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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44142 ***
+
+LE
+
+DIABLE BOITEUX
+
+PAR LE SAGE
+
+SUIVI DE L'ENTRETIEN DES CHEMINÉES DE MADRID
+
+ET D'UNE JOURNÉE DES PARQUES
+
+PAR LE MÊME AUTEUR
+
+ET PRÉCÉDÉ D'UNE NOTICE
+
+PAR M. PIERRE JANNET
+
+TOME II
+
+PARIS
+
+ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
+
+27, PASSAGE CHOISEUL, 27
+
+M DCCC LXXVI
+
+
+
+
+_Tous droits réservés._
+
+E. PICARD.
+
+IMP. EUGÈNE HEUTTE ET Cie, A SAINT-GERMAIN.
+
+
+
+LE DIABLE BOITEUX
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+_La force de l'amitié._
+
+HISTOIRE.
+
+
+Un jeune cavalier de Tolède, suivi de son valet de chambre, s'éloignait
+à grandes journées du lieu de sa naissance, pour éviter les suites d'une
+tragique aventure. Il était à deux petites lieues de la ville de
+Valence, lorsqu'à l'entrée d'un bois il rencontra une dame qui
+descendait d'un carrosse avec précipitation: aucun voile ne couvrait son
+visage, qui était d'une éclatante beauté, et cette charmante personne
+paraissait si troublée, que le cavalier, jugeant qu'elle avait besoin de
+secours, ne manqua pas de lui offrir celui de sa valeur.
+
+«Généreux inconnu, lui dit la dame, je ne refuserai point l'offre que
+vous me faites: il semble que le ciel vous ait envoyé ici pour détourner
+le malheur que je crains. Deux cavaliers se sont donné rendez-vous dans
+ce bois; je viens de les y voir entrer tout à l'heure; ils vont se
+battre; suivez-moi, s'il vous plaît: venez m'aider à les séparer.» En
+achevant ces mots, elle s'avança dans le bois, et le Tolédan, après
+avoir laissé son cheval à son valet, se hâta de la joindre.
+
+«A peine eurent-ils fait cent pas, qu'ils entendirent un bruit d'épées,
+et bientôt ils découvrirent entre les arbres deux hommes qui se
+battaient avec fureur. Le Tolédan courut à eux pour les séparer, et, en
+étant venu à bout par ses prières et par ses efforts, il leur demanda le
+sujet de leur différend.
+
+«Brave inconnu, lui dit un des deux cavaliers, je m'appelle don Fadrique
+de Mendoce, et mon ennemi se nomme don Alvaro Ponce. Nous aimons dona
+Théodora, cette dame que vous accompagnez; elle a toujours fait peu
+d'attention à nos soins, et quelques galanteries que nous ayons pu
+imaginer pour lui plaire, la cruelle ne nous en a pas mieux traités.
+Pour moi, j'avais dessein de continuer à la servir malgré son
+indifférence; mais mon rival, au lieu de prendre le même parti, s'est
+avisé de me faire un appel.
+
+«--Il est vrai, interrompit don Alvar, que j'ai jugé à propos d'en user
+ainsi: je crois que si je n'avais point de rival, dona Théodora pourrait
+m'écouter: je veux donc tâcher d'ôter la vie à don Fadrique, pour me
+défaire d'un homme qui s'oppose à mon bonheur.
+
+«--Seigneurs cavaliers, dit alors le Tolédan, je n'approuve point votre
+combat; il offense dona Théodora: on saura bientôt dans le royaume de
+Valence que vous vous serez battus pour elle: l'honneur de votre dame
+vous doit être plus cher que votre repos et que vos vies. D'ailleurs,
+quel fruit le vainqueur peut-il attendre de sa victoire? Après avoir
+exposé la réputation de sa maîtresse, pense-t-il qu'elle le verra d'un
+oeil plus favorable? Quel aveuglement! Croyez-moi, faites plutôt sur
+vous, l'un et l'autre, un effort plus digne des noms que vous portez:
+rendez-vous maîtres de vos transports furieux, et, par un serment
+inviolable, engagez-vous tous deux à souscrire à l'accommodement que
+j'ai à vous proposer; votre querelle peut se terminer sans qu'il en
+coûte du sang.
+
+«--Eh! de quelle manière? s'écria don Alvar.--Il faut que cette dame se
+déclare, répliqua le Tolédan; qu'elle fasse choix de don Fadrique ou de
+vous, et que l'amant sacrifié, loin de s'armer contre son rival, lui
+laisse le champ libre.--J'y consens, dit don Alvar, et j'en jure par
+tout ce qu'il y a de plus sacré; que dona Théodora se détermine: qu'elle
+me préfère, si elle veut, mon rival; cette préférence me sera moins
+insupportable que l'affreuse incertitude où je suis.--Et moi, dit à son
+tour don Fadrique, j'en atteste le ciel: si ce divin objet que j'adore
+ne prononce point en ma faveur, je vais m'éloigner de ses charmes; et si
+je ne puis les oublier, du moins je ne les verrai plus.»
+
+«Alors le Tolédan, se tournant vers dona Théodora: «Madame, lui dit-il,
+c'est à vous de parler: vous pouvez d'un seul mot désarmer ces deux
+rivaux; vous n'avez qu'à nommer celui dont vous voulez récompenser la
+constance.--Seigneur cavalier, répondit la dame, cherchez un autre
+tempérament pour les accorder. Pourquoi me rendre la victime de leur
+accommodement? J'estime, à la vérité, don Fadrique et don Alvar, mais je
+ne les aime point; et il n'est pas juste que, pour prévenir l'atteinte
+que leur combat pourrait porter à ma gloire, je donne des espérances que
+mon coeur ne saurait avouer.
+
+«--La feinte n'est plus de saison, Madame, reprit le Tolédan; il faut,
+s'il vous plaît, vous déclarer. Quoique ces cavaliers soient également
+bien faits, je suis assuré que vous avez plus d'inclination pour l'un
+que pour l'autre: je m'en fie à la frayeur mortelle dont je vous ai vue
+agitée.
+
+«--Vous expliquez mal cette frayeur, répartit dona Théodora: la perte de
+l'un ou de l'autre de ces cavaliers me toucherait sans doute, et je me
+la reprocherais sans cesse, quoique je n'en fusse que la cause
+innocente; mais si je vous ai paru alarmée, sachez que le péril qui
+menace ma réputation a fait toute ma crainte.»
+
+«Don Alvaro Ponce, qui était naturellement brutal, perdit enfin
+patience. «C'en est trop, dit-il d'un ton brusque; puisque Madame refuse
+de terminer la chose à l'amiable, le sort des armes en va donc décider.»
+En parlant de cette sorte, il se mit en devoir de pousser don Fadrique,
+qui, de son côté, se disposa à le bien recevoir.
+
+«Alors la dame, plus effrayée par cette action que déterminée par son
+penchant, s'écria toute éperdue: «Arrêtez, seigneurs cavaliers; je vais
+vous satisfaire. S'il n'y a pas d'autre moyen d'empêcher un combat qui
+intéresse mon honneur, je déclare que c'est à don Fadrique de Mendoce
+que je donne la préférence.»
+
+«Elle n'eut pas achevé ces paroles, que le disgracié Ponce, sans dire un
+seul mot, courut délier son cheval, qu'il avait attaché à un arbre, et
+disparut en jetant des regards furieux sur son rival et sur sa
+maîtresse. L'heureux Mendoce, au contraire, était au comble de sa joie:
+tantôt il se mettait à genoux devant dona Théodora, tantôt il embrassait
+le Tolédan, et ne pouvait trouver d'expressions assez vives pour leur
+marquer toute la reconnaissance dont il se sentait pénétré.
+
+«Cependant la dame, devenue plus tranquille après l'éloignement de don
+Alvar, songeait avec quelque douleur qu'elle venait de s'engager à
+souffrir les soins d'un amant dont à la vérité elle estimait le mérite,
+mais pour qui son coeur n'était point prévenu.
+
+«Seigneur don Fadrique, lui dit-elle, j'espère que vous n'abuserez pas
+de la préférence que je vous ai donnée; vous la devez à la nécessité où
+je me suis trouvée de prononcer entre vous et don Alvar; ce n'est pas
+que je n'aie toujours fait beaucoup plus de cas de vous que de lui: je
+sais bien qu'il n'a pas toutes les bonnes qualités que vous avez: vous
+êtes le cavalier de Valence le plus parfait, c'est une justice que je
+vous rends; je dirai même que la recherche d'un homme tel que vous peut
+flatter la vanité d'une femme; mais, quelque glorieuse qu'elle soit pour
+moi, je vous avouerai que je la vois avec si peu de goût, que vous êtes
+à plaindre de m'aimer aussi tendrement que vous le faites paraître. Je
+ne veux pourtant pas vous ôter toute espérance de toucher mon coeur: mon
+indifférence n'est peut-être qu'un effet de la douleur qui me reste
+encore de la perte que j'ai faite depuis un an de don André de
+Cifuentes, mon mari. Quoique nous n'ayons pas été longtemps ensemble, et
+qu'il fût dans un âge avancé lorsque mes parents, éblouis de ses
+richesses, m'obligèrent à l'épouser, j'ai été fort affligée de sa mort:
+je le regrette encore tous les jours.
+
+«Eh! n'est-il pas digne de mes regrets? ajouta-t-elle; il ne ressemblait
+nullement à ces vieillards chagrins et jaloux qui, ne pouvant se
+persuader qu'une jeune femme soit assez sage pour leur pardonner leur
+faiblesse, sont eux-mêmes des témoins assidus de tous ses pas, ou la
+font observer par une duègne dévouée à leur tyrannie. Hélas! il avait en
+ma vertu une confiance dont un jeune mari adoré serait à peine capable.
+D'ailleurs, sa complaisance était infinie, et j'ose dire qu'il faisait
+son unique étude d'aller au-devant de tout ce que je paraissais
+souhaiter. Tel était don André de Cifuentes. Vous jugez bien, Mendoce,
+que l'on n'oublie pas aisément un homme d'un caractère si aimable: il
+est toujours présent à ma pensée, et cela ne contribue pas peu, sans
+doute, à détourner mon attention de tout ce que l'on fait pour me
+plaire.»
+
+«Don Fadrique ne put s'empêcher d'interrompre en cet endroit dona
+Théodora: «Ah! Madame, s'écria-t-il, que j'ai de joie d'apprendre de
+votre propre bouche que ce n'est pas par aversion pour ma personne que
+vous avez méprisé mes soins: j'espère que vous vous rendrez un jour à ma
+constance.--Il ne tiendra point à moi que cela n'arrive, reprit la dame,
+puisque je vous permets de me venir voir et de me parler quelquefois de
+votre amour: tâchez de me donner du goût pour vos galanteries; faites en
+sorte que je vous aime: je ne vous cacherai point les sentiments
+favorables que j'aurai pris pour vous; mais si malgré tous vos efforts
+vous n'en pouvez venir à bout, souvenez-vous, Mendoce, que vous ne serez
+pas en droit de me faire des reproches.»
+
+«Don Fadrique voulut répliquer; mais il n'en eut pas le temps, parce que
+la dame prit la main du Tolédan et tourna brusquement ses pas du côté de
+son équipage. Il alla détacher son cheval qui était attaché à un arbre,
+et, le tirant après lui par la bride, il suivit dona Théodora, qui monta
+dans son carrosse avec autant d'agitation qu'elle en était descendue; la
+cause toutefois en était bien différente. Le Tolédan et lui
+l'accompagnèrent à cheval jusqu'aux portes de Valence, où ils se
+séparèrent. Elle prit le chemin de sa maison, et don Fadrique emmena
+dans la sienne le Tolédan.
+
+«Il le fit reposer, et, après l'avoir bien régalé, il lui demanda en
+particulier ce qui l'amenait à Valence, et s'il se proposait d'y faire
+un long séjour. «J'y serai le moins de temps qu'il me sera possible, lui
+répondit le Tolédan: j'y passe seulement pour aller gagner la mer, et
+m'embarquer dans le premier vaisseau qui s'éloignera des côtes
+d'Espagne; car je me mets peu en peine dans quel lieu du monde
+j'acheverai le cours d'une vie infortunée, pourvu que ce soit loin de
+ces funestes climats.--Que dites-vous? répliqua don Fadrique avec
+surprise; qui peut vous révolter contre votre patrie, et vous faire haïr
+ce que tous les hommes aiment naturellement?--Après ce qui m'est arrivé,
+répartit le Tolédan, mon pays m'est odieux, et je n'aspire qu'à le
+quitter pour jamais.--Ah! seigneur cavalier, s'écria Mendoce attendri de
+compassion, que j'ai d'impatience de savoir vos malheurs! si je ne puis
+soulager vos peines, je suis du moins disposé à les partager. Votre
+physionomie m'a d'abord prévenu pour vous; vos manières me charment, et
+je sens que je m'intéresse déjà vivement à votre sort.
+
+«--C'est la plus grande consolation que je puisse recevoir, seigneur don
+Fadrique, répondit le Tolédan; et pour reconnaître en quelque sorte les
+bontés que vous me témoignez, je vous dirai aussi qu'en vous voyant
+tantôt avec Alvaro Ponce, j'ai penché de votre côté. Un mouvement
+d'inclination, que je n'ai jamais senti à la première vue de personne,
+me fit craindre que dona Théodora ne vous préférât votre rival, et j'eus
+de la joie lorsqu'elle se fut déterminée en votre faveur. Vous avez
+depuis si bien fortifié cette première impression, qu'au lieu de vouloir
+vous cacher mes ennuis, je cherche à m'épancher, et trouve une douceur
+secrète à vous découvrir mon âme; apprenez donc mes malheurs.
+
+«Tolède m'a vu naître, et don Juan de Zarate est mon nom. J'ai perdu
+presque dès mon enfance ceux qui m'ont donné le jour, de manière que je
+commençai de bonne heure à jouir de quatre mille ducats de rente qu'ils
+m'ont laissés. Comme je pouvais disposer de ma main, et que je me
+croyais assez riche pour ne devoir consulter que mon coeur dans le choix
+que je ferais d'une femme, j'épousai une fille d'une beauté parfaite,
+sans m'arrêter au peu de bien qu'elle avait, ni à l'inégalité de nos
+conditions. J'étais charmé de mon bonheur, et, pour mieux goûter le
+plaisir de posséder une personne que j'aimais, je la menai, peu de jours
+après mon mariage, à une terre que j'ai à quelques lieues de Tolède.
+
+«Nous y vivions tous deux dans une union charmante, lorsque le duc de
+Naxera, dont le château est dans le voisinage de ma terre, vint, un jour
+qu'il chassait, se rafraîchir chez moi. Il vit ma femme et en devint
+amoureux; je le crus du moins, et ce qui acheva de me le persuader,
+c'est qu'il rechercha bientôt mon amitié avec empressement, ce qu'il
+avait jusque-là fort négligé; il me mit de ses parties de chasse, me fit
+force présents, et encore plus d'offres de services.
+
+«Je fus d'abord alarmé de sa passion; je pensai retourner à Tolède avec
+mon épouse, et le ciel, sans doute, m'inspirait cette pensée;
+effectivement, si j'eusse ôté au duc toutes les occasions de voir ma
+femme, j'aurais évité les malheurs qui me sont arrivés; mais la
+confiance que j'avais en elle me rassura. Il me parut qu'il n'était pas
+possible qu'une personne que j'avais épousée sans dot et tirée d'un état
+obscur fût assez ingrate pour oublier mes bontés. Hélas! je la
+connaissais mal. L'ambition et la vanité, qui sont deux choses si
+naturelles aux femmes, étaient les plus grands défauts de la mienne.
+
+«Dès que le duc eut trouvé moyen de lui apprendre ses sentiments, elle
+se sut bon gré d'avoir fait une conquête si importante. L'attachement
+d'un homme que l'on traitait d'_Excellence_ chatouilla son orgueil et
+remplit son esprit de fastueuses chimères; elle s'en estima davantage et
+m'en aima moins. Ce que j'avais fait pour elle, au lieu d'exciter sa
+reconnaissance, ne fit plus que m'attirer ses mépris: elle me regarda
+comme un mari indigne de sa beauté, et il lui sembla que, si ce grand
+seigneur qui était épris de ses charmes l'eût vue avant son mariage, il
+n'aurait pas manqué de l'épouser. Enivrée de ces folles idées, et
+séduite par quelques présents qui la flattaient, elle se rendit aux
+secrets empressements du duc.
+
+«Ils s'écrivaient assez souvent, et je n'avais pas le moindre soupçon de
+leur intelligence; mais enfin je fus assez malheureux pour sortir de mon
+aveuglement. Un jour je revins de la chasse de meilleure heure qu'à
+l'ordinaire: j'entrai dans l'appartement de ma femme; elle ne
+m'attendait pas sitôt: elle venait de recevoir une lettre du duc, et se
+préparait à lui faire réponse. Elle ne put cacher son trouble à ma vue;
+j'en frémis, et, voyant sur une table du papier et de l'encre, je jugeai
+qu'elle me trahissait. Je la pressai de me montrer ce qu'elle écrivait;
+mais elle s'en défendit, de sorte que je fus obligé d'employer jusqu'à
+la violence pour satisfaire ma jalouse curiosité; je tirai de son sein,
+malgré toute sa résistance, une lettre qui contenait ces paroles:
+
+ _Languirai-je toujours dans l'attente d'une seconde entrevue? Que vous
+ êtes cruelle, de me donner les plus douces espérances et de tant
+ tarder à les remplir! Don Juan va tous les jours à la chasse, ou à
+ Tolède: ne devrions-nous pas profiter de ces occasions? Ayez plus
+ d'égard à la vive ardeur qui me consume. Plaignez-moi, Madame: songez
+ que si c'est un plaisir d'obtenir ce qu'on désire, c'est un tourment
+ d'en attendre longtemps la possession._
+
+«Je ne pus achever de lire ce billet sans être transporté de rage; je
+mis la main sur ma dague, et dans mon premier mouvement je fus tenté
+d'ôter la vie à l'infidèle épouse qui m'ôtait l'honneur; mais, faisant
+réflexion que c'était me venger à demi, et que mon ressentiment
+demandait encore une autre victime, je me rendis maître de ma fureur. Je
+dissimulai; je dis à ma femme, avec le moins d'agitation qu'il me fut
+possible: «Madame, vous avez eu tort d'écouter le duc: l'éclat de son
+rang ne devait point vous éblouir; mais les jeunes personnes aiment le
+faste: je veux croire que c'est là tout votre crime, et que vous ne
+m'avez point fait le dernier outrage: c'est pourquoi j'excuse votre
+indiscrétion, pourvu que vous rentriez dans votre devoir, et que
+désormais, sensible à ma seule tendresse, vous ne songiez qu'à la
+mériter.»
+
+«Après lui avoir tenu ce discours, je sortis de son appartement, autant
+pour la laisser se remettre du trouble où étaient ses esprits, que pour
+chercher la solitude dont j'avais besoin moi-même pour calmer la colère
+qui m'enflammait. Si je ne pus reprendre ma tranquillité, j'affectai du
+moins un air tranquille pendant deux jours; et le troisième, feignant
+d'avoir à Tolède une affaire de la dernière conséquence, je dis à ma
+femme que j'étais obligé de la quitter pour quelque temps, et que je la
+priais d'avoir soin de sa gloire pendant mon absence.
+
+«Je partis; mais, au lieu de continuer mon chemin vers Tolède, je revins
+secrètement chez moi à l'entrée de la nuit, et me cachai dans la chambre
+d'un domestique fidèle, d'où je pouvais voir tout ce qui entrait dans ma
+maison. Je ne doutais point que le duc n'eût été informé de mon départ,
+et je m'imaginais qu'il ne manquerait pas de vouloir profiter de la
+conjoncture: j'espérais les surprendre ensemble; je me promettais une
+entière vengeance.
+
+«Néanmoins je fus trompé dans mon attente: loin de remarquer qu'on se
+disposât au logis à recevoir un galant, je m'aperçus au contraire que
+l'on fermait les portes avec exactitude, et trois jours s'étant écoulés
+sans que le duc eût paru, ni même aucun de ses gens, je me persuadai que
+mon épouse s'était repentie de sa faute, et qu'elle avait enfin rompu
+tout commerce avec son amant.
+
+«Prévenu de cette opinion, je perdis le désir de me venger, et, me
+livrant aux mouvements d'un amour que la colère avait suspendu, je
+courus à l'appartement de ma femme: je l'embrassai avec transport, et
+lui dis: «Madame, je vous rends mon estime et mon amitié. Je vous avoue
+que je n'ai point été à Tolède: j'ai feint ce voyage pour vous éprouver.
+Vous devez pardonner ce piége à un mari dont la jalousie n'était pas
+sans fondement: je craignais que votre esprit, séduit par de superbes
+illusions, ne fût pas capable de se détromper; mais, grâces au ciel,
+vous avez reconnu votre erreur, et j'espère que rien ne troublera plus
+notre union.»
+
+«Ma femme me parut touchée de ces paroles, et, laissant couler quelques
+pleurs: «Que je suis malheureuse, s'écria-t-elle, de vous avoir donné
+sujet de soupçonner ma fidélité! J'ai beau détester ce qui vous a si
+justement irrité contre moi; mes yeux depuis deux jours sont vainement
+ouverts aux larmes, toute ma douleur, tous mes remords seront inutiles:
+je ne regagnerai jamais votre confiance.--Je vous la redonne, Madame,
+interrompis-je tout attendri de l'affliction qu'elle faisait paraître,
+je ne veux plus me souvenir du passé, puisque vous vous en repentez.»
+
+«En effet, dès ce moment j'eus pour elle les mêmes égards que j'avais
+eus auparavant, et je recommençai à goûter des plaisirs qui avaient été
+si cruellement troublés: ils devinrent même plus piquants; car ma femme,
+comme si elle eût voulu effacer de mon esprit toutes les traces de
+l'offense qu'elle m'avait faite, prenait plus de soin de me plaire
+qu'elle n'en avait jamais pris: je trouvais plus de vivacité dans ses
+caresses, et peu s'en fallait que je ne fusse bien aise du chagrin
+qu'elle m'avait causé.
+
+«Je tombai malade en ce temps-là. Quoique ma maladie ne fût point
+mortelle, il n'est pas concevable combien ma femme en parut alarmée:
+elle passait le jour auprès de moi; et la nuit, comme j'étais dans un
+appartement séparé, elle me venait voir deux ou trois fois, pour
+apprendre par elle-même de mes nouvelles: enfin, elle montrait une
+extrême attention à courir au-devant de tous les secours dont j'avais
+besoin; il semblait que sa vie fût attachée à la mienne. De mon côté,
+j'étais si sensible à toutes les marques de tendresse qu'elle me
+donnait, que je ne pouvais me lasser de le lui témoigner. Cependant,
+seigneur Mendoce, elles n'étaient pas aussi sincères que je me
+l'imaginais.
+
+«Une nuit, ma santé commençait alors à se rétablir, mon valet de chambre
+vint me réveiller: «Seigneur, me dit-il tout ému, je suis fâché
+d'interrompre votre repos; mais je vous suis trop fidèle pour vouloir
+vous cacher ce qui se passe en ce moment chez vous: le duc de Naxera est
+avec madame.»
+
+«Je fus si étourdi de cette nouvelle, que je regardai quelque temps mon
+valet sans pouvoir lui parler: plus je pensais au rapport qu'il me
+faisait, plus j'avais de peine à le croire véritable. «Non, Fabio,
+m'écriai-je, il n'est pas possible que ma femme soit capable d'une si
+grande perfidie! Tu n'es point assuré de ce que tu dis.--Seigneur,
+reprit Fabio, plût au ciel que j'en pusse encore douter; mais de fausses
+apparences ne m'ont point trompé. Depuis que vous êtes malade, je
+soupçonne qu'on introduit presque toutes les nuits le duc dans
+l'appartement de madame: je me suis caché pour éclaircir mes soupçons,
+et je ne suis que trop persuadé qu'ils sont justes.»
+
+«A ce discours, je me levai tout furieux; je pris ma robe de chambre et
+mon épée, et marchai vers l'appartement de ma femme, accompagné de
+Fabio, qui portait de la lumière. Au bruit que nous fîmes en entrant, le
+duc, qui était assis sur son lit, se leva, et, prenant un pistolet qu'il
+avait à sa ceinture, il vint au-devant de moi et me tira: mais ce fut
+avec tant de trouble et de précipitation, qu'il me manqua. Alors je
+m'avançai sur lui brusquement et lui enfonçai mon épée dans le coeur. Je
+m'adressai ensuite à ma femme, qui était plus morte que vive: «Et toi,
+lui dis-je, infâme, reçois le prix de toutes tes perfidies.» En disant
+cela, je lui plongeai dans le sein mon épée toute fumante du sang de son
+amant.
+
+«Je condamne mon emportement, seigneur don Fadrique, et j'avoue que
+j'aurais pu assez punir une épouse infidèle sans lui ôter la vie; mais
+quel homme pourrait conserver sa raison dans une pareille conjoncture?
+Peignez-vous cette perfide femme attentive à ma maladie;
+représentez-vous toutes ses démonstrations d'amitié, toutes les
+circonstances, toute l'énormité de sa trahison, et jugez si l'on ne doit
+point pardonner sa mort à un mari qu'une si juste fureur animait.
+
+«Pour achever cette tragique histoire en deux mots: après avoir
+pleinement assouvi ma vengeance, je m'habillai à la hâte; je jugeai bien
+que je n'avais pas de temps à perdre; que les parents du duc me feraient
+chercher par toute l'Espagne, et que, le crédit de ma famille ne pouvant
+balancer le leur, je ne serais en sûreté que dans un pays étranger:
+c'est pourquoi je choisis deux de mes meilleurs chevaux, et avec tout ce
+que j'avais d'argent et de pierreries, je sortis de ma maison avant le
+jour, suivi du valet qui m'avait si bien prouvé sa fidélité: je pris la
+route de Valence, dans le dessein de me jeter dans le premier vaisseau
+qui ferait voile vers l'Italie. Comme je passais aujourd'hui près du
+bois où vous étiez, j'ai rencontré dona Théodora, qui m'a prié de la
+suivre et de l'aider à vous séparer.»
+
+«Après que le Tolédan eût achevé de parler, don Fadrique lui dit:
+«Seigneur don Juan, vous vous êtes justement vengé du duc de Naxera;
+soyez sans inquiétude sur les poursuites que ses parents pourront faire:
+vous demeurerez, s'il vous plaît, chez moi, en attendant l'occasion de
+passer en Italie. Mon oncle est gouverneur de Valence; vous serez plus
+en sûreté ici qu'ailleurs, et vous y serez avec un homme qui veut être
+uni désormais avec vous d'une étroite amitié.»
+
+«Zarate répondit à Mendoce dans des termes pleins de reconnaissance, et
+accepta l'asile qu'il lui présentait. Admirez la force de la sympathie,
+seigneur don Cléofas, poursuivit Asmodée: ces deux jeunes cavaliers se
+sentirent tant d'inclination l'un pour l'autre, qu'en peu de jours il se
+forma entr'eux une amitié comparable à celle d'Oreste et de Pylade. Avec
+un mérite égal, ils avaient ensemble un tel rapport d'humeur, que ce qui
+plaisait à don Fadrique ne manquait pas de plaire à don Juan; c'était le
+même caractère: enfin ils étaient faits pour s'aimer. Don Fadrique,
+surtout, était enchanté des manières de son ami: il ne pouvait même
+s'empêcher de les vanter à tout moment à dona Théodora.
+
+«Ils allaient souvent tous deux chez cette dame, qui voyait toujours
+avec indifférence les soins et les assiduités de Mendoce. Il en était
+très-mortifié, et s'en plaignait quelquefois à son ami, qui, pour le
+consoler, lui disait que les femmes les plus insensibles se laissaient
+enfin toucher; qu'il ne manquait aux amants que la patience d'attendre
+ce temps favorable; qu'il ne perdît point courage; que sa dame, tôt ou
+tard, récompenserait ses services. Ce discours, quoique fondé sur
+l'expérience, ne rassurait point le timide Mendoce, qui craignait de ne
+pouvoir jamais plaire à la veuve de Cifuentes. Cette crainte le jeta
+dans une langueur qui faisait pitié à don Juan; mais don Juan fut
+bientôt plus à plaindre que lui.
+
+«Quelque sujet qu'eût ce Tolédan d'être révolté contre les femmes, après
+l'horrible trahison de la sienne, il ne put se défendre d'aimer dona
+Théodora; cependant, loin de s'abandonner à une passion qui offensait
+son ami, il ne songea qu'à la combattre; et, persuadé qu'il ne la
+pouvait vaincre qu'en s'éloignant des yeux qui l'avaient fait naître, il
+résolut de ne plus voir la veuve de Cifuentes. Ainsi, lorsque Mendoce le
+voulait mener chez elle, il trouvait toujours quelque prétexte pour s'en
+excuser.
+
+«D'une autre part, don Fadrique n'allait pas une fois chez la dame,
+qu'elle ne lui demandât pourquoi don Juan ne la venait plus voir. Un
+jour qu'elle lui faisait cette question il lui répondit en souriant que
+son ami avait ses raisons. «Et quelles raisons peut-il avoir de me fuir?
+dit dona Théodora.--Madame, répartit Mendoce, comme je voulais
+aujourd'hui vous l'amener, et que je lui marquais quelque surprise sur
+ce qu'il refusait de m'accompagner, il m'a fait une confidence qu'il
+faut que je vous révèle pour le justifier. Il m'a dit qu'il avait fait
+une maîtresse, et que, n'ayant pas beaucoup de temps à demeurer dans
+cette ville, les moments lui étaient chers.
+
+«--Je ne suis point satisfaite de cette excuse, reprit en rougissant la
+veuve de Cifuentes: il n'est pas permis aux amants d'abandonner leurs
+amis.» Don Fadrique remarqua la rougeur de dona Théodora; il crut que la
+vanité seule en était la cause, et que ce qui faisait rougir la dame
+n'était qu'un simple dépit de se voir négligée. Il se trompait dans sa
+conjecture: un mouvement plus vif que la vanité excitait l'émotion
+qu'elle laissait paraître; mais de peur qu'il ne démêlât ses sentiments,
+elle changea de discours, et affecta, pendant le reste de l'entretien,
+un enjouement qui aurait mis en défaut la pénétration de Mendoce, quand
+il n'aurait pas d'abord pris le change.
+
+«Aussitôt que la veuve de Cifuentes se trouva seule, elle tomba dans une
+profonde rêverie: elle sentit alors toute la force de l'inclination
+qu'elle avait conçue pour don Juan, et, la croyant plus mal récompensée
+qu'elle ne l'était: «Quelle injuste et barbare puissance, dit-elle en
+soupirant, se plaît à enflammer des coeurs qui ne s'accordent pas? Je
+n'aime pas don Fadrique qui m'adore, et je brûle pour don Juan, dont une
+autre que moi occupe la pensée! Ah! Mendoce, cesse de me reprocher mon
+indifférence: ton ami t'en venge assez.»
+
+«A ces mots, un vif sentiment de douleur et de jalousie lui fit répandre
+quelques larmes; mais l'espérance, qui sait adoucir les peines des
+amants, vint bientôt présenter à son esprit de flatteuses images. Elle
+se représenta que sa rivale pouvait n'être pas fort dangereuse: que don
+Juan était peut-être moins arrêté par ses charmes qu'amusé par ses
+bontés, et que de si faibles liens n'étaient pas difficiles à rompre.
+Pour juger elle-même de ce qu'elle en devait croire, elle résolut
+d'entretenir en particulier le Tolédan. Elle le fit avertir de se
+trouver chez elle; il s'y rendit, et, quand ils furent tous deux seuls,
+dona Théodora prit ainsi la parole:
+
+«Je n'aurais jamais pensé que l'amour pût faire oublier à un galant
+homme ce qu'il doit aux dames; néanmoins, don Juan, vous ne venez plus
+chez moi depuis que vous êtes amoureux. J'ai sujet, ce me semble, de me
+plaindre de vous. Je veux croire toutefois que ce n'est point de votre
+propre mouvement que vous me fuyez: votre dame vous aura sans doute
+défendu de me voir. Avouez-le-moi, don Juan, et je vous excuse: je sais
+que les amants ne sont pas libres dans leurs actions, et qu'ils
+n'oseraient désobéir à leurs maîtresses.
+
+«--Madame, répondit le Tolédan, je conviens que ma conduite doit vous
+étonner; mais, de grâce, ne souhaitez pas que je me justifie:
+contentez-vous d'apprendre que j'ai raison de vous éviter.--Quelle que
+puisse être cette raison, reprit dona Théodora toute émue, je veux que
+vous me la disiez.--Hé bien, Madame, répartit don Juan, il faut vous
+obéir; mais ne vous plaignez pas si vous en entendez plus que vous n'en
+voulez savoir.
+
+«Don Fadrique, poursuivit-il, vous a raconté l'aventure qui m'a fait
+quitter la Castille. En m'éloignant de Tolède, le coeur plein de
+ressentiment contre les femmes, je les défiais toutes de me jamais
+surprendre. Dans cette fière disposition, je m'approchai de Valence; je
+vous rencontrai, et, ce que personne encore n'a pu faire peut-être, je
+soutins vos premiers regards sans en être troublé: je vous ai revue même
+depuis impunément; mais, hélas! que j'ai payé cher quelques jours de
+fierté! Vous avez enfin vaincu ma résistance; votre beauté, votre
+esprit, tous vos charmes se sont exercés sur un rebelle; en un mot, j'ai
+pour vous tout l'amour que vous êtes capable d'inspirer.
+
+«Voilà, Madame, ce qui m'écarte de vous. La personne dont on vous a dit
+que j'étais occupé n'est qu'une dame imaginaire: c'est une fausse
+confidence que j'ai faite à Mendoce, pour prévenir les soupçons que
+j'aurais pu lui donner en refusant toujours de vous venir voir avec
+lui.»
+
+«Ce discours, à quoi dona Théodora ne s'était point attendue, lui causa
+une si grande joie, qu'elle ne put l'empêcher de paraître. Il est vrai
+qu'elle ne se mit point en peine de la cacher; et qu'au lieu d'armer ses
+yeux de quelque rigueur, elle regarda le Tolédan d'un air assez tendre,
+et lui dit: «Vous m'avez appris votre secret, don Juan; je veux aussi
+vous découvrir le mien: écoutez-moi.
+
+«Insensible aux soupirs d'Alvaro Ponce, peu touchée de l'attachement de
+Mendoce, je menais une vie douce et tranquille, lorsque le hasard vous
+fit passer près du bois où nous nous rencontrâmes. Malgré l'agitation où
+j'étais alors, je ne laissai pas de remarquer que vous m'offriez votre
+secours de très-bonne grâce, et la manière avec laquelle vous sûtes
+séparer deux rivaux furieux me fit concevoir une opinion fort
+avantageuse de votre adresse et de votre valeur. Le moyen que vous
+proposâtes pour les accorder me déplut: je ne pouvais sans beaucoup de
+peine me résoudre à choisir l'un ou l'autre; mais, pour ne vous rien
+déguiser, je crois que vous aviez déjà un peu de part à ma répugnance:
+car dans le même moment que, forcée par la nécessité, ma bouche nomma
+don Fadrique, je sentis que mon coeur se déclarait pour l'inconnu.
+Depuis ce jour, que je dois appeler heureux, après l'aveu que vous
+m'avez fait, votre mérite a augmenté l'estime que j'avais pour vous.
+
+«Je ne vous fais pas, continua-t-elle, un mystère de mes sentiments: je
+vous les déclare avec la même franchise que j'ai dit à Mendoce que je ne
+l'aimais point. Une femme qui a le malheur de se sentir du penchant pour
+un amant qui ne saurait être à elle a raison de se contraindre, et de se
+venger du moins de sa faiblesse par un silence éternel; mais je crois
+que l'on peut sans scrupule découvrir une tendresse innocente à un homme
+qui n'a que des vues légitimes. Oui, je suis ravie que vous m'aimiez, et
+j'en rends grâces au ciel, qui nous a sans doute destinés l'un pour
+l'autre.»
+
+«Après ce discours, la dame se tut pour laisser parler don Juan, et lui
+donner lieu de faire éclater les transports de joie et de reconnaissance
+qu'elle croyait lui avoir inspirés; mais au lieu de paraître enchanté
+des choses qu'il venait d'entendre, il demeura triste et rêveur.
+
+«Que vois-je, don Juan! lui dit-elle; quand, pour vous faire un sort
+qu'un autre que vous pourrait trouver digne d'envie, j'oublie la fierté
+de mon sexe, et vous montre une âme charmée, vous résistez à la joie que
+doit vous causer une déclaration si obligeante! vous gardez un silence
+glacé! je vois même de la douleur dans vos yeux. Ah! don Juan, quel
+étrange effet produisent en vous mes bontés!
+
+«--Eh! quel autre effet, Madame, répondit tristement le Tolédan,
+peuvent-elles faire sur un coeur comme le mien? Je suis d'autant plus
+misérable que vous me témoignez plus d'inclination. Vous n'ignorez pas
+ce que Mendoce fait pour moi: vous savez quelle tendre amitié nous lie:
+pourrais-je établir mon bonheur sur la ruine de ses plus douces
+espérances?--Vous avez trop de délicatesse, dit dona Théodora: je n'ai
+rien promis à don Fadrique; je puis vous offrir ma foi sans mériter ses
+reproches, et vous pouvez la recevoir sans lui faire un larcin. J'avoue
+que l'idée d'un ami malheureux doit vous causer quelque peine; mais, don
+Juan, est-elle capable de balancer l'heureux destin qui vous attend?
+
+«--Oui, Madame, répliqua-t-il d'un ton ferme: un ami tel que Mendoce a
+plus de pouvoir sur moi que vous ne pensez. S'il vous était possible de
+concevoir toute la tendresse, toute la force de notre amitié, que vous
+me trouveriez à plaindre! Don Fadrique n'a rien de caché pour moi; mes
+intérêts sont devenus les siens: les moindres choses qui me regardent ne
+sauraient échapper à son attention, ou, pour tout dire en un mot, je
+partage son âme avec vous.
+
+«Ah! si vous vouliez que je profitasse de vos bontés, il fallait me les
+laisser voir avant que j'eusse formé les noeuds d'une amitié si forte.
+Charmé du bonheur de vous plaire, je n'aurais alors regardé Mendoce que
+comme un rival: mon coeur, en garde contre l'affection qu'il me
+marquait, n'y aurait pas répondu, et je ne lui devrais pas aujourd'hui
+tout ce que je lui dois; mais, Madame, il n'est plus temps; j'ai reçu
+tous les services qu'il a voulu me rendre; j'ai suivi le penchant que
+j'avais pour lui: la reconnaissance et l'inclination me lient et me
+réduisent enfin à la cruelle nécessité de renoncer au sort glorieux que
+vous me présentez.»
+
+«En cet endroit, dona Théodora, qui avait les yeux couverts de larmes,
+prit son mouchoir pour s'essuyer. Cette action troubla le Tolédan; il
+sentit chanceler sa constance: il commençait à ne répondre plus de rien.
+«Adieu, Madame, continua-t-il d'une voix entrecoupée de soupirs, adieu,
+il faut vous fuir pour sauver ma vertu; je ne puis soutenir vos pleurs,
+ils vous rendent trop redoutable. Je vais m'éloigner de vous pour
+jamais, et pleurer la perte de tant de charmes que mon inexorable amitié
+veut que je lui sacrifie.» En achevant ces paroles il se retira avec un
+reste de fermeté qu'il n'avait pas peu de peine à conserver.
+
+«Après son départ, la veuve de Cifuentes fut agitée de mille mouvements
+confus: elle eut honte de s'être déclarée à un homme qu'elle n'avait pu
+retenir; mais, ne pouvant douter qu'il ne fût fortement épris, et que le
+seul intérêt d'un ami ne lui fît refuser la main qu'elle lui offrait,
+elle fut assez raisonnable pour admirer un si rare effort d'amitié, au
+lieu de s'en offenser. Néanmoins, comme on ne saurait s'empêcher de
+s'affliger quand les choses n'ont pas le succès que l'on désire, elle
+résolut d'aller dès le lendemain à la campagne pour dissiper ses
+chagrins, ou plutôt pour les augmenter, car la solitude est plus propre
+à fortifier l'amour qu'à l'affaiblir.
+
+«Don Juan, de son côté, n'ayant pas trouvé Mendoce au logis, s'était
+enfermé dans son appartement pour s'abandonner en liberté à sa douleur.
+Après ce qu'il avait fait en faveur d'un ami, il crut qu'il lui était
+permis du moins d'en soupirer; mais don Fadrique vint bientôt
+interrompre sa rêverie, et, jugeant à son visage qu'il était indisposé,
+il en témoigna tant d'inquiétude que don Juan, pour le rassurer, fut
+obligé de lui dire qu'il n'avait besoin que de repos. Mendoce sortit
+aussitôt pour le laisser reposer; mais il sortit d'un air si triste, que
+le Tolédan en sentit plus vivement son infortune. «O ciel, dit il en
+lui-même, pourquoi faut-il que la plus tendre amitié du monde fasse tout
+le malheur de ma vie?»
+
+«Le jour suivant, don Fadrique n'était pas encore levé qu'on le vint
+avertir que dona Théodora était partie avec tout son domestique pour son
+château de Villaréal, et qu'il y avait apparence qu'elle n'en
+reviendrait pas sitôt. Cette nouvelle le chagrina, moins à cause des
+peines que fait souffrir l'éloignement d'un objet aimé, que parce qu'on
+lui avait fait mystère de ce départ. Sans savoir ce qu'il en devait
+penser, il en conçut un funeste présage.
+
+«Il se leva pour aller voir son ami, tant pour l'entretenir là-dessus
+que pour apprendre l'état de sa santé. Mais comme il achevait de
+s'habiller, don Juan entra dans sa chambre, en lui disant: «Je viens
+dissiper l'inquiétude que je vous cause: je me porte assez bien
+aujourd'hui.--Cette bonne nouvelle, répondit Mendoce, me console un peu
+de la mauvaise que j'ai reçue.» Le Tolédan demanda quelle était cette
+mauvaise nouvelle; et don Fadrique, après avoir fait sortir ses gens,
+lui dit: «Dona Théodora est partie ce matin pour la campagne, où l'on
+croit qu'elle sera longtemps. Ce départ m'étonne. Pourquoi me l'a-t-on
+caché? Qu'en pensez-vous, don Juan? N'ai-je pas raison d'être alarmé?»
+
+«Zarate se garda bien de lui dire sur cela sa pensée, et tâcha de lui
+persuader que dona Théodora pouvait être allée à la campagne sans qu'il
+eût sujet de s'en effrayer. Mais Mendoce, peu content des raisons que
+son ami employait pour le rassurer, l'interrompit: «Tous ces discours,
+dit-il, ne sauraient dissiper le soupçon que j'ai conçu; j'aurai fait
+peut-être imprudemment quelque chose qui aura déplu à dona Théodora.
+Pour m'en punir, elle me quitte, sans daigner seulement m'apprendre mon
+crime.
+
+«Quoi qu'il en soit, je ne puis demeurer plus longtemps dans
+l'incertitude. Allons, don Juan, allons la trouver; je vais faire
+préparer des chevaux.--Je vous conseille, lui dit le Tolédan, de ne
+mener personne avec vous: cet éclaircissement se doit faire sans
+témoins.--Don Juan ne saurait être de trop, reprit don Fadrique; dona
+Théodora n'ignore point que vous savez tout ce qui se passe dans mon
+coeur: elle vous estime; et, loin de m'embarrasser, vous m'aiderez à
+l'apaiser en ma faveur.
+
+«--Non, don Fadrique, répliqua-t-il, ma présence ne peut vous être
+utile. Partez tout seul, je vous en conjure.--Non, mon cher don Juan,
+répartit Mendoce, nous irons ensemble: j'attends cette complaisance de
+votre amitié.--Quelle tyrannie! s'écria le Tolédan d'un air chagrin.
+Pourquoi exigez-vous de mon amitié ce qu'elle ne doit pas vous
+accorder?»
+
+«Ces paroles, que don Fadrique ne comprenait pas, et le ton brusque dont
+elles avaient été prononcées, le surprirent étrangement. Il regarda son
+ami avec attention. «Don Juan, lui dit-il, que signifie ce que je viens
+d'entendre? Quel affreux soupçon naît dans mon esprit! Ah! c'est trop
+vous contraindre et me gêner; parlez. Qui cause la répugnance que vous
+marquez à m'accompagner?
+
+«--Je voulais vous la cacher, répondit le Tolédan; mais puisque vous
+m'avez forcé vous-même à la laisser paraître, il ne faut plus que je
+dissimule: cessons, mon cher don Fadrique, de nous applaudir de la
+conformité de nos affections; elle n'est que trop parfaite: les traits
+qui vous ont blessé n'ont point épargné votre ami. Dona
+Théodora...--Vous seriez mon rival, interrompit Mendoce en
+pâlissant!--Dès que j'ai connu mon amour, répartit don Juan, je l'ai
+combattu. J'ai fui constamment la veuve de Cifuentes; vous le savez:
+vous m'en avez vous-même fait des reproches; je triomphais du moins de
+ma passion, si je ne pouvais la détruire.
+
+«Mais hier cette dame me fit dire qu'elle souhaitait de me parler chez
+elle. Je m'y rendis. Elle me demanda pourquoi je semblais vouloir
+l'éviter. J'inventai des excuses; elle les rejeta. Enfin je fus obligé
+de lui en découvrir la véritable cause. Je crus qu'après cette
+déclaration elle approuverait le dessein que j'avais de la fuir; mais,
+par un bizarre effet de mon étoile, vous le dirai-je? Oui, Mendoce, je
+dois vous le dire, je trouvai Théodora prévenue pour moi.»
+
+«Quoique don Fadrique eût l'esprit du monde le plus doux et le plus
+raisonnable, il fut saisi d'un mouvement de fureur à ce discours, et
+interrompant encore son ami en cet endroit: «Arrêtez, don Juan, lui
+dit-il, percez-moi plutôt le sein que de poursuivre ce fatal récit. Vous
+ne vous contentez pas de m'avouer que vous êtes mon rival, vous
+m'apprenez encore qu'on vous aime! Juste ciel! Quelle confidence vous
+m'osez faire! Vous mettez notre amitié à une épreuve trop rude. Mais que
+dis-je, notre amitié? vous l'avez violée en conservant les sentiments
+perfides que vous me déclarez.
