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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le Roman Comique du Chat Noir - -Author: Gabriel Montoya - -Release Date: October 29, 2013 [EBook #44068] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN COMIQUE DU CHAT NOIR *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas -été repris. - -Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont -marqués =ainsi=. - - - - - LE ROMAN COMIQUE - DU - CHAT NOIR - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - =Sur le Boul'mich.= (_Plaquette épuisée_). - - =Chansons naïves et perverses.= Chez OLLENDORF. (Nouvelle édition - revue et augmentée) =3 fr. 50= - - -_POUR PARAITRE_ - - Les Chansons Grises. Poèmes et Chansons. - - =On en peut mourir.= Roman. - - =Les Fièvres Galantes.= Vers. - - =Les Armes de la Femme.= Poèmes avec musique de E. MISSA. Chez - COSTALLAT, 15, Chaussée d'Antin. - - =Suzon.= Comédie lyrique. (Représentée au Théâtre des Arts de - Rouen.) - - -SAINT AMAND, CHER.--IMPRIMERIE BUSSIÈRE FRÈRES - - -[Illustration] - - - - - GABRIEL MONTOYA - - LE - ROMAN COMIQUE - du - Chat Noir - - _Avec une couverture illustrée_ - ET - Un portrait-charge de l'auteur - - PAR - LÉANDRE - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - _26, rue Racine, 26_ - - - - - A - MADAME RODOLPHE SALIS - _En hommage respectueux, ce livre est dédié._ - - G. M. - - - - -PRÉFACE - - -Au cours des quatre ou cinq dernières représentations que le Chat -Noir, ayant à sa tête le très verveux mais déjà très fatigué Rodolphe -Salis, donna pour ses adieux à Montmartre, j'eus le plaisir de -rencontrer mon cher confrère Edouard Conte, l'auteur apprécié des _Mal -Vus_.--Après m'avoir dit quel vide allait creuser la disparition du -moyen-ageux hostel de la rue Victor Massé, il m'entretint de la -tournée annoncée par la presse entière et qui, déjà préparée pour une -durée de trois mois dans le midi de la France, dans le Sud-Ouest et la -Bretagne, devait être continuée à l'étranger, notamment en Autriche et -en Russie. «Si les nécessités de la copie ne me tenaient pas à Paris -comme un forçat à sa chaîne, me dit-il, je voudrais vous accompagner -et j'ai la certitude que je ne perdrais pas mon temps. La tournée que -vous allez entreprendre n'est pas comme celles que tous les jours des -industriels du théâtre organisent en province avec deux ou trois bons -mélodrames de l'Ambigu coupés dans le goût du public et susceptibles, -de par leur structure incolore, d'être acclamés à Pezenas comme dans -le quartier du Temple. - -«Ce que vous apporterez aux spectateurs dont je ne mets pas en doute -l'empressement à vous venir entendre, c'est l'expression évoluée d'un -état d'esprit qui serait presque, si j'ose dire, anti-théâtral. Les -pièces d'ombres qui constituent votre principal répertoire et qui -soulevèrent par le talent qu'on y déploya un enthousiasme encore -vivant, sont comme un défi jeté au théâtre à personnages. Il sera -intéressant de voir comment les divers publics auxquels vous les allez -soumettre apprécieront l'effort et jugeront le résultat. - -«Pour vos chansons, le doute est plus permis encore: Vous y désertez, -du moins dans les meilleures, les seules qui valent qu'on en parle, le -style ordurier et commun du beuglant; leur succès que je souhaite de -tout coeur équivaut à la banqueroute du Café-Concert et je m'en -réjouis d'avance. - -«Or, je n'ai rien dit encore des menus incidents qui ne sauront -manquer de surgir au cours de votre artistique balade. La présence de -Salis, cet enfant terrible, ce rapin verveux qui a recueilli -l'héritage de blague et de fantaisie laissé par Sapek, m'est un sûr -garant qu'il y aura pour vos rates de chansonniers impénitents des -heures de gaîté folle et d'ahurissants propos. Ne croyez-vous pas en -toute sincérité qu'un fantaisiste pourrait prendre en même temps qu'un -vif plaisir, quelque intérêt à noter au jour le jour, simplement et -sans emphase, les péripéties du voyage et les bons mots entendus ou -commis. - -«--Certainement je le crois, mon cher Conte, et soyez assuré que votre -idée sera mise à profit. J'ai d'ailleurs, en un coin éloigné de -province, une cousine qui fut mon amie d'enfance et qui m'avait, au -cours d'une précédente tournée, demandé comme faveur spéciale un récit -détaillé de nos faits et gestes. En paresseux que j'ai toujours été, -je me suis dérobé jusqu'ici à l'accomplissement de ce devoir -épistolaire. Je vais tenter cette fois de détrôner de mon coeur la -chimère oisiveté, et, dame, s'il me semble après un temps qu'un -intérêt quelconque puisse résider en ces notes éparses, j'en serai -quitte pour prier ma dévouée cousine de me restituer mes proses. - -«--Et vous serez tout heureux de leur trouver en les lisant un air de -nouveauté qui vous surprendra vous-même. - -«--Et d'avoir fait un volume. - -«--Vous l'avez dit.» - -Voilà comment se trouva projeté le volume qu'on va lire. La mort -prématurée de Rodolphe Salis, en interrompant le voyage à travers la -France de la Compagnie du Chat Noir me fournit une conclusion à -laquelle j'étais loin de m'attendre lorsque j'écrivais mes premiers -feuillets. - -Peut-être même sans cet événement ne me fussè-je pas décidé à publier -ces notes glanées au jour le jour avec un soin très relatif et un -insouci parfait des livresques traditions. Le hasard et l'actualité -toute puissante donnent à ces feuilles éparses l'intérêt d'un -document. Je n'ai donc pas le droit de dérober au public ce _Livre -d'Or du Chat Noir pendant les trois derniers mois de la vie de son -fondateur_, et je le dédie en hommage respectueux à Mme Rodolphe -Salis. - - GABRIEL MONTOYA. - - - - -LE - -ROMAN COMIQUE DU CHAT NOIR - - - - - Paris, le 5 janvier 1897. - - -C'est décidé, cousine, nous partons dans huit jours pour la tournée -dont le projet si longtemps caressé va voir enfin sa réalisation. -C'est la première fois que le Chat Noir quitte Montmartre en pleine -saison d'hiver. Tous les cabarets de la butte vont se réjouir et nous -sommes loin de pleurer; car si, dans notre itinéraire, figurent -quelques étapes où ni le froid ni les rafales de neige et de vent ne -nous seront épargnés, du moins apercevons-nous de loin par le petit -bout de la lorgnette l'oasis exquise, le paradis vers lequel -s'acheminent par ces temps rigoureux tous les gros bonnets de la -capitale; j'ai désigné le petit coin de terre qui a nom Monaco. - -Salis, il en faut tout au moins convenir, a fait royalement les choses -avant de quitter son local de la rue Victor-Massé. Quinze jours à -peine avant son départ, il a organisé dans son théâtre, avec quels -frais, lui seul le sait, un spectacle d'ombres absolument renouvelé. -Une fois de plus, Henri Rivière, l'admirable évocateur, a pu donner -libre carrière à son prestigieux talent de coloriste visionnaire, et -c'est pour dix représentations tout au plus, avec la certitude absolue -de ne jamais couvrir les sommes dépensées, que les «Clairs de Lune» -ont vu le jour. - -Sans vouloir infirmer en aucune façon le talent de Georges -Fragerolles, à la fois poète et compositeur de l'oeuvre que je viens -de vous citer, il est bien évident que les _Clairs de Lune_ sont -uniquement un prétexte à belle peinture, à tableaux invraisemblables à -force de vérité. Le titre de pièce d'ombres, qui, jusqu'à présent, se -pouvait appliquer à presque toutes les manifestations de l'art -théâtral chatnoiresque, demeure insuffisant pour cette création -dernière, comme d'ailleurs pour _Héro et Léandre_ pour _Ailleurs_ et -pour _Sainte-Geneviève_. Par un labeur obstiné de dix ans, Rivière est -parvenu, en perfectionnant ses moyens, à inaugurer une note d'art qui -demeure son exclusive et inaliénable propriété. Chacun des effets si -curieux dont l'oeil s'émerveille et qui, dans _Clairs de Lune_, se -suivent d'un tableau à l'autre, sans solution de continuité, repose -sur une découverte de l'auteur et je ne crois pas que Rivière ait à -redouter sur ce terrain la concurrence ou l'imitation. - -Aussi n'est-ce pas sans quelques regrets que nous songeons, et quand -je dis nous, j'entends tous ceux que séduisit cet art si pittoresque, -à la disparition prochaine de cet exigu sanctuaire d'Art, le Chat Noir -actuel. Je sais bien que les raisons auxquelles Salis se voit forcé de -céder sont d'ordre purement matériel, que sa fin de bail en avril -prochain lui conseille de s'y prendre avec quelque avance pour -déménager et que son intention est de reconstituer un nouveau théâtre -dès son retour des voyages européens. Mais qui peut se porter garant -de l'avenir. - -Donc nous partons, cousine, et tout d'abord pour une durée de deux -mois. Des négociations sont entamées pour les mois qui suivront et de -sérieux pourparlers engagés avec des impresarii pour l'Italie, -l'Allemagne et l'Autriche. Salis, qui ne doute de rien, ne désespère -pas de pouvoir pousser à Berlin, peut-être même en le propre palais -du Kaiser son cri célèbre de: Vive l'empereur! et pour ce barnum -extraordinaire cet exploit se chiffre par tout un pactole croulant -dans sa caisse au retour en France, comme pour le remercier de sa -patriotique bravade. - -Malheureusement, la volonté seule chez lui demeure inébranlable et -vivace. Le corps est quelque peu ruiné et je me demande si les -fatigues qui ne sauraient manquer de suivre toutes ces pérégrinations -permettront à notre directeur de les prolonger au gré de son rêve et -de ses désirs audacieux. - -Si nous exceptons la Principauté de Monaco, la ville de Nice et un -nombre très restreint de cités sans importance figurant sur notre -parcours, le Chat Noir s'est fait entendre au moins une fois dans tous -les centres notables qu'il va parcourir à nouveau. Mais ce n'est pas -une raison, bien au contraire, pour négliger d'y répandre à l'avance -le bruit de notre venue par mille échos alléchants et d'une tenue tout -au moins un peu fantaisiste. Aussi le bon vouloir de tous les -humoristes qui fréquentent la rue Victor-Massé se trouve déjà mis à -l'épreuve, et tant en vers qu'en prose, chacun contribue à la -rédaction de notes et notules, que nous ferons parvenir tout imprimés -aux importantes feuilles de province. - -Puisque je vous ai promis, cousine, de vous tenir au courant de nos -faits et gestes durant les tournées qui vont suivre, laissez-moi vous -adresser tout d'abord une de ces notes qui ressemble furieusement à un -boniment de Salis hâtivement rimé. Malgré le macaronisme voulu de sa -rédaction elle ne laisse pas que d'être amusante et je crois qu'on y -découvrirait, en l'examinant d'un peu près, la griffe sympathique de -ce délicieux caricaturiste poète, Jules Depaquit, lequel n'est pas -tout à fait étranger au succès du journal _Le Rire_! - - -LE CHAT NOIR VIENT - - Province, de Paris noble et vaste banlieue, - Ils ont fait pour te voir et kilomètre et lieue - Dans les sombres wagons des durs chemins de fer. - Récompense-les en, parce qu'ils ont souffert - Des cahots incessants de la locomotive - Que toujours, d'un bras fort, le fier chauffeur active. - Voici les chansonniers, les Ombres, le Chat Noir - Honoré des Princes et des Dieux. Que ce soir - Le travailleur lassé des labeurs infertiles, - Et l'oisif délaissant ses passe temps futiles - Viennent se retremper aux rythmes des chansons - Que versent, de Salis, les nombreux échansons. - Voici venir Salis et sa noble cohorte. - La joyeuse chanson n'est pas encore morte. - - Peuple, sache cela, car sous tes yeux charmés, - Les âges révolus, les siècles périmés, - Le Sphinx mystérieux, seul dans la nuit sans voile, - Les Rois mages suivant la symbolique étoile, - Antoine et Cléopâtre et tous les grands amants - Qui, depuis le Déluge, échangent des serments, - Et d'autres OEuvres dont légion est le nombre - Et que Rivière qui tira l'Ombre de l'ombre - Peignit et dessina si magistralement, - La Mer, les Bois, les Caps, les Monts, le Firmament, - Vont bientôt, évoqués par Georges Fragerolle - Sur un air d'élégie ou bien de barcarolle, - Défiler lentement et solennellement. - Et puis c'est Montoya, le Poète charmant - Qui va te moduler sur un air bel et tendre - Que jamais on ne peut se fatiguer d'entendre - La volupté de vivre et le miel du baiser - Et tant d'autres, experts en l'art de nous griser, - Gondoin tombant Félisque avec son Protocole, - Ce Félix qu'on devrait renvoyer à l'école - Apprendre le respect des Muses et de l'Art, - Si véritablement il n'était un peu tard, - Oble dont la voix est plus tendre que la brise - Et qu'un public d'élite à juste titre prise. - Expert en l'art subtil d'émouvoir, de charmer, - De rendre court le temps qui vient nous consumer, - Milot qui nous célèbre en un rythme sonore - Les vertus des aïeux dont la France s'honore, - Nobles vertus d'Hier dont demain est sevré - Et dont Aujourd'hui n'est qu'un souvenir. C'est vrai! - Clément Georges, Bonnaud, tour à tour ironiques, - Abondants, gracieux, langoureux, sataniques, - Des genres les plus fous des tons les plus divers, - Mais tous égaux en grâce en le bel Art des Vers. - La joyeuse chanson n'est pas encore morte. - Voici venir Salis et sa noble cohorte! - -Pour faire suite à cette annonce pleine d'alléchantes promesses, un -programme a été rédigé, lequel renferme, après une parade de quelques -lignes, l'énumération complète de tout le répertoire d'ombres, -imposant par le nombre autant que par la qualité, dont nous réservons -aux provinces l'extraordinaire déballage. Voici d'abord les pièces de -moindre importance dont le commentaire est confié à l'heureuse -initiative et à l'inépuisable faconde de Rodolphe Salis lui-même: _Le -Déluge_, pièce antidiluvienne de M. le Préfet; _L'Age d'or_, poème en -un acte de A. Willette; _Pierrot peintre_, pantomime en 7 tableaux de -Louis Morin; _La divine_, _Aventure de Cléo de Mérode_, poème belge de -Steinlen et Fernand Fau; _Plaisirs d'amour_, étude cruelle de G. -Delaw; _La nuit des Temps_, drame historique en 25 tableaux de Robida, -enfin _L'Epopée de Napoléon_, grande pièce militaire en 2 actes et 40 -tableaux par Caran d'Ache; il me semble que voilà une assez aimable -collection. Eh! bien, j'ai gardé pour la bonne bouche les pièces dont -le poème et la musique écrits par des auteurs renommés seront -religieusement interprétés et fidèlement déclamés chaque soir au cours -de nos pérégrinations, à savoir: _Le Sphinx_, poème et musique de -Georges Fragerolle, dessins de Vignola; _Les Clairs de Lune_, poème et -musique du même, dessins de H. Rivière; _Le Rêve de Joël_, poème et -musique de Fragerolle, dessins de Métivet; _La marche à l'Étoile_, -poème et musique de G. Fragerolle, dessins de H. Rivière; _L'Honnête -Gendarme_, farce de Jean Richepin, dessins de L. Morin; _l'Enfant -prodigue_, parabole en 18 tableaux de G. Fragerolle, dessins de -Rivière; et Phryné et Ailleurs, deux chefs-d'oeuvre de l'exquis poète -Donnay, mis en ombres par H. Rivière. Bien entendu, notre spectacle de -chaque soir ne comportera en outre des intermèdes abondants et variés -que quatre ou cinq pièces choisies parmi le richissime répertoire que -je vous viens d'énumérer. - -Au verso du programme sur lequel s'étalent pompeusement ces -merveilles, Salis s'est plu à rédiger, avec l'aide de quelques amis au -nombre desquels je soupçonne vaguement Alphonse Allais, Gondezki, -Edmond Deschaumes, et Dominique Bonnaud, des biographies fantaisistes -de ses camarades de tournée. - -Vous les trouverez ci-jointes et vous verrez de quelle folie verveuse -elles sont empreintes; je ne crois pas que le genre de littérature qui -fleurit depuis quelque temps et qu'on dénomme familièrement le genre -loufoque ait jamais atteint des sommets aussi paroxystiques; mais je -vous laisse juge. - - -D. BONNAUD - -«Parisien, journaliste, boulevardier, spirite et officier de réserve. -Collabore à presque tous les grands journaux de la Capitale. Devenu -chansonnier, par la grâce de N.-S. Rodolphe Salis, gonfalonier de la -Butte. Ce fut au cours d'une chasse à l'éléphant, aux environs -d'Amsterdam que, sur le point d'être écrasé par un de ces redoutables -pachydermes, il fit voeu, s'il en échappait, d'obéir à toutes les -injonctions de son sauveur. Là-dessus, Rodolphe Salis ayant foudroyé -l'éléphant furieux en lui récitant à bout portant seize vers coniques -et explosifs de François Coppée, le seigneur de Chatnoirville intima à -«son» sauvé l'ordre de faire des chansons, ordre qui fut exécuté. - -Adoré du public parisien, Bonnaud a les fréquentations les plus -éclectiques: déjeune chez le Père Didon, chez le duc de Luynes ou chez -l'anarchiste Zo d'Axa, indifféremment, et dîne au hasard chez M. -Méline, chez Yvette Guilbert ou chez le prince Roland Bonaparte, qu'il -accompagna dans un voyage économique. Converti au bouddhisme par M. -Guimet, s'est fait l'interprète des malheurs de l'Arménie, dans la -pièce de vers célèbre: _On vient d'empaler ma Soeur_.--A publié un -_Traité des couleurs complémentaires_, aujourd'hui en usage à -l'Institution des jeunes aveugles, et ses considérations sur l'_État -d'âme des culs-de-jatte décorés du mérite agricole_, qui resteront; a -fondé la _Banque des Prêts hypothécaires sur parole d'honneur_, qui -prospère de jour en jour.--Epoux morganatique d'une des filles du roi -de Siam, lequel n'a d'ailleurs, en fait de progéniture, que des -garçons.» - - - - -Jules MOY - -Membre de plusieurs sociétés savantes et secrètes. - - -«A remué ciel et terre pour obtenir la croix de la Légion d'honneur, -sous le prétexte fallacieux qu'un de ses oncles incarnés d'Amérique, -avait donné des leçons de solfège dans un établissement de bains -sulfureux. Mais il échoua piteusement, malgré son accent anglais, -grâce aux intrigues du sire de Montjarret, le célèbre inventeur du -vaccin électoral. - -Jules Moy, résigné, demanda alors les palmes académiques, mais il ne -réussit qu'à obtenir une médaille de sauvetage, en acceptant une place -de nègre sous le tunnel de Batignolles-Clichy-Odéon. Après avoir -fabriqué des eaux minérales naturelles, il épousa morganatiquement la -concierge de la maréchale Booth, qui, de retour des Indes portugaises, -avait prêché la religion salutiste dans le désert du Sahara, sur un -automobile alimenté par trois veilleuses baignant dans l'huile de -ricin rectifiée. Jules Moy divorça pour aller dans l'archipel des -Poulocondores diriger un orphéon de poules mélomanes. Il fut ensuite -successivement chef des choeurs dans une institution de sourds-muets, -professeur de monocycle au lycée des culs-de-jatte de l'île de la -Grande-Jatte, et répétiteur d'anglais dans le club espagnol des jeunes -japonaises séduites pour l'amélioration des laitages internationaux.» - - - - -G. OBLE - - -«Compositeur français, né à Poitiers. A l'âge de dix ans s'embarque -comme mousse, débarque à Taïti, devient rapidement le préféré de la -reine, charmée par son adorable voix; installe, grâce à un crédit -illimité fourni par la cassette de Sa Majesté, un Conservatoire noir, -y fait représenter les oeuvres françaises. Empoisonné par un rival, -les médecins européens l'envoient en Russie, il devient chef des -choeurs des chevaliers-gardes. Epouse une parente du grand Khan de -Badjaerah, organise des concerts à Tiflis, part pour Chandernagor, -chasse le tigre pour se distraire, en tue 1,800 dans six mois. Est -nommé baronnet honoraire. Revient en Europe, devient professeur de -castagnettes du prince de Galles. Pris de nostalgie, débarque à -Montmartre, au _Chat Noir_. Auteur des _Museaux roses_, du _Cantique -bleu_, des _Bas violets_, du _Corset lilas_, de _Tes vrais Yeux_, _Tes -vrais Pieds_, _Ton vrai Billet de Chemin de Fer_, _Bon Dodo_, etc.» - - - - -MULDER - - -«Ancien officier de subsistances au Maroc, fut, en sa qualité de fils -adoptif du prince de Bulgarie, nommé sous-préfet honoraire à Thure -(Vienne).--Est né à Paris, de 1860 à 1863; dès l'âge de six mois, il -imitait tous les instruments à vent en usage dans son pays natal, ce -qui l'amenait, vers 1881, à construire un piano avec de vieilles -boîtes à sardines.--Massenet, en entendant le jeune virtuose, fut -tellement saisi d'admiration qu'il demanda pour lui, à M. Jules Grévy, -un premier prix de trombone avec le titre de professeur de -l'Elysée.--Un caprice d'artiste l'amène à Levallois-Perret, où il se -révèle pisciculteur acharné en élevant des soles dans son modeste -appartement pour l'aquarium de Passy. Son succès fut grand. Nommé -officier d'Académie, à la suite de plusieurs aventures qu'on peut lire -dans le 345e volume des oeuvres de P. Delcourt, il entre au _Chat -Noir_ comme professeur de suisse de R. Salis, et est depuis peu le -chef d'orchestre du célèbre théâtre.--Termine un grand opéra -symphonique sur le tir concentrique des pièces de marine, qui -révolutionnera la musique.» - - - - -Jules GONDOIN - - -«Une mention toute particulière pour Jules Gondoin, l'un des hommes -les plus curieux que ce siècle a produits. Manifesta, dès son enfance, -un goût immodéré pour les biscuits de Reims et les vers de Lucain. -Ecrivit à six ans, sur le vers du poète latin, _Stat sonipes ac frena -ferox spumantia mandit_, une étude qui le fit immédiatement nommer -professeur de bicyclette au glacier des Bossons (3513 mètres), -Mont-Blanc. Passa de là comme inspecteur des canalisations littéraires -chez M. Victorien Sardou, qui voulut, au bout de quelque temps, le -faire recevoir à l'Académie française (de la Guadeloupe), où le -fauteuil anthume d'Alphonse Allais se trouvait vacant. Gondoin refusa -et vécut quelques années pauvre mais honnête en piquant des bottines. -Gagna en découvrant, le 16 octobre 1889, la muselière qui porte son -nom et grâce à laquelle les punaises sont devenues d'inoffensifs -polypèdes, une juste célébrité et la fortune. Entre temps passa son -bachot, sa licence ès-lettres et son agrégation. Erudit et modeste. -Chansonne avec un esprit tout de finesse et d'ironique acuité. Achève -une thèse sur l'_Epandage des Truismes et des Lieux-communs_ pour la -fertilisation des terrains vagues. Colonel de la Garde républicaine de -1890 à 1892 et titulaire du grade de Maréchal de camp dans l'armée -régulière de la République d'Andorre. Chevalier du Bain depuis 1894. -Fait comte par le Dey de Chandomayor à l'occasion de l'Exposition de -1889.» - - - - -MILO DE MEYER - - -«Né à Rochefort-sur-Mer. Tout jeune, il apprit à lire dans Pierre -Loti, en sculptant des coquillages où, sans cesse, il reproduisait le -portrait du prince de Sagan, son parrain.--Vers 1889, ennuyé de -toujours entendre parler de la Tour Eiffel, il part à pied pour le -Caucase, en montrant ses collections de coquillages et en imitant -Capoul. Surpris dans son harem par un émir de Tiflis, il se réfugie -dans un couvent où il apprend la langue chinoise; il revient à -Montmartre, suffisamment armé pour la vie et devenu, par le caprice -des choses, professeur d'équitation de Mlle Reichenberg, il se -convertit et devint un des lieutenants de la Maréchale Booth.--Depuis, -il entre au _Chat Noir_, où son nom est déjà gravé sur une plaque de -vieux sapin.--Il est l'auteur de _Tes vrais Genoux_, _Ta Chambre_, _la -Quenouille de Suresnes_, _la Main de Rose_, _le Baiser du Maire_, -etc.» - - - - -Gabriel MONTOYA - - -Un latin qui a conquis la Gaule. Artiste et poète, ce qui ne l'empêche -point d'avoir passé son doctorat en médecine et d'avoir inauguré en -chirurgie le système des «opérations chantées» qui rend inutile -l'emploi du chloroforme. A brisé son scalpel sur l'autel d'Erato et se -console dans l'intimité du grand sensitif Alphonse Daudet, de ses -espérances médicales abandonnées. Fut, tout jeune, le héros d'une -aventure singulière. Enlevé par une esquimaude, d'ailleurs fort -avenante et que tout Paris courait voir au Jardin d'Acclimatation, dut -vivre pendant seize ans de l'existence antarctique des Samoyèdes. -S'échappa du Groënland déguisé sous la peau d'un phoque et revint par -eau jusqu'au Pont des Arts, où son apparition inspira au regretté -Ernest Renan une de ses plus jolies phrases sur les excentricités des -animaux polaires. - -Cisèle en Benvenuto les strophes qu'il lance ensuite aux étoiles d'une -voix exquise, troublante et qui, mieux encore que l'archet des -Tziganes, sait monter l'âme des duchesses au diapason des folies. -Partage, avec Paul Bourget, l'estime des milliardaires américaines -qui, tous les matins, l'invitent à venir faire au Bois une heure ou -deux _d'hippic and esthetic flirt_. Auteur du volume: _Chansons naïves -et perverses_, qui atteint son 650e mille (Ollendorf, 3 fr. 40 -_franco_). Parmi ses oeuvres les plus applaudies: _Tes Orteils_, _La -Croupe de la reine de Thulé_, _Ton Haleine_ (chanson parfumée), _Quand -elle prend son tub._ A fait en collaboration avec le célèbre maëstro -Mülder un opéra-comique, sur lequel s'est rué M. Carvalho. Couronné -par l'Académie pour ses _Etudes sur la Flore d'Asnières dans ses -rapports avec la Faune Kamtschadale_ (in-8º, Dupuy, éditeur). Possède -un stock de décorations qui donna un instant des idées de suicide à M. -Crojier, l'aimable directeur du protocole chat-noiresque. Au physique, -1 mètre 80, figure avenante, a gravé sur la cuisse droite le profil -d'Anatole France. Végétarien comme M. Francisque Sarcey, le paveur -ordinaire du rez-de-chaussée du _Temps_.» - - - - - Troyes, le 16 janvier 1897. - - -A nous deux, petite cousine, et d'abord laissez-moi vous dire que si -j'ai consenti à ce caprice d'écrire tous les jours à votre usage mes -impressions de tournée, ce n'est point pour vous redire les mille et -un détails remâchés par les guides et les Bædeker. Ne vous attendez -point à de pompeuses descriptions de Cathédrales, de Théâtres et de -Musées. Je ne vous servirai sur la nappe des feuilles vierges que le -menu fretin des personnelles impressions et des incidents -particuliers, et j'ose croire que ce sera suffisant pour le régal de -votre mignonne bouche et pour la satisfaction de vos appétits -distingués. - -Adonc, huit heures sonnaient ce matin au cadran de la gare de l'Est, -quand je fis avec mon fidèle Mülder (le compositeur que vous -connaissez) mon apparition dans le grand hall de la salle de départ. -Salis toujours impatient et nerveux, nous attendait escorté de æses -machinistes et de nos camarades de tournée que vous me saurez gré de -vous présenter au cours de ma correspondance, quand les événements m'y -sauront d'eux-mêmes inciter. - ---Toujours en retard, vous deux? - ---En retard, fis-je, aucunement, nous avons pour le moins vingt bonnes -minutes. - ---C'est bon; et vos décorations? - ---Nos décorations!... - ---Il faut donc tout vous répéter. Vous ai-je pas dit cent fois que -vous ne devez jamais quitter Paris sans une provision de rubans et de -rosettes. C'est du meilleur effet dans les villes où nous passons et -quand nous faisons, après le café, notre partie de billard, tous les -retraités lorgnent d'un oeil d'envie nos boutonnières polychromes en -se disant les uns aux autres: Très-distingués, ces messieurs du Chat -Noir, tous décorés... - -Heureusement j'ai songé à cela comme à tout et tenez, fit-il, -choisissez dans le tas. D'une poche de son pardessus, il tirait une -poignée de décorations variées; Nicham-Iftikar, Christ de Portugal, -Rose du Brésil, Croix d'Isabelle, Ordre de Léopold, Mérite Agricole, -Palmes académiques et autres que nous passions à nos boutonnières avec -un sans-gêne qui eût donné la nausée à Wilson. Un jeune machiniste, un -rouquin du nom d'Allaire, qui n'a pas fait moins de six tournées, -hésitait à se parer d'un des rubans négligés par les décorés hâtifs! -Eh! bien, fit Salis, qu'attendez-vous? Appliquez-moi ces palmes à -votre boutonnière et si vous renaclez je vous colle d'office la -rosette de l'Instruction publique. - -Ce mépris souverain que Salis affecte à l'endroit des hochets -officiels est un des côtés les plus amusants de son attitude -d'excentrique barnum. Quelque temps après le succès sans précédent de -l'_Epopée de Caran d'Ache_ et de la _Marche à l'Etoile_, de Rivière et -Fragerolles, Salis, hautement indigné que le gouvernement de son pays -ne lui décernât point la récompense que méritait à ses yeux la -fondation de son Académie Montmartroise, résolut de protester à sa -manière en s'octroyant tout seul à lui-même ce premier échelon dans -l'ordre décoratif, le ruban d'Officier d'Académie. Le succès de la -maison alla crescendo avec les oeuvres successives qui eurent pour -titres: _La tentation de saint-Antoine_, _Phryné_, _Ailleurs_, _Héro -et Léandre_, _L'enfant Prodigue_, et Salis, désormais convaincu de -l'ingratitude profonde de ses contemporains, se gratifia de la rosette -de l'Instruction publique. - -Poursuivant la logique en ses derniers retranchements il s'est -accordé, l'année dernière, le ruban de la Légion d'Honneur, et cette -décoration paraît si bien à sa place, sur la poitrine de ce lutteur, -Carnot d'un nouveau genre qui sut organiser et définitivement -installer _le Rire_ à Montmartre, que dernièrement un fervent de la -Butte soutenait avoir lu dans _l'Officiel_ la nomination de Salis à la -Légion d'Honneur. - -Mais nous voilà, petite cousine, à quelques lieues de la tournée et -vous m'allez accuser de vagabondage et de digression; rassurez-vous, -la gare de Troyes nous ouvre ses portes et tout d'abord j'aperçois le -compositeur Mülder qui, les yeux ahuris, semble chercher du regard -quelque objet annoncé dont l'absence le déconcerte. - -??? - -Et le prodigieux Hollandais de me répondre sans rire: - -«Je cherche le cheval de bois.» - -Un détail en passant: J'ignore si les habitants de la cité Troyenne -pratiquent le tub et la baignoire à domicile; mais j'ai été stupéfié -par l'invraisemblable indigence du seul et unique établissement -balnéaire de cette ville qui compte, s'il vous plaît, cinquante mille -habitants. La cabine où péniblement j'obtins la faveur d'un bain, -veuve de toute tapisserie ou papiers peints, laissait voir à nu des -briques rouges où d'abondants dépôts de salpêtre marquaient par de -blanches traînées la désuétude du lieu. - -Pour la baignoire, j'eus conscience, malgré l'effort louable du garçon -pour la mettre en état sortable, qu'elle n'avait point servi depuis -des temps immémoriaux. Ma conviction, d'ailleurs, fut absolue, lorsque -m'étant insinué dans ce désastreux récipient, je constatai que le -fonds mal soudé se détachait lentement sous le poids de mon individu -et que le liquide s'épandait à flots pressés dans les espaces -circonvoisins. En quelques secondes, je fus à sec et j'aurais pu -continuer efficacement ma séance à côté de la baignoire, si, dans un -mouvement d'humeur facile à comprendre, je n'eusse préféré la fuite -immédiate et sans phrases. - -Notre première représentation s'est écoulée sans encombre, au milieu -d'un public abondant, mais froid, dont les méninges se refusaient à -comprendre les paradoxes grandiloquents de Salis et les allusions, -voire les plus transparentes, aux événements parisiens de ces derniers -temps. C'est à croire que les Troyens actuels se désintéressent de -tout ce qui est postérieur à l'époque héroïque et qu'il suffit à -l'honneur de leur nom d'évoquer en nos mémoires par une fortuite -similitude, le souvenir des temps glorieux où le berger Phrygien -ravissait aux yeux éplorés de la Grèce: - - Celle dont la beauté magique et souveraine - Évoquait le désir aux coeurs froids des vieillards... - -Un incident nous a pourtant fort réjouis dans la coulisse.--Salis, -dont la curiosité ne s'arrête pas seulement au chiffre de la recette -(cette dernière étant le plus souvent très supérieure à la moyenne par -suite de l'incomparable prestige de la raison sociale Chat Noir), -Salis, dis-je, se complaît à juger sur le public la portée des oeuvres -que ses camarades et lui soumettent à son appréciation. L'oeil collé -dans l'interstice des portants ou dans les solutions de continuité que -présentent les toiles peintes (ayant subi du temps l'irréparable -outrage) il suit avec intérêt ces fluctuations révélatrices qui, mieux -encore que le silence ou l'applaudissement, donnent la mesure du -succès ou de la mésestime.--Or, cependant que les chansonniers -fantaisistes Dominique Bonnaud, Gondoin et Jules Moy, par -l'étourdissante variété de leurs productions et l'irrésistible -drôlerie de leurs voix et de leurs mimiques forçaient le rire du -glacial public Troyen, seule, une femme au visage lourd et bouffi -gardait, au premier rang de l'orchestre, veuf de musiciens, une -impassibilité déconcertante. En vain défilaient devant elle en un -grotesque panorama, l'armée du Salut, le concert chez Fathma, les -Engelures de l'Hippopotame et autres désopilantes facéties, nul -éphémère sillon ne venait un instant creuser les bouffissures de sa -joue, et la morne atonie de ses regards résistait aux plus héroïques -efforts des humoristes. Salis qui s'attachait à la suivre des yeux, -était profondément humilié, tant qu'enfin ne pouvant se résoudre à -cette défaite il envoya aux renseignements. Après une pénible enquête -nous fûmes tous édifiés. La spectatrice réfractaire était tout -simplement une paysanne Finlandaise, parente éloignée d'un musicien de -l'orchestre, que ce dernier, pour la distraire, avait accompagnée à la -représentation unique des Trouvères du Chat Noir: cette fille d'humeur -peu joviale se torturait vainement la cervelle pour entrevoir la cause -de tous les rires déchaînés autour d'elle et ce travail sourd -continuait encore à embrumer son pauvre visage abêti. - -Voilà qui va démontrer à Salis la nécessité d'organiser une tournée -prochaine aux pays Hyperboréens. - -Mais savez-vous, cousine, ma mie, qu'il est présentement minuit et que -force nous est d'attendre de pied ferme trois heures du matin pour -nous diriger vers Chalon-sur-Saône. - -Qu'allons-nous faire, grands Dieux, pour tuer le temps d'ici là? Si -vous le voulez bien je vais clore mon écritoire et souffler du même -coup ma chandelle et ma verve. - -Au revoir, aimable cousine, priez les Dieux tout puissants qu'ils me -donnent, pour les suivantes journées, l'énergie de vous narrer par le -menu comme je viens de le faire les incidents que je souhaite variés -et nombreux pour votre plaisir à les lire et pour ma joie à les -conter. - - - - - Chalon-sur-Saône. - - -D'un commun accord, nous nous acheminons vers les deux ou trois -établissements nocturnes que des indigènes nous signalent comme lieux -de plaisir et tour à tour nous visitons les _Trois Étoiles_, _Le Veau -qui tette_ et _La Poule qui glousse_. Notre stoïcisme va jusqu'à -laisser s'abattre sur nous les huis mal graissés des sus-dits -beuglants, après l'audition plutôt pénible de quatre filles -efflanquées et d'un comique en habit bleu, lesquels en sont réduits au -répertoire antédiluvien de Libert et de Paula Brébion. - -Quelques fils de famille représentant la haute vie et le Troyes des -premières se distinguent par leur discrète façon de laisser choir des -piles de petits sous dans les sébiles vert-de-grisées que ces dames, -avec des sourires engageants, viennent secouer à portée de leurs -mentons imberbes. - -Nous quittons ces lieux enchanteurs et pédestrement nous nous mettons -en quête de la gare problématique où nous parvenons après, Dieu sait -quelles recherches laborieuses, les rues étant veuves de piétons -indicateurs. Là, c'est bien d'une autre. Le train qui nous doit -emporter stationne avec des airs de fourgon mortuaire sans lanternes -et sans signaux sur une voie lointaine où force nous est de l'aller -péniblement découvrir. L'unique wagon de secondes a été envahi par les -machinistes, lesquels, sitôt après la représentation, harassés et -moulus par le transport et le classement des pièces d'ombres se sont -rués comme des bienheureux sur les coussins hospitaliers. Et c'est un -indescriptible enchevêtrement de pieds parmi lesquels nous essayons de -nous faire un passage avec des protestations d'orteils écrasés et des -jurons de gens qu'on éveille mal à propos. - -Puis on se calme, on se case, on finit par se tasser et le train au -départ n'emporte pour Châlon-sur-Saône qu'une vaste chambrée paisible -et somnolente que n'éveillent pas même les sifflements stridents des -convois rencontrés en route et les sursauts des roues au croisement -fortuit des aiguilles... - -Châlon, 10 minutes d'arrêt. Midi sonne dès l'entrée en gare. -L'impression première est sympathique et le déjeuner que nous -engloutissons avec la faim canine que nous ont procurée dix heures de -sursaut et de trépidations nous met de bonne humeur et nous -ragaillardit. Rodolphe Salis entame avec son voisin de face à table -d'hôte une interminable discussion sur la valeur réelle des oeuvres de -Voltaire. Occupé que je suis à me défaire d'une savoureuse assiettée -de goujons frits, et d'ailleurs séparé des deux ergoteurs par quelques -brassées de nappe blanche, je suis d'une oreille distraite les propos -engagés. - -Des mots redondants m'arrivent toutefois, prononcés avec cette -intonation sarcastique dont il détient le secret, par Salis qui -s'échauffe en discourant. Son adversaire inondé des éclats d'un -vocabulaire inusité à table d'hôte, reçoit à bout portant les mots: -catachrèse, onomatopée, synechdoque et je le sens faiblir à mesure. - -Vous voyez bien, s'écrie Salis triomphant, vous voyez bien, que -j'avais raison, et tirant de sa poche une vaste bouffarde qu'il -s'apprête à gorger de tabac, il terrasse son interlocuteur par cet -argument définitif: «Tenez, Monsieur, vous voyez cette pipe, elle me -vient de Voltaire en droite ligne par les femmes. Je la tiens d'une -petite nièce de Mme Duchâtelet laquelle l'avait une jour confisquée à -Voltaire par ordonnance du médecin.» Et cela dit sans sourciller il se -lève pour aller voir au Théâtre si la location marche bien. - -Délicieux public que celui de Châlon; on se croirait à Montmartre tant -les bons mots se répercutent d'un bout à l'autre de la salle, tant la -mièvrerie sentimentale des refrains amoureux évoque sur toute les -bouches ce frisson d'intelligente sympathie si douce au coeur de -l'artiste. Et c'est une interminable série d'ovations et de rappels; -ces braves gens oublient parfaitement que nous les sommes venus voir -entre deux trains et que nos gorges fatiguées s'accommoderaient mieux -de quelque repos.--Un riche industriel que Salis rencontra en des -temps lointains sur je ne sais plus quel massif des Alpes, où tous -deux excursionnaient, lui fait parvenir un merveilleux bouquet de -violettes et de cyclamens. - -Après l'avoir amoureusement aspiré et contemplé sous toutes ses faces, -Salis, profitant de la bonne humeur du public, le fait successivement -remettre en scène à chacun de nous de la part de Mlle Lucie Faure, et -cette scie d'un nouveau genre est chaque fois couronnée d'un plein -succès. - -Pendant l'entr'acte on me remet une carte: le Docteur P...; en même -temps je vois venir à moi, les mains tendues, un de mes vieux -camarades de Lyon, visage rutilant, un peu chauve, déjà presque -bedonnant. - ---Gageons, me dit-il, que tu ne me reconnais pas? - ---Ne pas te reconnaître, allons donc! tiens, je vais préciser: n'as-tu -pas chanté _Les Stances de Flégier_ au Casino de Lyon en 188., dans la -même représentation organisée par l'association des Etudiants où se -jouait une revue, ma première, laquelle avait pour titre le _Surmenage -Intellectuel_. - ---Parfait. - ---Laisse-moi te confondre. N'as-tu pas terminé tes études médicales -l'année d'après en publiant une thèse sur l'_Origine équine du -Tétanos_. - ---A merveille, mon cher. - ---Es-tu convaincu, maintenant? - ---Si je le suis?... - ---Et qu'as-tu fait de cette jolie voix de ténor léger qui faisait avec -la mienne la joie des salles de dissection? - ---Je la cultive toujours un peu, mais la médecine ne me laisse guère -de loisirs et j'ai d'ailleurs peu d'occasion de manifester -publiquement. - -Ce n'est pas comme toi, veinard! - ---Si on peut dire... mais laissons cela et allons boire un bock. - ---J'ai mieux à t'offrir, cher confrère. Et puisque je retrouve un ami -si fidèle, c'est au Champagne que je le veux traiter. - ---Tu vas me faire coucher à des heures invraisemblables, je te vois -venir. - ---Non, mon vieux, mais je veux te faire entendre une de mes élèves. - ---Tu enseignes donc la Médecine? - ---Point du tout, le Chant. - -Et voilà comment mon vieux camarade, le docteur P.... m'a entraîné -chez une sienne amie, avec laquelle, sans me faire grâce d'une portée, -il m'a chanté le très dramatique duo des Huguenots, lequel interprété -sans orchestre, dans le décor d'une chambre à coucher, ne laissait pas -que d'avoir une saveur très inédite. - -Mais, vous semble-t-il pas, toute aimable cousine, que j'ai bien -mérité de vous en vous narrant, au lieu de m'aller coucher, notre -journée de Châlon-sur-Saône? Aussi, vais-je m'offrir la juste -récompense de mes fatigues entre les bras de L'ORFÈVRE, pour rééditer -une formule chère au défunt Président de la République d'Haïti, le -regretté général Hippolyte, lequel avait de sérieuses Humanités. - - - - - Roanne 18... - - -Dans le train omnibus qui, lentement, nous entraîne vers -l'industrielle cité de Roanne, une grosse figure joviale et respirant -une bonne santé physique et morale se prend de sympathie pour nos -personnes et nous raconte avec force détails ses équipées de jeunesse. -Il nous dit la méfiance des filles dans la région que nous traversons -pour les étrangers et pour les messieurs de la Ville et comment, après -avoir, de longs mois durant, sollicité les faveurs de l'une d'elles, -il lui fallut attendre pour les obtenir que la jeune personne séduite -et amenée à Paris par son propre cousin se trouvât fortuitement sur -son passage en je ne sais quelle maison louche où la vertu n'était pas -de rigueur. - -Six heures sonnent et parmi des flaques d'eau, sous la chute continue -de pénétrants flocons de neige, nous gagnons l'Hôtel du Nord qui nous -fut désigné la veille par quelque Chalonnais de bon conseil. -Hâtivement nous expédions le menu de la table d'hôte, cependant que -l'un de nous donne lecture des récentes décorations à Salis qui -l'écoute scrupuleusement et qui, par de spirituels et mordants -commentaires, approuve rarement, blâme presque toujours, la sanction -ministérielle. Et je dois reconnaître qu'il a raison le plus souvent. - -Le théâtre de Roanne est d'une aimable architecture, élégant presque -en ses détails et flanqué d'un vaste foyer d'artistes inappréciable -pour la mise au point des premières répétitions et pour l'essai de la -voix au moment des entrées en scène. On sent que des volontés -intelligentes ont présidé à cette disposition et je gagerais fort que -le conseil municipal dont s'honore actuellement la ville de Roanne -serait bien incapable, si c'était à refaire, d'en construire un -semblable. - -Une contestation très-violente surgit entre Salis et le personnel du -théâtre au sujet des places de faveur multiples dont le résultat -modifie, dans des conditions invraisemblables, la recette d'ailleurs -assurée par une publicité bi-hebdomadaire. Sous prétexte de socialisme -tous les membres du conseil municipal flanqué de leurs femmes et de -leurs enfants se sont insinués aux meilleures places.