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-Project Gutenberg's Le Roman Comique du Chat Noir, by Gabriel Montoya
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le Roman Comique du Chat Noir
-
-Author: Gabriel Montoya
-
-Release Date: October 29, 2013 [EBook #44068]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN COMIQUE DU CHAT NOIR ***
-
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas
-été repris.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
-marqués =ainsi=.
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-
- LE ROMAN COMIQUE
- DU
- CHAT NOIR
-
-
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
- =Sur le Boul'mich.= (_Plaquette épuisée_).
-
- =Chansons naïves et perverses.= Chez OLLENDORF. (Nouvelle édition
- revue et augmentée) =3 fr. 50=
-
-
-_POUR PARAITRE_
-
- Les Chansons Grises. Poèmes et Chansons.
-
- =On en peut mourir.= Roman.
-
- =Les Fièvres Galantes.= Vers.
-
- =Les Armes de la Femme.= Poèmes avec musique de E. MISSA. Chez
- COSTALLAT, 15, Chaussée d'Antin.
-
- =Suzon.= Comédie lyrique. (Représentée au Théâtre des Arts de
- Rouen.)
-
-
-SAINT AMAND, CHER.--IMPRIMERIE BUSSIÈRE FRÈRES
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- GABRIEL MONTOYA
-
- LE
- ROMAN COMIQUE
- du
- Chat Noir
-
- _Avec une couverture illustrée_
- ET
- Un portrait-charge de l'auteur
-
- PAR
- LÉANDRE
-
- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- _26, rue Racine, 26_
-
-
-
-
- A
- MADAME RODOLPHE SALIS
- _En hommage respectueux, ce livre est dédié._
-
- G. M.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Au cours des quatre ou cinq dernières représentations que le Chat
-Noir, ayant à sa tête le très verveux mais déjà très fatigué Rodolphe
-Salis, donna pour ses adieux à Montmartre, j'eus le plaisir de
-rencontrer mon cher confrère Edouard Conte, l'auteur apprécié des _Mal
-Vus_.--Après m'avoir dit quel vide allait creuser la disparition du
-moyen-ageux hostel de la rue Victor Massé, il m'entretint de la
-tournée annoncée par la presse entière et qui, déjà préparée pour une
-durée de trois mois dans le midi de la France, dans le Sud-Ouest et la
-Bretagne, devait être continuée à l'étranger, notamment en Autriche et
-en Russie. «Si les nécessités de la copie ne me tenaient pas à Paris
-comme un forçat à sa chaîne, me dit-il, je voudrais vous accompagner
-et j'ai la certitude que je ne perdrais pas mon temps. La tournée que
-vous allez entreprendre n'est pas comme celles que tous les jours des
-industriels du théâtre organisent en province avec deux ou trois bons
-mélodrames de l'Ambigu coupés dans le goût du public et susceptibles,
-de par leur structure incolore, d'être acclamés à Pezenas comme dans
-le quartier du Temple.
-
-«Ce que vous apporterez aux spectateurs dont je ne mets pas en doute
-l'empressement à vous venir entendre, c'est l'expression évoluée d'un
-état d'esprit qui serait presque, si j'ose dire, anti-théâtral. Les
-pièces d'ombres qui constituent votre principal répertoire et qui
-soulevèrent par le talent qu'on y déploya un enthousiasme encore
-vivant, sont comme un défi jeté au théâtre à personnages. Il sera
-intéressant de voir comment les divers publics auxquels vous les allez
-soumettre apprécieront l'effort et jugeront le résultat.
-
-«Pour vos chansons, le doute est plus permis encore: Vous y désertez,
-du moins dans les meilleures, les seules qui valent qu'on en parle, le
-style ordurier et commun du beuglant; leur succès que je souhaite de
-tout coeur équivaut à la banqueroute du Café-Concert et je m'en
-réjouis d'avance.
-
-«Or, je n'ai rien dit encore des menus incidents qui ne sauront
-manquer de surgir au cours de votre artistique balade. La présence de
-Salis, cet enfant terrible, ce rapin verveux qui a recueilli
-l'héritage de blague et de fantaisie laissé par Sapek, m'est un sûr
-garant qu'il y aura pour vos rates de chansonniers impénitents des
-heures de gaîté folle et d'ahurissants propos. Ne croyez-vous pas en
-toute sincérité qu'un fantaisiste pourrait prendre en même temps qu'un
-vif plaisir, quelque intérêt à noter au jour le jour, simplement et
-sans emphase, les péripéties du voyage et les bons mots entendus ou
-commis.
-
-«--Certainement je le crois, mon cher Conte, et soyez assuré que votre
-idée sera mise à profit. J'ai d'ailleurs, en un coin éloigné de
-province, une cousine qui fut mon amie d'enfance et qui m'avait, au
-cours d'une précédente tournée, demandé comme faveur spéciale un récit
-détaillé de nos faits et gestes. En paresseux que j'ai toujours été,
-je me suis dérobé jusqu'ici à l'accomplissement de ce devoir
-épistolaire. Je vais tenter cette fois de détrôner de mon coeur la
-chimère oisiveté, et, dame, s'il me semble après un temps qu'un
-intérêt quelconque puisse résider en ces notes éparses, j'en serai
-quitte pour prier ma dévouée cousine de me restituer mes proses.
-
-«--Et vous serez tout heureux de leur trouver en les lisant un air de
-nouveauté qui vous surprendra vous-même.
-
-«--Et d'avoir fait un volume.
-
-«--Vous l'avez dit.»
-
-Voilà comment se trouva projeté le volume qu'on va lire. La mort
-prématurée de Rodolphe Salis, en interrompant le voyage à travers la
-France de la Compagnie du Chat Noir me fournit une conclusion à
-laquelle j'étais loin de m'attendre lorsque j'écrivais mes premiers
-feuillets.
-
-Peut-être même sans cet événement ne me fussè-je pas décidé à publier
-ces notes glanées au jour le jour avec un soin très relatif et un
-insouci parfait des livresques traditions. Le hasard et l'actualité
-toute puissante donnent à ces feuilles éparses l'intérêt d'un
-document. Je n'ai donc pas le droit de dérober au public ce _Livre
-d'Or du Chat Noir pendant les trois derniers mois de la vie de son
-fondateur_, et je le dédie en hommage respectueux à Mme Rodolphe
-Salis.
-
- GABRIEL MONTOYA.
-
-
-
-
-LE
-
-ROMAN COMIQUE DU CHAT NOIR
-
-
-
-
- Paris, le 5 janvier 1897.
-
-
-C'est décidé, cousine, nous partons dans huit jours pour la tournée
-dont le projet si longtemps caressé va voir enfin sa réalisation.
-C'est la première fois que le Chat Noir quitte Montmartre en pleine
-saison d'hiver. Tous les cabarets de la butte vont se réjouir et nous
-sommes loin de pleurer; car si, dans notre itinéraire, figurent
-quelques étapes où ni le froid ni les rafales de neige et de vent ne
-nous seront épargnés, du moins apercevons-nous de loin par le petit
-bout de la lorgnette l'oasis exquise, le paradis vers lequel
-s'acheminent par ces temps rigoureux tous les gros bonnets de la
-capitale; j'ai désigné le petit coin de terre qui a nom Monaco.
-
-Salis, il en faut tout au moins convenir, a fait royalement les choses
-avant de quitter son local de la rue Victor-Massé. Quinze jours à
-peine avant son départ, il a organisé dans son théâtre, avec quels
-frais, lui seul le sait, un spectacle d'ombres absolument renouvelé.
-Une fois de plus, Henri Rivière, l'admirable évocateur, a pu donner
-libre carrière à son prestigieux talent de coloriste visionnaire, et
-c'est pour dix représentations tout au plus, avec la certitude absolue
-de ne jamais couvrir les sommes dépensées, que les «Clairs de Lune»
-ont vu le jour.
-
-Sans vouloir infirmer en aucune façon le talent de Georges
-Fragerolles, à la fois poète et compositeur de l'oeuvre que je viens
-de vous citer, il est bien évident que les _Clairs de Lune_ sont
-uniquement un prétexte à belle peinture, à tableaux invraisemblables à
-force de vérité. Le titre de pièce d'ombres, qui, jusqu'à présent, se
-pouvait appliquer à presque toutes les manifestations de l'art
-théâtral chatnoiresque, demeure insuffisant pour cette création
-dernière, comme d'ailleurs pour _Héro et Léandre_ pour _Ailleurs_ et
-pour _Sainte-Geneviève_. Par un labeur obstiné de dix ans, Rivière est
-parvenu, en perfectionnant ses moyens, à inaugurer une note d'art qui
-demeure son exclusive et inaliénable propriété. Chacun des effets si
-curieux dont l'oeil s'émerveille et qui, dans _Clairs de Lune_, se
-suivent d'un tableau à l'autre, sans solution de continuité, repose
-sur une découverte de l'auteur et je ne crois pas que Rivière ait à
-redouter sur ce terrain la concurrence ou l'imitation.
-
-Aussi n'est-ce pas sans quelques regrets que nous songeons, et quand
-je dis nous, j'entends tous ceux que séduisit cet art si pittoresque,
-à la disparition prochaine de cet exigu sanctuaire d'Art, le Chat Noir
-actuel. Je sais bien que les raisons auxquelles Salis se voit forcé de
-céder sont d'ordre purement matériel, que sa fin de bail en avril
-prochain lui conseille de s'y prendre avec quelque avance pour
-déménager et que son intention est de reconstituer un nouveau théâtre
-dès son retour des voyages européens. Mais qui peut se porter garant
-de l'avenir.
-
-Donc nous partons, cousine, et tout d'abord pour une durée de deux
-mois. Des négociations sont entamées pour les mois qui suivront et de
-sérieux pourparlers engagés avec des impresarii pour l'Italie,
-l'Allemagne et l'Autriche. Salis, qui ne doute de rien, ne désespère
-pas de pouvoir pousser à Berlin, peut-être même en le propre palais
-du Kaiser son cri célèbre de: Vive l'empereur! et pour ce barnum
-extraordinaire cet exploit se chiffre par tout un pactole croulant
-dans sa caisse au retour en France, comme pour le remercier de sa
-patriotique bravade.
-
-Malheureusement, la volonté seule chez lui demeure inébranlable et
-vivace. Le corps est quelque peu ruiné et je me demande si les
-fatigues qui ne sauraient manquer de suivre toutes ces pérégrinations
-permettront à notre directeur de les prolonger au gré de son rêve et
-de ses désirs audacieux.
-
-Si nous exceptons la Principauté de Monaco, la ville de Nice et un
-nombre très restreint de cités sans importance figurant sur notre
-parcours, le Chat Noir s'est fait entendre au moins une fois dans tous
-les centres notables qu'il va parcourir à nouveau. Mais ce n'est pas
-une raison, bien au contraire, pour négliger d'y répandre à l'avance
-le bruit de notre venue par mille échos alléchants et d'une tenue tout
-au moins un peu fantaisiste. Aussi le bon vouloir de tous les
-humoristes qui fréquentent la rue Victor-Massé se trouve déjà mis à
-l'épreuve, et tant en vers qu'en prose, chacun contribue à la
-rédaction de notes et notules, que nous ferons parvenir tout imprimés
-aux importantes feuilles de province.
-
-Puisque je vous ai promis, cousine, de vous tenir au courant de nos
-faits et gestes durant les tournées qui vont suivre, laissez-moi vous
-adresser tout d'abord une de ces notes qui ressemble furieusement à un
-boniment de Salis hâtivement rimé. Malgré le macaronisme voulu de sa
-rédaction elle ne laisse pas que d'être amusante et je crois qu'on y
-découvrirait, en l'examinant d'un peu près, la griffe sympathique de
-ce délicieux caricaturiste poète, Jules Depaquit, lequel n'est pas
-tout à fait étranger au succès du journal _Le Rire_!
-
-
-LE CHAT NOIR VIENT
-
- Province, de Paris noble et vaste banlieue,
- Ils ont fait pour te voir et kilomètre et lieue
- Dans les sombres wagons des durs chemins de fer.
- Récompense-les en, parce qu'ils ont souffert
- Des cahots incessants de la locomotive
- Que toujours, d'un bras fort, le fier chauffeur active.
- Voici les chansonniers, les Ombres, le Chat Noir
- Honoré des Princes et des Dieux. Que ce soir
- Le travailleur lassé des labeurs infertiles,
- Et l'oisif délaissant ses passe temps futiles
- Viennent se retremper aux rythmes des chansons
- Que versent, de Salis, les nombreux échansons.
- Voici venir Salis et sa noble cohorte.
- La joyeuse chanson n'est pas encore morte.
-
- Peuple, sache cela, car sous tes yeux charmés,
- Les âges révolus, les siècles périmés,
- Le Sphinx mystérieux, seul dans la nuit sans voile,
- Les Rois mages suivant la symbolique étoile,
- Antoine et Cléopâtre et tous les grands amants
- Qui, depuis le Déluge, échangent des serments,
- Et d'autres OEuvres dont légion est le nombre
- Et que Rivière qui tira l'Ombre de l'ombre
- Peignit et dessina si magistralement,
- La Mer, les Bois, les Caps, les Monts, le Firmament,
- Vont bientôt, évoqués par Georges Fragerolle
- Sur un air d'élégie ou bien de barcarolle,
- Défiler lentement et solennellement.
- Et puis c'est Montoya, le Poète charmant
- Qui va te moduler sur un air bel et tendre
- Que jamais on ne peut se fatiguer d'entendre
- La volupté de vivre et le miel du baiser
- Et tant d'autres, experts en l'art de nous griser,
- Gondoin tombant Félisque avec son Protocole,
- Ce Félix qu'on devrait renvoyer à l'école
- Apprendre le respect des Muses et de l'Art,
- Si véritablement il n'était un peu tard,
- Oble dont la voix est plus tendre que la brise
- Et qu'un public d'élite à juste titre prise.
- Expert en l'art subtil d'émouvoir, de charmer,
- De rendre court le temps qui vient nous consumer,
- Milot qui nous célèbre en un rythme sonore
- Les vertus des aïeux dont la France s'honore,
- Nobles vertus d'Hier dont demain est sevré
- Et dont Aujourd'hui n'est qu'un souvenir. C'est vrai!
- Clément Georges, Bonnaud, tour à tour ironiques,
- Abondants, gracieux, langoureux, sataniques,
- Des genres les plus fous des tons les plus divers,
- Mais tous égaux en grâce en le bel Art des Vers.
- La joyeuse chanson n'est pas encore morte.
- Voici venir Salis et sa noble cohorte!
-
-Pour faire suite à cette annonce pleine d'alléchantes promesses, un
-programme a été rédigé, lequel renferme, après une parade de quelques
-lignes, l'énumération complète de tout le répertoire d'ombres,
-imposant par le nombre autant que par la qualité, dont nous réservons
-aux provinces l'extraordinaire déballage. Voici d'abord les pièces de
-moindre importance dont le commentaire est confié à l'heureuse
-initiative et à l'inépuisable faconde de Rodolphe Salis lui-même: _Le
-Déluge_, pièce antidiluvienne de M. le Préfet; _L'Age d'or_, poème en
-un acte de A. Willette; _Pierrot peintre_, pantomime en 7 tableaux de
-Louis Morin; _La divine_, _Aventure de Cléo de Mérode_, poème belge de
-Steinlen et Fernand Fau; _Plaisirs d'amour_, étude cruelle de G.
-Delaw; _La nuit des Temps_, drame historique en 25 tableaux de Robida,
-enfin _L'Epopée de Napoléon_, grande pièce militaire en 2 actes et 40
-tableaux par Caran d'Ache; il me semble que voilà une assez aimable
-collection. Eh! bien, j'ai gardé pour la bonne bouche les pièces dont
-le poème et la musique écrits par des auteurs renommés seront
-religieusement interprétés et fidèlement déclamés chaque soir au cours
-de nos pérégrinations, à savoir: _Le Sphinx_, poème et musique de
-Georges Fragerolle, dessins de Vignola; _Les Clairs de Lune_, poème et
-musique du même, dessins de H. Rivière; _Le Rêve de Joël_, poème et
-musique de Fragerolle, dessins de Métivet; _La marche à l'Étoile_,
-poème et musique de G. Fragerolle, dessins de H. Rivière; _L'Honnête
-Gendarme_, farce de Jean Richepin, dessins de L. Morin; _l'Enfant
-prodigue_, parabole en 18 tableaux de G. Fragerolle, dessins de
-Rivière; et Phryné et Ailleurs, deux chefs-d'oeuvre de l'exquis poète
-Donnay, mis en ombres par H. Rivière. Bien entendu, notre spectacle de
-chaque soir ne comportera en outre des intermèdes abondants et variés
-que quatre ou cinq pièces choisies parmi le richissime répertoire que
-je vous viens d'énumérer.
-
-Au verso du programme sur lequel s'étalent pompeusement ces
-merveilles, Salis s'est plu à rédiger, avec l'aide de quelques amis au
-nombre desquels je soupçonne vaguement Alphonse Allais, Gondezki,
-Edmond Deschaumes, et Dominique Bonnaud, des biographies fantaisistes
-de ses camarades de tournée.
-
-Vous les trouverez ci-jointes et vous verrez de quelle folie verveuse
-elles sont empreintes; je ne crois pas que le genre de littérature qui
-fleurit depuis quelque temps et qu'on dénomme familièrement le genre
-loufoque ait jamais atteint des sommets aussi paroxystiques; mais je
-vous laisse juge.
-
-
-D. BONNAUD
-
-«Parisien, journaliste, boulevardier, spirite et officier de réserve.
-Collabore à presque tous les grands journaux de la Capitale. Devenu
-chansonnier, par la grâce de N.-S. Rodolphe Salis, gonfalonier de la
-Butte. Ce fut au cours d'une chasse à l'éléphant, aux environs
-d'Amsterdam que, sur le point d'être écrasé par un de ces redoutables
-pachydermes, il fit voeu, s'il en échappait, d'obéir à toutes les
-injonctions de son sauveur. Là-dessus, Rodolphe Salis ayant foudroyé
-l'éléphant furieux en lui récitant à bout portant seize vers coniques
-et explosifs de François Coppée, le seigneur de Chatnoirville intima à
-«son» sauvé l'ordre de faire des chansons, ordre qui fut exécuté.
-
-Adoré du public parisien, Bonnaud a les fréquentations les plus
-éclectiques: déjeune chez le Père Didon, chez le duc de Luynes ou chez
-l'anarchiste Zo d'Axa, indifféremment, et dîne au hasard chez M.
-Méline, chez Yvette Guilbert ou chez le prince Roland Bonaparte, qu'il
-accompagna dans un voyage économique. Converti au bouddhisme par M.
-Guimet, s'est fait l'interprète des malheurs de l'Arménie, dans la
-pièce de vers célèbre: _On vient d'empaler ma Soeur_.--A publié un
-_Traité des couleurs complémentaires_, aujourd'hui en usage à
-l'Institution des jeunes aveugles, et ses considérations sur l'_État
-d'âme des culs-de-jatte décorés du mérite agricole_, qui resteront; a
-fondé la _Banque des Prêts hypothécaires sur parole d'honneur_, qui
-prospère de jour en jour.--Epoux morganatique d'une des filles du roi
-de Siam, lequel n'a d'ailleurs, en fait de progéniture, que des
-garçons.»
-
-
-
-
-Jules MOY
-
-Membre de plusieurs sociétés savantes et secrètes.
-
-
-«A remué ciel et terre pour obtenir la croix de la Légion d'honneur,
-sous le prétexte fallacieux qu'un de ses oncles incarnés d'Amérique,
-avait donné des leçons de solfège dans un établissement de bains
-sulfureux. Mais il échoua piteusement, malgré son accent anglais,
-grâce aux intrigues du sire de Montjarret, le célèbre inventeur du
-vaccin électoral.
-
-Jules Moy, résigné, demanda alors les palmes académiques, mais il ne
-réussit qu'à obtenir une médaille de sauvetage, en acceptant une place
-de nègre sous le tunnel de Batignolles-Clichy-Odéon. Après avoir
-fabriqué des eaux minérales naturelles, il épousa morganatiquement la
-concierge de la maréchale Booth, qui, de retour des Indes portugaises,
-avait prêché la religion salutiste dans le désert du Sahara, sur un
-automobile alimenté par trois veilleuses baignant dans l'huile de
-ricin rectifiée. Jules Moy divorça pour aller dans l'archipel des
-Poulocondores diriger un orphéon de poules mélomanes. Il fut ensuite
-successivement chef des choeurs dans une institution de sourds-muets,
-professeur de monocycle au lycée des culs-de-jatte de l'île de la
-Grande-Jatte, et répétiteur d'anglais dans le club espagnol des jeunes
-japonaises séduites pour l'amélioration des laitages internationaux.»
-
-
-
-
-G. OBLE
-
-
-«Compositeur français, né à Poitiers. A l'âge de dix ans s'embarque
-comme mousse, débarque à Taïti, devient rapidement le préféré de la
-reine, charmée par son adorable voix; installe, grâce à un crédit
-illimité fourni par la cassette de Sa Majesté, un Conservatoire noir,
-y fait représenter les oeuvres françaises. Empoisonné par un rival,
-les médecins européens l'envoient en Russie, il devient chef des
-choeurs des chevaliers-gardes. Epouse une parente du grand Khan de
-Badjaerah, organise des concerts à Tiflis, part pour Chandernagor,
-chasse le tigre pour se distraire, en tue 1,800 dans six mois. Est
-nommé baronnet honoraire. Revient en Europe, devient professeur de
-castagnettes du prince de Galles. Pris de nostalgie, débarque à
-Montmartre, au _Chat Noir_. Auteur des _Museaux roses_, du _Cantique
-bleu_, des _Bas violets_, du _Corset lilas_, de _Tes vrais Yeux_, _Tes
-vrais Pieds_, _Ton vrai Billet de Chemin de Fer_, _Bon Dodo_, etc.»
-
-
-
-
-MULDER
-
-
-«Ancien officier de subsistances au Maroc, fut, en sa qualité de fils
-adoptif du prince de Bulgarie, nommé sous-préfet honoraire à Thure
-(Vienne).--Est né à Paris, de 1860 à 1863; dès l'âge de six mois, il
-imitait tous les instruments à vent en usage dans son pays natal, ce
-qui l'amenait, vers 1881, à construire un piano avec de vieilles
-boîtes à sardines.--Massenet, en entendant le jeune virtuose, fut
-tellement saisi d'admiration qu'il demanda pour lui, à M. Jules Grévy,
-un premier prix de trombone avec le titre de professeur de
-l'Elysée.--Un caprice d'artiste l'amène à Levallois-Perret, où il se
-révèle pisciculteur acharné en élevant des soles dans son modeste
-appartement pour l'aquarium de Passy. Son succès fut grand. Nommé
-officier d'Académie, à la suite de plusieurs aventures qu'on peut lire
-dans le 345e volume des oeuvres de P. Delcourt, il entre au _Chat
-Noir_ comme professeur de suisse de R. Salis, et est depuis peu le
-chef d'orchestre du célèbre théâtre.--Termine un grand opéra
-symphonique sur le tir concentrique des pièces de marine, qui
-révolutionnera la musique.»
-
-
-
-
-Jules GONDOIN
-
-
-«Une mention toute particulière pour Jules Gondoin, l'un des hommes
-les plus curieux que ce siècle a produits. Manifesta, dès son enfance,
-un goût immodéré pour les biscuits de Reims et les vers de Lucain.
-Ecrivit à six ans, sur le vers du poète latin, _Stat sonipes ac frena
-ferox spumantia mandit_, une étude qui le fit immédiatement nommer
-professeur de bicyclette au glacier des Bossons (3513 mètres),
-Mont-Blanc. Passa de là comme inspecteur des canalisations littéraires
-chez M. Victorien Sardou, qui voulut, au bout de quelque temps, le
-faire recevoir à l'Académie française (de la Guadeloupe), où le
-fauteuil anthume d'Alphonse Allais se trouvait vacant. Gondoin refusa
-et vécut quelques années pauvre mais honnête en piquant des bottines.
-Gagna en découvrant, le 16 octobre 1889, la muselière qui porte son
-nom et grâce à laquelle les punaises sont devenues d'inoffensifs
-polypèdes, une juste célébrité et la fortune. Entre temps passa son
-bachot, sa licence ès-lettres et son agrégation. Erudit et modeste.
-Chansonne avec un esprit tout de finesse et d'ironique acuité. Achève
-une thèse sur l'_Epandage des Truismes et des Lieux-communs_ pour la
-fertilisation des terrains vagues. Colonel de la Garde républicaine de
-1890 à 1892 et titulaire du grade de Maréchal de camp dans l'armée
-régulière de la République d'Andorre. Chevalier du Bain depuis 1894.
-Fait comte par le Dey de Chandomayor à l'occasion de l'Exposition de
-1889.»
-
-
-
-
-MILO DE MEYER
-
-
-«Né à Rochefort-sur-Mer. Tout jeune, il apprit à lire dans Pierre
-Loti, en sculptant des coquillages où, sans cesse, il reproduisait le
-portrait du prince de Sagan, son parrain.--Vers 1889, ennuyé de
-toujours entendre parler de la Tour Eiffel, il part à pied pour le
-Caucase, en montrant ses collections de coquillages et en imitant
-Capoul. Surpris dans son harem par un émir de Tiflis, il se réfugie
-dans un couvent où il apprend la langue chinoise; il revient à
-Montmartre, suffisamment armé pour la vie et devenu, par le caprice
-des choses, professeur d'équitation de Mlle Reichenberg, il se
-convertit et devint un des lieutenants de la Maréchale Booth.--Depuis,
-il entre au _Chat Noir_, où son nom est déjà gravé sur une plaque de
-vieux sapin.--Il est l'auteur de _Tes vrais Genoux_, _Ta Chambre_, _la
-Quenouille de Suresnes_, _la Main de Rose_, _le Baiser du Maire_,
-etc.»
-
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-
-Gabriel MONTOYA
-
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-Un latin qui a conquis la Gaule. Artiste et poète, ce qui ne l'empêche
-point d'avoir passé son doctorat en médecine et d'avoir inauguré en
-chirurgie le système des «opérations chantées» qui rend inutile
-l'emploi du chloroforme. A brisé son scalpel sur l'autel d'Erato et se
-console dans l'intimité du grand sensitif Alphonse Daudet, de ses
-espérances médicales abandonnées. Fut, tout jeune, le héros d'une
-aventure singulière. Enlevé par une esquimaude, d'ailleurs fort
-avenante et que tout Paris courait voir au Jardin d'Acclimatation, dut
-vivre pendant seize ans de l'existence antarctique des Samoyèdes.
-S'échappa du Groënland déguisé sous la peau d'un phoque et revint par
-eau jusqu'au Pont des Arts, où son apparition inspira au regretté
-Ernest Renan une de ses plus jolies phrases sur les excentricités des
-animaux polaires.
-
-Cisèle en Benvenuto les strophes qu'il lance ensuite aux étoiles d'une
-voix exquise, troublante et qui, mieux encore que l'archet des
-Tziganes, sait monter l'âme des duchesses au diapason des folies.
-Partage, avec Paul Bourget, l'estime des milliardaires américaines
-qui, tous les matins, l'invitent à venir faire au Bois une heure ou
-deux _d'hippic and esthetic flirt_. Auteur du volume: _Chansons naïves
-et perverses_, qui atteint son 650e mille (Ollendorf, 3 fr. 40
-_franco_). Parmi ses oeuvres les plus applaudies: _Tes Orteils_, _La
-Croupe de la reine de Thulé_, _Ton Haleine_ (chanson parfumée), _Quand
-elle prend son tub._ A fait en collaboration avec le célèbre maëstro
-Mülder un opéra-comique, sur lequel s'est rué M. Carvalho. Couronné
-par l'Académie pour ses _Etudes sur la Flore d'Asnières dans ses
-rapports avec la Faune Kamtschadale_ (in-8º, Dupuy, éditeur). Possède
-un stock de décorations qui donna un instant des idées de suicide à M.
-Crojier, l'aimable directeur du protocole chat-noiresque. Au physique,
-1 mètre 80, figure avenante, a gravé sur la cuisse droite le profil
-d'Anatole France. Végétarien comme M. Francisque Sarcey, le paveur
-ordinaire du rez-de-chaussée du _Temps_.»
-
-
-
-
- Troyes, le 16 janvier 1897.
-
-
-A nous deux, petite cousine, et d'abord laissez-moi vous dire que si
-j'ai consenti à ce caprice d'écrire tous les jours à votre usage mes
-impressions de tournée, ce n'est point pour vous redire les mille et
-un détails remâchés par les guides et les Bædeker. Ne vous attendez
-point à de pompeuses descriptions de Cathédrales, de Théâtres et de
-Musées. Je ne vous servirai sur la nappe des feuilles vierges que le
-menu fretin des personnelles impressions et des incidents
-particuliers, et j'ose croire que ce sera suffisant pour le régal de
-votre mignonne bouche et pour la satisfaction de vos appétits
-distingués.
-
-Adonc, huit heures sonnaient ce matin au cadran de la gare de l'Est,
-quand je fis avec mon fidèle Mülder (le compositeur que vous
-connaissez) mon apparition dans le grand hall de la salle de départ.
-Salis toujours impatient et nerveux, nous attendait escorté de æses
-machinistes et de nos camarades de tournée que vous me saurez gré de
-vous présenter au cours de ma correspondance, quand les événements m'y
-sauront d'eux-mêmes inciter.
-
---Toujours en retard, vous deux?
-
---En retard, fis-je, aucunement, nous avons pour le moins vingt bonnes
-minutes.
-
---C'est bon; et vos décorations?
-
---Nos décorations!...
-
---Il faut donc tout vous répéter. Vous ai-je pas dit cent fois que
-vous ne devez jamais quitter Paris sans une provision de rubans et de
-rosettes. C'est du meilleur effet dans les villes où nous passons et
-quand nous faisons, après le café, notre partie de billard, tous les
-retraités lorgnent d'un oeil d'envie nos boutonnières polychromes en
-se disant les uns aux autres: Très-distingués, ces messieurs du Chat
-Noir, tous décorés...
-
-Heureusement j'ai songé à cela comme à tout et tenez, fit-il,
-choisissez dans le tas. D'une poche de son pardessus, il tirait une
-poignée de décorations variées; Nicham-Iftikar, Christ de Portugal,
-Rose du Brésil, Croix d'Isabelle, Ordre de Léopold, Mérite Agricole,
-Palmes académiques et autres que nous passions à nos boutonnières avec
-un sans-gêne qui eût donné la nausée à Wilson. Un jeune machiniste, un
-rouquin du nom d'Allaire, qui n'a pas fait moins de six tournées,
-hésitait à se parer d'un des rubans négligés par les décorés hâtifs!
-Eh! bien, fit Salis, qu'attendez-vous? Appliquez-moi ces palmes à
-votre boutonnière et si vous renaclez je vous colle d'office la
-rosette de l'Instruction publique.
-
-Ce mépris souverain que Salis affecte à l'endroit des hochets
-officiels est un des côtés les plus amusants de son attitude
-d'excentrique barnum. Quelque temps après le succès sans précédent de
-l'_Epopée de Caran d'Ache_ et de la _Marche à l'Etoile_, de Rivière et
-Fragerolles, Salis, hautement indigné que le gouvernement de son pays
-ne lui décernât point la récompense que méritait à ses yeux la
-fondation de son Académie Montmartroise, résolut de protester à sa
-manière en s'octroyant tout seul à lui-même ce premier échelon dans
-l'ordre décoratif, le ruban d'Officier d'Académie. Le succès de la
-maison alla crescendo avec les oeuvres successives qui eurent pour
-titres: _La tentation de saint-Antoine_, _Phryné_, _Ailleurs_, _Héro
-et Léandre_, _L'enfant Prodigue_, et Salis, désormais convaincu de
-l'ingratitude profonde de ses contemporains, se gratifia de la rosette
-de l'Instruction publique.
-
-Poursuivant la logique en ses derniers retranchements il s'est
-accordé, l'année dernière, le ruban de la Légion d'Honneur, et cette
-décoration paraît si bien à sa place, sur la poitrine de ce lutteur,
-Carnot d'un nouveau genre qui sut organiser et définitivement
-installer _le Rire_ à Montmartre, que dernièrement un fervent de la
-Butte soutenait avoir lu dans _l'Officiel_ la nomination de Salis à la
-Légion d'Honneur.
-
-Mais nous voilà, petite cousine, à quelques lieues de la tournée et
-vous m'allez accuser de vagabondage et de digression; rassurez-vous,
-la gare de Troyes nous ouvre ses portes et tout d'abord j'aperçois le
-compositeur Mülder qui, les yeux ahuris, semble chercher du regard
-quelque objet annoncé dont l'absence le déconcerte.
-
-???
-
-Et le prodigieux Hollandais de me répondre sans rire:
-
-«Je cherche le cheval de bois.»
-
-Un détail en passant: J'ignore si les habitants de la cité Troyenne
-pratiquent le tub et la baignoire à domicile; mais j'ai été stupéfié
-par l'invraisemblable indigence du seul et unique établissement
-balnéaire de cette ville qui compte, s'il vous plaît, cinquante mille
-habitants. La cabine où péniblement j'obtins la faveur d'un bain,
-veuve de toute tapisserie ou papiers peints, laissait voir à nu des
-briques rouges où d'abondants dépôts de salpêtre marquaient par de
-blanches traînées la désuétude du lieu.
-
-Pour la baignoire, j'eus conscience, malgré l'effort louable du garçon
-pour la mettre en état sortable, qu'elle n'avait point servi depuis
-des temps immémoriaux. Ma conviction, d'ailleurs, fut absolue, lorsque
-m'étant insinué dans ce désastreux récipient, je constatai que le
-fonds mal soudé se détachait lentement sous le poids de mon individu
-et que le liquide s'épandait à flots pressés dans les espaces
-circonvoisins. En quelques secondes, je fus à sec et j'aurais pu
-continuer efficacement ma séance à côté de la baignoire, si, dans un
-mouvement d'humeur facile à comprendre, je n'eusse préféré la fuite
-immédiate et sans phrases.
-
-Notre première représentation s'est écoulée sans encombre, au milieu
-d'un public abondant, mais froid, dont les méninges se refusaient à
-comprendre les paradoxes grandiloquents de Salis et les allusions,
-voire les plus transparentes, aux événements parisiens de ces derniers
-temps. C'est à croire que les Troyens actuels se désintéressent de
-tout ce qui est postérieur à l'époque héroïque et qu'il suffit à
-l'honneur de leur nom d'évoquer en nos mémoires par une fortuite
-similitude, le souvenir des temps glorieux où le berger Phrygien
-ravissait aux yeux éplorés de la Grèce:
-
- Celle dont la beauté magique et souveraine
- Évoquait le désir aux coeurs froids des vieillards...
-
-Un incident nous a pourtant fort réjouis dans la coulisse.--Salis,
-dont la curiosité ne s'arrête pas seulement au chiffre de la recette
-(cette dernière étant le plus souvent très supérieure à la moyenne par
-suite de l'incomparable prestige de la raison sociale Chat Noir),
-Salis, dis-je, se complaît à juger sur le public la portée des oeuvres
-que ses camarades et lui soumettent à son appréciation. L'oeil collé
-dans l'interstice des portants ou dans les solutions de continuité que
-présentent les toiles peintes (ayant subi du temps l'irréparable
-outrage) il suit avec intérêt ces fluctuations révélatrices qui, mieux
-encore que le silence ou l'applaudissement, donnent la mesure du
-succès ou de la mésestime.--Or, cependant que les chansonniers
-fantaisistes Dominique Bonnaud, Gondoin et Jules Moy, par
-l'étourdissante variété de leurs productions et l'irrésistible
-drôlerie de leurs voix et de leurs mimiques forçaient le rire du
-glacial public Troyen, seule, une femme au visage lourd et bouffi
-gardait, au premier rang de l'orchestre, veuf de musiciens, une
-impassibilité déconcertante. En vain défilaient devant elle en un
-grotesque panorama, l'armée du Salut, le concert chez Fathma, les
-Engelures de l'Hippopotame et autres désopilantes facéties, nul
-éphémère sillon ne venait un instant creuser les bouffissures de sa
-joue, et la morne atonie de ses regards résistait aux plus héroïques
-efforts des humoristes. Salis qui s'attachait à la suivre des yeux,
-était profondément humilié, tant qu'enfin ne pouvant se résoudre à
-cette défaite il envoya aux renseignements. Après une pénible enquête
-nous fûmes tous édifiés. La spectatrice réfractaire était tout
-simplement une paysanne Finlandaise, parente éloignée d'un musicien de
-l'orchestre, que ce dernier, pour la distraire, avait accompagnée à la
-représentation unique des Trouvères du Chat Noir: cette fille d'humeur
-peu joviale se torturait vainement la cervelle pour entrevoir la cause
-de tous les rires déchaînés autour d'elle et ce travail sourd
-continuait encore à embrumer son pauvre visage abêti.
-
-Voilà qui va démontrer à Salis la nécessité d'organiser une tournée
-prochaine aux pays Hyperboréens.
-
-Mais savez-vous, cousine, ma mie, qu'il est présentement minuit et que
-force nous est d'attendre de pied ferme trois heures du matin pour
-nous diriger vers Chalon-sur-Saône.
-
-Qu'allons-nous faire, grands Dieux, pour tuer le temps d'ici là? Si
-vous le voulez bien je vais clore mon écritoire et souffler du même
-coup ma chandelle et ma verve.
-
-Au revoir, aimable cousine, priez les Dieux tout puissants qu'ils me
-donnent, pour les suivantes journées, l'énergie de vous narrer par le
-menu comme je viens de le faire les incidents que je souhaite variés
-et nombreux pour votre plaisir à les lire et pour ma joie à les
-conter.
-
-
-
-
- Chalon-sur-Saône.
-
-
-D'un commun accord, nous nous acheminons vers les deux ou trois
-établissements nocturnes que des indigènes nous signalent comme lieux
-de plaisir et tour à tour nous visitons les _Trois Étoiles_, _Le Veau
-qui tette_ et _La Poule qui glousse_. Notre stoïcisme va jusqu'à
-laisser s'abattre sur nous les huis mal graissés des sus-dits
-beuglants, après l'audition plutôt pénible de quatre filles
-efflanquées et d'un comique en habit bleu, lesquels en sont réduits au
-répertoire antédiluvien de Libert et de Paula Brébion.
-
-Quelques fils de famille représentant la haute vie et le Troyes des
-premières se distinguent par leur discrète façon de laisser choir des
-piles de petits sous dans les sébiles vert-de-grisées que ces dames,
-avec des sourires engageants, viennent secouer à portée de leurs
-mentons imberbes.
-
-Nous quittons ces lieux enchanteurs et pédestrement nous nous mettons
-en quête de la gare problématique où nous parvenons après, Dieu sait
-quelles recherches laborieuses, les rues étant veuves de piétons
-indicateurs. Là, c'est bien d'une autre. Le train qui nous doit
-emporter stationne avec des airs de fourgon mortuaire sans lanternes
-et sans signaux sur une voie lointaine où force nous est de l'aller
-péniblement découvrir. L'unique wagon de secondes a été envahi par les
-machinistes, lesquels, sitôt après la représentation, harassés et
-moulus par le transport et le classement des pièces d'ombres se sont
-rués comme des bienheureux sur les coussins hospitaliers. Et c'est un
-indescriptible enchevêtrement de pieds parmi lesquels nous essayons de
-nous faire un passage avec des protestations d'orteils écrasés et des
-jurons de gens qu'on éveille mal à propos.
-
-Puis on se calme, on se case, on finit par se tasser et le train au
-départ n'emporte pour Châlon-sur-Saône qu'une vaste chambrée paisible
-et somnolente que n'éveillent pas même les sifflements stridents des
-convois rencontrés en route et les sursauts des roues au croisement
-fortuit des aiguilles...
-
-Châlon, 10 minutes d'arrêt. Midi sonne dès l'entrée en gare.
-L'impression première est sympathique et le déjeuner que nous
-engloutissons avec la faim canine que nous ont procurée dix heures de
-sursaut et de trépidations nous met de bonne humeur et nous
-ragaillardit. Rodolphe Salis entame avec son voisin de face à table
-d'hôte une interminable discussion sur la valeur réelle des oeuvres de
-Voltaire. Occupé que je suis à me défaire d'une savoureuse assiettée
-de goujons frits, et d'ailleurs séparé des deux ergoteurs par quelques
-brassées de nappe blanche, je suis d'une oreille distraite les propos
-engagés.
-
-Des mots redondants m'arrivent toutefois, prononcés avec cette
-intonation sarcastique dont il détient le secret, par Salis qui
-s'échauffe en discourant. Son adversaire inondé des éclats d'un
-vocabulaire inusité à table d'hôte, reçoit à bout portant les mots:
-catachrèse, onomatopée, synechdoque et je le sens faiblir à mesure.
-
-Vous voyez bien, s'écrie Salis triomphant, vous voyez bien, que
-j'avais raison, et tirant de sa poche une vaste bouffarde qu'il
-s'apprête à gorger de tabac, il terrasse son interlocuteur par cet
-argument définitif: «Tenez, Monsieur, vous voyez cette pipe, elle me
-vient de Voltaire en droite ligne par les femmes. Je la tiens d'une
-petite nièce de Mme Duchâtelet laquelle l'avait une jour confisquée à
-Voltaire par ordonnance du médecin.» Et cela dit sans sourciller il se
-lève pour aller voir au Théâtre si la location marche bien.
-
-Délicieux public que celui de Châlon; on se croirait à Montmartre tant
-les bons mots se répercutent d'un bout à l'autre de la salle, tant la
-mièvrerie sentimentale des refrains amoureux évoque sur toute les
-bouches ce frisson d'intelligente sympathie si douce au coeur de
-l'artiste. Et c'est une interminable série d'ovations et de rappels;
-ces braves gens oublient parfaitement que nous les sommes venus voir
-entre deux trains et que nos gorges fatiguées s'accommoderaient mieux
-de quelque repos.--Un riche industriel que Salis rencontra en des
-temps lointains sur je ne sais plus quel massif des Alpes, où tous
-deux excursionnaient, lui fait parvenir un merveilleux bouquet de
-violettes et de cyclamens.
-
-Après l'avoir amoureusement aspiré et contemplé sous toutes ses faces,
-Salis, profitant de la bonne humeur du public, le fait successivement
-remettre en scène à chacun de nous de la part de Mlle Lucie Faure, et
-cette scie d'un nouveau genre est chaque fois couronnée d'un plein
-succès.
-
-Pendant l'entr'acte on me remet une carte: le Docteur P...; en même
-temps je vois venir à moi, les mains tendues, un de mes vieux
-camarades de Lyon, visage rutilant, un peu chauve, déjà presque
-bedonnant.
-
---Gageons, me dit-il, que tu ne me reconnais pas?
-
---Ne pas te reconnaître, allons donc! tiens, je vais préciser: n'as-tu
-pas chanté _Les Stances de Flégier_ au Casino de Lyon en 188., dans la
-même représentation organisée par l'association des Etudiants où se
-jouait une revue, ma première, laquelle avait pour titre le _Surmenage
-Intellectuel_.
-
---Parfait.
-
---Laisse-moi te confondre. N'as-tu pas terminé tes études médicales
-l'année d'après en publiant une thèse sur l'_Origine équine du
-Tétanos_.
-
---A merveille, mon cher.
-
---Es-tu convaincu, maintenant?
-
---Si je le suis?...
-
---Et qu'as-tu fait de cette jolie voix de ténor léger qui faisait avec
-la mienne la joie des salles de dissection?
-
---Je la cultive toujours un peu, mais la médecine ne me laisse guère
-de loisirs et j'ai d'ailleurs peu d'occasion de manifester
-publiquement.
-
-Ce n'est pas comme toi, veinard!
-
---Si on peut dire... mais laissons cela et allons boire un bock.
-
---J'ai mieux à t'offrir, cher confrère. Et puisque je retrouve un ami
-si fidèle, c'est au Champagne que je le veux traiter.
-
---Tu vas me faire coucher à des heures invraisemblables, je te vois
-venir.
-
---Non, mon vieux, mais je veux te faire entendre une de mes élèves.
-
---Tu enseignes donc la Médecine?
-
---Point du tout, le Chant.
-
-Et voilà comment mon vieux camarade, le docteur P.... m'a entraîné
-chez une sienne amie, avec laquelle, sans me faire grâce d'une portée,
-il m'a chanté le très dramatique duo des Huguenots, lequel interprété
-sans orchestre, dans le décor d'une chambre à coucher, ne laissait pas
-que d'avoir une saveur très inédite.
-
-Mais, vous semble-t-il pas, toute aimable cousine, que j'ai bien
-mérité de vous en vous narrant, au lieu de m'aller coucher, notre
-journée de Châlon-sur-Saône? Aussi, vais-je m'offrir la juste
-récompense de mes fatigues entre les bras de L'ORFÈVRE, pour rééditer
-une formule chère au défunt Président de la République d'Haïti, le
-regretté général Hippolyte, lequel avait de sérieuses Humanités.
-
-
-
-
- Roanne 18...
-
-
-Dans le train omnibus qui, lentement, nous entraîne vers
-l'industrielle cité de Roanne, une grosse figure joviale et respirant
-une bonne santé physique et morale se prend de sympathie pour nos
-personnes et nous raconte avec force détails ses équipées de jeunesse.
-Il nous dit la méfiance des filles dans la région que nous traversons
-pour les étrangers et pour les messieurs de la Ville et comment, après
-avoir, de longs mois durant, sollicité les faveurs de l'une d'elles,
-il lui fallut attendre pour les obtenir que la jeune personne séduite
-et amenée à Paris par son propre cousin se trouvât fortuitement sur
-son passage en je ne sais quelle maison louche où la vertu n'était pas
-de rigueur.
-
-Six heures sonnent et parmi des flaques d'eau, sous la chute continue
-de pénétrants flocons de neige, nous gagnons l'Hôtel du Nord qui nous
-fut désigné la veille par quelque Chalonnais de bon conseil.
-Hâtivement nous expédions le menu de la table d'hôte, cependant que
-l'un de nous donne lecture des récentes décorations à Salis qui
-l'écoute scrupuleusement et qui, par de spirituels et mordants
-commentaires, approuve rarement, blâme presque toujours, la sanction
-ministérielle. Et je dois reconnaître qu'il a raison le plus souvent.
-
-Le théâtre de Roanne est d'une aimable architecture, élégant presque
-en ses détails et flanqué d'un vaste foyer d'artistes inappréciable
-pour la mise au point des premières répétitions et pour l'essai de la
-voix au moment des entrées en scène. On sent que des volontés
-intelligentes ont présidé à cette disposition et je gagerais fort que
-le conseil municipal dont s'honore actuellement la ville de Roanne
-serait bien incapable, si c'était à refaire, d'en construire un
-semblable.
-
-Une contestation très-violente surgit entre Salis et le personnel du
-théâtre au sujet des places de faveur multiples dont le résultat
-modifie, dans des conditions invraisemblables, la recette d'ailleurs
-assurée par une publicité bi-hebdomadaire. Sous prétexte de socialisme
-tous les membres du conseil municipal flanqué de leurs femmes et de
-leurs enfants se sont insinués aux meilleures places.--D'innombrables
-portes de sortie donnant sur les côtés de l'édifice et instituées par
-une admirable prévoyance en cas d'incendie ont facilité la subreptice
-introduction de ces messieurs, coutumiers du fait et munis de
-l'indispensable passe-partout.
-
-Il serait oiseux de vouloir décrire le formidable déchaînement de
-colère auquel donne lieu chez Salis la découverte de la susdite
-supercherie. Tour à tour il fait comparaître devant lui les
-contrôleurs, membres de la commission des théâtres et en fin de
-compte le maire lui-même qui, malgré la constatation du délit, refuse
-de réduire en quelque façon le chiffre de la somme, d'ailleurs
-exhorbitante, qu'il a fallu déposer avant de conclure la location de
-la salle. Mal lui en prend car Salis ne perd pas une occasion
-d'insinuer à son endroit, au beau milieu de ses boniments, mille
-brocarts dont le récalcitrant édile se serait assurément passé. Il le
-harcèle jusqu'au bout et le larde d'épigrammes acérées, gardant pour
-lui la péroraison même de son remercîment au public et lui décochant
-ce trait final: «Je tiens à vous faire remarquer, nobles seigneurs et
-gentes dames, que j'exclus publiquement des remerciements que mes
-camarades et moi vous prions d'accepter, le maire de la ville de
-Roanne, mastroquet comme moi-même mais si différent de moi par son
-absence d'éducation.»
