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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Les Romanciers d'Aujourd'hui - -Author: Charles Le Goffic - -Release Date: October 23, 2013 [EBook #44023] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROMANCIERS D'AUJOURD'HUI *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - -Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont -marqués =ainsi=. - - - - - LES - ROMANCIERS - D'AUJOURD'HUI - - - - -DU MÊME AUTEUR - - =Amour breton=, poésies, un vol. in-18 jésus (Lemerre, édit.). - - =Extraits de Saint-Simon= (en collaboration avec Jules TELLIER), - un vol. in-8 cavalier, illustré, avec notes et préface - (Delagrave, édit.). - - =Nouveau traité de versification française= (en collaboration avec - M. Édouard THIEULIN), un vol. in-18 (Masson, édit.). - - -POUR PARAÎTRE PROCHAINEMENT - - =Le bois dormant=, poésies. - =Le crucifié de Keraliès=, roman. - - -ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY - - - - - CHARLES LE GOFFIC - - LES - ROMANCIERS - D'AUJOURD'HUI - - [Illustration: logo] - - PARIS - LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 - - 1890 - - Tous droits réservés. - - - - -INTRODUCTION - - -Dans les études qui suivent, et dont le plan fut concerté entre M. Jules -Tellier et moi en vue d'une série sur les _Ecrivains d'aujourd'hui_, -j'ai rangé, comme il l'a fait pour les poètes, les romanciers -contemporains par catégories. On trouvera donc ici des rustiques, des -mondains, des philosophes, des naturalistes, des impressionnistes et -jusqu'à des symbolistes. Je prie qu'on n'attache pas plus d'importance à -ces catégories que je n'en attache moi-même. Dans ma pensée elles ne -sont point arbitraires, mais n'ont aussi rien d'absolu. Elles -simplifient. Par ailleurs, il se présentera fréquemment au cours de ces -études des noms qui ne sont point encore arrivés à la notoriété -parfaite; je me suis complu sur ces noms un peu trop, sans doute, et au -détriment de noms plus connus. Mais qu'ajouter à la gloire de M. Zola ou -de M. Bourget? C'était une maxime de Pline qu'il faut accorder quelque -flatterie à l'oreille des jeunes gens, quand surtout la matière ne s'y -oppose pas trop: _Sunt quædam adolescentium auribus danda, præsertim si -materia non refragetur_. J'ai suivi le conseil, quelquefois, et ce qui -serait une faute, si je donnais mon livre pour une poétique, ne l'est -plus, je pense, si mon livre prétend seulement à renseigner au plus -près et par annotations sur l'ensemble du mouvement contemporain. - -Je dis au plus près, car, hélas! quel biais prendre pour parler ici de -tous les romanciers vivants? «On dit qu'ils sont six mille!» s'écriait -naguère M. Bergerat. Avec une moyenne de cinq romans par romancier, -c'est donc trente mille volumes environ qu'il m'eût fallu dépouiller -pour écrire mon livre. Je n'ai pas eu ce courage, et l'aurais-je eu que -ma vie n'eût pas suffi à la tâche[1]. Mais le classement que j'ai adopté -permettra au lecteur de combler cette lacune sans grande fatigue. -Comme, au pistil ou à l'étamine, on range une fleur qu'on ne connaît -point dans sa catégorie naturelle, il lui sera aisé de grouper, d'après -le style ou le genre d'observation, tel roman nouveau sous un des chefs -choisis. A la vérité, l'ordonnance du livre, et aussi des nuances entre -les talents, m'ont fait comprendre un assez grand nombre de divisions. -C'est ainsi que les réalistes se sont partagés en naturalistes, -impressionnistes et symbolistes. Mais, dans le fond, les formules ne -sont point si variées, et on pourrait les ramener toutes au réalisme et -à l'idéalisme. Encore ces deux formules, qui semblent s'exclure l'une -l'autre, se trouvent-elles souvent fondues dans un même romancier. Je -n'ai point à décider ici de leur supériorité respective; c'est affaire -aux théoriciens de profession. Pour moi, bornant ma tâche à celle d'un -humble scholiaste, je me suis montré dans ce livre plus soucieux de -l'application des formules que des formules elles-mêmes. - - [1] Un exemple. Le _Journal général de la librairie_ porte - environ 570 titres de romans nouveaux pour l'année 1887. Et je - mets à part les rééditions et les traductions. - - - - -CHAPITRE I - -LES NATURALISTES - - - - -CHAPITRE I - -LES NATURALISTES - -_Emile Zola.--Paul Bonnetain.--Paul Margueritte.--G.-H. Rosny.--Gustave -Guiches.--Joseph Caraguel.--Henry Fèvre.--Lucien Descaves.--Abel -Hermant.--Jules Perrin.--Oscar Métenier.--Camille Lemonnier.--Georges -Eckoud.--Maurice Talmeyr.--Philippe Chaperon.--Henry Lavedan.--Boyer -d'Agen.--Léo Rouanet.--Léo Trézenick.--Jean Blaize.--Francis -Enne.--Vast-Ricouard.--Georges Duval.--Paul Alexis.--Henry Céard.--Léon -Hennique.--Guy de Maupassant.--Maurice Montégut.--Dubut de -Laforest.--Octave Mirbeau._ - - -Je n'ai point à rappeler ici les origines du réalisme contemporain. -Aussi bien, pourra-t-on se reporter aux manuels de M. Ferdinand -Brunetière et de M. David-Sauvageot. Le réalisme contemporain a passé, -dans le roman, par trois états: le naturalisme, l'impressionnisme, et, -plus récemment, le symbolisme. Je vous parlerai d'abord des -naturalistes. - - -I - ---«Assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en train, -écrites dans la matinée, il se mit à parler du dernier roman de sa -série, qu'il avait publié dans le _Gil-Blas_. Ah! on le lui arrangeait, -son pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la -critique hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il -eût assassiné les gens, à la corne d'un bois. Et il en riait, excité -plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure du travailleur -qui sait où il va. Un étonnement seul lui restait, la profonde -inintelligence de ces gaillards, dont les articles, bâclés sur des coins -de bureau, le couvraient de boue, sans paraître soupçonner la moindre de -ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures: son -étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle tout-puissant rendu aux -milieux, la vaste nature éternellement en création, la vie enfin, la vie -totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans -haut ni bas, sans beauté ni laideur; et les audaces de langage, la -conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables -nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces -bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et l'achèvement -continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis dans sa -gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait aisément; mais -il aurait voulu au moins qu'on lui fît l'honneur de comprendre et de se -fâcher pour ses audaces, non pour les saletés imbéciles qu'on lui -prêtait. - -Il se tut, envahi d'une tristesse.»-- - -Et quelqu'un se leva: Maître, dit-il, tu parles d'indulgence; hélas, qui -en eut moins que toi? Et pour que nous te comprenions, hélas, que -n'as-tu commencé par te comprendre toi-même? Il n'y a, selon toi, ni -beauté ni laideur dans les choses. Hélas, les choses existent-elles -seulement, et crois-tu que la vie dont tu les animes soit ailleurs qu'en -toi? Ta vision du monde n'est ni plus vraie ni plus fausse que la nôtre. -C'est toi qui la fais. Mais quel prosélytisme fâcheux et pousse à nous -l'imposer! Tout art qui n'a pas en soi sa raison d'être se condamne à -n'être plus. O musicien, nous avons frémi quand ta lyre secouait les -hymnes triomphaux du _Paradou_ et les marches funèbres de _Germinal_. O -peintre, la nature t'apparaissait par grandes masses concrètes. O -sculpteur, le beau et le laid se pétrissaient en lumière sous ta main. -Ton oeuvre entier, poète, n'était que symbole. Par quelle aberration en -as-tu fait cette chose de collège: un traité de sociologie? Ah! tout -ainsi que nous avons applaudi au poète, laisse-nous rire un peu du -sociologue! Laisse-nous rire de ses formules: «Voici la mort de -l'antique société, la naissance d'une société nouvelle. Il n'y a de -vérité que dans l'étude de l'homme physiologique, déterminé par le -milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes, et c'est cette vérité -que je vous apporte.» Piètre vérité, hélas! Mais cette vérité, si tant -est que c'en soit une, d'autres que tu oublies l'avaient apportée avant -toi. Elle est dans Mill, dans Spencer, dans Taine; et les Goncourt se -vantent de l'avoir appliquée les premiers à la littérature. Tu te -proclames «évolutionniste». Puisque tu honores pour chefs les -philosophes de cette école, que n'as-tu appris d'eux au moins que rien -n'est absolu, non pas même ton art, maître, dont il t'eût fallu dire en -une formule moins hautaine: «Prenez et lisez! Voici le mensonge de mon -imagination.» Et alors, si cruel et si triste qu'il eût été, si cruel -aux êtres et aux choses, si triste pour nous et pour toi, nous eussions -ajouté ton rêve d'art aux autres rêves où se complurent des -imaginations moins amères. La vérité est faite de tous ces rêves -assemblés. Elle n'est dans aucun d'eux pris isolément. O maître, c'est -en art surtout que les systèmes sont vrais par ce qu'ils affirment et -faux par ce qu'ils nient[2]. - - [2] On connaît, je pense, les romans de M. Emile Zola: ses - _Contes à Ninon_, d'abord, puis _Les Rougon-Macquart_, avec _La - conquête de Plassans_, _La Curée_, _Une page d'Amour_, - _L'Assommoir_, _Nana_, _L'OEuvre_, _Germinal_, etc., et enfin _La - Terre_, dont nous parlons surtout ici, et dont la publication - était la dernière. - - -II - -Donc, et encore que _Chien-Caillou_ soit de 1847 et M. Champfleury -toujours de ce monde, encore que _Germinie Lacerteux_ ait précédé -l'_Assommoir_ et que les Goncourt se réclament, avec quelque raison, -d'avoir donné la formule du premier roman physiologique, encore que «le -petit Chose» soit devenu M. Alphonse Daudet et que les soixante mille -lectrices de M. Daudet balancent les cent vingt mille lecteurs de M. -Zola, c'est bien M. Emile Zola et non M. Alphonse Daudet, ou M. Edmond -de Goncourt, ou M. Champfleury, que les naturalistes saluent pour chef. -Et, de fait, n'est-ce pas lui qui les a menés à l'abordage? N'a-t-il -point, comme on dit, payé de sa personne en vingt occasions? Et quand M. -Champfleury se retirait dans la caricature, quand les Goncourt, vieillis -et rebutés, se gardaient à l'écart, quand Daudet, ni ami ni ennemi, -attendait de prendre parti que la victoire fût décidée, n'a-t-il point -crânement attaché sa fortune personnelle à celle du naturalisme? Epopée! -L'idéalisme qui coule bas faisant feu de tous ses sabords, la galère -naturaliste soutenant le choc, renvoyant triple décharge, courant sus et -maîtresse enfin de la voie, avec Zola pour capitaine, Huysmans, -Maupassant, Céard, Hennique et Alexis pour équipage! La victoire tourna -au triomphe. - -Elle fut féconde en recrues. Aux noms précédents vinrent s'ajouter ceux -de Paul Bonnetain, Camille Lemonnier, Louis Desprès, Octave Mirbeau, -Henri Fèvre, G.