+
+«Quelle était mon erreur! Je vous croyais généreux, magnanime, et vous
+n'êtes qu'un faux ami, puisque vous avez été capable de concevoir un
+amour qui m'outrage. Je suis accablé de ce coup imprévu: je le sens
+d'autant plus vivement, qu'il m'est porté par une main...--Rendez-moi
+plus de justice, interrompit à son tour le Tolédan; donnez-vous un
+moment de patience; je ne suis rien moins qu'un faux ami. Ecoutez-moi,
+et vous vous repentirez de m'avoir appelé de ce nom odieux.»
+
+«Alors il lui raconta ce qui s'était passé entre la veuve de Cifuentes
+et lui, le tendre aveu qu'elle lui avait fait, et les discours qu'elle
+lui avait tenus pour l'engager à se livrer sans scrupule à sa passion.
+Il lui répéta ce qu'il avait répondu à ce discours; et à mesure qu'il
+parlait de la fermeté qu'il avait fait paraître, don Fadrique sentait
+évanouir sa fureur. «Enfin, ajouta don Juan, l'amitié l'emporta sur
+l'amour; je refusai la foi de dona Théodora. Elle en pleura de dépit;
+mais, grand Dieu, que ses pleurs excitèrent de trouble dans mon âme! Je
+ne puis m'en ressouvenir sans trembler encore du péril que j'ai couru.
+Je commençais à me trouver barbare, et pendant quelques instants,
+Mendoce, mon coeur vous devint infidèle. Je ne cédai pas pourtant à ma
+faiblesse, et je me dérobai par une prompte fuite à des larmes si
+dangereuses. Mais ce n'est pas assez d'avoir évité ce danger; il faut
+craindre pour l'avenir. Il faut hâter mon départ: je ne veux plus
+m'exposer aux regards de Théodora. Après cela, don Fadrique
+m'accusera-t-il encore d'ingratitude et de perfidie?
+
+«--Non, lui répondit Mendoce en l'embrassant, je vous rends toute votre
+innocence. J'ouvre les yeux; pardonnez un injuste reproche au premier
+transport d'un amant qui se voit ravir toutes ses espérances. Hélas!
+devais-je croire que dona Théodora pourrait vous voir longtemps sans
+vous aimer, sans se rendre à ces charmes dont j'ai moi-même éprouvé le
+pouvoir? Vous êtes un véritable ami. Je n'impute plus mon malheur qu'à
+la Fortune, et, loin de vous haïr, je sens augmenter pour vous ma
+tendresse. Hé! quoi! vous renoncez pour moi à la possession de dona
+Théodora, vous faites à notre amitié un si grand sacrifice, et je n'en
+serais pas touché! Vous pouvez dompter votre amour, et je ne ferais pas
+un effort pour vaincre le mien! Je dois répondre à votre générosité, don
+Juan; suivez le penchant qui vous entraîne: épousez la veuve de
+Cifuentes; que mon coeur, s'il veut, en gémisse, Mendoce vous en presse.
+
+«--Vous m'en pressez en vain, répliqua Zarate. J'ai pour elle, je le
+confesse, une passion violente; mais votre repos m'est plus cher que mon
+bonheur.--Et le repos de Théodora, reprit don Fadrique, vous doit-il
+être indifférent? Ne nous flattons point: le penchant qu'elle a pour
+vous décide de mon sort. Quand vous vous éloigneriez d'elle, quand, pour
+me la céder, vous iriez loin de ses yeux traîner une vie déplorable, je
+n'en serais pas mieux: puisque je n'ai pu lui plaire jusqu'ici, je ne
+lui plairai jamais: le ciel n'a réservé cette gloire qu'à vous seul.
+Elle vous a aimé dès le premier moment qu'elle vous a vu: elle a pour
+vous une inclination naturelle; en un mot, elle ne saurait être heureuse
+qu'avec vous. Recevez donc la main qu'elle vous présente: comblez ses
+désirs et les vôtres: abandonnez-moi à mon infortune, et ne faites pas
+trois misérables, lorsqu'un seul peut épuiser toute la rigueur du
+destin.»
+
+Asmodée, en cet endroit, fut obligé d'interrompre son récit pour écouter
+l'écolier, qui lui dit: «Ce que vous me racontez est surprenant. Y
+a-t-il en effet des gens d'un si beau caractère? Je ne vois dans le
+monde que des amis qui se brouillent, je ne dis pas pour des maîtresses
+comme dona Théodora, mais pour des coquettes fieffées. Un amant peut-il
+renoncer à un objet qu'il adore et dont il est aimé, de peur de rendre
+un ami malheureux? Je ne croyais cela possible que dans la nature du
+roman, où l'on peint les hommes tels qu'ils devraient être, plutôt que
+tels qu'ils sont.--Je demeure d'accord, répondit le diable, que ce n'est
+pas une chose fort ordinaire; mais elle est non-seulement dans la nature
+du roman, elle est aussi dans la belle nature de l'homme. Cela est si
+vrai, que depuis le déluge j'en ai vu deux exemples, y compris celui-ci.
+Revenons à mon histoire.
+
+«Les deux amis continuèrent à se faire un sacrifice de leur passion, et
+l'un ne voulant point céder à la générosité de l'autre, leurs sentiments
+amoureux demeurèrent suspendus pendant quelques jours. Ils cessèrent de
+s'entretenir de Théodora: ils n'osaient plus même prononcer son nom.
+Mais tandis que l'amitié triomphait ainsi de l'amour dans la ville de
+Valence, l'amour, comme pour s'en venger, régnait ailleurs avec
+tyrannie, et se faisait obéir sans résistance.
+
+«Dona Théodora s'abandonnait à sa tendresse dans son château de
+Villaréal, situé près de la mer. Elle pensait sans cesse à don Juan, et
+ne pouvait perdre l'espérance de l'épouser, quoiqu'elle ne dût pas s'y
+attendre, après les sentiments d'amitié qu'il avait fait éclater pour
+don Fadrique.
+
+«Un jour, après le coucher du soleil, comme elle prenait sur le bord de
+la mer le plaisir de la promenade avec une de ses femmes, elle aperçut
+une petite chaloupe qui venait gagner le rivage. Il lui sembla d'abord
+qu'il y avait dedans sept à huit hommes de fort mauvaise mine; mais
+après les avoir vus de plus près, et considérés avec plus d'attention,
+elle jugea qu'elle avait pris des masques pour des visages. En effet,
+c'étaient des gens masqués, et tous armés d'épées et de bayonnettes.
+
+«Elle frémit à leur aspect, et, ne tirant pas bon augure de la descente
+qu'ils se préparaient à faire, elle tourna brusquement ses pas vers le
+château. Elle regardait de temps en temps derrière elle pour les
+observer; et remarquant qu'ils avaient pris terre, et qu'ils
+commençaient à la poursuivre, elle se mit à courir de toute sa force;
+mais, comme elle ne courait pas si bien qu'Atalante, et que les masques
+étaient légers et vigoureux, ils la joignirent à la porte du château et
+l'arrêtèrent.
+
+«La dame et la fille qui l'accompagnait poussèrent de grands cris qui
+attirèrent aussitôt quelques domestiques; et ceux-ci donnant l'alarme au
+château, tous les valets de dona Théodora accoururent bientôt armés de
+fourches et de bâtons. Cependant deux hommes des plus robustes de la
+troupe masquée, après avoir pris entre leurs bras la maîtresse et la
+suivante, les emportaient vers la chaloupe, malgré leur résistance,
+pendant que les autres faisaient tête aux gens du château, qui
+commencèrent à les presser vivement. Le combat fut long; mais enfin les
+hommes masqués exécutèrent heureusement leur entreprise, et regagnèrent
+leur chaloupe en se battant en retraite. Il était temps qu'ils se
+retirassent; car ils n'étaient pas encore tous embarqués qu'ils virent
+paraître du côté de Valence quatre ou cinq cavaliers qui piquaient à
+outrance, et semblaient vouloir venir au secours de Théodora. A cette
+vue, les ravisseurs se hâtèrent si bien de prendre le large, que
+l'empressement des cavaliers fut inutile.
+
+«Ces cavaliers étaient don Fadrique et don Juan. Le premier avait reçu
+ce jour-là une lettre par laquelle on lui mandait que l'on avait appris
+de bonne part qu'Alvaro Ponce était dans l'île de Majorque, qu'il avait
+équipé une espèce de tartane, et qu'avec une vingtaine de gens qui
+n'avaient rien à perdre, il se proposait d'enlever la veuve de Cifuentes
+la première fois qu'elle serait dans son château. Sur cet avis, le
+Tolédan et lui, avec leurs valets de chambre, étaient partis de Valence
+sur-le-champ, pour venir apprendre cet attentat à dona Théodora. Ils
+avaient découvert de loin, sur le bord de la mer, un assez grand nombre
+de personnes qui paraissaient combattre les unes contre les autres, et
+soupçonnant que ce pouvait être ce qu'ils craignaient, ils poussaient
+leurs chevaux à toute bride, pour s'opposer au projet de don Alvar.
+Mais, quelque diligence qu'ils pussent faire, ils n'arrivèrent que pour
+être témoins de l'enlèvement qu'ils voulaient prévenir.
+
+«Pendant ce temps-là, Alvaro Ponce, fier du succès de son audace,
+s'éloignait de la côte avec sa proie, et sa chaloupe allait joindre un
+petit vaisseau armé qui l'attendait en pleine mer. Il n'est pas possible
+de sentir une plus vive douleur que celle qu'eurent Mendoce et don Juan.
+Ils firent mille imprécations contre don Alvar, et remplirent l'air de
+plaintes aussi pitoyables que vaines. Tous les domestiques de Théodora,
+animés par un si bel exemple, n'épargnèrent point les lamentations: tout
+le rivage retentissait de cris: la fureur, le désespoir, la désolation
+régnaient sur ces tristes bords. Le ravissement d'Hélène ne causa point,
+dans la cour de Sparte, une si grande consternation.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+_Du démêlé d'un poëte tragique avec un auteur comique._
+
+
+L'écolier ne put s'empêcher d'interrompre le diable en cet endroit:
+«Seigneur Asmodée, lui dit-il, il n'y a pas moyen de résister à la
+curiosité que j'ai de savoir ce que signifie une chose qui attire mon
+attention, malgré le plaisir que je prends à vous écouter. Je remarque
+dans une chambre deux hommes en chemise qui se tiennent à la gorge et
+aux cheveux, et plusieurs personnes en robe de chambre qui s'empressent
+à les séparer. Apprenez-moi, je vous prie, ce que cela veut dire.» Le
+démon, qui ne cherchait qu'à le contenter, lui donna sur-le-champ cette
+satisfaction de la manière suivante.
+
+«Les personnages que vous voyez en chemise et qui se battent, lui
+dit-il, sont deux auteurs Français; et les gens qui les séparent sont
+deux Allemands, un Flamand et un Italien. Ils demeurent tous dans la
+même maison, qui est un hôtel garni où il ne loge guère que des
+étrangers. L'un de ces auteurs fait des tragédies, et l'autre des
+comédies. Le premier, pour quelque désagrément qu'il a essuyé en France,
+est venu en Espagne; et le dernier, peu content de sa condition à Paris,
+a fait le même voyage, dans l'espérance de trouver à Madrid une
+meilleure fortune.
+
+«Le poëte tragique est un esprit vain et présomptueux, qui s'est fait,
+en dépit de la plus saine partie du public, une assez grande réputation
+dans son pays. Pour tenir sa muse en haleine, il compose tous les jours;
+ne pouvant dormir cette nuit, il a commencé une pièce dont il a tiré le
+sujet de l'Iliade. Il en a fait une scène; et comme son moindre défaut
+est d'avoir, ainsi que ses confrères, une démangeaison continuelle
+d'assassiner les gens du récit de ses ouvrages, il s'est levé, a pris sa
+chandelle, et, tout en chemise, est venu frapper rudement à la porte de
+l'auteur comique, qui, faisant un meilleur usage de son temps, dormait
+d'un profond sommeil.
+
+«Celui-ci s'est réveillé au bruit, et est allé ouvrir à l'autre, qui,
+d'un air de possédé, lui a dit en entrant: «Tombez, mon ami, tombez à
+mes genoux: adorez un génie que Melpomène favorise. Je viens d'enfanter
+des vers... Mais, que dis-je, je viens? c'est Apollon lui-même qui me
+les a dictés: si j'étais à Paris, j'irais les lire aujourd'hui de maison
+en maison; j'attends qu'il soit jour pour en aller charmer monsieur
+notre ambassadeur, aussi bien que tous les Français qui sont à Madrid.
+Avant que je les montre à personne, je veux vous les réciter.
+
+«--Je vous remercie de la préférence, a répondu l'auteur comique en
+baillant de toute sa force: ce qu'il y a de fâcheux, c'est que vous
+prenez un peu mal votre temps; je me suis couché fort tard, le sommeil
+m'accable, et je ne réponds pas que j'entende sans me rendormir tous les
+vers que vous avez à me dire.--Oh! j'en réponds bien, moi, a repris le
+poëte tragique: quand vous seriez mort, la scène que je viens de
+composer serait capable de vous rappeler à la vie. Ma versification
+n'est point un assemblage de sentiments communs et d'expressions
+triviales que la rime seule soutienne; c'est une poésie mâle qui émeut
+le coeur et frappe l'esprit. Je ne suis pas de ces poëtreaux dont les
+pitoyables nouveautés ne font que passer sur la scène comme des ombres,
+et vont à Utique divertir les Africains: mes pièces, dignes d'être
+consacrées avec ma statue dans la bibliothèque palatine, ont encore la
+foule après trente représentations; mais venons, ajouta ce poëte
+modeste, venons aux vers dont je veux vous donner l'étrenne.
+
+«Voici ma tragédie: _La mort de Patrocle_. Scène première. Briseïde et
+les autres captives d'Achille paraissent: elles s'arrachent les cheveux
+et se frappent le sein, pour témoigner la douleur qu'elles ont de la
+perte de Patrocle. Elles ne peuvent pas même se soutenir; abattues par
+leur désespoir, elles se laissent tomber sur le théâtre. Vous me direz
+que cela est un peu hasardé: mais c'est ce que je cherche. Que les
+petits génies se tiennent dans les bornes étroites de l'imitation, sans
+oser les franchir, à la bonne heure! Il y a de la prudence dans leur
+timidité. Pour moi, j'aime le nouveau, et je tiens que, pour émouvoir et
+ravir les spectateurs, il faut leur présenter des images auxquelles ils
+ne s'attendent point.
+
+«Les captives sont donc couchées par terre. Phoenix, gouverneur
+d'Achille, est avec elles: il les aide à se relever l'une après l'autre.
+Ensuite il commence la protase par ces vers:
+
+ Priam va perdre Hector et sa superbe ville;
+ Les Grecs veulent venger le compagnon d'Achille
+ Le fier Agamemnon, le Divin Camelus,
+ Nestor pareil aux dieux, le vaillant Eumelus,
+ Léonte de la pique adroit à l'exercice,
+ Le nerveux Diomède et l'éloquent Ulysse;
+ Achille s'y prépare, et déjà ce héros
+ Pousse vers Ilium ses immortels chevaux[1].
+ Pour arriver plus tôt où sa fureur l'entraîne,
+ Quoique l'oeil qui les voit ne les suive qu'à peine,
+ Il leur dit: Cher Xantus, Balius, avancez:
+ Et lorsque vous serez de carnage lassés,
+ Quand les Troyens fuyant rentreront dans leur ville,
+ Regagnez notre camp, mais non pas sans Achille.
+ Xantus baisse la tête et répond par ces mots:
+ Achille, vous serez content de vos chevaux:
+ Ils vont aller au gré de votre impatience;
+ Mais de votre trépas l'instant fatal s'avance.
+ Junon aux yeux de boeuf ainsi le fait parler,
+ Et d'Achille aussitôt le char semble voler.
+ Les Grecs, en le voyant, de mille cris de joie
+ Soudain font retentir le rivage de Troie.
+ Ce prince, revêtu des armes de Vulcain,
+ Paraît plus éclatant que l'astre du matin,
+ Ou tel que le soleil commençant sa carrière
+ S'élève pour donner au monde la lumière,
+ Ou brillant comme un feu que les villageois font
+ Pendant l'obscure nuit sur le sommet du mont.
+
+ [1] _Hom. Lib. XIX._
+
+«Je m'arrête, a poursuivi l'auteur tragique, pour vous laisser respirer
+un moment; car si je vous récitais toute ma scène de suite, la beauté de
+ma versification et le grand nombre de traits brillants et de pensées
+sublimes qu'elle contient vous suffoqueraient. Remarquez la justesse de
+cette comparaison: _Plus éclatant qu'un feu que les villageois font..._
+Tout le monde ne sent point cela; mais vous, qui avez de l'esprit, et du
+véritable, vous en devez être enchanté.--Je le suis sans doute, a
+répondu l'auteur comique en souriant d'un air malin; rien n'est si beau,
+et je suis persuadé que vous ne manquerez pas de parler aussi dans votre
+tragédie du soin que Thétis prenait de chasser les mouches troyennes qui
+s'approchaient du corps de Patrocle.--Ne pensez pas vous en moquer, a
+répliqué le tragique. Un poëte qui a de l'habileté peut tout risquer:
+cet endroit-là est peut-être celui de ma pièce le plus propre à me
+fournir des vers pompeux: je ne le raterai pas, sur ma parole.
+
+«Tous mes ouvrages, a-t-il continué sans façon, sont marqués au bon
+coin; aussi; quand je les lis, il faut voir comme on les applaudit! je
+m'arrête à chaque vers pour recevoir des louanges. Je me souviens qu'un
+jour je lisais à Paris une tragédie dans une maison où il va tous les
+jours de beaux esprits à l'heure du dîner, et dans laquelle, sans
+vanité, je ne passe pas pour un Pradon: la grande comtesse de
+Vieille-Brune y était; elle a le goût fin et délicat; je suis son poëte
+favori. Elle pleurait à chaudes larmes dès la première scène; elle fut
+obligée de changer de mouchoir au second acte; elle ne fit que
+sanglotter au troisième; elle se trouva mal au quatrième, et je crus, à
+la catastrophe, qu'elle allait mourir avec le héros de ma pièce.»
+
+«A ces mots, quelque envie qu'eût l'auteur comique de garder son
+sérieux, il lui est échappé un éclat de rire. «Ah! que je reconnais
+bien, dit-il, cette bonne comtesse à ce trait-là: c'est une femme qui ne
+peut souffrir la comédie; elle a tant d'aversion pour le comique,
+qu'elle sort ordinairement de sa loge après la grande pièce, pour
+emporter toute sa douleur. La tragédie est sa belle passion: que
+l'ouvrage soit bon ou mauvais, pourvu que vous y fassiez parler des
+amants malheureux, vous êtes sûr d'attendrir la dame. Franchement, si je
+composais des poëmes sérieux, je voudrais avoir d'autres approbateurs
+qu'elle.
+
+«--Oh! j'en ai d'autres aussi, dit le poëte tragique; j'ai l'approbation
+de mille personnes de qualité, tant mâles que femelles...--Je me
+défierais encore du suffrage de ces personnes-là, interrompit l'auteur
+comique: je serais en garde contre leurs jugements. Savez-vous bien
+pourquoi? C'est que ces sortes d'auditeurs sont distraits, pour la
+plupart, pendant une lecture, et qu'ils se laissent prendre à la beauté
+d'un vers, ou à la délicatesse d'un sentiment: cela suffit pour leur
+faire louer tout un ouvrage, quelque imparfait qu'il puisse être
+d'ailleurs. Tout au contraire, entendent-ils quelques vers dont la
+platitude ou la dureté leur blesse l'oreille, il ne leur en faut pas
+davantage pour décrier une bonne pièce.
+
+«--Hé bien! a repris l'auteur sérieux, puisque vous voulez que ces
+juges-là me soient suspects, je m'en fie donc aux applaudissements du
+parterre.--Hé! ne me vantez pas, s'il vous plaît, votre parterre, a
+répliqué l'autre: il fait paraître trop de caprice dans ses décisions.
+Il se trompe quelquefois si lourdement aux représentations des pièces
+nouvelles, qu'il sera des deux mois entiers sottement enchanté d'un
+mauvais ouvrage. Il est vrai que dans la suite l'impression le désabuse,
+et que l'auteur demeure déshonoré après un heureux succès.
+
+«--C'est un malheur qui n'est pas à craindre pour moi, a dit le
+tragique; on réimprime mes pièces aussi souvent qu'elles sont
+représentées. J'avoue qu'il n'en est pas de même des comédies;
+l'impression découvre leur faiblesse: les comédies n'étant que des
+bagatelles, que de petites productions d'esprit...--Tout beau, monsieur
+l'auteur tragique, interrompit l'autre, tout beau! vous ne songez pas
+que vous vous échauffez; parlez, de grâce, devant moi, de la comédie
+avec un peu moins d'irrévérence. Pensez-vous qu'une pièce comique soit
+moins difficile à composer qu'une tragédie? Détrompez-vous: il n'est pas
+plus aisé de faire rire les honnêtes gens que de les faire pleurer.
+Sachez qu'un sujet ingénieux dans les moeurs de la vie ordinaire ne
+coûte pas moins à traiter que le plus beau sujet héroïque.
+
+«--Ah! parbleu, s'écrie le poëte sérieux d'un ton railleur, je suis ravi
+de vous entendre parler dans ces termes. Hé bien, monsieur Calidas, pour
+éviter la dispute, je veux désormais autant estimer vos ouvrages que je
+les ai méprisés jusqu'ici.--Je me soucie fort peu de vos mépris,
+monsieur Giblet, reprend avec précipitation l'auteur comique; et pour
+répondre à vos airs insolents, je vais vous dire nettement ce que je
+pense des vers que vous venez de me réciter: ils sont ridicules, et les
+pensées, quoique tirées d'Homère, n'en sont pas moins plates. Achille
+parle à ses chevaux; ses chevaux lui répondent: il y a là-dedans une
+image basse, de même que dans la comparaison du feu que les villageois
+font sur une montagne. Ce n'est pas faire honneur aux anciens que de les
+piller de cette sorte: ils sont, à la vérité, remplis de choses
+admirables; mais il faut avoir plus de goût que vous n'en avez, pour
+faire un heureux choix de celles qu'on doit emprunter d'eux.
+
+«--Puisque vous n'avez pas assez d'élévation de génie, a répliqué
+Giblet, pour apercevoir les beautés de ma poésie, et pour vous punir
+d'avoir osé critiquer ma scène, je ne vous en lirai pas la suite.--Je ne
+suis que trop puni d'avoir entendu le commencement, a réparti Calidas:
+il vous sied bien, à vous, de mépriser mes comédies! Apprenez que la
+plus mauvaise que je puisse faire sera toujours fort au-dessus de vos
+tragédies, et qu'il est plus facile de prendre l'essor et de se guinder
+sur de grands sentiments, que d'attraper une plaisanterie fine et
+délicate.
+
+«--Grâce au ciel, dit le tragique d'un air dédaigneux, si j'ai le
+malheur de n'avoir pas votre estime, je crois devoir m'en consoler. La
+cour juge plus favorablement de moi que vous ne faites, et la pension
+dont elle m'a bien voulu...--Eh! ne croyez pas m'éblouir avec vos
+pensions de cour, interrompt Calidas: je sais trop de quelle manière on
+les obtient, pour en faire plus de cas de vos ouvrages. Encore une fois,
+ne vous imaginez pas mieux valoir que les auteurs comiques. Et pour vous
+prouver même que je suis convaincu qu'il est plus aisé de composer des
+poëmes dramatiques sérieux que d'autres, c'est que si je retourne en
+France, et que je n'y réussisse pas dans le comique, je m'abaisserai à
+faire des tragédies.
+
+«--Pour un composeur de farces, dit là dessus le poëte tragique, vous
+avez bien de la vanité.--Pour un versificateur qui ne doit sa réputation
+qu'à de faux brillants, dit l'auteur comique, vous vous en faites bien
+accroire.--Vous êtes un insolent, a répliqué l'autre. Si je n'étais pas
+chez vous, mon petit monsieur Calidas, la péripétie de cette aventure
+vous apprendrait à respecter le cothurne.--Que cette considération ne
+vous retienne point, mon grand monsieur Giblet, a répondu Calidas. Si
+vous avez envie de vous faire battre, je vous battrai aussi bien chez
+moi qu'ailleurs.»
+
+«En même temps ils se sont tous deux pris à la gorge et aux cheveux, et
+les coups de poing et de pied n'ont pas été épargnés de part et d'autre.
+Un Italien, couché dans la chambre voisine, a entendu tout ce dialogue,
+et au bruit que les auteurs faisaient en se battant, il a jugé qu'ils
+étaient aux prises. Il s'est levé, et, par compassion pour ces Français,
+quoiqu'Italien, il a appelé du monde. Un Flamand et deux Allemands, qui
+sont ces personnes que vous voyez en robe de chambre, viennent avec
+l'Italien séparer les combattants.
+
+--Ce démêlé me paraît plaisant, dit don Cléofas. Mais, à ce que je vois,
+les auteurs tragiques, en France, s'imaginent être des personnages plus
+importants que ceux qui ne font que des comédies.--Sans doute, répondit
+Asmodée. Les premiers se croient autant au-dessus des autres, que les
+héros des tragédies sont au-dessus des valets des pièces comiques.--Eh,
+sur quoi fondent-ils leur orgueil? répliqua l'écolier; est-ce qu'il
+serait en effet plus difficile de faire une tragédie qu'une comédie?--La
+question que vous me faites, répartit le diable, a cent fois été agitée,
+et l'est encore tous les jours. Pour moi, voici comme je la décide, n'en
+déplaise aux hommes qui ne sont pas de mon sentiment: je dis qu'il n'est
+pas plus facile de composer une pièce comique qu'une tragique; car si la
+dernière était plus difficile que l'autre, il faudrait conclure de là
+qu'un faiseur de tragédies serait plus capable de faire une comédie que
+le meilleur auteur comique, ce qui ne s'accorderait pas avec
+l'expérience. Ces deux sortes de poëmes demandent donc deux génies d'un
+caractère différent, mais d'une égale habileté.
+
+«Il est temps, ajouta le boiteux, de finir la digression: je vais
+reprendre le fil de l'histoire que vous avez interrompue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+_Suite et conclusion de l'histoire de la force de l'amitié._
+
+
+«Si les valets de dona Théodora n'avaient pu empêcher son enlèvement,
+ils s'y étaient du moins opposés avec courage, et leur résistance avait
+été fatale à une partie des gens d'Alvaro Ponce. Ils en avaient entre
+autres blessé un si dangereusement, que, ses blessures ne lui ayant pas
+permis de suivre ses camarades, il était demeuré presque sans vie étendu
+sur le sable.
+
+«On reconnut ce malheureux pour un valet de don Alvar; et comme on
+s'aperçut qu'il respirait encore, on le porta au château, où l'on
+n'épargna rien pour lui faire reprendre ses esprits: on en vint à bout,
+quoique le sang qu'il avait perdu l'eût laissé dans une extrême
+faiblesse. Pour l'engager à parler, on lui promit d'avoir soin de ses
+jours, et de ne le pas livrer à la rigueur de la justice, pourvu qu'il
+voulût dire où son maître emmenait dona Théodora.
+
+«Il fut flatté de cette promesse, bien qu'en l'état où il était il dût
+avoir peu d'espérance d'en profiter: il rappela le peu de force qui lui
+restait, et, d'une voix faible, confirma l'avis que don Fadrique avait
+reçu. Il ajouta ensuite que don Alvar avait dessein de conduire la veuve
+de Cifuentes à Sassari, dans l'île de Sardaigne, où il avait un parent
+dont la protection et l'autorité lui promettaient un sûr asile.
+
+«Cette déposition soulagea le désespoir de Mendoce et du Tolédan: ils
+laissèrent le blessé dans le château, où il mourut quelques heures
+après, et ils s'en retournèrent à Valence, en songeant au parti qu'ils
+avaient à prendre. Ils résolurent d'aller chercher leur ennemi commun
+dans sa retraite: ils s'embarquèrent bientôt tous deux, sans suite, à
+Dénia, pour passer au Port-Mahon, ne doutant pas qu'ils n'y trouvassent
+une commodité pour aller à l'île de Sardaigne. Effectivement, ils ne
+furent pas plutôt arrivés au Port-Mahon, qu'ils apprirent qu'un vaisseau
+freté pour Cagliari devait incessamment mettre à la voile: ils
+profitèrent de l'occasion.
+
+«Le vaisseau partit avec un vent tel qu'ils le pouvaient souhaiter; mais
+cinq ou six heures après leur départ, il survint un calme; et la nuit,
+le vent étant devenu contraire, ils furent obligés de louvoyer, dans
+l'espérance qu'il changerait. Ils naviguèrent de cette sorte pendant
+trois jours; le quatrième, sur les deux heures après midi, ils
+découvrirent un vaisseau qui venait droit à eux les voiles tendues. Ils
+le prirent d'abord pour un vaisseau marchand; mais voyant qu'il
+s'avançait presque sous leur canon sans arborer aucun pavillon, ils ne
+doutèrent plus que ce ne fût un corsaire.
+
+«Ils ne se trompaient pas: c'était un pirate de Tunis, qui croyait que
+les chrétiens allaient se rendre sans combattre; mais lorsqu'il
+s'aperçut qu'ils brouillaient les voiles et préparaient leur canon, il
+jugea que l'affaire serait plus sérieuse qu'il n'avait pensé: c'est
+pourquoi il s'arrêta, brouilla aussi ses voiles et se disposa au combat.
+
+«Ils commençaient de part et d'autre à se canonner, et les chrétiens
+semblaient avoir quelque avantage; mais un corsaire d'Alger, avec un
+vaisseau plus grand et mieux armé que les deux autres, arrivant au
+milieu de l'action, prit le parti du pirate de Tunis. Il s'approcha du
+bâtiment espagnol à pleines voiles, et le mit entre deux feux.
+
+«Les chrétiens perdirent courage à cette vue, et, ne voulant pas
+continuer un combat qui devenait trop inégal, ils cessèrent de tirer.
+Alors il parut sur la poupe du navire d'Alger un esclave qui se mit à
+crier, en espagnol, aux gens du vaisseau chrétien qu'ils eussent à se
+rendre pour Alger, s'ils voulaient qu'on leur fît quartier. Après ce
+cri, un Turc qui tenait une banderole de taffetas vert parsemée de
+demi-lunes d'argent entrelacées la fit flotter dans l'air. Les
+chrétiens, considérant que toute leur résistance ne pouvait être
+qu'inutile, ne songèrent plus à se défendre: ils se livrèrent à toute la
+douleur que l'idée de l'esclavage peut causer à des hommes libres, et le
+maître, craignant qu'un plus long retardement n'irritât des vainqueurs
+barbares, ôta la banderole de la poupe, se jeta dans l'esquif avec
+quelques-uns de ses matelots, et alla se rendre au corsaire d'Alger.
+
+«Ce pirate envoya une partie de ses soldats visiter le bâtiment
+espagnol, c'est-à-dire piller tout ce qu'il y avait dedans. Le corsaire
+de Tunis, de son côté, donna le même ordre à quelques-uns de ses gens;
+de sorte que tous les passagers de ce malheureux navire furent en un
+instant désarmés et fouillés, et on les fit passer ensuite dans le
+vaisseau algérien, où les deux pirates en firent un partage qui fut
+réglé par le sort.
+
+«C'eût été du moins une consolation pour Mendoce et pour son ami de
+tomber tous deux au pouvoir du même corsaire: ils auraient trouvé leurs
+chaînes moins pesantes s'ils avaient pu les porter ensemble; mais la
+Fortune, qui voulait leur faire éprouver toute sa rigueur, soumit don
+Fadrique au corsaire de Tunis, et don Juan à celui d'Alger. Peignez-vous
+le désespoir de ces amis, quand il leur fallut se quitter: ils se
+jetèrent aux pieds des pirates, pour les conjurer de ne les point
+séparer. Mais ces corsaires, dont la barbarie était à l'épreuve des
+spectacles les plus touchants, ne se laissèrent point fléchir: au
+contraire, jugeant que ces deux captifs étaient des personnes
+considérables, et qu'ils pourraient payer une grosse rançon, ils
+résolurent de les partager.
+
+«Mendoce et Zarate, voyant qu'ils avaient affaire à des coeurs
+impitoyables, se regardaient l'un l'autre, et s'exprimaient par leurs
+regards l'excès de leur affliction. Mais lorsque l'on eut achevé le
+partage du butin, et que le pirate de Tunis voulut regagner son bord
+avec les esclaves qui lui étaient échus, ces deux amis pensèrent expirer
+de douleur. Mendoce s'approcha du Tolédan, et le serrant entre ses bras:
+«Il faut donc, lui dit-il, que nous nous séparions? Quelle affreuse
+nécessité! Ce n'est pas assez que l'audace d'un ravisseur demeure
+impunie, on nous défend même d'unir nos plaintes et nos regrets. Ah! don
+Juan, qu'avons-nous fait au ciel, pour éprouver si cruellement sa
+colère?--Ne cherchez point ailleurs la cause de nos disgrâces, répondit
+don Juan: il ne les faut imputer qu'à moi. La mort des deux personnes
+que je me suis immolées, quoiqu'excusable aux yeux des hommes, aura sans
+doute irrité le ciel, qui vous punit aussi d'avoir pris de l'amitié pour
+un misérable que poursuit sa justice.»
+
+«En parlant ainsi, ils répandaient tous deux des larmes si abondamment,
+et soupiraient avec tant de violence, que les autres esclaves n'en
+étaient pas moins touchés que de leur propre infortune. Mais les soldats
+de Tunis, encore plus barbares que leur maître, remarquant que Mendoce
+tardait à sortir du vaisseau, l'arrachèrent brutalement des bras du
+Tolédan, et l'entraînèrent avec eux en le chargeant de coups. «Adieu,
+cher ami, s'écria-t-il, je ne vous reverrai plus: dona Théodora n'est
+point vengée; les maux que ces cruels m'apprêtent feront les moindres
+peines de mon esclavage.»
+
+«Don Juan ne put répondre à ces paroles: le traitement qu'il voyait
+faire à son ami lui causa un saisissement qui lui ôta l'usage de la
+voix. Comme l'ordre de cette histoire demande que nous suivions le
+Tolédan, nous laisserons don Fabrique dans le navire de Tunis.
+
+«Le corsaire d'Alger retourna vers son port, où étant arrivé, il mena
+ses nouveaux esclaves chez le Pacha, et de là au marché où l'on a
+coutume de les vendre. Un officier du dey Mezomorto acheta don Juan pour
+son maître, chez qui l'on employa ce nouvel esclave à travailler dans
+les jardins du harem[2]. Cette occupation, quoique pénible pour un
+gentilhomme, ne laissa pas de lui être agréable, à cause de la solitude
+qu'elle demandait. Dans la situation où il se trouvait, rien ne pouvait
+le flatter davantage que la liberté de s'occuper de ses malheurs. Il y
+pensait sans cesse, et son esprit, loin de faire quelque effort pour se
+détacher des images les plus affligeantes, semblait prendre plaisir à se
+les retracer.
+
+ [2] C'est le nom que l'on donne à tous les sérails des particuliers;
+ il n'y a que le sérail du grand seigneur qui soit appelé sérail.
+
+«Un jour que, sans apercevoir le dey qui se promenait dans le jardin, il
+chantait une chanson triste en travaillant, Mezomorto s'arrêta pour
+l'écouter: il fut assez content de sa voix, et, s'approchant de lui par
+curiosité, il lui demanda comme il se nommait: le Tolédan lui répondit
+qu'il s'appelait Alvaro. En entrant chez le dey, il avait jugé à propos
+de changer de nom, suivant la coutume des esclaves, et il avait pris
+celui-là parce qu'ayant continuellement dans l'esprit l'enlèvement de
+Théodora par Alvaro Ponce, il lui était venu à la bouche plutôt qu'un
+autre. Mezomorto, qui savait passablement l'espagnol, lui fit plusieurs
+questions sur les coutumes d'Espagne, et particulièrement sur la
+conduite que les hommes y tiennent pour se rendre agréables aux femmes,
+à quoi don Juan répondit d'une manière dont le dey fut très-satisfait.
+
+«Alvaro, lui dit-il, tu me parais avoir de l'esprit, et je ne te crois
+pas un homme du commun; mais, qui que tu puisses être, tu as le bonheur
+de me plaire, et je veux t'honorer de ma confiance.» Don Juan, à ces
+mots, se prosterna aux pieds du dey, et se leva après avoir porté le bas
+de sa robe à sa bouche, à ses yeux, et ensuite sur sa tête.
+
+«Pour commencer à t'en donner des marques, reprit Mezomorto, je te dirai
+que j'ai dans mon sérail les plus belles femmes de l'Europe. J'en ai une
+entr'autres à qui rien n'est comparable; je ne crois pas que le grand
+seigneur même en possède une si parfaite, quoique ses vaisseaux lui en
+apportent tous les jours de tous les endroits du monde. Il semble que
+son visage soit le soleil réfléchi, et sa taille paraît être la tige du
+rosier planté dans le jardin d'Eram. Tu m'en vois enchanté.
+
+«Mais ce miracle de la nature, avec une beauté si rare, conserve une
+tristesse mortelle, que le temps et mon amour ne sauraient dissiper.
+Bien que la fortune l'ait soumise à mes désirs, je ne les ai point
+encore satisfaits; je les ai toujours domptés, et, contre l'usage
+ordinaire de mes pareils, qui ne recherchent que le plaisir des sens, je
+me suis attaché à gagner son coeur par une complaisance et par des
+respects que le dernier des Musulmans aurait honte d'avoir pour une
+esclave chrétienne.
+
+«Cependant tous mes soins ne font qu'aigrir sa mélancolie, dont
+l'opiniâtreté commence enfin à me lasser. L'idée de l'esclavage n'est
+point gravée dans l'esprit des autres avec des traits si profonds: mes
+regards favorables l'ont bientôt effacée; cette longue douleur fatigue
+ma patience. Toutefois, avant que je cède à mes transports, il faut que
+je fasse un effort encore: je veux me servir de ton entremise. Comme
+l'esclave est chrétienne, et même de ta nation, elle pourra prendre de
+la confiance en toi, et tu la persuaderas mieux qu'un autre. Vante-lui
+mon rang et mes richesses; représente-lui que je la distinguerai de
+toutes mes esclaves; fais-lui même envisager, s'il le faut, qu'elle peut
+aspirer à l'honneur d'être un jour la femme de Mezomorto, et dis-lui que
+j'aurai pour elle plus de considération que je n'en aurais pour une
+sultane dont Sa Hautesse voudrait m'offrir la main.»
+
+«Don Juan se prosterna une seconde fois devant le dey, et, quoique peu
+satisfait de cette commission, l'assura qu'il ferait tout son possible
+pour s'en bien acquitter. «C'est assez, répliqua Mezomorto; abandonne
+ton ouvrage et me suis: je vais, contre nos usages, te faire parler en
+particulier à cette belle esclave. Mais crains d'abuser de ma confiance:
+des supplices inconnus aux Turcs mêmes puniraient ta témérité. Tâche de
+vaincre sa tristesse, et songe que ta liberté est attachée à la fin de
+mes souffrances.» Don Juan quitta son travail et suivit le dey, qui
+avait pris les devants pour aller disposer la captive affligée à
+recevoir son agent.
+
+«Elle était avec deux vieilles esclaves, qui se retirèrent d'abord
+qu'elles virent paraître Mezomorto. La belle esclave le salua avec
+beaucoup de respect; mais elle ne put s'empêcher de frémir, ce qui lui
+arrivait toutes les fois qu'il s'offrait à sa vue. Il s'en aperçut, et
+pour la rassurer: «Aimable captive, lui dit-il, je ne viens ici que pour
+vous avertir qu'il y a parmi mes esclaves un Espagnol que vous serez
+peut-être bien aise d'entretenir: si vous souhaitez de le voir, je lui
+accorderai la permission de vous parler, et même sans témoins.»
+
+«La belle esclave témoigna qu'elle le voulait bien. «Je vais vous
+l'envoyer, reprit le dey: puisse-t-il par ses discours soulager vos
+ennuis!» En achevant ces paroles, il sortit, et, rencontrant le Tolédan
+qui arrivait, il lui dit tout bas: «Tu peux entrer; et après que tu
+auras entretenu la captive, tu viendras dans mon appartement me rendre
+compte de cet entretien.»
+
+«Zarate entra aussitôt dans la chambre, poussa la porte, salua l'esclave
+sans attacher ses yeux sur elle, et l'esclave reçut son salut sans le
+regarder fixement; mais venant tout à coup à s'envisager l'un l'autre
+avec attention, ils firent un cri de surprise et de joie. «O ciel! dit
+le Tolédan en s'approchant d'elle, n'est-ce point une image vaine qui me
+séduit? Est-ce en effet dona Théodora que je vois?--Ah! don Juan,
+s'écria la belle esclave, est-ce vous qui me parlez?--Oui, Madame,
+répondit-il en baisant tendrement une de ses mains, c'est don Juan
+lui-même. Reconnaissez-moi à ces pleurs que mes yeux, charmés de vous
+revoir, ne sauraient retenir, à ces transports que votre présence seule
+est capable d'exciter; je ne murmure plus contre la Fortune, puisqu'elle
+vous rend à mes voeux... Mais où m'emporte une joie immodérée? J'oublie
+que vous êtes dans les fers. Par quel nouveau caprice du sort y
+êtes-vous tombée? Comment avez-vous pu vous sauver de la téméraire
+ardeur de don Alvar? Ah! qu'elle m'a causé d'alarmes, et que je crains
+d'apprendre que le ciel n'ait pas assez protégé la vertu!
+
+«--Le ciel, dit dona Théodora, m'a vengée d'Alvaro Ponce. Si j'avais le
+temps de vous raconter...--Vous en avez tout le loisir, interrompit don
+Juan: le dey me permet d'être avec vous, et, ce qui doit vous
+surprendre, de vous entretenir sans témoins. Profitons de ces heureux
+moments: instruisez-moi de tout ce qui vous est arrivé depuis votre
+enlèvement jusqu'ici.--Eh! qui vous a dit, reprit-elle, que c'est par
+don Alvar que j'ai été enlevée?--Je ne le sais que trop bien, répartit
+don Juan.» Alors il lui conta succinctement de quelle manière il l'avait
+appris, et comme, Mendoce et lui s'étant embarqués pour aller chercher
+son ravisseur, ils avaient été pris par des corsaires. Dès qu'il eût
+achevé son récit, Théodora commença le sien dans ces termes:
+
+«Il n'est pas besoin de vous dire que je fus fort étonnée de me voir
+saisie par une troupe de gens masqués: je m'évanouis entre les bras de
+celui qui me portait, et quand je revins de mon évanouissement, qui fut
+sans doute très-long, je me trouvai seule avec Inès, une de mes femmes,
+en pleine mer, dans la chambre de poupe d'un vaisseau qui avait les
+voiles au vent.
+
+«La malheureuse Inès se mit à m'exhorter à prendre patience, et j'eus
+lieu de juger par ses discours qu'elle était d'intelligence avec mon
+ravisseur. Il osa se montrer devant moi, et, venant se jeter à mes
+pieds: Madame, me dit-il, pardonnez à don Alvar le moyen dont il se sert
+pour vous posséder: vous savez quels soins je vous ai rendus, et par
+quel attachement j'ai disputé votre coeur à don Fadrique jusqu'au jour
+que vous lui avez donné la préférence. Si je n'avais eu pour vous qu'une
+passion ordinaire, je l'aurais vaincue, et je me serais consolé de mon
+malheur; mais mon sort est d'adorer vos charmes: tout méprisé que je
+suis, je ne saurais m'affranchir de leur pouvoir. Ne craignez rien
+pourtant de la violence de mon amour: je n'ai point attenté à votre
+liberté pour effrayer votre vertu par d'indignes efforts, et je prétends
+que, dans la retraite où je vous conduis, un noeud éternel et sacré
+unisse nos coeurs.
+
+«Il me tint encore d'autres discours dont je ne puis bien me
+ressouvenir; mais, à l'entendre, il semblait qu'en me forçant à
+l'épouser il ne me tyrannisait pas, et que je devais moins le regarder
+comme un ravisseur insolent que comme un amant passionné. Pendant qu'il
+parla, je ne fis que pleurer et me désespérer; c'est pourquoi il me
+quitta sans perdre le temps à me persuader; mais en se retirant il fit
+un signe à Inès, et je compris que c'était pour qu'elle appuyât
+adroitement les raisons dont il avait voulu m'éblouir.
+
+«Elle n'y manqua point; elle me représenta même qu'après l'éclat d'un
+enlèvement je ne pourrais guère me dispenser d'accepter la main d'Alvaro
+Ponce, quelque aversion que j'eusse pour lui: que ma réputation
+ordonnait ce sacrifice à mon coeur. Ce n'était pas le moyen d'essuyer
+mes larmes, que de me faire voir la nécessité de ce mariage affreux:
+aussi étais-je inconsolable. Inès ne savait plus que me dire, lorsque
+tout à coup nous entendîmes sur le tillac un grand bruit qui attira
+toute notre attention.
+
+«Ce bruit que faisaient les gens de don Alvar était causé par la vue
+d'un gros vaisseau qui venait fondre sur nous à voiles déployées: comme
+le nôtre n'était pas si bon voilier que celui-là, il nous fut impossible
+de l'éviter. Il s'approcha de nous, et bientôt nous entendîmes crier:
+_Arrive, arrive!_ Mais Alvaro Ponce et ses gens, aimant mieux mourir que
+de se rendre, furent assez hardis pour vouloir combattre. L'action fut
+très-vive: je ne vous en ferai point le détail; je vous dirai seulement
+que don Alvar et tous les siens y périrent, après s'être battus comme
+des désespérés. Pour nous, l'on nous fit passer dans le gros vaisseau,
+qui appartenait à Mezomorto, et que commandait Aby Aly Osman, un de ses
+officiers.
+
+«Aby Aly me regarda longtemps avec quelque surprise, et, connaissant à
+mes habits que j'étais Espagnole, il me dit en langue castillane:
+Modérez votre affliction; consolez-vous d'être tombée dans l'esclavage;
+ce malheur était inévitable pour vous; mais, que dis-je, ce malheur!