-
---Retrouvé à Roanne un camarade de faculté, le docteur Bonnaud,
-homonyme du spirituel chansonnier qui nous accompagne. Il m'avoue être
-venu à notre spectacle uniquement pour s'assurer de ma parfaite
-identité. Les journaux parisiens lui ont maintes fois apporté dans
-leurs échos mondains mon vocable mêlé à ceux des innombrables poètes
-chansonniers de la Butte, mais trompé par la lecture d'un article
-nécrologique où ma mort avait été contée avec force détails vers 1892,
-il s'est toujours demandé si j'étais bien le bruyant escholier
-d'antan. Sa joie est grande à me retrouver aussi râblé, aussi trapu
-après les cruelles atteintes de la violente maladie qui me faillit
-enlever. Pour l'égayer je lui récite tour à tour les trois poésies que
-je composai sur ce macabre sujet. La première, _L'auteur Posthume_,
-fut publiée par le journal _Le Chat Noir_, en protestation contre le
-bruit de ma mort, lequel accrédité par un entrefilet du _Temps_
-s'était promptement répandu dans la province et avait fourni à
-quelques chroniqueurs amis les lacrymatoires accents de plus d'une
-oraison funèbre.
-
-Vous voulez bien que je vous la dise, petite cousine, puisque le
-numéro du _Chat Noir_ qui la contenait est assurément introuvable à
-cette heure et que vous étiez, lorsqu'elle parut, bien que déjà
-grandelette, de celles à qui l'on coupe encore le pain en tartines.
-
-
-L'AUTEUR POSTHUME[1].
-
-I
-
- _Le Temps_ ayant annoncé
- Que par suite des excès
- Un auteur sans grands succès
- Avait rendu l'âme,
- Mille journaux de partout
- D'Auteuil et de Montretout
- Redirent la chose itou,
- Mince de réclame.
-
-II
-
- Aussitôt les créanciers,
- Gens impudents et grossiers
- Envoyèrent les huissiers
- Au défunt poète:
- Les parents, braves bourgeois,
- Très-respectueux des lois,
- Avec des pleurs dans la voix
- Payèrent la dette.
-
-III
-
- Une femme très-crampon,
- Par lui, mère d'un poupon
- Dont il omit, le fripon,
- Les mois de nourrice,
- Le croyant mort s'arracha
- Trois cheveux par-ci par-là
- Puis enfin s'amouracha
- De quelque jocrisse.
-
-IV
-
- Ses livres qui, jusque-là
- N'avaient pas eu grand éclat
- Et qui, sans nul tralala
- Moisissaient en caves,
- Se vendirent sans effort
- Et tout de suite au prix fort
- Voire même au poids de l'or
- Tels ceux de Descaves.
-
-V
-
- Les théâtres de Paris
- Jusqu'alors pleins de mépris
- Pour le poète incompris
- Qui traînait sa plume,
- Jouèrent à qui mieux mieux
- Les drames jeunes ou vieux,
- Spirituels, ennuyeux,
- De l'_Auteur Posthume_.
-
-VI
-
- Bref, quand on apprit un jour
- Que le joyeux troubadour
- Vivait frais comme un amour
- Non loin de Montmartre,
- On ne l'eût pas reconnu,
- Car au lieu d'être tout nu,
- Il avait, le parvenu,
- De vrais cols de martre.
-
- [1] _Extrait des Chansons Naïves et Perverses._--Ollendorf, 3 fr.
- 50.
-
-Les deux autres poésies que m'inspira l'annonce anticipée de ma mort
-furent publiées dans le journal _La Plume_, sous ces deux titres:
-_Vers d'un qui pensa mourir_ et _Vers d'un qui ne mourut point_. Elles
-n'ont point l'allure badine de l'_Auteur Posthume_ que je viens de
-vous transcrire et la première fut écrite, il m'en souvient, pendant
-une des longues promenades que, sur l'ordre de la Faculté, je faisais
-au bras de ma mère dans les prestigieuses allées de la _Promenade des
-platanes_ à Perpignan. Je fus interrompu dans ma composition par des
-quintes de toux qui m'arrachaient la poitrine et je crois qu'en lisant
-quelque peu entre les lignes de ce douloureux sonnet il est aisé d'y
-voir la trace d'une émotion sincère et fortement ressentie:
-
- Malade, malade, malade,
- Ce mot résonne comme un glas
- A mon oreille et je dis: las!
- Mon corps, quelle dégringolade.
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- Plus ne trousserai de ballade.
- Bonsoir Hélène et Ménélas,
- Oh! mes jambes en échalas:
- C'est fini de la rigolade.
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- C'est fini de nos baisers lents
- Arythmiques et violents,
- Suzon, qui fleurais la verveine;
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- C'est fini d'eux, c'est fait de moi,
- Ah! pour mon âme quel émoi,
- Non, vraiment, je n'ai pas de veine!
-
-La troisième pièce: _Vers d'un qui ne mourut point_, remonte aux
-derniers jours de ma convalescence. Elle a plutôt l'allure d'une
-fantaisie Edgard Poesque et témoigne d'une belle tranquillité
-d'esprit à l'endroit du mauvais pas, heureusement franchi. Mais jugez
-plutôt, car je ne veux pas vous faire grâce de ce morceau de
-littérature et vous serez mieux que personne au courant de mon intime
-nécrologie.
-
- J'ai vu de près la mort sinistre
- Et je lui préfère vraiment
- Un portefeuille de Ministre
- Ou le pire médicament.
-
- Car la drôlesse a les yeux caves,
- Le nez camard à faire peur,
- Et ses orbites sont des caves
- Où l'on regarde avec stupeur.
-
- Elle dédaigne les parures,
- Elle n'eut jamais pour bracelets
- Autour de ses maigres jointures,
- Que de cliquetants osselets:
-
- Des craquements font sa musique.
- Elle aime le bruit des hoquets
- Et la toux creuse du phtisique
- Et les genoux entrechoqués;
-
- Sa démarche est stupide et lente,
- Avec un tel déhanchement,
- Que l'on est pris de l'épouvante
- D'un horrible déclanchement;
-
- Et dans sa royauté macabre,
- Elle accueille avec un rictus
- Qui déraidit sa face glabre
- L'humble troupeau des détritus.
-
-Et maintenant, petite cousine, en me pardonnant cette longue
-digression, permettez-moi de m'aller coucher; il est deux heures du
-matin et nous quittons Roanne à cinq heures: vous jugez donc s'il a
-fallu toute l'amitié que je vous porte et en même temps la solennité
-de ma promesse pour me tenir éveillé jusqu'à présent.
-
-
-
-
- Dijon.
-
-
-Cité charmante, assez mouvementée, Dijon possède une ligne de tramways
-électriques qui la sillonnent sans relâche et dont les voitures très
-spacieuses sont ordinairement veuves de voyageurs.
-
-N'importe; cela donne grand air à la ville et les hautes potences qui
-soutiennent l'appareil aérien de cette moderne traction pourront
-toujours servir à des exécutions sommaires, un jour ou l'autre, si
-vient à souffler dans ces parages l'homicide vent des révolutions.
-Mais Dieu me garde de m'attarder à ces pronostics sanguinaires.
-
-Comme si toute la moutarde du pays lui montait au nez, Salis a poussé
-des hurlements d'apache en s'apercevant du mauvais vouloir que le
-concierge du Théâtre municipal a mis à préparer la venue de notre
-compagnie. Seules, mais clairsemées et sans aucune indication d'heure
-et de jour, quelques affiches portant le chat hiératique de Steinlen
-avec la flambante auréole où sont écrits ces mots: Montjoie,
-Montmartre, attirent les yeux des passants.
-
-Tout porte à croire que le grand vaisseau du Théâtre sonnera creux ce
-soir, et creux également la cassette de notre barnum.
-
-Vers quatre heures de l'après-midi, après avoir essayé tant bien que
-mal de réparer le désastre, par l'armement précipité d'une équipe
-d'hommes-affiches, Salis s'est enfermé dans son appartement de l'hôtel
-de _La Cloche_, disant qu'il va rédiger une lettre de protestation à
-l'adresse du maire et du directeur du théâtre. Il déclare qu'il ne
-veut point dîner et demande simplement, au cas où il s'endormirait,
-qu'on le vienne avertir sur les huit heures.
-
-Mais c'est en vain qu'à huit heures nous venons à tour de rôle frapper
-à sa porte et l'interpeller. Un silence de mort règne dans sa chambre
-hermétiquement fermée et les plus noires hypothèses s'insinuent en
-nous. Il paraissait bien fatigué dès le matin; ses yeux n'avaient plus
-d'éclat, et dame, la colère aidant.........................
-
-Cependant il n'y a pas de temps à perdre; le régisseur de l'hôtel va
-quérir un trousseau de clefs qu'il essaie tour à tour au milieu d'une
-angoisse croissante; la serrure se déclanche; la porte s'ouvre, Salis
-n'est pas chez lui. Nous courons au théâtre et sommes reçus comme des
-chiens dans un jeu de quilles par notre barnum qui fait les cent pas
-sur la scène. La salle regorge d'un public impatient qui trépigne sur
-des airs variés; le rideau se lève et la recette fait oublier
-l'incident.
-
-Pour la première fois depuis notre départ Dominique Bonnaud a chanté
-ce soir la très spirituelle chanson qu'il composa à l'occasion de la
-visite du Czar à l'Académie Française. Elle est inédite ou du moins,
-n'a paru qu'en fragments dans quelques journaux. Plus heureuse que le
-public, vous la posséderez _in extenso_, car la voici:
-
-
-LE CZAR A L'ACADÉMIE
-
-Air: _ça vous coupe la g..... à quinz' pas_.
-
-I
-
- On sait que pendant son séjour à Paris,
- Entre la Morgue et l'pèr' Lachaise,
- Le Czar visita les augustes débris
- Qu'on nomme Académie Française.
- En agissant ainsi le Czar
- Voulut de deux heur's trente à deux heur's trois quarts,
- Se réserver un p'tit moment
- Pour pouvoir dormir tranquill'ment.
-
-II
-
- A cett' perspectiv' nos immortels, émus
- Faillir'nt en perdre la boussole
- Au point qu'on assur', c'qui n's'était jamais vu,
- Qu'ils travaillèr'nt sous leur coupole!
- Quand tous venaient l'après-midi
- Répéter en choeur _Boje tsara crani_,
- Tout' d'suite on constatait dehors
- Qu'la pluie tombait beaucoup plus fort,
-
-III
-
- C'est à Legouvé, caporal instructeur,
- Qu'incomba la tâche écrasante
- De fair' manoeuvrer sous l'oeil de l'empereur
- Le p'tit bataillon des quarante.
- On dit qu'parmi les coupolards
- Monsieur d'Freycinet fut un des plus rossards
- Et qu'Legouvé, montrant les dents,
- Dut menacer d'le fout' dedans.
-
-IV
-
- En r'vanche on assur' que Paul Bourget poussa
- Son élégance anglo-saxonne
- Jusqu'à s'fair' raser par l'acier délicat
- De Monsieur Brun'tière en personne;
- Et Clar'tie rencontrant d'Vogué
- Voilà, lui dit-il, l'moment d'te distinguer
- Car pour les russ's, on sait, mon cher,
- Qu'c'est toi qui les as découverts.
-
-V
-
- Loti d'vait d'abord rédiger l'compliment,
- Loti dont l'éloquence active
- Sut jadis toucher jusqu'en ses fondements
- L'âme simple de mon frère Yves.
- Même il avait dit à Paill'ron:
- J'vais faire un chef-d'oeuvr' mais ce s'ra toi mon bon
- Qui liras c'régal de gourmets,
- Car on sait que je n'lis jamais.
-
-VI
-
- Coppée réputé pour les pleurs abondants
- Que secrèt'nt ses gland's lacrymales
- Apporta des vers composés d'puis longtemps
- Et qu'il gardait dans sa vieill'malle.
- Sully-Prudhomme dit: «j'eus d'bon coeur
- Offert mon vas'malheureus'ment j'ai trop peur
- Qu'on l'casse en voulant l'déplacer,
- D'puis si longtemps qu'il est brisé.»
-
-VII
-
- Prenez mes oeuvr's, s'écria Thureau-Dangin
- Comm'ça l'on saura qu'ell's existent,
- Mais on fit r'marquer qu'son nom avec engin
- Formait une rime anarchiste,
- Meilhac dit: «j'vous f...ich' mon billard
- Et mêm' j'offrirai comm' professeur au czar
- Lian' qui s'charg'ra d'lui révéler
- Tout's les façons d'caramboler.»
-
-VIII
-
- Comm' nous n'somm's pas rich', dit l'Vicomt' de Bornier,
- Un sac de bonbons sera d'mise
- Et mêm' nous pourrons, grâce à Gaston Boissier,
- Sur le prix avoir un'remise,
- C'est alors, pour tout concilier
- Qu'messieurs d'Haussonville et d'Audiffret-Pasquier
- Dir'nt nous offrirons simplement
- L'assuranc' de not' dévouement.
-
- D. BONNAUD
-
-
-
-
- Lyon.
-
-
-Enveloppé d'un lourd manteau de brume, triste à pleurer avec, dans le
-ciel, tous les symptômes précurseurs de la neige, tel m'apparaît Lyon
-qui fût, vous le savez, cousine, ma première étape de vie indépendante
-au sortir du lycée.
-
-Elles sont loin, bien loin déjà les quatre années vécues sous le ciel
-inclément de l'industrieuse cité, mais peut-être même à cause de ce
-lointain, le souvenir qui m'en est resté garde-t-il une précision de
-détails dont sont dépourvues déjà telles périodes plus rapprochées de
-l'heure présente.
-
-Et comment voulez-vous que se puisse oublier l'impression si forte et
-si nouvelle que me causa la conscience de ma liberté lorsque pour la
-première fois, à dix-huit ans, je me trouvai seul responsable de mes
-actes, sur l'asphalte d'une ville inconnue, à trois cents lieues d'une
-famille qui ne m'avait préparé à cet état nouveau que par l'indéfinie
-claustration et l'ignorance totale des plus infimes privautés.
-
-Même à cette heure, et malgré le recul de dix ans que représentent ces
-choses, je me souviens avec effroi de ce vertige qui me saisit à
-l'idée de ma parfaite indépendance. Oh, les frissons nouveaux qu'il
-m'était donné de connaître, et tout de suite si je voulais! Rentrer
-passé minuit, ne pas rentrer du tout, me laisser tenter pour quelque
-beauté de rencontre et l'accompagner chez elle ou chez moi, suivant
-qu'il plairait à ma fantaisie; tout cela m'était possible désormais, à
-moi que la veille encore une inviolable autorité contraignait au
-respect des coutumes familiales, à moi qui n'avais éprouvé qu'en des
-occasions quasi solennelles, les joies faciles à compter du reste, de
-l'enviable passe-partout. Je n'exagère pas; c'est bien du vertige que
-me donna cette vision, et si je ne me laissai pas aller dès le premier
-jour à la réaliser entièrement c'est que je fus retenu par je ne sais
-quelle pudeur intérieure et aussi par une insurmontable timidité,
-résultat plus heureux peut-être de ma provinciale éducation.
-
-Des crises de cette espèce sont évidemment de courte durée, mais elles
-n'en sont pas moins dangereuses quand elles sévissent sur des natures
-volcaniques et primesautières comme il s'en peut rencontrer. Elles
-méritent dans tous les cas d'êtres livrées aux méditations des pères
-de famille, qui, trop imbus de cette idée que l'autorité sans
-discussion et l'obéissance passive doivent être la pierre angulaire de
-l'éducation familiale, deviennent l'indirecte cause de telles
-irréparables folies.
-
-La tarentule littéraire qui me piqua vers cette époque, en absorbant
-mes forces vives et les loisirs que me laissaient les études
-médicales, ne fût pas un mince dérivatif à la fougue de jeunesse qui
-grondait en ma poitrine. Amoureux de poésie, de musique et d'art
-dramatique, je partageai mon temps entre ces choses; hanté par
-Baudelaire, par Richepin et par Rollinat dont les strophes musicales
-me poursuivaient comme d'hallucinants modèles, je passai des nuits à
-rimer des sonnets et des rondels indignes à coup sûr de leurs
-brillants inspirateurs, mais qui me furent un salutaire apprentissage
-de cette orfévrerie qu'est la composition poétique.
-
-Entre temps, pour donner libre cours à la facilité que je sentais
-naître en moi du fait de cette gymnastique, je rimais à l'usage de mes
-camarades étudiants des chansons professionnelles qui me valurent
-quelque popularité. Une de ces chansons composée en l'honneur du
-professeur Gayet, le célèbre clinicien dont s'honore l'Ophthalmologie
-française, obtint à la Faculté de médecine un succès dirai-je
-inespéré. J'y célébrais l'opération de la cataracte en des couplets
-d'une telle précision scientifique que l'illustre praticien dont
-j'avais été l'interne quelque mois durant, en demanda l'insertion dans
-le bulletin officiel d'_Ophthalmologie_. D'autres chansons ayant trait
-à des sujets plus folâtres devinrent en peu de temps les chants de
-ralliement de la jeunesse étudiante et d'interminables monômes
-défilèrent par les rues de Lyon au son de la peu catholique _chanson
-des Etudiants_, rimée sur l'air de _La Grosse Caisse_, un des succès
-d'alors de Paulus.
-
-C'est vers cette époque qu'il me fut donné de connaître Maurice
-Boukay, brillant Universitaire qui charmait les loisirs peu nombreux
-pourtant que lui laissaient des cours d'agrégation, par des
-élucubrations poétiques où se devinaient les germes du joli talent que
-vous connaissez. L'idée lui vint de réunir en une même plaquette
-celles de nos chansons en lesquelles un même souffle de jeunesse
-insouciante avait dicté la strophe et murmuré le refrain, et nous
-publiâmes, heureux d'être imprimés tout vifs, _Le Bréviaire de
-l'Écolier Lyonnais_, petite oeuvre de haulte graisse, sur laquelle
-s'étalaient en place de nos signatures, ces deux noms empruntés à
-Musset: Dupont et Durand.
-
-Notre collaboration du reste entretenue par une camaraderie de bon
-aloi, ne se tint pas à ces prémisses. La muse étudiante nous dicta
-coup sur coup deux revues que l'Association des Étudiants voulut bien
-faire représenter en le local du Casino de Lyon, à l'occasion de ses
-fêtes annuelles.
-
-Dans la seconde qui s'intitulait l'_Escholier et_ l'_Étudiant_, et
-qui, suivant le procédé Shakspearien, se déroulait devant une toile
-de fond munie de pancartes indicatrices, nous faisions se rencontrer
-sur les bords du Styx, un étudiant moderne, M. Chevreuil et le poète
-Villon. Vous voyez d'ici le thème du dialogue à trois personnages qui
-faisait le sujet principal de cette oeuvre toute de circonstance.
-Après une discussion des plus animées à laquelle venait d'ailleurs se
-mêler une pimpante écolière, les personnages de notre revue se
-réconciliaient sur l'air du _Père la Victoire_, repris, en coeur par
-les indulgents camarades et le tour était joué.
-
-Mais je me laisse entraîner, cousine, par le flux montant des
-souvenirs que mon retour à Lyon vient d'évoquer après six ans
-d'absence et peut-être serait-il prudent de me borner. Vous voudrez
-bien pourtant que je vous conte avant de m'aller coucher l'histoire de
-ma première contravention:
-
-Le Grand-Théâtre jouissait en ce temps-là de la direction Campo-Casso,
-direction fortement combattue, si j'ai bonne mémoire, bien qu'on lui
-dût en somme un nombre respectable de belles et bonnes représentations.
-A Dieu ne plaise que je mêle quelque amertume à ce souvenir;
-l'impression qui m'est restée des bonnes heures passées au parterre,
-cependant que le maëstro Luigini d'impeccable mémoire conduisait son
-orchestre avec cette verve et cette ampleur qui font de lui le digne
-émule des Colonne et des Lamoureux, ne s'effacera jamais de mon
-esprit.
-
-Donc, le directeur Campo-Casso avait en son théâtre la réputation d'un
-homme de fer, littéralement intraitable et qui prétendait être maître
-absolu chez lui, en dépit des engouements et des hostilités que
-l'hydre aux cent têtes nommée _public_ a coutume de professer à
-l'endroit des acteurs. Il n'y avait pas d'exemple qu'une manifestation
-l'eut fait jamais revenir sur sa conduite et c'était là sans doute le
-secret de son impopularité.
-
-Précisément à cette époque, le Grand-Théâtre possédait un ténor,
-enfant gâté du public, bien fait de sa personne et bon acteur, mais
-dont la voix généralement agréable était sujette à de nombreux
-caprices. Après deux ou trois représentations qui témoignaient d'une
-incontestable fatigue et dont il s'était tiré tant bien que mal, il
-s'était vu refuser implacablement un congé par son directeur. Ce
-dernier mettant le comble à sa tyrannie annonçait pour le lendemain
-une représentation des Huguenots, avec, en vedette, le nom de ténor
-surmené.
-
-Sous la menace d'un flot de papier timbré, notre chanteur dut
-s'exécuter, mais ce ne fut pas sans adresser à quelques journaux amis
-un entrefilet par lequel il révélait au public la contrainte dont il
-était l'objet de la part de son directeur.
-
-Est-il besoin de dire que le théâtre fut insuffisant ce jour-là; dès
-sept heures du soir un serpent aux innombrables anneaux enroulait sa
-queue autour du portique et des couplets frondeurs s'échappaient des
-groupes à l'adresse du directeur. Un amateur verveux lançait un
-refrain ainsi conçu:
-
- C'est la peau
- De Campo
- Qu'il nous faut
-
-vingt fois repris en choeur par des voix juvéniles.
-
-Le parterre, comme de juste, était envahi par les étudiants; aussi
-loin que mes yeux pouvaient plonger dans les rangs épais de
-l'auditoire je n'apercevais que des camarades de cours ou
-d'amphithéâtre, parmi lesquels je m'étais acquis une réputation de
-chanteur forcené, pour la vigueur toute méridionale avec laquelle je
-répétais durant les interminables dissections, les grands morceaux
-entendus la veille.
-
-Le rideau se leva; le premier acte se déroula sans encombre malgré
-quelques faiblesses sur les dernières notes de la célèbre cavatine:
-_Plus Blanche que la blanche hermine_. Soutenu par les applaudissements
-d'un public ami, le ténor se tira d'affaire assez proprement et
-peut-être conçut-il l'espoir de conduire au port l'oeuvre célèbre de
-Scribe et de Meyerbeer.
-
-Hélas! comme si sa voix se fut subitement figée durant le court
-entr'acte, il apparut complètement aphone dans l'acte du Château de
-Chenonceaux, et ce fut vainement qu'en la pose extatique de rigueur,
-il attaqua cette phrase, toute de charme et de voluptueuse langueur:
-
- Beauté divine, enchanteresse,
- O vous qui régnez en ces lieux, etc.
-
-Des sons rauques et inarticulés sortirent de sa gorge desséchée, et au
-lieu de poursuivre il ébaucha ce geste éloquent qui consiste à porter
-la main sous sa mâchoire et à l'en écarter brusquement avec une
-inclinaison de tout le corps. Le public comprit le geste et manifesta
-sa sympathie par quelques applaudissements, cependant que l'orchestre
-attendant pour s'interrompre les ordres du commissaire de police
-absent, poursuivait tout seul le motif.
-
-A ce moment, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, je me
-sentis enlever de mon banc par mes deux voisins, et de vingt points du
-parterre une clameur jaillit m'invitant à chanter de ma place. Tous
-mes camarades d'amphithéâtre me réclamaient le motif cent fois entendu
-et je m'exécutai finissant la phrase.
-
- Ah! parlez, ah! parlez
- De grâce répondez.»
-
-Des fauteuils aux quatrième galeries, un fou rire secoua la salle, et
-pendant le temps matériel qu'il fallut à deux agents pour parvenir
-jusqu'à moi, j'essayai deux ou trois éclats de voix dont l'effet me
-parut superbe. Après quoi je me laissai doucement cueillir et conduire
-au poste avec la conscience du devoir accompli et cependant que mes
-deux empêcheurs de chanter en rond recevaient sur leur passage tous
-les quolibets dont la foule a coutume d'accabler les représentants de
-la force publique.
-
-Le résultat de ce fait glorieux fut une nuit de violon et une
-contravention qui me valut en simple police une amende de huit francs.
-
-Je compte organiser prochainement une souscription pour m'acquitter de
-cette dette à tous égards sacrée.
-
-
-
-
- Lyon.
-
-
-La neige a tenu sa promesse et la ville au matin me paraît nuptiale.
-Oh! le joli tapis blanc que pendant la nuit des milliers de fées
-invisibles ont jeté sur la place Bellecour, en laissant choir du haut
-du Ciel cette charpie éclatante faite de nues déchiquetées.
-
-La cathédrale de Fourvières, cette citadelle religieuse élevée par
-l'incessant labeur des siècles catholiques pour protéger de son ombre
-la cité Lugdunaise, patrie des premiers martyrs de la foi, domine de
-sa masse imposante tout un panorama neigeux. Il me souvient d'avoir
-jadis escaladé l'une de ses tours par un de ces rares matins clairs
-que le Ciel veut bien accorder aux Lyonnais. J'en fus récompensé par
-le vertigineux spectacle de la seconde ville de France étalant à mes
-yeux ce torse opulent qu'enserrent comme une demi-ceinture, les rubans
-verts de la Saône et du Rhône se conjoignant à la Mulatière; par la
-succession des côteaux verdoyants étagés le long de la Saône et se
-perdant à l'infini; enfin, par la majesté de cette nappe d'eau que
-chevauchent des ponts audacieux, fils de la plus moderne architecture,
-et qui pénètre en conquérante dans Lyon, au niveau du parc de la Tête
-d'or, comme jadis au temps des Gaules Jules César avec les légions de
-la République romaine.
-
-Le coup d'oeil aujourd'hui doit être tout autre, et certes, si j'en
-avais le loisir et si je ne craignais pas l'enrouement, peut-être en
-voudrais-je tenter l'aventure, mais Dieu me garde de pareilles folies
-et les nécessités quotidiennes de la tournée m'enjoignent l'observance
-rigoureuse de l'hygiène du chanteur, laquelle ne va pas sans de
-pénibles sacrifices.
-
-Notre première représentation s'est donnée hier soir, au concert de
-l'Horloge, vaste hall situé dans l'avenue qui prolonge le Pont
-Lafayette, sur la rive gauche. De prime abord, il me paraissait
-invraisemblable que le public Lyonnais, j'entends le bel et bon
-public des premières qui convient à nos manifestations d'art,
-consentit à se rendre en un quartier si excentrique. J'ai dû revenir
-de mon erreur. Il s'est produit depuis dix ans dans l'esprit public
-Lyonnais une évolution qui m'est d'autant plus douce à constater que
-le nouveau répertoire avec lequel j'aborde aujourd'hui l'opinion, non
-sans quelque secrète peur, a recueilli les suffrages du plus grand
-nombre, et ce, malgré ses capitales différences d'avec l'ancien, celui
-surtout qui marqua mon séjour de quatre ans dans la bonne ville
-universitaire. Salis a été verveux comme un diable et, malgré
-l'acoustique un peu défectueux de la salle qui paraît mieux disposée
-pour le bal que pour le concert, il a fait parvenir jusqu'aux ultimes
-rangs des spectateurs les éclats éraillés mais sonores de son organe
-sarcastique. Muni de nombreux _tuyaux_ et sachant combien tous les
-publics en général sont friands d'allusions locales, il n'a pas manqué
-de glisser dans ses pièces à commentaires les noms des plus glorieuses
-hétaïres dont s'enorgueillit le Gotha galant de la ville. Et dans
-l'ombre propice ont éclaté des rires stridents et parfois des
-protestations étouffées lorsque défilaient à l'appel du barnum, la
-poupine Beauregard au minois de chatte gourmande, et Mathilde
-Bellecour noble douairière habituée de chez Berthoux et Anna Perrin et
-bien d'autres.
-
-Un incident comique a marqué la soirée. Au moment où Salis, engoncé
-dans son pardessus et n'aspirant plus qu'au sommeil, allait franchir
-le seuil de l'Horloge pour gagner son hôtel, une jeune personne l'a
-vigoureusement appréhendé au collet, et je crois vraiment qu'il doit à
-sa présence d'esprit de s'être tiré sans écorchures des mains de cette
-Euménide Lyonnaise: «Monsieur, s'est-elle écriée, je suis la personne
-que vous avez désignée tout à l'heure sous le nom de Peau de Saucisse
-et je viens vous demander raison de cette injure gratuite qui peut me
-causer le plus grand préjudice auprès de mes amis.» Et, ce disant, la
-jeune offensée dardait sur notre Directeur des prunelles
-incandescentes.
-
-«Madame, a répondu Salis, lorsqu'on a prononcé devant moi ce nom
-inélégant de Peau de Saucisse, j'ai cru qu'il s'agissait de quelque
-vieille personne ratatinée et non point de la charmante créature que
-j'ai devant moi. Je suis trop amoureux de la justice pour m'être
-volontairement égaré à ce point. Croyez donc à tous mes regrets et
-agréez mes excuses.»
-
-Mais la protestataire n'était pas d'humeur à se payer de brèves
-explications: «Oui, mon vieux, dit-elle, devenant tout à coup
-familière, vous la connaissez dans les coins, vous, et vous n'êtes pas
-embarrassé pour vous tirer d'affaire; mais je ne suis pas plus bête
-que vous, moi, et je ne m'en laisse pas conter. Je suis venue la
-première au devant de vous pour vous montrer que je n'ai pas peur,
-mais, demain c'est mon ami qui ira vous trouver; oui, Monsieur, mon
-ami, un beau dragon de 1m90 et vous verrez comment il cause,
-celui-la, à moins que...»
-
-«A moins que, reprit Salis, je ne vous donne une réparation
-suffisante. Eh! bien soit, j'y consens. Voyons, Madame, parlez; quelle
-est celle de vos bonnes amies qu'il faudra vous servir demain comme
-victime expiatoire.»
-
-Et la jeune femme, toute heureuse à l'idée de jouer un bon tour, s'est
-rassérénée soudain et oublieuse de sa propre rancune elle a pris Salis
-par le bras pour lui conter tout bas à l'oreille quelques horreurs sur
-une camarade.
-
-Pendant ce temps M. Bonhomme, directeur de l'_Horloge_ et sa compagne,
-plantureuse créature aux joues potelées, aux yeux éternellement
-rieurs, notaient à leur actif une belle recette et constataient que la
-feuille de location était plus qu'à moitié couverte pour la suivante
-représentation.
-
-
-
-
- Avignon.
-
-
-Après quatre heures d'un sommeil lourd très insuffisant à réparer les
-fatigues d'une double représentation et du souper fin qui s'en est
-suivi, voici qu'on m'éveille brutalement. De mauvaise grâce, avec la
-voix mêlé-cassiforme que j'ai bien gagnée, je laisse échapper en guise
-de réponse je ne sais quel vocable inarticulé, mais un regard jeté sur
-la montre, toujours à portée, me pénètre de la nécessité, dure! ô
-combien, d'avoir à boucler ma valise. Energiquement je me dégourdis et
-neuf heures sonnantes me trouvent sur le trottoir de la gare de
-Perrache, guettant le passage de l'Express de Marseille.
-
-Oh! rage! Salis, tout essoufflé, livide de colère, m'apprend qu'un
-retard survenu par la faute du Directeur de l'_Horloge_ empêche son
-matériel d'Ombres d'être en gare à l'heure dite, et que force nous
-est de remettre à midi trente notre départ pour Avignon; seule une
-partie de billard peut nous consoler de ce contre-temps et nous
-l'allons perpétrer dans la grande brasserie des Chemins de Fer, où
-chaque table me rappelle des bocks engloutis en bruyante compagnie à
-l'époque où, faisant partie de la Jeunesse Etudiante, je prenais la
-tête des monômes interminables d'alors en chantant à pleine voix les
-chansons de gueule que, sous le pseudonyme de Dupont et Durand: nous
-publiâmes, Boukay et moi, en un minuscule volume: _Le Bréviaire de
-l'Escholier Lyonnais_.
-
-La petite salle consacrée au restaurant m'est chère à revoir avec son
-poêle central et son piano jamais accordé. J'ai souvenance d'y avoir
-préparé presque entièrement mon examen de physiologie. Profitant de la
-désuétude en laquelle elle se trouvait aux heures des repas, j'en
-avais fait une sorte de buen-retiro et de cabinet de travail où du
-moins j'avais la certitude de n'être pas troublé par les visites des
-nombreux amis qui savaient trop bien l'adresse de mon domicile
-régulier. Huit jours durant, quand venait la période du coup de
-collier, j'arrivais muni du précieux Mathias Duval et du Beclard des
-familles et je m'abîmais dans la physiologie. Certes, je sais
-d'avance, petite cousine, que vous n'admettez pas ces façons de
-travailler, mais n'était-ce pas, je vous le demande, être sérieux tout
-de même.
-
-Le trajet s'est effectué avec de terribles lenteurs, le train express
-devenant mixte après Montélimar où nous sommes envahis par des gens du
-cru, possesseurs indiscutables du terrible _assent_. Vers sept heures,
-un souffle glacial et puissant rabat sur nos vitres les larges gouttes
-d'une courte averse; c'est, paraît-il, le mistral qui nous souhaite la
-bienvenue en l'antique cité papale. Et nous essuyons cette brutale
-caresse et nous pardonnons à ce souffle cavalier pour ce qu'il porte
-le nom d'un grand poète.
-
-Arrivés à sept heures pour jouer à huit heures et demie; convenez avec
-moi, cousine, que cela s'appelle ne pas perdre de temps. Encore les
-plus à plaindre en cette occurrence ne sont pas les poètes et
-chansonniers chargés de représenter en Avignon la butte Sacro-Sainte,
-mais bien les infortunés machinistes qui doivent en un tour de main
-transporter le matériel des Ombres au Grand Théâtre, assujettir sur la
-scène le paravent adorné de chats et de masques célèbres (exacte
-reproduction du Théâtre de la rue Victor Massé), enfin régler les
-appareils à projection et les combiner avec le système d'éclairage
-usité dans le nouveau Théâtre. Tout cela exige en plus d'une grande
-habitude un esprit d'initiative dont il faut reconnaître que notre
-chef machiniste, l'ingénieux Jolly, n'a jamais manqué dans les cas
-difficiles: aussi sommes-nous prêts à huit heures sonnantes.
-
-Le Théâtre, ce soir, est littéralement pris d'assaut: en dépit du
-mistral qui souffle en tempête et qui, brutalement, vous giffle les
-oreilles, de vos pardessus retournés, un serpent déroule autour du
-portique ses anneaux tumultueux. Aux guichets on distribue des places
-indéfiniment, sans s'inquiéter de savoir où l'on pourra loger tout ce
-monde. Plus de deux cents spectateurs sont privés de sièges;
-quelques-uns réclament et se font rembourser leurs places; un certain
-nombre consentent à écouter le spectacle sur la scène: Encore Salis
-exige-t-il d'eux le cri de: Vive l'Empereur! pendant la représentation
-de l'_Epopée_, laquelle doit terminer le spectacle.
-
-Un camarade m'attend à la sortie; c'est ce brave C...., notable
-pharmacien de la cité papale, que je n'ai pas revu depuis cinq ans. Il
-me rappelle nos relations au temps de nos études communes à Lyon. Il
-était réputé pour l'accent forcené de terroir qu'un séjour de six ans
-à Lyon n'avait nullement entamé, pour sa vigueur musculaire qui le
-rendait redoutable à la police les jours de monôme et aussi pour sa
-très curieuse manie d'entretenir en son domicile, plutôt exigu, des
-animaux de toute espèce, ordinairement réputés peu domestiques: je ne
-citerai que pour mémoire, une couleuvre, un renard et deux crapauds
-qui m'inspirèrent quelque dégoût lorsque je l'allai voir une première
-fois.
-
-Le _Petit Cercle_, où nous allâmes ensemble, est un assez curieux
-endroit; ses membres sont recrutés parmi les jeunes gens appartenant
-aux notables familles de la ville, lesquels sont tenus de démissionner
-sitôt après leur mariage. Il s'y rencontre une majorité de
-célibataires endurcis dont certains, j'en suis sûr, ne convolèrent
-point de peur d'être privés par la suite des joies quotidiennes du
-_Petit Cercle_. Effectivement, la vie que l'on y mène n'est pas sans
-douceur. Une nuée de jeunes et gentes demoiselles papillonne autour
-des tables de baccara (artistes en représentations, cabotines de
-café-concert ou grisettes émancipées) et ce doit être aux yeux
-indulgents et faciles des vieux habitués comme un avant-goût du
-septième ciel promis par le Prophète. Une coutume assez intéressante
-m'y fut révélée. Lorsqu'un des membres du _Petit Cercle_ s'éprend
-d'une flamme durable pour quelqu'une des odalisques ci-rencontrées, il
-la retire de la circulation et lui interdit formellement l'entrée de
-l'immeuble.
-
-Quand surviennent la lassitude et l'inévitable moment de la
-séparation, le cercleux reconduit un beau soir, et comme fortuitement,
-sa dulcinée au milieu de ses amis d'antan. La jeune femme ne prend pas
-garde à cette manoeuvre et croit naïvement à l'atténuation d'une
-jalousie passagère dont elle fut l'objet. Elle reprend ses relations
-avec les petites amies et aussi avec les excellents camarades dont
-elle fut un temps sevrée, toute heureuse de voir son Seigneur et
-Maître la négliger un peu pour la dame de pique. Comme par hasard un
-des cercleux amis lui fait de tendres aveux; elle les repousse d'abord
-et finalement les écoute: rendez-vous est pris, la rencontre a lieu et
-infailliblement le légitime propriétaire est avisé. Dès lors, la
-rupture n'est plus qu'une formalité.
-
-Mais je suis là, petite cousine, à vous raconter des horreurs
-auxquelles il se peut bien que vous ne preniez aucun plaisir.--Souffrez
-donc qu'après un regard d'adieux au Palais des Papes je m'achemine
-vers l'avenue de la gare et que, franchissant l'antique passage gardé
-par deux massives tourelles, je m'installe dans l'express dont halète
-la locomotive, avec, dans ses flancs, toute l'impulsion contenue qui
-nous doit mener à Marseille.
-
-
-
-
- Tarascon.
-
-
-Tarascon, 40 minutes d'arrêt; malgré la torpeur en laquelle me vient
-de plonger une heure et demie de roulement sur la voie ferrée, ce
-vocable à vingt reprises jeté dans l'air par des _bouches du Rhône_,
-(excusez, cousine chérie, ce piétinement inusité dans les
-plates-bandes de Willy), ce vocable, dis-je, me fait sursauter. Et ce
-n'est pas, notez-le bien, qu'il ne m'ait été donné jusqu'à cette heure
-de m'arrêter vingt fois en ces parages; mais par une étrange série de
-contingences, je ne m'y trouvai que de nuit. Or, je porte à quiconque
-le défi de se reconnaître jamais en les méandres de la gare de
-Tarascon, s'il y débarque nuitamment. Cette gare effectivement donne
-plutôt l'impression d'une habile combinaison de courants d'air et ce
-mot n'est aucunement hyperbolique, si j'en crois l'affirmation d'un
-employé, lequel m'assure que les wagons abandonnés à eux-mêmes sur une
-des quadruples voies _marssent_ tout seuls poussés qu'ils sont par le
-mistral. Est-ce un effet immédiat de l'ambiance méridionale ou quelque
-autre inexplicable influence, je l'ignore, mais je me sens disposé à
-croire sur parole le verbeux employé qui m'a gratuitement octroyé ce
-détail.
-
-A la librairie de la gare, pas un volume de Daudet ne fait défaut et
-les élégants formats de Guillaume, sur lesquels s'étale en première
-page la face large et rubiconde de Tartarin, sont en singulière
-abondance.
-
-Ce détail, au fond sans importance, ne laisse pas d'être piquant, si
-l'on songe que le nom d'Alphonse Daudet provoque au seul énoncé de
-véritables rugissements chez les habitants lettrés de la ville et que
-les libraires tiennent enfermés en leurs plus secrets tiroirs les
-oeuvres localement frappées d'ostracisme du grand romancier.
-
-Ces réflexions échangées entre nous, et l'asphalte quelques minutes
-battu par nos jambes engourdies, nous constatons qu'il reste encore à
-brûler vingt-cinq bonnes minutes. Mulder propose de fréter un sapin,
-ce qui lui vaut tous nos suffrages; et nous voilà traversant comme un
-ouragan la vieille ville dont les remparts et le château-fort méritent
-bien quelque attention; nous faisons à l'Eglise une courte visite et
-voici que l'automédon nous offre d'aller voir la Tarasque en son
-hangar familier. Nous n'en croyons pas nos oreilles, voir la Tarasque,
-comme cela, de but en blanc, est-ce Dieu possible et faut-il que l'on
-nous ait pris pour des voyageurs de marque!
-
-Justement, c'est à deux pas; armée d'une clef robuste, une jeune fille
-ouvre à deux battants la porte d'une grange et nous troublons d'une
-profane curiosité le repos du monstre endormi. Bien conservée et
-nouvellement revernie la bête formidable, au corps hérissé de
-piquants, semble nous regarder de ses gros yeux démesurément ouverts.
-Et c'est vraiment d'une irrésistible cocasserie, cette confrontation
-du Chat Noir avec ce qui fut et ce qui demeure le Palladium de
-Tarascon.
-
-Malgré la majesté sacro-sainte du lieu, nous échangeons quelques
-lazzis qui font presque sourire de pitié la jeune fille gardienne du
-trésor, laquelle nous tient quelque rancune assurément pour notre
-irrespect des vieilles croyances et met en poche, sans enthousiasme,
-la monnaie de billon collectée pour elle.
-
-Au galop nous gagnons la gare où siffle déjà notre express et nous
-avons tout juste le temps de reprendre nos places avec l'intime
-satisfaction de n'avoir pas sottement dépensé nos quarante minutes. Un
-fou rire nous prend à nous remémorer l'imprévu pèlerinage à la
-Tarasque et l'inoubliable sérieux du cocher et de la jeune gardienne.
-Nous nous promettons pour le retour à Paris un vif succès de
-narrateurs auprès de nos amis boulevardiers en leur contant notre
-équipée, et nos commentaires joyeux poursuivis jusqu'à l'entrée en
-gare de Marseille tiennent en éveil un couple de jeunes mariés, dont
-les yeux battus et la mine déconfite trahissent quelque déception à se
-trouver en aussi bruyante compagnie.
-
-
-
-
- Marseille,
-
-
-On a écrit les _Odeurs de Paris_; il est surprenant que l'idée ne soit
-venue à personne d'écrire aussi les Odeurs de Marseille. Cette ville
-est décidément un centre d'infection et quand on envisage les
-déplorables conditions suivant lesquelles y sont établies à cette
-heure encore l'hygiène publique et l'assainissement, on s'étonne que
-les épidémies venues d'Orient où d'ailleurs n'y fassent pas tous les
-ans de plus terribles ravages.
-
-Toujours est-il qu'un étranger n'y saurait séjourner plus de
-vingt-quatre heures sans être en proie à ce mouvement fébrile plus ou
-moins accentué suivant les individus et qu'on dénomme dans la plus
-rigoureuse pathologie la fièvre d'acclimatement. Que si maintenant
-vous me demandez ce que je pense de la ville proprement dite, je vous
-déclarerai qu'elle n'exerça jamais sur moi qu'une médiocre attraction
-et que la Cannebière dont s'émeut si fort l'orgueil local de ses
-habitants, ne m'apparût de tous temps que comme un bazar cosmopolite,
-africain, turc, chinois et français tout ensemble où l'on ne sait
-lequel vous asphyxie davantage, du papier d'Arménie où des effluves du
-Vieux Port. Sitôt ma chambre retenue, je descends quatre à quatre
-l'interminable escalier du Grand Hôtel et je saute dans un tramway,
-direction de la Joliette. Je me fais une joie de revoir parmi
-l'encombrement des quais, la façade nue en briques rouges des docks
-transatlantiques et aussi le ponton d'où je m'embarquai trois fois
-pour Alger et Tunis à bord de _la Corse_ et du _Duc de Bragance_.
-
-En un saut mental de quelques années, je me vois, jeune docteur frais
-émoulu de la Faculté de Montpellier, obtenant, trois jours à peine
-après la soutenance de ma thèse, un poste de médecin naviguant. En ma
-qualité de nouveau venu, le médecin en chef m'avait chargé, en
-attendant le départ de _la Corse_, de la garde de nuit dans le cabinet
-médical attenant au dock transatlantique. L'idée que le lendemain
-j'allais pour la première fois affronter les hasards de cette grande
-Bleue que j'aimais avec idolâtrie, pour n'avoir fréquenté que ses
-rivages, me tint en éveil toute la nuit. Je goûtai cette griserie
-délicieuse que donne à certaines âmes l'espoir de sensations
-nouvelles, et je couvris d'innombrables pattes de mouches qui
-pouvaient bien être des vers, quelques feuillets portant l'entête de
-la compagnie.
-
-Ce m'est un plaisir de me rappeler ces émotions fraîches que dix-huit
-mois de consécutive navigation ne m'ont pas fait oublier.
-
- Car si j'aimais la mer avant de la connaître,
- Combien l'aimé-je mieux depuis que je la sais.
-
-Donc ma première visite a été pour la Joliette et mon secret espoir
-est d'assister au départ d'un Transatlantique. Je vais être satisfait;
-le _Moïse_ à destination de Tunis s'apprête à quitter le ponton sur
-lequel, avant de se séparer définitivement, des passagers échangent
-avec les amis qui demeurent, les paroles d'adieux, les souhaits de bon
-voyage et les effusions où les mains et les lèvres se quittent et se
-reprennent tour à tour. Au milieu de l'émotion grande qui s'est levée
-en moi par le fait de cette grosse machine qui déplace d'un continent
-à l'autre, telle une île qui marcherait, la population d'un gros
-bourg, un désir et comme un besoin d'observer s'est précisé dans mon
-esprit. Et je cherche sur les visages, à côté du masque voulu de
-chacun le reflet du monde intérieur. Tel qui s'embarque avec la moue
-d'un regret poignant me paraît à moi ravi de partir. Tel autre qui
-demeure prend des airs sacrifiés que démentent de furtives lueurs
-cueillies en ses yeux par mes yeux fureteurs. Un grand monsieur brun
-que je prends pour quelque propriétaire d'outre-mer venu passer
-quelque temps en France, comble de caresses une petite boulotte,
-offrant le type de la Juive Orientale et couverte de bagues et de
-bracelets. Tous deux en s'embrassant se chuchotent mille douceurs avec
-des projets pour le retour et quand sonne la cloche du départ, ils ont
-à se séparer un crève-coeur pénible à voir. On largue les amarres, le
-ponton se détache du navire, glisse contre ses flancs; le bruit vient
-jusqu'à nous, très perceptible, des commandements transmis à la
-machine par le timbre électrique de la passerelle; l'évolution
-commence de la lourde et svelte machine à la fois; un bras passé
-autour du mât de pavillon, le grand monsieur brun envoie de sa main
-libre des baisers à la petite boulotte qui répond par l'envol d'un fin
-mouchoir au bout des doigts. Cependant le _Moïse_ occupe à présent le
-milieu du bassin et son avant pointé vers la sortie du port, il éructe
-après deux ou trois coups de sirène quelques jets de fumée noire et de
-vapeur. Déjà pour les amis et les parents restés à terre les
-personnages se fondent sur le pont du bateau que parcourent en tous
-sens des matelots hissant les dernières amarres; les voyageurs ont
-cessé d'apercevoir, parmi le grouillement des quais, ceux de qui les
-étreintes ont réchauffé leurs mains et leurs fronts et leurs lèvres.
-D'un mouvement quasi machinal la petite boulotte fait voltiger au bout
-de ses doigts grêles le mouchoir, pavillon suprême qui la peut révéler
-encore quelques secondes. Puis d'un geste qui semble dire: A quoi bon,
-puisqu'il ne me voit plus, elle remet le mouchoir dans un pli de son
-corsage.
-
-Or, voici qu'un homme s'approche d'elle et lui parle dans les cheveux.
-En réfléchissant je me souviens d'avoir vu ce même homme quelques
-minutes avant, observant comme moi sur le ponton les préparatifs de
-départ. Et je m'attends à le voir éconduit et remis en place par la
-petite boulotte, mais celle-ci n'en fait rien. En m'approchant je
-saisis ce bout de dialogue: Que vous importe, puisqu'il n'est plus là,
-et qu'il ne vous voit plus; au lieu de s'indigner elle sourit et
-semble trouver très drôle le sans-gêne du monsieur. Et, bien que j'aie
-assisté en indifférent à tout ce manège, je me sens très triste à la
-voir décidément campée au bras de ce nouveau venu, tandis que lui,
-l'autre, l'amant peut-être ou le mari s'éloigne et se confond avec la
-ligne bleue du ciel et de la mer.
-
-Sans être pessimiste on a droit de conclure que des scènes semblables
-se doivent produire chaque jour. Qui sait même si ce rôle de
-consolateurs n'est pas exploité par des professionnels, véritables
-pilleurs d'épaves morales dont celui que je viens de croquer ne serait
-qu'un très ordinaire spécimen.
-
-Comme je rentre à l'hôtel je croise sur la Cannebière mon camarade
-Gondoin, escorté d'un grand jeune homme brun, au visage italien, à la
-parole douce teintée d'ironie. C'est un poète, ancien camarade
-d'études de Gondoin, et qui pour le moment remplit à Marseille les
-fonctions de rédacteur en chef du seul journal littéraire et
-artistique digne de cette double épithète, _le Bavard_. Nous
-l'accompagnons au bureau de rédaction de son journal, et sur sa table
-je feuillette à tout hasard un livre de vers portant ce titre: _Le
-Rouet d'Omphale_.
