apprenez que la +plus mauvaise que je puisse faire sera toujours fort au-dessus de vos +tragédies, et qu'il est plus facile de prendre l'essor et de se guinder +sur de grands sentiments, que d'attraper une plaisanterie fine et +délicate. + +«--Grâce au ciel, dit le tragique d'un air dédaigneux, si j'ai le +malheur de n'avoir pas votre estime, je crois devoir m'en consoler. La +cour juge plus favorablement de moi que vous ne faites, et la pension +dont elle m'a bien voulu...--Eh! ne croyez pas m'éblouir avec vos +pensions de cour, interrompt Calidas: je sais trop de quelle manière on +les obtient, pour en faire plus de cas de vos ouvrages. Encore une fois, +ne vous imaginez pas mieux valoir que les auteurs comiques. Et pour vous +prouver même que je suis convaincu qu'il est plus aisé de composer des +poëmes dramatiques sérieux que d'autres, c'est que si je retourne en +France, et que je n'y réussisse pas dans le comique, je m'abaisserai à +faire des tragédies. + +«--Pour un composeur de farces, dit là dessus le poëte tragique, vous +avez bien de la vanité.--Pour un versificateur qui ne doit sa réputation +qu'à de faux brillants, dit l'auteur comique, vous vous en faites bien +accroire.--Vous êtes un insolent, a répliqué l'autre. Si je n'étais pas +chez vous, mon petit monsieur Calidas, la péripétie de cette aventure +vous apprendrait à respecter le cothurne.--Que cette considération ne +vous retienne point, mon grand monsieur Giblet, a répondu Calidas. Si +vous avez envie de vous faire battre, je vous battrai aussi bien chez +moi qu'ailleurs.» + +«En même temps ils se sont tous deux pris à la gorge et aux cheveux, et +les coups de poing et de pied n'ont pas été épargnés de part et d'autre. +Un Italien, couché dans la chambre voisine, a entendu tout ce dialogue, +et au bruit que les auteurs faisaient en se battant, il a jugé qu'ils +étaient aux prises. Il s'est levé, et, par compassion pour ces Français, +quoiqu'Italien, il a appelé du monde. Un Flamand et deux Allemands, qui +sont ces personnes que vous voyez en robe de chambre, viennent avec +l'Italien séparer les combattants. + +--Ce démêlé me paraît plaisant, dit don Cléofas. Mais, à ce que je vois, +les auteurs tragiques, en France, s'imaginent être des personnages plus +importants que ceux qui ne font que des comédies.--Sans doute, répondit +Asmodée. Les premiers se croient autant au-dessus des autres, que les +héros des tragédies sont au-dessus des valets des pièces comiques.--Eh, +sur quoi fondent-ils leur orgueil? répliqua l'écolier; est-ce qu'il +serait en effet plus difficile de faire une tragédie qu'une comédie?--La +question que vous me faites, répartit le diable, a cent fois été agitée, +et l'est encore tous les jours. Pour moi, voici comme je la décide, n'en +déplaise aux hommes qui ne sont pas de mon sentiment: je dis qu'il n'est +pas plus facile de composer une pièce comique qu'une tragique; car si la +dernière était plus difficile que l'autre, il faudrait conclure de là +qu'un faiseur de tragédies serait plus capable de faire une comédie que +le meilleur auteur comique, ce qui ne s'accorderait pas avec +l'expérience. Ces deux sortes de poëmes demandent donc deux génies d'un +caractère différent, mais d'une égale habileté. + +«Il est temps, ajouta le boiteux, de finir la digression: je vais +reprendre le fil de l'histoire que vous avez interrompue. + + + + +CHAPITRE XV + +_Suite et conclusion de l'histoire de la force de l'amitié._ + + +«Si les valets de dona Théodora n'avaient pu empêcher son enlèvement, +ils s'y étaient du moins opposés avec courage, et leur résistance avait +été fatale à une partie des gens d'Alvaro Ponce. Ils en avaient entre +autres blessé un si dangereusement, que, ses blessures ne lui ayant pas +permis de suivre ses camarades, il était demeuré presque sans vie étendu +sur le sable. + +«On reconnut ce malheureux pour un valet de don Alvar; et comme on +s'aperçut qu'il respirait encore, on le porta au château, où l'on +n'épargna rien pour lui faire reprendre ses esprits: on en vint à bout, +quoique le sang qu'il avait perdu l'eût laissé dans une extrême +faiblesse. Pour l'engager à parler, on lui promit d'avoir soin de ses +jours, et de ne le pas livrer à la rigueur de la justice, pourvu qu'il +voulût dire où son maître emmenait dona Théodora. + +«Il fut flatté de cette promesse, bien qu'en l'état où il était il dût +avoir peu d'espérance d'en profiter: il rappela le peu de force qui lui +restait, et, d'une voix faible, confirma l'avis que don Fadrique avait +reçu. Il ajouta ensuite que don Alvar avait dessein de conduire la veuve +de Cifuentes à Sassari, dans l'île de Sardaigne, où il avait un parent +dont la protection et l'autorité lui promettaient un sûr asile. + +«Cette déposition soulagea le désespoir de Mendoce et du Tolédan: ils +laissèrent le blessé dans le château, où il mourut quelques heures +après, et ils s'en retournèrent à Valence, en songeant au parti qu'ils +avaient à prendre. Ils résolurent d'aller chercher leur ennemi commun +dans sa retraite: ils s'embarquèrent bientôt tous deux, sans suite, à +Dénia, pour passer au Port-Mahon, ne doutant pas qu'ils n'y trouvassent +une commodité pour aller à l'île de Sardaigne. Effectivement, ils ne +furent pas plutôt arrivés au Port-Mahon, qu'ils apprirent qu'un vaisseau +freté pour Cagliari devait incessamment mettre à la voile: ils +profitèrent de l'occasion. + +«Le vaisseau partit avec un vent tel qu'ils le pouvaient souhaiter; mais +cinq ou six heures après leur départ, il survint un calme; et la nuit, +le vent étant devenu contraire, ils furent obligés de louvoyer, dans +l'espérance qu'il changerait. Ils naviguèrent de cette sorte pendant +trois jours; le quatrième, sur les deux heures après midi, ils +découvrirent un vaisseau qui venait droit à eux les voiles tendues. Ils +le prirent d'abord pour un vaisseau marchand; mais voyant qu'il +s'avançait presque sous leur canon sans arborer aucun pavillon, ils ne +doutèrent plus que ce ne fût un corsaire. + +«Ils ne se trompaient pas: c'était un pirate de Tunis, qui croyait que +les chrétiens allaient se rendre sans combattre; mais lorsqu'il +s'aperçut qu'ils brouillaient les voiles et préparaient leur canon, il +jugea que l'affaire serait plus sérieuse qu'il n'avait pensé: c'est +pourquoi il s'arrêta, brouilla aussi ses voiles et se disposa au combat. + +«Ils commençaient de part et d'autre à se canonner, et les chrétiens +semblaient avoir quelque avantage; mais un corsaire d'Alger, avec un +vaisseau plus grand et mieux armé que les deux autres, arrivant au +milieu de l'action, prit le parti du pirate de Tunis. Il s'approcha du +bâtiment espagnol à pleines voiles, et le mit entre deux feux. + +«Les chrétiens perdirent courage à cette vue, et, ne voulant pas +continuer un combat qui devenait trop inégal, ils cessèrent de tirer. +Alors il parut sur la poupe du navire d'Alger un esclave qui se mit à +crier, en espagnol, aux gens du vaisseau chrétien qu'ils eussent à se +rendre pour Alger, s'ils voulaient qu'on leur fît quartier. Après ce +cri, un Turc qui tenait une banderole de taffetas vert parsemée de +demi-lunes d'argent entrelacées la fit flotter dans l'air. Les +chrétiens, considérant que toute leur résistance ne pouvait être +qu'inutile, ne songèrent plus à se défendre: ils se livrèrent à toute la +douleur que l'idée de l'esclavage peut causer à des hommes libres, et le +maître, craignant qu'un plus long retardement n'irritât des vainqueurs +barbares, ôta la banderole de la poupe, se jeta dans l'esquif avec +quelques-uns de ses matelots, et alla se rendre au corsaire d'Alger. + +«Ce pirate envoya une partie de ses soldats visiter le bâtiment +espagnol, c'est-à-dire piller tout ce qu'il y avait dedans. Le corsaire +de Tunis, de son côté, donna le même ordre à quelques-uns de ses gens; +de sorte que tous les passagers de ce malheureux navire furent en un +instant désarmés et fouillés, et on les fit passer ensuite dans le +vaisseau algérien, où les deux pirates en firent un partage qui fut +réglé par le sort. + +«C'eût été du moins une consolation pour Mendoce et pour son ami de +tomber tous deux au pouvoir du même corsaire: ils auraient trouvé leurs +chaînes moins pesantes s'ils avaient pu les porter ensemble; mais la +Fortune, qui voulait leur faire éprouver toute sa rigueur, soumit don +Fadrique au corsaire de Tunis, et don Juan à celui d'Alger. Peignez-vous +le désespoir de ces amis, quand il leur fallut se quitter: ils se +jetèrent aux pieds des pirates, pour les conjurer de ne les point +séparer. Mais ces corsaires, dont la barbarie était à l'épreuve des +spectacles les plus touchants, ne se laissèrent point fléchir: au +contraire, jugeant que ces deux captifs étaient des personnes +considérables, et qu'ils pourraient payer une grosse rançon, ils +résolurent de les partager. + +«Mendoce et Zarate, voyant qu'ils avaient affaire à des coeurs +impitoyables, se regardaient l'un l'autre, et s'exprimaient par leurs +regards l'excès de leur affliction. Mais lorsque l'on eut achevé le +partage du butin, et que le pirate de Tunis voulut regagner son bord +avec les esclaves qui lui étaient échus, ces deux amis pensèrent expirer +de douleur. Mendoce s'approcha du Tolédan, et le serrant entre ses bras: +«Il faut donc, lui dit-il, que nous nous séparions? Quelle affreuse +nécessité! Ce n'est pas assez que l'audace d'un ravisseur demeure +impunie, on nous défend même d'unir nos plaintes et nos regrets. Ah! don +Juan, qu'avons-nous fait au ciel, pour éprouver si cruellement sa +colère?--Ne cherchez point ailleurs la cause de nos disgrâces, répondit +don Juan: il ne les faut imputer qu'à moi. La mort des deux personnes +que je me suis immolées, quoiqu'excusable aux yeux des hommes, aura sans +doute irrité le ciel, qui vous punit aussi d'avoir pris de l'amitié pour +un misérable que poursuit sa justice.» + +«En parlant ainsi, ils répandaient tous deux des larmes si abondamment, +et soupiraient avec tant de violence, que les autres esclaves n'en +étaient pas moins touchés que de leur propre infortune. Mais les soldats +de Tunis, encore plus barbares que leur maître, remarquant que Mendoce +tardait à sortir du vaisseau, l'arrachèrent brutalement des bras du +Tolédan, et l'entraînèrent avec eux en le chargeant de coups. «Adieu, +cher ami, s'écria-t-il, je ne vous reverrai plus: dona Théodora n'est +point vengée; les maux que ces cruels m'apprêtent feront les moindres +peines de mon esclavage.» + +«Don Juan ne put répondre à ces paroles: le traitement qu'il voyait +faire à son ami lui causa un saisissement qui lui ôta l'usage de la +voix. Comme l'ordre de cette histoire demande que nous suivions le +Tolédan, nous laisserons don Fabrique dans le navire de Tunis. + +«Le corsaire d'Alger retourna vers son port, où étant arrivé, il mena +ses nouveaux esclaves chez le Pacha, et de là au marché où l'on a +coutume de les vendre. Un officier du dey Mezomorto acheta don Juan pour +son maître, chez qui l'on employa ce nouvel esclave à travailler dans +les jardins du harem[2]. Cette occupation, quoique pénible pour un +gentilhomme, ne laissa pas de lui être agréable, à cause de la solitude +qu'elle demandait. Dans la situation où il se trouvait, rien ne pouvait +le flatter davantage que la liberté de s'occuper de ses malheurs. Il y +pensait sans cesse, et son esprit, loin de faire quelque effort pour se +détacher des images les plus affligeantes, semblait prendre plaisir à se +les retracer. + + [2] C'est le nom que l'on donne à tous les sérails des particuliers; + il n'y a que le sérail du grand seigneur qui soit appelé sérail. + +«Un jour que, sans apercevoir le dey qui se promenait dans le jardin, il +chantait une chanson triste en travaillant, Mezomorto s'arrêta pour +l'écouter: il fut assez content de sa voix, et, s'approchant de lui par +curiosité, il lui demanda comme il se nommait: le Tolédan lui répondit +qu'il s'appelait Alvaro. En entrant chez le dey, il avait jugé à propos +de changer de nom, suivant la coutume des esclaves, et il avait pris +celui-là parce qu'ayant continuellement dans l'esprit l'enlèvement de +Théodora par Alvaro Ponce, il lui était venu à la bouche plutôt qu'un +autre. Mezomorto, qui savait passablement l'espagnol, lui fit plusieurs +questions sur les coutumes d'Espagne, et particulièrement sur la +conduite que les hommes y tiennent pour se rendre agréables aux femmes, +à quoi don Juan répondit d'une manière dont le dey fut très-satisfait. + +«Alvaro, lui dit-il, tu me parais avoir de l'esprit, et je ne te crois +pas un homme du commun; mais, qui que tu puisses être, tu as le bonheur +de me plaire, et je veux t'honorer de ma confiance.» Don Juan, à ces +mots, se prosterna aux pieds du dey, et se leva après avoir porté le bas +de sa robe à sa bouche, à ses yeux, et ensuite sur sa tête. + +«Pour commencer à t'en donner des marques, reprit Mezomorto, je te dirai +que j'ai dans mon sérail les plus belles femmes de l'Europe. J'en ai une +entr'autres à qui rien n'est comparable; je ne crois pas que le grand +seigneur même en possède une si parfaite, quoique ses vaisseaux lui en +apportent tous les jours de tous les endroits du monde. Il semble que +son visage soit le soleil réfléchi, et sa taille paraît être la tige du +rosier planté dans le jardin d'Eram. Tu m'en vois enchanté. + +«Mais ce miracle de la nature, avec une beauté si rare, conserve une +tristesse mortelle, que le temps et mon amour ne sauraient dissiper. +Bien que la fortune l'ait soumise à mes désirs, je ne les ai point +encore satisfaits; je les ai toujours domptés, et, contre l'usage +ordinaire de mes pareils, qui ne recherchent que le plaisir des sens, je +me suis attaché à gagner son coeur par une complaisance et par des +respects que le dernier des Musulmans aurait honte d'avoir pour une +esclave chrétienne. + +«Cependant tous mes soins ne font qu'aigrir sa mélancolie, dont +l'opiniâtreté commence enfin à me lasser. L'idée de l'esclavage n'est +point gravée dans l'esprit des autres avec des traits si profonds: mes +regards favorables l'ont bientôt effacée; cette longue douleur fatigue +ma patience. Toutefois, avant que je cède à mes transports, il faut que +je fasse un effort encore: je veux me servir de ton entremise. Comme +l'esclave est chrétienne, et même de ta nation, elle pourra prendre de +la confiance en toi, et tu la persuaderas mieux qu'un autre. Vante-lui +mon rang et mes richesses; représente-lui que je la distinguerai de +toutes mes esclaves; fais-lui même envisager, s'il le faut, qu'elle peut +aspirer à l'honneur d'être un jour la femme de Mezomorto, et dis-lui que +j'aurai pour elle plus de considération que je n'en aurais pour une +sultane dont Sa Hautesse voudrait m'offrir la main.» + +«Don Juan se prosterna une seconde fois devant le dey, et, quoique peu +satisfait de cette commission, l'assura qu'il ferait tout son possible +pour s'en bien acquitter. «C'est assez, répliqua Mezomorto; abandonne +ton ouvrage et me suis: je vais, contre nos usages, te faire parler en +particulier à cette belle esclave. Mais crains d'abuser de ma confiance: +des supplices inconnus aux Turcs mêmes puniraient ta témérité. Tâche de +vaincre sa tristesse, et songe que ta liberté est attachée à la fin de +mes souffrances.» Don Juan quitta son travail et suivit le dey, qui +avait pris les devants pour aller disposer la captive affligée à +recevoir son agent. + +«Elle était avec deux vieilles esclaves, qui se retirèrent d'abord +qu'elles virent paraître Mezomorto. La belle esclave le salua avec +beaucoup de respect; mais elle ne put s'empêcher de frémir, ce qui lui +arrivait toutes les fois qu'il s'offrait à sa vue. Il s'en aperçut, et +pour la rassurer: «Aimable captive, lui dit-il, je ne viens ici que pour +vous avertir qu'il y a parmi mes esclaves un Espagnol que vous serez +peut-être bien aise d'entretenir: si vous souhaitez de le voir, je lui +accorderai la permission de vous parler, et même sans témoins.» + +«La belle esclave témoigna qu'elle le voulait bien. «Je vais vous +l'envoyer, reprit le dey: puisse-t-il par ses discours soulager vos +ennuis!» En achevant ces paroles, il sortit, et, rencontrant le Tolédan +qui arrivait, il lui dit tout bas: «Tu peux entrer; et après que tu +auras entretenu la captive, tu viendras dans mon appartement me rendre +compte de cet entretien.» + +«Zarate entra aussitôt dans la chambre, poussa la porte, salua l'esclave +sans attacher ses yeux sur elle, et l'esclave reçut son salut sans le +regarder fixement; mais venant tout à coup à s'envisager l'un l'autre +avec attention, ils firent un cri de surprise et de joie. «O ciel! dit +le Tolédan en s'approchant d'elle, n'est-ce point une image vaine qui me +séduit? Est-ce en effet dona Théodora que je vois?--Ah! don Juan, +s'écria la belle esclave, est-ce vous qui me parlez?--Oui, Madame, +répondit-il en baisant tendrement une de ses mains, c'est don Juan +lui-même. Reconnaissez-moi à ces pleurs que mes yeux, charmés de vous +revoir, ne sauraient retenir, à ces transports que votre présence seule +est capable d'exciter; je ne murmure plus contre la Fortune, puisqu'elle +vous rend à mes voeux... Mais où m'emporte une joie immodérée? J'oublie +que vous êtes dans les fers. Par quel nouveau caprice du sort y +êtes-vous tombée? Comment avez-vous pu vous sauver de la téméraire +ardeur de don Alvar? Ah! qu'elle m'a causé d'alarmes, et que je crains +d'apprendre que le ciel n'ait pas assez protégé la vertu! + +«--Le ciel, dit dona Théodora, m'a vengée d'Alvaro Ponce. Si j'avais le +temps de vous raconter...--Vous en avez tout le loisir, interrompit don +Juan: le dey me permet d'être avec vous, et, ce qui doit vous +surprendre, de vous entretenir sans témoins. Profitons de ces heureux +moments: instruisez-moi de tout ce qui vous est arrivé depuis votre +enlèvement jusqu'ici.--Eh! qui vous a dit, reprit-elle, que c'est par +don Alvar que j'ai été enlevée?--Je ne le sais que trop bien, répartit +don Juan.» Alors il lui conta succinctement de quelle manière il l'avait +appris, et comme, Mendoce et lui s'étant embarqués pour aller chercher +son ravisseur, ils avaient été pris par des corsaires. Dès qu'il eût +achevé son récit, Théodora commença le sien dans ces termes: + +«Il n'est pas besoin de vous dire que je fus fort étonnée de me voir +saisie par une troupe de gens masqués: je m'évanouis entre les bras de +celui qui me portait, et quand je revins de mon évanouissement, qui fut +sans doute très-long, je me trouvai seule avec Inès, une de mes femmes, +en pleine mer, dans la chambre de poupe d'un vaisseau qui avait les +voiles au vent. + +«La malheureuse Inès se mit à m'exhorter à prendre patience, et j'eus +lieu de juger par ses discours qu'elle était d'intelligence avec mon +ravisseur. Il osa se montrer devant moi, et, venant se jeter à mes +pieds: Madame, me dit-il, pardonnez à don Alvar le moyen dont il se sert +pour vous posséder: vous savez quels soins je vous ai rendus, et par +quel attachement j'ai disputé votre coeur à don Fadrique jusqu'au jour +que vous lui avez donné la préférence. Si je n'avais eu pour vous qu'une +passion ordinaire, je l'aurais vaincue, et je me serais consolé de mon +malheur; mais mon sort est d'adorer vos charmes: tout méprisé que je +suis, je ne saurais m'affranchir de leur pouvoir. Ne craignez rien +pourtant de la violence de mon amour: je n'ai point attenté à votre +liberté pour effrayer votre vertu par d'indignes efforts, et je prétends +que, dans la retraite où je vous conduis, un noeud éternel et sacré +unisse nos coeurs. + +«Il me tint encore d'autres discours dont je ne puis bien me +ressouvenir; mais, à l'entendre, il semblait qu'en me forçant à +l'épouser il ne me tyrannisait pas, et que je devais moins le regarder +comme un ravisseur insolent que comme un amant passionné. Pendant qu'il +parla, je ne fis que pleurer et me désespérer; c'est pourquoi il me +quitta sans perdre le temps à me persuader; mais en se retirant il fit +un signe à Inès, et je compris que c'était pour qu'elle appuyât +adroitement les raisons dont il avait voulu m'éblouir. + +«Elle n'y manqua point; elle me représenta même qu'après l'éclat d'un +enlèvement je ne pourrais guère me dispenser d'accepter la main d'Alvaro +Ponce, quelque aversion que j'eusse pour lui: que ma réputation +ordonnait ce sacrifice à mon coeur. Ce n'était pas le moyen d'essuyer +mes larmes, que de me faire voir la nécessité de ce mariage affreux: +aussi étais-je inconsolable. Inès ne savait plus que me dire, lorsque +tout à coup nous entendîmes sur le tillac un grand bruit qui attira +toute notre attention. + +«Ce bruit que faisaient les gens de don Alvar était causé par la vue +d'un gros vaisseau qui venait fondre sur nous à voiles déployées: comme +le nôtre n'était pas si bon voilier que celui-là, il nous fut impossible +de l'éviter. Il s'approcha de nous, et bientôt nous entendîmes crier: +_Arrive, arrive!_ Mais Alvaro Ponce et ses gens, aimant mieux mourir que +de se rendre, furent assez hardis pour vouloir combattre. L'action fut +très-vive: je ne vous en ferai point le détail; je vous dirai seulement +que don Alvar et tous les siens y périrent, après s'être battus comme +des désespérés. Pour nous, l'on nous fit passer dans le gros vaisseau, +qui appartenait à Mezomorto, et que commandait Aby Aly Osman, un de ses +officiers. + +«Aby Aly me regarda longtemps avec quelque surprise, et, connaissant à +mes habits que j'étais Espagnole, il me dit en langue castillane: +Modérez votre affliction; consolez-vous d'être tombée dans l'esclavage; +ce malheur était inévitable pour vous; mais, que dis-je, ce malheur! +C'est un avantage dont vous devez vous applaudir. Vous êtes trop belle +pour vous borner aux hommages des chrétiens. Le ciel ne vous a point +fait naître pour ces misérables mortels; vous méritez les voeux des +premiers hommes du monde: les seuls Musulmans sont dignes de vous +posséder. Je vais, ajouta-t-il, reprendre la route d'Alger: quoique je +n'aie point fait d'autre prise, je suis persuadé que le dey, mon maître, +sera satisfait de ma course. Je ne crains pas qu'il condamne +l'impatience que j'aurai eue de remettre entre ses mains une beauté qui +va faire ses délices et tout l'ornement de son sérail. + +«A ce discours qui me faisait connaître ce que j'avais à redouter, je +redoublai mes pleurs. Aby Aly, qui voyait d'un autre oeil que moi le +sujet de ma frayeur, n'en fit que rire, et cingla vers Alger, tandis que +je m'affligeais sans modération. Tantôt j'adressais mes soupirs au ciel, +et j'implorais son secours; tantôt je souhaitais que quelques vaisseaux +chrétiens vinssent nous attaquer, ou que les flots nous engloutissent. +Après cela, je souhaitais que mes larmes et ma douleur me rendissent si +effroyable, que ma vue pût faire horreur au dey. Vains souhaits que ma +pudeur alarmée me faisait former! Nous arrivâmes au port: on me +conduisit dans ce palais; je parus devant Mezomorto. + +«Je ne sais point ce que dit Aby Aly en me présentant à son maître, ni +ce que son maître lui répondit, parce qu'ils se parlèrent en turc; mais +je crus m'apercevoir aux gestes et aux regards du dey que j'avais le +malheur de lui plaire, et les choses qu'il me dit ensuite en espagnol +achevèrent de me mettre au désespoir, en me confirmant dans cette +opinion. + +«Je me jetai vainement à ses pieds, et lui promis tout ce qu'il voudrait +pour ma rançon; j'eus beau tenter son avarice par l'offre de tous mes +biens, il me dit qu'il m'estimait plus que toutes les richesses du +monde. Il me fit préparer cet appartement, qui est le plus magnifique de +son palais, et depuis ce temps-là il n'a rien épargné pour bannir la +tristesse dont il me voit accablée. Il m'amène tous les esclaves de l'un +et de l'autre sexe qui savent chanter ou jouer de quelque instrument. Il +m'a ôté Inès, dans la pensée qu'elle ne faisait que nourrir mes +chagrins, et je suis servie par de vieilles esclaves qui m'entretiennent +sans cesse de l'amour de leur maître et de tous les différents plaisirs +qui me sont réservés. + +«Mais tout ce qu'on met en usage pour me divertir produit un effet tout +contraire: rien ne peut me consoler. Captive dans ce détestable palais +qui retentit tous les jours des cris de l'innocence opprimée, je souffre +encore moins de la perte de ma liberté que de la terreur que m'inspire +l'odieuse tendresse du dey. Quoique je n'aie trouvé en lui, jusqu'à ce +jour, qu'un amant complaisant et respectueux, je n'en ai pas moins +d'effroi, et je crains que, lassé d'un respect qui le gêne déjà +peut-être, il n'abuse enfin de son pouvoir: je suis agitée sans relâche +de cette affreuse crainte, et chaque instant de ma vie m'est un supplice +nouveau.» + +«Dona Théodora ne put achever ces paroles sans verser des pleurs. Don +Juan en fut pénétré. «Ce n'est pas sans raison, Madame, lui dit-il, que +vous vous faites de l'avenir une si horrible image; j'en suis autant +épouvanté que vous. Le respect du dey est plus prêt à se démentir que +vous ne pensez; cet amant soumis dépouillera bientôt sa feinte douceur; +je ne le sais que trop, et je vois tout le danger que vous courez. + +«Mais, continua-t-il, en changeant de ton, je n'en serai point un témoin +tranquille. Tout esclave que je suis, mon désespoir est à craindre: +avant que Mezomorto vous outrage, je veux enfoncer dans son sein...--Ah! +don Juan, interrompit la veuve de Cifuentes, quel projet osez-vous +concevoir? Gardez-vous bien de l'exécuter. De quelles cruautés cette +mort serait suivie! Les Turcs ne la vengeraient-ils pas? Les tourments +les plus effroyables... Je ne puis y penser sans frémir! D'ailleurs, +n'est-ce pas vous exposer à un péril superflu? En ôtant la vie au dey, +me rendriez-vous la liberté? Hélas! je serais vendue à quelque scélérat, +peut-être, qui aurait moins de respect pour moi que Mezomorto. C'est à +toi, ciel, à montrer ta justice! tu connais la brutale envie du dey: tu +me défends le fer et le poison: c'est donc à toi de prévenir un crime +qui t'offense. + +«--Oui, Madame, reprit Zarate, le ciel le préviendra; je sens déjà qu'il +m'inspire: ce qui me vient dans l'esprit en ce moment est sans doute un +avis secret qu'il me donne. Le dey ne m'a permis de vous voir que pour +vous porter à répondre à son amour. Je dois aller lui rendre compte de +notre conversation: il faut le tromper. Je vais lui dire que vous n'êtes +pas inconsolable; que la conduite qu'il tient avec vous commence à +soulager vos peines, et que s'il continue, il doit tout espérer; +secondez-moi de votre côté. Quand il vous reverra, qu'il vous trouve +moins triste qu'à l'ordinaire: feignez de prendre quelque sorte de +plaisir à ses discours. + +«--Quelle contrainte! interrompit dona Théodora; comment une âme franche +et sincère pourra-t-elle se trahir jusque-là, et quel sera le fruit +d'une feinte si pénible?--Le dey, répondit-il, s'applaudira de ce +changement, et voudra, par sa complaisance, achever de vous gagner: +pendant ce temps-là je travaillerai à votre liberté. L'ouvrage, j'en +conviens, est difficile; mais je connais un esclave adroit dont j'espère +que l'industrie ne nous sera pas inutile. + +«Je vous laisse, poursuivit-il: l'affaire veut de la diligence; nous +nous reverrons. Je vais trouver le dey, et tâcher d'amuser par des +fables son impétueuse ardeur. Vous, Madame, préparez-vous à le recevoir: +dissimulez, efforcez-vous: que vos regards, que sa présence blesse, +soient désarmés de haine et de rigueur: que votre bouche, qui ne s'ouvre +tous les jours que pour déplorer votre infortune, tienne un langage qui +le flatte: ne craignez point de lui paraître trop favorable; il faut +tout promettre pour ne rien accorder.--C'est assez, répartit Théodora, +je ferai tout ce que vous me dites, puisque le malheur qui me menace +m'impose cette cruelle nécessité. Allez, don Juan, employez tous vos +soins à finir mon esclavage; ce sera un surcroît de joie pour moi si je +tiens de vous ma liberté.» + +«Le Tolédan, suivant l'ordre de Mezomorto, se rendit auprès de lui: «Hé +bien, Alvaro, lui dit ce dey avec beaucoup d'émotion, quelles nouvelles +m'apportes-tu de la belle esclave? L'as-tu disposée à m'écouter? Si +tu m'apprends que je ne dois pas me flatter de vaincre sa farouche +douleur, je jure par la tête du Grand Seigneur mon maître que +j'obtiendrai dès aujourd'hui par la force ce que l'on refuse à ma +complaisance.--Seigneur, lui répondit don Juan, il n'est pas besoin de +faire ce serment inviolable; vous ne serez point obligé d'avoir recours +à la violence pour satisfaire votre amour. L'esclave est une jeune dame +qui n'a point encore aimé; elle est si fière qu'elle a rejeté les voeux +des premiers seigneurs d'Espagne: elle vivait en souveraine dans son +pays: elle se voit captive ici; une âme orgueilleuse doit sentir +longtemps la différence de ces conditions. Cependant cette superbe +Espagnole s'accoutumera comme les autres à l'esclavage; j'ose même vous +dire que déjà ses fers commencent à lui moins peser: ces déférences +attentives que vous avez pour elle, ces soins respectueux qu'elle +n'attendait pas de vous, adoucissent ses déplaisirs et triomphent peu à +peu de sa fierté. Ménagez, seigneur, cette favorable disposition; +continuez, achevez de charmer cette belle esclave par de nouveaux +respects, et vous la verrez bientôt, rendue à vos désirs, perdre dans +vos bras l'amour de la liberté. + +«--Tu me ravis par ce discours, s'écria le dey: l'espoir que tu me +donnes peut tout sur moi. Oui, je retiendrai mon impatiente ardeur, pour +mieux la satisfaire; mais ne me trompes-tu point, ou ne t'es-tu pas +trompé toi-même? Je vais tout à l'heure entretenir l'esclave: je veux +voir si je démêlerai dans ses yeux ces flatteuses espérances que tu y as +remarquées.» En disant ces paroles, il alla trouver Théodora, et le +Tolédan retourna dans le jardin, où il rencontra le jardinier, qui était +cet esclave adroit dont il prétendait employer l'industrie pour tirer +d'esclavage la veuve de Cifuentes. + +«Le jardinier, nommé Francisque, était Navarrais: il connaissait +parfaitement Alger, pour y avoir servi plusieurs patrons avant que +d'être au dey. «Francisque, mon ami, lui dit don Juan, vous me voyez +très-affligé: il y a dans ce palais une jeune dame des plus +considérables de Valence: elle a prié Mezomorto de taxer lui-même sa +rançon; mais il ne veut pas qu'on la rachète, parce qu'il en est +amoureux.--Et pourquoi cela vous chagrine-t-il si fort? lui dit +Francisque.--C'est que je suis de la même ville, répartit le Tolédan: +ses parents et les miens sont intimes amis: il n'est rien que je ne +fusse capable de faire pour contribuer à la mettre en liberté. + +«--Quoique ce ne soit pas une chose aisée, répliqua Francisque, j'ose +vous assurer que j'en viendrais à bout, si les parents de la dame +étaient d'humeur à bien payer ce service.--N'en doutez pas, répartit don +Juan; je réponds de leur reconnaissance, et surtout de la sienne. On la +nomme dona Théodora: elle est veuve d'un homme qui lui a laissé de +grands biens, et elle est aussi généreuse que riche: en un mot, je suis +Espagnol et noble, ma parole doit vous suffire. + +«--Hé bien, reprit le jardinier, sur la foi de votre promesse, je vais +chercher un renégat catalan que je connais, et lui proposer...--Que +dites-vous! interrompit le Tolédan tout surpris; vous pourriez vous fier +à un misérable qui n'a pas eu honte d'abandonner sa religion +pour...?--Quoique renégat, interrompit à son tour Francisque, il ne +laisse pas d'être honnête homme; il me paraît plus digne de pitié que de +haine, et je le trouverais excusable si son crime pouvait recevoir +quelque excuse. Voici son histoire en deux mots. + +«Il est natif de Barcelone, et chirurgien de profession. Voyant qu'il ne +faisait pas trop bien ses affaires à Barcelone, il résolut d'aller +s'établir à Carthagène, dans la pensée qu'en changeant de lieu il +deviendrait plus heureux qu'il n'était. Il s'embarqua donc pour +Carthagène avec sa mère; mais ils rencontrèrent un pirate d'Alger qui +les prit et les amena dans cette ville. Ils furent vendus, sa mère à un +More et lui à un Turc, qui le maltraita si fort qu'il embrassa le +mahométisme pour finir son cruel esclavage, comme aussi pour procurer la +liberté à sa mère, qu'il voyait traitée avec beaucoup de rigueur chez le +More son patron. En effet, s'étant mis à la solde du bacha, il alla +plusieurs fois en course, et amassa quatre cents patagons: il en employa +une partie au rachat de sa mère; et pour faire valoir le reste, il se +mit en tête d'écumer la mer pour son compte. + +«Il se fit capitaine. Il acheta un petit vaisseau sans pont, et avec +quelques soldats turcs qui voulurent bien se joindre à lui, il alla +croiser entre Alicante et Carthagène; il revint chargé de butin. Il +retourna encore, et ses courses lui réussirent si bien, qu'il se vit +enfin en état d'armer un gros vaisseau, avec lequel il fit des prises +considérables; mais il cessa d'être heureux. Un jour il attaqua une +frégate française, qui maltraita tellement son vaisseau qu'il eut de la +peine à regagner le port d'Alger. Comme on juge en ce pays-ci du mérite +des pirates par le succès de leurs entreprises, le renégat tomba par ses +disgrâces dans le mépris des Turcs. Il en eut du dépit et du chagrin. Il +vendit son vaisseau et se retira dans une maison hors de la ville, où, +depuis ce temps-là, il vit du bien qui lui reste, avec sa mère et +plusieurs esclaves qui les servent. + +«Je le vais voir souvent: nous avons demeuré ensemble chez le même +patron: nous sommes fort amis; il me découvre ses plus secrètes pensées, +et il n'y a pas trois jours qu'il me disait, les larmes aux yeux, qu'il +ne pouvait être tranquille depuis qu'il avait eu le malheur de renier sa +foi; que, pour apaiser les remords qui le déchiraient sans relâche, il +était quelquefois tenté de fouler aux pieds le turban, et, au hasard +d'être brûlé tout vif, de réparer, par un aveu public de son repentir, +le scandale qu'il avait causé aux chrétiens. + +«Tel est le renégat à qui je veux m'adresser, continua Francisque: un +homme de cette sorte ne vous doit pas être suspect. Je vais sortir sous +prétexte d'aller au bagne[3]: je me rendrai chez lui; je lui +représenterai qu'au lieu de se laisser consumer de regret de s'être +éloigné du sein de l'Église, il doit songer aux moyens d'y rentrer: +qu'il n'a pour cet effet qu'à équiper un vaisseau, comme si, ennuyé de +sa vie oisive, il voulait retourner en course, et qu'avec ce bâtiment +nous gagnerons la côte de Valence, où dona Théodora lui donnera de quoi +passer agréablement le reste de ses jours à Barcelone. + + [3] Lieu où s'assemblent les esclaves. + +«--Oui, mon cher Francisque, s'écria don Juan, transporté de l'espérance +que l'esclave Navarrais lui donnait, vous pouvez tout promettre à ce +renégat: vous et lui, soyez sûrs d'être bien récompensés. Mais +croyez-vous que ce projet s'exécute de la manière que vous le +concevez?