+C'est un avantage dont vous devez vous applaudir. Vous êtes trop belle
+pour vous borner aux hommages des chrétiens. Le ciel ne vous a point
+fait naître pour ces misérables mortels; vous méritez les voeux des
+premiers hommes du monde: les seuls Musulmans sont dignes de vous
+posséder. Je vais, ajouta-t-il, reprendre la route d'Alger: quoique je
+n'aie point fait d'autre prise, je suis persuadé que le dey, mon maître,
+sera satisfait de ma course. Je ne crains pas qu'il condamne
+l'impatience que j'aurai eue de remettre entre ses mains une beauté qui
+va faire ses délices et tout l'ornement de son sérail.
+
+«A ce discours qui me faisait connaître ce que j'avais à redouter, je
+redoublai mes pleurs. Aby Aly, qui voyait d'un autre oeil que moi le
+sujet de ma frayeur, n'en fit que rire, et cingla vers Alger, tandis que
+je m'affligeais sans modération. Tantôt j'adressais mes soupirs au ciel,
+et j'implorais son secours; tantôt je souhaitais que quelques vaisseaux
+chrétiens vinssent nous attaquer, ou que les flots nous engloutissent.
+Après cela, je souhaitais que mes larmes et ma douleur me rendissent si
+effroyable, que ma vue pût faire horreur au dey. Vains souhaits que ma
+pudeur alarmée me faisait former! Nous arrivâmes au port: on me
+conduisit dans ce palais; je parus devant Mezomorto.
+
+«Je ne sais point ce que dit Aby Aly en me présentant à son maître, ni
+ce que son maître lui répondit, parce qu'ils se parlèrent en turc; mais
+je crus m'apercevoir aux gestes et aux regards du dey que j'avais le
+malheur de lui plaire, et les choses qu'il me dit ensuite en espagnol
+achevèrent de me mettre au désespoir, en me confirmant dans cette
+opinion.
+
+«Je me jetai vainement à ses pieds, et lui promis tout ce qu'il voudrait
+pour ma rançon; j'eus beau tenter son avarice par l'offre de tous mes
+biens, il me dit qu'il m'estimait plus que toutes les richesses du
+monde. Il me fit préparer cet appartement, qui est le plus magnifique de
+son palais, et depuis ce temps-là il n'a rien épargné pour bannir la
+tristesse dont il me voit accablée. Il m'amène tous les esclaves de l'un
+et de l'autre sexe qui savent chanter ou jouer de quelque instrument. Il
+m'a ôté Inès, dans la pensée qu'elle ne faisait que nourrir mes
+chagrins, et je suis servie par de vieilles esclaves qui m'entretiennent
+sans cesse de l'amour de leur maître et de tous les différents plaisirs
+qui me sont réservés.
+
+«Mais tout ce qu'on met en usage pour me divertir produit un effet tout
+contraire: rien ne peut me consoler. Captive dans ce détestable palais
+qui retentit tous les jours des cris de l'innocence opprimée, je souffre
+encore moins de la perte de ma liberté que de la terreur que m'inspire
+l'odieuse tendresse du dey. Quoique je n'aie trouvé en lui, jusqu'à ce
+jour, qu'un amant complaisant et respectueux, je n'en ai pas moins
+d'effroi, et je crains que, lassé d'un respect qui le gêne déjà
+peut-être, il n'abuse enfin de son pouvoir: je suis agitée sans relâche
+de cette affreuse crainte, et chaque instant de ma vie m'est un supplice
+nouveau.»
+
+«Dona Théodora ne put achever ces paroles sans verser des pleurs. Don
+Juan en fut pénétré. «Ce n'est pas sans raison, Madame, lui dit-il, que
+vous vous faites de l'avenir une si horrible image; j'en suis autant
+épouvanté que vous. Le respect du dey est plus prêt à se démentir que
+vous ne pensez; cet amant soumis dépouillera bientôt sa feinte douceur;
+je ne le sais que trop, et je vois tout le danger que vous courez.
+
+«Mais, continua-t-il, en changeant de ton, je n'en serai point un témoin
+tranquille. Tout esclave que je suis, mon désespoir est à craindre:
+avant que Mezomorto vous outrage, je veux enfoncer dans son sein...--Ah!
+don Juan, interrompit la veuve de Cifuentes, quel projet osez-vous
+concevoir? Gardez-vous bien de l'exécuter. De quelles cruautés cette
+mort serait suivie! Les Turcs ne la vengeraient-ils pas? Les tourments
+les plus effroyables... Je ne puis y penser sans frémir! D'ailleurs,
+n'est-ce pas vous exposer à un péril superflu? En ôtant la vie au dey,
+me rendriez-vous la liberté? Hélas! je serais vendue à quelque scélérat,
+peut-être, qui aurait moins de respect pour moi que Mezomorto. C'est à
+toi, ciel, à montrer ta justice! tu connais la brutale envie du dey: tu
+me défends le fer et le poison: c'est donc à toi de prévenir un crime
+qui t'offense.
+
+«--Oui, Madame, reprit Zarate, le ciel le préviendra; je sens déjà qu'il
+m'inspire: ce qui me vient dans l'esprit en ce moment est sans doute un
+avis secret qu'il me donne. Le dey ne m'a permis de vous voir que pour
+vous porter à répondre à son amour. Je dois aller lui rendre compte de
+notre conversation: il faut le tromper. Je vais lui dire que vous n'êtes
+pas inconsolable; que la conduite qu'il tient avec vous commence à
+soulager vos peines, et que s'il continue, il doit tout espérer;
+secondez-moi de votre côté. Quand il vous reverra, qu'il vous trouve
+moins triste qu'à l'ordinaire: feignez de prendre quelque sorte de
+plaisir à ses discours.
+
+«--Quelle contrainte! interrompit dona Théodora; comment une âme franche
+et sincère pourra-t-elle se trahir jusque-là, et quel sera le fruit
+d'une feinte si pénible?--Le dey, répondit-il, s'applaudira de ce
+changement, et voudra, par sa complaisance, achever de vous gagner:
+pendant ce temps-là je travaillerai à votre liberté. L'ouvrage, j'en
+conviens, est difficile; mais je connais un esclave adroit dont j'espère
+que l'industrie ne nous sera pas inutile.
+
+«Je vous laisse, poursuivit-il: l'affaire veut de la diligence; nous
+nous reverrons. Je vais trouver le dey, et tâcher d'amuser par des
+fables son impétueuse ardeur. Vous, Madame, préparez-vous à le recevoir:
+dissimulez, efforcez-vous: que vos regards, que sa présence blesse,
+soient désarmés de haine et de rigueur: que votre bouche, qui ne s'ouvre
+tous les jours que pour déplorer votre infortune, tienne un langage qui
+le flatte: ne craignez point de lui paraître trop favorable; il faut
+tout promettre pour ne rien accorder.--C'est assez, répartit Théodora,
+je ferai tout ce que vous me dites, puisque le malheur qui me menace
+m'impose cette cruelle nécessité. Allez, don Juan, employez tous vos
+soins à finir mon esclavage; ce sera un surcroît de joie pour moi si je
+tiens de vous ma liberté.»
+
+«Le Tolédan, suivant l'ordre de Mezomorto, se rendit auprès de lui: «Hé
+bien, Alvaro, lui dit ce dey avec beaucoup d'émotion, quelles nouvelles
+m'apportes-tu de la belle esclave? L'as-tu disposée à m'écouter? Si
+tu m'apprends que je ne dois pas me flatter de vaincre sa farouche
+douleur, je jure par la tête du Grand Seigneur mon maître que
+j'obtiendrai dès aujourd'hui par la force ce que l'on refuse à ma
+complaisance.--Seigneur, lui répondit don Juan, il n'est pas besoin de
+faire ce serment inviolable; vous ne serez point obligé d'avoir recours
+à la violence pour satisfaire votre amour. L'esclave est une jeune dame
+qui n'a point encore aimé; elle est si fière qu'elle a rejeté les voeux
+des premiers seigneurs d'Espagne: elle vivait en souveraine dans son
+pays: elle se voit captive ici; une âme orgueilleuse doit sentir
+longtemps la différence de ces conditions. Cependant cette superbe
+Espagnole s'accoutumera comme les autres à l'esclavage; j'ose même vous
+dire que déjà ses fers commencent à lui moins peser: ces déférences
+attentives que vous avez pour elle, ces soins respectueux qu'elle
+n'attendait pas de vous, adoucissent ses déplaisirs et triomphent peu à
+peu de sa fierté. Ménagez, seigneur, cette favorable disposition;
+continuez, achevez de charmer cette belle esclave par de nouveaux
+respects, et vous la verrez bientôt, rendue à vos désirs, perdre dans
+vos bras l'amour de la liberté.
+
+«--Tu me ravis par ce discours, s'écria le dey: l'espoir que tu me
+donnes peut tout sur moi. Oui, je retiendrai mon impatiente ardeur, pour
+mieux la satisfaire; mais ne me trompes-tu point, ou ne t'es-tu pas
+trompé toi-même? Je vais tout à l'heure entretenir l'esclave: je veux
+voir si je démêlerai dans ses yeux ces flatteuses espérances que tu y as
+remarquées.» En disant ces paroles, il alla trouver Théodora, et le
+Tolédan retourna dans le jardin, où il rencontra le jardinier, qui était
+cet esclave adroit dont il prétendait employer l'industrie pour tirer
+d'esclavage la veuve de Cifuentes.
+
+«Le jardinier, nommé Francisque, était Navarrais: il connaissait
+parfaitement Alger, pour y avoir servi plusieurs patrons avant que
+d'être au dey. «Francisque, mon ami, lui dit don Juan, vous me voyez
+très-affligé: il y a dans ce palais une jeune dame des plus
+considérables de Valence: elle a prié Mezomorto de taxer lui-même sa
+rançon; mais il ne veut pas qu'on la rachète, parce qu'il en est
+amoureux.--Et pourquoi cela vous chagrine-t-il si fort? lui dit
+Francisque.--C'est que je suis de la même ville, répartit le Tolédan:
+ses parents et les miens sont intimes amis: il n'est rien que je ne
+fusse capable de faire pour contribuer à la mettre en liberté.
+
+«--Quoique ce ne soit pas une chose aisée, répliqua Francisque, j'ose
+vous assurer que j'en viendrais à bout, si les parents de la dame
+étaient d'humeur à bien payer ce service.--N'en doutez pas, répartit don
+Juan; je réponds de leur reconnaissance, et surtout de la sienne. On la
+nomme dona Théodora: elle est veuve d'un homme qui lui a laissé de
+grands biens, et elle est aussi généreuse que riche: en un mot, je suis
+Espagnol et noble, ma parole doit vous suffire.
+
+«--Hé bien, reprit le jardinier, sur la foi de votre promesse, je vais
+chercher un renégat catalan que je connais, et lui proposer...--Que
+dites-vous! interrompit le Tolédan tout surpris; vous pourriez vous fier
+à un misérable qui n'a pas eu honte d'abandonner sa religion
+pour...?--Quoique renégat, interrompit à son tour Francisque, il ne
+laisse pas d'être honnête homme; il me paraît plus digne de pitié que de
+haine, et je le trouverais excusable si son crime pouvait recevoir
+quelque excuse. Voici son histoire en deux mots.
+
+«Il est natif de Barcelone, et chirurgien de profession. Voyant qu'il ne
+faisait pas trop bien ses affaires à Barcelone, il résolut d'aller
+s'établir à Carthagène, dans la pensée qu'en changeant de lieu il
+deviendrait plus heureux qu'il n'était. Il s'embarqua donc pour
+Carthagène avec sa mère; mais ils rencontrèrent un pirate d'Alger qui
+les prit et les amena dans cette ville. Ils furent vendus, sa mère à un
+More et lui à un Turc, qui le maltraita si fort qu'il embrassa le
+mahométisme pour finir son cruel esclavage, comme aussi pour procurer la
+liberté à sa mère, qu'il voyait traitée avec beaucoup de rigueur chez le
+More son patron. En effet, s'étant mis à la solde du bacha, il alla
+plusieurs fois en course, et amassa quatre cents patagons: il en employa
+une partie au rachat de sa mère; et pour faire valoir le reste, il se
+mit en tête d'écumer la mer pour son compte.
+
+«Il se fit capitaine. Il acheta un petit vaisseau sans pont, et avec
+quelques soldats turcs qui voulurent bien se joindre à lui, il alla
+croiser entre Alicante et Carthagène; il revint chargé de butin. Il
+retourna encore, et ses courses lui réussirent si bien, qu'il se vit
+enfin en état d'armer un gros vaisseau, avec lequel il fit des prises
+considérables; mais il cessa d'être heureux. Un jour il attaqua une
+frégate française, qui maltraita tellement son vaisseau qu'il eut de la
+peine à regagner le port d'Alger. Comme on juge en ce pays-ci du mérite
+des pirates par le succès de leurs entreprises, le renégat tomba par ses
+disgrâces dans le mépris des Turcs. Il en eut du dépit et du chagrin. Il
+vendit son vaisseau et se retira dans une maison hors de la ville, où,
+depuis ce temps-là, il vit du bien qui lui reste, avec sa mère et
+plusieurs esclaves qui les servent.
+
+«Je le vais voir souvent: nous avons demeuré ensemble chez le même
+patron: nous sommes fort amis; il me découvre ses plus secrètes pensées,
+et il n'y a pas trois jours qu'il me disait, les larmes aux yeux, qu'il
+ne pouvait être tranquille depuis qu'il avait eu le malheur de renier sa
+foi; que, pour apaiser les remords qui le déchiraient sans relâche, il
+était quelquefois tenté de fouler aux pieds le turban, et, au hasard
+d'être brûlé tout vif, de réparer, par un aveu public de son repentir,
+le scandale qu'il avait causé aux chrétiens.
+
+«Tel est le renégat à qui je veux m'adresser, continua Francisque: un
+homme de cette sorte ne vous doit pas être suspect. Je vais sortir sous
+prétexte d'aller au bagne[3]: je me rendrai chez lui; je lui
+représenterai qu'au lieu de se laisser consumer de regret de s'être
+éloigné du sein de l'Église, il doit songer aux moyens d'y rentrer:
+qu'il n'a pour cet effet qu'à équiper un vaisseau, comme si, ennuyé de
+sa vie oisive, il voulait retourner en course, et qu'avec ce bâtiment
+nous gagnerons la côte de Valence, où dona Théodora lui donnera de quoi
+passer agréablement le reste de ses jours à Barcelone.
+
+ [3] Lieu où s'assemblent les esclaves.
+
+«--Oui, mon cher Francisque, s'écria don Juan, transporté de l'espérance
+que l'esclave Navarrais lui donnait, vous pouvez tout promettre à ce
+renégat: vous et lui, soyez sûrs d'être bien récompensés. Mais
+croyez-vous que ce projet s'exécute de la manière que vous le
+concevez?--Il peut y avoir des difficultés qui ne s'offrent point à mon
+esprit, répartit Francisque; mais nous les lèverons, le renégat et moi,
+Alvaro, ajouta-t-il en le quittant, j'augure bien de notre entreprise,
+et j'espère qu'à mon retour j'aurai de bonnes nouvelles à vous
+annoncer.»
+
+«Ce ne fut pas sans inquiétude que le Tolédan attendit Francisque, qui
+revint trois ou quatre heures après, et qui lui dit: «J'ai parlé au
+renégat: je lui ai proposé notre dessein, et, après une longue
+délibération, nous sommes convenus qu'il achètera un petit vaisseau tout
+équipé; que, comme il est permis de prendre pour matelots des esclaves,
+il se servira de tous les siens; que, de peur de se rendre suspect, il
+engagera douze soldats Turcs, de même que s'il avait effectivement envie
+d'aller en course; mais que, deux jours avant celui qu'il leur assignera
+pour le départ, il s'embarquera la nuit avec ses esclaves, lèvera
+l'ancre sans bruit, et viendra nous prendre, avec son esquif, à une
+petite porte de ce jardin, qui n'est pas éloignée de la mer. Voilà le
+plan de notre entreprise: vous pouvez en instruire la dame esclave, et
+l'assurer que dans quinze jours, au plus tard, elle sera hors de
+captivité.»
+
+«Quelle joie pour Zarate d'avoir une si agréable assurance à donner à
+dona Théodora! Pour obtenir la permission de la voir, il chercha le jour
+suivant Mezomorto, et l'ayant rencontré: «Pardonnez-moi, seigneur, lui
+dit-il, si j'ose vous demander comment vous avez trouvé la belle
+esclave: êtes-vous plus satisfait?...--J'en suis charmé, interrompit le
+dey: ses yeux n'ont point évité hier mes plus tendres regards; ses
+discours, qui n'étaient auparavant que des réflexions éternelles sur son
+état, n'ont été mêlés d'aucune plainte, et même elle a paru prêter aux
+miens une attention obligeante.
+
+«C'est à tes soins, Alvaro, que je dois ce changement: je vois que tu
+connais bien les femmes de ton pays. Je veux que tu l'entretiennes
+encore, pour achever ce que tu as si heureusement commencé. Épuise ton
+esprit et ton adresse pour hâter mon bonheur; je romprai aussitôt tes
+chaînes, et je jure par l'âme de notre grand prophète que je te
+renverrai dans ta patrie chargé de tant de bienfaits, que les chrétiens,
+en te revoyant, ne pourront croire que tu reviennes de l'esclavage.»
+
+«Le Tolédan ne manqua pas de flatter l'erreur de Mezomorto: il feignit
+d'être très-sensible à ses promesses, et, sous prétexte d'en vouloir
+avancer l'accomplissement, il s'empressa d'aller voir la belle esclave.
+Il la trouva seule dans son appartement; les vieilles qui la servaient
+étaient occupées ailleurs. Il lui apprit ce que le Navarrais et le
+renégat avaient comploté ensemble, sur la foi des promesses qui leur
+avaient été faites.
+
+«Ce fut une grande consolation pour la dame d'entendre qu'on avait pris
+de si bonnes mesures pour sa délivrance. «Est-il possible,
+s'écria-t-elle dans l'excès de la joie, qu'il me soit permis d'espérer
+de revoir encore Valence, ma chère patrie? Quel bonheur, après tant de
+périls et d'alarmes, d'y vivre en repos avec vous! Ah! don Juan, que
+cette pensée m'est agréable! En partagez-vous le plaisir avec moi?
+Songez-vous qu'en m'arrachant au dey, c'est votre femme que vous lui
+enlevez?
+
+«--Hélas! répondit Zarate en poussant un profond soupir, que ces paroles
+flatteuses auraient de charmes pour moi, si le souvenir d'un amant
+malheureux n'y venait point mêler une amertume qui en corrompt toute la
+douceur! Pardonnez-moi, Madame, cette délicatesse; avouez même que
+Mendoce est digne de votre pitié. C'est pour vous qu'il est sorti de
+Valence, qu'il a perdu la liberté, et je ne doute point qu'à Tunis il ne
+soit moins accablé du poids de ses chaînes que du désespoir de ne vous
+avoir pas vengée.
+
+«--Il méritait sans doute un meilleur sort, dit dona Théodora: je prends
+le ciel à témoin que je suis pénétrée de tout ce qu'il a fait pour moi;
+je ressens vivement les peines que je lui cause; mais, par un cruel
+effet de la malignité des astres, mon coeur ne saurait être le prix de
+ses services.»
+
+«Cette conversation fut interrompue par l'arrivée des deux vieilles qui
+servaient la veuve de Cifuentes. Don Juan changea de discours, et,
+faisant le personnage du confident du dey: «Oui, charmante esclave,
+dit-il à Théodora, vous avez enchaîné celui qui vous retient dans les
+fers. Mezomorto, votre maître et le mien, le plus amoureux et le plus
+aimable de tous les Turcs, est très-content de vous: continuez à le
+traiter favorablement, et vous verrez bientôt la fin de vos déplaisirs.»
+Il sortit en prononçant ces derniers mots, dont le vrai sens ne fut
+compris que par cette dame.
+
+«Les choses demeurèrent huit jours dans cette disposition au palais du
+dey. Cependant le renégat catalan avait acheté un petit vaisseau presque
+tout équipé, et il faisait les préparatifs du départ; mais six jours
+avant qu'il fût en état de se mettre en mer, don Juan eut de nouvelles
+alarmes.
+
+«Mezomorto l'envoya chercher, et l'ayant fait entrer dans son cabinet:
+«Alvaro, lui dit-il, tu es libre; tu partiras quand tu voudras pour t'en
+retourner en Espagne: les présents que je t'ai promis sont prêts. J'ai
+vu la belle esclave aujourd'hui: qu'elle m'a paru différente de cette
+personne dont la tristesse me faisait tant de peine! Chaque jour le
+sentiment de sa captivité s'affaiblit: je l'ai trouvée si charmante, que
+je viens de prendre la résolution de l'épouser: elle sera ma femme dans
+deux jours.»
+
+«Don Juan changea de couleur à ces paroles, et quelque effort qu'il fît
+pour se contraindre, il ne put cacher son trouble et sa surprise au dey,
+qui lui en demanda la cause.
+
+«Seigneur, lui répondit le Tolédan dans son embarras, je suis sans doute
+fort étonné qu'un des plus considérables personnages de l'empire ottoman
+veuille s'abaisser jusqu'à épouser une esclave: je sais bien que cela
+n'est pas sans exemple parmi vous; mais, enfin, l'illustre Mezomorto,
+qui peut prétendre aux filles des premiers officiers de la
+Porte...--J'en demeure d'accord, interrompit le dey; je pourrais même
+aspirer à la fille du grand-visir, et me flatter de succéder à l'emploi
+de mon beau-père; mais j'ai des richesses immenses et peu d'ambition. Je
+préfère le repos et les plaisirs dont je jouis ici au vizirat, à ce
+dangereux honneur où nous ne sommes pas plus tôt montés, que la crainte
+des sultans, ou la jalousie des envieux qui les approchent, nous en
+précipite. D'ailleurs, j'aime mon esclave, et sa beauté la rend assez
+digne du rang où ma tendresse l'appelle.
+
+«Mais il faut, ajouta-t-il, qu'elle change aujourd'hui de religion, pour
+mériter l'honneur que je veux lui faire. Crois-tu que des préjugés
+ridicules le lui fassent mépriser?--Non, seigneur, répartit don Juan; je
+suis persuadé qu'elle sacrifiera tout à un rang si beau. Permettez-moi
+pourtant de vous dire que vous ne devez point l'épouser brusquement: ne
+précipitez rien. Il ne faut pas douter que l'idée de quitter une
+religion qu'elle a sucée avec le lait ne la révolte d'abord: donnez-lui
+le temps de faire des réflexions. Quand elle se représentera qu'au lieu
+de la déshonorer et de la laisser tristement vieillir parmi le reste de
+vos captives, vous l'attachez à vous par un mariage qui la comble de
+gloire, sa reconnaissance et sa vanité vaincront peu à peu ses
+scrupules. Différez de huit jours seulement l'exécution de votre
+dessein.»
+
+«Le dey demeura quelque temps rêveur: le délai que son confident lui
+proposait n'était guère de son goût; néanmoins le conseil lui parut fort
+judicieux. «Je cède à tes raisons, Alvaro, lui dit-il, quelque
+impatience que j'aie de posséder l'esclave; j'attendrai donc encore huit
+jours: va la voir tout à l'heure, et la dispose à remplir mes désirs
+après ce temps-là. Je veux que ce même Alvaro qui m'a si bien servi
+auprès d'elle ait l'honneur de lui offrir ma main.»
+
+«Don Juan courut à l'appartement de Théodora, et l'instruisit de ce qui
+venait de se passer entre Mezomorto et lui, afin qu'elle se réglât
+là-dessus. Il lui apprit aussi que dans six jours le vaisseau du renégat
+serait prêt; et comme elle témoignait être fort en peine de savoir de
+quelle manière elle pourrait sortir de son appartement, attendu que
+toutes les portes des chambres qu'il fallait traverser pour gagner
+l'escalier étaient bien fermées: «C'est ce qui doit peu vous
+embarrasser, Madame, lui dit-il; une fenêtre de votre cabinet donne sur
+le jardin; c'est par là que vous descendrez, avec une échelle que
+j'aurai soin de vous fournir.»
+
+«En effet, les six jours s'étant écoulés, Francisque avertit le Tolédan
+que le renégat se préparait à partir la nuit prochaine. Vous jugez bien
+qu'elle fut attendue avec beaucoup d'impatience. Elle arriva enfin, et,
+pour comble de bonheur, elle devint très-obscure. Dès que le moment
+d'exécuter l'entreprise fut venu, don Juan alla poser l'échelle sous la
+fenêtre du cabinet de la belle esclave, qui l'observait, et qui
+descendit aussitôt avec beaucoup d'empressement et d'agitation: ensuite
+elle s'appuya sur le Tolédan, qui la conduisit vers la petite porte du
+jardin qui ouvrait sur la mer.
+
+«Ils marchaient tous deux à pas précipités, et goûtaient déjà par avance
+le plaisir de se voir hors d'esclavage: mais la Fortune, avec qui ces
+amants n'étaient pas encore bien réconciliés, leur suscita un malheur
+plus cruel que tous ceux qu'ils avaient éprouvés jusqu'alors, et celui
+qu'ils auraient le moins prévu.
+
+«Ils étaient déjà hors du jardin, et ils s'avançaient sur le rivage pour
+s'approcher de l'esquif qui les attendait, lorsqu'un homme qu'ils
+prirent pour un compagnon de leur fuite, et dont ils n'avaient aucune
+défiance, vint tout droit à don Juan l'épée nue, et la lui enfonçant
+dans le sein: «Perfide Alvaro Ponce, s'écria-t-il, c'est ainsi que don
+Fadrique de Mendoce doit punir un lâche ravisseur: tu ne mérites point
+que je t'attaque en brave homme.»
+
+«Le Tolédan ne put résister à la force du coup, qui le porta par terre:
+et en même temps, dona Théodora, qu'il soutenait, saisie à la fois
+d'étonnement, de douleur et d'effroi, tomba évanouie d'un autre côté.
+«Ah! Mendoce, dit don Juan, qu'avez-vous fait? C'est votre ami que vous
+venez de percer.--Juste ciel, reprit don Fadrique, serait-il bien
+possible que j'eusse assassiné!...--Je vous pardonne ma mort,
+interrompit Zarate; le destin seul en est coupable, ou plutôt il a voulu
+par là finir nos malheurs. Oui, mon cher Mendoce, je meurs content,
+puisque je remets entre vos mains dona Théodora, qui peut vous assurer
+que mon amitié pour vous ne s'est jamais démentie.
+
+«--Trop généreux ami, dit don Fadrique emporté par un mouvement de
+désespoir, vous ne mourrez point seul; le même fer qui vous a frappé va
+punir votre assassin: si mon erreur peut faire excuser mon crime, elle
+ne saurait m'en consoler.» A ces mots, il tourna la pointe de son épée
+contre son estomac, la plongea jusqu'à la garde, et tomba sur le corps
+de don Juan, qui s'évanouit, moins affaibli par le sang qu'il perdait
+que surpris de la fureur de son ami.
+
+«Francisque et le renégat, qui étaient à dix pas de là, et qui avaient
+eu leurs raisons pour n'aller pas secourir l'esclave Alvaro, furent fort
+étonnés d'entendre les dernières paroles de don Fadrique, et de voir sa
+dernière action. Ils connurent qu'il s'était mépris, et que les blessés
+étaient deux amis, et non de mortels ennemis, comme ils l'avaient cru;
+alors ils s'empressèrent à les secourir; mais, les trouvant sans
+sentiment, aussi bien que Théodora, qui était toujours évanouie, ils ne
+savaient quel parti prendre. Francisque était d'avis que l'on se
+contentât d'emporter la dame, et qu'on laissât les cavaliers sur le
+rivage, où, selon toutes les apparences, ils mourraient bientôt, s'ils
+n'étaient déjà morts. Le renégat ne fut pas de cette opinion: il dit
+qu'il ne fallait point abandonner les blessés, dont les blessures
+n'étaient peut-être pas mortelles, et qu'il les panserait dans son
+vaisseau, où il avait tous les instruments de son premier métier, qu'il
+n'avait point oublié. Francisque se rendit à ce sentiment.
+
+«Comme ils n'ignoraient pas de quelle importance il était de se hâter,
+le renégat et le Navarrais, à l'aide de quelques esclaves, portèrent
+dans l'esquif la malheureuse veuve de Cifuentes avec ses deux amants,
+encore plus infortunés qu'elle. Ils joignirent en peu de moments leur
+vaisseau, où, d'abord qu'ils furent tous entrés, les uns tendirent les
+voiles, pendant que les autres, à genoux sur le tillac, imploraient la
+faveur du ciel par les plus ferventes prières que leur pouvait suggérer
+la crainte d'être poursuivis par les navires de Mezomorto.
+
+«Pour le renégat, après avoir chargé du soin de la manoeuvre un esclave
+français, qui l'entendait parfaitement, il donna sa première attention à
+dona Théodora: il lui rendit l'usage de ses sens, et fit si bien par ses
+remèdes que don Fadrique et le Tolédan reprirent aussi leurs esprits. La
+veuve de Cifuentes, qui s'était évanouie lorsqu'elle avait vu frapper
+don Juan, fut fort étonnée de trouver là Mendoce; et quoiqu'à le voir
+elle jugeât bien qu'il s'était blessé lui-même de douleur d'avoir percé
+son ami, elle ne pouvait le regarder que comme l'assassin d'un homme
+qu'elle aimait.
+
+«C'était la chose du monde la plus touchante, que de voir ces trois
+personnes revenues à elles-mêmes: l'état d'où l'on venait de les tirer,
+quoique semblable à la mort, n'était pas si digne de pitié. Dona
+Théodora envisageait don Juan avec des yeux où étaient peints tous les
+mouvements d'une âme que possèdent la douleur et le désespoir, et les
+deux amis attachaient sur elle leurs regards mourants, en poussant de
+profonds soupirs.
+
+«Après avoir gardé quelque temps un silence aussi tendre que funeste,
+don Fadrique le rompit; il adressa la parole à la veuve de Cifuentes:
+«Madame, lui dit-il, avant que de mourir, j'ai la satisfaction de vous
+voir hors d'esclavage: plût au ciel que vous me dussiez la liberté; mais
+il a voulu que vous eussiez cette obligation à l'amant que vous
+chérissez. J'aime trop ce rival pour en murmurer, et je souhaite que le
+coup que j'ai eu le malheur de lui porter ne l'empêche pas de jouir de
+votre reconnaissance.» La dame ne répondit rien à ce discours. Loin
+d'être sensible en ce moment au triste sort de don Fadrique, elle
+sentait pour lui des mouvements d'aversion que lui inspirait l'état où
+était le Tolédan.
+
+«Cependant le chirurgien se préparait à visiter et à sonder les plaies.
+Il commença par celle de Zarate; il ne la trouva pas dangereuse, parce
+que le coup n'avait fait que glisser au-dessous de la mamelle gauche, et
+n'offensait aucune des parties nobles. Le rapport du chirurgien diminua
+l'affliction de Théodora, et causa beaucoup de joie à don Fadrique, qui
+tourna la tête vers cette dame: «Je suis content, lui dit-il;
+j'abandonne sans regret la vie, puisque mon ami est hors de péril: je ne
+mourrai point chargé de votre haine.»
+
+«Il prononça ces paroles d'un air si touchant, que la veuve de Cifuentes
+en fut pénétrée. Comme elle cessa de craindre pour don Juan, elle cessa
+de haïr don Fadrique; et ne voyant plus en lui qu'un homme qui méritait
+toute sa pitié: «Ah! Mendoce, lui répondit-elle emportée par un
+transport généreux, souffrez que l'on panse votre blessure; elle n'est
+peut-être pas plus considérable que celle de votre ami. Prêtez-vous au
+soin que l'on veut avoir de vos jours: vivez; si je ne puis vous rendre
+heureux, du moins je ne ferai pas le bonheur d'un autre. Par compassion
+et par amitié pour vous, je retiendrai la main que je voulais donner à
+don Juan; je vous fais le même sacrifice qu'il vous a fait.»
+
+«Don Fadrique allait répliquer; mais le chirurgien, qui craignait qu'en
+parlant il n'irritât son mal, l'obligea de se taire, et visita sa plaie:
+elle lui parut mortelle, attendu que l'épée avait pénétré dans la partie
+supérieure du poumon, ce qu'il jugeait par une hémorragie ou perte de
+sang dont la suite était à craindre. D'abord qu'il eût mis le premier
+appareil, il laissa reposer les cavaliers dans la chambre de poupe, sur
+deux petits lits l'un auprès de l'autre, et emmena ailleurs dona
+Théodora, dont il jugea que la présence leur pouvait être nuisible.
+
+«Malgré toutes ces précautions, la fièvre prit à Mendoce, et sur la fin
+de la journée l'hémorragie augmenta. Le chirurgien lui déclara alors que
+le mal était sans remède, et l'avertit que s'il avait quelque chose à
+dire à son ami ou à dona Théodora, il n'avait point de temps à perdre.
+Cette nouvelle causa une étrange émotion au Tolédan: pour don Fadrique,
+il la reçut avec indifférence. Il fit appeler la veuve de Cifuentes, qui
+se rendit auprès de lui dans un état plus aisé à concevoir qu'à
+représenter.
+
+«Elle avait le visage couvert de pleurs, et elle sanglotait avec tant de
+violence, que Mendoce en fut fort agité: «Madame, lui dit-il, je ne vaux
+pas ces précieuses larmes que vous répandez: arrêtez-les, de grâce, pour
+m'écouter un moment. Je vous fais la même prière, mon cher Zarate,
+ajouta-t-il en remarquant la vive douleur que son ami faisait éclater;
+je sais bien que cette séparation vous doit être rude; votre amitié
+m'est trop connue pour en douter: mais attendez l'un et l'autre que ma
+mort soit arrivée, pour l'honorer de tant de marques de tendresse et de
+pitié.
+
+«Suspendez jusque-là votre affliction: je la sens plus que la perte de
+ma vie. Apprenez par quels chemins le sort qui me poursuit a su cette
+nuit me conduire sur le fatal rivage que j'ai teint du sang de mon ami
+et du mien. Vous devez être en peine de savoir comment j'ai pu prendre
+don Juan pour don Alvar: je vais vous en instruire, si le peu de temps
+qui me reste encore à vivre me permet de vous donner ce triste
+éclaircissement.
+
+«Quelques heures après que le vaisseau où j'étais eût quitté celui où
+j'avais laissé don Juan, nous rencontrâmes un corsaire français qui nous
+attaqua: il se rendit maître du vaisseau de Tunis, et nous mit à terre
+auprès d'Alicante. Je ne fus pas sitôt libre, que je songeai à racheter
+mon ami. Pour cet effet, je me rendis à Valence, où je fis de l'argent
+comptant; et sur l'avis qu'on me donna qu'à Barcelone il y avait des
+Pères de la Rédemption qui se préparaient à faire voile vers Alger, je
+m'y rendis; mais avant que de sortir de Valence, je priai le gouverneur
+don Francisco de Mendoce, mon oncle, d'employer tout le crédit qu'il
+peut avoir à la cour d'Espagne pour obtenir la grâce de Zarate, que
+j'avais dessein de ramener avec moi et de faire rentrer dans ses biens,
+qui ont été confisqués depuis la mort du duc de Naxera.
+
+«Sitôt que nous fûmes arrivés à Alger, j'allai dans les lieux que
+fréquentent les esclaves; mais j'avais beau les parcourir tous, je n'y
+trouvais point ce que je cherchais. Je rencontrai le renégat catalan à
+qui ce navire appartient: je le reconnus pour un homme qui avait
+autrefois servi mon oncle. Je lui dis le motif de mon voyage, et le
+priai de vouloir faire une exacte recherche de mon ami. «Je suis fâché,
+me répondit-il, de ne pouvoir vous être utile: je dois partir d'Alger
+cette nuit avec une dame de Valence qui est l'esclave du dey.--Et
+comment appelez-vous cette dame, lui dis-je?» Il répartit qu'elle se
+nommait Théodora.
+
+«La surprise que je fis paraître à cette nouvelle apprit par avance au
+renégat que je m'intéressais pour cette dame. Il me découvrit le dessein
+qu'il avait formé pour la tirer d'esclavage; et comme en son récit il
+fit mention de l'esclave Alvaro, je ne doutai point que ce ne fût Alvaro
+Ponce lui-même. «Servez mon ressentiment, dis-je avec transport au
+renégat: donnez-moi les moyens de me venger de mon ennemi.--Vous serez
+bientôt satisfait, me répondit-il; mais contez-moi auparavant le sujet
+que vous avez de vous plaindre de cet Alvaro.» Je lui appris toute notre
+histoire, et lorsqu'il l'eût entendue; «C'est assez, reprit-il; vous
+n'aurez cette nuit qu'à m'accompagner: on vous montrera votre rival, et
+après que vous l'aurez puni, vous prendrez sa place, et viendrez avec
+nous à Valence conduire dona Théodora.»
+
+«Néanmoins mon impatience ne me fit point oublier don Juan: je laissai
+de l'argent pour sa rançon entre les mains d'un marchand italien, nommé
+Francisco Capati, qui réside à Alger, et qui me promit de le racheter
+s'il venait à le découvrir. Enfin la nuit arriva; je me rendis chez le
+renégat, qui me mena sur le bord de la mer. Nous nous arrêtâmes devant
+une petite porte, d'où il sortit un homme qui vint droit à nous, et qui
+nous dit, en nous montrant du doigt un homme et une femme qui marchaient
+sur ses pas: «Voilà Alvaro et dona Théodora qui me suivent.»
+
+«A cette vue je deviens furieux; je mets l'épée à la main, je cours au
+malheureux Alvaro, et, persuadé que c'est un rival odieux que je vais
+frapper, je perce cet ami fidèle que j'étais venu chercher. Mais, grâces
+au ciel, continua-t-il en s'attendrissant, mon erreur ne lui coûtera
+point la vie, ni d'éternelles larmes à dona Théodora.
+
+«--Ah! Mendoce, interrompit la dame, vous faites injure à mon
+affliction; je ne me consolerai jamais de vous avoir perdu; quand même
+j'épouserais votre ami, ce ne serait que pour unir nos douleurs; votre
+amour, votre amitié, vos infortunes, feraient tout notre
+entretien.--C'en est trop, Madame, répliqua don Fadrique; je ne mérite
+pas que vous me regrettiez si longtemps: souffrez, je vous en conjure,
+que Zarate vous épouse, après qu'il vous aura vengée d'Alvaro
+Ponce.--Don Alvar n'est plus, dit la veuve de Cifuentes; le même jour
+qu'il m'enleva, il fut tué par le corsaire qui me prit.
+
+«--Madame, reprit Mendoce, cette nouvelle me fait plaisir; mon ami en
+sera plus tôt heureux: suivez sans contrainte votre penchant l'un et
+l'autre. Je vois avec joie approcher le moment qui va lever l'obstacle
+que votre compassion et sa générosité mettent à votre commun bonheur.
+Puissent tous vos jours couler dans un repos, dans une union que la
+jalousie de la Fortune n'ose troubler! Adieu, Madame, adieu, don Juan;
+souvenez-vous quelquefois tous deux d'un homme qui n'a rien tant aimé
+que vous.»
+
+«Comme la dame et le Tolédan, au lieu de lui répondre, redoublaient
+leurs pleurs, don Fadrique, qui s'en aperçut et qui se sentait très-mal,
+poursuivit ainsi: «Je me laisse trop attendrir: déjà la mort
+m'environne, et je ne songe pas à supplier la bonté divine de me
+pardonner d'avoir moi-même borné le cours d'une vie dont elle seule
+devait disposer.» Après avoir achevé ces paroles, il leva les yeux au
+ciel avec toutes les apparences d'un véritable repentir, et bientôt
+l'hémorragie causa une suffocation qui l'emporta.
+
+«Alors don Juan, possédé de son désespoir, porte la main sur sa plaie:
+il arrache l'appareil; il veut la rendre incurable; mais Francisque et
+le renégat se jettent sur lui et s'opposent à sa rage. Théodora est
+effrayée de ce transport: elle se joint au renégat et au Navarrais pour
+détourner don Juan de son dessein. Elle lui parle d'un air si touchant,
+qu'il rentre en lui-même; il souffre que l'on rebande sa plaie, et enfin
+l'intérêt de l'amant calme peu à peu la fureur de l'ami. Mais s'il
+reprit sa raison, il ne s'en servit que pour prévenir les effets
+insensés de sa douleur, et non pour en affaiblir le sentiment.
+
+«Le renégat, qui, parmi plusieurs choses qu'il emportait en Espagne,
+avait d'excellent baume d'Arabie et de précieux parfums, embauma le
+corps de Mendoce, à la prière de la dame et de don Juan, qui
+témoignèrent qu'ils souhaitaient de lui rendre à Valence les honneurs de
+la sépulture. Ils ne cessèrent tous deux de gémir et de soupirer pendant
+toute la navigation. Il n'en fut pas de même du reste de l'équipage:
+comme le vent était toujours favorable, il ne tarda guère à découvrir
+les côtes d'Espagne.
+
+«A cette vue, tous les esclaves se livrèrent à la joie, et quand le
+vaisseau fut heureusement arrivé au port de Dénia, chacun prit son
+parti. La veuve de Cifuentes et le Tolédan envoyèrent un courrier à
+Valence, avec des lettres pour le gouverneur et pour la famille de dona
+Théodora. La nouvelle du retour de cette dame fut reçue de tous ses
+parents avec beaucoup de joie. Pour don Francisco de Mendoce, il sentit
+une vive affliction quand il apprit la mort de son neveu.
+
+«Il le fit bien paraître lorsque, accompagné des parents de la veuve de
+Cifuentes, il se rendit à Dénia, et qu'il voulut voir le corps du
+malheureux don Fadrique: ce bon vieillard le mouilla de ses pleurs, en
+faisant des plaintes si pitoyables, que tous les spectateurs en furent
+attendris. Il demanda par quelle aventure son neveu se trouvait dans cet
+état.
+
+«Je vais vous la conter, seigneur, lui dit le Tolédan; loin de chercher
+à l'effacer de ma mémoire, je prends un funeste plaisir à me la rappeler
+sans cesse et à nourrir ma douleur.» Il lui dit alors comment était
+arrivé ce triste accident, et ce récit, en lui arrachant de nouvelles
+larmes, redoubla celles de don Francisco. A l'égard de Théodora, ses
+parents lui marquèrent la joie qu'ils avaient de la revoir, et la
+félicitèrent sur la manière miraculeuse dont elle avait été délivrée de
+la tyrannie de Mezomorto.
+
+«Après un entier éclaircissement de toutes choses, on mit le corps de
+don Fadrique dans un carrosse, et on le conduisit à Valence; mais il n'y
+fut point enterré, parce que, le temps de la vice-royauté de don
+Francisco étant près d'expirer, ce seigneur se préparait à s'en
+retourner à Madrid, où il résolut de faire transporter son neveu.
+
+«Pendant que l'on faisait les préparatifs du convoi, la veuve de
+Cifuentes combla de biens Francisque et le renégat. Le Navarrais se
+retira dans sa province, et le renégat retourna avec sa mère à
+Barcelone, où il rentra dans le christianisme, et où il vit encore
+aujourd'hui fort commodément.
+
+«Dans ce temps-là, don Francisco reçut un paquet de la cour, dans lequel
+était la grâce de don Juan, que le roi, malgré la considération qu'il
+avait pour la maison de Naxera, n'avait pu refuser à tous les Mendoce
+qui s'étaient joints pour la lui demander. Cette nouvelle fut d'autant
+plus agréable au Tolédan, qu'elle lui procurait la liberté d'accompagner
+le corps de son ami, ce qu'il n'aurait osé faire sans cela.
+
+«Enfin le convoi partit, suivi d'un grand nombre de personnes de
+qualité; et sitôt qu'il fut arrivé à Madrid, on enterra le corps de don
+Fadrique dans une église, où Zarate et dona Théodora, avec la permission
+des Mendoce, lui firent élever un magnifique tombeau. Ils n'en
+demeurèrent point là; ils portèrent le deuil de leur ami durant une
+année entière, pour éterniser leur douleur et leur amitié.
+
+«Après avoir donné des marques si célèbres de leur tendresse pour
+Mendoce, ils se marièrent; mais, par un inconcevable effet du pouvoir de
+l'amitié, don Juan ne laissa pas de conserver longtemps une mélancolie
+que rien ne pouvait bannir. Don Fadrique, son cher don Fadrique, était
+toujours présent à sa pensée: il le voyait toutes les nuits en songe, et
+le plus souvent tel qu'il l'avait vu rendant les derniers soupirs. Son
+esprit pourtant commençait à se distraire de ces tristes images: les
+charmes de dona Théodora, dont il était toujours épris, triomphaient peu
+à peu d'un souvenir funeste; enfin don Juan allait vivre heureux et
+content: mais ces jours passés il tomba de cheval en chassant; il se
+blessa à la tête; il s'y est formé un abcès. Les médecins ne l'ont pu
+sauver; il vient de mourir, et Théodora, qui est cette dame que vous
+voyez entre les bras de deux femmes qui veillent sur son désespoir,
+pourra le suivre bientôt.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+_Des songes._
+
+
+Lorsque Asmodée eut fini le récit de cette histoire, don Cléofas lui
+dit: «Voilà un très-beau tableau de l'amitié; mais s'il est rare de voir
+deux hommes s'aimer autant que don Juan et don Fadrique, je crois que
+l'on aurait encore plus de peine à trouver deux amies rivales qui
+puissent se faire si généreusement un sacrifice réciproque d'un amant
+aimé.
+
+--Sans doute, répondit le diable, c'est ce que l'on n'a point encore vu,
+et ce que l'on ne verra peut-être jamais. Les femmes ne s'aiment point.
+J'en suppose deux parfaitement unies: je veux même qu'elles ne disent
+pas le moindre mal l'une de l'autre en leur absence, tant elles sont
+amies. Vous les voyez toutes deux: vous penchez d'un côté, la rage se
+met de l'autre; ce n'est pas que l'enragée vous aime; mais elle voulait
+la préférence. Tel est le caractère des femmes: elles sont trop jalouses
+les unes des autres pour être capables d'amitié.
+
+--L'histoire de ces deux amis sans pairs, reprit Léandro Perez, est un
+peu romanesque et nous a menés bien loin. La nuit est fort avancée: nous
+allons voir dans un moment paraître les premiers rayons du jour:
+j'attends de vous un nouveau plaisir. J'aperçois un grand nombre de
+personnes endormies: je voudrais, par curiosité, que vous me dissiez les
+divers songes qu'elles peuvent faire.--Très volontiers, répartit le
+démon: vous aimez les tableaux changeants; je veux vous contenter.