-
---Oh, oh, les jolis vers, m'écriai-je à la première page! C'est d'un
-de vos amis?
-
---C'est de moi-même?
-
-Effectivement la brochure était signée Richard Cantinelli.
-
---J'emporte l'exemplaire?
-
---Comme il vous plaira.
-
-Et voilà pourquoi, cousine, un bruit cristallin m'avertit vers trois
-heures ce matin que ma bougie entièrement consumée venait de briser ma
-bobêche. Mais vous savez qu'il n'est pour moi de plaisirs véritables
-que ceux que l'on partage avec ses amis. C'est pourquoi je vous envoie
-recopiée une des jolies pièces du très poétique recueil de Richard
-Cantinelli:
-
-
-SUB PRÆSIDIO
-
- Dans le hamac léger des rimes amoureuses
- Je veux bercer mon rêve indolent;
- La nuit d'été, d'un geste très-lent,
- Sème le vert couchant d'étoiles radieuses.
-
- Voici Vénus la blonde et voici Bételgeuse,
- Et puis d'autres peut-être sans nom,
- Fleurs d'or s'ouvrant dans le ciel profond
- Cueillies au matin par l'invisible Glaneuse.
-
- Etoiles, lumineux pavots, dont le parfum
- Dans un rayon ferme nos paupières,
- Endort les frais enfants et les mères,
- Réparant le mal fait par le soleil défunt;
-
- Je vous invoque ainsi que Muses, mes divines,
- Et lorsque vous montez des lointaines collines,
- Et quand vous descendez vers la mer qui sourit,
- Fleurs que l'aurore cueille au jardin de la Nuit,
-
- Soyez bonnes, ainsi que vous l'avez été
- Pour ces amants, unis par vous, un soir d'été,
- Unis par vous encore, à l'heure où la nuit tombe.
- Près de la ville de Vérone, en une tombe.
-
-
-
-
- Marseille.
-
-
-Le théâtre des Variétés est insuffisant à contenir le public de choix
-qui est accouru pour nous entendre. Il faut reconnaître que M. Simon,
-directeur de ce théâtre, ne néglige rien pour entretenir parmi les
-Marseillais le goût de la saine et moderne comédie.
-
-Dès qu'une oeuvre parisienne de quelque importance est consacrée par
-le succès et par la presse de la capitale, il n'hésite pas à la donner
-chez lui sans négliger pour la mise en scène et le rendu des détails
-les compléments parfois coûteux qu'elle peut exiger. C'est ainsi que
-fort peu de jours après leur triomphe à Paris, des pièces, comme les
-_Tenailles_, _Lysistrata_ et _Amants_ ont été représentées au théâtre
-des Variétés avec le concours s'il vous plaît d'artistes point
-négligeables; tels: Guitry, Marie Kolb, Suzanne Devoyod, Chavannes,
-etc.
-
-J'ai eu pendant une des quatre journées que nous venons de séjourner
-ici la joie d'assister à la reprise de cette perle dramatique en un
-acte qui a nom l'_Infidèle_ et qui fut l'éclatant début au théâtre du
-talentueux Porto Rriche.
-
-Une jeune comédienne, récemment lauréate du Conservatoire de Paris,
-Mlle Chavannes, m'a fait goûter une fois de plus la saveur de ces
-strophes chantantes et polissonnes:
-
- Je suis un homme triste,
- Un pauvre guitariste
- Que tout abandonna,
- Mais au lit Vanina,
- Je suis un grand artiste:
- Je vaux Palestrina.
-
- Ma fortune est modeste
- Car les écoliers d'Este
- Sont d'humbles damerets;
- J'ai des baisers tout prêts:
- L'amour fini je reste,
- J'aime causer après.
-
-Ou encore la déconcertante ironie des vers suivants en lesquels Porto
-Riche analyse avec une brutale franchise la façon d'aimer des poètes
-ses frères!
-
- Même au lit ce n'est pas à la maîtresse aimée
- Que songent les rimeurs, c'est à la Renommée;
- Vous n'êtes, o Beautés, sous leurs enlacements,
- Que matière à sonnets et que chair à romans.
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ils sont les chiffonniers de toutes vos pensées;
- Vous ôtez votre robe, ils ôtent leur pourpoint,
- Mais quand vous soupirez ils ne soupirent point.
- Est-il vrai, toi qui sais comment le tien manoeuvre;
- Il faut toute la nuit parler de leur chef-d'oeuvre.
-
-Pour ce qui est de notre personnel succès à Marseille, je charge mon
-ami Cantinelli de vous l'apprendre et je joins à ma brève missive la
-très littéraire chronique qu'il nous a voulu consacrer:
-
-«Frileux comme tous les félins, le Chat Noir s'en est venu passer
-l'hiver sur notre côte, faire le gros dos au soleil et mirer dans le
-bleu de nos vagues ses ironiques babines. A une époque de fête et de
-folie, il vient mêler aux gambades exagérées des masques, la finesse
-de sa satire correcte, aux hurlements et aux déhanchements des
-Matassins et des Pierrots, sa fantaisie tour à tour lyrique et
-loufoque.
-
-Salis est avec eux, Salis, le satrape et l'archonte de la Butte
-sacrée, Salis, l'homme aux lèvres pâles sous la moustache rousse.
-Grandiloquent et familier, il bonimente chaque soir, mélangeant les
-souvenirs historiques les plus lointains aux actualités les plus
-récentes, accouplant Duilius à M. Barthou, M. Jaurès à Hamilcar Barca,
-confondant à dessein les Cimbres et les Malgaches, les conseillers
-municipaux et les héliastes. Sûr de l'impunité réservée aux gens
-d'esprit, il daube infatiguablement les institutions fondamentales:
-magistrats, médecins, corps élus et marchandes de baisers.
-
-Comme le roi Xerès les Argyraspides, cinq chansonniers l'entourent: ce
-sont Montoya, Bonnaud, Gondoin, Moy et Millo d'Attique. Montoya, poète
-de l'amour sensuel et vibrant, a célébré la gloire de la femme et de
-chacun de ses charmes; il a dit avec des larmes et des frissons
-l'exaltation et la tristesse amoureuses, la ferveur et l'accablement
-des passions intenses, sur un rythme qui tient à la fois de l'hymne et
-de la mélopée. Bonnaud (que ses parents nommèrent Dominique), a dit M.
-Coppée en un alexandrin fameux, regard fin sous le binocle, drapé dans
-une sorte de poncho noir, mord du bout des dents, égratigne à fleur de
-peau nos gloires de la littérature et du bidet, n'épargnant pas plus
-M. Thureau-Dangin, son oncle authentique, que la belle Otero, à
-laquelle il ne demanda jamais de leçons d'espagnol.
-
-Gondoin est au _Chat Noir_ ce que Chincholle est au _Figaro_, toutes
-proportions gardées. J'entends qu'il ne quitterait le reportage du
-Chat Noir que pour les premiers-Paris de la feuille à Périvier. Nul
-mieux que lui ne sait dégager la morale ironique du fait divers;
-«drôlir», ainsi que dit Bergerat, l'information. Mysogine effréné, il
-réserve le meilleur de sa haine pour Sarah Bernhardt et Séverine qui
-n'ont pu jusqu'ici, étant donné leur âge, acheter son silence.
-
-Jules Moy enfin et Millo d'Attique se partagent l'empire de la
-fantaisie bouffe. Polyglottes émérites, ils parlent avec une égale
-facilité, en langue française, les jargons les plus baroques, le
-belge, l'anglais et l'Ohnet.
-
-Parlerons-nous aussi des pièces que le _Chat Noir_ a emmenées avec
-lui, de _Phryné_, la courtisane d'hier et de jadis, de la _Marche à
-l'Etoile_, de l'_Epopée_, des _Clairs de Lune_. Gambetta disait
-d'elles qu'on les voit toujours et qu'on n'en parle jamais.
-Eblouissement des lumières bleues, orangées, charme infini des
-brouillards gris de perles, où les silhouettes noires se profilent en
-gestes héroïques, canailles ou mystiques; le plus vrai de tous les
-théâtres et le plus humain, car on n'y voit que des marionnettes!»
-
-
-
-
- Monte-Carlo, 2 février.
-
-
-Serait-ce donc vrai qu'il existe en France, longeant la mer Bleue, un
-ruban de terre d'environ trente ou quarante lieues, où le ciel n'est
-inclément et grognon que par boutades, où les vents déchaînés se muent
-en brises douces qui caressent comme des palmes agitées l'épiderme de
-nos blondes compagnes; où le soleil enfin montre sa face réjouie
-tandis que partout ailleurs la pluie tombe avec l'ennui morne et
-parfois aussi la neige aux flocons blancs et tristes qui nous font
-songeurs et mauvais?
-
-Je commence à la croire sincèrement cette légende et avec une foi
-d'autant plus vive que la soif me vient à la longue d'un peu de ciel
-bleu, d'un peu de verdure aussi et de terre chaude et féconde.
-
-Sitôt Marseille quitté dans la brume et dans l'humide buée d'un matin
-d'hiver, voici qu'un pan d'horizon se dégage lentement et qu'il me
-vient, comme une manne en plein visage, un rayon d'or que je bois
-avidement.
-
-Merci Phébus Apollon; avec ferveur je te salue, toi qui me viens
-donner pour cet hiver ce premier baptême de feu. Je t'en supplie, au
-moins, qu'il te plaise continuer et que ton char précédant notre
-marche lui trace une voie triomphale de pourpre et d'or où nous
-cueillerons, enthousiastes moissonneurs, les étincelles tombées en
-gerbes de ta couronne radieuse.
-
-Et je me sens devenir lyrique sous la caresse du Dieu bienfaisant,
-tandis que sur la banquette qui me fait face, une bonne dame s'occupe
-à disposer en pile, sous les épaules de son pauvre mari phtisique,
-des coussins qui lui permettront d'avoir sa part aussi de soleil rouge
-et vivifiant.
-
-Nous arrivons à Nice en plein midi et c'est le triomphe définitif de
-la lumière. Successivement passent devant nous comme un panorama de
-pittoresques aquarelles formant une vaste symphonie en bleu majeur,
-Antibes, Cannes, Villefranche, le Golfe Juan, la Turbie, Beaulieu et
-Monaco dont le rocher en tête de chien nous est parfois intercepté par
-des masses terreuses dominant la voie ferrée du côté de la mer.
-
-Un arrêt; il s'opère dans le train qui nous porte un sérieux mouvement
-de voyageurs, dont la plupart sont arrivés au terme de leur voyage et
-mettent pied à terre au milieu des sollicitations d'innombrables
-casquettes galonnées. Impassible et debout sur le trottoir de la
-petite gare, un carabinier monégasque, à peine différent comme tenue
-de nos gendarmes français, assiste au va et vient des étrangers et
-salue le train à l'arrivée comme au départ.
-
-Je cherche des yeux mon camarade Jules Mery, le bon poète et le
-talentueux écrivain qui remplit à Monte-Carlo, sous la direction
-Gunsbourg, les fonctions de secrétaire artistique du Casino. D'un mot
-lancé de Marseille je l'ai prévenu de mon arrivée et je me réjouis du
-plaisir que nous aurons à nous retrouver en pays monégasque, car il me
-souvient de projets formés à cet effet lors de son dernier voyage à
-Paris où il venait de faire accepter comme feuilleton au journal _Le
-Jour_, son roman: _Les OEufs de Pâques_.
-
-Ce n'est pas lui que mes yeux rencontrent tout d'abord, mais un bon
-camarade que je ne m'attendais certes pas à trouver ici: Jehan
-Dumoulin, spirituel chansonnier et charmant diseur qui fut un temps,
-comme moi-même, le chantre officiel de l'association des étudiants. Sa
-mère l'accompagne et le soigne avec dévouement, car il semble bien
-malade le pauvre jeune homme dont il me souvient comme d'un brave et
-digne coeur. Il y a quatre ans à peine, j'étais plus malade qu'il ne
-l'est à cette heure, et condamné par la docte Faculté de Paris je me
-débattais sous les griffes d'une pneumonie déclarée mortelle.
-
-Dumoulin fut à ce moment l'un des plus empressés à prendre de mes
-nouvelles, et, bien que ma chambre lui fût comme à tous mes amis
-interdite, j'entendais au milieu de ma fièvre son nom prononcé par la
-garde plusieurs fois le jour. Quand j'allai mieux, il m'apporta, Dieu
-sait avec quelle joie débordante, une bouteille d'excellent rancio
-dont il me fallut boire une lampée devant lui. Et plus tard, quand
-j'eus quitté Paris pour me refaire des poumons en naviguant à bord des
-paquebots, il me consacra dans une feuille hebdomadaire qu'il avait
-fondée, _Le Gringoire_, sa première chronique littéraire, y parlant de
-moi comme d'un frère aîné qui l'avait précédé et souventes fois
-encouragé dans la voie chansonnière où il faisait ses premières armes.
-Et voilà que je le retrouve les yeux cerclés d'un anneau bleuâtre, la
-face amaigrie sous la barbe folle un peu négligée qui la couvre, une
-indicible tristesse éparse en sa physionomie. Certes, il faut qu'on
-l'ait jugé bien malade pour que sa brave mère, Directrice d'une
-importante école communale de Paris et qui porte dignement la rosette
-de l'instruction publique, ait pris sur elle de l'accompagner en cette
-saison. Et je les plains tous les deux du fond du coeur, non sans
-faire à part moi des voeux fervents pour la guérison du jeune et
-intéressant malade.
-
-Cependant que j'exprime à la mère et au fils, en dissimulant tant bien
-que mal mon émotion, le vif plaisir que j'éprouve à les rencontrer, le
-train d'où nous sommes descendus s'apprête à les emporter vers Menton
-et j'aperçois Jules Mery qui, pour ne pas m'interrompre, se tient à
-quelque distance, attendant la fin de mon entretien. Il s'offre à me
-servir de guide à travers les hôtels nombreux situés en contrebas de
-la gare et ce n'est pas sans peine que nous découvrons ensemble un
-gîte suffisant pour un littérateur de goûts modestes et de moyennes
-prétentions. Puis il me quitte en me donnant rendez-vous pour quatre
-heures au palais des Beaux-Arts, car c'est en matinée que durant notre
-séjour ici se donneront nos représentations. Son Altesse Sérénissime
-la Princesse Alice de Monaco veut assister en personne à notre séance
-d'ouverture, nous a dit à la gare le Directeur Gunsbourg, et, malgré
-l'inévitable fatigue d'une demi journée de voyage, il s'agit de nous
-distinguer et d'être dignes de la faveur princière dont nous sommes
-les objets.
-
-Le palais des Beaux-Arts est un très vaste hall de forme ovale, dont
-la charpente antérieure est moitié maçonnée, moitié métallique. La
-toiture est faite d'un grand vitrage à carreaux dépolis laissant
-filtrer une lumière atténuée qui permet de supprimer l'usage des
-lampes, ce local étant uniquement destiné aux représentations de jour
-ou matinées. Une serre abondamment pourvue de chaises cannées et de
-sièges confortables sert de vestibule à la salle de spectacle et
-permet tout ensemble des expositions de peinture et des auditions de
-musique facile pour faire patienter les amateurs. Un coup d'oeil
-rapidement jeté sur les toiles exposées m'a laissé le souvenir d'un
-très amusant portrait signé Roybet et représentant M. Dramard en
-fraise et pourpoint Henri IV, avec un rejet de tête en arrière du plus
-martial effet; et aussi une toile très singulière dont m'échappe la
-signature, où l'on voit sur une plage fantastique plusieurs rangées de
-violoncellistes se prolongeant à l'infini et penchés sur des pupitres
-qu'éclairent autant de lampions fuligineux. Il serait difficile de
-prendre au sérieux cette composition empreinte d'un évident fumisme
-mais dont la conception et l'exécution décèlent un esprit original et
-une facture consommée.
-
-Le rideau se lève sur notre habituel décor que les mains habiles de
-nos machinistes ont prestement accommodé à la scène du petit théâtre.
-Son Altesse la Princesse Alice occupe le fauteuil central du premier
-rang; à sa gauche nous reconnaissons le compositeur Isidore de Lara,
-l'auteur applaudi de la Lumière de l'Asie et d'Amy Robsart, le
-maestro dont le talent a su gagner et conserver cette exceptionelle
-faveur d'être le compositeur ordinaire de leurs Altesses. Les deux
-autres fauteuils du même rang sont occupés par la jeune duchesse de
-Richelieu, fille de la Princesse Alice, et par Mlle de Lara sa
-lectrice et sa demoiselle de compagnie. Ce n'a pas été sans quelques
-tiraillements que ces deux jeunes personnes ont été admises à la
-faveur de nous entendre; le répertoire chatnoiresque effarouchait
-quelque peu pour elles la Princesse mère et Salis a dû s'engager à ne
-servir que des pièces très châtiées et d'une implacable censure. Au
-reste, et vous en conviendrez, cousine, vous qui savez comme pas une
-votre Chat Noir sur le bout du doigt, il n'y a pas fort à faire pour
-cela et je ne sache pas qu'il se puisse entendre en aucun théâtre ou
-concert, répertoire plus foncièrement honnête que le nôtre. Aussi la
-représentation marche-t-elle à merveille avec toutefois un incident
-imprévu que Salis, homme d'à propos, a su rendre intéressant pour
-l'assemblée entière. Cependant que notre camarade Bonnaud termine au
-milieu des éclats de rire sa très spirituelle chanson sur le mariage
-du Sar Peladan, nous apercevons la sympathique figure de Coquelin
-Cadet, lequel, arrivé en retard et voulant gagner un bon fauteuil
-sans troubler le spectacle, s'insinue sournoisement parmi les
-auditeurs et baisse la tête pour n'être pas reconnu. Le moment est bon
-pour l'interpeller et Salis n'y manque point, le prenant à parti et
-l'invitant à payer son écot en bons et beaux monologues, comme jadis
-au temps lointain des hydropathes. Le moyen de résister à semblable
-injonction? Cadet se précipite, sa canne et son chapeau à la main,
-hors la salle qu'il lui faut contourner pour pénétrer jusqu'à la
-scène, et, soufflant comme un phoque, il aborde enfin la rampe qui n'a
-plus de secrets pour lui. Il recueille sa part de succès et de rires
-fous, rappelé trois fois par un public ami très amusé de l'incident,
-et, gravement quand il va se retirer, Salis, en manière de récompense,
-lui offre un volumineux remontoir en nickel adorné d'un netschké
-d'ivoire que le bon sociétaire examine avec d'éjouissantes grimaces.
-
-La partie est gagnée définitivement et le rire installé dans la salle
-jusqu'à nouvel ordre. Notre représentation a duré une bonne demi-heure
-de plus que les spectacles ordinaires de ce même théâtre des
-Beaux-Arts et personne, certes, ne songe à s'en plaindre.
-
-Très satisfaits de l'accueil qui nous a été réservé, nous endossons
-nos pardessus lorsque le directeur Gunsbourg vient nous prier de
-demeurer quelques instants encore. La Princesse Alice désire que nous
-lui soyons individuellement présentés pour nous remercier du plaisir
-qu'elle a pris à nous entendre. Et c'est avec la meilleure grâce du
-monde, avec le tact le plus parfait, que Son Altesse sérénissime
-décerne à chacun, suivant ses mérites, le compliment qui lui peut
-aller droit au coeur, donnant ainsi la preuve irrécusable d'un
-jugement droit et solide qui n'attend pas pour se produire l'énoncé
-d'une critique étrangère ou l'admiration aveugle d'un snobisme
-indifférent.
-
-Les tableaux du Sphinx, de Fragerolles, ont particulièrement
-impressionné Son Altesse qui désire entendre cette oeuvre à nouveau,
-et qui promet de ne pas manquer une seule de nos représentations, car
-elle se dit tout à fait conquise par le répertoire Chatnoiresque et
-ravie de se soustraire un peu, grâce à nous, à l'audition trop répétée
-des chefs-d'oeuvre officiels.
-
-Cependant que pour nous remettre d'une aussi chaude journée, nous
-humons tout ensemble, à la terrasse du Café de Paris, une lampée
-d'oxygène nature et l'absinthe consolatrice aux tons ambrés, Jules
-Mery vient nous offrir de nous faire assister le soir même à la
-représentation de _La Traviata_. Adelina Patti, engagée à Monte-Carlo
-pour trois représentations, chantera l'héroïne de Verdi, que dans une
-carrière théâtrale de trente-cinq ans elle interpréta sur toutes les
-grandes scènes du monde. Il faudrait être réfractaire à toute
-artistique curiosité pour ne pas accepter l'offre tentante de Mery.
-Aussi sommes-nous ponctuellement, dès huit heures, dans la loge que le
-très sympathique chef d'orchestre Jehin a bien voulu nous prêter pour
-la circonstance. Malgré le tarif élevé des places (quarante francs)
-les fauteuils sont envahis et la recette qui ferait sursauter de joie
-un directeur de province ne suffira pas ici à payer la moitié des
-frais, car le casino de Monte-Carlo traite ses artistes en grands
-seigneurs et ne donne pas moins de dix mille francs à la coûteuse
-cantatrice qui va nous servir, dans un instant, les reliefs de sa voix
-et de sa beauté.
-
-Le spectacle se traîne malgré de nombreuses coupures et l'oreille
-accoutumée aux somptuosités de l'harmonie moderne et à la savante
-orfèvrerie des récentes orchestrations, a quelque peine à réentendre
-dans le grand vaisseau du théâtre, les flonflons cent fois ressassés
-par les orgues de barbarie et par les mandolines des racleurs de boyau
-transalpins.
-
-La voix de la grande cantatrice a perdu son ampleur et ne se reconnaît
-de temps en temps qu'à de prestigieuses roulades et à quelques éclats.
-Le ténor italien qui lui donne la réplique, _Apostolu_, atteint d'un
-assez fort nasillement, est gêné aux entournures de sa voix et laisse
-perdre nombre d'effets pour ce que ses répliques ont été baissées d'un
-demi ton. (Le voisinage des grands artistes a de ces exigences au
-théâtre). Seul au milieu de ce très modeste concert, l'organe riche et
-facile du baryton _Caruson_ fait valoir ses merveilleuses qualités de
-plénitude homogène et de timbre savoureux. Et la soirée s'achève sans
-encombre avec les ovations convenues qui saluent l'étoile pâlissante
-laquelle, il faut le dire, sait mourir avec une belle vérité
-d'attitudes et de physionomie, à savoir un raidissement très habile
-des jambes et l'occlusion fort bien jouée des paupières, en un spasme
-point exagéré.
-
-Remarqué, le jeu plein de fougue et de virtuosité d'un jeune chef
-d'orchestre italien, monsieur _A. Vigna_, que la grande cantatrice a
-fait spécialement engager pour diriger les oeuvres de Verdi et de
-Donizetti qu'elle interprète à peu près exclusivement. Ce maestro,
-dont la taille est plutôt exiguë se dresse sur son séant et s'effondre
-tour à tour, virevoltant de droite à gauche avec une frénésie de
-mouvements, tout à fait compatible, nous assure-t-on, avec la furia
-musicale du génie italien. Toujours est-il que personne ne bronche à
-l'orchestre et que les attaques des instruments comme celles des
-choeurs et des premiers sujets sont enlevées, on peut dire à la
-baguette.
-
-Grâce aux coupures nombreuses, le spectacle se termine vers onze
-heures moins un quart, pour permettre aux joueurs égarés dans la salle
-du concert, de jeter avant de s'aller coucher quelques billets bleus
-sur les tables de roulette et de trente et quarante. Ce divertissement
-n'est pas dans nos moyens et nous préférons, en noctambules avérés que
-nous sommes, tuer une heure ou deux au café Riche, le seul
-établissement de la Principauté qui s'offre à recueillir les veilleurs
-impénitents. L'orchestre des Tsiganes au grand complet nous y ménage
-une audition prolongée de valses lentes et de mélopées râlantes en
-cymbalum majeur. A vous dire vrai, je ne crains pas cette musique un
-peu sauvage dont les rythmes souvent réfractaires à la notation
-donnent à l'oreille la sensation d'une coulée de voluptueuse langueur;
-et je l'aime surtout dans cette nature énervante et tiède, à laquelle
-il me semble qu'elle vient surajouter ses effluves et ses hoquets de
-spasmes frissonnants.
-
-Pas très nombreux, les attardés oisifs qui viennent goûter au Café
-Riche, en même temps que la musique des Tsiganes, les joies
-inappréciables du Noctambulisme et pas très choisis surtout. On me
-montre un Autrichien, champion du tir aux pigeons qui a gagné ce matin
-même un prix de soixante mille francs. Il s'est coiffé, pour que nul
-n'en ignore, d'un feutre marron de forme conique, surmonté d'une plume
-de pigeon, et il promène son triomphe de table en table, en quête
-d'admirations et de sourires.
-
-Assises par petites tables isolées, des hétaïres attendent la fortune.
-
-Sur le prolongement de la banquette latérale où nous trônons, Mery et
-moi, je crois reconnaître la physionomie d'une grande fille blonde aux
-cheveux courts et bouclés, à la face un peu bouffie et lymphatique,
-aux yeux petits, comme percés en vrille, mais d'un joli bleu clair et
-malicieux en diable. Elle soupe au Champagne avec une amie et s'agite
-fort en parlant. Puis je la vois se lever au moment où l'orchestre
-Tsigane attaque une valse bien connue de Johann Strauss, et, sans
-qu'on l'en prie, avec une spontanéité charmante, esquisser très
-gracieusement les pas d'une valse en cavalier seul. Du coup, je la
-reconnais: c'est Léonie des Glaieuls, une aimable dégraffée qu'il me
-souvient d'avoir vue autrefois chez Maxims et dont le jeu retrouvé,
-très particulier d'élégance et d'harmonie, ressuscite à mes yeux les
-traits un peu flottants dans ma mémoire. Cette créature semble née
-pour la danse et, bien qu'elle ait suivi les leçons de plusieurs
-maîtres de ballet, je gagerais qu'elle ne leur doit pas grand chose
-des qualités dont nous sommes les témoins charmés. Ses pas qu'on
-supposerait réglés d'avance et sus par coeur, tant la cadence en est
-infaillible et la chute rythmée, sont de pure et simple improvisation,
-et que de trouvailles de grâce dans certains rejets en arrière suivis
-d'un très lent balancement du torse, où la tête abandonnée et comme
-flottante semble devoir entraîner dans la chute irrémédiable, cette
-jolie machine de chair blonde et d'onduleux froufrous.
-
-Quelques audacieuses imitatrices qu'un si brillant exemple allécha, ne
-tardent pas à rentrer dans le rang, après des passes maladroites et le
-bruit dissonant de quelques chaises renversées. Et cependant deux
-heures sonnent: c'est pour Monte-Carlo le terme de l'ultime flânerie
-nocturne. Nous quittons le Café Riche, précédés que nous sommes par la
-théorie des Tsiganes qui se vont coucher. Je gagerais qu'au fond la
-récente aventure de leur camarade Rigo leur met au coeur l'espoir de
-semblables fortunes. Chacun d'eux doit rêver en sa couchette de
-quelque Princesse au coeur sensible qui peut-être aussi le voudra
-dorloter en un grand lit en bois de rose et qui promènera ses doigts
-parmi l'écheveau brun de ses cheveux pommadés, en lui donnant des noms
-d'oiseaux.
-
-
-
-
- Monte-Carlo, 3 février.
-
-
-Le moyen, s'il vous plaît, de n'obéir pas à l'injonction d'un rai de
-soleil qui vient obstinément vous caresser la joue, comme ferait d'une
-plume quelque malicieux enfant.
-
-Je saute du lit, n'ayant nullement conscience de l'heure très matinale
-dont je ne m'avise qu'après une toilette sommaire. Se peut-il vraiment
-que j'aie si peu dormi, cinq heures à peine. Je sais un médecin
-enjuponné qui m'enjoindrait de regagner mes draps au plus vite, mais
-où serait le bénéfice de voyager seul si l'on n'usait pas de son
-indépendance.
-
-Un coup d'oeil jeté négligemment par la fenêtre donnant sur la mer me
-décide à la matinale escapade, dont, par avance et sous la neige des
-froids pays traversés, j'escomptai les joies enfantines. Et je sors,
-tout surpris de n'éprouver point ces frissons que donne au saut du
-lit, en cette époque hyémale, le premier contact de l'air extérieur.
-
-La mer que je sens là, tout près de moi, comme une soupe d'azur dont
-le bord effleurerait mes lèvres, est déjà, sous le soleil de la
-septième heure, de ce bleu joli presque invraisemblable que j'ai
-retrouvé hier et aujourd'hui tel qu'il était gravé dans ma mémoire
-pour l'avoir deux fois contemplé ces douze ans passés.
-
-Quelques rides courent à fleur d'eau, qui n'arrivent pas même à se
-résoudre en écume sur le sable semé de cailloux du sinueux rivage, et
-c'est un spectacle à la fois calme et grandiose que celui de cette
-nappe lumineuse qui s'étend du cap Martin jusqu'au rocher hiératique
-de la Principauté, avec de-ci de-là, comme des taches élégantes, le
-profil de deux ou trois yachts amarrés.
-
-Le pont du chemin de fer dépassé, après une course de cinq minutes au
-bord de l'eau, je m'asseois tant bien que mal sur un siège rustique
-fait de quelques pierres assemblées, et me sentant idoine au labeur
-poétique, je griffonne sur mon genou ces vers que je vous donne comme
-ils sont venus, à savoir, écrits d'une haleine et sans le consécutif
-travail d'élimage et d'arrangement que réclame la figuration en de
-savantes anthologies. Gardez-les précieusement; peut-être aurez-vous
-grand peine à les reconnaître plus tard en le recueil futur où les
-colligera le souci de ma gloire. Or, les voici:
-
-
-LE MESSAGE DU VENT.
-
- Pour toi la douce et la meilleure, aussi l'aimée,
- Dont le sourire m'est un clair rayonnement,
- Pour toi dont je ne sais qu'avec un tremblement
- Evoquer la mémoire en mon coeur enfermée.
-
- Afin qu'il te soit dit par la brise du soir,
- J'abandonne au zéphyr du matin ce poème,
- Le voyageur ailé, le vent, ce vieux bohème,
- Me voudra faire ce plaisir de t'aller voir.
-
- Et cependant qu'à travers bois et prés et plaines,
- Il s'en ira vers toi le divin messager,
- Jamais las du voyage à toujours voyager,
- Il boira le parfum des fleurs et leurs haleines!
-
- Et quand il te dira ces vers tout palpitants
- D'avoir couru si vite au creux de ton oreille,
- Tu connaîtras la joie immense et non pareille,
- De manger de mon âme en buvant du Printemps.
-
-Ces vers écrits, tel Démosthène (sans toutefois l'inutile précaution
-des cailloux) je les déclame à la mer bleue. Après quoi, me sentant
-pris d'un vague sommeil, je m'assoupis au murmure berceur des vagues.
-Mais il paraît que je n'ai pas encore à l'endroit du soleil
-l'indifférence d'un lazzarone, car j'éprouve un réel malaise à la
-caresse des rayons dont m'inonde le ciel, et mis sur pied dans un clin
-d'oeil, je m'achemine vers la Terrasse du Café de Paris.
-
-Je passerai, s'il vous plaît, cousine, sur les détails de notre
-seconde représentation. L'épopée de Caran d'Ache a cette fois succédé
-sur l'affiche à cette autre épopée antique, le Sphinx, et la princesse
-Alice qui, pour la seconde fois, est venue à notre spectacle,
-manifeste une joie quasi enfantine au défilé pompeux des légions
-impériales et au ragoût verveux dont Salis accompagne les principaux
-épisodes de cette oeuvre évocatrice. Peut-être même notre éloquent
-impresario s'est-il laissé entraîner un peu loin, dans ses
-comparaisons des temps héroïques de l'empire, avec la banalité des
-contemporaines occupations.
-
-A deux ou trois reprises, le Directeur de Gunsbourg, fin diplomate
-s'il en fut, l'est venu supplier dans la coulisse de mettre une
-sourdine à ses périodes subversives et à ses critiques gouvernementales.
-Salis ne se laisse pas effrayer pour si peu et bonimente à qui mieux
-mieux, ironisant à perte de vue sur le compte de Monsieur Félisque
-Faure, _margrave d'Amboise_ et _marquis de Rambouillet_, puis sur le
-piqueur Montjarret, son professeur d'équitation, sur Crozier qui lui
-fournit cet à peu près! _Il n'y a pas de Crozier sans Lépine_, et
-qu'il appelle le _Marquis de Dreux Brézé de l'Exécutif_, puis enfin
-sur le consul de France à Monte-Carlo, en personne, M. Glaise dont le
-nom se prête à mille et un brocarts.
-
-A l'issue du spectacle, la princesse dont la sympathie nous est
-définitivement acquise veut nous la témoigner encore de vive voix.
-Salis lui fait don pour son musée particulier, d'une des silhouettes
-découpées qui tout à l'heure, sous le nom de Jourdan ou de Bessières,
-conduisaient le défilé des troupes impériales. Son Altesse l'accepte
-et se confond en remercîments pendant que notre chef machiniste Jolly,
-appelé pour recevoir sa part d'éloges, arrive en épongeant son front
-qui vient d'essuyer plus de vingt charges de cavalerie, et en
-protégeant d'une bande de diachylon sa main gauche quelque peu brûlée
-par une fusée réfractaire.
-
-Donc, nous allons savourer ce soir la joie douce de ne rien faire et
-de n'entendre ni conférences, ni concerts. Et, ce n'est pas, croyez le
-bien, que le Casino refuse à ses habitués les consolations musicales
-qui sont, avec le viatique, de salutaires institutions, mais le
-programme de ce soir ne réunit pas nos suffrages et puis, dame,
-s'enfermer volontairement par ces températures, c'est se montrer
-ingrat sans raison à l'endroit d'un ciel qui nous comble de bienfaits.
-
-Les bonnes heures de farniente et de rêvasserie passent si vite à la
-terrasse du café de Paris que nous sommes tout surpris de voir
-s'écouler à flots pressés, la foule des joueurs et des joueuses
-élégantes qui se hâtent vers leurs hôtels, les uns pour y goûter le
-repos mérité par des heures de fièvre, les autres, pour vérifier dans
-le silence de leurs chambres l'état précis de leurs finances ou pour
-dégager des chiffres inscrits, l'infaillible et définitive martingale;
-fous à lier qui perdent ainsi deux fois leur sommeil.
-
-Hantés que nous sommes par le souvenir des chorégraphies de la veille,
-nous nous dirigeons vers le café Riche, avec l'espoir que la très
-troublante Léonie des Glaieuls y voudra bien renouveler ses
-entrechats. Nous l'apercevons dès l'entrée, soupant comme hier, à la
-même place, mais la figure bouleversée, les yeux gonflés de larmes
-contenues, peu disposée, sans doute, à se donner en spectacle, malgré
-l'évidente venue de quelques admirateurs dont nous sommes.
-
-Cependant les Tsiganes font entendre leurs czardas les plus enlevantes
-et leurs valses hongroises étrangement syncopées; les garçons du café
-Riche se souvenant du succès de la veille, dégagent l'étroit passage
-qui mène aux banquettes, comme pour inviter les danseurs à s'ébattre à
-l'aise, sans la crainte des chaises heurtées et des guéridons
-culbutés; déjà deux américaines ont ouvert le bal, prêchant d'exemple,
-et quelques Messieurs s'empressent pour disjoindre ce couple au sexe
-uniforme. Cette fois, des Glaieuls n'y tient plus; elle bondit dans
-l'arène, la tête haute désormais avec un joli frémissement des
-narines, et sûre d'elle-même comme de nos suffrages, elle nous offre,
-une heure durant, la griserie de son sourire et la souplesse jolie de
-son corps serpentin.
-
-Mais ce soir semble-t-il, le vent n'est pas à la chorégraphie; pendant
-que la jeune almée cambre ses reins et se renverse en dépit des lois
-les plus sacrées de l'équilibre, le plus grand nombre des
-consommateurs s'esquivent doucement et il ne reste plus en quelques
-minutes que le groupe restreint des admirateurs sincères et fascinés
-que nous demeurons.
-
-La danseuse ne tarde pas à s'apercevoir de la sournoise désertion et
-piquée au vif malgré l'indifférence qu'elle a jusqu'ici paru témoigner
-à la galerie, elle adresse aux fuyards pour la plupart américains,
-quelques épithètes boulevardières au nombre desquelles les mots de
-_mufle_ et de _rastaqouère_ se peuvent citer comme de très anodins
-euphémismes. Les deux derniers convives, (je nous excepte) endossent
-leurs pardessus parmi la pluie des quolibets et des pieds de nez de
-cette enfant terrible, qui les salue de cet adieu jeté dans ses deux
-mains en porte voix: Allez vous coucher pannés que vous êtes,
-michetons en pain d'épice, allez rêver de mes dessous que je vous ai
-fait voir à l'oeil et gardez vos derniers louis pour la roulette! Elle
-est plus p.... que moi, car elle vous les prendra jusqu'au dernier
-sans vous rien donner en échange.» Et sur cette réflexion dont on ne
-saurait trop louer la profondeur, la jeune danseuse s'effondre sur sa
-banquette, comme épuisée par cette harangue, pendant que deux larmes
-très authentiques, sans apparence de raison sourdent à ses paupières.
-
-Qui peut bien lui avoir causé ce gros chagrin? Il nous semble que
-c'est presque notre droit d'en solliciter la confidence et nous
-apprenons que la mignonne Léonie a joué gros jeu ce soir même et
-qu'elle a perdu sans répit. La guigne la poursuit d'ailleurs depuis
-plusieurs semaines et sa crise de larmes, préparée par les émotions de
-la journée, n'attendait plus pour éclater que l'ultime froissement
-d'amour-propre dont nous venons d'être témoins.
-
-Mais le chagrin ne dure pas, chez les natures versatiles comme celle
-de notre nouvelle amie. Aussi la voyons-nous passer des larmes à la
-gaîté la plus délirante gaîté nerveuse, il est vrai, faite d'éclats de
-rire et de soubresauts. Puis voici qu'elle nous offre, pour nous
-récompenser d'avoir été gentils en demeurant, de la raccompagner avec
-son amie dans la villa de cette dernière. Et nous voilà juchés tant
-bien que mal sur les deux victorias postées à la sortie du Riche!
-Cocher, villa Rosette et rondement.
-
-L'hospitalité nous est offerte le plus gracieusement du monde par
-l'hôtesse amie de des Glaieuls qui nous octroie libéralement quelques
-oeufs durs et les débris d'un pâté, (on ne saurait tout prévoir).
-Chacun de nous y va de sa romance ou de son monologue et pour clôturer
-cette fête improvisée, la châtelaine interprète en s'accompagnant
-elle-même au piano une parodie de quelques couplets d'opérette, dont
-les paroles évoqueraient le rouge des pudeurs violées, aux joues d'une
-compagnie de sapeurs. Bref, l'aube naissante aux reflets violâtres
-éclaire la rentrée à Monte-Carlo de notre petite caravane trop
-nombreuse, hélas, pour oser demander asile aux aimables personnes de
-la Villa Rosette. Et vous direz après cela cousine que je vous cèle un
-mot de mon voyage et que je suis un cachottier!
-
-
-
-
- 4 février,
-
-
-Ce n'est pas sans quelques jurons familiers, entendus de moi seul,
-d'ailleurs, que j'ai pu ce matin (je parle de onze heures environ) me
-résoudre aux formalités du réveil et de la toilette. O des Glaieuls,
-ma mie, quel mal aux cheveux je vous dois. Et cependant, comment ne
-pas me rendre à l'aimable invitation du Directeur Gunsbourg, lequel,
-en dépit des transes et des torturantes minutes que lui fit connaître
-Salis, nous a priés à déjeuner en sa villa délicieusement nommée Bella
-Stella.
-
-Au risque d'arriver bon dernier, je cours en toute hâte quérir à la
-Condamine, chez le chapelier Floury, une coiffure sortable, car jamais
-la hideur du haut de forme ne m'était plus nettement apparue qu'en ce
-pays de verdure et de lumière. Je me rappelle à ce sujet l'impression
-de grotesque ressentie lors de mon premier voyage en Haïti, à la vue
-de tous les indigènes dont le Saint Simon avait fait pour moi des
-compagnons de voyage et que je voyais avant de mettre pied à terre,
-se vêtir de complets en drap noir et s'affubler de trente-six reflets
-signés Deslions.
-
-Et j'arrive bon dernier comme c'était prévu, pour essuyer avant que de
-m'asseoir à table les plaisanteries de mes camarades très occupés à
-décortiquer des crevettes. Un vent de bonne humeur souffle sur les
-convives, pour lesquels Mme Gunsbourg prodigue ses sourires et ses
-compliments d'ailleurs exempts de fadeur et de banalité. Son mari
-n'est pas en reste avec elle; il commence par décliner toutes
-prétentions culinaires, mais au contraire, il se vante hautement
-d'avoir une des caves les mieux fournies de la Principauté. Ce à quoi
-nous ripostons en nous offrant tous ensemble à constituer un Jury de
-dégustation. L'expérience d'ailleurs est toute en faveur de notre
-hôte. Nous en convenons avec l'exubérante gaîté, fruit de nos travaux
-oenophiles. Alors commence la série des anecdotes et je vous prie de
-croire qu'il en défile quelques-unes et pas des moins salées.
-Gunsbourg est un struggle for lifer qui a roulé sa bosse un peu
-partout et dont la mémoire a noté quelques bonnes farces dignes de
-renfoncer les contes de Boccace et les Cent Nouvelles et aussi le
-bagage du tant gaulois conteur Armand Sylvestre.
-
-J'aime mieux tout de suite convenir que ma tête, mise en désarroi par
-les Chiantis et les Porto Vecchios se refuse à transcrire par le menu
-les drôlatiques aventures narrées par le verveux directeur. Je vous en
-veux cependant donner quelque idée, en choisissant dans le tas une des
-plus piquantes.
-
-Depuis que lui sont confiées les destinées artistiques de quelques
-théâtres Européens, tant à Pétersbourg, qu'à Buda Pesth et qu'à
-Monaco, car je vous l'ai donné pour un cosmopolite et j'ajoute ce
-détail qu'il est aussi très polyglotte, Gunsbourg ne s'est jamais
-séparé d'un ami d'enfance, un comique du nom de Buiselay. Cet homme
-est paraît-il un des plus étonnants pince sans rire qui se puissent
-imaginer. Il professe l'horreur des ténors bellâtres, et rien ne
-l'enrage comme les succès d'ailleurs légendaires, que comporte auprès
-de l'autre sexe, l'emploi tant convoité, d'amoureux lyrique. Or,
-pendant je ne sais plus quelle campagne théâtrale, il se trouva que
-notre comique, fortement épris d'une seconde chanteuse légère, eut à
-souffrir de la présence dans la troupe, d'un irrésistible Raoul. Ce
-n'est pas que la dame eut encore chanté l'épithalame avec le fortuné
-ténor, mais tout dans son attitude et dans son langage, permettait de
-croire que sa défaite était prochaine et proche également le chant
-d'allégresse du ténor rival. Que faire et comment détruire en l'esprit
-de la jeune femme, les germes d'une passion qui ne saurait tarder à se
-donner libre cours?
-
-Justement, un beau soir, et comme pour narguer le comique éconduit,
-elle eut soin de lui conter dans la coulisse qu'elle attendait le
-lendemain son rival à dîner, et qu'elle espérait bien vaincre sa
-résistance, car, pour tout dire, le ténor sentant la partie belle, ne
-montrait à la diva qu'un très modeste empressement. A cette annonce,
-Buiselay flairant un bon tour répondit simplement:
-
-«Certes, j'envie le sort de mon heureux camarade, mais pour un empire,
-je ne voudrais pas être à votre place.
-
-«Parce que?
-
-«Parce que X... est affecté d'une infirmité bien désagréable pour ses
-voisins.
-
-«Vous voulez rire?
-
-«Vous m'en direz des nouvelles...
-
-«Mais enfin... interrogea la jeune femme qui s'en laissait tout de
-même imposer par l'assurance de son interlocuteur.
-
-«Eh bien (n'allez pas le lui dire au moins ni me trahir,) ses pieds
-dégagent une odeur insupportable, et si vous le placez à vos côtés, je
-ne vous donne pas une heure pour n'y plus tenir.»
-
-Et la chanteuse fit la sourde oreille, refusant en apparence de prêter
-crédit à ce méchant propos, mais au fond, craignant d'en constater
-l'évidence et légèrement ébranlée quant aux effluves poétiques dont
-son imagination paraît déjà le bien aimé.
-
-Or, Buiselay poussait la fantaisie en ses ultimes limites et voici ce
-qu'il inventa. Le ténor favorisé habitait dans le même hôtel que le
-comique, et sur le même palier, une chambre dont l'accès était des
-plus simples durant l'absence de son locataire; y pénétrer, choisir la
-paire de bottines vernies que le ténor ne manquerait pas de chausser,
-tout cela ne fut qu'un jeu pour notre farceur. Deux minces lamelles de
-fromage de gruyère, (excusez cousine le prosaïsme du détail) furent
-par lui insinuées dans le bout des dites chaussures et ces dernières
-scrupuleusement remises en place.
-
-L'inévitable effet se produisit: Exacerbées par la chaleur, les
-émanations du gruyère montèrent comme un fâcheux encens aux suaves
-narines de la diva, laquelle déjà prévenue en fut doublement
-incommodée. Elle comprit les quolibets et les brocarts dont ses
-camarades ne manqueraient pas de l'abreuver si elle donnait suite à
-l'aventure et sans que le héros y comprit rien, elle le traita dès ce
-jour avec la dernière rigueur. Buiselay d'ailleurs, n'en fut pas plus
-heureux, mais du moins il se pût à l'aise réjouir du succès de son
-invention. Et voilà cousine une des anecdotes dont nous a régalés
-entre la poire et le fromage (ce vocable est tout d'à propos) le
-jovial directeur Gunsbourg, grand maître des divertissements de leurs
-Altesses Sérénissimes.
-
-Comme nous prenons le café, voici qu'un message du palais prévient
-Rodolphe Salis qu'il ait à se rendre à deux heures précises dans le
-cabinet du gouverneur pour explications à fournir au sujet de quelques
-allusions insinuées la veille dans son boniment de l'Epopée. «Bonne
-affaire s'écrie notre barnum, je vais adresser à Monsieur le
-gouverneur un discours en trois points qui l'obligera bien à rire
-comme les autres et à ne pas s'émouvoir de mes boutades. En tous cas
-(ajoute-t-il) c'est de la réclame et de la bonne.»
-
-Gunsbourg, qui connaît mieux que nous les rouages secrets de la
-machine monégasque, est beaucoup plus inquiet que Salis et doute fort
-que nous ayons tantôt l'autorisation de jouer. L'événement lui donne
-raison et quand nous arrivons à trois heures dans le hall extérieur du
-Palais des Beaux-Arts, nous sommes tout surpris d'apercevoir les mines
-déconfites des spectateurs venus pour nous ouïr, lesquels s'en
-retournent en commentant de façons diverses l'interdiction dont nous
-sommes l'objet.
-
-Le Chat Noir frappé d'interdiction en pays neutre, voilà qui n'est pas
-ordinaire si l'on songe qu'il est peut-être le seul établissement de
-Paris qui n'ait jamais eu maille à partir avec la censure.
-
-Ce n'en est que plus drôle n'est-ce pas.
-
-
-
-
- Monte-Carlo, 5 février.
-
-
-J'ai dû rassurer Mme Salis qui, partie le matin pour une promenade à
-Menton, venait d'apprendre à son retour dans la principauté, la mesure
-de rigueur à nous imposée. D'ailleurs, vers cinq heures de
-l'après-midi, Salis, après une très longue conférence avec le
-gouverneur et le consul de France, nous est venu dire que tout
-obstacle était levé et que nos représentations suivraient leur cours.
-
-En quelques mots, Salis nous a narré que tout le mal venait du Consul
-de France, M. Glaize, lequel a jugé bon de s'émouvoir pour quelques
-lazzis sans conséquence à l'adresse de Félix Faure et du ministre
-Hanotaux. Lui-même sans doute un peu trop imbu de la gravité des
-fonctions consulaires, a mal interprété les calembours faciles
-auxquels notre imprésario s'est livré sur son compte. Un spectateur
-qui se trouvait occuper la veille, un fauteuil à côté du sien, nous a
-conté qu'il l'avait vu se lever et quitter précipitamment le palais
-des Beaux-Arts au moment où son nom vigoureusement lancé par Salis
-faisait retentir la voûte vitrée du petit théâtre.
-
-En un discours magistral, il a fait entendre au bruyant commentateur
-de l'Epopée que ce qui se peut dire à Paris, et surtout à Montmartre
-est dangereux à Monaco; que la principauté servant de résidence à des
-gens de toute nationalité, il y fallait plus que partout sauvegarder
-le prestige du nom français, et avec cela bien d'autres jolies choses
-que Salis a respectueusement écoutées.