--D'innombrables -portes de sortie donnant sur les côtés de l'édifice et instituées par -une admirable prévoyance en cas d'incendie ont facilité la subreptice -introduction de ces messieurs, coutumiers du fait et munis de -l'indispensable passe-partout. - -Il serait oiseux de vouloir décrire le formidable déchaînement de -colère auquel donne lieu chez Salis la découverte de la susdite -supercherie. Tour à tour il fait comparaître devant lui les -contrôleurs, membres de la commission des théâtres et en fin de -compte le maire lui-même qui, malgré la constatation du délit, refuse -de réduire en quelque façon le chiffre de la somme, d'ailleurs -exhorbitante, qu'il a fallu déposer avant de conclure la location de -la salle. Mal lui en prend car Salis ne perd pas une occasion -d'insinuer à son endroit, au beau milieu de ses boniments, mille -brocarts dont le récalcitrant édile se serait assurément passé. Il le -harcèle jusqu'au bout et le larde d'épigrammes acérées, gardant pour -lui la péroraison même de son remercîment au public et lui décochant -ce trait final: «Je tiens à vous faire remarquer, nobles seigneurs et -gentes dames, que j'exclus publiquement des remerciements que mes -camarades et moi vous prions d'accepter, le maire de la ville de -Roanne, mastroquet comme moi-même mais si différent de moi par son -absence d'éducation.» - ---Retrouvé à Roanne un camarade de faculté, le docteur Bonnaud, -homonyme du spirituel chansonnier qui nous accompagne. Il m'avoue être -venu à notre spectacle uniquement pour s'assurer de ma parfaite -identité. Les journaux parisiens lui ont maintes fois apporté dans -leurs échos mondains mon vocable mêlé à ceux des innombrables poètes -chansonniers de la Butte, mais trompé par la lecture d'un article -nécrologique où ma mort avait été contée avec force détails vers 1892, -il s'est toujours demandé si j'étais bien le bruyant escholier -d'antan. Sa joie est grande à me retrouver aussi râblé, aussi trapu -après les cruelles atteintes de la violente maladie qui me faillit -enlever. Pour l'égayer je lui récite tour à tour les trois poésies que -je composai sur ce macabre sujet. La première, _L'auteur Posthume_, -fut publiée par le journal _Le Chat Noir_, en protestation contre le -bruit de ma mort, lequel accrédité par un entrefilet du _Temps_ -s'était promptement répandu dans la province et avait fourni à -quelques chroniqueurs amis les lacrymatoires accents de plus d'une -oraison funèbre. - -Vous voulez bien que je vous la dise, petite cousine, puisque le -numéro du _Chat Noir_ qui la contenait est assurément introuvable à -cette heure et que vous étiez, lorsqu'elle parut, bien que déjà -grandelette, de celles à qui l'on coupe encore le pain en tartines. - - -L'AUTEUR POSTHUME[1]. - -I - - _Le Temps_ ayant annoncé - Que par suite des excès - Un auteur sans grands succès - Avait rendu l'âme, - Mille journaux de partout - D'Auteuil et de Montretout - Redirent la chose itou, - Mince de réclame. - -II - - Aussitôt les créanciers, - Gens impudents et grossiers - Envoyèrent les huissiers - Au défunt poète: - Les parents, braves bourgeois, - Très-respectueux des lois, - Avec des pleurs dans la voix - Payèrent la dette. - -III - - Une femme très-crampon, - Par lui, mère d'un poupon - Dont il omit, le fripon, - Les mois de nourrice, - Le croyant mort s'arracha - Trois cheveux par-ci par-là - Puis enfin s'amouracha - De quelque jocrisse. - -IV - - Ses livres qui, jusque-là - N'avaient pas eu grand éclat - Et qui, sans nul tralala - Moisissaient en caves, - Se vendirent sans effort - Et tout de suite au prix fort - Voire même au poids de l'or - Tels ceux de Descaves. - -V - - Les théâtres de Paris - Jusqu'alors pleins de mépris - Pour le poète incompris - Qui traînait sa plume, - Jouèrent à qui mieux mieux - Les drames jeunes ou vieux, - Spirituels, ennuyeux, - De l'_Auteur Posthume_. - -VI - - Bref, quand on apprit un jour - Que le joyeux troubadour - Vivait frais comme un amour - Non loin de Montmartre, - On ne l'eût pas reconnu, - Car au lieu d'être tout nu, - Il avait, le parvenu, - De vrais cols de martre. - - [1] _Extrait des Chansons Naïves et Perverses._--Ollendorf, 3 fr. - 50. - -Les deux autres poésies que m'inspira l'annonce anticipée de ma mort -furent publiées dans le journal _La Plume_, sous ces deux titres: -_Vers d'un qui pensa mourir_ et _Vers d'un qui ne mourut point_. Elles -n'ont point l'allure badine de l'_Auteur Posthume_ que je viens de -vous transcrire et la première fut écrite, il m'en souvient, pendant -une des longues promenades que, sur l'ordre de la Faculté, je faisais -au bras de ma mère dans les prestigieuses allées de la _Promenade des -platanes_ à Perpignan. Je fus interrompu dans ma composition par des -quintes de toux qui m'arrachaient la poitrine et je crois qu'en lisant -quelque peu entre les lignes de ce douloureux sonnet il est aisé d'y -voir la trace d'une émotion sincère et fortement ressentie: - - Malade, malade, malade, - Ce mot résonne comme un glas - A mon oreille et je dis: las! - Mon corps, quelle dégringolade. - . . . . . . . . . . . . . . . . - Plus ne trousserai de ballade. - Bonsoir Hélène et Ménélas, - Oh! mes jambes en échalas: - C'est fini de la rigolade. - . . . . . . . . . . . . . . . . - C'est fini de nos baisers lents - Arythmiques et violents, - Suzon, qui fleurais la verveine; - . . . . . . . . . . . . . . . . - C'est fini d'eux, c'est fait de moi, - Ah! pour mon âme quel émoi, - Non, vraiment, je n'ai pas de veine! - -La troisième pièce: _Vers d'un qui ne mourut point_, remonte aux -derniers jours de ma convalescence. Elle a plutôt l'allure d'une -fantaisie Edgard Poesque et témoigne d'une belle tranquillité -d'esprit à l'endroit du mauvais pas, heureusement franchi. Mais jugez -plutôt, car je ne veux pas vous faire grâce de ce morceau de -littérature et vous serez mieux que personne au courant de mon intime -nécrologie. - - J'ai vu de près la mort sinistre - Et je lui préfère vraiment - Un portefeuille de Ministre - Ou le pire médicament. - - Car la drôlesse a les yeux caves, - Le nez camard à faire peur, - Et ses orbites sont des caves - Où l'on regarde avec stupeur. - - Elle dédaigne les parures, - Elle n'eut jamais pour bracelets - Autour de ses maigres jointures, - Que de cliquetants osselets: - - Des craquements font sa musique. - Elle aime le bruit des hoquets - Et la toux creuse du phtisique - Et les genoux entrechoqués; - - Sa démarche est stupide et lente, - Avec un tel déhanchement, - Que l'on est pris de l'épouvante - D'un horrible déclanchement; - - Et dans sa royauté macabre, - Elle accueille avec un rictus - Qui déraidit sa face glabre - L'humble troupeau des détritus. - -Et maintenant, petite cousine, en me pardonnant cette longue -digression, permettez-moi de m'aller coucher; il est deux heures du -matin et nous quittons Roanne à cinq heures: vous jugez donc s'il a -fallu toute l'amitié que je vous porte et en même temps la solennité -de ma promesse pour me tenir éveillé jusqu'à présent. - - - - - Dijon. - - -Cité charmante, assez mouvementée, Dijon possède une ligne de tramways -électriques qui la sillonnent sans relâche et dont les voitures très -spacieuses sont ordinairement veuves de voyageurs. - -N'importe; cela donne grand air à la ville et les hautes potences qui -soutiennent l'appareil aérien de cette moderne traction pourront -toujours servir à des exécutions sommaires, un jour ou l'autre, si -vient à souffler dans ces parages l'homicide vent des révolutions. -Mais Dieu me garde de m'attarder à ces pronostics sanguinaires. - -Comme si toute la moutarde du pays lui montait au nez, Salis a poussé -des hurlements d'apache en s'apercevant du mauvais vouloir que le -concierge du Théâtre municipal a mis à préparer la venue de notre -compagnie. Seules, mais clairsemées et sans aucune indication d'heure -et de jour, quelques affiches portant le chat hiératique de Steinlen -avec la flambante auréole où sont écrits ces mots: Montjoie, -Montmartre, attirent les yeux des passants. - -Tout porte à croire que le grand vaisseau du Théâtre sonnera creux ce -soir, et creux également la cassette de notre barnum. - -Vers quatre heures de l'après-midi, après avoir essayé tant bien que -mal de réparer le désastre, par l'armement précipité d'une équipe -d'hommes-affiches, Salis s'est enfermé dans son appartement de l'hôtel -de _La Cloche_, disant qu'il va rédiger une lettre de protestation à -l'adresse du maire et du directeur du théâtre. Il déclare qu'il ne -veut point dîner et demande simplement, au cas où il s'endormirait, -qu'on le vienne avertir sur les huit heures. - -Mais c'est en vain qu'à huit heures nous venons à tour de rôle frapper -à sa porte et l'interpeller. Un silence de mort règne dans sa chambre -hermétiquement fermée et les plus noires hypothèses s'insinuent en -nous. Il paraissait bien fatigué dès le matin; ses yeux n'avaient plus -d'éclat, et dame, la colère aidant......................... - -Cependant il n'y a pas de temps à perdre; le régisseur de l'hôtel va -quérir un trousseau de clefs qu'il essaie tour à tour au milieu d'une -angoisse croissante; la serrure se déclanche; la porte s'ouvre, Salis -n'est pas chez lui. Nous courons au théâtre et sommes reçus comme des -chiens dans un jeu de quilles par notre barnum qui fait les cent pas -sur la scène. La salle regorge d'un public impatient qui trépigne sur -des airs variés; le rideau se lève et la recette fait oublier -l'incident. - -Pour la première fois depuis notre départ Dominique Bonnaud a chanté -ce soir la très spirituelle chanson qu'il composa à l'occasion de la -visite du Czar à l'Académie Française. Elle est inédite ou du moins, -n'a paru qu'en fragments dans quelques journaux. Plus heureuse que le -public, vous la posséderez _in extenso_, car la voici: - - -LE CZAR A L'ACADÉMIE - -Air: _ça vous coupe la g..... à quinz' pas_. - -I - - On sait que pendant son séjour à Paris, - Entre la Morgue et l'pèr' Lachaise, - Le Czar visita les augustes débris - Qu'on nomme Académie Française. - En agissant ainsi le Czar - Voulut de deux heur's trente à deux heur's trois quarts, - Se réserver un p'tit moment - Pour pouvoir dormir tranquill'ment. - -II - - A cett' perspectiv' nos immortels, émus - Faillir'nt en perdre la boussole - Au point qu'on assur', c'qui n's'était jamais vu, - Qu'ils travaillèr'nt sous leur coupole! - Quand tous venaient l'après-midi - Répéter en choeur _Boje tsara crani_, - Tout' d'suite on constatait dehors - Qu'la pluie tombait beaucoup plus fort, - -III - - C'est à Legouvé, caporal instructeur, - Qu'incomba la tâche écrasante - De fair' manoeuvrer sous l'oeil de l'empereur - Le p'tit bataillon des quarante. - On dit qu'parmi les coupolards - Monsieur d'Freycinet fut un des plus rossards - Et qu'Legouvé, montrant les dents, - Dut menacer d'le fout' dedans. - -IV - - En r'vanche on assur' que Paul Bourget poussa - Son élégance anglo-saxonne - Jusqu'à s'fair' raser par l'acier délicat - De Monsieur Brun'tière en personne; - Et Clar'tie rencontrant d'Vogué - Voilà, lui dit-il, l'moment d'te distinguer - Car pour les russ's, on sait, mon cher, - Qu'c'est toi qui les as découverts. - -V - - Loti d'vait d'abord rédiger l'compliment, - Loti dont l'éloquence active - Sut jadis toucher jusqu'en ses fondements - L'âme simple de mon frère Yves. - Même il avait dit à Paill'ron: - J'vais faire un chef-d'oeuvr' mais ce s'ra toi mon bon - Qui liras c'régal de gourmets, - Car on sait que je n'lis jamais. - -VI - - Coppée réputé pour les pleurs abondants - Que secrèt'nt ses gland's lacrymales - Apporta des vers composés d'puis longtemps - Et qu'il gardait dans sa vieill'malle. - Sully-Prudhomme dit: «j'eus d'bon coeur - Offert mon vas'malheureus'ment j'ai trop peur - Qu'on l'casse en voulant l'déplacer, - D'puis si longtemps qu'il est brisé.» - -VII - - Prenez mes oeuvr's, s'écria Thureau-Dangin - Comm'ça l'on saura qu'ell's existent, - Mais on fit r'marquer qu'son nom avec engin - Formait une rime anarchiste, - Meilhac dit: «j'vous f...ich' mon billard - Et mêm' j'offrirai comm' professeur au czar - Lian' qui s'charg'ra d'lui révéler - Tout's les façons d'caramboler.» - -VIII - - Comm' nous n'somm's pas rich', dit l'Vicomt' de Bornier, - Un sac de bonbons sera d'mise - Et mêm' nous pourrons, grâce à Gaston Boissier, - Sur le prix avoir un'remise, - C'est alors, pour tout concilier - Qu'messieurs d'Haussonville et d'Audiffret-Pasquier - Dir'nt nous offrirons simplement - L'assuranc' de not' dévouement. - - D. BONNAUD - - - - - Lyon. - - -Enveloppé d'un lourd manteau de brume, triste à pleurer avec, dans le -ciel, tous les symptômes précurseurs de la neige, tel m'apparaît Lyon -qui fût, vous le savez, cousine, ma première étape de vie indépendante -au sortir du lycée. - -Elles sont loin, bien loin déjà les quatre années vécues sous le ciel -inclément de l'industrieuse cité, mais peut-être même à cause de ce -lointain, le souvenir qui m'en est resté garde-t-il une précision de -détails dont sont dépourvues déjà telles périodes plus rapprochées de -l'heure présente. - -Et comment voulez-vous que se puisse oublier l'impression si forte et -si nouvelle que me causa la conscience de ma liberté lorsque pour la -première fois, à dix-huit ans, je me trouvai seul responsable de mes -actes, sur l'asphalte d'une ville inconnue, à trois cents lieues d'une -famille qui ne m'avait préparé à cet état nouveau que par l'indéfinie -claustration et l'ignorance totale des plus infimes privautés. - -Même à cette heure, et malgré le recul de dix ans que représentent ces -choses, je me souviens avec effroi de ce vertige qui me saisit à -l'idée de ma parfaite indépendance. Oh, les frissons nouveaux qu'il -m'était donné de connaître, et tout de suite si je voulais! Rentrer -passé minuit, ne pas rentrer du tout, me laisser tenter pour quelque -beauté de rencontre et l'accompagner chez elle ou chez moi, suivant -qu'il plairait à ma fantaisie; tout cela m'était possible désormais, à -moi que la veille encore une inviolable autorité contraignait au -respect des coutumes familiales, à moi qui n'avais éprouvé qu'en des -occasions quasi solennelles, les joies faciles à compter du reste, de -l'enviable passe-partout. Je n'exagère pas; c'est bien du vertige que -me donna cette vision, et si je ne me laissai pas aller dès le premier -jour à la réaliser entièrement c'est que je fus retenu par je ne sais -quelle pudeur intérieure et aussi par une insurmontable timidité, -résultat plus heureux peut-être de ma provinciale éducation. - -Des crises de cette espèce sont évidemment de courte durée, mais elles -n'en sont pas moins dangereuses quand elles sévissent sur des natures -volcaniques et primesautières comme il s'en peut rencontrer. Elles -méritent dans tous les cas d'êtres livrées aux méditations des pères -de famille, qui, trop imbus de cette idée que l'autorité sans -discussion et l'obéissance passive doivent être la pierre angulaire de -l'éducation familiale, deviennent l'indirecte cause de telles -irréparables folies. - -La tarentule littéraire qui me piqua vers cette époque, en absorbant -mes forces vives et les loisirs que me laissaient les études -médicales, ne fût pas un mince dérivatif à la fougue de jeunesse qui -grondait en ma poitrine. Amoureux de poésie, de musique et d'art -dramatique, je partageai mon temps entre ces choses; hanté par -Baudelaire, par Richepin et par Rollinat dont les strophes musicales -me poursuivaient comme d'hallucinants modèles, je passai des nuits à -rimer des sonnets et des rondels indignes à coup sûr de leurs -brillants inspirateurs, mais qui me furent un salutaire apprentissage -de cette orfévrerie qu'est la composition poétique. - -Entre temps, pour donner libre cours à la facilité que je sentais -naître en moi du fait de cette gymnastique, je rimais à l'usage de mes -camarades étudiants des chansons professionnelles qui me valurent -quelque popularité. Une de ces chansons composée en l'honneur du -professeur Gayet, le célèbre clinicien dont s'honore l'Ophthalmologie -française, obtint à la Faculté de médecine un succès dirai-je -inespéré. J'y célébrais l'opération de la cataracte en des couplets -d'une telle précision scientifique que l'illustre praticien dont -j'avais été l'interne quelque mois durant, en demanda l'insertion dans -le bulletin officiel d'_Ophthalmologie_. D'autres chansons ayant trait -à des sujets plus folâtres devinrent en peu de temps les chants de -ralliement de la jeunesse étudiante et d'interminables monômes -défilèrent par les rues de Lyon au son de la peu catholique _chanson -des Etudiants_, rimée sur l'air de _La Grosse Caisse_, un des succès -d'alors de Paulus. - -C'est vers cette époque qu'il me fut donné de connaître Maurice -Boukay, brillant Universitaire qui charmait les loisirs peu nombreux -pourtant que lui laissaient des cours d'agrégation, par des -élucubrations poétiques où se devinaient les germes du joli talent que -vous connaissez. L'idée lui vint de réunir en une même plaquette -celles de nos chansons en lesquelles un même souffle de jeunesse -insouciante avait dicté la strophe et murmuré le refrain, et nous -publiâmes, heureux d'être imprimés tout vifs, _Le Bréviaire de -l'Écolier Lyonnais_, petite oeuvre de haulte graisse, sur laquelle -s'étalaient en place de nos signatures, ces deux noms empruntés à -Musset: Dupont et Durand. - -Notre collaboration du reste entretenue par une camaraderie de bon -aloi, ne se tint pas à ces prémisses. La muse étudiante nous dicta -coup sur coup deux revues que l'Association des Étudiants voulut bien -faire représenter en le local du Casino de Lyon, à l'occasion de ses -fêtes annuelles. - -Dans la seconde qui s'intitulait l'_Escholier et_ l'_Étudiant_, et -qui, suivant le procédé Shakspearien, se déroulait devant une toile -de fond munie de pancartes indicatrices, nous faisions se rencontrer -sur les bords du Styx, un étudiant moderne, M. Chevreuil et le poète -Villon. Vous voyez d'ici le thème du dialogue à trois personnages qui -faisait le sujet principal de cette oeuvre toute de circonstance. -Après une discussion des plus animées à laquelle venait d'ailleurs se -mêler une pimpante écolière, les personnages de notre revue se -réconciliaient sur l'air du _Père la Victoire_, repris, en coeur par -les indulgents camarades et le tour était joué. - -Mais je me laisse entraîner, cousine, par le flux montant des -souvenirs que mon retour à Lyon vient d'évoquer après six ans -d'absence et peut-être serait-il prudent de me borner. Vous voudrez -bien pourtant que je vous conte avant de m'aller coucher l'histoire de -ma première contravention: - -Le Grand-Théâtre jouissait en ce temps-là de la direction Campo-Casso, -direction fortement combattue, si j'ai bonne mémoire, bien qu'on lui -dût en somme un nombre respectable de belles et bonnes représentations. -A Dieu ne plaise que je mêle quelque amertume à ce souvenir; -l'impression qui m'est restée des bonnes heures passées au parterre, -cependant que le maëstro Luigini d'impeccable mémoire conduisait son -orchestre avec cette verve et cette ampleur qui font de lui le digne -émule des Colonne et des Lamoureux, ne s'effacera jamais de mon -esprit. - -Donc, le directeur Campo-Casso avait en son théâtre la réputation d'un -homme de fer, littéralement intraitable et qui prétendait être maître -absolu chez lui, en dépit des engouements et des hostilités que -l'hydre aux cent têtes nommée _public_ a coutume de professer à -l'endroit des acteurs. Il n'y avait pas d'exemple qu'une manifestation -l'eut fait jamais revenir sur sa conduite et c'était là sans doute le -secret de son impopularité. - -Précisément à cette époque, le Grand-Théâtre possédait un ténor, -enfant gâté du public, bien fait de sa personne et bon acteur, mais -dont la voix généralement agréable était sujette à de nombreux -caprices. Après deux ou trois représentations qui témoignaient d'une -incontestable fatigue et dont il s'était tiré tant bien que mal, il -s'était vu refuser implacablement un congé par son directeur. Ce -dernier mettant le comble à sa tyrannie annonçait pour le lendemain -une représentation des Huguenots, avec, en vedette, le nom de ténor -surmené. - -Sous la menace d'un flot de papier timbré, notre chanteur dut -s'exécuter, mais ce ne fut pas sans adresser à quelques journaux amis -un entrefilet par lequel il révélait au public la contrainte dont il -était l'objet de la part de son directeur. - -Est-il besoin de dire que le théâtre fut insuffisant ce jour-là; dès -sept heures du soir un serpent aux innombrables anneaux enroulait sa -queue autour du portique et des couplets frondeurs s'échappaient des -groupes à l'adresse du directeur. Un amateur verveux lançait un -refrain ainsi conçu: - - C'est la peau - De Campo - Qu'il nous faut - -vingt fois repris en choeur par des voix juvéniles. - -Le parterre, comme de juste, était envahi par les étudiants; aussi -loin que mes yeux pouvaient plonger dans les rangs épais de -l'auditoire je n'apercevais que des camarades de cours ou -d'amphithéâtre, parmi lesquels je m'étais acquis une réputation de -chanteur forcené, pour la vigueur toute méridionale avec laquelle je -répétais durant les interminables dissections, les grands morceaux -entendus la veille. - -Le rideau se leva; le premier acte se déroula sans encombre malgré -quelques faiblesses sur les dernières notes de la célèbre cavatine: -_Plus Blanche que la blanche hermine_. Soutenu par les applaudissements -d'un public ami, le ténor se tira d'affaire assez proprement et -peut-être conçut-il l'espoir de conduire au port l'oeuvre célèbre de -Scribe et de Meyerbeer. - -Hélas! comme si sa voix se fut subitement figée durant le court -entr'acte, il apparut complètement aphone dans l'acte du Château de -Chenonceaux, et ce fut vainement qu'en la pose extatique de rigueur, -il attaqua cette phrase, toute de charme et de voluptueuse langueur: - - Beauté divine, enchanteresse, - O vous qui régnez en ces lieux, etc. - -Des sons rauques et inarticulés sortirent de sa gorge desséchée, et au -lieu de poursuivre il ébaucha ce geste éloquent qui consiste à porter -la main sous sa mâchoire et à l'en écarter brusquement avec une -inclinaison de tout le corps. Le public comprit le geste et manifesta -sa sympathie par quelques applaudissements, cependant que l'orchestre -attendant pour s'interrompre les ordres du commissaire de police -absent, poursuivait tout seul le motif. - -A ce moment, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, je me -sentis enlever de mon banc par mes deux voisins, et de vingt points du -parterre une clameur jaillit m'invitant à chanter de ma place. Tous -mes camarades d'amphithéâtre me réclamaient le motif cent fois entendu -et je m'exécutai finissant la phrase. - - Ah! parlez, ah! parlez - De grâce répondez.» - -Des fauteuils aux quatrième galeries, un fou rire secoua la salle, et -pendant le temps matériel qu'il fallut à deux agents pour parvenir -jusqu'à moi, j'essayai deux ou trois éclats de voix dont l'effet me -parut superbe. Après quoi je me laissai doucement cueillir et conduire -au poste avec la conscience du devoir accompli et cependant que mes -deux empêcheurs de chanter en rond recevaient sur leur passage tous -les quolibets dont la foule a coutume d'accabler les représentants de -la force publique. - -Le résultat de ce fait glorieux fut une nuit de violon et une -contravention qui me valut en simple police une amende de huit francs. - -Je compte organiser prochainement une souscription pour m'acquitter de -cette dette à tous égards sacrée. - - - - - Lyon. - - -La neige a tenu sa promesse et la ville au matin me paraît nuptiale. -Oh! le joli tapis blanc que pendant la nuit des milliers de fées -invisibles ont jeté sur la place Bellecour, en laissant choir du haut -du Ciel cette charpie éclatante faite de nues déchiquetées. - -La cathédrale de Fourvières, cette citadelle religieuse élevée par -l'incessant labeur des siècles catholiques pour protéger de son ombre -la cité Lugdunaise, patrie des premiers martyrs de la foi, domine de -sa masse imposante tout un panorama neigeux. Il me souvient d'avoir -jadis escaladé l'une de ses tours par un de ces rares matins clairs -que le Ciel veut bien accorder aux Lyonnais. J'en fus récompensé par -le vertigineux spectacle de la seconde ville de France étalant à mes -yeux ce torse opulent qu'enserrent comme une demi-ceinture, les rubans -verts de la Saône et du Rhône se conjoignant à la Mulatière; par la -succession des côteaux verdoyants étagés le long de la Saône et se -perdant à l'infini; enfin, par la majesté de cette nappe d'eau que -chevauchent des ponts audacieux, fils de la plus moderne architecture, -et qui pénètre en conquérante dans Lyon, au niveau du parc de la Tête -d'or, comme jadis au temps des Gaules Jules César avec les légions de -la République romaine. - -Le coup d'oeil aujourd'hui doit être tout autre, et certes, si j'en -avais le loisir et si je ne craignais pas l'enrouement, peut-être en -voudrais-je tenter l'aventure, mais Dieu me garde de pareilles folies -et les nécessités quotidiennes de la tournée m'enjoignent l'observance -rigoureuse de l'hygiène du chanteur, laquelle ne va pas sans de -pénibles sacrifices. - -Notre première représentation s'est donnée hier soir, au concert de -l'Horloge, vaste hall situé dans l'avenue qui prolonge le Pont -Lafayette, sur la rive gauche. De prime abord, il me paraissait -invraisemblable que le public Lyonnais, j'entends le bel et bon -public des premières qui convient à nos manifestations d'art, -consentit à se rendre en un quartier si excentrique. J'ai dû revenir -de mon erreur. Il s'est produit depuis dix ans dans l'esprit public -Lyonnais une évolution qui m'est d'autant plus douce à constater que -le nouveau répertoire avec lequel j'aborde aujourd'hui l'opinion, non -sans quelque secrète peur, a recueilli les suffrages du plus grand -nombre, et ce, malgré ses capitales différences d'avec l'ancien, celui -surtout qui marqua mon séjour de quatre ans dans la bonne ville -universitaire. Salis a été verveux comme un diable et, malgré -l'acoustique un peu défectueux de la salle qui paraît mieux disposée -pour le bal que pour le concert, il a fait parvenir jusqu'aux ultimes -rangs des spectateurs les éclats éraillés mais sonores de son organe -sarcastique. Muni de nombreux _tuyaux_ et sachant combien tous les -publics en général sont friands d'allusions locales, il n'a pas manqué -de glisser dans ses pièces à commentaires les noms des plus glorieuses -hétaïres dont s'enorgueillit le Gotha galant de la ville. Et dans -l'ombre propice ont éclaté des rires stridents et parfois des -protestations étouffées lorsque défilaient à l'appel du barnum, la -poupine Beauregard au minois de chatte gourmande, et Mathilde -Bellecour noble douairière habituée de chez Berthoux et Anna Perrin et -bien d'autres. - -Un incident comique a marqué la soirée. Au moment où Salis, engoncé -dans son pardessus et n'aspirant plus qu'au sommeil, allait franchir -le seuil de l'Horloge pour gagner son hôtel, une jeune personne l'a -vigoureusement appréhendé au collet, et je crois vraiment qu'il doit à -sa présence d'esprit de s'être tiré sans écorchures des mains de cette -Euménide Lyonnaise: «Monsieur, s'est-elle écriée, je suis la personne -que vous avez désignée tout à l'heure sous le nom de Peau de Saucisse -et je viens vous demander raison de cette injure gratuite qui peut me -causer le plus grand préjudice auprès de mes amis.» Et, ce disant, la -jeune offensée dardait sur notre Directeur des prunelles -incandescentes. - -«Madame, a répondu Salis, lorsqu'on a prononcé devant moi ce nom -inélégant de Peau de Saucisse, j'ai cru qu'il s'agissait de quelque -vieille personne ratatinée et non point de la charmante créature que -j'ai devant moi. Je suis trop amoureux de la justice pour m'être -volontairement égaré à ce point. Croyez donc à tous mes regrets et -agréez mes excuses.» - -Mais la protestataire n'était pas d'humeur à se payer de brèves -explications: «Oui, mon vieux, dit-elle, devenant tout à coup -familière, vous la connaissez dans les coins, vous, et vous n'êtes pas -embarrassé pour vous tirer d'affaire; mais je ne suis pas plus bête -que vous, moi, et je ne m'en laisse pas conter. Je suis venue la -première au devant de vous pour vous montrer que je n'ai pas peur, -mais, demain c'est mon ami qui ira vous trouver; oui, Monsieur, mon -ami, un beau dragon de 1m90 et vous verrez comment il cause, -celui-la, à moins que...» - -«A moins que, reprit Salis, je ne vous donne une réparation -suffisante. Eh! bien soit, j'y consens. Voyons, Madame, parlez; quelle -est celle de vos bonnes amies qu'il faudra vous servir demain comme -victime expiatoire.» - -Et la jeune femme, toute heureuse à l'idée de jouer un bon tour, s'est -rassérénée soudain et oublieuse de sa propre rancune elle a pris Salis -par le bras pour lui conter tout bas à l'oreille quelques horreurs sur -une camarade. - -Pendant ce temps M. Bonhomme, directeur de l'_Horloge_ et sa compagne, -plantureuse créature aux joues potelées, aux yeux éternellement -rieurs, notaient à leur actif une belle recette et constataient que la -feuille de location était plus qu'à moitié couverte pour la suivante -représentation. - - - - - Avignon. - - -Après quatre heures d'un sommeil lourd très insuffisant à réparer les -fatigues d'une double représentation et du souper fin qui s'en est -suivi, voici qu'on m'éveille brutalement. De mauvaise grâce, avec la -voix mêlé-cassiforme que j'ai bien gagnée, je laisse échapper en guise -de réponse je ne sais quel vocable inarticulé, mais un regard jeté sur -la montre, toujours à portée, me pénètre de la nécessité, dure! ô -combien, d'avoir à boucler ma valise. Energiquement je me dégourdis et -neuf heures sonnantes me trouvent sur le trottoir de la gare de -Perrache, guettant le passage de l'Express de Marseille. - -Oh! rage! Salis, tout essoufflé, livide de colère, m'apprend qu'un -retard survenu par la faute du Directeur de l'_Horloge_ empêche son -matériel d'Ombres d'être en gare à l'heure dite, et que force nous -est de remettre à midi trente notre départ pour Avignon; seule une -partie de billard peut nous consoler de ce contre-temps et nous -l'allons perpétrer dans la grande brasserie des Chemins de Fer, où -chaque table me rappelle des bocks engloutis en bruyante compagnie à -l'époque où, faisant partie de la Jeunesse Etudiante, je prenais la -tête des monômes interminables d'alors en chantant à pleine voix les -chansons de gueule que, sous le pseudonyme de Dupont et Durand: nous -publiâmes, Boukay et moi, en un minuscule volume: _Le Bréviaire de -l'Escholier Lyonnais_. - -La petite salle consacrée au restaurant m'est chère à revoir avec son -poêle central et son piano jamais accordé. J'ai souvenance d'y avoir -préparé presque entièrement mon examen de physiologie. Profitant de la -désuétude en laquelle elle se trouvait aux heures des repas, j'en -avais fait une sorte de buen-retiro et de cabinet de travail où du -moins j'avais la certitude de n'être pas troublé par les visites des -nombreux amis qui savaient trop bien l'adresse de mon domicile -régulier. Huit jours durant, quand venait la période du coup de -collier, j'arrivais muni du précieux Mathias Duval et du Beclard des -familles et je m'abîmais dans la physiologie. Certes, je sais -d'avance, petite cousine, que vous n'admettez pas ces façons de -travailler, mais n'était-ce pas, je vous le demande, être sérieux tout -de même. - -Le trajet s'est effectué avec de terribles lenteurs, le train express -devenant mixte après Montélimar où nous sommes envahis par des gens du -cru, possesseurs indiscutables du terrible _assent_. Vers sept heures, -un souffle glacial et puissant rabat sur nos vitres les larges gouttes -d'une courte averse; c'est, paraît-il, le mistral qui nous souhaite la -bienvenue en l'antique cité papale. Et nous essuyons cette brutale -caresse et nous pardonnons à ce souffle cavalier pour ce qu'il porte -le nom d'un grand poète. - -Arrivés à sept heures pour jouer à huit heures et demie; convenez avec -moi, cousine, que cela s'appelle ne pas perdre de temps. Encore les -plus à plaindre en cette occurrence ne sont pas les poètes et -chansonniers chargés de représenter en Avignon la butte Sacro-Sainte, -mais bien les infortunés machinistes qui doivent en un tour de main -transporter le matériel des Ombres au Grand Théâtre, assujettir sur la -scène le paravent adorné de chats et de masques célèbres (exacte -reproduction du Théâtre de la rue Victor Massé), enfin régler les -appareils à projection et les combiner avec le système d'éclairage -usité dans le nouveau Théâtre. Tout cela exige en plus d'une grande -habitude un esprit d'initiative dont il faut reconnaître que notre -chef machiniste, l'ingénieux Jolly, n'a jamais manqué dans les cas -difficiles: aussi sommes-nous prêts à huit heures sonnantes. - -Le Théâtre, ce soir, est littéralement pris d'assaut: en dépit du -mistral qui souffle en tempête et qui, brutalement, vous giffle les -oreilles, de vos pardessus retournés, un serpent déroule autour du -portique ses anneaux tumultueux. Aux guichets on distribue des places -indéfiniment, sans s'inquiéter de savoir où l'on pourra loger tout ce -monde. Plus de deux cents spectateurs sont privés de sièges; -quelques-uns réclament et se font rembourser leurs places; un certain -nombre consentent à écouter le spectacle sur la scène: Encore Salis -exige-t-il d'eux le cri de: Vive l'Empereur! pendant la représentation -de l'_Epopée_, laquelle doit terminer le spectacle. - -Un camarade m'attend à la sortie; c'est ce brave C...., notable -pharmacien de la cité papale, que je n'ai pas revu depuis cinq ans. Il -me rappelle nos relations au temps de nos études communes à Lyon. Il -était réputé pour l'accent forcené de terroir qu'un séjour de six ans -à Lyon n'avait nullement entamé, pour sa vigueur musculaire qui le -rendait redoutable à la police les jours de monôme et aussi pour sa -très curieuse manie d'entretenir en son domicile, plutôt exigu, des -animaux de toute espèce, ordinairement réputés peu domestiques: je ne -citerai que pour mémoire, une couleuvre, un renard et deux crapauds -qui m'inspirèrent quelque dégoût lorsque je l'allai voir une première -fois. - -Le _Petit Cercle_, où nous allâmes ensemble, est un assez curieux -endroit; ses membres sont recrutés parmi les jeunes gens appartenant -aux notables familles de la ville, lesquels sont tenus de démissionner -sitôt après leur mariage. Il s'y rencontre une majorité de -célibataires endurcis dont certains, j'en suis sûr, ne convolèrent -point de peur d'être privés par la suite des joies quotidiennes du -_Petit Cercle_. Effectivement, la vie que l'on y mène n'est pas sans -douceur. Une nuée de jeunes et gentes demoiselles papillonne autour -des tables de baccara (artistes en représentations, cabotines de -café-concert ou grisettes émancipées) et ce doit être aux yeux -indulgents et faciles des vieux habitués comme un avant-goût du -septième ciel promis par le Prophète. Une coutume assez intéressante -m'y fut révélée. Lorsqu'un des membres du _Petit Cercle_ s'éprend -d'une flamme durable pour quelqu'une des odalisques ci-rencontrées, il -la retire de la circulation et lui interdit formellement l'entrée de -l'immeuble. - -Quand surviennent la lassitude et l'inévitable moment de la -séparation, le cercleux reconduit un beau soir, et comme fortuitement, -sa dulcinée au milieu de ses amis d'antan. La jeune femme ne prend pas -garde à cette manoeuvre et croit naïvement à l'atténuation d'une -jalousie passagère dont elle fut l'objet. Elle reprend ses relations -avec les petites amies et aussi avec les excellents camarades dont -elle fut un temps sevrée, toute heureuse de voir son Seigneur et -Maître la négliger un peu pour la dame de pique. Comme par hasard un -des cercleux amis lui fait de tendres aveux; elle les repousse d'abord -et finalement les écoute: rendez-vous est pris, la rencontre a lieu et -infailliblement le légitime propriétaire est avisé. Dès lors, la -rupture n'est plus qu'une formalité. - -Mais je suis là, petite cousine, à vous raconter des horreurs -auxquelles il se peut bien que vous ne preniez aucun plaisir.--Souffrez -donc qu'après un regard d'adieux au Palais des Papes je m'achemine -vers l'avenue de la gare et que, franchissant l'antique passage gardé -par deux massives tourelles, je m'installe dans l'express dont halète -la locomotive, avec, dans ses flancs, toute l'impulsion contenue qui -nous doit mener à Marseille. - - - - - Tarascon. - - -Tarascon, 40 minutes d'arrêt; malgré la torpeur en laquelle me vient -de plonger une heure et demie de roulement sur la voie ferrée, ce -vocable à vingt reprises jeté dans l'air par des _bouches du Rhône_, -(excusez, cousine chérie, ce piétinement inusité dans les -plates-bandes de Willy), ce vocable, dis-je, me fait sursauter. Et ce -n'est pas, notez-le bien, qu'il ne m'ait été donné jusqu'à cette heure -de m'arrêter vingt fois en ces parages; mais par une étrange série de -contingences, je ne m'y trouvai que de nuit. Or, je porte à quiconque -le défi de se reconnaître jamais en les méandres de la gare de -Tarascon, s'il y débarque nuitamment. Cette gare effectivement donne -plutôt l'impression d'une habile combinaison de courants d'air et ce -mot n'est aucunement hyperbolique, si j'en crois l'affirmation d'un -employé, lequel m'assure que les wagons abandonnés à eux-mêmes sur une -des quadruples voies _marssent_ tout seuls poussés qu'ils sont par le -mistral. Est-ce un effet immédiat de l'ambiance méridionale ou quelque -autre inexplicable influence, je l'ignore, mais je me sens disposé à -croire sur parole le verbeux employé qui m'a gratuitement octroyé ce -détail. - -A la librairie de la gare, pas un volume de Daudet ne fait défaut et -les élégants formats de Guillaume, sur lesquels s'étale en première -page la face large et rubiconde de Tartarin, sont en singulière -abondance. - -Ce détail, au fond sans importance, ne laisse pas d'être piquant, si -l'on songe que le nom d'Alphonse Daudet provoque au seul énoncé de -véritables rugissements chez les habitants lettrés de la ville et que -les libraires tiennent enfermés en leurs plus secrets tiroirs les -oeuvres localement frappées d'ostracisme du grand romancier. - -Ces réflexions échangées entre nous, et l'asphalte quelques minutes -battu par nos jambes engourdies, nous constatons qu'il reste encore à -brûler vingt-cinq bonnes minutes. Mulder propose de fréter un sapin, -ce qui lui vaut tous nos suffrages; et nous voilà traversant comme un -ouragan la vieille ville dont les remparts et le château-fort méritent -bien quelque attention; nous faisons à l'Eglise une courte visite et -voici que l'automédon nous offre d'aller voir la Tarasque en son -hangar familier. Nous n'en croyons pas nos oreilles, voir la Tarasque, -comme cela, de but en blanc, est-ce Dieu possible et faut-il que l'on -nous ait pris pour des voyageurs de marque! - -Justement, c'est à deux pas; armée d'une clef robuste, une jeune fille -ouvre à deux battants la porte d'une grange et nous troublons d'une -profane curiosité le repos du monstre endormi. Bien conservée et -nouvellement revernie la bête formidable, au corps hérissé de -piquants, semble nous regarder de ses gros yeux démesurément ouverts. -Et c'est vraiment d'une irrésistible cocasserie, cette confrontation -du Chat Noir avec ce qui fut et ce qui demeure le Palladium de -Tarascon. - -Malgré la majesté sacro-sainte du lieu, nous échangeons quelques -lazzis qui font presque sourire de pitié la jeune fille gardienne du -trésor, laquelle nous tient quelque rancune assurément pour notre -irrespect des vieilles croyances et met en poche, sans enthousiasme, -la monnaie de billon collectée pour elle. - -Au galop nous gagnons la gare où siffle déjà notre express et nous -avons tout juste le temps de reprendre nos places avec l'intime -satisfaction de n'avoir pas sottement dépensé nos quarante minutes. Un -fou rire nous prend à nous remémorer l'imprévu pèlerinage à la -Tarasque et l'inoubliable sérieux du cocher et de la jeune gardienne. -Nous nous promettons pour le retour à Paris un vif succès de -narrateurs auprès de nos amis boulevardiers en leur contant notre -équipée, et nos commentaires joyeux poursuivis jusqu'à l'entrée en -gare de Marseille tiennent en éveil un couple de jeunes mariés, dont -les yeux battus et la mine déconfite trahissent quelque déception à se -trouver en aussi bruyante compagnie. - - - - - Marseille, - - -On a écrit les _Odeurs de Paris_; il est surprenant que l'idée ne soit -venue à personne d'écrire aussi les Odeurs de Marseille. Cette ville -est décidément un centre d'infection et quand on envisage les -déplorables conditions suivant lesquelles y sont établies à cette -heure encore l'hygiène publique et l'assainissement, on s'étonne que -les épidémies venues d'Orient où d'ailleurs n'y fassent pas tous les -ans de plus terribles ravages. - -Toujours est-il qu'un étranger n'y saurait séjourner plus de -vingt-quatre heures sans être en proie à ce mouvement fébrile plus ou -moins accentué suivant les individus et qu'on dénomme dans la plus -rigoureuse pathologie la fièvre d'acclimatement. Que si maintenant -vous me demandez ce que je pense de la ville proprement dite, je vous -déclarerai qu'elle n'exerça jamais sur moi qu'une médiocre attraction -et que la Cannebière dont s'émeut si fort l'orgueil local de ses -habitants, ne m'apparût de tous temps que comme un bazar cosmopolite, -africain, turc, chinois et français tout ensemble où l'on ne sait -lequel vous asphyxie davantage, du papier d'Arménie où des effluves du -Vieux Port. Sitôt ma chambre retenue, je descends quatre à quatre -l'interminable escalier du Grand Hôtel et je saute dans un tramway, -direction de la Joliette. Je me fais une joie de revoir parmi -l'encombrement des quais, la façade nue en briques rouges des docks -transatlantiques et aussi le ponton d'où je m'embarquai trois fois -pour Alger et Tunis à bord de _la Corse_ et du _Duc de Bragance_. - -En un saut mental de quelques années, je me vois, jeune docteur frais -émoulu de la Faculté de Montpellier, obtenant, trois jours à peine -après la soutenance de ma thèse, un poste de médecin naviguant. En ma -qualité de nouveau venu, le médecin en chef m'avait chargé, en -attendant le départ de _la Corse_, de la garde de nuit dans le cabinet -médical attenant au dock transatlantique. L'idée que le lendemain -j'allais pour la première fois affronter les hasards de cette grande -Bleue que j'aimais avec idolâtrie, pour n'avoir fréquenté que ses -rivages, me tint en éveil toute la nuit. Je goûtai cette griserie -délicieuse que donne à certaines âmes l'espoir de sensations -nouvelles, et je couvris d'innombrables pattes de mouches qui -pouvaient bien être des vers, quelques feuillets portant l'entête de -la compagnie. - -Ce m'est un plaisir de me rappeler ces émotions fraîches que dix-huit -mois de consécutive navigation ne m'ont pas fait oublier. - - Car si j'aimais la mer avant de la connaître, - Combien l'aimé-je mieux depuis que je la sais. - -Donc ma première visite a été pour la Joliette et mon secret espoir -est d'assister au départ d'un Transatlantique. Je vais être satisfait; -le _Moïse_ à destination de Tunis s'apprête à quitter le ponton sur -lequel, avant de se séparer définitivement, des passagers échangent -avec les amis qui demeurent, les paroles d'adieux, les souhaits de bon -voyage et les effusions où les mains et les lèvres se quittent et se -reprennent tour à tour. Au milieu de l'émotion grande qui s'est levée -en moi par le fait de cette grosse machine qui déplace d'un continent -à l'autre, telle une île qui marcherait, la population d'un gros -bourg, un désir et comme un besoin d'observer s'est précisé dans mon -esprit. Et je cherche sur les visages, à côté du masque voulu de -chacun le reflet du monde intérieur. Tel qui s'embarque avec la moue -d'un regret poignant me paraît à moi ravi de partir. Tel autre qui -demeure prend des airs sacrifiés que démentent de furtives lueurs -cueillies en ses yeux par mes yeux fureteurs. Un grand monsieur brun -que je prends pour quelque propriétaire d'outre-mer venu passer -quelque temps en France, comble de caresses une petite boulotte, -offrant le type de la Juive Orientale et couverte de bagues et de -bracelets. Tous deux en s'embrassant se chuchotent mille douceurs avec -des projets pour le retour et quand sonne la cloche du départ, ils ont -à se séparer un crève-coeur pénible à voir. On largue les amarres, le -ponton se détache du navire, glisse contre ses flancs; le bruit vient -jusqu'à nous, très perceptible, des commandements transmis à la -machine par le timbre électrique de la passerelle; l'évolution -commence de la lourde et svelte machine à la fois; un bras passé -autour du mât de pavillon, le grand monsieur brun envoie de sa main -libre des baisers à la petite boulotte qui répond par l'envol d'un fin -mouchoir au bout des doigts. Cependant le _Moïse_ occupe à présent le -milieu du bassin et son avant pointé vers la sortie du port, il éructe -après deux ou trois coups de sirène quelques jets de fumée noire et de -vapeur. Déjà pour les amis et les parents restés à terre les -personnages se fondent sur le pont du bateau que parcourent en tous -sens des matelots hissant les dernières amarres; les voyageurs ont -cessé d'apercevoir, parmi le grouillement des quais, ceux de qui les -étreintes ont réchauffé leurs mains et leurs fronts et leurs lèvres. -D'un mouvement quasi machinal la petite boulotte fait voltiger au bout -de ses doigts grêles le mouchoir, pavillon suprême qui la peut révéler -encore quelques secondes. Puis d'un geste qui semble dire: A quoi bon, -puisqu'il ne me voit plus, elle remet le mouchoir dans un pli de son -corsage. - -Or, voici qu'un homme s'approche d'elle et lui parle dans les cheveux. -En réfléchissant je me souviens d'avoir vu ce même homme quelques -minutes avant, observant comme moi sur le ponton les préparatifs de -départ. Et je m'attends à le voir éconduit et remis en place par la -petite boulotte, mais celle-ci n'en fait rien. En m'approchant je -saisis ce bout de dialogue: Que vous importe, puisqu'il n'est plus là, -et qu'il ne vous voit plus; au lieu de s'indigner elle sourit et -semble trouver très drôle le sans-gêne du monsieur. Et, bien que j'aie -assisté en indifférent à tout ce manège, je me sens très triste à la -voir décidément campée au bras de ce nouveau venu, tandis que lui, -l'autre, l'amant peut-être ou le mari s'éloigne et se confond avec la -ligne bleue du ciel et de la mer. - -Sans être pessimiste on a droit de conclure que des scènes semblables -se doivent produire chaque jour. Qui sait même si ce rôle de -consolateurs n'est pas exploité par des professionnels, véritables -pilleurs d'épaves morales dont celui que je viens de croquer ne serait -qu'un très ordinaire spécimen. - -Comme je rentre à l'hôtel je croise sur la Cannebière mon camarade -Gondoin, escorté d'un grand jeune homme brun, au visage italien, à la -parole douce teintée d'ironie. C'est un poète, ancien camarade -d'études de Gondoin, et qui pour le moment remplit à Marseille les -fonctions de rédacteur en chef du seul journal littéraire et -artistique digne de cette double épithète, _le Bavard_. Nous -l'accompagnons au bureau de rédaction de son journal, et sur sa table -je feuillette à tout hasard un livre de vers portant ce titre: _Le -Rouet d'Omphale_. - ---Oh, oh, les jolis vers, m'écriai-je à la première page! C'est d'un -de vos amis? - ---C'est de moi-même? - -Effectivement la brochure était signée Richard Cantinelli. - ---J'emporte l'exemplaire? - ---Comme il vous plaira. - -Et voilà pourquoi, cousine, un bruit cristallin m'avertit vers trois -heures ce matin que ma bougie entièrement consumée venait de briser ma -bobêche. Mais vous savez qu'il n'est pour moi