--Il peut y avoir des difficultés qui ne s'offrent point à mon +esprit, répartit Francisque; mais nous les lèverons, le renégat et moi, +Alvaro, ajouta-t-il en le quittant, j'augure bien de notre entreprise, +et j'espère qu'à mon retour j'aurai de bonnes nouvelles à vous +annoncer.» + +«Ce ne fut pas sans inquiétude que le Tolédan attendit Francisque, qui +revint trois ou quatre heures après, et qui lui dit: «J'ai parlé au +renégat: je lui ai proposé notre dessein, et, après une longue +délibération, nous sommes convenus qu'il achètera un petit vaisseau tout +équipé; que, comme il est permis de prendre pour matelots des esclaves, +il se servira de tous les siens; que, de peur de se rendre suspect, il +engagera douze soldats Turcs, de même que s'il avait effectivement envie +d'aller en course; mais que, deux jours avant celui qu'il leur assignera +pour le départ, il s'embarquera la nuit avec ses esclaves, lèvera +l'ancre sans bruit, et viendra nous prendre, avec son esquif, à une +petite porte de ce jardin, qui n'est pas éloignée de la mer. Voilà le +plan de notre entreprise: vous pouvez en instruire la dame esclave, et +l'assurer que dans quinze jours, au plus tard, elle sera hors de +captivité.» + +«Quelle joie pour Zarate d'avoir une si agréable assurance à donner à +dona Théodora! Pour obtenir la permission de la voir, il chercha le jour +suivant Mezomorto, et l'ayant rencontré: «Pardonnez-moi, seigneur, lui +dit-il, si j'ose vous demander comment vous avez trouvé la belle +esclave: êtes-vous plus satisfait?...--J'en suis charmé, interrompit le +dey: ses yeux n'ont point évité hier mes plus tendres regards; ses +discours, qui n'étaient auparavant que des réflexions éternelles sur son +état, n'ont été mêlés d'aucune plainte, et même elle a paru prêter aux +miens une attention obligeante. + +«C'est à tes soins, Alvaro, que je dois ce changement: je vois que tu +connais bien les femmes de ton pays. Je veux que tu l'entretiennes +encore, pour achever ce que tu as si heureusement commencé. Épuise ton +esprit et ton adresse pour hâter mon bonheur; je romprai aussitôt tes +chaînes, et je jure par l'âme de notre grand prophète que je te +renverrai dans ta patrie chargé de tant de bienfaits, que les chrétiens, +en te revoyant, ne pourront croire que tu reviennes de l'esclavage.» + +«Le Tolédan ne manqua pas de flatter l'erreur de Mezomorto: il feignit +d'être très-sensible à ses promesses, et, sous prétexte d'en vouloir +avancer l'accomplissement, il s'empressa d'aller voir la belle esclave. +Il la trouva seule dans son appartement; les vieilles qui la servaient +étaient occupées ailleurs. Il lui apprit ce que le Navarrais et le +renégat avaient comploté ensemble, sur la foi des promesses qui leur +avaient été faites. + +«Ce fut une grande consolation pour la dame d'entendre qu'on avait pris +de si bonnes mesures pour sa délivrance. «Est-il possible, +s'écria-t-elle dans l'excès de la joie, qu'il me soit permis d'espérer +de revoir encore Valence, ma chère patrie? Quel bonheur, après tant de +périls et d'alarmes, d'y vivre en repos avec vous! Ah! don Juan, que +cette pensée m'est agréable! En partagez-vous le plaisir avec moi? +Songez-vous qu'en m'arrachant au dey, c'est votre femme que vous lui +enlevez? + +«--Hélas! répondit Zarate en poussant un profond soupir, que ces paroles +flatteuses auraient de charmes pour moi, si le souvenir d'un amant +malheureux n'y venait point mêler une amertume qui en corrompt toute la +douceur! Pardonnez-moi, Madame, cette délicatesse; avouez même que +Mendoce est digne de votre pitié. C'est pour vous qu'il est sorti de +Valence, qu'il a perdu la liberté, et je ne doute point qu'à Tunis il ne +soit moins accablé du poids de ses chaînes que du désespoir de ne vous +avoir pas vengée. + +«--Il méritait sans doute un meilleur sort, dit dona Théodora: je prends +le ciel à témoin que je suis pénétrée de tout ce qu'il a fait pour moi; +je ressens vivement les peines que je lui cause; mais, par un cruel +effet de la malignité des astres, mon coeur ne saurait être le prix de +ses services.» + +«Cette conversation fut interrompue par l'arrivée des deux vieilles qui +servaient la veuve de Cifuentes. Don Juan changea de discours, et, +faisant le personnage du confident du dey: «Oui, charmante esclave, +dit-il à Théodora, vous avez enchaîné celui qui vous retient dans les +fers. Mezomorto, votre maître et le mien, le plus amoureux et le plus +aimable de tous les Turcs, est très-content de vous: continuez à le +traiter favorablement, et vous verrez bientôt la fin de vos déplaisirs.» +Il sortit en prononçant ces derniers mots, dont le vrai sens ne fut +compris que par cette dame. + +«Les choses demeurèrent huit jours dans cette disposition au palais du +dey. Cependant le renégat catalan avait acheté un petit vaisseau presque +tout équipé, et il faisait les préparatifs du départ; mais six jours +avant qu'il fût en état de se mettre en mer, don Juan eut de nouvelles +alarmes. + +«Mezomorto l'envoya chercher, et l'ayant fait entrer dans son cabinet: +«Alvaro, lui dit-il, tu es libre; tu partiras quand tu voudras pour t'en +retourner en Espagne: les présents que je t'ai promis sont prêts. J'ai +vu la belle esclave aujourd'hui: qu'elle m'a paru différente de cette +personne dont la tristesse me faisait tant de peine! Chaque jour le +sentiment de sa captivité s'affaiblit: je l'ai trouvée si charmante, que +je viens de prendre la résolution de l'épouser: elle sera ma femme dans +deux jours.» + +«Don Juan changea de couleur à ces paroles, et quelque effort qu'il fît +pour se contraindre, il ne put cacher son trouble et sa surprise au dey, +qui lui en demanda la cause. + +«Seigneur, lui répondit le Tolédan dans son embarras, je suis sans doute +fort étonné qu'un des plus considérables personnages de l'empire ottoman +veuille s'abaisser jusqu'à épouser une esclave: je sais bien que cela +n'est pas sans exemple parmi vous; mais, enfin, l'illustre Mezomorto, +qui peut prétendre aux filles des premiers officiers de la +Porte...--J'en demeure d'accord, interrompit le dey; je pourrais même +aspirer à la fille du grand-visir, et me flatter de succéder à l'emploi +de mon beau-père; mais j'ai des richesses immenses et peu d'ambition. Je +préfère le repos et les plaisirs dont je jouis ici au vizirat, à ce +dangereux honneur où nous ne sommes pas plus tôt montés, que la crainte +des sultans, ou la jalousie des envieux qui les approchent, nous en +précipite. D'ailleurs, j'aime mon esclave, et sa beauté la rend assez +digne du rang où ma tendresse l'appelle. + +«Mais il faut, ajouta-t-il, qu'elle change aujourd'hui de religion, pour +mériter l'honneur que je veux lui faire. Crois-tu que des préjugés +ridicules le lui fassent mépriser?--Non, seigneur, répartit don Juan; je +suis persuadé qu'elle sacrifiera tout à un rang si beau. Permettez-moi +pourtant de vous dire que vous ne devez point l'épouser brusquement: ne +précipitez rien. Il ne faut pas douter que l'idée de quitter une +religion qu'elle a sucée avec le lait ne la révolte d'abord: donnez-lui +le temps de faire des réflexions. Quand elle se représentera qu'au lieu +de la déshonorer et de la laisser tristement vieillir parmi le reste de +vos captives, vous l'attachez à vous par un mariage qui la comble de +gloire, sa reconnaissance et sa vanité vaincront peu à peu ses +scrupules. Différez de huit jours seulement l'exécution de votre +dessein.» + +«Le dey demeura quelque temps rêveur: le délai que son confident lui +proposait n'était guère de son goût; néanmoins le conseil lui parut fort +judicieux. «Je cède à tes raisons, Alvaro, lui dit-il, quelque +impatience que j'aie de posséder l'esclave; j'attendrai donc encore huit +jours: va la voir tout à l'heure, et la dispose à remplir mes désirs +après ce temps-là. Je veux que ce même Alvaro qui m'a si bien servi +auprès d'elle ait l'honneur de lui offrir ma main.» + +«Don Juan courut à l'appartement de Théodora, et l'instruisit de ce qui +venait de se passer entre Mezomorto et lui, afin qu'elle se réglât +là-dessus. Il lui apprit aussi que dans six jours le vaisseau du renégat +serait prêt; et comme elle témoignait être fort en peine de savoir de +quelle manière elle pourrait sortir de son appartement, attendu que +toutes les portes des chambres qu'il fallait traverser pour gagner +l'escalier étaient bien fermées: «C'est ce qui doit peu vous +embarrasser, Madame, lui dit-il; une fenêtre de votre cabinet donne sur +le jardin; c'est par là que vous descendrez, avec une échelle que +j'aurai soin de vous fournir.» + +«En effet, les six jours s'étant écoulés, Francisque avertit le Tolédan +que le renégat se préparait à partir la nuit prochaine. Vous jugez bien +qu'elle fut attendue avec beaucoup d'impatience. Elle arriva enfin, et, +pour comble de bonheur, elle devint très-obscure. Dès que le moment +d'exécuter l'entreprise fut venu, don Juan alla poser l'échelle sous la +fenêtre du cabinet de la belle esclave, qui l'observait, et qui +descendit aussitôt avec beaucoup d'empressement et d'agitation: ensuite +elle s'appuya sur le Tolédan, qui la conduisit vers la petite porte du +jardin qui ouvrait sur la mer. + +«Ils marchaient tous deux à pas précipités, et goûtaient déjà par avance +le plaisir de se voir hors d'esclavage: mais la Fortune, avec qui ces +amants n'étaient pas encore bien réconciliés, leur suscita un malheur +plus cruel que tous ceux qu'ils avaient éprouvés jusqu'alors, et celui +qu'ils auraient le moins prévu. + +«Ils étaient déjà hors du jardin, et ils s'avançaient sur le rivage pour +s'approcher de l'esquif qui les attendait, lorsqu'un homme qu'ils +prirent pour un compagnon de leur fuite, et dont ils n'avaient aucune +défiance, vint tout droit à don Juan l'épée nue, et la lui enfonçant +dans le sein: «Perfide Alvaro Ponce, s'écria-t-il, c'est ainsi que don +Fadrique de Mendoce doit punir un lâche ravisseur: tu ne mérites point +que je t'attaque en brave homme.» + +«Le Tolédan ne put résister à la force du coup, qui le porta par terre: +et en même temps, dona Théodora, qu'il soutenait, saisie à la fois +d'étonnement, de douleur et d'effroi, tomba évanouie d'un autre côté. +«Ah! Mendoce, dit don Juan, qu'avez-vous fait? C'est votre ami que vous +venez de percer.--Juste ciel, reprit don Fadrique, serait-il bien +possible que j'eusse assassiné!...--Je vous pardonne ma mort, +interrompit Zarate; le destin seul en est coupable, ou plutôt il a voulu +par là finir nos malheurs. Oui, mon cher Mendoce, je meurs content, +puisque je remets entre vos mains dona Théodora, qui peut vous assurer +que mon amitié pour vous ne s'est jamais démentie. + +«--Trop généreux ami, dit don Fadrique emporté par un mouvement de +désespoir, vous ne mourrez point seul; le même fer qui vous a frappé va +punir votre assassin: si mon erreur peut faire excuser mon crime, elle +ne saurait m'en consoler.» A ces mots, il tourna la pointe de son épée +contre son estomac, la plongea jusqu'à la garde, et tomba sur le corps +de don Juan, qui s'évanouit, moins affaibli par le sang qu'il perdait +que surpris de la fureur de son ami. + +«Francisque et le renégat, qui étaient à dix pas de là, et qui avaient +eu leurs raisons pour n'aller pas secourir l'esclave Alvaro, furent fort +étonnés d'entendre les dernières paroles de don Fadrique, et de voir sa +dernière action. Ils connurent qu'il s'était mépris, et que les blessés +étaient deux amis, et non de mortels ennemis, comme ils l'avaient cru; +alors ils s'empressèrent à les secourir; mais, les trouvant sans +sentiment, aussi bien que Théodora, qui était toujours évanouie, ils ne +savaient quel parti prendre. Francisque était d'avis que l'on se +contentât d'emporter la dame, et qu'on laissât les cavaliers sur le +rivage, où, selon toutes les apparences, ils mourraient bientôt, s'ils +n'étaient déjà morts. Le renégat ne fut pas de cette opinion: il dit +qu'il ne fallait point abandonner les blessés, dont les blessures +n'étaient peut-être pas mortelles, et qu'il les panserait dans son +vaisseau, où il avait tous les instruments de son premier métier, qu'il +n'avait point oublié. Francisque se rendit à ce sentiment. + +«Comme ils n'ignoraient pas de quelle importance il était de se hâter, +le renégat et le Navarrais, à l'aide de quelques esclaves, portèrent +dans l'esquif la malheureuse veuve de Cifuentes avec ses deux amants, +encore plus infortunés qu'elle. Ils joignirent en peu de moments leur +vaisseau, où, d'abord qu'ils furent tous entrés, les uns tendirent les +voiles, pendant que les autres, à genoux sur le tillac, imploraient la +faveur du ciel par les plus ferventes prières que leur pouvait suggérer +la crainte d'être poursuivis par les navires de Mezomorto. + +«Pour le renégat, après avoir chargé du soin de la manoeuvre un esclave +français, qui l'entendait parfaitement, il donna sa première attention à +dona Théodora: il lui rendit l'usage de ses sens, et fit si bien par ses +remèdes que don Fadrique et le Tolédan reprirent aussi leurs esprits. La +veuve de Cifuentes, qui s'était évanouie lorsqu'elle avait vu frapper +don Juan, fut fort étonnée de trouver là Mendoce; et quoiqu'à le voir +elle jugeât bien qu'il s'était blessé lui-même de douleur d'avoir percé +son ami, elle ne pouvait le regarder que comme l'assassin d'un homme +qu'elle aimait. + +«C'était la chose du monde la plus touchante, que de voir ces trois +personnes revenues à elles-mêmes: l'état d'où l'on venait de les tirer, +quoique semblable à la mort, n'était pas si digne de pitié. Dona +Théodora envisageait don Juan avec des yeux où étaient peints tous les +mouvements d'une âme que possèdent la douleur et le désespoir, et les +deux amis attachaient sur elle leurs regards mourants, en poussant de +profonds soupirs. + +«Après avoir gardé quelque temps un silence aussi tendre que funeste, +don Fadrique le rompit; il adressa la parole à la veuve de Cifuentes: +«Madame, lui dit-il, avant que de mourir, j'ai la satisfaction de vous +voir hors d'esclavage: plût au ciel que vous me dussiez la liberté; mais +il a voulu que vous eussiez cette obligation à l'amant que vous +chérissez. J'aime trop ce rival pour en murmurer, et je souhaite que le +coup que j'ai eu le malheur de lui porter ne l'empêche pas de jouir de +votre reconnaissance.» La dame ne répondit rien à ce discours. Loin +d'être sensible en ce moment au triste sort de don Fadrique, elle +sentait pour lui des mouvements d'aversion que lui inspirait l'état où +était le Tolédan. + +«Cependant le chirurgien se préparait à visiter et à sonder les plaies. +Il commença par celle de Zarate; il ne la trouva pas dangereuse, parce +que le coup n'avait fait que glisser au-dessous de la mamelle gauche, et +n'offensait aucune des parties nobles. Le rapport du chirurgien diminua +l'affliction de Théodora, et causa beaucoup de joie à don Fadrique, qui +tourna la tête vers cette dame: «Je suis content, lui dit-il; +j'abandonne sans regret la vie, puisque mon ami est hors de péril: je ne +mourrai point chargé de votre haine.» + +«Il prononça ces paroles d'un air si touchant, que la veuve de Cifuentes +en fut pénétrée. Comme elle cessa de craindre pour don Juan, elle cessa +de haïr don Fadrique; et ne voyant plus en lui qu'un homme qui méritait +toute sa pitié: «Ah! Mendoce, lui répondit-elle emportée par un +transport généreux, souffrez que l'on panse votre blessure; elle n'est +peut-être pas plus considérable que celle de votre ami. Prêtez-vous au +soin que l'on veut avoir de vos jours: vivez; si je ne puis vous rendre +heureux, du moins je ne ferai pas le bonheur d'un autre. Par compassion +et par amitié pour vous, je retiendrai la main que je voulais donner à +don Juan; je vous fais le même sacrifice qu'il vous a fait.» + +«Don Fadrique allait répliquer; mais le chirurgien, qui craignait qu'en +parlant il n'irritât son mal, l'obligea de se taire, et visita sa plaie: +elle lui parut mortelle, attendu que l'épée avait pénétré dans la partie +supérieure du poumon, ce qu'il jugeait par une hémorragie ou perte de +sang dont la suite était à craindre. D'abord qu'il eût mis le premier +appareil, il laissa reposer les cavaliers dans la chambre de poupe, sur +deux petits lits l'un auprès de l'autre, et emmena ailleurs dona +Théodora, dont il jugea que la présence leur pouvait être nuisible. + +«Malgré toutes ces précautions, la fièvre prit à Mendoce, et sur la fin +de la journée l'hémorragie augmenta. Le chirurgien lui déclara alors que +le mal était sans remède, et l'avertit que s'il avait quelque chose à +dire à son ami ou à dona Théodora, il n'avait point de temps à perdre. +Cette nouvelle causa une étrange émotion au Tolédan: pour don Fadrique, +il la reçut avec indifférence. Il fit appeler la veuve de Cifuentes, qui +se rendit auprès de lui dans un état plus aisé à concevoir qu'à +représenter. + +«Elle avait le visage couvert de pleurs, et elle sanglotait avec tant de +violence, que Mendoce en fut fort agité: «Madame, lui dit-il, je ne vaux +pas ces précieuses larmes que vous répandez: arrêtez-les, de grâce, pour +m'écouter un moment. Je vous fais la même prière, mon cher Zarate, +ajouta-t-il en remarquant la vive douleur que son ami faisait éclater; +je sais bien que cette séparation vous doit être rude; votre amitié +m'est trop connue pour en douter: mais attendez l'un et l'autre que ma +mort soit arrivée, pour l'honorer de tant de marques de tendresse et de +pitié. + +«Suspendez jusque-là votre affliction: je la sens plus que la perte de +ma vie. Apprenez par quels chemins le sort qui me poursuit a su cette +nuit me conduire sur le fatal rivage que j'ai teint du sang de mon ami +et du mien. Vous devez être en peine de savoir comment j'ai pu prendre +don Juan pour don Alvar: je vais vous en instruire, si le peu de temps +qui me reste encore à vivre me permet de vous donner ce triste +éclaircissement. + +«Quelques heures après que le vaisseau où j'étais eût quitté celui où +j'avais laissé don Juan, nous rencontrâmes un corsaire français qui nous +attaqua: il se rendit maître du vaisseau de Tunis, et nous mit à terre +auprès d'Alicante. Je ne fus pas sitôt libre, que je songeai à racheter +mon ami. Pour cet effet, je me rendis à Valence, où je fis de l'argent +comptant; et sur l'avis qu'on me donna qu'à Barcelone il y avait des +Pères de la Rédemption qui se préparaient à faire voile vers Alger, je +m'y rendis; mais avant que de sortir de Valence, je priai le gouverneur +don Francisco de Mendoce, mon oncle, d'employer tout le crédit qu'il +peut avoir à la cour d'Espagne pour obtenir la grâce de Zarate, que +j'avais dessein de ramener avec moi et de faire rentrer dans ses biens, +qui ont été confisqués depuis la mort du duc de Naxera. + +«Sitôt que nous fûmes arrivés à Alger, j'allai dans les lieux que +fréquentent les esclaves; mais j'avais beau les parcourir tous, je n'y +trouvais point ce que je cherchais. Je rencontrai le renégat catalan à +qui ce navire appartient: je le reconnus pour un homme qui avait +autrefois servi mon oncle. Je lui dis le motif de mon voyage, et le +priai de vouloir faire une exacte recherche de mon ami. «Je suis fâché, +me répondit-il, de ne pouvoir vous être utile: je dois partir d'Alger +cette nuit avec une dame de Valence qui est l'esclave du dey.--Et +comment appelez-vous cette dame, lui dis-je?» Il répartit qu'elle se +nommait Théodora. + +«La surprise que je fis paraître à cette nouvelle apprit par avance au +renégat que je m'intéressais pour cette dame. Il me découvrit le dessein +qu'il avait formé pour la tirer d'esclavage; et comme en son récit il +fit mention de l'esclave Alvaro, je ne doutai point que ce ne fût Alvaro +Ponce lui-même. «Servez mon ressentiment, dis-je avec transport au +renégat: donnez-moi les moyens de me venger de mon ennemi.--Vous serez +bientôt satisfait, me répondit-il; mais contez-moi auparavant le sujet +que vous avez de vous plaindre de cet Alvaro.» Je lui appris toute notre +histoire, et lorsqu'il l'eût entendue; «C'est assez, reprit-il; vous +n'aurez cette nuit qu'à m'accompagner: on vous montrera votre rival, et +après que vous l'aurez puni, vous prendrez sa place, et viendrez avec +nous à Valence conduire dona Théodora.» + +«Néanmoins mon impatience ne me fit point oublier don Juan: je laissai +de l'argent pour sa rançon entre les mains d'un marchand italien, nommé +Francisco Capati, qui réside à Alger, et qui me promit de le racheter +s'il venait à le découvrir. Enfin la nuit arriva; je me rendis chez le +renégat, qui me mena sur le bord de la mer. Nous nous arrêtâmes devant +une petite porte, d'où il sortit un homme qui vint droit à nous, et qui +nous dit, en nous montrant du doigt un homme et une femme qui marchaient +sur ses pas: «Voilà Alvaro et dona Théodora qui me suivent.» + +«A cette vue je deviens furieux; je mets l'épée à la main, je cours au +malheureux Alvaro, et, persuadé que c'est un rival odieux que je vais +frapper, je perce cet ami fidèle que j'étais venu chercher. Mais, grâces +au ciel, continua-t-il en s'attendrissant, mon erreur ne lui coûtera +point la vie, ni d'éternelles larmes à dona Théodora. + +«--Ah! Mendoce, interrompit la dame, vous faites injure à mon +affliction; je ne me consolerai jamais de vous avoir perdu; quand même +j'épouserais votre ami, ce ne serait que pour unir nos douleurs; votre +amour, votre amitié, vos infortunes, feraient tout notre +entretien.--C'en est trop, Madame, répliqua don Fadrique; je ne mérite +pas que vous me regrettiez si longtemps: souffrez, je vous en conjure, +que Zarate vous épouse, après qu'il vous aura vengée d'Alvaro +Ponce.--Don Alvar n'est plus, dit la veuve de Cifuentes; le même jour +qu'il m'enleva, il fut tué par le corsaire qui me prit. + +«--Madame, reprit Mendoce, cette nouvelle me fait plaisir; mon ami en +sera plus tôt heureux: suivez sans contrainte votre penchant l'un et +l'autre. Je vois avec joie approcher le moment qui va lever l'obstacle +que votre compassion et sa générosité mettent à votre commun bonheur. +Puissent tous vos jours couler dans un repos, dans une union que la +jalousie de la Fortune n'ose troubler! Adieu, Madame, adieu, don Juan; +souvenez-vous quelquefois tous deux d'un homme qui n'a rien tant aimé +que vous.» + +«Comme la dame et le Tolédan, au lieu de lui répondre, redoublaient +leurs pleurs, don Fadrique, qui s'en aperçut et qui se sentait très-mal, +poursuivit ainsi: «Je me laisse trop attendrir: déjà la mort +m'environne, et je ne songe pas à supplier la bonté divine de me +pardonner d'avoir moi-même borné le cours d'une vie dont elle seule +devait disposer.» Après avoir achevé ces paroles, il leva les yeux au +ciel avec toutes les apparences d'un véritable repentir, et bientôt +l'hémorragie causa une suffocation qui l'emporta. + +«Alors don Juan, possédé de son désespoir, porte la main sur sa plaie: +il arrache l'appareil; il veut la rendre incurable; mais Francisque et +le renégat se jettent sur lui et s'opposent à sa rage. Théodora est +effrayée de ce transport: elle se joint au renégat et au Navarrais pour +détourner don Juan de son dessein. Elle lui parle d'un air si touchant, +qu'il rentre en lui-même; il souffre que l'on rebande sa plaie, et enfin +l'intérêt de l'amant calme peu à peu la fureur de l'ami. Mais s'il +reprit sa raison, il ne s'en servit que pour prévenir les effets +insensés de sa douleur, et non pour en affaiblir le sentiment. + +«Le renégat, qui, parmi plusieurs choses qu'il emportait en Espagne, +avait d'excellent baume d'Arabie et de précieux parfums, embauma le +corps de Mendoce, à la prière de la dame et de don Juan, qui +témoignèrent qu'ils souhaitaient de lui rendre à Valence les honneurs de +la sépulture. Ils ne cessèrent tous deux de gémir et de soupirer pendant +toute la navigation. Il n'en fut pas de même du reste de l'équipage: +comme le vent était toujours favorable, il ne tarda guère à découvrir +les côtes d'Espagne. + +«A cette vue, tous les esclaves se livrèrent à la joie, et quand le +vaisseau fut heureusement arrivé au port de Dénia, chacun prit son +parti. La veuve de Cifuentes et le Tolédan envoyèrent un courrier à +Valence, avec des lettres pour le gouverneur et pour la famille de dona +Théodora. La nouvelle du retour de cette dame fut reçue de tous ses +parents avec beaucoup de joie. Pour don Francisco de Mendoce, il sentit +une vive affliction quand il apprit la mort de son neveu. + +«Il le fit bien paraître lorsque, accompagné des parents de la veuve de +Cifuentes, il se rendit à Dénia, et qu'il voulut voir le corps du +malheureux don Fadrique: ce bon vieillard le mouilla de ses pleurs, en +faisant des plaintes si pitoyables, que tous les spectateurs en furent +attendris. Il demanda par quelle aventure son neveu se trouvait dans cet +état. + +«Je vais vous la conter, seigneur, lui dit le Tolédan; loin de chercher +à l'effacer de ma mémoire, je prends un funeste plaisir à me la rappeler +sans cesse et à nourrir ma douleur.» Il lui dit alors comment était +arrivé ce triste accident, et ce récit, en lui arrachant de nouvelles +larmes, redoubla celles de don Francisco. A l'égard de Théodora, ses +parents lui marquèrent la joie qu'ils avaient de la revoir, et la +félicitèrent sur la manière miraculeuse dont elle avait été délivrée de +la tyrannie de Mezomorto. + +«Après un entier éclaircissement de toutes choses, on mit le corps de +don Fadrique dans un carrosse, et on le conduisit à Valence; mais il n'y +fut point enterré, parce que, le temps de la vice-royauté de don +Francisco étant près d'expirer, ce seigneur se préparait à s'en +retourner à Madrid, où il résolut de faire transporter son neveu. + +«Pendant que l'on faisait les préparatifs du convoi, la veuve de +Cifuentes combla de biens Francisque et le renégat. Le Navarrais se +retira dans sa province, et le renégat retourna avec sa mère à +Barcelone, où il rentra dans le christianisme, et où il vit encore +aujourd'hui fort commodément. + +«Dans ce temps-là, don Francisco reçut un paquet de la cour, dans lequel +était la grâce de don Juan, que le roi, malgré la considération qu'il +avait pour la maison de Naxera, n'avait pu refuser à tous les Mendoce +qui s'étaient joints pour la lui demander. Cette nouvelle fut d'autant +plus agréable au Tolédan, qu'elle lui procurait la liberté d'accompagner +le corps de son ami, ce qu'il n'aurait osé faire sans cela. + +«Enfin le convoi partit, suivi d'un grand nombre de personnes de +qualité; et sitôt qu'il fut arrivé à Madrid, on enterra le corps de don +Fadrique dans une église, où Zarate et dona Théodora, avec la permission +des Mendoce, lui firent élever un magnifique tombeau. Ils n'en +demeurèrent point là; ils portèrent le deuil de leur ami durant une +année entière, pour éterniser leur douleur et leur amitié. + +«Après avoir donné des marques si célèbres de leur tendresse pour +Mendoce, ils se marièrent; mais, par un inconcevable effet du pouvoir de +l'amitié, don Juan ne laissa pas de conserver longtemps une mélancolie +que rien ne pouvait bannir. Don Fadrique, son cher don Fadrique, était +toujours présent à sa pensée: il le voyait toutes les nuits en songe, et +le plus souvent tel qu'il l'avait vu rendant les derniers soupirs. Son +esprit pourtant commençait à se distraire de ces tristes images: les +charmes de dona Théodora, dont il était toujours épris, triomphaient peu +à peu d'un souvenir funeste; enfin don Juan allait vivre heureux et +content: mais ces jours passés il tomba de cheval en chassant; il se +blessa à la tête; il s'y est formé un abcès. Les médecins ne l'ont pu +sauver; il vient de mourir, et Théodora, qui est cette dame que vous +voyez entre les bras de deux femmes qui veillent sur son désespoir, +pourra le suivre bientôt.» + + + + +CHAPITRE XVI + +_Des songes._ + + +Lorsque Asmodée eut fini le récit de cette histoire, don Cléofas lui +dit: «Voilà un très-beau tableau de l'amitié; mais s'il est rare de voir +deux hommes s'aimer autant que don Juan et don Fadrique, je crois que +l'on aurait encore plus de peine à trouver deux amies rivales qui +puissent se faire si généreusement un sacrifice réciproque d'un amant +aimé. + +--Sans doute, répondit le diable, c'est ce que l'on n'a point encore vu, +et ce que l'on ne verra peut-être jamais. Les femmes ne s'aiment point. +J'en suppose deux parfaitement unies: je veux même qu'elles ne disent +pas le moindre mal l'une de l'autre en leur absence, tant elles sont +amies. Vous les voyez toutes deux: vous penchez d'un côté, la rage se +met de l'autre; ce n'est pas que l'enragée vous aime; mais elle voulait +la préférence. Tel est le caractère des femmes: elles sont trop jalouses +les unes des autres pour être capables d'amitié. + +--L'histoire de ces deux amis sans pairs, reprit Léandro Perez, est un +peu romanesque et nous a menés bien loin. La nuit est fort avancée: nous +allons voir dans un moment paraître les premiers rayons du jour: +j'attends de vous un nouveau plaisir. J'aperçois un grand nombre de +personnes endormies: je voudrais, par curiosité, que vous me dissiez les +divers songes qu'elles peuvent faire.--Très volontiers, répartit le +démon: vous aimez les tableaux changeants; je veux vous contenter. + +--Je crois, dit Zambullo, que je vais entendre des songes bien +ridicules.--Pourquoi? répondit le boiteux; vous qui possédez votre +Ovide, ne savez-vous pas que ce poëte dit que c'est vers la pointe du +jour que les songes sont plus vrais, parce que dans ce temps-là l'âme +est dégagée des vapeurs des aliments?--Pour moi, répliqua don Cléofas, +quoi qu'en puisse dire Ovide, je n'ajoute aucune foi aux songes.--Vous +avez tort, reprit Asmodée; il ne faut ni les traiter de chimères, ni les +croire tous: ce sont des menteurs qui disent quelquefois la vérité. +L'empereur Auguste, dont la tête valait bien celle d'un écolier, ne +méprisait pas les songes dans lesquels il était intéressé; et bien lui +en prit, à la bataille de Philippe, de quitter sa tente, sur le récit +qu'on lui fit d'un rêve qui le regardait. Je pourrais vous citer mille +autres exemples qui vous feraient connaître votre témérité; mais je les +passe sous silence pour satisfaire le nouveau désir qui vous presse. + +«Commençons par ce bel hôtel à main droite. Le maître du logis, que vous +voyez couché dans ce riche appartement, est un comte libéral et galant. +Il rêve qu'il est à un spectacle où il entend chanter une jeune actrice, +et qu'il se rend à la voix de cette sirène. + +«Dans l'appartement parallèle repose la comtesse sa femme, qui aime le +jeu à la fureur. Elle rêve qu'elle n'a point d'argent, et qu'elle met en +gage des pierreries chez un joaillier qui lui prête trois cents +pistoles, moyennant un très-honnête profit. + +«Dans l'hôtel le plus proche, du même côté, demeure un marquis, du même +caractère que le comte, et qui est amoureux d'une fameuse coquette. Il +rêve qu'il emprunte une somme considérable pour lui en faire présent; et +son intendant, couché tout au haut de l'hôtel, songe qu'il s'enrichit à +mesure que son maître se ruine. Hé bien! que pensez-vous de ces +songes-là? Vous paraissent-ils extravagants?--Non, ma foi, répondit don +Cléofas; je vois bien qu'Ovide a raison; mais je suis curieux de savoir +qui est cet homme que je remarque; il a la moustache en papillottes, et +conserve en dormant un air de gravité qui me fait juger que ce ne doit +pas être un cavalier du commun.--C'est un gentilhomme de province, +répondit le démon, un vicomte Aragonais, un esprit vain et fier: son âme +en ce moment nage dans la joie. Il rêve qu'il est avec un grand qui lui +cède le pas dans une cérémonie publique. + +«Mais je découvre dans la même maison deux frères médecins qui font des +songes bien mortifiants. L'un rêve que l'on publie une ordonnance qui +défend de payer les médecins quand ils n'auront pas guéri leurs malades; +et son frère songe qu'il est ordonné que les médecins mèneront le deuil +à l'enterrement de tous les malades qui mourront entre leurs mains.--Je +souhaiterais, dit Zambullo, que cette dernière ordonnance fût réelle, et +qu'un médecin se trouvât aux funérailles de son malade, comme un +lieutenant criminel assiste en France au supplice d'un coupable qu'il a +condamné.--J'aime la comparaison, dit le diable: on pourrait dire, en ce +cas-là, que l'un va faire exécuter sa sentence, et que l'autre a déjà +fait exécuter la sienne. + +--Oh! oh! s'écria l'écolier, qui est ce personnage qui se frotte les +yeux en se levant avec précipitation?