-
-Au fond, malgré l'heureuse issue de l'aventure, notre barnum n'est pas
-sans inquiétude. Sans doute, on l'autorise à reprendre le cours de ses
-quotidiens spectacles, mais c'est après avoir exigé de lui la promesse
-de ne plus faire en ses boniments la moindre allusion politique. Or,
-vous conviendrez que l'Epopée, par exemple, risque de devenir un bien
-fade ragoût s'il n'est plus permis de substituer aux héros
-authentiques dont l'histoire nous a transmis les noms et les
-lumineuses figures, des personnages plus modernes, nos hommes d'état
-d'aujourd'hui. Ce rapprochement le plus souvent facile et toujours
-évocateur du rire a jusqu'à présent fourni à Salis ses effets les plus
-inattendus; il est aussi regrettable pour lui que pour le public
-monégasque, qu'une censure draconienne, en vienne interdire l'usage.
-
-Toutefois, l'incident diplomatique, si l'on peut ainsi désigner
-l'interdiction qui vient d'être levée, nous a permis de goûter deux
-jours de repos complet, car nous avons aujourd'hui cédé la place à la
-très subtile diseuse Mme Amel; double joie pour nous, en comptant
-celle de profiter d'une aussi bonne aubaine et nous n'y manquons pas.
-
-
-D'où peut venir, grands Dieux, cette détestable coutume d'entourer de
-non-valeurs ou de numéros insipides les artistes aimés du public.
-Jamais, certes, je n'ai plus souffert de cet usage ridicule
-qu'aujourd'hui même entre quatre heures et quatre heures trois quarts.
-Deux enfants phénomènes, des fillettes de douze ans, sont venues
-séparément d'abord, ensemble pour finir, meurtrir nos oreilles par les
-dissonances non voulues de leurs violons mal accordés. Le public de
-bon ton qui fréquente le petit théâtre des Beaux-Arts, a poussé
-l'indulgence jusqu'à battre des mains discrétement après le final du
-premier concerto, ce que voyant la jeune virtuose s'est empressée d'en
-jouer un second. On s'attend à voir paraître tôt après la diseuse
-attendue, point du tout; armée d'un violon surgit la deuxième enfant
-phénomène, soeur de la première; enthousiasme très modéré de la part
-du public, cette fois convaincu qu'on lui va servir Mme Amel.
-Déception nouvelle; les deux phénomènes reparaissent et cette fois,
-sans la moindre observance des unissons et des mesures se livrent à la
-plus échevelée cacophonie qui se puisse rêver; c'est comme un steeple
-chase d'archets déchaînés qui se termine d'ailleurs à la satisfaction
-générale par la victoire de la soeur aînée, arrivée première de deux
-mesures. Un frémissement de joie parcourt la salle, peu flatteur, je
-l'avoue, pour les précoces musicastres qui n'en saluent pas moins
-l'assistance.
-
-Peut-être, pensez-vous que..... Nullement! Force nous a été
-d'ingurgiter le grand air de la reine de Sabba chanté par un baryton
-toulousain fort en gueule, et qui donnait sous l'habit, l'impression
-d'un charpentier, garçon d'honneur à la noce d'un compagnon.
-
-Quand enfin, la porte du fond s'est ouverte sur la délicate interprète
-des vieux airs de France, nombre de spectateurs à bout d'énergie
-sentaient chanceler leur raison. Pour ma part, j'enfonçais rageusement
-les dents en un mouchoir roulé en pelote pour ne pas hurler
-d'impatience. Est-il besoin de dire que le succès a été complet pour
-Mme Amel. J'ai eu la joie d'entendre ma _Berceuse Bleue_ chantée comme
-je l'ai parfois rêvée, et tandis que je me rendais pour la féliciter
-près de ma talentueuse interprète, j'ai rencontré au seuil même de sa
-loge et venue dans le même but, la tant belle personne qui a nom
-Rachel Boyer. Je n'avais pas l'honneur de la connaître et j'ai pu
-constater qu'on ne l'avait aucunement surfaite en me la donnant pour
-une admirable créature, fille de Rubens par l'épanouissement de ses
-charmes, et par la sculpturale majesté de son allure.
-
-Nous avons clôturé la journée par un dîner somptueux à nous offert par
-un vieil ami de Salis, un joyeux compère Poitevin du nom de Paindsou.
-Ce charmant homme qui fit sa fortune dans les vins de Champagne, après
-de modestes débuts, professe à l'endroit des artistes une libéralité
-qui serait à souhaiter à quelques enrichis plus fortunés que lui, mais
-ô combien moins hospitaliers. Il nous conte au dessert, avec un
-entrain superbe et avec de beaux mouvements oratoires, quelques
-escarmouches de la Commune, et, le Bourgogne aidant, il nous émeut
-jusqu'aux larmes par le récit très sincère d'un attendrissant épisode.
-
-M. Paindsou possède une assez importante série de toiles signées
-Monet, qu'il acheta lui-même au célèbre peintre des cathédrales, alors
-que sa griffe était encore mal payée. Il est tout joyeux à la lecture
-d'un entrefilet, paru ce jour même dans le _Temps_, et relatant une
-vente très fructueuse de quelques tableaux du même peintre.
-
-«Quel succès clame-t-il, pour un marchand de vin de champagne, d'avoir
-su deviner un grand peintre.»
-
-
-
-
- Monte-Carlo.
-
-
-Le Chat Noir triomphe et c'est avec les palmes du martyre qu'il fait
-aujourd'hui sa réapparition dans la salle du Palais des Beaux-Arts.
-
-Nombre d'indifférents que la seule annonce de notre spectacle n'eut
-pas invités à se rendre chez nous, ont retenu leurs places, dès la
-veille, sous la poussée curieuse provoquée par l'interdiction.
-
-En homme qui sait tourner à son profit les plus fâcheuses aventures,
-Salis n'a pas perdu la carte et notre programme d'aujourd'hui comprend
-les pièces les plus attrayantes du répertoire Chatnoiresque, sans
-compter l'imprévu qui ne saurait manquer avec ce diable d'homme.
-
-Les trois coups frappés, Salis paraît en scène, un cierge de six
-livres à la main, le col ceint d'une longue corde, dans l'attitude
-confite et repentante d'un criminel d'État du XIVe siècle venant
-faire amende honorable. Comment, je vous le demande, ne point
-s'abandonner aux éclats de la plus folle hilarité, à la vue d'un
-tableau si loin de nous tout ensemble et si comique. Encore, vous
-fais-je grâce, faute de mémoire et d'un phonographe enregistreur, du
-macaronique discours que le gonfalonier de la butte, adresse un genou
-en terre, à M. Glaize, consul de France, lequel d'ailleurs s'est bien
-gardé de venir. Son Altesse gracieuse, la Princesse Alice, est secouée
-sur son fauteuil par un rire incoercible, par ce rire qui fait
-évanouir les plus solennelles résolutions et qui vous désarme et qui
-vous met à la merci de celui qui l'a provoqué, d'autant plus que
-lui-même a su garder sur son visage cette impassibilité voulue qui
-fait les farceurs de génie.
-
-En y réfléchissant, il est heureux pour M. Glaize qu'il se soit
-abstenu de venir, car il eut été forcé de rire comme tout le monde et
-je doute qu'il l'eut fait de bon coeur. Quelle humiliation pour un
-diplomate habitué à régler d'avance et à diriger lui-même la marche
-des événements, que de reconnaître son impuissance devant cette arme
-formidable, le Ridicule.
-
-Donc on s'est fortement diverti chez nous, et la mesure de rigueur qui
-nous fut appliquée ne pouvait mieux venir en son temps, car notre
-spectacle avait besoin pour s'alimenter jusqu'au bout du coup de fouet
-de la réclame, et M. Glaize a bien voulu se charger de ce soin.
-
-Ce soir, j'ai entendu la Patti dans _Lucia di Lammermoor_ toujours
-grâce à l'intervention de mon camarade Mery et à la courtoisie du chef
-d'orchestre Jehin. Malgré l'indiscutable sincérité de cette musique,
-et quelques beaux élans de passion qui s'y rencontrent, je ne saurais
-éprouver à l'entendre qu'une impression de lassitude et d'ennui. Je
-dois louer cependant les ensembles, merveilleusement conduits par le
-maëstro Arthur Vigna, avec toujours cette belle fougue dont je vous
-parlais à propos de la _Traviata_. Le ténor Apostolu s'est un peu
-ressaisi, le baryton Caruson n'a rien perdu de l'ampleur et de la
-pureté de sa voix; la cantatrice est particulièrement essoufflée, et
-voilà.
-
-En rentrant à l'hôtel, je trouve une lettre de mon camarade, le
-peintre Redon. Je ne crois pas vous avoir encore parlé de lui; je vais
-donc combler cette lacune. Redon est une des plus sympathiques figures
-de Montmartre, et, ce qui n'est pas pour l'amoindrir, il possède un
-très joli talent de dessinateur, d'aquarelliste et de peintre. Et
-tenez, pour vous en faire juge, feuilletez simplement le dernier
-numéro du Paris Noël dont je vous fis hommage l'an passé. Vous y
-verrez une des plus jolies compositions que peut inspirer à un peintre
-le retour mille fois commenté de la date divine. C'est Paris, la
-grande cité qui dort sous la brume de décembre, tandis qu'à genoux et
-l'auréole au front, un enfant Jésus épèle tous les noms des petits
-parisiens inscrits sur une longue liste. Et des anges aux ailes
-blanches de colombes s'envolent aux quatre coins de l'horizon, portant
-aux bébés endormis les cadeaux que leur octroie l'enfant divin. C'est
-charmant, n'est-ce pas?
-
-Eh bien! mon ami Redon me communique son projet, de publier sur
-Montmartre, un album où chaque dessin commenté par une poésie
-formerait un tout pittoresque, et comme un guide artistique à travers
-les cabarets et les petits théâtres de la butte. Le dessin dont il
-m'adresse un croquis représente l'intérieur d'un cabaret de la rue
-Pigalle, le Hanneton, rendez-vous de quelques dames capricieuses, qui,
-suivant les errements de la poétesse Sapho, s'égarent en des joies
-unisexuelles dont j'espère, cousine chérie, que vous les devez blâmer
-fortement. Assises face à face, deux jeunes personnes causent en
-s'accoudant sur un guéridon desservi. _L'une_ d'elles, très masculine,
-poitrine plate, plastronnée, cheveux courts et frisés, faux col
-empesé, cravate longue; _l'autre_ portant plus visibles les attributs
-de son sexe: toutes deux la cigarette aux lèvres, discutent avec
-animation parmi l'atmosphère enfumée et voilà.
-
-
-LES LESBIENNES
-
- Pour ces dames du _Hanneton_
- et de _La Souris_.
-
-
- Sur la nappe aux laiteux reflets,
- Après l'ultime mandarine,
- Qui sur la lèvre purpurine
- Laisse des relents aigrelets,
- Elles s'accoudent, minaudantes,
- Ces fleurs perverses de l'amour,
- Et leurs voix se font tour à tour
- Mordantes.
-
-II
-
- Ce sont les êtres indécis,
- Les androgynes et les sphinges
- Dont les équivoques méninges
- Travaillent sous l'arc des sourcils:
- Démons avec des faces d'anges,
- Inconscientes des pudeurs,
- Elles nourrissent des ardeurs
- Etranges.
-
-III
-
- Pour des rêves jadis brisés
- Elles ressuscitent Sodome,
- Et Lesbos, en haine de l'homme
- Dont leur répugnent les baisers;
- Et ne trouvant de cantharides
- Qu'aux lèvres glabres de leurs soeurs,
- Elles s'enivrent de douceurs
- Arides.
-
-IV
-
- La crainte des maternités,
- L'horreur des étreintes viriles
- Rendent les promesses stériles
- Des futures humanités,
- Et des talons jusques aux nuques,
- Veuves des masculins frissons,
- Elles sont des contrefaçons
- D'Eunuques.
-
-Pourquoi faut-il, mon Dieu, qu'après avoir traité des sujets sacrés
-comme celui de Noël, mon ami Redon descende lui aussi dans les
-bas-fonds terrestres, au risque d'y souiller son crayon? Parce que le
-métier de peintre comporte les études les plus diverses et que la
-vérité ne se présente pas toujours sous des aspects riants et
-vertueux. Or, sans _le Hanneton_ et sa soeur _la Souris_, Montmartre
-ne serait plus Montmartre.
-
-J'espère que vous me pardonnerez aussi, cousine, les vers dont je vous
-viens de donner la primeur. J'ai fait mon possible pour qu'ils fussent
-en même temps qu'une peinture, le fidèle reflet de mon intérieure
-protestation. Car, j'ose croire que jamais vous n'avez mis en doute la
-profonde moralité de votre dévoué correspondant.
-
-
-
-
- Monte-Carlo, 9 février.
-
-
-Après cette première épreuve, qui consistait à vaincre les scrupules
-d'un acariâtre consul, le Chat Noir a conquis droit de cité dans le
-pays du Soleil, et tout fait présager qu'il terminera noblement sa
-carrière de douze jours à Monaco.
-
-La belle société, qui tient ses assises à l'hôtel de Paris, a
-déterminé Salis à déplacer pour une fois le théâtre de ses succès et
-des nôtres. Hier soir, dans le plus élégant salon dudit hôtel, se
-trouvaient réunis entre autres personnages, le jeune mahrajah _Dunleep
-Sing_, fils du roi de Lahore, le richissime comte autrichien
-Esterhazy, le comte Lemarrois, le Grand-Duc de Leuchtenberg et bien
-d'autres aux noms retentissants que mon infidèle mémoire se refuse à
-vous citer. Est-il besoin de dire que les plus somptueuses
-demi-mondaines, en villégiature à Monaco égayaient de leurs sourires,
-en même temps qu'elles l'inondaient des feux de leurs diamants, la
-petite salle transformée pour l'occasion en théâtre miniature. Rose de
-May, Valtesse de la Bigne, châtelaine des Aigles, Suzanne Duvernois,
-telles sont pour vous nommer les plus connues et aussi les plus
-parisiennes, celles dont les visages ont tout d'abord frappé mes
-regards.
-
-Ces messieurs et ces dames ne s'étaient préparés ni par le jeûne ni
-par l'abstinence à nous venir écouter. J'avoue même que l'attention ne
-régnait pas en maîtresse pendant les premières minutes de la petite
-soirée et ce, malgré tout le mal que se donnait un vieil habitué du
-Chat Noir, le sémillant Mr Uhde, lieutenant de l'armée Badoise, lequel
-désolé de nous voir prêcher dans le désert, courait d'un groupe à
-l'autre, suppliant qu'on nous écoutât. Le rire éclatait, malgré ses
-soins, en fusées tôt évanouies, non point ce rire malveillant dont on
-se peut froisser, mais plutôt ce crépitement qui monte à la surface
-d'une coupe de champagne, et je crois la comparaison d'autant plus
-juste que ce nectar n'était pas étranger, sans doute, à l'hilarité de
-nos hôtes.
-
-Est-il besoin de dire que le programme des illustres poètes du Chat
-Noir avait subi de légers remaniements. _Les Vierges Folles_ de
-Bonnaud, _la Fausse Alerte_ de Gondoin et le _Dilettantisme
-réciproque_ de votre cousin seraient déplacés peut-être dans un
-recueil de morceaux choisis pour institutions religieuses. Mais
-qu'importe; les messieurs seuls rougissaient.
-
-Notre camarade Milo de Meyer s'est révélé poète XVIme siècle du
-meilleur aloi. Oyez plutôt cet extrait d'une comédie inédite portant
-ce titre: _Rabelais au pays de Chinon_. C'est Jehan des Entommeures
-qui parle:
-
- Oncques ne me plût monachale vie,
- Très bien tu le says, cher amy François,
- Car d'estre soubdar est sort que j'envie
- De puys temps jadis; et mieux j'aymerois
- A travers choquer d'estoc et de taille
- Tout le jour au long, sans tresve ou repos,
- Qu'ainsi plus longtemps rien faire qui vaille
- En ce noir couvent d'où j'ay pris campos!
-
- Ores jà, je dys,
- Sans fiel ny mesprys;
- Sus à l'ennemy
- En poussant ce cry
- «Hou ha!»
- Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne,
- Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne!
- Caisgne!
- Saigne!
-
- Cor Dieu! j'aymerais endurer en guerre,
- Ayons-nous victoire ou le désarroy,
- Force coups de masse ou de cimeterre
- Au service de nostre tant bon roy,
- Que plus longtemps vivre en la compaignie
- De ces tant villains moynes caphardiers,
- Quels, dessoubs couleur de papimanie,
- Des plus noirs méfaictz sont francs coustumiers!
-
- Ce pourquoi je dys,
- Sans fiel ny mesprys;
- Sus à l'ennemy
- En poussant ce cry
- «Hou ha!»
- Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne,
- Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne!
- Caisgne!
- Saigne!
-
---Ce soir au Casino, grand concert offert par le compositeur Isidore
-de Lara sous le haut patronage de L.L.A.A.S.S. le Prince et la
-Princesse de Monaco, avec le concours de Mme Adelina Patti. J'ai pour
-la première fois entendu à l'orchestre des oeuvres de M. Isidore de
-Lara et pour la première fois aussi j'ai eu la joie d'entendre
-l'auteur lui-même chanter en s'accompagnant au piano des mélodies déjà
-célèbres dont l'excellent baryton Maurel m'avait déjà fait apprécier
-le charme dans un récital à la Bodinière.
-
-La sélection symphonique sur Amy Robsart et les fragments symphoniques
-de la Lumière de l'Asie, ces derniers dirigés à l'orchestre par
-l'auteur lui-même, m'ont donné, je dois le dire, l'impression
-d'oeuvres magistrales profondément pensées et savamment écrites avec
-toutes les ressources que l'art moderne de la composition peut offrir
-à ceux qui, semblables à Isidore de Lara, en ont puisé les prémisses
-dans l'enseignement des maîtres comme Leo Delibes.
-
-Que dire des compositions légères et des romances intitulées:
-_Qu'importe demain_, _The Garden of Sleep_, _Le long du chemin_, et le
-Rondel de l'_Adieu_, si ce n'est que leur auteur, les interprétant
-lui-même, leur surajoute cette saveur et ce charme indicibles, que les
-auteurs interprètes donneront toujours à leurs oeuvres, en dépit de ce
-qu'en peuvent dire les comédiens et les chanteurs. Et quelle suavité
-mélancolique dans ce Rondel de l'_Adieu_ que le grand poète
-Haraucourt, mon camarade, doit être heureux d'entendre délicieusement
-commenté.
-
- Partir c'est mourir un peu.
- C'est mourir à ce qu'on aime:
- On laisse un peu de soi-même
- A toute heure en chaque lieu:
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- Partir c'est mourir un peu.
-
-Mme Adelina Patti que j'ai entendue ce soir en des morceaux détachés,
-m'a procuré, je dois le dire, un plus vif plaisir que dans les oeuvres
-dramatiques dont je vous ai relaté les détails. Si j'avais la faveur
-d'être écouté par la très illustre diva, je lui conseillerais de
-consacrer aux concerts les restes encore éclatants de son ardeur et de
-sa voix. Malgré l'indéniable sénilité des morceaux qu'elle nous a
-servis, _Hom es veet home_, _Il bacio_, _Semiramis_ (le grand air),
-elle y sait encore triompher et le spectateur n'assiste pas du moins
-aux suffocations et malaises visibles dont s'accompagne, chez elle,
-l'effort d'un rôle à soutenir.
-
-Le concert a pris fin sur l'admirable _Marche des Fiançailles_ de
-Lohengrin, enlevée avec une verve de tous les diables par l'orchestre
-que dirigeait M. Jehin. Oh! le chant merveilleux des trompettes et
-quelle fête pour des oreilles Wagneriennes. Le public idiot se
-précipitait furieusement vers la sortie pendant l'exécution de cette
-page vibrante.
-
-
-
-
- Monte-Carlo.
-
-
-Un vieil ami de Lyon, que j'ai retrouvé juge de paix à Monaco, m'a
-convié à visiter avec lui quelques-uns des cuirassés de notre escadre
-en rade de Villefranche. Hélas, trompé par ma montre dont les
-dérèglements m'ont joué déjà plus d'un mauvais tour, j'arrive à la
-porte du charmant fonctionnaire une bonne demi-heure après son
-départ.
-
-Désolé de ce contre-temps je m'apprête à tourner bride, mais une
-curiosité me prend à voir, pavoisée dans la direction de la gare de
-Monaco, la rue Grimaldi et les rues adjacentes, et je suis la foule,
-car un vif mouvement populaire se dessine de ce côté.
-
-Deux ou trois grondements sourds espacés de quelques minutes et venus
-du palais m'apprennent qu'il va se passer quelque chose, et me voilà
-ravi d'avoir manqué mon train pour Villefranche.
-
-Et voilà comment, sans avoir rien fait pour cela, je vais assister au
-retour de son Altesse Albert Grimaldi, Prince de Monaco, parmi ses
-fidèles sujets.
-
-Sur la petite place qui fait face à la gare, sont groupés tous les
-fonctionnaires de la principauté et aussi, revêtus d'élégants
-uniformes, les gardes au nombre d'une centaine environ qui composent
-la petite armée de ce bienheureux pays.
-
-Le rapide venant de Paris s'arrête pour laisser descendre le prince
-auquel ses familiers et les membres du comité de direction des Jeux
-souhaitent la bienvenue, cependant que comme un seul homme, tous les
-sujets monégasques acclament leur souverain. Et je ne pense pas que
-quelque hypocrisie se mêle à ces acclamations, car le titre de sujet
-monégasque est bien le plus enviable qui soit. Dire qu'il suffit du
-hasard d'une naissance pour ignorer du même coup ces trois servitudes
-qui sont l'impôt, le service militaire et le travail opiniâtre; que si
-vous ajoutez à ces inappréciables bienfaits la clémence d'un Ciel
-toujours souriant et la sérénité d'une mer chantante, vous aurez ce me
-semble, à moins que d'être vraiment difficile toutes les conditions
-possibles du bonheur humain.
-
-Ou je me trompe fort ou jamais les théories anarchistes n'auront cours
-sous un pareil régime et je doute que jamais le bruit dissonant d'une
-bombe révolutionnaire vienne troubler le sommeil auguste de L.L.A.A.
-Sérénissimes. Que si même, tablant sur l'immoralité du jeu, les
-partisans d'une austère philosophie nous voulaient à tout prix
-démontrer qu'il faut abolir cette maudite roulette où se viennent
-évanouir comme fumée les sommes effarantes collectées aux quatre coins
-de l'Univers, nous répondrions que ce n'est pas trop de tout cet
-argent, pour assurer à dix mille âmes le bonheur sans mélange et la
-vie sans luttes.
-
-Pour complaire au Prince qui a bien voulu honorer de sa visite notre
-représentation d'aujourd'hui, Salis a remis au programme cette
-dangereuse épopée dont la seule annonce couvre d'une sueur froide
-l'épiderme diplomatique de ce cher Gunsbourg. Le Prince a paru
-s'amuser beaucoup. A l'issue du spectacle il a bien voulu, comme
-l'avait fait aux premiers jours la Princesse Alice son épouse, nous
-remercier individuellement du plaisir qu'il avait pris à nous
-entendre.
-
-Son Altesse Albert Grimaldi, souverain de Monaco, appartient à la très
-ancienne famille de Grimaldi dont quelques-uns voudraient faire
-remonter l'origine à Grimoald, maire du palais, mais dont l'ancêtre
-indiscutable, premier souverain de Monaco, fut investi par Othon
-premier au Xme siècle. Voilà donc mille ans ou peu s'en faut que la
-famille Grimaldi règne sur ce fief privilégié, dernier vestige de
-l'ancienne division féodale du royaume de France.
-
-Le prince Albert n'a ni l'extérieur ni les habitudes d'un patricien
-amolli par le luxe et le farniente. C'est un homme de quarante-cinq
-ans, bien fait de sa personne et dont le visage austère et basané
-trahit une existence active passée au grand air, sous les feux du
-soleil comme aussi parmi les rafales des contrées hyperboréennes.
-C'est un savant, non point comme vous pourriez croire, un savant de
-boudoir ou de cabinet, fait à coups de livres, mais un authentique
-savant dont la science est de bon aloi comme sa noblesse. Il s'est
-pris d'une belle passion pour la faune maritime et c'est à satisfaire
-ce goût qu'il emploie peut-être une bonne partie de ses immenses
-revenus. A bord de son _yacht_, _la Princesse Alice_ qui n'est pas un
-_yacht_ de plaisance, mais un véritable laboratoire flottant, il passe
-à peu près six mois de l'année, se livrant en compagnie d'un personnel
-scientifique choisi par lui, à ses études favorites sur les poissons
-et les mollusques des couches profondes de la mer. La science lui doit
-déjà, en même temps que d'ingénieux perfectionnements apportés à la
-construction d'appareils de sondages, la découverte de plusieurs
-espèces animales qui ont motivé des rapports spéciaux à l'Académie des
-sciences. Il ne s'agit donc point, comme vous voyez, d'un amateur
-s'occupant de zoologie comme tant d'autres s'occupent aujourd'hui de
-photographie, mais d'un savant zoologiste s'efforçant d'apporter sa
-pierre au grand édifice scientifique et sachant faire abstraction de
-ce hasard prodigieux, qui l'a fait naître souverain d'un paradis dont
-cinq continents aspirent à savourer les délices. C'est tout au plus en
-effet si le prince Albert passe tous les ans deux mois dans sa
-principauté. La chasse qu'il pratique dans ses domaines d'Ecosse et
-les croisières lui prennent le meilleur de son temps. Avec des goûts
-comme les siens, il doit bénir le Ciel qui lui fit légers les soucis
-de la politique intérieure. Donc le prince nous a personnellement
-félicités pour les plaisirs variés qu'il avait eus par nous. Il nous a
-dit que jamais les hasards de ses voyages ne lui avaient permis de
-venir voir notre théâtre, alors qu'il avait son siège rue
-Victor-Massé, et qu'il nous remerciait pour l'heureuse initiative de
-notre divagation dans ses terres.
-
-Mon titre de docteur en médecine l'avait quelque peu surpris, et, ne
-sachant s'il devait le considérer comme authentique ou comme le fruit
-d'une plaisanterie coutumière de notre Directeur, il m'en interrogea.
-Je me demandais si ma réponse affirmative n'allait pas m'attirer un
-blâme de la part du savant austère qui me faisait l'honneur d'un
-entretien. Bien au contraire, elle me valut des éloges pour
-l'indépendance qui m'avait rendu possibles, on peut dire
-parallèlement, des études aussi diverses. «Voyez-vous, me dit le
-prince Albert, il n'y a pas de plus proches parentes que les choses
-qui semblent le plus éloignées. J'aime de grand coeur les études de
-zoologie transcendante qui sont l'objet de mes travaux et de mes
-quotidiennes recherches, mais il n'empêche, qu'après la satisfaction
-purement scientifique qui résulte d'une solution trouvée, j'éprouve
-comme un besoin de rêverie plus vague, et dans ces moments, je serais
-heureux quelquefois d'avoir près de moi un poète pour démêler avec moi
-l'écheveau de mes impressions et les partager et les rendre.»
-
-Je mentirais, cousine, si je vous disais qu'à cet aveu je ne fus pas
-sur le point de m'écrier: «Frappez du pied le sol cher Prince, et ce
-poète surgira.» Puis il continua quelques minutes à me parler de ses
-travaux; il m'apprit qu'il avait découvert à quelque distance de la
-baie de Monaco, toute une colonie de gros cétacés dont il se proposait
-d'étudier, sous peu, les moeurs et la vie sous marine. Il n'en dit pas
-plus et je demeurai sous le charme de sa parole ferme et bienveillante
-à la fois.
-
-Voilà terminé bientôt notre paradisiaque séjour dans la principauté.
-Il nous faudra quitter ce ciel enchanteur, cette mer bleue, cette
-végétation africaine pour des contrées moins riantes où régnent
-peut-être encore le _vent, la froydure et la pluye_, comme dit le
-gracieux poète Charles d'Orléans. Bast, résignons-nous.
-
-J'ai eu ce soir la surprise de rencontrer le charmant rimeur, Simon
-Cazal, un camarade qui fut des nôtres jusqu'en décembre et en janvier
-dernier. Je lui ai dérobé ces vers qu'il a eu l'imprudence de me
-confier et que j'ai l'indiscrétion de vous transcrire.
-
-
-CELLE QUE J'AIME
-
- Austère en ses goûts, élégante,
- C'est le cinq trois quarts qu'elle gante,
- Celle que j'aime et qui me hante,
-
- Fine de taille,--autant d'esprit.
- C'est en jasant qu'elle me prit
- Et que mon coeur du sien s'éprit.
-
- Pour l'avoir tenue enlacée
- Une heure hélas! vite passée,
- Elle a pris toute ma pensée.
-
- Je l'ai mise sur un pavois
- Celle dont me grise la voix
- Et qu'en rêve, la nuit, je vois
-
- Passer dans sa robe fleurie,
- Les deux mains jointes et qui prie
- Ainsi que la Vierge Marie.
-
- Fidèle à mes désirs nouveaux,
- Pour le succès de mes travaux,
- Je ne veux que ses seuls bravos.
-
- Elle est mon idole et ma reine;
- Devant sa beauté souveraine
- Mon genou fléchit et se traîne.
-
- J'y tiens plus que Booz à Ruth;
- J'y tiens, à vendre à Beelzébuth
- Là-bas mon âme,--ici mon luth.
-
- Mon amour est de mélodrame;
- Je l'aime à percer d'une lame
- Le coeur d'un homme ou d'une femme;
-
- Je l'aime à gravir l'échafaud!
- Mais chrétienne et très comme il faut,
- Le goût du sang lui fait défaut.
-
- C'est pourquoi, manquant de victime,
- Je me contente, en fait de crime,
- D'assassiner le... temps: je rime.
-
- Je rime que fine d'esprit,
- C'est en jasant qu'elle me prit
- Et que mon coeur du sien s'éprit.
-
- SIMON CAZAL.
-
-
-
-
- Nîmes.
-
-
-Omnibus pour ne pas dire charrette, le train qui nous conduit à Nimes,
-avec un interminable arrêt de deux heures à Tarascon. Une apathie
-s'est abattue sur nous durant le trajet de Marseille à Tarascon, et
-nul de nous ne songe à refaire le pèlerinage à la Tarasque qui nous
-amusa si fort quand nous arrivions des neiges de Grenoble et de Lyon.
-Quelques photographies représentant le monstre et étalées à la
-librairie des chemins de fer évoquent suffisamment à nos mémoires la
-visite hâtive que nous lui fîmes.
-
-Le buffet nous distrait une heure durant, nous passons l'autre heure
-dans les wagons qu'une locomotive, sous prétexte de manoeuvres,
-promène indolemment sur le pont du Rhône, ce qui nous permet d'avoir
-sous les yeux le double panorama de Beaucaire et de Tarascon, les
-deux cités rivales qui, vues d'ensemble, donnent l'impression de deux
-vieilles villes démantelées qui seraient veuves d'habitants. Le
-château fort de Tarascon, construit à pic sur la rive gauche du Rhône
-ne laisse pas que d'avoir une assez belle allure moyennageuse et sans
-grands efforts d'imagination, on se le représente soutenant l'assaut
-forcené des catapultes, tandis que par ses créneaux les assiégés
-feraient pleuvoir l'huile et la poix bouillante, et aussi les
-quartiers de rocs arrachés aux proches Alpines.
-
-Nous entrons dans Nîmes la romaine, dont la gare puissamment
-construite semble comme un défi jeté par nos modernes architectes aux
-constructions romaines dont la ville est si pourvue. N'attendez pas un
-mot de moi sur les Arènes où sur la maison Carrée que tout le monde
-sait par coeur, et pour lesquelles l'admiration sans phrases me paraît
-plus éloquente que tout effort descriptif. Je les connaissais, je les
-ai revues; j'ai compris mon exiguïté et voilà.
-
-Foule compacte à l'Eden, pour nous entendre! Salis très fatigué me
-prie de le suppléer dans l'_Epopée_, ce que je fais sans enthousiasme
-et sans chaleur. Fort heureusement les décors parlent d'eux-mêmes, et
-n'ont que faire de ma voix d'ailleurs inapte aux commandements
-militaires. Je me rattrape dans _Phryné_, le délicieux poème de
-Maurice Donnay dont les journaux nous viennent d'apprendre un nouveau
-triomphe, à savoir l'éclatant succès de _La Douloureuse_, au
-vaudeville. Heureux Donnay, quel exemple tu donnes à tes cadets du
-Chat Noir et aussi, pour tout dire, à tes aînés.
-
-Notre camarade Bonnaud a reçu du public Nîmois un chaleureux accueil
-en interprétant sa très spirituelle chanson sur _le mariage du Sar
-Péladan_, lequel est Nîmois, comme il n'est permis à personne de
-l'ignorer. Je la transcris pour vous mettre en lyesse:
-
-
-LE MARIAGE DU SAR PÉLADAN
-
-Air connu: _Ça vous coup' la g... à quinze pas_.
-
-I
-
- Un jour le Grand Sâr Péladan-Joséphin,
- Las de voir tomber dans sa soupe
- Ses cheveux crépus, vierges du peigne fin,
- Cria: «Je veux qu'on me les coupe»;
-
- Or, il advint que dans Paris
- Ces mots n'ayant pas été très bien compris,
- Chacun crut que l'illustre Sâr
- Voulait être un autre Abeilard.
-
-II
-
- Au faubourg Germain plus d'un coeur fit tic-tac,
- Et de très nobles douairières,
- Ainsi que Monsieur de Montesquiou Fezensac,
- Avec raison s'en alarmèrent.
- Avec soin le Sâr fut suivi,
- Mais on s'rassura bien vit' lorsqu'on le vit
- Qu'i' s'faisait tondr' ras comme un oeuf
- Sur un' des berges du Pont-Neuf.
-
-III
-
- Bientôt on apprit que l' Sâr accomplissait
- Ce sacrifice épilatoire
- Afin d'épouser un' comtess' qu'en pinçait
- Pour son génie et pour sa gloire.
- Et comme, un matin, tout de gô,
- I' s'rendait muni d'un savon du Congo
- Vers un établissement de bains,
- Chacun dit: «Ce sera pour demain.»
-
-IV
-
- L' lendemain, en effet, la plupart des journaux
- Annonçaient à toute la terre,
- (Faut-il qu'y ait des gens--bons Dieux! qui soient fourneaux
- Ou qui n'aient pas grand'chose à faire)
- Que ce jour même à midi vingt
- Le Sâr Mérodack-mage et courtier en vins,
- Épousait un' personn' très bien
- D'un sexe différent du sien.
-
-V
-
- Ce fut à l'Églis' de Saint-Thomas-d'Aquin,
- Une églis' qu'est pas à la mie,
- (Le Sâr, mes amis, n'fait jamais rien d'mesquin)
- Qu'eut lieu la grrrand' cérémonie.
- Il y vint des ducs, des marquis,
- Deux ou trois barons plus ou moins circoncis,
- L'élit' de nos gilets à coeurs
- Et la fleur de nos bookmakers.
-
-VI
-
- Quand l'époux parut à l'entrée du saint Lieu
- Très beau, très svelte, très en forme,
- De nobles marquis s'dirent: «Sacré N. de D.
- Cet homm' possède un galbe énorme;
-
- Il vous a des yeux langoureux,
- La taille bien prise et le geste onctueux
- La bouch' gourmande et cætera,
- Au rest', voir l'examen d'Flora.»
-
-VII
-
- Le Sâr s'avança superbe, éblouissant;
- Un cri fit trembler la cimaise:
- C'est lui, c'est bien lui, c'est le prince persan
- Qui vend de la poudre à punaises.
- ... Sa jeune épous' modestement
- Craignant qu'un' rob' blanch' contrastât fortement
- Avec un homme aussi bronzé
- Était--déjà--tout en foncé.
-
-VIII
-
- Pendant tout' la mess' le Sâr grave et gourmé
- Fut d'une sagess' sans pareille,
- N' portant pas une seul' fois les doigts à son nez,
- Pas plus d'ailleurs qu'à ses oreilles.
- Pour finir, il dut dans ses bras
- Serrer un tas d' muff's qu'il ne connaissait pas
- Et dont un, Dieu seul sait lequel,
- Lui fit son r'montoir en nickel.
-
-IX
-
- Ce fut aux accents de la «Vie pour le czar»
- Qu'eut lieu l' dîner chez l' Pèr' Lathuile.
- La cuisin' n'en fut pas faite à l'huile, car
- Chacun sait que l' Sar-dîne à l'huile,
- Vers minuit, mais chtt! arrêtons,
- Car vous m'taxeriez, Mesdames, avec raison
- D'inconvenance et puis, je crois:
- Que sur vos joues le rose-croît.
-
- D. BONNAUD.
-
-
-
-
- Toulouse.
-
-
-C'est avec joie malgré le ciel gris qui m'accueille, que je fais mon
-entrée dans la patrie de Clémence Isaure, dans Toulouse, capitale
-d'Occitanie. Il m'est resté des trois séjours que j'y fis, entre la
-dix-huitième et la vingtième année, un souvenir inoubliable de
-fraîcheur et de vie active. Au risque même d'être écharpé par de
-notables citadins des grandes villes françaises qui se disputent la
-palme après Paris, j'ai vingt fois soutenu, quand la discussion
-venait sur ce sujet, que Toulouse restait à mes yeux la seule ville
-habitable peut-être pour un homme rompu à l'existence fiévreuse et
-nocturne de la capitale. Espérons que les trois jours que j'y vais
-passer ne me feront pas revenir sur cette opinion à laquelle
-d'ailleurs la sanction mille fois accordée du poète Armand Sylvestre
-n'est pas sans donner quelque _fondement_.
-
-Cocher à l'hôtel Capoul, et promptement s'il vous plaît: puisque nous
-sommes à Toulouse, soyons de Toulouse, que diable. Or, je prétends que
-chaque ville a ses vocables familiers en lesquels la présence de
-certaines diphtongues est révélatrice de la couleur locale, du moins
-pour des oreilles soucieuses d'harmonie. Oyez plutôt si ces mots:
-Toulouse, Cassoulet Capoul et Capitole ne sont pas des frères,
-inaliénables, produits incontestés d'une musique locale et d'une
-autochtone phonétique.
-
-Après l'élection rapide d'une modeste chambre, je descends quatre à
-quatre l'escalier de l'hôtel Capoul pour rejoindre mon camarade
-Bonnaud que j'ai aperçu dégustant un breuvage verdâtre à la terrasse
-du café de la Comédie. Bonnaud m'a faussé compagnie; j'entre quand
-même et je reconnais penché sur un pupitre et couvrant de sa
-fiévreuse écriture de larges feuilles de papier, Laurent Tailhade, le
-délicat poète, le chroniqueur superbe dont la prose signée Tybalt
-résonne une fois la semaine aux premières pages de _l'Écho de Paris_
-comme un appel claironnant aux armes contre les ridicules du siècle et
-les sanglantes injustices d'une société mi pourrie.
-
-Le subtil écrivain des Vitraux, le redoutable satirique du pays du
-muffle lève sur moi sa face large de Sarrazin et me reconnaissant,
-virevolte sur sa chaise et m'étreint les mains avec une joie d'enfant.
-Bien que je l'aie encore peu connu, sa sympathie m'est assurée par un
-mot insinué sur mon compte, l'an passé dans une de ses chroniques et
-dont je suis fier comme peut l'être un débutant acclamé par un tel
-maître.
-
-Aux premiers regards, je constate comme une résurrection véritable du
-poète qu'il me souvient d'avoir vu luttant contre les affres d'une
-intoxication morphinique lorsqu'il nous vint rendre visite au Chat
-Noir voilà bientôt dix mois. En quelques mots, il m'apprend sa
-victoire définitive sur le poison qui le tint captif et dont le
-dévouement d'un ami, le Docteur Remond, l'a fait triompher après les
-angoisses d'un traitement héroïque et d'une convalescence pire que
-mille morts. Il me dit l'émotion grande et chaque jour renouvelée de
-se sentir libre enfin et, vivant pour de bon, sous le ciel clément de
-Toulouse qui lui devient une patrie d'adoption. Et il s'exalte en
-parlant de son retour prochain dans Paris où son talent que tant de
-beaux vers signalèrent en ses primes années, eut besoin presque d'un
-fait divers anarchiste pour éclater à tous les yeux. Il rêve d'y
-fonder un journal où perpétuant la devise du journal de Blanqui! Ni
-Dieu ni Maître, il dira librement son fait au vieux principe d'égoïsme
-et de propriété, de famille et de religion, source éternelle et
-indéfinie de la douleur humaine. Je le quitte sur ces mots après avoir
-pris avec lui rendez-vous pour le lendemain matin. Je ne sais quel
-philosophe a dit que la table était de tous les moyens le meilleur
-pour rapprocher les hommes et inaugurer des relations. J'aurai donc le
-plaisir de mieux connaître demain l'homme charmant que j'aime déjà
-pour ses oeuvres et qui, peut-être, aura quelque jour sa pièce au Chat
-Noir, car il me souvient d'un certain festin de Trimalcyon sur lequel
-Salis comptait pas mal pour l'ouverture de son nouveau Théâtre.
-
-Bonnaud, dont la poursuite m'a procuré l'heureuse rencontre de
-Tailhade, a repris sa place à la table où tout à l'heure je l'avais
-aperçu. Il cause avec un jeune lieutenant en lequel je n'hésite pas à
-reconnaître mon camarade de collège, Lacour, qui, me voyant en
-conférence avec Tailhade, n'a point osé nous interrompre. Et nous
-voilà faisant sur nous-mêmes un retour de quelques années. Nous étions
-voisins de classe en rhétorique et nous évoquons présentement la
-physionomie du vieux professeur, un brave homme dont nous faisions le
-désespoir en refusant de satisfaire à ses vieilles manies. C'était un
-fort en thème dont la jeunesse universitaire s'était écoulée parmi les
-moroses allées du jardin des Racines Grecques. Son principal dada
-consistait à vouloir qu'on prononçât en français comme en latin toutes
-les lettres, ce qui lui donnait une élocution des plus pittoresques,
-surtout lorsqu'il usait du pluriel. Quelque peu défiant de lui-même,
-il se servait dans l'explication des auteurs latins et grecs de ces
-traductions juxta-linéaires que les élèves paresseux se procurent à
-l'insu des familles et des répétiteurs pour abréger leur ouvrage.
-Néanmoins, désireux de cacher aux yeux des élèves cette faiblesse qui
-pouvait diminuer son prestige, il dissimulait toujours la traduction
-sous le volume renfermant le texte original. Et nous nous amusions
-follement à surprendre son manège pour soulever sans être vu dans les
-passages difficiles le volume qui lui masquait son corrigé. Un d'entre
-nous s'étant avisé de lui soustraire un jour le texte sauveur, il
-faillit devenir fou de colère et nous fit passer à d'autres exercices
-sans trouver de raison pour s'en expliquer.
-
-La musique du vers français était pour lui lettre morte et sa mémoire
-se refusait à enregistrer le moindre alexandrin sans l'addition ou la
-soustraction d'un certain nombre de pieds. Il se plaisait à décorer de
-conjonctions, d'interjections et d'adverbes tous les vers qui se
-pouvaient prêter à cette opération. Je me souviens qu'il récitait le
-misanthrope de la façon suivante:
-
- PHILINTE
-
- _Mais_ qu'est-ce donc, _mais_ qu'avez-vous
-
- ALCESTE
-
- _Voyons_, laissez-moi je vous prie, etc.
-
-ce qui dotait de quatre pieds supplémentaires le premier vers de cette
-Comédie.
-
-Si je lutinai la muse durant le séjour d'un an que je fis dans la
-classe du père Milon (nous l'appelions ainsi à cause de sa
-prédilection marquée pour le pro Milone) ce ne fut pas la faute de ce
-digne vieillard. Je me souviens comme d'hier d'une semonce terrible
-qu'il m'adressa pour avoir traduit en vers une Ode d'Horace. La poésie
-était, je crois, supportable, mais j'avais eu le malheur de l'aggraver
-de deux ou trois contre-sens qui me furent amèrement reprochés. Encore
-un détail comique sur ce brave universitaire! Toujours défiant de ses
-facultés, il avait imaginé le système des _poils_ écrits. Chez lui, la
-moindre observation tournait au discours et nécessitait une rédaction
-spéciale dont il donnait lecture au patient.
-
-Une bonne gaîté nous vient à réveiller ces souvenirs, et Bonnaud
-paraît prendre plaisir à nous entendre ainsi jaser. Or, pendant que
-nous devisons, Tailhade, dont l'article est sans doute achevé, me
-vient apporter le numéro qu'on lui remet d'un journal toulousain, le
-_Petit Bleu_. En première page, une chronique de lui sur la
-Décentralisation Littéraire sollicite mon attention et je constate
-après l'avoir lue, que Toulouse n'est pas seulement une cité gaie,
-mais aussi un centre littéraire de tout premier ordre. Je détache à
-votre intention, en même temps que les vers exquis cités au cours de
-la chronique de Tailhade, quelques phrases de commentaire dont le
-critique les accompagne.
-
-L'article a été inspiré par une réception que l'Association des
-étudiants de Toulouse fit au poète pour lui donner, en même temps
-qu'une preuve d'admiration et de sympathie, un aperçu de la
-littérature locale! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-_Le Petit Bleu_
-
-(Article Décentralisation, par L. TAILHADE).
-
-Voici d'abord un fragment de grâce toute virgilienne, d'une copieuse
-églogue donnée par M. Raymond Marival à la beauté classique des filles
-du Midi. Théodore Aubanel reconnaîtrait dans la «Néère» de Marival une
-héritière de sa Vénus d'Arles, soeur des belles Provençales qui vont
-«sous le soleil, la gorge découverte, se réjouissant au combat des
-taureaux, de l'amour et de la mort.
-
- O Néère, la vie au seuil de ma demeure
- S'écoule avec lenteur pareille chaque jour,
- Et le cadran, où le soleil marque les heures,
- Me dit: travail, repos et rêve tour à tour.
-
- Cette vigne au ceps d'or prodigues de fruits mûrs
- Me donne des raisins becquetés des palombes
- Et ce clair ruisseau cèle en ses anses profondes,
-
- Des poissons diaprés d'émeraude et d'azur.
- Si ta chair délicate et fragile aux ampoules
- Répugne au baiser âpre et mâle du soleil,
- Je sais, ô mon amie, un coin où le sommeil
-
- Sous les saules est doux. Une eau limpide y coule.
- Là, les roseaux du bord, garantis des étés,
- Berce des songes d'or à leur ombre abrités.
-
-Si les alexandrins de Raymond Marival font songer à Virgile, au charme
-langoureux des bucoliques, voici d'un panthéisme à la Lucrèce quelques
-strophes de Maurice Magre, poète plein de promesses et qui a _tenu_
-déjà:
-
- O creuseurs de sillons ou fils des âpres landes,
- Vous qui trempiez vos barbes d'or dans les torrents,
- Vos mains lèvent au ciel des branches en offrande
- Comme un don printanier des grands bois enivrants...
- Sainte voix des troupeaux! Saint cantique des blés!
- O victoire de la nature et de la vie!
- Vous planterez des arbres verts et sémerez
- Sur le sommet des hautes tours ensevelies.
- Vous tresserez le chaume avec des mains d'enfant
- Et le sang de vos doigts purifiera la terre
- Et le soleil fera jaillir entre les pierres
- Les divines moissons et les beaux fruits vivants.
- Et plus tard, quand les gerbes d'or amoncelées
- Remplaceront les temples morts et les maisons,
- Quand le sang de la vigne et des grappes foulées
- Coulera dans un bruit de rire et de chansons,
- Des laboureurs errant sur les grands sillons calmes,
- Trouveront en creusant des armes, des colliers,
- Ce qui fut la parure et l'éclat des guerriers,
- Ce qui fut le caprice et la beauté des femmes...
-
-Je voudrais citer en entier les nobles rimes jeunes et savantes qui
-sont devant mes yeux, je voudrais proclamer à tous le nom de ces
-nouveaux venus tenant pour la seule chose d'importance les
-manifestations de la beauté. Je finirai néanmoins par une brève élégie
-de Gabriel Tallet, nuancée de gris et de rose mourant comme un
-crépuscule d'automne:
-
-
-TRISTESSE DE DIMANCHE
-
- L'éclat du grand soleil ne luit plus en mon coeur
- Comme aux jours en allés de mon enfance claire,
- Et le dimanche bleu même ne peut me plaire
- Que j'aimais tant pour sa lumière et sa douceur,
-
- Je ne sais plus aller aux vêpres glorieuses,
- Les vêpres d'or où, pour chanter l'hymne d'espoir,
- La pauvre aïeule avait vêtu le châle noir;
- Les lis montaient plus droits sur les routes poudreuses!
-
- Pour les fêtes mon corps est las de se parer:
- J'ai peur de tant de paix, d'amour et de lumière.
- Allez! la solitude est bonne à ma misère...
- Le soleil m'a blessé de tristesses à pleurer!
-
- Oh! pourquoi suis-je donc fatigué de sa flamme?