de plaisirs véritables -que ceux que l'on partage avec ses amis. C'est pourquoi je vous envoie -recopiée une des jolies pièces du très poétique recueil de Richard -Cantinelli: - - -SUB PRÆSIDIO - - Dans le hamac léger des rimes amoureuses - Je veux bercer mon rêve indolent; - La nuit d'été, d'un geste très-lent, - Sème le vert couchant d'étoiles radieuses. - - Voici Vénus la blonde et voici Bételgeuse, - Et puis d'autres peut-être sans nom, - Fleurs d'or s'ouvrant dans le ciel profond - Cueillies au matin par l'invisible Glaneuse. - - Etoiles, lumineux pavots, dont le parfum - Dans un rayon ferme nos paupières, - Endort les frais enfants et les mères, - Réparant le mal fait par le soleil défunt; - - Je vous invoque ainsi que Muses, mes divines, - Et lorsque vous montez des lointaines collines, - Et quand vous descendez vers la mer qui sourit, - Fleurs que l'aurore cueille au jardin de la Nuit, - - Soyez bonnes, ainsi que vous l'avez été - Pour ces amants, unis par vous, un soir d'été, - Unis par vous encore, à l'heure où la nuit tombe. - Près de la ville de Vérone, en une tombe. - - - - - Marseille. - - -Le théâtre des Variétés est insuffisant à contenir le public de choix -qui est accouru pour nous entendre. Il faut reconnaître que M. Simon, -directeur de ce théâtre, ne néglige rien pour entretenir parmi les -Marseillais le goût de la saine et moderne comédie. - -Dès qu'une oeuvre parisienne de quelque importance est consacrée par -le succès et par la presse de la capitale, il n'hésite pas à la donner -chez lui sans négliger pour la mise en scène et le rendu des détails -les compléments parfois coûteux qu'elle peut exiger. C'est ainsi que -fort peu de jours après leur triomphe à Paris, des pièces, comme les -_Tenailles_, _Lysistrata_ et _Amants_ ont été représentées au théâtre -des Variétés avec le concours s'il vous plaît d'artistes point -négligeables; tels: Guitry, Marie Kolb, Suzanne Devoyod, Chavannes, -etc. - -J'ai eu pendant une des quatre journées que nous venons de séjourner -ici la joie d'assister à la reprise de cette perle dramatique en un -acte qui a nom l'_Infidèle_ et qui fut l'éclatant début au théâtre du -talentueux Porto Rriche. - -Une jeune comédienne, récemment lauréate du Conservatoire de Paris, -Mlle Chavannes, m'a fait goûter une fois de plus la saveur de ces -strophes chantantes et polissonnes: - - Je suis un homme triste, - Un pauvre guitariste - Que tout abandonna, - Mais au lit Vanina, - Je suis un grand artiste: - Je vaux Palestrina. - - Ma fortune est modeste - Car les écoliers d'Este - Sont d'humbles damerets; - J'ai des baisers tout prêts: - L'amour fini je reste, - J'aime causer après. - -Ou encore la déconcertante ironie des vers suivants en lesquels Porto -Riche analyse avec une brutale franchise la façon d'aimer des poètes -ses frères! - - Même au lit ce n'est pas à la maîtresse aimée - Que songent les rimeurs, c'est à la Renommée; - Vous n'êtes, o Beautés, sous leurs enlacements, - Que matière à sonnets et que chair à romans. - . . . . . . . . . . . . . . . . - Ils sont les chiffonniers de toutes vos pensées; - Vous ôtez votre robe, ils ôtent leur pourpoint, - Mais quand vous soupirez ils ne soupirent point. - Est-il vrai, toi qui sais comment le tien manoeuvre; - Il faut toute la nuit parler de leur chef-d'oeuvre. - -Pour ce qui est de notre personnel succès à Marseille, je charge mon -ami Cantinelli de vous l'apprendre et je joins à ma brève missive la -très littéraire chronique qu'il nous a voulu consacrer: - -«Frileux comme tous les félins, le Chat Noir s'en est venu passer -l'hiver sur notre côte, faire le gros dos au soleil et mirer dans le -bleu de nos vagues ses ironiques babines. A une époque de fête et de -folie, il vient mêler aux gambades exagérées des masques, la finesse -de sa satire correcte, aux hurlements et aux déhanchements des -Matassins et des Pierrots, sa fantaisie tour à tour lyrique et -loufoque. - -Salis est avec eux, Salis, le satrape et l'archonte de la Butte -sacrée, Salis, l'homme aux lèvres pâles sous la moustache rousse. -Grandiloquent et familier, il bonimente chaque soir, mélangeant les -souvenirs historiques les plus lointains aux actualités les plus -récentes, accouplant Duilius à M. Barthou, M. Jaurès à Hamilcar Barca, -confondant à dessein les Cimbres et les Malgaches, les conseillers -municipaux et les héliastes. Sûr de l'impunité réservée aux gens -d'esprit, il daube infatiguablement les institutions fondamentales: -magistrats, médecins, corps élus et marchandes de baisers. - -Comme le roi Xerès les Argyraspides, cinq chansonniers l'entourent: ce -sont Montoya, Bonnaud, Gondoin, Moy et Millo d'Attique. Montoya, poète -de l'amour sensuel et vibrant, a célébré la gloire de la femme et de -chacun de ses charmes; il a dit avec des larmes et des frissons -l'exaltation et la tristesse amoureuses, la ferveur et l'accablement -des passions intenses, sur un rythme qui tient à la fois de l'hymne et -de la mélopée. Bonnaud (que ses parents nommèrent Dominique), a dit M. -Coppée en un alexandrin fameux, regard fin sous le binocle, drapé dans -une sorte de poncho noir, mord du bout des dents, égratigne à fleur de -peau nos gloires de la littérature et du bidet, n'épargnant pas plus -M. Thureau-Dangin, son oncle authentique, que la belle Otero, à -laquelle il ne demanda jamais de leçons d'espagnol. - -Gondoin est au _Chat Noir_ ce que Chincholle est au _Figaro_, toutes -proportions gardées. J'entends qu'il ne quitterait le reportage du -Chat Noir que pour les premiers-Paris de la feuille à Périvier. Nul -mieux que lui ne sait dégager la morale ironique du fait divers; -«drôlir», ainsi que dit Bergerat, l'information. Mysogine effréné, il -réserve le meilleur de sa haine pour Sarah Bernhardt et Séverine qui -n'ont pu jusqu'ici, étant donné leur âge, acheter son silence. - -Jules Moy enfin et Millo d'Attique se partagent l'empire de la -fantaisie bouffe. Polyglottes émérites, ils parlent avec une égale -facilité, en langue française, les jargons les plus baroques, le -belge, l'anglais et l'Ohnet. - -Parlerons-nous aussi des pièces que le _Chat Noir_ a emmenées avec -lui, de _Phryné_, la courtisane d'hier et de jadis, de la _Marche à -l'Etoile_, de l'_Epopée_, des _Clairs de Lune_. Gambetta disait -d'elles qu'on les voit toujours et qu'on n'en parle jamais. -Eblouissement des lumières bleues, orangées, charme infini des -brouillards gris de perles, où les silhouettes noires se profilent en -gestes héroïques, canailles ou mystiques; le plus vrai de tous les -théâtres et le plus humain, car on n'y voit que des marionnettes!» - - - - - Monte-Carlo, 2 février. - - -Serait-ce donc vrai qu'il existe en France, longeant la mer Bleue, un -ruban de terre d'environ trente ou quarante lieues, où le ciel n'est -inclément et grognon que par boutades, où les vents déchaînés se muent -en brises douces qui caressent comme des palmes agitées l'épiderme de -nos blondes compagnes; où le soleil enfin montre sa face réjouie -tandis que partout ailleurs la pluie tombe avec l'ennui morne et -parfois aussi la neige aux flocons blancs et tristes qui nous font -songeurs et mauvais? - -Je commence à la croire sincèrement cette légende et avec une foi -d'autant plus vive que la soif me vient à la longue d'un peu de ciel -bleu, d'un peu de verdure aussi et de terre chaude et féconde. - -Sitôt Marseille quitté dans la brume et dans l'humide buée d'un matin -d'hiver, voici qu'un pan d'horizon se dégage lentement et qu'il me -vient, comme une manne en plein visage, un rayon d'or que je bois -avidement. - -Merci Phébus Apollon; avec ferveur je te salue, toi qui me viens -donner pour cet hiver ce premier baptême de feu. Je t'en supplie, au -moins, qu'il te plaise continuer et que ton char précédant notre -marche lui trace une voie triomphale de pourpre et d'or où nous -cueillerons, enthousiastes moissonneurs, les étincelles tombées en -gerbes de ta couronne radieuse. - -Et je me sens devenir lyrique sous la caresse du Dieu bienfaisant, -tandis que sur la banquette qui me fait face, une bonne dame s'occupe -à disposer en pile, sous les épaules de son pauvre mari phtisique, -des coussins qui lui permettront d'avoir sa part aussi de soleil rouge -et vivifiant. - -Nous arrivons à Nice en plein midi et c'est le triomphe définitif de -la lumière. Successivement passent devant nous comme un panorama de -pittoresques aquarelles formant une vaste symphonie en bleu majeur, -Antibes, Cannes, Villefranche, le Golfe Juan, la Turbie, Beaulieu et -Monaco dont le rocher en tête de chien nous est parfois intercepté par -des masses terreuses dominant la voie ferrée du côté de la mer. - -Un arrêt; il s'opère dans le train qui nous porte un sérieux mouvement -de voyageurs, dont la plupart sont arrivés au terme de leur voyage et -mettent pied à terre au milieu des sollicitations d'innombrables -casquettes galonnées. Impassible et debout sur le trottoir de la -petite gare, un carabinier monégasque, à peine différent comme tenue -de nos gendarmes français, assiste au va et vient des étrangers et -salue le train à l'arrivée comme au départ. - -Je cherche des yeux mon camarade Jules Mery, le bon poète et le -talentueux écrivain qui remplit à Monte-Carlo, sous la direction -Gunsbourg, les fonctions de secrétaire artistique du Casino. D'un mot -lancé de Marseille je l'ai prévenu de mon arrivée et je me réjouis du -plaisir que nous aurons à nous retrouver en pays monégasque, car il me -souvient de projets formés à cet effet lors de son dernier voyage à -Paris où il venait de faire accepter comme feuilleton au journal _Le -Jour_, son roman: _Les OEufs de Pâques_. - -Ce n'est pas lui que mes yeux rencontrent tout d'abord, mais un bon -camarade que je ne m'attendais certes pas à trouver ici: Jehan -Dumoulin, spirituel chansonnier et charmant diseur qui fut un temps, -comme moi-même, le chantre officiel de l'association des étudiants. Sa -mère l'accompagne et le soigne avec dévouement, car il semble bien -malade le pauvre jeune homme dont il me souvient comme d'un brave et -digne coeur. Il y a quatre ans à peine, j'étais plus malade qu'il ne -l'est à cette heure, et condamné par la docte Faculté de Paris je me -débattais sous les griffes d'une pneumonie déclarée mortelle. - -Dumoulin fut à ce moment l'un des plus empressés à prendre de mes -nouvelles, et, bien que ma chambre lui fût comme à tous mes amis -interdite, j'entendais au milieu de ma fièvre son nom prononcé par la -garde plusieurs fois le jour. Quand j'allai mieux, il m'apporta, Dieu -sait avec quelle joie débordante, une bouteille d'excellent rancio -dont il me fallut boire une lampée devant lui. Et plus tard, quand -j'eus quitté Paris pour me refaire des poumons en naviguant à bord des -paquebots, il me consacra dans une feuille hebdomadaire qu'il avait -fondée, _Le Gringoire_, sa première chronique littéraire, y parlant de -moi comme d'un frère aîné qui l'avait précédé et souventes fois -encouragé dans la voie chansonnière où il faisait ses premières armes. -Et voilà que je le retrouve les yeux cerclés d'un anneau bleuâtre, la -face amaigrie sous la barbe folle un peu négligée qui la couvre, une -indicible tristesse éparse en sa physionomie. Certes, il faut qu'on -l'ait jugé bien malade pour que sa brave mère, Directrice d'une -importante école communale de Paris et qui porte dignement la rosette -de l'instruction publique, ait pris sur elle de l'accompagner en cette -saison. Et je les plains tous les deux du fond du coeur, non sans -faire à part moi des voeux fervents pour la guérison du jeune et -intéressant malade. - -Cependant que j'exprime à la mère et au fils, en dissimulant tant bien -que mal mon émotion, le vif plaisir que j'éprouve à les rencontrer, le -train d'où nous sommes descendus s'apprête à les emporter vers Menton -et j'aperçois Jules Mery qui, pour ne pas m'interrompre, se tient à -quelque distance, attendant la fin de mon entretien. Il s'offre à me -servir de guide à travers les hôtels nombreux situés en contrebas de -la gare et ce n'est pas sans peine que nous découvrons ensemble un -gîte suffisant pour un littérateur de goûts modestes et de moyennes -prétentions. Puis il me quitte en me donnant rendez-vous pour quatre -heures au palais des Beaux-Arts, car c'est en matinée que durant notre -séjour ici se donneront nos représentations. Son Altesse Sérénissime -la Princesse Alice de Monaco veut assister en personne à notre séance -d'ouverture, nous a dit à la gare le Directeur Gunsbourg, et, malgré -l'inévitable fatigue d'une demi journée de voyage, il s'agit de nous -distinguer et d'être dignes de la faveur princière dont nous sommes -les objets. - -Le palais des Beaux-Arts est un très vaste hall de forme ovale, dont -la charpente antérieure est moitié maçonnée, moitié métallique. La -toiture est faite d'un grand vitrage à carreaux dépolis laissant -filtrer une lumière atténuée qui permet de supprimer l'usage des -lampes, ce local étant uniquement destiné aux représentations de jour -ou matinées. Une serre abondamment pourvue de chaises cannées et de -sièges confortables sert de vestibule à la salle de spectacle et -permet tout ensemble des expositions de peinture et des auditions de -musique facile pour faire patienter les amateurs. Un coup d'oeil -rapidement jeté sur les toiles exposées m'a laissé le souvenir d'un -très amusant portrait signé Roybet et représentant M. Dramard en -fraise et pourpoint Henri IV, avec un rejet de tête en arrière du plus -martial effet; et aussi une toile très singulière dont m'échappe la -signature, où l'on voit sur une plage fantastique plusieurs rangées de -violoncellistes se prolongeant à l'infini et penchés sur des pupitres -qu'éclairent autant de lampions fuligineux. Il serait difficile de -prendre au sérieux cette composition empreinte d'un évident fumisme -mais dont la conception et l'exécution décèlent un esprit original et -une facture consommée. - -Le rideau se lève sur notre habituel décor que les mains habiles de -nos machinistes ont prestement accommodé à la scène du petit théâtre. -Son Altesse la Princesse Alice occupe le fauteuil central du premier -rang; à sa gauche nous reconnaissons le compositeur Isidore de Lara, -l'auteur applaudi de la Lumière de l'Asie et d'Amy Robsart, le -maestro dont le talent a su gagner et conserver cette exceptionelle -faveur d'être le compositeur ordinaire de leurs Altesses. Les deux -autres fauteuils du même rang sont occupés par la jeune duchesse de -Richelieu, fille de la Princesse Alice, et par Mlle de Lara sa -lectrice et sa demoiselle de compagnie. Ce n'a pas été sans quelques -tiraillements que ces deux jeunes personnes ont été admises à la -faveur de nous entendre; le répertoire chatnoiresque effarouchait -quelque peu pour elles la Princesse mère et Salis a dû s'engager à ne -servir que des pièces très châtiées et d'une implacable censure. Au -reste, et vous en conviendrez, cousine, vous qui savez comme pas une -votre Chat Noir sur le bout du doigt, il n'y a pas fort à faire pour -cela et je ne sache pas qu'il se puisse entendre en aucun théâtre ou -concert, répertoire plus foncièrement honnête que le nôtre. Aussi la -représentation marche-t-elle à merveille avec toutefois un incident -imprévu que Salis, homme d'à propos, a su rendre intéressant pour -l'assemblée entière. Cependant que notre camarade Bonnaud termine au -milieu des éclats de rire sa très spirituelle chanson sur le mariage -du Sar Peladan, nous apercevons la sympathique figure de Coquelin -Cadet, lequel, arrivé en retard et voulant gagner un bon fauteuil -sans troubler le spectacle, s'insinue sournoisement parmi les -auditeurs et baisse la tête pour n'être pas reconnu. Le moment est bon -pour l'interpeller et Salis n'y manque point, le prenant à parti et -l'invitant à payer son écot en bons et beaux monologues, comme jadis -au temps lointain des hydropathes. Le moyen de résister à semblable -injonction? Cadet se précipite, sa canne et son chapeau à la main, -hors la salle qu'il lui faut contourner pour pénétrer jusqu'à la -scène, et, soufflant comme un phoque, il aborde enfin la rampe qui n'a -plus de secrets pour lui. Il recueille sa part de succès et de rires -fous, rappelé trois fois par un public ami très amusé de l'incident, -et, gravement quand il va se retirer, Salis, en manière de récompense, -lui offre un volumineux remontoir en nickel adorné d'un netschké -d'ivoire que le bon sociétaire examine avec d'éjouissantes grimaces. - -La partie est gagnée définitivement et le rire installé dans la salle -jusqu'à nouvel ordre. Notre représentation a duré une bonne demi-heure -de plus que les spectacles ordinaires de ce même théâtre des -Beaux-Arts et personne, certes, ne songe à s'en plaindre. - -Très satisfaits de l'accueil qui nous a été réservé, nous endossons -nos pardessus lorsque le directeur Gunsbourg vient nous prier de -demeurer quelques instants encore. La Princesse Alice désire que nous -lui soyons individuellement présentés pour nous remercier du plaisir -qu'elle a pris à nous entendre. Et c'est avec la meilleure grâce du -monde, avec le tact le plus parfait, que Son Altesse sérénissime -décerne à chacun, suivant ses mérites, le compliment qui lui peut -aller droit au coeur, donnant ainsi la preuve irrécusable d'un -jugement droit et solide qui n'attend pas pour se produire l'énoncé -d'une critique étrangère ou l'admiration aveugle d'un snobisme -indifférent. - -Les tableaux du Sphinx, de Fragerolles, ont particulièrement -impressionné Son Altesse qui désire entendre cette oeuvre à nouveau, -et qui promet de ne pas manquer une seule de nos représentations, car -elle se dit tout à fait conquise par le répertoire Chatnoiresque et -ravie de se soustraire un peu, grâce à nous, à l'audition trop répétée -des chefs-d'oeuvre officiels. - -Cependant que pour nous remettre d'une aussi chaude journée, nous -humons tout ensemble, à la terrasse du Café de Paris, une lampée -d'oxygène nature et l'absinthe consolatrice aux tons ambrés, Jules -Mery vient nous offrir de nous faire assister le soir même à la -représentation de _La Traviata_. Adelina Patti, engagée à Monte-Carlo -pour trois représentations, chantera l'héroïne de Verdi, que dans une -carrière théâtrale de trente-cinq ans elle interpréta sur toutes les -grandes scènes du monde. Il faudrait être réfractaire à toute -artistique curiosité pour ne pas accepter l'offre tentante de Mery. -Aussi sommes-nous ponctuellement, dès huit heures, dans la loge que le -très sympathique chef d'orchestre Jehin a bien voulu nous prêter pour -la circonstance. Malgré le tarif élevé des places (quarante francs) -les fauteuils sont envahis et la recette qui ferait sursauter de joie -un directeur de province ne suffira pas ici à payer la moitié des -frais, car le casino de Monte-Carlo traite ses artistes en grands -seigneurs et ne donne pas moins de dix mille francs à la coûteuse -cantatrice qui va nous servir, dans un instant, les reliefs de sa voix -et de sa beauté. - -Le spectacle se traîne malgré de nombreuses coupures et l'oreille -accoutumée aux somptuosités de l'harmonie moderne et à la savante -orfèvrerie des récentes orchestrations, a quelque peine à réentendre -dans le grand vaisseau du théâtre, les flonflons cent fois ressassés -par les orgues de barbarie et par les mandolines des racleurs de boyau -transalpins. - -La voix de la grande cantatrice a perdu son ampleur et ne se reconnaît -de temps en temps qu'à de prestigieuses roulades et à quelques éclats. -Le ténor italien qui lui donne la réplique, _Apostolu_, atteint d'un -assez fort nasillement, est gêné aux entournures de sa voix et laisse -perdre nombre d'effets pour ce que ses répliques ont été baissées d'un -demi ton. (Le voisinage des grands artistes a de ces exigences au -théâtre). Seul au milieu de ce très modeste concert, l'organe riche et -facile du baryton _Caruson_ fait valoir ses merveilleuses qualités de -plénitude homogène et de timbre savoureux. Et la soirée s'achève sans -encombre avec les ovations convenues qui saluent l'étoile pâlissante -laquelle, il faut le dire, sait mourir avec une belle vérité -d'attitudes et de physionomie, à savoir un raidissement très habile -des jambes et l'occlusion fort bien jouée des paupières, en un spasme -point exagéré. - -Remarqué, le jeu plein de fougue et de virtuosité d'un jeune chef -d'orchestre italien, monsieur _A. Vigna_, que la grande cantatrice a -fait spécialement engager pour diriger les oeuvres de Verdi et de -Donizetti qu'elle interprète à peu près exclusivement. Ce maestro, -dont la taille est plutôt exiguë se dresse sur son séant et s'effondre -tour à tour, virevoltant de droite à gauche avec une frénésie de -mouvements, tout à fait compatible, nous assure-t-on, avec la furia -musicale du génie italien. Toujours est-il que personne ne bronche à -l'orchestre et que les attaques des instruments comme celles des -choeurs et des premiers sujets sont enlevées, on peut dire à la -baguette. - -Grâce aux coupures nombreuses, le spectacle se termine vers onze -heures moins un quart, pour permettre aux joueurs égarés dans la salle -du concert, de jeter avant de s'aller coucher quelques billets bleus -sur les tables de roulette et de trente et quarante. Ce divertissement -n'est pas dans nos moyens et nous préférons, en noctambules avérés que -nous sommes, tuer une heure ou deux au café Riche, le seul -établissement de la Principauté qui s'offre à recueillir les veilleurs -impénitents. L'orchestre des Tsiganes au grand complet nous y ménage -une audition prolongée de valses lentes et de mélopées râlantes en -cymbalum majeur. A vous dire vrai, je ne crains pas cette musique un -peu sauvage dont les rythmes souvent réfractaires à la notation -donnent à l'oreille la sensation d'une coulée de voluptueuse langueur; -et je l'aime surtout dans cette nature énervante et tiède, à laquelle -il me semble qu'elle vient surajouter ses effluves et ses hoquets de -spasmes frissonnants. - -Pas très nombreux, les attardés oisifs qui viennent goûter au Café -Riche, en même temps que la musique des Tsiganes, les joies -inappréciables du Noctambulisme et pas très choisis surtout. On me -montre un Autrichien, champion du tir aux pigeons qui a gagné ce matin -même un prix de soixante mille francs. Il s'est coiffé, pour que nul -n'en ignore, d'un feutre marron de forme conique, surmonté d'une plume -de pigeon, et il promène son triomphe de table en table, en quête -d'admirations et de sourires. - -Assises par petites tables isolées, des hétaïres attendent la fortune. - -Sur le prolongement de la banquette latérale où nous trônons, Mery et -moi, je crois reconnaître la physionomie d'une grande fille blonde aux -cheveux courts et bouclés, à la face un peu bouffie et lymphatique, -aux yeux petits, comme percés en vrille, mais d'un joli bleu clair et -malicieux en diable. Elle soupe au Champagne avec une amie et s'agite -fort en parlant. Puis je la vois se lever au moment où l'orchestre -Tsigane attaque une valse bien connue de Johann Strauss, et, sans -qu'on l'en prie, avec une spontanéité charmante, esquisser très -gracieusement les pas d'une valse en cavalier seul. Du coup, je la -reconnais: c'est Léonie des Glaieuls, une aimable dégraffée qu'il me -souvient d'avoir vue autrefois chez Maxims et dont le jeu retrouvé, -très particulier d'élégance et d'harmonie, ressuscite à mes yeux les -traits un peu flottants dans ma mémoire. Cette créature semble née -pour la danse et, bien qu'elle ait suivi les leçons de plusieurs -maîtres de ballet, je gagerais qu'elle ne leur doit pas grand chose -des qualités dont nous sommes les témoins charmés. Ses pas qu'on -supposerait réglés d'avance et sus par coeur, tant la cadence en est -infaillible et la chute rythmée, sont de pure et simple improvisation, -et que de trouvailles de grâce dans certains rejets en arrière suivis -d'un très lent balancement du torse, où la tête abandonnée et comme -flottante semble devoir entraîner dans la chute irrémédiable, cette -jolie machine de chair blonde et d'onduleux froufrous. - -Quelques audacieuses imitatrices qu'un si brillant exemple allécha, ne -tardent pas à rentrer dans le rang, après des passes maladroites et le -bruit dissonant de quelques chaises renversées. Et cependant deux -heures sonnent: c'est pour Monte-Carlo le terme de l'ultime flânerie -nocturne. Nous quittons le Café Riche, précédés que nous sommes par la -théorie des Tsiganes qui se vont coucher. Je gagerais qu'au fond la -récente aventure de leur camarade Rigo leur met au coeur l'espoir de -semblables fortunes. Chacun d'eux doit rêver en sa couchette de -quelque Princesse au coeur sensible qui peut-être aussi le voudra -dorloter en un grand lit en bois de rose et qui promènera ses doigts -parmi l'écheveau brun de ses cheveux pommadés, en lui donnant des noms -d'oiseaux. - - - - - Monte-Carlo, 3 février. - - -Le moyen, s'il vous plaît, de n'obéir pas à l'injonction d'un rai de -soleil qui vient obstinément vous caresser la joue, comme ferait d'une -plume quelque malicieux enfant. - -Je saute du lit, n'ayant nullement conscience de l'heure très matinale -dont je ne m'avise qu'après une toilette sommaire. Se peut-il vraiment -que j'aie si peu dormi, cinq heures à peine. Je sais un médecin -enjuponné qui m'enjoindrait de regagner mes draps au plus vite, mais -où serait le bénéfice de voyager seul si l'on n'usait pas de son -indépendance. - -Un coup d'oeil jeté négligemment par la fenêtre donnant sur la mer me -décide à la matinale escapade, dont, par avance et sous la neige des -froids pays traversés, j'escomptai les joies enfantines. Et je sors, -tout surpris de n'éprouver point ces frissons que donne au saut du -lit, en cette époque hyémale, le premier contact de l'air extérieur. - -La mer que je sens là, tout près de moi, comme une soupe d'azur dont -le bord effleurerait mes lèvres, est déjà, sous le soleil de la -septième heure, de ce bleu joli presque invraisemblable que j'ai -retrouvé hier et aujourd'hui tel qu'il était gravé dans ma mémoire -pour l'avoir deux fois contemplé ces douze ans passés. - -Quelques rides courent à fleur d'eau, qui n'arrivent pas même à se -résoudre en écume sur le sable semé de cailloux du sinueux rivage, et -c'est un spectacle à la fois calme et grandiose que celui de cette -nappe lumineuse qui s'étend du cap Martin jusqu'au rocher hiératique -de la Principauté, avec de-ci de-là, comme des taches élégantes, le -profil de deux ou trois yachts amarrés. - -Le pont du chemin de fer dépassé, après une course de cinq minutes au -bord de l'eau, je m'asseois tant bien que mal sur un siège rustique -fait de quelques pierres assemblées, et me sentant idoine au labeur -poétique, je griffonne sur mon genou ces vers que je vous donne comme -ils sont venus, à savoir, écrits d'une haleine et sans le consécutif -travail d'élimage et d'arrangement que réclame la figuration en de -savantes anthologies. Gardez-les précieusement; peut-être aurez-vous -grand peine à les reconnaître plus tard en le recueil futur où les -colligera le souci de ma gloire. Or, les voici: - - -LE MESSAGE DU VENT. - - Pour toi la douce et la meilleure, aussi l'aimée, - Dont le sourire m'est un clair rayonnement, - Pour toi dont je ne sais qu'avec un tremblement - Evoquer la mémoire en mon coeur enfermée. - - Afin qu'il te soit dit par la brise du soir, - J'abandonne au zéphyr du matin ce poème, - Le voyageur ailé, le vent, ce vieux bohème, - Me voudra faire ce plaisir de t'aller voir. - - Et cependant qu'à travers bois et prés et plaines, - Il s'en ira vers toi le divin messager, - Jamais las du voyage à toujours voyager, - Il boira le parfum des fleurs et leurs haleines! - - Et quand il te dira ces vers tout palpitants - D'avoir couru si vite au creux de ton oreille, - Tu connaîtras la joie immense et non pareille, - De manger de mon âme en buvant du Printemps. - -Ces vers écrits, tel Démosthène (sans toutefois l'inutile précaution -des cailloux) je les déclame à la mer bleue. Après quoi, me sentant -pris d'un vague sommeil, je m'assoupis au murmure berceur des vagues. -Mais il paraît que je n'ai pas encore à l'endroit du soleil -l'indifférence d'un lazzarone, car j'éprouve un réel malaise à la -caresse des rayons dont m'inonde le ciel, et mis sur pied dans un clin -d'oeil, je m'achemine vers la Terrasse du Café de Paris. - -Je passerai, s'il vous plaît, cousine, sur les détails de notre -seconde représentation. L'épopée de Caran d'Ache a cette fois succédé -sur l'affiche à cette autre épopée antique, le Sphinx, et la princesse -Alice qui, pour la seconde fois, est venue à notre spectacle, -manifeste une joie quasi enfantine au défilé pompeux des légions -impériales et au ragoût verveux dont Salis accompagne les principaux -épisodes de cette oeuvre évocatrice. Peut-être même notre éloquent -impresario s'est-il laissé entraîner un peu loin, dans ses -comparaisons des temps héroïques de l'empire, avec la banalité des -contemporaines occupations. - -A deux ou trois reprises, le Directeur de Gunsbourg, fin diplomate -s'il en fut, l'est venu supplier dans la coulisse de mettre une -sourdine à ses périodes subversives et à ses critiques gouvernementales. -Salis ne se laisse pas effrayer pour si peu et bonimente à qui mieux -mieux, ironisant à perte de vue sur le compte de Monsieur Félisque -Faure, _margrave d'Amboise_ et _marquis de Rambouillet_, puis sur le -piqueur Montjarret, son professeur d'équitation, sur Crozier qui lui -fournit cet à peu près! _Il n'y a pas de Crozier sans Lépine_, et -qu'il appelle le _Marquis de Dreux Brézé de l'Exécutif_, puis enfin -sur le consul de France à Monte-Carlo, en personne, M. Glaise dont le -nom se prête à mille et un brocarts. - -A l'issue du spectacle, la princesse dont la sympathie nous est -définitivement acquise veut nous la témoigner encore de vive voix. -Salis lui fait don pour son musée particulier, d'une des silhouettes -découpées qui tout à l'heure, sous le nom de Jourdan ou de Bessières, -conduisaient le défilé des troupes impériales. Son Altesse l'accepte -et se confond en remercîments pendant que notre chef machiniste Jolly, -appelé pour recevoir sa part d'éloges, arrive en épongeant son front -qui vient d'essuyer plus de vingt charges de cavalerie, et en -protégeant d'une bande de diachylon sa main gauche quelque peu brûlée -par une fusée réfractaire. - -Donc, nous allons savourer ce soir la joie douce de ne rien faire et -de n'entendre ni conférences, ni concerts. Et, ce n'est pas, croyez le -bien, que le Casino refuse à ses habitués les consolations musicales -qui sont, avec le viatique, de salutaires institutions, mais le -programme de ce soir ne réunit pas nos suffrages et puis, dame, -s'enfermer volontairement par ces températures, c'est se montrer -ingrat sans raison à l'endroit d'un ciel qui nous comble de bienfaits. - -Les bonnes heures de farniente et de rêvasserie passent si vite à la -terrasse du café de Paris que nous sommes tout surpris de voir -s'écouler à flots pressés, la foule des joueurs et des joueuses -élégantes qui se hâtent vers leurs hôtels, les uns pour y goûter le -repos mérité par des heures de fièvre, les autres, pour vérifier dans -le silence de leurs chambres l'état précis de leurs finances ou pour -dégager des chiffres inscrits, l'infaillible et définitive martingale; -fous à lier qui perdent ainsi deux fois leur sommeil. - -Hantés que nous sommes par le souvenir des chorégraphies de la veille, -nous nous dirigeons vers le café Riche, avec l'espoir que la très -troublante Léonie des Glaieuls y voudra bien renouveler ses -entrechats. Nous l'apercevons dès l'entrée, soupant comme hier, à la -même place, mais la figure bouleversée, les yeux gonflés de larmes -contenues, peu disposée, sans doute, à se donner en spectacle, malgré -l'évidente venue de quelques admirateurs dont nous sommes. - -Cependant les Tsiganes font entendre leurs czardas les plus enlevantes -et leurs valses hongroises étrangement syncopées; les garçons du café -Riche se souvenant du succès de la veille, dégagent l'étroit passage -qui mène aux banquettes, comme pour inviter les danseurs à s'ébattre à -l'aise, sans la crainte des chaises heurtées et des guéridons -culbutés; déjà deux américaines ont ouvert le bal, prêchant d'exemple, -et quelques Messieurs s'empressent pour disjoindre ce couple au sexe -uniforme. Cette fois, des Glaieuls n'y tient plus; elle bondit dans -l'arène, la tête haute désormais avec un joli frémissement des -narines, et sûre d'elle-même comme de nos suffrages, elle nous offre, -une heure durant, la griserie de son sourire et la souplesse jolie de -son corps serpentin. - -Mais ce soir semble-t-il, le vent n'est pas à la chorégraphie; pendant -que la jeune almée cambre ses reins et se renverse en dépit des lois -les plus sacrées de l'équilibre, le plus grand nombre des -consommateurs s'esquivent doucement et il ne reste plus en quelques -minutes que le groupe restreint des admirateurs sincères et fascinés -que nous demeurons. - -La danseuse ne tarde pas à s'apercevoir de la sournoise désertion et -piquée au vif malgré l'indifférence qu'elle a jusqu'ici paru témoigner -à la galerie, elle adresse aux fuyards pour la plupart américains, -quelques épithètes boulevardières au nombre desquelles les mots de -_mufle_ et de _rastaqouère_ se peuvent citer comme de très anodins -euphémismes. Les deux derniers convives, (je nous excepte) endossent -leurs pardessus parmi la pluie des quolibets et des pieds de nez de -cette enfant terrible, qui les salue de cet adieu jeté dans ses deux -mains en porte voix: Allez vous coucher pannés que vous êtes, -michetons en pain d'épice, allez rêver de mes dessous que je vous ai -fait voir à l'oeil et gardez vos derniers louis pour la roulette! Elle -est plus p.... que moi, car elle vous les prendra jusqu'au dernier -sans vous rien donner en échange.» Et sur cette réflexion dont on ne -saurait trop louer la profondeur, la jeune danseuse s'effondre sur sa -banquette, comme épuisée par cette harangue, pendant que deux larmes -très authentiques, sans apparence de raison sourdent à ses paupières. - -Qui peut bien lui avoir causé ce gros chagrin? Il nous semble que -c'est presque notre droit d'en solliciter la confidence et nous -apprenons que la mignonne Léonie a joué gros jeu ce soir même et -qu'elle a perdu sans répit. La guigne la poursuit d'ailleurs depuis -plusieurs semaines et sa crise de larmes, préparée par les émotions de -la journée, n'attendait plus pour éclater que l'ultime froissement -d'amour-propre dont nous venons d'être témoins. - -Mais le chagrin ne dure pas, chez les natures versatiles comme celle -de notre nouvelle amie. Aussi la voyons-nous passer des larmes à la -gaîté la plus délirante gaîté nerveuse, il est vrai, faite d'éclats de -rire et de soubresauts. Puis voici qu'elle nous offre, pour nous -récompenser d'avoir été gentils en demeurant, de la raccompagner avec -son amie dans la villa de cette dernière. Et nous voilà juchés tant -bien que mal sur les deux victorias postées à la sortie du Riche! -Cocher, villa Rosette et rondement. - -L'hospitalité nous est offerte le plus gracieusement du monde par -l'hôtesse amie de des Glaieuls qui nous octroie libéralement quelques -oeufs durs et les débris d'un pâté, (on ne saurait tout prévoir). -Chacun de nous y va de sa romance ou de son monologue et pour clôturer -cette fête improvisée, la châtelaine interprète en s'accompagnant -elle-même au piano une parodie de quelques couplets d'opérette, dont -les paroles évoqueraient le rouge des pudeurs violées, aux joues d'une -compagnie de sapeurs. Bref, l'aube naissante aux reflets violâtres -éclaire la rentrée à Monte-Carlo de notre petite caravane trop -nombreuse, hélas, pour oser demander asile aux aimables personnes de -la Villa Rosette. Et vous direz après cela cousine que je vous cèle un -mot de mon voyage et que je suis un cachottier! - - - - - 4 février, - - -Ce n'est pas sans quelques jurons familiers, entendus de moi seul, -d'ailleurs, que j'ai pu ce matin (je parle de onze heures environ) me -résoudre aux formalités du réveil et de la toilette. O des Glaieuls, -ma mie, quel mal aux cheveux je vous dois. Et cependant, comment ne -pas me rendre à l'aimable invitation du Directeur Gunsbourg, lequel, -en dépit des transes et des torturantes minutes que lui fit connaître -Salis, nous a priés à déjeuner en sa villa délicieusement nommée Bella -Stella. - -Au risque d'arriver bon dernier, je cours en toute hâte quérir à la -Condamine, chez le chapelier Floury, une coiffure sortable, car jamais -la hideur du haut de forme ne m'était plus nettement apparue qu'en ce -pays de verdure et de lumière. Je me rappelle à ce sujet l'impression -de grotesque ressentie lors de mon premier voyage en Haïti, à la vue -de tous les indigènes dont le Saint Simon avait fait pour moi des -compagnons de voyage et que je voyais avant de mettre pied à terre, -se vêtir de complets en drap noir et s'affubler de trente-six reflets -signés Deslions. - -Et j'arrive bon dernier comme c'était prévu, pour essuyer avant que de -m'asseoir à table les plaisanteries de mes camarades très occupés à -décortiquer des crevettes. Un vent de bonne humeur souffle sur les -convives, pour lesquels Mme Gunsbourg prodigue ses sourires et ses -compliments d'ailleurs exempts de fadeur et de banalité. Son mari -n'est pas en reste avec elle; il commence par décliner toutes -prétentions culinaires, mais au contraire, il se vante hautement -d'avoir une des caves les mieux fournies de la Principauté. Ce à quoi -nous ripostons en nous offrant tous ensemble à constituer un Jury de -dégustation. L'expérience d'ailleurs est toute en faveur de notre -hôte. Nous en convenons avec l'exubérante gaîté, fruit de nos travaux -oenophiles. Alors commence la série des anecdotes et je vous prie de -croire qu'il en défile quelques-unes et pas des moins salées. -Gunsbourg est un struggle for lifer qui a roulé sa bosse un peu -partout et dont la mémoire a noté quelques bonnes farces dignes de -renfoncer les contes de Boccace et les Cent Nouvelles et aussi le -bagage du tant gaulois conteur Armand Sylvestre. - -J'aime mieux tout de suite convenir que ma tête, mise en désarroi par -les Chiantis et les Porto Vecchios se refuse à transcrire par le menu -les drôlatiques aventures narrées par le verveux directeur. Je vous en -veux cependant donner quelque idée, en choisissant dans le tas une des -plus piquantes. - -Depuis que lui sont confiées les destinées artistiques de quelques -théâtres Européens, tant à Pétersbourg, qu'à Buda Pesth et qu'à -Monaco, car je vous l'ai donné pour un cosmopolite et j'ajoute ce -détail qu'il est aussi très polyglotte, Gunsbourg ne s'est jamais -séparé d'un ami d'enfance, un comique du nom de Buiselay. Cet homme -est paraît-il un des plus étonnants pince sans rire qui se puissent -imaginer. Il professe l'horreur des ténors bellâtres, et rien ne -l'enrage comme les succès d'ailleurs légendaires, que comporte auprès -de l'autre sexe, l'emploi tant convoité, d'amoureux lyrique. Or, -pendant je ne sais plus quelle campagne théâtrale, il se trouva que -notre comique, fortement épris d'une seconde chanteuse légère, eut à -souffrir de la présence dans la troupe, d'un irrésistible Raoul. Ce -n'est pas que la dame eut encore chanté l'épithalame avec le fortuné -ténor, mais tout dans son attitude et dans son langage, permettait de -croire que sa défaite était prochaine et proche également le chant -d'allégresse du ténor rival. Que faire et comment détruire en l'esprit -de la jeune femme, les germes d'une passion qui ne saurait tarder à se -donner libre cours? - -Justement, un beau soir, et comme pour narguer le comique éconduit, -elle eut soin de lui conter dans la coulisse qu'elle attendait le -lendemain son rival à dîner, et qu'elle espérait bien vaincre sa -résistance, car, pour tout dire, le ténor sentant la partie belle, ne -montrait à la diva qu'un très modeste empressement. A cette annonce, -Buiselay flairant un bon tour répondit simplement: - -«Certes, j'envie le sort de mon heureux camarade, mais pour un empire, -je ne voudrais pas être à votre place. - -«Parce que? - -«Parce que X... est affecté d'une infirmité bien désagréable pour ses -voisins. - -«Vous voulez rire? - -«Vous m'en direz des nouvelles... - -«Mais enfin... interrogea la jeune femme qui s'en laissait tout de -même imposer par l'assurance de son interlocuteur. - -«Eh bien (n'allez pas le lui dire au moins ni me trahir,) ses pieds -dégagent une odeur insupportable, et si vous le placez à vos côtés, je -ne vous donne pas une heure pour n'y plus tenir.» - -Et la chanteuse fit la sourde oreille, refusant en apparence de prêter -crédit à ce méchant propos, mais au fond, craignant d'en constater -l'évidence et légèrement ébranlée quant aux effluves poétiques dont -son imagination paraît déjà le bien aimé. - -Or, Buiselay poussait la fantaisie en ses ultimes limites et voici ce -qu'il inventa. Le ténor favorisé habitait dans le même hôtel que le -comique, et sur le même palier, une chambre dont l'accès était des -plus simples durant l'absence de son locataire; y pénétrer, choisir la -paire de bottines vernies que le ténor ne manquerait pas de chausser, -tout cela ne fut qu'un jeu pour notre farceur. Deux minces lamelles de -fromage de gruyère, (excusez cousine le prosaïsme du détail) furent -par lui insinuées dans le bout des dites chaussures et ces dernières -scrupuleusement remises en place. - -L'inévitable effet se produisit: Exacerbées par la chaleur, les -émanations du gruyère montèrent comme un fâcheux encens aux suaves -narines de la diva, laquelle déjà prévenue en fut doublement -incommodée. Elle comprit les quolibets et les brocarts dont ses -camarades ne manqueraient pas de l'abreuver si elle donnait suite à -l'aventure et sans que le héros y comprit rien, elle le traita dès ce -jour avec la dernière rigueur. Buiselay d'ailleurs, n'en fut pas plus -heureux, mais du moins il se pût à l'aise réjouir du succès de son -invention. Et voilà cousine une des anecdotes dont nous a régalés -entre la poire et le fromage (ce vocable est tout d'à propos) le -jovial directeur Gunsbourg, grand maître des divertissements de leurs -Altesses Sérénissimes. - -Comme nous prenons le café, voici qu'un message du palais prévient -Rodolphe Salis qu'il ait à se rendre à deux heures précises dans le -cabinet du gouverneur pour explications à fournir au sujet de quelques -allusions insinuées la veille dans son boniment de l'Epopée. «Bonne -affaire s'écrie notre barnum, je vais adresser à Monsieur le -gouverneur un discours en trois points qui l'obligera bien à rire -comme les autres et à ne pas s'émouvoir de mes boutades. En tous cas -(ajoute-t-il) c'est de la réclame et de la bonne.» - -Gunsbourg, qui connaît mieux que nous les rouages secrets de la -machine monégasque, est beaucoup plus inquiet que Salis et doute fort -que nous ayons tantôt l'autorisation de jouer. L'événement lui donne -raison et quand nous arrivons à trois heures dans le hall extérieur du -Palais des Beaux-Arts, nous sommes tout surpris d'apercevoir les mines -déconfites des spectateurs venus pour nous ouïr, lesquels s'en -retournent en commentant de façons diverses l'interdiction dont nous -sommes l'objet. - -Le Chat Noir frappé d'interdiction en pays neutre, voilà qui n'est pas -ordinaire si l'on songe qu'il est peut-être le seul établissement de -Paris qui n'ait jamais eu maille à partir avec la censure. - -Ce n'en est que plus drôle n'est-ce pas. - - - - - Monte-Carlo, 5 février. - - -J'ai dû rassurer Mme Salis qui, partie le matin pour une promenade à -Menton, venait d'apprendre à son retour dans la principauté, la mesure -de rigueur à nous imposée. D'ailleurs, vers cinq heures de -l'après-midi, Salis, après une très longue conférence avec le -gouverneur et le consul de France, nous est venu dire que tout -obstacle était levé et que nos représentations suivraient leur cours. - -En quelques mots, Salis nous a narré que tout le mal venait du Consul -de France, M. Glaize, lequel a jugé bon de s'émouvoir pour quelques -lazzis sans conséquence à l'adresse de Félix Faure et du ministre -Hanotaux. Lui-même sans doute un peu trop imbu de la gravité des -fonctions consulaires, a mal interprété les calembours faciles -auxquels notre imprésario s'est livré sur son compte. Un spectateur -qui se trouvait occuper la veille, un fauteuil à côté du sien, nous a -conté qu'il l'avait vu se lever et quitter précipitamment le palais -des Beaux-Arts au moment où son nom vigoureusement lancé par Salis -faisait retentir la voûte vitrée du petit théâtre. - -En un discours magistral, il a fait entendre au bruyant commentateur -de l'Epopée que ce qui se peut dire à Paris, et surtout à Montmartre -est dangereux à Monaco; que la principauté servant de résidence à des -gens de toute nationalité, il y fallait plus que partout sauvegarder -le prestige du nom français, et avec cela bien d'autres jolies choses -que Salis a respectueusement écoutées. - -Au fond, malgré l'heureuse issue de l'aventure, notre barnum n'est pas -sans inquiétude. Sans doute, on l'autorise à reprendre le cours de ses -quotidiens spectacles, mais c'est après avoir exigé de lui la promesse -de ne plus faire en ses boniments la moindre allusion politique. Or, -vous conviendrez que l'Epopée, par exemple, risque de devenir un bien -fade ragoût s'il n'est plus permis de substituer aux héros -authentiques dont l'histoire nous a transmis les noms et les -lumineuses figures, des personnages plus modernes, nos