--C'est un homme de qualité qui +sollicite un gouvernement dans la Nouvelle-Espagne. Un rêve effrayant +vient de le réveiller: il songeait que le premier ministre le regardait +de travers. Je vois aussi une jeune dame qui se réveille, et qui n'est +pas contente d'un songe qu'elle vient d'avoir. C'est une fille de +condition, une personne aussi sage que belle, qui a deux amants dont +elle est obsédée. Elle en chérit un tendrement, et a pour l'autre une +aversion qui va jusqu'à l'horreur. Elle voyait tout à l'heure en songe à +ses genoux le galant qu'elle déteste; il était si passionné, si +pressant, que, si elle ne se fût réveillée, elle allait le traiter plus +favorablement qu'elle n'a jamais fait celui qu'elle aime. La nature +pendant le sommeil secoue le joug de la raison et de la vertu. + +«Arrêtez les yeux sur la maison qui fait le coin de cette rue; c'est le +domicile d'un procureur. Le voilà couché avec sa femme dans la chambre +où il y a une vieille tenture de tapisserie à personnages et deux lits +jumeaux. Il rêve qu'il va visiter un de ses clients à l'hôpital, pour +l'assister de ses propres deniers; et la procureuse songe que son mari +chasse un grand clerc dont il est devenu jaloux. + +--J'entends ronfler autour de nous, dit Léandro Perez, et je crois que +c'est ce gros homme que je démêle dans un petit corps de logis attenant +à la demeure du procureur.--Justement, répondit Asmodée; c'est un +chanoine qui rêve qu'il dit son _benedicite_. + +«Il a pour voisin un marchand d'étoffe de soie, qui vend sa marchandise +fort cher, mais à crédit, aux personnes de qualité. Il est dû à ce +marchand plus de cent mille ducats. Il rêve que tous ses débiteurs lui +apportent de l'argent; et ses correspondants, de leur côté, songent +qu'il est sur le point de faire banqueroute.--Ces deux songes, dit +l'écolier, ne sont pas sortis du temple du sommeil par la même +porte.--Non, je vous assure, répondit le démon; le premier, à coup sûr, +est sorti par la porte d'ivoire, et le second par la porte de corne. + +«La maison qui joint celle de ce marchand est occupée par un fameux +libraire. Il a depuis peu imprimé un livre qui a eu beaucoup de succès. +En le mettant au jour, il promit à l'auteur de lui donner cinquante +pistoles s'il réimprimait son ouvrage; et il rêve actuellement qu'il en +fait une seconde édition sans l'en avertir. + +--Oh! pour ce songe-là, dit Zambullo, il n'est pas besoin de demander +par quelle porte il est sorti; je ne doute pas qu'il n'ait son plein et +entier effet. Je connais messieurs les libraires: ils ne se font pas un +scrupule de tromper les auteurs.--Rien n'est plus véritable, reprit le +boiteux; mais apprenez à connaître aussi messieurs les auteurs: ils ne +sont pas plus scrupuleux que les libraires. Une petite aventure arrivée +il n'y a pas cent ans à Madrid va vous le prouver. + +«Trois libraires soupaient ensemble au cabaret: la conversation tomba +sur la rareté des bons livres nouveaux. «Mes amis, dit là-dessus un des +convives, je vous dirai confidemment que j'ai fait un beau coup ces +jours passés: j'ai acheté une copie qui me coûte un peu cher, à la +vérité, mais elle est d'un auteur!... C'est de l'or en barre.» Un autre +libraire prit alors la parole et se vanta pareillement d'avoir fait une +emplette excellente le jour précédent. «Et moi, Messieurs, s'écria le +troisième à son tour, je ne veux pas demeurer en reste de confiance avec +vous: je vais vous montrer la perle des manuscrits; j'en ai fait +aujourd'hui l'heureuse acquisition.» En même temps, chacun tira de sa +poche la précieuse copie qu'il disait avoir achetée; et comme il se +trouva que c'était une nouvelle pièce de théâtre intitulée _le Juif +errant_, ils furent fort étonnés quand ils virent que c'était le même +ouvrage qui leur avait été vendu à tous trois séparément. + +«Je découvre dans une autre maison, poursuivit le diable, un amant +timide et respectueux qui vient de se réveiller. Il aime une veuve toute +des plus vives; il rêvait qu'il était avec elle au fond d'un bois, où il +lui tenait des discours tendres, et qu'elle lui a répondu: «Ah! que vous +êtes séduisant! vous me persuaderiez, si je n'étais pas en garde contre +les hommes; mais ce sont des trompeurs: je ne me fie point à leurs +paroles: je veux des actions.--Hé! quelles actions, Madame, exigez-vous +de moi? a repris l'amant. Faut-il, pour vous prouver la violence de mon +amour, entreprendre les douze travaux d'Hercule?--Hé non! don Nicaise, +non, a réparti la dame, je ne vous en demande pas tant.» Là-dessus il +s'est réveillé. + +--Apprenez-moi, de grâce, dit l'écolier, pourquoi cet homme couché dans +ce lit brun se débat comme un possédé.--C'est, répondit le boiteux, un +habile licencié qui fait un songe dont il est terriblement agité! il +rêve qu'il dispute et soutient l'immortalité de l'âme contre un petit +docteur en médecine, qui est aussi bon catholique qu'il est bon médecin. +Au second étage, chez le licencié, loge un gentilhomme d'Estramadure, +nommé don Baltazar Fanfarronico, qui est venu en poste à la cour +demander une récompense pour avoir tué un Portugais d'un coup +d'escopette. Savez-vous quel songe il fait? Il rêve qu'on lui donne le +gouvernement d'Antequere, et encore n'est-il pas content: il croit +mériter une vice-royauté. + +«Je découvre dans un hôtel garni deux personnes de conséquence qui +rêvent bien désagréablement. L'un, qui est gouverneur d'une place forte, +songe qu'il est assiégé dans sa forteresse, et qu'après une légère +résistance il est obligé de se rendre prisonnier de guerre avec la +garnison. L'autre est l'évêque de Murcie; la cour a chargé ce prélat +éloquent de faire l'éloge funèbre d'une princesse, et il doit le +prononcer dans deux jours. Il rêve qu'il est en chaire, et qu'il demeure +court après l'exorde de son discours.--Il n'est pas impossible, dit don +Cléofas, que ce malheur lui arrive en effet.--Non vraiment, répondit le +diable, et il n'y a pas même longtemps que cela est arrivé à Sa Grandeur +en pareille occasion. + +«Voulez-vous que je vous montre un somnambule? vous n'avez qu'à regarder +dans les écuries de cet hôtel: qu'y voyez-vous?--J'aperçois, dit Léandro +Perez, un homme en chemise qui marche, et tient, ce me semble, une +étrille à la main.--Hé bien, reprit le démon, c'est un palefrenier qui +dort. Il a coutume toutes les nuits de se lever de son lit, et, tout en +dormant, d'étriller ses chevaux; après quoi il se recouche. On s'imagine +dans l'hôtel que c'est l'ouvrage d'un esprit follet, et le palefrenier +lui-même le croit comme les autres. + +«Dans une grande maison, vis-à-vis l'hôtel garni, demeure un vieux +chevalier de la Toison, lequel a jadis été vice-roi du Mexique. Il est +tombé malade; et comme il craint de mourir, sa vice-royauté commence à +l'inquiéter: il est vrai qu'il l'a exercée d'une manière qui justifie +son inquiétude. Les chroniques de la Nouvelle-Espagne ne font pas une +mention honorable de lui. Il vient de faire un songe dont toute +l'horreur n'est point encore dissipée, et qui sera peut-être cause de sa +mort.--Il faut donc, dit Zambullo, que ce songe soit bien +extraordinaire.--Vous allez l'entendre, reprit Asmodée; il a quelque +chose en effet de singulier. Ce seigneur rêvait tout à l'heure qu'il +était dans la vallée des morts, où tous les Mexicains qui ont été les +victimes de son injustice et de sa cruauté sont venus fondre sur lui, en +l'accablant de reproches et d'injures: ils ont même voulu le mettre en +pièces; mais il a pris la fuite et s'est dérobé à leur fureur. Après +quoi, il s'est trouvé dans une grande salle toute tendue de drap noir, +où il a vu son père et son aïeul assis à une table sur laquelle il y +avait trois couverts. Ces deux tristes convives lui ont fait signe de +s'approcher d'eux, et son père lui a dit, avec la gravité qu'ont tous +les défunts: «Il y a longtemps que nous t'attendons; viens prendre ta +place auprès de nous.» + +--Le vilain rêve! s'écria l'écolier; je pardonne au malade d'en avoir +l'imagination blessée.--En récompense, dit le boiteux, sa nièce, qui est +couchée dans un appartement au-dessus du sien, passe la nuit +délicieusement: le sommeil lui présente les plus agréables idées. C'est +une fille de vingt-cinq à trente ans, laide et mal faite. Elle rêve que +son oncle, dont elle est l'unique héritière, ne vit plus, et qu'elle +voit autour d'elle une foule d'aimables seigneurs qui se disputent la +gloire de lui plaire. + +--Si je ne me trompe, dit don Cléofas, j'entends rire derrière +nous.--Vous ne vous trompez point, reprit le diable; c'est une femme qui +rit en dormant à deux pas d'ici, une veuve qui fait la prude et qui +n'aime rien tant que la médisance. Elle songe qu'elle s'entretient avec +une vieille dévote dont la conversation lui fait beaucoup de plaisir. + +«Je ris à mon tour en voyant dans une chambre au-dessous de cette femme +un bourgeois qui a de la peine à vivre honnêtement du peu de bien qu'il +possède. Il rêve qu'il ramasse des pièces d'or et d'argent, et que plus +il en ramasse, plus il en trouve à ramasser; il en a déjà rempli un +grand coffre.--Le pauvre garçon! dit Léandro; il ne jouira pas longtemps +de son trésor.--A son réveil, reprit le boiteux, il sera comme un vrai +riche qui se meurt, il verra disparaître ses richesses. + +«Si vous êtes curieux de savoir les songes de deux comédiennes qui sont +voisines, je vais vous les dire. L'une rêve qu'elle prend des oiseaux à +la pipée, qu'elle les plume à mesure qu'elle les prend, mais qu'elle les +donne à dévorer à un beau matou dont elle est folle, et qui en a tout le +profit. L'autre songe qu'elle chasse de sa maison des lévriers et des +chiens danois dont elle a fait longtemps ses délices, et qu'elle ne veut +plus avoir qu'un petit roquet des plus gentils qu'elle a pris en amitié. + +--Voilà deux songes bien fous, s'écria l'écolier; je crois que s'il y +avait à Madrid, comme autrefois à Rome, des interprètes des songes, ils +seraient fort embarrassés à expliquer ceux-là.--Pas trop, répondit le +diable: pour peu qu'ils fussent au fait de ce qui se passe aujourd'hui +chez la gent comique, ils y trouveraient bientôt un sens clair et net. + +--Pour moi, je n'y comprends rien, répliqua don Cléofas, et je ne m'en +soucie guère; j'aime mieux apprendre qui est cette dame endormie dans un +superbe lit de velours jaune, garni de franges d'argent, et auprès de +laquelle il y a, sur un guéridon, un livre et un flambeau.--C'est une +femme titrée, répartit le démon; une dame qui a un équipage très-galant, +et qui se plaît à faire porter sa livrée par des jeunes hommes de bonne +mine. Une de ses habitudes est de lire en se couchant; sans cela elle ne +pourrait fermer l'oeil de toute la nuit. Hier au soir, elle lisait les +Métamorphoses d'Ovide, et cette lecture est cause qu'elle fait en cet +instant un songe où il y a bien de l'extravagance: elle rêve que Jupiter +est devenu amoureux d'elle, et qu'il se met à son service sous la forme +d'un grand page des mieux bâtis. + +«A propos de cette métamorphose, en voici une autre qui me paraît plus +plaisante. J'aperçois un histrion qui goûte dans un profond sommeil la +douceur d'un songe qui le flatte agréablement. Cet acteur est si vieux, +qu'il n'y a tête d'homme à Madrid qui puisse dire l'avoir vu débuter. Il +y a si longtemps qu'il paraît sur le théâtre, qu'il est, pour ainsi +dire, théâtrifié. Il a du talent, et il en est si fier et si vain, qu'il +s'imagine qu'un personnage tel que lui est au-dessus d'un homme. +Savez-vous le songe que fait ce superbe héros de coulisse? Il rêve qu'il +se meurt, et qu'il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées pour +décider de ce qu'elles doivent faire d'un mortel de son importance. Il +entend Mercure qui expose au conseil des dieux que ce fameux comédien, +après avoir eu l'honneur de représenter si souvent sur la scène Jupiter +et les autres principaux immortels, ne doit pas être assujetti au sort +commun à tous les humains, et qu'il mérite d'être reçu dans la troupe +céleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure; mais quelques autres +dieux et quelques déesses se révoltent contre la proposition d'une +apothéose si nouvelle, et Jupiter, pour les mettre d'accord, change le +vieux comédien en une figure de décoration.» + +Le diable allait continuer; mais Zambullo l'interrompit, en lui disant: +«Halte-là, seigneur Asmodée; vous ne prenez pas garde qu'il est jour: +j'ai peur qu'on ne nous aperçoive sur le haut de cette maison. Si la +populace vient une fois à remarquer votre Seigneurie, nous entendrons +des huées qui ne finiront pas si tôt. + +--On ne nous verra point, lui répondit le démon; j'ai le même pouvoir +que ces divinités fabuleuses dont je viens de parler, et, tout ainsi que +sur le mont Ida l'amoureux fils de Saturne se couvrit d'un nuage, pour +cacher à l'univers les caresses qu'il voulait faire à Junon, je vais +former autour de nous une épaisse vapeur que la vue des hommes ne pourra +percer, et qui ne vous empêchera pas de voir les choses que je voudrai +vous faire observer.» En effet, ils furent tout à coup environnés d'une +fumée qui, bien que des plus opaques, ne dérobait rien aux yeux de +l'écolier. + +«Retournons aux songes, poursuivit le boiteux... Mais je ne fais pas +réflexion, ajouta-t-il, que la manière dont je vous ai fait passer la +nuit doit vous avoir fatigué. Je suis d'avis de vous transporter chez +vous, et de vous y laisser reposer quelques heures: pendant ce temps-là, +je vais parcourir les quatre parties du monde, et faire quelques tours +de mon métier: après cela je vous rejoindrai, pour m'égayer avec vous +sur nouveaux frais.--Je n'ai nulle envie de dormir et je ne suis point +las, répondit don Cléofas; au lieu de me quitter, faites-moi le plaisir +de m'apprendre les divers desseins qu'ont ces personnes que je vois déjà +levées, et qui se disposent, ce me semble, à sortir. Que vont-elles +faire de si grand matin?--Ce que vous souhaitez de savoir, reprit le +démon, est une chose digne d'être observée. Vous allez voir un tableau +des soins, des mouvements, des peines que les pauvres mortels se donnent +pendant cette vie, pour remplir le plus agréablement qu'il leur est +possible ce petit espace qui est entre leur naissance et leur mort. + + + + +CHAPITRE XVII + +_Où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans copies._ + + +Observons d'abord cette troupe de gueux que vous voyez déjà dans la rue. +Ce sont des libertins, la plupart de bonne famille, qui vivent en +communauté comme des moines, et passent presque toutes les nuits à faire +la débauche dans leur maison, où il y a toujours une ample provision de +pain, de viande et de vin. Les voilà qui vont se séparer pour aller +jouer leurs rôles dans les églises; et ce soir, ils se rassembleront +pour boire à la santé des personnes charitables qui contribuent +pieusement à leur dépense. Admirez, je vous prie, comme ces fripons +savent se mettre et se travestir pour inspirer de la pitié: les +coquettes ne savent pas mieux s'ajuster pour donner de l'amour. + +«Regardez attentivement les trois qui vont ensemble du même côté. Celui +qui s'appuie sur des béquilles, qui fait trembler tout son corps, et +semble marcher avec tant de peine qu'à chaque pas vous diriez qu'il va +tomber sur le nez, quoiqu'il ait une longue barbe blanche et un air +décrépit, est un jeune homme si alerte et si léger, qu'il passerait un +daim à la course. L'autre, qui fait le teigneux, est un bel adolescent, +dont la tête est couverte d'une peau qui cache une chevelure de page de +cour. Et l'autre, qui paraît en cul-de-jatte, est un drôle qui a l'art +de tirer de sa poitrine des sons si lamentables, qu'à ses tristes +accents il n'y a point de vieille qui ne descende d'un quatrième étage +pour lui apporter un maravedi. + +«Tandis que ces fainéants vont, sous le masque de la pauvreté, attraper +l'argent du public, je remarque bien des artisans laborieux, quoique +Espagnols, qui s'apprêtent à gagner leur vie à la sueur de leur corps. +J'aperçois de toutes parts des hommes qui se lèvent et s'habillent pour +aller remplir leurs différents emplois. Combien de projets formés cette +nuit vont s'exécuter ou s'évanouir en ce jour! Que de démarches +l'intérêt, l'amour et l'ambition vont faire faire! + +--Que vois-je dans la rue? interrompit don Cléofas. Qui est cette femme +chargée de médailles, que conduit un laquais, et qui marche avec +précipitation? Elle a sans doute quelque affaire fort pressante.--Oui, +certainement, répondit le diable: c'est une vénérable matrone qui court +à une maison où l'on a besoin de son ministère. Elle y va trouver une +comédienne qui pousse des cris, et auprès d'elle deux cavaliers bien +embarrassés. L'un est le mari, et l'autre un homme de condition qui +s'intéresse à ce qui va se passer; car les couches des femmes de théâtre +ressemblent à celles d'Alcmène: il y a toujours un Jupiter et un +Amphitryon qui sont auteurs du parti. + +«Ne dirait-on pas, à voir ce cavalier à cheval avec sa carabine, que +c'est un chasseur qui va faire la guerre aux lièvres et aux perdreaux +des environs de Madrid? Cependant il n'a aucune envie de prendre le +divertissement de la chasse: il est occupé d'un autre dessein; il va +gagner un village où il se déguisera en paysan, pour s'introduire sous +cet habit dans une ferme où est sa maîtresse sous la conduite d'une mère +sévère et vigilante. + +«Ce jeune bachelier qui passe et marche à pas précipités a coutume +d'aller tous les matins faire sa cour à un vieux chanoine qui est son +oncle, et dont il couche en joue la prébende. Regardez dans cette +maison, vis-à-vis de nous, un homme qui prend son manteau et se dispose +à sortir. C'est un honnête et riche bourgeois qu'une affaire assez +sérieuse inquiète. Il a une fille unique à marier; il ne sait s'il doit +la donner à un jeune procureur qui la recherche, ou bien à un fier +_hidalgo_ qui la demande. Il va consulter ses amis là-dessus; et dans le +fond, rien n'est plus embarrassant. Il craint, en choisissant le +gentilhomme, d'avoir un gendre qui le méprise; et il a peur, s'il s'en +tient au procureur, de mettre dans sa maison un ver qui en ronge tous +les meubles. + +«Considérez un voisin de ce père embarrassé, et démêlez, dans ce corps +de logis où il y a de superbes ameublements, un homme en robe de chambre +de brocard rouge à fleurs d'or: c'est un bel esprit qui fait le seigneur +en dépit de sa basse origine. Il y a dix ans qu'il n'avait pas vingt +maravedis, et il jouit à présent de dix mille ducats de rente. Il a un +équipage très-joli; mais il en rabat l'entretien sur sa table, dont la +frugalité est telle, qu'il mange ordinairement le petit poulet en son +particulier. Il ne laisse pas pourtant de régaler quelquefois, par +ostentation, des personnes de qualité. Il donne aujourd'hui à dîner à +des conseillers d'État; et pour cet effet, il vient d'envoyer chercher +un pâtissier et un rôtisseur; il va marchander avec eux sou à sou; après +quoi il écrira sur des cartes les services dont ils seront +convenus.--Vous me parlez d'un grand crasseux, dit Zambullo.--Hé mais! +répondit Asmodée, tous les gueux que la fortune enrichit brusquement +deviennent avares ou prodigues: c'est la règle. + +--Apprenez-moi, dit l'écolier, qui est une belle dame que je vois à sa +toilette, et qui s'entretient avec un cavalier fort bien fait.--Ah! +vraiment, s'écria le boiteux, ce que vous remarquez là mérite bien votre +attention. Cette femme est une veuve allemande qui vit à Madrid de son +douaire, et voit très-bonne compagnie; et le jeune homme qui est avec +elle est un seigneur nommé don Antoine de Monsalve. + +«Quoique ce cavalier soit d'une des premières maisons d'Espagne, il a +promis à la veuve de l'épouser: il lui a même fait un dédit de trois +mille pistoles; mais il est traversé dans ses amours par ses parents, +qui menacent de le faire enfermer s'il ne rompt tout commerce avec +l'Allemande, qu'ils regardent comme une aventurière. Le galant, mortifié +de les voir tous révoltés contre son penchant, vint hier au soir chez sa +maîtresse, qui, s'apercevant qu'il avait quelque chagrin, lui en demanda +la cause; il la lui apprit, en l'assurant que toutes les contradictions +qu'il aurait à essuyer de la part de sa famille ne pourraient jamais +ébranler sa constance. La veuve parut charmée de sa fermeté, et ils se +séparèrent tous deux à minuit, très-contents l'un de l'autre. + +«Monsalve est revenu ce matin: il a trouvé la dame à sa toilette, et il +s'est mis sur nouveaux frais à l'entretenir de son amour. Pendant la +conversation, l'Allemande a ôté ses papillotes: le cavalier en a pris +une sans réflexion, l'a dépliée, et, y voyant de son écriture: «Comment +donc, Madame, a-t-il dit en riant, est-ce là l'usage que vous faites des +billets doux qu'on vous envoie?--Oui, Monsalve, a-t-elle répondu; vous +voyez à quoi me servent les promesses des amants qui veulent m'épouser +en dépit de leurs familles; j'en fais des papillotes.» Quand le cavalier +a reconnu que c'était effectivement son dédit que la dame avait déchiré, +il n'a pu s'empêcher d'admirer le désintéressement de sa veuve, et il +lui jure de nouveau une éternelle fidélité. + +«Jetez les yeux, poursuivit le diable, sur ce grand homme sec qui passe +au-dessous de nous: il a un grand registre sous son bras, une écritoire +pendue à sa ceinture, et une guitare sur le dos.--Ce personnage, dit +l'écolier, a un air ridicule; je gagerais que c'est un original.--Il est +certain, reprit le démon, que c'est un mortel assez singulier. Il y a +des philosophes cyniques en Espagne: en voilà un. Il va vers le +Buen-Retiro se mettre dans une prairie où il y a une claire fontaine +dont l'eau pure forme un ruisseau qui serpente parmi les fleurs. Il +demeurera là toute la journée à contempler les richesses de la nature, à +jouer de la guitare, et à faire des réflexions qu'il écrira sur son +registre. Il a dans ses poches sa nourriture ordinaire, c'est-à-dire +quelques oignons avec un morceau de pain: telle est la vie sobre qu'il +mène depuis dix ans; et si quelque Aristippe lui disait comme à Diogène: +«Si tu savais faire ta cour aux grands, tu ne mangerais pas des +oignons,» ce philosophe moderne lui répondrait: «Je ferais ma cour aux +grands aussi bien que toi, si je voulais abaisser un homme jusqu'à le +faire ramper sous un autre homme.» + +«En effet, ce philosophe a autrefois été attaché aux grands seigneurs; +ils lui firent même sa fortune: mais ayant senti que leur amitié n'était +pour lui qu'une honorable servitude, il rompit tout commerce avec eux. +Il avait un carrosse qu'il quitta, parce qu'il fit réflexion qu'il +éclaboussait des gens qui valaient mieux que lui: il a même donné +presque tous ses biens à ses amis indigents; il s'est seulement réservé +de quoi vivre de la manière qu'il vit; car il ne lui paraît pas moins +honteux pour un philosophe d'aller mendier son pain parmi le peuple que +chez les grands seigneurs. + +«Plaignez le cavalier qui suit ce philosophe, et que vous voyez +accompagné d'un chien: il peut se vanter d'être d'une des meilleures +maisons de Castille. Il a été riche; mais il s'est ruiné, comme le Timon +de Lucien, en régalant tous les jours ses amis, et surtout en faisant +des fêtes superbes aux naissances, aux mariages des princes et +princesses, en un mot, à chaque occasion qu'a eu l'Espagne de faire des +réjouissances. Dès que les parasites ont vu sa marmite renversée, ils +ont disparu de chez lui; tous ses amis l'ont abandonné; un seul lui est +resté fidèle: c'est son chien. + +--Dites-moi, seigneur diable, s'écria Léandro Perez, à qui appartient +cet équipage que je vois arrêté devant une maison.--C'est, répondit le +démon, le carrosse d'un riche contador, qui va tous les matins dans +cette maison, où demeure une beauté galicienne dont ce vieux pécheur de +race more a soin, et qu'il aime éperdument. Il apprit hier au soir +qu'elle lui avait fait une infidélité: dans la fureur que lui causa +cette nouvelle, il lui écrivit une lettre pleine de reproches et de +menaces. Vous ne devineriez pas quel parti la coquette s'est avisée de +prendre: au lieu d'avoir l'impudence de nier le fait, elle a mandé ce +matin au trésorier qu'il est justement irrité contre elle; qu'il ne doit +plus la regarder qu'avec mépris, puisqu'elle a été capable de trahir un +si galant homme; qu'elle reconnaît sa faute, qu'elle la déteste, et que, +pour s'en punir, elle a déjà coupé ses beaux cheveux, dont il sait bien +qu'elle est idolâtre: enfin, qu'elle est dans la résolution d'aller dans +une retraite consacrer le reste de ses jours à la pénitence. + +«Le vieux soupirant n'a pu tenir contre les prétendus remords de sa +maîtresse; il s'est levé aussitôt pour se rendre chez elle: il l'a +trouvée dans les pleurs, et cette bonne comédienne a si bien joué son +rôle, qu'il vient de lui pardonner le passé; il fera plus: pour la +consoler du sacrifice de sa chevelure, il lui promet, en ce moment, de +la faire dame de paroisse, en lui achetant une belle maison de campagne, +qui est actuellement à vendre auprès de l'Escurial. + +--Toutes les boutiques sont ouvertes, dit l'écolier, et j'aperçois déjà +un cavalier qui entre chez un traiteur.--Ce cavalier, reprit Asmodée, +est un garçon de famille qui a la rage d'écrire et de vouloir absolument +passer pour auteur: il ne manque pas d'esprit; il en a même assez pour +critiquer tous les ouvrages qui paraissent sur la scène; mais il n'en a +point assez pour en composer un raisonnable. Il entre chez le traiteur +pour ordonner un grand repas; il donne à dîner aujourd'hui à quatre +comédiens, qu'il veut engager à protéger une mauvaise pièce de sa façon +qu'il est sur le point de présenter à leur compagnie. + +«A propos d'auteurs, continua-t-il, en voilà deux qui se rencontrent +dans la rue. Remarquez qu'ils se saluent avec un ris moqueur; ils se +méprisent mutuellement, et ils ont raison. L'un écrit aussi facilement +que le poëte Crispinus, qu'Horace compare aux soufflets des forges; et +l'autre emploie bien du temps à faire des ouvrages froids et insipides. + +--Qui est ce petit homme qui descend de carrosse à la porte de cette +église? dit Zambullo.--C'est, répondit le boiteux, un personnage digne +d'être remarqué. Il n'y a pas dix ans qu'il abandonna l'étude d'un +notaire où il était maître-clerc, pour s'aller jeter dans la chartreuse +de Saragosse. Au bout de six mois de noviciat, il sortit de son couvent, +reparut à Madrid; mais ceux qui le connaissaient furent étonnés de le +voir devenir tout à coup un des principaux membres du conseil des Indes. +On parle encore aujourd'hui d'une fortune si subite. Quelques-uns disent +qu'il s'est donné au diable; d'autres veulent qu'il ait été aimé d'une +riche douairière, et d'autres enfin qu'il ait trouvé un trésor.--Vous +savez ce qui en est, interrompit don Cléofas.--Oh! pour cela oui, +répartit le démon, et je vais vous révéler le mystère. + +«Pendant que notre moine était novice, il arriva qu'un jour, en faisant +dans son jardin une profonde fosse pour y planter un arbre, il aperçut +une cassette de cuivre qu'il ouvrit: il y avait dedans une boîte d'or +qui contenait une trentaine de diamants d'une grande beauté. Quoique le +religieux ne se connût pas autrement en pierreries, il ne laissa pas de +juger qu'il venait de faire un bon coup de filet; et prenant aussitôt le +parti que prend dans une comédie de Plaute ce Gripus qui renonce à la +pêche après avoir trouvé un trésor, il quitta le froc et revint à +Madrid, où, par l'entremise d'un joaillier de ses amis, il changea ses +pierres précieuses en pièces d'or, et ses pièces d'or en une charge qui +lui donne un beau rang dans la société civile. + + + + +CHAPITRE XVIII + +_Ce que le diable fit encore remarquer à don Cléofas._ + + +Il faut, poursuivit Asmodée, que je vous fasse rire en vous apprenant un +trait de cet homme qui entre chez un marchand de liqueurs. C'est un +médecin biscayen; il va prendre une tasse de chocolat, après quoi il +passera toute la journée à jouer aux échecs. + +«Pendant ce temps-là, ne craignez pas pour ses malades; il n'en a point, +et quand il en aurait, les moments qu'il emploie à jouer ne seraient pas +les plus mauvais pour eux. Il ne manque pas d'aller tous les soirs chez +une belle et riche veuve qu'il voudrait épouser, et dont il fait +semblant d'être fort amoureux. Quand il est avec elle, un fripon de +valet qu'il a pour tout domestique, et avec lequel il s'entend, lui +apporte une fausse liste qui contient les noms de plusieurs personnes de +qualité de la part desquelles on est venu chercher ce docteur. La veuve +prend tout cela au pied de la lettre, et notre joueur d'échecs est sur +le point de gagner la partie. + +«Arrêtons-nous devant cet hôtel auprès duquel nous sommes; je +ne veux point passer outre sans vous faire remarquer les personnes +qui l'habitent. Parcourez des yeux les appartements: qu'y +découvrez-vous?--J'y démêle des dames dont la beauté m'éblouit, répondit +l'écolier. J'en vois quelques-unes qui se lèvent, et d'autres qui sont +déjà levées. Que de charmes elles offrent à mes regards! je m'imagine +voir les nymphes de Diane, telles que les poëtes nous les représentent. + +--Si ces femmes que vous admirez, reprit le boiteux, ont les attraits +des nymphes de Diane, elles n'en ont assurément pas la chasteté. Ce sont +quatre ou cinq aventurières qui vivent ensemble à frais communs. Aussi +dangereuses que ces belles demoiselles de chevalerie qui arrêtaient par +leurs appas les chevaliers qui passaient devant leurs châteaux, elles +attirent les jeunes gens chez elles. Malheur à ceux qui s'en laissent +charmer! Pour avertir du péril que courent les passants, il faudrait +faire mettre devant cette maison des balises, comme on en met dans les +rivières pour marquer les endroits dont il ne faut pas s'approcher. + +--Je ne vous demande pas, dit Léandro Perez, où vont ces seigneurs que +je vois dans leurs carrosses: ils vont sans doute au lever du roi.--Vous +l'avez dit, reprit le diable; et si vous voulez y aller aussi, je vous y +conduirai; nous ferons là quelques remarques réjouissantes.--Vous ne +pouvez rien me proposer qui me soit plus agréable, répliqua Zambullo; je +m'en fais par avance un grand plaisir.» + +Alors le démon, prompt à satisfaire don Cléofas, l'emporta vers le +palais du roi; mais avant que d'y arriver, l'écolier, apercevant des +manoeuvres qui travaillaient à une porte fort haute, demanda si c'était +un portail d'église qu'ils faisaient. «Non, lui répondit Asmodée, c'est +la porte d'un nouveau marché; elle est magnifique, comme vous voyez; +cependant, quand ils l'élèveraient jusqu'aux nues, jamais elle ne sera +digne des deux vers latins qu'on doit mettre dessus. + +--Que me dites-vous? s'écria Léandro; quelle idée vous me donnez de ces +deux vers! Je meurs d'envie de les savoir.--Les voici, reprit le démon; +préparez-vous à les admirer. + + Quam bene Mercurius nunc merces vendit opimas, + Momus ubi fatuos vendidit ante sales! + +«Il y a dans ces deux vers un jeu de mots le plus joli du monde.--Je +n'en sens point encore toute la beauté, dit l'écolier; je ne sais pas +bien ce que signifient ces _fatuos sales_.--Vous ignorez donc, répartit +le diable, que la place où l'on bâtit ce marché pour y vendre des +denrées fut autrefois un collége de moines qui enseignaient à la +jeunesse les humanités? Les régents de ce collége y faisaient +représenter par leur écoliers des drames, des pièces de théâtre fades, +et entremêlées de ballets si extravagants, qu'on y voyait danser +jusqu'aux _prétérits_ et aux _supins_.--Oh! ne m'en dites pas davantage, +interrompit Zambullo; je sais bien quelle drogue c'est que les pièces de +collége. L'inscription me paraît admirable.» + +A peine Asmodée et don Cléofas furent-ils sur l'escalier du palais du +roi, qu'ils virent plusieurs courtisans qui montaient les degrés. A +mesure que ces seigneurs passaient auprès d'eux, le diable faisait le +nomenclateur: «Voilà, disait-il à Léandro Perez, en les lui montrant du +doigt l'un après l'autre, voilà le comte de Villalonso, de la maison de +la Puebla d'Ellerena; voici le marquis de Castro Fueste; celui-là c'est +don Lopez de Los Rios, président du conseil des finances; celui-ci, le +comte de Villa Hombrosa.» Il ne se contentait pas de les nommer, il +faisait leur éloge; mais ce malin esprit y ajoutait toujours quelque +trait satirique: il leur donnait à chacun son lardon. + +«Ce seigneur, disait-il de l'un, est affable et obligeant; il vous +écoute avec un air de bonté. Implorez-vous sa protection, il vous +l'accorde généreusement et vous offre son crédit. C'est dommage qu'un +homme qui aime tant à faire plaisir ait la mémoire si courte, qu'un +quart d'heure après que vous lui avez parlé, il oublie ce que vous lui +avez dit. + +«Ce duc, disait-il en parlant d'un autre, est un des seigneurs de la +cour du meilleur caractère: il n'est pas, comme la plupart de ses +pareils, différent de lui-même d'un moment à un autre: il n'y a point de +caprice, point d'inégalité dans son humeur. Ajoutez à cela qu'il ne paye +pas d'ingratitude l'attachement qu'on a pour sa personne ni les services +qu'on lui rend; mais par malheur il est trop lent à les reconnaître. Il +laisse désirer si longtemps ce qu'on attend de lui, qu'on croit l'avoir +bien acheté lorsqu'on l'a obtenu.» + +Après que le démon eût fait connaître à l'écolier les bonnes et les +mauvaises qualités d'un grand nombre de seigneurs, il l'emmena dans une +salle où il y avait des hommes de toute sorte de conditions, et +particulièrement tant de chevaliers, que don Cléofas s'écria: «Que de +chevaliers! parbleu! il faut qu'il y en ait bien en Espagne!--Je vous en +réponds, dit le boiteux, et cela n'est pas surprenant, puisque pour être +chevalier de saint-Jacques ou de Calatrave il n'est pas nécessaire, +comme autrefois pour devenir chevalier romain, d'avoir vingt-cinq mille +écus de patrimoine: aussi s'aperçoit-on que c'est une marchandise bien +mêlée. + +«Envisagez, continua-t-il, la mine plate qui est derrière vous.--Parlez +plus bas, interrompit Zambullo, cet homme vous entend.--Non, non, +répondit le diable; le même charme qui nous rend invisibles ne permet +pas qu'on nous entende. Regardez cette figure-là: c'est un Catalan qui +revient des îles Philippines, où il était flibustier. Diriez-vous à le +voir que c'est un foudre de guerre? Il a pourtant fait des actions +prodigieuses de valeur. Il va ce matin présenter au roi un placet par +lequel il demande certain poste pour récompense de ses services; mais je +doute fort qu'il l'obtienne, puisqu'il ne s'adresse pas auparavant au +premier ministre. + +--Je vois à la main droite de ce flibustier, dit Léandro Perez, un gros +et grand homme qui paraît faire l'important: à juger de sa condition par +l'orgueil qu'il y a dans son maintien, il faut que ce soit quelque riche +seigneur.