- Ce sont les mêmes fleurs qu'il fait monter vers lui,
- C'est la même clarté qui sur mon front a lui:
- Encor si j'entendais les cloches dans mon âme...
-
- Hélas! les doigts subtils l'ont défaite à plaisir,
- Et si je reste sourd à la rumeur qui chante,
- C'est que j'écoute l'air de la chanson méchante:
- Le soleil m'a blessé de tristesse à mourir.
-
-Ne trouvez-vous pas dans ces vers une grâce exquise de mélancolie, une
-morbidesse à la Joseph Delorme, d'un Sainte-Beuve plus moderne, d'un
-Sainte-Beuve d'après les _Consolations et les Pensées d'Août_.
-
-
-
-
- Toulouse.
-
-
-Le public toulousain s'est rendu en foule comme nous y comptions au
-Théâtre des Variétés et nous avons eu la joie de dire nos oeuvres
-devant une salle vibrante prête à saisir les moindres nuances et à
-donner les plus bruyants témoignages de sa vive satisfaction. Pour mon
-compte personnel j'ai eu la bonne fortune de faire applaudir des
-oeuvres d'une note d'art un peu plus affinée, j'ose croire, que
-celle de mes premières chansons avec lesquelles Jules Mevisto,
-le _Pierrot mauve beau diseur_, obtint jadis un succès des plus
-retentissants.--L'_Eventail_, l'_Amour Impossible_, la _Berceuse
-Bleue_, la _Légende du Merle-Blanc_ ont fait oublier leurs aînées
-déjà populaires; _Mimi_, le _Machabée_, la _Morgue_, la _Mort du
-Propre-à-rien_ aux auditeurs subtils du Théâtre des Variétés, et les
-musiques délicates et soignées des compositeurs Missa et Mulder n'ont
-pas eu de peine à triompher des mauvaises tisanes du juif Gaston
-Maquis.
-
-A propos de ce dernier, puisque son nom vient sous ma plume, il faut
-que je vous narre le démêlé charmant que j'eus avec lui ces mois
-derniers.
-
-Il vous souvient que, lors de mes débuts dans la chanson, je portai
-mes premières oeuvres à Gaston Maquis, lequel après mille difficultés
-se chargea de les éditer à la condition toutefois d'en signer les
-musiques, ce qui tout d'abord, lui assurait une part de droits plus
-importante que la mienne. En effet, tandis que j'avais eu la peine
-d'adapter mes vers sur des musiques adéquates, il lui avait suffi de
-se livrer sur ces musiques à un léger travail de démarquage pour en
-être rétribué, comme collaborateur d'abord, comme éditeur ensuite.
-Mais laissons de côté ces détails de cuisine.
-
-Insouciant et inexpert, comme je suppose tous les débutants, je me
-contentai de signer une feuille de cession de mes oeuvres à ce
-commerçant. En même temps, je l'avisai que mon intention était de
-réunir plus tard en volume mes chansons éparses avec la musique de
-chant: Il m'assura que la chose ne souffrirait pas de difficultés.
-
-Or, quelle ne fut pas ma surprise en recevant après la publication de
-mon volume: _Chansons Naïves et Perverses_, une assignation par
-laquelle il m'était demandé trois mille francs de dommages-intérêts
-pour avoir reproduit dans ce recueil les six chansons vendues à Gaston
-Maquis.--Notez bien qu'à ce moment les six chansons en question
-avaient épuisé le succès possible et rapporté tant par la vente que
-par les droits au juif Maquis des sommes plus de vingt fois
-supérieures à celles qui m'avaient été allouées. En présence d'un
-procès qui pouvait traîner en longueur et menacer le succès du volume,
-force me fut de transiger et de rembourser intégralement à ce joli
-monsieur, l'argent qu'il m'avait donné pour mes chansons.--Si vous
-ajoutez à cela qu'il en demeure néanmoins propriétaire exclusif, vous
-pourrez qualifier sa conduite, à moins toutefois que vous ne trouviez
-pas dans la langue d'expressions assez méprisantes, ce qui ne me
-surprendrait point.
-
-Excusez l'incontinence de plume qui me fait ainsi m'étendre sur des
-détails qui, je l'avoue, sont étrangers aux choses de la tournée
-proprement dite. Je vous écris comme je causerais avec vous les coudes
-sur la table et j'oublie que tout cela se traduit par une accumulation
-d'illisibles pattes de mouche, qui pourraient bien vous faire
-renoncer à me lire jusqu'au bout.
-
-Soucieux de tenir la promesse faite la veille à Laurent Tailhade, je
-me suis levé hâtivement ce matin vers dix heures. L'excellent poète
-avec lequel je savoure par avance le plaisir de causer très
-longuement, demeure tout comme moi à l'hôtel Capoul. Un interminable
-couloir traversé, je me trouve à sa porte. Le bruit d'une conversation
-très curieuse me parvient à travers la mince cloison de bois; je
-frappe et me trouve en présence des deux poètes toulousains, MM.
-Maurice Magre et Emmanuel Delbousquet, dont vous avez pu admirer les
-beaux vers dans le numéro du _Petit Bleu_, qui faisait partie de mon
-dernier envoi. Ces messieurs agitent, avec Tailhade, des questions
-relatives à la rédaction du journal l'_Effort_, organe de la jeune
-littérature Toulousaine, et qui ne le cède en rien, comme tenue
-artistique, je l'ose dire sans crainte d'être démenti, aux premiers
-d'entre les journaux similaires de la capitale, j'entends: Le _Mercure
-de France_, la _Revue Blanche_, la _Plume_, etc.
-
-Après une brève présentation faite par Tailhade qui s'occupe aux soins
-de sa toilette matinale, ce qui ne l'empêche pas de dicter à ces
-messieurs quelques lettres essentielles, Maurice Magre et Delbousquet
-se retirent et me promettent de venir ce soir examiner dans les
-coulisses le jeu de nos pièces d'ombres et les personnages en zinc de
-l'_Epopée_ de Caran d'Ache. Mais déjà Tailhade est prêt à
-m'accompagner; je lui propose d'aller surprendre, au lit, Mulder qu'il
-connaît déjà pour le bien que je lui en ai dit. Sur le seuil, les
-chaussures luisantes de cirage du maëstro, attendent qu'on les vienne
-cueillir. Tailhade s'en empare et fait son entrée dans la chambre.
-Mulder écarquille de grands yeux tandis que Tailhade lui tend ses
-souliers en lui disant: Maître, je vous offre ces fleurs.
-
-Oh! l'heure délicieuse passée à déjeuner dans un café voisin... sans
-préjudice, bien entendu, des propos échangés et des projets remués. Je
-demande à mon hôte mille détails sur sa maladie et sur son traitement,
-et aussi sur la reprise de ses travaux après la convalescence. Il me
-les donne sans marchander et j'apprends que, lorsqu'il s'est décidé à
-rentrer dans sa famille, il avait cessé d'espérer en la possibilité
-d'une cure radicale, fatigué qu'il était de plusieurs tentatives
-infructueuses commencées en des maisons de santé. Il a fallu toute la
-confiance que lui inspirait son camarade d'enfance, le docteur
-Remond, pour qu'il consentît au dernier essai dont il est sorti
-victorieux. Son cas vient s'ajouter, en somme, aux cas très nombreux
-qui démontrent l'inanité absolue dans le traitement de la
-morphinomanie, de la méthode graduée. C'est par la réclusion et par la
-privation totale de morphine qu'il est parvenu à se guérir; mais il
-convient lui-même que le souvenir des angoisses éprouvées pendant
-cette cure héroïque lui ferait préférer la mort immédiate si c'était à
-recommencer. Quand je lui demande s'il n'a pas sur le chantier une
-oeuvre importante, il me répond que pour ne se point imposer
-d'excessives fatigues, il a préféré remettre aux années qui suivront,
-l'exécution de certains projets d'oeuvres sociales, et ne se donner
-pour quelque temps encore qu'à de menus travaux littéraires, tels que
-chroniques et poèmes de courte haleine. «Pour cette année, me dit-il,
-je considérerai ma guérison comme un chef-d'oeuvre suffisant», et
-vraiment, il a bien raison, quand on songe aux pronostics funèbres que
-ses meilleurs amis portaient sur son compte, voilà dix mois à peine.
-
-N'empêche que tout en se voulant défendre de travailler, ce cher
-Tailhade a donné aux Toulousains, depuis les trois mois qu'il s'est
-reconquis sur la morphine, des preuves d'une activité littéraire dont
-bien des gens en parfaite santé voudraient être capables. Des
-chroniques parues dans la _Dépêche_, une entre autres sur le poète
-Georges Fourés qu'il considère comme le dernier des Albigeois et sur
-lequel Armand Silvestre fit récemment une très belle conférence, ont
-pu montrer que les qualités si personnelles du brillant écrivain n'ont
-rien perdu au silence de cinq mois que Tailhade s'est imposé. Pour ses
-vers, je veux en exemple vous donner la suivante pièce, _Hymne
-Antique_ qu'il m'a dite, après le café, durant ces religieuses
-minutes, d'après un bon repas, où l'esprit se réveille pour écouter
-les suaves musiques et les vers harmonieux.
-
-
-HYMNE ANTIQUE
-
- A mon ami MAURICE MAGRE.
-
- Aphrodite, déesse immortelle aux beaux rires,
- Qui te plais aux chansons lugubres des ramiers,
- Pour toi les coeurs mortels chantent comme des lyres
- Et le printemps gonfle de sève les pommiers.
-
- Salut, Dispensatrice auguste de la Vie,
- Qui courbes à ton joug les monstres furieux,
- Qui fais voler la lèvre à la lèvre ravie,
- Cypris! O volupté des hommes et des dieux!
-
- C'est par toi que le soir, à l'ombre des allées,
- Imbus d'ivresse et de langueur appesantis,
- Les éphèbes, sous les ramures emperlées
- Chantent l'hymne vermeil de leurs Oarystis;
-
- C'est par toi, qu'effeuillant la pourpre renaissante,
- La rose dit au vent son désir embaumé
- Et que la vierge apporte, heureuse et rougissante,
- Sa couronne et son coeur au bras du bien-aimé.
-
- Et c'est toi qui rythmant les divines Étoiles
- Fais tressaillir d'amour le coeur de l'univers
- Afin que l'harmonie en qui tu te dévoiles
- Apprenne aux hommes purs à composer des vers.
-
- Je t'implore, ô déesse immense et vénérable,
- Soit que glorifiant les rosiers rajeunis
- Sous les myrtes en fleurs et les bosquets d'érable,
- Tu couvres de baisers les songes d'Adonis;
-
- Soit que le dur Arès t'enchaîne à sa victoire,
- Soit que domptant les flots, Maîtresse des amours,
- Les cyclades en fleurs proclament ton histoire,
- Mon encens à tes pieds s'exhalera toujours!
-
- Garde-moi de l'Ennui, de la Vieillesse immonde,
- Et, poète vêtu d'orgueilleuse splendeur,
- O reine, qui formas et gouvernes le monde,
- Avant tout garde-moi de l'infâme laideur.
-
- Fais que je tombe dans ma force et ma jeunesse,
- Que mon dernier soupir ait un puissant écho;
- Et, pour qu'un jour mon âme en plein soleil renaisse,
- Que je meure d'amour comme Ovide et Sapho.
-
- LAURENT TAILHADE.
-
-Oh! la belle et grande et simple langue poétique qui s'exprime en les
-vers que vous venez de lire. Comme je lui sais gré, surtout à ce poète
-imprégné d'hellénisme et de latinité, d'avoir abandonné les méandres
-caverneux du symbole et du décadisme où son amour du rare et du
-précieux l'induisirent un temps. Son retour à la simplicité me semble
-du meilleur augure pour l'oeuvre attendue de sa maturité, et j'y vois
-pour ma part un parallélisme à établir avec son retour définitif aux
-lois physiques de la nature, laquelle, pour être simple toujours et
-nullement complexe, ne me paraît manquer ni de pureté ni de grandeur.
-
-
-
-
- Toulouse le
-
-
-La faveur du public ne nous a pas abandonnés hier soir, et tout porte
-à croire que la soirée d'aujourd'hui va dignement clôturer la série de
-nos toulousaines divagations. Imaginez-vous que j'ai pu déterminer ce
-cher Tailhade à comparaître avec nous sur le chariot de Thespis et à
-dire lui-même en public cette bluette célèbre de son volume le _Jardin
-des Rêves_, qui commence par ce quatrain:
-
- Le doux rêve que tu nias
- S'est hier égaré parmi
- Les lys et les pétunias,
- Fleurs de mon automne accalmi.
-
-Il a dit aussi ce merveilleux poème qui s'intitule: la _Mort
-d'Ophélie_ et que pour la première fois j'avais entendu ces deux ans
-passés, voltigeant aux lèvres précieuses de Mlle Wanda da Boncza,
-alors seulement lauréate du Conservatoire. Je n'affirmerai pas que
-tous les spectateurs ont partagé la joie pure de mes camarades et de
-moi-même à l'audition de ce chef-d'oeuvre de poésie et d'émotion, car
-Tailhade, vous le savez, ne rime pas pour les barbares, mais en nous
-prêtant pour quelques minutes l'éclat de son prestigieux talent, le
-poète des _Vitraux_ donnait à notre compagnie une évidente preuve de
-son estime d'artiste et ce nous était un précieux réconfort.
-
-Mais je ne vous ai conté qu'imparfaitement dans ma lettre d'hier, mon
-entrevue avec Tailhade! Vous pensez bien que nous n'en sommes pas
-restés à l'hymne Antique dont j'ai eu le plaisir de vous transcrire
-les vers sonores. Ma curiosité n'eût été qu'à demi satisfaite, et j'ai
-harcelé mon poète de tant et tant de questions que pour n'avoir point
-la fatigue de répondre à toutes, il a fini par exhumer d'un tiroir une
-liasse de journaux, la plupart du cru, en lesquels ses faits et gestes
-fidèlement relatés m'ont édifié sur le prétendu repos qu'il goûte à
-Toulouse. J'y ai vu, sans préjudice de nombreuses chroniques et de
-quelques poèmes, des compte-rendus d'une conférence qu'il fit le mois
-passé sur son camarade Stéphane Mallarmé. Pensez-vous, cousine, qu'il
-y ait en France beaucoup de villes où l'annonce d'une conférence sur
-Mallarmé aurait quelques chances de réunir des auditeurs? Je ne crois
-pas et j'ose affirmer qu'après Paris, Toulouse est bien le seul centre
-important de France où des questions de littérature un peu
-transcendante peuvent trouver un public pour les ouïr débattre. Au
-sujet de cette conférence, Tailhade dont l'humeur combative n'est pas
-pour s'étonner de peu, me communique un article du _Messager de
-Toulouse_ en lequel il n'est pas à proprement parler couvert de fleurs
-et comblé de louanges. Je me suis permis de le découper à votre
-intention. Vous y verrez de quelle virulente façon la polémique
-littéraire se pratique en la cité des jeux floraux. L'article est d'un
-parti pris éclatant, il est d'autant plus curieux à lire, et son
-auteur serait peut-être un très dangereux adversaire, s'il cherchait
-querelle à bon escient.
-
-
-M. Laurent TAILHADE.
-
-«Faut-il le dire?» Oui, au risque de lui faire de la peine, tout en
-lui faisant une réclame: eh bien! M. Tailhade n'est pas du tout un
-anarchiste dans le domaine des idées littéraires. Et s'il n'a pas des
-idées anarchistes, la raison en est bien simple, c'est qu'il n'a pas
-d'idées du tout. Il a des rancunes et des admirations, des rancunes
-surtout; mais les questions de théorie le laissent indifférent. Il ne
-s'émeut et ne se met en frais que sur les questions de personne.
-
-L'annonce de sa conférence sur _Stéphane Mallarmé_ avait attiré un
-nombreux public: quelques snobs et beaucoup de curieux, tous friands
-de scandales, les uns pour applaudir, les autres pour s'en indigner.
-Mais les uns et les autres ont été volés; en revanche, ils ont été
-profondément ennuyés.
-
-Le début cependant était plein de promesses ou de menaces; une phrase
-sur «l'ignoble bon sens» semblait grosse de paradoxes; elle ne l'était
-que de phrases vides et sonores. Quelques détails sur les _mardis_ de
-Mallarmé et sur les _mardistes_, habitués de son logis de la rue de
-Rome,--de vieux articles de journal sur les procédés syntaxiques et
-prosodiques du réformateur--la lecture de quelques-uns de ses vers,
-dont l'interprétation, a dit le conférencier, serait parfaitement
-inutile attendu qu'elle est impossible--telle fut cette conférence,
-bâtie à la diable, composée de pièces mal jointes, sans idée générale,
-sans idées de détail, mais toute hérissée de pointes et d'épigrammes
-sur Paul Bourget, Zola, Ohnet, Maurice Barrès, René Ghil, Jean Moréas,
-Henri de Régnier, et généralement sur tous les poètes et prosateurs de
-ce temps, sans excepter Stéphane Mallarmé lui-même--dont la valeur
-pourtant était proclamée «inégalable».
-
-M. Tailhade est-il Mallarmiste ou antimallarmiste? Mystère! Ce qui est
-clair, ce qui est certain, ce qui est évident jusqu'à être gênant,
-vexant et intolérable, c'est qu'il est «tailhadiste», si j'ose
-employer cet adjectif encore inédit. Jamais «l'hypertrophie du moi»,
-ce mal des gens de lettres ne s'était manifestée avec tant de
-prétentieuse naïveté. Je n'ai pas sifflé, tant j'avais pitié; mais
-j'aurais bien voulu m'en aller! Impossible! La foule obstruait les
-portes, attendant patiemment ce qui n'est pas venu, ce que j'étais
-bien sûr qui ne viendrait pas: à savoir la preuve que, sous cet
-orateur aux grâces tapageuses, il y avait un penseur même dévoyé. Il
-n'y a pas même tout à fait un Parisien; car M. Tailhade est bien resté
-de son pays et il est au fond plus provincial que vous ne le croyez.
-M. Tailhade ne pense pas, mais il tonne, il a d'ailleurs une belle
-voix, aux sonorités de cuivre;--il a aussi une belle tête, «sarrasine
-et monacale», a écrit Mallarmé, et restée sarrasine malgré cet éclat
-de bombe que le même Mallarmé, appelle «_un accident politique intrus
-dans sa pure verrière_». En voilà assez pour expliquer qu'on s'écrase
-aux portes!
-
- C. A.
-
-
-(_Le Messager de Toulouse._)
-
- 6 Février, 1897.
-
-Vous ne supposez pas que je vais perdre mon temps à vous montrer point
-par point le non fondé de ce réquisitoire. Je laisse à Laurent
-Tailhade qui saura bien s'en acquitter, le soin de se laver lui-même
-de tous les reproches sus-mentionnés. Sans avoir entendu sa conférence
-sur Mallarmé, j'ose affirmer qu'elle était intéressante et tout au
-moins curieuse, car le sujet lui devait être plus qu'à personne
-familier, riche, par conséquent en anecdotes et en faits.
-
-Le reproche de n'être point anarchiste nous laisse plus
-qu'indifférents; celui d'être égoïste et de s'exalter à lui-même sa
-personnalité n'est pas pour le noircir beaucoup, car ce vice, si c'en
-est un, me semble commun à tous les artistes; seule une insinuation
-pourrait être offensante celle de l'absence d'idées. Aussi, me
-saurez-vous gré de vous adresser une découpure encore, la reproduction
-intégrale du discours prononcé par Tailhade, en l'honneur d'Armand
-Silvestre son maître et son ami, à l'occasion d'un banquet offert au
-conteur poète, par ses admirateurs toulousains. Vous trouverez, à sa
-suite, la très fraîche et très spirituelle réponse de Silvestre dont
-la sympathique admiration peut consoler Tailhade de quelques morsures
-et de beaucoup d'envie.
-
-«Ce n'est point sans quelque hésitation que je prends ici la parole,
-pour saluer la bienvenue d'un Maître illustre et cher, en un pareil
-concours d'amis plus autorisés que moi pour ce glorieux office. Les
-félibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments
-avec éloquence, et, près d'eux, mes jeunes amis de _l'Effort_:
-Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la
-langue d'Oc et du bien dire Français, peuvent mieux que moi, sinon
-d'un coeur plus sincère, acclamer le poète impeccable, le prosateur
-classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre.
-Mais, quelque défaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne
-saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon
-affectueuse gratitude à celui qui fut l'éducateur de ma pensée
-adolescente, à l'aîné dont les nobles soins m'ont conféré, jadis,
-l'initiative artistique.
-
-Peut-être vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir déjà lointain
-de _Dimitri_, au Capitole. Pour la première fois l'honneur me fut
-imparti d'approcher le grand poète auquel mes rêves juvéniles
-tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanité
-prend ici pour excuse la fuite des années, je me plairai à dire que,
-même en ce temps-là, je n'étais pas tout à fait un inconnu pour vous.
-Déférant aux voeux paternels, j'avais cueilli dans le parterre
-métallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rétrospectives
-auxquelles un académicien élégiaque a bien voulu prêter, naguère,
-l'éclat de ses palmes vertes et de sa modernité. Vos louanges
-daignèrent exalter les vers du petit provincial stigmatisé par les
-Jeux-Floraux. Je reçus de vous la première confirmation de cette
-gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout écrivain doit porter
-empreinte dans son coeur, sous peine d'ignorer à jamais la
-signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortunée,
-jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A
-l'ombre de votre splendeur j'ai goûté quelquefois la chère illusion de
-me croire poète, car le génie peut, comme le soleil, dorer de
-magnificence les planètes erratiques et les astres inférieurs.
-
-Si j'ose manifester ainsi le moi haïssable, ce n'est point la
-curiosité de satisfaire quelque puéril orgueil, mais bien le
-ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours.
-En aucun lieu du monde, la sincérité de mon hommage ne pourrait
-éclater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption,
-dans ce Toulouse où, comme dit le poète:
-
- Je vous ai tout de suite et librement aimé
- Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse.
-
-Agréable cité! Vous en fîtes, ô maître, la capitale de vos pensées,
-conduisant votre Apollon au travers de la cité Palladienne, pour y
-chanter, en un verbe inspiré, les Divinités immortelles du monde
-païen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beauté. Ces dieux latins
-que vous évoquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos
-poèmes éternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races
-privilégiées auxquelles deux mille ans de bâtardise, de ténèbres, de
-supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions
-antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins
-de la Rome papale n'ont pu réduire à ce néant d'hébétude qui, selon
-Diderot, constitue l'état de grâce et la maîtresse vertu des
-Christicoles.
-
-Oui, c'est à juste titre, Armand Silvestre, que vous chérissez
-Toulouse, d'une particulière dilection, vous dont les strophes
-radieuses s'érigent en plein azur, comme les blanches déités de
-Phidias et de Cléomène, vous qui, parmi les déformations et le mauvais
-goût d'une littérature à son couchant, gardez, sans peur et sans
-reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de
-la métrique Française.
-
-N'êtes-vous pas un roi intellectuel de cette métropole d'Occitanie?
-Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut,
-depuis les jours lointains de la conquête romaine, un site élu pour
-les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pensée.
-Ni les hordes abjectes des croisés, ni la troupe scélérate des prêtres
-ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours
-superbe dont les rameaux n'ont cessé de verdoyer. En vain, les
-bourreaux sacrés: Innocent III et ce monstrueux Grégoire IX et
-Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des
-fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses
-droits imprescriptibles. Ici, la race indo-européenne, malgré la nuit
-médiévale et ce noir crépuscule de la monarchie absolue, rejeta
-l'imposture galiléenne, sous l'oeil des pontifes et des tyrans. Elle
-vomit sans cesse avec dégoût l'idole juive que des bateleurs
-sanglants prétendaient imposer à ses adorations.
-
-Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher,
-et Villars, le pied-plat, protestèrent, au nom du vrai, contre le
-dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen âge
-toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers
-siècles de la lutte, le départ de nos ancêtres vers la justice, vers
-la raison.
-
-Lutte sacrée où le trésor des veines généreuses paya la rançon de
-l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre
-l'intelligence et les démons de la Nuit, il me semble que la pensée
-ouvre plus largement son aile délivrée.
-
-Oui, vous l'avez compris, vous plus que tout autre, vous, maître
-bien-aimé du Gai-Savoir, la terre fécondée par un sang magnanime, la
-terre des morts pour la Liberté sera pour jamais la patrie des poètes.
-
-Comme Athènes, Toulouse a sa déesse éponyme, la Sagesse elle-même.
-Comme la cité de Pallas, elle porte au front une couronne de
-violettes, tandis que la cigale, soeur éclatante des muses, sert de
-parure à ses cheveux. Toujours prête aux actions véhémentes comme aux
-rêves amoureux, elle chevauche, elle aussi, l'hippogriffe aux ailes de
-bronze que, dompteur ès pierres vives, notre Antonin Mercié donne pour
-monture au Génie des Arts; l'hippogriffe qui, d'un vol audacieux et
-calme, triomphe sur le Louvre et sur Paris.
-
- * * * * *
-
-A vanter, comme je fais, Toulouse en votre présence, je sais, Armand
-Silvestre, que je loue à votre gré ces rythmes somptueux où, dans un
-langage sans pareil, vous affirmez la gloire et la pérennité du sang
-latin.
-
-A remémorer les luttes ancestrales pour le juste et le vrai, je
-célèbre en vous l'un des plus nobles héritiers de cette noble terre
-d'Oc. Vous avez chanté--en quel verbe magique!--l'Amour qui décore nos
-tristesses, l'Orgueil, cette vertu primordiale qui fait l'homme
-vaillant, les peuples libres et les cités robustes. Votre inspiration
-jaillit du sol natal, ensemencé par les héros, par les martyrs.
-
- * * * * *
-
-Lorsque le fondateur de Rome eut limité l'enceinte de la ville future;
-quand il eut enfoui dans le pomoerium la motte de terre paternelle
-ravie aux champs albains, son coutre fit jaillir du sol une tête
-fraîchement décollée et saignant encore. Sur ce chef vivant, le Temple
-Romain s'éleva, quelque chose de la vie de l'être humain réchauffant
-les pierres entassées.
-
-De même, vos nobles vers joignent aux savantes harmonies de l'art tous
-les pleurs, toutes les allégresses de l'humanité que nous sommes.
-C'est pourquoi, jeunes et vieux, nous saluons tous le poète véridique
-dont les hymnes consolent et fortifient, le conteur cher à Virgile
-comme à Rabelais, le porte-lyre qui montre la route à ses frères en
-marche vers l'Icarie future, vers le Capitole idéal de la justice, de
-l'amour de la raison et de la liberté.
-
-_Je bois au poète_ Armand Silvestre.
-
- LAURENT TAILHADE.
-
-
-Réponse de A. SILVESTRE.
-
-Mon cher Tailhade, les meilleurs souvenirs, en amitié, étant les plus
-anciens, vous ne m'en voudrez pas de vous rappeler le long temps que
-nous nous connaissons déjà. Vous m'en voudrez d'autant moins, que vous
-étiez, alors, un tout jeune homme, presque un enfant, élève de
-rhétorique de Toulouse quand j'étais déjà un trentenaire avéré.
-
-Avez-vous lu autrefois une nouvelle de Topfer dont nos mères ont
-raffolé: _La Bibliothèque de mon oncle_? J'avais un oncle aussi à
-Toulouse, et cet oncle avait une bibliothèque riche de la collection
-complète des _Annales des Ponts et Chaussées_, et de quelques atlas
-classiques, ceux dont Sarcey a dit si élégamment, un jour dans notre
-_Dépêche_, que tous les atlas étaient _kif kif bourrico_.
-
-Dans ce répertoire plutôt sérieux, je découvris un volume dépareillé
-des _Concours des Jeux Floraux_ et, dans ce volume, une pièce de vous,
-où se révélait si bien l'excellent poète que vous deviez être que je
-vous consacrai deux colonnes du _Moniteur universel_ où je pratiquais
-alors, ce qui me valut une fière semonce de monsieur votre
-père--magistrat comme le mien.--Vous m'excuserez encore, mon cher ami,
-mais je dois vous dire que ce premier poème était fort empreint de la
-manière de Leconte de Lisle que vous avez appelé depuis un _Pasteur
-d'Éléphants_ et qui ne se doutait guère qu'il comptait un cygne dans
-son troupeau. Depuis ce temps, mon cher ami, vous n'avez jamais oublié
-que je vous avais salué au seuil de la vie littéraire, et devenu le
-poète d'essence purement latine et le merveilleux prosateur français
-que nous admirons, vous m'avez fait l'honneur, par deux fois, de
-retarder par des préfaces inutiles le plaisir de vos lecteurs.
-
-Rien ne m'a plus touché au monde que ce filial souvenir et, en échange
-des voeux que vous venez de m'adresser, je vous dirai la joie immense
-que j'ai éprouvée, et avec moi tous ceux qui aiment notre belle
-langue, à vous voir reprendre, après les longues épreuves, votre plume
-courageuse et vaillante, des sottises et des lâchetés humaines, en
-même temps que fidèle sans merci à vos premières amitiés.
-
- 28 janvier 1897. Toulouse.
-
-
-
-
- Tarbes.
-
-
-«Mieux vaut Tarbes que jamais» tel est le déplorable calembour
-qu'après six heures d'incarcération nous arrache l'entrée en gare.
-Notez bien d'ailleurs que le mot n'est pas de moi. Il me semble
-l'avoir entendu attribuer à M. Zola natif de Tarbes, lequel l'envoya à
-brûle pourpoint à je ne sais quel interwièver.
-
-Le paysage, de Toulouse à Tarbes, est joli au possible et d'une
-éblouissante variété. L'oeil ravi voit naître et se succéder les
-assises du majestueux massif Pyrénéen: un ruban de neige formant une
-ligne horizontale presque régulière, coupe en deux les plus élevés de
-ces ultimes mamelons, et, sous le soleil déclinant de quatre heures,
-avec le bruit musical d'innombrables cascades rencontrées, tout ce
-paysage a des airs de fête.
-
-En gare de Lannemezan, ville natale du poète Laurent Tailhade, portée
-vers nous par la brise fraîche du soir qui vient, une musique
-champêtre où dominent des flageolets et des flûtes nous apporte l'écho
-des danses villageoises dont les habitants de cet heureux pays sont
-des amateurs passionnés.
-
-Le théâtre Caton, où sont venues en foule les Altesses intellectuelles
-composant le Tarbes des premières, est tout simplement un cirque à
-deux fins, se pouvant prêter avec quelques accommodements aux
-exigences des représentations théâtrales. Il en résulte ceci que
-l'acoustique en est déplorable et qu'il se faut égosiller pour être
-compris, toutes choses qui mettent en fureur notre barnum à bout de
-forces. Neuf heures sonnent et le rideau n'est pas levé: Un agent
-s'approche de Salis et sans ménagements lui veut intimer l'ordre de
-commencer. Jamais représentant de l'autorité ne fut plus mal
-accueilli. «Sachez, triple brute et quadruple imbécile, que vous
-parlez à M. Rodolphe Salis, chevalier de la Légion d'Honneur,
-chevalier d'Isabelle et du Christ de Portugal, ambassadeur
-plénipotentiaire d'Honolulu et que je vous dis M...» et ce disant
-Salis montrait au gardien de la paix une ouverture ménagée entre deux
-portants, vers laquelle se hâta le pauvre bougre médusé, après quoi il
-éclatait de rire, tout heureux de son exploit et mis en verve par cet
-incident.
-
-Notre camarade Gondoin, ancien professeur au Lycée de Tarbes, a eu ce
-soir les honneurs de la représentation. J'ai négligé de vous parler
-jusqu'à cette heure de l'aimable camarade et du bon chansonnier qu'il
-réunit en sa personne. Je vais donc finir cette lettre en vous donnant
-copie d'une de ses chansons qu'il a bien voulu me dédier.
-
-
-ENQUÊTE SUR LA MARINE
-
- Au bon poète GABRIEL MONTOYA.
-
-Air, _du banquet des Maires de Mac Nab_.
-
- M'sieur Pell'tan déclarait hier
- Qu'not' marine était surannée,
- Et qu'nous n'pourrions pas t'nir la mer,
- Si la guerre était déclarée:
- Car nos vaisseaux, de bois ou d'fer,
- Sont, disait-il, dans la purée!
-
- J'vous avou' qu'ça m'a renversé,
- Car une flotte, il faut qu'ça flotte;
- C' n'est pas la pein' d'êt' cuirassé,
- Si l'on chavire à propos d'bottes!
-
- Aussitôt j'suis allé trouver
- Notre doux Président Félisque
- Et m'suis empressé d'lui d'mander
- Si c'était vrai qu'nous courions l'risque
- De voir tous nos navir's flotter
- A quéq' chos' près comm' l'obélisque?
-
- Félisq' m'a d'abord déclaré
- Que, bien qu' parfois on le débine,
- Il n'a point la marin' dans l'nez,
- Puisqu'il mit l'nez dans la marine!
-
- Ensuite il s'est mis à m'donner
- Force détails sur nos navires;
- Il m'a dit qu' nous devions compter,
- Même en mettant les chos's au pire,
- Quat' vaisseaux qui pourraient marcher
- Sans qu'un seul des quatre chavire!
-
- Alors il m'a serré la main,
- S'excusant de n' pas me r'conduire,
- Et moi j'ai repris mon chemin
- Afin d'continuer à m'instruire.
-
- J'suis allé voir ce bon Lockroy,
- Lui f'sant part de mon inquiétude
- Il m'a vit' répondu: «J' te crois
- Qu' not' flotte est en décrépitude!
- Il n'y a guèr' qu'un navire en bois
- Qui march', parc' qu'il a l'habitude!
-
- Enfin, m'a-t-il dit en m'quittant,
- Pour rendre not' marine prospère,
- Il nous faudra plus de cent ans,
- Si j' ne r'viens pas au Ministère!
-
- Après ça, j'suis parti rêveur,
- Roulant ce projet dans ma tête
- Que, sur not' plus mauvais croiseur,
- On embarque, un jour de tempête,
- Tous nos députés, sénateurs,
- Et qu'on leur fass' piquer un' tête!
-
- Alors j'suis sûr que tout d'un coup
- Not' flott' deviendrait magnifique,
- Car ces blagueurs nous mont' le coup:
- C'est c' qu'on appell' la politique!
-
- JULES GONDOIN.
-
-
-
-
- Agen.
-
-
-Une des cités sans contredit les plus actives du Sud-Ouest de la
-France, Agen que les étymologistes les plus savants dénomment aussi
-Prunôpolis est en proie aux ingénieurs et aux démolisseurs. Dans
-quelques années ou dans quelques mois, suivant que les travaux iront
-plus ou moins vite, une belle avenue plantée d'arbres offrira son
-ombre aux visiteurs, lesquels pour le moment sont obligés d'effectuer
-avec mille précautions un trajet d'environ deux cents mètres à travers
-des terrains vagues semés de plâtre et de gravats.
-
-En même temps qu'une ville active et industrieuse, Agen est un centre
-littéraire de quelque importance. Le patois qui se parle surtout dans
-la campagne circonvoisine, pour n'avoir pas à son actif des poèmes de
-l'envergure de _Mireille_ et de _Calendal_ pour lesquels il faut bien
-reconnaître d'ailleurs que Mistral s'est forgé à lui-même un
-dictionnaire et une langue, n'en compte pas moins des oeuvres célèbres
-et des auteurs de grand renom. Je ne vous citerai que Jasmin, le poète
-justement admiré de l'_Abuglo de Castelguiè_ et d'une infinité
-d'oeuvres charmantes, et de poésies pour la plupart idylliques que
-tout le monde ici, sait par coeur.
-
-Et, tenez, sans même franchir le désagréable passage dont je vous
-parlais précédemment, sans même rentrer en ville, vous trouvez, dès la
-gare, à qui parler. Le buffetier en personne est une célébrité
-littéraire, et non point une de ces gloires locales nées d'un speech
-où d'une improvisation faite à la préfecture après un banquet, mais
-une gloire dont le vocable imprimé tout vif s'étale en première page
-d'une des plus importantes revues littéraires du Sud-Ouest. Vous
-n'êtes pas sans avoir ouï le nom d'Evariste Carrance. C'est lui-même,
-petite cousine, et le hasard veut qu'il soit en voyage. Nous n'en
-déjeunons pas moins au buffet, malgré l'hôtel proche, simplement par
-bonne confraternité.
-
-Plût au ciel que nous y eussions également dîné, car, véritablement,
-je n'ai pas souvenance d'un repas plus calamiteux que celui que nous
-fîmes vers sept heures du soir, en un restaurant dont je veux oublier
-à tout jamais le nom. Il est vrai que nous y fûmes conduits par un ami
-rencontré, un de ces amis qui connaissent partout les bons endroits.
-Je me suis amusé en un tableautin de quelques vers à dépeindre la
-physionomie du lieu. Vous ne m'en voudrez pas de l'insinuer parmi ces
-lignes; et toi, Charles Cros, maître du genre, pardon!
-
- Voici le restaurant à prix fixe: Un cinquante;
- L'unique rendez-vous de la gent conséquente,
- Capitaine en retraite et commis percepteur.
- Une patronne épaisse, au rire adulateur,
- Vous reçoit dès la porte, et d'un trait énumère
- Les plats que son cher fils élève à la primaire
- Consigne tous les soirs avant d'aller au lit
- Sur un menu graisseux que ses doigts ont sali.
- Un potage, un rôti, des petits pois au beurre
- Forment ce Balthazar qui dure au plus une heure;
- La conversation roule sur les impôts
- Que l'on supprime en allégeant les derniers pots,
- Tandis qu'en leurs flacons stagnent aux feux du schiste
- L'huile mélancolique et le vinaigre triste.
-
-Au théâtre, beaucoup de monde et du meilleur. Un incident comique est
-venu dès les premiers instants troubler quelque peu la marche normale
-du spectacle et donner à Salis l'occasion d'un vif succès oratoire.
-
-Au beau milieu du boniment de Pierrot peintre, cependant que notre
-barnum exaltant la nudité splendide de Colombine, flagellait
-vigoureusement les membres de la ligue contre la licence des rues, MM.
-Béranger, Frédéric Passy, etc., voici qu'un cri s'élève des fauteuils:
-Soyez propre!
-
-Dans l'ombre épaisse de la salle, Salis ne parvient pas à distinguer
-son interrupteur, mais il lui fait remarquer qu'il y a méprise de sa
-part sur le sens du boniment, et secondement lâcheté à profiter ainsi
-de l'ombre pour troubler la représentation.
-
-Nouvelle réplique de l'interrupteur accompagnée d'une manifestation
-hostile du public. Salis alors conclut l'incident par ces mots que
-suit un long éclat de rire. «Il n'y avait dans cette salle, qu'un seul
-imbécile, il a voulu se faire connaître»: Sans me vouloir extasier sur
-cette phrase, d'ailleurs spontanément émise, je vous la donne comme
-souveraine pour confondre un interrupteur maladroit dans une réunion
-publique.
-
-A la sortie du théâtre, nous apprenons que le trouble-fête de tout à
-l'heure est un ancien percepteur de l'enregistrement, révoqué jadis
-pour attentat à la pudeur. Convenez qu'il y a vraiment des gens mal
-inspirés.
-
-
-
-
- Périgueux.
-
-
-Contrairement à ce principe, qui veut que dans toute contrée célèbre
-de par le monde pour tel ou tel produit, ce produit soit lui-même en
-médiocre estime, je dois convenir que la truffe est à Périgueux en
-singulière abondance. Cristi, messeigneurs, quel usage on fait en
-cette ville de ce savoureux tubercule. Pour hors d'oeuvre, des
-truffes longuement brossées, mais toutes nues et sans apprêt (j'ai vu
-des amateurs mordre à même la masse noire, à belles dents); puis une
-omelette aux truffes, sans préjudice d'un canard aux truffes et d'une
-salade idem. Pour parachever l'obsession, de fines lamelles de
-chocolat piquées dans la bombe glacée simulaient des rondelles de
-truffes. Le parfum local me poursuit jusque chez le coiffeur que je
-soupçonne de lotionner ses clients au triple extrait de truffes. Bref,
-je m'éveille après de terribles cauchemars, causés sans doute par
-l'ingestion excessive de cet aliment, et durant lesquels j'avais été
-pourchassé par je ne sais quels fantômes qui voulaient à toute force
-me gaver de truffes, et dans la demi somnolence du réveil, je baptise
-Trufaldin mon garçon de chambre. Dieu me damne si je remange des
-truffes avant le vingtième siècle.
-
-
-
-
- Châteauroux.
-
-
-Nous arrivons en plein midi dans le chef-lieu du département de
-l'Indre, ce qui nous permet de croiser, en nous rendant à l'hôtel,
-quelques minois délurés qui s'en reviennent de la manufacture des
-tabacs. Par une association d'idées bien naturelle, la vue de ces
-troublantes cigarières nous remet en mémoire le chef d'oeuvre de Bizet
-et c'est en fredonnant des phrases de Carmen que nous gagnons en
-choeur la table d'hôte où nous attend le déjeuner. Cependant que
-défilent en parfaite ordonnance les plats aussi nombreux que choisis,
-Salis, dont l'estomac fait mal son service, m'entretient de son ami
-Maurice Rollinat, le merveilleux poète des _Brandes_ et des
-_Névroses_, dont nous foulons présentement le sol natal. Il espère
-que, prévenu de notre visite par les journaux locaux et aussi par une
-missive adressée de Poitiers, Rollinat voudra bien venir applaudir au
-théâtre, les jeunes poètes qui se font gloire d'appartenir à cette
-école du Chat Noir, dont il fut un temps lui-même, l'étoile justement
-acclamée.
-
-Pour ma part, j'ai grande envie de connaître ce poète de frissons et
-de fièvres, dont la lecture aux environs de la vingtième année, me fut
-une véritable révélation. C'est à Lyon, sur le quai de l'Hôtel-Dieu,
-tandis que je scrutais avidement la vitrine d'un bouquiniste, que le
-volume des _Névroses_ attira mes regards. Le nom de Rollinat m'était
-à cette heure parfaitement inconnu et ce fut par hasard, ou peut-être
-par quelque secrète prescience des joies qui m'allaient être données,
-que je pris le volume et que je l'ouvris. La lecture hâtive d'une des
-premières pièces du livre, _les Frissons_, fit de moi en quelques
-minutes, un admirateur passionné du poète, qui pour peindre l'étrange
-subtilité de ses impressions, avait employé cette langue imagée et
-précise, savante et poétique, et par dessus tout musicale et
-chantante. Jugez plutôt:
-
- Ils[2] rendent plus doux, plus tremblés,
- Les aveux des amants troublés,
- Ils s'éparpillent par les blés
- Et les ramures,
- Ils vont, orageux ou follets,
- De la montagne aux ruisselets
- Et sont les frères des reflets
- Et des murmures.
-
- [2] _Les frissons._
-
- Dans la femme où nous entassons
- Tant d'angoisse et tant de soupçons.
- Dans la femme tout est frissons
- L'âme et la robe;
- Oh! celui qu'on voudrait saisir!
- Mais à peine au gré du désir
- A-t-il évoqué le plaisir
- Qu'il se dérobe.
-
-et plus loin:
-
- Le subtil quintessencié
- Edgard Poé net comme l'acier.
- Dégage un frisson de sorcier
- Qui vous envoûte,
- Delacroix donne à ce qu'il peint
- Un regard d'if ou de sapin
- Et la musique de Chopin
- Frissonne toute,
-
-Ai-je besoin d'ajouter que j'emportai le volume des _Névroses_, tout
-heureux de ma découverte, et que le soir même, après ma lecture finie,
-j'ajoutai mentalement un siège à ce Parnasse idéal que se forge à
-lui-même tout homme épris de poésie.
-
-Depuis ce jour mon admiration première et spontanément conçue s'est
-alimentée par la lecture d'oeuvres nouvelles du poète des _Névroses_;
-peut-être l'habitude et aussi la découverte du procédé, lequel dérive
-quelque peu d'Edgard Poé et de Beaudelaire, ont-elles émoussé mon
-engouement pour telle ou telle pièce dans la note macabre ou terrible
-si chère à Rollinat; mais en revanche, j'ai appris à aimer en lui le
-peintre subtil et nuancé des divers aspects de la nature, et j'entends
-non point l'artiste à la palette souple, qui sait bâcler de chic ou
-par à peu près tel paysage vraisemblable, mais l'observateur soucieux
-qui palpite avec l'insecte et qui vit avec la forêt, mêlant son
-souffle au souffle du vent dans les branches et son âme à l'âme
-latente du monde végétal.
-
-Nul d'ailleurs n'est mieux placé que Rollinat pour s'imprégner de la
-nature et pour la décrire avec cette vérité si puissante qu'elle
-touche à l'obsession. Au lieu de fixer sa résidence à Paris où son
-talent magistralement révélé lui composa dans peu de temps tout un
-cénacle d'admirateurs, il a voulu s'enfermer en ce coin de Berry où
-Georges Sand, sa marraine, a placé l'action dramatique de quelques-uns
-de ses chefs-d'oeuvre. Il y vit en homme simple, dans un renoncement
-parfait de toute gloire littéraire, loin du blâme et de l'adulation
-des snobs, mais avec la joie quotidienne de s'égarer parmi les ravines
-abruptes où parfois les branches des arbres prennent, sous
-l'insuffisante clarté lunaire, des airs fantômatiques et
-recroquevillés, comme des bras prêts à l'étranglement. Son imagination
-Edgard Poesque se complaît à doter ces paysages à la Gustave Doré,
-d'anormales apparitions, telles l'étrange figure qu'il évoque en son
-poème _L'horoscope_:
-
- Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de forme
- Me dit tout bas
- Ces mots qui s'accordaient avec la perfidie
- De son abord!
- Prenez garde, car vous avez la maladie
- Dont je suis mort.
-
-La représentation s'est écoulée au milieu d'un silence parfait
-entrecoupé de rires qui savaient souligner les bons endroits des
-chansons d'actualité et parfois aussi de murmures flatteurs, tandis
-que défilaient les ombres de Rivière et de Vignola. Le public de
-Châteauroux peut compter pour un des mieux stylés de province et
-l'accueil qu'il nous a su faire témoigne d'une bonne culture générale
-et d'une éducation bien française dans le bon sens du mot.
-
-La soirée nous réservait d'ailleurs une surprise qui nous a donné
-quelque peu la clef de cette initiation rapide aux côtés un peu
-spéciaux de notre programme. Comme s'égrenaient les notes ultimes du
-Sphinx, un groupe de jeunes gens nous est venu prier d'accepter une
-coupe de Champagne dans un local situé non loin du théâtre et dénommé
-le Pierrot Noir.
-
-Eh bien! ce Pierrot Noir est tout simplement un Chat Noir en
-miniature, avec un minuscule théâtre d'ombres, pour lequel, en
-attendant mieux, on se contente d'un écran en papier éclairé par un
-bec de gaz. Le Pierrot Noir étant de fondation récente (son existence
-ne remonte pas au delà d'un mois), ne compte pour le moment dans son
-répertoire que des chansons illustrées par des découpages en carton,
-voire en papier. Ces chansons d'ailleurs, et c'est là le point
-capital, sont parfaitement originales et ne doivent rien au répertoire
-du café concert ou des cabarets de Montmartre. Les auteurs sont de
-préférence des élèves de rhétorique et de philosophie; la chanson
-populaire et le genre Bruant y sont représentés par un brave ouvrier
-menuisier qui, sans aucun souci de l'orthographe, a bâclé sur l'air de
-_Saint-Lazare_ et _du Bois de Boulogne_ des couplets locaux où
-l'observation généralement piquante fait passer sur quelques
-violations de l'usuelle et courante métrique. Ce chevalier de la
-varlope, brave garçon s'il en fut, est traité avec égards par les fils
-de famille qui constituent la majorité de ce petit cénacle littéraire
-et cette attitude est toute à l'honneur de l'intelligente et brave
-jeunesse de Châteauroux.
-
-En somme, et si j'excepte la déception que nous a causée l'absence de
-Rollinat, en proie, nous a-t-on dit, à quelque crise d'intense
-mélancolie, cette journée de Châteauroux demeurera une des meilleures
-de notre ballade artistique.
-
-
-
-
- Bourges.
-
-
-L'antique cité de Jacques Coeur nous est révélée à quelque distance,
-par l'imposante masse de Saint-Etienne, sa cathédrale aux tours
-asymétriques et qui, construite sur un terre-plein, domine et protège
-de son ombre les innombrables toits ardoisés où se joue par hasard un
-rais de soleil.
-
-Après nous être extasiés longuement à détailler les figures des cinq
-portails en lesquels on peut suivre la progression sculpturale du
-XIIIe au XVe siècle, un désir nous prend, à Mulder et à moi,
-d'escalader une des tours et de nous donner quelques secondes de
-vertige; et nous voilà gravissant les quatre cents marches qui mènent
-à l'ultime plateforme. Notre apparition au sommet de la tour surprend
-désagréablement un sous-officier et sa payse en train de se conter
-fleurette à quatre-vingts mètres au-dessus de la place Saint-Etienne.
-Leur mine désappointée semble dire: où donc faut-il aller pour être
-seuls.