+
+--Je crois, dit Zambullo, que je vais entendre des songes bien
+ridicules.--Pourquoi? répondit le boiteux; vous qui possédez votre
+Ovide, ne savez-vous pas que ce poëte dit que c'est vers la pointe du
+jour que les songes sont plus vrais, parce que dans ce temps-là l'âme
+est dégagée des vapeurs des aliments?--Pour moi, répliqua don Cléofas,
+quoi qu'en puisse dire Ovide, je n'ajoute aucune foi aux songes.--Vous
+avez tort, reprit Asmodée; il ne faut ni les traiter de chimères, ni les
+croire tous: ce sont des menteurs qui disent quelquefois la vérité.
+L'empereur Auguste, dont la tête valait bien celle d'un écolier, ne
+méprisait pas les songes dans lesquels il était intéressé; et bien lui
+en prit, à la bataille de Philippe, de quitter sa tente, sur le récit
+qu'on lui fit d'un rêve qui le regardait. Je pourrais vous citer mille
+autres exemples qui vous feraient connaître votre témérité; mais je les
+passe sous silence pour satisfaire le nouveau désir qui vous presse.
+
+«Commençons par ce bel hôtel à main droite. Le maître du logis, que vous
+voyez couché dans ce riche appartement, est un comte libéral et galant.
+Il rêve qu'il est à un spectacle où il entend chanter une jeune actrice,
+et qu'il se rend à la voix de cette sirène.
+
+«Dans l'appartement parallèle repose la comtesse sa femme, qui aime le
+jeu à la fureur. Elle rêve qu'elle n'a point d'argent, et qu'elle met en
+gage des pierreries chez un joaillier qui lui prête trois cents
+pistoles, moyennant un très-honnête profit.
+
+«Dans l'hôtel le plus proche, du même côté, demeure un marquis, du même
+caractère que le comte, et qui est amoureux d'une fameuse coquette. Il
+rêve qu'il emprunte une somme considérable pour lui en faire présent; et
+son intendant, couché tout au haut de l'hôtel, songe qu'il s'enrichit à
+mesure que son maître se ruine. Hé bien! que pensez-vous de ces
+songes-là? Vous paraissent-ils extravagants?--Non, ma foi, répondit don
+Cléofas; je vois bien qu'Ovide a raison; mais je suis curieux de savoir
+qui est cet homme que je remarque; il a la moustache en papillottes, et
+conserve en dormant un air de gravité qui me fait juger que ce ne doit
+pas être un cavalier du commun.--C'est un gentilhomme de province,
+répondit le démon, un vicomte Aragonais, un esprit vain et fier: son âme
+en ce moment nage dans la joie. Il rêve qu'il est avec un grand qui lui
+cède le pas dans une cérémonie publique.
+
+«Mais je découvre dans la même maison deux frères médecins qui font des
+songes bien mortifiants. L'un rêve que l'on publie une ordonnance qui
+défend de payer les médecins quand ils n'auront pas guéri leurs malades;
+et son frère songe qu'il est ordonné que les médecins mèneront le deuil
+à l'enterrement de tous les malades qui mourront entre leurs mains.--Je
+souhaiterais, dit Zambullo, que cette dernière ordonnance fût réelle, et
+qu'un médecin se trouvât aux funérailles de son malade, comme un
+lieutenant criminel assiste en France au supplice d'un coupable qu'il a
+condamné.--J'aime la comparaison, dit le diable: on pourrait dire, en ce
+cas-là, que l'un va faire exécuter sa sentence, et que l'autre a déjà
+fait exécuter la sienne.
+
+--Oh! oh! s'écria l'écolier, qui est ce personnage qui se frotte les
+yeux en se levant avec précipitation?--C'est un homme de qualité qui
+sollicite un gouvernement dans la Nouvelle-Espagne. Un rêve effrayant
+vient de le réveiller: il songeait que le premier ministre le regardait
+de travers. Je vois aussi une jeune dame qui se réveille, et qui n'est
+pas contente d'un songe qu'elle vient d'avoir. C'est une fille de
+condition, une personne aussi sage que belle, qui a deux amants dont
+elle est obsédée. Elle en chérit un tendrement, et a pour l'autre une
+aversion qui va jusqu'à l'horreur. Elle voyait tout à l'heure en songe à
+ses genoux le galant qu'elle déteste; il était si passionné, si
+pressant, que, si elle ne se fût réveillée, elle allait le traiter plus
+favorablement qu'elle n'a jamais fait celui qu'elle aime. La nature
+pendant le sommeil secoue le joug de la raison et de la vertu.
+
+«Arrêtez les yeux sur la maison qui fait le coin de cette rue; c'est le
+domicile d'un procureur. Le voilà couché avec sa femme dans la chambre
+où il y a une vieille tenture de tapisserie à personnages et deux lits
+jumeaux. Il rêve qu'il va visiter un de ses clients à l'hôpital, pour
+l'assister de ses propres deniers; et la procureuse songe que son mari
+chasse un grand clerc dont il est devenu jaloux.
+
+--J'entends ronfler autour de nous, dit Léandro Perez, et je crois que
+c'est ce gros homme que je démêle dans un petit corps de logis attenant
+à la demeure du procureur.--Justement, répondit Asmodée; c'est un
+chanoine qui rêve qu'il dit son _benedicite_.
+
+«Il a pour voisin un marchand d'étoffe de soie, qui vend sa marchandise
+fort cher, mais à crédit, aux personnes de qualité. Il est dû à ce
+marchand plus de cent mille ducats. Il rêve que tous ses débiteurs lui
+apportent de l'argent; et ses correspondants, de leur côté, songent
+qu'il est sur le point de faire banqueroute.--Ces deux songes, dit
+l'écolier, ne sont pas sortis du temple du sommeil par la même
+porte.--Non, je vous assure, répondit le démon; le premier, à coup sûr,
+est sorti par la porte d'ivoire, et le second par la porte de corne.
+
+«La maison qui joint celle de ce marchand est occupée par un fameux
+libraire. Il a depuis peu imprimé un livre qui a eu beaucoup de succès.
+En le mettant au jour, il promit à l'auteur de lui donner cinquante
+pistoles s'il réimprimait son ouvrage; et il rêve actuellement qu'il en
+fait une seconde édition sans l'en avertir.
+
+--Oh! pour ce songe-là, dit Zambullo, il n'est pas besoin de demander
+par quelle porte il est sorti; je ne doute pas qu'il n'ait son plein et
+entier effet. Je connais messieurs les libraires: ils ne se font pas un
+scrupule de tromper les auteurs.--Rien n'est plus véritable, reprit le
+boiteux; mais apprenez à connaître aussi messieurs les auteurs: ils ne
+sont pas plus scrupuleux que les libraires. Une petite aventure arrivée
+il n'y a pas cent ans à Madrid va vous le prouver.
+
+«Trois libraires soupaient ensemble au cabaret: la conversation tomba
+sur la rareté des bons livres nouveaux. «Mes amis, dit là-dessus un des
+convives, je vous dirai confidemment que j'ai fait un beau coup ces
+jours passés: j'ai acheté une copie qui me coûte un peu cher, à la
+vérité, mais elle est d'un auteur!... C'est de l'or en barre.» Un autre
+libraire prit alors la parole et se vanta pareillement d'avoir fait une
+emplette excellente le jour précédent. «Et moi, Messieurs, s'écria le
+troisième à son tour, je ne veux pas demeurer en reste de confiance avec
+vous: je vais vous montrer la perle des manuscrits; j'en ai fait
+aujourd'hui l'heureuse acquisition.» En même temps, chacun tira de sa
+poche la précieuse copie qu'il disait avoir achetée; et comme il se
+trouva que c'était une nouvelle pièce de théâtre intitulée _le Juif
+errant_, ils furent fort étonnés quand ils virent que c'était le même
+ouvrage qui leur avait été vendu à tous trois séparément.
+
+«Je découvre dans une autre maison, poursuivit le diable, un amant
+timide et respectueux qui vient de se réveiller. Il aime une veuve toute
+des plus vives; il rêvait qu'il était avec elle au fond d'un bois, où il
+lui tenait des discours tendres, et qu'elle lui a répondu: «Ah! que vous
+êtes séduisant! vous me persuaderiez, si je n'étais pas en garde contre
+les hommes; mais ce sont des trompeurs: je ne me fie point à leurs
+paroles: je veux des actions.--Hé! quelles actions, Madame, exigez-vous
+de moi? a repris l'amant. Faut-il, pour vous prouver la violence de mon
+amour, entreprendre les douze travaux d'Hercule?--Hé non! don Nicaise,
+non, a réparti la dame, je ne vous en demande pas tant.» Là-dessus il
+s'est réveillé.
+
+--Apprenez-moi, de grâce, dit l'écolier, pourquoi cet homme couché dans
+ce lit brun se débat comme un possédé.--C'est, répondit le boiteux, un
+habile licencié qui fait un songe dont il est terriblement agité! il
+rêve qu'il dispute et soutient l'immortalité de l'âme contre un petit
+docteur en médecine, qui est aussi bon catholique qu'il est bon médecin.
+Au second étage, chez le licencié, loge un gentilhomme d'Estramadure,
+nommé don Baltazar Fanfarronico, qui est venu en poste à la cour
+demander une récompense pour avoir tué un Portugais d'un coup
+d'escopette. Savez-vous quel songe il fait? Il rêve qu'on lui donne le
+gouvernement d'Antequere, et encore n'est-il pas content: il croit
+mériter une vice-royauté.
+
+«Je découvre dans un hôtel garni deux personnes de conséquence qui
+rêvent bien désagréablement. L'un, qui est gouverneur d'une place forte,
+songe qu'il est assiégé dans sa forteresse, et qu'après une légère
+résistance il est obligé de se rendre prisonnier de guerre avec la
+garnison. L'autre est l'évêque de Murcie; la cour a chargé ce prélat
+éloquent de faire l'éloge funèbre d'une princesse, et il doit le
+prononcer dans deux jours. Il rêve qu'il est en chaire, et qu'il demeure
+court après l'exorde de son discours.--Il n'est pas impossible, dit don
+Cléofas, que ce malheur lui arrive en effet.--Non vraiment, répondit le
+diable, et il n'y a pas même longtemps que cela est arrivé à Sa Grandeur
+en pareille occasion.
+
+«Voulez-vous que je vous montre un somnambule? vous n'avez qu'à regarder
+dans les écuries de cet hôtel: qu'y voyez-vous?--J'aperçois, dit Léandro
+Perez, un homme en chemise qui marche, et tient, ce me semble, une
+étrille à la main.--Hé bien, reprit le démon, c'est un palefrenier qui
+dort. Il a coutume toutes les nuits de se lever de son lit, et, tout en
+dormant, d'étriller ses chevaux; après quoi il se recouche. On s'imagine
+dans l'hôtel que c'est l'ouvrage d'un esprit follet, et le palefrenier
+lui-même le croit comme les autres.
+
+«Dans une grande maison, vis-à-vis l'hôtel garni, demeure un vieux
+chevalier de la Toison, lequel a jadis été vice-roi du Mexique. Il est
+tombé malade; et comme il craint de mourir, sa vice-royauté commence à
+l'inquiéter: il est vrai qu'il l'a exercée d'une manière qui justifie
+son inquiétude. Les chroniques de la Nouvelle-Espagne ne font pas une
+mention honorable de lui. Il vient de faire un songe dont toute
+l'horreur n'est point encore dissipée, et qui sera peut-être cause de sa
+mort.--Il faut donc, dit Zambullo, que ce songe soit bien
+extraordinaire.--Vous allez l'entendre, reprit Asmodée; il a quelque
+chose en effet de singulier. Ce seigneur rêvait tout à l'heure qu'il
+était dans la vallée des morts, où tous les Mexicains qui ont été les
+victimes de son injustice et de sa cruauté sont venus fondre sur lui, en
+l'accablant de reproches et d'injures: ils ont même voulu le mettre en
+pièces; mais il a pris la fuite et s'est dérobé à leur fureur. Après
+quoi, il s'est trouvé dans une grande salle toute tendue de drap noir,
+où il a vu son père et son aïeul assis à une table sur laquelle il y
+avait trois couverts. Ces deux tristes convives lui ont fait signe de
+s'approcher d'eux, et son père lui a dit, avec la gravité qu'ont tous
+les défunts: «Il y a longtemps que nous t'attendons; viens prendre ta
+place auprès de nous.»
+
+--Le vilain rêve! s'écria l'écolier; je pardonne au malade d'en avoir
+l'imagination blessée.--En récompense, dit le boiteux, sa nièce, qui est
+couchée dans un appartement au-dessus du sien, passe la nuit
+délicieusement: le sommeil lui présente les plus agréables idées. C'est
+une fille de vingt-cinq à trente ans, laide et mal faite. Elle rêve que
+son oncle, dont elle est l'unique héritière, ne vit plus, et qu'elle
+voit autour d'elle une foule d'aimables seigneurs qui se disputent la
+gloire de lui plaire.
+
+--Si je ne me trompe, dit don Cléofas, j'entends rire derrière
+nous.--Vous ne vous trompez point, reprit le diable; c'est une femme qui
+rit en dormant à deux pas d'ici, une veuve qui fait la prude et qui
+n'aime rien tant que la médisance. Elle songe qu'elle s'entretient avec
+une vieille dévote dont la conversation lui fait beaucoup de plaisir.
+
+«Je ris à mon tour en voyant dans une chambre au-dessous de cette femme
+un bourgeois qui a de la peine à vivre honnêtement du peu de bien qu'il
+possède. Il rêve qu'il ramasse des pièces d'or et d'argent, et que plus
+il en ramasse, plus il en trouve à ramasser; il en a déjà rempli un
+grand coffre.--Le pauvre garçon! dit Léandro; il ne jouira pas longtemps
+de son trésor.--A son réveil, reprit le boiteux, il sera comme un vrai
+riche qui se meurt, il verra disparaître ses richesses.
+
+«Si vous êtes curieux de savoir les songes de deux comédiennes qui sont
+voisines, je vais vous les dire. L'une rêve qu'elle prend des oiseaux à
+la pipée, qu'elle les plume à mesure qu'elle les prend, mais qu'elle les
+donne à dévorer à un beau matou dont elle est folle, et qui en a tout le
+profit. L'autre songe qu'elle chasse de sa maison des lévriers et des
+chiens danois dont elle a fait longtemps ses délices, et qu'elle ne veut
+plus avoir qu'un petit roquet des plus gentils qu'elle a pris en amitié.
+
+--Voilà deux songes bien fous, s'écria l'écolier; je crois que s'il y
+avait à Madrid, comme autrefois à Rome, des interprètes des songes, ils
+seraient fort embarrassés à expliquer ceux-là.--Pas trop, répondit le
+diable: pour peu qu'ils fussent au fait de ce qui se passe aujourd'hui
+chez la gent comique, ils y trouveraient bientôt un sens clair et net.
+
+--Pour moi, je n'y comprends rien, répliqua don Cléofas, et je ne m'en
+soucie guère; j'aime mieux apprendre qui est cette dame endormie dans un
+superbe lit de velours jaune, garni de franges d'argent, et auprès de
+laquelle il y a, sur un guéridon, un livre et un flambeau.--C'est une
+femme titrée, répartit le démon; une dame qui a un équipage très-galant,
+et qui se plaît à faire porter sa livrée par des jeunes hommes de bonne
+mine. Une de ses habitudes est de lire en se couchant; sans cela elle ne
+pourrait fermer l'oeil de toute la nuit. Hier au soir, elle lisait les
+Métamorphoses d'Ovide, et cette lecture est cause qu'elle fait en cet
+instant un songe où il y a bien de l'extravagance: elle rêve que Jupiter
+est devenu amoureux d'elle, et qu'il se met à son service sous la forme
+d'un grand page des mieux bâtis.
+
+«A propos de cette métamorphose, en voici une autre qui me paraît plus
+plaisante. J'aperçois un histrion qui goûte dans un profond sommeil la
+douceur d'un songe qui le flatte agréablement. Cet acteur est si vieux,
+qu'il n'y a tête d'homme à Madrid qui puisse dire l'avoir vu débuter. Il
+y a si longtemps qu'il paraît sur le théâtre, qu'il est, pour ainsi
+dire, théâtrifié. Il a du talent, et il en est si fier et si vain, qu'il
+s'imagine qu'un personnage tel que lui est au-dessus d'un homme.
+Savez-vous le songe que fait ce superbe héros de coulisse? Il rêve qu'il
+se meurt, et qu'il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées pour
+décider de ce qu'elles doivent faire d'un mortel de son importance. Il
+entend Mercure qui expose au conseil des dieux que ce fameux comédien,
+après avoir eu l'honneur de représenter si souvent sur la scène Jupiter
+et les autres principaux immortels, ne doit pas être assujetti au sort
+commun à tous les humains, et qu'il mérite d'être reçu dans la troupe
+céleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure; mais quelques autres
+dieux et quelques déesses se révoltent contre la proposition d'une
+apothéose si nouvelle, et Jupiter, pour les mettre d'accord, change le
+vieux comédien en une figure de décoration.»
+
+Le diable allait continuer; mais Zambullo l'interrompit, en lui disant:
+«Halte-là, seigneur Asmodée; vous ne prenez pas garde qu'il est jour:
+j'ai peur qu'on ne nous aperçoive sur le haut de cette maison. Si la
+populace vient une fois à remarquer votre Seigneurie, nous entendrons
+des huées qui ne finiront pas si tôt.
+
+--On ne nous verra point, lui répondit le démon; j'ai le même pouvoir
+que ces divinités fabuleuses dont je viens de parler, et, tout ainsi que
+sur le mont Ida l'amoureux fils de Saturne se couvrit d'un nuage, pour
+cacher à l'univers les caresses qu'il voulait faire à Junon, je vais
+former autour de nous une épaisse vapeur que la vue des hommes ne pourra
+percer, et qui ne vous empêchera pas de voir les choses que je voudrai
+vous faire observer.» En effet, ils furent tout à coup environnés d'une
+fumée qui, bien que des plus opaques, ne dérobait rien aux yeux de
+l'écolier.
+
+«Retournons aux songes, poursuivit le boiteux... Mais je ne fais pas
+réflexion, ajouta-t-il, que la manière dont je vous ai fait passer la
+nuit doit vous avoir fatigué. Je suis d'avis de vous transporter chez
+vous, et de vous y laisser reposer quelques heures: pendant ce temps-là,
+je vais parcourir les quatre parties du monde, et faire quelques tours
+de mon métier: après cela je vous rejoindrai, pour m'égayer avec vous
+sur nouveaux frais.--Je n'ai nulle envie de dormir et je ne suis point
+las, répondit don Cléofas; au lieu de me quitter, faites-moi le plaisir
+de m'apprendre les divers desseins qu'ont ces personnes que je vois déjà
+levées, et qui se disposent, ce me semble, à sortir. Que vont-elles
+faire de si grand matin?--Ce que vous souhaitez de savoir, reprit le
+démon, est une chose digne d'être observée. Vous allez voir un tableau
+des soins, des mouvements, des peines que les pauvres mortels se donnent
+pendant cette vie, pour remplir le plus agréablement qu'il leur est
+possible ce petit espace qui est entre leur naissance et leur mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+_Où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans copies._
+
+
+Observons d'abord cette troupe de gueux que vous voyez déjà dans la rue.
+Ce sont des libertins, la plupart de bonne famille, qui vivent en
+communauté comme des moines, et passent presque toutes les nuits à faire
+la débauche dans leur maison, où il y a toujours une ample provision de
+pain, de viande et de vin. Les voilà qui vont se séparer pour aller
+jouer leurs rôles dans les églises; et ce soir, ils se rassembleront
+pour boire à la santé des personnes charitables qui contribuent
+pieusement à leur dépense. Admirez, je vous prie, comme ces fripons
+savent se mettre et se travestir pour inspirer de la pitié: les
+coquettes ne savent pas mieux s'ajuster pour donner de l'amour.
+
+«Regardez attentivement les trois qui vont ensemble du même côté. Celui
+qui s'appuie sur des béquilles, qui fait trembler tout son corps, et
+semble marcher avec tant de peine qu'à chaque pas vous diriez qu'il va
+tomber sur le nez, quoiqu'il ait une longue barbe blanche et un air
+décrépit, est un jeune homme si alerte et si léger, qu'il passerait un
+daim à la course. L'autre, qui fait le teigneux, est un bel adolescent,
+dont la tête est couverte d'une peau qui cache une chevelure de page de
+cour. Et l'autre, qui paraît en cul-de-jatte, est un drôle qui a l'art
+de tirer de sa poitrine des sons si lamentables, qu'à ses tristes
+accents il n'y a point de vieille qui ne descende d'un quatrième étage
+pour lui apporter un maravedi.
+
+«Tandis que ces fainéants vont, sous le masque de la pauvreté, attraper
+l'argent du public, je remarque bien des artisans laborieux, quoique
+Espagnols, qui s'apprêtent à gagner leur vie à la sueur de leur corps.
+J'aperçois de toutes parts des hommes qui se lèvent et s'habillent pour
+aller remplir leurs différents emplois. Combien de projets formés cette
+nuit vont s'exécuter ou s'évanouir en ce jour! Que de démarches
+l'intérêt, l'amour et l'ambition vont faire faire!
+
+--Que vois-je dans la rue? interrompit don Cléofas. Qui est cette femme
+chargée de médailles, que conduit un laquais, et qui marche avec
+précipitation? Elle a sans doute quelque affaire fort pressante.--Oui,
+certainement, répondit le diable: c'est une vénérable matrone qui court
+à une maison où l'on a besoin de son ministère. Elle y va trouver une
+comédienne qui pousse des cris, et auprès d'elle deux cavaliers bien
+embarrassés. L'un est le mari, et l'autre un homme de condition qui
+s'intéresse à ce qui va se passer; car les couches des femmes de théâtre
+ressemblent à celles d'Alcmène: il y a toujours un Jupiter et un
+Amphitryon qui sont auteurs du parti.
+
+«Ne dirait-on pas, à voir ce cavalier à cheval avec sa carabine, que
+c'est un chasseur qui va faire la guerre aux lièvres et aux perdreaux
+des environs de Madrid? Cependant il n'a aucune envie de prendre le
+divertissement de la chasse: il est occupé d'un autre dessein; il va
+gagner un village où il se déguisera en paysan, pour s'introduire sous
+cet habit dans une ferme où est sa maîtresse sous la conduite d'une mère
+sévère et vigilante.
+
+«Ce jeune bachelier qui passe et marche à pas précipités a coutume
+d'aller tous les matins faire sa cour à un vieux chanoine qui est son
+oncle, et dont il couche en joue la prébende. Regardez dans cette
+maison, vis-à-vis de nous, un homme qui prend son manteau et se dispose
+à sortir. C'est un honnête et riche bourgeois qu'une affaire assez
+sérieuse inquiète. Il a une fille unique à marier; il ne sait s'il doit
+la donner à un jeune procureur qui la recherche, ou bien à un fier
+_hidalgo_ qui la demande. Il va consulter ses amis là-dessus; et dans le
+fond, rien n'est plus embarrassant. Il craint, en choisissant le
+gentilhomme, d'avoir un gendre qui le méprise; et il a peur, s'il s'en
+tient au procureur, de mettre dans sa maison un ver qui en ronge tous
+les meubles.
+
+«Considérez un voisin de ce père embarrassé, et démêlez, dans ce corps
+de logis où il y a de superbes ameublements, un homme en robe de chambre
+de brocard rouge à fleurs d'or: c'est un bel esprit qui fait le seigneur
+en dépit de sa basse origine. Il y a dix ans qu'il n'avait pas vingt
+maravedis, et il jouit à présent de dix mille ducats de rente. Il a un
+équipage très-joli; mais il en rabat l'entretien sur sa table, dont la
+frugalité est telle, qu'il mange ordinairement le petit poulet en son
+particulier. Il ne laisse pas pourtant de régaler quelquefois, par
+ostentation, des personnes de qualité. Il donne aujourd'hui à dîner à
+des conseillers d'État; et pour cet effet, il vient d'envoyer chercher
+un pâtissier et un rôtisseur; il va marchander avec eux sou à sou; après
+quoi il écrira sur des cartes les services dont ils seront
+convenus.--Vous me parlez d'un grand crasseux, dit Zambullo.--Hé mais!
+répondit Asmodée, tous les gueux que la fortune enrichit brusquement
+deviennent avares ou prodigues: c'est la règle.
+
+--Apprenez-moi, dit l'écolier, qui est une belle dame que je vois à sa
+toilette, et qui s'entretient avec un cavalier fort bien fait.--Ah!
+vraiment, s'écria le boiteux, ce que vous remarquez là mérite bien votre
+attention. Cette femme est une veuve allemande qui vit à Madrid de son
+douaire, et voit très-bonne compagnie; et le jeune homme qui est avec
+elle est un seigneur nommé don Antoine de Monsalve.
+
+«Quoique ce cavalier soit d'une des premières maisons d'Espagne, il a
+promis à la veuve de l'épouser: il lui a même fait un dédit de trois
+mille pistoles; mais il est traversé dans ses amours par ses parents,
+qui menacent de le faire enfermer s'il ne rompt tout commerce avec
+l'Allemande, qu'ils regardent comme une aventurière. Le galant, mortifié
+de les voir tous révoltés contre son penchant, vint hier au soir chez sa
+maîtresse, qui, s'apercevant qu'il avait quelque chagrin, lui en demanda
+la cause; il la lui apprit, en l'assurant que toutes les contradictions
+qu'il aurait à essuyer de la part de sa famille ne pourraient jamais
+ébranler sa constance. La veuve parut charmée de sa fermeté, et ils se
+séparèrent tous deux à minuit, très-contents l'un de l'autre.
+
+«Monsalve est revenu ce matin: il a trouvé la dame à sa toilette, et il
+s'est mis sur nouveaux frais à l'entretenir de son amour. Pendant la
+conversation, l'Allemande a ôté ses papillotes: le cavalier en a pris
+une sans réflexion, l'a dépliée, et, y voyant de son écriture: «Comment
+donc, Madame, a-t-il dit en riant, est-ce là l'usage que vous faites des
+billets doux qu'on vous envoie?--Oui, Monsalve, a-t-elle répondu; vous
+voyez à quoi me servent les promesses des amants qui veulent m'épouser
+en dépit de leurs familles; j'en fais des papillotes.» Quand le cavalier
+a reconnu que c'était effectivement son dédit que la dame avait déchiré,
+il n'a pu s'empêcher d'admirer le désintéressement de sa veuve, et il
+lui jure de nouveau une éternelle fidélité.
+
+«Jetez les yeux, poursuivit le diable, sur ce grand homme sec qui passe
+au-dessous de nous: il a un grand registre sous son bras, une écritoire
+pendue à sa ceinture, et une guitare sur le dos.--Ce personnage, dit
+l'écolier, a un air ridicule; je gagerais que c'est un original.--Il est
+certain, reprit le démon, que c'est un mortel assez singulier. Il y a
+des philosophes cyniques en Espagne: en voilà un. Il va vers le
+Buen-Retiro se mettre dans une prairie où il y a une claire fontaine
+dont l'eau pure forme un ruisseau qui serpente parmi les fleurs. Il
+demeurera là toute la journée à contempler les richesses de la nature, à
+jouer de la guitare, et à faire des réflexions qu'il écrira sur son
+registre. Il a dans ses poches sa nourriture ordinaire, c'est-à-dire
+quelques oignons avec un morceau de pain: telle est la vie sobre qu'il
+mène depuis dix ans; et si quelque Aristippe lui disait comme à Diogène:
+«Si tu savais faire ta cour aux grands, tu ne mangerais pas des
+oignons,» ce philosophe moderne lui répondrait: «Je ferais ma cour aux
+grands aussi bien que toi, si je voulais abaisser un homme jusqu'à le
+faire ramper sous un autre homme.»
+
+«En effet, ce philosophe a autrefois été attaché aux grands seigneurs;
+ils lui firent même sa fortune: mais ayant senti que leur amitié n'était
+pour lui qu'une honorable servitude, il rompit tout commerce avec eux.
+Il avait un carrosse qu'il quitta, parce qu'il fit réflexion qu'il
+éclaboussait des gens qui valaient mieux que lui: il a même donné
+presque tous ses biens à ses amis indigents; il s'est seulement réservé
+de quoi vivre de la manière qu'il vit; car il ne lui paraît pas moins
+honteux pour un philosophe d'aller mendier son pain parmi le peuple que
+chez les grands seigneurs.
+
+«Plaignez le cavalier qui suit ce philosophe, et que vous voyez
+accompagné d'un chien: il peut se vanter d'être d'une des meilleures
+maisons de Castille. Il a été riche; mais il s'est ruiné, comme le Timon
+de Lucien, en régalant tous les jours ses amis, et surtout en faisant
+des fêtes superbes aux naissances, aux mariages des princes et
+princesses, en un mot, à chaque occasion qu'a eu l'Espagne de faire des
+réjouissances. Dès que les parasites ont vu sa marmite renversée, ils
+ont disparu de chez lui; tous ses amis l'ont abandonné; un seul lui est
+resté fidèle: c'est son chien.
+
+--Dites-moi, seigneur diable, s'écria Léandro Perez, à qui appartient
+cet équipage que je vois arrêté devant une maison.--C'est, répondit le
+démon, le carrosse d'un riche contador, qui va tous les matins dans
+cette maison, où demeure une beauté galicienne dont ce vieux pécheur de
+race more a soin, et qu'il aime éperdument. Il apprit hier au soir
+qu'elle lui avait fait une infidélité: dans la fureur que lui causa
+cette nouvelle, il lui écrivit une lettre pleine de reproches et de
+menaces. Vous ne devineriez pas quel parti la coquette s'est avisée de
+prendre: au lieu d'avoir l'impudence de nier le fait, elle a mandé ce
+matin au trésorier qu'il est justement irrité contre elle; qu'il ne doit
+plus la regarder qu'avec mépris, puisqu'elle a été capable de trahir un
+si galant homme; qu'elle reconnaît sa faute, qu'elle la déteste, et que,
+pour s'en punir, elle a déjà coupé ses beaux cheveux, dont il sait bien
+qu'elle est idolâtre: enfin, qu'elle est dans la résolution d'aller dans
+une retraite consacrer le reste de ses jours à la pénitence.
+
+«Le vieux soupirant n'a pu tenir contre les prétendus remords de sa
+maîtresse; il s'est levé aussitôt pour se rendre chez elle: il l'a
+trouvée dans les pleurs, et cette bonne comédienne a si bien joué son
+rôle, qu'il vient de lui pardonner le passé; il fera plus: pour la
+consoler du sacrifice de sa chevelure, il lui promet, en ce moment, de
+la faire dame de paroisse, en lui achetant une belle maison de campagne,
+qui est actuellement à vendre auprès de l'Escurial.
+
+--Toutes les boutiques sont ouvertes, dit l'écolier, et j'aperçois déjà
+un cavalier qui entre chez un traiteur.--Ce cavalier, reprit Asmodée,
+est un garçon de famille qui a la rage d'écrire et de vouloir absolument
+passer pour auteur: il ne manque pas d'esprit; il en a même assez pour
+critiquer tous les ouvrages qui paraissent sur la scène; mais il n'en a
+point assez pour en composer un raisonnable. Il entre chez le traiteur
+pour ordonner un grand repas; il donne à dîner aujourd'hui à quatre
+comédiens, qu'il veut engager à protéger une mauvaise pièce de sa façon
+qu'il est sur le point de présenter à leur compagnie.
+
+«A propos d'auteurs, continua-t-il, en voilà deux qui se rencontrent
+dans la rue. Remarquez qu'ils se saluent avec un ris moqueur; ils se
+méprisent mutuellement, et ils ont raison. L'un écrit aussi facilement
+que le poëte Crispinus, qu'Horace compare aux soufflets des forges; et
+l'autre emploie bien du temps à faire des ouvrages froids et insipides.
+
+--Qui est ce petit homme qui descend de carrosse à la porte de cette
+église? dit Zambullo.--C'est, répondit le boiteux, un personnage digne
+d'être remarqué. Il n'y a pas dix ans qu'il abandonna l'étude d'un
+notaire où il était maître-clerc, pour s'aller jeter dans la chartreuse
+de Saragosse. Au bout de six mois de noviciat, il sortit de son couvent,
+reparut à Madrid; mais ceux qui le connaissaient furent étonnés de le
+voir devenir tout à coup un des principaux membres du conseil des Indes.
+On parle encore aujourd'hui d'une fortune si subite. Quelques-uns disent
+qu'il s'est donné au diable; d'autres veulent qu'il ait été aimé d'une
+riche douairière, et d'autres enfin qu'il ait trouvé un trésor.--Vous
+savez ce qui en est, interrompit don Cléofas.--Oh! pour cela oui,
+répartit le démon, et je vais vous révéler le mystère.
+
+«Pendant que notre moine était novice, il arriva qu'un jour, en faisant
+dans son jardin une profonde fosse pour y planter un arbre, il aperçut
+une cassette de cuivre qu'il ouvrit: il y avait dedans une boîte d'or
+qui contenait une trentaine de diamants d'une grande beauté. Quoique le
+religieux ne se connût pas autrement en pierreries, il ne laissa pas de
+juger qu'il venait de faire un bon coup de filet; et prenant aussitôt le
+parti que prend dans une comédie de Plaute ce Gripus qui renonce à la
+pêche après avoir trouvé un trésor, il quitta le froc et revint à
+Madrid, où, par l'entremise d'un joaillier de ses amis, il changea ses
+pierres précieuses en pièces d'or, et ses pièces d'or en une charge qui
+lui donne un beau rang dans la société civile.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+_Ce que le diable fit encore remarquer à don Cléofas._
+
+
+Il faut, poursuivit Asmodée, que je vous fasse rire en vous apprenant un
+trait de cet homme qui entre chez un marchand de liqueurs. C'est un
+médecin biscayen; il va prendre une tasse de chocolat, après quoi il
+passera toute la journée à jouer aux échecs.
+
+«Pendant ce temps-là, ne craignez pas pour ses malades; il n'en a point,
+et quand il en aurait, les moments qu'il emploie à jouer ne seraient pas
+les plus mauvais pour eux. Il ne manque pas d'aller tous les soirs chez
+une belle et riche veuve qu'il voudrait épouser, et dont il fait
+semblant d'être fort amoureux. Quand il est avec elle, un fripon de
+valet qu'il a pour tout domestique, et avec lequel il s'entend, lui
+apporte une fausse liste qui contient les noms de plusieurs personnes de
+qualité de la part desquelles on est venu chercher ce docteur. La veuve
+prend tout cela au pied de la lettre, et notre joueur d'échecs est sur
+le point de gagner la partie.
+
+«Arrêtons-nous devant cet hôtel auprès duquel nous sommes; je
+ne veux point passer outre sans vous faire remarquer les personnes
+qui l'habitent. Parcourez des yeux les appartements: qu'y
+découvrez-vous?--J'y démêle des dames dont la beauté m'éblouit, répondit
+l'écolier. J'en vois quelques-unes qui se lèvent, et d'autres qui sont
+déjà levées. Que de charmes elles offrent à mes regards! je m'imagine
+voir les nymphes de Diane, telles que les poëtes nous les représentent.
+
+--Si ces femmes que vous admirez, reprit le boiteux, ont les attraits
+des nymphes de Diane, elles n'en ont assurément pas la chasteté. Ce sont
+quatre ou cinq aventurières qui vivent ensemble à frais communs. Aussi
+dangereuses que ces belles demoiselles de chevalerie qui arrêtaient par
+leurs appas les chevaliers qui passaient devant leurs châteaux, elles
+attirent les jeunes gens chez elles. Malheur à ceux qui s'en laissent
+charmer! Pour avertir du péril que courent les passants, il faudrait
+faire mettre devant cette maison des balises, comme on en met dans les
+rivières pour marquer les endroits dont il ne faut pas s'approcher.
+
+--Je ne vous demande pas, dit Léandro Perez, où vont ces seigneurs que
+je vois dans leurs carrosses: ils vont sans doute au lever du roi.--Vous
+l'avez dit, reprit le diable; et si vous voulez y aller aussi, je vous y
+conduirai; nous ferons là quelques remarques réjouissantes.--Vous ne
+pouvez rien me proposer qui me soit plus agréable, répliqua Zambullo; je
+m'en fais par avance un grand plaisir.»
+
+Alors le démon, prompt à satisfaire don Cléofas, l'emporta vers le
+palais du roi; mais avant que d'y arriver, l'écolier, apercevant des
+manoeuvres qui travaillaient à une porte fort haute, demanda si c'était
+un portail d'église qu'ils faisaient. «Non, lui répondit Asmodée, c'est
+la porte d'un nouveau marché; elle est magnifique, comme vous voyez;
+cependant, quand ils l'élèveraient jusqu'aux nues, jamais elle ne sera
+digne des deux vers latins qu'on doit mettre dessus.
+
+--Que me dites-vous? s'écria Léandro; quelle idée vous me donnez de ces
+deux vers! Je meurs d'envie de les savoir.--Les voici, reprit le démon;
+préparez-vous à les admirer.
+
+ Quam bene Mercurius nunc merces vendit opimas,
+ Momus ubi fatuos vendidit ante sales!
+
+«Il y a dans ces deux vers un jeu de mots le plus joli du monde.--Je
+n'en sens point encore toute la beauté, dit l'écolier; je ne sais pas
+bien ce que signifient ces _fatuos sales_.--Vous ignorez donc, répartit
+le diable, que la place où l'on bâtit ce marché pour y vendre des
+denrées fut autrefois un collége de moines qui enseignaient à la
+jeunesse les humanités? Les régents de ce collége y faisaient
+représenter par leur écoliers des drames, des pièces de théâtre fades,
+et entremêlées de ballets si extravagants, qu'on y voyait danser
+jusqu'aux _prétérits_ et aux _supins_.--Oh! ne m'en dites pas davantage,
+interrompit Zambullo; je sais bien quelle drogue c'est que les pièces de
+collége. L'inscription me paraît admirable.»
+
+A peine Asmodée et don Cléofas furent-ils sur l'escalier du palais du
+roi, qu'ils virent plusieurs courtisans qui montaient les degrés. A
+mesure que ces seigneurs passaient auprès d'eux, le diable faisait le
+nomenclateur: «Voilà, disait-il à Léandro Perez, en les lui montrant du
+doigt l'un après l'autre, voilà le comte de Villalonso, de la maison de
+la Puebla d'Ellerena; voici le marquis de Castro Fueste; celui-là c'est
+don Lopez de Los Rios, président du conseil des finances; celui-ci, le
+comte de Villa Hombrosa.» Il ne se contentait pas de les nommer, il
+faisait leur éloge; mais ce malin esprit y ajoutait toujours quelque
+trait satirique: il leur donnait à chacun son lardon.
+
+«Ce seigneur, disait-il de l'un, est affable et obligeant; il vous
+écoute avec un air de bonté. Implorez-vous sa protection, il vous
+l'accorde généreusement et vous offre son crédit. C'est dommage qu'un
+homme qui aime tant à faire plaisir ait la mémoire si courte, qu'un
+quart d'heure après que vous lui avez parlé, il oublie ce que vous lui
+avez dit.
+
+«Ce duc, disait-il en parlant d'un autre, est un des seigneurs de la
+cour du meilleur caractère: il n'est pas, comme la plupart de ses
+pareils, différent de lui-même d'un moment à un autre: il n'y a point de
+caprice, point d'inégalité dans son humeur. Ajoutez à cela qu'il ne paye
+pas d'ingratitude l'attachement qu'on a pour sa personne ni les services
+qu'on lui rend; mais par malheur il est trop lent à les reconnaître. Il
+laisse désirer si longtemps ce qu'on attend de lui, qu'on croit l'avoir
+bien acheté lorsqu'on l'a obtenu.»
+
+Après que le démon eût fait connaître à l'écolier les bonnes et les
+mauvaises qualités d'un grand nombre de seigneurs, il l'emmena dans une
+salle où il y avait des hommes de toute sorte de conditions, et
+particulièrement tant de chevaliers, que don Cléofas s'écria: «Que de
+chevaliers! parbleu! il faut qu'il y en ait bien en Espagne!--Je vous en
+réponds, dit le boiteux, et cela n'est pas surprenant, puisque pour être
+chevalier de saint-Jacques ou de Calatrave il n'est pas nécessaire,
+comme autrefois pour devenir chevalier romain, d'avoir vingt-cinq mille
+écus de patrimoine: aussi s'aperçoit-on que c'est une marchandise bien
+mêlée.
+
+«Envisagez, continua-t-il, la mine plate qui est derrière vous.--Parlez
+plus bas, interrompit Zambullo, cet homme vous entend.--Non, non,
+répondit le diable; le même charme qui nous rend invisibles ne permet
+pas qu'on nous entende. Regardez cette figure-là: c'est un Catalan qui
+revient des îles Philippines, où il était flibustier. Diriez-vous à le
+voir que c'est un foudre de guerre? Il a pourtant fait des actions
+prodigieuses de valeur. Il va ce matin présenter au roi un placet par
+lequel il demande certain poste pour récompense de ses services; mais je
+doute fort qu'il l'obtienne, puisqu'il ne s'adresse pas auparavant au
+premier ministre.
+
+--Je vois à la main droite de ce flibustier, dit Léandro Perez, un gros
+et grand homme qui paraît faire l'important: à juger de sa condition par
+l'orgueil qu'il y a dans son maintien, il faut que ce soit quelque riche
+seigneur.--Ce n'est rien moins que cela, répartit Asmodée: c'est un
+_hidalgo_ des plus pauvres, qui, pour subsister, donne à jouer sous la
+protection d'un grand.
+
+«Mais je remarque un licencié qui mérite bien que je vous le fasse
+observer. C'est celui que vous voyez qui s'entretient auprès de la
+première fenêtre avec un cavalier vêtu de velours gris-blanc. Ils
+parlent tous deux d'une affaire qui fut hier jugée par le roi: je vais
+vous en faire le détail.
+
+«Il y a deux mois que ce licencié, qui est académicien de l'académie de
+Tolède, donna au public un livre de morale qui révolta tous les vieux
+auteurs castillans; ils le trouvèrent plein d'expressions trop hardies
+et de mots trop nouveaux. Les voilà qui se liguent contre cette
+production singulière: ils s'assemblent et dressent un placet qu'ils
+présentent au roi, pour le supplier de condamner ce livre comme
+contraire à la pureté et à la netteté de la langue espagnole.
+
+«Le placet parut digne d'attention à Sa Majesté, qui nomma trois
+commissaires pour examiner l'ouvrage. Ils estimèrent que le style en
+était effectivement répréhensible, et d'autant plus dangereux qu'il
+était plus brillant. Sur leur rapport, voici de quelle manière le roi a
+décidé: il a ordonné, sous peine de désobéissance, que ceux des
+académiciens de Tolède qui écrivent dans le goût de ce licencié ne
+composeront plus de livres à l'avenir; et que même, pour mieux conserver
+la pureté de la langue castillane, ces académiciens ne pourront être
+remplacés, après leur mort, que par des personnes de la première
+qualité.
+
+--Cette décision est merveilleuse, s'écria Zambullo en
+riant: les partisans du langage ordinaire n'ont plus rien à
+craindre.--Pardonnez-moi, répartit le démon: les auteurs ennemis de
+cette noble simplicité qui fait le charme des lecteurs sensés ne sont
+pas tous de l'académie de Tolède.»
+
+Don Cléofas fut curieux d'apprendre qui était le cavalier habillé de
+velours gris-blanc qu'il voyait en conversation avec le licencié.
+«C'est, lui dit le boiteux, un cadet catalan, officier de la garde
+espagnole: je vous assure que c'est un garçon très-spirituel. Je veux,
+pour vous faire juger de son esprit, vous citer une répartie qu'il fit
+hier à une dame en fort bonne compagnie; mais pour l'intelligence de ce
+bon mot, il faut savoir qu'il a un frère, nommé don André de Prada, qui
+était il y a quelques années officier comme lui dans le même corps.
+
+«Il arriva qu'un jour un gros fermier des domaines du roi aborda ce don
+André, et lui dit: «Seigneur de Prada, je porte même nom que vous; mais
+nos familles sont différentes. Je sais que vous êtes d'une des
+meilleures maisons de Catalogne, et en même temps que vous n'êtes pas
+riche. Moi, je suis riche et d'une naissance peu illustre. N'y aurait-il
+pas moyen de nous faire part mutuellement de ce que nous avons de bon
+l'un et l'autre? Avez-vous vos titres de noblesse?» Don André répondit
+qu'oui. «Cela étant, répliqua le fermier, si vous voulez me les
+communiquer, je les mettrai entre les mains d'un habile généalogiste qui
+travaillera là-dessus, et nous rendra parents en dépit de nos aïeux. De
+mon côté, par reconnaissance, je vous ferai présent de trente mille
+pistoles. Sommes-nous d'accord?» Don André fut ébloui de la somme: il
+accepta la proposition, confia ses pancartes au fermier, et, de l'argent
+qu'il en reçut, acheta une terre considérable en Catalogne, où il vit
+depuis ce temps-là.
+
+«Or, son cadet, qui n'a rien gagné à ce marché, était hier à une table
+où l'on parla par hasard du seigneur de Prada, fermier des domaines du
+roi; et là-dessus une dame de la compagnie, adressant la parole à ce
+jeune officier, lui demanda s'il n'était pas parent de ce fermier? «Non,
+Madame, lui répondit-il, je n'ai pas cet honneur-là: c'est mon frère.»
+
+L'écolier fit un éclat de rire à cette répartie, qui lui parut des plus
+plaisantes. Puis apercevant tout à coup un petit homme qui suivait un
+courtisan, il s'écria: «Hé, bon Dieu! que ce petit homme qui suit ce
+seigneur lui fait de révérences! il a sans doute quelque grâce à lui
+demander.--Ce que vous remarquez là, reprit le diable, vaut bien la
+peine que je vous dise la cause de ces civilités. Ce petit homme est un
+honnête bourgeois qui a une assez belle maison de campagne aux environs
+de Madrid, dans un endroit où il y a des eaux minérales qui sont en
+réputation. Il a prêté sans intérêt cette maison pour trois mois à ce
+seigneur, qui y a été prendre les eaux. Le bourgeois en ce moment prie
+très-affectueusement ledit seigneur de le servir dans une occasion qui
+s'en présente, et le seigneur refuse fort poliment de lui rendre
+service.