--Ce n'est rien moins que cela, répartit Asmodée: c'est un +_hidalgo_ des plus pauvres, qui, pour subsister, donne à jouer sous la +protection d'un grand. + +«Mais je remarque un licencié qui mérite bien que je vous le fasse +observer. C'est celui que vous voyez qui s'entretient auprès de la +première fenêtre avec un cavalier vêtu de velours gris-blanc. Ils +parlent tous deux d'une affaire qui fut hier jugée par le roi: je vais +vous en faire le détail. + +«Il y a deux mois que ce licencié, qui est académicien de l'académie de +Tolède, donna au public un livre de morale qui révolta tous les vieux +auteurs castillans; ils le trouvèrent plein d'expressions trop hardies +et de mots trop nouveaux. Les voilà qui se liguent contre cette +production singulière: ils s'assemblent et dressent un placet qu'ils +présentent au roi, pour le supplier de condamner ce livre comme +contraire à la pureté et à la netteté de la langue espagnole. + +«Le placet parut digne d'attention à Sa Majesté, qui nomma trois +commissaires pour examiner l'ouvrage. Ils estimèrent que le style en +était effectivement répréhensible, et d'autant plus dangereux qu'il +était plus brillant. Sur leur rapport, voici de quelle manière le roi a +décidé: il a ordonné, sous peine de désobéissance, que ceux des +académiciens de Tolède qui écrivent dans le goût de ce licencié ne +composeront plus de livres à l'avenir; et que même, pour mieux conserver +la pureté de la langue castillane, ces académiciens ne pourront être +remplacés, après leur mort, que par des personnes de la première +qualité. + +--Cette décision est merveilleuse, s'écria Zambullo en +riant: les partisans du langage ordinaire n'ont plus rien à +craindre.--Pardonnez-moi, répartit le démon: les auteurs ennemis de +cette noble simplicité qui fait le charme des lecteurs sensés ne sont +pas tous de l'académie de Tolède.» + +Don Cléofas fut curieux d'apprendre qui était le cavalier habillé de +velours gris-blanc qu'il voyait en conversation avec le licencié. +«C'est, lui dit le boiteux, un cadet catalan, officier de la garde +espagnole: je vous assure que c'est un garçon très-spirituel. Je veux, +pour vous faire juger de son esprit, vous citer une répartie qu'il fit +hier à une dame en fort bonne compagnie; mais pour l'intelligence de ce +bon mot, il faut savoir qu'il a un frère, nommé don André de Prada, qui +était il y a quelques années officier comme lui dans le même corps. + +«Il arriva qu'un jour un gros fermier des domaines du roi aborda ce don +André, et lui dit: «Seigneur de Prada, je porte même nom que vous; mais +nos familles sont différentes. Je sais que vous êtes d'une des +meilleures maisons de Catalogne, et en même temps que vous n'êtes pas +riche. Moi, je suis riche et d'une naissance peu illustre. N'y aurait-il +pas moyen de nous faire part mutuellement de ce que nous avons de bon +l'un et l'autre? Avez-vous vos titres de noblesse?» Don André répondit +qu'oui. «Cela étant, répliqua le fermier, si vous voulez me les +communiquer, je les mettrai entre les mains d'un habile généalogiste qui +travaillera là-dessus, et nous rendra parents en dépit de nos aïeux. De +mon côté, par reconnaissance, je vous ferai présent de trente mille +pistoles. Sommes-nous d'accord?» Don André fut ébloui de la somme: il +accepta la proposition, confia ses pancartes au fermier, et, de l'argent +qu'il en reçut, acheta une terre considérable en Catalogne, où il vit +depuis ce temps-là. + +«Or, son cadet, qui n'a rien gagné à ce marché, était hier à une table +où l'on parla par hasard du seigneur de Prada, fermier des domaines du +roi; et là-dessus une dame de la compagnie, adressant la parole à ce +jeune officier, lui demanda s'il n'était pas parent de ce fermier? «Non, +Madame, lui répondit-il, je n'ai pas cet honneur-là: c'est mon frère.» + +L'écolier fit un éclat de rire à cette répartie, qui lui parut des plus +plaisantes. Puis apercevant tout à coup un petit homme qui suivait un +courtisan, il s'écria: «Hé, bon Dieu! que ce petit homme qui suit ce +seigneur lui fait de révérences! il a sans doute quelque grâce à lui +demander.--Ce que vous remarquez là, reprit le diable, vaut bien la +peine que je vous dise la cause de ces civilités. Ce petit homme est un +honnête bourgeois qui a une assez belle maison de campagne aux environs +de Madrid, dans un endroit où il y a des eaux minérales qui sont en +réputation. Il a prêté sans intérêt cette maison pour trois mois à ce +seigneur, qui y a été prendre les eaux. Le bourgeois en ce moment prie +très-affectueusement ledit seigneur de le servir dans une occasion qui +s'en présente, et le seigneur refuse fort poliment de lui rendre +service. + +«Il ne faut pas que je laisse échapper ce cavalier de race plébéienne, +lequel fend la presse en tranchant de l'homme de condition. Il est +devenu excessivement riche en peu de temps par la science des nombres. +Il y a dans sa maison autant de domestiques que dans l'hôtel d'un grand, +et sa table l'emporte sur celle d'un ministre pour la délicatesse et +l'abondance. Il a un équipage pour lui, un autre pour sa femme et un +autre pour ses enfants. On voit dans ses écuries les plus belles mules +et les plus beaux chevaux du monde. Il acheta même ces jours passés, et +paya argent comptant, un superbe attelage que le prince d'Espagne avait +marchandé et trouvé trop cher.--Quelle insolence! dit Léandro; un Turc +qui verrait ce drôle-là dans un état si florissant ne manquerait pas de +le croire à la veille d'essuyer quelque fâcheux revers de +fortune.--J'ignore l'avenir, dit Asmodée, mais je ne puis m'empêcher de +penser comme un Turc. + +«Ah! qu'est-ce que je vois? continua le démon avec surprise; peu s'en +faut que je ne doute du rapport de mes yeux! je démêle dans cette salle +un poëte qui n'y devrait pas être. Comment ose-t-il se montrer ici, +après avoir fait des vers qui offensent de grands seigneurs espagnols? +il faut qu'il compte bien sur le mépris qu'ils ont pour lui. + +«Considérez attentivement ce respectable personnage qui entre appuyé sur +un écuyer. Remarquez comme, par considération, tout le monde se range +pour lui faire place. C'est le seigneur don Joseph de Reynaste et Ayala, +grand juge de police: il vient rendre compte au roi de ce qui est arrivé +cette nuit dans Madrid. Regardez ce bon vieillard avec admiration. + +--Véritablement, dit Zambullo, il a l'air d'être un homme de bien.--Il +serait à souhaiter, reprit le boiteux, que tous les corrégidors le +prissent pour modèle. Ce n'est pas un de ces esprits violents qui +n'agissent que par humeur et par impétuosité; il ne fera point arrêter +un homme sur le simple rapport d'un alguazil, d'un secrétaire ou d'un +commis. Il sait trop bien que ces sortes de gens, pour la plupart, ont +l'âme vénale, et sont capables de faire un honteux trafic de son +autorité. C'est pourquoi, lorsqu'il est question d'enfermer un accusé, +il approfondit l'accusation jusqu'à ce qu'il ait démêlé la vérité; aussi +n'envoie-t-il jamais des innocents dans les prisons; il n'y fait mettre +que des coupables, encore n'abandonne-t-il pas ceux-ci à la barbarie qui +règne dans les cachots. Il va voir lui-même ces misérables, et a soin +d'empêcher qu'on n'ajoute l'inhumanité aux justes rigueurs des lois. + +--Le beau caractère! s'écria Léandro; l'aimable mortel! je serais +curieux de l'entendre parler au roi.--Je suis bien mortifié, répondit le +diable, d'être obligé de vous dire que je ne puis contenter ce nouveau +désir sans m'exposer à recevoir une insulte. Il ne m'est pas permis de +m'introduire auprès des souverains; ce serait empiéter sur les droits de +Léviatan, de Belfégor et d'Astarot. Je vous l'ai déjà dit, ces trois +esprits sont en possession d'obséder les princes. Il est défendu aux +autres démons de paraître dans les cours, et je ne sais à quoi je +pensais lorsque je me suis avisé de vous amener ici: c'est avoir fait, +je l'avoue, une démarche bien téméraire. Si ces trois diables +m'apercevaient, ils viendraient avec fureur fondre sur moi, et, entre +nous, je ne serais pas le plus fort. + +--Puisque cela est, répliqua l'écolier, éloignons-nous promptement de ce +palais: j'aurais une mortelle douleur de vous voir houspiller par vos +confrères sans pouvoir vous secourir; car si je me mettais de la partie, +je crois que vous n'en seriez guère mieux.--Non, sans doute, répondit +Asmodée; ils ne sentiraient point vos coups, et vous péririez sous les +leurs. + +«Mais, ajouta-t-il, pour vous consoler de ce que je ne vous fais pas +entrer dans le cabinet de votre grand monarque, je vais vous procurer un +plaisir qui vaudra bien celui que vous perdez.» En achevant ces paroles, +il prit par la main don Cléofas, et fendit avec lui les airs du côté de +la Merci. + + + + +CHAPITRE XIX + +_Des Captifs._ + + +Ils s'arrêtèrent tous deux sur une maison voisine de ce monastère, à la +porte duquel il y avait un grand concours de personnes de l'un et de +l'autre sexe. «Que de monde! dit Léandro Perez; quelle cérémonie +assemble ici tout ce peuple?--C'est, répondit le démon, une cérémonie +que vous n'avez jamais vue, quoiqu'elle se fasse à Madrid de temps en +temps. Trois cents esclaves, tous sujets du roi d'Espagne, vont arriver +dans un moment; ils reviennent d'Alger, où les Pères de la Rédemption +les ont été racheter. Toutes les rues par où ils doivent passer vont se +remplir de spectateurs. + +--Il est vrai, répliqua Zambullo, que je n'ai pas été jusqu'ici fort +curieux de voir un semblable spectacle, et si c'est là celui que votre +Seigneurie me réserve, je vous dirai franchement que vous ne deviez pas +tant m'en faire fête.--Je vous connais trop bien, répartit le diable, +pour ignorer que ce n'est pas pour vous un agréable passe-temps que +d'observer des misérables; mais quand vous saurez qu'en vous les faisant +considérer j'ai dessein de vous révéler les particularités remarquables +qu'il y a dans la captivité des uns, et les embarras où vont se trouver +quelques autres à leur retour chez-eux, je suis persuadé que vous ne +serez pas fâché que je vous donne ce divertissement.--Oh! pour cela non, +reprit l'écolier; ce que vous dites là change la thèse, et vous me ferez +un vrai plaisir de tenir votre promesse.» + +Pendant qu'ils s'entretenaient de cette sorte, ils entendirent tout à +coup de grands cris que poussa la populace à la vue des captifs, qui +marchaient en cet ordre: ils allaient à pied deux à deux, sous leurs +habits d'esclaves, et chacun ayant sa chaîne sur ses épaules. Un assez +grand nombre de religieux de la Merci qui avaient été au-devant d'eux +les précédaient, montés sur des mules caparaçonnées d'étamine noire, +comme s'ils eussent mené un deuil, et un de ces bons pères portait +l'étendard de la Rédemption. Les plus jeunes captifs étaient à la tête; +les vieux les suivaient, et derrière ceux-ci paraissait, sur un petit +cheval, un religieux du même ordre que les premiers, lequel avait tout +l'air d'un prophète: aussi était-ce le chef de la mission. Il s'attirait +les yeux des assistants par sa gravité, ainsi que par une longue barbe +grise qui le rendait vénérable; et on lisait sur le visage de ce Moïse +espagnol la joie inexprimable qu'il ressentait de ramener tant de +chrétiens dans leur patrie. + +«Ces captifs, dit le boiteux, ne sont pas tous également ravis d'avoir +recouvré la liberté. S'il y en a qui se réjouissent d'être sur le point +de revoir leurs parents, il en est d'autres qui craignent d'apprendre +que, pendant leur absence, il ne soit arrivé dans leurs familles des +événements plus cruels pour eux que l'esclavage. + +«Par exemple, les deux qui marchent les premiers sont dans le dernier +cas. L'un, natif de la petite ville de Velilla en Aragon, après avoir +été dix ans dans la servitude des Turcs sans recevoir aucunes nouvelles +de sa femme, va la retrouver mariée en secondes noces, et mère de cinq +enfants qui ne sont pas de son bail. L'autre, fils d'un marchand de +laine de Ségovie, fut enlevé par un corsaire il y a près de quatre +lustres. Il appréhende que depuis tant d'années sa famille n'ait changé +de face, et sa crainte n'est pas sans fondement: son père et sa mère +sont morts, et ses frères, qui ont partagé tout le bien, l'ont dissipé +par leur mauvaise conduite. + +--J'envisage avec attention un esclave, dit l'écolier, et je juge à son +air qu'il est charmé de n'être plus exposé à la bastonnade.--Le captif +que vous regardez, répondit le diable, a grand sujet d'être joyeux de sa +délivrance; il sait qu'une tante dont il est unique héritier vient de +mourir, et qu'il va jouir d'une fortune brillante: cela l'occupe bien +agréablement, et lui donne cet air de satisfaction que vous lui +remarquez. + +«Il n'en est pas de même du malheureux cavalier qui marche à son côté: +une cruelle inquiétude l'agite sans relâche, et en voici la cause. +Lorsqu'il fut pris par un pirate d'Alger, en voulant passer d'Espagne en +Italie, il aimait une dame et en était aimé; il a peur que, pendant +qu'il était dans les fers, la fidélité de la belle n'ait pas été +inébranlable.--Et a-t-il été longtemps esclave? dit Zambullo.--Dix-huit +mois, répondit Asmodée.--Oh! parbleu, répliqua Léandro Perez, je crois +que ce galant se livre à une vaine terreur; il n'a pas mis la constance +de sa dame à une assez forte épreuve pour devoir tant s'alarmer.--C'est +ce qui vous trompe, répartit le boiteux; sa princesse n'a pas sitôt su +qu'il était captif en Barbarie, qu'elle s'est pourvue d'un autre amant. + +«Diriez-vous, continua le démon, que ce personnage qui suit +immédiatement les deux que nous venons d'observer, et qu'une épaisse +barbe rousse rend effroyable à voir, fut un fort joli homme? Rien +pourtant n'est plus véritable, et vous voyez dans cette figure hideuse +le héros d'une histoire assez singulière, que je vais vous conter. + +«Ce grand garçon se nomme Fabricio. Il avait à peine quinze ans lorsque +son père, riche laboureur de Cinquello, gros bourg du royaume de Léon, +mourut, et il perdit aussi sa mère peu de temps après; de sorte qu'étant +fils unique, il demeura maître d'un bien considérable, dont +l'administration fut confiée à un de ses oncles qui avait de la probité. +Fabricio acheva ses études, déjà commencées à Salamanque: il y apprit +ensuite à monter à cheval, à faire des armes; en un mot, il ne négligea +rien de tout ce qui pouvait concourir à le rendre digne d'être regardé +favorablement de dona Hipolita, soeur d'un petit gentilhomme qui avait +sa chaumière à deux portées d'escopette de Cinquello. + +«Cette dame était parfaitement belle, et à peu près de l'âge de Fabrice, +qui, l'ayant vue dès son enfance, avait sucé pour ainsi dire avec le +lait l'amour dont il brûlait pour elle. Hipolite, de son côté, s'était +bien aperçue qu'il n'était pas mal fait; mais, le connaissant pour le +fils d'un laboureur, elle ne daignait pas le considérer avec beaucoup +d'attention: elle était d'une fierté insupportable, aussi bien que son +frère don Thomas de Xaral, qui n'avait peut-être pas son pareil en +Espagne pour être gueux et entêté de sa noblesse. + +«Cet orgueilleux gentilhomme de campagne habitait une maison qu'il +appelait son château, et qui n'était, à parler proprement, qu'une +masure, tant elle menaçait ruine de toutes parts. Cependant, quoique ses +facultés ne lui permissent pas de la faire réparer, quoiqu'il eût de la +peine à vivre, il ne laissait pas d'avoir un valet pour le servir, et, +de plus, il y avait une femme maure auprès de sa soeur. + +«C'était une chose réjouissante que de voir paraître don Thomas dans le +bourg les fêtes et les dimanches, avec un habit de velours cramoisi tout +pelé, et un petit chapeau garni d'un vieux plumet jaune, qu'il +conservait chez lui comme des reliques pendant les autres jours de la +semaine. Paré de ces guenilles, qui lui semblaient autant de preuves de +sa noble origine, il tranchait du seigneur, et croyait assez payer les +profondes révérences qu'on lui faisait lorsqu'il voulait bien y répondre +par un regard. Sa soeur n'était pas moins folle que lui de l'antiquité +de sa race; et elle joignait à ce ridicule celui d'être si vaine de sa +beauté, qu'elle vivait dans la glorieuse espérance que quelque grand +viendrait la demander en mariage. + +«Tels étaient les caractères de don Thomas et d'Hipolite. Fabricio le +savait bien; et pour s'insinuer auprès de deux personnes si altières, il +prit le parti de flatter leur vanité par de faux respects; ce qu'il fit +avec tant d'adresse, que le frère et la soeur enfin trouvèrent bon qu'il +eut l'honneur de leur aller souvent rendre ses hommages. Comme il ne +connaissait pas moins leur misère que leur orgueil, il avait envie tous +les jours de leur offrir sa bourse; mais la crainte de révolter contre +lui leur fierté l'en empêchait: néanmoins son ingénieuse générosité +trouva moyen de les aider sans les exposer à rougir. «Seigneur, dit-il +un jour en particulier au gentilhomme, j'ai deux mille ducats à mettre +en dépôt; ayez la bonté de me les garder; que je vous aie cette +obligation-là.» + +«Il n'est pas besoin de demander si Xaral y consentit: outre qu'il était +mal en argent, il avait la conscience d'un dépositaire. Il se chargea +volontiers de cette somme, et il ne l'eut pas sitôt entre les mains +qu'il en employa sans façon une bonne partie à faire réparer sa +chaumière, et à se donner toutes ses petites commodités: un habit neuf +d'un très-beau velours bleu fut levé et fait à Salamanque, et une plume +verte qu'on y acheta vint ravir au vieux plumet jaune la gloire dont il +était en possession immémoriale d'orner le noble chef de don Thomas. La +belle Hipolite eut aussi sa paraguante, et fut parfaitement bien nippée. +C'est ainsi que Xaral dissipait les ducats qui lui avaient été confiés, +sans penser qu'ils ne lui appartenaient point, et que jamais il ne +pourrait les restituer. Il ne se fit pas le moindre scrupule d'en user +ainsi: il crut même qu'il était juste qu'un roturier payât l'honneur +d'être en commerce avec un gentilhomme. + +«Fabricio avait bien prévu cela; mais en même temps il s'était flatté +qu'en faveur de ses espèces don Thomas vivrait avec lui familièrement, +qu'Hipolite peu à peu s'accoutumerait à souffrir ses soins, et lui +pardonnerait enfin l'audace d'avoir élevé sa pensée jusqu'à elle. +Véritablement, il en eut auprès d'eux un accès plus libre; ils lui +firent plus d'amitiés qu'ils ne lui en avaient fait auparavant. Un homme +riche est toujours gracieusé des grands, quand il se rend leur vache à +lait. Xaral et sa soeur, qui jusqu'alors n'avaient connu les richesses +que de nom, n'eurent pas plus tôt senti leur utilité, qu'ils jugèrent +que Fabricio méritait d'être ménagé: ils eurent pour lui des égards et +des attentions qui le charmèrent. Il crut que sa personne ne leur +déplaisait pas, et qu'assurément ils avaient fait réflexion que tous les +jours des gentilshommes, pour soutenir leur noblesse, étaient obligés +d'avoir recours à des alliances roturières. Dans cette opinion qui +flattait son amour, il se résolut à demander Hipolite en mariage. + +«Dès la première occasion favorable qu'il put trouver de parler à don +Thomas, il lui dit qu'il souhaitait passionnément d'être son beau-frère; +et que pour avoir cet honneur, non-seulement il lui abandonnerait le +dépôt, mais qu'il lui ferait encore présent d'un millier de pistoles. Le +superbe Xaral rougit à cette proposition, qui réveilla son orgueil; et +dans son premier mouvement, peu s'en fallut qu'il ne fît éclater tout le +mépris qu'il avait pour le fils d'un laboureur. Néanmoins, quelque +indigné qu'il fût de la témérité de Fabrice, il se contraignit, et, sans +témoigner aucun dédain, il lui répondit qu'il ne pouvait sur-le-champ se +déterminer dans une pareille affaire; qu'il était à propos de consulter +là-dessus Hipolite, et de faire même une assemblée de parents. + +«Il renvoya le galant avec cette réponse, et convoqua effectivement une +diète composée de quelques _hidalgos_ de son voisinage, lesquels étaient +de ses parents, et qui tous avaient, comme lui, la rage de la +_Hidalguia_. Il tint conseil avec eux, non pour leur demander s'ils +étaient d'avis qu'il accordât sa soeur à Fabricio, mais pour délibérer +de quelle façon il fallait punir ce jeune insolent, qui, malgré la +bassesse de sa naissance, osait aspirer à la possession d'une fille de +la qualité d'Hipolite. + +«Dès qu'il eut exposé cette audace à l'assemblée, au seul nom de Fabrice +et de fils de laboureur, vous eussiez vu les yeux de tous ces nobles +s'allumer de fureur: chacun vomit feu et flammes contre l'audacieux: les +uns ainsi que les autres veulent qu'il expire sous le bâton, pour expier +l'outrage qu'il a fait à leur famille par la proposition d'un si honteux +hyménée. Cependant, après qu'on eût considéré la chose plus mûrement, le +résultat de la diète fut qu'on laisserait vivre le coupable; mais que, +pour lui apprendre à ne se plus méconnaître, on lui ferait un tour dont +il aurait sujet de se souvenir longtemps. + +«On proposa diverses fourberies, et celle-ci prévalut. On décida +qu'Hipolite feindrait d'être sensible à l'attachement de Fabricio, et +que, sous prétexte de vouloir consoler ce malheureux amant du refus que +don Thomas ferait de le prendre pour beau-frère, elle lui donnerait une +nuit rendez-vous au château, où, dans le temps qu'il serait introduit +par la femme maure, des gens apostés le surprendraient avec cette +soubrette, qu'on lui ferait épouser par force. + +«La soeur de Xaral se prêta d'abord sans répugnance à cette supercherie; +il lui sembla qu'il y allait de sa gloire de regarder comme une injure +la recherche d'un homme d'une condition si inférieure à la sienne. Mais +cette orgueilleuse disposition fit bientôt place à des mouvements de +pitié, ou plutôt l'amour se rendit tout à coup maître de la fière +Hipolite. + +«Dès ce moment elle vit les choses d'un autre oeil; elle trouva +l'obscure origine de Fabricio compensée par les belles qualités qu'il +avait, et n'aperçut plus en lui qu'un cavalier digne de toute son +affection. Admirez, seigneur écolier, admirez le prodigieux changement +que cette passion est capable de produire: cette même fille qui +s'imaginait qu'un prince à peine méritait de la posséder s'entête en un +instant d'un fils de laboureur, et s'applaudit de ses prétentions, après +les avoir envisagées comme une ignominie. + +«Elle s'abandonna au penchant qui l'entraînait, et, bien loin de servir +le ressentiment de son frère, elle entretint avec Fabrice une secrète +intelligence, par l'entremise de la femme maure, qui le faisait entrer +quelquefois la nuit dans la chaumière. Mais don Thomas eut quelque +soupçon de ce qui se passait: sa soeur lui devint suspecte; il observa, +et fut convaincu par ses propres yeux qu'au lieu de répondre aux +intentions de la famille, elle les trahissait. Il en avertit promptement +deux de ses cousins, qui, prenant feu à cette nouvelle, commencèrent à +crier: _Vengeance, don Thomas! vengeance!_ Xaral, qui n'avait pas besoin +d'être excité à tirer raison d'une offense de cette nature, leur dit, +avec une modestie espagnole, qu'ils verraient l'usage qu'il savait faire +de son épée, quand il s'agissait de l'employer à venger son honneur; +ensuite il les pria de se rendre chez lui à l'entrée d'une nuit qu'il +leur marqua. + +«Ils furent très-exacts à s'y trouver. Il les introduisit et les cacha +dans une petite chambre sans que personne de la maison s'en aperçut; +puis il les quitta en leur disant qu'il reviendrait les joindre aussitôt +que le galant serait entré dans le château, supposé qu'il s'avisât d'y +venir cette nuit-là; ce qui ne manqua pas d'arriver, la mauvaise étoile +de nos amants ayant voulu qu'ils choisissent cette même nuit pour +s'entretenir. + +«Don Fabricio était avec sa chère Hipolite. Ils commençaient à se tenir +des discours qu'ils s'étaient déjà tenus cent fois, mais qui, bien que +répétés sans cesse, ont toujours le charme de la nouveauté, lorsqu'ils +furent désagréablement interrompus par les cavaliers qui veillaient pour +les surprendre. Don Thomas et ses cousins vinrent fondre tous trois +courageusement sur Fabrice, qui n'eut que le temps de se mettre en +défense, et qui, jugeant à leur action qu'ils voulaient l'assassiner, se +battit en désespéré. Il les blessa tous les trois; et, leur présentant +toujours la pointe de son épée, il eut le bonheur de gagner la porte et +de se sauver. + +«Alors Xaral, voyant que son ennemi lui échappait après avoir impunément +déshonoré sa maison, tourna sa fureur contre la malheureuse Hipolite, et +lui plongea son épée dans le coeur; et ses deux parents, très-mortifiés +du mauvais succès de leur complot, se retirèrent chez eux avec leurs +blessures. + +«Demeurons-en là, poursuivit Asmodée; quand nous aurons vu passer tous +les captifs, j'achèverai l'histoire de celui-ci. Je vous raconterai de +quelle sorte, après que la justice se fût emparée de tous ses biens à +l'occasion de ce funeste événement, il eut le malheur d'être fait +esclave en voyageant sur mer. + +--Pendant que vous me faisiez le récit que vous avez fait, dit don +Cléofas, j'ai remarqué parmi ces infortunés un jeune homme qui avait +l'air si triste, si languissant, qu'il s'en est peu fallu que je ne vous +aie interrompu pour vous en demander la cause.--Vous n'y perdrez rien, +répondit le démon: je puis vous apprendre ce que vous souhaitez de +savoir. Ce captif dont l'abattement vous a frappé est un enfant de +famille de Valladolid. Il était en esclavage depuis deux ans chez un +patron qui a une femme très-jolie: elle aimait violemment cet esclave, +qui payait son amour du plus vif attachement. Le patron, s'en étant +douté, s'est hâté de vendre le chrétien, de peur qu'il ne travaillât +chez lui à la propagation des Turcs. Le tendre Castillan, depuis ce +temps-là, pleure sans cesse la perte de sa patronne; la liberté ne peut +l'en consoler. + +--Un vieillard de bonne mine attire mes regards, dit Léandro Perez. Qui +est cet homme-là?» Le diable répondit: «C'est un barbier natif de +Guipuscoa, qui va s'en retourner en Biscaye après quarante ans de +captivité. Lorsqu'il tomba au pouvoir d'un corsaire, en allant de +Valence à l'île de Sardaigne, il avait une femme, deux garçons et une +fille: il ne lui reste plus de tout cela qu'un fils qui, plus heureux +que lui, a été au Pérou, d'où il est revenu avec des biens immenses dans +son pays, où il a fait l'acquisition de deux belles terres.--Quelle +satisfaction! reprit l'écolier. Quel ravissement pour ce fils de revoir +son père et d'être en état de rendre ses derniers jours agréables et +tranquilles! + +--Vous parlez, répartit le boiteux, en enfant plein de tendresse et de +sentiment: le fils du barbier biscayen est d'un naturel plus coriace. +L'arrivée imprévue de son père lui causera plus de chagrin que de joie: +au lieu de le retenir dans sa maison à Guipuscoa, et de ne rien épargner +pour lui marquer qu'il est ravi de le posséder, il pourra bien le faire +concierge d'une de ses terres. + +«Derrière ce captif qui vous paraît de si bonne mine, il y en a un autre +qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un vieux singe: c'est un petit +médecin aragonais; il n'a pas été quinze jours à Alger. Dès que les +Turcs ont su de quelle profession il était, ils n'ont pas voulu le +garder parmi eux: ils ont mieux aimé le remettre sans rançon aux pères +de la Merci, qui ne l'auraient assurément pas racheté, et qui ne l'ont +ramené qu'à regret en Espagne. + +«Vous qui êtes si compatissant aux peines d'autrui, ah! que vous +plaindriez cet autre esclave qui a sur sa tête chauve une calotte de +drap brun, si vous saviez tous les maux qu'il a soufferts à Alger +pendant douze ans chez un renégat anglais son patron.--Et qui est ce +pauvre captif? dit Zambullo.--C'est un cordelier de Navarre, répondit le +démon: je vous avoue que je suis bien aise qu'il ait pâti comme un +misérable, puisqu'il a, par ses discours de morale, empêché plus de cent +esclaves chrétiens de prendre le turban. + +--Je vous dirai avec la même franchise, répliqua don Cléofas, que je +suis fâché que ce bon père ait été si longtemps à la merci d'un +barbare.--Vous avez tort de vous en affliger, et moi de m'en réjouir, +répartit Asmodée: ce bon religieux a si bien mis à profit ses douze +années de souffrances, qu'il est plus avantageux pour lui d'avoir passé +tout ce temps-là dans les tourments que dans sa cellule, à combattre des +tentations qu'il n'aurait pas toujours vaincues. + +--Le premier captif après ce cordelier, dit Léandro Perez, a l'air bien +tranquille pour un homme qui revient de l'esclavage: il excite ma +curiosité à vous demander ce que c'est que ce personnage.