-
-Le personnel fixe du théâtre de Bourges est dans la désolation. Le
-directeur, dans l'impossibilité de faire face à ses affaires, s'est
-envolé ce matin même avec les fonds qu'il avait en caisse. Ses
-pensionnaires font mal à voir; un vague espoir que tout n'est pas
-perdu les fait rôder autour du cabinet Directorial jusqu'à l'heure où
-va commencer notre spectacle. Neuf heures sonnent, plutôt que de
-s'aller coucher ils préfèrent prendre place à l'orchestre veuf de
-musiciens; tout surpris de la nouveauté du spectacle et de l'imprévu
-du boniment, ils oublient leur peine et finissent même par donner le
-signal des bravos! Pauvres gens tout de même.
-
-Or, voilà franchie notre dernière étape. De bonne heure ce matin nous
-avons pris en choeur l'express de Paris pour traverser à toute vitesse
-les vastes espaces de la Beauce. A l'horizon d'un ciel très pur, veuf
-de nuages, le globe rouge du soleil grandit et s'élève majestueusement
-comme une lampe de vermeil qu'une invisible main soulèverait. Par la
-portière du wagon qui nous renferme nous assistons à l'éveil lent du
-ciel et des choses et sur la route parallèle à la voie ferrée, nous
-dépassons, d'un vertigineux élan, des couples de boeufs sous le joug
-se rendant au labour. Une chanson du jeune Clément Georges chante dans
-ma mémoire, portée sur l'aile de la toute gracieuse mélodie que lui
-sut broder Marie Krysinska:
-
-
-MATUTINA
-
- De ses premiers rayons l'aube argente la plaine;
- Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine,
- Dernier souffle embaumé des brises de la nuit;
- L'Aurore épand ses feux en nappe de lumière,
- Et la nature entière
- En un mystique bruit
- S'apprête à célébrer le nouveau jour qui luit.
-
- Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairie
- Charme du laboureur la douce rêverie,
- Tandis que l'oiselet caché dans le buisson
- Boit aux pistils des fleurs la rosée attiédie
- Et joint la mélodie
- De sa frêle chanson
- Au cantique d'amour qui berce la moisson.
-
- La cloche du village annonçant les matines,
- Egrène lentement ses notes argentines
- Qui montent dans l'azur en harmonieux chant;
- Vers les cieux attiédis levant son front austère,
- L'ouvrier de la terre
- Jette un appel touchant
- Et demande au bon Dieu de féconder son champ!
-
-
-
-
- Paris.
-
-
-Réintégrer Paris un mardi-gras, à cinq heures de l'après midi, en l'an
-de grâce 1897, alors qu'on vient, deux mois durant, de savourer la
-joie du libre espace et l'imprévu des quotidiens déplacements, ce
-n'est pas, croyez-le bien, pour vous mettre en folle gaieté. Après
-d'interminables dialogues avec des cochers acariâtres qui, sous
-prétexte d'encombrements et d'inévitables lenteurs, exigent de doubles
-salaires, vous donnez votre adresse avec l'espoir que la demi-heure
-qui va suivre marquera votre triomphale rentrée en des pénates chers
-à plus d'un titre. Grave erreur. Une heure s'écoule et vous constatez
-avec effroi, que le sapin requis stationne à la queue d'une infinité
-d'autres, à l'intersection d'une rue traversière et des grands
-boulevards. Toutes protestations sont vaines d'ailleurs, car il ne
-faut pas espérer que le cocher tournera bride pour vous agréer; tel un
-mouton panurgiaque, il suivra la file des automédons, ses frères, et
-vous aurez peut-être avant la nuit la satisfaction méritée, oh!
-combien, de vous trouver face à face avec votre porte cochère.
-
-Encore ai-je passé sous silence le cas, très possible d'ailleurs, où,
-furieux de vous sentir claquemuré entre les parois de l'étroit
-véhicule, une curiosité vous prendra de passer la tête à la portière
-pour constater par vous-même les difficultés d'une marche en avant:
-alors, n'en doutez pas, il se rencontrera toujours à portée de votre
-visage quelque plaisant bien inspiré pour vous adresser à bout portant
-une poignée de confetti. Un brusque recul de votre part pour éviter ce
-projectile sera accompagné d'un heurt de votre occiput contre la paroi
-supérieure du sapin, ce qui vous procurera, en même temps qu'une
-douleur très vive, l'humiliation d'avoir fait rire un groupe de
-crétins et votre cocher.
-
-En mettant les choses au pire il se pourrait qu'un malencontreux
-confetti insinué entre la paupière et le globe précieux de votre oeil
-y donnât naissance à mille et une complications pathologiques dont
-vous m'épargnerez le détail; mais je veux croire que vous en serez
-quitte pour une bénigne ophtalmie.
-
-Eh bien! petite cousine, vous qui, sans doute, maugréez contre la
-destinée qui vous tient prisonnière à deux cents lieues de ce phare
-pestilentiel qu'est Paris, sachez que je vous viens de narrer sans
-hyperbole ma rentrée au Logis. Encore ai-je failli à la vérité, en ne
-vous la disant pas toute entière; mais je cède au remords qui, déjà
-m'accable et je continue: sachez donc que mes trois étages gravis, je
-me trouvai dans l'impossibilité la plus absolue de faire manoeuvrer
-dans sa serrure la clef, d'ailleurs fort encombrante, qui jusqu'à ces
-deux mois passés, m'avait servi de Sésame. On m'a cambriolé,
-pensai-je, et après m'être épuisé en des efforts qui n'aboutirent
-point j'envoyai quérir le serrurier. Ce praticien dut se résigner,
-après l'infructueux essai de plus de trente rossignols, à faire sauter
-le pêne et j'entrai chez moi, comme jadis entraient dans les villes
-conquises les assiégeants victorieux, par la brèche. Que s'était-il
-produit? Rien que de très simple. Et cependant une explication
-s'impose. Savez-vous, cousine, ce que c'est qu'un voisin? Je ne pense
-pas et c'est encore une des raisons qui devraient, si vous étiez
-juste, vous faire bénir votre état de petite rentière et la bonne
-fortune qui vous fait vivre presque seule en la maisonnette exiguë
-mais si jolie avec le lierre grimpant aux fenêtres, que vos père et
-mère vous ont laissée. Un voisin, retenez bien cette définition, car
-elle est exacte à Paris pour tous ceux qui n'habitent pas les demeures
-coûteuses et très capitonnées, où l'épaisseur des murs et des tentures
-réalise presque l'isolement, un voisin, dis-je, est toujours un être
-dont les moeurs, les goûts et l'éducation première sont précisément
-inverses des vôtres. Pour peu que des occupations divergentes viennent
-creuser encore l'abîme impliqué par cette brève définition, vous
-pouvez conclure que la guerre est l'état de raison entre gens qui ont
-acheté très cher le droit d'habiter des pièces contiguës ou
-superposées et d'être plusieurs fois le jour déshabillés par
-l'inquisitoriale prunelle du bipède nommé concierge.
-
-Je suis donc affligé, cousine ma mie, d'un voisin auquel pour mes
-péchés, la définition ci-jointe s'applique en sa toute rigueur: Oyez
-plutôt: mon voisin s'absente de son logis aux heures durant lesquelles
-sa présence ne me saurait causer aucun désagrément, à savoir de huit
-heures du matin à huit heures du soir. Il demeure forcément chez lui
-le reste du temps, c'est-à-dire aux heures où les gens de race, doués
-de quelque éducation et sachant la vie se plaisent à goûter les joies
-de la chorégraphie et le charme des savoureuses musiques. Pour comble
-de disgrâce ce protozoaire est l'ennemi juré de toute harmonie et ne
-prend plaisir qu'aux auditions nasonnées que des chanteurs de cour
-viennent donner sous ses fenêtres sur le coup de midi. Je crois
-l'avoir vu jeter deux sous et réclamer un bis à tel baryton en plein
-vent dont la voix cassée venait d'éructer la chanson des Blés d'or.
-
-Comment concilier ces choses avec mon amour effréné des oeuvres de
-Wagner, de Chopin, de Chabrier, de Schumann, de Grieg et de quelques
-modernes, surtout quand le prestigieux Mulder, pianiste incomparable
-et divin compositeur, me veut donner ce plaisir royal de s'asseoir à
-mon piano pour m'en régaler? En ces heures de musicale ivresse et
-d'harmonique béatitude vous pensez, petite cousine, que je donnerais
-tous les coupeurs du monde, fussent-ils de chez Dusautoy pour le
-moindre fragment de Gwendoline ou des Murmures de la forêt.
-
-Donc, quelques jours avant mon départ pour cette glorieuse tournée
-dont il me semble vous avoir quelque peu entretenue, nous fûmes
-invités, Mulder et moi, en quelque mondaine soirée qui prit fin, le
-souper compris, vers cinq ou six heures du matin. L'énervement et un
-peu le champagne nous interdisant tout sommeil, une fringale de
-musique nous poussa chez moi têtes baissées et le poète Haschichin,
-Gabriel de Toulouse Lautrec, fortuitement rencontré, voulut bien
-prendre part à notre matinale équipée. Bref, sept heures sonnaient ou
-peu s'en faut, quand Mulder, en proie à l'harmonieux délire qui cette
-fois n'allait pas sans quelque logique, égrenait sur mon Gaveau les
-premiers accords du Matin de Grieg, cet admirable et si simple poème
-qui vous donne la lumineuse vision d'un lever de soleil, depuis l'aube
-indécise et pâle jusqu'à l'embrasement complet du ciel. Hélas!
-croiriez-vous que les dernières mesures de ce chef-d'oeuvre furent
-troublées par l'insolite répétition de coups frappés à mon plancher,
-à l'aide d'un manche à balai, faisant pour la circonstance office de
-bélier.
-
-«C'est quelque esprit frappeur, insinua Toulouse Lautrec, blagueur
-impénitent qui fumait sa pipe, les jambes repliées sous lui dans
-l'attitude d'un fakir.
-
-Par bonheur, Mulder, dont vous connaissez le flegme, fit la sourde
-oreille et termina magistralement le crescendo incendiaire où les
-notes claironnantes sonnent l'éveil de la nature et comme autant de
-radieuses fusées, illuminent les quatre coins d'un horizon fictif en
-un pays de rêve somptueusement évoqué.
-
-Evidemment mon voisin pour lequel, sans doute, la musique est une
-simple succession de bruits vagues et inexpressifs, interpréta comme
-une bravade, la tempête des dernières mesures. Le fait est que je
-l'entendis ouvrir sa porte avec fracas et d'un pas où résonnait sa
-bourgeoise colère, escalader l'étage qui nous sépare. En quelques
-secondes, il frappait à ma porte: «L'esprit se rapproche, ricana de
-Lautrec.--Je vais me mettre en communication avec lui, répondis-je.»
-
-Je me contentai toutefois d'interpeller le fantôme à travers la mince
-cloison de bois, car j'entendais rugir cette bête coléreuse et je me
-souciais peu d'une conversation boxée. Je fis simplement valoir mon
-droit, vu l'heure licite, de me livrer chez moi à des occupations même
-bruyantes. Au lieu de m'écouter, l'irascible tailleur vociféra de plus
-belle, m'adressant les épithètes les plus malsonnantes qui soient, en
-sorte que si je n'avais écouté que les protestations révoltées de ma
-conscience, je lui eusse peut-être donné sur l'heure une leçon de
-convenances. Mes deux amis surent me retenir, en m'affirmant que le
-mieux était de me faire rendre justice et de poursuivre l'offenseur.
-Tous deux s'offraient pour faire au juge de paix le récit fidèle de
-l'incident et se réjouissaient par avance de la condamnation
-infaillible, laquelle vaudrait mieux à leur sens que toute brutale
-intervention.
-
-J'assignai donc mon voisin pour injures, devant le juge de paix du
-XVIIIe arrondissement. Il fit la sourde oreille, et sous le coup d'une
-seconde assignation il envoya pour le représenter un de ces hommes
-d'affaires dénommés avocats marrons, lequel avec sérénité m'attribua
-les injures, en sorte que force fut au juge de faire citer les
-témoins.
-
-Confiant en mon bon droit et ne supposant pas une seconde que mon
-adversaire aurait la mauvaise foi d'invoquer des témoins
-contradictoires, j'informai les deux amis présents à l'algarade qu'ils
-auraient à fournir, à telle date que je leur indiquais, une simple
-narration des événements. Le malheur voulait que je fusse absent de
-Paris le jour où les témoins devaient comparaître. L'ami chargé par
-moi de me représenter ne pût que déposer un témoignage écrit de Mulder
-absent comme moi; Toulouse Lautrec avait mal aux cheveux et ne se
-rendit pas à l'audience. De son côté, le tailleur pratique fit
-comparaître une ouvrière qui, disait-il, avait précisément couché en
-son domicile le jour indiqué. Cette pauvre fille préféra me noircir et
-m'attribuer mille honteux propos que de perdre sa place. D'autre part,
-et comme second témoin, mon adversaire présentait un architecte, vieux
-garçon coureur de fillettes, dont l'antipathie m'était connue de
-longue date, de par certains regards auxquels un homme exercé
-reconnaît vite un ennemi. Ce dernier, trop malin pour faire un
-grossier mensonge, glissa volontiers sur les injures qu'il déclara
-avoir vaguement entendues, sans en avoir pu discerner l'auteur. Il
-s'étendit hypocritement sur la fréquence des séances musicales qui se
-donnaient chez moi, tant et si bien, que le juge de paix, oubliant le
-point de départ et les injures qui seules devaient être en cause, me
-condamna à payer à mon délicieux voisin cinquante francs de
-dommages-intérêts, pour me punir, sans doute, de mon amour immodéré
-pour la musique.
-
-Le coupeur triomphant se conduisit, en l'occurrence, comme se
-conduisent les gens fautifs auxquels la justice, avec son ordinaire
-logique, a donné par devant les hommes une apparence de raison. Fort
-de mon absence, il s'assura le concours d'un huissier et la saisie
-suivit de près la signification du jugement. Les lenteurs de la poste
-et l'indifférence du concierge m'empêchèrent d'être mis au courant de
-toutes ces opérations qui s'effectuaient à Paris pendant que je humais
-les effluves embaumés et les brises tièdes de la baie de Monaco. Et
-voilà comment je trouvai en arrivant chez moi la porte forcée, les
-meubles en désordre et partout la trace odieuse que laissent après eux
-les sinistres oiseaux de proie, grippe-sous aux doigts crochus, dont
-l'illisible copie chèrement payée, assure la ruine irrémédiable de
-ceux que la loi n'a pas tout-à-fait accablés.
-
-Vous dépeindre la colère qui s'empara de moi, lorsqu'un coup d'oeil
-circulaire m'eut révélé de quelle infamie j'étais victime, je préfère
-y renoncer, mais je vous déclare que je confondis dans une même vision
-spontanée de carnage collectif, les physionomies mélophobes de mon
-voisin, du juge de paix, de l'architecte et de l'huissier, encore que
-ce dernier ne fût que l'instrument de la loi dont je pâtissais. Une
-chose surtout porta mon indignation à de paroxystiques hauteurs, ce
-fut le choix, au nombre des divers objets saisis, du cartonnier,
-réceptacle de mes chers et précieux manuscrits. Je manquai m'évanouir
-à l'idée qu'une main inconsciente et mercenaire avait souillé ce
-coffre où reposaient, en attendant peut-être de glorieuses
-exhumations, les produits d'un labeur obstiné de dix ans. Ce viol
-m'apparut comme un supplément inutile de férocité, venant s'ajouter à
-la satisfaction pure et simple de la loi pour me rendre cette dernière
-plus odieuse encore, et dans l'éclair de ma légitime fureur je compris
-l'Anarchie.
-
-Mais, comme il s'agissait de parer tout d'abord aux conséquences
-immédiates de la saisie et qu'une prompte intervention suffisait pour
-cela, je n'eus garde de m'arrêter longuement aux considérations
-théoriques et je m'empressai de solder la note de mes juridiques
-émotions. J'eus la sagesse de ne pas écouter les conseils d'un docteur
-en droit de mes amis qui me garantissait un triomphe en appel, et pour
-n'être point tenté d'avoir jamais recours à la justice des hommes, je
-me remémorai quelques sentences latines telle que: _Homo homini lupus_
-ou encore _Summum jus, summa injuria_, lesquelles, chère cousine, je
-livre à votre sagacité en vous priant de ne me point tenir rigueur
-pour les flots d'encre versés par moi sur les ci-jointes feuilles.
-
-
-
-
- Paris, 9 mars.
-
-
-Vous ai-je dit, cousine, qu'une seconde tournée doit commencer le 11
-courant et que nous ne sommes rentrés à Paris que le temps strictement
-nécessaire pour nous remettre de nos fatigues. Je commence à dominer
-un peu la colère qui s'est élevée en moi à la suite du ridicule procès
-que je vous ai si longuement narré dans ma précédente lettre. J'impose
-silence aux protestations de mon amour-propre froissé et aux cris de
-révolte de ma conscience éprise de justice; j'essaie de me créer un
-nouvel état d'âme et d'envisager l'existence dans nos rapports avec
-les autres hommes comme une bonne farce très immorale, au fond, dans
-laquelle il se faut efforcer d'être uniquement spectateur, si l'on ne
-veut pas être ou dupeur ou dupé.
-
-La fantaisie m'a pris avant-hier d'aller entendre Manon à
-l'Opéra-Comique, en compagnie de Mulder, pour échanger avec lui mes
-impressions au cours de cette oeuvre que je considère comme la perle
-de l'écrin musical de Massenet. Je ne pense pas, en effet, qu'il soit
-possible de rencontrer plus de charme et plus de grâce sautillante et
-maniérée, unie à plus d'humanité sincère et de vibrante passion.
-Hélas, ma mauvaise fortune a voulu que l'interprétation fût inférieure
-à tout ce que j'étais en droit d'attendre dans le second théâtre
-lyrique de la capitale. Si j'excepte le tendre Leprestre qui a fort
-bien dit et très joliment chanté quelques passages de sentiment
-délicat, pour lesquels il faut, j'en conviens, mieux que l'appoint
-d'un bel organe, tous les autres acteurs chargés de défendre Manon
-m'ont paru fort au-dessous de leur tâche. Jamais choeurs de province
-ne furent aussi mal réglés. L'orchestre, lui-même, l'orchestre tant
-réputé de l'Opéra Comique, dirigé d'ailleurs par un succédané du
-maëstro Danbé, prenait part à la débandade générale. C'était si
-mauvais, qu'à plus de vingt reprises j'ai dû maintenir de force à son
-fauteuil, Mulder qui se démenait comme un diable et qui menaçait
-d'éclater.
-
-Une ouvreuse qui lisait sur nos visages le mécontentement croissant
-avec l'heure, me dit en me remettant ma canne et mon chapeau.
-
---Ces Messieurs n'ont pas l'air satisfait.
-
---Effectivement, Madame, nous ne le sommes point.
-
---Ces Messieurs ont peut-être oublié que c'est aujourd'hui dimanche.
-
---Tiens, c'est vrai, fis-je à cette honnête femme, me gardant bien de
-partir en guerre contre ce préjugé sans doute ancestral, dont sa
-réponse était l'éclatante preuve, à savoir qu'il se faut résigner le
-dimanche, à subir chez M. Carvalho de déplorables auditions des
-chefs-d'oeuvre consacrés.
-
-Il faut que je vous conte, petite cousine, une visite que j'ai faite
-hier à un vieil ami dont le nom sûrement est connu de vous; j'ai nommé
-le sculpteur Pendariés. J'ai toujours eu pour la sculpture un amour
-spécial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mêlée de
-respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la
-réalisation d'une oeuvre sculpturale qu'il y a positivement lieu de se
-demander comment dans une époque de veulerie musculaire comme la
-nôtre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une
-carrière aussi ingrate. L'imagination qui se plaît à considérer les
-artistes comme des êtres délicats et raffinés, un peu mièvres et
-féminins en quelque sorte s'effarouche de cette vision brutale d'un
-homme, luttant corps à corps avec un bloc de glaise informe qu'il
-pétrit à sa fantaisie, ou encore, faisant sauter à larges coups de
-maillet, les éclats d'un cube de marbre d'où surgira l'impérissable
-beauté, comme un thésauriseur fendrait le mur d'un vieux castel où des
-trésors sont enfouis.
-
-Encore s'il ne fallait pour aboutir que l'effort physique et la seule
-patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte
-la foi et non point seulement cette foi qui se manifestant avec des
-ardeurs d'incendie a pu dicter à tel poète, à tel peintre même, une
-page immortelle, une géniale composition. En sculpture, l'Etincelle
-n'aboutit point, l'inspiration véhémente en est pour ses frais. Ce
-qu'il faut au sculpteur pour ciseler son rêve, c'est la hantise
-constante, l'obsession de son idéal, la persécution de l'image guidant
-la main durant les innombrables séances de l'exécution. Plus que tout
-autre, il connaît les affres du travail, et parmi les écrivains dont
-l'oeuvre aujourd'hui rayonne sur la France intellectuelle, je n'en
-vois qu'un qui eût mérité de tenir le ciseau, c'est Gustave Flaubert,
-l'homme au burin méticuleux, l'implacable forgeur qui travaillait sa
-prose, comme travaille à l'ébauchoir le sculpteur qui tantôt rogne,
-tantôt ajoute un ruban de glaise à sa réfractaire statue, sans tenir
-compte du vol impassible de l'heure et sans s'émouvoir de l'oeuvre qui
-n'avance pas.
-
-Donc je suis allé voir mon ami Pendariés que je n'avais pas vu depuis
-plus d'un an et qui me pardonne volontiers la rareté de mes visites,
-car il sait combien je suis avec lui de coeur et combien je
-m'intéresse à sa personne et à son art.
-
-A dire vrai, j'étais un peu curieux de savoir ce qu'il va présenter au
-prochain salon, car nous ne sommes pas éloignés de l'ouverture du
-Palais de l'Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n'a pas
-cessé d'exposer des oeuvres toujours estimées et plusieurs fois
-d'ailleurs récompensées. J'ai gardé le plus gracieux souvenir d'un
-Narcisse en marbre qu'il exposa ces deux ans passés et qui m'apparut
-comme un petit chef-d'oeuvre de charme et de mièvrerie sensuelle.
-J'avais même composé à son intention pour être gravés sur le socle
-huit vers que je m'en vais vous dire.
-
- Joli comme un été qui touche à son déclin,
- Dans la pâle clarté d'une aube languissante,
- Narcisse est étendu près d'une eau bruissante
- Et contemple, amoureux, son visage câlin.
- Sa chevelure ondoie au gré du flot morose,
- La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons.
- Cependant que perdu dans les bleus horizons,
- Longuement il jouit de sa métamorphose.
-
-L'illustre maître Falguière, de qui Pendariés prit conseil, jugea que
-le sujet se passait de commentaires et peut-être eut-il raison.
-
-Je m'attendais donc à voir cette fois encore quelque oeuvre nouvelle,
-en laquelle se donneraient libre carrière les qualités maîtresses de
-mon ami, à savoir l'harmonie des formes, la souplesse câline des
-contours et cette passion chantante de la chair qu'il sait si bien
-rendre voluptueuse et frissonnante.
-
-Après les accolades et les reproches mutuels sur notre apparente
-indifférence à l'endroit l'un de l'autre, j'interpellai vigoureusement
-le sculpteur que je sais cachottier et mystérieux pour les choses de
-son art. «J'espère que tu nous a bâti quelque joli morceau pour le
-prochain salon et je ne te cache pas que je suis venu pour en avoir la
-primeur.
-
---«Bah! fit-il avec une moue, qu'il s'efforça de rendre dédaigneuse,
-mais où je sus lire un manque total de sincérité, c'est si peu de
-chose.
-
---«Possible, mon vieux, mais je demande à voir.»
-
-A mesure que nous avancions vers l'atelier je surprenais sur sa mobile
-et expressive physionomie, l'éclatement comprimé d'un sourire
-mystificateur.
-
-Que va-t-il me montrer, pensais-je. Et cependant la porte s'ouvrit.
-
-Cette fois je me reculai: Dans la lueur pâlissante d'une fin d'après
-midi, m'apparaissait immense, à cause un peu de l'atelier très exigu,
-l'oeuvre presque achevée que mon talentueux ami réserve au salon de
-sculpture des Champs-Élysées.
-
-«Peste, mais c'est du marbre», fut mon premier cri. Vous me direz que
-ce n'est point là l'expression d'un sentiment très esthétique, mais
-j'avoue qu'au premier moment je fus dominé par la vision du labeur
-géant que mon ami venait d'accomplir, considération de second ordre
-j'en conviens, qui ne tarda point à s'effacer devant une autre plus
-flatteuse: l'admiration.
-
-Sur un socle à pivot parfaitement équilibré et qu'une main d'enfant
-pourrait sans nul effort déplacer circulairement, un homme nu, d'un
-tiers au moins plus grand que nature, développe debout la plus
-admirable anatomie qui se puisse rêver.
-
-Cet homme, un paysan comme l'a voulu son auteur et non point un paysan
-d'atelier aux rondeurs mièvres et graciles d'Apollon, mais un rustre à
-la puissante musculature, s'est arrêté près d'une roche inculte. Les
-jambes fléchies, le torse un peu voûté de l'homme qui se livre aux
-travaux ardus de la terre, tout dans son attitude et dans son
-mouvement crie la fatigue et l'effort continu d'une laborieuse
-journée. Derrière lui, contre ses pieds, il a déposé dans un geste de
-lassitude suprême, la pioche dont tout le jour il éventra le sol
-rétif. Car la terre où ses pieds se sont posés ne respire rien moins
-que la fertilité et ce n'est pas sans peine qu'elle nourrit ses amants
-obstinés, l'ingrate et revêche marâtre. Aussi l'homme à la longue
-s'est-il découragé; le peu d'âme qui somnolait en ce coffre de brute
-attelée au labeur, lui vient aux lèvres dans un appel à la toute
-justice d'en haut. Aura-t-il après ces fatigues subies, l'équitable
-joie des récoltes; voudra-t-elle multiplier pour le payer de ses
-peines, les graines que ses mains ont confiées à ses entrailles, la
-terre mauvaise entr'ouverte sous son effort. Et joignant ses mains
-calleuses où le manche du pic a laissé l'ineffaçable stigmate du
-travail, levant au ciel sa face où pour une minute s'est réfugiée la
-vie de tout ce grand corps, le paysan s'exalte en une prière
-marmonnée, plus grande et plus sincère en son inexpression que les
-fadeurs apprises de tous les cagots de sacristie.
-
-Vous dirai-je la joie délirante que je versais dans l'âme de mon
-précieux ami en lui énumérant une à une, toutes ces émotions que je
-viens de vous dire et que je déduisais de mon attentif examen. Encore
-ne m'attardai-je point, avant tout, féru d'art sincère, à lui vanter
-l'exactitude merveilleuse des attaches et l'incomparable fini des
-moindres détails, toutes choses qui ne sauraient échapper à l'oeil
-exercé des professionnels.
-
---«Et quel titre vas-tu donner à ce beau morceau?»
-
-Au lieu de répondre directement à ma question Pendariés me dit:
-
---«Te chargerais-tu d'en trouver un satisfaisant?
-
---«Non, certes.
-
---«Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de
-résumer par un mot sans doute insuffisant l'état d'âme complexe que
-j'ai voulu rendre. Tu n'as pas eu besoin de titre pour me comprendre;
-d'autres, je l'espère, me comprendront également et c'est la plus
-grande récompense que je puisse espérer. Ce paysan qui, vers la fin du
-jour, laisse tomber sa pioche, et brisé de fatigue, invoque un Dieu
-qu'il ne voit pas, mais dont il attend l'infinie miséricorde et qui
-lui donne la force encore de se résigner, ce paysan c'est moi-même.
-Ah! pendant les deux ans qu'a duré ce travail, dont tu contemples le
-résultat, que de fois moi aussi j'ai laissé tomber le marteau, pesant
-à mes pauvres mains gourdes. Et je les ai levées vers l'Idéal, ces
-mains fatiguées qui s'épuisaient à rendre mon rêve; oh! si du moins je
-l'ai pu rendre assez pour que d'autres hommes le déchiffrent, je n'ai
-plus rien presque à désirer.»
-
-Ce bougre là m'avait ému avec son éloquence simple et bon enfant; je
-ne trouvai rien à lui dire et je me contentai dans une pression de
-mains de lui témoigner combien son oeuvre m'allait au coeur. Après
-quoi, lui-même me prenant aux épaules me fit pirouetter vers la porte
-entr'ouverte de l'atelier en me disant: «Allons boire un bock à la
-santé de mon Bonhomme!»
-
-
-
-
- 10 mars.
-
-
-C'est demain que nous reprenons la vie errante, et pour un bon mois
-s'il vous plaît. L'itinéraire ne nous promet pas cette fois une
-succession de séjours paradisiaques et nous n'aurons guère le choix,
-ce me semble, qu'entre le brouillard et la pluie, dans les vingt et
-une cités que je vois figurer sur la liste à moi confiée, mais dame,
-on s'amollirait à la fin si l'on rencontrait fréquemment en voyage des
-oasis comme Monte-Carlo. Il se faut aguerrir à ses dépens et nous ne
-mourrons pas d'avoir affronté Saint-Nazaire, _Nazaire les chiens_,
-comme il me souvient d'avoir entendu dénommer ce savoureux port de
-mer, à l'époque où je m'embarquais à bord du _Lafayette_ pour la
-Havane et Vera-Cruz.
-
-Oui, cousine, c'est vers la Bretagne que nous allons porter nos pas
-impénitents; oyez plutôt: Rennes, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest,
-Lorient, Vannes, Nantes, Saint-Nazaire. Nous pousserons s'il plaît à
-Dieu jusqu'à Bordeaux et rentrerons à grandes enjambées par quelques
-cités importantes du centre et de l'ouest.
-
-A vrai dire, il me tarde presque d'être en route et je sens que je
-vais quitter Paris sans trop de regrets; les huit jours que j'y viens
-de passer n'ont pas été précisément fertiles en douces minutes et si
-j'excepte ma visite à Pendariés, tout le reste est indifférent sinon
-désagréable.
-
-Je subis cette impression très curieuse d'être dépaysé chez moi, pour
-ce fait que je viens d'arriver à peine et que j'en vais aussitôt
-repartir. Le séjour que je fais à Paris m'apparaît simplement comme
-une étape un peu prolongée, insuffisante toutefois pour contracter des
-habitudes, et n'ayant rien qui me retienne, j'ai presque hâte de
-décamper. La saison, d'ailleurs, est indécise; il ne fait ni froid ni
-chaud, mais l'immobilité dans un grand fauteuil vous glace jusqu'aux
-moëlles; au dehors, de courtes averses et des coups de vents, tout cet
-ensemble atmosphérique auquel on donne le pittoresque vocable de
-giboulées.
-
-Et puis, dame, à courir les grands chemins comme nous faisons, on se
-sent quelque peu devenir nomades. Changer d'air et de table et de lit
-et d'horizons et de visages, cela devient à la longue une nécessité.
-Excepté ce détail que notre vêtement est confortable et que les trains
-rapides nous épargnent l'usage des souliers à clous et des bâtons
-ferrés, nous sommes aussi des chemineaux. Ce parallèle me séduit
-d'autant plus à cette heure, que le beau poète Jean Richepin triomphe
-présentement à l'Odéon avec une pièce portant ce titre: _Le
-Chemineau_. J'en suis ravi pour la gloire de l'auteur et aussi pour
-les destinées de ce bon vieux Théâtre; mais croiriez-vous que
-l'importance des recettes et la location par trop anticipée, m'ont
-empêché d'entendre cette oeuvre, que si volontiers j'eusse applaudie.
-Fasse le ciel qu'elle demeure au répertoire et que je la puisse aller
-voir en d'autres temps, d'autant plus qu'elle est, dit-on, fort bien
-jouée. Ce brave Decori a trouvé cette fois l'occasion qu'il devait
-chercher depuis longtemps, à savoir un beau rôle bien écrit, avec de
-beaux vers, pour mettre en valeur toutes ces choses et aussi les
-qualités maîtresses de comédien qui sont les siennes. Quand je pense
-que je l'ai vu ces deux ans passés, tenant dans le _Tour du Monde en
-quatre-vingts jours_, au théâtre des Galeries Saint-Hubert, à
-Bruxelles, le rôle de Gaston Jollivet, le reporter Français de la trop
-célèbre féérie! On sentait dans ses moindres gestes, et bien qu'il fût
-infiniment meilleur que ses comparses, un dégoût profond d'avoir à
-dégoiser les banalités de son rôle et comme une honte secrète de se
-prêter à ces bassesses dramatiques. Il doit être heureux cette fois; à
-lui les belles créations où l'on se dépense, où l'on peut être
-soi-même et donner au public la mesure de son talent! Heureux Decori.
-
-J'ai rendu visite à Salis en son pied à terre de la rue Germain Pilon.
-C'est de lui que je tiens l'itinéraire dont je vous entretenais tout à
-l'heure. Ce diable d'homme est un des êtres les mieux trempés que
-j'aie encore vus. Je l'ai trouvé, l'oeil terne, la face jaune avec des
-reflets verts, replié sur lui-même et souffrant visiblement comme le
-trahissaient d'involontaires crispations du visage. Il refuse
-absolument de garder le lit malgré son état d'extrême faiblesse et il
-se traîne sur un grand fauteuil à clous d'or, celui, si je ne me
-trompe, qui se trouvait à droite en entrant, tout à côté de la Diane
-de Houdon, au Chat Noir de la rue Victor Massé. Autour de lui c'est un
-entassement inouï de cadres de toutes grandeurs et d'objets
-multiformes; toute la décoration intérieure du célèbre cabaret. Je
-reconnais les fameuses bottes à revers qui, pendant quelques mois,
-figurèrent sur un socle avec cette inscription: Tronc pour les pauvres
-de Séverine. Des chassepots, des sabres de cent Gardes, des baudriers
-et aussi des casques de dragons et des shakos de grenadiers sont jetés
-pêle-mêle dans un coin. C'est tout le matériel dont s'armaient, aux
-jours de grande liesse, les habitués du Chat Noir ayant à leur tête le
-capitaine Nardau, pour défiler en monôme dans les trois petites pièces
-contiguës qui composaient le cabaret.
-
-Je retrouve aussi le beau lutrin massif en chêne surmonté d'un aigle
-de bronze aux ailes demi étendues; le lutrin sur lequel, avant de
-prendre place dans la très artistique collection des oeuvres
-Chatnoiresques, chaque peinture ou dessein nouveau devait effectuer un
-stage. Lors de la reprise de l'_Epopée_, ces deux ans passés, un
-dessin colorié de Caran D'Ache amusa pendant plus de six mois, les
-visiteurs de tous pays qui firent le pèlerinage de la rue Victor
-Massé. Ce dessin représentait le général Bombardier, une sorte de
-foudre de guerre, emporté par le galop formidable d'un cheval à
-l'hypertrophique musculature. Des quatre fers de ce terrible bucéphale
-partaient des éclairs; sous son ventre fumant, des obus se croisaient,
-sans même interrompre ou gêner sa course vertigineuse. Sur les côtés,
-mais réduits à de pygméennes proportions, des postes d'artilleurs
-organisaient leurs batteries. Bombardier les dominait de sa haute
-taille, et le visage impassible, franchissait d'un bond
-d'invraisemblables fourrés de hautes herbes et des rivières qu'il
-sautait comme autant de ruisseaux. Les tons passés de l'aquarelle dont
-l'oeuvre était rehaussée lui donnaient l'apparence d'une superbe
-épreuve d'Epinal. Le cadre empire aux baguettes blanches avec des
-dorures en forme d'aigles achevait la mystification et j'ai plusieurs
-fois entendu des visiteurs, affirmer hautement aux personnes qui les
-accompagnaient que c'était là le très véridique portrait d'un général
-de l'Empire.
-
-Cette oeuvre céda le pas à une charge remarquable de l'excellent
-caricaturiste Léandre, représentant Salis en train de bonimenter. Vêtu
-de la fameuse redingote grise aux deux rangs de boutons en arc de
-cercles se rejoignant en avant sur la taille, le poing gauche à la
-hanche, le bras droit tendu vers l'écran où défilent des bataillons,
-les doigts surchargés de massives bagues, le gonfalonier de la butte
-commande une charge de cavalerie, et son oeil, à demi caché sous sa
-broussailleuse paupière, lance de fauves éclairs dans la direction
-d'un imaginaire ennemi.
-
-Au-dessus du portrait de Salis, dans lequel déjà les traits sont
-volontairement accentués, une esquisse représente la tête d'un
-guerrier moyennageux disparaissant sous un casque d'où seuls émergent
-les lèvres et le menton. L'oeil s'aperçoit par un orifice ménagé à son
-niveau dans la paroi du casque. Et cet ensemble donne l'impression
-générale de la tête nue de Salis, par suite du fantaisiste arrangement
-des lignes. C'est de la bonne charge et de la très spirituelle
-caricature, en même temps que cela constitue au gentilhomme une
-réponse aux historiens mal informés qui lui voudraient contester sa
-chevaleresque origine.
-
-Le dessin qui, plus récemment, occupait le poste d'honneur, était, si
-je ne me trompe, un encadrement du très curieux et très cocasse sonnet
-olorime de Jean Goudezki. A ce sujet, laissez-moi vous dire après
-Jules Lemaître en personne, que ce sonnet en lequel chaque vers est
-strictement et syllabiquement répété, est le seul de ce genre que
-possède notre Littérature, et ce, malgré les acrobaties et les tours
-de gymnaste auxquels si souvente fois se livrait Théodore de Banville.
-Je regrette que ma mémoire en soit présentement dépossédée, mais je
-vous en veux néanmoins citer deux alexandrins qui vous édifieront sur
-la teneur du reste. (Le sujet, il est bon que je vous en instruise,
-est une invite à Alphonse Allais, lui énumérant les plaisirs
-champêtres que l'auteur le prie de venir partager avec lui).
-
- A l'ombre à Vaux, l'on gèle. Arrive! Oh! la campagne.
- Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.
-
-
-Vous jugez par ces deux vers du joli casse-tête chinois que devait
-constituer l'ensemble. Je ne suppose pas qu'un comédien, même des
-mieux doués, parvint jamais à le faire entendre en le déclamant à des
-auditeurs, voire aux plus rompus en l'art d'ouïr des étrangetés
-rimées.
-
-Sur la marge spacieuse entourant le dit sonnet, le spirituel Georges
-Delaw avait donné libre carrière à la plus échevelée fantaisie. Sous
-l'auvent d'une monumentale cheminée, les deux amis (Goudezki et
-Alphonse Allais) faisaient sauter l'omelette au lard mentionnée dans
-la courte pièce. Autour d'eux, accrochées aux murs et aux solives du
-plafond, d'innombrables jambonnailles et autres pièces de paysanne
-charcuterie, faisaient rêver de prodigieux gueuletons et de
-gargantuesques mangeries.
-
-Plus loin, sur l'autre face de la marge, une servante à la croupe
-rebondie emplissait de cervoise les verres moultes fois vidés de nos
-campagnards improvisés dont les mains se tendaient en des gestes de
-bachiques désirs vers la gorge mal défendue.
-
-Vous ne m'en voudrez point, cousine, de m'étendre si longuement sur
-ces détails; je prends peut-être, à vous énumérer ces choses, plus de
-plaisir que vous n'en aurez à les lire et ce plaisir, croyez le bien,
-ne va pas sans quelque mélancolie. Car c'est du passé que je parle et
-l'effort que je fais à cette heure pour me remémorer avec quelque
-précision les êtres et les objets qui furent un temps mêlés à ma vie,
-suffira, je l'espère, à me les rendre inoubliables désormais.
-
-L'hôtellerie du Chat Noir, qui sous la patine du temps avait revêtu
-ces tons gris propres aux monuments historiques, est redevenue en
-quelques jours, l'uniforme et quelconque maisonnette en laquelle
-s'abritera la précieuse santé d'un marchand de savons, rentier.
-Disparues la verrière suggestive de Willette, la danse macabre et la
-procession du Veau d'or; envolées au vent les superbes lanternes en
-fer forgé qu'au temps de sa gloire naissante le maître Grasset dessina
-tout exprès pour Salis; et l'enseigne hiératique, où dans un croissant
-de Lune ricanante, un chat se profilait debout sur ses pattes de
-devant, et aussi le Grand Soleil aux rayons dorés, qui surmontait la
-fenêtre du premier étage et s'irradiait sur un chat apothéotique. Je
-traversais hier encore la rue Victor Massé et ne songeant plus que
-tout ce décor n'était désormais vivant qu'en la mémoire de
-quelques-uns, je laissai par mégarde errer mes yeux sur l'emplacement
-de l'ancien cabaret. Les murs, fraîchement crépis, me renvoyèrent une
-image plate, dont l'uniforme blancheur, trouée de ci de là par le vert
-sale des volets, me fit croire un instant que je m'étais trompé de
-route. Une seconde j'hésitai, puis je me souvins, et sans vouloir me
-retourner, je hâtai le pas.
-
-Mais peut-être serait-il temps que je revinsse à mon directeur,
-puisque tant est que je me suis abandonné à vous décrire l'étrange
-bric-à-brac au milieu duquel je l'ai trouvé. J'ai peine à croire, en
-l'examinant avec quelque attention, que ce pauvre être au visage
-crispé, à l'oeil éteint, aux membres déjetés, se prépare à partager
-avec nous les fatigues d'un mois de tournée. Malgré ce que je sais et
-ce que j'ai pu voir cent fois, de sa résistance nerveuse et de son
-héroïque volonté, je ne me le figure pas, cette fois, secouant tout
-ensemble son masque de souffrance et la veulerie de son pauvre corps,
-et, jetant par dessus la rampe, à la tête des spectateurs, les
-outrancières métaphores et les cinglantes ironies. Sans doute le
-médecin qui dirige son traitement se propose-t-il à la dernière heure,
-d'opposer à son départ une formelle interdiction, et, pour éviter
-d'inévitables querelles, a-t-il refusé jusqu'à présent d'aborder
-devant ce terrible malade un aussi délicat sujet.
-
-La tournée se peut à la rigueur passer de son barnum et nous avons
-avec nous Dominique Bonnaud, lequel a donné plus d'une fois la preuve
-de ses capacités oratoires.
-
-Néanmoins je suis curieux de savoir si le gentilhomme a songé à cette
-éventualité d'une ou plusieurs représentations ayant lieu sans son
-concours, ce qui, jusqu'à l'heure actuelle, ne s'est pas encore
-présenté.
-
---«Vous me semblez un peu fatigué, mon cher Salis, et j'ai peur que le
-repos de huit jours que vous venez de prendre ne soit pas tout à fait
-suffisant à vous mettre sur pieds.
-
---«Peuh! je ne suis ni plus ni moins malade que pendant les quinze
-derniers jours de la précédente tournée. Je ne suis pas douillet pour
-ma personne et je ne me plains pas pour rien. Tel que vous me voyez,
-je supporte depuis vingt jours, une diarrhée qui ne me laisse pas une
-demi-heure de repos le jour comme la nuit.
-
---«Diable, mais c'est grave, cela.» Et je commence à m'expliquer
-l'état d'affaissement où je l'ai trouvé et aussi les tons livides de
-sa physionomie.
-
---«Ah! vous croyez, fait-il avec quelque incrédulité.
-
---«Mais que vous ordonne votre médecin?
-
---«Mon médecin, c'est un âne. Je continue à le voir parce que je me
-suis trouvé bien de ses conseils il y a deux ans; mais je crois qu'il
-a perdu son latin et qu'il n'en sait pas plus long que moi sur mon
-mal. Il prétend que j'ai de la tuberculose intestinale et il m'ordonne
-une quantité de médecines à prendre par en haut, par en bas. Il peut
-se fouiller, j'ai horreur de ça. Je les envoie chercher tout de même
-chez le pharmacien, il faut bien faire un peu marcher le commerce.
-Voyez plutôt, sur la commode.»
-
-Et j'avise en effet sur le meuble indiqué toute une théorie de flacons
-aux têtes savamment empanachées. Il y a du laudanum, des capsules de
-créosote et des cachets de naphtol, tout ce qu'il faut pour me
-confirmer dans ce diagnostic de tuberculose intestinale que Salis me
-vient de répéter, avec l'air dégagé d'un homme qui parlerait du mal
-dont peut souffrir son propriétaire ou quelque très indifférent
-créancier.
-
---«Tout cela pourrait vous faire grand bien, lui dis-je, m'efforçant
-de lui parler avec gravité. Le moment n'est pas venu d'abuser de vos
-forces et je crois qu'à la veille d'un départ, il serait temps de
-vous défaire de cette incommodité dont vous me parliez tout à l'heure
-et qui peut à la longue devenir pour vous un danger réel.
-
---«Vous parlez de ma diarrhée; certes, j'en ai plein le dos, mais
-d'autre part, prendre des lavements, à mon âge et quand on n'en a pas
-l'habitude, convenez que c'est dur. Je ne sais pas si je me déciderai
-jamais à boire de ce côté. Jusqu'à présent savez-vous comment j'ai
-toujours soigné la diarrhée? par les oeufs durs. Et je continuerai: ce
-sera le triomphe de la médecine paysanne.» Puis, abandonnant ce sujet
-pénible, il vient à parler des tournées qui suivront celle que nous
-allons entreprendre, des pourparlers engagés déjà pour l'Autriche et
-pour l'Italie. La Russie l'attire par dessus tout et il ne renonce pas
-à l'idée de donner l'_Epopée_ à Pétersbourg, devant le Tzar. «Dame,
-dit-il, il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un cheveu que le
-souverain Russe vint au Chat Noir, lors de sa promenade triomphale
-dans Paris. J'avais manoeuvré comme un zèbre pour déterminer ces
-messieurs du Protocole à faire figurer l'_Epopée_ au nombre des
-réjouissances dont on devait régaler l'Illustre visiteur. Songez donc,
-personne mieux que moi n'était en posture de demander pareille
-faveur. Crozier, le chef du Protocole, fut un des assidus du Chat
-Noir, au temps de la fondation. Il a dit chez moi entre deux bocks des
-vers qui ne cassaient rien et qui n'ont pas fait oublier Corneille. Je
-crois même qu'il a pris un avant-goût des fonctions qu'il remplit à
-l'Elysée présentement, en ordonnant quelque peu le cérémonial imposant
-qui signala le transfert du Chat Noir, des boulevards extérieurs à la
-rue Victor Massé. Crozier m'était donc tout acquis; mais il s'est
-trouvé quelque imbécile pour faire remarquer que la visite du tzar en
-mon hôtel contrasterait par trop avec la somptuosité des fêtes que la
-ville de Paris offrait à son auguste visiteur et mon projet a été
-remisé.
-
-«N'importe, on s'était ému à l'ambassade russe des démarches faites
-par moi et il m'y fut déclaré que le tzar ne manquerait pas de me
-venir voir à l'occasion du second voyage un peu moins officiel que le
-premier qu'il ferait dans la capitale. D'ailleurs je lui ai décerné le
-titre de tuteur officiel de la Butte et un semblable honneur ne va pas
-sans quelque obligation. Si donc nous allons à Pétersbourg, la cour
-nous est acquise et vous voyez quel coup de grosse caisse à notre
-rentrée en France.»
-
-Et le voilà lancé; ses yeux ont repris leur éclat, son torse s'est
-redressé. Il gesticule en parlant comme s'il avait à faire à son
-auditoire des jours de représentation et je lui dis au revoir, ne
-doutant plus une seconde qu'il bonimentera comme un seul homme, à
-Versailles, le surlendemain.
-
-La température est exceptionnelle aujourd'hui. Le ciel, ce soir invite
-à la promenade. Une fantaisie me vient. Je vais faire un tour au bois
-à bicyclette. Il est dix heures; je rentrerai vers minuit et je
-m'endormirai de ce bon sommeil qui suit deux heures de pédale. Las! ma
-machine, après huit mois de remise est dans le plus piteux état; j'ai
-toutes les peines du monde à gonfler mes pneus et minuit sonne que je
-suis à peine à la Porte Maillot. Devant la Brasserie de l'Espérance,
-je mets pied à terre pour m'offrir un bock. A la terrasse, tout près
-de moi, quatre jeunes gens en tenue de cyclistes devisent gaîment.
-Sans nul effort pour surprendre ce qu'ils disent, j'entends assez pour
-me rendre compte que les deux messieurs ont rencontré par hasard les
-deux demoiselles, deux soeurs, et que leurs propos roulent sur
-l'étrangeté des rencontres en semblable occurrence.
-
---«Tu te souviens, Jeanne, dit l'une des cyclistes, comment s'est fait
-l'an passé le mariage de notre amie Augustine.
-
---«Ah oui, c'est très drôle, répond la soeur, elle a fait connaissance
-de son fiancé dans une culbute au bois. Il est tombé le premier, elle
-qui venait derrière, a suivi et ils se sont trouvés si bien, comme ça,
-l'un sur l'autre, qu'ils se sont promis de continuer.»
-
-
-
-
- Versailles.
-
-
-La proximité de Paris nous octroie toute licence pour nous rendre à
-Versailles à notre gré. Aussi vous pensez bien que je ne me suis point
-donné d'entorse pour arriver de bonne heure en cet historique séjour.