+
+«Il ne faut pas que je laisse échapper ce cavalier de race plébéienne,
+lequel fend la presse en tranchant de l'homme de condition. Il est
+devenu excessivement riche en peu de temps par la science des nombres.
+Il y a dans sa maison autant de domestiques que dans l'hôtel d'un grand,
+et sa table l'emporte sur celle d'un ministre pour la délicatesse et
+l'abondance. Il a un équipage pour lui, un autre pour sa femme et un
+autre pour ses enfants. On voit dans ses écuries les plus belles mules
+et les plus beaux chevaux du monde. Il acheta même ces jours passés, et
+paya argent comptant, un superbe attelage que le prince d'Espagne avait
+marchandé et trouvé trop cher.--Quelle insolence! dit Léandro; un Turc
+qui verrait ce drôle-là dans un état si florissant ne manquerait pas de
+le croire à la veille d'essuyer quelque fâcheux revers de
+fortune.--J'ignore l'avenir, dit Asmodée, mais je ne puis m'empêcher de
+penser comme un Turc.
+
+«Ah! qu'est-ce que je vois? continua le démon avec surprise; peu s'en
+faut que je ne doute du rapport de mes yeux! je démêle dans cette salle
+un poëte qui n'y devrait pas être. Comment ose-t-il se montrer ici,
+après avoir fait des vers qui offensent de grands seigneurs espagnols?
+il faut qu'il compte bien sur le mépris qu'ils ont pour lui.
+
+«Considérez attentivement ce respectable personnage qui entre appuyé sur
+un écuyer. Remarquez comme, par considération, tout le monde se range
+pour lui faire place. C'est le seigneur don Joseph de Reynaste et Ayala,
+grand juge de police: il vient rendre compte au roi de ce qui est arrivé
+cette nuit dans Madrid. Regardez ce bon vieillard avec admiration.
+
+--Véritablement, dit Zambullo, il a l'air d'être un homme de bien.--Il
+serait à souhaiter, reprit le boiteux, que tous les corrégidors le
+prissent pour modèle. Ce n'est pas un de ces esprits violents qui
+n'agissent que par humeur et par impétuosité; il ne fera point arrêter
+un homme sur le simple rapport d'un alguazil, d'un secrétaire ou d'un
+commis. Il sait trop bien que ces sortes de gens, pour la plupart, ont
+l'âme vénale, et sont capables de faire un honteux trafic de son
+autorité. C'est pourquoi, lorsqu'il est question d'enfermer un accusé,
+il approfondit l'accusation jusqu'à ce qu'il ait démêlé la vérité; aussi
+n'envoie-t-il jamais des innocents dans les prisons; il n'y fait mettre
+que des coupables, encore n'abandonne-t-il pas ceux-ci à la barbarie qui
+règne dans les cachots. Il va voir lui-même ces misérables, et a soin
+d'empêcher qu'on n'ajoute l'inhumanité aux justes rigueurs des lois.
+
+--Le beau caractère! s'écria Léandro; l'aimable mortel! je serais
+curieux de l'entendre parler au roi.--Je suis bien mortifié, répondit le
+diable, d'être obligé de vous dire que je ne puis contenter ce nouveau
+désir sans m'exposer à recevoir une insulte. Il ne m'est pas permis de
+m'introduire auprès des souverains; ce serait empiéter sur les droits de
+Léviatan, de Belfégor et d'Astarot. Je vous l'ai déjà dit, ces trois
+esprits sont en possession d'obséder les princes. Il est défendu aux
+autres démons de paraître dans les cours, et je ne sais à quoi je
+pensais lorsque je me suis avisé de vous amener ici: c'est avoir fait,
+je l'avoue, une démarche bien téméraire. Si ces trois diables
+m'apercevaient, ils viendraient avec fureur fondre sur moi, et, entre
+nous, je ne serais pas le plus fort.
+
+--Puisque cela est, répliqua l'écolier, éloignons-nous promptement de ce
+palais: j'aurais une mortelle douleur de vous voir houspiller par vos
+confrères sans pouvoir vous secourir; car si je me mettais de la partie,
+je crois que vous n'en seriez guère mieux.--Non, sans doute, répondit
+Asmodée; ils ne sentiraient point vos coups, et vous péririez sous les
+leurs.
+
+«Mais, ajouta-t-il, pour vous consoler de ce que je ne vous fais pas
+entrer dans le cabinet de votre grand monarque, je vais vous procurer un
+plaisir qui vaudra bien celui que vous perdez.» En achevant ces paroles,
+il prit par la main don Cléofas, et fendit avec lui les airs du côté de
+la Merci.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+_Des Captifs._
+
+
+Ils s'arrêtèrent tous deux sur une maison voisine de ce monastère, à la
+porte duquel il y avait un grand concours de personnes de l'un et de
+l'autre sexe. «Que de monde! dit Léandro Perez; quelle cérémonie
+assemble ici tout ce peuple?--C'est, répondit le démon, une cérémonie
+que vous n'avez jamais vue, quoiqu'elle se fasse à Madrid de temps en
+temps. Trois cents esclaves, tous sujets du roi d'Espagne, vont arriver
+dans un moment; ils reviennent d'Alger, où les Pères de la Rédemption
+les ont été racheter. Toutes les rues par où ils doivent passer vont se
+remplir de spectateurs.
+
+--Il est vrai, répliqua Zambullo, que je n'ai pas été jusqu'ici fort
+curieux de voir un semblable spectacle, et si c'est là celui que votre
+Seigneurie me réserve, je vous dirai franchement que vous ne deviez pas
+tant m'en faire fête.--Je vous connais trop bien, répartit le diable,
+pour ignorer que ce n'est pas pour vous un agréable passe-temps que
+d'observer des misérables; mais quand vous saurez qu'en vous les faisant
+considérer j'ai dessein de vous révéler les particularités remarquables
+qu'il y a dans la captivité des uns, et les embarras où vont se trouver
+quelques autres à leur retour chez-eux, je suis persuadé que vous ne
+serez pas fâché que je vous donne ce divertissement.--Oh! pour cela non,
+reprit l'écolier; ce que vous dites là change la thèse, et vous me ferez
+un vrai plaisir de tenir votre promesse.»
+
+Pendant qu'ils s'entretenaient de cette sorte, ils entendirent tout à
+coup de grands cris que poussa la populace à la vue des captifs, qui
+marchaient en cet ordre: ils allaient à pied deux à deux, sous leurs
+habits d'esclaves, et chacun ayant sa chaîne sur ses épaules. Un assez
+grand nombre de religieux de la Merci qui avaient été au-devant d'eux
+les précédaient, montés sur des mules caparaçonnées d'étamine noire,
+comme s'ils eussent mené un deuil, et un de ces bons pères portait
+l'étendard de la Rédemption. Les plus jeunes captifs étaient à la tête;
+les vieux les suivaient, et derrière ceux-ci paraissait, sur un petit
+cheval, un religieux du même ordre que les premiers, lequel avait tout
+l'air d'un prophète: aussi était-ce le chef de la mission. Il s'attirait
+les yeux des assistants par sa gravité, ainsi que par une longue barbe
+grise qui le rendait vénérable; et on lisait sur le visage de ce Moïse
+espagnol la joie inexprimable qu'il ressentait de ramener tant de
+chrétiens dans leur patrie.
+
+«Ces captifs, dit le boiteux, ne sont pas tous également ravis d'avoir
+recouvré la liberté. S'il y en a qui se réjouissent d'être sur le point
+de revoir leurs parents, il en est d'autres qui craignent d'apprendre
+que, pendant leur absence, il ne soit arrivé dans leurs familles des
+événements plus cruels pour eux que l'esclavage.
+
+«Par exemple, les deux qui marchent les premiers sont dans le dernier
+cas. L'un, natif de la petite ville de Velilla en Aragon, après avoir
+été dix ans dans la servitude des Turcs sans recevoir aucunes nouvelles
+de sa femme, va la retrouver mariée en secondes noces, et mère de cinq
+enfants qui ne sont pas de son bail. L'autre, fils d'un marchand de
+laine de Ségovie, fut enlevé par un corsaire il y a près de quatre
+lustres. Il appréhende que depuis tant d'années sa famille n'ait changé
+de face, et sa crainte n'est pas sans fondement: son père et sa mère
+sont morts, et ses frères, qui ont partagé tout le bien, l'ont dissipé
+par leur mauvaise conduite.
+
+--J'envisage avec attention un esclave, dit l'écolier, et je juge à son
+air qu'il est charmé de n'être plus exposé à la bastonnade.--Le captif
+que vous regardez, répondit le diable, a grand sujet d'être joyeux de sa
+délivrance; il sait qu'une tante dont il est unique héritier vient de
+mourir, et qu'il va jouir d'une fortune brillante: cela l'occupe bien
+agréablement, et lui donne cet air de satisfaction que vous lui
+remarquez.
+
+«Il n'en est pas de même du malheureux cavalier qui marche à son côté:
+une cruelle inquiétude l'agite sans relâche, et en voici la cause.
+Lorsqu'il fut pris par un pirate d'Alger, en voulant passer d'Espagne en
+Italie, il aimait une dame et en était aimé; il a peur que, pendant
+qu'il était dans les fers, la fidélité de la belle n'ait pas été
+inébranlable.--Et a-t-il été longtemps esclave? dit Zambullo.--Dix-huit
+mois, répondit Asmodée.--Oh! parbleu, répliqua Léandro Perez, je crois
+que ce galant se livre à une vaine terreur; il n'a pas mis la constance
+de sa dame à une assez forte épreuve pour devoir tant s'alarmer.--C'est
+ce qui vous trompe, répartit le boiteux; sa princesse n'a pas sitôt su
+qu'il était captif en Barbarie, qu'elle s'est pourvue d'un autre amant.
+
+«Diriez-vous, continua le démon, que ce personnage qui suit
+immédiatement les deux que nous venons d'observer, et qu'une épaisse
+barbe rousse rend effroyable à voir, fut un fort joli homme? Rien
+pourtant n'est plus véritable, et vous voyez dans cette figure hideuse
+le héros d'une histoire assez singulière, que je vais vous conter.
+
+«Ce grand garçon se nomme Fabricio. Il avait à peine quinze ans lorsque
+son père, riche laboureur de Cinquello, gros bourg du royaume de Léon,
+mourut, et il perdit aussi sa mère peu de temps après; de sorte qu'étant
+fils unique, il demeura maître d'un bien considérable, dont
+l'administration fut confiée à un de ses oncles qui avait de la probité.
+Fabricio acheva ses études, déjà commencées à Salamanque: il y apprit
+ensuite à monter à cheval, à faire des armes; en un mot, il ne négligea
+rien de tout ce qui pouvait concourir à le rendre digne d'être regardé
+favorablement de dona Hipolita, soeur d'un petit gentilhomme qui avait
+sa chaumière à deux portées d'escopette de Cinquello.
+
+«Cette dame était parfaitement belle, et à peu près de l'âge de Fabrice,
+qui, l'ayant vue dès son enfance, avait sucé pour ainsi dire avec le
+lait l'amour dont il brûlait pour elle. Hipolite, de son côté, s'était
+bien aperçue qu'il n'était pas mal fait; mais, le connaissant pour le
+fils d'un laboureur, elle ne daignait pas le considérer avec beaucoup
+d'attention: elle était d'une fierté insupportable, aussi bien que son
+frère don Thomas de Xaral, qui n'avait peut-être pas son pareil en
+Espagne pour être gueux et entêté de sa noblesse.
+
+«Cet orgueilleux gentilhomme de campagne habitait une maison qu'il
+appelait son château, et qui n'était, à parler proprement, qu'une
+masure, tant elle menaçait ruine de toutes parts. Cependant, quoique ses
+facultés ne lui permissent pas de la faire réparer, quoiqu'il eût de la
+peine à vivre, il ne laissait pas d'avoir un valet pour le servir, et,
+de plus, il y avait une femme maure auprès de sa soeur.
+
+«C'était une chose réjouissante que de voir paraître don Thomas dans le
+bourg les fêtes et les dimanches, avec un habit de velours cramoisi tout
+pelé, et un petit chapeau garni d'un vieux plumet jaune, qu'il
+conservait chez lui comme des reliques pendant les autres jours de la
+semaine. Paré de ces guenilles, qui lui semblaient autant de preuves de
+sa noble origine, il tranchait du seigneur, et croyait assez payer les
+profondes révérences qu'on lui faisait lorsqu'il voulait bien y répondre
+par un regard. Sa soeur n'était pas moins folle que lui de l'antiquité
+de sa race; et elle joignait à ce ridicule celui d'être si vaine de sa
+beauté, qu'elle vivait dans la glorieuse espérance que quelque grand
+viendrait la demander en mariage.
+
+«Tels étaient les caractères de don Thomas et d'Hipolite. Fabricio le
+savait bien; et pour s'insinuer auprès de deux personnes si altières, il
+prit le parti de flatter leur vanité par de faux respects; ce qu'il fit
+avec tant d'adresse, que le frère et la soeur enfin trouvèrent bon qu'il
+eut l'honneur de leur aller souvent rendre ses hommages. Comme il ne
+connaissait pas moins leur misère que leur orgueil, il avait envie tous
+les jours de leur offrir sa bourse; mais la crainte de révolter contre
+lui leur fierté l'en empêchait: néanmoins son ingénieuse générosité
+trouva moyen de les aider sans les exposer à rougir. «Seigneur, dit-il
+un jour en particulier au gentilhomme, j'ai deux mille ducats à mettre
+en dépôt; ayez la bonté de me les garder; que je vous aie cette
+obligation-là.»
+
+«Il n'est pas besoin de demander si Xaral y consentit: outre qu'il était
+mal en argent, il avait la conscience d'un dépositaire. Il se chargea
+volontiers de cette somme, et il ne l'eut pas sitôt entre les mains
+qu'il en employa sans façon une bonne partie à faire réparer sa
+chaumière, et à se donner toutes ses petites commodités: un habit neuf
+d'un très-beau velours bleu fut levé et fait à Salamanque, et une plume
+verte qu'on y acheta vint ravir au vieux plumet jaune la gloire dont il
+était en possession immémoriale d'orner le noble chef de don Thomas. La
+belle Hipolite eut aussi sa paraguante, et fut parfaitement bien nippée.
+C'est ainsi que Xaral dissipait les ducats qui lui avaient été confiés,
+sans penser qu'ils ne lui appartenaient point, et que jamais il ne
+pourrait les restituer. Il ne se fit pas le moindre scrupule d'en user
+ainsi: il crut même qu'il était juste qu'un roturier payât l'honneur
+d'être en commerce avec un gentilhomme.
+
+«Fabricio avait bien prévu cela; mais en même temps il s'était flatté
+qu'en faveur de ses espèces don Thomas vivrait avec lui familièrement,
+qu'Hipolite peu à peu s'accoutumerait à souffrir ses soins, et lui
+pardonnerait enfin l'audace d'avoir élevé sa pensée jusqu'à elle.
+Véritablement, il en eut auprès d'eux un accès plus libre; ils lui
+firent plus d'amitiés qu'ils ne lui en avaient fait auparavant. Un homme
+riche est toujours gracieusé des grands, quand il se rend leur vache à
+lait. Xaral et sa soeur, qui jusqu'alors n'avaient connu les richesses
+que de nom, n'eurent pas plus tôt senti leur utilité, qu'ils jugèrent
+que Fabricio méritait d'être ménagé: ils eurent pour lui des égards et
+des attentions qui le charmèrent. Il crut que sa personne ne leur
+déplaisait pas, et qu'assurément ils avaient fait réflexion que tous les
+jours des gentilshommes, pour soutenir leur noblesse, étaient obligés
+d'avoir recours à des alliances roturières. Dans cette opinion qui
+flattait son amour, il se résolut à demander Hipolite en mariage.
+
+«Dès la première occasion favorable qu'il put trouver de parler à don
+Thomas, il lui dit qu'il souhaitait passionnément d'être son beau-frère;
+et que pour avoir cet honneur, non-seulement il lui abandonnerait le
+dépôt, mais qu'il lui ferait encore présent d'un millier de pistoles. Le
+superbe Xaral rougit à cette proposition, qui réveilla son orgueil; et
+dans son premier mouvement, peu s'en fallut qu'il ne fît éclater tout le
+mépris qu'il avait pour le fils d'un laboureur. Néanmoins, quelque
+indigné qu'il fût de la témérité de Fabrice, il se contraignit, et, sans
+témoigner aucun dédain, il lui répondit qu'il ne pouvait sur-le-champ se
+déterminer dans une pareille affaire; qu'il était à propos de consulter
+là-dessus Hipolite, et de faire même une assemblée de parents.
+
+«Il renvoya le galant avec cette réponse, et convoqua effectivement une
+diète composée de quelques _hidalgos_ de son voisinage, lesquels étaient
+de ses parents, et qui tous avaient, comme lui, la rage de la
+_Hidalguia_. Il tint conseil avec eux, non pour leur demander s'ils
+étaient d'avis qu'il accordât sa soeur à Fabricio, mais pour délibérer
+de quelle façon il fallait punir ce jeune insolent, qui, malgré la
+bassesse de sa naissance, osait aspirer à la possession d'une fille de
+la qualité d'Hipolite.
+
+«Dès qu'il eut exposé cette audace à l'assemblée, au seul nom de Fabrice
+et de fils de laboureur, vous eussiez vu les yeux de tous ces nobles
+s'allumer de fureur: chacun vomit feu et flammes contre l'audacieux: les
+uns ainsi que les autres veulent qu'il expire sous le bâton, pour expier
+l'outrage qu'il a fait à leur famille par la proposition d'un si honteux
+hyménée. Cependant, après qu'on eût considéré la chose plus mûrement, le
+résultat de la diète fut qu'on laisserait vivre le coupable; mais que,
+pour lui apprendre à ne se plus méconnaître, on lui ferait un tour dont
+il aurait sujet de se souvenir longtemps.
+
+«On proposa diverses fourberies, et celle-ci prévalut. On décida
+qu'Hipolite feindrait d'être sensible à l'attachement de Fabricio, et
+que, sous prétexte de vouloir consoler ce malheureux amant du refus que
+don Thomas ferait de le prendre pour beau-frère, elle lui donnerait une
+nuit rendez-vous au château, où, dans le temps qu'il serait introduit
+par la femme maure, des gens apostés le surprendraient avec cette
+soubrette, qu'on lui ferait épouser par force.
+
+«La soeur de Xaral se prêta d'abord sans répugnance à cette supercherie;
+il lui sembla qu'il y allait de sa gloire de regarder comme une injure
+la recherche d'un homme d'une condition si inférieure à la sienne. Mais
+cette orgueilleuse disposition fit bientôt place à des mouvements de
+pitié, ou plutôt l'amour se rendit tout à coup maître de la fière
+Hipolite.
+
+«Dès ce moment elle vit les choses d'un autre oeil; elle trouva
+l'obscure origine de Fabricio compensée par les belles qualités qu'il
+avait, et n'aperçut plus en lui qu'un cavalier digne de toute son
+affection. Admirez, seigneur écolier, admirez le prodigieux changement
+que cette passion est capable de produire: cette même fille qui
+s'imaginait qu'un prince à peine méritait de la posséder s'entête en un
+instant d'un fils de laboureur, et s'applaudit de ses prétentions, après
+les avoir envisagées comme une ignominie.
+
+«Elle s'abandonna au penchant qui l'entraînait, et, bien loin de servir
+le ressentiment de son frère, elle entretint avec Fabrice une secrète
+intelligence, par l'entremise de la femme maure, qui le faisait entrer
+quelquefois la nuit dans la chaumière. Mais don Thomas eut quelque
+soupçon de ce qui se passait: sa soeur lui devint suspecte; il observa,
+et fut convaincu par ses propres yeux qu'au lieu de répondre aux
+intentions de la famille, elle les trahissait. Il en avertit promptement
+deux de ses cousins, qui, prenant feu à cette nouvelle, commencèrent à
+crier: _Vengeance, don Thomas! vengeance!_ Xaral, qui n'avait pas besoin
+d'être excité à tirer raison d'une offense de cette nature, leur dit,
+avec une modestie espagnole, qu'ils verraient l'usage qu'il savait faire
+de son épée, quand il s'agissait de l'employer à venger son honneur;
+ensuite il les pria de se rendre chez lui à l'entrée d'une nuit qu'il
+leur marqua.
+
+«Ils furent très-exacts à s'y trouver. Il les introduisit et les cacha
+dans une petite chambre sans que personne de la maison s'en aperçut;
+puis il les quitta en leur disant qu'il reviendrait les joindre aussitôt
+que le galant serait entré dans le château, supposé qu'il s'avisât d'y
+venir cette nuit-là; ce qui ne manqua pas d'arriver, la mauvaise étoile
+de nos amants ayant voulu qu'ils choisissent cette même nuit pour
+s'entretenir.
+
+«Don Fabricio était avec sa chère Hipolite. Ils commençaient à se tenir
+des discours qu'ils s'étaient déjà tenus cent fois, mais qui, bien que
+répétés sans cesse, ont toujours le charme de la nouveauté, lorsqu'ils
+furent désagréablement interrompus par les cavaliers qui veillaient pour
+les surprendre. Don Thomas et ses cousins vinrent fondre tous trois
+courageusement sur Fabrice, qui n'eut que le temps de se mettre en
+défense, et qui, jugeant à leur action qu'ils voulaient l'assassiner, se
+battit en désespéré. Il les blessa tous les trois; et, leur présentant
+toujours la pointe de son épée, il eut le bonheur de gagner la porte et
+de se sauver.
+
+«Alors Xaral, voyant que son ennemi lui échappait après avoir impunément
+déshonoré sa maison, tourna sa fureur contre la malheureuse Hipolite, et
+lui plongea son épée dans le coeur; et ses deux parents, très-mortifiés
+du mauvais succès de leur complot, se retirèrent chez eux avec leurs
+blessures.
+
+«Demeurons-en là, poursuivit Asmodée; quand nous aurons vu passer tous
+les captifs, j'achèverai l'histoire de celui-ci. Je vous raconterai de
+quelle sorte, après que la justice se fût emparée de tous ses biens à
+l'occasion de ce funeste événement, il eut le malheur d'être fait
+esclave en voyageant sur mer.
+
+--Pendant que vous me faisiez le récit que vous avez fait, dit don
+Cléofas, j'ai remarqué parmi ces infortunés un jeune homme qui avait
+l'air si triste, si languissant, qu'il s'en est peu fallu que je ne vous
+aie interrompu pour vous en demander la cause.--Vous n'y perdrez rien,
+répondit le démon: je puis vous apprendre ce que vous souhaitez de
+savoir. Ce captif dont l'abattement vous a frappé est un enfant de
+famille de Valladolid. Il était en esclavage depuis deux ans chez un
+patron qui a une femme très-jolie: elle aimait violemment cet esclave,
+qui payait son amour du plus vif attachement. Le patron, s'en étant
+douté, s'est hâté de vendre le chrétien, de peur qu'il ne travaillât
+chez lui à la propagation des Turcs. Le tendre Castillan, depuis ce
+temps-là, pleure sans cesse la perte de sa patronne; la liberté ne peut
+l'en consoler.
+
+--Un vieillard de bonne mine attire mes regards, dit Léandro Perez. Qui
+est cet homme-là?» Le diable répondit: «C'est un barbier natif de
+Guipuscoa, qui va s'en retourner en Biscaye après quarante ans de
+captivité. Lorsqu'il tomba au pouvoir d'un corsaire, en allant de
+Valence à l'île de Sardaigne, il avait une femme, deux garçons et une
+fille: il ne lui reste plus de tout cela qu'un fils qui, plus heureux
+que lui, a été au Pérou, d'où il est revenu avec des biens immenses dans
+son pays, où il a fait l'acquisition de deux belles terres.--Quelle
+satisfaction! reprit l'écolier. Quel ravissement pour ce fils de revoir
+son père et d'être en état de rendre ses derniers jours agréables et
+tranquilles!
+
+--Vous parlez, répartit le boiteux, en enfant plein de tendresse et de
+sentiment: le fils du barbier biscayen est d'un naturel plus coriace.
+L'arrivée imprévue de son père lui causera plus de chagrin que de joie:
+au lieu de le retenir dans sa maison à Guipuscoa, et de ne rien épargner
+pour lui marquer qu'il est ravi de le posséder, il pourra bien le faire
+concierge d'une de ses terres.
+
+«Derrière ce captif qui vous paraît de si bonne mine, il y en a un autre
+qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un vieux singe: c'est un petit
+médecin aragonais; il n'a pas été quinze jours à Alger. Dès que les
+Turcs ont su de quelle profession il était, ils n'ont pas voulu le
+garder parmi eux: ils ont mieux aimé le remettre sans rançon aux pères
+de la Merci, qui ne l'auraient assurément pas racheté, et qui ne l'ont
+ramené qu'à regret en Espagne.
+
+«Vous qui êtes si compatissant aux peines d'autrui, ah! que vous
+plaindriez cet autre esclave qui a sur sa tête chauve une calotte de
+drap brun, si vous saviez tous les maux qu'il a soufferts à Alger
+pendant douze ans chez un renégat anglais son patron.--Et qui est ce
+pauvre captif? dit Zambullo.--C'est un cordelier de Navarre, répondit le
+démon: je vous avoue que je suis bien aise qu'il ait pâti comme un
+misérable, puisqu'il a, par ses discours de morale, empêché plus de cent
+esclaves chrétiens de prendre le turban.
+
+--Je vous dirai avec la même franchise, répliqua don Cléofas, que je
+suis fâché que ce bon père ait été si longtemps à la merci d'un
+barbare.--Vous avez tort de vous en affliger, et moi de m'en réjouir,
+répartit Asmodée: ce bon religieux a si bien mis à profit ses douze
+années de souffrances, qu'il est plus avantageux pour lui d'avoir passé
+tout ce temps-là dans les tourments que dans sa cellule, à combattre des
+tentations qu'il n'aurait pas toujours vaincues.
+
+--Le premier captif après ce cordelier, dit Léandro Perez, a l'air bien
+tranquille pour un homme qui revient de l'esclavage: il excite ma
+curiosité à vous demander ce que c'est que ce personnage.--Vous me
+prévenez, répondit le boiteux, j'allais vous le faire remarquer. Vous
+voyez en lui un bourgeois de Salamanque, un père infortuné, un mortel
+devenu insensible aux malheurs à force d'en avoir éprouvé. Je suis tenté
+de vous apprendre sa pitoyable histoire, et de laisser là le reste des
+captifs; aussi bien, après celui-ci, il y en a peu dont les aventures
+méritent de vous être racontées.»
+
+L'écolier, qui déjà commençait à s'ennuyer de voir passer tant de
+tristes figures, témoigna qu'il ne demandait pas mieux. Aussitôt le
+diable lui fit le récit contenu dans le chapitre suivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+_De la dernière histoire qu'Asmodée raconta: comment, en la finissant,
+il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière désagréable pour ce
+démon don Cléofas et lui furent séparés._
+
+
+Pablos de Bahabon, fils d'un alcalde de village de la Castille Vieille,
+après avoir partagé avec un frère et une soeur la modique succession que
+leur père, quoique des plus avares, leur avait laissée, partit pour
+Salamanque, dans le dessein d'aller grossir le nombre des écoliers de
+l'université. Il était bien fait; il avait de l'esprit, et il entrait
+alors dans sa vingt-troisième année.
+
+«Avec un millier de ducats qu'il possédait, et une disposition prochaine
+à les manger, il ne tarda guère à faire parler de lui dans la ville.
+Tous les jeunes gens recherchèrent à l'envi son amitié: c'était à qui
+serait des parties de plaisir que don Pablos faisait tous les jours. Je
+dis don Pablos, parce qu'il avait pris le _Don_, pour être en droit de
+vivre plus familièrement avec des écoliers dont la noblesse aurait pu
+l'obliger à se contraindre. Il aimait tant la joie et la bonne chère, et
+il ménagea si peu sa bourse, qu'au bout de quinze mois l'argent lui
+manqua. Il ne laissa pas toutefois de rouler encore, tant par le crédit
+qu'on lui fit que par quelques pistoles qu'il emprunta; mais cela ne put
+le mener loin, et il demeura bientôt sans ressource.
+
+«Alors ses amis, le voyant hors d'état de faire de la dépense, cessèrent
+de le voir, et ses créanciers commencèrent à le tourmenter. Quoiqu'il
+assurât ceux-ci qu'il allait incessamment recevoir des lettres de change
+de son pays, quelques-uns s'impatientèrent, et le poursuivirent même si
+vivement en justice, qu'ils étaient sur le point de le faire
+emprisonner, lorsqu'en se promenant sur les bords de la rivière de
+Tormés il rencontra une personne de sa connaissance, qui lui dit:
+«Seigneur don Pablos, prenez garde à vous; je vous avertis qu'il y a un
+alguazil et des archers à vos trousses: ils prétendent vous mettre la
+main sur le collet quand vous rentrerez dans la ville.»
+
+«Bahabon, effrayé d'un avis qui ne s'accordait que trop avec l'état de
+ses affaires, prit sur-le-champ la fuite et le chemin de Corita; mais il
+quitta la route de ce bourg pour gagner un bois qu'il aperçut dans la
+campagne, et dans lequel il s'enfonça, résolu de s'y tenir caché jusqu'à
+ce que la nuit vînt lui prêter ses ombres pour continuer sa marche plus
+sûrement. C'était dans la saison où les arbres sont parés de toutes
+leurs feuilles: il choisit le plus touffu pour y monter, et s'y assit
+sur des branches qui l'enveloppaient de leur feuillage.
+
+«Se croyant en sûreté dans cet endroit, il perdit peu à peu la crainte
+de l'alguazil; et comme les hommes font ordinairement les plus belles
+réflexions du monde quand les fautes sont commises, il se représenta
+toute sa mauvaise conduite, et se promit bien à lui-même, si jamais il
+se revoyait en fonds, de faire un meilleur usage de son argent. Il jura
+surtout qu'il ne serait jamais la dupe de ces faux amis qui entraînent
+un jeune homme dans la débauche et dont l'amitié se dissipe avec les
+fumées du vin.
+
+«Tandis qu'il s'occupait des différentes pensées qui se succédaient les
+unes aux autres dans son esprit, la nuit survint. Alors, se démêlant
+d'entre les branches et les feuilles qui le couvraient, il était prêt à
+se couler en bas, lorsqu'à la faible clarté d'une nouvelle lune il crut
+discerner une figure d'homme. A cette vue, qui lui rendit sa première
+peur, il s'imagina que c'était l'alguazil qui, l'ayant suivi à la piste,
+le cherchait dans ce bois, et sa frayeur redoubla quand il vit qu'au
+pied du même arbre sur lequel il était cet homme s'assit, après en avoir
+fait le tour deux ou trois fois.»
+
+Le diable boiteux s'interrompit lui-même en cet endroit de son récit:
+«Seigneur Zambullo, dit-il à don Cléofas, permettez-moi de jouir un peu
+de l'embarras où je mets votre esprit en ce moment. Vous êtes fort en
+peine de savoir qui pouvait être ce mortel qui se trouvait là si mal à
+propos, et ce qui l'y amenait; c'est ce que vous apprendrez bientôt; je
+n'abuserai point de votre patience.
+
+«Cet homme, après s'être assis au pied de l'arbre dont l'épais feuillage
+dérobait à ses yeux don Pablos, s'y reposa quelques instants; puis il se
+mit à creuser la terre avec un poignard, et fit une profonde fosse, où
+il enterra un sac de buffle: ensuite il combla la fosse, la recouvrit
+proprement de gazon et se retira. Bahabon, qui avait observé tout avec
+une extrême attention, et dont les alarmes s'étaient changées en
+transports de joie, attendit que l'homme se fût éloigné pour descendre
+de son arbre et aller déterrer le sac, où il ne doutait pas qu'il n'y
+eut de l'or ou de l'argent. Il se servit pour cela de son couteau; mais
+quand il n'en aurait pas eu, il se sentait tant d'ardeur pour ce
+travail, qu'avec ses seules mains il aurait pénétré jusqu'aux entrailles
+de la terre.
+
+«D'abord qu'il eut le sac en sa puissance, il se mit à le tâter, et,
+persuadé qu'il y avait dedans des espèces, il se hâta de sortir du bois
+avec sa proie, craignant alors beaucoup moins la rencontre de
+l'alguazil, que celle de l'homme à qui le sac appartenait. Dans le
+ravissement où cet écolier était d'avoir fait un si bon coup, il marcha
+légèrement toute la nuit sans tenir de route assurée, sans se sentir
+fatigué ni incommodé du fardeau qu'il portait. Mais à la pointe du jour
+il s'arrêta sous des arbres, assez près du bourg de Molorido, moins à la
+vérité pour se reposer que pour satisfaire enfin la curiosité qu'il
+avait de savoir ce que son sac renfermait. Il le délia donc avec ce
+frémissement agréable qui vous saisit au moment que vous allez prendre
+un grand plaisir: il y trouva de bonnes doubles pistoles, et, pour
+comble de joie, il en compta jusqu'à deux cent cinquante.
+
+«Après les avoir contemplées avec volupté, il rêva fort sérieusement à
+ce qu'il devait faire; et lorsqu'il eut formé sa résolution, il serra
+ses doublons dans ses poches, jeta le sac de buffle et se rendit à
+Molorido. Il s'y fit enseigner une hôtellerie, où, tandis qu'on lui
+préparait à déjeuner, il loua une mule sur laquelle il retourna, dès ce
+jour-là même, à Salamanque.
+
+«Il s'aperçut bien, à la surprise qu'on y fit paraître en le revoyant,
+que l'on n'ignorait pas pourquoi il s'était éclipsé; mais il avait sa
+fable toute prête: il dit qu'ayant besoin d'argent, et que n'en recevant
+point de son pays, quoiqu'il y eût écrit vingt fois pour qu'on lui en
+envoyât, il s'était déterminé à y faire un tour; et que le soir
+précédent, comme il arrivait à Molorido, il avait rencontré son fermier
+qui lui apportait des espèces, de manière qu'il se trouvait dans une
+situation à détromper tous ceux qui le croyaient un homme sans bien. Il
+ajouta qu'il prétendait faire connaître à ses créanciers qu'ils avaient
+eu tort de pousser à bout un honnête homme, qui les aurait depuis
+longtemps contentés s'il eût eu des fermiers exacts à lui faire toucher
+ses revenus.
+
+«Il ne manqua pas effectivement d'assembler chez lui, dès le lendemain,
+tous ses créanciers, et de les payer jusqu'au dernier sou. Les mêmes
+amis qui l'avaient abandonné dans sa misère ne surent pas plus tôt qu'il
+avait de l'argent frais, qu'ils revinrent à la charge; ils
+recommencèrent à le flatter, dans l'espérance de se divertir encore à
+ses dépens; mais il se moqua d'eux à son tour. Fidèle au serment qu'il
+avait fait dans le bois, il leur rompit en visière: au lieu de reprendre
+son premier train, il ne songea plus qu'à faire des progrès dans la
+science des lois, et l'étude devint son unique occupation.
+
+«Cependant, me direz-vous, il dépensait toujours à bon compte des
+doubles pistoles qui n'étaient point à lui. J'en demeure d'accord; il
+faisait ce que les trois quarts et demi des humains feraient aujourd'hui
+en pareil cas. Il avait pourtant dessein de les restituer quelque jour,
+si par hasard il découvrait à qui elles appartenaient. Mais, se reposant
+sur sa bonne intention, il les dissipait sans scrupule, en attendant
+patiemment cette découverte, qu'il fit néanmoins une année après.
+
+«Le bruit courut dans Salamanque qu'un bourgeois de cette ville, nommé
+Ambrosio Piquillo, ayant été dans un bois pour chercher un sac rempli de
+pièces d'or qu'il y avait enterré, n'avait trouvé que la fosse où il
+s'était avisé de le cacher, et que ce malheur réduisait enfin ce pauvre
+homme à la mendicité.
+
+«Je dirai à la louange de Bahabon que les reproches secrets que sa
+conscience lui fit à cette nouvelle ne furent pas inutiles. Il s'informa
+où demeurait Ambrosio, et l'alla voir dans une petite salle basse, où il
+y avait pour tous meubles une chaise et un grabat. «Mon ami, lui dit-il
+d'un air hypocrite, j'ai appris par la voix publique le fâcheux accident
+qui vous est arrivé, et la charité nous obligeant à nous aider les uns
+les autres à proportion de notre pouvoir, je viens vous apporter un
+petit secours; mais je voudrais savoir de vous-même votre triste
+aventure.
+
+«--Seigneur cavalier, répondit Piquillo, je vais vous la conter en deux
+mots. J'avais un fils qui me volait; je m'en aperçus, et, craignant
+qu'il ne mît la main sur un sac de buffle dans lequel il y avait deux
+cent cinquante doublons bien comptés, je crus ne pouvoir mieux faire que
+de les aller enterrer dans le bois, où j'ai eu l'imprudence de les
+porter. Depuis ce jour malheureux, mon fils m'a pris tout ce que
+j'avais, et a disparu avec une femme qu'il a enlevée. Me voyant dans un
+déplorable état par le libertinage de ce mauvais enfant, ou plutôt par
+ma sotte bonté pour lui, j'ai voulu recourir à mon sac de buffle; mais,
+hélas! cette seule ressource qui me restait pour subsister m'a
+cruellement été ravie.»
+
+«Cet homme ne put achever ces paroles sans sentir renouveler son
+affliction, et il répandit des pleurs en abondance. Don Pablos en fut
+attendri, et lui dit: «Mon cher Ambrosio, il faut se consoler de toutes
+les traverses qui arrivent dans la vie; vos larmes sont inutiles: elles
+ne vous feront point retrouver vos doubles pistoles, qui véritablement
+sont perdues pour vous si quelque fripon les possède. Mais que sait-on?
+Elles peuvent être tombées entre les mains d'un homme de bien, qui ne
+manquera pas de vous les rapporter dès qu'il apprendra qu'elles sont à
+vous. Elles vous seront donc peut-être rendues; vivez dans cette
+espérance, et en attendant une restitution si juste, ajouta-t-il en lui
+donnant dix doublons de ceux mêmes qui avaient été dans le sac de
+buffle, prenez ceci et me venez voir dans huit jours.» Après lui avoir
+parlé de cette sorte, il lui dit son nom et sa demeure, et sortit tout
+confus des remercîments que lui faisait Ambroise, et des bénédictions
+qu'il en recevait. Telles sont, pour la plupart, les actions généreuses;
+on se garderait bien de les admirer si l'on en pénétrait les motifs.
+
+«Au bout de huit jours, Piquillo, qui n'avait pas oublié ce que don
+Pablos lui avait dit, alla chez lui. Bahabon lui fit un très-bon
+accueil, et lui dit affectueusement: «Mon ami, sur les bons témoignages
+qui m'ont été rendus de vous, j'ai résolu de contribuer autant qu'il me
+serait possible à vous remettre sur pied: j'y veux employer mon crédit
+et ma bourse.
+
+«Pour commencer à rétablir vos affaires, continua-t-il, savez-vous ce
+que j'ai déjà fait? Je connais quelques personnes de distinction qui
+sont très-charitables; j'ai été les trouver, et j'ai si bien su leur
+inspirer de la compassion pour vous, que j'en ai tiré deux cents écus
+que je vais vous donner.» En même temps il entra dans son cabinet, d'où
+il sortit un moment après avec un sac de toile où il avait mis cette
+somme en argent, et non en doublons, de peur que le bourgeois, en
+recevant de lui tant de doubles pistoles, ne s'avisât de soupçonner la
+vérité; au lieu que par cette adresse il parvenait plus sûrement à son
+but, qui était de faire la restitution d'une manière qui conciliât sa
+réputation avec sa conscience.
+
+«Aussi Ambroise était-il bien éloigné de penser que ces écus fussent de
+l'argent restitué: il les prit de bonne foi pour le produit d'une quête
+faite en sa faveur, et après avoir remercié de nouveau don Pablos, il
+regagna sa petite salle basse, en bénissant le ciel d'avoir trouvé un
+cavalier qui s'intéressait pour lui si vivement.
+
+«Il rencontra le lendemain dans la rue un de ses amis, qui n'était guère
+mieux que lui dans ses affaires, et qui lui dit: «Je pars dans deux
+jours pour aller m'embarquer à Cadix, où bientôt un vaisseau doit mettre
+à la voile pour la nouvelle Espagne: je ne suis pas content de ma
+condition dans ce pays-ci, et le coeur me dit que je serai plus heureux
+au Mexique. Je vous conseillerais de m'accompagner, si vous aviez devant
+vous cent écus seulement.
+
+«--Je ne serais pas en peine d'en avoir deux cents, répondit Piquillo;
+j'entreprendrais volontiers ce voyage si j'étais sûr de gagner ma vie
+aux Indes.» Là-dessus son ami lui vanta la fertilité de la nouvelle
+Espagne, et lui fit envisager tant de moyens de s'y enrichir,
+qu'Ambrosio, se laissant persuader, ne pensa plus qu'à se préparer à
+partir avec lui pour Cadix. Mais avant que de quitter Salamanque, il eut
+soin de faire tenir une lettre à Bahabon, par laquelle il lui mandait
+que, trouvant une belle occasion de passer aux Indes, il voulait en
+profiter, pour voir si la fortune lui serait plus favorable ailleurs que
+dans son pays; qu'il prenait la liberté de lui donner cet avis, en
+l'assurant qu'il conserverait éternellement le souvenir de ses bontés.
+
+«Le départ d'Ambrosio causa quelque chagrin à don Pablos, qui voyait par
+là déconcerter le dessein qu'il avait de s'acquitter peu à peu; mais,
+considérant que dans quelques années ce bourgeois pourrait revenir à
+Salamanque, il se consola insensiblement, et s'attacha plus que jamais à
+l'étude du droit civil et du droit canon. Il y fit de si grands progrès,
+tant par son application que par la vivacité de son esprit, qu'il devint
+le plus brillant sujet de l'université, qui le choisit enfin pour son
+recteur. Il ne se contenta pas de soutenir cette dignité par une
+profonde science: il travailla si fort sur lui, qu'il acquit toutes les
+vertus d'un homme de bien.
+
+«Pendant son rectorat, il apprit qu'il y avait dans les prisons de
+Salamanque un jeune garçon accusé de rapt et prêt à perdre la vie.
+Alors, se ressouvenant que le fils de Piquillo avait enlevé une femme,
+il s'informa qui était le prisonnier, et, ayant découvert que c'était le
+fils d'Ambrosio lui-même, il entreprit sa défense. Ce qu'il y a
+d'admirable dans la science des lois, c'est qu'elle fournit des armes
+pour et contre; et comme notre recteur la possédait à fond, il s'en
+servit fort utilement pour l'accusé; il est bien vrai qu'il joignit à
+cela le crédit de ses amis et les plus fortes sollicitations, ce qui
+opéra plus que tout le reste.
+
+«Le coupable sortit donc de cette affaire plus blanc que neige. Il alla
+remercier son libérateur, qui lui dit: «C'est à la considération de
+votre père que je vous ai rendu service. Je l'aime, et pour vous en
+donner une nouvelle marque, si vous voulez demeurer dans cette ville et
+y mener une vie d'honnête homme, j'aurai soin de votre fortune; si, à
+l'exemple d'Ambrosio, vous souhaitez de faire le voyage des Indes, vous
+pouvez compter sur cinquante pistoles; je vous en fais don.» Le jeune
+Piquillo lui répondit: «Puisque j'ai le bonheur d'être protégé de votre
+Seigneurie, j'aurais tort de m'éloigner d'un séjour où je jouis d'un si
+grand avantage; je ne sortirai point de Salamanque, et je vous proteste
+d'y tenir une conduite dont vous serez satisfait.» Sur cette assurance,
+le recteur lui mit dans la main une vingtaine de pistoles, en lui
+disant: «Tenez, mon ami, attachez-vous à quelque honnête profession;
+employez bien votre temps, et soyez sûr que je ne vous abandonnerai
+point.»
+
+«Deux mois après cette aventure, il arriva que le jeune Piquillo, qui de
+temps en temps venait faire sa cour à don Pablos, parut un jour tout en
+pleurs devant lui. «Qu'avez-vous? lui dit Bahabon.--«Seigneur, répondit
+le fils d'Ambrosio, je viens d'apprendre une nouvelle qui me déchire le
+coeur. Mon père a été pris par un corsaire algérien, et il est
+actuellement dans les fers: un vieillard de Salamanque, qui revient
+d'Alger où il a été dix ans captif, et que les pères de la Merci ont
+racheté depuis peu, m'a dit tout à l'heure l'avoir laissé dans
+l'esclavage. Hélas, ajouta-t-il en se frappant la poitrine et
+s'arrachant les cheveux, misérable que je suis! c'est moi dont le
+libertinage a réduit mon père à cacher son argent et à se bannir de sa
+patrie! c'est moi qui l'ai livré au barbare qui l'accable de chaînes!
+Ah! seigneur don Pablos, pourquoi m'avez-vous tiré des mains de la
+justice? Puisque vous aimez mon père, il fallait être son vengeur, et me
+laisser expier par ma mort le crime d'avoir causé tous ses malheurs.»
+
+«A ce discours, qui marquait un fripon de fils converti, le recteur fut
+touché de la douleur que le jeune Piquillo faisait paraître. «Mon
+enfant, lui dit-il, je vois avec plaisir que vous vous repentez de vos
+fautes passées: essuyez vos larmes; il suffit que je sache ce
+qu'Ambrosio est devenu, pour vous assurer que vous le reverrez; sa
+délivrance ne dépend que d'une rançon dont je me charge; quelques maux
+qu'il puisse avoir soufferts, je suis persuadé qu'à son retour, trouvant
+en vous un fils sage et plein de tendresse pour lui, il ne se plaindra
+plus de son mauvais sort.»
+
+«Don Pablos, par cette promesse, renvoya le fils d'Ambroise tout
+consolé, et trois ou quatre jours après il partit pour Madrid, où étant
+arrivé, il remit aux religieux de la Merci une bourse où il y avait cent
+pistoles, avec un petit papier sur lequel ces paroles étaient écrites:
+_Cette somme est donnée aux pères de la Rédemption pour le rachat d'un
+pauvre bourgeois de Salamanque, appelé Ambrosio Piquillo, captif à
+Alger._ Ces bons religieux, dans ce voyage qu'ils viennent de faire à
+Alger, n'ont pas manqué de suivre l'intention du recteur; ils ont
+racheté Ambrosio, qui est cet esclave dont vous avez admiré l'air
+tranquille.