--Vous me +prévenez, répondit le boiteux, j'allais vous le faire remarquer. Vous +voyez en lui un bourgeois de Salamanque, un père infortuné, un mortel +devenu insensible aux malheurs à force d'en avoir éprouvé. Je suis tenté +de vous apprendre sa pitoyable histoire, et de laisser là le reste des +captifs; aussi bien, après celui-ci, il y en a peu dont les aventures +méritent de vous être racontées.» + +L'écolier, qui déjà commençait à s'ennuyer de voir passer tant de +tristes figures, témoigna qu'il ne demandait pas mieux. Aussitôt le +diable lui fit le récit contenu dans le chapitre suivant. + + + + +CHAPITRE XX + +_De la dernière histoire qu'Asmodée raconta: comment, en la finissant, +il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière désagréable pour ce +démon don Cléofas et lui furent séparés._ + + +Pablos de Bahabon, fils d'un alcalde de village de la Castille Vieille, +après avoir partagé avec un frère et une soeur la modique succession que +leur père, quoique des plus avares, leur avait laissée, partit pour +Salamanque, dans le dessein d'aller grossir le nombre des écoliers de +l'université. Il était bien fait; il avait de l'esprit, et il entrait +alors dans sa vingt-troisième année. + +«Avec un millier de ducats qu'il possédait, et une disposition prochaine +à les manger, il ne tarda guère à faire parler de lui dans la ville. +Tous les jeunes gens recherchèrent à l'envi son amitié: c'était à qui +serait des parties de plaisir que don Pablos faisait tous les jours. Je +dis don Pablos, parce qu'il avait pris le _Don_, pour être en droit de +vivre plus familièrement avec des écoliers dont la noblesse aurait pu +l'obliger à se contraindre. Il aimait tant la joie et la bonne chère, et +il ménagea si peu sa bourse, qu'au bout de quinze mois l'argent lui +manqua. Il ne laissa pas toutefois de rouler encore, tant par le crédit +qu'on lui fit que par quelques pistoles qu'il emprunta; mais cela ne put +le mener loin, et il demeura bientôt sans ressource. + +«Alors ses amis, le voyant hors d'état de faire de la dépense, cessèrent +de le voir, et ses créanciers commencèrent à le tourmenter. Quoiqu'il +assurât ceux-ci qu'il allait incessamment recevoir des lettres de change +de son pays, quelques-uns s'impatientèrent, et le poursuivirent même si +vivement en justice, qu'ils étaient sur le point de le faire +emprisonner, lorsqu'en se promenant sur les bords de la rivière de +Tormés il rencontra une personne de sa connaissance, qui lui dit: +«Seigneur don Pablos, prenez garde à vous; je vous avertis qu'il y a un +alguazil et des archers à vos trousses: ils prétendent vous mettre la +main sur le collet quand vous rentrerez dans la ville.» + +«Bahabon, effrayé d'un avis qui ne s'accordait que trop avec l'état de +ses affaires, prit sur-le-champ la fuite et le chemin de Corita; mais il +quitta la route de ce bourg pour gagner un bois qu'il aperçut dans la +campagne, et dans lequel il s'enfonça, résolu de s'y tenir caché jusqu'à +ce que la nuit vînt lui prêter ses ombres pour continuer sa marche plus +sûrement. C'était dans la saison où les arbres sont parés de toutes +leurs feuilles: il choisit le plus touffu pour y monter, et s'y assit +sur des branches qui l'enveloppaient de leur feuillage. + +«Se croyant en sûreté dans cet endroit, il perdit peu à peu la crainte +de l'alguazil; et comme les hommes font ordinairement les plus belles +réflexions du monde quand les fautes sont commises, il se représenta +toute sa mauvaise conduite, et se promit bien à lui-même, si jamais il +se revoyait en fonds, de faire un meilleur usage de son argent. Il jura +surtout qu'il ne serait jamais la dupe de ces faux amis qui entraînent +un jeune homme dans la débauche et dont l'amitié se dissipe avec les +fumées du vin. + +«Tandis qu'il s'occupait des différentes pensées qui se succédaient les +unes aux autres dans son esprit, la nuit survint. Alors, se démêlant +d'entre les branches et les feuilles qui le couvraient, il était prêt à +se couler en bas, lorsqu'à la faible clarté d'une nouvelle lune il crut +discerner une figure d'homme. A cette vue, qui lui rendit sa première +peur, il s'imagina que c'était l'alguazil qui, l'ayant suivi à la piste, +le cherchait dans ce bois, et sa frayeur redoubla quand il vit qu'au +pied du même arbre sur lequel il était cet homme s'assit, après en avoir +fait le tour deux ou trois fois.» + +Le diable boiteux s'interrompit lui-même en cet endroit de son récit: +«Seigneur Zambullo, dit-il à don Cléofas, permettez-moi de jouir un peu +de l'embarras où je mets votre esprit en ce moment. Vous êtes fort en +peine de savoir qui pouvait être ce mortel qui se trouvait là si mal à +propos, et ce qui l'y amenait; c'est ce que vous apprendrez bientôt; je +n'abuserai point de votre patience. + +«Cet homme, après s'être assis au pied de l'arbre dont l'épais feuillage +dérobait à ses yeux don Pablos, s'y reposa quelques instants; puis il se +mit à creuser la terre avec un poignard, et fit une profonde fosse, où +il enterra un sac de buffle: ensuite il combla la fosse, la recouvrit +proprement de gazon et se retira. Bahabon, qui avait observé tout avec +une extrême attention, et dont les alarmes s'étaient changées en +transports de joie, attendit que l'homme se fût éloigné pour descendre +de son arbre et aller déterrer le sac, où il ne doutait pas qu'il n'y +eut de l'or ou de l'argent. Il se servit pour cela de son couteau; mais +quand il n'en aurait pas eu, il se sentait tant d'ardeur pour ce +travail, qu'avec ses seules mains il aurait pénétré jusqu'aux entrailles +de la terre. + +«D'abord qu'il eut le sac en sa puissance, il se mit à le tâter, et, +persuadé qu'il y avait dedans des espèces, il se hâta de sortir du bois +avec sa proie, craignant alors beaucoup moins la rencontre de +l'alguazil, que celle de l'homme à qui le sac appartenait. Dans le +ravissement où cet écolier était d'avoir fait un si bon coup, il marcha +légèrement toute la nuit sans tenir de route assurée, sans se sentir +fatigué ni incommodé du fardeau qu'il portait. Mais à la pointe du jour +il s'arrêta sous des arbres, assez près du bourg de Molorido, moins à la +vérité pour se reposer que pour satisfaire enfin la curiosité qu'il +avait de savoir ce que son sac renfermait. Il le délia donc avec ce +frémissement agréable qui vous saisit au moment que vous allez prendre +un grand plaisir: il y trouva de bonnes doubles pistoles, et, pour +comble de joie, il en compta jusqu'à deux cent cinquante. + +«Après les avoir contemplées avec volupté, il rêva fort sérieusement à +ce qu'il devait faire; et lorsqu'il eut formé sa résolution, il serra +ses doublons dans ses poches, jeta le sac de buffle et se rendit à +Molorido. Il s'y fit enseigner une hôtellerie, où, tandis qu'on lui +préparait à déjeuner, il loua une mule sur laquelle il retourna, dès ce +jour-là même, à Salamanque. + +«Il s'aperçut bien, à la surprise qu'on y fit paraître en le revoyant, +que l'on n'ignorait pas pourquoi il s'était éclipsé; mais il avait sa +fable toute prête: il dit qu'ayant besoin d'argent, et que n'en recevant +point de son pays, quoiqu'il y eût écrit vingt fois pour qu'on lui en +envoyât, il s'était déterminé à y faire un tour; et que le soir +précédent, comme il arrivait à Molorido, il avait rencontré son fermier +qui lui apportait des espèces, de manière qu'il se trouvait dans une +situation à détromper tous ceux qui le croyaient un homme sans bien. Il +ajouta qu'il prétendait faire connaître à ses créanciers qu'ils avaient +eu tort de pousser à bout un honnête homme, qui les aurait depuis +longtemps contentés s'il eût eu des fermiers exacts à lui faire toucher +ses revenus. + +«Il ne manqua pas effectivement d'assembler chez lui, dès le lendemain, +tous ses créanciers, et de les payer jusqu'au dernier sou. Les mêmes +amis qui l'avaient abandonné dans sa misère ne surent pas plus tôt qu'il +avait de l'argent frais, qu'ils revinrent à la charge; ils +recommencèrent à le flatter, dans l'espérance de se divertir encore à +ses dépens; mais il se moqua d'eux à son tour. Fidèle au serment qu'il +avait fait dans le bois, il leur rompit en visière: au lieu de reprendre +son premier train, il ne songea plus qu'à faire des progrès dans la +science des lois, et l'étude devint son unique occupation. + +«Cependant, me direz-vous, il dépensait toujours à bon compte des +doubles pistoles qui n'étaient point à lui. J'en demeure d'accord; il +faisait ce que les trois quarts et demi des humains feraient aujourd'hui +en pareil cas. Il avait pourtant dessein de les restituer quelque jour, +si par hasard il découvrait à qui elles appartenaient. Mais, se reposant +sur sa bonne intention, il les dissipait sans scrupule, en attendant +patiemment cette découverte, qu'il fit néanmoins une année après. + +«Le bruit courut dans Salamanque qu'un bourgeois de cette ville, nommé +Ambrosio Piquillo, ayant été dans un bois pour chercher un sac rempli de +pièces d'or qu'il y avait enterré, n'avait trouvé que la fosse où il +s'était avisé de le cacher, et que ce malheur réduisait enfin ce pauvre +homme à la mendicité. + +«Je dirai à la louange de Bahabon que les reproches secrets que sa +conscience lui fit à cette nouvelle ne furent pas inutiles. Il s'informa +où demeurait Ambrosio, et l'alla voir dans une petite salle basse, où il +y avait pour tous meubles une chaise et un grabat. «Mon ami, lui dit-il +d'un air hypocrite, j'ai appris par la voix publique le fâcheux accident +qui vous est arrivé, et la charité nous obligeant à nous aider les uns +les autres à proportion de notre pouvoir, je viens vous apporter un +petit secours; mais je voudrais savoir de vous-même votre triste +aventure. + +«--Seigneur cavalier, répondit Piquillo, je vais vous la conter en deux +mots. J'avais un fils qui me volait; je m'en aperçus, et, craignant +qu'il ne mît la main sur un sac de buffle dans lequel il y avait deux +cent cinquante doublons bien comptés, je crus ne pouvoir mieux faire que +de les aller enterrer dans le bois, où j'ai eu l'imprudence de les +porter. Depuis ce jour malheureux, mon fils m'a pris tout ce que +j'avais, et a disparu avec une femme qu'il a enlevée. Me voyant dans un +déplorable état par le libertinage de ce mauvais enfant, ou plutôt par +ma sotte bonté pour lui, j'ai voulu recourir à mon sac de buffle; mais, +hélas! cette seule ressource qui me restait pour subsister m'a +cruellement été ravie.» + +«Cet homme ne put achever ces paroles sans sentir renouveler son +affliction, et il répandit des pleurs en abondance. Don Pablos en fut +attendri, et lui dit: «Mon cher Ambrosio, il faut se consoler de toutes +les traverses qui arrivent dans la vie; vos larmes sont inutiles: elles +ne vous feront point retrouver vos doubles pistoles, qui véritablement +sont perdues pour vous si quelque fripon les possède. Mais que sait-on? +Elles peuvent être tombées entre les mains d'un homme de bien, qui ne +manquera pas de vous les rapporter dès qu'il apprendra qu'elles sont à +vous. Elles vous seront donc peut-être rendues; vivez dans cette +espérance, et en attendant une restitution si juste, ajouta-t-il en lui +donnant dix doublons de ceux mêmes qui avaient été dans le sac de +buffle, prenez ceci et me venez voir dans huit jours.» Après lui avoir +parlé de cette sorte, il lui dit son nom et sa demeure, et sortit tout +confus des remercîments que lui faisait Ambroise, et des bénédictions +qu'il en recevait. Telles sont, pour la plupart, les actions généreuses; +on se garderait bien de les admirer si l'on en pénétrait les motifs. + +«Au bout de huit jours, Piquillo, qui n'avait pas oublié ce que don +Pablos lui avait dit, alla chez lui. Bahabon lui fit un très-bon +accueil, et lui dit affectueusement: «Mon ami, sur les bons témoignages +qui m'ont été rendus de vous, j'ai résolu de contribuer autant qu'il me +serait possible à vous remettre sur pied: j'y veux employer mon crédit +et ma bourse. + +«Pour commencer à rétablir vos affaires, continua-t-il, savez-vous ce +que j'ai déjà fait? Je connais quelques personnes de distinction qui +sont très-charitables; j'ai été les trouver, et j'ai si bien su leur +inspirer de la compassion pour vous, que j'en ai tiré deux cents écus +que je vais vous donner.» En même temps il entra dans son cabinet, d'où +il sortit un moment après avec un sac de toile où il avait mis cette +somme en argent, et non en doublons, de peur que le bourgeois, en +recevant de lui tant de doubles pistoles, ne s'avisât de soupçonner la +vérité; au lieu que par cette adresse il parvenait plus sûrement à son +but, qui était de faire la restitution d'une manière qui conciliât sa +réputation avec sa conscience. + +«Aussi Ambroise était-il bien éloigné de penser que ces écus fussent de +l'argent restitué: il les prit de bonne foi pour le produit d'une quête +faite en sa faveur, et après avoir remercié de nouveau don Pablos, il +regagna sa petite salle basse, en bénissant le ciel d'avoir trouvé un +cavalier qui s'intéressait pour lui si vivement. + +«Il rencontra le lendemain dans la rue un de ses amis, qui n'était guère +mieux que lui dans ses affaires, et qui lui dit: «Je pars dans deux +jours pour aller m'embarquer à Cadix, où bientôt un vaisseau doit mettre +à la voile pour la nouvelle Espagne: je ne suis pas content de ma +condition dans ce pays-ci, et le coeur me dit que je serai plus heureux +au Mexique. Je vous conseillerais de m'accompagner, si vous aviez devant +vous cent écus seulement. + +«--Je ne serais pas en peine d'en avoir deux cents, répondit Piquillo; +j'entreprendrais volontiers ce voyage si j'étais sûr de gagner ma vie +aux Indes.» Là-dessus son ami lui vanta la fertilité de la nouvelle +Espagne, et lui fit envisager tant de moyens de s'y enrichir, +qu'Ambrosio, se laissant persuader, ne pensa plus qu'à se préparer à +partir avec lui pour Cadix. Mais avant que de quitter Salamanque, il eut +soin de faire tenir une lettre à Bahabon, par laquelle il lui mandait +que, trouvant une belle occasion de passer aux Indes, il voulait en +profiter, pour voir si la fortune lui serait plus favorable ailleurs que +dans son pays; qu'il prenait la liberté de lui donner cet avis, en +l'assurant qu'il conserverait éternellement le souvenir de ses bontés. + +«Le départ d'Ambrosio causa quelque chagrin à don Pablos, qui voyait par +là déconcerter le dessein qu'il avait de s'acquitter peu à peu; mais, +considérant que dans quelques années ce bourgeois pourrait revenir à +Salamanque, il se consola insensiblement, et s'attacha plus que jamais à +l'étude du droit civil et du droit canon. Il y fit de si grands progrès, +tant par son application que par la vivacité de son esprit, qu'il devint +le plus brillant sujet de l'université, qui le choisit enfin pour son +recteur. Il ne se contenta pas de soutenir cette dignité par une +profonde science: il travailla si fort sur lui, qu'il acquit toutes les +vertus d'un homme de bien. + +«Pendant son rectorat, il apprit qu'il y avait dans les prisons de +Salamanque un jeune garçon accusé de rapt et prêt à perdre la vie. +Alors, se ressouvenant que le fils de Piquillo avait enlevé une femme, +il s'informa qui était le prisonnier, et, ayant découvert que c'était le +fils d'Ambrosio lui-même, il entreprit sa défense. Ce qu'il y a +d'admirable dans la science des lois, c'est qu'elle fournit des armes +pour et contre; et comme notre recteur la possédait à fond, il s'en +servit fort utilement pour l'accusé; il est bien vrai qu'il joignit à +cela le crédit de ses amis et les plus fortes sollicitations, ce qui +opéra plus que tout le reste. + +«Le coupable sortit donc de cette affaire plus blanc que neige. Il alla +remercier son libérateur, qui lui dit: «C'est à la considération de +votre père que je vous ai rendu service. Je l'aime, et pour vous en +donner une nouvelle marque, si vous voulez demeurer dans cette ville et +y mener une vie d'honnête homme, j'aurai soin de votre fortune; si, à +l'exemple d'Ambrosio, vous souhaitez de faire le voyage des Indes, vous +pouvez compter sur cinquante pistoles; je vous en fais don.» Le jeune +Piquillo lui répondit: «Puisque j'ai le bonheur d'être protégé de votre +Seigneurie, j'aurais tort de m'éloigner d'un séjour où je jouis d'un si +grand avantage; je ne sortirai point de Salamanque, et je vous proteste +d'y tenir une conduite dont vous serez satisfait.» Sur cette assurance, +le recteur lui mit dans la main une vingtaine de pistoles, en lui +disant: «Tenez, mon ami, attachez-vous à quelque honnête profession; +employez bien votre temps, et soyez sûr que je ne vous abandonnerai +point.» + +«Deux mois après cette aventure, il arriva que le jeune Piquillo, qui de +temps en temps venait faire sa cour à don Pablos, parut un jour tout en +pleurs devant lui. «Qu'avez-vous? lui dit Bahabon.--«Seigneur, répondit +le fils d'Ambrosio, je viens d'apprendre une nouvelle qui me déchire le +coeur. Mon père a été pris par un corsaire algérien, et il est +actuellement dans les fers: un vieillard de Salamanque, qui revient +d'Alger où il a été dix ans captif, et que les pères de la Merci ont +racheté depuis peu, m'a dit tout à l'heure l'avoir laissé dans +l'esclavage. Hélas, ajouta-t-il en se frappant la poitrine et +s'arrachant les cheveux, misérable que je suis! c'est moi dont le +libertinage a réduit mon père à cacher son argent et à se bannir de sa +patrie! c'est moi qui l'ai livré au barbare qui l'accable de chaînes! +Ah! seigneur don Pablos, pourquoi m'avez-vous tiré des mains de la +justice? Puisque vous aimez mon père, il fallait être son vengeur, et me +laisser expier par ma mort le crime d'avoir causé tous ses malheurs.» + +«A ce discours, qui marquait un fripon de fils converti, le recteur fut +touché de la douleur que le jeune Piquillo faisait paraître. «Mon +enfant, lui dit-il, je vois avec plaisir que vous vous repentez de vos +fautes passées: essuyez vos larmes; il suffit que je sache ce +qu'Ambrosio est devenu, pour vous assurer que vous le reverrez; sa +délivrance ne dépend que d'une rançon dont je me charge; quelques maux +qu'il puisse avoir soufferts, je suis persuadé qu'à son retour, trouvant +en vous un fils sage et plein de tendresse pour lui, il ne se plaindra +plus de son mauvais sort.» + +«Don Pablos, par cette promesse, renvoya le fils d'Ambroise tout +consolé, et trois ou quatre jours après il partit pour Madrid, où étant +arrivé, il remit aux religieux de la Merci une bourse où il y avait cent +pistoles, avec un petit papier sur lequel ces paroles étaient écrites: +_Cette somme est donnée aux pères de la Rédemption pour le rachat d'un +pauvre bourgeois de Salamanque, appelé Ambrosio Piquillo, captif à +Alger._ Ces bons religieux, dans ce voyage qu'ils viennent de faire à +Alger, n'ont pas manqué de suivre l'intention du recteur; ils ont +racheté Ambrosio, qui est cet esclave dont vous avez admiré l'air +tranquille. + +--Mais il me semble, dit don Cléofas, que Bahabon n'en doit plus guère +de reste à ce bourgeois.--Don Pablos pense autrement que vous, répondit +Asmodée; il restituera le principal et les intérêts: la délicatesse de +sa conscience va jusqu'à se faire un scrupule de posséder le bien qu'il +a gagné depuis qu'il est recteur; et quand il reverra Piquillo, il a +dessein de lui dire: «Ambrosio, mon ami, ne me regardez plus comme votre +bienfaiteur; vous ne voyez en moi que le fripon qui a déterré l'argent +que vous aviez caché dans un bois: ce n'est point assez que je vous +rende vos deux cent cinquante doublons: puisque je m'en suis servi pour +parvenir au rang que je tiens dans le monde, tous mes effets vous +appartiennent; je n'en veux retenir que ce qu'il vous plaira que...» Le +diable boiteux s'arrêta tout court en cet endroit; il lui prit un +frisson et il changea de visage. + +«Qu'avez-vous? lui dit l'écolier. Quel mouvement extraordinaire vous +agite et vous coupe subitement la parole?--Ah! seigneur Léandro, s'écria +le démon d'une voix tremblante, quel malheur pour moi! le magicien qui +me tenait prisonnier dans une bouteille vient de s'apercevoir que je ne +suis plus dans son laboratoire: il va me rappeler par des conjurations +si fortes, que je n'y pourrai résister.--Que j'en suis mortifié! dit don +Cléofas tout attendri; Quelle perte je vais faire! Hélas! nous allons +nous séparer pour jamais.--Je ne le crois pas, répondit Asmodée: le +magicien peut avoir besoin de mon ministère, et si j'ai le bonheur de +lui rendre quelque service, peut-être par reconnaissance me +remettra-t-il en liberté: si cela arrive, comme je l'espère, comptez que +je vous rejoindrai aussitôt, à condition que vous ne révélerez à +personne ce qui s'est passé cette nuit entre nous; car si vous aviez +l'indiscrétion d'en faire confidence à quelqu'un, je vous avertis que +vous ne me reverriez plus. + +«Ce qui me console un peu d'être obligé de vous quitter, poursuivit-il, +c'est que du moins j'ai fait votre fortune. Vous épouserez la belle +Séraphine, que j'ai rendue folle de vous: le seigneur don Pedro de +Escolano, son père, est dans la résolution de vous la donner en mariage; +ne laissez point échapper un si bel établissement. Mais, miséricorde! +ajouta-t-il, j'entends déjà le magicien qui me conjure: tout l'enfer est +effrayé des paroles terribles que prononce ce redoutable cabaliste. Je +ne puis demeurer plus longtemps avec votre Seigneurie: jusqu'au revoir, +cher Zambullo.» En achevant ces mots, il embrassa don Cléofas, et +disparut après l'avoir transporté dans son appartement. + + + + +CHAPITRE XXI ET DERNIER + +_De ce que fit don Cléofas après que le diable boiteux se fut éloigné de +lui, et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé à propos de le +finir._ + + +Un moment après la retraite d'Asmodée, l'écolier, se sentant fatigué +d'avoir été toute la nuit sur ses jambes et de s'être donné beaucoup de +mouvement, se déshabilla et se mit au lit pour prendre quelque repos. +Dans l'agitation où étaient ses esprits, il eut bien de la peine à +s'endormir; mais enfin, payant avec usure à Morphée le tribut que lui +doivent tous les mortels, il tomba dans un assoupissement léthargique où +il passa la journée et la nuit suivante. + +Il y avait déjà vingt-quatre heures qu'il était dans cet état, quand don +Luis de Lujan, jeune cavalier de ses amis, entra dans sa chambre en +criant de toute sa force: «Holà, ho! seigneur don Cléofas, debout!» Au +bruit, Zambullo se réveilla, «Savez-vous, lui dit don Luis, que vous +êtes couché depuis hier matin?--Cela n'est pas possible! répondit +Léandro.--Rien n'est plus vrai, répliqua son ami; vous avez fait deux +fois le tour du cadran. Toutes les personnes de cette maison me l'ont +assuré.» + +L'écolier, étonné d'un si long sommeil, craignit d'abord que son +aventure avec le diable boiteux ne fût qu'une illusion; mais il ne +pouvait le croire, et lorsqu'il se rappelait certaines circonstances, il +ne doutait plus de la réalité de ce qu'il avait vu; cependant, pour en +être plus certain, il se leva, s'habilla promptement, et sortit avec don +Luis, qu'il mena vers la porte du Soleil, sans lui dire pourquoi. Quand +ils furent arrivés là, et que don Cléofas aperçut l'hôtel de don Pèdre +presque tout réduit en cendre, il feignit d'en être surpris. «Que +vois-je? dit-il; quel ravage le feu a fait ici! A qui appartient cette +malheureuse maison? Y a-t-il longtemps qu'elle est brûlée?» + +Don Luis de Lujan répondit à ses deux questions, et lui dit ensuite: +«Cet incendie fait moins de bruit dans la ville par le dommage +considérable qu'il a causé, que par une particularité que je vais vous +apprendre. Le seigneur don Pedro de Escolano a une fille unique qui est +belle comme le jour; on dit qu'elle était dans une chambre remplie de +flammes et de fumée, où elle devait périr nécessairement, et que +néanmoins elle a été sauvée par un jeune cavalier dont je ne sais point +encore le nom; cela fait le sujet de tous les entretiens de Madrid. On +élève jusqu'aux nues la valeur de ce cavalier, et l'on croit que, pour +prix d'une action si hardie, quoiqu'il ne soit qu'un simple gentilhomme, +il pourra bien obtenir la fille du seigneur don Pèdre.» + +Léandro Perez écouta don Luis sans faire semblant de prendre le moindre +intérêt à ce qu'il disait; puis, se débarrassant bientôt de lui sous un +prétexte spécieux, il gagna le Prado, où s'étant assis sous des arbres, +il se plongea dans une profonde rêverie. Le diable boiteux vint d'abord +occuper sa pensée. «Je ne puis, disait-il, trop regretter mon cher +Asmodée; il m'aurait fait faire le tour du monde en peu de temps, et +j'aurais voyagé sans éprouver les incommodités des voyages: je fais sans +doute une grande perte; mais, ajoutait-il un moment après, elle n'est +peut-être pas irréparable: pourquoi désespérer de revoir ce démon? Il +peut arriver, comme il me l'a dit lui-même, que le magicien lui rende +incessamment la liberté.» Pensant ensuite à don Pèdre et à sa fille, il +prit la résolution d'aller chez eux, poussé par la seule curiosité de +voir la belle Séraphine. + +Dès qu'il parut devant don Pedro, ce seigneur courut à lui les bras +ouverts, en disant: «Soyez le bien venu, généreux cavalier; je +commençais à me plaindre de vous. Hé quoi! disais-je, don Cléofas, après +les instances que je lui ai faites de me venir voir, est encore à +s'offrir à mes yeux? Qu'il répond mal à l'impatience que j'ai de lui +témoigner l'estime et l'amitié que je sens pour lui!» + +Zambullo baissa respectueusement la tête à ce reproche obligeant, et dit +au vieillard, pour s'excuser, qu'il avait craint de l'incommoder dans +l'embarras où il avait jugé qu'il devait être le jour précédent. «Je ne +suis pas satisfait de cette excuse, répliqua don Pedro; vous ne sauriez +être incommode dans une maison où l'on serait, sans votre secours, dans +une plus grande tristesse. Mais, ajouta-t-il, suivez-moi, s'il vous +plaît: vous avez d'autres remercîments que les miens à recevoir.» En +parlant de cette sorte, il le prit par la main et le conduisit à +l'appartement de Séraphine. + +Cette dame venait de faire la _sieste_: «Ma fille, lui dit son père, je +viens vous présenter le gentilhomme qui vous a si courageusement sauvé +la vie: marquez-lui jusqu'à quel point vous êtes pénétrée de ce qu'il a +fait pour vous, puisque l'état où vous étiez avant-hier ne vous le +permit pas.» Alors la señora Séraphina, ouvrant une bouche de rose, +adressa la parole à Léandro Perez, et lui fit un compliment qui +charmerait tous mes lecteurs, si je pouvais le rapporter mot pour mot; +mais comme il ne m'a point été rendu fidèlement, j'aime mieux le passer +sous silence que de le défigurer. + +Je dirai seulement que don Cléofas crut voir et entendre une divinité; +qu'il fut pris en même temps par les yeux et par les oreilles: il conçut +aussitôt pour elle un amour violent; mais, bien loin de la regarder +comme une personne qu'il ne pouvait manquer d'épouser, il douta, malgré +tout ce que le démon lui avait dit, que l'on voulût payer d'un si beau +prix le service qu'on s'imaginait qu'il avait rendu. Plus il la trouvait +charmante, moins il osait se flatter de l'obtenir. + +Ce qui acheva de le rendre tout à fait incertain d'un si grand avantage, +c'est que don Pedro, dans la longue conversation qu'ils eurent ensemble, +ne toucha point cette corde-là, et ne fit que l'accabler d'honnêtetés, +sans lui laisser entrevoir qu'il eût la moindre envie d'être son +beau-père. De son côté, Séraphine, aussi polie que le papa, tint des +discours pleins de reconnaissance, sans se servir d'aucune expression +qui pût donner sujet à Zambullo de penser qu'elle fût amoureuse de lui; +de sorte qu'il sortit de chez le seigneur Escolano avec beaucoup d'amour +et fort peu d'espérance. + +«Asmodée, mon ami! disait-il en s'en retournant au logis, comme s'il eût +été encore avec ce diable, quand vous m'avez assuré que don Pedro était +dans la disposition de me faire son gendre, et que Séraphine brûlait +d'une vive ardeur que vous lui avez inspirée pour moi, il faut que vous +ayez voulu vous égayer à mes dépens, ou bien vous m'avouerez que vous ne +savez pas mieux le présent que l'avenir.» + +Notre écolier fut fâché d'avoir été chez cette dame; et regardant la +passion qu'il sentait pour elle comme un amour malheureux qu'il fallait +vaincre, il résolut de ne rien épargner pour cela: il fit plus: il se +reprocha le désir qu'il avait eu de pousser sa pointe, supposé qu'il eût +trouvé le père disposé à lui accorder sa fille, et il se représenta +qu'il était honteux de devoir son bonheur à un artifice. + +Il était encore plein de ces réflexions lorsque don Pedro, l'ayant +envoyé chercher le jour suivant, lui dit: «Seigneur Léandro Perez, il +est temps que je vous prouve par des actions qu'en m'obligeant vous +n'avez pas fait plaisir à un de ces courtisans qui se contenteraient, à +ma place, de vous donner de l'eau bénite de cour; je veux que Séraphine +soit elle-même la récompense du péril que vous avez couru pour elle; je +l'ai consultée là-dessus, et je la vois prête à m'obéir sans répugnance. +Je vous dirai même que j'ai reconnu mon sang quand je lui ai proposé +pour époux son libérateur: elle en a marqué sa joie par un transport qui +m'a fait connaître que sa générosité répondait à la mienne. C'est donc +une chose résolue, vous épouserez ma fille.» + +Après avoir ainsi parlé, le bon seigneur de Escolano, qui s'attendait +avec raison que don Cléofas lui rendrait de très-humbles grâces d'une si +grande faveur, fut assez surpris de le trouver interdit et embarrassé. +«Parlez, Zambullo, lui dit-il: que faut-il que je pense du désordre où +vous met la proposition que je vous fais? Qui peut vous révolter contre +elle? Un simple gentilhomme doit-il se refuser à une alliance dont un +grand se tiendrait honoré? La noblesse de ma maison a-t-elle quelque +tache que j'ignore? + +--Seigneur, répondit Léandro, je ne sais que trop la distance que le +ciel a mise entre nous.--Pourquoi donc, reprit don Pèdre, paraissez-vous +si peu content d'un mariage qui vous fait tant d'honneur? Avouez-le-moi, +don Cléofas, vous aimez quelque dame qui a reçu votre foi, et son +intérêt s'oppose en ce moment à votre fortune.--Si j'avais une maîtresse +à qui je fusse lié par des serments, répondit l'écolier, rien sans doute +ne serait capable de me les faire trahir. Mais ce n'est point cette +raison qui m'empêche de profiter de vos bontés: un sentiment de +délicatesse veut que je renonce au glorieux établissement que vous me +proposez; et, loin de vouloir abuser de votre erreur, je vais vous +détromper: je ne suis point le libérateur de Séraphine. + +--Qu'entends-je! s'écria le vieillard fort étonné; ce n'est pas vous qui +l'avez délivrée des flammes qui l'allaient consumer? Ce n'est point vous +qui avez fait une action si hardie?--Non, Seigneur, répondit Zambullo: +tout mortel l'aurait vainement entrepris, et je veux bien vous apprendre +que c'est un diable qui a sauvé votre fille.» + +Ces paroles augmentèrent la surprise de don Pedro, qui, ne croyant pas +les devoir prendre au pied de la lettre, pria l'écolier de parler plus +clairement. Alors Léandro, sans se soucier de perdre l'amitié d'Asmodée, +raconta tout ce qui s'était passé entre ce démon et lui. Après quoi le +vieillard reprit la parole, et dit à don Cléofas: «La confidence que +vous venez de me faire me confirme dans le dessein de vous donner ma +fille: vous êtes son premier libérateur. Si vous n'eussiez pas prié le +diable boiteux de l'arracher à la mort qui la menaçait, il n'aurait pas +manqué de la laisser périr. C'est donc vous qui avez conservé les jours +de Séraphine; en un mot, vous la méritez, et je vous l'offre avec la +moitié de mon bien.» + +Léandro Perez, à ces mots qui levaient tous ses scrupules, se jeta aux +pieds de don Pèdre pour le remercier de ses bontés. Peu de temps après, +ce mariage se fit avec une magnificence convenable à l'héritière du +seigneur de Escolano, et à la grande satisfaction des parents de notre +écolier, lequel demeura par là bien payé de quelques heures de liberté +qu'il avait procurées au diable boiteux. + + +FIN DU DIABLE BOITEUX. + + + + +APPENDICE AU DIABLE BOITEUX + + +I. PASSAGES DE LA PREMIÈRE ÉDITION SUPPRIMÉS DANS CELLE DE 1726. + +_Chapitre III, après le récit de la querelle d'Asmodée avec un autre +démon:_ + +Laissons là cette belle assemblée, dit D. Cléofas, et continuons +d'examiner ce qui se passe en cette ville.--J'y consens, reprit le +diable; rions un peu de ce vieux musicien qui chante une chanson +passionnée à sa jeune femme. Il veut qu'elle en admire l'air, qu'il +vient de composer; mais elle en aime mieux les paroles, parce qu'elles +sont d'un beau cavalier dont elle est aimée, et qui les a données à son +mari pour les mettre en chant. + +_Même chapitre, après l'article du souffleur:_ + +Et qui sont, reprit l'écolier, ces femmes que je vois à table dans la +maison voisine?--Ce sont deux fameuses courtisanes, répartit le diable; +et ces deux cavaliers qui font la débauche avec elles sont deux des plus +grands seigneurs de la cour.--Ah! qu'elles me paraissent jolies et +amusantes! dit don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de qualité +les courent. (_La suite à peu près comme dans l'histoire des trois +Galiciennes, t. I, p. 33 de notre édition._) + +_Chapitre VI, après l'histoire du palefrenier somnambule (T. II, p. 117 +de notre édition):_ + +Qui sont ces dames, dit D. Cléofas, que je vois prêtes à se coucher?--Ce +sont deux soeurs coquettes qui logent ensemble. Elles s'entretiennent +depuis sept heures du matin jusqu'à ce moment d'habits et d'ameublements +qu'elles ont envie d'acheter, et elles ont pris tant de plaisir à cet +entretien que, pour n'être pas interrompues, elles n'ont pas même voulu +voir d'aujourd'hui leurs amants. + +_Même chapitre, après l'histoire du charivari (T. I, p. 32 de notre +édition):_ + +Malgré le bruit de cette sérénade, dit D. Cléofas, j'en entends, ce me +semble, un autre.--Oui, dit le démon. Ce bruit part d'un café où il y a +quelques beaux-esprits qui disputent depuis cinq heures, et que le +maître ne saurait chasser. Ils parlent d'une comédie qui a été +représentée aujourd'hui pour la première fois, et dont la représentation +a été troublée par des huées et des sifflets. Les uns disent qu'elle est +bonne, les autres soutiennent qu'elle est mauvaise. Ils en vont venir +tout à l'heure aux gourmades, fin ordinaire de ces disputes. + +_Chapitre VIII, après l'histoire du cabaretier accusé d'avoir empoisonné +un Allemand (T. I, p. 110 de notre édition):_ + +Le second est un bourgeois emprisonné pour avoir servi de caution à un +licencié qui voulait emprunter deux cents pistoles pour marier +brusquement sa servante. + +_Même chapitre, après l'histoire du maître à danser (T. I, p. 111):_ + +Le plus jeune a été découvert déguisé en fille dans un couvent de +religieuses. + +_Même chapitre, après l'histoire de la sorcière (T. I, p. 111):_ + +Considérez dans la chambre prochaine ces deux prisonniers qui +s'entretiennent au lieu de se reposer. Ils ne sauraient dormir. Leurs +affaires les inquiètent, et, franchement, elles sont assez délicates. Le +premier est un joaillier accusé d'avoir recélé des pierreries dérobées. +L'autre est un polygame. Il y a six mois qu'il se maria par intérêt avec +une vieille veuve du royaume de Valence. Il a épousé par inclination, +peu de temps après, une jeune personne de Madrid, et lui a donné tout le +bien qu'il a reçu de la Valencienne. Ses deux mariages se sont déclarés. +Ses deux femmes le poursuivent en justice. Celle qu'il a épousée par +inclination demande sa mort par intérêt, et celle qu'il a épousée par +intérêt le poursuit par inclination. + +_Chapitre IX, après l'histoire de la marquise qui lit Hippocrate (T. I, +p. 153):_ + +Apprenez-moi, je vous prie, dit l'écolier, ce qu'a fait aujourd'hui +certain homme que je vois, ce grand personnage sec et décharné qui se +promène dans une petite chambre, les bras croisés; je juge qu'il a la +tête embarrassée.--Vous n'en jugez point mal, répondit le démon. C'est +un auteur dramatique. Comme il entend la langue française, il s'est +donné la peine de traduire le _Misanthrope_, l'une des meilleures +comédies de Molière, fameux auteur français. Il l'a fait représenter +aujourd'hui sur le théâtre de Madrid, et elle a été très-mal reçue. Les +Espagnols l'ont trouvée plate et ennuyeuse. C'est cette pièce qui fait +dans le café le sujet de la dispute dont vous avez entendu le bruit. + +--Eh pourquoi, reprit don Cléofas, cette comédie a-t-elle eu en Espagne +ce malheureux sort?--C'est, répondit le diable, que les Espagnols +n'aiment que les pièces d'intrigues, de même que les Français ne veulent +que des comédies de caractère.--Sur ce pied-là, répliqua l'écolier, si +l'on jouait présentement en France nos plus belles pièces, elles n'y +réussiraient pas.--Sans doute, dit Asmodée. Comme les Espagnols sont +capables d'une extrême attention, ils sont bien aises qu'on les jette +dans un embarras agréable. Ils suivent sans peine l'action la plus +composée. Les Français, au contraire, n'aiment pas qu'on les occupe. +Leur esprit se plaît à se détacher, et ils prennent plaisir à voir +tourner leur prochain en ridicule, parce que cela flatte leur humeur +satirique. Enfin, le goût des nations est différent.--Mais quelle sorte +de comédie est la meilleure, répliqua don Cléofas, d'une pièce +d'intrigue ou de caractère?--C'est une chose fort problématique, +répartit le diable. Il n'en faut pas croire là-dessus les Espagnols ni +les Français. Puisqu'ils sont parties en cette affaire, ils n'en +sauraient être juges. Je ne la dois pas juger non plus, moi, parce +qu'étant le démon de la luxure, je protége également tous les théâtres. + +_Même chapitre, le passage relatif aux deux entremetteuses (T. I, p. +101) est plus long dans la première édition, et se termine ainsi:_ + +Bon! s'il y en a! répondit le diable; il y en a partout, et +principalement en France; mais il faut avoir un mérite reconnu pour y en +trouver, et je vous dirai à ce sujet qu'à Paris, ces jours passez, un +chevalier d'industrie s'entretenant là-dessus avec un de ses amis, lui +disait: «Parbleu, mon cher, il faut que je sois bien malheureux! Il y a +quinze jours entiers que je cherche une femme tributaire. Je parcours +tous les matins les églises. L'après-dînée, j'épluche toutes les beautés +des Tuileries. Je me montre à l'Opéra. Je parais tout débraillé à la +Comédie, où tantôt je me couche sur les bancs du théâtre, et tantôt je +me tiens debout derrière les acteurs. Cependant tout cela ne me mène à +rien. Je n'ai pas même encore trouvé une bonne fortune sexagénaire, +tandis que les plus jeunes et les plus aimables personnes de Paris sont +en proie au chevalier de Tiremailles, qui n'a, sans vanité, ni ma taille +ni ma jeunesse.