hommes d'état -d'aujourd'hui. Ce rapprochement le plus souvent facile et toujours -évocateur du rire a jusqu'à présent fourni à Salis ses effets les plus -inattendus; il est aussi regrettable pour lui que pour le public -monégasque, qu'une censure draconienne, en vienne interdire l'usage. - -Toutefois, l'incident diplomatique, si l'on peut ainsi désigner -l'interdiction qui vient d'être levée, nous a permis de goûter deux -jours de repos complet, car nous avons aujourd'hui cédé la place à la -très subtile diseuse Mme Amel; double joie pour nous, en comptant -celle de profiter d'une aussi bonne aubaine et nous n'y manquons pas. - - -D'où peut venir, grands Dieux, cette détestable coutume d'entourer de -non-valeurs ou de numéros insipides les artistes aimés du public. -Jamais, certes, je n'ai plus souffert de cet usage ridicule -qu'aujourd'hui même entre quatre heures et quatre heures trois quarts. -Deux enfants phénomènes, des fillettes de douze ans, sont venues -séparément d'abord, ensemble pour finir, meurtrir nos oreilles par les -dissonances non voulues de leurs violons mal accordés. Le public de -bon ton qui fréquente le petit théâtre des Beaux-Arts, a poussé -l'indulgence jusqu'à battre des mains discrétement après le final du -premier concerto, ce que voyant la jeune virtuose s'est empressée d'en -jouer un second. On s'attend à voir paraître tôt après la diseuse -attendue, point du tout; armée d'un violon surgit la deuxième enfant -phénomène, soeur de la première; enthousiasme très modéré de la part -du public, cette fois convaincu qu'on lui va servir Mme Amel. -Déception nouvelle; les deux phénomènes reparaissent et cette fois, -sans la moindre observance des unissons et des mesures se livrent à la -plus échevelée cacophonie qui se puisse rêver; c'est comme un steeple -chase d'archets déchaînés qui se termine d'ailleurs à la satisfaction -générale par la victoire de la soeur aînée, arrivée première de deux -mesures. Un frémissement de joie parcourt la salle, peu flatteur, je -l'avoue, pour les précoces musicastres qui n'en saluent pas moins -l'assistance. - -Peut-être, pensez-vous que..... Nullement! Force nous a été -d'ingurgiter le grand air de la reine de Sabba chanté par un baryton -toulousain fort en gueule, et qui donnait sous l'habit, l'impression -d'un charpentier, garçon d'honneur à la noce d'un compagnon. - -Quand enfin, la porte du fond s'est ouverte sur la délicate interprète -des vieux airs de France, nombre de spectateurs à bout d'énergie -sentaient chanceler leur raison. Pour ma part, j'enfonçais rageusement -les dents en un mouchoir roulé en pelote pour ne pas hurler -d'impatience. Est-il besoin de dire que le succès a été complet pour -Mme Amel. J'ai eu la joie d'entendre ma _Berceuse Bleue_ chantée comme -je l'ai parfois rêvée, et tandis que je me rendais pour la féliciter -près de ma talentueuse interprète, j'ai rencontré au seuil même de sa -loge et venue dans le même but, la tant belle personne qui a nom -Rachel Boyer. Je n'avais pas l'honneur de la connaître et j'ai pu -constater qu'on ne l'avait aucunement surfaite en me la donnant pour -une admirable créature, fille de Rubens par l'épanouissement de ses -charmes, et par la sculpturale majesté de son allure. - -Nous avons clôturé la journée par un dîner somptueux à nous offert par -un vieil ami de Salis, un joyeux compère Poitevin du nom de Paindsou. -Ce charmant homme qui fit sa fortune dans les vins de Champagne, après -de modestes débuts, professe à l'endroit des artistes une libéralité -qui serait à souhaiter à quelques enrichis plus fortunés que lui, mais -ô combien moins hospitaliers. Il nous conte au dessert, avec un -entrain superbe et avec de beaux mouvements oratoires, quelques -escarmouches de la Commune, et, le Bourgogne aidant, il nous émeut -jusqu'aux larmes par le récit très sincère d'un attendrissant épisode. - -M. Paindsou possède une assez importante série de toiles signées -Monet, qu'il acheta lui-même au célèbre peintre des cathédrales, alors -que sa griffe était encore mal payée. Il est tout joyeux à la lecture -d'un entrefilet, paru ce jour même dans le _Temps_, et relatant une -vente très fructueuse de quelques tableaux du même peintre. - -«Quel succès clame-t-il, pour un marchand de vin de champagne, d'avoir -su deviner un grand peintre.» - - - - - Monte-Carlo. - - -Le Chat Noir triomphe et c'est avec les palmes du martyre qu'il fait -aujourd'hui sa réapparition dans la salle du Palais des Beaux-Arts. - -Nombre d'indifférents que la seule annonce de notre spectacle n'eut -pas invités à se rendre chez nous, ont retenu leurs places, dès la -veille, sous la poussée curieuse provoquée par l'interdiction. - -En homme qui sait tourner à son profit les plus fâcheuses aventures, -Salis n'a pas perdu la carte et notre programme d'aujourd'hui comprend -les pièces les plus attrayantes du répertoire Chatnoiresque, sans -compter l'imprévu qui ne saurait manquer avec ce diable d'homme. - -Les trois coups frappés, Salis paraît en scène, un cierge de six -livres à la main, le col ceint d'une longue corde, dans l'attitude -confite et repentante d'un criminel d'État du XIVe siècle venant -faire amende honorable. Comment, je vous le demande, ne point -s'abandonner aux éclats de la plus folle hilarité, à la vue d'un -tableau si loin de nous tout ensemble et si comique. Encore, vous -fais-je grâce, faute de mémoire et d'un phonographe enregistreur, du -macaronique discours que le gonfalonier de la butte, adresse un genou -en terre, à M. Glaize, consul de France, lequel d'ailleurs s'est bien -gardé de venir. Son Altesse gracieuse, la Princesse Alice, est secouée -sur son fauteuil par un rire incoercible, par ce rire qui fait -évanouir les plus solennelles résolutions et qui vous désarme et qui -vous met à la merci de celui qui l'a provoqué, d'autant plus que -lui-même a su garder sur son visage cette impassibilité voulue qui -fait les farceurs de génie. - -En y réfléchissant, il est heureux pour M. Glaize qu'il se soit -abstenu de venir, car il eut été forcé de rire comme tout le monde et -je doute qu'il l'eut fait de bon coeur. Quelle humiliation pour un -diplomate habitué à régler d'avance et à diriger lui-même la marche -des événements, que de reconnaître son impuissance devant cette arme -formidable, le Ridicule. - -Donc on s'est fortement diverti chez nous, et la mesure de rigueur qui -nous fut appliquée ne pouvait mieux venir en son temps, car notre -spectacle avait besoin pour s'alimenter jusqu'au bout du coup de fouet -de la réclame, et M. Glaize a bien voulu se charger de ce soin. - -Ce soir, j'ai entendu la Patti dans _Lucia di Lammermoor_ toujours -grâce à l'intervention de mon camarade Mery et à la courtoisie du chef -d'orchestre Jehin. Malgré l'indiscutable sincérité de cette musique, -et quelques beaux élans de passion qui s'y rencontrent, je ne saurais -éprouver à l'entendre qu'une impression de lassitude et d'ennui. Je -dois louer cependant les ensembles, merveilleusement conduits par le -maëstro Arthur Vigna, avec toujours cette belle fougue dont je vous -parlais à propos de la _Traviata_. Le ténor Apostolu s'est un peu -ressaisi, le baryton Caruson n'a rien perdu de l'ampleur et de la -pureté de sa voix; la cantatrice est particulièrement essoufflée, et -voilà. - -En rentrant à l'hôtel, je trouve une lettre de mon camarade, le -peintre Redon. Je ne crois pas vous avoir encore parlé de lui; je vais -donc combler cette lacune. Redon est une des plus sympathiques figures -de Montmartre, et, ce qui n'est pas pour l'amoindrir, il possède un -très joli talent de dessinateur, d'aquarelliste et de peintre. Et -tenez, pour vous en faire juge, feuilletez simplement le dernier -numéro du Paris Noël dont je vous fis hommage l'an passé. Vous y -verrez une des plus jolies compositions que peut inspirer à un peintre -le retour mille fois commenté de la date divine. C'est Paris, la -grande cité qui dort sous la brume de décembre, tandis qu'à genoux et -l'auréole au front, un enfant Jésus épèle tous les noms des petits -parisiens inscrits sur une longue liste. Et des anges aux ailes -blanches de colombes s'envolent aux quatre coins de l'horizon, portant -aux bébés endormis les cadeaux que leur octroie l'enfant divin. C'est -charmant, n'est-ce pas? - -Eh bien! mon ami Redon me communique son projet, de publier sur -Montmartre, un album où chaque dessin commenté par une poésie -formerait un tout pittoresque, et comme un guide artistique à travers -les cabarets et les petits théâtres de la butte. Le dessin dont il -m'adresse un croquis représente l'intérieur d'un cabaret de la rue -Pigalle, le Hanneton, rendez-vous de quelques dames capricieuses, qui, -suivant les errements de la poétesse Sapho, s'égarent en des joies -unisexuelles dont j'espère, cousine chérie, que vous les devez blâmer -fortement. Assises face à face, deux jeunes personnes causent en -s'accoudant sur un guéridon desservi. _L'une_ d'elles, très masculine, -poitrine plate, plastronnée, cheveux courts et frisés, faux col -empesé, cravate longue; _l'autre_ portant plus visibles les attributs -de son sexe: toutes deux la cigarette aux lèvres, discutent avec -animation parmi l'atmosphère enfumée et voilà. - - -LES LESBIENNES - - Pour ces dames du _Hanneton_ - et de _La Souris_. - - - Sur la nappe aux laiteux reflets, - Après l'ultime mandarine, - Qui sur la lèvre purpurine - Laisse des relents aigrelets, - Elles s'accoudent, minaudantes, - Ces fleurs perverses de l'amour, - Et leurs voix se font tour à tour - Mordantes. - -II - - Ce sont les êtres indécis, - Les androgynes et les sphinges - Dont les équivoques méninges - Travaillent sous l'arc des sourcils: - Démons avec des faces d'anges, - Inconscientes des pudeurs, - Elles nourrissent des ardeurs - Etranges. - -III - - Pour des rêves jadis brisés - Elles ressuscitent Sodome, - Et Lesbos, en haine de l'homme - Dont leur répugnent les baisers; - Et ne trouvant de cantharides - Qu'aux lèvres glabres de leurs soeurs, - Elles s'enivrent de douceurs - Arides. - -IV - - La crainte des maternités, - L'horreur des étreintes viriles - Rendent les promesses stériles - Des futures humanités, - Et des talons jusques aux nuques, - Veuves des masculins frissons, - Elles sont des contrefaçons - D'Eunuques. - -Pourquoi faut-il, mon Dieu, qu'après avoir traité des sujets sacrés -comme celui de Noël, mon ami Redon descende lui aussi dans les -bas-fonds terrestres, au risque d'y souiller son crayon? Parce que le -métier de peintre comporte les études les plus diverses et que la -vérité ne se présente pas toujours sous des aspects riants et -vertueux. Or, sans _le Hanneton_ et sa soeur _la Souris_, Montmartre -ne serait plus Montmartre. - -J'espère que vous me pardonnerez aussi, cousine, les vers dont je vous -viens de donner la primeur. J'ai fait mon possible pour qu'ils fussent -en même temps qu'une peinture, le fidèle reflet de mon intérieure -protestation. Car, j'ose croire que jamais vous n'avez mis en doute la -profonde moralité de votre dévoué correspondant. - - - - - Monte-Carlo, 9 février. - - -Après cette première épreuve, qui consistait à vaincre les scrupules -d'un acariâtre consul, le Chat Noir a conquis droit de cité dans le -pays du Soleil, et tout fait présager qu'il terminera noblement sa -carrière de douze jours à Monaco. - -La belle société, qui tient ses assises à l'hôtel de Paris, a -déterminé Salis à déplacer pour une fois le théâtre de ses succès et -des nôtres. Hier soir, dans le plus élégant salon dudit hôtel, se -trouvaient réunis entre autres personnages, le jeune mahrajah _Dunleep -Sing_, fils du roi de Lahore, le richissime comte autrichien -Esterhazy, le comte Lemarrois, le Grand-Duc de Leuchtenberg et bien -d'autres aux noms retentissants que mon infidèle mémoire se refuse à -vous citer. Est-il besoin de dire que les plus somptueuses -demi-mondaines, en villégiature à Monaco égayaient de leurs sourires, -en même temps qu'elles l'inondaient des feux de leurs diamants, la -petite salle transformée pour l'occasion en théâtre miniature. Rose de -May, Valtesse de la Bigne, châtelaine des Aigles, Suzanne Duvernois, -telles sont pour vous nommer les plus connues et aussi les plus -parisiennes, celles dont les visages ont tout d'abord frappé mes -regards. - -Ces messieurs et ces dames ne s'étaient préparés ni par le jeûne ni -par l'abstinence à nous venir écouter. J'avoue même que l'attention ne -régnait pas en maîtresse pendant les premières minutes de la petite -soirée et ce, malgré tout le mal que se donnait un vieil habitué du -Chat Noir, le sémillant Mr Uhde, lieutenant de l'armée Badoise, lequel -désolé de nous voir prêcher dans le désert, courait d'un groupe à -l'autre, suppliant qu'on nous écoutât. Le rire éclatait, malgré ses -soins, en fusées tôt évanouies, non point ce rire malveillant dont on -se peut froisser, mais plutôt ce crépitement qui monte à la surface -d'une coupe de champagne, et je crois la comparaison d'autant plus -juste que ce nectar n'était pas étranger, sans doute, à l'hilarité de -nos hôtes. - -Est-il besoin de dire que le programme des illustres poètes du Chat -Noir avait subi de légers remaniements. _Les Vierges Folles_ de -Bonnaud, _la Fausse Alerte_ de Gondoin et le _Dilettantisme -réciproque_ de votre cousin seraient déplacés peut-être dans un -recueil de morceaux choisis pour institutions religieuses. Mais -qu'importe; les messieurs seuls rougissaient. - -Notre camarade Milo de Meyer s'est révélé poète XVIme siècle du -meilleur aloi. Oyez plutôt cet extrait d'une comédie inédite portant -ce titre: _Rabelais au pays de Chinon_. C'est Jehan des Entommeures -qui parle: - - Oncques ne me plût monachale vie, - Très bien tu le says, cher amy François, - Car d'estre soubdar est sort que j'envie - De puys temps jadis; et mieux j'aymerois - A travers choquer d'estoc et de taille - Tout le jour au long, sans tresve ou repos, - Qu'ainsi plus longtemps rien faire qui vaille - En ce noir couvent d'où j'ay pris campos! - - Ores jà, je dys, - Sans fiel ny mesprys; - Sus à l'ennemy - En poussant ce cry - «Hou ha!» - Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne, - Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne! - Caisgne! - Saigne! - - Cor Dieu! j'aymerais endurer en guerre, - Ayons-nous victoire ou le désarroy, - Force coups de masse ou de cimeterre - Au service de nostre tant bon roy, - Que plus longtemps vivre en la compaignie - De ces tant villains moynes caphardiers, - Quels, dessoubs couleur de papimanie, - Des plus noirs méfaictz sont francs coustumiers! - - Ce pourquoi je dys, - Sans fiel ny mesprys; - Sus à l'ennemy - En poussant ce cry - «Hou ha!» - Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne, - Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne! - Caisgne! - Saigne! - ---Ce soir au Casino, grand concert offert par le compositeur Isidore -de Lara sous le haut patronage de L.L.A.A.S.S. le Prince et la -Princesse de Monaco, avec le concours de Mme Adelina Patti. J'ai pour -la première fois entendu à l'orchestre des oeuvres de M. Isidore de -Lara et pour la première fois aussi j'ai eu la joie d'entendre -l'auteur lui-même chanter en s'accompagnant au piano des mélodies déjà -célèbres dont l'excellent baryton Maurel m'avait déjà fait apprécier -le charme dans un récital à la Bodinière. - -La sélection symphonique sur Amy Robsart et les fragments symphoniques -de la Lumière de l'Asie, ces derniers dirigés à l'orchestre par -l'auteur lui-même, m'ont donné, je dois le dire, l'impression -d'oeuvres magistrales profondément pensées et savamment écrites avec -toutes les ressources que l'art moderne de la composition peut offrir -à ceux qui, semblables à Isidore de Lara, en ont puisé les prémisses -dans l'enseignement des maîtres comme Leo Delibes. - -Que dire des compositions légères et des romances intitulées: -_Qu'importe demain_, _The Garden of Sleep_, _Le long du chemin_, et le -Rondel de l'_Adieu_, si ce n'est que leur auteur, les interprétant -lui-même, leur surajoute cette saveur et ce charme indicibles, que les -auteurs interprètes donneront toujours à leurs oeuvres, en dépit de ce -qu'en peuvent dire les comédiens et les chanteurs. Et quelle suavité -mélancolique dans ce Rondel de l'_Adieu_ que le grand poète -Haraucourt, mon camarade, doit être heureux d'entendre délicieusement -commenté. - - Partir c'est mourir un peu. - C'est mourir à ce qu'on aime: - On laisse un peu de soi-même - A toute heure en chaque lieu: - . . . . . . . . . . . . . . . . - Partir c'est mourir un peu. - -Mme Adelina Patti que j'ai entendue ce soir en des morceaux détachés, -m'a procuré, je dois le dire, un plus vif plaisir que dans les oeuvres -dramatiques dont je vous ai relaté les détails. Si j'avais la faveur -d'être écouté par la très illustre diva, je lui conseillerais de -consacrer aux concerts les restes encore éclatants de son ardeur et de -sa voix. Malgré l'indéniable sénilité des morceaux qu'elle nous a -servis, _Hom es veet home_, _Il bacio_, _Semiramis_ (le grand air), -elle y sait encore triompher et le spectateur n'assiste pas du moins -aux suffocations et malaises visibles dont s'accompagne, chez elle, -l'effort d'un rôle à soutenir. - -Le concert a pris fin sur l'admirable _Marche des Fiançailles_ de -Lohengrin, enlevée avec une verve de tous les diables par l'orchestre -que dirigeait M. Jehin. Oh! le chant merveilleux des trompettes et -quelle fête pour des oreilles Wagneriennes. Le public idiot se -précipitait furieusement vers la sortie pendant l'exécution de cette -page vibrante. - - - - - Monte-Carlo. - - -Un vieil ami de Lyon, que j'ai retrouvé juge de paix à Monaco, m'a -convié à visiter avec lui quelques-uns des cuirassés de notre escadre -en rade de Villefranche. Hélas, trompé par ma montre dont les -dérèglements m'ont joué déjà plus d'un mauvais tour, j'arrive à la -porte du charmant fonctionnaire une bonne demi-heure après son -départ. - -Désolé de ce contre-temps je m'apprête à tourner bride, mais une -curiosité me prend à voir, pavoisée dans la direction de la gare de -Monaco, la rue Grimaldi et les rues adjacentes, et je suis la foule, -car un vif mouvement populaire se dessine de ce côté. - -Deux ou trois grondements sourds espacés de quelques minutes et venus -du palais m'apprennent qu'il va se passer quelque chose, et me voilà -ravi d'avoir manqué mon train pour Villefranche. - -Et voilà comment, sans avoir rien fait pour cela, je vais assister au -retour de son Altesse Albert Grimaldi, Prince de Monaco, parmi ses -fidèles sujets. - -Sur la petite place qui fait face à la gare, sont groupés tous les -fonctionnaires de la principauté et aussi, revêtus d'élégants -uniformes, les gardes au nombre d'une centaine environ qui composent -la petite armée de ce bienheureux pays. - -Le rapide venant de Paris s'arrête pour laisser descendre le prince -auquel ses familiers et les membres du comité de direction des Jeux -souhaitent la bienvenue, cependant que comme un seul homme, tous les -sujets monégasques acclament leur souverain. Et je ne pense pas que -quelque hypocrisie se mêle à ces acclamations, car le titre de sujet -monégasque est bien le plus enviable qui soit. Dire qu'il suffit du -hasard d'une naissance pour ignorer du même coup ces trois servitudes -qui sont l'impôt, le service militaire et le travail opiniâtre; que si -vous ajoutez à ces inappréciables bienfaits la clémence d'un Ciel -toujours souriant et la sérénité d'une mer chantante, vous aurez ce me -semble, à moins que d'être vraiment difficile toutes les conditions -possibles du bonheur humain. - -Ou je me trompe fort ou jamais les théories anarchistes n'auront cours -sous un pareil régime et je doute que jamais le bruit dissonant d'une -bombe révolutionnaire vienne troubler le sommeil auguste de L.L.A.A. -Sérénissimes. Que si même, tablant sur l'immoralité du jeu, les -partisans d'une austère philosophie nous voulaient à tout prix -démontrer qu'il faut abolir cette maudite roulette où se viennent -évanouir comme fumée les sommes effarantes collectées aux quatre coins -de l'Univers, nous répondrions que ce n'est pas trop de tout cet -argent, pour assurer à dix mille âmes le bonheur sans mélange et la -vie sans luttes. - -Pour complaire au Prince qui a bien voulu honorer de sa visite notre -représentation d'aujourd'hui, Salis a remis au programme cette -dangereuse épopée dont la seule annonce couvre d'une sueur froide -l'épiderme diplomatique de ce cher Gunsbourg. Le Prince a paru -s'amuser beaucoup. A l'issue du spectacle il a bien voulu, comme -l'avait fait aux premiers jours la Princesse Alice son épouse, nous -remercier individuellement du plaisir qu'il avait pris à nous -entendre. - -Son Altesse Albert Grimaldi, souverain de Monaco, appartient à la très -ancienne famille de Grimaldi dont quelques-uns voudraient faire -remonter l'origine à Grimoald, maire du palais, mais dont l'ancêtre -indiscutable, premier souverain de Monaco, fut investi par Othon -premier au Xme siècle. Voilà donc mille ans ou peu s'en faut que la -famille Grimaldi règne sur ce fief privilégié, dernier vestige de -l'ancienne division féodale du royaume de France. - -Le prince Albert n'a ni l'extérieur ni les habitudes d'un patricien -amolli par le luxe et le farniente. C'est un homme de quarante-cinq -ans, bien fait de sa personne et dont le visage austère et basané -trahit une existence active passée au grand air, sous les feux du -soleil comme aussi parmi les rafales des contrées hyperboréennes. -C'est un savant, non point comme vous pourriez croire, un savant de -boudoir ou de cabinet, fait à coups de livres, mais un authentique -savant dont la science est de bon aloi comme sa noblesse. Il s'est -pris d'une belle passion pour la faune maritime et c'est à satisfaire -ce goût qu'il emploie peut-être une bonne partie de ses immenses -revenus. A bord de son _yacht_, _la Princesse Alice_ qui n'est pas un -_yacht_ de plaisance, mais un véritable laboratoire flottant, il passe -à peu près six mois de l'année, se livrant en compagnie d'un personnel -scientifique choisi par lui, à ses études favorites sur les poissons -et les mollusques des couches profondes de la mer. La science lui doit -déjà, en même temps que d'ingénieux perfectionnements apportés à la -construction d'appareils de sondages, la découverte de plusieurs -espèces animales qui ont motivé des rapports spéciaux à l'Académie des -sciences. Il ne s'agit donc point, comme vous voyez, d'un amateur -s'occupant de zoologie comme tant d'autres s'occupent aujourd'hui de -photographie, mais d'un savant zoologiste s'efforçant d'apporter sa -pierre au grand édifice scientifique et sachant faire abstraction de -ce hasard prodigieux, qui l'a fait naître souverain d'un paradis dont -cinq continents aspirent à savourer les délices. C'est tout au plus en -effet si le prince Albert passe tous les ans deux mois dans sa -principauté. La chasse qu'il pratique dans ses domaines d'Ecosse et -les croisières lui prennent le meilleur de son temps. Avec des goûts -comme les siens, il doit bénir le Ciel qui lui fit légers les soucis -de la politique intérieure. Donc le prince nous a personnellement -félicités pour les plaisirs variés qu'il avait eus par nous. Il nous a -dit que jamais les hasards de ses voyages ne lui avaient permis de -venir voir notre théâtre, alors qu'il avait son siège rue -Victor-Massé, et qu'il nous remerciait pour l'heureuse initiative de -notre divagation dans ses terres. - -Mon titre de docteur en médecine l'avait quelque peu surpris, et, ne -sachant s'il devait le considérer comme authentique ou comme le fruit -d'une plaisanterie coutumière de notre Directeur, il m'en interrogea. -Je me demandais si ma réponse affirmative n'allait pas m'attirer un -blâme de la part du savant austère qui me faisait l'honneur d'un -entretien. Bien au contraire, elle me valut des éloges pour -l'indépendance qui m'avait rendu possibles, on peut dire -parallèlement, des études aussi diverses. «Voyez-vous, me dit le -prince Albert, il n'y a pas de plus proches parentes que les choses -qui semblent le plus éloignées. J'aime de grand coeur les études de -zoologie transcendante qui sont l'objet de mes travaux et de mes -quotidiennes recherches, mais il n'empêche, qu'après la satisfaction -purement scientifique qui résulte d'une solution trouvée, j'éprouve -comme un besoin de rêverie plus vague, et dans ces moments, je serais -heureux quelquefois d'avoir près de moi un poète pour démêler avec moi -l'écheveau de mes impressions et les partager et les rendre.» - -Je mentirais, cousine, si je vous disais qu'à cet aveu je ne fus pas -sur le point de m'écrier: «Frappez du pied le sol cher Prince, et ce -poète surgira.» Puis il continua quelques minutes à me parler de ses -travaux; il m'apprit qu'il avait découvert à quelque distance de la -baie de Monaco, toute une colonie de gros cétacés dont il se proposait -d'étudier, sous peu, les moeurs et la vie sous marine. Il n'en dit pas -plus et je demeurai sous le charme de sa parole ferme et bienveillante -à la fois. - -Voilà terminé bientôt notre paradisiaque séjour dans la principauté. -Il nous faudra quitter ce ciel enchanteur, cette mer bleue, cette -végétation africaine pour des contrées moins riantes où régnent -peut-être encore le _vent, la froydure et la pluye_, comme dit le -gracieux poète Charles d'Orléans. Bast, résignons-nous. - -J'ai eu ce soir la surprise de rencontrer le charmant rimeur, Simon -Cazal, un camarade qui fut des nôtres jusqu'en décembre et en janvier -dernier. Je lui ai dérobé ces vers qu'il a eu l'imprudence de me -confier et que j'ai l'indiscrétion de vous transcrire. - - -CELLE QUE J'AIME - - Austère en ses goûts, élégante, - C'est le cinq trois quarts qu'elle gante, - Celle que j'aime et qui me hante, - - Fine de taille,--autant d'esprit. - C'est en jasant qu'elle me prit - Et que mon coeur du sien s'éprit. - - Pour l'avoir tenue enlacée - Une heure hélas! vite passée, - Elle a pris toute ma pensée. - - Je l'ai mise sur un pavois - Celle dont me grise la voix - Et qu'en rêve, la nuit, je vois - - Passer dans sa robe fleurie, - Les deux mains jointes et qui prie - Ainsi que la Vierge Marie. - - Fidèle à mes désirs nouveaux, - Pour le succès de mes travaux, - Je ne veux que ses seuls bravos. - - Elle est mon idole et ma reine; - Devant sa beauté souveraine - Mon genou fléchit et se traîne. - - J'y tiens plus que Booz à Ruth; - J'y tiens, à vendre à Beelzébuth - Là-bas mon âme,--ici mon luth. - - Mon amour est de mélodrame; - Je l'aime à percer d'une lame - Le coeur d'un homme ou d'une femme; - - Je l'aime à gravir l'échafaud! - Mais chrétienne et très comme il faut, - Le goût du sang lui fait défaut. - - C'est pourquoi, manquant de victime, - Je me contente, en fait de crime, - D'assassiner le... temps: je rime. - - Je rime que fine d'esprit, - C'est en jasant qu'elle me prit - Et que mon coeur du sien s'éprit. - - SIMON CAZAL. - - - - - Nîmes. - - -Omnibus pour ne pas dire charrette, le train qui nous conduit à Nimes, -avec un interminable arrêt de deux heures à Tarascon. Une apathie -s'est abattue sur nous durant le trajet de Marseille à Tarascon, et -nul de nous ne songe à refaire le pèlerinage à la Tarasque qui nous -amusa si fort quand nous arrivions des neiges de Grenoble et de Lyon. -Quelques photographies représentant le monstre et étalées à la -librairie des chemins de fer évoquent suffisamment à nos mémoires la -visite hâtive que nous lui fîmes. - -Le buffet nous distrait une heure durant, nous passons l'autre heure -dans les wagons qu'une locomotive, sous prétexte de manoeuvres, -promène indolemment sur le pont du Rhône, ce qui nous permet d'avoir -sous les yeux le double panorama de Beaucaire et de Tarascon, les -deux cités rivales qui, vues d'ensemble, donnent l'impression de deux -vieilles villes démantelées qui seraient veuves d'habitants. Le -château fort de Tarascon, construit à pic sur la rive gauche du Rhône -ne laisse pas que d'avoir une assez belle allure moyennageuse et sans -grands efforts d'imagination, on se le représente soutenant l'assaut -forcené des catapultes, tandis que par ses créneaux les assiégés -feraient pleuvoir l'huile et la poix bouillante, et aussi les -quartiers de rocs arrachés aux proches Alpines. - -Nous entrons dans Nîmes la romaine, dont la gare puissamment -construite semble comme un défi jeté par nos modernes architectes aux -constructions romaines dont la ville est si pourvue. N'attendez pas un -mot de moi sur les Arènes où sur la maison Carrée que tout le monde -sait par coeur, et pour lesquelles l'admiration sans phrases me paraît -plus éloquente que tout effort descriptif. Je les connaissais, je les -ai revues; j'ai compris mon exiguïté et voilà. - -Foule compacte à l'Eden, pour nous entendre! Salis très fatigué me -prie de le suppléer dans l'_Epopée_, ce que je fais sans enthousiasme -et sans chaleur. Fort heureusement les décors parlent d'eux-mêmes, et -n'ont que faire de ma voix d'ailleurs inapte aux commandements -militaires. Je me rattrape dans _Phryné_, le délicieux poème de -Maurice Donnay dont les journaux nous viennent d'apprendre un nouveau -triomphe, à savoir l'éclatant succès de _La Douloureuse_, au -vaudeville. Heureux Donnay, quel exemple tu donnes à tes cadets du -Chat Noir et aussi, pour tout dire, à tes aînés. - -Notre camarade Bonnaud a reçu du public Nîmois un chaleureux accueil -en interprétant sa très spirituelle chanson sur _le mariage du Sar -Péladan_, lequel est Nîmois, comme il n'est permis à personne de -l'ignorer. Je la transcris pour vous mettre en lyesse: - - -LE MARIAGE DU SAR PÉLADAN - -Air connu: _Ça vous coup' la g... à quinze pas_. - -I - - Un jour le Grand Sâr Péladan-Joséphin, - Las de voir tomber dans sa soupe - Ses cheveux crépus, vierges du peigne fin, - Cria: «Je veux qu'on me les coupe»; - - Or, il advint que dans Paris - Ces mots n'ayant pas été très bien compris, - Chacun crut que l'illustre Sâr - Voulait être un autre Abeilard. - -II - - Au faubourg Germain plus d'un coeur fit tic-tac, - Et de très nobles douairières, - Ainsi que Monsieur de Montesquiou Fezensac, - Avec raison s'en alarmèrent. - Avec soin le Sâr fut suivi, - Mais on s'rassura bien vit' lorsqu'on le vit - Qu'i' s'faisait tondr' ras comme un oeuf - Sur un' des berges du Pont-Neuf. - -III - - Bientôt on apprit que l' Sâr accomplissait - Ce sacrifice épilatoire - Afin d'épouser un' comtess' qu'en pinçait - Pour son génie et pour sa gloire. - Et comme, un matin, tout de gô, - I' s'rendait muni d'un savon du Congo - Vers un établissement de bains, - Chacun dit: «Ce sera pour demain.» - -IV - - L' lendemain, en effet, la plupart des journaux - Annonçaient à toute la terre, - (Faut-il qu'y ait des gens--bons Dieux! qui soient fourneaux - Ou qui n'aient pas grand'chose à faire) - Que ce jour même à midi vingt - Le Sâr Mérodack-mage et courtier en vins, - Épousait un' personn' très bien - D'un sexe différent du sien. - -V - - Ce fut à l'Églis' de Saint-Thomas-d'Aquin, - Une églis' qu'est pas à la mie, - (Le Sâr, mes amis, n'fait jamais rien d'mesquin) - Qu'eut lieu la grrrand' cérémonie. - Il y vint des ducs, des marquis, - Deux ou trois barons plus ou moins circoncis, - L'élit' de nos gilets à coeurs - Et la fleur de nos bookmakers. - -VI - - Quand l'époux parut à l'entrée du saint Lieu - Très beau, très svelte, très en forme, - De nobles marquis s'dirent: «Sacré N. de D. - Cet homm' possède un galbe énorme; - - Il vous a des yeux langoureux, - La taille bien prise et le geste onctueux - La bouch' gourmande et cætera, - Au rest', voir l'examen d'Flora.» - -VII - - Le Sâr s'avança superbe, éblouissant; - Un cri fit trembler la cimaise: - C'est lui, c'est bien lui, c'est le prince persan - Qui vend de la poudre à punaises. - ... Sa jeune épous' modestement - Craignant qu'un' rob' blanch' contrastât fortement - Avec un homme aussi bronzé - Était--déjà--tout en foncé. - -VIII - - Pendant tout' la mess' le Sâr grave et gourmé - Fut d'une sagess' sans pareille, - N' portant pas une seul' fois les doigts à son nez, - Pas plus d'ailleurs qu'à ses oreilles. - Pour finir, il dut dans ses bras - Serrer un tas d' muff's qu'il ne connaissait pas - Et dont un, Dieu seul sait lequel, - Lui fit son r'montoir en nickel. - -IX - - Ce fut aux accents de la «Vie pour le czar» - Qu'eut lieu l' dîner chez l' Pèr' Lathuile. - La cuisin' n'en fut pas faite à l'huile, car - Chacun sait que l' Sar-dîne à l'huile, - Vers minuit, mais chtt! arrêtons, - Car vous m'taxeriez, Mesdames, avec raison - D'inconvenance et puis, je crois: - Que sur vos joues le rose-croît. - - D. BONNAUD. - - - - - Toulouse. - - -C'est avec joie malgré le ciel gris qui m'accueille, que je fais mon -entrée dans la patrie de Clémence Isaure, dans Toulouse, capitale -d'Occitanie. Il m'est resté des trois séjours que j'y fis, entre la -dix-huitième et la vingtième année, un souvenir inoubliable de -fraîcheur et de vie active. Au risque même d'être écharpé par de -notables citadins des grandes villes françaises qui se disputent la -palme après Paris, j'ai vingt fois soutenu, quand la discussion -venait sur ce sujet, que Toulouse restait à mes yeux la seule ville -habitable peut-être pour un homme rompu à l'existence fiévreuse et -nocturne de la capitale. Espérons que les trois jours que j'y vais -passer ne me feront pas revenir sur cette opinion à laquelle -d'ailleurs la sanction mille fois accordée du poète Armand Sylvestre -n'est pas sans donner quelque _fondement_. - -Cocher à l'hôtel Capoul, et promptement s'il vous plaît: puisque nous -sommes à Toulouse, soyons de Toulouse, que diable. Or, je prétends que -chaque ville a ses vocables familiers en lesquels la présence de -certaines diphtongues est révélatrice de la couleur locale, du moins -pour des oreilles soucieuses d'harmonie. Oyez plutôt si ces mots: -Toulouse, Cassoulet Capoul et Capitole ne sont pas des frères, -inaliénables, produits incontestés d'une musique locale et d'une -autochtone phonétique. - -Après l'élection rapide d'une modeste chambre, je descends quatre à -quatre l'escalier de l'hôtel Capoul pour rejoindre mon camarade -Bonnaud que j'ai aperçu dégustant un breuvage verdâtre à la terrasse -du café de la Comédie. Bonnaud m'a faussé compagnie; j'entre quand -même et je reconnais penché sur un pupitre et couvrant de sa -fiévreuse écriture de larges feuilles de papier, Laurent Tailhade, le -délicat poète, le chroniqueur superbe dont la prose signée Tybalt -résonne une fois la semaine aux premières pages de _l'Écho de Paris_ -comme un appel claironnant aux armes contre les ridicules du siècle et -les sanglantes injustices d'une société mi pourrie. - -Le subtil écrivain des Vitraux, le redoutable satirique du pays du -muffle lève sur moi sa face large de Sarrazin et me reconnaissant, -virevolte sur sa chaise et m'étreint les mains avec une joie d'enfant. -Bien que je l'aie encore peu connu, sa sympathie m'est assurée par un -mot insinué sur mon compte, l'an passé dans une de ses chroniques et -dont je suis fier comme peut l'être un débutant acclamé par un tel -maître. - -Aux premiers regards, je constate comme une résurrection véritable du -poète qu'il me souvient d'avoir vu luttant contre les affres d'une -intoxication morphinique lorsqu'il nous vint rendre visite au Chat -Noir voilà bientôt dix mois. En quelques mots, il m'apprend sa -victoire définitive sur le poison qui le tint captif et dont le -dévouement d'un ami, le Docteur Remond, l'a fait triompher après les -angoisses d'un traitement héroïque et d'une convalescence pire que -mille morts. Il me dit l'émotion grande et chaque jour renouvelée de -se sentir libre enfin et, vivant pour de bon, sous le ciel clément de -Toulouse qui lui devient une patrie d'adoption. Et il s'exalte en -parlant de son retour prochain dans Paris où son talent que tant de -beaux vers signalèrent en ses primes années, eut besoin presque d'un -fait divers anarchiste pour éclater à tous les yeux. Il rêve d'y -fonder un journal où perpétuant la devise du journal de Blanqui! Ni -Dieu ni Maître, il dira librement son fait au vieux principe d'égoïsme -et de propriété, de famille et de religion, source éternelle et -indéfinie de la douleur humaine. Je le quitte sur ces mots après avoir -pris avec lui rendez-vous pour le lendemain matin. Je ne sais quel -philosophe a dit que la table était de tous les moyens le meilleur -pour rapprocher les hommes et inaugurer des relations. J'aurai donc le -plaisir de mieux connaître demain l'homme charmant que j'aime déjà -pour ses oeuvres et qui, peut-être, aura quelque jour sa pièce au Chat -Noir, car il me souvient d'un certain festin de Trimalcyon sur lequel -Salis comptait pas mal pour l'ouverture de son nouveau Théâtre. - -Bonnaud, dont la poursuite m'a procuré l'heureuse rencontre de -Tailhade, a repris sa place à la table où tout à l'heure je l'avais -aperçu. Il cause avec un jeune lieutenant en lequel je n'hésite pas à -reconnaître mon camarade de collège, Lacour, qui, me voyant en -conférence avec Tailhade, n'a point osé nous interrompre. Et nous -voilà faisant sur nous-mêmes un retour de quelques années. Nous étions -voisins de classe en rhétorique et nous évoquons présentement la -physionomie du vieux professeur, un brave homme dont nous faisions le -désespoir en refusant de satisfaire à ses vieilles manies. C'était un -fort en thème dont la jeunesse universitaire s'était écoulée parmi les -moroses allées du jardin des Racines Grecques. Son principal dada -consistait à vouloir qu'on prononçât en français comme en latin toutes -les lettres, ce qui lui donnait une élocution des plus pittoresques, -surtout lorsqu'il usait du pluriel. Quelque peu défiant de lui-même, -il se servait dans l'explication des auteurs latins et grecs de ces -traductions juxta-linéaires que les élèves paresseux se procurent à -l'insu des familles et des répétiteurs pour abréger leur ouvrage. -Néanmoins, désireux de cacher aux yeux des élèves cette faiblesse qui -pouvait diminuer son prestige, il dissimulait toujours la traduction -sous le volume renfermant le texte original. Et nous nous amusions -follement à surprendre son manège pour soulever sans être vu dans les -passages difficiles le volume qui lui masquait son corrigé. Un d'entre -nous s'étant avisé de lui soustraire un jour le texte sauveur, il -faillit devenir fou de colère et nous fit passer à d'autres exercices -sans trouver de raison pour s'en expliquer. - -La musique du vers français était pour lui lettre morte et sa mémoire -se refusait à enregistrer le moindre alexandrin sans l'addition ou la -soustraction d'un certain nombre de pieds. Il se plaisait à décorer de -conjonctions, d'interjections et d'adverbes tous les vers qui se -pouvaient prêter à cette opération. Je me souviens qu'il récitait le -misanthrope de la façon suivante: - - PHILINTE - - _Mais_ qu'est-ce donc, _mais_ qu'avez-vous - - ALCESTE - - _Voyons_, laissez-moi je vous prie, etc. - -ce qui dotait de quatre pieds supplémentaires le premier vers de cette -Comédie. - -Si je lutinai la muse durant le séjour d'un an que je fis dans la -classe du père Milon (nous l'appelions ainsi à cause de sa -prédilection marquée pour le pro Milone) ce ne fut pas la faute de ce -digne vieillard. Je me souviens comme d'hier d'une semonce terrible -qu'il m'adressa pour avoir traduit en vers une Ode d'Horace. La poésie -était, je crois, supportable, mais j'avais eu le malheur de l'aggraver -de deux ou trois contre-sens qui me furent amèrement reprochés. Encore -un détail comique sur ce brave universitaire! Toujours défiant de ses -facultés, il avait imaginé le système des _poils_ écrits. Chez lui, la -moindre observation tournait au discours et nécessitait une rédaction -spéciale dont il donnait lecture au patient. - -Une bonne gaîté nous vient à réveiller ces souvenirs, et Bonnaud -paraît prendre plaisir à nous entendre ainsi jaser. Or, pendant que -nous devisons, Tailhade, dont l'article est sans doute achevé, me -vient apporter le numéro qu'on lui remet d'un journal toulousain, le -_Petit Bleu_. En première page, une chronique de lui sur la -Décentralisation Littéraire sollicite mon attention et je constate -après l'avoir lue, que Toulouse n'est pas seulement une cité gaie, -mais aussi un centre littéraire de tout premier ordre. Je détache à -votre intention, en même temps que les vers exquis cités au cours de -la chronique de Tailhade, quelques phrases de commentaire dont le -critique les accompagne. - -L'article a été inspiré par une réception que l'Association des -étudiants de Toulouse fit au poète pour lui donner, en même temps -qu'une preuve d'admiration et de sympathie, un aperçu de la -littérature locale! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - -_Le Petit Bleu_ - -(Article Décentralisation, par L. TAILHADE). - -Voici d'abord un fragment de grâce toute virgilienne, d'une copieuse -églogue donnée par M. Raymond Marival à la beauté classique des filles -du Midi. Théodore Aubanel reconnaîtrait dans la «Néère» de Marival une -héritière de sa Vénus d'Arles, soeur des belles Provençales qui vont -«sous le soleil, la gorge découverte, se réjouissant au combat des -taureaux, de l'amour et de la mort. - - O Néère, la vie au seuil de ma demeure - S'écoule avec lenteur pareille chaque jour, - Et le cadran, où le soleil marque les heures, - Me dit: travail, repos et rêve tour à tour. - - Cette vigne au ceps d'or prodigues de fruits mûrs - Me donne des raisins becquetés des palombes - Et ce clair ruisseau cèle en ses anses profondes, - - Des poissons diaprés d'émeraude et d'azur. - Si ta chair délicate et fragile aux ampoules - Répugne au baiser âpre et mâle du soleil, - Je sais, ô mon amie, un coin où le sommeil - - Sous les saules est doux. Une eau limpide y coule. - Là, les roseaux du bord, garantis des étés, - Berce des songes d'or à leur ombre abrités. - -Si les alexandrins de Raymond Marival font songer à Virgile, au charme -langoureux des bucoliques, voici d'un panthéisme à la Lucrèce quelques -strophes de Maurice Magre, poète plein de promesses et qui a _tenu_ -déjà: - - O creuseurs de sillons ou fils des âpres landes, - Vous qui trempiez vos barbes d'or dans les torrents, - Vos mains lèvent au ciel des branches en offrande - Comme un don printanier des grands bois enivrants... - Sainte voix des troupeaux! Saint cantique des blés! - O victoire de la nature et de la vie! - Vous planterez des arbres verts et sémerez - Sur le sommet des hautes tours ensevelies. - Vous tresserez le chaume avec des mains d'enfant - Et le sang de vos doigts purifiera la terre - Et le soleil fera jaillir entre les pierres - Les divines moissons et les beaux fruits vivants. - Et plus tard, quand les gerbes d'or amoncelées - Remplaceront les temples morts et les maisons, - Quand le sang de la vigne et des grappes foulées - Coulera dans un bruit de rire et de chansons, - Des laboureurs errant sur les grands sillons calmes, - Trouveront en creusant des armes, des colliers, - Ce qui fut la parure et l'éclat des guerriers, - Ce qui fut le caprice et la beauté des femmes... - -Je voudrais citer en entier les nobles rimes jeunes et savantes qui -sont devant mes yeux, je voudrais proclamer à tous le nom de ces -nouveaux venus tenant pour la seule chose d'importance les -manifestations de la beauté. Je finirai néanmoins par une brève élégie -de Gabriel Tallet, nuancée de gris et de rose mourant comme un -crépuscule d'automne: - - -TRISTESSE DE DIMANCHE - - L'éclat du grand soleil ne luit plus en mon coeur - Comme aux jours en allés de mon enfance claire, - Et le dimanche bleu même ne peut me plaire - Que j'aimais tant pour sa lumière et sa douceur, - - Je ne sais plus aller aux vêpres glorieuses, - Les vêpres d'or où, pour chanter l'hymne d'espoir, - La pauvre aïeule avait vêtu le châle noir; - Les lis montaient plus droits sur les routes poudreuses! - - Pour les fêtes mon corps est las de se parer: - J'ai peur de tant de paix, d'amour et de lumière. - Allez! la solitude est bonne à ma misère... - Le soleil m'a blessé de tristesses à pleurer! - - Oh! pourquoi suis-je donc fatigué de sa flamme? - Ce sont les mêmes fleurs qu'il fait monter vers lui, - C'est la même clarté qui sur mon front a lui: - Encor si j'entendais les cloches dans mon âme... - - Hélas! les doigts subtils l'ont défaite à plaisir, - Et si je reste sourd à la rumeur qui chante, - C'est que j'écoute l'air de la chanson méchante: - Le soleil m'a blessé de tristesse à mourir. - -Ne trouvez-vous pas dans ces vers une grâce exquise de mélancolie, une -morbidesse à la Joseph Delorme, d'un Sainte-Beuve plus moderne, d'un -Sainte-Beuve d'après les _Consolations et les Pensées d'Août_. - - - - - Toulouse. - - -Le public toulousain s'est rendu en foule comme nous y comptions au -Théâtre des Variétés et nous avons eu la joie de dire nos oeuvres -devant une salle vibrante prête à saisir les moindres nuances et à -donner les plus bruyants témoignages de sa vive satisfaction. Pour mon -compte personnel j'ai eu la bonne fortune de faire applaudir des -oeuvres d'une note d'art un peu plus affinée, j'ose croire, que -celle de mes premières chansons avec lesquelles Jules Mevisto, -le _Pierrot mauve beau diseur_, obtint jadis un succès des plus -retentissants.