+
+--Mais il me semble, dit don Cléofas, que Bahabon n'en doit plus guère
+de reste à ce bourgeois.--Don Pablos pense autrement que vous, répondit
+Asmodée; il restituera le principal et les intérêts: la délicatesse de
+sa conscience va jusqu'à se faire un scrupule de posséder le bien qu'il
+a gagné depuis qu'il est recteur; et quand il reverra Piquillo, il a
+dessein de lui dire: «Ambrosio, mon ami, ne me regardez plus comme votre
+bienfaiteur; vous ne voyez en moi que le fripon qui a déterré l'argent
+que vous aviez caché dans un bois: ce n'est point assez que je vous
+rende vos deux cent cinquante doublons: puisque je m'en suis servi pour
+parvenir au rang que je tiens dans le monde, tous mes effets vous
+appartiennent; je n'en veux retenir que ce qu'il vous plaira que...» Le
+diable boiteux s'arrêta tout court en cet endroit; il lui prit un
+frisson et il changea de visage.
+
+«Qu'avez-vous? lui dit l'écolier. Quel mouvement extraordinaire vous
+agite et vous coupe subitement la parole?--Ah! seigneur Léandro, s'écria
+le démon d'une voix tremblante, quel malheur pour moi! le magicien qui
+me tenait prisonnier dans une bouteille vient de s'apercevoir que je ne
+suis plus dans son laboratoire: il va me rappeler par des conjurations
+si fortes, que je n'y pourrai résister.--Que j'en suis mortifié! dit don
+Cléofas tout attendri; Quelle perte je vais faire! Hélas! nous allons
+nous séparer pour jamais.--Je ne le crois pas, répondit Asmodée: le
+magicien peut avoir besoin de mon ministère, et si j'ai le bonheur de
+lui rendre quelque service, peut-être par reconnaissance me
+remettra-t-il en liberté: si cela arrive, comme je l'espère, comptez que
+je vous rejoindrai aussitôt, à condition que vous ne révélerez à
+personne ce qui s'est passé cette nuit entre nous; car si vous aviez
+l'indiscrétion d'en faire confidence à quelqu'un, je vous avertis que
+vous ne me reverriez plus.
+
+«Ce qui me console un peu d'être obligé de vous quitter, poursuivit-il,
+c'est que du moins j'ai fait votre fortune. Vous épouserez la belle
+Séraphine, que j'ai rendue folle de vous: le seigneur don Pedro de
+Escolano, son père, est dans la résolution de vous la donner en mariage;
+ne laissez point échapper un si bel établissement. Mais, miséricorde!
+ajouta-t-il, j'entends déjà le magicien qui me conjure: tout l'enfer est
+effrayé des paroles terribles que prononce ce redoutable cabaliste. Je
+ne puis demeurer plus longtemps avec votre Seigneurie: jusqu'au revoir,
+cher Zambullo.» En achevant ces mots, il embrassa don Cléofas, et
+disparut après l'avoir transporté dans son appartement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI ET DERNIER
+
+_De ce que fit don Cléofas après que le diable boiteux se fut éloigné de
+lui, et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé à propos de le
+finir._
+
+
+Un moment après la retraite d'Asmodée, l'écolier, se sentant fatigué
+d'avoir été toute la nuit sur ses jambes et de s'être donné beaucoup de
+mouvement, se déshabilla et se mit au lit pour prendre quelque repos.
+Dans l'agitation où étaient ses esprits, il eut bien de la peine à
+s'endormir; mais enfin, payant avec usure à Morphée le tribut que lui
+doivent tous les mortels, il tomba dans un assoupissement léthargique où
+il passa la journée et la nuit suivante.
+
+Il y avait déjà vingt-quatre heures qu'il était dans cet état, quand don
+Luis de Lujan, jeune cavalier de ses amis, entra dans sa chambre en
+criant de toute sa force: «Holà, ho! seigneur don Cléofas, debout!» Au
+bruit, Zambullo se réveilla, «Savez-vous, lui dit don Luis, que vous
+êtes couché depuis hier matin?--Cela n'est pas possible! répondit
+Léandro.--Rien n'est plus vrai, répliqua son ami; vous avez fait deux
+fois le tour du cadran. Toutes les personnes de cette maison me l'ont
+assuré.»
+
+L'écolier, étonné d'un si long sommeil, craignit d'abord que son
+aventure avec le diable boiteux ne fût qu'une illusion; mais il ne
+pouvait le croire, et lorsqu'il se rappelait certaines circonstances, il
+ne doutait plus de la réalité de ce qu'il avait vu; cependant, pour en
+être plus certain, il se leva, s'habilla promptement, et sortit avec don
+Luis, qu'il mena vers la porte du Soleil, sans lui dire pourquoi. Quand
+ils furent arrivés là, et que don Cléofas aperçut l'hôtel de don Pèdre
+presque tout réduit en cendre, il feignit d'en être surpris. «Que
+vois-je? dit-il; quel ravage le feu a fait ici! A qui appartient cette
+malheureuse maison? Y a-t-il longtemps qu'elle est brûlée?»
+
+Don Luis de Lujan répondit à ses deux questions, et lui dit ensuite:
+«Cet incendie fait moins de bruit dans la ville par le dommage
+considérable qu'il a causé, que par une particularité que je vais vous
+apprendre. Le seigneur don Pedro de Escolano a une fille unique qui est
+belle comme le jour; on dit qu'elle était dans une chambre remplie de
+flammes et de fumée, où elle devait périr nécessairement, et que
+néanmoins elle a été sauvée par un jeune cavalier dont je ne sais point
+encore le nom; cela fait le sujet de tous les entretiens de Madrid. On
+élève jusqu'aux nues la valeur de ce cavalier, et l'on croit que, pour
+prix d'une action si hardie, quoiqu'il ne soit qu'un simple gentilhomme,
+il pourra bien obtenir la fille du seigneur don Pèdre.»
+
+Léandro Perez écouta don Luis sans faire semblant de prendre le moindre
+intérêt à ce qu'il disait; puis, se débarrassant bientôt de lui sous un
+prétexte spécieux, il gagna le Prado, où s'étant assis sous des arbres,
+il se plongea dans une profonde rêverie. Le diable boiteux vint d'abord
+occuper sa pensée. «Je ne puis, disait-il, trop regretter mon cher
+Asmodée; il m'aurait fait faire le tour du monde en peu de temps, et
+j'aurais voyagé sans éprouver les incommodités des voyages: je fais sans
+doute une grande perte; mais, ajoutait-il un moment après, elle n'est
+peut-être pas irréparable: pourquoi désespérer de revoir ce démon? Il
+peut arriver, comme il me l'a dit lui-même, que le magicien lui rende
+incessamment la liberté.» Pensant ensuite à don Pèdre et à sa fille, il
+prit la résolution d'aller chez eux, poussé par la seule curiosité de
+voir la belle Séraphine.
+
+Dès qu'il parut devant don Pedro, ce seigneur courut à lui les bras
+ouverts, en disant: «Soyez le bien venu, généreux cavalier; je
+commençais à me plaindre de vous. Hé quoi! disais-je, don Cléofas, après
+les instances que je lui ai faites de me venir voir, est encore à
+s'offrir à mes yeux? Qu'il répond mal à l'impatience que j'ai de lui
+témoigner l'estime et l'amitié que je sens pour lui!»
+
+Zambullo baissa respectueusement la tête à ce reproche obligeant, et dit
+au vieillard, pour s'excuser, qu'il avait craint de l'incommoder dans
+l'embarras où il avait jugé qu'il devait être le jour précédent. «Je ne
+suis pas satisfait de cette excuse, répliqua don Pedro; vous ne sauriez
+être incommode dans une maison où l'on serait, sans votre secours, dans
+une plus grande tristesse. Mais, ajouta-t-il, suivez-moi, s'il vous
+plaît: vous avez d'autres remercîments que les miens à recevoir.» En
+parlant de cette sorte, il le prit par la main et le conduisit à
+l'appartement de Séraphine.
+
+Cette dame venait de faire la _sieste_: «Ma fille, lui dit son père, je
+viens vous présenter le gentilhomme qui vous a si courageusement sauvé
+la vie: marquez-lui jusqu'à quel point vous êtes pénétrée de ce qu'il a
+fait pour vous, puisque l'état où vous étiez avant-hier ne vous le
+permit pas.» Alors la señora Séraphina, ouvrant une bouche de rose,
+adressa la parole à Léandro Perez, et lui fit un compliment qui
+charmerait tous mes lecteurs, si je pouvais le rapporter mot pour mot;
+mais comme il ne m'a point été rendu fidèlement, j'aime mieux le passer
+sous silence que de le défigurer.
+
+Je dirai seulement que don Cléofas crut voir et entendre une divinité;
+qu'il fut pris en même temps par les yeux et par les oreilles: il conçut
+aussitôt pour elle un amour violent; mais, bien loin de la regarder
+comme une personne qu'il ne pouvait manquer d'épouser, il douta, malgré
+tout ce que le démon lui avait dit, que l'on voulût payer d'un si beau
+prix le service qu'on s'imaginait qu'il avait rendu. Plus il la trouvait
+charmante, moins il osait se flatter de l'obtenir.
+
+Ce qui acheva de le rendre tout à fait incertain d'un si grand avantage,
+c'est que don Pedro, dans la longue conversation qu'ils eurent ensemble,
+ne toucha point cette corde-là, et ne fit que l'accabler d'honnêtetés,
+sans lui laisser entrevoir qu'il eût la moindre envie d'être son
+beau-père. De son côté, Séraphine, aussi polie que le papa, tint des
+discours pleins de reconnaissance, sans se servir d'aucune expression
+qui pût donner sujet à Zambullo de penser qu'elle fût amoureuse de lui;
+de sorte qu'il sortit de chez le seigneur Escolano avec beaucoup d'amour
+et fort peu d'espérance.
+
+«Asmodée, mon ami! disait-il en s'en retournant au logis, comme s'il eût
+été encore avec ce diable, quand vous m'avez assuré que don Pedro était
+dans la disposition de me faire son gendre, et que Séraphine brûlait
+d'une vive ardeur que vous lui avez inspirée pour moi, il faut que vous
+ayez voulu vous égayer à mes dépens, ou bien vous m'avouerez que vous ne
+savez pas mieux le présent que l'avenir.»
+
+Notre écolier fut fâché d'avoir été chez cette dame; et regardant la
+passion qu'il sentait pour elle comme un amour malheureux qu'il fallait
+vaincre, il résolut de ne rien épargner pour cela: il fit plus: il se
+reprocha le désir qu'il avait eu de pousser sa pointe, supposé qu'il eût
+trouvé le père disposé à lui accorder sa fille, et il se représenta
+qu'il était honteux de devoir son bonheur à un artifice.
+
+Il était encore plein de ces réflexions lorsque don Pedro, l'ayant
+envoyé chercher le jour suivant, lui dit: «Seigneur Léandro Perez, il
+est temps que je vous prouve par des actions qu'en m'obligeant vous
+n'avez pas fait plaisir à un de ces courtisans qui se contenteraient, à
+ma place, de vous donner de l'eau bénite de cour; je veux que Séraphine
+soit elle-même la récompense du péril que vous avez couru pour elle; je
+l'ai consultée là-dessus, et je la vois prête à m'obéir sans répugnance.
+Je vous dirai même que j'ai reconnu mon sang quand je lui ai proposé
+pour époux son libérateur: elle en a marqué sa joie par un transport qui
+m'a fait connaître que sa générosité répondait à la mienne. C'est donc
+une chose résolue, vous épouserez ma fille.»
+
+Après avoir ainsi parlé, le bon seigneur de Escolano, qui s'attendait
+avec raison que don Cléofas lui rendrait de très-humbles grâces d'une si
+grande faveur, fut assez surpris de le trouver interdit et embarrassé.
+«Parlez, Zambullo, lui dit-il: que faut-il que je pense du désordre où
+vous met la proposition que je vous fais? Qui peut vous révolter contre
+elle? Un simple gentilhomme doit-il se refuser à une alliance dont un
+grand se tiendrait honoré? La noblesse de ma maison a-t-elle quelque
+tache que j'ignore?
+
+--Seigneur, répondit Léandro, je ne sais que trop la distance que le
+ciel a mise entre nous.--Pourquoi donc, reprit don Pèdre, paraissez-vous
+si peu content d'un mariage qui vous fait tant d'honneur? Avouez-le-moi,
+don Cléofas, vous aimez quelque dame qui a reçu votre foi, et son
+intérêt s'oppose en ce moment à votre fortune.--Si j'avais une maîtresse
+à qui je fusse lié par des serments, répondit l'écolier, rien sans doute
+ne serait capable de me les faire trahir. Mais ce n'est point cette
+raison qui m'empêche de profiter de vos bontés: un sentiment de
+délicatesse veut que je renonce au glorieux établissement que vous me
+proposez; et, loin de vouloir abuser de votre erreur, je vais vous
+détromper: je ne suis point le libérateur de Séraphine.
+
+--Qu'entends-je! s'écria le vieillard fort étonné; ce n'est pas vous qui
+l'avez délivrée des flammes qui l'allaient consumer? Ce n'est point vous
+qui avez fait une action si hardie?--Non, Seigneur, répondit Zambullo:
+tout mortel l'aurait vainement entrepris, et je veux bien vous apprendre
+que c'est un diable qui a sauvé votre fille.»
+
+Ces paroles augmentèrent la surprise de don Pedro, qui, ne croyant pas
+les devoir prendre au pied de la lettre, pria l'écolier de parler plus
+clairement. Alors Léandro, sans se soucier de perdre l'amitié d'Asmodée,
+raconta tout ce qui s'était passé entre ce démon et lui. Après quoi le
+vieillard reprit la parole, et dit à don Cléofas: «La confidence que
+vous venez de me faire me confirme dans le dessein de vous donner ma
+fille: vous êtes son premier libérateur. Si vous n'eussiez pas prié le
+diable boiteux de l'arracher à la mort qui la menaçait, il n'aurait pas
+manqué de la laisser périr. C'est donc vous qui avez conservé les jours
+de Séraphine; en un mot, vous la méritez, et je vous l'offre avec la
+moitié de mon bien.»
+
+Léandro Perez, à ces mots qui levaient tous ses scrupules, se jeta aux
+pieds de don Pèdre pour le remercier de ses bontés. Peu de temps après,
+ce mariage se fit avec une magnificence convenable à l'héritière du
+seigneur de Escolano, et à la grande satisfaction des parents de notre
+écolier, lequel demeura par là bien payé de quelques heures de liberté
+qu'il avait procurées au diable boiteux.
+
+
+FIN DU DIABLE BOITEUX.
+
+
+
+
+APPENDICE AU DIABLE BOITEUX
+
+
+I. PASSAGES DE LA PREMIÈRE ÉDITION SUPPRIMÉS DANS CELLE DE 1726.
+
+_Chapitre III, après le récit de la querelle d'Asmodée avec un autre
+démon:_
+
+Laissons là cette belle assemblée, dit D. Cléofas, et continuons
+d'examiner ce qui se passe en cette ville.--J'y consens, reprit le
+diable; rions un peu de ce vieux musicien qui chante une chanson
+passionnée à sa jeune femme. Il veut qu'elle en admire l'air, qu'il
+vient de composer; mais elle en aime mieux les paroles, parce qu'elles
+sont d'un beau cavalier dont elle est aimée, et qui les a données à son
+mari pour les mettre en chant.
+
+_Même chapitre, après l'article du souffleur:_
+
+Et qui sont, reprit l'écolier, ces femmes que je vois à table dans la
+maison voisine?--Ce sont deux fameuses courtisanes, répartit le diable;
+et ces deux cavaliers qui font la débauche avec elles sont deux des plus
+grands seigneurs de la cour.--Ah! qu'elles me paraissent jolies et
+amusantes! dit don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de qualité
+les courent. (_La suite à peu près comme dans l'histoire des trois
+Galiciennes, t. I, p. 33 de notre édition._)
+
+_Chapitre VI, après l'histoire du palefrenier somnambule (T. II, p. 117
+de notre édition):_
+
+Qui sont ces dames, dit D. Cléofas, que je vois prêtes à se coucher?--Ce
+sont deux soeurs coquettes qui logent ensemble. Elles s'entretiennent
+depuis sept heures du matin jusqu'à ce moment d'habits et d'ameublements
+qu'elles ont envie d'acheter, et elles ont pris tant de plaisir à cet
+entretien que, pour n'être pas interrompues, elles n'ont pas même voulu
+voir d'aujourd'hui leurs amants.
+
+_Même chapitre, après l'histoire du charivari (T. I, p. 32 de notre
+édition):_
+
+Malgré le bruit de cette sérénade, dit D. Cléofas, j'en entends, ce me
+semble, un autre.--Oui, dit le démon. Ce bruit part d'un café où il y a
+quelques beaux-esprits qui disputent depuis cinq heures, et que le
+maître ne saurait chasser. Ils parlent d'une comédie qui a été
+représentée aujourd'hui pour la première fois, et dont la représentation
+a été troublée par des huées et des sifflets. Les uns disent qu'elle est
+bonne, les autres soutiennent qu'elle est mauvaise. Ils en vont venir
+tout à l'heure aux gourmades, fin ordinaire de ces disputes.
+
+_Chapitre VIII, après l'histoire du cabaretier accusé d'avoir empoisonné
+un Allemand (T. I, p. 110 de notre édition):_
+
+Le second est un bourgeois emprisonné pour avoir servi de caution à un
+licencié qui voulait emprunter deux cents pistoles pour marier
+brusquement sa servante.
+
+_Même chapitre, après l'histoire du maître à danser (T. I, p. 111):_
+
+Le plus jeune a été découvert déguisé en fille dans un couvent de
+religieuses.
+
+_Même chapitre, après l'histoire de la sorcière (T. I, p. 111):_
+
+Considérez dans la chambre prochaine ces deux prisonniers qui
+s'entretiennent au lieu de se reposer. Ils ne sauraient dormir. Leurs
+affaires les inquiètent, et, franchement, elles sont assez délicates. Le
+premier est un joaillier accusé d'avoir recélé des pierreries dérobées.
+L'autre est un polygame. Il y a six mois qu'il se maria par intérêt avec
+une vieille veuve du royaume de Valence. Il a épousé par inclination,
+peu de temps après, une jeune personne de Madrid, et lui a donné tout le
+bien qu'il a reçu de la Valencienne. Ses deux mariages se sont déclarés.
+Ses deux femmes le poursuivent en justice. Celle qu'il a épousée par
+inclination demande sa mort par intérêt, et celle qu'il a épousée par
+intérêt le poursuit par inclination.
+
+_Chapitre IX, après l'histoire de la marquise qui lit Hippocrate (T. I,
+p. 153):_
+
+Apprenez-moi, je vous prie, dit l'écolier, ce qu'a fait aujourd'hui
+certain homme que je vois, ce grand personnage sec et décharné qui se
+promène dans une petite chambre, les bras croisés; je juge qu'il a la
+tête embarrassée.--Vous n'en jugez point mal, répondit le démon. C'est
+un auteur dramatique. Comme il entend la langue française, il s'est
+donné la peine de traduire le _Misanthrope_, l'une des meilleures
+comédies de Molière, fameux auteur français. Il l'a fait représenter
+aujourd'hui sur le théâtre de Madrid, et elle a été très-mal reçue. Les
+Espagnols l'ont trouvée plate et ennuyeuse. C'est cette pièce qui fait
+dans le café le sujet de la dispute dont vous avez entendu le bruit.
+
+--Eh pourquoi, reprit don Cléofas, cette comédie a-t-elle eu en Espagne
+ce malheureux sort?--C'est, répondit le diable, que les Espagnols
+n'aiment que les pièces d'intrigues, de même que les Français ne veulent
+que des comédies de caractère.--Sur ce pied-là, répliqua l'écolier, si
+l'on jouait présentement en France nos plus belles pièces, elles n'y
+réussiraient pas.--Sans doute, dit Asmodée. Comme les Espagnols sont
+capables d'une extrême attention, ils sont bien aises qu'on les jette
+dans un embarras agréable. Ils suivent sans peine l'action la plus
+composée. Les Français, au contraire, n'aiment pas qu'on les occupe.
+Leur esprit se plaît à se détacher, et ils prennent plaisir à voir
+tourner leur prochain en ridicule, parce que cela flatte leur humeur
+satirique. Enfin, le goût des nations est différent.--Mais quelle sorte
+de comédie est la meilleure, répliqua don Cléofas, d'une pièce
+d'intrigue ou de caractère?--C'est une chose fort problématique,
+répartit le diable. Il n'en faut pas croire là-dessus les Espagnols ni
+les Français. Puisqu'ils sont parties en cette affaire, ils n'en
+sauraient être juges. Je ne la dois pas juger non plus, moi, parce
+qu'étant le démon de la luxure, je protége également tous les théâtres.
+
+_Même chapitre, le passage relatif aux deux entremetteuses (T. I, p.
+101) est plus long dans la première édition, et se termine ainsi:_
+
+Bon! s'il y en a! répondit le diable; il y en a partout, et
+principalement en France; mais il faut avoir un mérite reconnu pour y en
+trouver, et je vous dirai à ce sujet qu'à Paris, ces jours passez, un
+chevalier d'industrie s'entretenant là-dessus avec un de ses amis, lui
+disait: «Parbleu, mon cher, il faut que je sois bien malheureux! Il y a
+quinze jours entiers que je cherche une femme tributaire. Je parcours
+tous les matins les églises. L'après-dînée, j'épluche toutes les beautés
+des Tuileries. Je me montre à l'Opéra. Je parais tout débraillé à la
+Comédie, où tantôt je me couche sur les bancs du théâtre, et tantôt je
+me tiens debout derrière les acteurs. Cependant tout cela ne me mène à
+rien. Je n'ai pas même encore trouvé une bonne fortune sexagénaire,
+tandis que les plus jeunes et les plus aimables personnes de Paris sont
+en proie au chevalier de Tiremailles, qui n'a, sans vanité, ni ma taille
+ni ma jeunesse.--Oh! ne t'y trompe pas! interrompit son ami; le
+chevalier de Tiremailles est un fameux libertin. Il a ruiné deux femmes.
+Il a eu des affaires d'éclat. Il a la meilleure réputation du monde.»
+
+_Chapitre X, après l'histoire de Zanubio (T. I, p. 162):_
+
+Immédiatement après Zanubio, continua le diable, est un marchand que la
+nouvelle d'un naufrage a rendu fou. Dans la loge suivante est renfermé
+un soldat qui n'a pu résister à la douleur d'avoir perdu sa
+grand'mère.--Et le jeune homme qui suit ce bon soldat, dit don Cléofas,
+quel est le genre de sa folie?--Oh! pour celui-là, répondit Asmodée,
+c'est un pauvre garçon né imbécile. C'est le fils d'une Hollandaise et
+d'un gros commis de la douane.
+
+_Plus loin, dans le même chapitre, l'histoire des folles commence
+ainsi:_
+
+La première, reprit Asmodée, est une vieille marquise qui aimait un
+jeune officier qui servait en Flandres. Elle lui avait donné une grosse
+somme pour faire sa campagne. Elle s'avisa de consulter une devineresse
+pour savoir ce qu'il faisait. La devineresse le lui montra dans un
+verre. La marquise le vit aux genoux d'une jeune Flamande, et elle en a
+perdu l'esprit.
+
+_Plus loin, même chapitre, après l'histoire de la femme du corrégidor:_
+
+La troisième est une procureuse qui pressait son mari de lui acheter une
+croix de diamants de dix mille ducats. Il n'en a voulu rien faire. Elle
+en est devenue folle. Après la procureuse est une coquette à qui la tête
+a tourné de dépit d'avoir manqué un grand seigneur dont elle avait
+médité la ruine.--Dans ces deux petites loges au-dessous de ces dames,
+il y a deux servantes qui ont perdu l'esprit, l'une de douleur de n'être
+pas sur le testament d'un vieux garçon qu'elle a servi, et l'autre de
+joie en apprenant la mort d'un riche trésorier dont elle est unique
+héritière.
+
+_Chapitre XI, après l'histoire des deux femmes qui se rajeunissent (T.
+I, p. 196):_
+
+Je remarque dans une même maison, poursuivit Asmodée, deux hommes qui ne
+sont pas trop raisonnables. L'un est un aventurier qui va tous les jours
+aux audiences des grands seigneurs. Il est assez fou pour croire qu'un
+quart d'heure après qu'il leur a parlé ils se souviennent encore de ce
+qu'il leur a dit.
+
+_Même chapitre, après l'histoire du licencié qui fait imprimer ses
+oeuvres de jeunesse (T. I, p. 200):_
+
+Je découvre dans le voisinage de ce licencié un des meilleurs auteurs
+que vous ayez. C'est un excellent esprit. Ses ouvrages sont pleins de
+sel attique. Ils sont parsemés de pensées fines et brillantes. Il a des
+tours neufs, des expressions hardies et toujours heureuses. Passons à
+son voisin: c'est un homme...--Eh! n'allez pas si vite! interrompit avec
+précipitation don Cléofas; vous ne dites que du bien de cet auteur, et
+vous me le montrez avec des fous.--Ah! il est vrai, reprit le diable;
+j'oubliais son défaut. Quand il lit ses pièces, il s'arrête à tous les
+endroits qui lui paraissent mériter des applaudissements, pour laisser à
+ses auditeurs le temps de lui en donner, et pour en savourer lui-même
+toute la douceur.
+
+_Même chapitre, après l'histoire du bachelier qui achète pour enrichir
+son inventaire (T. I, p. 201):_
+
+Il demeure chez ce bachelier un auteur qui réussit dans un genre
+d'écrire fort sérieux. Il n'est propre qu'à ce qu'il fait. Cependant il
+se croit propre à tout, et il ne veut point faire de comédies, parce que
+son comique serait, dit-il, trop fin pour affecter le parterre. S'il
+disait trop froid, je me garderais bien de mettre parmi les fous un
+homme si raisonnable.
+
+_Et quelques lignes plus loin:_
+
+Mais avant que de quitter le lieu où nous sommes, il faut que je vous
+parle encore d'un certain auteur que je viens d'apercevoir. C'est un
+homme qui possède les auteurs grecs et latins. Il emprunte d'eux toutes
+les pensées qu'il met dans ses ouvrages. Cependant il se croit original,
+et il ne traite de plagiaires que les auteurs qui pillent Lope ou
+Calderon.
+
+_Le chapitre XII, _Des Tombeaux_, débute par plusieurs histoires
+supprimées en 1726:_
+
+Le premier de ces huit tombeaux que vous apercevez à main droite
+renferme le corps d'un jeune amant mort de chagrin de n'avoir pas
+remporté le prix d'une course de bagues. Dans le second est un avare qui
+s'est laissé mourir de faim, et dans le troisième son héritier, mort
+deux ans après lui pour avoir fait trop bonne chère. Il y a dans le
+quatrième un père qui n'a pu survivre à l'enlèvement de sa fille unique.
+Dans le suivant est un jeune homme emporté par une pleurésie pour avoir
+pris des remèdes rafraîchissants.
+
+_Puis vient l'histoire de l'officier que sa femme trompait, et ensuite:_
+
+Le septième cache une vieille fille de qualité, laide et peu riche, que
+la tristesse et l'ennui ont consumée; et dans le dernier repose la femme
+d'un trésorier, morte de dépit d'avoir été obligée, dans une rue
+étroite, de faire reculer son carrosse pour laisser passer celui d'une
+duchesse. (V. t. I, p. 175.)
+
+_Ensuite viennent l'histoire du vieux mari et de sa jeune femme (T. I,
+p. 223), et celle du chanoine mort pour avoir fait son testament, après
+quoi on lit:_
+
+Auprès de cet imprudent chanoine est une belle dame immolée aux soupçons
+de son mari jaloux. Dans le quatrième est un dévot qui a perdu la vie
+pour s'être promené dans son jardin une demi-heure sans parasol, et dans
+le dernier une dévote pour s'être fait saigner trop souvent par
+précaution.
+
+_Après l'histoire du Français assassiné pour avoir donné de l'eau bénite
+à une dame:_
+
+Ici gît un comédien que le déplaisir d'aller à pied, pendant qu'il
+voyait la plupart de ses camarades en équipage, a consumé peu à peu.
+
+_Après l'histoire de la vestale morte en couches:_
+
+Et près d'elle repose un auteur dramatique qui mourut subitement d'envie
+au bruit des applaudissements du parterre, à la première représentation
+d'une pièce d'un de ses amis.
+
+_Chapitre XVI, des Songes. Immédiatement après les réflexions sur la
+jalousie des femmes, on trouve:_
+
+A l'égard de dona Théodora, dit l'écolier, son caractère me charme. Une
+femme mourir de regret d'avoir perdu son mari! O merveille de nos
+jours!--Cela est admirable, assurément, interrompit le démon. L'on
+enterra, il y a deux mois, un avocat dont la veuve ne ressemble point à
+celle-ci. L'avocat étant à l'agonie, sa femme en pleurs céda aux
+empressements de sa famille, qui, pour lui épargner la vue d'un si
+triste spectacle, l'enleva de sa maison. Mais avant que de sortir,
+l'avocate affligée appelle sa femme de chambre: «Béatrix, lui dit-elle,
+aussitôt que mon cher mari sera mort, va porter cette fâcheuse nouvelle
+à don Carlos, et dis-lui que j'en suis si touchée que je ne le veux voir
+de deux jours.»
+
+_L'histoire de la comtesse femme du comte galant et libéral est racontée
+ainsi:_
+
+C'est une liseuse de romans, une tête pleine d'idées de chevalerie. Elle
+fait un songe assez plaisant: elle rêve qu'elle est impératrice de
+Trébisonde, qu'on l'accuse d'adultère, et que tous les chevaliers qui se
+présentent pour soutenir son innocence sont vaincus par ses accusateurs.
+
+_Après l'histoire du vicomte Aragonais:_
+
+Si je ne me trompe, dit don Cléofas, j'aperçois dans la même maison un
+jeune homme qui rit en dormant.--Vous ne vous trompez pas, répartit le
+diable; c'est un bachelier qui fait un songe fort agréable: il rêve
+qu'un vieillard de ses amis épouse une belle et jeune personne; mais je
+remarque à deux pas de là trois hommes qui font des songes bien
+mortifiants.
+
+Le premier est un souffleur qui rêve qu'on donne un curateur à un
+marquis dont il commence à souffler le patrimoine.
+
+_Puis viennent l'histoire des deux frères médecins et celle d'un
+courtisan qui rêve que le ministre le regarde de travers, et ensuite:_
+
+Je vois encore un courtisan qui vient de se réveiller en sursaut. Il
+rêvait tout à l'heure qu'il était sur le sommet d'une montagne, avec
+deux autres personnes de la cour, qui l'ont poussé sans qu'il y ait pris
+garde et l'ont fait tomber de haut en bas.
+
+_Après l'histoire du licencié qui défend l'immortalité de l'âme:_
+
+Auprès du licencié demeure un comédien qui songe qu'il répond des
+duretés à un auteur qui lui fait des compliments.
+
+Je remarque dans un hôtel garni deux hommes qui font des songes que je
+ne veux point passer sous silence. L'un est un Italien de l'Académie de
+la Crusca. Il rêve qu'il lit à quelques-uns de ses confrères un mauvais
+poëme de sa façon, qu'ils applaudissent à charge d'autant.
+
+_Suit l'histoire de Fanfarronico, après laquelle on lit:_
+
+Vis-à-vis de l'hôtel garni, un notaire fait sa résidence. Vous voyez sa
+femme et lui couchés dans deux petits lits jumeaux. Ils font tous deux
+en ce moment des songes bien différents: le mari rêve qu'il rafraîchit
+une vieille écriture, et madame sa femme songe qu'elle est chez un
+marchand, où elle achète et paye argent comptant une riche étoffe, au
+même prix qu'une duchesse l'a refusée à crédit.
+
+_Cette histoire est la dernière de l'édition originale. Immédiatement
+après vient le dénouement:_
+
+Asmodée allait continuer, mais il lui prit tout à coup un frisson qui
+l'en empêcha. L'écolier lui demanda pourquoi il tremblait: «Ah! seigneur
+don Cléofas, répondit le démon, je suis perdu. Le magicien qui me tenait
+en bouteille vient de s'apercevoir de ma fuite. Il m'appelle; il me
+menace. Il fait des conjurations si fortes que tout l'enfer en retentit.
+Il faut que j'obéisse à sa voix. Je vais vous porter dans votre
+appartement, et puis je vole au galetas funeste d'où vous m'avez tiré.»
+En achevant ces mots, il embrassa l'écolier, l'enleva et disparut à ses
+yeux, après l'avoir transporté dans sa chambre.
+
+
+II. _Dédicace de la première édition._
+
+AU TRÈS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA.
+
+Souffrez, seigneur de GUEVARA, que je vous adresse cet ouvrage. Il n'est
+pas moins de vous que de moi. Votre _Diablo Cojuelo_ m'en a fourni le
+titre et l'idée. J'en fais un aveu public. Je vous cède la gloire de
+l'invention, sans approfondir si quelque auteur grec, latin ou italien
+ne pourrait pas justement vous la disputer.
+
+Je dirai même qu'en y regardant de près, on reconnaîtra dans le corps de
+ce livre quelques-unes de vos pensées; car je vous ai copié autant que
+me l'a pu permettre la nécessité de m'accommoder au goût de ma nation.
+
+Cela ne m'empêche pas de rendre justice à votre _Cojuelo_. Je le crois
+digne des applaudissements qu'il a reçus en Espagne et du bruit qu'il a
+fait particulièrement en Aragon, où vous l'avez mis en lumière. Je
+conçois bien que vos façons de parler figurées, vos images bizarres et
+vos pensées extraordinaires ont pu trouver chez vous des approbateurs;
+mais vous devez concevoir aussi que des hommes nés sous un autre climat
+en peuvent juger autrement. Les Français surtout, eux qui ont la
+justesse et le naturel en partage, ne les goûteraient pas. Je me suis
+donc souvent écarté du texte, ou, pour mieux dire, j'ai fait un nouveau
+livre sur le même fonds.
+
+C'est ainsi que j'ai traité le seigneur Alonso Fernandez de Avellaneda.
+Je n'ai pas traduit plus fidèlement son _D. Quichotte_ que votre
+_Cojuelo_. Cependant cet Avellaneda, qui avait déjà subi le sort des
+écrivains abandonnés des lecteurs, est présentement en quelque
+réputation parmi nous, au lieu que si je l'avais suivi littéralement, on
+me saurait mauvais gré de l'avoir tiré de l'oubli.
+
+J'espère que vous aurez la même destinée. Si je n'ai pu prêter à votre
+_Cojuelo_ tous les agréments dont il a besoin pour plaire à nos
+Français, je crois du moins ne lui avoir rien laissé qui doive le
+rebuter. Après tout, vous ne risquez rien. Si le livre n'a point de
+succès, vous êtes en droit de dire que je l'ai tellement défiguré qu'il
+n'est pas reconnaissable. Et s'il réussit, vous m'aurez obligation de
+vous avoir procuré l'estime de gens dont peut-être sans moi vous
+n'auriez jamais été connu.
+
+
+III. _Dédicace de 1726._
+
+AU TRÈS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA.
+
+C'est à vous, _seigneur de Guevara_, que j'ai dédié cet ouvrage dans sa
+nouveauté. Si je me fis un devoir alors de vous rendre cet hommage, rien
+ne doit me dispenser aujourd'hui de vous le renouveler. J'ai déjà
+déclaré et je déclare encore publiquement que votre _Diablo Cojuelo_
+m'en a fourni le titre et l'idée. Ainsi je vous cède l'honneur de
+l'invention, sans vouloir, comme je vous l'ai dit, approfondir si
+quelque auteur grec, latin ou italien ne pourrait pas justement vous le
+disputer.
+
+J'avouerai même encore qu'en y regardant de près, on reconnaîtrait dans
+le corps de ce livre quelques-unes de vos pensées. Plût au ciel qu'il y
+en eût davantage, et que la nécessité de m'accommoder au génie de ma
+nation m'eût permis de vous copier exactement! J'aurais fait gloire
+d'être votre traducteur; mais j'ai été obligé de m'écarter du texte, ou,
+pour mieux dire, j'ai fait un ouvrage nouveau sur le même plan.
+
+Sous la forme que je lui ai prêtée d'abord, il a été réimprimé en
+France, je ne sais combien de fois. Nous avons partagé tous deux
+l'honneur du succès qu'il a eu; mais, que dis-je, partagé? J'ai passé, à
+Paris, pour votre copiste, et je n'ai été loué qu'en second. Il est
+vrai, en récompense, qu'à Madrid la copie a été traduite en espagnol et
+qu'elle y est devenue un ouvrage original.
+
+J'en donne aujourd'hui une nouvelle édition que je vous adresse encore,
+_Seigneur Louis Velez_; mais, pour la rendre plus digne de revoir le
+jour après dix-neuf années, il a fallu le retoucher et le remettre, pour
+ainsi dire, à la mode. Quoique le monde soit toujours le même, il s'y
+fait une succession continuelle d'originaux qui semble y apporter
+quelque changement.
+
+Je n'ai pas seulement corrigé l'ouvrage; je l'ai refondu et augmenté
+d'un volume, que les sottises humaines m'ont aisément fourni. C'est une
+source de tomes inépuisable; mais je n'ai point entrepris de l'épuiser.
+J'abandonne ce travail immense à quelqu'un de ces auteurs laborieux qui
+veulent bien employer une longue vie à mériter d'occuper une toise de
+place dans les bibliothèques. Pour moi, qui borne mon ambition à égayer
+pendant quelques heures mes lecteurs, je me contente de leur offrir en
+petit un tableau des moeurs du siècle.
+
+Après avoir reconnu, _Seigneur de Guevara_, que votre Diable a toujours
+hypothèque sur le mien, il faut encore confesser, pour la décharge de ma
+conscience, que j'ai emprunté des vers et quelques images de Francisco
+Santos, auteur du livre intitulé: _Dia y noche de Madrid_. Quoique le
+larcin ne soit pas de grande importance, je déclare que je l'ai fait,
+afin que quelque mauvais plaisant ne vienne pas me comparer aux voleurs
+qui, pour vendre impunément une vaisselle qu'ils ont volée, en ôtent les
+armoiries.
+
+Puisse le public recevoir aussi favorablement cette dernière édition
+qu'il a reçu la première. Je n'oserais me flatter de ce bonheur, quoique
+l'ouvrage soit plus nouveau qu'il n'était et que j'aie fait de mon mieux
+pour engager ceux qui le liront à y prendre un nouveau goût.
+
+
+IV. TABLE ANALYTIQUE.
+
+_La lettre A désigne l'ouvrage espagnol de Louis Velez de Guevara, _El
+Diablo cojuelo_; la lettre B, l'édition originale du _Diable boiteux_._
+
+_L'astérisque (*) indique les passages ajoutés en 1726._
+
+
+TOME I
+
+CHAPITRE I. _Quel diable c'est que le Diable boiteux. Où et par quel
+hasard Don Cléofas Léandro Perez Zambullo fit connaissance avec lui (A,
+tranco I; B, chap. I.)_
+
+On est à Madrid. Il est minuit. Léandro Perez, surpris chez Dona Tomasa
+et poursuivi par quatre spadassins, se sauve sur les toits. P. 1. (_Dans
+Guevara, il est poursuivi par la justice, à l'instigation de la dame,
+qui veut se faire épouser._)--Guidé par une lumière qu'il aperçoit, il
+se réfugie dans un grenier qui sert de laboratoire à un magicien. P.
+2.--Il entend les soupirs du Diable boiteux, que le magicien tient
+enfermé dans une bouteille. Ce que c'est que le Diable boiteux. Quelles
+sont ses fonctions et celles de Lucifer, Uriel, etc. P. 3.--Promesses
+que fait le Diable boiteux. Cléofas le délivre. Portrait du démon. P. 7.
+
+CHAPITRE II. _Suite de la délivrance d'Asmodée (A, tranco I; B, chap.
+II.), 11._
+
+Pourquoi Asmodée est boiteux, 12 (_Ceci est autrement expliqué dans
+Guevara_).--Terreur qu'inspire le magicien au Diable boiteux. Comment
+celui-ci s'est attiré sa haine, 13.
+
+CHAPITRE III. _Dans quel endroit le Diable boiteux transporta l'écolier,
+et des premières choses qu'il lui fit voir, 16._
+
+Asmodée emporte Léandro sur la tour de San Salvador. Il lui propose de
+lui faire voir tout ce qui se passe dans Madrid, en enlevant les toits
+des maisons (A, tranco I, 16).--L'avare et ses héritiers, 18.--La
+vieille coquette et ses charmes d'emprunt, 18.--Le vieux galant, 19 (A,
+tr. II).--La vieille qui se rajeunit, 19 (B, chap. VI).--Le concert
+ridicule, 19 (B, ch. XVI).--Le seigneur aux billets doux, 20.--Doña
+Fabula en mal d'enfant, 20 (A, tr. II).--Le vieux qui va au sabbat, 21
+(A, tr. II).--Quel fut le démêlé qu'eut Asmodée avec un de ses
+confrères, 21 (autrement raconté dans A, tr. II).--Le souffleur, 22 (A,
+II).--L'apothicaire, sa femme et son garçon, 22.--Le prélat qui tousse,
+23.--Le poëte tragique, 23.--* L'épître dédicatoire, 25.--Les voleurs
+chez le banquier, 25 (A, II).--Le marquis à l'échelle de soie, 25 (A,
+II).--Le greffier et son démon, 26.--Etrange pudeur d'une veuve (B, ch.
+VI).--* Le bachelier Donoso, 27.--* L'amoureux transi, 28.--Le contador
+qui veut fonder un monastère, 29 (B, ch. VI).--* La veuve et les deux
+conseillers, 29.--* Les deux joueurs qui s'entretuent, 29.--Le chanoine
+frappé d'apoplexie, 31 (B, ch. VI).--Les deux frères morts de la même
+maladie, 31, (B, ch. VI).--Le charivari, 32 (B, ch. VI).--* Le trio
+ridicule, 32.--* Les trois Galiciennes, 33.
+
+CHAPITRE IV. _Histoire des amours du comte de Belflor et de Léonor de
+Cespedes, 34._
+
+La femme, le jeune mari et le vieil amant, 69 (B, ch. VI).
+
+CHAPITRE V. _Suite et conclusion des amours du comte de Belflor (B,
+chap. V), 70._
+
+CHAPITRE VI. _Des nouvelles choses que vit Don Cléofas, et de quelle
+manière il fut vengé de Dona Tomasa, 99._
+
+Le grand seigneur endetté, 99.--* Le président qui va chez l'Asturienne,
+100.--Le compilateur, 100.--Les deux entremetteuses, 101 (B, chap.
+IX).--L'impression clandestine, 103.--L'inquisiteur malade, 104 (B, ch.
+IV).--Combat des rivaux de Don Cléofas, 108 (B, chap. VII).
+
+CHAPITRE VII. _Des prisonniers (B, chap. VIII), 109._
+
+Le cabaretier empoisonneur, 110.--L'assassin de profession, 110.--Le
+maître à danser, 111.--L'amoureux arrêté comme voleur, 111.--La feinte
+sorcière, 111. Le cabaretier et le sergent, 112.--Le valet de chambre
+accusé de viol, 118.--L'écuyer de la duchesse, 119.--Le chirurgien qui a
+saigné sa femme, 120.--* Le gentilhomme qui a tué son frère, 121.--*
+Domingo et le maître d'hôtel, 122.--* Le Castillan qui a souffleté son
+père, 137--* Les voleurs de grand chemin qui s'évadent, 137.--Les vingt
+ou trente filous, 138.
+
+CHAPITRE VIII. _Asmodée montre à Don Cléofas plusieurs personnes, et lui
+révèle les actions qu'elles ont faites dans la journée (B, chap. IX),
+136._
+
+Le capitaine et l'usurier, 139.--Les deux filles qui ont perdu leur
+père, 142.--L'aventurière aragonaise, 143.--Le cavalier qui a écrit des
+lettres, 143.--* Le mari qui s'endort aux reproches de sa femme,
+145.--La comtesse qui lit Hippocrate, 153.--* Le mendiant manchot,
+154.--* Le poëte et le peintre, 155.--Le banquier et son père le
+savetier, 156.
+
+CHAPITRE IX. _Des fous enfermés (B, chap. X), 161._
+
+Le nouvelliste castillan, 161.--* Le licencié qui se croit archevêque,
+161.--* Le pupille enfermé par son tuteur, 162.--Le grammairien, 162 (A,
+tr. III).--Le marchand ruiné, 162.--Le capitaine Zanubio, 162.--* Le
+mari fou de la mort de sa femme, 170.--Le portier enrichi,
+171.--L'amoureux fou, 171.--Sa chanson, 172.--Chanson française, 172.--*
+L'envieux, 173.--* Le vieux secrétaire, 173.--Le Mécène ruiné, 174.--La
+femme du corrégidor, 175.--La femme du conseiller, 175.--La bourgeoise
+qui voulait épouser un grand seigneur, 175.--* Doña Béatrix et Doña
+Mencia, 175.--* L'ayeule de l'avocat, 177.--* La vieille folle de
+regret, 177.--* Doña Emerenciana, 178.
+
+CHAPITRE X. _Dont la matière est inépuisable (B, ch. XI), 195._
+
+Le mari de l'aventurière, 195.--L'homme aisé qui se fait domestique, 195
+(A, tr. III).--La veuve du jurisconsulte, 196.--Les deux filles de
+cinquante ans, 196.--Les femmes qui se rajeunissent, 196.--* Prudent
+emploi de l'argent, 199.--Le peintre de portraits, 199.--La veuve et son
+testament, 200.--Le vieux licencié qui imprime ses gaudrioles, 200.--La
+coquette qui se croit aimée de tous les hommes, 201.--Le chanoine qui
+achète pour enrichir son inventaire, 201.--* Le courtisan par vanité,
+202.--* Ceux qui font de la nuit le jour, 203.--* L'amoureux de la
+pantoufle, 203.--* L'homme à équipage qui rougit d'aller en carrosse de
+louage, 204.--* Celui qui va toujours en carrosse de louage pour ménager
+ses mules, 204.--* Le vieil amoureux qui raconte ses prouesses
+d'autrefois, 205.--* Le comte vêtu à l'ancienne mode, 205.--* La vieille
+veuve qui a donné son bien à ses enfants, 205.--* Le vieux garçon qui
+épouse sa blanchisseuse, 206.--Le comte, son frère et le bel esprit,
+207.--* L'amateur de fleurs, 207.--* L'histrion modeste, 207.--* Le
+chevalier aimé de la fille d'un grand, 207.--* Portraits vivants de
+Bollanus, de Fufidius et de Marsæus, 208.--* La sérénade, 208.