--Oh! ne t'y trompe pas! interrompit son ami; le +chevalier de Tiremailles est un fameux libertin. Il a ruiné deux femmes. +Il a eu des affaires d'éclat. Il a la meilleure réputation du monde.» + +_Chapitre X, après l'histoire de Zanubio (T. I, p. 162):_ + +Immédiatement après Zanubio, continua le diable, est un marchand que la +nouvelle d'un naufrage a rendu fou. Dans la loge suivante est renfermé +un soldat qui n'a pu résister à la douleur d'avoir perdu sa +grand'mère.--Et le jeune homme qui suit ce bon soldat, dit don Cléofas, +quel est le genre de sa folie?--Oh! pour celui-là, répondit Asmodée, +c'est un pauvre garçon né imbécile. C'est le fils d'une Hollandaise et +d'un gros commis de la douane. + +_Plus loin, dans le même chapitre, l'histoire des folles commence +ainsi:_ + +La première, reprit Asmodée, est une vieille marquise qui aimait un +jeune officier qui servait en Flandres. Elle lui avait donné une grosse +somme pour faire sa campagne. Elle s'avisa de consulter une devineresse +pour savoir ce qu'il faisait. La devineresse le lui montra dans un +verre. La marquise le vit aux genoux d'une jeune Flamande, et elle en a +perdu l'esprit. + +_Plus loin, même chapitre, après l'histoire de la femme du corrégidor:_ + +La troisième est une procureuse qui pressait son mari de lui acheter une +croix de diamants de dix mille ducats. Il n'en a voulu rien faire. Elle +en est devenue folle. Après la procureuse est une coquette à qui la tête +a tourné de dépit d'avoir manqué un grand seigneur dont elle avait +médité la ruine.--Dans ces deux petites loges au-dessous de ces dames, +il y a deux servantes qui ont perdu l'esprit, l'une de douleur de n'être +pas sur le testament d'un vieux garçon qu'elle a servi, et l'autre de +joie en apprenant la mort d'un riche trésorier dont elle est unique +héritière. + +_Chapitre XI, après l'histoire des deux femmes qui se rajeunissent (T. +I, p. 196):_ + +Je remarque dans une même maison, poursuivit Asmodée, deux hommes qui ne +sont pas trop raisonnables. L'un est un aventurier qui va tous les jours +aux audiences des grands seigneurs. Il est assez fou pour croire qu'un +quart d'heure après qu'il leur a parlé ils se souviennent encore de ce +qu'il leur a dit. + +_Même chapitre, après l'histoire du licencié qui fait imprimer ses +oeuvres de jeunesse (T. I, p. 200):_ + +Je découvre dans le voisinage de ce licencié un des meilleurs auteurs +que vous ayez. C'est un excellent esprit. Ses ouvrages sont pleins de +sel attique. Ils sont parsemés de pensées fines et brillantes. Il a des +tours neufs, des expressions hardies et toujours heureuses. Passons à +son voisin: c'est un homme...--Eh! n'allez pas si vite! interrompit avec +précipitation don Cléofas; vous ne dites que du bien de cet auteur, et +vous me le montrez avec des fous.--Ah! il est vrai, reprit le diable; +j'oubliais son défaut. Quand il lit ses pièces, il s'arrête à tous les +endroits qui lui paraissent mériter des applaudissements, pour laisser à +ses auditeurs le temps de lui en donner, et pour en savourer lui-même +toute la douceur. + +_Même chapitre, après l'histoire du bachelier qui achète pour enrichir +son inventaire (T. I, p. 201):_ + +Il demeure chez ce bachelier un auteur qui réussit dans un genre +d'écrire fort sérieux. Il n'est propre qu'à ce qu'il fait. Cependant il +se croit propre à tout, et il ne veut point faire de comédies, parce que +son comique serait, dit-il, trop fin pour affecter le parterre. S'il +disait trop froid, je me garderais bien de mettre parmi les fous un +homme si raisonnable. + +_Et quelques lignes plus loin:_ + +Mais avant que de quitter le lieu où nous sommes, il faut que je vous +parle encore d'un certain auteur que je viens d'apercevoir. C'est un +homme qui possède les auteurs grecs et latins. Il emprunte d'eux toutes +les pensées qu'il met dans ses ouvrages. Cependant il se croit original, +et il ne traite de plagiaires que les auteurs qui pillent Lope ou +Calderon. + +_Le chapitre XII, _Des Tombeaux_, débute par plusieurs histoires +supprimées en 1726:_ + +Le premier de ces huit tombeaux que vous apercevez à main droite +renferme le corps d'un jeune amant mort de chagrin de n'avoir pas +remporté le prix d'une course de bagues. Dans le second est un avare qui +s'est laissé mourir de faim, et dans le troisième son héritier, mort +deux ans après lui pour avoir fait trop bonne chère. Il y a dans le +quatrième un père qui n'a pu survivre à l'enlèvement de sa fille unique. +Dans le suivant est un jeune homme emporté par une pleurésie pour avoir +pris des remèdes rafraîchissants. + +_Puis vient l'histoire de l'officier que sa femme trompait, et ensuite:_ + +Le septième cache une vieille fille de qualité, laide et peu riche, que +la tristesse et l'ennui ont consumée; et dans le dernier repose la femme +d'un trésorier, morte de dépit d'avoir été obligée, dans une rue +étroite, de faire reculer son carrosse pour laisser passer celui d'une +duchesse. (V. t. I, p. 175.) + +_Ensuite viennent l'histoire du vieux mari et de sa jeune femme (T. I, +p. 223), et celle du chanoine mort pour avoir fait son testament, après +quoi on lit:_ + +Auprès de cet imprudent chanoine est une belle dame immolée aux soupçons +de son mari jaloux. Dans le quatrième est un dévot qui a perdu la vie +pour s'être promené dans son jardin une demi-heure sans parasol, et dans +le dernier une dévote pour s'être fait saigner trop souvent par +précaution. + +_Après l'histoire du Français assassiné pour avoir donné de l'eau bénite +à une dame:_ + +Ici gît un comédien que le déplaisir d'aller à pied, pendant qu'il +voyait la plupart de ses camarades en équipage, a consumé peu à peu. + +_Après l'histoire de la vestale morte en couches:_ + +Et près d'elle repose un auteur dramatique qui mourut subitement d'envie +au bruit des applaudissements du parterre, à la première représentation +d'une pièce d'un de ses amis. + +_Chapitre XVI, des Songes. Immédiatement après les réflexions sur la +jalousie des femmes, on trouve:_ + +A l'égard de dona Théodora, dit l'écolier, son caractère me charme. Une +femme mourir de regret d'avoir perdu son mari! O merveille de nos +jours!--Cela est admirable, assurément, interrompit le démon. L'on +enterra, il y a deux mois, un avocat dont la veuve ne ressemble point à +celle-ci. L'avocat étant à l'agonie, sa femme en pleurs céda aux +empressements de sa famille, qui, pour lui épargner la vue d'un si +triste spectacle, l'enleva de sa maison. Mais avant que de sortir, +l'avocate affligée appelle sa femme de chambre: «Béatrix, lui dit-elle, +aussitôt que mon cher mari sera mort, va porter cette fâcheuse nouvelle +à don Carlos, et dis-lui que j'en suis si touchée que je ne le veux voir +de deux jours.» + +_L'histoire de la comtesse femme du comte galant et libéral est racontée +ainsi:_ + +C'est une liseuse de romans, une tête pleine d'idées de chevalerie. Elle +fait un songe assez plaisant: elle rêve qu'elle est impératrice de +Trébisonde, qu'on l'accuse d'adultère, et que tous les chevaliers qui se +présentent pour soutenir son innocence sont vaincus par ses accusateurs. + +_Après l'histoire du vicomte Aragonais:_ + +Si je ne me trompe, dit don Cléofas, j'aperçois dans la même maison un +jeune homme qui rit en dormant.--Vous ne vous trompez pas, répartit le +diable; c'est un bachelier qui fait un songe fort agréable: il rêve +qu'un vieillard de ses amis épouse une belle et jeune personne; mais je +remarque à deux pas de là trois hommes qui font des songes bien +mortifiants. + +Le premier est un souffleur qui rêve qu'on donne un curateur à un +marquis dont il commence à souffler le patrimoine. + +_Puis viennent l'histoire des deux frères médecins et celle d'un +courtisan qui rêve que le ministre le regarde de travers, et ensuite:_ + +Je vois encore un courtisan qui vient de se réveiller en sursaut. Il +rêvait tout à l'heure qu'il était sur le sommet d'une montagne, avec +deux autres personnes de la cour, qui l'ont poussé sans qu'il y ait pris +garde et l'ont fait tomber de haut en bas. + +_Après l'histoire du licencié qui défend l'immortalité de l'âme:_ + +Auprès du licencié demeure un comédien qui songe qu'il répond des +duretés à un auteur qui lui fait des compliments. + +Je remarque dans un hôtel garni deux hommes qui font des songes que je +ne veux point passer sous silence. L'un est un Italien de l'Académie de +la Crusca. Il rêve qu'il lit à quelques-uns de ses confrères un mauvais +poëme de sa façon, qu'ils applaudissent à charge d'autant. + +_Suit l'histoire de Fanfarronico, après laquelle on lit:_ + +Vis-à-vis de l'hôtel garni, un notaire fait sa résidence. Vous voyez sa +femme et lui couchés dans deux petits lits jumeaux. Ils font tous deux +en ce moment des songes bien différents: le mari rêve qu'il rafraîchit +une vieille écriture, et madame sa femme songe qu'elle est chez un +marchand, où elle achète et paye argent comptant une riche étoffe, au +même prix qu'une duchesse l'a refusée à crédit. + +_Cette histoire est la dernière de l'édition originale. Immédiatement +après vient le dénouement:_ + +Asmodée allait continuer, mais il lui prit tout à coup un frisson qui +l'en empêcha. L'écolier lui demanda pourquoi il tremblait: «Ah! seigneur +don Cléofas, répondit le démon, je suis perdu. Le magicien qui me tenait +en bouteille vient de s'apercevoir de ma fuite. Il m'appelle; il me +menace. Il fait des conjurations si fortes que tout l'enfer en retentit. +Il faut que j'obéisse à sa voix. Je vais vous porter dans votre +appartement, et puis je vole au galetas funeste d'où vous m'avez tiré.» +En achevant ces mots, il embrassa l'écolier, l'enleva et disparut à ses +yeux, après l'avoir transporté dans sa chambre. + + +II. _Dédicace de la première édition._ + +AU TRÈS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA. + +Souffrez, seigneur de GUEVARA, que je vous adresse cet ouvrage. Il n'est +pas moins de vous que de moi. Votre _Diablo Cojuelo_ m'en a fourni le +titre et l'idée. J'en fais un aveu public. Je vous cède la gloire de +l'invention, sans approfondir si quelque auteur grec, latin ou italien +ne pourrait pas justement vous la disputer. + +Je dirai même qu'en y regardant de près, on reconnaîtra dans le corps de +ce livre quelques-unes de vos pensées; car je vous ai copié autant que +me l'a pu permettre la nécessité de m'accommoder au goût de ma nation. + +Cela ne m'empêche pas de rendre justice à votre _Cojuelo_. Je le crois +digne des applaudissements qu'il a reçus en Espagne et du bruit qu'il a +fait particulièrement en Aragon, où vous l'avez mis en lumière. Je +conçois bien que vos façons de parler figurées, vos images bizarres et +vos pensées extraordinaires ont pu trouver chez vous des approbateurs; +mais vous devez concevoir aussi que des hommes nés sous un autre climat +en peuvent juger autrement. Les Français surtout, eux qui ont la +justesse et le naturel en partage, ne les goûteraient pas. Je me suis +donc souvent écarté du texte, ou, pour mieux dire, j'ai fait un nouveau +livre sur le même fonds. + +C'est ainsi que j'ai traité le seigneur Alonso Fernandez de Avellaneda. +Je n'ai pas traduit plus fidèlement son _D. Quichotte_ que votre +_Cojuelo_. Cependant cet Avellaneda, qui avait déjà subi le sort des +écrivains abandonnés des lecteurs, est présentement en quelque +réputation parmi nous, au lieu que si je l'avais suivi littéralement, on +me saurait mauvais gré de l'avoir tiré de l'oubli. + +J'espère que vous aurez la même destinée. Si je n'ai pu prêter à votre +_Cojuelo_ tous les agréments dont il a besoin pour plaire à nos +Français, je crois du moins ne lui avoir rien laissé qui doive le +rebuter. Après tout, vous ne risquez rien. Si le livre n'a point de +succès, vous êtes en droit de dire que je l'ai tellement défiguré qu'il +n'est pas reconnaissable. Et s'il réussit, vous m'aurez obligation de +vous avoir procuré l'estime de gens dont peut-être sans moi vous +n'auriez jamais été connu. + + +III. _Dédicace de 1726._ + +AU TRÈS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA. + +C'est à vous, _seigneur de Guevara_, que j'ai dédié cet ouvrage dans sa +nouveauté. Si je me fis un devoir alors de vous rendre cet hommage, rien +ne doit me dispenser aujourd'hui de vous le renouveler. J'ai déjà +déclaré et je déclare encore publiquement que votre _Diablo Cojuelo_ +m'en a fourni le titre et l'idée. Ainsi je vous cède l'honneur de +l'invention, sans vouloir, comme je vous l'ai dit, approfondir si +quelque auteur grec, latin ou italien ne pourrait pas justement vous le +disputer. + +J'avouerai même encore qu'en y regardant de près, on reconnaîtrait dans +le corps de ce livre quelques-unes de vos pensées. Plût au ciel qu'il y +en eût davantage, et que la nécessité de m'accommoder au génie de ma +nation m'eût permis de vous copier exactement! J'aurais fait gloire +d'être votre traducteur; mais j'ai été obligé de m'écarter du texte, ou, +pour mieux dire, j'ai fait un ouvrage nouveau sur le même plan. + +Sous la forme que je lui ai prêtée d'abord, il a été réimprimé en +France, je ne sais combien de fois. Nous avons partagé tous deux +l'honneur du succès qu'il a eu; mais, que dis-je, partagé? J'ai passé, à +Paris, pour votre copiste, et je n'ai été loué qu'en second. Il est +vrai, en récompense, qu'à Madrid la copie a été traduite en espagnol et +qu'elle y est devenue un ouvrage original. + +J'en donne aujourd'hui une nouvelle édition que je vous adresse encore, +_Seigneur Louis Velez_; mais, pour la rendre plus digne de revoir le +jour après dix-neuf années, il a fallu le retoucher et le remettre, pour +ainsi dire, à la mode. Quoique le monde soit toujours le même, il s'y +fait une succession continuelle d'originaux qui semble y apporter +quelque changement. + +Je n'ai pas seulement corrigé l'ouvrage; je l'ai refondu et augmenté +d'un volume, que les sottises humaines m'ont aisément fourni. C'est une +source de tomes inépuisable; mais je n'ai point entrepris de l'épuiser. +J'abandonne ce travail immense à quelqu'un de ces auteurs laborieux qui +veulent bien employer une longue vie à mériter d'occuper une toise de +place dans les bibliothèques. Pour moi, qui borne mon ambition à égayer +pendant quelques heures mes lecteurs, je me contente de leur offrir en +petit un tableau des moeurs du siècle. + +Après avoir reconnu, _Seigneur de Guevara_, que votre Diable a toujours +hypothèque sur le mien, il faut encore confesser, pour la décharge de ma +conscience, que j'ai emprunté des vers et quelques images de Francisco +Santos, auteur du livre intitulé: _Dia y noche de Madrid_. Quoique le +larcin ne soit pas de grande importance, je déclare que je l'ai fait, +afin que quelque mauvais plaisant ne vienne pas me comparer aux voleurs +qui, pour vendre impunément une vaisselle qu'ils ont volée, en ôtent les +armoiries. + +Puisse le public recevoir aussi favorablement cette dernière édition +qu'il a reçu la première. Je n'oserais me flatter de ce bonheur, quoique +l'ouvrage soit plus nouveau qu'il n'était et que j'aie fait de mon mieux +pour engager ceux qui le liront à y prendre un nouveau goût. + + +IV. TABLE ANALYTIQUE. + +_La lettre A désigne l'ouvrage espagnol de Louis Velez de Guevara, _El +Diablo cojuelo_; la lettre B, l'édition originale du _Diable boiteux_._ + +_L'astérisque (*) indique les passages ajoutés en 1726._ + + +TOME I + +CHAPITRE I. _Quel diable c'est que le Diable boiteux. Où et par quel +hasard Don Cléofas Léandro Perez Zambullo fit connaissance avec lui (A, +tranco I; B, chap. I.)_ + +On est à Madrid. Il est minuit. Léandro Perez, surpris chez Dona Tomasa +et poursuivi par quatre spadassins, se sauve sur les toits. P. 1. (_Dans +Guevara, il est poursuivi par la justice, à l'instigation de la dame, +qui veut se faire épouser._)--Guidé par une lumière qu'il aperçoit, il +se réfugie dans un grenier qui sert de laboratoire à un magicien. P. +2.--Il entend les soupirs du Diable boiteux, que le magicien tient +enfermé dans une bouteille. Ce que c'est que le Diable boiteux. Quelles +sont ses fonctions et celles de Lucifer, Uriel, etc. P. 3.--Promesses +que fait le Diable boiteux. Cléofas le délivre. Portrait du démon. P. 7. + +CHAPITRE II. _Suite de la délivrance d'Asmodée (A, tranco I; B, chap. +II.), 11._ + +Pourquoi Asmodée est boiteux, 12 (_Ceci est autrement expliqué dans +Guevara_).--Terreur qu'inspire le magicien au Diable boiteux. Comment +celui-ci s'est attiré sa haine, 13. + +CHAPITRE III. _Dans quel endroit le Diable boiteux transporta l'écolier, +et des premières choses qu'il lui fit voir, 16._ + +Asmodée emporte Léandro sur la tour de San Salvador. Il lui propose de +lui faire voir tout ce qui se passe dans Madrid, en enlevant les toits +des maisons (A, tranco I, 16).--L'avare et ses héritiers, 18.--La +vieille coquette et ses charmes d'emprunt, 18.--Le vieux galant, 19 (A, +tr. II).--La vieille qui se rajeunit, 19 (B, chap. VI).--Le concert +ridicule, 19 (B, ch. XVI).--Le seigneur aux billets doux, 20.--Doña +Fabula en mal d'enfant, 20 (A, tr. II).--Le vieux qui va au sabbat, 21 +(A, tr. II).--Quel fut le démêlé qu'eut Asmodée avec un de ses +confrères, 21 (autrement raconté dans A, tr. II).--Le souffleur, 22 (A, +II).--L'apothicaire, sa femme et son garçon, 22.--Le prélat qui tousse, +23.--Le poëte tragique, 23.--* L'épître dédicatoire, 25.--Les voleurs +chez le banquier, 25 (A, II).--Le marquis à l'échelle de soie, 25 (A, +II).--Le greffier et son démon, 26.--Etrange pudeur d'une veuve (B, ch. +VI).--* Le bachelier Donoso, 27.--* L'amoureux transi, 28.--Le contador +qui veut fonder un monastère, 29 (B, ch. VI).--* La veuve et les deux +conseillers, 29.--* Les deux joueurs qui s'entretuent, 29.--Le chanoine +frappé d'apoplexie, 31 (B, ch. VI).--Les deux frères morts de la même +maladie, 31, (B, ch. VI).--Le charivari, 32 (B, ch. VI).--* Le trio +ridicule, 32.--* Les trois Galiciennes, 33. + +CHAPITRE IV. _Histoire des amours du comte de Belflor et de Léonor de +Cespedes, 34._ + +La femme, le jeune mari et le vieil amant, 69 (B, ch. VI). + +CHAPITRE V. _Suite et conclusion des amours du comte de Belflor (B, +chap. V), 70._ + +CHAPITRE VI. _Des nouvelles choses que vit Don Cléofas, et de quelle +manière il fut vengé de Dona Tomasa, 99._ + +Le grand seigneur endetté, 99.--* Le président qui va chez l'Asturienne, +100.--Le compilateur, 100.--Les deux entremetteuses, 101 (B, chap. +IX).--L'impression clandestine, 103.--L'inquisiteur malade, 104 (B, ch. +IV).--Combat des rivaux de Don Cléofas, 108 (B, chap. VII). + +CHAPITRE VII. _Des prisonniers (B, chap. VIII), 109._ + +Le cabaretier empoisonneur, 110.--L'assassin de profession, 110.--Le +maître à danser, 111.--L'amoureux arrêté comme voleur, 111.--La feinte +sorcière, 111. Le cabaretier et le sergent, 112.--Le valet de chambre +accusé de viol, 118.--L'écuyer de la duchesse, 119.--Le chirurgien qui a +saigné sa femme, 120.--* Le gentilhomme qui a tué son frère, 121.--* +Domingo et le maître d'hôtel, 122.--* Le Castillan qui a souffleté son +père, 137--* Les voleurs de grand chemin qui s'évadent, 137.--Les vingt +ou trente filous, 138. + +CHAPITRE VIII. _Asmodée montre à Don Cléofas plusieurs personnes, et lui +révèle les actions qu'elles ont faites dans la journée (B, chap. IX), +136._ + +Le capitaine et l'usurier, 139.--Les deux filles qui ont perdu leur +père, 142.--L'aventurière aragonaise, 143.--Le cavalier qui a écrit des +lettres, 143.--* Le mari qui s'endort aux reproches de sa femme, +145.--La comtesse qui lit Hippocrate, 153.--* Le mendiant manchot, +154.--* Le poëte et le peintre, 155.--Le banquier et son père le +savetier, 156. + +CHAPITRE IX. _Des fous enfermés (B, chap. X), 161._ + +Le nouvelliste castillan, 161.--* Le licencié qui se croit archevêque, +161.--* Le pupille enfermé par son tuteur, 162.--Le grammairien, 162 (A, +tr. III).--Le marchand ruiné, 162.--Le capitaine Zanubio, 162.--* Le +mari fou de la mort de sa femme, 170.--Le portier enrichi, +171.--L'amoureux fou, 171.--Sa chanson, 172.--Chanson française, 172.--* +L'envieux, 173.--* Le vieux secrétaire, 173.--Le Mécène ruiné, 174.--La +femme du corrégidor, 175.--La femme du conseiller, 175.--La bourgeoise +qui voulait épouser un grand seigneur, 175.--* Doña Béatrix et Doña +Mencia, 175.--* L'ayeule de l'avocat, 177.--* La vieille folle de +regret, 177.--* Doña Emerenciana, 178. + +CHAPITRE X. _Dont la matière est inépuisable (B, ch. XI), 195._ + +Le mari de l'aventurière, 195.--L'homme aisé qui se fait domestique, 195 +(A, tr. III).--La veuve du jurisconsulte, 196.--Les deux filles de +cinquante ans, 196.--Les femmes qui se rajeunissent, 196.--* Prudent +emploi de l'argent, 199.--Le peintre de portraits, 199.--La veuve et son +testament, 200.--Le vieux licencié qui imprime ses gaudrioles, 200.--La +coquette qui se croit aimée de tous les hommes, 201.--Le chanoine qui +achète pour enrichir son inventaire, 201.--* Le courtisan par vanité, +202.--* Ceux qui font de la nuit le jour, 203.--* L'amoureux de la +pantoufle, 203.--* L'homme à équipage qui rougit d'aller en carrosse de +louage, 204.--* Celui qui va toujours en carrosse de louage pour ménager +ses mules, 204.--* Le vieil amoureux qui raconte ses prouesses +d'autrefois, 205.--* Le comte vêtu à l'ancienne mode, 205.--* La vieille +veuve qui a donné son bien à ses enfants, 205.--* Le vieux garçon qui +épouse sa blanchisseuse, 206.--Le comte, son frère et le bel esprit, +207.--* L'amateur de fleurs, 207.--* L'histrion modeste, 207.--* Le +chevalier aimé de la fille d'un grand, 207.--* Portraits vivants de +Bollanus, de Fufidius et de Marsæus, 208.--* La sérénade, 208. + +* CHAPITRE XI. _De l'incendie, et de ce que fit Asmodée en cette +occasion par amitié pour Don Cléofas, 213._ + +CHAPITRE XII. _Des tombeaux, des ombres et de la mort, 218._ + +L'officier trompé par sa femme, 219.--Jeune cavalier tué par un taureau, +219.--Le prélat mort pour avoir fait son testament, 219.--* Le courtisan +assidu, 219.--* L'ambassadeur ruiné, 220.--* Le négociant et son +épitaphe, 220.--* Le grand sommelier, 221.--* La duchesse qui change de +directeur, 221.--Le vieux mari et sa jeune femme. 223.--* Le premier +ministre, 224.--* La belle bourgeoise, 224.--* Le tombeau d'un auteur de +comédies, 225. + +* Des ombres: Le bourgeois fier; les amis buveurs, 226.--L'Allemand qui +mettait du tabac dans son vin, 228.--Le Français qui offrait l'eau +bénite aux dames, 228.--* Les comédiennes mortes, l'une d'envie et +l'autre de débauche, 229.--La vestale morte en couches, 229. + +* De la mort: le bourgeois regretté des siens; le conseiller et ses +trois neveux; le jeune seigneur qui a la petite vérole; le vieux +religieux; l'évêque d'Albarazin; la vieille courtisane malade de dépit, +229 à 234. + + +TOME II + +CHAPITRE XIII. _La force de l'amitié, histoire, 5._ + +CHAPITRE XIV. _Le démêlé d'un auteur tragique avec un auteur comique, +47._ + +CHAPITRE XV. _Suite et conclusion de l'Histoire de l'amitié, 59._ + +CHAPITRE XVI. _Des songes, 109._ + +Le comte galant et libéral, 111.--La comtesse joueuse, 111.--Le marquis +et son intendant, 111.--Le vicomte aragonais, 111 (A, tr. II).--Les deux +frères médecins, 112.--Le courtisan regardé de travers, 112.--La jeune +dame qui allait succomber, 113.--Le procureur et sa femme, 113.--Le gros +chanoine, 114.--Le marchand de soie et ses créanciers, 114.--Le libraire +qui rêve, 114.--* Les libraires dupés, 115.--L'amant trop respectueux, +116.--Le licencié qui défend l'immortalité de l'âme, 116.--Don Baltazar +Fanfarronico, 117.--* Le gouverneur qui se rend, 117.--* L'orateur qui +reste court, 117.--Le palefrenier somnambule (B, chap. VI), 117.--* Le +vice-roi du Mexique et sa nièce, 118.--* La médisante, 119.--* Le +bourgeois qui ramasse de l'or, 120.--* Les deux comédiennes, 120.--* La +métamorphose, 121.--* Le comédien dans l'Olympe, 122. + +* CHAPITRE XVII, _où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans +copies, 124._ + +Les gueux: le boiteux; le teigneux; le cul-de-jatte, 124.--La comédienne +en couches, 126.--Le chasseur amoureux, 126.--Le jeune bachelier et son +oncle, 127.--Le bourgeois qui veut marier sa fille, 127.--L'auteur avare +et vaniteux, 128.--La veuve allemande et son amoureux, 128.--Le +philosophe cynique, 130.--Le gentilhomme ruiné et son dernier ami, +131.--Le Contador et la Galicienne, 132.--Le gentilhomme auteur, +133.--Les deux auteurs, 134.--Le novice qui a trouvé un trésor, 134. + +* CHAPITRE XVIII. _Ce que le diable fit encore remarquer à don Cléofas, +135._ + +Le médecin qui joue aux échecs, 135.--Les aventurières qui vivent à +frais communs, 136.--La porte du marché, 138.--Le lever du roi; les +éloges satiriques; les chevaliers; l'ancien flibustier; le hidalgo +pauvre, 139.--Le livre censuré, 142.--Le cadet catalan, 143.--Le +bourgeois obligeant et le seigneur ingrat, 145.--Le bourgeois parvenu, +145.--Le poëte satirique, 146.--Le grand juge de police, 146. + +* CHAPITRE XIX. _Des Captifs, 149_ + +Le captif dont la femme est remariée, 151.--Celui dont le bien a été +dissipé par ses frères, 151.--Celui qui trouve un riche héritage à +recueillir, 151.--Le captif amoureux et son infidèle, 152.--Le paysan et +la soeur du gentillâtre, 152.--Le captif aimé de la femme de son maître, +162.--Le barbier et son fils enrichi, 162.--Le médecin aragonais, +163.--Le cordelier, 164. + +* CHAPITRE XX. _De la dernière histoire qu'Asmodée raconta; comment, en +la finissant, il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière +désagréable pour ce démon don Cléofas et lui furent séparés, 165._ + +Histoire d'un trésor, de celui qui le trouva et de celui qui l'avait +caché, 163.--Asmodée est contraint de retourner auprès du magicien, 181. + +* CHAPITRE XXI. _De ce que fit don Cléofas après que le diable boiteux +se fut éloigné de lui, et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé +à propos de le finir, 182._ + +Cléofas épouse doña Séraphina, que le Diable boiteux, sous les traits de +l'écolier, avait sauvée de l'incendie, 190. + + +APPENDICE. + +Le vieux musicien et sa jeune femme, 193.--Les deux courtisanes, +193.--Les deux soeurs coquettes, 193.--Dispute littéraire dans un café, +194.--Le bourgeois caution d'un licencié, 194.--Le jeune homme déguisé +en fille, 194.--Le joaillier accusé de recel, 194.--Le polygame, +194.--Le traducteur du _Misanthrope_, 195.--L'amoureux à gages sans +emploi, 196.--Le marchand devenu fou (_V._ t. I, 162), 196.--Le soldat +qui a perdu sa grand'mère, 196.--L'imbécile, 196.--La vieille marquise +et le jeune officier, 197.--La procureuse, 197.--La coquette qui a +manqué un grand seigneur, 197.--Les deux servantes, 197.--Le courtisan, +197.--L'auteur de mérite, 197.--L'auteur sérieux, 198.--L'auteur qui +copie les anciens et se croit original, 198.--L'amant mort de chagrin, +198.--L'avare mort de faim et son héritier mort d'excès, 198.--Le père +dont la fille a été enlevée, 198.--Le jeune homme mort de pleurésie, +199.--La vieille fille morte d'ennui, 199.--La femme du trésorier, +199.--La femme du mari jaloux, 199.--Mort d'un dévot et d'une dévote, +199.--Le comédien qui allait à pied, 199.--L'auteur dramatique mort +d'envie, 199.--La veuve inconsolable... pendant deux jours, 199.--La +comtesse qui lit des romans, 200.--Le jeune homme qui rit en dormant, +200.--Le souffleur désappointé, 200.--Le courtisan qui rêve, 200.--Le +comédien qui rudoie un auteur, 200.--L'académicien de la Crusca, +201.--Le notaire et sa femme, 201.--Séparation de l'écolier et du Diable +boiteux, 201. + + + + +ENTRETIENS SÉRIEUX ET COMIQUES DES CHEMINÉES DE MADRID + + +ENTRETIEN I + +LA CHEMINÉE _A_ ET LA CHEMINÉE _B_. + +LA CHEMINÉE A. C'en est fait, ma chère voisine, tout est perdu; les +dieux Lares se glacent à mon foyer, et je sens le même froid me saisir +depuis les pieds jusqu'à la tête. + +LA CHEMINÉE B. Vous m'alarmez; d'où vient cette affreuse maladie? +Comment pouvez-vous passer subitement du chaud au froid? Je vous ai +toujours vue toute en feu. + +LA CHEMINÉE A. Hélas! il faut bien que je suive la bonne et la mauvaise +fortune de mon savant, et le pauvre homme... + +LA CHEMINÉE B. Que lui est-il donc arrivé? + +LA CHEMINÉE A. Le plus grand des malheurs. Ses revenus, c'est-à-dire +ceux de sa plume (car il n'en a pas d'autres), sont arrêtés. + +LA CHEMINÉE B. Je ne vous entends point encore. + +LA CHEMINÉE A. Hé bien, écoutez-moi donc; je vous parle d'un auteur; son +revenu était établi sur le produit certain des brochures amusantes qu'il +composait, et l'on a proscrit ce genre. + +LA CHEMINÉE B. Comment! ses brochures le faisaient vivre? + +LA CHEMINÉE A. Et même fort à son aise; il ne perdait pas son temps à +limer un volume, il en donnait sept ou huit au moins par an. + +LA CHEMINÉE B. C'est grand dommage de lier les mains à un si bon +ouvrier: et comment peut-on défendre l'amusement, qui est la meilleure +chose du monde? Le public aime à être amusé, et il doit avoir la liberté +d'acheter ce qui l'amuse. + +LA CHEMINÉE A. Vous avez raison, et ce goût du public fait les intérêts +des auteurs et le profit des libraires; mais voilà ce qui excite +l'envie: on crie qu'on ne s'occupe aujourd'hui qu'à écrire des folies, +des riens, et qu'on appellera notre siècle le _siècle des romans et de +la futilité_. On dit que le bon goût se corrompt, que les brochures à +parties sont une vraie exaction; qu'on allonge un roman à l'infini; +enfin, qu'actuellement un homme projette d'en composer un à trois cent +soixante et cinq parties, pour tous les jours de l'année. + +LA CHEMINÉE B. Après les Mille et une nuits, les Mille et un jours, les +Mille et un quarts d'heure, et tant de mille et une autres choses, un +roman à trois cent soixante-cinq parties ne devrait pas révolter les +esprits. + +LA CHEMINÉE A. Jugez donc si on devrait chicaner mon auteur, qui n'est +jamais allé, dans ses ouvrages, au delà de la huitième partie. + +LA CHEMINÉE B. Je vous plains, ma chère amie, et toutes les cheminées +des auteurs et des libraires qui vont se glacer comme vous. + +LA CHEMINÉE A. C'est une faible consolation pour les malheureux, que +d'avoir des compagnons de leur misère. + +LA CHEMINÉE B. Vous êtes à plaindre, je vous plains. Que puis-je faire +autre chose? D'ailleurs, je vous parle franchement: j'ai ouï dire, il y +a longtemps, qu'on devrait réformer le goût du siècle pour la bagatelle, +et arrêter le progrès du genre romancier. + +LA CHEMINÉE A. Que me dites-vous? + +LA CHEMINÉE B. Oui: et des gens d'esprit, et sans partialité, disent à +présent que cette réforme est un grand bien pour la littérature. Qu'on +écrive utilement, ou qu'on n'écrive point: voilà la décision; tout le +monde l'approuve. + +LA CHEMINÉE A. Mais ce qui plaît n'est-il pas utile? + +LA CHEMINÉE B. Oui, ce qui plaît est nécessairement utile; mais outre +cette utilité de plaisir, on veut quelque solidité, de l'instruction, +des moeurs, du vrai. Par exemple, le Diable boiteux est un roman; mais +il vaut mieux qu'un traité de morale. Voilà un roman agréable et utile; +c'est-à-dire, utile par l'agréable et le solide. Que votre savant en +fasse autant, et on lui donnera la permission de le faire imprimer, +pourvu cependant qu'il ne le donne pas en huit parties; car vous sentez +bien que ce serait voler le public pour enrichir l'imprimeur. + +LA CHEMINÉE A. Finissons notre conversation; on voit bien que vous êtes +la cheminée d'un homme de finances; vous êtes ignorante et +ignorantissime sur les choses de littérature, et votre petit génie ne +passe pas le calcul. Je suis au désespoir de vous avoir confié mes +douleurs. + +LA CHEMINÉE B. Vous m'insultez, tandis que je compatis sincèrement à +votre malheur. + +LA CHEMINÉE A. Est-ce y compatir que de louer ceux qui en sont cause? +Allez, encore une fois, vous êtes aussi insolente que celui à qui vous +appartenez. + +LA CHEMINÉE B. Pour être glacée, la fumée vous monte bien vivement à la +tête. Laissez là, je vous prie, mon financier: un billet de sa main vaut +mieux que tous les volumes du Parnasse; tout ce qu'il écrit est solide, +admirable et d'un goût universel. Tant que ses livres seront en règle, +je ne crains pas le froid; mon feu sera mieux entretenu que celui des +vestales, et votre pauvre auteur sera fort heureux de s'y venir +chauffer. Pour vous, malgré vos injures, je vous souhaite, pour vous +réchauffer, un financier comme le mien. + + +ENTRETIEN II + +LA CHEMINÉE _C_ ET LA CHEMINÉE _D_. + +LA CHEMINÉE C. Quel prodige! quel miracle! savez-vous, ma bonne amie, ce +qui vient de m'arriver? + +LA CHEMINÉE D. Y a-t-il longtemps? + +LA CHEMINÉE C. Environ une heure. + +LA CHEMINÉE D. Non, ma chère voisine; j'assistais à un mariage qui se +faisait sous mon manteau. + +LA CHEMINÉE C. Un mariage! + +LA CHEMINÉE D. Oui, et le mieux assorti qu'il soit possible. Lisandre et +Célimène m'ont pris pour témoin de leurs serments, et mes dieux pénates +seuls sont garants de la foi qu'ils se sont donnée; aucun mortel n'a été +admis à cette cérémonie que Lisette, suivante fidèle de Célimène. Ils +goûtent à présent les douceurs de cette union mystérieuse. + +LA CHEMINÉE C. Voilà un mariage bien solide. + +LA CHEMINÉE D. Je sais qu'il y manque certaines petites formalités, mais +l'amour y suppléera; ils s'aiment, et je suis sûre que, malgré leurs +parents, ils s'aimeront toujours. Trouve-t-on cela dans les mariages les +plus réguliers? + +LA CHEMINÉE C. Non sans doute: le mariage est communément un contrat +politique, qui lie éternellement deux personnes qui ne s'aiment point, +et qui se haïront toute leur vie. + +LA CHEMINÉE D. Hé bien, je vous réponds que les noeuds qui viennent +d'unir Lisandre à Célimène sont plus respectables; ce sont les chaînes +mêmes de l'amour. + +LA CHEMINÉE C. Je vous félicite, ma chère voisine; je vous sais bon gré +de vous intéresser au bonheur des amants: nous leur devons cela, comme +leurs confidentes; pour moi, je ferais tout au monde pour eux. Ecoutez +donc ce qui m'est arrivé: mon aventure ressemble assez à la vôtre: vous +savez que la chambre à laquelle j'appartiens est une vraie cellule. + +LA CHEMINÉE D. Et que c'est la cellule d'une petite personne charmante, +de Julie. + +LA CHEMINÉE C. Julie était