-H. Rosny, Oscar Méténier, Gustave Guiches, Paul Adam, -Lucien Descaves, Boyer d'Agen, vingt autres, toute la boucanerie de -Kistemakers et des éditeurs belges. La convention naturaliste (je le -rappelle pour mémoire) portait que le roman serait impersonnel et -documentaire, ou ne serait pas[3]. Il fut. Enquête sociale chez l'un, -histoire naturelle des familles chez l'autre, le titre variait; chez -l'un et chez l'autre, c'était, sans plus, le même positivisme de tête et -la même crudité d'exécution. Balzac, dont on se réclamait, avait dit: -«Un livre doit amuser ou doit instruire. L'art moderne admet que l'on -peigne pour peindre: il admet la fantaisie de Callot, la statue de la -Grèce, le magot de la Chine, la vierge de Raphaël, les nymphes de -Rubens, les portraits de Velasquez, le dialogue, le récit, toutes les -formes, tous les genres. Il permet de faire une épopée dans un roman et -un roman dans une épopée; mais quelque large que soit son champ, les -lois y règnent, et l'art littéraire en France ne pourra jamais divorcer -avec la raison.» Et il ajoutait: Il faut dans tout livre «un -_sentiment_, une _action_, un _intérêt_ qui conduise le lecteur, qui le -captive et le mène à un _dénoûment souhaité_»[4]. Il avait dit cela, -Balzac. Mais de ce Balzac-là, si l'on ne se moqua pas ouvertement, du -moins n'en fut-il jamais question dans l'école; et il est bien sûr, en -effet, qu'on prenait tout juste le contre-pied de sa théorie, encore -qu'on fît cas de s'y ranger au plus strict. Le sentiment? Vous devez -confondre avec la sensation dont il est le réflexe. L'intérêt? L'action? -Seigneur! mais où voyez-vous que la vie soit intéressante et que les -choses s'y dénouent avec logique? Et alors pourquoi choisir, et comment? -C'est ceci le naturalisme: au hasard de l'heure et du milieu[5] prendre -le premier homme qui passe et reconstituer sa physiologie. Et quel outil -pour cela? Le document. - - [3] Voir le _Roman naturaliste_ de M. Brunetière, _Le Réalisme et - le Naturalisme_ de M. A. David-Sauvageot, et les recueils - critiques de M. Zola. - - [4] Cf. la _Revue parisienne_. Année 1840. - - [5] «Dans le train banal de l'existence», comme dit M. Emile - Zola. - - -III - -Et le document abonda, médical toujours. Nous connûmes l'obstétrique, -qu'on appelle aussi généthliologie, et la sarcologie, et l'ostéologie, -et la céphalogie, qui sont des sciences à peu près honnêtes. Il ne fut -plus question du coeur que comme d'un viscère, et de l'âme que par -métaphore. Mais on nous renseigna sur les cuisines, les magasins, les -blanchisseries, les lavoirs, les casernes, les ateliers de couture et -les maisons de tolérance: celles-ci plus particulièrement mises à -l'épreuve, forcées et pénétrées à jour par les maîtres eux-mêmes, qui -donnèrent des comptes, bâtirent des statistiques, et conclurent que les -pensionnaires de ces établissements avaient des droits réels à l'estime -publique. M. Yves Guyot, dans la _Lanterne_, en profita pour demander -l'abolition de la police des moeurs. On la renforça d'une brigade. -Cependant, de dix heures à minuit, on put voir dans les brasseries du -Quartier-Latin de jeunes hommes méditatifs et graves, qui prenaient des -notes et fumaient des pipes, et qui étaient les Eliacins du naturalisme. -Et on les reconnaissait d'abord à ces deux traits: qu'ils appelaient -George Sand «laveuse de vaisselle» et disaient «poigner» pour poindre. -Rentrés chez eux, ils rédigeaient leurs notes. Mais ils soignaient -surtout les imparfaits. Ainsi parurent des _Gouines_, des _Traînées_ et -jusqu'à des _Salopes_. Et des éditeurs belges estampillaient ces petites -polissonneries documentaires, où des collégiens gâteux et de vieilles -dames en enfance s'instruisirent au vice pour 3 fr. 50. - -Un de ces Eliacins, qui est sorti depuis avec quelque tapage du -naturalisme, M. Paul Adam, écrivait récemment ces lignes: «A l'époque -des grands triomphes médaniens, une nuée de jeunes gens se groupèrent -autour du Maître. Forts de la poétique, préconisant les oeuvres -documentaires et le mépris de la rhétorique, ces ambitieux manoeuvres -créèrent une littérature de reportage qui, depuis dix ans, nous harcèle. -Chaque éphèbe, soucieux de prendre l'absinthe à Tortoni en société de -gens connus, bloqua sous la couverture d'un volume toutes les puériles -turpitudes de son existence bourgeoise, et, sous le prétexte de -franchise, fit abstraction d'habileté inventive, de composition, -d'écriture»[6]. L'aveu est à retenir, aujourd'hui que ces mêmes éphèbes, -espoir de l'école, par besoin d'expansion, vagabondage, caprice, etc., -ont brisé leur longe et crié franchise. On se souvient encore du bruit -que fit, l'an passé, la fameuse _Déclaration des Cinq_. La publication -de _La Terre_ avait ému ces jeunes gens; ils protestèrent contre la -scatologie montante, le sadisme cérébral de M. Zola, et firent savoir à -l'Europe que le grand chef de l'école naturaliste était affligé d'une -maladie lombaire qui expliquait ses débordements sans les excuser; -qu'étant, eux, personnellement sains et bien constitués, il n'y avait -plus de raison pour qu'ils évacuassent dans leurs oeuvres le trop-plein -de leur sensualité; qu'il était temps de réagir; qu'ils en avaient assez -du roman-exutoire; que le public partageait cette lassitude; et qu'en -conséquence, rompant le cordon, ils revenaient aux bonnes moeurs et à la -propreté littéraire dont ils n'auraient jamais dû se départir. Ces cinq -s'appelaient Paul Bonnetain, G.-H. Rosny, Paul Margueritte, Lucien -Descaves et Gustave Guiches. On s'étonna bien un peu dans la presse que -leur déclaration affectât une allure de généralité. Ces cinq parlaient -juste comme s'ils avaient été cinq cents, et pourtant il manquait des -noms autorisés au bas de leur déclaration, et d'abord ceux de M. de -Maupassant et de M. Mirbeau. Et l'on chercha aussi d'où avaient pu venir -à ces messieurs des scrupules si honorables. - - [6] Voir le no 1 de _la Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg_. - Première année. - -M. Rosny? C'est l'auteur de l'_Immolation_. Sujet: l'inceste. - -M. Margueritte? C'est l'auteur de _Tous quatre_. Sujet: le saphisme. - -M. Bonnetain? C'est l'auteur de _Charlot s'amuse_. Sujet: l'onanisme. - -Seuls, M. Guiches et M. Descaves pouvaient prétendre dans le groupe à -une chasteté relative. Encore le premier a-t-il commis quelques pages -sur les maladies honteuses où il ne faudrait point trop s'arrêter; et, -pour le second, s'il n'apporte point de crudité aux sentiments et aux -passions, il ne laisse point que de prendre sa revanche avec les mots. -Et voyez l'ironie: quand, des cinq protestataires du _Figaro_, trois, -les moins en droit justement de signer cette protestation, pour leur -primitive complaisance à traiter des sujets médicaux ou simplement -obscènes, MM. Bonnetain, Rosny et Margueritte, rompaient franchement -leurs attaches et publiaient par la suite des oeuvres d'une très -vigoureuse personnalité, telles que _En mer_, _Pascal Géfosse_ ou _Marc -Fane_, M. Guiches et M. Descaves, dont une attitude presque décente -légitimait les scrupules, la déclaration signée, n'en conservaient pas -moins dans leurs livres tous les vieux procédés de l'école, -s'attardaient au moule suranné de la phrase naturaliste, aux -descriptions, aux antithèses, aux hyperboles, donnaient dans le -trompe-l'oeil de l'hérédité, et gardaient ineffaçablement sur eux la -dure et rude empreinte du maître qu'ils venaient de renier. - - -IV - -M. Bonnetain a publié, depuis _Charlot s'amuse_ (qu'il reconnaît très -gentiment pour un péché de jeunesse), un certain nombre de romans -impressionnistes et exotiques, dont _En mer_, qui se distingue par le -pittoresque de la description et l'attachante simplicité du thème[7]. -Deux passagers, inconnus la veille, et qu'un hasard de voyage rapproche -sur le même paquebot, Georges le Teil et la jolie Mme d'Hénoy, se -prennent d'amour à contempler de compagnie l'ensorcelant et magique -visage de la mer. Avec la charmeresse disparaît le charme. Touché terre, -l'idylle agonise dans une mutuelle indifférence; les deux amoureux ont -un peu cette stupeur des gens réveillés à qui l'on raconte ce qu'ils ont -dit en dormant. C'est tout. Cela n'est rien, vous voyez, et c'est d'une -mélancolie étrange qui fait songer à Loti. Ou je me trompe, ou M. -Bonnetain, qui est jeune encore, s'annonce comme un des maîtres du roman -impressionniste. - - [7] Voir aussi les vives et fines impressions de voyage publiées - par M. Bonnetain sur l'extrême Orient et réunies sous diverses - formes (_Au large_, _L'Opium_, _Marsouins et mathurins_, _Au - Tonkin_). - -Je ferai des compliments analogues à M. Margueritte. Son livre de début, -_Tous quatre_, était un peu bien touffu, pénible d'ensemble, encore -qu'éclairci par endroits de belles pages descriptives. Mais de son -dernier livre[8], _Pascal Géfosse_, il n'y a qu'à louer la simple -ordonnance et le tour délicat. Voici la donnée, assez voisine de celle -d'_En mer_. Le romancier à la mode, Pascal Géfosse, rencontre sur -l'entrepont du paquebot d'Alger-Marseille la femme d'un de ses anciens -camarades de collège, devenu député; et quoiqu'il rie bien haut des -amours «coup de foudre», il se sent brusquement et irraisonnablement -pris au charme des yeux et à la grâce naturelle et douce de cette femme -qu'une impulsion analogue fait sienne presque en même temps. Il y a dans -ces pages une psychologie très attentive et très sûre. Le caractère de -Géfosse est fouillé jusqu'aux replis, et les hésitations, le trouble, -la lutte et la chute finale de sa maîtresse sont déduits avec une -logique supérieure[9]. - - [8] M. Margueritte a publié, depuis que ceci est écrit, un maître - roman: _Jours d'épreuve_. - - [9] Voir encore de M. Paul Margueritte: _Maison ouverte_, _Mon - père_, etc. Ce dernier livre n'est pas écrit avec la simplicité - qu'on désirerait. Mais M. Margueritte était bien jeune et enfoncé - dans l'école. - -_Marc Fane_, le meilleur roman de M. Rosny[10], pour si personnels qu'en -soient le fond et la forme, me plaît moins. M. Rosny fait un abus -déplorable de sa science. Si l'on ne connaît la chimie, la physique, la -statique, la balistique et la cryptologie, il est bien malaisé de -l'entendre. Sa phrase, endimanchée de ces gros termes, a les allures -solennelles et gourdes des phrases d'instituteur. Il n'y a que ces -fonctionnaires et M. Rosny pour écrire «un crâne de mégalocéphale» au -lieu d'un grand crâne; et s'ils veulent dire la bienfaisante influence -du printemps, il n'y a encore que M. Rosny et eux pour assurer que «la -palingénésie universelle renouvelle les globules». Malgré tout, lisez -Rosny. Ses livres enferment d'indéniables qualités de pensée et de -réflexion. Et, par exemple, dans cette causerie du début, entre Marc et -Honoré Fane, sur «les lieux communs du rêve», que de petits faits -significatifs et bien observés! Je regrette seulement que M. Rosny ait -ramené toutes ses explications à la physiologie. Vous me dites que tel -songe, «plein d'un tas de choses révoltantes»,[11] provient de telle -position du corps. J'entends bien; mais s'il faut m'expliquer comment le -plus honnête homme du monde peut s'abandonner dans le sommeil aux songes -les moins honnêtes qui soient, c'est où va chopper votre physiologie. -Hélas! qu'est-ce que cette conscience absente du sommeil, qui n'y guide -et n'y critique point nos actes, qui fait de nous les frères amoraux des -bêtes, et qui ne s'éveille qu'au jour et à la réflexion? Et pourquoi -cette double vie? Et si ce ne serait pas, comme les matérialistes le -veulent, que la moitié au moins, sinon toutes les lois de conscience, -sont d'acquisition et d'appropriation aux besoins sociaux? Car, quelle -différence du crime qu'endormi je commets avec tranquillité d'âme, au -crime d'un Gamahut éveillé et lucide en qui la conscience n'a pas parlé -plus qu'à moi pendant le sommeil? Ceux-là sont logiques avec eux-mêmes -qui, pour ne point nier la conscience, font porter à l'homme éveillé la -responsabilité des fautes qu'il a commises endormi. «Le sommeil de -l'homme, dit l'un d'eux, est plein de péchés; il y perpètre des forfaits -de volition dont il doit compte». Et je ne vois en effet que ce moyen -pour mettre d'accord la raison et la foi. - - [10] Voir _l'Immolation_, _le Bilatéral_, _les Corneille_, etc., - etc. - - [11] Il y a là-dessus un mot bien terrible de Sophocle et presque - impossible à traduire: - - [Grec: - Polloi gar êdê kan oneirasi brotôn - Mêtri xyneunasthêsan... - ] - (_OEdipe-Roi, 966-967._) - - -V - -J'arrive au gros du bataillon naturaliste, MM. Guiches, Fèvre, Descaves, -Méténier, Lemonnier, Chaperon, etc. - -M. Guiches a un vif sentiment des choses et des êtres de nature. -_Céleste Prudhommat_ et _L'ennemi_ sont des livres consciencieux et -massifs qui mettent en scène des moeurs villageoises correctement -observées. A ce compte, on le retrouvera dans les rustiques, à côté, -sinon un peu au-dessus d'un autre naturaliste, M. Caraguel, qu'on vit -préluder à l'étude des champs par celle du _Boul-Mich_. - -M. Fèvre eut pour début un volume en collaboration avec ce pauvre Louis -Desprès, qu'une législation imbécile mena demi-mort à Saint-Lazare. On -lui doit, entre autres livres personnels, _Au port d'armes_, où il y a -sous l'enflure des mots quelques bonnes qualités d'analyse. - -De M. Descaves je ne dirai rien, et à la vérité je ne goûte guère ses -truculences de style, son débraillement, ses allures d'adjudant gueuleur -et casseur de vitres qui se rue sur la littérature comme sur un matelas. -Il a publié les _Misères du sabre_[12] qui est une insulte en trois -cents pages à l'armée. Cela n'a point choqué outre mesure. Nos -romanciers ne sont point tendres au métier militaire: un de plus, un de -moins, il n'importe. Car rappelez-vous le _Cavalier Miserey_ de M. Abel -Hermant[13], _Au port d'armes_ de M. Fèvre, _Poeuf_ de M. Hennique, -_Fusil chargé_ de M. Mouton, le _Nommé Perreux_ de M. Bonnetain, la -_Croix_ de M. Méténier, le _Calvaire_ de M. Mirbeau, le _Canon_ de M. -Jules Perrin[14], livres de rancunes, les uns, ou de foi triste et -souffrante (ce qui vaut mieux), les autres[15]. Et c'est un ironique -contraste, si l'on se rappelle encore que M. Bourget, dans cette -curieuse étude qu'il publia, à vingt et un ans et au lendemain de nos -désastres, sur le roman naturaliste et le roman piétiste[16], cherchant -ce que serait le roman de l'avenir et quelles conditions il lui faudrait -observer, faisait ingénuement du patriotisme la première de ces -conditions. - - [12] Et très récemment _Sous-offs_, aggravation dans l'injure. - - [13] Ce dernier livre a surtout fait du bruit hors du clan - naturaliste. On se reportera à l'article de M. Anatole France - dans la _Vie littéraire_ (pages 73 et suiv.): «M. Abel Hermant - reconnaîtra un jour qu'il a, sans le vouloir, offensé un des - sentiments qui nous tiennent le plus au coeur. Il reconnaîtra - qu'il est injuste de ne montrer que les moindres côtés des - grandes choses et de ne voir dans l'armée que les laides - humilités de la vie de garnison.» Lire encore de M. Hermant la - _Surintendante_. - - [14] Voir du même auteur la _Reine Arthémise_. - - [15] Citons pour leur excellent esprit le _Pompon vert_ de M. - Toudouze et _Disciplinée_ de M. Alphonse de Launay, deux livres, - où les petitesses de la vie militaire sont noblement relevées par - l'idée de patrie. - - [16] Dans la _Revue des deux mondes_. Article non recueilli - (1873). - -M. Méténier, dans ses livres: la _Chair_, la _Grâce_, la _Croix_, -_Bohème bourgeoise_, montre un réalisme net et cruel qui n'est pas sans -mérite. (Voyez particulièrement _Bohème bourgeoise_)[17]. - - [17] On en trouvera une bonne analyse dans l'_Année littéraire_ - de M. Paul Ginisty (1887). - -M. Camille Lemonnier a touché à tous les genres ou presque, histoire, -géographie, critique d'art, etc. Dans le roman, on cite de lui les -_Concubins_ et _Madame Lupar_[18], d'une langue imagée et forte jusqu'à -la brutalité. - - [18] M. Francisque Sarcey dit de ce dernier roman: «Il est d'une - conception puissante, d'une belle ordonnance et d'une exécution - très grasse et très fouillée.» Voir encore de M. Lemonnier: _Un - mâle_, l'_Hystérique_ et _Happechair_. On peut lui rattacher un - autre Belge, M. Georges Eckoud, l'auteur de la _Nouvelle - Carthage_. - -Il y a enfin de l'observation, sous des violences, dans le _Grisou_ de -M. Maurice Talmeyr, _Argine Lamiral_ de M. Chaperon, _Mademoiselle -Vertu_ de M. Henri Lavedan, _Ahénobarda_ et la _Gouine_ de M. Boyer -d'Agen, _Chambre d'hôtel_ de M. Léo Rouanet, la _Jupe_ de M. Trézenick, -les _Planches_ de M. Jean Blaize. Peut-être aussi conviendrait-il de -rattacher au naturalisme quelques écrivains plus âgés, et dont les -débuts ont précédé ceux de l'école ou qui se sont rangés sur le tard à -son éthique: ainsi M. Francis Enne (_Brutalités_), MM. Vast-Ricouard -(_Claire Aubertin_, la _Vieille garde_, _Madame Lavernon_), M. Georges -Duval (la _Prétentaine_, _Une virginité_). - - -VI - -Mais les disciples chers au coeur du maître, les vrais fidèles et -éternellement, ne sont point là. Ils s'appellent Paul Alexis, Henry -Céard et Léon Hennique. Des deux autres combattants de la première -heure, l'un, M. Huysmans (Joris-Karl), s'est jeté dans la traverse -symboliste et est devenu à son tour chef de bande; et M. de Maupassant, -son talent sain et vigoureux a tranché trop vite sur l'honnête -médiocrité des disciples pour qu'on puisse le considérer autrement -qu'en lui-même et dans sa pleine possession. On le retrouvera plus loin -et isolé. - -Pour M. Alexis, qu'il est passé en habitude de traiter de bourrique -naturaliste, il ne l'est point tant qu'on dit, je pense. Il a eu du -talent, au moins une fois, en 1875, dans une petite nouvelle intitulée -_Blanche d'Entrecasteaux_, qu'il a justement négligé de recueillir, et -c'est bien regrettable pour la réputation de Trublot. - -M. Céard est l'auteur d'_Une belle journée_. Mme Duhamain, bourgeoise en -mal d'amour, s'est laissée prendre aux gilets à fleur et au parler -sentimental d'un courtier en vins nommé Trudon. Elle accepte un -rendez-vous, entre au bras de Trudon dans un restaurant de Bercy, -déguste du vin blanc et des huîtres, engloutit une sole normande, des -petits pois, du fromage et de la frangipane; et la grande