+
+* CHAPITRE XI. _De l'incendie, et de ce que fit Asmodée en cette
+occasion par amitié pour Don Cléofas, 213._
+
+CHAPITRE XII. _Des tombeaux, des ombres et de la mort, 218._
+
+L'officier trompé par sa femme, 219.--Jeune cavalier tué par un taureau,
+219.--Le prélat mort pour avoir fait son testament, 219.--* Le courtisan
+assidu, 219.--* L'ambassadeur ruiné, 220.--* Le négociant et son
+épitaphe, 220.--* Le grand sommelier, 221.--* La duchesse qui change de
+directeur, 221.--Le vieux mari et sa jeune femme. 223.--* Le premier
+ministre, 224.--* La belle bourgeoise, 224.--* Le tombeau d'un auteur de
+comédies, 225.
+
+* Des ombres: Le bourgeois fier; les amis buveurs, 226.--L'Allemand qui
+mettait du tabac dans son vin, 228.--Le Français qui offrait l'eau
+bénite aux dames, 228.--* Les comédiennes mortes, l'une d'envie et
+l'autre de débauche, 229.--La vestale morte en couches, 229.
+
+* De la mort: le bourgeois regretté des siens; le conseiller et ses
+trois neveux; le jeune seigneur qui a la petite vérole; le vieux
+religieux; l'évêque d'Albarazin; la vieille courtisane malade de dépit,
+229 à 234.
+
+
+TOME II
+
+CHAPITRE XIII. _La force de l'amitié, histoire, 5._
+
+CHAPITRE XIV. _Le démêlé d'un auteur tragique avec un auteur comique,
+47._
+
+CHAPITRE XV. _Suite et conclusion de l'Histoire de l'amitié, 59._
+
+CHAPITRE XVI. _Des songes, 109._
+
+Le comte galant et libéral, 111.--La comtesse joueuse, 111.--Le marquis
+et son intendant, 111.--Le vicomte aragonais, 111 (A, tr. II).--Les deux
+frères médecins, 112.--Le courtisan regardé de travers, 112.--La jeune
+dame qui allait succomber, 113.--Le procureur et sa femme, 113.--Le gros
+chanoine, 114.--Le marchand de soie et ses créanciers, 114.--Le libraire
+qui rêve, 114.--* Les libraires dupés, 115.--L'amant trop respectueux,
+116.--Le licencié qui défend l'immortalité de l'âme, 116.--Don Baltazar
+Fanfarronico, 117.--* Le gouverneur qui se rend, 117.--* L'orateur qui
+reste court, 117.--Le palefrenier somnambule (B, chap. VI), 117.--* Le
+vice-roi du Mexique et sa nièce, 118.--* La médisante, 119.--* Le
+bourgeois qui ramasse de l'or, 120.--* Les deux comédiennes, 120.--* La
+métamorphose, 121.--* Le comédien dans l'Olympe, 122.
+
+* CHAPITRE XVII, _où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans
+copies, 124._
+
+Les gueux: le boiteux; le teigneux; le cul-de-jatte, 124.--La comédienne
+en couches, 126.--Le chasseur amoureux, 126.--Le jeune bachelier et son
+oncle, 127.--Le bourgeois qui veut marier sa fille, 127.--L'auteur avare
+et vaniteux, 128.--La veuve allemande et son amoureux, 128.--Le
+philosophe cynique, 130.--Le gentilhomme ruiné et son dernier ami,
+131.--Le Contador et la Galicienne, 132.--Le gentilhomme auteur,
+133.--Les deux auteurs, 134.--Le novice qui a trouvé un trésor, 134.
+
+* CHAPITRE XVIII. _Ce que le diable fit encore remarquer à don Cléofas,
+135._
+
+Le médecin qui joue aux échecs, 135.--Les aventurières qui vivent à
+frais communs, 136.--La porte du marché, 138.--Le lever du roi; les
+éloges satiriques; les chevaliers; l'ancien flibustier; le hidalgo
+pauvre, 139.--Le livre censuré, 142.--Le cadet catalan, 143.--Le
+bourgeois obligeant et le seigneur ingrat, 145.--Le bourgeois parvenu,
+145.--Le poëte satirique, 146.--Le grand juge de police, 146.
+
+* CHAPITRE XIX. _Des Captifs, 149_
+
+Le captif dont la femme est remariée, 151.--Celui dont le bien a été
+dissipé par ses frères, 151.--Celui qui trouve un riche héritage à
+recueillir, 151.--Le captif amoureux et son infidèle, 152.--Le paysan et
+la soeur du gentillâtre, 152.--Le captif aimé de la femme de son maître,
+162.--Le barbier et son fils enrichi, 162.--Le médecin aragonais,
+163.--Le cordelier, 164.
+
+* CHAPITRE XX. _De la dernière histoire qu'Asmodée raconta; comment, en
+la finissant, il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière
+désagréable pour ce démon don Cléofas et lui furent séparés, 165._
+
+Histoire d'un trésor, de celui qui le trouva et de celui qui l'avait
+caché, 163.--Asmodée est contraint de retourner auprès du magicien, 181.
+
+* CHAPITRE XXI. _De ce que fit don Cléofas après que le diable boiteux
+se fut éloigné de lui, et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé
+à propos de le finir, 182._
+
+Cléofas épouse doña Séraphina, que le Diable boiteux, sous les traits de
+l'écolier, avait sauvée de l'incendie, 190.
+
+
+APPENDICE.
+
+Le vieux musicien et sa jeune femme, 193.--Les deux courtisanes,
+193.--Les deux soeurs coquettes, 193.--Dispute littéraire dans un café,
+194.--Le bourgeois caution d'un licencié, 194.--Le jeune homme déguisé
+en fille, 194.--Le joaillier accusé de recel, 194.--Le polygame,
+194.--Le traducteur du _Misanthrope_, 195.--L'amoureux à gages sans
+emploi, 196.--Le marchand devenu fou (_V._ t. I, 162), 196.--Le soldat
+qui a perdu sa grand'mère, 196.--L'imbécile, 196.--La vieille marquise
+et le jeune officier, 197.--La procureuse, 197.--La coquette qui a
+manqué un grand seigneur, 197.--Les deux servantes, 197.--Le courtisan,
+197.--L'auteur de mérite, 197.--L'auteur sérieux, 198.--L'auteur qui
+copie les anciens et se croit original, 198.--L'amant mort de chagrin,
+198.--L'avare mort de faim et son héritier mort d'excès, 198.--Le père
+dont la fille a été enlevée, 198.--Le jeune homme mort de pleurésie,
+199.--La vieille fille morte d'ennui, 199.--La femme du trésorier,
+199.--La femme du mari jaloux, 199.--Mort d'un dévot et d'une dévote,
+199.--Le comédien qui allait à pied, 199.--L'auteur dramatique mort
+d'envie, 199.--La veuve inconsolable... pendant deux jours, 199.--La
+comtesse qui lit des romans, 200.--Le jeune homme qui rit en dormant,
+200.--Le souffleur désappointé, 200.--Le courtisan qui rêve, 200.--Le
+comédien qui rudoie un auteur, 200.--L'académicien de la Crusca,
+201.--Le notaire et sa femme, 201.--Séparation de l'écolier et du Diable
+boiteux, 201.
+
+
+
+
+ENTRETIENS SÉRIEUX ET COMIQUES DES CHEMINÉES DE MADRID
+
+
+ENTRETIEN I
+
+LA CHEMINÉE _A_ ET LA CHEMINÉE _B_.
+
+LA CHEMINÉE A. C'en est fait, ma chère voisine, tout est perdu; les
+dieux Lares se glacent à mon foyer, et je sens le même froid me saisir
+depuis les pieds jusqu'à la tête.
+
+LA CHEMINÉE B. Vous m'alarmez; d'où vient cette affreuse maladie?
+Comment pouvez-vous passer subitement du chaud au froid? Je vous ai
+toujours vue toute en feu.
+
+LA CHEMINÉE A. Hélas! il faut bien que je suive la bonne et la mauvaise
+fortune de mon savant, et le pauvre homme...
+
+LA CHEMINÉE B. Que lui est-il donc arrivé?
+
+LA CHEMINÉE A. Le plus grand des malheurs. Ses revenus, c'est-à-dire
+ceux de sa plume (car il n'en a pas d'autres), sont arrêtés.
+
+LA CHEMINÉE B. Je ne vous entends point encore.
+
+LA CHEMINÉE A. Hé bien, écoutez-moi donc; je vous parle d'un auteur; son
+revenu était établi sur le produit certain des brochures amusantes qu'il
+composait, et l'on a proscrit ce genre.
+
+LA CHEMINÉE B. Comment! ses brochures le faisaient vivre?
+
+LA CHEMINÉE A. Et même fort à son aise; il ne perdait pas son temps à
+limer un volume, il en donnait sept ou huit au moins par an.
+
+LA CHEMINÉE B. C'est grand dommage de lier les mains à un si bon
+ouvrier: et comment peut-on défendre l'amusement, qui est la meilleure
+chose du monde? Le public aime à être amusé, et il doit avoir la liberté
+d'acheter ce qui l'amuse.
+
+LA CHEMINÉE A. Vous avez raison, et ce goût du public fait les intérêts
+des auteurs et le profit des libraires; mais voilà ce qui excite
+l'envie: on crie qu'on ne s'occupe aujourd'hui qu'à écrire des folies,
+des riens, et qu'on appellera notre siècle le _siècle des romans et de
+la futilité_. On dit que le bon goût se corrompt, que les brochures à
+parties sont une vraie exaction; qu'on allonge un roman à l'infini;
+enfin, qu'actuellement un homme projette d'en composer un à trois cent
+soixante et cinq parties, pour tous les jours de l'année.
+
+LA CHEMINÉE B. Après les Mille et une nuits, les Mille et un jours, les
+Mille et un quarts d'heure, et tant de mille et une autres choses, un
+roman à trois cent soixante-cinq parties ne devrait pas révolter les
+esprits.
+
+LA CHEMINÉE A. Jugez donc si on devrait chicaner mon auteur, qui n'est
+jamais allé, dans ses ouvrages, au delà de la huitième partie.
+
+LA CHEMINÉE B. Je vous plains, ma chère amie, et toutes les cheminées
+des auteurs et des libraires qui vont se glacer comme vous.
+
+LA CHEMINÉE A. C'est une faible consolation pour les malheureux, que
+d'avoir des compagnons de leur misère.
+
+LA CHEMINÉE B. Vous êtes à plaindre, je vous plains. Que puis-je faire
+autre chose? D'ailleurs, je vous parle franchement: j'ai ouï dire, il y
+a longtemps, qu'on devrait réformer le goût du siècle pour la bagatelle,
+et arrêter le progrès du genre romancier.
+
+LA CHEMINÉE A. Que me dites-vous?
+
+LA CHEMINÉE B. Oui: et des gens d'esprit, et sans partialité, disent à
+présent que cette réforme est un grand bien pour la littérature. Qu'on
+écrive utilement, ou qu'on n'écrive point: voilà la décision; tout le
+monde l'approuve.
+
+LA CHEMINÉE A. Mais ce qui plaît n'est-il pas utile?
+
+LA CHEMINÉE B. Oui, ce qui plaît est nécessairement utile; mais outre
+cette utilité de plaisir, on veut quelque solidité, de l'instruction,
+des moeurs, du vrai. Par exemple, le Diable boiteux est un roman; mais
+il vaut mieux qu'un traité de morale. Voilà un roman agréable et utile;
+c'est-à-dire, utile par l'agréable et le solide. Que votre savant en
+fasse autant, et on lui donnera la permission de le faire imprimer,
+pourvu cependant qu'il ne le donne pas en huit parties; car vous sentez
+bien que ce serait voler le public pour enrichir l'imprimeur.
+
+LA CHEMINÉE A. Finissons notre conversation; on voit bien que vous êtes
+la cheminée d'un homme de finances; vous êtes ignorante et
+ignorantissime sur les choses de littérature, et votre petit génie ne
+passe pas le calcul. Je suis au désespoir de vous avoir confié mes
+douleurs.
+
+LA CHEMINÉE B. Vous m'insultez, tandis que je compatis sincèrement à
+votre malheur.
+
+LA CHEMINÉE A. Est-ce y compatir que de louer ceux qui en sont cause?
+Allez, encore une fois, vous êtes aussi insolente que celui à qui vous
+appartenez.
+
+LA CHEMINÉE B. Pour être glacée, la fumée vous monte bien vivement à la
+tête. Laissez là, je vous prie, mon financier: un billet de sa main vaut
+mieux que tous les volumes du Parnasse; tout ce qu'il écrit est solide,
+admirable et d'un goût universel. Tant que ses livres seront en règle,
+je ne crains pas le froid; mon feu sera mieux entretenu que celui des
+vestales, et votre pauvre auteur sera fort heureux de s'y venir
+chauffer. Pour vous, malgré vos injures, je vous souhaite, pour vous
+réchauffer, un financier comme le mien.
+
+
+ENTRETIEN II
+
+LA CHEMINÉE _C_ ET LA CHEMINÉE _D_.
+
+LA CHEMINÉE C. Quel prodige! quel miracle! savez-vous, ma bonne amie, ce
+qui vient de m'arriver?
+
+LA CHEMINÉE D. Y a-t-il longtemps?
+
+LA CHEMINÉE C. Environ une heure.
+
+LA CHEMINÉE D. Non, ma chère voisine; j'assistais à un mariage qui se
+faisait sous mon manteau.
+
+LA CHEMINÉE C. Un mariage!
+
+LA CHEMINÉE D. Oui, et le mieux assorti qu'il soit possible. Lisandre et
+Célimène m'ont pris pour témoin de leurs serments, et mes dieux pénates
+seuls sont garants de la foi qu'ils se sont donnée; aucun mortel n'a été
+admis à cette cérémonie que Lisette, suivante fidèle de Célimène. Ils
+goûtent à présent les douceurs de cette union mystérieuse.
+
+LA CHEMINÉE C. Voilà un mariage bien solide.
+
+LA CHEMINÉE D. Je sais qu'il y manque certaines petites formalités, mais
+l'amour y suppléera; ils s'aiment, et je suis sûre que, malgré leurs
+parents, ils s'aimeront toujours. Trouve-t-on cela dans les mariages les
+plus réguliers?
+
+LA CHEMINÉE C. Non sans doute: le mariage est communément un contrat
+politique, qui lie éternellement deux personnes qui ne s'aiment point,
+et qui se haïront toute leur vie.
+
+LA CHEMINÉE D. Hé bien, je vous réponds que les noeuds qui viennent
+d'unir Lisandre à Célimène sont plus respectables; ce sont les chaînes
+mêmes de l'amour.
+
+LA CHEMINÉE C. Je vous félicite, ma chère voisine; je vous sais bon gré
+de vous intéresser au bonheur des amants: nous leur devons cela, comme
+leurs confidentes; pour moi, je ferais tout au monde pour eux. Ecoutez
+donc ce qui m'est arrivé: mon aventure ressemble assez à la vôtre: vous
+savez que la chambre à laquelle j'appartiens est une vraie cellule.
+
+LA CHEMINÉE D. Et que c'est la cellule d'une petite personne charmante,
+de Julie.
+
+LA CHEMINÉE C. Julie était aimée d'un jeune officier fort aimable, nommé
+Trason, et Trason n'aimait point une ingrate.
+
+LA CHEMINÉE D. Voilà ce que je ne savais pas.
+
+LA CHEMINÉE C. Il ne manquait à leur bonheur que l'occasion d'être
+heureux; mais la mère de Julie avait plus d'yeux qu'Argus, et la chambre
+de cette fille malheureuse était plus inaccessible que la tour de Danaé.
+
+LA CHEMINÉE D. Que vous êtes savante! vous possédez à merveille la
+fable; je crois qu'avant Julie vous aviez eu un poëte à votre foyer;
+mais la tour de Danaé, puisque vous me la citez, ne fut pas impénétrable
+à une pluie d'or.
+
+LA CHEMINÉE C. Cela est vrai; vous savez aussi que Danaé avait pour
+amant un dieu, et un dieu qui pouvait convertir la pluie et les pierres
+en or; au lieu que Trason, après trois campagnes, ne doit pas être bien
+en espèces; ainsi il n'était pas question de recourir à la pluie d'or.
+
+LA CHEMINÉE D. De quel autre expédient s'est-il donc servi?
+
+LA CHEMINÉE C. Du plus simple qu'il fût possible. Trason demeure fort
+près d'ici; sans autre magie que celle de l'amour, il a monté par la
+cheminée, il est venu sur les toits jusqu'à mon chapiteau, qu'il a
+enlevé sans peine (car je n'avais pas la moindre envie de lui résister);
+ensuite il est descendu par mon tuyau dans la chambre de Julie, en se
+soutenant avec le dos et les genoux.
+
+LA CHEMINÉE D. L'attendait-elle?
+
+LA CHEMINÉE C. Non: elle le souhaitait seulement; et loin de recevoir
+entre ses bras son amant, elle en a eu une frayeur étonnante, en le
+voyant descendre.
+
+LA CHEMINÉE D. Je gage qu'elle s'est évanouie.
+
+LA CHEMINÉE C. On s'évanouirait à moins. Point de plaisanterie, s'il
+vous plaît! Le beau ramoneur s'est jeté aux pieds de Julie, et s'est
+bientôt fait reconnaître pour Trason. Jamais on n'a vu de situation si
+tendre. Voilà l'avantage que nous avons, nous autres cheminées; nous
+sommes témoins de mille jolies choses, que les hommes voudraient voir à
+quelque prix que ce fût. La peur de Julie est dissipée à présent, et son
+coeur est animé de sentiments bien différents.
+
+LA CHEMINÉE D. Voilà, ma chère voisine, dans la même nuit deux mariages
+assez ressemblants.
+
+LA CHEMINÉE C. A peu près: cependant mes amoureux n'ont pas seulement
+prononcé le voeu vénérable; mais les événements obligeront peut-être la
+mère de Julie à recevoir Trason pour gendre. Je me réjouis d'avance de
+la déconsolation de cette pauvre femme.
+
+LA CHEMINÉE D. Et moi des plaisirs que goûte à présent sa chère fille.
+
+
+ENTRETIEN III
+
+LA CHEMINÉE _E_ ET LA CHEMINÉE _F_.
+
+LA CHEMINÉE E. Dites-moi, s'il vous plaît, comment faites-vous pour ne
+pas vous ennuyer avec vos vieilles filles? Du matin jusqu'au soir il n'y
+a qu'elles à votre foyer; toujours mêmes visages, mêmes discours. Je
+gage que vous en êtes bien lasse.
+
+LA CHEMINÉE F. Je vous avoue que je souhaite souvent de les voir
+déloger; cependant je risquerais peut-être de ne pas respirer,
+lorsqu'elles n'y seraient plus, une si bonne fumée: elles sont dévotes,
+par conséquent n'ont pas moins de soin de leur corps que de leur âme:
+surtout quand certain grand chapeau vient les visiter, elles n'épargnent
+rien; leur cuisine vaut celle d'un fermier général, et la fumée que
+j'exhale alors est un vrai parfum.
+
+LA CHEMINÉE E. Vous aimez la fumée, à ce que je vois; chacun a son goût,
+et le mien est uniquement pour la variété. Les visages nouveaux et les
+aventures me plaisent; c'est ma folie. Je suis, comme vous savez,
+cheminée de chambre garnie.
+
+LA CHEMINÉE F. Et comme telle, il faut bien vous faire à la nouveauté.
+
+LA CHEMINÉE E. J'y suis si bien faite, que je serais fâchée d'y voir six
+mois de suite les mêmes personnes. Aussi cela ne m'est-il guère arrivé
+depuis que j'existe.
+
+LA CHEMINÉE F. C'est que vous n'êtes pas des anciennes du quartier.
+
+LA CHEMINÉE E. Il s'en faut de beaucoup; mais je suis peut-être des plus
+instruites.
+
+LA CHEMINÉE F. Racontez-moi donc quelques-unes de vos aventures, je vous
+en prie par notre voisinage.
+
+LA CHEMINÉE E. Très-volontiers, si cela ne vous ennuie pas. Commençons
+dès mon existence, dont la date est encore nouvelle. Le premier humain
+qui s'est chauffé à mon feu était un cadet d'une province où les cadets
+n'ont d'autre patrimoine que leur épée et l'heureuse effronterie de
+vanter sans cesse leur noblesse. A ce talent, qu'il possédait au premier
+degré, mon chevalier de Mondonis en joignait un autre beaucoup plus
+lucratif; il jouait le plus heureusement du monde, et son bonheur était
+la force d'une étude très-assidue: tout le jour, à mon foyer, il
+s'occupait à chercher des combinaisons avantageuses dans les cartes, et
+il passait les nuits à les mettre en pratique.
+
+LA CHEMINÉE F. Ainsi il ne manquait pas d'argent.
+
+LA CHEMINÉE E. Vous vous trompez; il dissipait à proportion de son gain,
+de sorte qu'il était toujours au même point: il brillait; c'était sa
+manie, ou plutôt celle de sa nation; mais son fracas ne dura pas
+longtemps. Sa bonne fortune révolta contre lui toutes les académies de
+jeu, on lui fit de mauvaises affaires, et je le perdis au bout de quatre
+mois. Il était joli homme; je le regrette encore.
+
+LA CHEMINÉE F. Par qui fut-il remplacé?
+
+LA CHEMINÉE E. Par le plus singulier personnage qu'on puisse voir.
+C'était un mari fidèle au-delà du tombeau, inconsolable de la perte de
+sa chère moitié, insensible à tout autre plaisir qu'à celui des larmes;
+enfin un mari unique. Il fit d'abord tendre en noir toute la chambre, et
+fermer les fenêtres à la lumière du soleil; il ne conserva que la sombre
+lueur d'une lampe. Dans cette affreuse obscurité, il ne faisait que
+sangloter et verser des larmes: souvent il parlait tout haut, comme un
+fou, à une boîte qu'il semblait adorer, sur un tapis noir; il
+s'entretenait avec cette précieuse relique, et lui parlait comme si elle
+eût répondu à ses discours passionnés.
+
+LA CHEMINÉE F. Il y avait peut-être un esprit enfermé dans cette boîte.
+
+LA CHEMINÉE E. Un esprit enfermé! Quelle simplicité! Non, elle contenait
+le coeur de son épouse: c'était là l'objet de ses hommages et de son
+idolâtrie.
+
+LA CHEMINÉE F. Quel excès de tendresse! Ce que vous me dites me paraît
+incroyable.
+
+LA CHEMINÉE E. Je ne le croirais pas moi-même si je ne l'avais vu. J'ai
+entendu lire, il y a quelque temps, un livre qui rapporte un trait de
+fidélité ou de folie pareille dans un philosophe anglais, et je n'ose y
+ajouter foi, malgré ce que je viens de vous dire. Un exemple de cette
+nature doit être unique.
+
+LA CHEMINÉE F. Mais combien de temps ce bon mari demeura-t-il dans sa
+folie?
+
+LA CHEMINÉE E. Trois grands mois. Il est vrai que ses yeux commençaient
+à lui refuser ses larmes délicieuses, et il ne pouvait plus retrouver
+ses premières douleurs. Il ne continuait presque plus sa pénitence que
+par honneur. Heureusement pour lui, ses amis le découvrirent et le
+tirèrent d'affaire. Je crois qu'il leur sut bon gré de lui faire
+violence. Ils l'emmenèrent, et je perdis ainsi ce lugubre personnage.
+
+LA CHEMINÉE F. Vous n'en fûtes pas, je crois, bien fâchée.
+
+LA CHEMINÉE E. Nullement. La chambre, après lui, fut donnée à une femme;
+j'en fus charmée, parce que je n'avais encore connu que des hommes. Une
+parure, et quarante ans écrits sur son front, lui donnaient un air de
+gravité qui me frappa d'abord, et sur le portrait qu'on m'avait fait des
+dévotes, je crus que c'en était une.
+
+LA CHEMINÉE F. Vous vous trompiez peut-être.
+
+LA CHEMINÉE E. Je fus bientôt détrompée. C'était une femme prudente qui
+aimait son plaisir et chérissait sa réputation; et pour les concilier
+ensemble, elle venait du fond de sa province chercher à Madrid un asile
+contre la médisance: elle fut bientôt suivie de celui en faveur de qui
+elle faisait le voyage. Que je fus étonnée à la première visite que lui
+rendit son amant! Elle vola entre ses bras: sa gravité se changea en une
+folle vivacité, et le feu de son visage en effaça sur-le-champ la trace
+des années.
+
+LA CHEMINÉE F. La plaisante dévote!
+
+LA CHEMINÉE E. Elle aimait avec tout l'emportement imaginable; aussi ne
+négligeait-elle rien pour conserver sa conquête; elle savait
+parfaitement qu'à son âge il est permis d'orner la nature et d'employer
+quelques artifices.
+
+LA CHEMINÉE F. De quels artifices pouvait-elle se servir?
+
+LA CHEMINÉE E. Je veux dire qu'avec du blanc et du rouge elle se donnait
+la couleur qu'elle souhaitait; que les parfums, les bains, l'ajustement,
+tout était employé: sa toilette durait ordinairement jusqu'à ce que son
+amant fût venu, et recommençait dès qu'il était sorti: elle étudiait
+sans cesse devant son miroir les différents airs de langueur et de
+vivacité qu'elle devait prendre avec son amant; pour les caresses et les
+complaisances, elle en possédait l'art à merveille.
+
+LA CHEMINÉE F. Avec tout cela il n'était pas possible qu'elle ne se fît
+point aimer.
+
+LA CHEMINÉE E. Elle avait encore d'autres charmes infiniment plus
+puissants sur le coeur d'un jeune homme: elle était riche et donnait
+largement. Or il faudrait avoir l'âme bien dure pour ne pas aimer une
+femme généreuse; mais les jours de l'homme sont comptés. Lorsque ces
+deux amants étaient au comble de leurs plaisir, le cavalier tomba
+malade, et mourut en peu de temps, malgré tous les secours que les plus
+expérimentés médecins purent apporter.
+
+LA CHEMINÉE F. Son amante en fut extrêmement touchée, sans doute?
+
+LA CHEMINÉE E. Oui, elle pleura, reprit un air composé, et retourna
+édifier sa province par ses exemples. Ma chambre ne fut pas vide
+longtemps; elle fut aussitôt habitée par une autre femme, dont la
+profession était de faire des mariages.
+
+LA CHEMINÉE F. Voilà un plaisant métier.
+
+LA CHEMINÉE E. C'est un métier très-commun. Ces sortes de négociations
+demandent de l'adresse, et la bonne dame n'en manquait pas; elle faisait
+les propositions, facilitait les entrevues, et souvent menait à fin
+l'aventure. Combien de contrats se sont fabriqués sous mon manteau! Elle
+avait le talent de faire passer pour très-riche le plus mince gascon, et
+donnait du lustre à la vertu la plus équivoque.
+
+LA CHEMINÉE F. L'admirable femme!
+
+LA CHEMINÉE E. Tout cela n'était pour elle qu'un jeu: elle aurait trompé
+toutes les expertes. Aussi fit-elle fortune dans cette adroite
+profession; mais elle s'avisa d'avoir des scrupules, et les poussa si
+loin, qu'elle crut devoir aller cacher dans un cloître la honte de sa
+vie passée; c'est ainsi que la dévotion me fit perdre cette habile
+négociatrice.
+
+LA CHEMINÉE F. Heureusement votre indifférence naturelle vous empêcha de
+la regretter.
+
+LA CHEMINÉE E. Cela est vrai: cependant, après elle, j'eus longtemps des
+personnages très-communs, comme des plaideurs, des plaideuses, gens fort
+ennuyeux, ou des provinciaux que la curiosité seule amenait à Madrid, et
+qui s'en retournaient chez eux sans avoir rien vu qu'en perspective.
+Mais il est tard, ma voisine; je vous souhaite le bon soir; je vous
+achèverai une autre fois les portraits des originaux que j'ai vus à mon
+foyer.
+
+LA CHEMINÉE F. Adieu, ma chère voisine; je vous ferai souvenir de la
+parole que vous me donnez.
+
+
+FIN DES CHEMINÉES DE MADRID.
+
+
+
+
+UNE JOURNÉE DES PARQUES
+
+SONGE.
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Un après souper, je m'amusai à lire les remarques de monsieur Dacier sur
+les odes d'Horace, et je lus surtout avec attention un endroit où ce
+savant commentateur parle ainsi des Parques: «Suivant l'opinion des
+anciens, Clotho, Lachesis et Atropos étaient trois soeurs, filles de
+Jupiter et de Thémis. Hésiode les fait filles de la Nuit, et Platon, de
+la Nécessité. Clotho tient la quenouille et tire le fil; Lachesis tourne
+le fuseau et Atropos coupe. Elles sont maîtresses de la vie des hommes,
+depuis qu'ils sont nés jusqu'à ce qu'ils meurent: elles n'épargnent
+personne, et le fil tranché par Atropos est l'heure fatale de la mort.»
+
+Dans un autre endroit, monsieur Dacier dit: «Les Parques se servaient de
+deux sortes de laines, de blanche et de noire. Elles employaient la
+blanche pour filer une vie longue et heureuse, et l'autre pour filer des
+jours malheureux et de peu de durée: ou plutôt (ajoute-t-il) elles
+filaient des laines qu'elles tiraient des paniers qui étaient à leurs
+pieds, et dans lesquels il y avait des fusées noires et des fusées
+blanches. Elles mêlaient ces laines en filant lorsque la vie des hommes
+était mêlée, c'est-à-dire que, pour marquer un malheur qui devoit
+arriver, elles prenaient de la laine noire, qu'elles quittaient pour se
+servir de la blanche lorsque ce malheur devait finir. Enfin, quand un
+mortel touchait à son dernier moment, et qu'Atropos se préparait à
+donner le coup de ciseau, le fil devenait tout noir.»
+
+En lisant ce que je viens de rapporter, je m'arrêtais de moment en
+moment, et tâchais de me faire une image du travail des Parques; mais la
+confusion des idées qui s'offraient là-dessus à mon esprit m'assoupit
+peu à peu, et donna la nuit occasion à un songe fort singulier. Je rêvai
+que j'étais au haut des cieux, dans une salle qui ressemblait au magasin
+d'un marchand de draps: j'y voyais tout autour des rayons sur lesquels
+il y avait une infinité de paquets de filasse et d'écheveaux de fils et
+au bas une grande quantité de vases de différentes grandeurs et qui me
+paraissaient d'une matière transparente, et semblable à celle de ces
+boules de savon que les enfans font pour s'amuser. La salle était vaste
+et bien éclairée; les étoiles du firmament lui servaient de plafond.
+
+Tandis que je regardais de tous mes yeux cette salle céleste, les trois
+Parques y parurent subitement, sans que je visse par où elles y étaient
+entrées. Elles avaient la forme de trois petites vieilles, sèches et
+laides à faire peur. Elles ne firent pas semblant de m'apercevoir, et
+commencèrent à s'entretenir, sans prendre garde à moi, qui entendis leur
+conversation.
+
+A mon réveil, trouvant mon songe assez plaisant, j'entrepris de l'écrire
+pendant que les images en étaient récentes. Voici à peu près quel fut
+l'entretien des Parques.
+
+
+
+
+UNE JOURNÉE DES PARQUES
+
+DIVISÉE EN DEUX SÉANCES
+
+
+SÉANCE PREMIÈRE
+
+CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.
+
+LACHESIS. Holà! filles de Jupiter et de Thémis, Atropos, Clotho, venez,
+mes soeurs; mettons-nous à l'ouvrage: il est temps, ce me semble, de
+commencer la journée.
+
+CLOTHO. Oh, pour cela, oui! Le nectar que nous venons de boire à la
+table des immortels nous a un peu amusées; mais nous en reprendrons
+notre travail avec plus d'ardeur.
+
+LACHESIS. Vous avez raison. Ça, Clotho, préparez la quenouille; mes
+doigts ne demandent qu'à tourner le fuseau. Filons, filons!
+
+ATROPOS. Coupons, coupons! Vulcain m'a fait un ciseau neuf, je veux
+l'essayer: voyons qui en aura l'étrenne.
+
+CLOTHO. Faisons d'abord descendre aux royaumes sombres quelques milliers
+d'hommes; nous filerons et réglerons ensuite les destinées des humains
+qui naîtront aujourd'hui.
+
+LACHESIS. C'est bien dit. Que nous allons passer agréablement la
+journée!
+
+CLOTHO, _à Atropos, en lui présentant un paquet de fils_. Tenez,
+Atropos, je ne puis offrir un plus beau coup d'essai à votre ciseau,
+qu'en lui donnant à couper une partie de ce gros paquet de fils: ce sont
+les vies de deux cent mille combattants qui vont en découdre sur les
+frontières de Perse.
+
+ATROPOS. Que j'en vais coucher par terre! (_Elle coupe._)
+
+En voilà pour le moins trente mille à bas.
+
+CLOTHO. Laissons vivre le reste, jusqu'à ce qu'il nous prenne envie d'en
+faire un nouveau carnage. Il faut avouer que depuis quelques années nous
+avons envoyé bien des Turcs et bien des Persans aux enfers.
+
+ATROPOS. Nous n'avons pas moins expédié de Maures, tant blancs que
+noirs. Quel plaisir pour nous d'avoir une autorité despotique sur tous
+les mortels, et de faire sentir, quand il nous plaît, à ces petites
+créatures qu'il dépend de nous d'abréger ou de prolonger leurs jours!
+Allons, mes soeurs, secondez-moi; je suis en train de faire de la
+besogne. Je vous vois toutes deux dans la même disposition.
+
+LACHESIS. Vous auriez tort d'en douter.
+
+ATROPOS. Que de gens vont passer le pas après ces mahométans!
+
+CLOTHO, _apportant un autre paquet de fils_. Autre paquet de guerriers
+que je vous livre. Ce sont deux autres armées qui s'observent sur les
+bords du Pô avec une vigilance infatigable, qu'une fureur égale anime,
+et qui brûlent d'impatience d'en venir aux mains.
+
+LACHESIS. Il faut qu'elles se satisfassent.
+
+ATROPOS, _coupant_. J'en vais exterminer un grand nombre de part et
+d'autre.
+
+CLOTHO. Vous venez d'abattre bien des Français et des Piémontais.
+
+ATROPOS. Et encore plus d'Allemands.
+
+LACHESIS, _présentant deux écheveaux_. On assiége en Allemagne une place
+importante: outre une nombreuse garnison qui la défend, le Rhin, pour la
+rendre inaccessible, enfle ses eaux, et par des débordements affreux
+semble vouloir noyer les assiégeants: mais plus ceux-ci trouvent
+d'obstacles, plus ils s'opiniâtrent à les surmonter: ils vont attaquer
+l'ouvrage-à-corne, et les assiégés se préparent à les repousser.
+
+ATROPOS, _coupant une partie des deux écheveaux_. Détruisons plus
+d'assiégeants que d'assiégés; mais cela n'empêchera pas que la place ne
+se rende au premier jour: c'est un de nos arrêts.
+
+LACHESIS. Oui, mais ajoutons, s'il vous plaît, que les assiégeants
+perdront une tête dont la perte sera plus grande pour eux que celle de
+la ville pour les assiégés.
+
+CLOTHO, _montrant un autre écheveau_. Tranchez cet écheveau, vous ferez
+périr d'un seul coup cent cinquante tant matelots que soldats et
+passagers qui sont dans un vaisseau vénitien, sur la mer Adriatique. Une
+horrible tempête vient de s'élever: les vents qui sifflent et les flots
+qui mugissent font trembler les rivages voisins. Le bâtiment est déjà
+démâté, fracassé; il va couler à fond, si nous n'en ordonnons autrement.
+
+ATROPOS. Qu'il s'abîme, qu'il s'abîme! aussi bien les hommes qu'il porte
+ne sont bons qu'à noyer.
+
+LACHESIS. Je demande grâce pour un jeune bel esprit Français qui se
+trouve parmi les passagers: qu'il se sauve sur une planche, et gagne les
+côtes d'Albanie.
+
+CLOTHO. Soit.
+
+ATROPOS. Hé bien, il se sauvera, puisque vous le souhaitez; il ira se
+faire circoncire à Constantinople, où six mois après il sera empalé,
+pour avoir parlé avec irrévérence du grand prophète des musulmans.
+
+LACHESIS. Je n'ai voulu le sauver du naufrage que pour le faire traiter
+ainsi par les Turcs.
+
+CLOTHO. Puisque vous êtes si bien intentionnée pour ce bel esprit, qu'il
+échappe donc à la fureur des eaux, et que tous les autres deviennent la
+pâture du poisson. Nous régalons si souvent de semblables mets les
+habitants aquatiques, que je ne sais si les hommes mangent plus de
+poissons que les poissons ne mangent d'hommes.
+
+ATROPOS, _coupant tout l'écheveau à un fil près_. Les monstres marins
+vont faire bonne chère.
+
+LACHESIS, _apportant un autre écheveau_. Nouveau paquet de fils à
+couper. Un effroyable tremblement de terre se fait sentir dans ce moment
+dans une ville d'Italie; toutes les maisons s'ébranlent, et la terre
+s'ouvre pour les engloutir avec les malheureux mortels qui les habitent.
+Combien ferons-nous périr de citoyens?
+
+CLOTHO. Deux mille seulement. Quelque plaisir que nous prenions à
+massacrer les hommes, nous devons mettre des bornes à notre fureur;
+autrement le genre humain finirait bientôt.
+
+ATROPOS. Vous ne pensez pas à ce que vous dites, Clotho. Quand nous
+donnerions aujourd'hui la mort à deux cent mille personnes, ce ne serait
+pas une nuit de Londres, de Paris et de Pékin.
+
+LACHESIS. Atropos dit la vérité. Exerçons hardiment la puissance que
+nous avons sur les humains. Malgré la vaste étendue des mers et les
+espaces immenses de terre qui séparent les peuples, nous allons des uns
+aux autres en un clin-d'oeil: en un mot, nous avons l'univers sous nos
+yeux; nous voyons tout ce qui s'y passe; immolons sans miséricorde ceux
+que nous voudrons ôter du monde.
+
+CLOTHO, _apportant un gros paquet de fils_. Voici les fils des habitants
+de la ville de Mexique, où règne une maladie contagieuse: nous
+retranchâmes hier du nombre des vivants mille de ces malheureux;
+faisons-en mourir aujourd'hui quinze cents, non compris quelques
+Espagnols qui, par nécessité, ont épousé des Mexicaines, et qui aiment
+mieux vivre misérablement dans la nouvelle Espagne, que de s'en
+retourner dans l'ancienne sans avoir fait fortune.
+
+ATROPOS, _coupant une partie des fils_. Que ces Espagnols sont glorieux!
+
+LACHESIS, _présentant un nouvel écheveau_. Ce petit écheveau contient
+les fils de cinquante Indiens du Pérou qui se sont assemblés sur une
+montagne haute et pointue, pour y célébrer la mémoire de leur Inca le
+bon Atabalippa. Ne nous opposons point à leur courageuse résolution: ils
+ont pour témoins de l'action immortelle qu'ils vont faire plus de dix
+mille spectateurs qui sont accourus là pour les voir et les admirer. Ces
+cinquante victimes ont déjà chanté des vers à la louange de leur Inca:
+ils ont fait entendre les tristes sons de leurs flûtes; les voilà qui
+tombent dans une humeur noire; ils vont se dévouer à la mort, et se
+précipiter du haut en bas, pour aller dans l'autre monde rendre service
+à leur prince.
+
+ATROPOS, _après avoir coupé l'écheveau_. Ces Indiens du Pérou sont de
+bonnes gens; en vérité, ils méritaient bien que les Espagnols, en
+faisant la conquête de leur pays, les traitassent un peu plus
+humainement qu'ils n'ont fait.
+
+CLOTHO, _donnant un petit paquet de fils_. Jupiter va lancer sa foudre
+auprès de Saint-Domingue sur le vaisseau d'un corsaire anglais. Tout
+l'équipage, par des actions impies et barbares, s'est attiré la colère
+des dieux: le tonnerre tombe en cet instant sur l'endroit du navire où
+sont les poudres; le bâtiment saute en l'air avec tous les hommes qui
+sont dessus.
+
+ATROPOS, _coupant_. Qu'ils aillent joindre Ajax dans les enfers.
+
+LACHESIS, _présentant un écheveau_. Vous voyez soixante-quinze religieux
+mendiants assemblés dans un chapitre général qui se tient actuellement
+dans un coin de la Basse-Bretagne: ceux qui sont nobles d'origine disent
+que les premières dignités de leur ordre appartiennent de droit aux
+moines gentilshommes: les roturiers prétendent y avoir part, et
+proposent qu'on rende les dignités alternatives. C'est la querelle des
+patriciens et des plébéiens. Les révérends pères, de part et d'autre,
+s'échauffent là-dessus, et vont finir leurs débats à coups de bâton: ils
+tirent de dessous leurs robes des gourdins dont ils sont armés, et les
+voilà qui s'assomment. Combien souhaitez-vous qu'il en demeure sur le
+carreau?
+
+CLOTHO. Quinze: savoir, dix simples religieux, trois gardiens, un
+provincial et un définiteur.
+
+ATROPOS, _après avoir coupé_. L'affaire en est faite; il y a quinze
+morts et vingt blessés.
+
+LACHESIS. Ce n'est pas trop pour un combat capitulaire de moines
+bas-bretons.
+
+CLOTHO, _tenant plusieurs fils_. Nouvelle opération pour nous.
+
+ATROPOS. De qui sont ces fils que vous tenez?
+
+CLOTHO. De quatre Allemands qui font la débauche à Strasbourg avec deux
+comédiennes françaises; depuis vingt-quatre heures qu'ils sont à table,
+ils ont bu deux cents bouteilles de vin; ils ne peuvent plus se soutenir
+sur leurs chaises. Les ferons-nous crever tous?
+
+LACHESIS. Non pas, s'il vous plaît: passe pour les hommes: à l'égard des
+femmes, qu'elles n'en soient pas même incommodées, car elles doivent
+recommencer demain sur nouveaux frais, avec deux officiers de la
+garnison qui leur donnent à souper; je suis bien aise que cette partie
+se fasse. Vous souvient-il, mes soeurs, que nous avons filé à ces deux
+demoiselles des jours bien agréables.
+
+ATROPOS. Oh qu'oui, je m'en souviens.
+
+CLOTHO. Et moi pareillement: à telle enseigne que nous avons décidé
+qu'elles iront toutes deux à Paris, où elles feront différemment leur
+fortune: l'une abandonnera sa profession, pour se rendre esclave d'un
+riche galant qui la traitera à la turque, la tiendra prisonnière dans un
+appartement magnifique, où elle ne verra que son geôlier et ses
+guichetiers.
+
+LACHESIS. Effectivement, tel a été notre décret.
+
+ATROPOS. J'ai oublié ce que nous avons ordonné de sa compagne.
+
+CLOTHO. Sa compagne, plus heureuse, jouira d'une entière liberté,
+brillera sur la scène, se nippera suivant le goût de quelques seigneurs
+généreux, et amassera beaucoup d'espèces; mais une vie si délicieuse ne
+sera pas de longue durée. Cette actrice, à la fleur de son âge,
+disparaîtra subitement: nous la déroberons d'un coup de ciseau aux
+applaudissements du public; et malgré tout son bien, ses funérailles
+seront aussi modestes que celles d'une de ses pareilles seront superbes,
+presque dans le même temps, chez un peuple voisin.
+
+LACHESIS. Ce peuple-là fait trop d'honneur au talent dramatique, et les
+Français n'en font point assez. Les génies des nations sont différents,
+comme vous voyez.
+
+CLOTHO, _apportant un écheveau_. Cette petite botte de fils parisiens va
+nous amuser quelques moments.
+
+ATROPOS. Que vous me faites du plaisir, ma chère Clotho, en m'apportant
+ces fils! Je suis charmée quand j'expédie des habitants de Paris.
+
+LACHESIS. Et c'est ce qui nous arrive tous les jours.
+
+CLOTHO. Je vous livre d'abord ce philosophe chimiste, qui, se voyant
+parvenu à son quatorzième lustre, a rompu tout commerce avec ses amis,
+et s'est renfermé dans son laboratoire pour n'en plus sortir: il ne veut
+plus voir personne qu'une gouvernante qui a soin de lui depuis trente
+ans: il s'ennuie, dit-il, de vivre; et quoiqu'il se porte à merveille,
+il se tient toujours au lit comme un malade qui se croit près de sa fin.
+
+LACHESIS. Ce pauvre philosophe s'est brûlé le cerveau en faisant ses
+opérations chimiques.
+
+ATROPOS, _coupant le fil_. Puisque la vie n'est plus qu'un fardeau pour
+lui, je veux bien par pitié l'en délivrer.
+
+CLOTHO, _tirant un autre fil de l'écheveau_. Tandis que vous êtes si
+pitoyable, tirez de peine ce malheureux bourgeois, qui, s'étant toujours
+trouvé dans l'indigence, a depuis peu enterré son frère qui lui a laissé
+deux cent mille francs en bonnes espèces. Peu s'en est fallu que la joie
+de recueillir une si riche succession ne lui ait troublé l'esprit, et il
+serait moins à plaindre qu'il n'est si ce malheur lui était arrivé.
+
+LACHESIS. D'où vient donc...?
+
+CLOTHO. C'est qu'il ne sait ce qu'il doit faire de son argent: la
+crainte de le mal placer l'agite sans cesse; il n'a pas un moment de
+repos, rien ne lui paraît sûr: c'est un garçon bien embarrassé.
+
+ATROPOS, _coupant_. Je vais par charité mettre fin à son embarras.
+
+CLOTHO, _souriant et tirant un fil du même écheveau_. Quelle bonté! il
+faut que je vous fournisse encore une occasion de faire une action
+charitable.
+
+ATROPOS. Je ne la laisserai pas échapper.