aimée d'un jeune officier fort aimable, nommé +Trason, et Trason n'aimait point une ingrate. + +LA CHEMINÉE D. Voilà ce que je ne savais pas. + +LA CHEMINÉE C. Il ne manquait à leur bonheur que l'occasion d'être +heureux; mais la mère de Julie avait plus d'yeux qu'Argus, et la chambre +de cette fille malheureuse était plus inaccessible que la tour de Danaé. + +LA CHEMINÉE D. Que vous êtes savante! vous possédez à merveille la +fable; je crois qu'avant Julie vous aviez eu un poëte à votre foyer; +mais la tour de Danaé, puisque vous me la citez, ne fut pas impénétrable +à une pluie d'or. + +LA CHEMINÉE C. Cela est vrai; vous savez aussi que Danaé avait pour +amant un dieu, et un dieu qui pouvait convertir la pluie et les pierres +en or; au lieu que Trason, après trois campagnes, ne doit pas être bien +en espèces; ainsi il n'était pas question de recourir à la pluie d'or. + +LA CHEMINÉE D. De quel autre expédient s'est-il donc servi? + +LA CHEMINÉE C. Du plus simple qu'il fût possible. Trason demeure fort +près d'ici; sans autre magie que celle de l'amour, il a monté par la +cheminée, il est venu sur les toits jusqu'à mon chapiteau, qu'il a +enlevé sans peine (car je n'avais pas la moindre envie de lui résister); +ensuite il est descendu par mon tuyau dans la chambre de Julie, en se +soutenant avec le dos et les genoux. + +LA CHEMINÉE D. L'attendait-elle? + +LA CHEMINÉE C. Non: elle le souhaitait seulement; et loin de recevoir +entre ses bras son amant, elle en a eu une frayeur étonnante, en le +voyant descendre. + +LA CHEMINÉE D. Je gage qu'elle s'est évanouie. + +LA CHEMINÉE C. On s'évanouirait à moins. Point de plaisanterie, s'il +vous plaît! Le beau ramoneur s'est jeté aux pieds de Julie, et s'est +bientôt fait reconnaître pour Trason. Jamais on n'a vu de situation si +tendre. Voilà l'avantage que nous avons, nous autres cheminées; nous +sommes témoins de mille jolies choses, que les hommes voudraient voir à +quelque prix que ce fût. La peur de Julie est dissipée à présent, et son +coeur est animé de sentiments bien différents. + +LA CHEMINÉE D. Voilà, ma chère voisine, dans la même nuit deux mariages +assez ressemblants. + +LA CHEMINÉE C. A peu près: cependant mes amoureux n'ont pas seulement +prononcé le voeu vénérable; mais les événements obligeront peut-être la +mère de Julie à recevoir Trason pour gendre. Je me réjouis d'avance de +la déconsolation de cette pauvre femme. + +LA CHEMINÉE D. Et moi des plaisirs que goûte à présent sa chère fille. + + +ENTRETIEN III + +LA CHEMINÉE _E_ ET LA CHEMINÉE _F_. + +LA CHEMINÉE E. Dites-moi, s'il vous plaît, comment faites-vous pour ne +pas vous ennuyer avec vos vieilles filles? Du matin jusqu'au soir il n'y +a qu'elles à votre foyer; toujours mêmes visages, mêmes discours. Je +gage que vous en êtes bien lasse. + +LA CHEMINÉE F. Je vous avoue que je souhaite souvent de les voir +déloger; cependant je risquerais peut-être de ne pas respirer, +lorsqu'elles n'y seraient plus, une si bonne fumée: elles sont dévotes, +par conséquent n'ont pas moins de soin de leur corps que de leur âme: +surtout quand certain grand chapeau vient les visiter, elles n'épargnent +rien; leur cuisine vaut celle d'un fermier général, et la fumée que +j'exhale alors est un vrai parfum. + +LA CHEMINÉE E. Vous aimez la fumée, à ce que je vois; chacun a son goût, +et le mien est uniquement pour la variété. Les visages nouveaux et les +aventures me plaisent; c'est ma folie. Je suis, comme vous savez, +cheminée de chambre garnie. + +LA CHEMINÉE F. Et comme telle, il faut bien vous faire à la nouveauté. + +LA CHEMINÉE E. J'y suis si bien faite, que je serais fâchée d'y voir six +mois de suite les mêmes personnes. Aussi cela ne m'est-il guère arrivé +depuis que j'existe. + +LA CHEMINÉE F. C'est que vous n'êtes pas des anciennes du quartier. + +LA CHEMINÉE E. Il s'en faut de beaucoup; mais je suis peut-être des plus +instruites. + +LA CHEMINÉE F. Racontez-moi donc quelques-unes de vos aventures, je vous +en prie par notre voisinage. + +LA CHEMINÉE E. Très-volontiers, si cela ne vous ennuie pas. Commençons +dès mon existence, dont la date est encore nouvelle. Le premier humain +qui s'est chauffé à mon feu était un cadet d'une province où les cadets +n'ont d'autre patrimoine que leur épée et l'heureuse effronterie de +vanter sans cesse leur noblesse. A ce talent, qu'il possédait au premier +degré, mon chevalier de Mondonis en joignait un autre beaucoup plus +lucratif; il jouait le plus heureusement du monde, et son bonheur était +la force d'une étude très-assidue: tout le jour, à mon foyer, il +s'occupait à chercher des combinaisons avantageuses dans les cartes, et +il passait les nuits à les mettre en pratique. + +LA CHEMINÉE F. Ainsi il ne manquait pas d'argent. + +LA CHEMINÉE E. Vous vous trompez; il dissipait à proportion de son gain, +de sorte qu'il était toujours au même point: il brillait; c'était sa +manie, ou plutôt celle de sa nation; mais son fracas ne dura pas +longtemps. Sa bonne fortune révolta contre lui toutes les académies de +jeu, on lui fit de mauvaises affaires, et je le perdis au bout de quatre +mois. Il était joli homme; je le regrette encore. + +LA CHEMINÉE F. Par qui fut-il remplacé? + +LA CHEMINÉE E. Par le plus singulier personnage qu'on puisse voir. +C'était un mari fidèle au-delà du tombeau, inconsolable de la perte de +sa chère moitié, insensible à tout autre plaisir qu'à celui des larmes; +enfin un mari unique. Il fit d'abord tendre en noir toute la chambre, et +fermer les fenêtres à la lumière du soleil; il ne conserva que la sombre +lueur d'une lampe. Dans cette affreuse obscurité, il ne faisait que +sangloter et verser des larmes: souvent il parlait tout haut, comme un +fou, à une boîte qu'il semblait adorer, sur un tapis noir; il +s'entretenait avec cette précieuse relique, et lui parlait comme si elle +eût répondu à ses discours passionnés. + +LA CHEMINÉE F. Il y avait peut-être un esprit enfermé dans cette boîte. + +LA CHEMINÉE E. Un esprit enfermé! Quelle simplicité! Non, elle contenait +le coeur de son épouse: c'était là l'objet de ses hommages et de son +idolâtrie. + +LA CHEMINÉE F. Quel excès de tendresse! Ce que vous me dites me paraît +incroyable. + +LA CHEMINÉE E. Je ne le croirais pas moi-même si je ne l'avais vu. J'ai +entendu lire, il y a quelque temps, un livre qui rapporte un trait de +fidélité ou de folie pareille dans un philosophe anglais, et je n'ose y +ajouter foi, malgré ce que je viens de vous dire. Un exemple de cette +nature doit être unique. + +LA CHEMINÉE F. Mais combien de temps ce bon mari demeura-t-il dans sa +folie? + +LA CHEMINÉE E. Trois grands mois. Il est vrai que ses yeux commençaient +à lui refuser ses larmes délicieuses, et il ne pouvait plus retrouver +ses premières douleurs. Il ne continuait presque plus sa pénitence que +par honneur. Heureusement pour lui, ses amis le découvrirent et le +tirèrent d'affaire. Je crois qu'il leur sut bon gré de lui faire +violence. Ils l'emmenèrent, et je perdis ainsi ce lugubre personnage. + +LA CHEMINÉE F. Vous n'en fûtes pas, je crois, bien fâchée. + +LA CHEMINÉE E. Nullement. La chambre, après lui, fut donnée à une femme; +j'en fus charmée, parce que je n'avais encore connu que des hommes. Une +parure, et quarante ans écrits sur son front, lui donnaient un air de +gravité qui me frappa d'abord, et sur le portrait qu'on m'avait fait des +dévotes, je crus que c'en était une. + +LA CHEMINÉE F. Vous vous trompiez peut-être. + +LA CHEMINÉE E. Je fus bientôt détrompée. C'était une femme prudente qui +aimait son plaisir et chérissait sa réputation; et pour les concilier +ensemble, elle venait du fond de sa province chercher à Madrid un asile +contre la médisance: elle fut bientôt suivie de celui en faveur de qui +elle faisait le voyage. Que je fus étonnée à la première visite que lui +rendit son amant! Elle vola entre ses bras: sa gravité se changea en une +folle vivacité, et le feu de son visage en effaça sur-le-champ la trace +des années. + +LA CHEMINÉE F. La plaisante dévote! + +LA CHEMINÉE E. Elle aimait avec tout l'emportement imaginable; aussi ne +négligeait-elle rien pour conserver sa conquête; elle savait +parfaitement qu'à son âge il est permis d'orner la nature et d'employer +quelques artifices. + +LA CHEMINÉE F. De quels artifices pouvait-elle se servir? + +LA CHEMINÉE E. Je veux dire qu'avec du blanc et du rouge elle se donnait +la couleur qu'elle souhaitait; que les parfums, les bains, l'ajustement, +tout était employé: sa toilette durait ordinairement jusqu'à ce que son +amant fût venu, et recommençait dès qu'il était sorti: elle étudiait +sans cesse devant son miroir les différents airs de langueur et de +vivacité qu'elle devait prendre avec son amant; pour les caresses et les +complaisances, elle en possédait l'art à merveille. + +LA CHEMINÉE F. Avec tout cela il n'était pas possible qu'elle ne se fît +point aimer. + +LA CHEMINÉE E. Elle avait encore d'autres charmes infiniment plus +puissants sur le coeur d'un jeune homme: elle était riche et donnait +largement. Or il faudrait avoir l'âme bien dure pour ne pas aimer une +femme généreuse; mais les jours de l'homme sont comptés. Lorsque ces +deux amants étaient au comble de leurs plaisir, le cavalier tomba +malade, et mourut en peu de temps, malgré tous les secours que les plus +expérimentés médecins purent apporter. + +LA CHEMINÉE F. Son amante en fut extrêmement touchée, sans doute? + +LA CHEMINÉE E. Oui, elle pleura, reprit un air composé, et retourna +édifier sa province par ses exemples. Ma chambre ne fut pas vide +longtemps; elle fut aussitôt habitée par une autre femme, dont la +profession était de faire des mariages. + +LA CHEMINÉE F. Voilà un plaisant métier. + +LA CHEMINÉE E. C'est un métier très-commun. Ces sortes de négociations +demandent de l'adresse, et la bonne dame n'en manquait pas; elle faisait +les propositions, facilitait les entrevues, et souvent menait à fin +l'aventure. Combien de contrats se sont fabriqués sous mon manteau! Elle +avait le talent de faire passer pour très-riche le plus mince gascon, et +donnait du lustre à la vertu la plus équivoque. + +LA CHEMINÉE F. L'admirable femme! + +LA CHEMINÉE E. Tout cela n'était pour elle qu'un jeu: elle aurait trompé +toutes les expertes. Aussi fit-elle fortune dans cette adroite +profession; mais elle s'avisa d'avoir des scrupules, et les poussa si +loin, qu'elle crut devoir aller cacher dans un cloître la honte de sa +vie passée; c'est ainsi que la dévotion me fit perdre cette habile +négociatrice. + +LA CHEMINÉE F. Heureusement votre indifférence naturelle vous empêcha de +la regretter. + +LA CHEMINÉE E. Cela est vrai: cependant, après elle, j'eus longtemps des +personnages très-communs, comme des plaideurs, des plaideuses, gens fort +ennuyeux, ou des provinciaux que la curiosité seule amenait à Madrid, et +qui s'en retournaient chez eux sans avoir rien vu qu'en perspective. +Mais il est tard, ma voisine; je vous souhaite le bon soir; je vous +achèverai une autre fois les portraits des originaux que j'ai vus à mon +foyer. + +LA CHEMINÉE F. Adieu, ma chère voisine; je vous ferai souvenir de la +parole que vous me donnez. + + +FIN DES CHEMINÉES DE MADRID. + + + + +UNE JOURNÉE DES PARQUES + +SONGE. + + +AVANT-PROPOS + +Un après souper, je m'amusai à lire les remarques de monsieur Dacier sur +les odes d'Horace, et je lus surtout avec attention un endroit où ce +savant commentateur parle ainsi des Parques: «Suivant l'opinion des +anciens, Clotho, Lachesis et Atropos étaient trois soeurs, filles de +Jupiter et de Thémis. Hésiode les fait filles de la Nuit, et Platon, de +la Nécessité. Clotho tient la quenouille et tire le fil; Lachesis tourne +le fuseau et Atropos coupe. Elles sont maîtresses de la vie des hommes, +depuis qu'ils sont nés jusqu'à ce qu'ils meurent: elles n'épargnent +personne, et le fil tranché par Atropos est l'heure fatale de la mort.» + +Dans un autre endroit, monsieur Dacier dit: «Les Parques se servaient de +deux sortes de laines, de blanche et de noire. Elles employaient la +blanche pour filer une vie longue et heureuse, et l'autre pour filer des +jours malheureux et de peu de durée: ou plutôt (ajoute-t-il) elles +filaient des laines qu'elles tiraient des paniers qui étaient à leurs +pieds, et dans lesquels il y avait des fusées noires et des fusées +blanches. Elles mêlaient ces laines en filant lorsque la vie des hommes +était mêlée, c'est-à-dire que, pour marquer un malheur qui devoit +arriver, elles prenaient de la laine noire, qu'elles quittaient pour se +servir de la blanche lorsque ce malheur devait finir. Enfin, quand un +mortel touchait à son dernier moment, et qu'Atropos se préparait à +donner le coup de ciseau, le fil devenait tout noir.» + +En lisant ce que je viens de rapporter, je m'arrêtais de moment en +moment, et tâchais de me faire une image du travail des Parques; mais la +confusion des idées qui s'offraient là-dessus à mon esprit m'assoupit +peu à peu, et donna la nuit occasion à un songe fort singulier. Je rêvai +que j'étais au haut des cieux, dans une salle qui ressemblait au magasin +d'un marchand de draps: j'y voyais tout autour des rayons sur lesquels +il y avait une infinité de paquets de filasse et d'écheveaux de fils et +au bas une grande quantité de vases de différentes grandeurs et qui me +paraissaient d'une matière transparente, et semblable à celle de ces +boules de savon que les enfans font pour s'amuser. La salle était vaste +et bien éclairée; les étoiles du firmament lui servaient de plafond. + +Tandis que je regardais de tous mes yeux cette salle céleste, les trois +Parques y parurent subitement, sans que je visse par où elles y étaient +entrées. Elles avaient la forme de trois petites vieilles, sèches et +laides à faire peur. Elles ne firent pas semblant de m'apercevoir, et +commencèrent à s'entretenir, sans prendre garde à moi, qui entendis leur +conversation. + +A mon réveil, trouvant mon songe assez plaisant, j'entrepris de l'écrire +pendant que les images en étaient récentes. Voici à peu près quel fut +l'entretien des Parques. + + + + +UNE JOURNÉE DES PARQUES + +DIVISÉE EN DEUX SÉANCES + + +SÉANCE PREMIÈRE + +CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS. + +LACHESIS. Holà! filles de Jupiter et de Thémis, Atropos, Clotho, venez, +mes soeurs; mettons-nous à l'ouvrage: il est temps, ce me semble, de +commencer la journée. + +CLOTHO. Oh, pour cela, oui! Le nectar que nous venons de boire à la +table des immortels nous a un peu amusées; mais nous en reprendrons +notre travail avec plus d'ardeur. + +LACHESIS. Vous avez raison. Ça, Clotho, préparez la quenouille; mes +doigts ne demandent qu'à tourner le fuseau. Filons, filons! + +ATROPOS. Coupons, coupons! Vulcain m'a fait un ciseau neuf, je veux +l'essayer: voyons qui en aura l'étrenne. + +CLOTHO. Faisons d'abord descendre aux royaumes sombres quelques milliers +d'hommes; nous filerons et réglerons ensuite les destinées des humains +qui naîtront aujourd'hui. + +LACHESIS. C'est bien dit. Que nous allons passer agréablement la +journée! + +CLOTHO, _à Atropos, en lui présentant un paquet de fils_. Tenez, +Atropos, je ne puis offrir un plus beau coup d'essai à votre ciseau, +qu'en lui donnant à couper une partie de ce gros paquet de fils: ce sont +les vies de deux cent mille combattants qui vont en découdre sur les +frontières de Perse. + +ATROPOS. Que j'en vais coucher par terre! (_Elle coupe._) + +En voilà pour le moins trente mille à bas. + +CLOTHO. Laissons vivre le reste, jusqu'à ce qu'il nous prenne envie d'en +faire un nouveau carnage. Il faut avouer que depuis quelques années nous +avons envoyé bien des Turcs et bien des Persans aux enfers. + +ATROPOS. Nous n'avons pas moins expédié de Maures, tant blancs que +noirs. Quel plaisir pour nous d'avoir une autorité despotique sur tous +les mortels, et de faire sentir, quand il nous plaît, à ces petites +créatures qu'il dépend de nous d'abréger ou de prolonger leurs jours! +Allons, mes soeurs, secondez-moi; je suis en train de faire de la +besogne. Je vous vois toutes deux dans la même disposition. + +LACHESIS. Vous auriez tort d'en douter. + +ATROPOS. Que de gens vont passer le pas après ces mahométans! + +CLOTHO, _apportant un autre paquet de fils_. Autre paquet de guerriers +que je vous livre. Ce sont deux autres armées qui s'observent sur les +bords du Pô avec une vigilance infatigable, qu'une fureur égale anime, +et qui brûlent d'impatience d'en venir aux mains. + +LACHESIS. Il faut qu'elles se satisfassent. + +ATROPOS, _coupant_. J'en vais exterminer un grand nombre de part et +d'autre. + +CLOTHO. Vous venez d'abattre bien des Français et des Piémontais. + +ATROPOS. Et encore plus d'Allemands. + +LACHESIS, _présentant deux écheveaux_. On assiége en Allemagne une place +importante: outre une nombreuse garnison qui la défend, le Rhin, pour la +rendre inaccessible, enfle ses eaux, et par des débordements affreux +semble vouloir noyer les assiégeants: mais plus ceux-ci trouvent +d'obstacles, plus ils s'opiniâtrent à les surmonter: ils vont attaquer +l'ouvrage-à-corne, et les assiégés se préparent à les repousser. + +ATROPOS, _coupant une partie des deux écheveaux_. Détruisons plus +d'assiégeants que d'assiégés; mais cela n'empêchera pas que la place ne +se rende au premier jour: c'est un de nos arrêts. + +LACHESIS. Oui, mais ajoutons, s'il vous plaît, que les assiégeants +perdront une tête dont la perte sera plus grande pour eux que celle de +la ville pour les assiégés. + +CLOTHO, _montrant un autre écheveau_. Tranchez cet écheveau, vous ferez +périr d'un seul coup cent cinquante tant matelots que soldats et +passagers qui sont dans un vaisseau vénitien, sur la mer Adriatique. Une +horrible tempête vient de s'élever: les vents qui sifflent et les flots +qui mugissent font trembler les rivages voisins. Le bâtiment est déjà +démâté, fracassé; il va couler à fond, si nous n'en ordonnons autrement. + +ATROPOS. Qu'il s'abîme, qu'il s'abîme! aussi bien les hommes qu'il porte +ne sont bons qu'à noyer. + +LACHESIS. Je demande grâce pour un jeune bel esprit Français qui se +trouve parmi les passagers: qu'il se sauve sur une planche, et gagne les +côtes d'Albanie. + +CLOTHO. Soit. + +ATROPOS. Hé bien, il se sauvera, puisque vous le souhaitez; il ira se +faire circoncire à Constantinople, où six mois après il sera empalé, +pour avoir parlé avec irrévérence du grand prophète des musulmans. + +LACHESIS. Je n'ai voulu le sauver du naufrage que pour le faire traiter +ainsi par les Turcs. + +CLOTHO. Puisque vous êtes si bien intentionnée pour ce bel esprit, qu'il +échappe donc à la fureur des eaux, et que tous les autres deviennent la +pâture du poisson. Nous régalons si souvent de semblables mets les +habitants aquatiques, que je ne sais si les hommes mangent plus de +poissons que les poissons ne mangent d'hommes. + +ATROPOS, _coupant tout l'écheveau à un fil près_. Les monstres marins +vont faire bonne chère. + +LACHESIS, _apportant un autre écheveau_. Nouveau paquet de fils à +couper. Un effroyable tremblement de terre se fait sentir dans ce moment +dans une ville d'Italie; toutes les maisons s'ébranlent, et la terre +s'ouvre pour les engloutir avec les malheureux mortels qui les habitent. +Combien ferons-nous périr de citoyens? + +CLOTHO. Deux mille seulement. Quelque plaisir que nous prenions à +massacrer les hommes, nous devons mettre des bornes à notre fureur; +autrement le genre humain finirait bientôt. + +ATROPOS. Vous ne pensez pas à ce que vous dites, Clotho. Quand nous +donnerions aujourd'hui la mort à deux cent mille personnes, ce ne serait +pas une nuit de Londres, de Paris et de Pékin. + +LACHESIS. Atropos dit la vérité. Exerçons hardiment la puissance que +nous avons sur les humains. Malgré la vaste étendue des mers et les +espaces immenses de terre qui séparent les peuples, nous allons des uns +aux autres en un clin-d'oeil: en un mot, nous avons l'univers sous nos +yeux; nous voyons tout ce qui s'y passe; immolons sans miséricorde ceux +que nous voudrons ôter du monde. + +CLOTHO, _apportant un gros paquet de fils_. Voici les fils des habitants +de la ville de Mexique, où règne une maladie contagieuse: nous +retranchâmes hier du nombre des vivants mille de ces malheureux; +faisons-en mourir aujourd'hui quinze cents, non compris quelques +Espagnols qui, par nécessité, ont épousé des Mexicaines, et qui aiment +mieux vivre misérablement dans la nouvelle Espagne, que de s'en +retourner dans l'ancienne sans avoir fait fortune. + +ATROPOS, _coupant une partie des fils_. Que ces Espagnols sont glorieux! + +LACHESIS, _présentant un nouvel écheveau_. Ce petit écheveau contient +les fils de cinquante Indiens du Pérou qui se sont assemblés sur une +montagne haute et pointue, pour y célébrer la mémoire de leur Inca le +bon Atabalippa. Ne nous opposons point à leur courageuse résolution: ils +ont pour témoins de l'action immortelle qu'ils vont faire plus de dix +mille spectateurs qui sont accourus là pour les voir et les admirer. Ces +cinquante victimes ont déjà chanté des vers à la louange de leur Inca: +ils ont fait entendre les tristes sons de leurs flûtes; les voilà qui +tombent dans une humeur noire; ils vont se dévouer à la mort, et se +précipiter du haut en bas, pour aller dans l'autre monde rendre service +à leur prince. + +ATROPOS, _après avoir coupé l'écheveau_. Ces Indiens du Pérou sont de +bonnes gens; en vérité, ils méritaient bien que les Espagnols, en +faisant la conquête de leur pays, les traitassent un peu plus +humainement qu'ils n'ont fait. + +CLOTHO, _donnant un petit paquet de fils_. Jupiter va lancer sa foudre +auprès de Saint-Domingue sur le vaisseau d'un corsaire anglais. Tout +l'équipage, par des actions impies et barbares, s'est attiré la colère +des dieux: le tonnerre tombe en cet instant sur l'endroit du navire où +sont les poudres; le bâtiment saute en l'air avec tous les hommes qui +sont dessus. + +ATROPOS, _coupant_. Qu'ils aillent joindre Ajax dans les enfers. + +LACHESIS, _présentant un écheveau_. Vous voyez soixante-quinze religieux +mendiants assemblés dans un chapitre général qui se tient actuellement +dans un coin de la Basse-Bretagne: ceux qui sont nobles d'origine disent +que les premières dignités de leur ordre appartiennent de droit aux +moines gentilshommes: les roturiers prétendent y avoir part, et +proposent qu'on rende les dignités alternatives. C'est la querelle des +patriciens et des plébéiens. Les révérends pères, de part et d'autre, +s'échauffent là-dessus, et vont finir leurs débats à coups de bâton: ils +tirent de dessous leurs robes des gourdins dont ils sont armés, et les +voilà qui s'assomment. Combien souhaitez-vous qu'il en demeure sur le +carreau? + +CLOTHO. Quinze: savoir, dix simples religieux, trois gardiens, un +provincial et un définiteur. + +ATROPOS, _après avoir coupé_. L'affaire en est faite; il y a quinze +morts et vingt blessés. + +LACHESIS. Ce n'est pas trop pour un combat capitulaire de moines +bas-bretons. + +CLOTHO, _tenant plusieurs fils_. Nouvelle opération pour nous. + +ATROPOS. De qui sont ces fils que vous tenez? + +CLOTHO. De quatre Allemands qui font la débauche à Strasbourg avec deux +comédiennes françaises; depuis vingt-quatre heures qu'ils sont à table, +ils ont bu deux cents bouteilles de vin; ils ne peuvent plus se soutenir +sur leurs chaises. Les ferons-nous crever tous? + +LACHESIS. Non pas, s'il vous plaît: passe pour les hommes: à l'égard des +femmes, qu'elles n'en soient pas même incommodées, car elles doivent +recommencer demain sur nouveaux frais, avec deux officiers de la +garnison qui leur donnent à souper; je suis bien aise que cette partie +se fasse. Vous souvient-il, mes soeurs, que nous avons filé à ces deux +demoiselles des jours bien agréables. + +ATROPOS. Oh qu'oui, je m'en souviens. + +CLOTHO. Et moi pareillement: à telle enseigne que nous avons décidé +qu'elles iront toutes deux à Paris, où elles feront différemment leur +fortune: l'une abandonnera sa profession, pour se rendre esclave d'un +riche galant qui la traitera à la turque, la tiendra prisonnière dans un +appartement magnifique, où elle ne verra que son geôlier et ses +guichetiers. + +LACHESIS. Effectivement, tel a été notre décret. + +ATROPOS. J'ai oublié ce que nous avons ordonné de sa compagne. + +CLOTHO. Sa compagne, plus heureuse, jouira d'une entière liberté, +brillera sur la scène, se nippera suivant le goût de quelques seigneurs +généreux, et amassera beaucoup d'espèces; mais une vie si délicieuse ne +sera pas de longue durée. Cette actrice, à la fleur de son âge, +disparaîtra subitement: nous la déroberons d'un coup de ciseau aux +applaudissements du public; et malgré tout son bien, ses funérailles +seront aussi modestes que celles d'une de ses pareilles seront superbes, +presque dans le même temps, chez un peuple voisin. + +LACHESIS. Ce peuple-là fait trop d'honneur au talent dramatique, et les +Français n'en font point assez. Les génies des nations sont différents, +comme vous voyez. + +CLOTHO, _apportant un écheveau_. Cette petite botte de fils parisiens va +nous amuser quelques moments. + +ATROPOS. Que vous me faites du plaisir, ma chère Clotho, en m'apportant +ces fils! Je suis charmée quand j'expédie des habitants de Paris. + +LACHESIS. Et c'est ce qui nous arrive tous les jours. + +CLOTHO. Je vous livre d'abord ce philosophe chimiste, qui, se voyant +parvenu à son quatorzième lustre, a rompu tout commerce avec ses amis, +et s'est renfermé dans son laboratoire pour n'en plus sortir: il ne veut +plus voir personne qu'une gouvernante qui a soin de lui depuis trente +ans: il s'ennuie, dit-il, de vivre; et quoiqu'il se porte à merveille, +il se tient toujours au lit comme un malade qui se croit près de sa fin. + +LACHESIS. Ce pauvre philosophe s'est brûlé le cerveau en faisant ses +opérations chimiques. + +ATROPOS, _coupant le fil_. Puisque la vie n'est plus qu'un fardeau pour +lui, je veux bien par pitié l'en délivrer. + +CLOTHO, _tirant un autre fil de l'écheveau_. Tandis que vous êtes si +pitoyable, tirez de peine ce malheureux bourgeois, qui, s'étant toujours +trouvé dans l'indigence, a depuis peu enterré son frère qui lui a laissé +deux cent mille francs en bonnes espèces. Peu s'en est fallu que la joie +de recueillir une si riche succession ne lui ait troublé l'esprit, et il +serait moins à plaindre qu'il n'est si ce malheur lui était arrivé. + +LACHESIS. D'où vient donc...? + +CLOTHO. C'est qu'il ne sait ce qu'il doit faire de son argent: la +crainte de le mal placer l'agite sans cesse; il n'a pas un moment de +repos, rien ne lui paraît sûr: c'est un garçon bien embarrassé. + +ATROPOS, _coupant_. Je vais par charité mettre fin à son embarras. + +CLOTHO, _souriant et tirant un fil du même écheveau_. Quelle bonté! il +faut que je vous fournisse encore une occasion de faire une action +charitable. + +ATROPOS. Je ne la laisserai pas échapper. + +CLOTHO. C'est trop laisser languir ce bon chanoine octogénaire qui, sans +compter l'asthme qui l'étouffe, a une ankylose au genou droit, et une +sciatique à la cuisse gauche. Guérissons-le radicalement de tous ces +maux; aussi bien n'est-il plus d'aucune utilité sur la terre. Il y a au +moins dix ans que nous aurions dû faire vaquer sa prébende. + +LACHESIS. Véritablement, on voit comme cela dans le monde d'antiques +figures dont on n'a pas tort de nous reprocher la trop longue existence. +C'est un défaut d'attention dont nous devons nous corriger. + +ATROPOS. Corrigeons-nous-en donc, ne faisons point de quartier à la +décrépitude. + +CLOTHO, _montrant un autre fil_. Faites donc main-basse sur ce vieux +professeur de l'université qui, depuis plus de soixante ans, ne fait +point nettoyer ses habits de peur de les user. C'est un pédant entêté +des anciens. Il est tombé malade; et comme il croit qu'il ne reviendra +pas de sa maladie, il disait ce matin à un de ses amis: Ce qui me +console en mourant, c'est de n'avoir jamais lu aucun auteur moderne. + +LACHESIS, _riant_. La plaisante consolation. + +ATROPOS, _coupant_. Qu'il meure donc content, ce fidèle partisan de +l'antiquité. + +CLOTHO, _présentant trois fils à la fois_. Voici encore trois mortels +qui sont cause qu'on crie après nous tous les jours, et que nous +semblons en effet avoir entièrement mis en oubli. Ce sont trois +vieillards qui ne sauraient plus s'acquitter de leurs fonctions +ordinaires: un avocat qui ne peut plus employer son éloquence à soutenir +l'injustice; un médecin célèbre qui ne tue plus de malades; et un bon +père capucin qui ne peut plus sortir de son couvent pour aller dîner en +ville. + +LACHESIS. Faisons promptement disparaître ces vénérables personnages. + +ATROPOS, _tranchant les trois fils_. C'est leur faire plaisir que +d'abréger une vie triste. + +CLOTHO, _montrant un autre fil_. Ce fil délié attend de nous la même +grâce: c'est le tissu des jours d'une belle et vertueuse comtesse, fort +avancée dans sa carrière. Nous lui avons filé une vie longue et sans +traverses; mais la bonne dame est une dévote qui s'aime et qui vieillit +de mauvaise grâce. Au lieu de laisser tranquillement ses charmes tomber +en ruine, elle en pleure tous les matins la perte à sa toilette, en se +regardant dans son miroir. Je suis d'avis que nous terminions le cours +de sa vie, pour prévenir le désespoir où elle serait bientôt de se voir +décrépite. + +ATROPOS, _coupant_. J'y consens; épargnons-lui ce chagrin. + +LACHESIS, J'opine aussi pour qu'on lui rende ce service. Il faut avouer +qu'il y a des moments où nous sommes tout à fait obligeantes. + +CLOTHO, _présentant deux fils_. Ces deux fils féminins méritent aussi un +coup de ciseau. Ce sont deux vieilles extravagantes; l'une est veuve, et +l'autre fille. La première a fait la folie de se dépouiller de tous ses +biens pour établir avantageusement ses enfants, qui, par reconnaissance, +la laissent manquer de tout. La dernière, née tendre et généreuse, se +trouve sans biens et sans adorateurs, après avoir pendant cinquante ans +soudoyé des cadets. + +LACHESIS, _d'un air railleur_. Je plains ces deux pauvres créatures. + +ATROPOS, _coupant les deux fils_. Cessez de les plaindre, elles ne +vivent plus. + +CLOTHO, _donnant un autre fil_. Donnez promptement un passe-port pour +les enfers à ce vieux goutteux de banquier en cour de Rome: vous +comblerez par-là les voeux de sa jeune épouse, qui brûle d'impatience de +se voir en état de faire remplir sa place par un gros chantre dont elle +apprend la musique. + +ATROPOS, _coupant_. Il faut la satisfaire; mais je crois qu'elle aurait +un peu moins d'empressement à convoler en secondes noces, si elle savait +que son maître à chanter doit changer de note dès qu'il sera devenu son +mari. + +LACHESIS, _apportant un fil_. Purgeons la terre de ce vieux prêtre qui a +passé les deux tiers de sa vie dans la pauvreté, et qui possède à +présent vingt bonnes mille livres de rente en bénéfices, qu'il doit +moins à sa vertu qu'à l'esprit intrigant dont nous l'avons doué le jour +de sa naissance. Bien loin de faire part de ses richesses aux pauvres, +il se plaît à thésauriser. Il est si attaché à ses louis d'or, qu'il se +fait un plaisir de les compter tous les soirs et de les baiser l'un +après l'autre en les remettant dans son coffre. Enfin il ne vit plus, +comme autrefois, du produit de ses messes; et il est si las d'en avoir +dit, qu'il ne veut plus même en entendre. + +ATROPOS, _coupant_. Voilà qui est fini, il ne baisera plus ses louis +d'or, qui vont être partagés entre deux ou trois héritiers que, par +avarice et par orgueil, il n'a pas voulu voir pendant sa vie. + +CLOTHO _va prendre un nouveau fil qu'elle apporte_. Parmi les vieillards +qui vivent encore par notre négligence, j'en aperçois un qui s'attire ma +compassion. C'est un religieux que ses confrères tiennent depuis trente +années enfermé dans un cachot noir, où ils le nourrissent si sobrement, +qu'il n'a plus que la peau et les os. + +LACHESIS. Une pénitence si rude suppose qu'il a commis quelque grand +crime. + +CLOTHO. Quelque grande que soit sa faute, il l'a bien expiée par les +maux qu'il a soufferts. Il y a plus de vingt-cinq ans qu'il s'efforce en +vain tous les jours de fléchir sa communauté par des prières et par des +larmes. Il n'implore plus que notre secours: faisons voir que nous avons +moins de dureté que les moines. + +ATROPOS _coupe le fil_. Prêtons-lui donc notre assistance. + +LACHESIS, _présentant un autre fil_. Payons en même temps les dettes +d'un vieil évêque obsédé, tourmenté, persécuté par une foule importune +de créanciers. Comme sa grandeur n'a point d'autres revenus que ceux de +son évêché, qui ne lui rapporte que cinquante mille livres par an, elle +a été obligée d'emprunter de toutes parts pour mieux soutenir la dignité +de prince de l'Église. On veut aujourd'hui qu'il fasse à ses créanciers +des délégations qui le réduiraient à vivre bourgeoisement. + +ATROPOS. Bourgeoisement! ah, quel affront on veut faire à un prélat! Il +faut le lui épargner. Envoyons monseigneur dans les champs qu'habitent +les ombres heureuses. (_Elle coupe le fil._) + +CLOTHO. Bon; qu'il aille dans ce charmant séjour, pourvu que messieurs +les juges ne lui fassent pas prendre la route du Tartare pour venger ses +créanciers. + +LACHESIS, _apportant un nouveau fil_. Il me vient une maligne envie que +je veux satisfaire. Un vieux et riche bourgeois a deux enfants mâles. Il +a revêtu l'aîné, dont il est idolâtre, d'une charge fort honorable; et +pour faire tomber sur lui tout son bien, il a forcé son second fils, +qu'il n'aime point, à se jeter dans un couvent. Ce cadet, pour obéir à +son père, a pris le froc sans vocation; et après avoir fait des voeux +qui le lient, il vient d'apostasier. Pour punir le vieillard d'avoir +fait un mauvais moine, tranchons les jours de son fils aîné, qui n'a +point d'enfants. + +ATROPOS, _coupant_. Cela n'est pas mal imaginé: c'est en effet le moyen +de mortifier le père; il aura le chagrin d'avoir, pour enrichir