ironie du -livre, c'est que tous ces prolégomènes n'aboutissent, chez Mme Duhamain, -qu'à un écoeurement stomachique où sombrent ses idées d'amour. Depuis -_Une belle journée_, M. Céard n'a publié aucun roman. «Cette affirmation -de sa personnalité faite et bien faite, dit M. Geffroy, Céard revint à -ses bureaucratiques occupations et garda le silence»[19]. - - [19] Cf. _Notes d'un journaliste_, art. Henry Céard. - -Reste M. Hennique. Celui-ci est un mâle, comme on dit dans l'école, et -qui porte allègrement un bagage déjà lourd. Je signalerai seulement -_Dévouée_ et _Poeuf_, qui est l'histoire d'un brave homme de sapeur -condamné à mort pour avoir volé un mouchoir bleu. La chanteuse Thérésa -et le nouvelliste Becquet avaient déjà pris la défense du pauvre -troubade. Mais le colonel demeure intraitable dans le roman comme dans -la nouvelle, et dans la nouvelle comme dans la chanson. Et Poeuf -continue à être fusillé. M. Hennique a une corde à sa lyre que n'ont -point ses confrères en naturalisme, le sentiment, et il en tire d'assez -jolies notes, parfois. - - -VII - -Et enfin, voici un maître: M. Guy de Maupassant. D'observateur plus net -et plus précis des menues choses de l'existence, je n'en connais et il -n'en est peut-être point. Je remarquerai seulement que cette observation -s'exerce dans un domaine un peu bien étroit; que l'auteur, normand -lui-même, n'a très évidemment étudié que des normands, qui sont une race -volontaire et dure, mais égoïste, sèche, et maussade à désespérer; qu'il -ramène toute l'humanité de ses livres à ce type unique, et que c'est là -un procédé de généralisation assez méchant pour un romancier qui a, -comme lui, des parties de philosophe. - -M. de Maupassant débuta dans les _Soirées de Médan_ par une nouvelle qui -fut appréciée, _Boule de suif_. Longtemps il cultiva le genre, excellant -à condenser en quelques paragraphes de petits drames pessimistes, -publiés d'abord dans les journaux et qu'il recueillait ensuite sous -divers titres: la _Maison Tellier_, _Mlle Fifi_, etc. L'auteur ne -mettait point grand scrupule au choix des sujets, qu'il prenait dans les -maisons publiques et le purin des fermes. Au reste, la note en était -toujours intéressante, quoique, disent les uns, pour ce que, affirment -les autres. Et cela même est à remarquer, comme un trait distinctif, -que, dès ses premières nouvelles, M. de Maupassant tient pour -l'«intérêt» contre la «tranche de vie». La plupart de ses livres se -porteraient aisément à la scène, et au vrai ce sont des drames, avec un -commencement, un milieu et une fin, je ne sais quoi de cursif dans -l'écriture, de ramassé dans les sentiments, le dialogue souvent -substitué au récit. L'action est la première chose à ses yeux; il ne la -sépare point de la vie, et il n'a point tort. Et à mesure qu'il avance, -il lui sacrifie les descriptions chères à l'école, ou ne s'y laisse -aller qu'avec réserve et par petits paragraphes[20]. Et son style s'en -ressent un peu aussi, net et bref, et sans panache. Par quoi il sort de -l'école une fois de plus. - - [20] A moins qu'il ne fasse des livres de description pure, comme - _Au soleil_ et _Sur l'eau_. - -Nouvelliste, sa réputation fut vite assise. On l'attendit à son premier -roman, non sans défiance et quelque pique. _Une vie_, _Bel-ami_, -_Mont-Oriol_, parurent coup sur coup, et il fallut bien reconnaître que -le nouvelliste ne gênait point le romancier. Puis il revint aux -nouvelles. C'est _Miss Harriet_, c'est les _Soeurs Rondoli_, c'est -_Monsieur Parent_, _Yvette_, le _Horla_, _Clair de Lune_, les _Contes du -jour et de la nuit_, les _Contes de la Bécasse_, toute une librairie. -Pour l'auteur, il ne change point; il est le même ici et là, d'un -réalisme cruel et pénétrant (c'est, je pense, notre seul grand -réaliste), peu donneur de phrases, s'écoutant peu, sans gestes en l'air, -mais plutôt procédurier, déduisant, induisant, construisant avec des -faits, rarement avec des idées, le moins spéculatif des hommes, ayant -eu je ne sais quelles velléités de fantastique dans le _Horla_, dans la -_Peur_, dans la _Main_, et ayant gagné à son échec de se connaître mieux -et de se réserver. - -Sa misanthropie est d'un caractère à part. Il y a des misanthropies -douces et résignées, qui sont bonnes à la vie, encore qu'elles savent au -juste le peu qu'elle vaut, et c'est de cette misanthropie qu'est faite -l'âme ironique d'un Renan ou d'un France. Celle-ci a quelque chose de -sec et qui éloigne. On sent qu'elle est plus intuitive que réfléchie; on -y sent l'homme qui s'est trop défié, et de tout temps, pour avoir jamais -souffert. Et comme elle est un bouclier pour ceux-ci, on sent qu'elle -est une arme pour celui-là. Il n'a point appris le monde peu à peu et en -comptant chaque étape de sa science par une illusion tuée, et à vrai -dire il n'eut jamais d'illusions et il vit le monde tout d'abord comme -il est. Il n'y a pas une larme dans tous ses livres, pas une pitié, et -seulement du mépris. C'est moins de la misanthropie que de -l'égoïsme[21]. - - [21] Ceci était écrit avant _Fort comme la mort_. Il semble que - l'auteur se renouvelle dans ce livre admirable de tout point. - - On peut rattacher à M. de Maupassant l'auteur de la _Peau d'un - homme_ et de l'_Ile muette_, M. Montégut, qui a donné aussi au - _Gil Blas_ des contes et nouvelles dans la manière cursive de - l'auteur d'_Yvette_. Mettons même, si vous voulez, que M. Dubut de - Laforest, avec les livres qui s'appellent _Mlle de Marbeuf_, la - _Bonne à tout faire_, le _Gaga_, et qui sont dans la tradition de - Pigault-Lebrun, relève comme littérateur de M. de Maupassant, - puisque M. de Maupassant lui a donné par lettre publique ses - titres de naturalisation. - - -VIII - -Le talent de M. Mirbeau est plus humain; je devrais dire qu'il s'est -_humanisé_ en se développant. M. Mirbeau commença par suivre d'un peu -bien près les traces de l'auteur d'_Une vie_, et à ce compte ses -premières nouvelles sont d'un bon élève, mais d'un élève. Lisez ou -relisez les _Lettres de ma chaumière_. Il s'y efforce vers les réalités -substantielles et concises de M. de Maupassant et il y atteint, mais -soufflant et suant. Il ne se dégage à peu près que dans le _Calvaire_; -et il est tout à fait lui dans l'_Abbé Jules_. J'entends d'abord qu'il -a dépouillé cette sécheresse et cette indifférence qui sont le pire -dandysme, quand elles n'ont point un fonds de nature. Et c'est le cas -ici. Soyez sûrs que M. de Maupassant eût pu signer toutes, ou presque, -les _Lettres de ma chaumière_, qui sont de la misanthropie tassée et -concentrée suivant sa recette, et qu'il n'eût jamais ni pensé ni écrit, -par exemple, les belles pages du _Calvaire_ toutes débordantes d'humaine -pitié, où le petit soldat Jean-François, de garde au bord des plaines -grises de la Beauce, fusille à bout portant un éclaireur prussien: - -«Cet homme, j'avais pitié de lui et je l'aimais; oui, je vous le jure, -je l'aimais!... Alors, comment cela s'est-il fait?... Une détonation -éclata, et dans le même temps que j'avais entrevu à travers un rond de -fumée une botte en l'air, le pan tordu d'une capote, une crinière folle -qui volait sur la route... puis rien, j'avais entendu le heurt d'un -sabre, la chute lourde d'un corps, le bruit furieux d'un galop... puis -rien.... Mon arme était chaude et de la fumée s'en échappait... Je la -laissai tomber à terre... Etais-je le jouet d'une hallucination?... Mais -non... De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route, comme -une statue équestre de bronze, il ne restait plus rien qu'un petit -cadavre tout noir, couché, la face contre le sol, les bras en croix... -Je me rappelai le pauvre chat que mon père avait tué, alors que de ses -yeux charmés il suivait dans l'espace le vol d'un papillon... Moi, -stupidement, j'avais tué un homme, un homme que j'aimais, un homme en -qui mon àme venait de se confondre, un homme qui, dans l'éblouissement -du soleil levant, suivait les rêves les plus purs de sa vie!... Je -l'avais peut-être tué à l'instant précis où cet homme se disait: «Et -quand je reviendrai là-bas...» Comment? Pourquoi? Puisque je l'aimais, -puisque, si des soldats l'avaient menacé, je l'eusse défendu, lui, lui, -que j'avais assassiné! En deux bonds, je fus près de l'homme... je -l'appelai; il ne bougea pas... Ma balle lui avait traversé le cou, -au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un -bruit de glou-glou, s'étalait en marge rouge, poissait déjà à sa -barbe... Je lui tâtai la poitrine à la place du coeur: le coeur ne -battait plus... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tête sur -mes genoux, et, tout à coup, je vis ses deux yeux, ses deux yeux clairs, -qui me regardaient tristement, sans une larme, sans un reproche, ses -deux yeux qui semblaient vivants! Je crus que j'allais défaillir, mais -rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'étreignis le cadavre du -Prussien, je le plantai tout droit contre moi, et, collant mes lèvres -sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourpres, -éperdûment, je l'embrassai...»[22] - - [22] Extrait du _Calvaire_, pages 86-87. On sent que le réalisme - russe, que Tolstoï a passé là et sa saignante - humanité.--Rapprochez l'admirable pièce de Théodore de Banville: - _Le prussien mort_ (_Idylles prussiennes_). -Je ne voudrais point ajouter à cette belle page; je dirai seulement -qu'elle n'est point unique dans l'oeuvre de M. Mirbeau. Et admirez -tout de même comme les petites choses d'école se fondent dans le -talent: voici un naturaliste,--un impersonnel, donc--et qui -émeut!... - - - - -CHAPITRE II - -LES IMPRESSIONNISTES - - - - -CHAPITRE II - -LES IMPRESSIONNISTES - - _Edmond et Jules de Goncourt.--Alphonse Daudet.--Paul - Arène.