-N'importe, le voyage, si court soit-il, n'a pas été pour moi tout à
-fait dépourvu de charme.
-
-En parcourant la ligne des innombrables wagons à galeries qui
-stationnent au départ (gare Montparnasse) je découvre un compartiment
-de seconde classe absolument veuf de voyageurs. J'y pénètre et je
-m'aperçois tout d'abord de la difficulté qu'il y a à voyager avec
-quelque bagage, dans ces compartiments aménagés pour le service des
-lignes de banlieue. De filet nulle trace et sous les banquettes,
-impossibilité manifeste d'insinuer une valise. Aucun inconvénient à
-cela pour l'heure puisque j'étais seul; j'installe donc à ma droite,
-en les superposant, la valise et la boîte en carton qui composent mon
-bagage restreint. Je consulte ma montre; il reste encore cinq minutes
-avant le départ du train et le quai parfaitement désert me laisse
-espérer que tout ira le mieux du monde. Cependant une jeune femme à la
-taille élégante, au profil intéressant, ouvre la portière et s'asseoit
-en face de votre serviteur. Toutes les chances me dis-je à part moi;
-bonne compagnie et point d'encombrement, et me voilà, pour n'être
-point en retard, faisant observer à la jeune personne qu'elle abîme
-ses yeux à vouloir déchiffrer malgré l'ombre grandissante et la
-pénurie des lampions, son numéro du _Petit Temps_. L'aimable enfant ne
-trouve pas _celui_ (style Willy) de formuler sa réponse; une famille
-de quatre personnes envahit brusquement la boîte exiguë et bien que
-nous ne soyons encore que six voyageurs, quatre de moins que le
-chiffre admis par le règlement, mon bagage m'apparaît déjà très
-incommode et fort mal venu. Fasse le ciel qu'on nous laisse
-tranquilles. Ah! ouiche; après le passage de l'ultime contrôleur,
-trois voyous déguenillés et puant le crottin, pénètrent chez nous
-comme une trombe, se réjouissant tout haut de voyager en seconde avec
-des billets de troisième. Pour ceux-là, ils s'arrangeront comme ils
-pourront, et malgré des réflexions que je ne prends pas la peine de
-relever, je ne touche pas à mon bagage. Mais voilà bien d'une autre;
-cependant que le train s'ébranle, une volumineuse matrone, maintenue
-par la poigne vigoureuse d'un employé, s'engouffre dans l'étroite
-cahute, et cette fois je me vois dans la terrible nécessité de dégager
-la banquette. La bonne dame consent à s'asseoir sur la boîte en carton
-que je vais trouver défoncée en arrivant et je prends sur mes genoux
-l'énorme valise. J'ai conscience de la mine déconfite que je ne puis
-manquer d'avoir en semblable posture et j'ose à peine regarder à la
-dérobée ma voisine de face, qui dissimule derrière le _Petit Temps_ le
-rire incoercible qui la poinct.
-
-
-
-
- Versailles.
-
-
-Bien démodés et bien antiques, les sapins qui font le service de la
-gare. Ils ont tous l'air de vieux carrosses de l'époque du roi Soleil,
-dont on n'aurait depuis, renouvelé ni le cuir ni les étoffes
-intérieures, en sorte que vous vous trouvez en contact direct avec la
-carcasse ligneuse dont votre individu s'accommode assez mal. Les
-chevaux d'ailleurs correspondent suffisamment à ce tableau du
-véhicule. Leurs os font saillie comme le bois des sièges et c'est
-vraiment en piteux équipage que je me fais conduire au théâtre, car
-j'ignore à quelle hôtellerie sont descendus mes camarades, et je
-compte obtenir ce détail de l'obligeante concierge.
-
-Sous une pluie fine, et bien qu'il soit à peine 7 heures, quelques
-gamins attendent l'ouverture des bureaux. Ce sont probablement des
-marchands de contremarques ou encore de ces voyous désoeuvrés qui
-passent volontiers deux heures à la porte des théâtres, attendant le
-bon vouloir de quelque spectateur lassé, pour régaler de lumière leurs
-yeux et leurs oreilles. Deux d'entre eux se précipitent au devant du
-luxueux attelage plus haut décrit et sans que j'en aie aucunement
-exprimé le désir les voilà sautant sur mes bagages cependant que j'ai
-peine à me défendre contre leur subite agression. Une colère me prend,
-«Qui vous a dit que je descendais là! Voulez-vous bien lâcher ma
-valise.» Mais l'un d'eux, avec de profondes révérences et comme s'il
-eût été à l'école de Salis lui-même.--«Je pensais que Monseigneur
-allait descendre; mille excuses à Monseigneur.» Ce langage de l'OEil
-de Boeuf dans la bouche de ce malicieux gamin me fait rire malgré que
-j'en aie et je pénètre chez la concierge. Là j'apprends que mes
-camarades sont descendus tout à côté, à l'_Hôtel des trois Suisses_.
-Je congédie le cocher et mets à profit le voyou grandiloquent qui
-m'offrait ses services. Mais il paraît que je n'en ai pas encore fini
-avec lui, car, après avoir soigneusement examiné la monnaie de billion
-dont j'ai payé ses brefs offices il me court après pour me dire:
-«Monseigneur m'a donné un sou italien.--Tant pis pour toi, fiche-moi
-la paix.» Et je rentre en riant à l'_Hôtel des Suisses_ poursuivi par
-ces mots lancés à toute volée: «Va donc, hé, faux monnayeur.» Qu'on
-vienne après cela vous dire que le voyou malicieux est introuvable
-hors de Paris.
-
-Dans les coulisses, après m'être informé de l'état de Salis qui semble
-un peu meilleur que l'avant-veille, j'aperçois la sympathique bobine
-de mon vieil ami Gowitz. Gowitz est un fonctionnaire très estimé qui
-fut préfet vingt-quatre heures en des époques de troubles et
-d'agitations politiques mais que l'on remercia dès qu'on le reconnut
-capable de réformes sérieuses et réfractaire à toute routine ou
-ridicule esprit de corps. Il eut vite fait de comprendre, n'ayant
-d'ailleurs nulle ambition, la vanité des hiérarchies et préféra
-s'enfermer en des fonctions modestes mais sûres. Noctambule mirifique
-et buveur impénitent il possède le secret de l'éternelle jeunesse et
-il peut vous citer, non sans émotion, les noms très authentiques de
-plus de vingt très illustres et très estimés viveurs dont il a suivi
-les convois. Il a résolu ce problème d'habiter Versailles et d'être
-une des figures les plus étranges de Montmartre. Il se pique de
-connaître jusqu'à la plus neuve débutante, toutes les demi-mondaines
-et dégrafées qui se peuvent trouver, entre minuit et cinq heures du
-matin, de la place Blanche au Square d'Anvers. Il vous peut conter
-sur chacune d'elles mille authentiques détails connus de lui seul et
-de Dieu.
-
-Entre son quatorzième et quinzième sherry brandy, il expose assez
-volontiers son désir de fonder sur la butte un journal portant ce
-titre: _Le Miché_. Ce serait l'organe des intérêts de la très
-nombreuse confrérie rangée sous ce nom. On y accueillerait les
-plaintes et réclamations de ces messieurs, à l'endroit des hétaïres
-dont ils n'auraient pas à se louer; les rosseries de ces dernières
-comme aussi leurs vertus et leurs faits glorieux y seraient
-scrupuleusement enregistrés, etc. etc.
-
-C'est à Gowitz qu'il faut, pour être juste, faire remonter une
-institution qui s'est présentement très répandue à Montmartre et dont
-il est le père incontesté, c'est la _Dernière Pensée_. La dernière
-pensée est le nom pittoresque donné par Gowitz à l'ultime tournée que
-des camarades prennent ensemble avant de se quitter. Malheureusement,
-la _dernière pensée_ n'est définitive que pour l'établissement où l'on
-se trouve. On la peut indéfiniment renouveler en changeant de local et
-pas n'est besoin de dire que, sous ce rapport, Gowitz rendrait des
-points à quiconque.
-
-Aussi n'ai-je regagné hier au soir l'Hôtel des Suisses qu'après avoir
-échangé avec Mulder et mon vieil ami Gowitz un nombre incalculable de
-_dernières pensées_. Voudrez-vous, petite cousine, me faire l'amitié
-de croire que la dernière des dernières n'en a pas moins été pour
-vous.
-
-
-
-
- Châteaudun, 12 mars.
-
-
-Il n'est pas sept heures du matin quand le garçon de l'Hôtel des
-Suisses me vient éveiller pour le départ. Vous me direz que la
-distance de Versailles à Châteaudun n'est pas si considérable qu'il
-s'y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois
-comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux
-bagage en ont décidé ainsi.
-
-Les dernières pensées de mon ami Gowitz m'ont sourdement travaillé
-l'estomac pendant les heures que j'avais espéré consacrer au sommeil
-réparateur. La tête en a quelque peu souffert aussi et je suis en
-proie à ces deux symptômes pour lesquels je vous renvoie aux plus
-savants traités de Pathologie contemporaine: La gueule de bois ou
-Xyllostome et le mal aux cheveux ou _capillalgie_. Ma gorge se refuse
-à proférer un son et la femme de chambre à laquelle je demande un peu
-d'eau chaude à travers la porte me fait répéter par trois fois. Voilà
-qui promet pour ce soir une jolie succession de notes filées. Le tout
-Châteaudun des premières n'aura qu'à se bien tenir. Le maëstro Mulder
-auquel je fais part de mes inquiétudes, me rit au nez au lieu de
-compatir à mes secrètes préoccupations. Par une ironie du sort dont je
-constate une fois de plus l'injustice, il se trouve qu'il a, tout au
-contraire de votre serviteur, la voix limpide et le timbre pur. Comme
-s'il avait besoin de ces choses, lui qui se rit des laryngites et des
-chats et qui, par tous les temps, déchaîne l'harmonie au seul caprice
-de ses doigts.
-
-Salis a vraiment très mauvaise figure ce matin; l'effort qu'il a dû
-faire hier soir à Versailles pour clamer l'_Épopée_ paraît l'avoir
-tout à fait épuisé, non moins d'ailleurs que le repos très insuffisant
-d'une nuit tronquée. Je le vois frissonner malgré les couvertures de
-laine dont il a soin de s'entourer, et je lui conseille de se coucher
-en arrivant à Châteaudun, tout au moins jusqu'à l'heure de la
-représentation.
-
-C'est d'ailleurs ce que j'entends faire moi-même, pour rétablir
-l'équilibre de mes heures de nuit perdues. Mon corps ni ma tête ne
-s'accommodèrent jamais de l'insomnie et je suis le plus absurde des
-hommes, quand je n'ai pas à mon actif pour vingt-quatre heures, le
-tiers de ce chiffre de sommeil.
-
-Donc j'ai fait faire un grand feu de bois et je me suis couché,
-pendant que les dernières bûches se muaient lentement en cendre
-impalpable. Pour m'endormir j'ai pris sur ma table de nuit le mignon
-volume de vers de Cantinelli que l'ami Gondoin a bien voulu me prêter,
-le _Rouet d'Omphale_, et, ma foi, je l'ai lu jusqu'au bout, ce qui me
-fait conclure: qu'il faut, lorsqu'on veut lire avant de s'endormir,
-choisir de préférence des livres bêtes et mal écrits. Cela n'est pas
-l'expression d'un regret, bien au contraire, car c'est sans doute aux
-jolis vers de Cantinelli que je dois les rêves d'azur qui me sont
-venus visiter après ma lecture et qui m'ont bercé jusque vers six
-heures du soir. Encore ne me suis-je point éveillé tout seul: Mulder,
-qui s'alarmait de ne pas me voir, a d'un coup si fort ébranlé ma
-porte, que, des sentiers odorants où m'égarait ma fantaisie, j'ai
-brusquement sauté sur la descente de mon lit et failli renverser tout
-ensemble le bougeoir, la table et le _Rouet d'Omphale_ y déposé.
-
-J'ai demandé si Salis avait pris quelque repos. Ah! ouiche, après
-l'avoir cherché pendant deux heures, pour avoir son avis sur un point
-litigieux, Jolly l'a découvert chez un marchant d'antiquités, en train
-de faire emballer pour sa collection de Naintré, une vingtaine de
-sabres et de fusils datant de la dernière guerre et abandonnés par les
-Prussiens aux portes de Châteaudun. Cet homme est décidément
-incorrigible et marchera jusqu'à son dernier souffle. J'ai quand même
-pitié de lui quand je songe que dans l'état de fatigue et d'épuisement
-où je l'ai vu ce matin à la gare il se propose de dire encore
-aujourd'hui l'_Epopée_. S'il pouvait voir dans une glace son teint
-jaune, d'un jaune sale indéfinissable, avec les yeux éteints et la
-pénible crispation de ses traits, il se ferait peur à lui-même. Mais
-c'est un enfant terrible qui ne veut pas s'avouer sa déchéance
-physique et qui ne veut pas croire que sa machine humaine, toujours
-menée tambour battant et surchauffée, le puisse abandonner dans un
-déclanchement suprême de ses rouages essentiels.
-
-A table d'hôte j'ai l'agréable surprise de rencontrer deux vieilles
-connaissances du quartier latin, deux amis qui ne paraissent pas se
-féliciter outre mesure de leur séjour à Châteaudun. L'un est magistrat
-et il se résigne à cause de l'encombrement de la carrière qui ne
-permet pas d'aspirer trop vite aux centres importants; l'autre est
-professeur de philosophie et prend son mal en patience, parce que le
-nombre plutôt restreint de ses élèves lui donne des loisirs qu'il
-n'aurait pas en d'autres villes et lui laisse le temps de poursuivre
-des études personnelles. Entre la poire et le fromage nous nous
-remémorons quelques coins du quartier disparus aujourd'hui, entre
-autres ce fameux caveau des Alpes Dauphinoises où trônait l'illustre
-Chopinette, Chopinette qui s'intitulait comme présentement Alexandre,
-le seul élève de Bruant. Sur quels points avait bien pu porter
-l'enseignement du maître à l'élève, c'est ce qu'il y avait lieu de se
-demander; pas sur la prosodie, en tous cas, et guère plus sur la
-grammaire, car le tenancier dudit Caveau se chargeait comme pas un
-d'ajouter des pieds innombrables aux vers du professeur et sa
-conversation s'émaillait de cuirs que c'en était un rêve.
-
-Il faut reconnaître cependant que les larges bottes d'égoutier, le
-pantalon et le veston en velours à côtes sentaient le Bruant d'une
-lieue, sans excepter le tricot en flanelle rouge et le feutre aux
-larges bords. Il y avait du Bruant aussi dans la démarche, dans le
-balancement alternatif du corps sur les deux jambes, et dans la façon
-de rejeter en arrière les cheveux qu'il portait longs. Tel qu'il était
-d'ailleurs, on le trouvait très bien et la rive gauche s'estimait
-heureuse. Les femmes se le disputaient. Elles en eurent raison. Il
-mourut à Nice après avoir cruellement expié mille ingurgitations
-malsaines et les sympathies du beau sexe.
-
-Mes deux amis exilés de Paris depuis trois ans se font une joie
-d'assister ce soir à notre spectacle. Je les abandonne à la porte du
-théâtre après leur avoir imposé de claquer aveuglement, ce qu'ils
-promettent de bonne grâce.
-
-Dans la coulisse, sur un canapé du mobilier de scène je trouve Salis
-étendu; il paraît sous le coup d'une souffrance générale qu'il
-s'efforce de contenir. Il réclame l'aide d'un machiniste pour chausser
-ses souliers vernis; les pieds gonflés de goutte se prêtent peu aux
-manipulations et ce n'est qu'avec maintes grimaces qu'il parvient à
-s'insinuer dans sa chaussure. Un nouvel effort pour remplacer par la
-redingote le veston de sa tenue de voyage et le voilà paré, comme on
-dit en langue matelote.
-
-L'élégante salle du théâtre de Châteaudun est au complet ce soir et
-certainement on pourrait compter les personnes de marque qui se sont
-abstenues. Jolly frappe les trois coups; Salis entre en scène et
-bonimente avec sa désinvolture de chaque jour. L'aspect de la salle
-galvanise cet homme et le transfigure. A part quelques clichés
-inévitables et quelques boutades d'un effet sûr, on ne peut pas dire
-qu'il se répète. Il y a toujours dans son allocution au public une
-place pour l'improvisation et véritablement à le voir électriser son
-monde par sa parole, dans l'état d'affaissement qui est le sien, on ne
-s'étonne pas du succès étourdissant qu'il obtint en son temps de verve
-intarissable et de florissante santé. Seule la physionomie trahirait,
-si elle était mise en lumière, les ravages du mal intérieur, mais la
-rampe est au trois quarts baissée pendant que Salis bonimente, en
-sorte que les spectateurs ne distinguent de lui confusément que les
-lignes générales sans se pouvoir rendre compte des altérations de son
-teint. Il se sent plus à l'aise néanmoins quand l'obscurité règne dans
-la salle et que défilent sur l'écran vivement éclairé, les ombres
-gracieuses du _Pierrot peintre_ de Louis Morin ou de _L'âge d'or_, de
-Willette. Mais à l'effort qu'il fait sur lui-même pour ne pas déchoir,
-succède chaque fois un abattement plus grand. Après avoir annoncé
-l'entr'acte, il vient d'être pris en rentrant dans la coulisse, d'une
-courte syncope et nous lui demandons en grâce de s'aller coucher
-immédiatement. Rien n'empêche de remplacer au dernier moment
-l'_Epopée_, par quelque autre pièce d'ombres du répertoire que l'un de
-nous pourra tant bien que mal commenter. Mais vainement on s'évertue à
-lui faire entendre raison; l'_Epopée_ figure au programme, c'est
-l'_Epopée_ qu'il faut donner et pour cette tâche il ne saurait être
-suppléé. Que faire? Persuadés que nous sommes qu'il est en train de se
-tuer à la peine, nous n'osons pas quand même insister. L'irritation de
-ses nerfs est telle qu'il ne peut en ce moment supporter la
-contradiction. Toute résistance est inutile contre ce tempérament
-d'acier trempé, ses yeux s'injectent à la moindre réflexion, l'injure
-lui vient aux lèvres. Il ne faut donc pas songer à l'empêcher ce soir
-de faire à sa guise. Demain, dame, on avisera et peut-être en s'y
-prenant dès le matin, pourra-t-on lui suggérer de prendre du repos ou
-tout au moins de partager avec nous la lourde tâche qu'il s'impose et
-les fonctions de barnum dont il se montre si jaloux.
-
-En scène pour l'_Epopée_! malgré quelque atténuation de la voix qui se
-refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours à
-dominer le grondement des canons habilement remplacés par la grosse
-caisse et le tambour, Salis conduit à bien sans encombre l'héroïque
-fantaisie de Caran d'Ache. N'empêche que j'ai pu, en collant mon
-oreille à la toile qui le sépare de la coulisse, l'entendre râler et
-haleter à plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne
-s'avise pas de ces choses.
-
-Le rideau baissé, Mulder me dit avec un hochement de tête: Le patron
-doit se sentir bien mal ce soir, il m'a dit quatre ou cinq fois,
-tandis que j'accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano:
-«Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme
-aujourd'hui. Il ne m'a pas habitué jusqu'à ce jour à tant de
-courtoisie, et d'ordinaire c'est des vocables brute et chameau qu'il
-se sert à mon endroit pour exprimer ses désirs. Je n'augure pas grand
-bien de ses euphémismes.»
-
-
-
-
- Angers, 14 mars 1897.
-
-
-Profitant de l'arrêt d'une heure et demie de notre train en gare de
-Tours, nous sommes allés déjeuner au pays des rillettes et des fines
-charcuteries. Salis est avec nous, et malgré l'empire qu'il a sur
-lui-même et son effort constant pour réagir contre le mal dont il est
-sourdement miné, son visage a des tons verdâtres qui font peur. Des
-gens se retournent sur son passage comme surpris de voir un mort qui
-marcherait, car il faut bien le dire, il a l'air d'un ressuscité qui,
-pour se payer une heure de balade parmi les vivants, aurait
-provisoirement quitté son linceul. Depuis près d'un mois, nous conte
-Mme Salis, sa nourriture est problématique. Il ne mange qu'à contre
-coeur, refuse les seuls aliments qui lui seraient favorables et ne
-manifeste de caprices qu'à l'endroit de ceux qui ne valent rien à son
-estomac. D'ailleurs, il n'en peut supporter aucun à vrai dire.
-L'exactitude de ce fait nous est immédiatement démontrée par une
-infructueuse tentative pour absorber quelques Marennes. Ce symptôme
-joint à ce que je sais du mauvais état de son intestin n'est pas pour
-établir un pronostic des plus folâtres.
-
-Mme Salis commence à avoir des inquiétudes très sérieuses et vraiment
-très justifiées; elle parle de ramener son mari d'Angers à Naintré
-sans plus attendre et de nous diriger ensuite sur Paris, après
-peut-être et suivant les circonstances, une ou deux représentations à
-Angers. Nous l'assurons de notre dévouement et de la possibilité où
-nous croyons être en cas de besoin de nous passer au moins pour
-quelques séances du précieux concours de notre Directeur.
-
-Ce conciliabule est tenu par nous tous dans la salle du restaurant où
-nous venons de déjeuner. Salis nous a quittés, sous prétexte d'aller
-quérir chez le pharmacien d'en face un flacon d'eau de mélisse. Ne le
-voyant plus revenir nous allons à sa recherche et le découvrons dans
-un bric-à-brac où, juché sur un monticule de vieux tapis, il examine
-le jeu d'un pistolet à pierre qui manque, paraît-il, à sa collection.
-Nous le ramenons à la gare où il a tout juste le temps de sauter dans
-le train d'Angers, pendant que sa femme, en proie aux plus sinistres
-pressentiments, a grand peine à cacher les sanglots qui l'étouffent et
-à dissimuler les larmes qui lui viennent aux yeux.
-
-Je vous recommande le Grand Hôtel d'Angers comme un établissement de
-premier ordre; les directeurs et le personnel y sont parfaits de tenue
-et d'amabilité, les chambres sont spacieuses et bien aménagées, la
-table d'hôte est aussi louable pour la quantité que pour la qualité
-des services.
-
-Peut-être, au fait, suis-je incité à vous vanter les mérites de la
-maison, pour ce qu'elle offre à notre point de vue particulier un
-avantage unique. C'est en effet dans une vaste salle située au
-rez-de-chaussée de l'hôtel et de création d'ailleurs toute récente que
-doivent avoir lieu nos représentations. Pensez si ce détail a son prix
-pour un paresseux de mon envergure.
-
-Le Directeur du Théâtre Municipal d'Angers, en souvenir, paraît-il, de
-rancunes anciennes, a fait à Salis pour la location de son hall, des
-conditions tellement léonines qu'en présence d'une spéculation
-forcément désastreuse, le gentilhomme a préféré courir les chances
-d'une salle encore peu connue qui a nom la Bodinière. Cette salle,
-propriété de M. Bodinier, en laquelle ont eu lieu déjà des conférences
-de Sarcey et d'Armand Silvestre, se trouve être une dépendance du
-Grand Hôtel.
-
-S'il me plaît donc et pendant trois jours il me sera possible de ne
-pas sortir du Grand Hôtel et d'autant mieux qu'une porte intérieure
-fait communiquer l'établissement avec un café très achalandé où sévit
-deux fois par jour un orchestre de dames hongroises.
-
-Malgré ses protestations et en dépit de sa résistance, on a déterminé
-Salis à se mettre au lit. Un docteur a été mandé en diligence pour
-décider s'il y a lieu de le soigner sur place ou de le reconduire en
-sa propriété de Naintré en Poitou. Ce praticien très estimé qui a nom
-le docteur Jagot, m'accueille avec un hochement de tête quand je lui
-demande ce qu'il pense de son malade. La fièvre s'est déclarée chez
-Salis, non pas une fièvre très aiguë mais une fièvre persistante qui
-ne dépasse pas quarante degrés et qui accompagne d'ordinaire
-l'évolution d'une tuberculose à marche rapide, d'une granulie pour
-parler conformément au langage scientifique. Le docteur ne voit pas
-d'autre explication plausible à cette élévation de température, qu'il
-faut enrayer tout d'abord. Si l'on y parvient, il faudra songer à
-transporter le malade chez lui, ce qui suppose un voyage de cinq
-heures au moins, car on ne pourra prendre qu'un train omnibus pour
-s'arrêter à la station des Barres, distante d'environ 5 kilomètres du
-village de Naintré.
-
-Je monte voir Salis; il ne semble guère plus abattu que le matin et ne
-paraît pas se résigner volontiers à ne point figurer dans notre
-spectacle de ce soir. A vrai dire même, il n'y renonce pas dans son
-esprit et il me demande si je n'ai pas recueilli pour son boniment
-quelques particularités sur les ridicules de la cité Angevine. Il
-vient de dévorer en quelques heures le volume récent de Pierre Loti,
-_Ramuntscho_, et il me demande de lui prêter un volume de la
-correspondance de Flaubert. Combien mieux lui vaudrait un peu de
-sommeil. Il est vrai que la fièvre le tient éveillé. La soif le
-talonne et malgré les quantités de limonade qu'il absorbe, il ne
-parvient pas à calmer ce besoin angoissant. Je lui conseille la tisane
-de champagne frappé, qui semble, aux premières gorgées, lui donner
-quelque satisfaction et je le quitte en lui souhaitant de se remettre
-et en l'engageant à ne pas s'inquiéter de la représentation.
-
-Vers le soir, d'ailleurs, j'apprends de la bouche de Mme Salis, que
-toutes velléités de se lever pour le spectacle, se sont évanouies de
-son esprit. Sa température s'est élevée quelque peu depuis
-l'après-midi et la prostration dans laquelle il est plongé lui permet
-à peine de manifester ses désirs. J'entends à travers la porte
-entrebâillée le rythme précipité de sa respiration et je n'ai garde de
-m'approcher de son lit de peur de lui donner à penser que son état est
-jugé par nous alarmant.
-
-Il est sept heures et demie; j'ai tout juste le temps d'absorber un
-café sur le pouce et de me préparer à la représentation de ce soir, la
-première où nous allons être abandonnés à nos seules forces. Comme par
-un fait exprès, la location n'a pas dépassé un chiffre très moyen, ce
-qui nous étonne un peu, car la ville d'Angers, passe pour une cité
-friande de spectacles. Il est vrai que nous sommes en carême,
-considération qui n'est pas sans importance dans toute la région de
-l'ouest. Néanmoins nous nous perdons en conjectures, pour découvrir la
-raison vraie de cette pénurie. Un spectateur nous la donne en deux
-mots. Le jeune administrateur de la Bodinière, a, paraît-il, annoncé
-dans les journaux que le Chat Noir se proposait de donner une série de
-trois représentations, à l'usage des familles en lesquelles ne
-s'entendrait qu'un répertoire ultra select et châtié. Cette annonce a
-porté ses fruits, et le public d'Angers, qui n'est pas ennemi d'une
-gaîté franchement gauloise, a jugé bon de s'abstenir. Voilà ce que
-l'on gagne à dire nettement aux gens qu'on leur veut assainir l'esprit
-et moraliser l'entendement.
-
-L'administrateur, dont l'excessive jeunesse (il n'a pas vingt ans)
-justifie un peu la gaffe commise, nous promet de réparer l'effet
-désastreux de son annonce par un nouveau rédigé propre à laisser
-entendre au public cette fois que si le Chat Noir comme tout théâtre
-qui se respecte pratique le: _Castigat mores_, il ne fait nullement
-abstraction du _Ridendo_ de la romaine formule.
-
-Et le rideau se lève, ce qui est une façon de parler, car la
-Bodinière, plus spécialement réservée aux conférences et aux auditions
-musicales, ne comporte pas cet accessoire. Ce n'a pas été sans
-difficulté que nos machinistes sont parvenus à mettre sur pied leur
-théâtre portatif. Il a fallu pour installer le piano, et faire une
-place aux poètes et chansonniers, ajouter à la primitive scène un
-tréteau central d'ailleurs très exigu. On y accède par un escalier
-postiche à trois marches dont l'équilibre est des plus instables.
-
-Je plains, du fond de l'âme, mon camarade Bonnaud lequel, pour les
-annonces multiples qui lui incombent aujourd'hui, va risquer plus de
-vingt fois de se rompre les os en franchissant ce redoutable passage.
-Pour ma part, j'estime que rien n'est plus intimidant lorsqu'on doit
-affronter les suffrages de ses contemporains, que d'être obligé de se
-rendre au préalable, un peu ridicule à leurs yeux par un déploiement
-de gymnastique inaccoutumée.
-
-Aussi, n'est-ce pas sans maudire _In petto_ l'administrateur et les
-machinistes, et aussi tous ceux, qui de près ou de loin ont contribué
-à l'échafaudage que je m'y insinue gauchement.
-
-Bonnaud fait d'excellents débuts dans le boniment. Son speech
-d'ouverture a produit le meilleur effet et n'a pas soulevé, grâce au
-ton d'autorité qu'il a su prendre, les protestations auxquelles on
-pouvait s'attendre par suite de l'absence de Salis. Il a d'ailleurs
-fort bien commenté la jolie fantaisie de Louis Morin, Pierrot peintre,
-et son boniment tout d'improvisation, a marché sans accrocs et sans
-défaillances, avec même de ci de là quelques trouvailles, que je me
-propose de lui rappeler, car il serait fâcheux de laisser perdre en
-prodigue les joyaux et les pierreries qu'on ne rencontre qu'une fois.
-
-Une de ses chansons, a particulièrement amusé l'auditoire. Elle est
-d'ailleurs de circonstance, vu le Carême et s'intitule _Les
-impressions de Mme Camus, concierge, aux Oraisons de Bossuet,
-interprétées par M. Mounet-Sully à la Bodinière._ Je me fais une joie
-de vous la transcrire, en regrettant toutefois de n'y pouvoir joindre
-le comique irrésistible du débit et l'inimitable cocasserie de
-l'intonation. Je comblerai cette lacune, quand le phonographe sera
-d'un usage courant.
-
-
-MADAME CAMUS AUX ORAISONS DE BOSSUET
-
-Air: _Ah! mes enfants!_
-
- On sait qu'dans l'grand monde c'est aujourd'hui la mode,
- Pendant la s'main' saint' d'offrir, c'est plus commode,
- Ah! mes enfants!
- A ses invités, en guis' de cotillon,
- Le Petit-Carême de Monsieur Massillon.
- Ah! mes enfants!
-
- Ces spectacles saints moi j'en suis idolâtre,
- Bien qu'défunt mon homm' qu'était d'humeur folâtre
- Ah! mes enfants!
- Déclarait franch'ment que d'Bossuet ou d'Fléchier
- Indistinctement tous les deux l'faisaient..... suer!
- Ah! mes enfants!
-
- Aussi l'jeudi saint, comme on n'fait pas d'visites,
- Et que j'étais lass' de me fair' des réussites,
- Ah! mes enfants!
- Je m'ai parfumée au vinaigre de Bully
- Et j'ai dit: «Je m'en vas entendr' Mounet-Sully»
- Ah! mes enfants!
-
- J'saut' dans un sapin, j'cours à la Bodinière
- Y avait trent' personn's c'était bondé, ma chère!
- Ah! mes enfants!
- I n'restait qu'un' plac' tout près du «collidor»
- Ousqu'il m'arrivait un d'ces p'tits vents du nord,
- Brr! mes enfants!
-
- On frap' les trois coups, puis des accords funèbres
- Eclatent et nous v'la plongés dans les ténèbres,
- Ah! mes enfants!
- J'sens tout à coup qu'on me pinc' le mollet,
- C'était mon voisin de droit' qui rigolait,
- Ah! mes enfants!
-
- Un' main indiscrèt' me détach' ma jarretière,
- Puis un' voix murmur': «C'est moi,--moi, Brunetière.»
- Ah! mes enfants!
- Dit'-moi-z-entre nous si ça n' vous fait pas suer,
- Cett' façon spécial' d'écouter du Bossuet?
- Ah! mes enfants!
-
- J' résistai quand même au point d'avoir des crampes,
- Quand fort à propos on ralluma les lampes,
- Ah! mes enfants!
- J'aperçus alors--tout mon coeur tressaillit--
- Debout, près d'la ramp'! monsieur Mounet-Sully
- Ah! mes enfants!
-
- Il ouvre la bouche, aussitôt j' perds la tête,
- Et v'là que j'commence (faut'i qu'une femme soit bête!)
- Ah! mes enfants!
- A pleurer comm' si qu'j'épluchais un oignon,
- Ou qu'si qu'je r'faisais ma première communion,
- Ah! mes enfants!
-
- Débutant d'abord d'une voix morne et lente,
- Mounet prit ensuit' une allure étonnante,
- Ah! mes enfants!
- Tell'ment que j'pensai qu'il avait au surplus,
- La peur de rater la dernière omnibus,
- Ah! mes enfants!
-
- Puis, il me fixa de son regard sauvage,
- Tel un homme qui s'sent dev'nir anthropophage,
- Ah! mes enfants!
- Pendant qu'dans sa gorge' ça f'sait un bruit d'enfer,
- Comm' s'il s'gargarisait avec un ch'min d'fer,
- Ah! mes enfants!
-
- Tantôt il poussait des hurlements d'Apache,
- Au point qu'j'en avais mal à ma trompe d'Eustache,
- Ah! mes enfants!
- Tantôt, il parlait si bas, si bas, si bas,
- Qu'Saint-Germain lui même ne l'entendait pas.
- Ah! mes enfants!
-
- Bref, il termina par un cri si farouche,
- Qu'un vieil accoucheur qui dormait comme un' souche,
- Ah! mes enfants!
- Tout près d'moi s-réveille et laiss' tomber ces mots:
- «J'parie vingt-cinq louis que ce sont des jumeaux.»
- Ah! mes enfants!
-
- On acclame, on crie: Bravo, Mounet!--Je pense
- Qu'il y avait ensuite un'petit' conférence.
- Ah! mes enfants!
- Oui, mais j'avais tant d'émotion dans mon sein,
- Que je m'laissai r'conduir' chez moi par mon voisin.
- Ah! mes enfants!
-
- Bref nous nous aimions, lorsque la s'main' dernière,
- J'découvris qu'cet homm' que j'croyais M'sieu Brun'tière
- Ah! mes enfants!
- Et ben, pas du tout, mes bell's, ne l'était pas.
- C'était un commis du Petit Saint-Thomas!
- Ah! mes enfants!
-
- D. BONNAUD.
-
-
-
-
- Angers.
-
-
-Quelque peu brisé par les émotions et les fatigues de la journée
-d'hier, je dormais ce matin d'un profond sommeil malgré l'heure
-tardive, dix heures environ, lorsqu'on m'annonce une visite. Et c'est
-le délicieux poète, Charles Tenib, rencontré deux ans auparavant à
-Nancy qui pénètre en s'excusant de me venir troubler. Il est animé des
-meilleures intentions, et l'offre d'un amical déjeuner est le premier
-voeu qu'il formule. Je n'ai garde de me dérober, d'autant plus qu'en
-dehors de la vive sympathie qu'il m'a toujours inspirée, je le tiens
-pour un très délicat rimeur. Je connais fort peu de chose de lui, et
-la bonne opinion que je me suis faite de son talent me vient d'un
-prologue qu'il composa voilà quatre ans lors de l'inauguration à
-Paris, rue de l'Ancienne-Comédie, des soirées littéraires du Procope.
-J'ai pu me rendre compte, pas plus tard qu'aujourd'hui, qu'il valait
-mieux encore que ce que je pensais de lui, et puisque vous aimez les
-vers, je vous réserve après vous avoir sommairement conté cette
-journée la lecture d'un de ses poèmes cueilli au hasard: car je n'ai
-pas eu le courage de choisir tel morceau plutôt que tel autre dans son
-très remarquable recueil: _Les amours Errantes_.
-
-Charles Tenib a pris à Paris, aux environs de la vingtième année, le
-goût des vers en la fréquentation des jeunes poètes de la rive gauche.
-Esprit très clair et très pénétrant, rendu pondéré par de sérieuses
-études scientifiques, il n'a pas subi la contagion de l'exemple qui
-fleurissait à cette époque parmi les allées du Luxembourg et qui
-induisit bien des jeunes âmes en les obscurs dédales du Décadisme, du
-Symbolisme et du Romanisme.
-
-Sans vouloir parler de charabias et sans jamais s'associer aux
-infructueuses tentatives qui d'ailleurs ne parvinrent pas à détrôner
-la rime au profit de l'assonance, il sut profiter des innovations
-heureuses que par dessus tous, Verlaine, aussi génial qu'inconscient
-avait insinuées dans les rythmes de ses poèmes. Et, muni d'une langue
-riche et sonore, amoureux de l'image et la voulant claire et
-lumineuse, érudit assez et hanté souvent d'orientales fantaisies, il
-fit de bons et de beaux vers. Mais je parle présentement comme en
-Sorbonne et j'ai tout l'air de vous faire une conférence sur la vie et
-les oeuvres de mon ami Charles Tenib. Laissez-moi donc vous dire tout
-simplement que ce brave et talentueux garçon, qui ne demanderait qu'à
-rimer des vers très musicaux et très suaves, dans le recueillement et
-la paix d'une existence modeste, a été obligé vu son absence de
-fortune, d'embrasser une carrière. Je n'en dis pas plus long, car il
-m'en voudrait d'être indiscret, mais je ne puis pas m'empêcher de
-trouver qu'il est amer lorsqu'on a le beau talent de mon ami Tenib, de
-ne pouvoir pas le crier tout haut et d'en être réduit à prendre un
-pseudonyme pour n'être point compromis.
-
-Tenib a l'âme d'un simple et d'un résigné. Il n'en a pas moins la
-noble ambition d'échapper tôt ou tard au carcan ridicule que les
-contingences lui ont forgé. Je le lui souhaite de toute la force de ma
-sympathie et de la très sincère admiration que j'ai conçue pour lui en
-le connaissant mieux et en lisant ses vers.
-
-Mais pourquoi vous ferais-je attendre? A demain les affaires
-sérieuses: voici le poème liminaire de son recueil _des amours
-Errantes_.
-
-
-PRÉLUDE
-
- Sur les confins de l'Irréel, vers les écueils,
- Vers la banquise inaccessible à nos audaces,
- Muraille d'épouvante où saignent sur les glaces
- Tous les poètes morts des immortels orgueils,
-
- Un vol s'élève et se balance et se déploie,
- Oriflamme de lys sur champ d'or et d'azur,
- Un vol d'aube en un ciel d'idéal le plus pur
- Où des soleils défunts rallument une joie.
-
- Entends-tu palpiter les ailes de velours,
- O Femme? Un rhythme a réveillé l'écho des tombes
- Dans mon âme, et voici qu'il neige des colombes,
- Car les poèmes blancs viennent vers nos amours.
-
- En moi se balançaient les lourdes frondaisons
- De la forêt du rêve où s'esquissent les choses,
- Quand s'essayant à déployer leurs ailes closes
- Mes colombes tendaient aux vastes horizons.
-
- Toi la reine, suspends aux saules des fontaines,
- En signe des captivités où tu me veux,
- Du geste tant aimé de tes deux mains hautaines,
- La lyre où l'esclave a tendu de tes cheveux.
-
- En des discours dont ton doux coeur fit les exordes,
- Où de leurs vols soyeux elles mettront l'ampleur,
- Mes colombes qui n'ont pas eu d'autre oiseleur,
- De leurs ailes viendront faire parler ces cordes:
-
- Tandis qu'elles prendront leur essor tour à tour
- Dans mon âme passive au flot des harmonies,
- Nous sentirons neiger sur nos deux mains unies
- Ce duvet auroral de mes chansons d'amour.
-
-
-
-
- Angers.
-
-
-L'état de lyrisme suraigu en lequel m'a plongé la rencontre de mon
-camarade Tenib, m'a fait passer sous silence en mon épître d'hier les
-menus faits de la journée et les incidents de la représentation. Et
-d'abord, revenons quelque peu à ce pauvre Salis que nous avons laissé
-en proie aux angoisses d'une soif inextinguible et au sourd travail
-d'une fièvre intérieure. Le docteur, que je m'efforce de rencontrer à
-chacune de ses nombreuses visites, estime que le mal est stationnaire;
-la température n'a pas dépassé quarante degrés cinq dixièmes, sous
-l'influence des hautes doses d'antipirine absorbée, mais il faut dire
-que pour un organisme débilité comme celui de Salis la persistance de
-cette température ne saurait être longtemps supportée. Il ne faut pas
-compter sur l'estomac pour réparer les pertes de tous les instants;
-cet organe refuse tout service et manifeste fréquemment son
-intolérance par des régurgitations de mauvais augure. Pas plus
-aujourd'hui que les jours précédents, on ne peut songer à transporter
-le malade à Naintré. Lui d'ailleurs ne se doute aucunement de la
-gravité de son état; il demande force détails sur la représentation de
-la veille et semble croire que huit ou dix jours de repos suffiront à
-son complet rétablissement et qu'il pourra reprendre ses fonctions
-tout au moins durant les soirées qui se donneront à Bordeaux et autres
-villes importantes de notre itinéraire. Sa lucidité est parfaite et il
-ne divague un peu, nous dit Mme Salis, que la nuit, pendant les rares
-instants où le sommeil combattu par la fièvre essaie vainement de
-s'appesantir sur son cerveau. Il ne veut pas d'autre garde-malade que
-sa femme, laquelle donne, en ces circonstances pénibles, la preuve
-d'un dévouement sans bornes et d'une solide constitution. Ce n'est pas
-le fait d'une nature ordinaire que de pouvoir supporter, comme le
-fait Mme Salis, l'insomnie répétée, compliquée de soins minutieux et
-le souci délicat de questions d'affaires dont elle ne veut laisser
-jusqu'à nouvel ordre à quiconque la responsabilité.
-
-Comme si le hasard se mettait de la partie, la deuxième représentation
-à la Bodinière d'Angers n'a pas été couronnée d'un plus vif succès que
-la première, j'entends au point de vue de l'affluence et de la
-recette. Le jeune administrateur de M. Bodinier possède au plus haut
-point le génie de la gaffe. L'annonce publiée par ses soins dans les
-journaux d'Angers et qui devait réparer la maladresse de la veille l'a
-tout simplement aggravée. Sans aucun souci des transitions, le
-bouillant jeune homme a cette fois déclaré que notre spectacle, Protée
-véritable, allait brusquement changer de gamme et se corser dans les
-grands prix. Pour rendre plus affriolante encore cette promesse il a
-terminé son entrefilet par l'expulsion du sexe faible, semblable à ces
-forains qui adornent leurs baraques où s'exhibent des femmes colosses
-et électriques, de la pancarte: Visible pour les hommes seulement! Mon
-Dieu que voilà le charriot de Thespis en vilaine posture. Pourvu
-qu'une troisième annonce, plus maladroite encore que la précédente,
-n'aille pas déterminer chez nous demain une descente de police ou
-quelque mesure de formelle interdiction.
-
-Le spectacle, à part cela, n'a pas mal marché. Seul le réglage du gaz
-dans la salle, très insuffisant malgré tout un après-midi de
-manoeuvres préparatoires, en a déparé l'harmonie. A plusieurs reprises
-il a fallu rallumer à la main tous les becs trop minutieusement
-fermés, mais ce contretemps, aisément accepté par un public
-intelligent et de bon ton, n'a pas troublé précisément le cours
-habituel des choses. L'escalier postiche à trois marches, n'est devenu
-qu'un simple jeu pour nos jambes faites à cette nouvelle gymnastique.
-Bonnaud se possède entièrement et s'abandonne à l'improvisation la
-plus échevelée. Il faut entendre les titres pompeux dont il qualifie
-généreusement ses camarades et l'invraisemblable brochette d'exotiques
-décorations dont il adorne nos vierges boutonnières. Même il s'est
-guindé hier soir aux plus frénétiques audaces, en abordant le
-redoutable boniment de l'_Epopée_. Cette fois nous avons la preuve
-irrécusable que la tournée se peut à la rigueur continuer sans le
-concours de son directeur. Et vous pensez bien que ce n'est pas sans
-une joie secrète que nous en notons l'évidence. Car, en somme, il s'en
-faut que Salis, en mettant les choses au mieux, se puisse joindre à
-nous avant la fin du mois. Si donc il est permis d'espérer qu'il se
-peut rétablir, rien ne nous oblige à interrompre l'artistique balade
-entreprise en Bretagne et dans l'Ouest.
-
-Et sur cette consolante pensée, nous remercions avec effusion le
-Terre-Neuve Bonnaud dont les tempes ruissellent d'une noble sueur et
-nous allons Tenib, Mulder et moi, boire des bocks dans le café
-attenant à l'hôtel où les dames hongroises s'efforcent de rendre
-insupportable l'entr'acte de Cavalleria.
-
-
-
-
- Angers.
-
-
-La troisième journée de notre étape d'Angers s'est passée dans les
-mêmes angoisses que les deux précédentes pour ce qui est de l'état de
-notre directeur. La fièvre cependant s'est fortement amendée et ne
-dépasse pas trente-huit degrés cinq dixièmes, température qui, si
-elle n'était pas compliquée d'autres symptômes, ne constituerait pas
-un sujet de sérieuse inquiétude. Mais Salis est plus faible que
-jamais; ses yeux qui sous l'excitation fébrile avaient pris de l'éclat
-sont aujourd'hui mornes et sans regard. Néanmoins, il s'intéresse aux
-choses de la tournée tout aussi vivement que s'il y pouvait
-participer. Il n'admet pas que l'on prenne de décision sans son avis
-préalable; c'est ainsi que contrairement au désir de Mme Salis qui
-proposait de réintégrer Paris, sitôt après notre troisième et dernière
-représentation d'Angers, il a décidé que nous irions sans lui donner à
-Rennes les deux spectacles annoncés. Il faut dire que les nouvelles
-reçues de cette ville sont tout à fait favorables et que la location
-couvre d'avance nos frais ce qui donne à espérer deux très convenables
-recettes.
-
-Salis est d'ailleurs aujourd'hui comme avant, persuadé qu'il ira mieux
-d'ici peu, et qu'il nous rejoindra. Il a accepté non sans difficulté
-la perspective de regagner Naintré et c'est ce matin même, deux heures
-après notre départ pour Rennes, qu'on le hissera dans le wagon lit qui
-doit le déposer à la station des Barres, située entre Naintré et
-Chatellerault à cinq kilomètres environ de l'une et de l'autre. Nous
-ne partageons pas précisément la belle confiance qui le soutient
-durant cette cruelle épreuve. C'est avec les plus noirs pressentiments
-que nous lui donnons rendez-vous pour le plus tôt possible.
-
-Au moment où nous nous sommes rendus auprès de lui, pour lui faire nos
-adieux et prendre ses conseils sur la conduite générale à tenir au
-Théâtre de Rennes au cours des deux soirées qui vont se donner sans
-lui, nous l'avons trouvé lisant dans l'_Echo de Paris_ une assez
-mauvaise élucubration d'Aristide Bruant. Il faisait une grimace
-analogue à celle que lui inspirait autrefois, l'ingurgitation des
-médicaments, pour lesquels il s'était montré si réfractaire au début
-de sa maladie. Il a dit à Bonnaud en lui tendant la coupable feuille:
-Lisez ça mon vieux et dites-moi si ce cochon là ne ferait pas mieux de
-bouffer ses rentes tranquillement, que de prendre injustement dans une
-feuille comme l'_Echo de Paris_, la place d'un jeune poète qui aurait
-du talent.
-
-La lecture d'un entrefilet paru la veille dans le Journal l'a
-cruellement irrité. Un industriel profitant de la provisoire fermeture
-du local de la rue Victor Massé et aussi du voyage de notre troupe
-annonçait la prochaine ouverture sur le Boulevard de Clichy d'un
-Etablissement portant ce titre: La Boîte à Musique, et tout désigné
-pour remplacer le Chat Noir, puisque disait-il un théâtre d'ombres
-parfaitement identique au nôtre, s'y trouvait installé. Le même
-entrefilet ajoutait que les membres du Chat Noir, de retour d'une
-tournée triomphale sur la côte d'azur, s'étaient désormais fixés à la
-Boîte à Musique.
-
-Salis, mis dans l'impossibilité de protester lui-même nous a demandé
-de le faire en son nom. On voit combien malgré les atteintes d'une
-maladie terrible qui n'allait pas sans des souffrances de tous les
-instants, cet homme conservait l'exacte notion des choses et le souci
-de ne pas laisser à des mains indignes la succession d'une initiative
-artistique qu'il sentait difficile à continuer. Vous verrez, avait-il
-dit souvent, faisant allusion au nombre exagéré d'établissements qui
-s'ouvraient à Montmartre et se décoraient du titre de Cabarets
-Artistiques, vous verrez que ces gens-là tueront Montmartre; je ne
-leur donne pas deux ans pour cela.
-
-La représentation d'hier soir, annoncée sans aucune des maladroites
-restrictions du jeune administrateur de la Bodinière, a naturellement
-donné des résultats supérieurs aux deux précédentes. Nous avons eu
-cependant à lutter contre la concurrence qui pouvait nous être
-redoutable, d'une troupe de passage donnant ce même soir au théâtre un
-spectacle très varié. C'était, si je ne me trompe, une tournée
-d'opérette et de vaudeville, la tournée Jeanne May.