un de +ses fils, causé inutilement le malheur de l'autre. + +LACHESIS. Et de penser que ses collatéraux, qu'il hait et ne voit point, +vont devenir ses héritiers. _Lachesis et Clotho prennent chacune +plusieurs fils qu'Atropos coupe à mesure qu'ils lui sont présentés._ + +CLOTHO. J'ai aussi mes fantaisies, moi. + +ATROPOS. Qui vous empêche de les contenter? + +CLOTHO, _présentant trois fils à la fois_. Point de miséricorde pour ces +trois fils retors que j'abandonne à votre ciseau. Ce sont deux Normands +et une aventurière de Gascogne: ils ont quitté leur pays pour aller +chercher fortune à la bonne ville de Paris, mère nourrice des cadets de +ces deux nations. Un de ces Normands, après avoir pris la livrée d'un +fermier général, et passé par les emplois qui y sont attachés, est +devenu le seigneur du village où il est né. L'autre, qui a fait ses +études dans la ville de Caen, a mis son latin à profit, en se glissant +chez un gros collateur, dont il a trouvé le moyen de gagner l'amitié, et +d'attraper deux bénéfices considérables; et la Gasconne, aussi prudente +que jolie, s'est fait un petit fonds de cinquante mille écus des deniers +des trois états. + +ATROPOS, _tranchant les trois fils_. Puisque vous le voulez, le seigneur +de village, l'aventurière et le bénéficier vont se rendre dans un +instant à la redoutable prairie[4] où Æacus les attend pour les +interroger. Je crois que ce juge n'aura pas besoin de Minos pour savoir +s'il doit les condamner à prendre le chemin du Tartare. + + [4] Platon, dans le _Gorgias_, dit qu'Æacus et Rhadamante rendaient + leurs arrêts dans une prairie où il y avait deux routes, qui + conduisaient, l'une au Tartare, et l'autre aux Champs Elysées; que + la juridiction d'Æacus s'étendait sur l'Europe, celle de Rhadamante + sur l'Asie, et que quand il se trouvait des difficultés que ces deux + juges ne pouvaient résoudre, ils avaient recours à Minos, qui, le + sceptre d'or à la main, se tenait assis et prononçait + souverainement. + + Du temps de Platon, la terre n'était divisée qu'en deux parties. + +LACHESIS, _donnant un fil à couper_. Délivrons le genre humain de cet +abbé prodigue qui ne peut vivre avec soixante mille livres de rente, qui +s'endette de tous côtés, qui friponne le tiers et le quart, et qu'enfin +la nécessité d'avoir de l'argent rend capable de tout. Sa bourse, comme +le tonneau des Danaïdes, se vide sitôt qu'elle est remplie. Si tous les +rois de la terre lui voulaient envoyer leurs revenus, il viendrait à +bout de les dépenser. + +ATROPOS, _se hâtant de couper_. Ah, quel bourreau d'argent! il ne mérite +pas de voir le jour. + +CLOTHO, _présentant un nouveau fil_. Point de pardon pour ce plaideur +extravagant. Sa partie est une femme qui a été sa maîtresse pendant +vingt années pour le moins; il l'a depuis peu épousée, et il plaide en +séparation. + +ATROPOS, _coupant_. Quel fou! + +LACHESIS, _donnant un autre fil_. Finissons les divisions qui règnent +dans la famille d'un marchand injuste et capricieux; quoiqu'il ait +soixante-quinze ans passés, il ne veut pas que ses deux fils se mêlent +de ses affaires, qu'ils conduiraient pourtant bien mieux que lui. + +ATROPOS, _tranchant le fil du père_. Je vais mettre d'accord le père et +les enfants. + +CLOTHO, _offrant un autre fil_. Coupez ce fil; c'est celui d'un +ecclésiastique des plus patelins qu'il y ait dans le séminaire: +l'hypocrite a si bien fait qu'on l'a nommé à une abbaye considérable; il +a déjà envoyé son argent à Rome pour payer ses bulles; elles sont en +chemin; faisons disparaître monsieur l'abbé avant qu'elles arrivent. + +ATROPOS, _tranchant le fil_. Il n'aura pas le plaisir de les voir. + +LACHESIS, _donnant un autre fil et riant_. Un gros cochon d'homme +gourmand rêve qu'il est à table, et se réveille en sursaut; il sonne une +clochette pour appeler son cuisinier, et lui ordonner de lui préparer +pour son dîner les mets qu'il vient de voir en dormant: ayons la malice +de priver ce gourmand du plaisir de faire ce repas. + +ATROPOS, _coupant_. Vous voilà satisfaite. + +CLOTHO, _apportant un écheveau_. Ces fils sont ceux de vingt voleurs et +d'autres pareils honnêtes gens, qui sortent des prisons de Londres pour +aller subir le châtiment auquel ils ont été condamnés par la justice. +L'étonnante nation! Ces criminels se rendent d'un air tranquille au lieu +de leur supplice. + +ATROPOS, _coupant l'écheveau_. Oh! les Anglais sont des hommes bien +résolus; ils quittent pour la plupart sans regrets la vie, et ne +craignent pas la maison de Pluton, soit qu'ils croient qu'il n'y en a +point, soit que, persuadés qu'il faut tôt ou tard cesser de vivre, il +leur soit indifférent de mourir aujourd'hui ou demain. + +LACHESIS. Attendez, mes chères soeurs: je fais une réflexion. Nous +sommes trop bonnes aujourd'hui; nous ne détruisons que des sujets +insensés, inutiles ou incommodes dans la société civile: à quoi +pensons-nous donc? Est-ce ainsi que les Parques, qui ne sont pas moins +cruelles que les Euménides, doivent s'occuper? On dirait, à voir le +choix que nous faisons de nos victimes, que nous cherchons à paraître +équitables aux yeux des hommes; il semble que nous ayons peur qu'ils +désapprouvent nos actions, comme si nous nous mettions en peine de leurs +plaintes et de leurs murmures. + +CLOTHO. Le reproche est juste. Nous faisons des destinées une espèce de +chambre de justice; nous n'y songeons pas effectivement: frappons des +coups moins mesurés; baignons-nous dans le sang humain; que l'on nous +reconnaisse à la malice et à la barbarie de nos opérations. + +ATROPOS. Ces sentiments me charment. Apportez-moi, mes mignonnes, les +fils des mortels les plus respectés sur la terre, et soyons insensibles +à la douleur que nous allons causer. + +LACHESIS. Vous pouvez compter sur notre fermeté. + +CLOTHO, _tirant un fil d'un nouvel écheveau_. Le beau coup à faire, ma +chère Atropos! remplissons d'étonnement l'Europe et l'Asie. Tranchez ce +fil; c'est un meurtre digne de nous: ôtons la vie et la couronne à ce +jeune Empereur, qui fait concevoir à ses peuples de si belles +espérances: il a jeté les yeux sur une princesse de sa cour, et il se +dispose à la faire monter sur le trône: tout est prêt pour son mariage, +dont la cérémonie se fera demain si nous l'avons pour agréable; mais +prenons plaisir à tromper l'attente de ce jeune monarque: changeons +l'appareil de ses noces en funérailles; répandons la consternation dans +son palais, et divertissons-nous de la tristesse de ses plus chers +courtisans. + +ATROPOS, _coupant_. L'affaire en sera bientôt faite: le fil de la vie +d'un souverain n'est pas plus difficile à couper qu'un autre. + +LACHESIS, _apportant un fil_. Une jeune et charmante princesse, qui fait +l'ornement d'une des plus belles cours de l'univers, est malade: elle +est environnée de médecins qui se flattent qu'ils la guériront; mais +rendons leurs espérances vaines, comme nous faisons le plus souvent dans +les maladies aiguës. + +ATROPOS, _coupant_. Je vais lui porter le coup mortel, sans être touchée +des larmes du prince son époux, qui se désespère au pied de son lit, ni +des lamentations des femmes qui sont autour d'elle. + +CLOTHO. A cette inhumaine et noble fermeté, je reconnais ma soeur. +Courage, Atropos; après les deux expéditions que vous venez de faire, je +ne crains pas que vous refusiez de prêter la main à celle-ci. (_Elle lui +présente un fil._) + +ATROPOS. Qu'est-ce que ce fil? + +CLOTHO. C'est celui d'un général d'armée, d'un grand capitaine, qui +réunit en lui toutes les qualités des héros: faites-lui sentir votre +ciseau au milieu de ses troupes; vous trancherez une vie que le fer et +le feu respectent depuis soixante-dix ans. + +ATROPOS, _coupant_. Nous lui avons filé tant de jours glorieux, qu'il +doit mourir content. + +LACHESIS, _donnant un autre fil_. Main basse, main basse sur cet +illustre magistrat, qui aime l'éclat et la dépense, juge fort aimé, fort +estimé et des plus éclairés. + +ATROPOS, _d'un air étonné_. Vous n'y faites pas réflexion, Lachesis? + +LACHESIS. Pardonnez-moi. + +ATROPOS. Nous ferons mal notre cour à ma mère, en ôtant sitôt du nombre +des vivants un de ses plus zélés sacrificateurs. + +LACHESIS. Coupez, coupez toujours à bon compte. Thémis nous grondera +d'abord; ensuite elle s'apaisera quand nous lui représenterons que les +Parques n'épargnent personne, et que d'ailleurs ce magistrat qu'elle +affectionne sera fort bien remplacé. + +ATROPOS. Oh! Thémis se contentera de ces raisons... (_Elle coupe le +fil._)... Voilà notre magistrat dépouillé du pouvoir de juger les +autres: il va paraître lui-même devant les juges des enfers, et entendre +prononcer son arrêt. + + +SÉANCE DEUXIÈME + +CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS. + +CLOTHO. Sauf votre meilleur avis, mes soeurs, je juge à propos que nous +nous reposions un peu. + +LACHESIS. Que dites-vous, Clotho? Est-ce que nous sommes faites pour le +repos? + +CLOTHO. Non; mais nous nous délassons en changeant de travail. Ainsi, +pour quelques moments, cessons de couper des fils; commençons à nous +servir de la quenouille. Le plaisir de filer les aventures des enfants +qui naissent est celui qui a le plus de charmes pour moi. + +ATROPOS. Je vous dirai la même chose, quoique je me divertisse fort à +jouer des ciseaux. + +LACHESIS. Nous sommes donc d'accord toutes trois: filer est mon +occupation favorite; aussi suis-je chargée de tourner le fuseau. Allons, +mes petites, apportez vite les paniers où sont nos filasses blanches et +nos filasses noires; arrangez autour de moi tous les vases où je trempe +ordinairement le bout de mes doigts quand je file, et qui contiennent +diverses liqueurs, dont les unes communiquent aux hommes les vices, et +les autres les vertus. + +ATROPOS, _apportant un vase_. Voici déjà un des vases où vous mettez le +plus souvent la main; c'est celui de la volupté. + +CLOTHO, _apportant deux vases_. Et voilà les vases du jeu et de +l'ivrognerie: vous n'y trempez pas moins souvent les doigts. + +ATROPOS, _apportant un autre vase_. Vous voyez celui dont la liqueur a +été puisée dans le Styx, et qui fait les tyrans, les assassins et les +autres mauvais hommes. + +CLOTHO, _apportant deux nouveaux vases_. Ces vases sont ceux du mensonge +et de la trahison. (_Atropos et Clotho apportent tous les vases des +passions, des vices et des vertus, et les arrangent autour de +Lachesis._) + +LACHESIS, _regardant de tous côtés_. Je ne vois point ici les vases de +la douceur et de la beauté. + +ATROPOS. Ils sont l'un et l'autre à votre main gauche. + +LACHESIS. Ah! oui, oui, je les démêle... (_Elle s'aperçoit que Clotho +cherche quelque chose_)... Que cherchez-vous, Clotho? + +CLOTHO. Je cherche un vase que je ne trouve point; on dirait que nous ne +l'avons plus. + +LACHESIS. Quel vase est-ce donc? + +CLOTHO. Celui de la chasteté. + +LACHESIS. Je sais où il est; mais nous n'en aurons pas besoin peut-être +aujourd'hui: il ne faut pas nous en servir tous les jours; nous ne +pouvons assez le ménager: nous avons dans les premiers temps du monde +fait une si grande consommation de la liqueur qu'il y avait dedans, qu'à +peine nous en reste-t-il pour faire des filles religieuses. + +ATROPOS. Passons-nous-en donc, ainsi que du vase de l'humanité: il est +encore bien précieux, celui-là; aussi le conservons-nous fort +soigneusement; nous ne nous en servons presque plus, même quand nous +faisons des moines. + +LACHESIS. Ça, filons... mais attendez: il nous manque encore quelque +chose. + +CLOTHO. Quoi? + +LACHESIS. Le petit panier où il y a des fils d'or et des fils de soie. +La fantaisie peut nous prendre aujourd'hui de rendre quelque mortel +heureux. + +ATROPOS. C'est une fantaisie que nous avons bien rarement. + +CLOTHO, _apportant un petit panier de fils d'or et de soie_. Si par +hasard cette envie nous vient, voici de quoi la satisfaire. + +LACHESIS. Filons donc présentement les destinées des enfants qui vont +naître. + +CLOTHO. Il en est déjà né plusieurs depuis que nous sommes à l'ouvrage. +Il vient d'éclore entr'autres, dans le sérail du grand-seigneur, un +prince dont la sultane favorite est accouchée; commençons par-là. (_Elle +tire la filasse pour filer._) + +LACHESIS, _filant_. Arrêtons, statuons et ordonnons que la vie de ce +prince naissant soit longue; qu'il passe sa plus tendre enfance dans le +sein de son père et de sa mère, et qu'il augmente en eux, par ses +gentillesses, l'amour dont il est le doux fruit. + +ATROPOS. Marquez, Lachesis, marquez par quelques nuances noires +l'affreux péril dont je veux qu'il soit menacé avant qu'il ait atteint +sa sixième année. Les janissaires, si redoutables à leur maître, se +révolteront contre le gouvernement, déposeront le père du jeune prince, +et mettront sur le trône le frère du sultan déposé. Le nouvel empereur +d'abord sera tenté de suivre les maximes sanguinaires de ses +prédécesseurs, et de faire étrangler son neveu; mais il ne succombera +point à une si cruelle tentation; au contraire, il concevra pour lui +l'amitié la plus forte, et prendra autant de soin de son éducation que +s'il était son propre fils. + +CLOTHO. Ajoutons à cela, je vous prie, que le jeune prince demeurera +pendant un grand nombre d'années dans le sérail; après quoi, par une +nouvelle révolution, qui coûtera la vie à plus de soixante mille +musulmans, son oncle sera déposé à son tour, et lui élevé à l'empire: il +reprendra donc la place de son père, qui sera mort; et, usant aussi +d'humanité, il épargnera le sang de sa famille. + +LACHESIS. Je souscris à ces décisions. Qu'elles soient des arrêts +irrévocables des Parques. Passons à un autre enfant. + +ATROPOS. Doucement, ma soeur. D'où vient qu'en filant la vie de ce +prince nouveau-né, vous n'avez fait aucun usage de nos vases? C'est pour +en faire sans doute un prince sans vices et sans vertus. + +LACHESIS. Hé bien, ce ne sera pas le premier que nous aurons fait de ce +caractère-là. + +CLOTHO. J'en demeure d'accord; mais donnez-lui du moins une dose +raisonnable de volupté; voulez-vous qu'il vive dans son sérail comme un +chartreux dans sa cellule? + +LACHESIS, _souriant, et trempant ses doigts dans le vase de la volupté_. +Non, vraiment; je n'y pensais pas. J'allais faire là un pauvre sultan. + +ATROPOS. Passons de Constantinople à Pékin. Nous venons de régler les +principaux événements de la vie d'un prince turc, filons présentement le +sort d'une princesse née depuis un quart-d'heure au palais de l'empereur +de la Chine; c'est la cinquième fille de ce grand monarque. La mère de +cette princesse est une des trois concubines de la seconde classe[5], et +la même qui, l'année dernière, accoucha d'un prince que Sa Majesté +chinoise doit un jour choisir pour son successeur. Nous avons, comme +vous savez, doué l'enfant mâle de toutes les inclinations de son père, +surtout d'un grand attachement aux cérémonies de la secte des bonzes, +avec une extrême curiosité d'apprendre des choses qu'il ne convient +guère aux rois de savoir: quelles qualités jugez-vous à propos de donner +à la femelle? + + [5] Les femmes de l'empereur de la Chine sont divisées en six classes. + La première n'est que de la reine son unique épouse. Il y a dans la + seconde classe trois concubines; dans la troisième, neuf; dans la + quatrième, vingt-sept; dans la cinquième, dix-huit; et le nombre de + la sixième n'est pas fixé. + + M. Le Gentil, dans son _Voyage autour du monde_. + +CLOTHO. De bonnes et de mauvaises. Qu'elle ait de l'esprit, de la +beauté, avec des pieds si petits[6] qu'elle ne puisse se soutenir +dessus; mais qu'elle ait des moments de caprice et d'humeur noire qui +fassent enrager les femmes qui sont auprès d'elle. + + [6] Les Chinoises s'estropient le plus souvent à force de vouloir + avoir les pieds petits. + +LACHESIS, _après avoir mis la main dans les vases du caprice et dans les +vases de l'esprit et de la beauté_. Cette princesse, je vous assure, +sera bien difficile à servir. + +ATROPOS. De la fille d'un empereur, daignerez-vous descendre à deux +enfants du commun? + +CLOTHO. Hé pourquoi non? Est-ce que tous les hommes ne sont pas égaux +pour nous? + +LACHESIS. Sans doute. A mesure qu'ils naissent, nous devons sans +distinction filer leurs aventures. + +ATROPOS. Nous sommes encore à la Chine. Une brodeuse de l'île d'Emouy +vient d'enfanter deux garçons à la fois. Leur père, qui vit dans +l'indigence, se voyant hors d'état de les bien élever, s'attendrit sur +leur misère, et, poussé par une cruelle compassion, il est tenté de les +aller noyer dans la mer. + +CLOTHO. C'est qu'il croit à la métempsychose, et qu'il espère qu'à la +première transmigration les âmes de ses enfants animeront des corps plus +heureux. + +LACHESIS. Arrachons ces jumeaux à la barbare pitié de leur père. + +ATROPOS. Volontiers; faisons-les adopter, l'un, par un officier du +mandarin qui connaît des affaires civiles dans la province; l'autre, par +un marchand de soie crue, lequel, ne pouvant avoir d'enfants ni de sa +femme, ni de ses concubines, aura recours à cette adoption, dans la vue +d'avoir, après sa mort, un fils qui vaque aux sacrifices domestiques, et +brûle de petits morceaux de papier doré devant les âmes de leurs aïeux. + +CLOTHO. J'admire la pieuse tendresse de ces bons Chinois pour leurs +ancêtres: ils ont beau croire la mortalité de l'âme ou la métempsychose, +cela ne les empêche pas d'aller toujours leur train, et de s'imaginer +que les esprits de leurs défunts parents voltigent autour des tablettes +où leurs noms sont gravés en lettres d'or. + +LACHESIS. Rien ne prouve mieux le pouvoir que la coutume a sur les +hommes. + +ATROPOS. Que deviendront nos jumeaux adoptés? + +CLOTHO. Celui que l'officier du mandarin aura fait son héritier +s'adonnera de tout son coeur aux sciences, et son père adoptif aura la +satisfaction de le voir parvenir au degré glorieux de licencié. + +LACHESIS, _après avoir trempé les doigts dans les vases des sciences_. +Trois ans après, notre petit brodeur obtiendra une place honorable dans +le collége des docteurs qui écrivent les annales de l'empire chinois, et +sont chargés du soin de recueillir les lois, tant anciennes que +modernes. + +CLOTHO. Dans la suite il sera tiré de ce collége: il deviendra +précepteur du prince aîné de la Chine, et le reste de sa vie ne sera +qu'un enchaînement d'honneurs et de plaisirs. + +ATROPOS. Comme il nous a pris fantaisie de faire un sujet vertueux et +fortuné de cet enfant, faisons aussi par caprice un fripon et un +malheureux de son frère. C'est ce que nous faisons tous les jours. + +LACHESIS. Vous me prévenez. + +CLOTHO. C'est ce que j'allais vous proposer. + +ATROPOS, _souriant_. Dans la disposition où nous sommes toutes trois, +nous allons faire un aimable garçon... Allons, Lachesis, mettez d'abord +la main dans tous les vases des vices. Il s'agit ici de former un mortel +qui soit capable de tout. + +LACHESIS, _après avoir trempé les doigts dans plusieurs vases_. Vous +pouvez, mes soeurs, ordonner présentement de ce garçon tout ce qu'il +vous plaira: je vous proteste que je viens de lui donner les +dispositions nécessaires à bien jouer dans le monde les personnages que +vous voudrez. + +CLOTHO. Ces bonnes semences qu'il reçoit de votre main bienfaisante vont +germer à vue d'oeil: il fera mille espiégleries dans son enfance. Le +marchand de soie crue, après avoir en vain mis en usage tous les +châtiments pour le corriger, l'abandonnera. Le jeune homme, suivant ses +mauvaises inclinations, tombera bientôt entre les mains de la justice, +qui se contentera de le punir, pour la première fois, en lui faisant +appliquer sur les fesses cinquante coups de canne de bois de bambou, ce +qui ne le rendra pas plus sage. Il se fera condamner aux galères pour +trois ans; après quoi il ira se présenter aux bonzes de la pagode qui +est auprès de la ville de Fo-cheu. Ils le recevront gracieusement, et +lui permettront d'aspirer à l'honneur d'être de leur secte. + +LACHESIS. Oh! puisqu'il doit devenir bonze, il faut que je lui donne +l'esprit de son état. Je n'ai pas trempé les doigts dans le vase de +l'hypocrisie... (_Elle met la main dans le vase de l'hypocrisie._)... Il +ne lui manque à présent aucune des vertus qu'ont ces vénérables +solitaires. + +CLOTHO. Avant que les bonzes l'initient à leurs mystères, ils lui +laisseront croître la barbe et les cheveux pendant l'espace d'une année +entière, lui feront porter une robe déchirée, et l'obligeront d'aller de +porte en porte chanter les louanges de Foë, l'idole de cette pagode. De +plus, il ne mangera rien que des herbes et des fruits. Il faudra qu'il +combatte sans cesse le sommeil; et quand il n'y pourra résister, un de +ses confrères, chargé du soin de le réveiller à coups de bâton, s'en +acquittera fort exactement. Après un si doux noviciat, il endossera une +longue robe grise: on lui mettra sur la tête un bonnet de carton sans +bords et doublé d'une toile noire; ensuite tous les bonzes entonneront +des hymnes dont personne n'entendra le sens, et leur chant, accompagné +de petites clochettes, fera une espèce de charivari assez réjouissant. +Enfin la cérémonie de la réception de ce nouveau bonze finira par un +repas où il y aura plus d'abondance que de délicatesse, et où tous les +confrères boiront à l'envi, jusqu'à ce qu'ils soient ivres-morts. + +ATROPOS, _à Clotho_. Est-ce là tout ce que vous voulez ordonner qu'il +arrive à ce pieux Chinois? + +CLOTHO. Ajoutez-y ce qu'il vous plaira. + +ATROPOS. C'est ce que je vais faire. Quinze ans après avoir été reçu +bonze de la façon que vous venez de dire, il se verra supérieur de la +pagode. Alors il édifiera le public par l'éclat d'une aventure dont il +sera le héros, et qui fera beaucoup de bruit dans toutes les provinces +de la Chine. + +LACHESIS. Je suis curieuse de savoir quel doit être ce grand événement +dont vous prétendez embellir l'histoire de ce bonze. + +CLOTHO. Et moi tout de même. + +ATROPOS. Le voici. La fille d'un docteur chinois, suivie de deux jeunes +servantes, passera un jour devant la pagode, dont la porte sera ouverte; +elle y entrera pour faire sa prière; n'apercevant personne, elle +s'avancera jusqu'à l'autel de l'idole, où elle se mettra dévotement à +genoux. Notre supérieur, caché dans un endroit d'où il pourra tout voir +sans être vu, la regardera; et la trouvant fort à son gré, il ira +promptement chercher ses compagnons, auxquels il ordonnera d'enlever ces +trois femmes. + +LACHESIS. Et cet ordre apparemment n'aura pas plus tôt été donné, qu'il +sera brusquement exécuté? + +ATROPOS. Assurément. Le docteur, étonné de ne plus voir sa fille, et +fort en peine de savoir ce qu'elle est devenue, fera tant de +perquisitions qu'il apprendra que les bonzes l'auront en leur pouvoir. +Il s'adressera aussitôt au général des Tartares de la province, et se +plaindra du ravissement de sa fille. Le général, prompt à rendre +justice, se transportera d'abord à la pagode avec le docteur, et +demandera les personnes enlevées. Les bonzes répondront que Foë est +devenu amoureux de la maîtresse, et l'a fait enlever avec ses deux +suivantes. Le supérieur, payant d'effronterie, ajoutera que Foë, en +voulant bien honorer de ses embrassements la fille du docteur, le comble +de gloire, lui et toute sa famille; mais le général tartare, sans +s'arrêter aux fables des bonzes, visitera lui-même tous les réduits de +sa maison et du jardin. Il entendra des voix confuses qui sortiront +d'une grotte percée dans un rocher; il fera abattre une porte de fer qui +fermera l'entrée, et trouvera dans ce lieu souterrain la fille du +docteur avec plusieurs autres compagnes de son infortune. Elles seront +toutes rendues à leurs familles, et l'on mettra, par ordre du général, +le feu aux quatre coins de la pagode, qui sera réduite en cendres avec +ses infâmes ministres[7]. + + [7] M. Le Gentil dit dans son _Voyage autour du monde_ que les + missionnaires qui étaient de son temps à la Chine l'assurèrent que + pareille aventure était arrivée dans une pagode. + +CLOTHO, _à Lachesis_. Que vos doigts se préparent à filer les jours +d'une fille qui prend naissance en ce moment dans l'Amérique +méridionale. Une Portugaise naturelle du Brésil donne une héritière à +son époux, qui est un des plus riches maîtres de plantations qu'il y ait +dans la ville de San Salvador. Prodiguons les vertus à l'enfant, +faisons-en une petite Lucrèce. + +LACHESIS. Fi donc, Clotho, vous plaisantez apparemment; ce serait bien +déplacer la chasteté. Non, non, ce n'est pas la peine d'aller chercher +le vase qui donne cette vertu, et dont il ne faut nous servir qu'à la +prière de Minerve ou de Junon. Une fille sage en Guinée y paraîtrait un +phénomène nouveau... (_Elle trempe le bout de ses doigts dans les vases +de la beauté et de la volupté_)... Contentons-nous de rendre celle-ci +parfaitement belle. Pour cet effet, je veux qu'elle ait un teint noir et +luisant, le nez fort écrasé, une très-grande bouche et de très-petits +yeux. Quand elle aura quinze ans, elle sera l'idole des Portugais du +Brésil. + +ATROPOS, _riant_. Ah! ah! ah! je ne puis m'empêcher de rire, en voyant +Lachesis mettre la main dans le vase de la beauté pour faire une +pareille créature, qui serait un monstre pour les Européens. + +LACHESIS. Oui, comme un teint de lis et de roses, une petite bouche +vermeille et deux grands yeux bien fendus paraîtraient bien effroyables +aux Ethiopiens brûlés. + +CLOTHO. Véritablement, la beauté est locale: c'est pourquoi la liqueur +de ce vase, s'accommodant aux lieux, forme la beauté sur le goût, ou, si +vous voulez, sur le caprice des nations. + +ATROPOS. Je sais bien cela; mais je ne suis point du goût des Portugais +du Brésil. + +LACHESIS. Ni moi non plus. Il faut qu'une femme, pour me paraître belle, +ressemble à Vénus, à Junon ou à Pallas. + +CLOTHO. Sur les bords du Danube, la femme d'un pauvre baron allemand +vient d'accoucher d'un enfant mâle dans sa chaumière. De quelles +qualités jugez-vous à propos de douer ce petit Allobroge? + +LACHESIS. Pour compenser sa pauvreté, j'en vais faire un garçon plus +beau que le plus beau jour, et qui aura la taille d'un héros de roman. + +ATROPOS. Donnez-lui avec cela de la prudence, de l'esprit et du courage. + +LACHESIS, _filant après avoir mis les doigts dans plusieurs vases_. Il +aura les bonnes qualités que vous lui souhaitez; mais il aimera le vin, +le jeu et les femmes. + +CLOTHO. Je vais sur cela composer un tissu des aventures qui doivent lui +arriver. Il deviendra orphelin à douze ans, et, se voyant sans bien, il +se fera page de l'envoyé d'un prince de l'Empire, et ira en France avec +lui. Il ne sera pas sitôt à Paris qu'il se déniaisera. Il aura le +bonheur de plaire à une princesse qui, voulant l'avoir pour page, priera +l'envoyé de le lui donner. Elle l'obtiendra, et le gardera jusqu'à ce +qu'il ait vingt-cinq ans. Alors notre baron témoignera à sa maîtresse +qu'il voudrait bien s'en retourner à son pays; elle ne s'y opposera +point, et lui fera une gratification de mille écus; mais au lieu d'aller +en Allemagne, il partira pour l'Angleterre, qu'il lui prendra fantaisie +de voir, sur le rapport qu'on lui aura fait des merveilles de la ville +de Londres. + +ATROPOS. Je suis curieuse d'apprendre ce qui lui doit arriver là; car +vous ne l'y faites point aller pour rien. + +CLOTHO. Non, sans doute: je lui prépare un événement assez singulier, et +qui ne lui sera pas infructueux. Il passera près d'un mois à parcourir +la ville de Londres, sans qu'il lui arrive la moindre aventure; mais un +soir, entre neuf et dix heures, il entrera dans l'hôtel garni où il sera +logé un homme qui, le tirant en particulier, lui dira en allemand: Une +telle dame qui vous a vu à la promenade souhaite de vous entretenir +cette nuit, pourvu que vous vous laissiez conduire les yeux bandés. Au +reste, vous ne courrez aucun péril que celui de prendre trop d'amour. + +LACHESIS. Notre jeune baron, malgré sa prudence, acceptera la +proposition. + +CLOTHO. Sans balancer. + +ATROPOS. Il montera sur-le-champ en carrosse avec son guide, qui lui +bandera les yeux, et le mènera fort honnêtement à une grande maison où, +l'introduisant dans un appartement superbe, il lui fera voir la dame en +question. + +CLOTHO. Elle sera masquée, et n'ôtera point son masque pendant une +conversation de deux heures qu'ils auront ensemble, quelques instances +que lui fasse le cavalier pour l'obliger à se découvrir. Après quoi le +guide, le remenant à son hôtel de la même manière qu'il l'aura amené, +lui dira: Monsieur, je viendrai vous reprendre si l'on a besoin de vous. +Le baron jugera, par ces paroles, que l'héroïne de l'aventure sera une +jeune dame mariée à quelque vieux seigneur anglais qui voudra avoir +d'elle un héritier. Et ce qui le confirmera dans cette opinion, c'est +qu'un mois après son guide le reviendra voir pour lui apporter trois +cents guinées, qu'il lui comptera en lui disant: Dans quelque endroit du +monde que vous soyez, vous toucherez tous les ans la même somme. +Effectivement, il la recevra pendant vingt années consécutives, sans +savoir à la vérité de quelle part, mais bien persuadé que ce sera pour +avoir fait un mylord. + +LACHESIS. Après vingt ans, pourquoi ne jouira-t-il plus de sa pension? + +CLOTHO. C'est que le jeune seigneur anglais son fils prendra le parti +des armes, et périra dès sa première campagne. + +ATROPOS. La femme d'un acteur de l'opéra de Bruxelles vient d'enfanter +deux jumelles dans les coulisses. Regardons ces enfants d'un oeil +favorable; faisons-en deux sujets fameux. + +LACHESIS. Volontiers. Que l'une ait la voix d'une syrène, et que l'autre +danse aussi bien que Terpsichore. + +CLOTHO. Elles entreront dans leur puberté à l'opéra de Paris, d'où elles +ne sortiront que chargées d'or et de pierreries. + +ATROPOS. Oui, mais j'ajoute à cela qu'elles trouveront ensuite de jolis +hommes dont le commerce n'augmentera pas leurs effets. + +LACHESIS. Ecoutez, mes soeurs: entendez-vous les cris que pousse une +femme en travail dans un fort bel hôtel au milieu de Paris? C'est +l'épouse d'un des plus riches particuliers de France, d'un homme que +Plutus chérit, et qui voudrait avoir un héritier. Elle nous invoque sous +nos trois noms mystérieux. + +CLOTHO. Pour l'amour du dieu des richesses, sauvons-la de la mort, et +finissons ses douleurs. + +ATROPOS. Nous le devons. + +LACHESIS. Elle est délivrée. Elle met au monde un garçon dans cet +instant. + +CLOTHO. Que nous ferons plaisir à Plutus, si nous filons à cet enfant +des jours d'or et de soie! + +ATROPOS. Il n'y faut pas manquer. + +LACHESIS. Non. Faisons-lui une destinée digne d'envie. + +CLOTHO. Donnons-lui toutes les qualités d'un galant homme. (_A +Lachesis._) Trempez vos doigts dans les vases du bon goût, du bon esprit +et de la probité. + +ATROPOS. Que surtout il soit bienfaisant et libéral; car un homme riche +qui n'est pas généreux est un monstre. + +CLOTHO. Avec les vertus dont nous voulons bien le douer, qu'il ait +quelque vice léger. Il ne serait pas juste qu'il y eût des mortels plus +parfaits que les dieux. + +LACHESIS, _filant, après avoir mis la main dans plusieurs vases_. +Laissez-moi faire... Il sera bien partagé, sur ma parole. Sa vie sera +longue, exempte de chagrin, ou plutôt égayée par une succession +continuelle de plaisirs. Il aura des passions; mais elles ne troubleront +point son repos. Moins leur esclave que leur maître, il saura goûter +leurs douceurs sans éprouver leur tyrannie. Il sera bon, galant, +généreux, et, ce que nous n'avons encore accordé à personne, quoique +payeur il possédera le coeur de ses maîtresses. + +ATROPOS. Passons d'une extrémité à l'autre. Une bourgeoise de Paris +vient de mettre au jour un enfant mâle: faisons-en un auteur; aussi bien +nous n'en avons pas encore fait d'aujourd'hui, nous qui ne passons point +de jour que nous n'en fassions pour le moins une centaine. + +CLOTHO. C'est fort bien dit; faisons-en un auteur universel, un écrivain +qui compose tantôt en vers, tantôt en prose, pour tous les théâtres de +Paris: et que ce soit un de nos irrévocables décrets, qu'il fera pendant +sa vie cinquante-cinq pièces dramatiques, dont quatre auront un heureux +succès. + +LACHESIS. Encore ces quatre heureuses productions seront assez mal +reçues du public, lorsque dix ans après leur nouveauté on s'avisera de +les remettre au théâtre. + +ATROPOS. Je vois une vieille femme de chambre qui met un gros paquet de +linge dans une allée, au pied d'un escalier: ce paquet est un enfant +nouveau-né qu'on expose. + +CLOTHO. Oui, c'est le fruit des honteuses amours d'une fille de +condition. + +_Dans cet endroit de l'entretien des Parques, je me réveillai..._ + + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND. + + + Pages + CHAPITRE XIII. La force de l'amitié, histoire 5 + + CHAPITRE XIV. Le démêlé d'un auteur tragique avec un auteur + comique 47 + + CHAPITRE XV. Suite et conclusion de l'histoire de la force de + l'amitié 59 + + CHAPITRE XVI. Des songes 109 + + CHAPITRE XVII. Où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont + pas sans copies 124 + + CHAPITRE XVIII. Ce que le diable fit encore remarquer à Don + Cléofas 135 + + CHAPITRE XIX. Des captifs 149 + + CHAPITRE XX. De la dernière histoire qu'Asmodée raconta; + comment, en la finissant, il fut tout à coup interrompu, et de + quelle manière désagréable pour ce démon Don Cléofas et lui + furent séparés 165 + + CHAPITRE XXI. De ce que fit Don Cléofas après que le Diable + boiteux se fut éloigné de lui, et de quelle façon l'auteur de + cet ouvrage a jugé à propos de le finir 182 + + APPENDICE. + + I. Passages de la première édition supprimés dans celle de 1726 193 + + II. Dédicace de la première édition 201 + + III. Dédicace de 1726 203 + + IV. Table analytique 205 + + ENTRETIENS DES CHEMINÉES DE MADRID 213 + + UNE JOURNÉE DES PARQUES 233 + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome II, by Alain René Le Sage + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44142 *** |