--L'_Eventail_, l'_Amour Impossible_, la _Berceuse -Bleue_, la _Légende du Merle-Blanc_ ont fait oublier leurs aînées -déjà populaires; _Mimi_, le _Machabée_, la _Morgue_, la _Mort du -Propre-à-rien_ aux auditeurs subtils du Théâtre des Variétés, et les -musiques délicates et soignées des compositeurs Missa et Mulder n'ont -pas eu de peine à triompher des mauvaises tisanes du juif Gaston -Maquis. - -A propos de ce dernier, puisque son nom vient sous ma plume, il faut -que je vous narre le démêlé charmant que j'eus avec lui ces mois -derniers. - -Il vous souvient que, lors de mes débuts dans la chanson, je portai -mes premières oeuvres à Gaston Maquis, lequel après mille difficultés -se chargea de les éditer à la condition toutefois d'en signer les -musiques, ce qui tout d'abord, lui assurait une part de droits plus -importante que la mienne. En effet, tandis que j'avais eu la peine -d'adapter mes vers sur des musiques adéquates, il lui avait suffi de -se livrer sur ces musiques à un léger travail de démarquage pour en -être rétribué, comme collaborateur d'abord, comme éditeur ensuite. -Mais laissons de côté ces détails de cuisine. - -Insouciant et inexpert, comme je suppose tous les débutants, je me -contentai de signer une feuille de cession de mes oeuvres à ce -commerçant. En même temps, je l'avisai que mon intention était de -réunir plus tard en volume mes chansons éparses avec la musique de -chant: Il m'assura que la chose ne souffrirait pas de difficultés. - -Or, quelle ne fut pas ma surprise en recevant après la publication de -mon volume: _Chansons Naïves et Perverses_, une assignation par -laquelle il m'était demandé trois mille francs de dommages-intérêts -pour avoir reproduit dans ce recueil les six chansons vendues à Gaston -Maquis.--Notez bien qu'à ce moment les six chansons en question -avaient épuisé le succès possible et rapporté tant par la vente que -par les droits au juif Maquis des sommes plus de vingt fois -supérieures à celles qui m'avaient été allouées. En présence d'un -procès qui pouvait traîner en longueur et menacer le succès du volume, -force me fut de transiger et de rembourser intégralement à ce joli -monsieur, l'argent qu'il m'avait donné pour mes chansons.--Si vous -ajoutez à cela qu'il en demeure néanmoins propriétaire exclusif, vous -pourrez qualifier sa conduite, à moins toutefois que vous ne trouviez -pas dans la langue d'expressions assez méprisantes, ce qui ne me -surprendrait point. - -Excusez l'incontinence de plume qui me fait ainsi m'étendre sur des -détails qui, je l'avoue, sont étrangers aux choses de la tournée -proprement dite. Je vous écris comme je causerais avec vous les coudes -sur la table et j'oublie que tout cela se traduit par une accumulation -d'illisibles pattes de mouche, qui pourraient bien vous faire -renoncer à me lire jusqu'au bout. - -Soucieux de tenir la promesse faite la veille à Laurent Tailhade, je -me suis levé hâtivement ce matin vers dix heures. L'excellent poète -avec lequel je savoure par avance le plaisir de causer très -longuement, demeure tout comme moi à l'hôtel Capoul. Un interminable -couloir traversé, je me trouve à sa porte. Le bruit d'une conversation -très curieuse me parvient à travers la mince cloison de bois; je -frappe et me trouve en présence des deux poètes toulousains, MM. -Maurice Magre et Emmanuel Delbousquet, dont vous avez pu admirer les -beaux vers dans le numéro du _Petit Bleu_, qui faisait partie de mon -dernier envoi. Ces messieurs agitent, avec Tailhade, des questions -relatives à la rédaction du journal l'_Effort_, organe de la jeune -littérature Toulousaine, et qui ne le cède en rien, comme tenue -artistique, je l'ose dire sans crainte d'être démenti, aux premiers -d'entre les journaux similaires de la capitale, j'entends: Le _Mercure -de France_, la _Revue Blanche_, la _Plume_, etc. - -Après une brève présentation faite par Tailhade qui s'occupe aux soins -de sa toilette matinale, ce qui ne l'empêche pas de dicter à ces -messieurs quelques lettres essentielles, Maurice Magre et Delbousquet -se retirent et me promettent de venir ce soir examiner dans les -coulisses le jeu de nos pièces d'ombres et les personnages en zinc de -l'_Epopée_ de Caran d'Ache. Mais déjà Tailhade est prêt à -m'accompagner; je lui propose d'aller surprendre, au lit, Mulder qu'il -connaît déjà pour le bien que je lui en ai dit. Sur le seuil, les -chaussures luisantes de cirage du maëstro, attendent qu'on les vienne -cueillir. Tailhade s'en empare et fait son entrée dans la chambre. -Mulder écarquille de grands yeux tandis que Tailhade lui tend ses -souliers en lui disant: Maître, je vous offre ces fleurs. - -Oh! l'heure délicieuse passée à déjeuner dans un café voisin... sans -préjudice, bien entendu, des propos échangés et des projets remués. Je -demande à mon hôte mille détails sur sa maladie et sur son traitement, -et aussi sur la reprise de ses travaux après la convalescence. Il me -les donne sans marchander et j'apprends que, lorsqu'il s'est décidé à -rentrer dans sa famille, il avait cessé d'espérer en la possibilité -d'une cure radicale, fatigué qu'il était de plusieurs tentatives -infructueuses commencées en des maisons de santé. Il a fallu toute la -confiance que lui inspirait son camarade d'enfance, le docteur -Remond, pour qu'il consentît au dernier essai dont il est sorti -victorieux. Son cas vient s'ajouter, en somme, aux cas très nombreux -qui démontrent l'inanité absolue dans le traitement de la -morphinomanie, de la méthode graduée. C'est par la réclusion et par la -privation totale de morphine qu'il est parvenu à se guérir; mais il -convient lui-même que le souvenir des angoisses éprouvées pendant -cette cure héroïque lui ferait préférer la mort immédiate si c'était à -recommencer. Quand je lui demande s'il n'a pas sur le chantier une -oeuvre importante, il me répond que pour ne se point imposer -d'excessives fatigues, il a préféré remettre aux années qui suivront, -l'exécution de certains projets d'oeuvres sociales, et ne se donner -pour quelque temps encore qu'à de menus travaux littéraires, tels que -chroniques et poèmes de courte haleine. «Pour cette année, me dit-il, -je considérerai ma guérison comme un chef-d'oeuvre suffisant», et -vraiment, il a bien raison, quand on songe aux pronostics funèbres que -ses meilleurs amis portaient sur son compte, voilà dix mois à peine. - -N'empêche que tout en se voulant défendre de travailler, ce cher -Tailhade a donné aux Toulousains, depuis les trois mois qu'il s'est -reconquis sur la morphine, des preuves d'une activité littéraire dont -bien des gens en parfaite santé voudraient être capables. Des -chroniques parues dans la _Dépêche_, une entre autres sur le poète -Georges Fourés qu'il considère comme le dernier des Albigeois et sur -lequel Armand Silvestre fit récemment une très belle conférence, ont -pu montrer que les qualités si personnelles du brillant écrivain n'ont -rien perdu au silence de cinq mois que Tailhade s'est imposé. Pour ses -vers, je veux en exemple vous donner la suivante pièce, _Hymne -Antique_ qu'il m'a dite, après le café, durant ces religieuses -minutes, d'après un bon repas, où l'esprit se réveille pour écouter -les suaves musiques et les vers harmonieux. - - -HYMNE ANTIQUE - - A mon ami MAURICE MAGRE. - - Aphrodite, déesse immortelle aux beaux rires, - Qui te plais aux chansons lugubres des ramiers, - Pour toi les coeurs mortels chantent comme des lyres - Et le printemps gonfle de sève les pommiers. - - Salut, Dispensatrice auguste de la Vie, - Qui courbes à ton joug les monstres furieux, - Qui fais voler la lèvre à la lèvre ravie, - Cypris! O volupté des hommes et des dieux! - - C'est par toi que le soir, à l'ombre des allées, - Imbus d'ivresse et de langueur appesantis, - Les éphèbes, sous les ramures emperlées - Chantent l'hymne vermeil de leurs Oarystis; - - C'est par toi, qu'effeuillant la pourpre renaissante, - La rose dit au vent son désir embaumé - Et que la vierge apporte, heureuse et rougissante, - Sa couronne et son coeur au bras du bien-aimé. - - Et c'est toi qui rythmant les divines Étoiles - Fais tressaillir d'amour le coeur de l'univers - Afin que l'harmonie en qui tu te dévoiles - Apprenne aux hommes purs à composer des vers. - - Je t'implore, ô déesse immense et vénérable, - Soit que glorifiant les rosiers rajeunis - Sous les myrtes en fleurs et les bosquets d'érable, - Tu couvres de baisers les songes d'Adonis; - - Soit que le dur Arès t'enchaîne à sa victoire, - Soit que domptant les flots, Maîtresse des amours, - Les cyclades en fleurs proclament ton histoire, - Mon encens à tes pieds s'exhalera toujours! - - Garde-moi de l'Ennui, de la Vieillesse immonde, - Et, poète vêtu d'orgueilleuse splendeur, - O reine, qui formas et gouvernes le monde, - Avant tout garde-moi de l'infâme laideur. - - Fais que je tombe dans ma force et ma jeunesse, - Que mon dernier soupir ait un puissant écho; - Et, pour qu'un jour mon âme en plein soleil renaisse, - Que je meure d'amour comme Ovide et Sapho. - - LAURENT TAILHADE. - -Oh! la belle et grande et simple langue poétique qui s'exprime en les -vers que vous venez de lire. Comme je lui sais gré, surtout à ce poète -imprégné d'hellénisme et de latinité, d'avoir abandonné les méandres -caverneux du symbole et du décadisme où son amour du rare et du -précieux l'induisirent un temps. Son retour à la simplicité me semble -du meilleur augure pour l'oeuvre attendue de sa maturité, et j'y vois -pour ma part un parallélisme à établir avec son retour définitif aux -lois physiques de la nature, laquelle, pour être simple toujours et -nullement complexe, ne me paraît manquer ni de pureté ni de grandeur. - - - - - Toulouse le - - -La faveur du public ne nous a pas abandonnés hier soir, et tout porte -à croire que la soirée d'aujourd'hui va dignement clôturer la série de -nos toulousaines divagations. Imaginez-vous que j'ai pu déterminer ce -cher Tailhade à comparaître avec nous sur le chariot de Thespis et à -dire lui-même en public cette bluette célèbre de son volume le _Jardin -des Rêves_, qui commence par ce quatrain: - - Le doux rêve que tu nias - S'est hier égaré parmi - Les lys et les pétunias, - Fleurs de mon automne accalmi. - -Il a dit aussi ce merveilleux poème qui s'intitule: la _Mort -d'Ophélie_ et que pour la première fois j'avais entendu ces deux ans -passés, voltigeant aux lèvres précieuses de Mlle Wanda da Boncza, -alors seulement lauréate du Conservatoire. Je n'affirmerai pas que -tous les spectateurs ont partagé la joie pure de mes camarades et de -moi-même à l'audition de ce chef-d'oeuvre de poésie et d'émotion, car -Tailhade, vous le savez, ne rime pas pour les barbares, mais en nous -prêtant pour quelques minutes l'éclat de son prestigieux talent, le -poète des _Vitraux_ donnait à notre compagnie une évidente preuve de -son estime d'artiste et ce nous était un précieux réconfort. - -Mais je ne vous ai conté qu'imparfaitement dans ma lettre d'hier, mon -entrevue avec Tailhade! Vous pensez bien que nous n'en sommes pas -restés à l'hymne Antique dont j'ai eu le plaisir de vous transcrire -les vers sonores. Ma curiosité n'eût été qu'à demi satisfaite, et j'ai -harcelé mon poète de tant et tant de questions que pour n'avoir point -la fatigue de répondre à toutes, il a fini par exhumer d'un tiroir une -liasse de journaux, la plupart du cru, en lesquels ses faits et gestes -fidèlement relatés m'ont édifié sur le prétendu repos qu'il goûte à -Toulouse. J'y ai vu, sans préjudice de nombreuses chroniques et de -quelques poèmes, des compte-rendus d'une conférence qu'il fit le mois -passé sur son camarade Stéphane Mallarmé. Pensez-vous, cousine, qu'il -y ait en France beaucoup de villes où l'annonce d'une conférence sur -Mallarmé aurait quelques chances de réunir des auditeurs? Je ne crois -pas et j'ose affirmer qu'après Paris, Toulouse est bien le seul centre -important de France où des questions de littérature un peu -transcendante peuvent trouver un public pour les ouïr débattre. Au -sujet de cette conférence, Tailhade dont l'humeur combative n'est pas -pour s'étonner de peu, me communique un article du _Messager de -Toulouse_ en lequel il n'est pas à proprement parler couvert de fleurs -et comblé de louanges. Je me suis permis de le découper à votre -intention. Vous y verrez de quelle virulente façon la polémique -littéraire se pratique en la cité des jeux floraux. L'article est d'un -parti pris éclatant, il est d'autant plus curieux à lire, et son -auteur serait peut-être un très dangereux adversaire, s'il cherchait -querelle à bon escient. - - -M. Laurent TAILHADE. - -«Faut-il le dire?» Oui, au risque de lui faire de la peine, tout en -lui faisant une réclame: eh bien! M. Tailhade n'est pas du tout un -anarchiste dans le domaine des idées littéraires. Et s'il n'a pas des -idées anarchistes, la raison en est bien simple, c'est qu'il n'a pas -d'idées du tout. Il a des rancunes et des admirations, des rancunes -surtout; mais les questions de théorie le laissent indifférent. Il ne -s'émeut et ne se met en frais que sur les questions de personne. - -L'annonce de sa conférence sur _Stéphane Mallarmé_ avait attiré un -nombreux public: quelques snobs et beaucoup de curieux, tous friands -de scandales, les uns pour applaudir, les autres pour s'en indigner. -Mais les uns et les autres ont été volés; en revanche, ils ont été -profondément ennuyés. - -Le début cependant était plein de promesses ou de menaces; une phrase -sur «l'ignoble bon sens» semblait grosse de paradoxes; elle ne l'était -que de phrases vides et sonores. Quelques détails sur les _mardis_ de -Mallarmé et sur les _mardistes_, habitués de son logis de la rue de -Rome,--de vieux articles de journal sur les procédés syntaxiques et -prosodiques du réformateur--la lecture de quelques-uns de ses vers, -dont l'interprétation, a dit le conférencier, serait parfaitement -inutile attendu qu'elle est impossible--telle fut cette conférence, -bâtie à la diable, composée de pièces mal jointes, sans idée générale, -sans idées de détail, mais toute hérissée de pointes et d'épigrammes -sur Paul Bourget, Zola, Ohnet, Maurice Barrès, René Ghil, Jean Moréas, -Henri de Régnier, et généralement sur tous les poètes et prosateurs de -ce temps, sans excepter Stéphane Mallarmé lui-même--dont la valeur -pourtant était proclamée «inégalable». - -M. Tailhade est-il Mallarmiste ou antimallarmiste? Mystère! Ce qui est -clair, ce qui est certain, ce qui est évident jusqu'à être gênant, -vexant et intolérable, c'est qu'il est «tailhadiste», si j'ose -employer cet adjectif encore inédit. Jamais «l'hypertrophie du moi», -ce mal des gens de lettres ne s'était manifestée avec tant de -prétentieuse naïveté. Je n'ai pas sifflé, tant j'avais pitié; mais -j'aurais bien voulu m'en aller! Impossible! La foule obstruait les -portes, attendant patiemment ce qui n'est pas venu, ce que j'étais -bien sûr qui ne viendrait pas: à savoir la preuve que, sous cet -orateur aux grâces tapageuses, il y avait un penseur même dévoyé. Il -n'y a pas même tout à fait un Parisien; car M. Tailhade est bien resté -de son pays et il est au fond plus provincial que vous ne le croyez. -M. Tailhade ne pense pas, mais il tonne, il a d'ailleurs une belle -voix, aux sonorités de cuivre;--il a aussi une belle tête, «sarrasine -et monacale», a écrit Mallarmé, et restée sarrasine malgré cet éclat -de bombe que le même Mallarmé, appelle «_un accident politique intrus -dans sa pure verrière_». En voilà assez pour expliquer qu'on s'écrase -aux portes! - - C. A. - - -(_Le Messager de Toulouse._) - - 6 Février, 1897. - -Vous ne supposez pas que je vais perdre mon temps à vous montrer point -par point le non fondé de ce réquisitoire. Je laisse à Laurent -Tailhade qui saura bien s'en acquitter, le soin de se laver lui-même -de tous les reproches sus-mentionnés. Sans avoir entendu sa conférence -sur Mallarmé, j'ose affirmer qu'elle était intéressante et tout au -moins curieuse, car le sujet lui devait être plus qu'à personne -familier, riche, par conséquent en anecdotes et en faits. - -Le reproche de n'être point anarchiste nous laisse plus -qu'indifférents; celui d'être égoïste et de s'exalter à lui-même sa -personnalité n'est pas pour le noircir beaucoup, car ce vice, si c'en -est un, me semble commun à tous les artistes; seule une insinuation -pourrait être offensante celle de l'absence d'idées. Aussi, me -saurez-vous gré de vous adresser une découpure encore, la reproduction -intégrale du discours prononcé par Tailhade, en l'honneur d'Armand -Silvestre son maître et son ami, à l'occasion d'un banquet offert au -conteur poète, par ses admirateurs toulousains. Vous trouverez, à sa -suite, la très fraîche et très spirituelle réponse de Silvestre dont -la sympathique admiration peut consoler Tailhade de quelques morsures -et de beaucoup d'envie. - -«Ce n'est point sans quelque hésitation que je prends ici la parole, -pour saluer la bienvenue d'un Maître illustre et cher, en un pareil -concours d'amis plus autorisés que moi pour ce glorieux office. Les -félibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments -avec éloquence, et, près d'eux, mes jeunes amis de _l'Effort_: -Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la -langue d'Oc et du bien dire Français, peuvent mieux que moi, sinon -d'un coeur plus sincère, acclamer le poète impeccable, le prosateur -classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre. -Mais, quelque défaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne -saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon -affectueuse gratitude à celui qui fut l'éducateur de ma pensée -adolescente, à l'aîné dont les nobles soins m'ont conféré, jadis, -l'initiative artistique. - -Peut-être vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir déjà lointain -de _Dimitri_, au Capitole. Pour la première fois l'honneur me fut -imparti d'approcher le grand poète auquel mes rêves juvéniles -tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanité -prend ici pour excuse la fuite des années, je me plairai à dire que, -même en ce temps-là, je n'étais pas tout à fait un inconnu pour vous. -Déférant aux voeux paternels, j'avais cueilli dans le parterre -métallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rétrospectives -auxquelles un académicien élégiaque a bien voulu prêter, naguère, -l'éclat de ses palmes vertes et de sa modernité. Vos louanges -daignèrent exalter les vers du petit provincial stigmatisé par les -Jeux-Floraux. Je reçus de vous la première confirmation de cette -gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout écrivain doit porter -empreinte dans son coeur, sous peine d'ignorer à jamais la -signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortunée, -jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A -l'ombre de votre splendeur j'ai goûté quelquefois la chère illusion de -me croire poète, car le génie peut, comme le soleil, dorer de -magnificence les planètes erratiques et les astres inférieurs. - -Si j'ose manifester ainsi le moi haïssable, ce n'est point la -curiosité de satisfaire quelque puéril orgueil, mais bien le -ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours. -En aucun lieu du monde, la sincérité de mon hommage ne pourrait -éclater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption, -dans ce Toulouse où, comme dit le poète: - - Je vous ai tout de suite et librement aimé - Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse. - -Agréable cité! Vous en fîtes, ô maître, la capitale de vos pensées, -conduisant votre Apollon au travers de la cité Palladienne, pour y -chanter, en un verbe inspiré, les Divinités immortelles du monde -païen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beauté. Ces dieux latins -que vous évoquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos -poèmes éternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races -privilégiées auxquelles deux mille ans de bâtardise, de ténèbres, de -supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions -antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins -de la Rome papale n'ont pu réduire à ce néant d'hébétude qui, selon -Diderot, constitue l'état de grâce et la maîtresse vertu des -Christicoles. - -Oui, c'est à juste titre, Armand Silvestre, que vous chérissez -Toulouse, d'une particulière dilection, vous dont les strophes -radieuses s'érigent en plein azur, comme les blanches déités de -Phidias et de Cléomène, vous qui, parmi les déformations et le mauvais -goût d'une littérature à son couchant, gardez, sans peur et sans -reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de -la métrique Française. - -N'êtes-vous pas un roi intellectuel de cette métropole d'Occitanie? -Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut, -depuis les jours lointains de la conquête romaine, un site élu pour -les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pensée. -Ni les hordes abjectes des croisés, ni la troupe scélérate des prêtres -ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours -superbe dont les rameaux n'ont cessé de verdoyer. En vain, les -bourreaux sacrés: Innocent III et ce monstrueux Grégoire IX et -Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des -fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses -droits imprescriptibles. Ici, la race indo-européenne, malgré la nuit -médiévale et ce noir crépuscule de la monarchie absolue, rejeta -l'imposture galiléenne, sous l'oeil des pontifes et des tyrans. Elle -vomit sans cesse avec dégoût l'idole juive que des bateleurs -sanglants prétendaient imposer à ses adorations. - -Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher, -et Villars, le pied-plat, protestèrent, au nom du vrai, contre le -dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen âge -toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers -siècles de la lutte, le départ de nos ancêtres vers la justice, vers -la raison. - -Lutte sacrée où le trésor des veines généreuses paya la rançon de -l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre -l'intelligence et les démons de la Nuit, il me semble que la pensée -ouvre plus largement son aile délivrée. - -Oui, vous l'avez compris, vous plus que tout autre, vous, maître -bien-aimé du Gai-Savoir, la terre fécondée par un sang magnanime, la -terre des morts pour la Liberté sera pour jamais la patrie des poètes. - -Comme Athènes, Toulouse a sa déesse éponyme, la Sagesse elle-même. -Comme la cité de Pallas, elle porte au front une couronne de -violettes, tandis que la cigale, soeur éclatante des muses, sert de -parure à ses cheveux. Toujours prête aux actions véhémentes comme aux -rêves amoureux, elle chevauche, elle aussi, l'hippogriffe aux ailes de -bronze que, dompteur ès pierres vives, notre Antonin Mercié donne pour -monture au Génie des Arts; l'hippogriffe qui, d'un vol audacieux et -calme, triomphe sur le Louvre et sur Paris. - - * * * * * - -A vanter, comme je fais, Toulouse en votre présence, je sais, Armand -Silvestre, que je loue à votre gré ces rythmes somptueux où, dans un -langage sans pareil, vous affirmez la gloire et la pérennité du sang -latin. - -A remémorer les luttes ancestrales pour le juste et le vrai, je -célèbre en vous l'un des plus nobles héritiers de cette noble terre -d'Oc. Vous avez chanté--en quel verbe magique!--l'Amour qui décore nos -tristesses, l'Orgueil, cette vertu primordiale qui fait l'homme -vaillant, les peuples libres et les cités robustes. Votre inspiration -jaillit du sol natal, ensemencé par les héros, par les martyrs. - - * * * * * - -Lorsque le fondateur de Rome eut limité l'enceinte de la ville future; -quand il eut enfoui dans le pomoerium la motte de terre paternelle -ravie aux champs albains, son coutre fit jaillir du sol une tête -fraîchement décollée et saignant encore. Sur ce chef vivant, le Temple -Romain s'éleva, quelque chose de la vie de l'être humain réchauffant -les pierres entassées. - -De même, vos nobles vers joignent aux savantes harmonies de l'art tous -les pleurs, toutes les allégresses de l'humanité que nous sommes. -C'est pourquoi, jeunes et vieux, nous saluons tous le poète véridique -dont les hymnes consolent et fortifient, le conteur cher à Virgile -comme à Rabelais, le porte-lyre qui montre la route à ses frères en -marche vers l'Icarie future, vers le Capitole idéal de la justice, de -l'amour de la raison et de la liberté. - -_Je bois au poète_ Armand Silvestre. - - LAURENT TAILHADE. - - -Réponse de A. SILVESTRE. - -Mon cher Tailhade, les meilleurs souvenirs, en amitié, étant les plus -anciens, vous ne m'en voudrez pas de vous rappeler le long temps que -nous nous connaissons déjà. Vous m'en voudrez d'autant moins, que vous -étiez, alors, un tout jeune homme, presque un enfant, élève de -rhétorique de Toulouse quand j'étais déjà un trentenaire avéré. - -Avez-vous lu autrefois une nouvelle de Topfer dont nos mères ont -raffolé: _La Bibliothèque de mon oncle_? J'avais un oncle aussi à -Toulouse, et cet oncle avait une bibliothèque riche de la collection -complète des _Annales des Ponts et Chaussées_, et de quelques atlas -classiques, ceux dont Sarcey a dit si élégamment, un jour dans notre -_Dépêche_, que tous les atlas étaient _kif kif bourrico_. - -Dans ce répertoire plutôt sérieux, je découvris un volume dépareillé -des _Concours des Jeux Floraux_ et, dans ce volume, une pièce de vous, -où se révélait si bien l'excellent poète que vous deviez être que je -vous consacrai deux colonnes du _Moniteur universel_ où je pratiquais -alors, ce qui me valut une fière semonce de monsieur votre -père--magistrat comme le mien.--Vous m'excuserez encore, mon cher ami, -mais je dois vous dire que ce premier poème était fort empreint de la -manière de Leconte de Lisle que vous avez appelé depuis un _Pasteur -d'Éléphants_ et qui ne se doutait guère qu'il comptait un cygne dans -son troupeau. Depuis ce temps, mon cher ami, vous n'avez jamais oublié -que je vous avais salué au seuil de la vie littéraire, et devenu le -poète d'essence purement latine et le merveilleux prosateur français -que nous admirons, vous m'avez fait l'honneur, par deux fois, de -retarder par des préfaces inutiles le plaisir de vos lecteurs. - -Rien ne m'a plus touché au monde que ce filial souvenir et, en échange -des voeux que vous venez de m'adresser, je vous dirai la joie immense -que j'ai éprouvée, et avec moi tous ceux qui aiment notre belle -langue, à vous voir reprendre, après les longues épreuves, votre plume -courageuse et vaillante, des sottises et des lâchetés humaines, en -même temps que fidèle sans merci à vos premières amitiés. - - 28 janvier 1897. Toulouse. - - - - - Tarbes. - - -«Mieux vaut Tarbes que jamais» tel est le déplorable calembour -qu'après six heures d'incarcération nous arrache l'entrée en gare. -Notez bien d'ailleurs que le mot n'est pas de moi. Il me semble -l'avoir entendu attribuer à M. Zola natif de Tarbes, lequel l'envoya à -brûle pourpoint à je ne sais quel interwièver. - -Le paysage, de Toulouse à Tarbes, est joli au possible et d'une -éblouissante variété. L'oeil ravi voit naître et se succéder les -assises du majestueux massif Pyrénéen: un ruban de neige formant une -ligne horizontale presque régulière, coupe en deux les plus élevés de -ces ultimes mamelons, et, sous le soleil déclinant de quatre heures, -avec le bruit musical d'innombrables cascades rencontrées, tout ce -paysage a des airs de fête. - -En gare de Lannemezan, ville natale du poète Laurent Tailhade, portée -vers nous par la brise fraîche du soir qui vient, une musique -champêtre où dominent des flageolets et des flûtes nous apporte l'écho -des danses villageoises dont les habitants de cet heureux pays sont -des amateurs passionnés. - -Le théâtre Caton, où sont venues en foule les Altesses intellectuelles -composant le Tarbes des premières, est tout simplement un cirque à -deux fins, se pouvant prêter avec quelques accommodements aux -exigences des représentations théâtrales. Il en résulte ceci que -l'acoustique en est déplorable et qu'il se faut égosiller pour être -compris, toutes choses qui mettent en fureur notre barnum à bout de -forces. Neuf heures sonnent et le rideau n'est pas levé: Un agent -s'approche de Salis et sans ménagements lui veut intimer l'ordre de -commencer. Jamais représentant de l'autorité ne fut plus mal -accueilli. «Sachez, triple brute et quadruple imbécile, que vous -parlez à M. Rodolphe Salis, chevalier de la Légion d'Honneur, -chevalier d'Isabelle et du Christ de Portugal, ambassadeur -plénipotentiaire d'Honolulu et que je vous dis M...» et ce disant -Salis montrait au gardien de la paix une ouverture ménagée entre deux -portants, vers laquelle se hâta le pauvre bougre médusé, après quoi il -éclatait de rire, tout heureux de son exploit et mis en verve par cet -incident. - -Notre camarade Gondoin, ancien professeur au Lycée de Tarbes, a eu ce -soir les honneurs de la représentation. J'ai négligé de vous parler -jusqu'à cette heure de l'aimable camarade et du bon chansonnier qu'il -réunit en sa personne. Je vais donc finir cette lettre en vous donnant -copie d'une de ses chansons qu'il a bien voulu me dédier. - - -ENQUÊTE SUR LA MARINE - - Au bon poète GABRIEL MONTOYA. - -Air, _du banquet des Maires de Mac Nab_. - - M'sieur Pell'tan déclarait hier - Qu'not' marine était surannée, - Et qu'nous n'pourrions pas t'nir la mer, - Si la guerre était déclarée: - Car nos vaisseaux, de bois ou d'fer, - Sont, disait-il, dans la purée! - - J'vous avou' qu'ça m'a renversé, - Car une flotte, il faut qu'ça flotte; - C' n'est pas la pein' d'êt' cuirassé, - Si l'on chavire à propos d'bottes! - - Aussitôt j'suis allé trouver - Notre doux Président Félisque - Et m'suis empressé d'lui d'mander - Si c'était vrai qu'nous courions l'risque - De voir tous nos navir's flotter - A quéq' chos' près comm' l'obélisque? - - Félisq' m'a d'abord déclaré - Que, bien qu' parfois on le débine, - Il n'a point la marin' dans l'nez, - Puisqu'il mit l'nez dans la marine! - - Ensuite il s'est mis à m'donner - Force détails sur nos navires; - Il m'a dit qu' nous devions compter, - Même en mettant les chos's au pire, - Quat' vaisseaux qui pourraient marcher - Sans qu'un seul des quatre chavire! - - Alors il m'a serré la main, - S'excusant de n' pas me r'conduire, - Et moi j'ai repris mon chemin - Afin d'continuer à m'instruire. - - J'suis allé voir ce bon Lockroy, - Lui f'sant part de mon inquiétude - Il m'a vit' répondu: «J' te crois - Qu' not' flotte est en décrépitude! - Il n'y a guèr' qu'un navire en bois - Qui march', parc' qu'il a l'habitude! - - Enfin, m'a-t-il dit en m'quittant, - Pour rendre not' marine prospère, - Il nous faudra plus de cent ans, - Si j' ne r'viens pas au Ministère! - - Après ça, j'suis parti rêveur, - Roulant ce projet dans ma tête - Que, sur not' plus mauvais croiseur, - On embarque, un jour de tempête, - Tous nos députés, sénateurs, - Et qu'on leur fass' piquer un' tête! - - Alors j'suis sûr que tout d'un coup - Not' flott' deviendrait magnifique, - Car ces blagueurs nous mont' le coup: - C'est c' qu'on appell' la politique! - - JULES GONDOIN. - - - - - Agen. - - -Une des cités sans contredit les plus actives du Sud-Ouest de la -France, Agen que les étymologistes les plus savants dénomment aussi -Prunôpolis est en proie aux ingénieurs et aux démolisseurs. Dans -quelques années ou dans quelques mois, suivant que les travaux iront -plus ou moins vite, une belle avenue plantée d'arbres offrira son -ombre aux visiteurs, lesquels pour le moment sont obligés d'effectuer -avec mille précautions un trajet d'environ deux cents mètres à travers -des terrains vagues semés de plâtre et de gravats. - -En même temps qu'une ville active et industrieuse, Agen est un centre -littéraire de quelque importance. Le patois qui se parle surtout dans -la campagne circonvoisine, pour n'avoir pas à son actif des poèmes de -l'envergure de _Mireille_ et de _Calendal_ pour lesquels il faut bien -reconnaître d'ailleurs que Mistral s'est forgé à lui-même un -dictionnaire et une langue, n'en compte pas moins des oeuvres célèbres -et des auteurs de grand renom. Je ne vous citerai que Jasmin, le poète -justement admiré de l'_Abuglo de Castelguiè_ et d'une infinité -d'oeuvres charmantes, et de poésies pour la plupart idylliques que -tout le monde ici, sait par coeur. - -Et, tenez, sans même franchir le désagréable passage dont je vous -parlais précédemment, sans même rentrer en ville, vous trouvez, dès la -gare, à qui parler. Le buffetier en personne est une célébrité -littéraire, et non point une de ces gloires locales nées d'un speech -où d'une improvisation faite à la préfecture après un banquet, mais -une gloire dont le vocable imprimé tout vif s'étale en première page -d'une des plus importantes revues littéraires du Sud-Ouest. Vous -n'êtes pas sans avoir ouï le nom d'Evariste Carrance. C'est lui-même, -petite cousine, et le hasard veut qu'il soit en voyage. Nous n'en -déjeunons pas moins au buffet, malgré l'hôtel proche, simplement par -bonne confraternité. - -Plût au ciel que nous y eussions également dîné, car, véritablement, -je n'ai pas souvenance d'un repas plus calamiteux que celui que nous -fîmes vers sept heures du soir, en un restaurant dont je veux oublier -à tout jamais le nom. Il est vrai que nous y fûmes conduits par un ami -rencontré, un de ces amis qui connaissent partout les bons endroits. -Je me suis amusé en un tableautin de quelques vers à dépeindre la -physionomie du lieu. Vous ne m'en voudrez pas de l'insinuer parmi ces -lignes; et toi, Charles Cros, maître du genre, pardon! - - Voici le restaurant à prix fixe: Un cinquante; - L'unique rendez-vous de la gent conséquente, - Capitaine en retraite et commis percepteur. - Une patronne épaisse, au rire adulateur, - Vous reçoit dès la porte, et d'un trait énumère - Les plats que son cher fils élève à la primaire - Consigne tous les soirs avant d'aller au lit - Sur un menu graisseux que ses doigts ont sali. - Un potage, un rôti, des petits pois au beurre - Forment ce Balthazar qui dure au plus une heure; - La conversation roule sur les impôts - Que l'on supprime en allégeant les derniers pots, - Tandis qu'en leurs flacons stagnent aux feux du schiste - L'huile mélancolique et le vinaigre triste. - -Au théâtre, beaucoup de monde et du meilleur. Un incident comique est -venu dès les premiers instants troubler quelque peu la marche normale -du spectacle et donner à Salis l'occasion d'un vif succès oratoire. - -Au beau milieu du boniment de Pierrot peintre, cependant que notre -barnum exaltant la nudité splendide de Colombine, flagellait -vigoureusement les membres de la ligue contre la licence des rues, MM. -Béranger, Frédéric Passy, etc., voici qu'un cri s'élève des fauteuils: -Soyez propre! - -Dans l'ombre épaisse de la salle, Salis ne parvient pas à distinguer -son interrupteur, mais il lui fait remarquer qu'il y a méprise de sa -part sur le sens du boniment, et secondement lâcheté à profiter ainsi -de l'ombre pour troubler la représentation. - -Nouvelle réplique de l'interrupteur accompagnée d'une manifestation -hostile du public. Salis alors conclut l'incident par ces mots que -suit un long éclat de rire. «Il n'y avait dans cette salle, qu'un seul -imbécile, il a voulu se faire connaître»: Sans me vouloir extasier sur -cette phrase, d'ailleurs spontanément émise, je vous la donne comme -souveraine pour confondre un interrupteur maladroit dans une réunion -publique. - -A la sortie du théâtre, nous apprenons que le trouble-fête de tout à -l'heure est un ancien percepteur de l'enregistrement, révoqué jadis -pour attentat à la pudeur. Convenez qu'il y a vraiment des gens mal -inspirés. - - - - - Périgueux. - - -Contrairement à ce principe, qui veut que dans toute contrée célèbre -de par le monde pour tel ou tel produit, ce produit soit lui-même en -médiocre estime, je dois convenir que la truffe est à Périgueux en -singulière abondance. Cristi, messeigneurs, quel usage on fait en -cette ville de ce savoureux tubercule. Pour hors d'oeuvre, des -truffes longuement brossées, mais toutes nues et sans apprêt (j'ai vu -des amateurs mordre à même la masse noire, à belles dents); puis une -omelette aux truffes, sans préjudice d'un canard aux truffes et d'une -salade idem. Pour parachever l'obsession, de fines lamelles de -chocolat piquées dans la bombe glacée simulaient des rondelles de -truffes. Le parfum local me poursuit jusque chez le coiffeur que je -soupçonne de lotionner ses clients au triple extrait de truffes. Bref, -je m'éveille après de terribles cauchemars, causés sans doute par -l'ingestion excessive de cet aliment, et durant lesquels j'avais été -pourchassé par je ne sais quels fantômes qui voulaient à toute force -me gaver de truffes, et dans la demi somnolence du réveil, je baptise -Trufaldin mon garçon de chambre. Dieu me damne si je remange des -truffes avant le vingtième siècle. - - - - - Châteauroux. - - -Nous arrivons en plein midi dans le chef-lieu du département de -l'Indre, ce qui nous permet de croiser, en nous rendant à l'hôtel, -quelques minois délurés qui s'en reviennent de la manufacture des -tabacs. Par une association d'idées bien naturelle, la vue de ces -troublantes cigarières nous remet en mémoire le chef d'oeuvre de Bizet -et c'est en fredonnant des phrases de Carmen que nous gagnons en -choeur la table d'hôte où nous attend le déjeuner. Cependant que -défilent en parfaite ordonnance les plats aussi nombreux que choisis, -Salis, dont l'estomac fait mal son service, m'entretient de son ami -Maurice Rollinat, le merveilleux poète des _Brandes_ et des -_Névroses_, dont nous foulons présentement le sol natal. Il espère -que, prévenu de notre visite par les journaux locaux et aussi par une -missive adressée de Poitiers, Rollinat voudra bien venir applaudir au -théâtre, les jeunes poètes qui se font gloire d'appartenir à cette -école du Chat Noir, dont il fut un temps lui-même, l'étoile justement -acclamée. - -Pour ma part, j'ai grande envie de connaître ce poète de frissons et -de fièvres, dont la lecture aux environs de la vingtième année, me fut -une véritable révélation. C'est à Lyon, sur le quai de l'Hôtel-Dieu, -tandis que je scrutais avidement la vitrine d'un bouquiniste, que le -volume des _Névroses_ attira mes regards. Le nom de Rollinat m'était -à cette heure parfaitement inconnu et ce fut par hasard, ou peut-être -par quelque secrète prescience des joies qui m'allaient être données, -que je pris le volume et que je l'ouvris. La lecture hâtive d'une des -premières pièces du livre, _les Frissons_, fit de moi en quelques -minutes, un admirateur passionné du poète, qui pour peindre l'étrange -subtilité de ses impressions, avait employé cette langue imagée et -précise, savante et poétique, et par dessus tout musicale et -chantante. Jugez plutôt: - - Ils[2] rendent plus doux, plus tremblés, - Les aveux des amants troublés, - Ils s'éparpillent par les blés - Et les ramures, - Ils vont, orageux ou follets, - De la montagne aux ruisselets - Et sont les frères des reflets - Et des murmures. - - [2] _Les frissons._ - - Dans la femme où nous entassons - Tant d'angoisse et tant de soupçons. - Dans la femme tout est frissons - L'âme et la robe; - Oh! celui qu'on voudrait saisir! - Mais à peine au gré du désir - A-t-il évoqué le plaisir - Qu'il se dérobe. - -et plus loin: - - Le subtil quintessencié - Edgard Poé net comme l'acier. - Dégage un frisson de sorcier - Qui vous envoûte, - Delacroix donne à ce qu'il peint - Un regard d'if ou de sapin - Et la musique de Chopin - Frissonne toute, - -Ai-je besoin d'ajouter que j'emportai le volume des _Névroses_, tout -heureux de ma découverte, et que le soir même, après ma lecture finie, -j'ajoutai mentalement un siège à ce Parnasse idéal que se forge à -lui-même tout homme épris de poésie. - -Depuis ce jour mon admiration première et spontanément conçue s'est -alimentée par la lecture d'oeuvres nouvelles du poète des _Névroses_; -peut-être l'habitude et aussi la découverte du procédé, lequel dérive -quelque peu d'Edgard Poé et de Beaudelaire, ont-elles émoussé mon -engouement pour telle ou telle pièce dans la note macabre ou terrible -si chère à Rollinat; mais en revanche, j'ai appris à aimer en lui le -peintre subtil et nuancé des divers aspects de la nature, et j'entends -non point l'artiste à la palette souple, qui sait bâcler de chic ou -par à peu près tel paysage vraisemblable, mais l'observateur soucieux -qui palpite avec l'insecte et qui vit avec la forêt, mêlant son -souffle au souffle du vent dans les branches et son âme à l'âme -latente du monde végétal. - -Nul d'ailleurs n'est mieux placé que Rollinat pour s'imprégner de la -nature et pour la décrire avec cette vérité si puissante qu'elle -touche à l'obsession. Au lieu de fixer sa résidence à Paris où son -talent magistralement révélé lui composa dans peu de temps tout un -cénacle d'admirateurs, il a voulu s'enfermer en ce coin de Berry où -Georges Sand, sa marraine, a placé l'action dramatique de quelques-uns -de ses chefs-d'oeuvre. Il y vit en homme simple, dans un renoncement -parfait de toute gloire littéraire, loin du blâme et de l'adulation -des snobs, mais avec la joie quotidienne de s'égarer parmi les ravines -abruptes où parfois les branches des arbres prennent, sous -l'insuffisante clarté lunaire, des airs fantômatiques et -recroquevillés, comme des bras prêts à l'étranglement. Son imagination -Edgard Poesque se complaît à doter ces paysages à la Gustave Doré, -d'anormales apparitions, telles l'étrange figure qu'il évoque en son -poème _L'horoscope_: - - Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de forme - Me dit tout bas - Ces mots qui s'accordaient avec la perfidie - De son abord! - Prenez garde, car vous avez la maladie - Dont je suis mort. - -La représentation s'est écoulée au milieu d'un silence parfait -entrecoupé de rires qui savaient souligner les bons endroits des -chansons d'actualité et parfois aussi de murmures flatteurs, tandis -que défilaient les ombres de Rivière et de Vignola. Le public de -Châteauroux peut compter pour un des mieux stylés de province et -l'accueil qu'il nous a su faire témoigne d'une bonne culture générale -et d'une éducation bien française dans le bon sens du mot. - -La soirée nous réservait d'ailleurs une surprise qui nous a donné -quelque peu la clef de cette initiation rapide aux côtés un peu -spéciaux de notre programme. Comme s'égrenaient les notes ultimes du -Sphinx, un groupe de jeunes gens nous est venu prier d'accepter une -coupe de Champagne dans un local situé non loin du théâtre et dénommé -le Pierrot Noir. - -Eh bien! ce Pierrot Noir est tout simplement un Chat Noir en -miniature, avec un minuscule théâtre d'ombres, pour lequel, en -attendant mieux, on se contente d'un écran en papier éclairé par un -bec de gaz. Le Pierrot Noir étant de fondation récente (son existence -ne remonte pas au delà d'un mois), ne compte pour le moment dans son -répertoire que des chansons illustrées par des découpages en carton, -voire en papier. Ces chansons d'ailleurs, et c'est là le point -capital, sont parfaitement originales et ne doivent rien au répertoire -du café concert ou des cabarets de Montmartre. Les auteurs sont de -préférence des élèves de rhétorique et de philosophie; la chanson -populaire et le genre Bruant y sont représentés par un brave ouvrier -menuisier qui, sans aucun souci de l'orthographe, a bâclé sur l'air de -_Saint-Lazare_ et _du Bois de Boulogne_ des couplets locaux où -l'observation généralement piquante fait passer sur quelques -violations de l'usuelle et courante métrique. Ce chevalier de la -varlope, brave garçon s'il en fut, est traité avec égards par les fils -de famille qui constituent la majorité de ce petit cénacle littéraire -et cette attitude est toute à l'honneur de l'intelligente et brave -jeunesse de Châteauroux. - -En somme, et si j'excepte la déception que nous a causée l'absence de -Rollinat, en proie, nous a-t-on dit, à quelque crise d'intense -mélancolie, cette journée de Châteauroux demeurera une des meilleures -de notre ballade artistique. - - - - - Bourges. - - -L'antique cité de Jacques Coeur nous est révélée à quelque distance, -par l'imposante masse de Saint-Etienne, sa cathédrale aux tours -asymétriques et qui, construite sur un terre-plein, domine et protège -de son ombre les innombrables toits ardoisés où se joue par hasard un -rais de soleil. - -Après nous être extasiés longuement à détailler les figures des cinq -portails en lesquels on peut suivre la progression sculpturale du -XIIIe au XVe siècle, un désir nous prend, à Mulder et à moi, -d'escalader une des tours et de nous donner quelques secondes de -vertige; et nous voilà gravissant les quatre cents marches qui mènent -à l'ultime plateforme. Notre apparition au sommet de la tour surprend -désagréablement un sous-officier et sa payse en train de se conter -fleurette à quatre-vingts mètres au-dessus de la place Saint-Etienne. -Leur mine désappointée semble dire: où donc faut-il aller pour être -seuls. - -Le personnel fixe du théâtre de Bourges est dans la désolation. Le -directeur, dans l'impossibilité de faire face à ses affaires, s'est -envolé ce matin même avec les fonds qu'il avait en caisse. Ses -pensionnaires font mal à voir; un vague espoir que tout n'est pas -perdu les fait rôder autour du cabinet Directorial jusqu'à l'heure où -va commencer notre spectacle. Neuf heures sonnent, plutôt que de -s'aller coucher ils préfèrent prendre place à l'orchestre veuf de -musiciens; tout surpris de la nouveauté du spectacle et de l'imprévu -du boniment, ils oublient leur peine et finissent même par donner le -signal des bravos! Pauvres gens tout de même. - -Or, voilà franchie notre dernière étape. De bonne heure ce matin nous -avons pris en choeur l'express