+
+CLOTHO. C'est trop laisser languir ce bon chanoine octogénaire qui, sans
+compter l'asthme qui l'étouffe, a une ankylose au genou droit, et une
+sciatique à la cuisse gauche. Guérissons-le radicalement de tous ces
+maux; aussi bien n'est-il plus d'aucune utilité sur la terre. Il y a au
+moins dix ans que nous aurions dû faire vaquer sa prébende.
+
+LACHESIS. Véritablement, on voit comme cela dans le monde d'antiques
+figures dont on n'a pas tort de nous reprocher la trop longue existence.
+C'est un défaut d'attention dont nous devons nous corriger.
+
+ATROPOS. Corrigeons-nous-en donc, ne faisons point de quartier à la
+décrépitude.
+
+CLOTHO, _montrant un autre fil_. Faites donc main-basse sur ce vieux
+professeur de l'université qui, depuis plus de soixante ans, ne fait
+point nettoyer ses habits de peur de les user. C'est un pédant entêté
+des anciens. Il est tombé malade; et comme il croit qu'il ne reviendra
+pas de sa maladie, il disait ce matin à un de ses amis: Ce qui me
+console en mourant, c'est de n'avoir jamais lu aucun auteur moderne.
+
+LACHESIS, _riant_. La plaisante consolation.
+
+ATROPOS, _coupant_. Qu'il meure donc content, ce fidèle partisan de
+l'antiquité.
+
+CLOTHO, _présentant trois fils à la fois_. Voici encore trois mortels
+qui sont cause qu'on crie après nous tous les jours, et que nous
+semblons en effet avoir entièrement mis en oubli. Ce sont trois
+vieillards qui ne sauraient plus s'acquitter de leurs fonctions
+ordinaires: un avocat qui ne peut plus employer son éloquence à soutenir
+l'injustice; un médecin célèbre qui ne tue plus de malades; et un bon
+père capucin qui ne peut plus sortir de son couvent pour aller dîner en
+ville.
+
+LACHESIS. Faisons promptement disparaître ces vénérables personnages.
+
+ATROPOS, _tranchant les trois fils_. C'est leur faire plaisir que
+d'abréger une vie triste.
+
+CLOTHO, _montrant un autre fil_. Ce fil délié attend de nous la même
+grâce: c'est le tissu des jours d'une belle et vertueuse comtesse, fort
+avancée dans sa carrière. Nous lui avons filé une vie longue et sans
+traverses; mais la bonne dame est une dévote qui s'aime et qui vieillit
+de mauvaise grâce. Au lieu de laisser tranquillement ses charmes tomber
+en ruine, elle en pleure tous les matins la perte à sa toilette, en se
+regardant dans son miroir. Je suis d'avis que nous terminions le cours
+de sa vie, pour prévenir le désespoir où elle serait bientôt de se voir
+décrépite.
+
+ATROPOS, _coupant_. J'y consens; épargnons-lui ce chagrin.
+
+LACHESIS, J'opine aussi pour qu'on lui rende ce service. Il faut avouer
+qu'il y a des moments où nous sommes tout à fait obligeantes.
+
+CLOTHO, _présentant deux fils_. Ces deux fils féminins méritent aussi un
+coup de ciseau. Ce sont deux vieilles extravagantes; l'une est veuve, et
+l'autre fille. La première a fait la folie de se dépouiller de tous ses
+biens pour établir avantageusement ses enfants, qui, par reconnaissance,
+la laissent manquer de tout. La dernière, née tendre et généreuse, se
+trouve sans biens et sans adorateurs, après avoir pendant cinquante ans
+soudoyé des cadets.
+
+LACHESIS, _d'un air railleur_. Je plains ces deux pauvres créatures.
+
+ATROPOS, _coupant les deux fils_. Cessez de les plaindre, elles ne
+vivent plus.
+
+CLOTHO, _donnant un autre fil_. Donnez promptement un passe-port pour
+les enfers à ce vieux goutteux de banquier en cour de Rome: vous
+comblerez par-là les voeux de sa jeune épouse, qui brûle d'impatience de
+se voir en état de faire remplir sa place par un gros chantre dont elle
+apprend la musique.
+
+ATROPOS, _coupant_. Il faut la satisfaire; mais je crois qu'elle aurait
+un peu moins d'empressement à convoler en secondes noces, si elle savait
+que son maître à chanter doit changer de note dès qu'il sera devenu son
+mari.
+
+LACHESIS, _apportant un fil_. Purgeons la terre de ce vieux prêtre qui a
+passé les deux tiers de sa vie dans la pauvreté, et qui possède à
+présent vingt bonnes mille livres de rente en bénéfices, qu'il doit
+moins à sa vertu qu'à l'esprit intrigant dont nous l'avons doué le jour
+de sa naissance. Bien loin de faire part de ses richesses aux pauvres,
+il se plaît à thésauriser. Il est si attaché à ses louis d'or, qu'il se
+fait un plaisir de les compter tous les soirs et de les baiser l'un
+après l'autre en les remettant dans son coffre. Enfin il ne vit plus,
+comme autrefois, du produit de ses messes; et il est si las d'en avoir
+dit, qu'il ne veut plus même en entendre.
+
+ATROPOS, _coupant_. Voilà qui est fini, il ne baisera plus ses louis
+d'or, qui vont être partagés entre deux ou trois héritiers que, par
+avarice et par orgueil, il n'a pas voulu voir pendant sa vie.
+
+CLOTHO _va prendre un nouveau fil qu'elle apporte_. Parmi les vieillards
+qui vivent encore par notre négligence, j'en aperçois un qui s'attire ma
+compassion. C'est un religieux que ses confrères tiennent depuis trente
+années enfermé dans un cachot noir, où ils le nourrissent si sobrement,
+qu'il n'a plus que la peau et les os.
+
+LACHESIS. Une pénitence si rude suppose qu'il a commis quelque grand
+crime.
+
+CLOTHO. Quelque grande que soit sa faute, il l'a bien expiée par les
+maux qu'il a soufferts. Il y a plus de vingt-cinq ans qu'il s'efforce en
+vain tous les jours de fléchir sa communauté par des prières et par des
+larmes. Il n'implore plus que notre secours: faisons voir que nous avons
+moins de dureté que les moines.
+
+ATROPOS _coupe le fil_. Prêtons-lui donc notre assistance.
+
+LACHESIS, _présentant un autre fil_. Payons en même temps les dettes
+d'un vieil évêque obsédé, tourmenté, persécuté par une foule importune
+de créanciers. Comme sa grandeur n'a point d'autres revenus que ceux de
+son évêché, qui ne lui rapporte que cinquante mille livres par an, elle
+a été obligée d'emprunter de toutes parts pour mieux soutenir la dignité
+de prince de l'Église. On veut aujourd'hui qu'il fasse à ses créanciers
+des délégations qui le réduiraient à vivre bourgeoisement.
+
+ATROPOS. Bourgeoisement! ah, quel affront on veut faire à un prélat! Il
+faut le lui épargner. Envoyons monseigneur dans les champs qu'habitent
+les ombres heureuses. (_Elle coupe le fil._)
+
+CLOTHO. Bon; qu'il aille dans ce charmant séjour, pourvu que messieurs
+les juges ne lui fassent pas prendre la route du Tartare pour venger ses
+créanciers.
+
+LACHESIS, _apportant un nouveau fil_. Il me vient une maligne envie que
+je veux satisfaire. Un vieux et riche bourgeois a deux enfants mâles. Il
+a revêtu l'aîné, dont il est idolâtre, d'une charge fort honorable; et
+pour faire tomber sur lui tout son bien, il a forcé son second fils,
+qu'il n'aime point, à se jeter dans un couvent. Ce cadet, pour obéir à
+son père, a pris le froc sans vocation; et après avoir fait des voeux
+qui le lient, il vient d'apostasier. Pour punir le vieillard d'avoir
+fait un mauvais moine, tranchons les jours de son fils aîné, qui n'a
+point d'enfants.
+
+ATROPOS, _coupant_. Cela n'est pas mal imaginé: c'est en effet le moyen
+de mortifier le père; il aura le chagrin d'avoir, pour enrichir un de
+ses fils, causé inutilement le malheur de l'autre.
+
+LACHESIS. Et de penser que ses collatéraux, qu'il hait et ne voit point,
+vont devenir ses héritiers. _Lachesis et Clotho prennent chacune
+plusieurs fils qu'Atropos coupe à mesure qu'ils lui sont présentés._
+
+CLOTHO. J'ai aussi mes fantaisies, moi.
+
+ATROPOS. Qui vous empêche de les contenter?
+
+CLOTHO, _présentant trois fils à la fois_. Point de miséricorde pour ces
+trois fils retors que j'abandonne à votre ciseau. Ce sont deux Normands
+et une aventurière de Gascogne: ils ont quitté leur pays pour aller
+chercher fortune à la bonne ville de Paris, mère nourrice des cadets de
+ces deux nations. Un de ces Normands, après avoir pris la livrée d'un
+fermier général, et passé par les emplois qui y sont attachés, est
+devenu le seigneur du village où il est né. L'autre, qui a fait ses
+études dans la ville de Caen, a mis son latin à profit, en se glissant
+chez un gros collateur, dont il a trouvé le moyen de gagner l'amitié, et
+d'attraper deux bénéfices considérables; et la Gasconne, aussi prudente
+que jolie, s'est fait un petit fonds de cinquante mille écus des deniers
+des trois états.
+
+ATROPOS, _tranchant les trois fils_. Puisque vous le voulez, le seigneur
+de village, l'aventurière et le bénéficier vont se rendre dans un
+instant à la redoutable prairie[4] où Æacus les attend pour les
+interroger. Je crois que ce juge n'aura pas besoin de Minos pour savoir
+s'il doit les condamner à prendre le chemin du Tartare.
+
+ [4] Platon, dans le _Gorgias_, dit qu'Æacus et Rhadamante rendaient
+ leurs arrêts dans une prairie où il y avait deux routes, qui
+ conduisaient, l'une au Tartare, et l'autre aux Champs Elysées; que
+ la juridiction d'Æacus s'étendait sur l'Europe, celle de Rhadamante
+ sur l'Asie, et que quand il se trouvait des difficultés que ces deux
+ juges ne pouvaient résoudre, ils avaient recours à Minos, qui, le
+ sceptre d'or à la main, se tenait assis et prononçait
+ souverainement.
+
+ Du temps de Platon, la terre n'était divisée qu'en deux parties.
+
+LACHESIS, _donnant un fil à couper_. Délivrons le genre humain de cet
+abbé prodigue qui ne peut vivre avec soixante mille livres de rente, qui
+s'endette de tous côtés, qui friponne le tiers et le quart, et qu'enfin
+la nécessité d'avoir de l'argent rend capable de tout. Sa bourse, comme
+le tonneau des Danaïdes, se vide sitôt qu'elle est remplie. Si tous les
+rois de la terre lui voulaient envoyer leurs revenus, il viendrait à
+bout de les dépenser.
+
+ATROPOS, _se hâtant de couper_. Ah, quel bourreau d'argent! il ne mérite
+pas de voir le jour.
+
+CLOTHO, _présentant un nouveau fil_. Point de pardon pour ce plaideur
+extravagant. Sa partie est une femme qui a été sa maîtresse pendant
+vingt années pour le moins; il l'a depuis peu épousée, et il plaide en
+séparation.
+
+ATROPOS, _coupant_. Quel fou!
+
+LACHESIS, _donnant un autre fil_. Finissons les divisions qui règnent
+dans la famille d'un marchand injuste et capricieux; quoiqu'il ait
+soixante-quinze ans passés, il ne veut pas que ses deux fils se mêlent
+de ses affaires, qu'ils conduiraient pourtant bien mieux que lui.
+
+ATROPOS, _tranchant le fil du père_. Je vais mettre d'accord le père et
+les enfants.
+
+CLOTHO, _offrant un autre fil_. Coupez ce fil; c'est celui d'un
+ecclésiastique des plus patelins qu'il y ait dans le séminaire:
+l'hypocrite a si bien fait qu'on l'a nommé à une abbaye considérable; il
+a déjà envoyé son argent à Rome pour payer ses bulles; elles sont en
+chemin; faisons disparaître monsieur l'abbé avant qu'elles arrivent.
+
+ATROPOS, _tranchant le fil_. Il n'aura pas le plaisir de les voir.
+
+LACHESIS, _donnant un autre fil et riant_. Un gros cochon d'homme
+gourmand rêve qu'il est à table, et se réveille en sursaut; il sonne une
+clochette pour appeler son cuisinier, et lui ordonner de lui préparer
+pour son dîner les mets qu'il vient de voir en dormant: ayons la malice
+de priver ce gourmand du plaisir de faire ce repas.
+
+ATROPOS, _coupant_. Vous voilà satisfaite.
+
+CLOTHO, _apportant un écheveau_. Ces fils sont ceux de vingt voleurs et
+d'autres pareils honnêtes gens, qui sortent des prisons de Londres pour
+aller subir le châtiment auquel ils ont été condamnés par la justice.
+L'étonnante nation! Ces criminels se rendent d'un air tranquille au lieu
+de leur supplice.
+
+ATROPOS, _coupant l'écheveau_. Oh! les Anglais sont des hommes bien
+résolus; ils quittent pour la plupart sans regrets la vie, et ne
+craignent pas la maison de Pluton, soit qu'ils croient qu'il n'y en a
+point, soit que, persuadés qu'il faut tôt ou tard cesser de vivre, il
+leur soit indifférent de mourir aujourd'hui ou demain.
+
+LACHESIS. Attendez, mes chères soeurs: je fais une réflexion. Nous
+sommes trop bonnes aujourd'hui; nous ne détruisons que des sujets
+insensés, inutiles ou incommodes dans la société civile: à quoi
+pensons-nous donc? Est-ce ainsi que les Parques, qui ne sont pas moins
+cruelles que les Euménides, doivent s'occuper? On dirait, à voir le
+choix que nous faisons de nos victimes, que nous cherchons à paraître
+équitables aux yeux des hommes; il semble que nous ayons peur qu'ils
+désapprouvent nos actions, comme si nous nous mettions en peine de leurs
+plaintes et de leurs murmures.
+
+CLOTHO. Le reproche est juste. Nous faisons des destinées une espèce de
+chambre de justice; nous n'y songeons pas effectivement: frappons des
+coups moins mesurés; baignons-nous dans le sang humain; que l'on nous
+reconnaisse à la malice et à la barbarie de nos opérations.
+
+ATROPOS. Ces sentiments me charment. Apportez-moi, mes mignonnes, les
+fils des mortels les plus respectés sur la terre, et soyons insensibles
+à la douleur que nous allons causer.
+
+LACHESIS. Vous pouvez compter sur notre fermeté.
+
+CLOTHO, _tirant un fil d'un nouvel écheveau_. Le beau coup à faire, ma
+chère Atropos! remplissons d'étonnement l'Europe et l'Asie. Tranchez ce
+fil; c'est un meurtre digne de nous: ôtons la vie et la couronne à ce
+jeune Empereur, qui fait concevoir à ses peuples de si belles
+espérances: il a jeté les yeux sur une princesse de sa cour, et il se
+dispose à la faire monter sur le trône: tout est prêt pour son mariage,
+dont la cérémonie se fera demain si nous l'avons pour agréable; mais
+prenons plaisir à tromper l'attente de ce jeune monarque: changeons
+l'appareil de ses noces en funérailles; répandons la consternation dans
+son palais, et divertissons-nous de la tristesse de ses plus chers
+courtisans.
+
+ATROPOS, _coupant_. L'affaire en sera bientôt faite: le fil de la vie
+d'un souverain n'est pas plus difficile à couper qu'un autre.
+
+LACHESIS, _apportant un fil_. Une jeune et charmante princesse, qui fait
+l'ornement d'une des plus belles cours de l'univers, est malade: elle
+est environnée de médecins qui se flattent qu'ils la guériront; mais
+rendons leurs espérances vaines, comme nous faisons le plus souvent dans
+les maladies aiguës.
+
+ATROPOS, _coupant_. Je vais lui porter le coup mortel, sans être touchée
+des larmes du prince son époux, qui se désespère au pied de son lit, ni
+des lamentations des femmes qui sont autour d'elle.
+
+CLOTHO. A cette inhumaine et noble fermeté, je reconnais ma soeur.
+Courage, Atropos; après les deux expéditions que vous venez de faire, je
+ne crains pas que vous refusiez de prêter la main à celle-ci. (_Elle lui
+présente un fil._)
+
+ATROPOS. Qu'est-ce que ce fil?
+
+CLOTHO. C'est celui d'un général d'armée, d'un grand capitaine, qui
+réunit en lui toutes les qualités des héros: faites-lui sentir votre
+ciseau au milieu de ses troupes; vous trancherez une vie que le fer et
+le feu respectent depuis soixante-dix ans.
+
+ATROPOS, _coupant_. Nous lui avons filé tant de jours glorieux, qu'il
+doit mourir content.
+
+LACHESIS, _donnant un autre fil_. Main basse, main basse sur cet
+illustre magistrat, qui aime l'éclat et la dépense, juge fort aimé, fort
+estimé et des plus éclairés.
+
+ATROPOS, _d'un air étonné_. Vous n'y faites pas réflexion, Lachesis?
+
+LACHESIS. Pardonnez-moi.
+
+ATROPOS. Nous ferons mal notre cour à ma mère, en ôtant sitôt du nombre
+des vivants un de ses plus zélés sacrificateurs.
+
+LACHESIS. Coupez, coupez toujours à bon compte. Thémis nous grondera
+d'abord; ensuite elle s'apaisera quand nous lui représenterons que les
+Parques n'épargnent personne, et que d'ailleurs ce magistrat qu'elle
+affectionne sera fort bien remplacé.
+
+ATROPOS. Oh! Thémis se contentera de ces raisons... (_Elle coupe le
+fil._)... Voilà notre magistrat dépouillé du pouvoir de juger les
+autres: il va paraître lui-même devant les juges des enfers, et entendre
+prononcer son arrêt.
+
+
+SÉANCE DEUXIÈME
+
+CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.
+
+CLOTHO. Sauf votre meilleur avis, mes soeurs, je juge à propos que nous
+nous reposions un peu.
+
+LACHESIS. Que dites-vous, Clotho? Est-ce que nous sommes faites pour le
+repos?
+
+CLOTHO. Non; mais nous nous délassons en changeant de travail. Ainsi,
+pour quelques moments, cessons de couper des fils; commençons à nous
+servir de la quenouille. Le plaisir de filer les aventures des enfants
+qui naissent est celui qui a le plus de charmes pour moi.
+
+ATROPOS. Je vous dirai la même chose, quoique je me divertisse fort à
+jouer des ciseaux.
+
+LACHESIS. Nous sommes donc d'accord toutes trois: filer est mon
+occupation favorite; aussi suis-je chargée de tourner le fuseau. Allons,
+mes petites, apportez vite les paniers où sont nos filasses blanches et
+nos filasses noires; arrangez autour de moi tous les vases où je trempe
+ordinairement le bout de mes doigts quand je file, et qui contiennent
+diverses liqueurs, dont les unes communiquent aux hommes les vices, et
+les autres les vertus.
+
+ATROPOS, _apportant un vase_. Voici déjà un des vases où vous mettez le
+plus souvent la main; c'est celui de la volupté.
+
+CLOTHO, _apportant deux vases_. Et voilà les vases du jeu et de
+l'ivrognerie: vous n'y trempez pas moins souvent les doigts.
+
+ATROPOS, _apportant un autre vase_. Vous voyez celui dont la liqueur a
+été puisée dans le Styx, et qui fait les tyrans, les assassins et les
+autres mauvais hommes.
+
+CLOTHO, _apportant deux nouveaux vases_. Ces vases sont ceux du mensonge
+et de la trahison. (_Atropos et Clotho apportent tous les vases des
+passions, des vices et des vertus, et les arrangent autour de
+Lachesis._)
+
+LACHESIS, _regardant de tous côtés_. Je ne vois point ici les vases de
+la douceur et de la beauté.
+
+ATROPOS. Ils sont l'un et l'autre à votre main gauche.
+
+LACHESIS. Ah! oui, oui, je les démêle... (_Elle s'aperçoit que Clotho
+cherche quelque chose_)... Que cherchez-vous, Clotho?
+
+CLOTHO. Je cherche un vase que je ne trouve point; on dirait que nous ne
+l'avons plus.
+
+LACHESIS. Quel vase est-ce donc?
+
+CLOTHO. Celui de la chasteté.
+
+LACHESIS. Je sais où il est; mais nous n'en aurons pas besoin peut-être
+aujourd'hui: il ne faut pas nous en servir tous les jours; nous ne
+pouvons assez le ménager: nous avons dans les premiers temps du monde
+fait une si grande consommation de la liqueur qu'il y avait dedans, qu'à
+peine nous en reste-t-il pour faire des filles religieuses.
+
+ATROPOS. Passons-nous-en donc, ainsi que du vase de l'humanité: il est
+encore bien précieux, celui-là; aussi le conservons-nous fort
+soigneusement; nous ne nous en servons presque plus, même quand nous
+faisons des moines.
+
+LACHESIS. Ça, filons... mais attendez: il nous manque encore quelque
+chose.
+
+CLOTHO. Quoi?
+
+LACHESIS. Le petit panier où il y a des fils d'or et des fils de soie.
+La fantaisie peut nous prendre aujourd'hui de rendre quelque mortel
+heureux.
+
+ATROPOS. C'est une fantaisie que nous avons bien rarement.
+
+CLOTHO, _apportant un petit panier de fils d'or et de soie_. Si par
+hasard cette envie nous vient, voici de quoi la satisfaire.
+
+LACHESIS. Filons donc présentement les destinées des enfants qui vont
+naître.
+
+CLOTHO. Il en est déjà né plusieurs depuis que nous sommes à l'ouvrage.
+Il vient d'éclore entr'autres, dans le sérail du grand-seigneur, un
+prince dont la sultane favorite est accouchée; commençons par-là. (_Elle
+tire la filasse pour filer._)
+
+LACHESIS, _filant_. Arrêtons, statuons et ordonnons que la vie de ce
+prince naissant soit longue; qu'il passe sa plus tendre enfance dans le
+sein de son père et de sa mère, et qu'il augmente en eux, par ses
+gentillesses, l'amour dont il est le doux fruit.
+
+ATROPOS. Marquez, Lachesis, marquez par quelques nuances noires
+l'affreux péril dont je veux qu'il soit menacé avant qu'il ait atteint
+sa sixième année. Les janissaires, si redoutables à leur maître, se
+révolteront contre le gouvernement, déposeront le père du jeune prince,
+et mettront sur le trône le frère du sultan déposé. Le nouvel empereur
+d'abord sera tenté de suivre les maximes sanguinaires de ses
+prédécesseurs, et de faire étrangler son neveu; mais il ne succombera
+point à une si cruelle tentation; au contraire, il concevra pour lui
+l'amitié la plus forte, et prendra autant de soin de son éducation que
+s'il était son propre fils.
+
+CLOTHO. Ajoutons à cela, je vous prie, que le jeune prince demeurera
+pendant un grand nombre d'années dans le sérail; après quoi, par une
+nouvelle révolution, qui coûtera la vie à plus de soixante mille
+musulmans, son oncle sera déposé à son tour, et lui élevé à l'empire: il
+reprendra donc la place de son père, qui sera mort; et, usant aussi
+d'humanité, il épargnera le sang de sa famille.
+
+LACHESIS. Je souscris à ces décisions. Qu'elles soient des arrêts
+irrévocables des Parques. Passons à un autre enfant.
+
+ATROPOS. Doucement, ma soeur. D'où vient qu'en filant la vie de ce
+prince nouveau-né, vous n'avez fait aucun usage de nos vases? C'est pour
+en faire sans doute un prince sans vices et sans vertus.
+
+LACHESIS. Hé bien, ce ne sera pas le premier que nous aurons fait de ce
+caractère-là.
+
+CLOTHO. J'en demeure d'accord; mais donnez-lui du moins une dose
+raisonnable de volupté; voulez-vous qu'il vive dans son sérail comme un
+chartreux dans sa cellule?
+
+LACHESIS, _souriant, et trempant ses doigts dans le vase de la volupté_.
+Non, vraiment; je n'y pensais pas. J'allais faire là un pauvre sultan.
+
+ATROPOS. Passons de Constantinople à Pékin. Nous venons de régler les
+principaux événements de la vie d'un prince turc, filons présentement le
+sort d'une princesse née depuis un quart-d'heure au palais de l'empereur
+de la Chine; c'est la cinquième fille de ce grand monarque. La mère de
+cette princesse est une des trois concubines de la seconde classe[5], et
+la même qui, l'année dernière, accoucha d'un prince que Sa Majesté
+chinoise doit un jour choisir pour son successeur. Nous avons, comme
+vous savez, doué l'enfant mâle de toutes les inclinations de son père,
+surtout d'un grand attachement aux cérémonies de la secte des bonzes,
+avec une extrême curiosité d'apprendre des choses qu'il ne convient
+guère aux rois de savoir: quelles qualités jugez-vous à propos de donner
+à la femelle?
+
+ [5] Les femmes de l'empereur de la Chine sont divisées en six classes.
+ La première n'est que de la reine son unique épouse. Il y a dans la
+ seconde classe trois concubines; dans la troisième, neuf; dans la
+ quatrième, vingt-sept; dans la cinquième, dix-huit; et le nombre de
+ la sixième n'est pas fixé.
+
+ M. Le Gentil, dans son _Voyage autour du monde_.
+
+CLOTHO. De bonnes et de mauvaises. Qu'elle ait de l'esprit, de la
+beauté, avec des pieds si petits[6] qu'elle ne puisse se soutenir
+dessus; mais qu'elle ait des moments de caprice et d'humeur noire qui
+fassent enrager les femmes qui sont auprès d'elle.
+
+ [6] Les Chinoises s'estropient le plus souvent à force de vouloir
+ avoir les pieds petits.
+
+LACHESIS, _après avoir mis la main dans les vases du caprice et dans les
+vases de l'esprit et de la beauté_. Cette princesse, je vous assure,
+sera bien difficile à servir.
+
+ATROPOS. De la fille d'un empereur, daignerez-vous descendre à deux
+enfants du commun?
+
+CLOTHO. Hé pourquoi non? Est-ce que tous les hommes ne sont pas égaux
+pour nous?
+
+LACHESIS. Sans doute. A mesure qu'ils naissent, nous devons sans
+distinction filer leurs aventures.
+
+ATROPOS. Nous sommes encore à la Chine. Une brodeuse de l'île d'Emouy
+vient d'enfanter deux garçons à la fois. Leur père, qui vit dans
+l'indigence, se voyant hors d'état de les bien élever, s'attendrit sur
+leur misère, et, poussé par une cruelle compassion, il est tenté de les
+aller noyer dans la mer.
+
+CLOTHO. C'est qu'il croit à la métempsychose, et qu'il espère qu'à la
+première transmigration les âmes de ses enfants animeront des corps plus
+heureux.
+
+LACHESIS. Arrachons ces jumeaux à la barbare pitié de leur père.
+
+ATROPOS. Volontiers; faisons-les adopter, l'un, par un officier du
+mandarin qui connaît des affaires civiles dans la province; l'autre, par
+un marchand de soie crue, lequel, ne pouvant avoir d'enfants ni de sa
+femme, ni de ses concubines, aura recours à cette adoption, dans la vue
+d'avoir, après sa mort, un fils qui vaque aux sacrifices domestiques, et
+brûle de petits morceaux de papier doré devant les âmes de leurs aïeux.
+
+CLOTHO. J'admire la pieuse tendresse de ces bons Chinois pour leurs
+ancêtres: ils ont beau croire la mortalité de l'âme ou la métempsychose,
+cela ne les empêche pas d'aller toujours leur train, et de s'imaginer
+que les esprits de leurs défunts parents voltigent autour des tablettes
+où leurs noms sont gravés en lettres d'or.
+
+LACHESIS. Rien ne prouve mieux le pouvoir que la coutume a sur les
+hommes.
+
+ATROPOS. Que deviendront nos jumeaux adoptés?
+
+CLOTHO. Celui que l'officier du mandarin aura fait son héritier
+s'adonnera de tout son coeur aux sciences, et son père adoptif aura la
+satisfaction de le voir parvenir au degré glorieux de licencié.
+
+LACHESIS, _après avoir trempé les doigts dans les vases des sciences_.
+Trois ans après, notre petit brodeur obtiendra une place honorable dans
+le collége des docteurs qui écrivent les annales de l'empire chinois, et
+sont chargés du soin de recueillir les lois, tant anciennes que
+modernes.
+
+CLOTHO. Dans la suite il sera tiré de ce collége: il deviendra
+précepteur du prince aîné de la Chine, et le reste de sa vie ne sera
+qu'un enchaînement d'honneurs et de plaisirs.
+
+ATROPOS. Comme il nous a pris fantaisie de faire un sujet vertueux et
+fortuné de cet enfant, faisons aussi par caprice un fripon et un
+malheureux de son frère. C'est ce que nous faisons tous les jours.
+
+LACHESIS. Vous me prévenez.
+
+CLOTHO. C'est ce que j'allais vous proposer.
+
+ATROPOS, _souriant_. Dans la disposition où nous sommes toutes trois,
+nous allons faire un aimable garçon... Allons, Lachesis, mettez d'abord
+la main dans tous les vases des vices. Il s'agit ici de former un mortel
+qui soit capable de tout.
+
+LACHESIS, _après avoir trempé les doigts dans plusieurs vases_. Vous
+pouvez, mes soeurs, ordonner présentement de ce garçon tout ce qu'il
+vous plaira: je vous proteste que je viens de lui donner les
+dispositions nécessaires à bien jouer dans le monde les personnages que
+vous voudrez.
+
+CLOTHO. Ces bonnes semences qu'il reçoit de votre main bienfaisante vont
+germer à vue d'oeil: il fera mille espiégleries dans son enfance. Le
+marchand de soie crue, après avoir en vain mis en usage tous les
+châtiments pour le corriger, l'abandonnera. Le jeune homme, suivant ses
+mauvaises inclinations, tombera bientôt entre les mains de la justice,
+qui se contentera de le punir, pour la première fois, en lui faisant
+appliquer sur les fesses cinquante coups de canne de bois de bambou, ce
+qui ne le rendra pas plus sage. Il se fera condamner aux galères pour
+trois ans; après quoi il ira se présenter aux bonzes de la pagode qui
+est auprès de la ville de Fo-cheu. Ils le recevront gracieusement, et
+lui permettront d'aspirer à l'honneur d'être de leur secte.
+
+LACHESIS. Oh! puisqu'il doit devenir bonze, il faut que je lui donne
+l'esprit de son état. Je n'ai pas trempé les doigts dans le vase de
+l'hypocrisie... (_Elle met la main dans le vase de l'hypocrisie._)... Il
+ne lui manque à présent aucune des vertus qu'ont ces vénérables
+solitaires.
+
+CLOTHO. Avant que les bonzes l'initient à leurs mystères, ils lui
+laisseront croître la barbe et les cheveux pendant l'espace d'une année
+entière, lui feront porter une robe déchirée, et l'obligeront d'aller de
+porte en porte chanter les louanges de Foë, l'idole de cette pagode. De
+plus, il ne mangera rien que des herbes et des fruits. Il faudra qu'il
+combatte sans cesse le sommeil; et quand il n'y pourra résister, un de
+ses confrères, chargé du soin de le réveiller à coups de bâton, s'en
+acquittera fort exactement. Après un si doux noviciat, il endossera une
+longue robe grise: on lui mettra sur la tête un bonnet de carton sans
+bords et doublé d'une toile noire; ensuite tous les bonzes entonneront
+des hymnes dont personne n'entendra le sens, et leur chant, accompagné
+de petites clochettes, fera une espèce de charivari assez réjouissant.
+Enfin la cérémonie de la réception de ce nouveau bonze finira par un
+repas où il y aura plus d'abondance que de délicatesse, et où tous les
+confrères boiront à l'envi, jusqu'à ce qu'ils soient ivres-morts.
+
+ATROPOS, _à Clotho_. Est-ce là tout ce que vous voulez ordonner qu'il
+arrive à ce pieux Chinois?
+
+CLOTHO. Ajoutez-y ce qu'il vous plaira.
+
+ATROPOS. C'est ce que je vais faire. Quinze ans après avoir été reçu
+bonze de la façon que vous venez de dire, il se verra supérieur de la
+pagode. Alors il édifiera le public par l'éclat d'une aventure dont il
+sera le héros, et qui fera beaucoup de bruit dans toutes les provinces
+de la Chine.
+
+LACHESIS. Je suis curieuse de savoir quel doit être ce grand événement
+dont vous prétendez embellir l'histoire de ce bonze.
+
+CLOTHO. Et moi tout de même.
+
+ATROPOS. Le voici. La fille d'un docteur chinois, suivie de deux jeunes
+servantes, passera un jour devant la pagode, dont la porte sera ouverte;
+elle y entrera pour faire sa prière; n'apercevant personne, elle
+s'avancera jusqu'à l'autel de l'idole, où elle se mettra dévotement à
+genoux. Notre supérieur, caché dans un endroit d'où il pourra tout voir
+sans être vu, la regardera; et la trouvant fort à son gré, il ira
+promptement chercher ses compagnons, auxquels il ordonnera d'enlever ces
+trois femmes.
+
+LACHESIS. Et cet ordre apparemment n'aura pas plus tôt été donné, qu'il
+sera brusquement exécuté?
+
+ATROPOS. Assurément. Le docteur, étonné de ne plus voir sa fille, et
+fort en peine de savoir ce qu'elle est devenue, fera tant de
+perquisitions qu'il apprendra que les bonzes l'auront en leur pouvoir.
+Il s'adressera aussitôt au général des Tartares de la province, et se
+plaindra du ravissement de sa fille. Le général, prompt à rendre
+justice, se transportera d'abord à la pagode avec le docteur, et
+demandera les personnes enlevées. Les bonzes répondront que Foë est
+devenu amoureux de la maîtresse, et l'a fait enlever avec ses deux
+suivantes. Le supérieur, payant d'effronterie, ajoutera que Foë, en
+voulant bien honorer de ses embrassements la fille du docteur, le comble
+de gloire, lui et toute sa famille; mais le général tartare, sans
+s'arrêter aux fables des bonzes, visitera lui-même tous les réduits de
+sa maison et du jardin. Il entendra des voix confuses qui sortiront
+d'une grotte percée dans un rocher; il fera abattre une porte de fer qui
+fermera l'entrée, et trouvera dans ce lieu souterrain la fille du
+docteur avec plusieurs autres compagnes de son infortune. Elles seront
+toutes rendues à leurs familles, et l'on mettra, par ordre du général,
+le feu aux quatre coins de la pagode, qui sera réduite en cendres avec
+ses infâmes ministres[7].
+
+ [7] M. Le Gentil dit dans son _Voyage autour du monde_ que les
+ missionnaires qui étaient de son temps à la Chine l'assurèrent que
+ pareille aventure était arrivée dans une pagode.
+
+CLOTHO, _à Lachesis_. Que vos doigts se préparent à filer les jours
+d'une fille qui prend naissance en ce moment dans l'Amérique
+méridionale. Une Portugaise naturelle du Brésil donne une héritière à
+son époux, qui est un des plus riches maîtres de plantations qu'il y ait
+dans la ville de San Salvador. Prodiguons les vertus à l'enfant,
+faisons-en une petite Lucrèce.
+
+LACHESIS. Fi donc, Clotho, vous plaisantez apparemment; ce serait bien
+déplacer la chasteté. Non, non, ce n'est pas la peine d'aller chercher
+le vase qui donne cette vertu, et dont il ne faut nous servir qu'à la
+prière de Minerve ou de Junon. Une fille sage en Guinée y paraîtrait un
+phénomène nouveau... (_Elle trempe le bout de ses doigts dans les vases
+de la beauté et de la volupté_)... Contentons-nous de rendre celle-ci
+parfaitement belle. Pour cet effet, je veux qu'elle ait un teint noir et
+luisant, le nez fort écrasé, une très-grande bouche et de très-petits
+yeux. Quand elle aura quinze ans, elle sera l'idole des Portugais du
+Brésil.
+
+ATROPOS, _riant_. Ah! ah! ah! je ne puis m'empêcher de rire, en voyant
+Lachesis mettre la main dans le vase de la beauté pour faire une
+pareille créature, qui serait un monstre pour les Européens.
+
+LACHESIS. Oui, comme un teint de lis et de roses, une petite bouche
+vermeille et deux grands yeux bien fendus paraîtraient bien effroyables
+aux Ethiopiens brûlés.
+
+CLOTHO. Véritablement, la beauté est locale: c'est pourquoi la liqueur
+de ce vase, s'accommodant aux lieux, forme la beauté sur le goût, ou, si
+vous voulez, sur le caprice des nations.
+
+ATROPOS. Je sais bien cela; mais je ne suis point du goût des Portugais
+du Brésil.
+
+LACHESIS. Ni moi non plus. Il faut qu'une femme, pour me paraître belle,
+ressemble à Vénus, à Junon ou à Pallas.
+
+CLOTHO. Sur les bords du Danube, la femme d'un pauvre baron allemand
+vient d'accoucher d'un enfant mâle dans sa chaumière. De quelles
+qualités jugez-vous à propos de douer ce petit Allobroge?
+
+LACHESIS. Pour compenser sa pauvreté, j'en vais faire un garçon plus
+beau que le plus beau jour, et qui aura la taille d'un héros de roman.
+
+ATROPOS. Donnez-lui avec cela de la prudence, de l'esprit et du courage.
+
+LACHESIS, _filant après avoir mis les doigts dans plusieurs vases_. Il
+aura les bonnes qualités que vous lui souhaitez; mais il aimera le vin,
+le jeu et les femmes.
+
+CLOTHO. Je vais sur cela composer un tissu des aventures qui doivent lui
+arriver. Il deviendra orphelin à douze ans, et, se voyant sans bien, il
+se fera page de l'envoyé d'un prince de l'Empire, et ira en France avec
+lui. Il ne sera pas sitôt à Paris qu'il se déniaisera. Il aura le
+bonheur de plaire à une princesse qui, voulant l'avoir pour page, priera
+l'envoyé de le lui donner. Elle l'obtiendra, et le gardera jusqu'à ce
+qu'il ait vingt-cinq ans. Alors notre baron témoignera à sa maîtresse
+qu'il voudrait bien s'en retourner à son pays; elle ne s'y opposera
+point, et lui fera une gratification de mille écus; mais au lieu d'aller
+en Allemagne, il partira pour l'Angleterre, qu'il lui prendra fantaisie
+de voir, sur le rapport qu'on lui aura fait des merveilles de la ville
+de Londres.
+
+ATROPOS. Je suis curieuse d'apprendre ce qui lui doit arriver là; car
+vous ne l'y faites point aller pour rien.
+
+CLOTHO. Non, sans doute: je lui prépare un événement assez singulier, et
+qui ne lui sera pas infructueux. Il passera près d'un mois à parcourir
+la ville de Londres, sans qu'il lui arrive la moindre aventure; mais un
+soir, entre neuf et dix heures, il entrera dans l'hôtel garni où il sera
+logé un homme qui, le tirant en particulier, lui dira en allemand: Une
+telle dame qui vous a vu à la promenade souhaite de vous entretenir
+cette nuit, pourvu que vous vous laissiez conduire les yeux bandés. Au
+reste, vous ne courrez aucun péril que celui de prendre trop d'amour.
+
+LACHESIS. Notre jeune baron, malgré sa prudence, acceptera la
+proposition.
+
+CLOTHO. Sans balancer.
+
+ATROPOS. Il montera sur-le-champ en carrosse avec son guide, qui lui
+bandera les yeux, et le mènera fort honnêtement à une grande maison où,
+l'introduisant dans un appartement superbe, il lui fera voir la dame en
+question.
+
+CLOTHO. Elle sera masquée, et n'ôtera point son masque pendant une
+conversation de deux heures qu'ils auront ensemble, quelques instances
+que lui fasse le cavalier pour l'obliger à se découvrir. Après quoi le
+guide, le remenant à son hôtel de la même manière qu'il l'aura amené,
+lui dira: Monsieur, je viendrai vous reprendre si l'on a besoin de vous.
+Le baron jugera, par ces paroles, que l'héroïne de l'aventure sera une
+jeune dame mariée à quelque vieux seigneur anglais qui voudra avoir
+d'elle un héritier. Et ce qui le confirmera dans cette opinion, c'est
+qu'un mois après son guide le reviendra voir pour lui apporter trois
+cents guinées, qu'il lui comptera en lui disant: Dans quelque endroit du
+monde que vous soyez, vous toucherez tous les ans la même somme.
+Effectivement, il la recevra pendant vingt années consécutives, sans
+savoir à la vérité de quelle part, mais bien persuadé que ce sera pour
+avoir fait un mylord.
+
+LACHESIS. Après vingt ans, pourquoi ne jouira-t-il plus de sa pension?
+
+CLOTHO. C'est que le jeune seigneur anglais son fils prendra le parti
+des armes, et périra dès sa première campagne.
+
+ATROPOS. La femme d'un acteur de l'opéra de Bruxelles vient d'enfanter
+deux jumelles dans les coulisses. Regardons ces enfants d'un oeil
+favorable; faisons-en deux sujets fameux.
+
+LACHESIS. Volontiers. Que l'une ait la voix d'une syrène, et que l'autre
+danse aussi bien que Terpsichore.
+
+CLOTHO. Elles entreront dans leur puberté à l'opéra de Paris, d'où elles
+ne sortiront que chargées d'or et de pierreries.
+
+ATROPOS. Oui, mais j'ajoute à cela qu'elles trouveront ensuite de jolis
+hommes dont le commerce n'augmentera pas leurs effets.
+
+LACHESIS. Ecoutez, mes soeurs: entendez-vous les cris que pousse une
+femme en travail dans un fort bel hôtel au milieu de Paris? C'est
+l'épouse d'un des plus riches particuliers de France, d'un homme que
+Plutus chérit, et qui voudrait avoir un héritier. Elle nous invoque sous
+nos trois noms mystérieux.
+
+CLOTHO. Pour l'amour du dieu des richesses, sauvons-la de la mort, et
+finissons ses douleurs.
+
+ATROPOS. Nous le devons.
+
+LACHESIS. Elle est délivrée. Elle met au monde un garçon dans cet
+instant.
+
+CLOTHO. Que nous ferons plaisir à Plutus, si nous filons à cet enfant
+des jours d'or et de soie!
+
+ATROPOS. Il n'y faut pas manquer.
+
+LACHESIS. Non. Faisons-lui une destinée digne d'envie.
+
+CLOTHO. Donnons-lui toutes les qualités d'un galant homme. (_A
+Lachesis._) Trempez vos doigts dans les vases du bon goût, du bon esprit
+et de la probité.
+
+ATROPOS. Que surtout il soit bienfaisant et libéral; car un homme riche
+qui n'est pas généreux est un monstre.
+
+CLOTHO. Avec les vertus dont nous voulons bien le douer, qu'il ait
+quelque vice léger. Il ne serait pas juste qu'il y eût des mortels plus
+parfaits que les dieux.
+
+LACHESIS, _filant, après avoir mis la main dans plusieurs vases_.
+Laissez-moi faire... Il sera bien partagé, sur ma parole. Sa vie sera
+longue, exempte de chagrin, ou plutôt égayée par une succession
+continuelle de plaisirs. Il aura des passions; mais elles ne troubleront
+point son repos. Moins leur esclave que leur maître, il saura goûter
+leurs douceurs sans éprouver leur tyrannie. Il sera bon, galant,
+généreux, et, ce que nous n'avons encore accordé à personne, quoique
+payeur il possédera le coeur de ses maîtresses.
+
+ATROPOS. Passons d'une extrémité à l'autre. Une bourgeoise de Paris
+vient de mettre au jour un enfant mâle: faisons-en un auteur; aussi bien
+nous n'en avons pas encore fait d'aujourd'hui, nous qui ne passons point
+de jour que nous n'en fassions pour le moins une centaine.
+
+CLOTHO. C'est fort bien dit; faisons-en un auteur universel, un écrivain
+qui compose tantôt en vers, tantôt en prose, pour tous les théâtres de
+Paris: et que ce soit un de nos irrévocables décrets, qu'il fera pendant
+sa vie cinquante-cinq pièces dramatiques, dont quatre auront un heureux
+succès.
+
+LACHESIS. Encore ces quatre heureuses productions seront assez mal
+reçues du public, lorsque dix ans après leur nouveauté on s'avisera de
+les remettre au théâtre.
+
+ATROPOS. Je vois une vieille femme de chambre qui met un gros paquet de
+linge dans une allée, au pied d'un escalier: ce paquet est un enfant
+nouveau-né qu'on expose.
+
+CLOTHO. Oui, c'est le fruit des honteuses amours d'une fille de
+condition.
+
+_Dans cet endroit de l'entretien des Parques, je me réveillai..._
+
+
+FIN.
+
+
+
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+TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND.
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+ Pages
+ CHAPITRE XIII. La force de l'amitié, histoire 5
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+ CHAPITRE XIV. Le démêlé d'un auteur tragique avec un auteur
+ comique 47
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+ CHAPITRE XV. Suite et conclusion de l'histoire de la force de
+ l'amitié 59
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+ CHAPITRE XVI. Des songes 109
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+ CHAPITRE XVII. Où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont
+ pas sans copies 124
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+ CHAPITRE XVIII. Ce que le diable fit encore remarquer à Don
+ Cléofas 135
+
+ CHAPITRE XIX. Des captifs 149
+
+ CHAPITRE XX. De la dernière histoire qu'Asmodée raconta;
+ comment, en la finissant, il fut tout à coup interrompu, et de
+ quelle manière désagréable pour ce démon Don Cléofas et lui
+ furent séparés 165
+
+ CHAPITRE XXI. De ce que fit Don Cléofas après que le Diable
+ boiteux se fut éloigné de lui, et de quelle façon l'auteur de
+ cet ouvrage a jugé à propos de le finir 182
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+ APPENDICE.
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+ I. Passages de la première édition supprimés dans celle de 1726 193
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+ II. Dédicace de la première édition 201
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+ III. Dédicace de 1726 203
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+ IV. Table analytique 205
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+ ENTRETIENS DES CHEMINÉES DE MADRID 213
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+ UNE JOURNÉE DES PARQUES 233
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+End of Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome II, by Alain René Le Sage
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44142 ***