--Paul Châlon.--Hugues Le Roux.--Jean Lorrain.--Jules - Claretie.--Pierre Loti._ - - -L'impressionnisme, ou ce qu'on appelle de ce nom, est une autre forme du -réalisme, un art tout matériel encore. Mais voici où il se distingue du -naturalisme: quand le naturaliste (M. Zola, par exemple, après Balzac et -Taine) d'une scène ou d'un paysage prendra indifféremment tous les -détails élémentaires, les entassera l'un sur l'autre, et, par cette -accumulation, atteindra quelquefois à un effet d'ensemble, -l'impressionniste dans ce paysage ou dans cette scène distinguera -d'abord le détail dominant, la tâche, comme dit M. Brunetière, et c'est -la tâche seule qu'il mettra en valeur pour obtenir l'impression -totale[23]. Voyez les Goncourt, surtout M. Daudet et M. Loti. Au reste, -ici, comme dans le naturalisme, pensées et sentiments, la langue de -l'impressionniste les traduira toujours en sensations; ou, pour mieux -dire, la pensée et le sentiment, indiqués d'une manière très succincte, -s'éclairciront au cours de la phrase par une image sensible, telle, par -exemple, que celle-ci: «Il lui semblait que son passé se rapprochait -dans l'enchantement mélancolique d'une harmonie éloignée sur la corde -d'un violon qui eût pleuré[24].» Vienne une école plus hardie qui, -supprimant la pensée ou le sentiment, déjà sacrifiés à l'image, -conservera seulement l'image (_Une harmonie éloignée sur la corde_, -etc.), nous aurons la troisième et dernière incarnation du réalisme: le -symbolisme sensationnel de M. Huysmans et de M. Moréas. - - [23] Se reporter au _Roman naturaliste_ de M. Ferdinand - Brunetière. (Art. _L'impressionisme dans le roman_.) - - [24] Cf. _Madame Gervaisais_. - -Le procédé d'exécution (je ne dis pas l'exécution) est donc, avec des -nuances, à peu près le même chez tous les impressionnistes. Pour nous -communiquer une vision exacte des choses, il faudra qu'ils transposent -dans leur style les moyens de la peinture. Ils renonceront, nous -l'avons vu, au terme abstrait en faveur de l'image; ils choisiront dans -les mots ceux qui ont, en soi-même et en dehors du sens, une beauté et -une valeur propres[25]; par quoi ils seront amenés, ou à les détourner -de leur vrai sens, ou à les associer, en vue de l'effet, à des mots d'un -autre ordre, ou à créer de toutes pièces des vocables nouveaux. Joignez -à ces procédés généraux l'emploi de la petite phrase courte et sans -verbe, de l'adjectif démonstratif _ce_, _cette_, _ces_, qui indique les -objets comme présents, et de l'adverbe _très_, qui accentue la couleur -ou la forme des objets, vous aurez, je pense, l'ensemble des procédés -d'exécution communs à M. Daudet, à M. Loti, à M. de Goncourt et à tous -les impressionnistes de leur école. - - [25] C'est l'expression de Théophile Gautier: «Les mots ont en - eux-mêmes et en dehors du sens qu'ils expriment une beauté et une - valeur propres, comme des pierres précieuses qui ne sont pas - encore taillées et montées en bracelets, en colliers ou en - bagues.» Ailleurs: «Il y a des mots diamant, saphir, rubis, - émeraude, d'autres qui luisent comme du phosphore quand on les - frotte, et ce n'est pas un mince travail de les choisir.» - -Il reste maintenant à pénétrer dans l'intimité du groupe. Mais ici les -distinctions s'établissent d'elles-mêmes, le fonds d'idées, de -sentiments et de sensations, variant avec chacun. - - -I - -MM. Edmond et Jules de Goncourt sont entrés dans les lettres par un -roman intitulé: _En 18..._, dont le survivant des Goncourt a porté cette -appréciation, qu'il serait messéant de discuter: - -«C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! Mais -les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à -l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche -d'indépendance littéraire et artistique, le hautain révolutionnarisme -prêché en ces pages; puis, quelle recherche de l'érudition, quelle -curiosité de la science, et dans quelle littérature légère de débutant -trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette -prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait -maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de _Charles -Demailly_ et de _Manette Salomon_, et encore ce remuement des problèmes -qui agitent les bouquins les plus sérieux, et, tout le long du volume, -cet effort et cette aspiration vers les sommets de la pensée?...»[26] - - [26] Cf. la préface de _En 18..._ - -Qu'entendent MM. de Goncourt par les «sommets de la pensée»? Voici qui -nous renseignera. Dans un de leurs premiers livres, _Madame -Gervaisais_, ils ont écrit: - -«Ses initiateurs, ses guides, au milieu de cette poursuite des plus -écrasants problèmes psychologiques, avaient été ces deux maîtres de la -sagesse moderne: Reid et Dugald-Stewart, les illustres fondateurs de -l'Ecole écossaise, les ennemis de la méthode analytique et hypothétique -des écoles anciennes. Après avoir traversé tout le scepticisme de Loke, -le matérialisme de Condillac, elle éprouvait pour ces deux philosophes -la reconnaissance d'avoir eu, par eux, respiré sur ces _purs sommets_, -pareils aux hauteurs du «Bon-Sens», où Reid rend à l'homme le sentiment -de sa dignité et base la morale et la métaphysique sur la puissance et -l'excellence de la vie humaine[27].» - - [27] Cf. _Madame Gervaisais_. - -J'espère qu'on est satisfait. Peut-être désirerait-on seulement que MM. -de Goncourt nous éclairassent par quelques traits sur le compte de ces -deux maîtres de la sagesse moderne, Reid et Dugald-Stewart, en qui une -ignorance commune à bon nombre d'esprits n'avait voulu voir jusqu'à eux -que d'honnêtes façons d'empiriques. Mais ces messieurs ont eu soin de -nous avertir qu'au culte de Reid Mme Gervaisais associait celui de Kant. -Kant, disent-ils, a fait «découler la liberté, l'Homme-Dieu, du beau -principe désintéressé qui est pour lui comme l'honneur de l'humanité et -la clef de voûte de sa philosophie: le devoir.» Evidemment, il n'y a -plus rien à dire. A peine oserai-je formuler une timide objection de -style sur cet Homme-Dieu qui découle d'une clef de voûte. - -Par les idées et par le style, il faut donc reconnaître que les livres -de MM. de Goncourt[28] sont au nombre des plus curieux de ce temps. Il -n'en est point, comme ils disent, qui aient remué plus de questions, ou, -ce qui revient au même, qui aient transformé en questions ce qui, pour -nous, n'en était pas. Les exemples se pressent. Entre tous, sachons-leur -gré d'avoir ravivé sur Homère un débat qu'on croyait éteint depuis -Zénodote d'Ephèse. Et à qui donc, mieux qu'aux auteurs de la _Fille -Elisa_ et de _Germinie Lacerteux_, appartenait-il de nous révéler que -l'auteur de l'_Iliade_ n'a jamais peint au monde que des souffrances -physiques? Ils l'affirment. Il n'y a plus à y revenir. Mais je regrette -qu'ici encore MM. de Goncourt aient cru devoir garder pour eux les -motifs de leur arrêt. - - [28] Et en particulier ceux du survivant. (_Les frères Zemganno_, - _Chérie_, _La Faustin_, etc.) - -Ces larges esprits n'ont point été retenus, comme on pense, par de -vaines considérations de temps et de lieu. Leur dernier livre (_Journal -des Goncourt_) met en scène, dans le déshabillé d'une causerie -familière, les principaux écrivains du siècle. Ils nous débarrassent -ainsi d'un certain nombre de préjugés des plus fâcheux, dont ceux qui -tendaient à nous faire voir dans Taine, dans Renan, dans Berthelot, -quelques-unes des grandes intelligences contemporaines. Sainte-Beuve, -qui nous apparaissait dans l'éloignement comme le modèle des honnêtes -hommes de lettres, n'échappe pas à cette justice amère et rétrospective. -Dorénavant, si l'on veut connaître le fin mot sur cet écrivain de -dernier ordre, ce n'est point dans ses articles qu'on l'ira chercher, -mais dans les conversations des dîners Magny, si fidèlement croquées par -MM. de Goncourt. On se trouvera en présence d'une manière de pion, sans -idées et sans style, qui fut trop heureux de rencontrer çà et là de -complaisants amis, comme MM. de Goncourt, pour lui souffler ses -articles. L'avouerai-je? Tout reconnaissant que je sois à ces messieurs -de leurs révélations, j'ai comme un scrupule et un regret. Peut-être -qu'avant de publier leur _Journal_, ils n'ont pas suffisamment médité -cette phrase du même Sainte-Beuve: «Les anciens, honnêtes gens, avaient -un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives -était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose -(_sub rosâ_, par allusion à cette coutume antique de se couronner de -roses dans les festins) ne devait point être divulgué ni profané»[29]. -Après cela, vous me répondrez que MM. de Goncourt n'aiment point les -anciens. Et c'est, à être franc, la seule excuse de tous ces papotages. -Il n'y a donc qu'eux dans le siècle? Ils résument tout, philosophie, -histoire, critique, et le roman, qui est la synthèse des synthèses? -Quelle plaisanterie! - - [29] Cf. _Les nouveaux lundis_. (Art. Pontmartin), tome IX. - -Prenons-les plutôt pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils ont toujours été, -des artistes[30]. La qualité n'est déjà point si dédaignable, et elle -eût pu leur suffire. Mettons qu'ils ont été Brauwers et Watteau, une -combinaison extrêmement savoureuse de maniéré et de sincère. Leurs -paradoxes (j'allais dire leurs charges), cette intransigeance dans les -jugements qui est la marque d'esprits cantonnés, et jusqu'à ce -modernisme farouche des deux frères, qui, à tout propos, part en -campagne contre la tradition, un peu comme don Quichotte contre les -moulins, sourions-en, si ce sont les inévitables petits côtés de leur -nature d'artistes. Sainte-Beuve (bien imprévoyant dans l'épithète) les a -appelés d' «aimables hérétiques». Aimables, je ne sais point. Mais -c'est, sans