de Paris pour traverser à toute vitesse -les vastes espaces de la Beauce. A l'horizon d'un ciel très pur, veuf -de nuages, le globe rouge du soleil grandit et s'élève majestueusement -comme une lampe de vermeil qu'une invisible main soulèverait. Par la -portière du wagon qui nous renferme nous assistons à l'éveil lent du -ciel et des choses et sur la route parallèle à la voie ferrée, nous -dépassons, d'un vertigineux élan, des couples de boeufs sous le joug -se rendant au labour. Une chanson du jeune Clément Georges chante dans -ma mémoire, portée sur l'aile de la toute gracieuse mélodie que lui -sut broder Marie Krysinska: - - -MATUTINA - - De ses premiers rayons l'aube argente la plaine; - Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine, - Dernier souffle embaumé des brises de la nuit; - L'Aurore épand ses feux en nappe de lumière, - Et la nature entière - En un mystique bruit - S'apprête à célébrer le nouveau jour qui luit. - - Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairie - Charme du laboureur la douce rêverie, - Tandis que l'oiselet caché dans le buisson - Boit aux pistils des fleurs la rosée attiédie - Et joint la mélodie - De sa frêle chanson - Au cantique d'amour qui berce la moisson. - - La cloche du village annonçant les matines, - Egrène lentement ses notes argentines - Qui montent dans l'azur en harmonieux chant; - Vers les cieux attiédis levant son front austère, - L'ouvrier de la terre - Jette un appel touchant - Et demande au bon Dieu de féconder son champ! - - - - - Paris. - - -Réintégrer Paris un mardi-gras, à cinq heures de l'après midi, en l'an -de grâce 1897, alors qu'on vient, deux mois durant, de savourer la -joie du libre espace et l'imprévu des quotidiens déplacements, ce -n'est pas, croyez-le bien, pour vous mettre en folle gaieté. Après -d'interminables dialogues avec des cochers acariâtres qui, sous -prétexte d'encombrements et d'inévitables lenteurs, exigent de doubles -salaires, vous donnez votre adresse avec l'espoir que la demi-heure -qui va suivre marquera votre triomphale rentrée en des pénates chers -à plus d'un titre. Grave erreur. Une heure s'écoule et vous constatez -avec effroi, que le sapin requis stationne à la queue d'une infinité -d'autres, à l'intersection d'une rue traversière et des grands -boulevards. Toutes protestations sont vaines d'ailleurs, car il ne -faut pas espérer que le cocher tournera bride pour vous agréer; tel un -mouton panurgiaque, il suivra la file des automédons, ses frères, et -vous aurez peut-être avant la nuit la satisfaction méritée, oh! -combien, de vous trouver face à face avec votre porte cochère. - -Encore ai-je passé sous silence le cas, très possible d'ailleurs, où, -furieux de vous sentir claquemuré entre les parois de l'étroit -véhicule, une curiosité vous prendra de passer la tête à la portière -pour constater par vous-même les difficultés d'une marche en avant: -alors, n'en doutez pas, il se rencontrera toujours à portée de votre -visage quelque plaisant bien inspiré pour vous adresser à bout portant -une poignée de confetti. Un brusque recul de votre part pour éviter ce -projectile sera accompagné d'un heurt de votre occiput contre la paroi -supérieure du sapin, ce qui vous procurera, en même temps qu'une -douleur très vive, l'humiliation d'avoir fait rire un groupe de -crétins et votre cocher. - -En mettant les choses au pire il se pourrait qu'un malencontreux -confetti insinué entre la paupière et le globe précieux de votre oeil -y donnât naissance à mille et une complications pathologiques dont -vous m'épargnerez le détail; mais je veux croire que vous en serez -quitte pour une bénigne ophtalmie. - -Eh bien! petite cousine, vous qui, sans doute, maugréez contre la -destinée qui vous tient prisonnière à deux cents lieues de ce phare -pestilentiel qu'est Paris, sachez que je vous viens de narrer sans -hyperbole ma rentrée au Logis. Encore ai-je failli à la vérité, en ne -vous la disant pas toute entière; mais je cède au remords qui, déjà -m'accable et je continue: sachez donc que mes trois étages gravis, je -me trouvai dans l'impossibilité la plus absolue de faire manoeuvrer -dans sa serrure la clef, d'ailleurs fort encombrante, qui jusqu'à ces -deux mois passés, m'avait servi de Sésame. On m'a cambriolé, -pensai-je, et après m'être épuisé en des efforts qui n'aboutirent -point j'envoyai quérir le serrurier. Ce praticien dut se résigner, -après l'infructueux essai de plus de trente rossignols, à faire sauter -le pêne et j'entrai chez moi, comme jadis entraient dans les villes -conquises les assiégeants victorieux, par la brèche. Que s'était-il -produit? Rien que de très simple. Et cependant une explication -s'impose. Savez-vous, cousine, ce que c'est qu'un voisin? Je ne pense -pas et c'est encore une des raisons qui devraient, si vous étiez -juste, vous faire bénir votre état de petite rentière et la bonne -fortune qui vous fait vivre presque seule en la maisonnette exiguë -mais si jolie avec le lierre grimpant aux fenêtres, que vos père et -mère vous ont laissée. Un voisin, retenez bien cette définition, car -elle est exacte à Paris pour tous ceux qui n'habitent pas les demeures -coûteuses et très capitonnées, où l'épaisseur des murs et des tentures -réalise presque l'isolement, un voisin, dis-je, est toujours un être -dont les moeurs, les goûts et l'éducation première sont précisément -inverses des vôtres. Pour peu que des occupations divergentes viennent -creuser encore l'abîme impliqué par cette brève définition, vous -pouvez conclure que la guerre est l'état de raison entre gens qui ont -acheté très cher le droit d'habiter des pièces contiguës ou -superposées et d'être plusieurs fois le jour déshabillés par -l'inquisitoriale prunelle du bipède nommé concierge. - -Je suis donc affligé, cousine ma mie, d'un voisin auquel pour mes -péchés, la définition ci-jointe s'applique en sa toute rigueur: Oyez -plutôt: mon voisin s'absente de son logis aux heures durant lesquelles -sa présence ne me saurait causer aucun désagrément, à savoir de huit -heures du matin à huit heures du soir. Il demeure forcément chez lui -le reste du temps, c'est-à-dire aux heures où les gens de race, doués -de quelque éducation et sachant la vie se plaisent à goûter les joies -de la chorégraphie et le charme des savoureuses musiques. Pour comble -de disgrâce ce protozoaire est l'ennemi juré de toute harmonie et ne -prend plaisir qu'aux auditions nasonnées que des chanteurs de cour -viennent donner sous ses fenêtres sur le coup de midi. Je crois -l'avoir vu jeter deux sous et réclamer un bis à tel baryton en plein -vent dont la voix cassée venait d'éructer la chanson des Blés d'or. - -Comment concilier ces choses avec mon amour effréné des oeuvres de -Wagner, de Chopin, de Chabrier, de Schumann, de Grieg et de quelques -modernes, surtout quand le prestigieux Mulder, pianiste incomparable -et divin compositeur, me veut donner ce plaisir royal de s'asseoir à -mon piano pour m'en régaler? En ces heures de musicale ivresse et -d'harmonique béatitude vous pensez, petite cousine, que je donnerais -tous les coupeurs du monde, fussent-ils de chez Dusautoy pour le -moindre fragment de Gwendoline ou des Murmures de la forêt. - -Donc, quelques jours avant mon départ pour cette glorieuse tournée -dont il me semble vous avoir quelque peu entretenue, nous fûmes -invités, Mulder et moi, en quelque mondaine soirée qui prit fin, le -souper compris, vers cinq ou six heures du matin. L'énervement et un -peu le champagne nous interdisant tout sommeil, une fringale de -musique nous poussa chez moi têtes baissées et le poète Haschichin, -Gabriel de Toulouse Lautrec, fortuitement rencontré, voulut bien -prendre part à notre matinale équipée. Bref, sept heures sonnaient ou -peu s'en faut, quand Mulder, en proie à l'harmonieux délire qui cette -fois n'allait pas sans quelque logique, égrenait sur mon Gaveau les -premiers accords du Matin de Grieg, cet admirable et si simple poème -qui vous donne la lumineuse vision d'un lever de soleil, depuis l'aube -indécise et pâle jusqu'à l'embrasement complet du ciel. Hélas! -croiriez-vous que les dernières mesures de ce chef-d'oeuvre furent -troublées par l'insolite répétition de coups frappés à mon plancher, -à l'aide d'un manche à balai, faisant pour la circonstance office de -bélier. - -«C'est quelque esprit frappeur, insinua Toulouse Lautrec, blagueur -impénitent qui fumait sa pipe, les jambes repliées sous lui dans -l'attitude d'un fakir. - -Par bonheur, Mulder, dont vous connaissez le flegme, fit la sourde -oreille et termina magistralement le crescendo incendiaire où les -notes claironnantes sonnent l'éveil de la nature et comme autant de -radieuses fusées, illuminent les quatre coins d'un horizon fictif en -un pays de rêve somptueusement évoqué. - -Evidemment mon voisin pour lequel, sans doute, la musique est une -simple succession de bruits vagues et inexpressifs, interpréta comme -une bravade, la tempête des dernières mesures. Le fait est que je -l'entendis ouvrir sa porte avec fracas et d'un pas où résonnait sa -bourgeoise colère, escalader l'étage qui nous sépare. En quelques -secondes, il frappait à ma porte: «L'esprit se rapproche, ricana de -Lautrec.--Je vais me mettre en communication avec lui, répondis-je.» - -Je me contentai toutefois d'interpeller le fantôme à travers la mince -cloison de bois, car j'entendais rugir cette bête coléreuse et je me -souciais peu d'une conversation boxée. Je fis simplement valoir mon -droit, vu l'heure licite, de me livrer chez moi à des occupations même -bruyantes. Au lieu de m'écouter, l'irascible tailleur vociféra de plus -belle, m'adressant les épithètes les plus malsonnantes qui soient, en -sorte que si je n'avais écouté que les protestations révoltées de ma -conscience, je lui eusse peut-être donné sur l'heure une leçon de -convenances. Mes deux amis surent me retenir, en m'affirmant que le -mieux était de me faire rendre justice et de poursuivre l'offenseur. -Tous deux s'offraient pour faire au juge de paix le récit fidèle de -l'incident et se réjouissaient par avance de la condamnation -infaillible, laquelle vaudrait mieux à leur sens que toute brutale -intervention. - -J'assignai donc mon voisin pour injures, devant le juge de paix du -XVIIIe arrondissement. Il fit la sourde oreille, et sous le coup d'une -seconde assignation il envoya pour le représenter un de ces hommes -d'affaires dénommés avocats marrons, lequel avec sérénité m'attribua -les injures, en sorte que force fut au juge de faire citer les -témoins. - -Confiant en mon bon droit et ne supposant pas une seconde que mon -adversaire aurait la mauvaise foi d'invoquer des témoins -contradictoires, j'informai les deux amis présents à l'algarade qu'ils -auraient à fournir, à telle date que je leur indiquais, une simple -narration des événements. Le malheur voulait que je fusse absent de -Paris le jour où les témoins devaient comparaître. L'ami chargé par -moi de me représenter ne pût que déposer un témoignage écrit de Mulder -absent comme moi; Toulouse Lautrec avait mal aux cheveux et ne se -rendit pas à l'audience. De son côté, le tailleur pratique fit -comparaître une ouvrière qui, disait-il, avait précisément couché en -son domicile le jour indiqué. Cette pauvre fille préféra me noircir et -m'attribuer mille honteux propos que de perdre sa place. D'autre part, -et comme second témoin, mon adversaire présentait un architecte, vieux -garçon coureur de fillettes, dont l'antipathie m'était connue de -longue date, de par certains regards auxquels un homme exercé -reconnaît vite un ennemi. Ce dernier, trop malin pour faire un -grossier mensonge, glissa volontiers sur les injures qu'il déclara -avoir vaguement entendues, sans en avoir pu discerner l'auteur. Il -s'étendit hypocritement sur la fréquence des séances musicales qui se -donnaient chez moi, tant et si bien, que le juge de paix, oubliant le -point de départ et les injures qui seules devaient être en cause, me -condamna à payer à mon délicieux voisin cinquante francs de -dommages-intérêts, pour me punir, sans doute, de mon amour immodéré -pour la musique. - -Le coupeur triomphant se conduisit, en l'occurrence, comme se -conduisent les gens fautifs auxquels la justice, avec son ordinaire -logique, a donné par devant les hommes une apparence de raison. Fort -de mon absence, il s'assura le concours d'un huissier et la saisie -suivit de près la signification du jugement. Les lenteurs de la poste -et l'indifférence du concierge m'empêchèrent d'être mis au courant de -toutes ces opérations qui s'effectuaient à Paris pendant que je humais -les effluves embaumés et les brises tièdes de la baie de Monaco. Et -voilà comment je trouvai en arrivant chez moi la porte forcée, les -meubles en désordre et partout la trace odieuse que laissent après eux -les sinistres oiseaux de proie, grippe-sous aux doigts crochus, dont -l'illisible copie chèrement payée, assure la ruine irrémédiable de -ceux que la loi n'a pas tout-à-fait accablés. - -Vous dépeindre la colère qui s'empara de moi, lorsqu'un coup d'oeil -circulaire m'eut révélé de quelle infamie j'étais victime, je préfère -y renoncer, mais je vous déclare que je confondis dans une même vision -spontanée de carnage collectif, les physionomies mélophobes de mon -voisin, du juge de paix, de l'architecte et de l'huissier, encore que -ce dernier ne fût que l'instrument de la loi dont je pâtissais. Une -chose surtout porta mon indignation à de paroxystiques hauteurs, ce -fut le choix, au nombre des divers objets saisis, du cartonnier, -réceptacle de mes chers et précieux manuscrits. Je manquai m'évanouir -à l'idée qu'une main inconsciente et mercenaire avait souillé ce -coffre où reposaient, en attendant peut-être de glorieuses -exhumations, les produits d'un labeur obstiné de dix ans. Ce viol -m'apparut comme un supplément inutile de férocité, venant s'ajouter à -la satisfaction pure et simple de la loi pour me rendre cette dernière -plus odieuse encore, et dans l'éclair de ma légitime fureur je compris -l'Anarchie. - -Mais, comme il s'agissait de parer tout d'abord aux conséquences -immédiates de la saisie et qu'une prompte intervention suffisait pour -cela, je n'eus garde de m'arrêter longuement aux considérations -théoriques et je m'empressai de solder la note de mes juridiques -émotions. J'eus la sagesse de ne pas écouter les conseils d'un docteur -en droit de mes amis qui me garantissait un triomphe en appel, et pour -n'être point tenté d'avoir jamais recours à la justice des hommes, je -me remémorai quelques sentences latines telle que: _Homo homini lupus_ -ou encore _Summum jus, summa injuria_, lesquelles, chère cousine, je -livre à votre sagacité en vous priant de ne me point tenir rigueur -pour les flots d'encre versés par moi sur les ci-jointes feuilles. - - - - - Paris, 9 mars. - - -Vous ai-je dit, cousine, qu'une seconde tournée doit commencer le 11 -courant et que nous ne sommes rentrés à Paris que le temps strictement -nécessaire pour nous remettre de nos fatigues. Je commence à dominer -un peu la colère qui s'est élevée en moi à la suite du ridicule procès -que je vous ai si longuement narré dans ma précédente lettre. J'impose -silence aux protestations de mon amour-propre froissé et aux cris de -révolte de ma conscience éprise de justice; j'essaie de me créer un -nouvel état d'âme et d'envisager l'existence dans nos rapports avec -les autres hommes comme une bonne farce très immorale, au fond, dans -laquelle il se faut efforcer d'être uniquement spectateur, si l'on ne -veut pas être ou dupeur ou dupé. - -La fantaisie m'a pris avant-hier d'aller entendre Manon à -l'Opéra-Comique, en compagnie de Mulder, pour échanger avec lui mes -impressions au cours de cette oeuvre que je considère comme la perle -de l'écrin musical de Massenet. Je ne pense pas, en effet, qu'il soit -possible de rencontrer plus de charme et plus de grâce sautillante et -maniérée, unie à plus d'humanité sincère et de vibrante passion. -Hélas, ma mauvaise fortune a voulu que l'interprétation fût inférieure -à tout ce que j'étais en droit d'attendre dans le second théâtre -lyrique de la capitale. Si j'excepte le tendre Leprestre qui a fort -bien dit et très joliment chanté quelques passages de sentiment -délicat, pour lesquels il faut, j'en conviens, mieux que l'appoint -d'un bel organe, tous les autres acteurs chargés de défendre Manon -m'ont paru fort au-dessous de leur tâche. Jamais choeurs de province -ne furent aussi mal réglés. L'orchestre, lui-même, l'orchestre tant -réputé de l'Opéra Comique, dirigé d'ailleurs par un succédané du -maëstro Danbé, prenait part à la débandade générale. C'était si -mauvais, qu'à plus de vingt reprises j'ai dû maintenir de force à son -fauteuil, Mulder qui se démenait comme un diable et qui menaçait -d'éclater. - -Une ouvreuse qui lisait sur nos visages le mécontentement croissant -avec l'heure, me dit en me remettant ma canne et mon chapeau. - ---Ces Messieurs n'ont pas l'air satisfait. - ---Effectivement, Madame, nous ne le sommes point. - ---Ces Messieurs ont peut-être oublié que c'est aujourd'hui dimanche. - ---Tiens, c'est vrai, fis-je à cette honnête femme, me gardant bien de -partir en guerre contre ce préjugé sans doute ancestral, dont sa -réponse était l'éclatante preuve, à savoir qu'il se faut résigner le -dimanche, à subir chez M. Carvalho de déplorables auditions des -chefs-d'oeuvre consacrés. - -Il faut que je vous conte, petite cousine, une visite que j'ai faite -hier à un vieil ami dont le nom sûrement est connu de vous; j'ai nommé -le sculpteur Pendariés. J'ai toujours eu pour la sculpture un amour -spécial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mêlée de -respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la -réalisation d'une oeuvre sculpturale qu'il y a positivement lieu de se -demander comment dans une époque de veulerie musculaire comme la -nôtre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une -carrière aussi ingrate. L'imagination qui se plaît à considérer les -artistes comme des êtres délicats et raffinés, un peu mièvres et -féminins en quelque sorte s'effarouche de cette vision brutale d'un -homme, luttant corps à corps avec un bloc de glaise informe qu'il -pétrit à sa fantaisie, ou encore, faisant sauter à larges coups de -maillet, les éclats d'un cube de marbre d'où surgira l'impérissable -beauté, comme un thésauriseur fendrait le mur d'un vieux castel où des -trésors sont enfouis. - -Encore s'il ne fallait pour aboutir que l'effort physique et la seule -patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte -la foi et non point seulement cette foi qui se manifestant avec des -ardeurs d'incendie a pu dicter à tel poète, à tel peintre même, une -page immortelle, une géniale composition. En sculpture, l'Etincelle -n'aboutit point, l'inspiration véhémente en est pour ses frais. Ce -qu'il faut au sculpteur pour ciseler son rêve, c'est la hantise -constante, l'obsession de son idéal, la persécution de l'image guidant -la main durant les innombrables séances de l'exécution. Plus que tout -autre, il connaît les affres du travail, et parmi les écrivains dont -l'oeuvre aujourd'hui rayonne sur la France intellectuelle, je n'en -vois qu'un qui eût mérité de tenir le ciseau, c'est Gustave Flaubert, -l'homme au burin méticuleux, l'implacable forgeur qui travaillait sa -prose, comme travaille à l'ébauchoir le sculpteur qui tantôt rogne, -tantôt ajoute un ruban de glaise à sa réfractaire statue, sans tenir -compte du vol impassible de l'heure et sans s'émouvoir de l'oeuvre qui -n'avance pas. - -Donc je suis allé voir mon ami Pendariés que je n'avais pas vu depuis -plus d'un an et qui me pardonne volontiers la rareté de mes visites, -car il sait combien je suis avec lui de coeur et combien je -m'intéresse à sa personne et à son art. - -A dire vrai, j'étais un peu curieux de savoir ce qu'il va présenter au -prochain salon, car nous ne sommes pas éloignés de l'ouverture du -Palais de l'Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n'a pas -cessé d'exposer des oeuvres toujours estimées et plusieurs fois -d'ailleurs récompensées. J'ai gardé le plus gracieux souvenir d'un -Narcisse en marbre qu'il exposa ces deux ans passés et qui m'apparut -comme un petit chef-d'oeuvre de charme et de mièvrerie sensuelle. -J'avais même composé à son intention pour être gravés sur le socle -huit vers que je m'en vais vous dire. - - Joli comme un été qui touche à son déclin, - Dans la pâle clarté d'une aube languissante, - Narcisse est étendu près d'une eau bruissante - Et contemple, amoureux, son visage câlin. - Sa chevelure ondoie au gré du flot morose, - La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons. - Cependant que perdu dans les bleus horizons, - Longuement il jouit de sa métamorphose. - -L'illustre maître Falguière, de qui Pendariés prit conseil, jugea que -le sujet se passait de commentaires et peut-être eut-il raison. - -Je m'attendais donc à voir cette fois encore quelque oeuvre nouvelle, -en laquelle se donneraient libre carrière les qualités maîtresses de -mon ami, à savoir l'harmonie des formes, la souplesse câline des -contours et cette passion chantante de la chair qu'il sait si bien -rendre voluptueuse et frissonnante. - -Après les accolades et les reproches mutuels sur notre apparente -indifférence à l'endroit l'un de l'autre, j'interpellai vigoureusement -le sculpteur que je sais cachottier et mystérieux pour les choses de -son art. «J'espère que tu nous a bâti quelque joli morceau pour le -prochain salon et je ne te cache pas que je suis venu pour en avoir la -primeur. - ---«Bah! fit-il avec une moue, qu'il s'efforça de rendre dédaigneuse, -mais où je sus lire un manque total de sincérité, c'est si peu de -chose. - ---«Possible, mon vieux, mais je demande à voir.» - -A mesure que nous avancions vers l'atelier je surprenais sur sa mobile -et expressive physionomie, l'éclatement comprimé d'un sourire -mystificateur. - -Que va-t-il me montrer, pensais-je. Et cependant la porte s'ouvrit. - -Cette fois je me reculai: Dans la lueur pâlissante d'une fin d'après -midi, m'apparaissait immense, à cause un peu de l'atelier très exigu, -l'oeuvre presque achevée que mon talentueux ami réserve au salon de -sculpture des Champs-Élysées. - -«Peste, mais c'est du marbre», fut mon premier cri. Vous me direz que -ce n'est point là l'expression d'un sentiment très esthétique, mais -j'avoue qu'au premier moment je fus dominé par la vision du labeur -géant que mon ami venait d'accomplir, considération de second ordre -j'en conviens, qui ne tarda point à s'effacer devant une autre plus -flatteuse: l'admiration. - -Sur un socle à pivot parfaitement équilibré et qu'une main d'enfant -pourrait sans nul effort déplacer circulairement, un homme nu, d'un -tiers au moins plus grand que nature, développe debout la plus -admirable anatomie qui se puisse rêver. - -Cet homme, un paysan comme l'a voulu son auteur et non point un paysan -d'atelier aux rondeurs mièvres et graciles d'Apollon, mais un rustre à -la puissante musculature, s'est arrêté près d'une roche inculte. Les -jambes fléchies, le torse un peu voûté de l'homme qui se livre aux -travaux ardus de la terre, tout dans son attitude et dans son -mouvement crie la fatigue et l'effort continu d'une laborieuse -journée. Derrière lui, contre ses pieds, il a déposé dans un geste de -lassitude suprême, la pioche dont tout le jour il éventra le sol -rétif. Car la terre où ses pieds se sont posés ne respire rien moins -que la fertilité et ce n'est pas sans peine qu'elle nourrit ses amants -obstinés, l'ingrate et revêche marâtre. Aussi l'homme à la longue -s'est-il découragé; le peu d'âme qui somnolait en ce coffre de brute -attelée au labeur, lui vient aux lèvres dans un appel à la toute -justice d'en haut. Aura-t-il après ces fatigues subies, l'équitable -joie des récoltes; voudra-t-elle multiplier pour le payer de ses -peines, les graines que ses mains ont confiées à ses entrailles, la -terre mauvaise entr'ouverte sous son effort. Et joignant ses mains -calleuses où le manche du pic a laissé l'ineffaçable stigmate du -travail, levant au ciel sa face où pour une minute s'est réfugiée la -vie de tout ce grand corps, le paysan s'exalte en une prière -marmonnée, plus grande et plus sincère en son inexpression que les -fadeurs apprises de tous les cagots de sacristie. - -Vous dirai-je la joie délirante que je versais dans l'âme de mon -précieux ami en lui énumérant une à une, toutes ces émotions que je -viens de vous dire et que je déduisais de mon attentif examen. Encore -ne m'attardai-je point, avant tout, féru d'art sincère, à lui vanter -l'exactitude merveilleuse des attaches et l'incomparable fini des -moindres détails, toutes choses qui ne sauraient échapper à l'oeil -exercé des professionnels. - ---«Et quel titre vas-tu donner à ce beau morceau?» - -Au lieu de répondre directement à ma question Pendariés me dit: - ---«Te chargerais-tu d'en trouver un satisfaisant? - ---«Non, certes. - ---«Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de -résumer par un mot sans doute insuffisant l'état d'âme complexe que -j'ai voulu rendre. Tu n'as pas eu besoin de titre pour me comprendre; -d'autres, je l'espère, me comprendront également et c'est la plus -grande récompense que je puisse espérer. Ce paysan qui, vers la fin du -jour, laisse tomber sa pioche, et brisé de fatigue, invoque un Dieu -qu'il ne voit pas, mais dont il attend l'infinie miséricorde et qui -lui donne la force encore de se résigner, ce paysan c'est moi-même. -Ah! pendant les deux ans qu'a duré ce travail, dont tu contemples le -résultat, que de fois moi aussi j'ai laissé tomber le marteau, pesant -à mes pauvres mains gourdes. Et je les ai levées vers l'Idéal, ces -mains fatiguées qui s'épuisaient à rendre mon rêve; oh! si du moins je -l'ai pu rendre assez pour que d'autres hommes le déchiffrent, je n'ai -plus rien presque à désirer.» - -Ce bougre là m'avait ému avec son éloquence simple et bon enfant; je -ne trouvai rien à lui dire et je me contentai dans une pression de -mains de lui témoigner combien son oeuvre m'allait au coeur. Après -quoi, lui-même me prenant aux épaules me fit pirouetter vers la porte -entr'ouverte de l'atelier en me disant: «Allons boire un bock à la -santé de mon Bonhomme!» - - - - - 10 mars. - - -C'est demain que nous reprenons la vie errante, et pour un bon mois -s'il vous plaît. L'itinéraire ne nous promet pas cette fois une -succession de séjours paradisiaques et nous n'aurons guère le choix, -ce me semble, qu'entre le brouillard et la pluie, dans les vingt et -une cités que je vois figurer sur la liste à moi confiée, mais dame, -on s'amollirait à la fin si l'on rencontrait fréquemment en voyage des -oasis comme Monte-Carlo. Il se faut aguerrir à ses dépens et nous ne -mourrons pas d'avoir affronté Saint-Nazaire, _Nazaire les chiens_, -comme il me souvient d'avoir entendu dénommer ce savoureux port de -mer, à l'époque où je m'embarquais à bord du _Lafayette_ pour la -Havane et Vera-Cruz. - -Oui, cousine, c'est vers la Bretagne que nous allons porter nos pas -impénitents; oyez plutôt: Rennes, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest, -Lorient, Vannes, Nantes, Saint-Nazaire. Nous pousserons s'il plaît à -Dieu jusqu'à Bordeaux et rentrerons à grandes enjambées par quelques -cités importantes du centre et de l'ouest. - -A vrai dire, il me tarde presque d'être en route et je sens que je -vais quitter Paris sans trop de regrets; les huit jours que j'y viens -de passer n'ont pas été précisément fertiles en douces minutes et si -j'excepte ma visite à Pendariés, tout le reste est indifférent sinon -désagréable. - -Je subis cette impression très curieuse d'être dépaysé chez moi, pour -ce fait que je viens d'arriver à peine et que j'en vais aussitôt -repartir. Le séjour que je fais à Paris m'apparaît simplement comme -une étape un peu prolongée, insuffisante toutefois pour contracter des -habitudes, et n'ayant rien qui me retienne, j'ai presque hâte de -décamper. La saison, d'ailleurs, est indécise; il ne fait ni froid ni -chaud, mais l'immobilité dans un grand fauteuil vous glace jusqu'aux -moëlles; au dehors, de courtes averses et des coups de vents, tout cet -ensemble atmosphérique auquel on donne le pittoresque vocable de -giboulées. - -Et puis, dame, à courir les grands chemins comme nous faisons, on se -sent quelque peu devenir nomades. Changer d'air et de table et de lit -et d'horizons et de visages, cela devient à la longue une nécessité. -Excepté ce détail que notre vêtement est confortable et que les trains -rapides nous épargnent l'usage des souliers à clous et des bâtons -ferrés, nous sommes aussi des chemineaux. Ce parallèle me séduit -d'autant plus à cette heure, que le beau poète Jean Richepin triomphe -présentement à l'Odéon avec une pièce portant ce titre: _Le -Chemineau_. J'en suis ravi pour la gloire de l'auteur et aussi pour -les destinées de ce bon vieux Théâtre; mais croiriez-vous que -l'importance des recettes et la location par trop anticipée, m'ont -empêché d'entendre cette oeuvre, que si volontiers j'eusse applaudie. -Fasse le ciel qu'elle demeure au répertoire et que je la puisse aller -voir en d'autres temps, d'autant plus qu'elle est, dit-on, fort bien -jouée. Ce brave Decori a trouvé cette fois l'occasion qu'il devait -chercher depuis longtemps, à savoir un beau rôle bien écrit, avec de -beaux vers, pour mettre en valeur toutes ces choses et aussi les -qualités maîtresses de comédien qui sont les siennes. Quand je pense -que je l'ai vu ces deux ans passés, tenant dans le _Tour du Monde en -quatre-vingts jours_, au théâtre des Galeries Saint-Hubert, à -Bruxelles, le rôle de Gaston Jollivet, le reporter Français de la trop -célèbre féérie! On sentait dans ses moindres gestes, et bien qu'il fût -infiniment meilleur que ses comparses, un dégoût profond d'avoir à -dégoiser les banalités de son rôle et comme une honte secrète de se -prêter à ces bassesses dramatiques. Il doit être heureux cette fois; à -lui les belles créations où l'on se dépense, où l'on peut être -soi-même et donner au public la mesure de son talent! Heureux Decori. - -J'ai rendu visite à Salis en son pied à terre de la rue Germain Pilon. -C'est de lui que je tiens l'itinéraire dont je vous entretenais tout à -l'heure. Ce diable d'homme est un des êtres les mieux trempés que -j'aie encore vus. Je l'ai trouvé, l'oeil terne, la face jaune avec des -reflets verts, replié sur lui-même et souffrant visiblement comme le -trahissaient d'involontaires crispations du visage. Il refuse -absolument de garder le lit malgré son état d'extrême faiblesse et il -se traîne sur un grand fauteuil à clous d'or, celui, si je ne me -trompe, qui se trouvait à droite en entrant, tout à côté de la Diane -de Houdon, au Chat Noir de la rue Victor Massé. Autour de lui c'est un -entassement inouï de cadres de toutes grandeurs et d'objets -multiformes; toute la décoration intérieure du célèbre cabaret. Je -reconnais les fameuses bottes à revers qui, pendant quelques mois, -figurèrent sur un socle avec cette inscription: Tronc pour les pauvres -de Séverine. Des chassepots, des sabres de cent Gardes, des baudriers -et aussi des casques de dragons et des shakos de grenadiers sont jetés -pêle-mêle dans un coin. C'est tout le matériel dont s'armaient, aux -jours de grande liesse, les habitués du Chat Noir ayant à leur tête le -capitaine Nardau, pour défiler en monôme dans les trois petites pièces -contiguës qui composaient le cabaret. - -Je retrouve aussi le beau lutrin massif en chêne surmonté d'un aigle -de bronze aux ailes demi étendues; le lutrin sur lequel, avant de -prendre place dans la très artistique collection des oeuvres -Chatnoiresques, chaque peinture ou dessein nouveau devait effectuer un -stage. Lors de la reprise de l'_Epopée_, ces deux ans passés, un -dessin colorié de Caran D'Ache amusa pendant plus de six mois, les -visiteurs de tous pays qui firent le pèlerinage de la rue Victor -Massé. Ce dessin représentait le général Bombardier, une sorte de -foudre de guerre, emporté par le galop formidable d'un cheval à -l'hypertrophique musculature. Des quatre fers de ce terrible bucéphale -partaient des éclairs; sous son ventre fumant, des obus se croisaient, -sans même interrompre ou gêner sa course vertigineuse. Sur les côtés, -mais réduits à de pygméennes proportions, des postes d'artilleurs -organisaient leurs batteries. Bombardier les dominait de sa haute -taille, et le visage impassible, franchissait d'un bond -d'invraisemblables fourrés de hautes herbes et des rivières qu'il -sautait comme autant de ruisseaux. Les tons passés de l'aquarelle dont -l'oeuvre était rehaussée lui donnaient l'apparence d'une superbe -épreuve d'Epinal. Le cadre empire aux baguettes blanches avec des -dorures en forme d'aigles achevait la mystification et j'ai plusieurs -fois entendu des visiteurs, affirmer hautement aux personnes qui les -accompagnaient que c'était là le très véridique portrait d'un général -de l'Empire. - -Cette oeuvre céda le pas à une charge remarquable de l'excellent -caricaturiste Léandre, représentant Salis en train de bonimenter. Vêtu -de la fameuse redingote grise aux deux rangs de boutons en arc de -cercles se rejoignant en avant sur la taille, le poing gauche à la -hanche, le bras droit tendu vers l'écran où défilent des bataillons, -les doigts surchargés de massives bagues, le gonfalonier de la butte -commande une charge de cavalerie, et son oeil, à demi caché sous sa -broussailleuse paupière, lance de fauves éclairs dans la direction -d'un imaginaire ennemi. - -Au-dessus du portrait de Salis, dans lequel déjà les traits sont -volontairement accentués, une esquisse représente la tête d'un -guerrier moyennageux disparaissant sous un casque d'où seuls émergent -les lèvres et le menton. L'oeil s'aperçoit par un orifice ménagé à son -niveau dans la paroi du casque. Et cet ensemble donne l'impression -générale de la tête nue de Salis, par suite du fantaisiste arrangement -des lignes. C'est de la bonne charge et de la très spirituelle -caricature, en même temps que cela constitue au gentilhomme une -réponse aux historiens mal informés qui lui voudraient contester sa -chevaleresque origine. - -Le dessin qui, plus récemment, occupait le poste d'honneur, était, si -je ne me trompe, un encadrement du très curieux et très cocasse sonnet -olorime de Jean Goudezki. A ce sujet, laissez-moi vous dire après -Jules Lemaître en personne, que ce sonnet en lequel chaque vers est -strictement et syllabiquement répété, est le seul de ce genre que -possède notre Littérature, et ce, malgré les acrobaties et les tours -de gymnaste auxquels si souvente fois se livrait Théodore de Banville. -Je regrette que ma mémoire en soit présentement dépossédée, mais je -vous en veux néanmoins citer deux alexandrins qui vous édifieront sur -la teneur du reste. (Le sujet, il est bon que je vous en instruise, -est une invite à Alphonse Allais, lui énumérant les plaisirs -champêtres que l'auteur le prie de venir partager avec lui). - - A l'ombre à Vaux, l'on gèle. Arrive! Oh! la campagne. - Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne. - - -Vous jugez par ces deux vers du joli casse-tête chinois que devait -constituer l'ensemble. Je ne suppose pas qu'un comédien, même des -mieux doués, parvint jamais à le faire entendre en le déclamant à des -auditeurs, voire aux plus rompus en l'art d'ouïr des étrangetés -rimées. - -Sur la marge spacieuse entourant le dit sonnet, le spirituel Georges -Delaw avait donné libre carrière à la plus échevelée fantaisie. Sous -l'auvent d'une monumentale cheminée, les deux amis (Goudezki et -Alphonse Allais) faisaient sauter l'omelette au lard mentionnée dans -la courte pièce. Autour d'eux, accrochées aux murs et aux solives du -plafond, d'innombrables jambonnailles et autres pièces de paysanne -charcuterie, faisaient rêver de prodigieux gueuletons et de -gargantuesques mangeries. - -Plus loin, sur l'autre face de la marge, une servante à la croupe -rebondie emplissait de cervoise les verres moultes fois vidés de nos -campagnards improvisés dont les mains se tendaient en des gestes de -bachiques désirs vers la gorge mal défendue. - -Vous ne m'en voudrez point, cousine, de m'étendre si longuement sur -ces détails; je prends peut-être, à vous énumérer ces choses, plus de -plaisir que vous n'en aurez à les lire et ce plaisir, croyez le bien, -ne va pas sans quelque mélancolie. Car c'est du passé que je parle et -l'effort que je fais à cette heure pour me remémorer avec quelque -précision les êtres et les objets qui furent un temps mêlés à ma vie, -suffira, je l'espère, à me les rendre inoubliables désormais. - -L'hôtellerie du Chat Noir, qui sous la patine du temps avait revêtu -ces tons gris propres aux monuments historiques, est redevenue en -quelques jours, l'uniforme et quelconque maisonnette en laquelle -s'abritera la précieuse santé d'un marchand de savons, rentier. -Disparues la verrière suggestive de Willette, la danse macabre et la -procession du Veau d'or; envolées au vent les superbes lanternes en -fer forgé qu'au temps de sa gloire naissante le maître Grasset dessina -tout exprès pour Salis; et l'enseigne hiératique, où dans un croissant -de Lune ricanante, un chat se profilait debout sur ses pattes de -devant, et aussi le Grand Soleil aux rayons dorés, qui surmontait la -fenêtre du premier étage et s'irradiait sur un chat apothéotique. Je -traversais hier encore la rue Victor Massé et ne songeant plus que -tout ce décor n'était désormais vivant qu'en la mémoire de -quelques-uns, je laissai par mégarde errer mes yeux sur l'emplacement -de l'ancien cabaret. Les murs, fraîchement crépis, me renvoyèrent une -image plate, dont l'uniforme blancheur, trouée de ci de là par le vert -sale des volets, me fit croire un instant que je m'étais trompé de -route. Une seconde j'hésitai, puis je me souvins, et sans vouloir me -retourner, je hâtai le pas. - -Mais peut-être serait-il temps que je revinsse à mon directeur, -puisque tant est que je me suis abandonné à vous décrire l'étrange -bric-à-brac au milieu duquel je l'ai trouvé. J'ai peine à croire, en -l'examinant avec quelque attention, que ce pauvre être au visage -crispé, à l'oeil éteint, aux membres déjetés, se prépare à partager -avec nous les fatigues d'un mois de tournée. Malgré ce que je sais et -ce que j'ai pu voir cent fois, de sa résistance nerveuse et de son -héroïque volonté, je ne me le figure pas, cette fois, secouant tout -ensemble son masque de souffrance et la veulerie de son pauvre corps, -et, jetant par dessus la rampe, à la tête des spectateurs, les -outrancières métaphores et les cinglantes ironies. Sans doute le -médecin qui dirige son traitement se propose-t-il à la dernière heure, -d'opposer à son départ une formelle interdiction, et, pour éviter -d'inévitables querelles, a-t-il refusé jusqu'à présent d'aborder -devant ce terrible malade un aussi délicat sujet. - -La tournée se peut à la rigueur passer de son barnum et nous avons -avec nous Dominique Bonnaud, lequel a donné plus d'une fois la preuve -de ses capacités oratoires. - -Néanmoins je suis curieux de savoir si le gentilhomme a songé à cette -éventualité d'une ou plusieurs représentations ayant lieu sans son -concours, ce qui, jusqu'à l'heure actuelle, ne s'est pas encore -présenté. - ---«Vous me semblez un peu fatigué, mon cher Salis, et j'ai peur que le -repos de huit jours que vous venez de prendre ne soit pas tout à fait -suffisant à vous mettre sur pieds. - ---«Peuh! je ne suis ni plus ni moins malade que pendant les quinze -derniers jours de la précédente tournée. Je ne suis pas douillet pour -ma personne et je ne me plains pas pour rien. Tel que vous me voyez, -je supporte depuis vingt jours, une diarrhée qui ne me laisse pas une -demi-heure de repos le jour comme la nuit. - ---«Diable, mais c'est grave, cela.» Et je commence à m'expliquer -l'état d'affaissement où je l'ai trouvé et aussi les tons livides de -sa physionomie. - ---«Ah! vous croyez, fait-il avec quelque incrédulité. - ---«Mais que vous ordonne votre médecin? - ---«Mon médecin, c'est un âne. Je continue à le voir parce que je me -suis trouvé bien de ses conseils il y a deux ans; mais je crois qu'il -a perdu son latin et qu'il n'en sait pas plus long que moi sur mon -mal. Il prétend que j'ai de la tuberculose intestinale et il m'ordonne -une quantité de médecines à prendre par en haut, par en bas. Il peut -se fouiller, j'ai horreur de ça. Je les envoie chercher tout de même -chez le pharmacien, il faut bien faire un peu marcher le commerce. -Voyez plutôt, sur la commode.» - -Et j'avise en effet sur le meuble indiqué toute une théorie de flacons -aux têtes savamment empanachées. Il y a du laudanum, des capsules de -créosote et des cachets de naphtol, tout ce qu'il faut pour me -confirmer dans ce diagnostic de tuberculose intestinale que Salis me -vient de répéter, avec l'air dégagé d'un homme qui parlerait du mal -dont peut souffrir son propriétaire ou quelque très indifférent -créancier. - ---«Tout cela pourrait vous faire grand bien, lui dis-je, m'efforçant -de lui parler avec gravité. Le moment n'est pas venu d'abuser de vos -forces et je crois qu'à la veille d'un départ, il serait temps de -vous défaire de cette incommodité dont vous me parliez tout à l'heure -et qui peut à la longue devenir pour vous un danger réel. - ---«Vous parlez de ma diarrhée; certes, j'en ai plein le dos, mais -d'autre part, prendre des lavements, à mon âge et quand on n'en a pas -l'habitude, convenez que c'est dur. Je ne sais pas si je me déciderai -jamais à boire de ce côté. Jusqu'à présent savez-vous comment j'ai -toujours soigné la diarrhée? par les oeufs durs. Et je continuerai: ce -sera le triomphe de la médecine paysanne.» Puis, abandonnant ce sujet -pénible, il vient à parler des tournées qui suivront celle que nous -allons entreprendre, des pourparlers engagés déjà pour l'Autriche et -pour l'Italie. La Russie l'attire par dessus tout et il ne renonce pas -à l'idée de donner l'_Epopée_ à Pétersbourg, devant le Tzar. «Dame, -dit-il, il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un cheveu que le -souverain Russe vint au Chat Noir, lors de sa promenade triomphale -dans Paris. J'avais manoeuvré comme un zèbre pour déterminer ces -messieurs du Protocole à faire figurer l'_Epopée_ au nombre des -réjouissances dont on devait régaler l'Illustre visiteur. Songez donc, -personne mieux que moi n'était en posture de demander pareille -faveur. Crozier, le chef du Protocole, fut un des assidus du Chat -Noir, au temps de la fondation. Il a dit chez moi entre deux bocks des -vers qui ne cassaient rien et qui n'ont pas fait oublier Corneille. Je -crois même qu'il a pris un avant-goût des fonctions qu'il remplit à -l'Elysée présentement, en ordonnant quelque peu le cérémonial imposant -qui signala le transfert du Chat Noir, des boulevards extérieurs à la -rue Victor Massé. Crozier m'était donc tout acquis; mais il s'est -trouvé quelque imbécile pour faire remarquer que la visite du tzar en -mon hôtel contrasterait par trop avec la somptuosité des fêtes que la -ville de Paris offrait à son auguste visiteur et mon projet a été -remisé. - -«N'importe, on s'était ému à l'ambassade russe des démarches faites -par moi et il m'y fut déclaré que le tzar ne manquerait pas de me -venir voir à l'occasion du second voyage un peu moins officiel que le -premier qu'il ferait dans la capitale. D'ailleurs je lui ai décerné le -titre de tuteur officiel de la Butte et un semblable honneur ne va pas -sans quelque obligation. Si donc nous allons à Pétersbourg, la cour -nous est acquise et vous voyez quel coup de grosse caisse à notre -rentrée en France.» - -Et le voilà lancé; ses yeux ont repris leur éclat, son torse s'est -redressé. Il gesticule en parlant comme s'il avait à faire à son -auditoire des jours de représentation et je lui dis au revoir, ne -doutant plus une seconde qu'il bonimentera comme un seul homme, à -Versailles, le surlendemain. - -La température est exceptionnelle aujourd'hui. Le ciel, ce soir invite -à la promenade. Une fantaisie me vient. Je vais faire un tour au bois -à bicyclette. Il est dix heures; je rentrerai vers minuit et je -m'endormirai de ce bon sommeil qui suit deux heures de pédale. Las! ma -machine, après huit mois de remise est dans le plus piteux état; j'ai -toutes les peines du monde à gonfler mes pneus et minuit sonne que je -suis à peine à la Porte Maillot. Devant la Brasserie de l'Espérance, -je mets pied à terre pour m'offrir un bock. A la terrasse, tout près -de moi, quatre jeunes gens en tenue de cyclistes devisent gaîment. -Sans nul effort pour surprendre ce qu'ils disent, j'entends assez pour -me rendre compte que les deux messieurs ont rencontré par hasard les -deux demoiselles, deux soeurs, et que leurs propos roulent sur -l'étrangeté des rencontres en semblable occurrence. - ---«Tu te souviens, Jeanne, dit l'une des cyclistes, comment s'est fait -l'an passé le mariage de notre amie Augustine. - ---«Ah oui, c'est très drôle, répond la soeur, elle a fait connaissance -de son fiancé dans une culbute au bois. Il est tombé le premier, elle -qui venait derrière, a suivi et ils se sont trouvés si bien, comme ça, -l'un sur l'autre, qu'ils se sont promis de continuer.» - - - - - Versailles. - - -La proximité de Paris nous octroie toute licence pour nous rendre à -Versailles à notre gré. Aussi vous pensez bien que je ne me suis point -donné d'entorse pour arriver de bonne heure en cet historique séjour. -N'importe, le voyage, si court soit-il, n'a pas été pour moi tout à -fait dépourvu de charme. - -En parcourant la ligne des innombrables wagons à galeries qui -stationnent au départ (gare Montparnasse) je découvre un compartiment -de seconde classe absolument veuf de voyageurs. J'y pénètre et je -m'aperçois tout d'abord de la difficulté qu'il y a à voyager avec -quelque bagage, dans ces compartiments aménagés pour le service des -lignes de banlieue. De filet nulle trace et sous les banquettes, -impossibilité manifeste d'insinuer une valise. Aucun inconvénient à -cela pour l'heure puisque j'étais seul; j'installe donc à ma droite, -en les superposant, la valise et la boîte en carton qui composent mon -bagage restreint. Je consulte ma montre; il reste encore cinq minutes -avant le départ du train et le quai parfaitement désert me laisse -espérer que tout ira le mieux du monde. Cependant une jeune femme à la -taille élégante, au profil intéressant, ouvre la portière et s'asseoit -en face de votre serviteur. Toutes les chances me dis-je à part moi; -bonne compagnie et point d'encombrement, et me voilà, pour n'être -point en retard, faisant observer à la jeune personne qu'elle abîme -ses yeux à vouloir déchiffrer malgré l'ombre grandissante et la -pénurie des lampions, son numéro du _Petit Temps_. L'aimable enfant ne -trouve pas _celui_ (style Willy) de formuler sa réponse; une famille -de quatre personnes envahit brusquement la boîte exiguë et bien que -nous ne soyons encore que six voyageurs, quatre de moins que le -chiffre admis par le règlement, mon bagage m'apparaît déjà très -incommode et fort mal venu. Fasse le ciel qu'on nous laisse -tranquilles. Ah! ouiche; après le passage de l'ultime contrôleur, -trois voyous déguenillés et puant le crottin, pénètrent chez nous -comme une trombe, se réjouissant tout haut de voyager en seconde avec -des billets de troisième. Pour ceux-là, ils s'arrangeront comme ils -pourront, et malgré des réflexions que je ne prends pas la peine de -relever, je ne touche pas à mon bagage. Mais voilà bien d'une autre; -cependant que le train s'ébranle, une volumineuse matrone, maintenue -par la poigne vigoureuse d'un employé, s'engouffre dans l'étroite -cahute, et cette fois je me vois dans la terrible nécessité de dégager -la banquette. La bonne dame consent à s'asseoir sur la boîte en carton -que je vais trouver défoncée en arrivant et je prends sur mes genoux -l'énorme valise. J'ai conscience de la mine déconfite que je ne puis -manquer d'avoir en semblable posture et j'ose à peine regarder à la -dérobée ma voisine de face, qui dissimule derrière le _Petit Temps_ le -rire incoercible qui la poinct. - - - - - Versailles. - - -Bien démodés et bien antiques, les sapins qui font le service de la -gare. Ils ont tous l'air de vieux carrosses de l'époque du roi Soleil, -dont on n'aurait depuis, renouvelé ni le cuir ni les étoffes -intérieures, en sorte que vous vous trouvez en contact direct avec la -carcasse ligneuse dont votre individu s'accommode assez mal. Les -chevaux d'ailleurs correspondent suffisamment à ce tableau du -véhicule. Leurs os font saillie comme le bois des sièges et c'est -vraiment en piteux équipage que je me fais conduire au théâtre, car -j'ignore à quelle hôtellerie sont descendus mes camarades, et je -compte obtenir ce détail de l'obligeante concierge. - -Sous une pluie fine, et bien qu'il soit à peine 7 heures, quelques -gamins attendent l'ouverture des bureaux. Ce sont probablement des -marchands de contremarques ou encore de ces voyous désoeuvrés qui -passent volontiers deux heures à la porte des théâtres, attendant le -bon vouloir de quelque spectateur lassé, pour régaler de lumière leurs -yeux et leurs oreilles. Deux d'entre eux se précipitent au devant du -luxueux attelage plus haut décrit et sans que j'en aie aucunement -exprimé le désir les voilà sautant sur mes bagages cependant que j'ai -peine à me défendre contre leur subite agression. Une colère me prend, -«Qui vous a dit que je descendais là! Voulez-vous bien lâcher ma -valise.» Mais l'un d'eux, avec de profondes révérences et comme s'il -eût été à l'école de Salis lui-même.