-
-Sur notre affiche, figuraient ce soir, malgré le succès obtenu la
-veille et l'avant-veille par le _Sphinx_ et l'_Epopée_, deux pièces
-d'ombres qui eurent au Chat Noir à des époques diverses, leur heure de
-célébrité. J'ai nommé; d'abord: _La Marche à l'Etoile_, qui n'a pas eu
-moins de cinq cents représentations et qui me paraît devoir rester le
-type le plus parfait, et la formule définitive de la pièce d'Ombres
-lyriques. Et à ce sujet laissez-moi cousine, vous faire part d'une
-théorie personnelle sur ce genre de pièces, théorie qui me paraît
-d'autant plus juste, que je n'ai qu'à choisir parmi les pièces
-d'ombres jusqu'ici représentées, pour l'étayer solidement, et
-l'appuyer d'exemples. Et d'abord je pose ce principe: A savoir que la
-durée d'une pièce doit être en raison des dimensions du cadre ou de la
-scène qui servira à la représenter. Cela peut sembler paradoxal; j'ai
-pourtant la certitude qu'un chef d'oeuvre de Victor Hugo représenté
-sur un théâtre d'ombres, en admettant même que par un perfectionnement
-mécanique jusqu'ici dédaigné, on pût donner la vie et le mouvement aux
-personnages qui le joueraient, j'ai, dis-je, la certitude que ce drame
-donnerait à l'audition l'impression d'une durée trois fois plus
-considérable que celle qui nous apparaît sur une grande scène. C'est
-pour cette raison que: _Héro_ et _Léandre_ d'Edmond Harancourt, oeuvre
-exquise en tous points, admirablement commentée par les Ombres d'Henri
-Rivière, et par la délicieuse musique des frères Hillmacher, n'eut au
-Chat Noir qu'un succès des plus relatifs. Ce poème ne durait pas tout
-à fait une heure.
-
-La _Revue Symbolique_ de Maurice Donnay, ayant pour titre _Ailleurs_
-et qui peut-être, malgré les récents et mérités triomphes de son
-auteur, demeure encore son chef-d'oeuvre de poésie troublante et de
-subtile ironie, doit à ce même défaut la presque indifférence du
-public. On n'imagine pas combien cinquante vers, déclamés dans
-l'obscurité par une voix unique devant un écran sur lequel sont
-projetés d'immobiles personnages, paraissent longs aux spectateurs
-blasés qui fréquentent un théâtre d'Ombres. Le succès, au contraire,
-est assuré aux auteurs qui, sur un sujet intéressant peuvent édifier
-un nombre considérable de tableaux très courts. La _Marche à l'Etoile_
-ne dépasse pas une durée de dix minutes. Pendant ce court espace de
-temps, onze tableaux se succèdent sous les yeux des spectateurs;
-l'étoile sert de _leit-motive_ optique à ce minuscule oratorio,
-l'étoile vers laquelle marchent incessamment par longues théories
-toutes les classes du monde païen. Chaque tableau est commenté par six
-ou huit vers chantés, et le rideau tombe sur un calvaire apothéotique.
-L'Esprit est satisfait et l'auditeur, qui vient d'assister à tout ce
-drame de la _Genèse chrétienne_, estime qu'il a bien rempli sa soirée,
-et ne se rend pas compte que dix minutes ont suffi à tout cela. Or,
-c'était là précisément ce qu'il fallait trouver et c'est merveille que
-sans tâtonnement, et pour leur coup d'essai, les auteurs aient eu la
-main aussi heureuse.
-
-Mais voici que je m'égare en les sentiers ardus de l'esthétique
-théâtrale et de la critique. Je dirai donc que pour nos adieux au
-public d'Angers, nous lui avons donné la _Marche à l'Étoile_ dont le
-succès n'était pas douteux et la délicieuse fantaisie grecque de
-Maurice Donnay, qui a nom _Phryné_. J'étais personnellement chargé de
-la tâche délicate, pour un poète, de défendre les vers d'un autre
-poète. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs, car en tournée, comme
-au Chat Noir depuis trois ans, ce soin m'est régulièrement dévolu. Je
-dois dire qu'il constitue pour moi une joie véritable, et que le
-plaisir que j'éprouve à dire les vers si musicaux et si suavement
-amoureux de _Phryné_, me fait oublier presque le regret de n'en être
-pas l'auteur. Ajoutez à cela que ce plaisir se double d'un autre
-toujours varié. Sur le poème de Maurice Donnay, le compositeur Charles
-de Sivry avait brodé, lors des premières représentations, une
-charmante improvisation musicale qu'avec sa majestueuse indifférence
-il a toujours négligé de noter. Il n'y a donc pas, à vrai dire, de
-musique de scène traditionnelle pour _Phryné_. Mon camarade Mulder
-s'est chargé d'y suppléer. Avec son invraisemblable faculté
-d'improvisation, et sa parfaite connaissance de l'oeuvre de Wagner et
-de Chabrier, ses deux génies de prédilection, il n'a pas été
-embarrassé pour adapter au poème déjà si musical, une armure de
-gracieuse et frissonnante harmonie. Sous ses doigts prestigieux
-surgissent tour à tour des motifs de l'_Or du Rhin_, de la
-_Walkyrie_, de _Tristan_. Une adorable phrase de Gwendoline chante
-pendant le dialogue amoureux d'Hypéride et de Phryné, et c'est grisé
-moi-même à force de musique, à demi extasié, comme le héros dont je
-traduis la fièvre et l'alanguissement suprême que je murmure ces vers:
-
- J'aurai pour te défendre la toute puissance
- Des paroles d'amour et de reconnaissance,
- Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps;
- Ainsi que les piliers harmonieux et forts
- Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse
- En soutiendront l'architecture, ô ma maîtresse,
- Et pour le rehausser j'enchâsserai dedans
- Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents;
- J'aurai pour ordonner le nombre de la phrase,
- Le rythme de tes seins alanguis dans l'extase
- Et que le doux repos vient apaiser soudain;
- Et surtout j'ai cueilli dans ton secret jardin,
- Mieux que dans les traités d'éloquence publique,
- La fleur qui fait fleurir les fleurs de rhétorique.
-
-
-
-
- Rennes, 17 mars.
-
-
-Au théâtre où je vais quérir ma correspondance, je trouve une lettre
-d'un lieutenant de mes amis en garnison à Rennes, le lieutenant D...
-Il compte, me dit-il, que j'accepterai sinon l'hospitalité la plus
-complète chez lui, du moins un déjeuner ou un dîner à mon choix. Je
-veux bien, certes, d'autant plus que je me souviens de lui comme d'un
-gentil camarade, et je le vois encore par la pensée, grand comme un
-diable, avec une interminable blouse noire, mordant à belles dents le
-croûton de pain que nous distribuait aux récréations de quatre heures,
-l'Économat du collège de Perpignan. Mais je n'ai pas besoin de faire
-appel à des souvenirs si lointains, car je l'ai bel et bien rencontré
-à Paris voilà deux ans. Il était sous-lieutenant, et me semblait
-prendre la vie du bon côté; j'aurai vraiment plaisir à le revoir ici.
-Mais voilà-t-il pas que je cherche en vain son adresse; il n'a rien
-omis dans sa lettre, ce détail excepté. Tant pis pour lui, ma foi;
-j'attendrai pour le voir l'heure de la représentation.
-
-J'en suis là de mes réflexions et je me rends en compagnie de Mulder à
-l'Hôtel de France, lorsque je m'entends héler vigoureusement. C'est
-mon héros que je viens de rencontrer et qui m'a reconnu. Tout est donc
-pour le mieux; on s'examine de part et d'autre, on s'interroge. Je
-m'étonne de voir un foudre de guerre comme lui porter le costume
-civil avec un galbe qui permet de supposer qu'il néglige un peu
-l'uniforme. J'apprends qu'il est marié, père de famille, et que son
-secret désir est de ne pas vieillir sous le harnois.
-
-En choeur nous nous rendons chez le plus important marchand de musique
-de la ville, pour y laisser Mulder choisir un piano d'accompagnement.
-Le maëstro pousse des cris de joie en apercevant exposées en vitrine
-plusieurs de ses compositions. Des vapeurs de gloire lui montent au
-cerveau; nous en profitons pour exiger de lui quelques auditions qu'il
-nous accorde de grand coeur, et qui contribuent à donner de sa musique
-une opinion peu ordinaire à la propriétaire de céans, Mme Bonnet.
-Cette aimable personne ne soupçonnait pas qu'elle eut en magasin de
-pareils trésors d'harmonie; elle promet de se livrer de par la ville,
-à une campagne enthousiaste auprès des amateurs de musique et, sans
-plus attendre, elle inonde sa vitrine des compositions de Mulder.
-Voilà qui s'appelle de la belle et bonne réclame.
-
-Après ce coup de maître, nous allons visiter le domicile de mon ami
-D... sans en excepter l'écurie attenante où cet heureux gaillard, qui
-triomphe dans tous les sports, tient en réserve deux très beaux
-spécimens de la race chevaline. Il les met complaisamment à notre
-disposition, et c'est là je pense une offre peu commune quand on sait
-de quelle jalouse dilection un cavalier entoure sa monture. Mais les
-fatigues consécutives au voyage et le souci où nous sommes constamment
-de ménager nos forces pour la représentation du soir, nous empêchent
-d'accepter l'aimable proposition de notre hôte. Nous nous contenterons
-de partager sa table, au déjeuner, demain, et nous nous promettons
-pour l'après-midi une longue séance musicale en son _home_, où seront
-invités pour la circonstance tous les amis du lieutenant, férus de
-bonne musique et leurs dames. Je prévois qu'on ne s'ennuiera pas.
-
-La représentation, très fructueuse et très suivie, a failli être
-troublée par les protestations de quelques gallinacées des quatrièmes
-galeries, s'acharnant à réclamer notre directeur malgré la précaution
-prise par Bonnaud de l'annoncer malade. Le public a fait justice de
-ces cris ridicules. Après le spectacle, un télégramme de Mme Salis est
-venu nous apprendre la persistance avec aggravation, de l'état maladif
-du pauvre Salis et nous prier de rentrer à Paris après notre seconde
-représentation de Rennes.
-
-
-LE CHAT NOIR
-
-(_L'Avenir._)
-
-
- Rennes, 18 mars 1897.
-
-«A doncques la très illustre et inclyte pléiade du Chat Noir est venue
-en nos murs se faire entendre et véhémentement applaudir de tous les
-seigneurs et gentes dames de Rennes, en les différents modes où peut
-le talenct ou la subtilité s'exercer pour le plus grand esbaudissement
-des manants. Le bon syre Rodolphe Salis, féal châtelain du
-Mont-Martyr, fust cette nuictée fascheusement empesché de nous
-divertir, par un de ces rhumes dont sa bonne verve oncques n'eust été
-tarie, mais à tout le moins gesnée et diminuée.
-
-Mais si nous nous gaussâmes fort, néanmoins, car à défaut d'y celui,
-vinct son amy le joïeulx compagnon Bonnaud, faire le boniment avec
-tant de gauloys esprit qu'eussiez cru ouïr ce maulvais dyable de
-Panurge, et myt à cet employ tant d'yronie opportune et tant de fois
-tomba juste à poinct que cuydions tous tant que nous étions y
-trépasser de joye et de ce délire que disaient les latins estre
-«_tremens_» encore qu'à mon sens il ne le soit guares.
-
-Et c'était lors un joly spectacle que de voir mainste dame s'esclaffer
-et pouffer de rire, et se trémousser comme sallade en panier, qui
-derrière son éventail, qui sous le charmanct abry d'une main digne
-d'un sonnet de Pierre de Ronsard ou du gentil Remi Belleau! Et si
-falloit-il veoir garçons, mariés et veufs rigoller et se taper les
-cuysses comme si les eust le villain adonnes de fascheuses puces,
-lorsqu'en sa diserte et hilarante faconde l'amy Bonnaud, qui ne
-bronchoit pas, décochoit mille et une flesches acérées iusque devers
-le Présidenct de nostre Respublique, à quy ont dû tinter les oreilles,
-et nos pauvres académiciens, qu'irrévérencieusement il traictoit de
-glorieux débrys, et les belles petites courtysannes desquelles Parys
-s'honore, et iusqu'à nostre bon bourgmestre qui tout le premier trouva
-l'aventure à son goust et en daigna souryre!
-
-Aussy me garderay-je d'omettre le tant joyeulx Milo d'Attique; celuy
-cy, avec le visage épanouy d'un bon paillart, débicte toutes sortes de
-soties plus gayes et ironyques les unes que les autres, et m'a-t-il
-paru que Milo avaict dedans son sac en plus du dit sel qu'aulcuns
-disent attique l'esprict de bon aloy par où se dystingue nostre
-race... Mais j'ay haste d'arriver à ce qui fist sur toute l'assemblée
-si vivace impression: j'entends dire icy en prime lieu la _Marche à
-l'Etoyle_ que mena à fin sous la tendre protection d'Euterpe et de
-Calliope le divin aëde Georges Fragerolle, et chantée par le doulx
-Clément Georges; en suyte nous délectâmes nous la vûe et l'oüie
-pareillement du _Sphynx_, cette mirificque épopée que sçavez qui, dans
-l'espace de quelques tableaux étreinct, évocque et dirais-je
-volontiers, fait palpiter devant nous, sur un mèchanct bouct de toyle
-tendue, avecque un quinquet derrière, toucte la grandeur de
-l'hystoire, la dyvine beaucté des choses détruictes, donct ne subsyste
-que poussière, tandis que se dresse l'énygmatique figure du _Sphynx_,
-jusqu'à ce que touct s'évanouysse alentour de luy emmy le
-refroydissement final.--Le charmanct écryvain _Montoya_ qui luy aussy
-avait produict des chansons de son répertoyre, a chanté, avecque
-combien d'asme, de sincéryté et de feu, la noble musicque de
-Fragerolle. Aussy l'applaudîmes-nous de bon cueur, d'auctant de cueur
-que luy avait exprymé ce qu'yl ressentait et comprenaict sy bien...
-
-Mays n'allays-je pas termyner ce trop rapyde compte-rendu sans y
-mentionner le ieune et gratieux Trouvère Chantrier: Ha! que celuy-là
-n'a point l'ayr de secrèter plus de bile qu'il n'en faust pour
-l'intégryté de la sancté et le fonctionnement congru de l'organysme
-vytal! «Sont gens qui voyent tout en noyr,» a-t-il dict, «moy ie me
-tords du matyn au soyr!»
-
-Et tous et toutes de l'ymiter que c'était un plaisyr, et si n'a-t-yl
-poinct exécuté la danse du venctre sans le moindre venctre, que
-j'eusse souhaicté de voyr parmi nous le bon curé de Meudon, et sa
-large panse balloter d'ayse sous la bure!
-
-Adoncques vous dis-je à Dieu, illustrissimes et inclytes compagnons du
-cénacle joyeux qui nous fistes sauter le bedon à gros esclacts de
-rire; mais que dis-je à Dieu? C'est au revoyr que je vous veulx dire!»
-
- FRÈRE JEAN, _chroniqueur_.
- Pour copie conforme,
- F. VALÉRY.
-
-
-
-
- Paris, le 18.
-
-
-C'est sans enthousiasme que nous avons regagné Paris d'où nous étions
-partis avec la perspective d'un long mois de tournée. Le retour de
-Rennes nous a paru pénible à tous, d'autant plus qu'à Saint-Brieuc où
-nous étions annoncés pour le lendemain, et à Brest la location
-marchait à ravir. Nous éprouvions à nous en aller en plein succès, un
-sentiment de regret analogue à celui qu'éprouverait sans doute une
-armée qu'on obligerait à se retirer, au début d'une campagne, après
-deux ou trois batailles favorables.
-
-En arrivant à la gare Montparnasse Jolly trouve son fils, porteur d'un
-télégramme annonçant l'état désespéré de Salis et le priant de se
-rendre à Naintré, pour assister Mme Salis pendant cette épreuve; en
-sorte qu'après une journée passée en wagon, le dévoué machiniste a
-tout au plus deux heures devant lui pour sauter dans le premier train
-à destination de Poitiers. Nous lui serrons la main et nous regagnons
-nos pénates en proie à des sentiments très divers et à l'incertitude
-la plus complète sur les décisions individuelles qu'il nous faudra
-prendre pour parer aux éventualités du lendemain. Et nous piquons des
-deux dans le grand torrent de la vie parisienne. Qui vivra verra!
-
-Les directeurs de quelques théâtres du boulevard sont décidément des
-êtres ineffables qui feraient pleurer d'attendrissement les anges du
-Très-Haut, si ces derniers se donnaient la peine d'entendre leurs
-doléances. Quatre d'entre eux, désolés de voir que leurs salles moins
-fréquentées que l'ancien Odéon leur devenaient aussi coûteuses à
-entretenir que ces demoiselles du corps de ballet, ont imaginé de se
-réunir pour dialoguer sur les causes possibles de leur déchéance. Et,
-le croiriez-vous, ces messieurs, loin d'accuser le goût public qui
-fait justice de leurs exhibitions en refusant de s'y rendre, loin de
-s'apercevoir de leur aveugle croyance en l'infaillibilité de telle ou
-telle raison sociale, ont imaginé d'accuser Montmartre, la butte
-sacrée, pour sa déloyale concurrence. En des accès de lyrisme
-transcendant ils l'ont représentée, la pauvre butte, comme une
-gourgandine folle de son corps, troussant sa jupe au nez des vieux
-messieurs et se faisant suivre jusque sur ses hauteurs pour leur
-prendre leurs belles pièces trébuchantes. Par de savants et longs
-calculs ils sont arrivés à démontrer que la donzelle ne dévorait pas
-moins de 14000 francs par soir. C'est peut-être vrai après tout, mais
-ils n'ont pas songé qu'elle est bonne fille et tant soi peu marmite.
-Ses belles pièces d'or elle en fait part à ses innombrables amants,
-les cabarets et les beuglants qui se sont venus blottir en les plis
-hospitaliers de sa jupe. Et d'ailleurs, qu'est-ce que ces 14000 francs
-dans une ville infernale comme Paris; qui leur prouve, à ces
-messieurs, qu'on les a pris sur leurs recettes et qu'ils en
-bénéficieraient si Montmartre fermait d'un jour à l'autre ses trente
-bouches de gaieté.
-
-Encore si ces messieurs s'étaient tenus au conciliabule pur et simple,
-on les pourrait excuser, comme des commerçants qui se sentant glisser
-vers la faillite, se veulent chercher à eux-mêmes de bonnes raisons.
-Mais leur hypocrisie ou leur naïveté, je ne sais vraiment pas lequel
-choisir de ces deux termes, les a poussés à bien d'autres
-extravagances, et c'est le cas ou jamais de leur appliquer le mot de
-l'Evangile, à savoir qu'ils ont aperçu la paille de Montmartre et
-qu'ils n'ont pas vu la poutre boulevardière encastrée en leurs
-orbites. Estimant dans leur étroite et malsaine jugeotte, que le
-dévergondage et la pornographie sont les seuls éléments que le public
-recherche au spectacle, ils ont conclu qu'on devait être beaucoup plus
-sale et beaucoup plus obscène à Montmartre que chez eux. De là, à
-supposer que la censure a pour les cabarets de la butte des
-indulgences qu'elle n'accorde point aux théâtres des boulevards, il
-n'y pouvait avoir qu'un pas et dans leur logique absolue ces messieurs
-l'ont sauté comme de simples lapins. Donc, supplique à la censure à
-l'effet d'exercer ses ravages sur les répertoires de Montmartre. C'est
-d'une drôlerie biblique, mais c'est drôle surtout quand on songe que
-ces directeurs offrent tous les soirs à leurs rares habitués, le
-ragoût pimenté de cinquante à soixante personnes de l'autre sexe
-outrageusement dévêtues. C'est drôle quand on songe que l'un de ces
-messieurs, véritable tuteur de la pudicité nationale, refusait à un
-jeune auteur une pièce charmante et finement écrite, sous ce prétexte
-qu'il n'avait pas trouvé, dans l'espace de trois actes, le moyen de
-dévêtir une seule de ses héroïnes.
-
-Comme j'allais dîner, je croise sur le boulevard de Clichy mon
-excellent camarade Gaston Mery, lequel est toujours prêt à rompre des
-lances pour les bonnes causes. Il me dit être précisément à la
-recherche de documents pour répondre à l'article du journal _Le Matin_
-qui s'est fait l'organe des revendications directoriales. Je suis
-heureux de vous rencontrer, ajoute-t-il, je ne vous lâche pas que vous
-ne m'ayez au préalable répondu en vers ou en prose à votre gré sur
-cette question.
-
---«Comment donc, mon cher ami, si je veux répondre et ce sera en vers,
-la seule manière de réponse, valable pour un chansonnier.» Mery me
-quitte, très affairé, en quête de chansonniers et de poètes pour
-corser son article de demain.
-
-Il revient au bout d'un instant quérir ma réponse que j'ai hâtivement
-bâclée en dînant et que voici:
-
- Adonc messieurs les potentats
- Dont nous essuyons les ratas
- A la sauce plus ou moins verte,
- Vous vous plaignez que l'on déserte,
- Pour la butte où nous fleurissons,
- Vos très somptueuses maisons.
- Franchement, cela vous étonne
- Et votre voix rugit et tonne,
- Non pas certes au nom de l'art
- Qui peu vous chault, mais du dollar;
- Et vous demandez le remède,
- Et vous appelez à votre aide,
- Pour rogner nos ailes d'oiseaux
- Anastasie et ses ciseaux.
- Or, voulez-vous savoir, messieurs les bons apôtres,
- D'où vient le mal sur quoi vous gémissez,
- C'est de prendre les ours des auteurs à succès,
- Alors que vainement nous vous offrons les nôtres.
-
-Quel dommage que pour constater par moi-même le bon effet de mon
-épigramme, je n'aie pas en cartons un bon petit vaudeville à pouvoir
-dès demain porter à ces messieurs. Je crois qu'il me suffirait pour
-être accueilli à bras ouverts de leur dire en me présentant: C'est moi
-qui vous ai fait parvenir par l'intermédiaire de Gaston Mery le petit
-avertissement rimé que vous avez pu lire dans la _Libre Parole_. Je
-viens savoir si vous en avez su profiter.
-
-Pas de nouvelles, ce soir, de l'état de Salis, peut-être allons nous
-apprendre demain qu'il va beaucoup mieux. Ce ne serait pas après tout
-sa première résurrection et je crois que peu d'hommes ont été dans le
-cours de leur existence, aussi fréquemment condamnés à mort que ce
-vivace cabaretier. Les médecins, en somme, ont tout avantage à se
-montrer pessimistes; les malades leur savent toujours gré de s'être
-trompés en les jugeant perdus.
-
-C'est demain à midi que se célèbre pour le malheureux Jules Jouy
-l'office des morts, en l'église de Saint-Laurent, j'y assisterai.
-
-
-
-
- Paris, 19 mars.
-
-
-Les obsèques de Jules Jouy ont eu lieu ce matin au milieu d'une
-affluence considérable d'artistes, d'amis et d'admirateurs du défunt.
-J'aime mieux ne pas vous citer un nom, car le tout Paris de la
-chanson, auteurs et interprètes, semblait s'être donné rendez-vous
-pour accompagner d'un adieu le frère d'art, enfin délivré par la mort,
-des affres et des agonies que lui furent deux ans de folie furieuse et
-d'internement.
-
-Comme un dernier et touchant hommage, les orgues, tenues par le
-compositeur Paul Fauchey, ami du défunt, épandaient sur la foule émue
-et recueillie les mélopées funèbrement rythmées des oeuvres les plus
-connues de Jules Jouy. Quelle chose étrange que ce convoi d'un des
-maîtres de la gaîté accompagné par ses disciples et ses fervents
-endeuillés; sur tous ces visages glabres et rasés, le sourire s'était
-comme figé et mué en grimace triste, car tous ceux pour qui le rire
-est l'obligatoire expression, ne sauraient être tristes sans quelque
-laideur, et il n'y a du rire au rictus qu'une nuance de contraction
-musculaire.
-
-Vous n'imaginez pas les propos et les racontars qui circulent durant
-le très long parcours du cortège se rendant au Père Lachaise. La
-plupart prétendent connaître exactement et pouvoir préciser les causes
-qui déterminèrent la paralysie générale à laquelle vient de succomber
-le malheureux Jouy. D'aucuns vont jusqu'à soutenir que le long stage
-qu'il fit au Chat Noir et les vexations qu'il y supporta de la part de
-Salis peuvent être incriminés et ce, parce que dans ses accès de folie
-furieuse, Jouy proférait le nom du gentilhomme cabaretier. Cette façon
-de raisonner me paraît tout ensemble injuste et ridicule, attendu que
-la persécution dont Jouy se croyait l'objet de la part de Salis
-constituait déjà un phénomène morbide et ne reposait sur aucune base
-sérieuse. On est persécuté comme l'on est mélancolique, l'un ou
-l'autre état existe sans raison valable, mais quand même a besoin de
-s'appuyer sur un être ou sur un objet et choisit de préférence l'être
-ou l'objet dont la présence est obsédante à force de se répéter.
-
-Bien avant sa folie déclarée, les observateurs un peu perspicaces qui
-vivaient dans l'intimité de Jouy avaient pu s'apercevoir d'une pléiade
-de symptômes tout à fait indicateurs dans ce sens; sa prédilection
-marquée pour les sujets macabres, l'étrange curiosité qui le poussait
-à connaître en leurs moindres détails les affaires sanglantes et les
-crimes sensationnels, enfin ce parti pris de ne pas avoir manqué en
-dix ans une seule exécution capitale, fallut-il pour y assister,
-effectuer de longs voyages; tout cela pour un aliéniste était
-significatif.
-
-Une anecdote me revient en mémoire, qui me fut contée par Goudezki et
-qui, pour n'être en somme qu'une très mauvaise farce de rapin, ne
-montre pas moins combien Jouy était suggestible et accessible à la
-peur, au point d'amuser à ses dépens pendant plusieurs jours toute une
-compagnie de mauvais plaisants. C'était pendant la première et unique
-tournée du Chat Noir en Algérie et en Tunisie. Jolly, le chef
-machiniste, ayant été mordu à Tunis par un chat, manifesta hautement
-devant Jules Jouy et les camarades de tournée sa crainte de contracter
-la rage. Jules Jouy se moqua tout d'abord des suppositions du chef
-machiniste; puis, ayant lu, tôt après, comme il avait coutume de faire
-en présence d'un cas nouveau, quelque traité de médecine vétérinaire
-relatif à la contagion rabique, il fut le premier à reparler à Jolly
-de l'incident déjà oublié. Aussitôt on projeta, pour s'égayer à ses
-dépens, de jouer au crédule chansonnier une comédie de tous les
-instants pour lui laisser croire que Jolly était sous le coup d'une
-évolution rabique dont les manifestations pouvaient éclater d'un jour
-à l'autre. On n'imagine pas les terreurs de ce pauvre Jouy, à chaque
-fois que la conversation venait sur ce sujet, et ses efforts toujours
-vains pour éviter de se trouver assis à côté du machiniste, dans les
-trains quotidiens qu'il fallait prendre. Quand le hasard toujours
-renouvelé le plaçait aux environs de Jolly, il demeurait coi, n'osant
-pas bouger, parlant avec douceur quand il s'adressait à lui pour ne
-pas l'irriter. Jolly tenait son rôle à la perfection, assombrissait
-son regard, se livrait parfois à des mouvements désordonnés des
-mâchoires et proférait des sons rauques et inarticulés. Cette comédie
-dura jusqu'à Paris où le simulateur poussa la fantaisie jusqu'à
-laisser croire à un traitement chez Pasteur. Quand, plus tard, on
-voulut détromper Jouy il y fallut renoncer; il déclara qu'il avait
-parfaitement reconnu chez Jolly tous les symptômes de la rage, et
-qu'il avait été miraculeusement préservé lui-même. Sa colère ne
-connaissait pas de bornes si l'on persistait à le vouloir persuader.
-
-Au Père Lachaise deux discours ont été prononcés, l'un par Octave
-Pradels, président de la Société des auteurs et compositeurs de
-musique, lequel a retracé la vie du défunt et pris au nom de la
-Société qu'il préside l'engagement d'élever un buste en bronze au
-chansonnier, à l'occasion de son prochain anniversaire; l'autre par le
-chansonnier Xavier Privas. Je tiens à vous citer ce dernier, très
-bref, mais d'une heureuse inspiration et qui a produit parmi les
-assistants une émotion profonde:
-
- «MESSIEURS,
-
-«Au nom des jeunes chansonniers dont mon camarade Maurice Boukay
-devait être ici le porte-parole, je viens saluer la dépouille de
-celui qui fut un homme par la souffrance, un poète par le coeur, un
-génie par le cerveau.
-
-«En effet, Messieurs, si Jules Jouy défendit avec tant d'éloquence la
-cause des opprimés et des faibles c'est qu'il eut à lutter lui-même
-contre la souffrance et le malheur.
-
-«Devant cette tombe ouverte, reliquaire éternel des corps,
-rappelons-nous, Messieurs, la coutume des anciens guerriers
-scandinaves qui, lorsqu'ils s'étaient liés d'amitié étroite,
-creusaient un trou dans la terre, y répandaient de leur sang et, sur
-la pierre qui recouvrait cette fosse, entrelaçaient leurs noms et
-leurs chiffres.
-
-«Cet usage s'appelait l'_Association du sang_.
-
-«Aujourd'hui, Messieurs, devant la tombe de ce poète, mêlons à ses
-cendres nos larmes de deuil, de respect et d'admiration, et sur la
-pierre tombale qui va recouvrir ses restes, inscrivons à côté de cette
-devise qui aurait pu être la sienne:
-
- «Il faut encor souffrir, après avoir souffert»
-
-ces mots, qui sont et son chiffre et le nôtre:
-
- «Gloire! Souvenir!»
-
-Au retour du Père Lachaise je rencontre Pierre Delcourt,
-l'inépuisable publiciste, ami particulier de Salis, et le plus assidu
-peut-être de tous les chatnoirisants. Comme je lui demande s'il n'est
-pas mieux fixé que moi sur l'état de notre pauvre camarade, il tire de
-sa poche un télégramme reçu le matin même et daté de Naintré; Salis
-est mort à trois heures du matin.
-
-Malgré l'attente où je ne puis manquer d'être de ce dénouement,
-j'avoue que la nouvelle, apprise dans ces conditions, me cause quelque
-effarement. En quelques semaines, Paul Arène, Henri Pille, Jules Jouy
-et Salis ont été fauchés sans merci par la camarde; quelle nécropole
-que ce Montmartre.
-
-Déjà circulent dans les rangs clairsemés des camarades de Jouy, la
-nouvelle apportée par Delcourt. Au milieu de la stupeur qu'elle
-provoque généralement, une anecdote surgit: On raconte que Jules Jouy
-ayant fait une chute dans l'escalier du Chat Noir où il précédait
-Salis, ce dernier lui fit ironiquement remarquer que le moment n'était
-pas venu de se rompre les os et qu'il avait plus que jamais besoin de
-son concours. Jouy avait répondu que lorsqu'il mourrait, il comptait
-bien être suivi par lui à vingt-quatre heures de distance.
-
-Vraie ou non cette anecdote montre bien comme sous toutes les
-latitudes et dans toutes les conditions de la vie, l'homme est
-essentiellement un être de légende et de superstition.
-
-Les obsèques de Salis auront lieu demain à trois heures à
-Chatellerault. J'ai donc largement le temps de m'y rendre en prenant
-ce soir même à la gare d'Orléans le train de minuit.
-
-D'ici là, comme évidemment la mort du gentilhomme cabaretier ne va pas
-manquer d'être commentée, je crois de mon devoir de tracer en quelques
-lignes un portrait de Salis et en même temps de narrer brièvement les
-journées qui ont précédé sa mort.
-
-Mon après-midi suffira tout juste à ce labeur; et je vous quitte pour
-m'y donner en toute hâte.
-
-
-
-
- Naintré, 20 Mars.
-
-
-Nous sommes arrivés, Bonnaud et moi, de grand matin à Chatellerault.
-Un commissionnaire nous a indiqué le domicile de la famille Salis,
-car le père et la mère du gentilhomme, tous deux octogénaires et
-infirmes, habitent la petite ville, berceau de leur famille, où s'est
-écoulée la jeunesse de Rodolphe. Nous avons été reçus par la soeur du
-défunt qui nous a priés d'attendre jusque vers dix heures la voiture
-qui nous doit conduire à Naintré.
-
-Il est à peine huit heures; pour ne pas succomber au sommeil qui fait
-battre nos paupières après la mauvaise nuit passée en wagon, nous
-déambulons par la ville fort coquette ma foi, dont les boutiques
-s'ouvrent une à une. Nous examinons avec curiosité les vitrines des
-armuriers et des couteliers dont la réputation est universelle, et
-cédant à cet amour immodéré du bibelot que nous possédons au même
-degré, nous faisons emplette de coupe-papiers en forme de poignards.
-Puis, tous deux armés jusques aux dents, nous allons promener nos
-somnolences sur les rives de la Vienne, qui roule une belle nappe
-d'eau limoneuse et semble décroître après une importante crue.
-
-Après avoir énergiquement lutté contre l'engourdissement de nos
-membres par un match de billard et l'absorption successive de
-plusieurs tasses de café, nous regagnons la demeure familiale des
-Salis, où nous sommes attendus par un vaste landau attelé de deux
-fortes bêtes. Nous prenons place dans le véhicule en la compagnie de
-la mère de Mme Salis et d'un prêtre ami de la famille. Une bonne heure
-après, nous apercevons le mur d'enceinte et les tourelles du château
-de Naintré.
-
-Nous arrivons au moment précis de la mise en bière, et il nous est
-permis de contempler une dernière fois sur un grand lit de parade
-pieusement édifié, celui qui fut Rodolphe Salis. C'est dans la salle
-de sa bibliothèque, au rez-de-chaussée du château, dans la pièce qu'il
-préférait, qu'on l'a exposé depuis la veille au matin. Il repose sur
-une jonchée de fleurs odorantes; la collection du journal, _le Chat
-Noir_, est mise en tas à ses côtés; au-dessus de sa tête, on a
-suspendu une couronne de laurier doré qui lui fut offerte à Bruxelles
-par la société de secours de l'enfance à la suite d'une représentation
-au bénéfice de cette oeuvre. Il porte sa tenue de spectacle, une
-élégante redingote en drap bleu, un gilet de soie à fleurs, et les
-souliers vernis. La face et le front sont parfaitement déplissés et
-n'ont plus la contraction douloureuse et grimaçante des dernières
-journées. Les yeux demi-fermés semblent avoir retrouvé le sourire
-ironique que Salis prenait lorsqu'il écoutait complaisamment dans son
-cabaret les réflexions plus ou moins ridicules de quelque snob
-prétentieux.
-
-Après nous avoir présentés à son beau-frère, le capitaine Renaud, mari
-de la jeune dame qui nous a reçus à Chatellerault, Mme Salis nous
-fait, en un récit coupé de sanglots, l'histoire des dernières journées
-de son mari. Il n'a pas eu de délire à proprement parler. Sa
-continuelle hantise était la tournée et le désir de la continuer. Par
-moments, il se croyait transporté sur la scène et se livrait avec un
-imaginaire contradicteur à des dialogues véhéments; il faisait à
-chacun de nous des observations sur le choix de ses oeuvres, etc. Sa
-pensée, en somme, n'a pas une minute quitté son théâtre et ses
-collaborateurs. La veille de sa mort, il s'est fait habiller vers
-quatre heures de l'après-midi et, soutenu par son beau-frère, le
-capitaine Renaud pour lequel il a toujours eu beaucoup d'amitié, il
-s'est promené dans les pièces principales de son château, comme s'il
-voulait adresser un dernier regard aux innombrables merveilles qu'il
-n'a pas cessé d'accumuler et qu'il savait disposer avec un art
-impeccable.
-
-Dans sa bibliothèque, il a fait une station plus longue et s'est assis
-un instant, puis se sentant pris de frissons, il a demandé à regagner
-son lit et n'a pas eu la force de gravir l'escalier, en sorte qu'il a
-fallu le monter dans son fauteuil.
-
-En nous contant tous ces détails, Mme Salis, femme d'un grand sens
-pratique et d'une mâle énergie, s'occupe aux apprêts du déjeuner, car
-le rendez-vous a été donné, pour trois heures aux amis de la famille à
-l'église de Chatellerault, et le corbillard ne pourra se rendre qu'à
-petite vitesse, de Naintré à la sous-préfecture.
-
-Nous déjeunons en hâte et montons en voiture. Le cortège se forme
-devant la maison familiale; le deuil est conduit par Gabriel Salis,
-frère du défunt, et par le capitaine Renaud. Jolly, Allaire, Bonnaud
-et moi tenons les cordons du poêle. Toutes les notabilités de
-Chatellerault accompagnent le convoi jusqu'au cimetière. Bonnaud prend
-la parole au nom de la Presse Parisienne; je dis un adieu suprême au
-défunt au nom des artistes de Montmartre et le cortège se disperse
-sous le coup d'une très vive émotion.
-
-Il est trop tard pour rentrer à Paris, nous acceptons, Bonnaud et moi,
-de passer la nuit à Naintré. Nous repartirons demain dans
-l'après-midi, non sans avoir parcouru tout au moins les diverses
-pièces du château qui sont comme autant de salles de Musée.
-
-On nous a donné deux chambres contiguës dont les portes aboutissent à
-un vaste corridor. Ce corridor est tapissé d'estampes et de dessins
-originaux; les chambres ne sont pas plus dépourvues, et tandis que je
-passe une partie de ma nuit à grimper sur des chaises, un bougeoir à
-la main, pour voir de près des compositions de Willette et pour lire
-d'amusantes légendes, j'entends fort bien à travers la cloison,
-Bonnaud qui se livre à une occupation similaire. Lui m'entend de son
-côté mais ne veut pas en avoir l'air. Cependant, voici qu'en
-escaladant un guéridon mal assuré, je tombe de mon haut, entraînant le
-meuble dans ma chûte. Je ne puis m'empêcher de rire aux éclats; et
-Bonnaud de m'imiter. Nous nous interpellons et dans un costume fort
-léger, nous visitons nos appartements réciproques. Voilà qui n'est pas
-mal, je pense, pour un jour d'enterrement. Un détail encore: Les
-water-closets sont illustrés en ce féerique château; c'est là que sont
-relégués de préférence les tentatives de peinture audacieuse et les
-essais malheureux. Un saint Antoine orné de pieds éléphantiasiques,
-tient compagnie à un pourceau dont on n'aperçoit que le groin et les
-oreilles, le reste étant hors la toile. Ce chef-d'oeuvre est tout
-simplement signé Puvis de Chavannes.
-
-Je serai à Paris demain et vous enverrai mon article qui sera publié
-dans _l'Éclair_.
-
-
-
-
- Paris, le 23 mars.
-
-
-Vous ne vous plaindrez pas de moi, je pense, et vous conviendrez,
-cousine, que j'ai secoué pour cette fois l'invincible paresse qui,
-jusqu'ici, m'avait tenu sous le joug. Entre nous, vous ne me supposiez
-pas capable d'un tel effort et ce flux de correspondance vous doit
-avoir plus d'une fois étonnée.
-
-Ai-je noirci des feuilles ces deux mois passés, et vous ai-je conté
-avec assez de détails mes faits et gestes et ceux de mes amis de la
-tournée. Pour que pas un élément ne vous fasse défaut et que cette
-correspondance ait sa fin logique, comme elle a son milieu et son
-commencement, je vous envoie l'article découpé que le journal
-_l'Éclair_ a bien voulu reproduire.
-
-Et en attendant que des événements nouveaux et notables me fournissent
-l'occasion de vous récrire aussi longuement, je dépose sur le bout de
-vos ongles roses un baiser tout à fait régence, le seul, d'ailleurs,
-que vous ayez jamais voulu m'accorder.
-
-
-RODOLPHE SALIS
-
-«C'était aux premiers soirs du succès de _Phryné_; le Chat Noir
-rayonnait sur Montmartre de tout l'éclat que la _Marche à l'Etoile_ et
-l'_Epopée_, pour ne citer que des oeuvres retentissantes, avaient jeté
-sur l'hôtel artistique de la rue Victor-Massé. Le talent prestigieux
-de Maurice Donnay, venait, en s'affirmant, conférer au cabaret du
-gentilhomme Salis sa définitive consécration, et, se fiant aux
-enthousiastes chroniques d'Henri Bauër et de quelques autres, un
-public fatigué des pièces à tiroirs, se pressait dans la salle du
-rez-de-chaussée devenue insuffisante.
-
-En ces heures de gloire, Jules Jouy, le pauvre fou décédé d'hier,
-célèbre de par sa verveuse campagne antiboulangiste au _Cri du
-Peuple_, s'entendait chaque soir réclamer par de fougueux admirateurs,
-les couplets sinistres de Gamahut et les strophes angoissantes de
-l'_Attaque nocturne_. Je manquerais à la vérité la plus élémentaire si
-je n'ajoutais pas que les _Petits pavés_, les _Petits chagrins_ et
-autres menues romances du compositeur Paul Delmet, faisaient déjà
-florès en ces époques peu lointaines, et je crois qu'en ce même temps,
-Xanrof, émigré du Quartier latin, faisait applaudir chez Salis le
-_Fiacre_ et l'_Encombrement_.
-
-Ma voix se figea dans ma gorge lorsque, pour la première fois, ayant
-franchi le seuil du cabaret célèbre, je voulus faire part au glorieux
-propriétaire de mes essais dans la chanson. L'air de hauteur
-majestueuse et de sereine protection qu'il prit en écoutant mes
-timides avances acheva de me déconcerter. Vainement je tentai
-d'extraire de ma poche la feuille où s'allongeaient mes premières
-strophes; Salis qui, d'un seul coup de gosier, venait d'engloutir les
-deux bocks servis sur son ordre, me tint à peu près ce discours:
-«Jeune homme, vous faites preuve d'une grande audace, pour ne pas dire
-d'une incomparable témérité, en souhaitant pour vos débuts de vous
-faire entendre chez moi.» Savez-vous bien que ma maison est
-présentement le lieu de rendez-vous des têtes couronnées et qu'il ne
-se passe pas de jour où je n'aie dans ma salle un ou plusieurs
-représentants des grandes familles princières de l'Europe. Et, tenez,
-ajoutait-il profitant de l'ignorance où j'étais alors de l'almanach de
-Gotha, ce vieux monsieur très maigre, qui joue familièrement avec mon
-chat en attendant l'heure du spectacle, n'est autre que M. de Blowitz,
-l'illustre diplomate. Celui-ci qui examine avec tant d'attention le
-fameux dessin de Willette «Les petits oiseaux meurent les pattes en
-l'air», c'est le vicomte Melchior de Vogüé qui vient pour la trentième
-fois entendre l'_Epopée_ dont il a fait hier, en pleine Académie le
-plus magnifique éloge.
-
-«Pour cette grande dame, dont le seul collier représente une somme que
-ni vous ni moi ne posséderons jamais, je vous le dis en toute
-indiscrétion, bien qu'elle soit venue dans le plus strict incognito,
-c'est la grande-duchesse de Leuchtenberg, une Beauharnais, mon cher!
-Et c'est devant ce parterre de rois que vous voudriez dire vos vers
-pour commencer? Peste, mon ami, on ne vous mouche pas avec des
-savates!» Puis il ajouta en manière de conclusion: «Au fait, je veux
-bien, moi, mais il faut m'apporter la preuve d'un talent de tout
-premier ordre. Je ne puis pas mieux vous dire: ayez du génie et ma
-maison sera la vôtre.»
-
-Après ce flux de paroles, il se leva me laissant ahuri et je l'aperçus
-à plus de dix reprises, recommençant à d'autres tables le même
-exercice oratoire, qui se terminait invariablement par l'absorption en
-une lampée unique de quelque cervoise ou autre blonde liqueur.
-
-Tel était le Salis du temps de _Phryné_, en tous points semblable
-d'ailleurs, au Lyssas de Maurice Donnay, tranchant en son langage,
-abondant en son geste, jamais renâclant devant la boisson. Encore
-d'aucuns qui le connaissaient depuis les hydropathes le
-proclamaient-ils déjà, fatigué, ce qui n'était pas pour donner de cet
-homme une idée quelconque, vous pouvez m'en croire. Durant les six
-années écoulées, le Chat Noir eut entre ses mains des fortunes
-diverses, mais toujours et sans conteste il demeura le premier, le
-seul modèle du cabaret littéraire vraiment digne de ce nom.
-
-En janvier dernier, pour cause de fin de bail, Salis quittait son
-hôtel de la rue Victor-Massé, accumulant dans un débarras de la rue
-Germain Pilon, les richesses picturales, céramiques et autres, dont la
-collection fait l'objet d'un catalogue spécial.
-
-Il entreprenait avec ses pièces d'ombres et ses poètes, une tournée
-d'environ deux mois, ayant pour but essentiel le midi de la France et
-la côte d'azur. Des échos répétés ont entretenu Paris du succès qui
-couronna ce voyage et du démêlé comique de l'illustre barnum avec le
-consul de France à Monaco, le trop pointilleux M. Glaize.
-
-La rentrée à Paris s'effectua le 2 mars. Une seconde tournée de trente
-jours en Bretagne et dans le Sud-Ouest devait commencer le 11 du même
-mois. Malgré les recommandations de ses amis et le dépérissement
-visible qu'un repos de huit jours n'avait pu amender, Salis voulut
-partir à tout prix. Le 11 au soir, on jouait à Versailles, le 12 à
-Châteaudun. Cette représentation, la dernière à laquelle le
-gentilhomme ait pu prendre part, laissera à tous ceux qui l'ont vue de
-près un inoubliable souvenir.
-
-L'_Epopée_ tenait l'affiche et malgré l'offre réitérée des camarades
-qui se proposaient pour le suppléer, Salis ne voulut céder sa place à
-personne. Comment trouva-t-il dans ses pauvres jambes gonflées par la
-goutte la force de se traîner au piano, comment surtout sa gorge lui
-permit-elle de hurler jusqu'au bout le boniment forcené dont il avait
-coutume de scander les bruyants défilés de Caran-d'Ache? Mystère, ce
-sont là des phénomènes d'auto-suggestion que l'on ne rencontre que
-chez les natures prodigieusement douées au point de vue nerveux.
-
-Rien ne prouve d'ailleurs, que par cet effort suprême, Salis
-n'abrégeait pas de quelques mois peut-être, son existence si
-compromise déjà.
-
-Le lendemain, la petite troupe partait pour Angers et pendant un arrêt
-à Tours, Salis était pris de vomissements et de fièvre. On n'en eut
-pas moins toutes les peines du monde à l'empêcher de se rendre au
-théâtre le soir. La fièvre dépassait déjà 39°. Le lendemain elle
-atteignit 40° et le docteur Jagot, d'Angers, émettait l'hypothèse
-d'une tuberculose à marche rapide. On combattit la fièvre et profitant
-d'une accalmie on transporta le malade à Naintré le 17 au matin. Il
-vient de s'éteindre après une agonie de quatre jours.
-
-Quels jugements seront portés sur lui? Des bons, des mauvais et des
-pires, nous l'osons affirmer.
-
-Des flots d'encre couleront sur sa tombe à peine refermée et j'ai peur
-que quelque acrimonie se mêle au portrait pour en noircir le dessin.
-L'homme est injuste par nature et ramène tout à lui-même, et je
-connais tel artiste susceptible, qui ne pardonna jamais à Salis une
-boutade inoffensive, un mot cruel jeté de verve et le plus souvent
-sans portée comme sans réflexion.
-
-Si l'on veut être juste, et pourquoi ne pas l'être en présence de
-l'inéluctable événement qu'est la mort, on reconnaîtra que cet enfant
-terrible, que ce hâbleur impénitent en qui revécut l'âme de Tabarin et
-de Gautier-Garguille, fut le promoteur de ce mouvement par lequel
-s'effectua de la rive gauche à Montmartre, le transfert de la
-fantaisie. Salis prit la tête de ce gigantesque monôme d'artistes qui,
-parti de la colline Sainte-Geneviève, se vint installer sur la Butte,
-après avoir franchi, sans leur adresser l'hommage d'un regard, les
-terrains vagues qui s'étendent entre ces deux mamelles de la France
-intellectuelle.
-
-En somme, il avait presque raison lorsqu'il écrivait pour la dernière
-fois à Lyon, le mois passé, sur l'album de la vie Française, cette
-boutade qui résumait son ambition:
-
-Dieu a créé le monde.
-
-Napoléon a créé la Légion d'honneur.
-
-Moi j'ai fait Montmartre.
-
-
-Saint-Amand (Cher).--Imp. DESTENAY, BUSSIÈRE frères.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Le Roman Comique du Chat Noir, by Gabriel Montoya
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN COMIQUE DU CHAT NOIR ***
-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-contact links and up to date contact information can be found at the
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-
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