doute, qu'avec un peu plus d'orthodoxie et un peu moins -d'intransigeance, ils n'eussent pas, les premiers, apporté cette fièvre, -cette fougue heureuse, tant de passion et de vie à la peinture de la -société contemporaine. On n'eût point eu d'eux ni _Charles Demailly_, -ni _Manette Salomon_, ni même _Germinie Lacerteux_, et pour ces -livres-là il faut leur pardonner de trouver Raphaël «bourgeois» et de -dire de l'antiquité qu'elle n'a été «faite que pour être le pain des -professeurs». Eh! oui, leur maîtrise est réelle et nul ne songe à la -contester. Mais je ne pense point qu'elle soit là où ils la placent, et -que, pour avoir écrit _Madame Gervaisais_ ni la _Femme au XVIIIe -siècle_, la postérité voie en eux les philosophes et les historiens -qu'ils prétendent. Est-il donc nécessaire de le rappeler? La -philosophie, comme l'histoire, demande un esprit de généralisation qui -est justement l'opposé du leur. S'ils ont une maîtrise, c'est au -contraire dans le détail qu'elle éclate, c'est dans cette acuité d'une -vision qui dès l'abord décompose le concret et pousse son analyse -jusqu'à l'infinitésimal. Daudet raconte qu'un an durant le monde des -peintres ne jura que par _Manette Salomon_[31]. Je le crois sans peine. -Ils vivront par là, et par là seulement, par cette fidélité dans le -rendu, par cette minutie littérale qu'ils ont les premiers introduite -dans la composition, et qui est devenue, après eux, un procédé de -l'école, et aussi et surtout par le relief d'une langue merveilleusement -riche en contrastes et en nuances, et si mêlée qu'elle soit. - - [30] Avec toutes les lacunes que le mot comporte. - - [31] Cf. les _Souvenirs d'un homme de lettres_ (_Une lecture chez - Edmond de Goncourt._) - - -II - -«Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, dit M. Jules -Lemaître, il entre beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. -Alphonse Daudet[32].» Je pense que l'on retrouverait ces qualités-là -dans le plus long roman de M. Daudet. Peut-être qu'elles y sont -associées et combinées d'une manière différente: la fantaisie n'y est -point, comme dans les contes, à proportion de la vérité; celle-ci a la -belle part. L'esprit aussi s'y dérobe davantage à mesure que l'écrivain -tâche à l'impersonnalité. La tendresse n'y est point si ardente; j'y -trouve plus de tristesse que de mélancolie, et, sur la fin même, de la -haine. Après tout, Chamfort a raison: celui-là n'a point aimé les hommes -qui n'est point misanthrope à quarante ans. Et si envahissante qu'elle -soit dans le dernier roman de M. Daudet, dans l'_Immortel_, cette -misanthropie y laisse encore une petite place à l'émotion; il y a le -coin des larmes jusque dans cette oeuvre de colère. C'est par là qu'il -nous prendra toujours, et il ne faut point chercher ailleurs que dans -l'émotion le secret de ce charme extraordinaire qui lui attache toutes -les âmes sentimentales ou passionnées de ce temps. On a beau dire qu'il -procède de Dickens, que _Jack_ et le _Petit Chose_ sont un peu bien -parents du pauvre _Olivier Twist_, il serait plus vrai de dire qu'il y a -entre ces deux natures d'étroites affinités et qu'elles sont sensibles -l'une et l'autre aux souffrances des humbles. Encore ne sont-elles point -tout à fait pareilles de ce côté-là; leur pitié elle-même diffère: celle -de Dickens est plus active, d'abord, plus confiante dans la générosité -de nos bons instincts, et, si elle nous montre le mal, elle ne nous dit -point qu'il soit inguérissable. Avez-vous remarqué que tous ses romans -«finissent bien»? Le petit Twist et Rose Fleming se marient; mais Jack -meurt de la poitrine dans un hôpital. Notez encore que Dickens a trouvé -çà et là d'inoubliables accents de détresse, des cris d'appel vers la -justice de Dieu, que la pitié légère et un peu méprisante de Daudet ne -pouvait connaître. Quand Olivier, traité de bâtard, rossé à coups de -trique par l'horrible M. Bumble, s'est vu enfin seul, abandonné à -lui-même dans la boutique morne et silencieuse du croque-mort, «il tomba -à genoux sur le plancher, écrit Dickens, et, cachant son visage dans ses -mains, il versa de telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de -la nature que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à -des enfants de cet âge!» Ces lignes-là, si simples, sont uniques. Le -côté d'art, chez Dickens, est souvent inférieur; il n'a pas la maîtrise -soutenue de M. Daudet. Il l'emporte en vive et profonde humanité. La -pitié de M. Daudet reste toujours un peu aristocrate; elle se gantera -pour faire l'aumône, et les misères dont elle nous entretient auront -quand même une poésie latente. C'est par là qu'elle plaît si fort aux -féminins. - - [32] Cf. les _Contemporains_ (Art. Alphonse Daudet). Principales - oeuvres de M. Daudet: Les _Contes_, _Numa Roumestan_, le _Nabab_, - les _Rois en exil_, _Sapho_, _Tartarin de Tarascon_, _Jack_, - _Fromont jeune et Risler aîné_, l'_Immortel_, sa dernière oeuvre. - - -III - -Ne quittons point M. Alphonse Daudet sans signaler le petit groupe -d'écrivains qui lui font habituellement cortège. Car c'est à lui, je -pense, qu'on devra rattacher, dans le clan impressionniste, les quelques -écrivains qui suivent, sauf M. Paul Arène, qui revendique à bon droit, -sinon d'avoir précédé M. Daudet, du moins d'avoir aidé à ces jolis -_Contes de mon moulin_, point de départ, comme on sait, de la réputation -de son collaborateur. M. Paul Arène a publié depuis lors un certain -nombre de nouvelles, _La Mort de Pan_, _Curo Biasso_, _Le vin de la -messe_, _les Haricots de Pistalugue_, le _Canot des six capitaines_, et -par dessus tout cet admirable _Jean des Vignes_ qui m'apparaît comme la -merveille des nouvelles pour la grâce chantante et l'ironie ailée du -récit[33]. - - [33] _Jean des Vignes_ vient d'avoir son pendant dans la _Chèvre - d'or_. - -M. Paul Chalon n'a publié, lui aussi, que des nouvelles, et c'est le -titre même de l'unique volume qui ait paru de lui. «Sa prose, dit un -jeune et délié critique, M. Charles Maurras[34], a des bondissements -d'oiselle, des sauts élastiques et vifs de graine en graine picorée -sur le sol ou sur le toit de tuiles rouges d'une ferme du Languedoc; -elle ne se hasarde point sur les hautes branches.» M. Chalon relève -directement de M. Daudet, du Daudet de la jeunesse, bien entendu. - - [34] Voir l'_Observateur français_, du 10 avril. Je citerai, - comme une jolie page de style impressionniste le passage suivant - d'une nouvelle de M. Chalon (mort maintenant): «... Il y - soufflait toujours, dans ce haut Saint-Majan, un vent terrible, - qui vous avait une voix et des cris à croire qu'il était vivant. - Il arrivait en grondant, tout en colère, des hauteurs du - Trou-la-Baume, fier avec ça et parlant haut, comme un conquérant - qui somme une forteresse; puis, houm! houm! de grands coups - d'aile appliqués contre le mur, comme avec un bélier; puis un - silence, il attendait qu'on lui ouvrît, et comme on n'avait - garde, il se fâchait tout rouge. C'était une belle rage alors. On - aurait dit qu'il prenait du champ; puis terriblement il - s'engouffrait dans les rues trop étroites pour ses ailes. Il - allait comme un aveugle, droit devant lui, se brisait au coin des - maisons, tourbillonnait dans les enfoncements, faisait trembler - les vitres, battait les contre-vents détachés, s'acharnait après - les girouettes, culbutait les tuiles des vieux toits, buvait - d'une lapée l'eau des ruisseaux, s'abattait sur les arbres de la - place avec un bruit d'averse, souffletait la flamme des - réverbères, bref, menait un train d'enfer. Et quel virtuose! - quels cris! quels hurlements! quels gémissements! Tantôt il - commandait, tantôt il suppliait. Il avait des clameurs de clairon - et des vagissements de bête blessée! Tour à tour humble et - belliqueux, il pleurait comme un petit enfant, puis, fantasque en - ses allures, il embouchait sa longue trompette et vous sonnait - des fanfares, des chevauchées qui s'en allaient au galop le long - des murailles. Enfin, convaincu peut-être de son impuissance, il - se faisait tout petit, se taisait presque, se glissait sous les - portes, montait l'escalier vivement et venait remuer quelque - portière souple, ou faire danser la flamme de la lampe sur la - grande table où j'étudiais.» - -On retrouverait encore un peu du charme de M. Daudet, quelque chose de -sa grâce émue, dans certaines pages de M. Hugues le Roux[35]. Mais par -le vif des analyses, par le dramatique des situations, par l'intensité -du sentiment, c'est surtout à Gontcharoff qu'il fait songer. Au reste, -tel de ses romans, comme l'_Attentat Sloughine_, n'est qu'une mise en -scène du nihilisme. Ses études précédentes, et en particulier sa -traduction de la _Russie souterraine_ de Stepniak, l'avaient préparé à -l'analyse de ce grand cas passionnel de toute une race. Dans l'_Amour -infirme_[36], M. Hugues le Roux est revenu au roman français. - - [35] Voyez cette exquise petite nouvelle: le _Mousse_. - - [36] Précédemment dans _Un de nous_. - -Enfin, l'acuité de vision et la facilité de notation, qui sont, à défaut -d'émotion, ses vertus marquantes, font de M. Jean Lorrain un -impressionniste de la même école. Son style est un fouillis de choses -heurtées, contradictoires, jolies et laides, tragiques et bouffonnes, à -travers quoi perce un tempérament intéressant et original. Je recommande -surtout _Très Russe_. - -Mais le décalque du maître, sa doublure, son ombre, nous ne l'avons -point vu encore, et c'est M. Claretie[37]. Journaliste, historien, -dramaturge, critique d'art et de théâtre en même temps que critique -littéraire, et par-dessus tout romancier, M. Claretie est un de ces -talents moyens dont il est permis de se demander la figure qu'ils -feraient, s'ils n'avaient trouvé dans la vie sur qui prendre mesure. Il -peut faire illusion; il fait illusion quelquefois. On n'est pas sa chose -bien longtemps. Il déclarait naguère à propos de _Robert Burat_, qu'il -avait écrit ce roman «dans les heures volées à l'improvisation -quotidienne», et, de fait, le roman est médiocre. Mais est-ce donc une -excuse à sa médiocrité que la hâte de l'auteur, et, de grâce, que nous -fait le temps qu'il a mis à l'écrire? On cite _Monsieur le Ministre_ -comme son chef-d'oeuvre. Je le veux bien. Mais relisez-en le début: - ---«Allons au foyer, voulez-vous, Granet? - ---«Allons au foyer, monsieur le ministre! - -«Il fallait traverser l'immense scène envahie par les machinistes -manoeuvrant les portants, comme les matelots équipent leur navire;--et, -cravatés de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tête, des -gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scène parmi les -cordages, _arpentant lestement le vaste espace qui mène au foyer de la -danse_. Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges, et la -plupart fredonnant la ballade de Nelusko, _franchissaient lestement_, en -habitués, _l'espèce d'antichambre qui mène de la salle à la scène_... -etc.» - - [37] Comme romans, on lui doit _Monsieur le ministre_, _Robert - Burat_, _Madeleine Bertin_, le _Beau Solignac_, les _Amours d'un - interne_, etc. - -Voilà l'impressionisme de M. Claretie et le soin qu'il apporte à -préciser sa vision et à varier ses effets. Que lui reste-t-il donc et -par quoi expliquer sa situation littéraire? Il lui reste, comme l'a -excellemment dit M. Brunetière[38], d'avoir introduit le _reportage_ -dans le roman, de s'être tenu à l'affût de la curiosité publique et -d'avoir su la satisfaire à temps, en lui donnant pour pâture _Monsieur -le Ministre_, quand cette curiosité se portait aux hommes de la -politique, le _Troisième dessous_, quand c'était aux gens de théâtre, -_Jean Mornas_ et les _Amours d'un interne_, quand c'était aux mystères -malsains de l'hypnotisme. C'est tout?--C'est tout. - - [38] Cf. le _Roman naturaliste_. (Art. _Le reportage dans le - roman_.)--Voyez encore sur M. Claretie tels articles, admirables - de dédain et d'ironie, de M. Henri Fouquier. - - -IV - -J'avais vraiment hâte d'arriver à M. Pierre Loti. Voici des oeuvres; -voici un chef-d'oeuvre: _Pêcheur d'Islande_. Qu'il serait intéressant -d'en connaître la genèse! Nous admirons dans l'Artémis grecque une -incomparable pureté de type; mais que ne doit pas notre curiosité au -savant qui a mis à nu, dans l'île de Délos, ces quelques statues ruinées -aux trois quarts, qui reproduisent un type inférieur de beauté et -forment une série étroite où se marquent, degré par degré, les progrès -de l'art archaïque? C'est sous une inspiration pareille, et toutes -mesures gardées, que j'ai écrit les lignes qui suivent[39]. Elles m'ont -été dictées par des Paimpolais de bonne foi qui avaient reconnu dans la -vie les «héros» de _Pêcheurs d'Islande_. Ils ne se sont point trompés -pour Yan. M. Loti a protesté contre l'assimilation faite entre Gaud et -une «cabaretière». Je donne acte ici de cette protestation. Mais comment -empêcher cette recherche inquiète et parfois hasardeuse du public dans -le domaine idéal du livre? Et puis, j'y tiens, ceci peut éclairer sur -les procédés de composition de M. Loti. - - [39] Publiées dans le _Monde illustré_, d'abord. Sur la querelle - qui en résulta, je renverrai aux articles de M. Jules Tellier - dans le _Parti national_ du 20 janvier 1888 et de M. Maurice - Barrès dans le _Voltaire_ du 14. - - - * * * * * - -C'est, sur la tombée de mai, au pardon de Ploubazlanec, qu'on m'a montré -Guillaume F..., le bon géant breton qui a servi de type à Pierre Loti, -dans _Pêcheurs d'Islande_. - -La procession venait de finir. Guillaume et trois autres matelots y -avaient porté sur leurs épaules une miniature de frégate, pendue le -reste de l'année en _ex voto_ au plafond de l'église. Le navire est à -califourchon sur une mince planchette, et, par derrière les matelots, un -mousse secoue en mesure un ruban accroché à la poupe, pour imiter le -tangage. Guillaume avait son costume blanc de la procession, le col -empesé gondolant aux angles, la large ceinture et le chapeau ciré des -matelots de l'Etat. A ce moment il riait à une demi-douzaine de petites -filles qui fouillaient dans ses poches pour chercher des noix. «Kraoun! -Kraoun!»[40] chantait le choeur. Il secouait les épaules, la tête, -chatouillé doucement par ces menottes familières et obstinées. Les -enfants ne le lâchèrent qu'après qu'il leur eut donné un sou. Elles -coururent jusqu'à la prochaine marchande. Lui riait toujours, de son -rire un peu grave, et les petites chantaient maintenant, en agitant -leurs noix, de loin: «Merci, Lome, Lomic de notre âme!...» - - [40] «Des noix! Des noix!» - -Lome ou Lomic, pour lui garder son joli diminutif, est en effet très -assidu aux pardons de sa commune. Vous connaissez par ouï-dire ces -pardons bretons: ils sont les mêmes qu'ils étaient il y a deux cents -ans, et vous ne trouverez rien de si délicieusement suranné. Ils ne -ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à -ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de -somnambules et d'hommes-troncs comme les foires de Paris. L'attrait -vient de plus haut: ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. On y rit -peu et on y prie beaucoup. Puis, les vêpres dites, les jeunes filles -s'assoient côte à côte sur le talus du cimetière, et des groupes -d'hommes s'arrêtent à leur causer d'amour, gauchement et bien doucement, -tandis qu'elles baissent les yeux et roulent leur tablier, avec des -moues ou des rougeurs ou des soupirs pour réponse. Et dans ces -cimetières d'église, près des vieux parents couchés à deux pas et qui -écoutent sous terre, là-bas c'est comme un sacrement et la mort y -fiance vraiment l'amour. - -Ils durent être de ces pardons, Yan et Gaud, les deux «héros» de -_Pêcheurs d'Islande_. Ils se revirent à Paimpol. Vous savez comme ils se -marièrent, et que le lendemain même des noces Yan appareilla pour -l'Islande. Yan ne revint pas et Gaud en mourut. - -Mais c'est le roman, cela. Au vrai, ni Gaud ni Yan ne sont morts; ils ne -se sont point mariés; ils n'ont point échangé leur parole au cimetière. -Peut-être ne se connaissent-ils pas; mais, s'ils se connaissent, soyez -bien sûrs qu'ils ne se sont jamais aimés, ni Yan ni Gaud. - - * * * * * - -La Gaud du roman s'appelle aussi Gaud dans la vie et est une véritable -demoiselle. J'ai quelque scrupule à écrire son nom de famille. Mais si -vous allez à Paimpol, demandez simplement Mlle Gaud: on vous mènera chez -elle, par une petite rue étroite et sonore où les gros sabots des -campagnards claquent sur les pavés et rebondissent en écho sur les -ardoises des toits. Elle tient auberge, Mlle Gaud. C'est, dans la -venelle qui touche à l'église, une maison à deux étages, bien vieille -sous son crépi de chaux fraîche, et toute penchée. La salle du -rez-de-chaussée n'a que des tables et des bancs; au fond un petit -comptoir d'étain, des barriques, l'escalier, et sur les murs, se -répondant, une enluminure d'Epinal en face d'un arrêté contre -l'ivrognerie. Vous êtes chez Mlle Gaud. - -Elle a aujourd'hui trente ans. Petite, grassouillette, avec une matité -de teint où se reconnaît la demoiselle, ses cheveux roulés en bandeaux -sous une coiffe de mousseline, sa bouche un peu plissée, ses yeux durs -et ronds, elle incline la tête légèrement quand on entre, et sert la -«pratique» sans lui parler. Elle n'est pas jolie comme dans le roman. -Loti l'a caressée. Mais tout de même elle est bien Mlle Gaud, la -silencieuse, dédaigneuse et résignée demoiselle. Sa robe noire porte le -deuil d'une chose morte et qu'on ne sait pas. Elle fut riche, jadis. Son -père, une manière de vieux forban qui courait la traite, quelque part, -en Guinée, l'avait fait élever au meilleur pensionnat de Saint-Brieuc. -Elle y prit des délicatesses de vie. Elle sortit du pensionnat à seize -ans (son père ayant vendu sa dernière cargaison de chair), vint habiter -Paimpol avec lui, y passa quatre ans dans la haute société bourgeoise. -Puis, tout d'un coup, le capital du vieux, engagé à nouveau, sombra dans -une spéculation. Avec les sous intacts, on monta une auberge, qu'elle -tint à elle seule, sans servante. Vous connaissez l'auberge: un buis sur -la porte, quelques tables, des chopines à fleurs et deux barils -d'eau-de-vie. Mais les maisons anciennes lui furent fermées. Elle tomba -de sa classe. Les «dames de la société» regardaient ailleurs, pour ne la -point saluer, quand elle passait. Elle souffrit plus de cette déchéance -que de toutes les misères physiques. Peu à peu, l'auberge s'achalanda. -Il y vint des Islandais, des ouvriers du port, des matelots de la petite -pêche. Ceux-là aussi oublièrent que Gaud était de famille, et -quelques-uns s'enhardirent à lui demander sa main. Mais elle les -remercia doucement, avec une honte vite cachée. Son teint pâlit encore; -elle causait à peine, elle avait dans ses yeux une mauvaise flamme. Et -elle ne se plaignait point, restant à rêver sur le pas de sa porte, ou -tricotant au comptoir de ses petites mains blanches et fuselées. Ainsi -depuis dix ans... - -Et l'on vous montrera, dans l'auberge de Mlle Gaud, la table boiteuse, -où, quand il habitait Paimpol, venait s'accouder, les soirs, Loti. - - * * * * * - -Mais Pors-Aven, où habite Lomic, était sa promenade aimée. - -De Paimpol, le chemin qui y mène longe un instant la côte, file à -travers champs, et retombe dans la mer, à l'autre bout de Pors-Aven, -après avoir coupé Ploubazlanec et Perros-Hamon. J'ai refait cette -promenade, un matin d'automne, le livre de Loti à la main. Je suis