--«Je pensais que Monseigneur -allait descendre; mille excuses à Monseigneur.» Ce langage de l'OEil -de Boeuf dans la bouche de ce malicieux gamin me fait rire malgré que -j'en aie et je pénètre chez la concierge. Là j'apprends que mes -camarades sont descendus tout à côté, à l'_Hôtel des trois Suisses_. -Je congédie le cocher et mets à profit le voyou grandiloquent qui -m'offrait ses services. Mais il paraît que je n'en ai pas encore fini -avec lui, car, après avoir soigneusement examiné la monnaie de billion -dont j'ai payé ses brefs offices il me court après pour me dire: -«Monseigneur m'a donné un sou italien.--Tant pis pour toi, fiche-moi -la paix.» Et je rentre en riant à l'_Hôtel des Suisses_ poursuivi par -ces mots lancés à toute volée: «Va donc, hé, faux monnayeur.» Qu'on -vienne après cela vous dire que le voyou malicieux est introuvable -hors de Paris. - -Dans les coulisses, après m'être informé de l'état de Salis qui semble -un peu meilleur que l'avant-veille, j'aperçois la sympathique bobine -de mon vieil ami Gowitz. Gowitz est un fonctionnaire très estimé qui -fut préfet vingt-quatre heures en des époques de troubles et -d'agitations politiques mais que l'on remercia dès qu'on le reconnut -capable de réformes sérieuses et réfractaire à toute routine ou -ridicule esprit de corps. Il eut vite fait de comprendre, n'ayant -d'ailleurs nulle ambition, la vanité des hiérarchies et préféra -s'enfermer en des fonctions modestes mais sûres. Noctambule mirifique -et buveur impénitent il possède le secret de l'éternelle jeunesse et -il peut vous citer, non sans émotion, les noms très authentiques de -plus de vingt très illustres et très estimés viveurs dont il a suivi -les convois. Il a résolu ce problème d'habiter Versailles et d'être -une des figures les plus étranges de Montmartre. Il se pique de -connaître jusqu'à la plus neuve débutante, toutes les demi-mondaines -et dégrafées qui se peuvent trouver, entre minuit et cinq heures du -matin, de la place Blanche au Square d'Anvers. Il vous peut conter -sur chacune d'elles mille authentiques détails connus de lui seul et -de Dieu. - -Entre son quatorzième et quinzième sherry brandy, il expose assez -volontiers son désir de fonder sur la butte un journal portant ce -titre: _Le Miché_. Ce serait l'organe des intérêts de la très -nombreuse confrérie rangée sous ce nom. On y accueillerait les -plaintes et réclamations de ces messieurs, à l'endroit des hétaïres -dont ils n'auraient pas à se louer; les rosseries de ces dernières -comme aussi leurs vertus et leurs faits glorieux y seraient -scrupuleusement enregistrés, etc. etc. - -C'est à Gowitz qu'il faut, pour être juste, faire remonter une -institution qui s'est présentement très répandue à Montmartre et dont -il est le père incontesté, c'est la _Dernière Pensée_. La dernière -pensée est le nom pittoresque donné par Gowitz à l'ultime tournée que -des camarades prennent ensemble avant de se quitter. Malheureusement, -la _dernière pensée_ n'est définitive que pour l'établissement où l'on -se trouve. On la peut indéfiniment renouveler en changeant de local et -pas n'est besoin de dire que, sous ce rapport, Gowitz rendrait des -points à quiconque. - -Aussi n'ai-je regagné hier au soir l'Hôtel des Suisses qu'après avoir -échangé avec Mulder et mon vieil ami Gowitz un nombre incalculable de -_dernières pensées_. Voudrez-vous, petite cousine, me faire l'amitié -de croire que la dernière des dernières n'en a pas moins été pour -vous. - - - - - Châteaudun, 12 mars. - - -Il n'est pas sept heures du matin quand le garçon de l'Hôtel des -Suisses me vient éveiller pour le départ. Vous me direz que la -distance de Versailles à Châteaudun n'est pas si considérable qu'il -s'y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois -comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux -bagage en ont décidé ainsi. - -Les dernières pensées de mon ami Gowitz m'ont sourdement travaillé -l'estomac pendant les heures que j'avais espéré consacrer au sommeil -réparateur. La tête en a quelque peu souffert aussi et je suis en -proie à ces deux symptômes pour lesquels je vous renvoie aux plus -savants traités de Pathologie contemporaine: La gueule de bois ou -Xyllostome et le mal aux cheveux ou _capillalgie_. Ma gorge se refuse -à proférer un son et la femme de chambre à laquelle je demande un peu -d'eau chaude à travers la porte me fait répéter par trois fois. Voilà -qui promet pour ce soir une jolie succession de notes filées. Le tout -Châteaudun des premières n'aura qu'à se bien tenir. Le maëstro Mulder -auquel je fais part de mes inquiétudes, me rit au nez au lieu de -compatir à mes secrètes préoccupations. Par une ironie du sort dont je -constate une fois de plus l'injustice, il se trouve qu'il a, tout au -contraire de votre serviteur, la voix limpide et le timbre pur. Comme -s'il avait besoin de ces choses, lui qui se rit des laryngites et des -chats et qui, par tous les temps, déchaîne l'harmonie au seul caprice -de ses doigts. - -Salis a vraiment très mauvaise figure ce matin; l'effort qu'il a dû -faire hier soir à Versailles pour clamer l'_Épopée_ paraît l'avoir -tout à fait épuisé, non moins d'ailleurs que le repos très insuffisant -d'une nuit tronquée. Je le vois frissonner malgré les couvertures de -laine dont il a soin de s'entourer, et je lui conseille de se coucher -en arrivant à Châteaudun, tout au moins jusqu'à l'heure de la -représentation. - -C'est d'ailleurs ce que j'entends faire moi-même, pour rétablir -l'équilibre de mes heures de nuit perdues. Mon corps ni ma tête ne -s'accommodèrent jamais de l'insomnie et je suis le plus absurde des -hommes, quand je n'ai pas à mon actif pour vingt-quatre heures, le -tiers de ce chiffre de sommeil. - -Donc j'ai fait faire un grand feu de bois et je me suis couché, -pendant que les dernières bûches se muaient lentement en cendre -impalpable. Pour m'endormir j'ai pris sur ma table de nuit le mignon -volume de vers de Cantinelli que l'ami Gondoin a bien voulu me prêter, -le _Rouet d'Omphale_, et, ma foi, je l'ai lu jusqu'au bout, ce qui me -fait conclure: qu'il faut, lorsqu'on veut lire avant de s'endormir, -choisir de préférence des livres bêtes et mal écrits. Cela n'est pas -l'expression d'un regret, bien au contraire, car c'est sans doute aux -jolis vers de Cantinelli que je dois les rêves d'azur qui me sont -venus visiter après ma lecture et qui m'ont bercé jusque vers six -heures du soir. Encore ne me suis-je point éveillé tout seul: Mulder, -qui s'alarmait de ne pas me voir, a d'un coup si fort ébranlé ma -porte, que, des sentiers odorants où m'égarait ma fantaisie, j'ai -brusquement sauté sur la descente de mon lit et failli renverser tout -ensemble le bougeoir, la table et le _Rouet d'Omphale_ y déposé. - -J'ai demandé si Salis avait pris quelque repos. Ah! ouiche, après -l'avoir cherché pendant deux heures, pour avoir son avis sur un point -litigieux, Jolly l'a découvert chez un marchant d'antiquités, en train -de faire emballer pour sa collection de Naintré, une vingtaine de -sabres et de fusils datant de la dernière guerre et abandonnés par les -Prussiens aux portes de Châteaudun. Cet homme est décidément -incorrigible et marchera jusqu'à son dernier souffle. J'ai quand même -pitié de lui quand je songe que dans l'état de fatigue et d'épuisement -où je l'ai vu ce matin à la gare il se propose de dire encore -aujourd'hui l'_Epopée_. S'il pouvait voir dans une glace son teint -jaune, d'un jaune sale indéfinissable, avec les yeux éteints et la -pénible crispation de ses traits, il se ferait peur à lui-même. Mais -c'est un enfant terrible qui ne veut pas s'avouer sa déchéance -physique et qui ne veut pas croire que sa machine humaine, toujours -menée tambour battant et surchauffée, le puisse abandonner dans un -déclanchement suprême de ses rouages essentiels. - -A table d'hôte j'ai l'agréable surprise de rencontrer deux vieilles -connaissances du quartier latin, deux amis qui ne paraissent pas se -féliciter outre mesure de leur séjour à Châteaudun. L'un est magistrat -et il se résigne à cause de l'encombrement de la carrière qui ne -permet pas d'aspirer trop vite aux centres importants; l'autre est -professeur de philosophie et prend son mal en patience, parce que le -nombre plutôt restreint de ses élèves lui donne des loisirs qu'il -n'aurait pas en d'autres villes et lui laisse le temps de poursuivre -des études personnelles. Entre la poire et le fromage nous nous -remémorons quelques coins du quartier disparus aujourd'hui, entre -autres ce fameux caveau des Alpes Dauphinoises où trônait l'illustre -Chopinette, Chopinette qui s'intitulait comme présentement Alexandre, -le seul élève de Bruant. Sur quels points avait bien pu porter -l'enseignement du maître à l'élève, c'est ce qu'il y avait lieu de se -demander; pas sur la prosodie, en tous cas, et guère plus sur la -grammaire, car le tenancier dudit Caveau se chargeait comme pas un -d'ajouter des pieds innombrables aux vers du professeur et sa -conversation s'émaillait de cuirs que c'en était un rêve. - -Il faut reconnaître cependant que les larges bottes d'égoutier, le -pantalon et le veston en velours à côtes sentaient le Bruant d'une -lieue, sans excepter le tricot en flanelle rouge et le feutre aux -larges bords. Il y avait du Bruant aussi dans la démarche, dans le -balancement alternatif du corps sur les deux jambes, et dans la façon -de rejeter en arrière les cheveux qu'il portait longs. Tel qu'il était -d'ailleurs, on le trouvait très bien et la rive gauche s'estimait -heureuse. Les femmes se le disputaient. Elles en eurent raison. Il -mourut à Nice après avoir cruellement expié mille ingurgitations -malsaines et les sympathies du beau sexe. - -Mes deux amis exilés de Paris depuis trois ans se font une joie -d'assister ce soir à notre spectacle. Je les abandonne à la porte du -théâtre après leur avoir imposé de claquer aveuglement, ce qu'ils -promettent de bonne grâce. - -Dans la coulisse, sur un canapé du mobilier de scène je trouve Salis -étendu; il paraît sous le coup d'une souffrance générale qu'il -s'efforce de contenir. Il réclame l'aide d'un machiniste pour chausser -ses souliers vernis; les pieds gonflés de goutte se prêtent peu aux -manipulations et ce n'est qu'avec maintes grimaces qu'il parvient à -s'insinuer dans sa chaussure. Un nouvel effort pour remplacer par la -redingote le veston de sa tenue de voyage et le voilà paré, comme on -dit en langue matelote. - -L'élégante salle du théâtre de Châteaudun est au complet ce soir et -certainement on pourrait compter les personnes de marque qui se sont -abstenues. Jolly frappe les trois coups; Salis entre en scène et -bonimente avec sa désinvolture de chaque jour. L'aspect de la salle -galvanise cet homme et le transfigure. A part quelques clichés -inévitables et quelques boutades d'un effet sûr, on ne peut pas dire -qu'il se répète. Il y a toujours dans son allocution au public une -place pour l'improvisation et véritablement à le voir électriser son -monde par sa parole, dans l'état d'affaissement qui est le sien, on ne -s'étonne pas du succès étourdissant qu'il obtint en son temps de verve -intarissable et de florissante santé. Seule la physionomie trahirait, -si elle était mise en lumière, les ravages du mal intérieur, mais la -rampe est au trois quarts baissée pendant que Salis bonimente, en -sorte que les spectateurs ne distinguent de lui confusément que les -lignes générales sans se pouvoir rendre compte des altérations de son -teint. Il se sent plus à l'aise néanmoins quand l'obscurité règne dans -la salle et que défilent sur l'écran vivement éclairé, les ombres -gracieuses du _Pierrot peintre_ de Louis Morin ou de _L'âge d'or_, de -Willette. Mais à l'effort qu'il fait sur lui-même pour ne pas déchoir, -succède chaque fois un abattement plus grand. Après avoir annoncé -l'entr'acte, il vient d'être pris en rentrant dans la coulisse, d'une -courte syncope et nous lui demandons en grâce de s'aller coucher -immédiatement. Rien n'empêche de remplacer au dernier moment -l'_Epopée_, par quelque autre pièce d'ombres du répertoire que l'un de -nous pourra tant bien que mal commenter. Mais vainement on s'évertue à -lui faire entendre raison; l'_Epopée_ figure au programme, c'est -l'_Epopée_ qu'il faut donner et pour cette tâche il ne saurait être -suppléé. Que faire? Persuadés que nous sommes qu'il est en train de se -tuer à la peine, nous n'osons pas quand même insister. L'irritation de -ses nerfs est telle qu'il ne peut en ce moment supporter la -contradiction. Toute résistance est inutile contre ce tempérament -d'acier trempé, ses yeux s'injectent à la moindre réflexion, l'injure -lui vient aux lèvres. Il ne faut donc pas songer à l'empêcher ce soir -de faire à sa guise. Demain, dame, on avisera et peut-être en s'y -prenant dès le matin, pourra-t-on lui suggérer de prendre du repos ou -tout au moins de partager avec nous la lourde tâche qu'il s'impose et -les fonctions de barnum dont il se montre si jaloux. - -En scène pour l'_Epopée_! malgré quelque atténuation de la voix qui se -refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours à -dominer le grondement des canons habilement remplacés par la grosse -caisse et le tambour, Salis conduit à bien sans encombre l'héroïque -fantaisie de Caran d'Ache. N'empêche que j'ai pu, en collant mon -oreille à la toile qui le sépare de la coulisse, l'entendre râler et -haleter à plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne -s'avise pas de ces choses. - -Le rideau baissé, Mulder me dit avec un hochement de tête: Le patron -doit se sentir bien mal ce soir, il m'a dit quatre ou cinq fois, -tandis que j'accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano: -«Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme -aujourd'hui. Il ne m'a pas habitué jusqu'à ce jour à tant de -courtoisie, et d'ordinaire c'est des vocables brute et chameau qu'il -se sert à mon endroit pour exprimer ses désirs. Je n'augure pas grand -bien de ses euphémismes.» - - - - - Angers, 14 mars 1897. - - -Profitant de l'arrêt d'une heure et demie de notre train en gare de -Tours, nous sommes allés déjeuner au pays des rillettes et des fines -charcuteries. Salis est avec nous, et malgré l'empire qu'il a sur -lui-même et son effort constant pour réagir contre le mal dont il est -sourdement miné, son visage a des tons verdâtres qui font peur. Des -gens se retournent sur son passage comme surpris de voir un mort qui -marcherait, car il faut bien le dire, il a l'air d'un ressuscité qui, -pour se payer une heure de balade parmi les vivants, aurait -provisoirement quitté son linceul. Depuis près d'un mois, nous conte -Mme Salis, sa nourriture est problématique. Il ne mange qu'à contre -coeur, refuse les seuls aliments qui lui seraient favorables et ne -manifeste de caprices qu'à l'endroit de ceux qui ne valent rien à son -estomac. D'ailleurs, il n'en peut supporter aucun à vrai dire. -L'exactitude de ce fait nous est immédiatement démontrée par une -infructueuse tentative pour absorber quelques Marennes. Ce symptôme -joint à ce que je sais du mauvais état de son intestin n'est pas pour -établir un pronostic des plus folâtres. - -Mme Salis commence à avoir des inquiétudes très sérieuses et vraiment -très justifiées; elle parle de ramener son mari d'Angers à Naintré -sans plus attendre et de nous diriger ensuite sur Paris, après -peut-être et suivant les circonstances, une ou deux représentations à -Angers. Nous l'assurons de notre dévouement et de la possibilité où -nous croyons être en cas de besoin de nous passer au moins pour -quelques séances du précieux concours de notre Directeur. - -Ce conciliabule est tenu par nous tous dans la salle du restaurant où -nous venons de déjeuner. Salis nous a quittés, sous prétexte d'aller -quérir chez le pharmacien d'en face un flacon d'eau de mélisse. Ne le -voyant plus revenir nous allons à sa recherche et le découvrons dans -un bric-à-brac où, juché sur un monticule de vieux tapis, il examine -le jeu d'un pistolet à pierre qui manque, paraît-il, à sa collection. -Nous le ramenons à la gare où il a tout juste le temps de sauter dans -le train d'Angers, pendant que sa femme, en proie aux plus sinistres -pressentiments, a grand peine à cacher les sanglots qui l'étouffent et -à dissimuler les larmes qui lui viennent aux yeux. - -Je vous recommande le Grand Hôtel d'Angers comme un établissement de -premier ordre; les directeurs et le personnel y sont parfaits de tenue -et d'amabilité, les chambres sont spacieuses et bien aménagées, la -table d'hôte est aussi louable pour la quantité que pour la qualité -des services. - -Peut-être, au fait, suis-je incité à vous vanter les mérites de la -maison, pour ce qu'elle offre à notre point de vue particulier un -avantage unique. C'est en effet dans une vaste salle située au -rez-de-chaussée de l'hôtel et de création d'ailleurs toute récente que -doivent avoir lieu nos représentations. Pensez si ce détail a son prix -pour un paresseux de mon envergure. - -Le Directeur du Théâtre Municipal d'Angers, en souvenir, paraît-il, de -rancunes anciennes, a fait à Salis pour la location de son hall, des -conditions tellement léonines qu'en présence d'une spéculation -forcément désastreuse, le gentilhomme a préféré courir les chances -d'une salle encore peu connue qui a nom la Bodinière. Cette salle, -propriété de M. Bodinier, en laquelle ont eu lieu déjà des conférences -de Sarcey et d'Armand Silvestre, se trouve être une dépendance du -Grand Hôtel. - -S'il me plaît donc et pendant trois jours il me sera possible de ne -pas sortir du Grand Hôtel et d'autant mieux qu'une porte intérieure -fait communiquer l'établissement avec un café très achalandé où sévit -deux fois par jour un orchestre de dames hongroises. - -Malgré ses protestations et en dépit de sa résistance, on a déterminé -Salis à se mettre au lit. Un docteur a été mandé en diligence pour -décider s'il y a lieu de le soigner sur place ou de le reconduire en -sa propriété de Naintré en Poitou. Ce praticien très estimé qui a nom -le docteur Jagot, m'accueille avec un hochement de tête quand je lui -demande ce qu'il pense de son malade. La fièvre s'est déclarée chez -Salis, non pas une fièvre très aiguë mais une fièvre persistante qui -ne dépasse pas quarante degrés et qui accompagne d'ordinaire -l'évolution d'une tuberculose à marche rapide, d'une granulie pour -parler conformément au langage scientifique. Le docteur ne voit pas -d'autre explication plausible à cette élévation de température, qu'il -faut enrayer tout d'abord. Si l'on y parvient, il faudra songer à -transporter le malade chez lui, ce qui suppose un voyage de cinq -heures au moins, car on ne pourra prendre qu'un train omnibus pour -s'arrêter à la station des Barres, distante d'environ 5 kilomètres du -village de Naintré. - -Je monte voir Salis; il ne semble guère plus abattu que le matin et ne -paraît pas se résigner volontiers à ne point figurer dans notre -spectacle de ce soir. A vrai dire même, il n'y renonce pas dans son -esprit et il me demande si je n'ai pas recueilli pour son boniment -quelques particularités sur les ridicules de la cité Angevine. Il -vient de dévorer en quelques heures le volume récent de Pierre Loti, -_Ramuntscho_, et il me demande de lui prêter un volume de la -correspondance de Flaubert. Combien mieux lui vaudrait un peu de -sommeil. Il est vrai que la fièvre le tient éveillé. La soif le -talonne et malgré les quantités de limonade qu'il absorbe, il ne -parvient pas à calmer ce besoin angoissant. Je lui conseille la tisane -de champagne frappé, qui semble, aux premières gorgées, lui donner -quelque satisfaction et je le quitte en lui souhaitant de se remettre -et en l'engageant à ne pas s'inquiéter de la représentation. - -Vers le soir, d'ailleurs, j'apprends de la bouche de Mme Salis, que -toutes velléités de se lever pour le spectacle, se sont évanouies de -son esprit. Sa température s'est élevée quelque peu depuis -l'après-midi et la prostration dans laquelle il est plongé lui permet -à peine de manifester ses désirs. J'entends à travers la porte -entrebâillée le rythme précipité de sa respiration et je n'ai garde de -m'approcher de son lit de peur de lui donner à penser que son état est -jugé par nous alarmant. - -Il est sept heures et demie; j'ai tout juste le temps d'absorber un -café sur le pouce et de me préparer à la représentation de ce soir, la -première où nous allons être abandonnés à nos seules forces. Comme par -un fait exprès, la location n'a pas dépassé un chiffre très moyen, ce -qui nous étonne un peu, car la ville d'Angers, passe pour une cité -friande de spectacles. Il est vrai que nous sommes en carême, -considération qui n'est pas sans importance dans toute la région de -l'ouest. Néanmoins nous nous perdons en conjectures, pour découvrir la -raison vraie de cette pénurie. Un spectateur nous la donne en deux -mots. Le jeune administrateur de la Bodinière, a, paraît-il, annoncé -dans les journaux que le Chat Noir se proposait de donner une série de -trois représentations, à l'usage des familles en lesquelles ne -s'entendrait qu'un répertoire ultra select et châtié. Cette annonce a -porté ses fruits, et le public d'Angers, qui n'est pas ennemi d'une -gaîté franchement gauloise, a jugé bon de s'abstenir. Voilà ce que -l'on gagne à dire nettement aux gens qu'on leur veut assainir l'esprit -et moraliser l'entendement. - -L'administrateur, dont l'excessive jeunesse (il n'a pas vingt ans) -justifie un peu la gaffe commise, nous promet de réparer l'effet -désastreux de son annonce par un nouveau rédigé propre à laisser -entendre au public cette fois que si le Chat Noir comme tout théâtre -qui se respecte pratique le: _Castigat mores_, il ne fait nullement -abstraction du _Ridendo_ de la romaine formule. - -Et le rideau se lève, ce qui est une façon de parler, car la -Bodinière, plus spécialement réservée aux conférences et aux auditions -musicales, ne comporte pas cet accessoire. Ce n'a pas été sans -difficulté que nos machinistes sont parvenus à mettre sur pied leur -théâtre portatif. Il a fallu pour installer le piano, et faire une -place aux poètes et chansonniers, ajouter à la primitive scène un -tréteau central d'ailleurs très exigu. On y accède par un escalier -postiche à trois marches dont l'équilibre est des plus instables. - -Je plains, du fond de l'âme, mon camarade Bonnaud lequel, pour les -annonces multiples qui lui incombent aujourd'hui, va risquer plus de -vingt fois de se rompre les os en franchissant ce redoutable passage. -Pour ma part, j'estime que rien n'est plus intimidant lorsqu'on doit -affronter les suffrages de ses contemporains, que d'être obligé de se -rendre au préalable, un peu ridicule à leurs yeux par un déploiement -de gymnastique inaccoutumée. - -Aussi, n'est-ce pas sans maudire _In petto_ l'administrateur et les -machinistes, et aussi tous ceux, qui de près ou de loin ont contribué -à l'échafaudage que je m'y insinue gauchement. - -Bonnaud fait d'excellents débuts dans le boniment. Son speech -d'ouverture a produit le meilleur effet et n'a pas soulevé, grâce au -ton d'autorité qu'il a su prendre, les protestations auxquelles on -pouvait s'attendre par suite de l'absence de Salis. Il a d'ailleurs -fort bien commenté la jolie fantaisie de Louis Morin, Pierrot peintre, -et son boniment tout d'improvisation, a marché sans accrocs et sans -défaillances, avec même de ci de là quelques trouvailles, que je me -propose de lui rappeler, car il serait fâcheux de laisser perdre en -prodigue les joyaux et les pierreries qu'on ne rencontre qu'une fois. - -Une de ses chansons, a particulièrement amusé l'auditoire. Elle est -d'ailleurs de circonstance, vu le Carême et s'intitule _Les -impressions de Mme Camus, concierge, aux Oraisons de Bossuet, -interprétées par M. Mounet-Sully à la Bodinière._ Je me fais une joie -de vous la transcrire, en regrettant toutefois de n'y pouvoir joindre -le comique irrésistible du débit et l'inimitable cocasserie de -l'intonation. Je comblerai cette lacune, quand le phonographe sera -d'un usage courant. - - -MADAME CAMUS AUX ORAISONS DE BOSSUET - -Air: _Ah! mes enfants!_ - - On sait qu'dans l'grand monde c'est aujourd'hui la mode, - Pendant la s'main' saint' d'offrir, c'est plus commode, - Ah! mes enfants! - A ses invités, en guis' de cotillon, - Le Petit-Carême de Monsieur Massillon. - Ah! mes enfants! - - Ces spectacles saints moi j'en suis idolâtre, - Bien qu'défunt mon homm' qu'était d'humeur folâtre - Ah! mes enfants! - Déclarait franch'ment que d'Bossuet ou d'Fléchier - Indistinctement tous les deux l'faisaient..... suer! - Ah! mes enfants! - - Aussi l'jeudi saint, comme on n'fait pas d'visites, - Et que j'étais lass' de me fair' des réussites, - Ah! mes enfants! - Je m'ai parfumée au vinaigre de Bully - Et j'ai dit: «Je m'en vas entendr' Mounet-Sully» - Ah! mes enfants! - - J'saut' dans un sapin, j'cours à la Bodinière - Y avait trent' personn's c'était bondé, ma chère! - Ah! mes enfants! - I n'restait qu'un' plac' tout près du «collidor» - Ousqu'il m'arrivait un d'ces p'tits vents du nord, - Brr! mes enfants! - - On frap' les trois coups, puis des accords funèbres - Eclatent et nous v'la plongés dans les ténèbres, - Ah! mes enfants! - J'sens tout à coup qu'on me pinc' le mollet, - C'était mon voisin de droit' qui rigolait, - Ah! mes enfants! - - Un' main indiscrèt' me détach' ma jarretière, - Puis un' voix murmur': «C'est moi,--moi, Brunetière.» - Ah! mes enfants! - Dit'-moi-z-entre nous si ça n' vous fait pas suer, - Cett' façon spécial' d'écouter du Bossuet? - Ah! mes enfants! - - J' résistai quand même au point d'avoir des crampes, - Quand fort à propos on ralluma les lampes, - Ah! mes enfants! - J'aperçus alors--tout mon coeur tressaillit-- - Debout, près d'la ramp'! monsieur Mounet-Sully - Ah! mes enfants! - - Il ouvre la bouche, aussitôt j' perds la tête, - Et v'là que j'commence (faut'i qu'une femme soit bête!) - Ah! mes enfants! - A pleurer comm' si qu'j'épluchais un oignon, - Ou qu'si qu'je r'faisais ma première communion, - Ah! mes enfants! - - Débutant d'abord d'une voix morne et lente, - Mounet prit ensuit' une allure étonnante, - Ah! mes enfants! - Tell'ment que j'pensai qu'il avait au surplus, - La peur de rater la dernière omnibus, - Ah! mes enfants! - - Puis, il me fixa de son regard sauvage, - Tel un homme qui s'sent dev'nir anthropophage, - Ah! mes enfants! - Pendant qu'dans sa gorge' ça f'sait un bruit d'enfer, - Comm' s'il s'gargarisait avec un ch'min d'fer, - Ah! mes enfants! - - Tantôt il poussait des hurlements d'Apache, - Au point qu'j'en avais mal à ma trompe d'Eustache, - Ah! mes enfants! - Tantôt, il parlait si bas, si bas, si bas, - Qu'Saint-Germain lui même ne l'entendait pas. - Ah! mes enfants! - - Bref, il termina par un cri si farouche, - Qu'un vieil accoucheur qui dormait comme un' souche, - Ah! mes enfants! - Tout près d'moi s-réveille et laiss' tomber ces mots: - «J'parie vingt-cinq louis que ce sont des jumeaux.» - Ah! mes enfants! - - On acclame, on crie: Bravo, Mounet!--Je pense - Qu'il y avait ensuite un'petit' conférence. - Ah! mes enfants! - Oui, mais j'avais tant d'émotion dans mon sein, - Que je m'laissai r'conduir' chez moi par mon voisin. - Ah! mes enfants! - - Bref nous nous aimions, lorsque la s'main' dernière, - J'découvris qu'cet homm' que j'croyais M'sieu Brun'tière - Ah! mes enfants! - Et ben, pas du tout, mes bell's, ne l'était pas. - C'était un commis du Petit Saint-Thomas! - Ah! mes enfants! - - D. BONNAUD. - - - - - Angers. - - -Quelque peu brisé par les émotions et les fatigues de la journée -d'hier, je dormais ce matin d'un profond sommeil malgré l'heure -tardive, dix heures environ, lorsqu'on m'annonce une visite. Et c'est -le délicieux poète, Charles Tenib, rencontré deux ans auparavant à -Nancy qui pénètre en s'excusant de me venir troubler. Il est animé des -meilleures intentions, et l'offre d'un amical déjeuner est le premier -voeu qu'il formule. Je n'ai garde de me dérober, d'autant plus qu'en -dehors de la vive sympathie qu'il m'a toujours inspirée, je le tiens -pour un très délicat rimeur. Je connais fort peu de chose de lui, et -la bonne opinion que je me suis faite de son talent me vient d'un -prologue qu'il composa voilà quatre ans lors de l'inauguration à -Paris, rue de l'Ancienne-Comédie, des soirées littéraires du Procope. -J'ai pu me rendre compte, pas plus tard qu'aujourd'hui, qu'il valait -mieux encore que ce que je pensais de lui, et puisque vous aimez les -vers, je vous réserve après vous avoir sommairement conté cette -journée la lecture d'un de ses poèmes cueilli au hasard: car je n'ai -pas eu le courage de choisir tel morceau plutôt que tel autre dans son -très remarquable recueil: _Les amours Errantes_. - -Charles Tenib a pris à Paris, aux environs de la vingtième année, le -goût des vers en la fréquentation des jeunes poètes de la rive gauche. -Esprit très clair et très pénétrant, rendu pondéré par de sérieuses -études scientifiques, il n'a pas subi la contagion de l'exemple qui -fleurissait à cette époque parmi les allées du Luxembourg et qui -induisit bien des jeunes âmes en les obscurs dédales du Décadisme, du -Symbolisme et du Romanisme. - -Sans vouloir parler de charabias et sans jamais s'associer aux -infructueuses tentatives qui d'ailleurs ne parvinrent pas à détrôner -la rime au profit de l'assonance, il sut profiter des innovations -heureuses que par dessus tous, Verlaine, aussi génial qu'inconscient -avait insinuées dans les rythmes de ses poèmes. Et, muni d'une langue -riche et sonore, amoureux de l'image et la voulant claire et -lumineuse, érudit assez et hanté souvent d'orientales fantaisies, il -fit de bons et de beaux vers. Mais je parle présentement comme en -Sorbonne et j'ai tout l'air de vous faire une conférence sur la vie et -les oeuvres de mon ami Charles Tenib. Laissez-moi donc vous dire tout -simplement que ce brave et talentueux garçon, qui ne demanderait qu'à -rimer des vers très musicaux et très suaves, dans le recueillement et -la paix d'une existence modeste, a été obligé vu son absence de -fortune, d'embrasser une carrière. Je n'en dis pas plus long, car il -m'en voudrait d'être indiscret, mais je ne puis pas m'empêcher de -trouver qu'il est amer lorsqu'on a le beau talent de mon ami Tenib, de -ne pouvoir pas le crier tout haut et d'en être réduit à prendre un -pseudonyme pour n'être point compromis. - -Tenib a l'âme d'un simple et d'un résigné. Il n'en a pas moins la -noble ambition d'échapper tôt ou tard au carcan ridicule que les -contingences lui ont forgé. Je le lui souhaite de toute la force de ma -sympathie et de la très sincère admiration que j'ai conçue pour lui en -le connaissant mieux et en lisant ses vers. - -Mais pourquoi vous ferais-je attendre? A demain les affaires -sérieuses: voici le poème liminaire de son recueil _des amours -Errantes_. - - -PRÉLUDE - - Sur les confins de l'Irréel, vers les écueils, - Vers la banquise inaccessible à nos audaces, - Muraille d'épouvante où saignent sur les glaces - Tous les poètes morts des immortels orgueils, - - Un vol s'élève et se balance et se déploie, - Oriflamme de lys sur champ d'or et d'azur, - Un vol d'aube en un ciel d'idéal le plus pur - Où des soleils défunts rallument une joie. - - Entends-tu palpiter les ailes de velours, - O Femme? Un rhythme a réveillé l'écho des tombes - Dans mon âme, et voici qu'il neige des colombes, - Car les poèmes blancs viennent vers nos amours. - - En moi se balançaient les lourdes frondaisons - De la forêt du rêve où s'esquissent les choses, - Quand s'essayant à déployer leurs ailes closes - Mes colombes tendaient aux vastes horizons. - - Toi la reine, suspends aux saules des fontaines, - En signe des captivités où tu me veux, - Du geste tant aimé de tes deux mains hautaines, - La lyre où l'esclave a tendu de tes cheveux. - - En des discours dont ton doux coeur fit les exordes, - Où de leurs vols soyeux elles mettront l'ampleur, - Mes colombes qui n'ont pas eu d'autre oiseleur, - De leurs ailes viendront faire parler ces cordes: - - Tandis qu'elles prendront leur essor tour à tour - Dans mon âme passive au flot des harmonies, - Nous sentirons neiger sur nos deux mains unies - Ce duvet auroral de mes chansons d'amour. - - - - - Angers. - - -L'état de lyrisme suraigu en lequel m'a plongé la rencontre de mon -camarade Tenib, m'a fait passer sous silence en mon épître d'hier les -menus faits de la journée et les incidents de la représentation. Et -d'abord, revenons quelque peu à ce pauvre Salis que nous avons laissé -en proie aux angoisses d'une soif inextinguible et au sourd travail -d'une fièvre intérieure. Le docteur, que je m'efforce de rencontrer à -chacune de ses nombreuses visites, estime que le mal est stationnaire; -la température n'a pas dépassé quarante degrés cinq dixièmes, sous -l'influence des hautes doses d'antipirine absorbée, mais il faut dire -que pour un organisme débilité comme celui de Salis la persistance de -cette température ne saurait être longtemps supportée. Il ne faut pas -compter sur l'estomac pour réparer les pertes de tous les instants; -cet organe refuse tout service et manifeste fréquemment son -intolérance par des régurgitations de mauvais augure. Pas plus -aujourd'hui que les jours précédents, on ne peut songer à transporter -le malade à Naintré. Lui d'ailleurs ne se doute aucunement de la -gravité de son état; il demande force détails sur la représentation de -la veille et semble croire que huit ou dix jours de repos suffiront à -son complet rétablissement et qu'il pourra reprendre ses fonctions -tout au moins durant les soirées qui se donneront à Bordeaux et autres -villes importantes de notre itinéraire. Sa lucidité est parfaite et il -ne divague un peu, nous dit Mme Salis, que la nuit, pendant les rares -instants où le sommeil combattu par la fièvre essaie vainement de -s'appesantir sur son cerveau. Il ne veut pas d'autre garde-malade que -sa femme, laquelle donne, en ces circonstances pénibles, la preuve -d'un dévouement sans bornes et d'une solide constitution. Ce n'est pas -le fait d'une nature ordinaire que de pouvoir supporter, comme le -fait Mme Salis, l'insomnie répétée, compliquée de soins minutieux et -le souci délicat de questions d'affaires dont elle ne veut laisser -jusqu'à nouvel ordre à quiconque la responsabilité. - -Comme si le hasard se mettait de la partie, la deuxième représentation -à la Bodinière d'Angers n'a pas été couronnée d'un plus vif succès que -la première, j'entends au point de vue de l'affluence et de la -recette. Le jeune administrateur de M. Bodinier possède au plus haut -point le génie de la gaffe. L'annonce publiée par ses soins dans les -journaux d'Angers et qui devait réparer la maladresse de la veille l'a -tout simplement aggravée. Sans aucun souci des transitions, le -bouillant jeune homme a cette fois déclaré que notre spectacle, Protée -véritable, allait brusquement changer de gamme et se corser dans les -grands prix. Pour rendre plus affriolante encore cette promesse il a -terminé son entrefilet par l'expulsion du sexe faible, semblable à ces -forains qui adornent leurs baraques où s'exhibent des femmes colosses -et électriques, de la pancarte: Visible pour les hommes seulement! Mon -Dieu que voilà le charriot de Thespis en vilaine posture. Pourvu -qu'une troisième annonce, plus maladroite encore que la précédente, -n'aille pas déterminer chez nous demain une descente de police ou -quelque mesure de formelle interdiction. - -Le spectacle, à part cela, n'a pas mal marché. Seul le réglage du gaz -dans la salle, très insuffisant malgré tout un après-midi de -manoeuvres préparatoires, en a déparé l'harmonie. A plusieurs reprises -il a fallu rallumer à la main tous les becs trop minutieusement -fermés, mais ce contretemps, aisément accepté par un public -intelligent et de bon ton, n'a pas troublé précisément le cours -habituel des choses. L'escalier postiche à trois marches, n'est devenu -qu'un simple jeu pour nos jambes faites à cette nouvelle gymnastique. -Bonnaud se possède entièrement et s'abandonne à l'improvisation la -plus échevelée. Il faut entendre les titres pompeux dont il qualifie -généreusement ses camarades et l'invraisemblable brochette d'exotiques -décorations dont il adorne nos vierges boutonnières. Même il s'est -guindé hier soir aux plus frénétiques audaces, en abordant le -redoutable boniment de l'_Epopée_. Cette fois nous avons la preuve -irrécusable que la tournée se peut à la rigueur continuer sans le -concours de son directeur. Et vous pensez bien que ce n'est pas sans -une joie secrète que nous en notons l'évidence. Car, en somme, il s'en -faut que Salis, en mettant les choses au mieux, se puisse joindre à -nous avant la fin du mois. Si donc il est permis d'espérer qu'il se -peut rétablir, rien ne nous oblige à interrompre l'artistique balade -entreprise en Bretagne et dans l'Ouest. - -Et sur cette consolante pensée, nous remercions avec effusion le -Terre-Neuve Bonnaud dont les tempes ruissellent d'une noble sueur et -nous allons Tenib, Mulder et moi, boire des bocks dans le café -attenant à l'hôtel où les dames hongroises s'efforcent de rendre -insupportable l'entr'acte de Cavalleria. - - - - - Angers. - - -La troisième journée de notre étape d'Angers s'est passée dans les -mêmes angoisses que les deux précédentes pour ce qui est de l'état de -notre directeur. La fièvre cependant s'est fortement amendée et ne -dépasse pas trente-huit degrés cinq dixièmes, température qui, si -elle n'était pas compliquée d'autres symptômes, ne constituerait pas -un sujet de sérieuse inquiétude. Mais Salis est plus faible que -jamais; ses yeux qui sous l'excitation fébrile avaient pris de l'éclat -sont aujourd'hui mornes et sans regard. Néanmoins, il s'intéresse aux -choses de la tournée tout aussi vivement que s'il y pouvait -participer. Il n'admet pas que l'on prenne de décision sans son avis -préalable; c'est ainsi que contrairement au désir de Mme Salis qui -proposait de réintégrer Paris, sitôt après notre troisième et dernière -représentation d'Angers, il a décidé que nous irions sans lui donner à -Rennes les deux spectacles annoncés. Il faut dire que les nouvelles -reçues de cette ville sont tout à fait favorables et que la location -couvre d'avance nos frais ce qui donne à espérer deux très convenables -recettes. - -Salis est d'ailleurs aujourd'hui comme avant, persuadé qu'il ira mieux -d'ici peu, et qu'il nous rejoindra. Il a accepté non sans difficulté -la perspective de regagner Naintré et c'est ce matin même, deux heures -après notre départ pour Rennes, qu'on le hissera dans le wagon lit qui -doit le déposer à la station des Barres, située entre Naintré et -Chatellerault à cinq kilomètres environ de l'une et de l'autre. Nous -ne partageons pas précisément la belle confiance qui le soutient -durant cette cruelle épreuve. C'est avec les plus noirs pressentiments -que nous lui donnons rendez-vous pour le plus tôt possible. - -Au moment où nous nous sommes rendus auprès de lui, pour lui faire nos -adieux et prendre ses conseils sur la conduite générale à tenir au -Théâtre de Rennes au cours des deux soirées qui vont se donner sans -lui, nous l'avons trouvé lisant dans l'_Echo de Paris_ une assez -mauvaise élucubration d'Aristide Bruant. Il faisait une grimace -analogue à celle que lui inspirait autrefois, l'ingurgitation des -médicaments, pour lesquels il s'était montré si réfractaire au début -de sa maladie. Il a dit à Bonnaud en lui tendant la coupable feuille: -Lisez ça mon vieux et dites-moi si ce cochon là ne ferait pas mieux de -bouffer ses rentes tranquillement, que de prendre injustement dans une -feuille comme l'_Echo de Paris_, la place d'un jeune poète qui aurait -du talent. - -La lecture d'un entrefilet paru la veille dans le Journal l'a -cruellement irrité. Un industriel profitant de la provisoire fermeture -du local de la rue Victor Massé et aussi du voyage de notre troupe -annonçait la prochaine ouverture sur le Boulevard de Clichy d'un -Etablissement portant ce titre: La Boîte à Musique, et tout désigné -pour remplacer le Chat Noir, puisque disait-il un théâtre d'ombres -parfaitement identique au nôtre, s'y trouvait installé. Le même -entrefilet ajoutait que les membres du Chat Noir, de retour d'une -tournée triomphale sur la côte d'azur, s'étaient désormais fixés à la -Boîte à Musique. - -Salis, mis dans l'impossibilité de protester lui-même nous a demandé -de le faire en son nom. On voit combien malgré les atteintes d'une -maladie terrible qui n'allait pas sans des souffrances de tous les -instants, cet homme conservait l'exacte notion des choses et le souci -de ne pas laisser à des mains indignes la succession d'une initiative -artistique qu'il sentait difficile à continuer. Vous verrez, avait-il -dit souvent, faisant allusion au nombre exagéré d'établissements qui -s'ouvraient à Montmartre et se décoraient du titre de Cabarets -Artistiques, vous verrez que ces gens-là tueront Montmartre; je ne -leur donne pas deux ans pour cela. - -La représentation d'hier soir, annoncée sans aucune des maladroites -restrictions du jeune administrateur de la Bodinière, a naturellement -donné des résultats supérieurs aux deux précédentes. Nous avons eu -cependant à lutter contre la concurrence qui pouvait nous être -redoutable, d'une troupe de passage donnant ce même soir au théâtre un -spectacle très varié. C'était, si je ne me trompe, une tournée -d'opérette et de vaudeville, la tournée Jeanne May. - -Sur notre affiche, figuraient ce soir, malgré le succès obtenu la -veille et l'avant-veille par le _Sphinx_ et l'_Epopée_, deux pièces -d'ombres qui eurent au Chat Noir à des époques diverses, leur heure de -célébrité. J'ai nommé; d'abord: _La Marche à l'Etoile_, qui n'a pas eu -moins de cinq cents représentations et qui me paraît devoir rester le -type le plus parfait, et la formule définitive de la pièce d'Ombres -lyriques. Et à ce sujet laissez-moi cousine, vous faire part d'une -théorie personnelle sur ce genre de pièces, théorie qui me paraît -d'autant plus juste, que je n'ai qu'à choisir parmi les pièces -d'ombres jusqu'ici représentées, pour l'étayer solidement, et -l'appuyer d'exemples. Et d'abord je pose ce principe: A savoir que la -durée d'une pièce doit être en raison des dimensions du cadre ou de la -scène qui servira à la représenter. Cela peut sembler paradoxal; j'ai -pourtant la certitude qu'un chef d'oeuvre de Victor Hugo représenté -sur un théâtre d'ombres, en admettant même que par un perfectionnement -mécanique jusqu'ici dédaigné, on pût donner la vie et le mouvement aux -personnages qui le joueraient, j'ai, dis-je, la certitude que ce drame -donnerait à l'audition l'impression d'une durée trois fois plus -considérable que celle qui nous apparaît sur une grande scène. C'est -pour cette raison que: _Héro_ et _Léandre_ d'Edmond Harancourt, oeuvre -exquise en tous points, admirablement commentée par les Ombres d'Henri -Rivière, et par la délicieuse musique des frères Hillmacher, n'eut au -Chat Noir qu'un succès des plus relatifs. Ce poème ne durait pas tout -à fait une heure. - -La _Revue Symbolique_ de Maurice Donnay, ayant pour titre _Ailleurs_ -et qui peut-être, malgré les récents et mérités triomphes de son -auteur, demeure encore son chef-d'oeuvre de poésie troublante et de -subtile ironie, doit à ce même défaut la presque indifférence du -public. On n'imagine pas combien cinquante vers, déclamés dans -l'obscurité par une voix unique devant un écran sur lequel sont -projetés d'immobiles personnages, paraissent longs aux spectateurs -blasés qui fréquentent un théâtre d'Ombres. Le succès, au contraire, -est assuré aux auteurs qui, sur un sujet intéressant peuvent édifier -un nombre considérable de tableaux très courts. La _Marche à l'Etoile_ -ne dépasse pas une durée de dix minutes. Pendant ce court espace de -temps, onze tableaux se succèdent sous les yeux des spectateurs; -l'étoile sert de _leit-motive_ optique à ce minuscule oratorio, -l'étoile vers laquelle marchent incessamment par longues théories -toutes les classes du monde païen. Chaque tableau est commenté par six -ou huit vers chantés, et le rideau tombe sur un calvaire apothéotique. -L'Esprit est satisfait et l'auditeur, qui vient d'assister à tout ce -drame de la _Genèse chrétienne_, estime qu'il a bien rempli sa soirée, -et ne se rend pas compte que dix minutes ont suffi à tout cela. Or, -c'était là précisément ce qu'il fallait trouver et c'est merveille que -sans tâtonnement, et pour leur coup d'essai, les auteurs aient eu la -main aussi heureuse. - -Mais voici que je m'égare en les sentiers ardus de l'esthétique -théâtrale et de la critique. Je dirai donc que pour nos adieux au -public d'Angers, nous lui avons donné la _Marche à l'Étoile_ dont le -succès n'était pas douteux et la délicieuse fantaisie grecque de -Maurice Donnay, qui a nom _Phryné_. J'étais personnellement chargé de -la tâche délicate, pour un poète, de défendre les vers d'un autre -poète. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs, car en tournée, comme -au Chat Noir depuis trois ans, ce soin m'est régulièrement dévolu. Je -dois dire qu'il constitue pour moi une joie véritable, et que le -plaisir que j'éprouve à dire les vers si musicaux et si suavement -amoureux de _Phryné_, me fait oublier presque le regret de n'en être -pas l'auteur. Ajoutez à cela que ce plaisir se double d'un autre -toujours varié. Sur le poème de Maurice Donnay, le compositeur Charles -de Sivry avait brodé, lors des premières représentations, une -charmante improvisation musicale qu'avec sa majestueuse indifférence -il a toujours négligé de noter. Il n'y a donc pas, à vrai dire, de -musique de scène traditionnelle pour _Phryné_. Mon camarade Mulder -s'est chargé d'y suppléer. Avec son invraisemblable faculté -d'improvisation, et sa parfaite connaissance de l'oeuvre de Wagner et -de Chabrier, ses deux génies de prédilection, il n'a pas été -embarrassé pour adapter au poème déjà si musical, une armure de -gracieuse et frissonnante harmonie. Sous ses doigts prestigieux -surgissent tour à tour des motifs de l'_Or du Rhin_, de la -_Walkyrie_, de _Tristan_. Une adorable phrase de Gwendoline chante -pendant le dialogue amoureux d'Hypéride et de Phryné, et c'est grisé -moi-même à force de musique, à demi extasié, comme le héros dont je -traduis la fièvre et l'alanguissement suprême que je murmure ces vers: - - J'aurai pour te défendre la toute puissance - Des paroles d'amour et de reconnaissance, - Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps; - Ainsi que les piliers harmonieux et forts - Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse - En soutiendront l'architecture, ô ma maîtresse, - Et pour le rehausser j'enchâsserai dedans - Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents; - J'aurai pour ordonner le nombre de la phrase, - Le rythme de tes seins alanguis dans l'extase - Et que le doux repos vient apaiser soudain; - Et surtout j'ai cueilli dans ton secret jardin, - Mieux que dans les traités d'éloquence publique, - La fleur qui fait fleurir les fleurs de rhétorique. - - - - - Rennes, 17 mars. - - -Au théâtre où je vais quérir ma correspondance, je trouve une lettre -d'un lieutenant de mes amis en garnison à Rennes, le lieutenant D... -Il compte, me dit-il, que j'accepterai sinon l'hospitalité la plus -complète chez lui, du moins un déjeuner ou un dîner à mon choix. Je -veux bien, certes, d'autant plus que je me souviens de lui comme d'un -gentil camarade, et je le vois encore par la pensée, grand comme un -diable, avec une interminable blouse noire, mordant à belles dents le -croûton de pain que nous distribuait aux récréations de quatre heures, -l'Économat du collège de Perpignan. Mais je n'ai pas besoin de faire -appel à des souvenirs si lointains, car je l'ai bel et bien rencontré -à Paris voilà deux ans. Il était sous-lieutenant, et me semblait -prendre la vie du bon côté; j'aurai vraiment plaisir à le revoir ici. -Mais voilà-t-il pas que je cherche en vain son adresse; il n'a rien -omis dans sa lettre, ce détail excepté. Tant pis pour lui, ma foi; -j'attendrai pour le voir l'heure de la représentation. - -J'en suis là de mes réflexions et je me rends en compagnie de Mulder à -l'Hôtel de France, lorsque je m'entends héler vigoureusement. C'est -mon héros que je viens de rencontrer et qui m'a reconnu. Tout est donc -pour le mieux; on s'examine de part et d'autre, on s'interroge. Je -m'étonne de voir un foudre de guerre comme lui porter le costume -civil avec un galbe qui permet de supposer qu'il néglige un peu -l'uniforme. J'apprends qu'il est marié, père de famille, et que son -secret désir est de ne pas vieillir sous le harnois. - -En choeur nous nous rendons chez le plus important marchand de musique -de la ville, pour y laisser Mulder choisir un piano d'accompagnement. -Le maëstro pousse des cris de joie en apercevant exposées en vitrine -plusieurs de ses compositions. Des vapeurs de gloire lui montent au -cerveau; nous en profitons pour exiger de lui quelques auditions qu'il -nous accorde de grand coeur, et qui contribuent à donner de sa musique -une opinion peu ordinaire à la propriétaire de céans, Mme Bonnet. -Cette aimable personne ne soupçonnait pas qu'elle eut en magasin de -pareils trésors d'harmonie; elle promet de se livrer de par la ville, -à une campagne enthousiaste auprès des amateurs de musique et, sans -plus attendre, elle inonde sa vitrine des compositions de Mulder. -Voilà qui s'appelle de la belle et bonne réclame. - -Après ce coup de maître, nous allons visiter le domicile de mon ami -D... sans en excepter l'écurie attenante où cet heureux gaillard, qui -triomphe dans tous les sports, tient en réserve deux très beaux -spécimens de la race chevaline. Il les met complaisamment à notre -disposition, et c'est là je pense une offre peu commune quand on sait -de quelle jalouse dilection un cavalier entoure sa monture. Mais les -fatigues consécutives au voyage et le souci où nous sommes constamment -de ménager nos forces pour la représentation du soir, nous empêchent -d'accepter l'aimable proposition de notre hôte. Nous nous contenterons -de partager sa table, au déjeuner, demain, et nous nous promettons -pour l'après-midi une longue séance musicale en son _home_, où seront -invités pour la circonstance tous les amis du lieutenant, férus de -bonne musique et leurs dames. Je prévois qu'on ne s'ennuiera pas. - -La représentation, très fructueuse et très suivie, a failli être -troublée par les protestations de quelques gallinacées des quatrièmes -galeries, s'acharnant à réclamer notre directeur malgré la précaution -prise par Bonnaud de l'annoncer malade. Le public a fait justice de -ces cris ridicules. Après le spectacle, un télégramme de Mme Salis est -venu nous apprendre la persistance avec aggravation, de l'état maladif -du pauvre Salis et nous prier de rentrer à Paris après notre seconde -représentation de Rennes. - - -LE CHAT NOIR - -(_L'Avenir._) - - - Rennes, 18 mars 1897. - -«A doncques la très illustre et inclyte pléiade du Chat Noir est venue -en nos murs se faire entendre et véhémentement applaudir de tous les -seigneurs et gentes dames de Rennes, en les différents modes où peut -le talenct ou la subtilité s'exercer pour le plus grand esbaudissement -des manants. Le bon syre Rodolphe Salis, féal châtelain du -Mont-Martyr, fust cette nuictée fascheusement empesché de nous -divertir, par un de ces rhumes dont sa bonne verve oncques n'eust été -tarie, mais à tout le moins gesnée et diminuée. - -Mais si nous nous gaussâmes fort, néanmoins, car à défaut d'y celui, -vinct son amy le joïeulx compagnon Bonnaud, faire le boniment avec -tant de gauloys esprit qu'eussiez cru ouïr ce maulvais dyable de -Panurge, et myt à cet employ tant d'yronie opportune et tant de fois -tomba juste à poinct que cuydions tous tant que nous étions y -trépasser de joye et de ce délire que disaient les latins estre -«_tremens_» encore qu'à mon sens il ne le soit guares. - -Et c'était lors un joly spectacle que de voir mainste dame s'esclaffer -et pouffer de rire, et se trémousser comme sallade en panier, qui -derrière son éventail, qui sous le charmanct abry d'une main digne -d'un sonnet de Pierre de Ronsard ou du gentil Remi Belleau! Et si -falloit-il veoir garçons, mariés et veufs rigoller et se taper les -cuysses comme si les eust le villain adonnes de fascheuses puces, -lorsqu'en sa diserte et hilarante faconde l'amy Bonnaud, qui ne -bronchoit pas, décochoit mille et une flesches acérées iusque devers -le Présidenct de nostre Respublique, à quy ont dû tinter les oreilles, -et nos pauvres académiciens, qu'irrévérencieusement il traictoit de -glorieux débrys, et les belles petites courtysannes desquelles Parys -s'honore, et iusqu'à nostre bon bourgmestre qui tout le premier trouva -l'aventure à son goust et en daigna souryre! - -Aussy me garderay-je d'omettre le tant joyeulx Milo d'Attique; celuy -cy, avec le visage épanouy d'un bon paillart, débicte toutes sortes de -soties plus gayes et ironyques les unes que les autres, et m'a-t-il -paru que Milo avaict dedans son sac en plus du dit sel qu'aulcuns -disent attique l'esprict de bon aloy par où se dystingue nostre -race... Mais j'ay haste d'arriver à ce qui fist sur toute l'assemblée -si vivace impression: j'entends dire icy en prime lieu la _Marche à -l'Etoyle_ que mena à fin sous la tendre protection d'Euterpe et de -Calliope le divin aëde Georges Fragerolle, et chantée par le doulx -Clément Georges; en suyte nous délectâmes nous la vûe et l'oüie -pareillement du _Sphynx_, cette mirificque épopée que sçavez qui, dans -l'espace de quelques tableaux étreinct, évocque et dirais-je -volontiers, fait palpiter devant nous, sur un mèchanct bouct de toyle -tendue, avecque un quinquet derrière, toucte la grandeur de -l'hystoire, la dyvine beaucté des choses détruictes, donct ne subsyste -que poussière, tandis que se dresse l'énygmatique figure du _Sphynx_, -jusqu'à ce que touct s'évanouysse alentour de luy emmy le -refroydissement final.--Le charmanct écryvain _Montoya_ qui luy aussy -avait produict des chansons de son répertoyre, a chanté, avecque -combien d'asme, de sincéryté et de feu, la noble musicque de -Fragerolle. Aussy l'applaudîmes-nous de bon cueur, d'auctant de cueur -que luy avait exprymé ce qu'yl ressentait et comprenaict sy bien... - -Mays n'allays-je pas termyner ce trop rapyde compte-rendu sans y -mentionner le ieune et gratieux Trouvère Chantrier: Ha! que celuy-là -n'a point l'ayr de secrèter plus de bile qu'il n'en faust pour -l'intégryté de la sancté et le fonctionnement congru de l'organysme -vytal! «Sont gens qui voyent tout en noyr,» a-t-il dict, «moy ie me -tords du matyn au soyr!» - -Et tous et toutes de l'ymiter que c'était un plaisyr, et si n'a-t-yl -poinct exécuté la danse du venctre sans le moindre venctre, que -j'eusse souhaicté de voyr parmi nous le bon curé de Meudon, et sa -large panse balloter d'ayse sous la bure! - -Adoncques vous dis-je à Dieu, illustrissimes et inclytes compagnons du -cénacle joyeux qui nous fistes sauter le bedon à gros esclacts de -rire; mais que dis-je à Dieu? C'est au revoyr que je vous veulx dire!» - - FRÈRE JEAN, _chroniqueur_. - Pour copie conforme, - F. VALÉRY. - - - - - Paris, le 18. - - -C'est sans enthousiasme que nous avons regagné Paris d'où nous étions -partis avec la perspective d'un long mois de tournée. Le retour de -Rennes nous a paru pénible à tous, d'autant plus qu'à Saint-Brieuc où -nous étions annoncés pour le lendemain, et à Brest la location -marchait à ravir. Nous éprouvions à nous en aller en plein succès, un -sentiment de regret analogue à celui qu'éprouverait sans doute une -armée qu'on obligerait à se retirer, au début d'une campagne, après -deux ou trois batailles favorables. - -En arrivant à la gare Montparnasse Jolly trouve son fils, porteur d'un -télégramme annonçant l'état désespéré de Salis et le priant de se -rendre à Naintré, pour assister Mme Salis pendant cette épreuve; en -sorte qu'après une journée passée en wagon, le dévoué machiniste a -tout au plus deux heures devant lui pour sauter dans le premier train -à destination de Poitiers. Nous lui serrons la main et nous regagnons -nos pénates en proie à des sentiments très divers et à l'incertitude -la plus complète sur les décisions individuelles qu'il nous faudra -prendre pour parer aux éventualités du lendemain. Et nous piquons des -deux dans le grand torrent de la vie parisienne. Qui vivra verra! - -Les directeurs de quelques théâtres du boulevard sont décidément des -êtres ineffables qui feraient pleurer d'attendrissement les anges du -Très-Haut, si ces derniers se donnaient la peine d'entendre leurs -doléances. Quatre d'entre eux, désolés de voir que leurs salles moins -fréquentées que l'ancien Odéon leur devenaient aussi coûteuses à -entretenir que ces demoiselles du corps de ballet, ont imaginé de se -réunir pour dialoguer sur les causes possibles de leur déchéance. Et, -le croiriez-vous, ces messieurs, loin d'accuser le goût public qui -fait justice de leurs exhibitions en refusant de s'y rendre, loin de -s'apercevoir de leur aveugle croyance en l'infaillibilité de telle ou -telle raison sociale, ont imaginé d'accuser Montmartre, la butte -sacrée, pour sa déloyale concurrence. En des accès de lyrisme -transcendant ils l'ont représentée, la pauvre butte, comme une -gourgandine folle de son corps, troussant sa jupe au nez des vieux -messieurs et se faisant suivre jusque sur ses hauteurs pour leur -prendre leurs belles pièces trébuchantes. Par de savants et longs -calculs ils sont arrivés à démontrer que la donzelle ne dévorait pas -moins de 14000 francs par soir. C'est peut-être vrai après tout, mais -ils n'ont pas songé qu'elle est bonne fille et tant soi peu marmite. -Ses belles pièces d'or elle en fait part à ses innombrables amants, -les cabarets et les beuglants qui se sont venus blottir en les plis -hospitaliers de sa jupe. Et d'ailleurs, qu'est-ce que ces 14000 francs -dans une ville infernale comme Paris; qui leur prouve, à ces -messieurs, qu'on les a pris sur leurs recettes et qu'ils en -bénéficieraient si Montmartre fermait d'un jour à l'autre ses trente -bouches de gaieté. - -Encore si ces messieurs s'étaient tenus au conciliabule pur et simple, -on les pourrait excuser, comme des commerçants qui se sentant glisser -vers la faillite, se veulent chercher à eux-mêmes de bonnes raisons. -Mais leur hypocrisie ou leur naïveté, je ne sais vraiment pas lequel -choisir de ces deux termes, les a poussés à bien d'autres -extravagances, et c'est le cas ou jamais de leur appliquer le mot de -l'Evangile, à savoir qu'ils ont aperçu la paille de Montmartre et -qu'ils n'ont pas vu la poutre boulevardière encastrée en leurs -orbites. Estimant dans leur étroite et malsaine jugeotte, que le -dévergondage et la pornographie sont les seuls éléments que le public -recherche au spectacle, ils ont conclu qu'on devait être beaucoup plus -sale et beaucoup plus obscène à Montmartre que chez eux. De là, à -supposer que la censure a pour les cabarets de la butte des -indulgences qu'elle n'accorde point aux théâtres des boulevards, il -n'y pouvait avoir qu'un pas et dans leur logique absolue ces messieurs -l'ont sauté comme de simples lapins. Donc, supplique à la censure à -l'effet d'exercer ses ravages sur les répertoires de Montmartre. C'est -d'une drôlerie biblique, mais c'est drôle surtout quand on songe que -ces directeurs offrent tous les soirs à leurs rares habitués, le -ragoût pimenté de cinquante à soixante personnes de l'autre sexe -outrageusement dévêtues. C'est drôle quand on songe que l'un de ces -messieurs, véritable tuteur de la pudicité nationale, refusait à un -jeune auteur une pièce charmante et finement écrite, sous ce prétexte -qu'il n'avait pas trouvé, dans l'espace de trois actes, le moyen de -dévêtir une seule de ses héroïnes. - -Comme j'allais dîner, je croise sur le boulevard de Clichy mon -excellent camarade Gaston Mery, lequel est toujours prêt à rompre des -lances pour les bonnes causes. Il me dit être précisément à la -recherche de documents pour répondre à l'article du journal _Le Matin_ -qui s'est fait l'organe des revendications directoriales. Je suis -heureux de vous rencontrer, ajoute-t-il, je ne vous lâche pas que vous -ne m'ayez au préalable répondu en vers ou en prose à votre gré sur -cette question. - ---«Comment donc, mon cher ami, si je veux répondre et ce sera en vers, -la seule manière de réponse, valable pour un chansonnier.» Mery me -quitte, très affairé, en quête de chansonniers et de poètes pour -corser son article de demain. - -Il revient au bout d'un instant quérir ma réponse que j'ai hâtivement -bâclée en dînant et que voici: - - Adonc messieurs les potentats - Dont nous essuyons les ratas - A la sauce plus ou moins verte, - Vous vous plaignez que l'on déserte, - Pour la butte où nous fleurissons, - Vos très somptueuses maisons. - Franchement, cela vous étonne - Et votre voix rugit et tonne, - Non pas certes au nom de l'art - Qui peu vous chault, mais du dollar; - Et vous demandez le remède, - Et vous appelez à votre aide, - Pour rogner nos ailes d'oiseaux - Anastasie et ses ciseaux. - Or, voulez-vous savoir, messieurs les bons apôtres, - D'où vient le mal sur quoi vous gémissez, - C'est de prendre les ours des auteurs à succès, - Alors que vainement nous vous offrons les nôtres. - -Quel dommage que pour constater par moi-même le bon effet de mon -épigramme, je n'aie pas en cartons un bon petit vaudeville à pouvoir -dès demain porter à ces messieurs. Je crois qu'il me suffirait pour -être accueilli à bras ouverts de leur dire en me présentant: C'est moi -qui vous ai fait parvenir par l'intermédiaire de Gaston Mery le petit -avertissement rimé que vous avez pu lire dans la _Libre Parole_. Je -viens savoir si vous en avez su profiter. - -Pas de nouvelles, ce soir, de l'état de Salis, peut-être allons nous -apprendre demain qu'il va beaucoup mieux. Ce ne serait pas après tout -sa première résurrection et je crois que peu d'hommes ont été dans le -cours de leur existence, aussi fréquemment condamnés à mort que ce -vivace cabaretier. Les médecins, en somme, ont tout avantage à se -montrer pessimistes; les malades leur savent toujours gré de s'être -trompés en les jugeant perdus. - -C'est demain à midi que se célèbre pour le malheureux Jules Jouy -l'office des morts, en l'église de Saint-Laurent, j'y assisterai. - - - - - Paris, 19 mars. - - -Les obsèques de Jules Jouy ont eu lieu ce matin au milieu d'une -affluence considérable d'artistes, d'amis et d'admirateurs du défunt. -J'aime mieux ne pas vous citer un nom, car le tout Paris de la -chanson, auteurs et interprètes, semblait s'être donné rendez-vous -pour accompagner d'un adieu le frère d'art, enfin délivré par la mort, -des affres et des agonies que lui furent deux ans de folie furieuse et -d'internement. - -Comme un dernier et touchant hommage, les orgues, tenues par le -compositeur Paul Fauchey, ami du défunt, épandaient sur la foule émue -et recueillie les mélopées funèbrement rythmées des oeuvres les plus -connues de Jules Jouy. Quelle chose étrange que ce convoi d'un des -maîtres de la gaîté accompagné par ses disciples et ses fervents -endeuillés; sur tous ces visages glabres et rasés, le sourire s'était -comme figé et mué en grimace triste, car tous ceux pour qui le rire -est l'obligatoire expression, ne sauraient être tristes sans quelque -laideur, et il n'y a du rire au rictus qu'une nuance de contraction -musculaire. - -Vous n'imaginez pas les propos et les racontars qui circulent durant -le très long parcours du cortège se rendant au Père Lachaise. La -plupart prétendent connaître exactement et pouvoir préciser les causes -qui déterminèrent la paralysie générale à laquelle vient de succomber -le malheureux Jouy. D'aucuns vont jusqu'à soutenir que le long stage -qu'il fit au Chat Noir et les vexations qu'il y supporta de la part de -Salis peuvent être incriminés et ce, parce que dans ses accès de folie -furieuse, Jouy proférait le nom du gentilhomme cabaretier. Cette façon -de raisonner me paraît tout ensemble injuste et ridicule, attendu que -la persécution dont Jouy se croyait l'objet de la part de Salis -constituait déjà un phénomène morbide et ne reposait sur aucune base -sérieuse. On est persécuté comme l'on est mélancolique, l'un ou -l'autre état existe sans raison valable, mais quand même a besoin de -s'appuyer sur un être ou sur un objet et choisit de préférence l'être -ou l'objet dont la présence est obsédante à force de se répéter. - -Bien avant sa folie déclarée, les observateurs un peu perspicaces qui -vivaient dans l'intimité de Jouy avaient pu s'apercevoir d'une pléiade -de symptômes tout à fait indicateurs dans ce sens; sa prédilection -marquée pour les sujets macabres, l'étrange curiosité qui le poussait -à connaître en leurs moindres détails les affaires sanglantes et les -crimes sensationnels, enfin ce parti pris de ne pas avoir manqué en -dix ans une seule exécution capitale, fallut-il pour y assister, -effectuer de longs voyages; tout cela pour un aliéniste était -significatif. - -Une anecdote me revient en mémoire, qui me fut contée par Goudezki et -qui, pour n'être en somme qu'une très mauvaise farce de rapin, ne -montre pas moins combien Jouy était suggestible et accessible à la -peur, au point d'amuser à ses dépens pendant plusieurs jours toute une -compagnie de mauvais plaisants. C'était pendant la première et unique -tournée du Chat Noir en Algérie et en Tunisie. Jolly, le chef -machiniste, ayant été mordu à Tunis par un chat, manifesta hautement -devant Jules Jouy et les camarades de tournée sa crainte de contracter -la rage. Jules Jouy se moqua tout d'abord des suppositions du chef -machiniste; puis, ayant lu, tôt après, comme il avait coutume de faire -en présence d'un cas nouveau, quelque traité de médecine vétérinaire -relatif à la contagion rabique, il fut le premier à reparler à Jolly -de l'incident déjà oublié. Aussitôt on projeta, pour s'égayer à ses -dépens, de jouer au crédule chansonnier une comédie de tous les -instants pour lui laisser croire que Jolly était sous le coup d'une -évolution rabique dont les manifestations pouvaient éclater d'un jour -à l'autre. On n'imagine pas les terreurs de ce pauvre Jouy, à chaque -fois que la conversation venait sur ce sujet, et ses efforts toujours -vains pour éviter de se trouver assis à côté du machiniste, dans les -trains quotidiens qu'il fallait prendre. Quand le hasard toujours -renouvelé le plaçait aux environs de Jolly, il demeurait coi, n'osant -pas bouger, parlant avec douceur quand il s'adressait à lui pour ne -pas l'irriter. Jolly tenait son rôle à la perfection, assombrissait -son regard, se livrait parfois à des mouvements désordonnés des -mâchoires et proférait des sons rauques et inarticulés. Cette comédie -dura jusqu'à Paris où le simulateur poussa la fantaisie jusqu'à -laisser croire à un traitement chez Pasteur. Quand, plus tard, on -voulut détromper Jouy il y fallut renoncer; il déclara qu'il avait -parfaitement reconnu chez Jolly tous les symptômes de la rage, et -qu'il avait été miraculeusement préservé lui-même. Sa colère ne -connaissait pas de bornes si l'on persistait à le vouloir persuader. - -Au Père Lachaise deux discours ont été prononcés, l'un par Octave -Pradels, président de la Société des auteurs et compositeurs de -musique, lequel a retracé la vie du défunt et pris au nom de la -Société qu'il préside l'engagement d'élever un buste en bronze au -chansonnier, à l'occasion de son prochain anniversaire; l'autre par le -chansonnier Xavier Privas. Je tiens à vous citer ce dernier, très -bref, mais d'une heureuse inspiration et qui a produit parmi les -assistants une émotion profonde: - - «MESSIEURS, - -«Au nom des jeunes chansonniers dont mon camarade Maurice Boukay -devait être ici le porte-parole, je viens saluer la dépouille de -celui qui fut un homme par la souffrance, un poète par le coeur, un -génie par le cerveau. - -«En effet, Messieurs, si Jules Jouy défendit avec tant d'éloquence la -cause des opprimés et des faibles c'est qu'il eut à lutter lui-même -contre la souffrance et le malheur. - -«Devant cette tombe ouverte, reliquaire éternel des corps, -rappelons-nous, Messieurs, la coutume des anciens guerriers -scandinaves qui, lorsqu'ils s'étaient liés d'amitié étroite, -creusaient un trou dans la terre, y répandaient de leur sang et, sur -la pierre qui recouvrait cette fosse, entrelaçaient leurs noms et -leurs chiffres. - -«Cet usage s'appelait l'_Association du sang_. - -«Aujourd'hui, Messieurs, devant la tombe de ce poète, mêlons à ses -cendres nos larmes de deuil, de respect et d'admiration, et sur la -pierre tombale qui va recouvrir ses restes, inscrivons à côté de cette -devise qui aurait pu être la sienne: - - «Il faut encor souffrir, après avoir souffert» - -ces mots, qui sont et son chiffre et le nôtre: - - «Gloire! Souvenir!» - -Au retour du Père Lachaise je rencontre Pierre Delcourt, -l'inépuisable publiciste, ami particulier de Salis, et le plus assidu -peut-être de tous les chatnoirisants. Comme je lui demande s'il n'est -pas mieux fixé que moi sur l'état de notre pauvre camarade, il tire de -sa poche un télégramme reçu le matin même et daté de Naintré; Salis -est mort à trois heures du matin. - -Malgré l'attente où je ne puis manquer d'être de ce dénouement, -j'avoue que la nouvelle, apprise dans ces conditions, me cause quelque -effarement. En quelques semaines, Paul Arène, Henri Pille, Jules Jouy -et Salis ont été fauchés sans merci par la camarde; quelle nécropole -que ce Montmartre. - -Déjà circulent dans les rangs clairsemés des camarades de Jouy, la -nouvelle apportée par Delcourt. Au milieu de la stupeur qu'elle -provoque généralement, une anecdote surgit: On raconte que Jules Jouy -ayant fait une chute dans l'escalier du Chat Noir où il précédait -Salis, ce dernier lui fit ironiquement remarquer que le moment n'était -pas venu de se rompre les os et qu'il avait plus que jamais besoin de -son concours. Jouy avait répondu que lorsqu'il mourrait, il comptait -bien être suivi par lui à vingt-quatre heures de distance. - -Vraie ou non cette anecdote montre bien comme sous toutes les -latitudes et dans toutes les conditions de la vie, l'homme est -essentiellement un être de légende et de superstition. - -Les obsèques de Salis auront lieu demain à trois heures à -Chatellerault. J'ai donc largement le temps de m'y rendre en prenant -ce soir même à la gare d'Orléans le train de minuit. - -D'ici là, comme évidemment la mort du gentilhomme cabaretier ne va pas -manquer d'être commentée, je crois de mon devoir de tracer en quelques -lignes un portrait de Salis et en même temps de narrer brièvement les -journées qui ont précédé sa mort. - -Mon après-midi suffira tout juste à ce labeur; et je vous quitte pour -m'y donner en toute hâte. - - - - - Naintré, 20 Mars. - - -Nous sommes arrivés, Bonnaud et moi, de grand matin à Chatellerault. -Un commissionnaire nous a indiqué le domicile de la famille Salis, -car le père et la mère du gentilhomme, tous deux octogénaires et -infirmes, habitent la petite ville, berceau de leur famille, où s'est -écoulée la jeunesse de Rodolphe. Nous avons été reçus par la soeur du -défunt qui nous a priés d'attendre jusque vers dix heures la voiture -qui nous doit conduire à Naintré. - -Il est à peine huit heures; pour ne pas succomber au sommeil qui fait -battre nos paupières après la mauvaise nuit passée en wagon, nous -déambulons par la ville fort coquette ma foi, dont les boutiques -s'ouvrent une à une. Nous examinons avec curiosité les vitrines des -armuriers et des couteliers dont la réputation est universelle, et -cédant à cet amour immodéré du bibelot que nous possédons au même -degré, nous faisons emplette de coupe-papiers en forme de poignards. -Puis, tous deux armés jusques aux dents, nous allons promener nos -somnolences sur les rives de la Vienne, qui roule une belle nappe -d'eau limoneuse et semble décroître après une importante crue. - -Après avoir énergiquement lutté contre l'engourdissement de nos -membres par un match de billard et l'absorption successive de -plusieurs tasses de café, nous regagnons la demeure familiale des -Salis, où nous sommes attendus par un vaste landau attelé de deux -fortes bêtes. Nous prenons place dans le véhicule en la compagnie de -la mère de Mme Salis et d'un prêtre ami de la famille. Une bonne heure -après, nous apercevons le mur d'enceinte et les tourelles du château -de Naintré. - -Nous arrivons au moment précis de la mise en bière, et il nous est -permis de contempler une dernière fois sur un grand lit de parade -pieusement édifié, celui qui fut Rodolphe Salis. C'est dans la salle -de sa bibliothèque, au rez-de-chaussée du château, dans la pièce qu'il -préférait, qu'on l'a exposé depuis la veille au matin. Il repose sur -une jonchée de fleurs odorantes; la collection du journal, _le Chat -Noir_, est mise en tas à ses côtés; au-dessus de sa tête, on a -suspendu une couronne de laurier doré qui lui fut offerte à Bruxelles -par la société de secours de l'enfance à la suite d'une représentation -au bénéfice de cette oeuvre. Il porte sa tenue de spectacle, une -élégante redingote en drap bleu, un gilet de soie à fleurs, et les -souliers vernis. La face et le front sont parfaitement déplissés et -n'ont plus la contraction douloureuse et grimaçante des dernières -journées. Les yeux demi-fermés semblent avoir retrouvé le sourire -ironique que Salis prenait lorsqu'il écoutait complaisamment dans son -cabaret les réflexions plus ou moins ridicules de quelque snob -prétentieux. - -Après nous avoir présentés à son beau-frère, le capitaine Renaud, mari -de la jeune dame qui nous a reçus à Chatellerault, Mme Salis nous -fait, en un récit coupé de sanglots, l'histoire des dernières journées -de son mari. Il n'a pas eu de délire à proprement parler. Sa -continuelle hantise était la tournée et le désir de la continuer. Par -moments, il se croyait transporté sur la scène et se livrait avec un -imaginaire contradicteur à des dialogues véhéments; il faisait à -chacun de nous des observations sur le choix de ses oeuvres, etc. Sa -pensée, en somme, n'a pas une minute quitté son théâtre et ses -collaborateurs. La veille de sa mort, il s'est fait habiller vers -quatre heures de l'après-midi et, soutenu par son beau-frère, le -capitaine Renaud pour lequel il a toujours eu beaucoup d'amitié, il -s'est promené dans les pièces principales de son château, comme s'il -voulait adresser un dernier regard aux innombrables merveilles qu'il -n'a pas cessé d'accumuler et qu'il savait disposer avec un art -impeccable. - -Dans sa bibliothèque, il a fait une station plus longue et s'est assis -un instant, puis se sentant pris de frissons, il a demandé à regagner -son lit et n'a pas eu la force de gravir l'escalier, en sorte qu'il a -fallu le monter dans son fauteuil. - -En nous contant tous ces détails, Mme Salis, femme d'un grand sens -pratique et d'une mâle énergie, s'occupe aux apprêts du déjeuner, car -le rendez-vous a été donné, pour trois heures aux amis de la famille à -l'église de Chatellerault, et le corbillard ne pourra se rendre qu'à -petite vitesse, de Naintré à la sous-préfecture. - -Nous déjeunons en hâte et montons en voiture. Le cortège se forme -devant la maison familiale; le deuil est conduit par Gabriel Salis, -frère du défunt, et par le capitaine Renaud. Jolly, Allaire, Bonnaud -et moi tenons les cordons du poêle. Toutes les notabilités de -Chatellerault accompagnent le convoi jusqu'au cimetière. Bonnaud prend -la parole au nom de la Presse Parisienne; je dis un adieu suprême au -défunt au nom des artistes de Montmartre et le cortège se disperse -sous le coup d'une très vive émotion. - -Il est trop tard pour rentrer à Paris, nous acceptons, Bonnaud et moi, -de passer la nuit à Naintré. Nous repartirons demain dans -l'après-midi, non sans avoir parcouru tout au moins les diverses -pièces du château qui sont comme autant de salles de Musée. - -On nous a donné deux chambres contiguës dont les portes aboutissent à -un vaste corridor. Ce corridor est tapissé d'estampes et de dessins -originaux; les chambres ne sont pas plus dépourvues, et tandis que je -passe une partie de ma nuit à grimper sur des chaises, un bougeoir à -la main, pour voir de près des compositions de Willette et pour lire -d'amusantes légendes, j'entends fort bien à travers la cloison, -Bonnaud qui se livre à une occupation similaire. Lui m'entend de son -côté mais ne veut pas en avoir l'air. Cependant, voici qu'en -escaladant un guéridon mal assuré, je tombe de mon haut, entraînant le -meuble dans ma chûte. Je ne puis m'empêcher de rire aux éclats; et -Bonnaud de m'imiter. Nous nous interpellons et dans un costume fort -léger, nous visitons nos appartements réciproques. Voilà qui n'est pas -mal, je pense, pour un jour d'enterrement. Un détail encore: Les -water-closets sont illustrés en ce féerique château; c'est là que sont -relégués de préférence les tentatives de peinture audacieuse et les -essais malheureux. Un saint Antoine orné de pieds éléphantiasiques, -tient compagnie à un pourceau dont on n'aperçoit que le groin et les -oreilles, le reste étant hors la toile. Ce chef-d'oeuvre est tout -simplement signé Puvis de Chavannes. - -Je serai à Paris demain et vous enverrai mon article qui sera publié -dans _l'Éclair_. - - - - - Paris, le 23 mars. - - -Vous ne vous plaindrez pas de moi, je pense, et vous conviendrez, -cousine, que j'ai secoué pour cette fois l'invincible paresse qui, -jusqu'ici, m'avait tenu sous le joug. Entre nous, vous ne me supposiez -pas capable d'un tel effort et ce flux de correspondance vous doit -avoir plus d'une fois étonnée. - -Ai-je noirci des feuilles ces deux mois passés, et vous ai-je conté -avec assez de détails mes faits et gestes et ceux de mes amis de la -tournée. Pour que pas un élément ne vous fasse défaut et que cette -correspondance ait sa fin logique, comme elle a son milieu et son -commencement, je vous envoie l'article découpé que le journal -_l'Éclair_ a bien voulu reproduire. - -Et en attendant que des événements nouveaux et notables me fournissent -l'occasion de vous récrire aussi longuement, je dépose sur le bout de -vos ongles roses un baiser tout à fait régence, le seul, d'ailleurs, -que vous ayez jamais voulu m'accorder. - - -RODOLPHE SALIS - -«C'était aux premiers soirs du succès de _Phryné_; le Chat Noir -rayonnait sur Montmartre de tout l'éclat que la _Marche à l'Etoile_ et -l'_Epopée_, pour ne citer que des oeuvres retentissantes, avaient jeté -sur l'hôtel artistique de la rue Victor-Massé. Le talent prestigieux -de Maurice Donnay, venait, en s'affirmant, conférer au cabaret du -gentilhomme Salis sa définitive consécration, et, se fiant aux -enthousiastes chroniques d'Henri Bauër et de quelques autres, un -public fatigué des pièces à tiroirs, se pressait dans la salle du -rez-de-chaussée devenue insuffisante. - -En ces heures de gloire, Jules Jouy, le pauvre fou décédé d'hier, -célèbre de par sa verveuse campagne antiboulangiste au _Cri du -Peuple_, s'entendait chaque soir réclamer par de fougueux admirateurs, -les couplets sinistres de Gamahut et les strophes angoissantes de -l'_Attaque nocturne_. Je manquerais à la vérité la plus élémentaire si -je n'ajoutais pas que les _Petits pavés_, les _Petits chagrins_ et -autres menues romances du compositeur Paul Delmet, faisaient déjà -florès en ces époques peu lointaines, et je crois qu'en ce même temps, -Xanrof, émigré du Quartier latin, faisait applaudir chez Salis le -_Fiacre_ et l'_Encombrement_. - -Ma voix se figea dans ma gorge lorsque, pour la première fois, ayant -franchi le seuil du cabaret célèbre, je voulus faire part au glorieux -propriétaire de mes essais dans la chanson. L'air de hauteur -majestueuse et de sereine protection qu'il prit en écoutant mes -timides avances acheva de me déconcerter. Vainement je tentai -d'extraire de ma poche la feuille où s'allongeaient mes premières -strophes; Salis qui, d'un seul coup de gosier, venait d'engloutir les -deux bocks servis sur son ordre, me tint à peu près ce discours: -«Jeune homme, vous faites preuve d'une grande audace, pour ne pas dire -d'une incomparable témérité, en souhaitant pour vos débuts de vous -faire entendre chez moi.» Savez-vous bien que ma maison est -présentement le lieu de rendez-vous des têtes couronnées et qu'il ne -se passe pas de jour où je n'aie dans ma salle un ou plusieurs -représentants des grandes familles princières de l'Europe. Et, tenez, -ajoutait-il profitant de l'ignorance où j'étais alors de l'almanach de -Gotha, ce vieux monsieur très maigre, qui joue familièrement avec mon -chat en attendant l'heure du spectacle, n'est autre que M. de Blowitz, -l'illustre diplomate. Celui-ci qui examine avec tant d'attention le -fameux dessin de Willette «Les petits oiseaux meurent les pattes en -l'air», c'est le vicomte Melchior de Vogüé qui vient pour la trentième -fois entendre l'_Epopée_ dont il a fait hier, en pleine Académie le -plus magnifique éloge. - -«Pour cette grande dame, dont le seul collier représente une somme que -ni vous ni moi ne posséderons jamais, je vous le dis en toute -indiscrétion, bien qu'elle soit venue dans le plus strict incognito, -c'est la grande-duchesse de Leuchtenberg, une Beauharnais, mon cher! -Et c'est devant ce parterre de rois que vous voudriez dire vos vers -pour commencer? Peste, mon ami, on ne vous mouche pas avec des -savates!» Puis il ajouta en manière de conclusion: «Au fait, je veux -bien, moi, mais il faut m'apporter la preuve d'un talent de tout -premier ordre. Je ne puis pas mieux vous dire: ayez du génie et ma -maison sera la vôtre.» - -Après ce flux de paroles, il se leva me laissant ahuri et je l'aperçus -à plus de dix reprises, recommençant à d'autres tables le même -exercice oratoire, qui se terminait invariablement par l'absorption en -une lampée unique de quelque cervoise ou autre blonde liqueur. - -Tel était le Salis du temps de _Phryné_, en tous points semblable -d'ailleurs, au Lyssas de Maurice Donnay, tranchant en son langage, -abondant en son geste, jamais renâclant devant la boisson. Encore -d'aucuns qui le connaissaient depuis les hydropathes le -proclamaient-ils déjà, fatigué, ce qui n'était pas pour donner de cet -homme une idée quelconque, vous pouvez m'en croire. Durant les six -années écoulées, le Chat Noir eut entre ses mains des fortunes -diverses, mais toujours et sans conteste il demeura le premier, le -seul modèle du cabaret littéraire vraiment digne de ce nom. - -En janvier dernier, pour cause de fin de bail, Salis quittait son -hôtel de la rue Victor-Massé, accumulant dans un débarras de la rue -Germain Pilon, les richesses picturales, céramiques et autres, dont la -collection fait l'objet d'un catalogue spécial. - -Il entreprenait avec ses pièces d'ombres et ses poètes, une tournée -d'environ deux mois, ayant pour but essentiel le midi de la France et -la côte d'azur. Des échos répétés ont entretenu Paris du succès qui -couronna ce voyage et du démêlé comique de l'illustre barnum avec le -consul de France à Monaco, le trop pointilleux M. Glaize. - -La rentrée à Paris s'effectua le 2 mars. Une seconde tournée de trente -jours en Bretagne et dans le Sud-Ouest devait commencer le 11 du même -mois. Malgré les recommandations de ses amis et le dépérissement -visible qu'un repos de huit jours n'avait pu amender, Salis voulut -partir à tout prix. Le 11 au soir, on jouait à Versailles, le 12 à -Châteaudun. Cette représentation, la dernière à laquelle le -gentilhomme ait pu prendre part, laissera à tous ceux qui l'ont vue de -près un inoubliable souvenir. - -L'_Epopée_ tenait l'affiche et malgré l'offre réitérée des camarades -qui se proposaient pour le suppléer, Salis ne voulut céder sa place à -personne. Comment trouva-t-il dans ses pauvres jambes gonflées par la -goutte la force de se traîner au piano, comment surtout sa gorge lui -permit-elle de hurler jusqu'au bout le boniment forcené dont il avait -coutume de scander les bruyants défilés de Caran-d'Ache? Mystère, ce -sont là des phénomènes d'auto-suggestion que l'on ne rencontre que -chez les natures prodigieusement douées au point de vue nerveux. - -Rien ne prouve d'ailleurs, que par cet effort suprême, Salis -n'abrégeait pas de quelques mois peut-être, son existence si -compromise déjà. - -Le lendemain, la petite troupe partait pour Angers et pendant un arrêt -à Tours, Salis était pris de vomissements et de fièvre. On n'en eut -pas moins toutes les peines du monde à l'empêcher de se rendre au -théâtre le soir. La fièvre dépassait déjà 39°. Le lendemain elle -atteignit 40° et le docteur Jagot, d'Angers, émettait l'hypothèse -d'une tuberculose à marche rapide. On combattit la fièvre et profitant -d'une accalmie on transporta le malade à Naintré le 17 au matin. Il -vient de s'éteindre après une agonie de quatre jours. - -Quels jugements seront portés sur lui? Des bons, des mauvais et des -pires, nous l'osons affirmer. - -Des flots d'encre couleront sur sa tombe à peine refermée et j'ai peur -que quelque acrimonie se mêle au portrait pour en noircir le dessin. -L'homme est injuste par nature et ramène tout à lui-même, et je -connais tel artiste susceptible, qui ne pardonna jamais à Salis une -boutade inoffensive, un mot cruel jeté de verve et le plus souvent -sans portée comme sans réflexion. - -Si l'on veut être juste, et pourquoi ne pas l'être en présence de -l'inéluctable événement qu'est la mort, on reconnaîtra que cet enfant -terrible, que ce hâbleur impénitent en qui revécut l'âme de Tabarin et -de Gautier-Garguille, fut le promoteur de ce mouvement par lequel -s'effectua de la rive gauche à Montmartre, le transfert de la -fantaisie. Salis prit la tête de ce gigantesque monôme d'artistes qui, -parti de la colline Sainte-Geneviève, se vint installer sur la Butte, -après avoir franchi, sans leur adresser l'hommage d'un regard, les -terrains vagues qui s'étendent entre ces deux mamelles de la France -intellectuelle. - -En somme, il avait presque raison lorsqu'il écrivait pour la dernière -fois à Lyon, le mois passé, sur l'album de la vie Française, cette -boutade qui résumait son ambition: - -Dieu a créé le monde. - -Napoléon a créé la Légion d'honneur. - -Moi j'ai fait Montmartre. - - -Saint-Amand (Cher).--Imp. DESTENAY, BUSSIÈRE frères. - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Roman Comique du Chat Noir, by Gabriel Montoya - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN COMIQUE DU CHAT NOIR *** - -***** This file should be named 44068-8.txt or 44068-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/0/6/44068/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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