entré -à sa suite dans le cimetière de Perros, vous savez, le cimetière des -Islandais. L'église est en forme de croix, des ormes et des frênes -autour, et elle est si tassée de vieillesse que ses pauvres flancs gris -disparaissent presque dans leur verdure. Et sous le porche, le long des -murs, dans le cimetière, partout, les mêmes inscriptions noires sur de -petits carrés de bois blancs: François Floury, perdu en mer, Pierre -Caous, perdu en mer, Jean Caous, perdu en mer. Ou bien, ce sont des -croix, de minuscules chapelles peintes, surmontées d'un coeur, des -plaques en marbre, des losanges à jour et ouvrés à la main, naïvement. -Et les inscriptions sont alors plus longues: «_A la mémoire de -Sylvestre Camus, enlevé du bord de son navire et disparu aux environs du -Nordfiord en Islande, à l'âge de seize ans, le 18 juin 1856._» Et -celle-ci, toute grosse d'effusions: «_A la mémoire de Sylvestre Bernard, -capitaine de la goélette Mathilde, disparue en Islande dans l'ouragan du -5 au 8 avril 1867, à l'âge de trente-deux ans, ainsi que 18 hommes -formant son équipage. Bon frère, le Seigneur t'a appelé à la fleur de -ton âge. Nous n'étions pas dignes de t'assister à ton heure dernière. La -sainte Vierge, sous la protection de laquelle tu étais, nous a -remplacés. Elle t'a fermé les paupières. Aimable enfant, compte sur nos -prières. Nous ne t'oublions pas._» - -Il y a des tombes, pour chacun de ces Islandais, dans le cimetière de -Perros-Hamon, et sous ces tombes autant de grands trous vides. C'est -une croyance, là-bas, que les naufragés n'habitent pas toujours la mer, -et qu'ils viennent une fois l'an, à la fête des morts, prendre -possession des fosses creusées pour eux dans le cimetière de leur -paroisse... - - * * * * * - -... Sur la route, un brigadier de douane qui passe, une bouffarde aux -dents. Je lui demande la maison de Lomic. - ---Lomic? Le «héros» n'est-ce pas? - ---Le «héros»? Est-ce qu'on l'appelle de la sorte à Pors-Aven? - ---Oh! et à Paimpol aussi. Tout le monde le connaît, allez, avec sa bonne -face rouge et ses épaules d'hercule. - -Le brigadier--un gallot, à l'air et à la voix--prend un temps pour -rallumer sa pipe... - ---Faites-vous route avec moi, monsieur? Je suis à l'heure. Je vais à -Pors-Aven. Je vous déposerai chez Lomic en passant. - -Nous voilà en route. - ---Et Lome? - ---Lome? Mais vous savez bien. Il paraît qu'il a été mis dans un roman, -et tout de même qu'il ne connaît pas son A. B. C, faut croire que ça le -flatte dur, puisque l'idée lui revient au premier coup qu'il boit. Pour -lors, il n'y a que lui. Il se dandine, il fait le joli coeur, il court -les cafés de Paimpol en cornant à la compagnie: «C'est moi qui suis le -héros!» Les seuls mots français qu'il ait pu retenir, croiriez-vous, ou -presque. Car ces têtus d'Avenois sont plus fainéants les uns que les -autres. Ils ne veulent point de l'école; ils n'y sont point allés; leur -marmaille n'y va point. Et comme ils baragouinent tous breton, qu'ils se -marient chez eux, et qu'il n'y a dans le village que trois familles, les -Caous, les Floury, et les Maël, vous voyez d'ici la belle crasse -d'ignorance qu'ils ont sur l'entendement... - ---Et Lome? - ---Lome? Mais guère plus éduqué que les camarades, Lome. Par exemple, -monsieur, bon garçon, et dur et fort comme rouvre. Et si vous voyiez -comme les armateurs se l'arrachent pour l'avoir à leur bord! Ah! il en -faut aussi, et des ruses, et du nerf, pour cette satanée pêche -d'Islande! On ne prend point la morue avec des mitaines! Faut point des -demoiselles en soie dans les dorys! Souque et trime, garçon, houp! Il -n'y a pas à sortir de là... - ---Et Lome? - ---Lome? Dame, que voulez-vous que je vous dise encore? Qu'il court sur -ses trente ans? Qu'il a cinq frères et deux soeurs? Qu'il est l'aîné de -la garçaille? Vous savez tout ça. Non? Son père doit friser la -soixante-dizaine, et Yan-Bras (Jean le Grand), comme on dit ici, mérite -joliment encore son surnom. C'est le colosse de Pors-Aven, un pays où -les petits hommes ont cinq pieds six pouces. Et ce qu'il trime, le -vieux! Un qui ne se couchera que mort, pour sûr et certain. -Croiriez-vous qu'à son âge il est toujours matelot? Il balaie la baie -d'une marée à l'autre, avec son germain, Sylvestre, qui est capitaine du -bord. Même, voici quelque temps ils ont trouvé un navire grec d'au -moins 800 tonneaux, chargé de fin froment et délesté de l'équipage. Ils -l'ont remorqué à Paimpol, et, pour sa part, le père de Lome a reçu une -demi-douzaine de mille francs. Ah! monsieur, c'est ça qui vous soulage -une existence! On a réparé la maison, qui croulait, acquis un champ, -remplacé la toiture de glui par des ardoises, bordé le tout d'un mur -neuf. Tant et tant que quand Lome est revenu des fiords, il ne -reconnaissait plus la maison de son ascendant, et restait bouche bée -devant l'huis, sans oser ouvrir!... - -Le brigadier s'arrête. - ---Tenez, monsieur, à votre gauche, cette petite maison blanche, toute -blanche, avec son jardinet où vague et claque du bec un gros cagnard... -Je vous quitte: c'est la maison du «héros». - - * * * * * - -Ce jour-là, pourtant, je ne vis point mon ami Lome. Il avait embarqué à -bord de la _Champenoise_, une «Islandaise» qui s'en allait à Cadix -acheter du sel. L'hôtesse m'accompagne sur la porte. Cette fine -goëlette, là-bas, qui double les Héaux, c'est la _Champenoise_. Une -petite brume court sur la mer. En face de Pors-Aven, des îles -s'estompent que chanta Loti, Craka toute nue, Houic-Poul, Duz, -Saint-Riom, l'antique et fertile Carohènes, où s'établirent au XIIe -siècle des moines réguliers de l'ordre de Saint-Victor, plus loin -Rochsonne, dentelée comme une forteresse, les Créo, où geignent des -âmes, les Gast, nids à courlieux, et au dernier plan de l'horizon, -l'échine allongée, les monstrueux Metz de Gouellou, pareils à des -cachalots. La mer est toute grise sous le ciel gris. On ne sait pas où -commence la mer et où finit le ciel. Et dans cette uniformité, imaginez -le soleil blanc, fatigué et sénile, des déclins d'automne... - - - - -CHAPITRE III - -LES SYMBOLISTES - - - - -CHAPITRE III - -LES SYMBOLISTES - - _Joris-Karl Huysmans.--Paul Adam.--Jean Moréas.--Edouard - Dujardin.--Gustave Kahn.--Francis Poictevin.--Maurice de - Fleury.--Léo d'Arkaï.--Charles Vignier._ - - -Le symbolisme date, à proprement parler, de la création des langues. -L'anthropopithèque qui s'avisa le premier de désigner un objet par une -onomatopée fit du symbolisme, et il ne paraît pas que le symbolisme -contemporain diffère sensiblement du symbolisme de ce primitif. - -Dans sa forme définitive (Jean Moréas, Poictevin, Kahn, etc.), le -symbolisme consiste en ceci: qu'une pensée étant donnée, avec l'image -qui la traduit, l'image seule sera mise en valeur. C'est de l'art -sensationnel, et il est au moins curieux qu'avec une pareille formule il -ait des prétentions à l'idéalisme. On pourra voir, tout au contraire, -que le symbolisme est né directement du naturalisme qui le contenait -mêlé à d'autres éléments. - -Les symbolistes s'appellent quelquefois aussi décadents, décadistes et -déliquescents[41]. En poésie, ils se réclament de M. Paul Verlaine; -mais M. Verlaine avait fait de bien beaux vers avant de s'apercevoir -qu'il était symboliste[42]. En prose, ils relèvent de M. Joris-Karl -Huysmans et de M. Arthur Rimbaud. Mais M. Huysmans n'est qu'un -demi-symboliste, et M. Rimbaud est mort. - - [41] Remarquons pourtant que M. Moréas proteste contre ces - qualifications: «Cette manifestation (la manifestation - symboliste), couvée depuis longtemps, vient d'éclore. Et toutes - les anodines facéties des joyeux de la presse, toutes les - inquiétudes des critiques graves, toute la mauvaise humeur du - public surpris dans ses nonchalances moutonnières ne font - qu'affirmer chaque jour davantage la vitalité de l'évolution - actuelle dans les lettres françaises, cette évolution que des - juges pressés notèrent, par une inexplicable antinomie, de - décadence. Remarquez pourtant que les littératures décadentes se - révèlent essentiellement coriaces, filandreuses, timorées et - serviles... Et que peut-on reprocher, que reproche-t-on à la - nouvelle école? L'abus de la pompe, l'étrangeté de la métaphore, - un vocabulaire neuf où les harmonies se combinent avec les - couleurs et les lignes: caractéristiques de toute renaissance...» - (_Manifeste des symbolistes._) - - [42] Et d'autres grands poètes avant lui. «C'est à mon avis, dit - M. Paul Bourget, une des preuves les plus frappantes de la - hauteur de vue d'Alfred de Vigny que d'avoir deviné la valeur - poétique du symbolisme. La beauté poétique pure réside en effet - dans la suggestion plus encore que dans l'expression... Il faut, - pour que le sortilège des beaux vers s'accomplisse, du rêve et de - l'au-delà, de la pénombre morale et du mystérieux.» (_Journal des - Débats_, 24 mars 1885.) Mais mystérieux n'est pas synonyme - d'obscur. - - -I - -Voici pour le vivant. Les conceptions de M. Huysmans (Joris-Karl) se -distinguent par leur extrême simplicité. Dans _En ménage_, un mari, -trompé par sa femme, la quitte, essaie de l'amour libre, s'ennuie à -périr, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux reprendre son -collier de misère. Dans _A vau-l'eau_, un employé de mairie, écoeuré des -fromages au savon de Marseille, des carnes fétides et des litharges -coupées d'eau de pompe qu'on lui sert à son restaurant ordinaire, le -quitte, tâte de restaurants nouveaux, y trouve la nourriture un peu plus -détestable, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux rentrer à -son ancienne «gargote». Dans les _Soeurs Vatard_, un garçon et une fille -qui ne s'aiment point, qui ne se désirent point, et qu'une commune -horreur de la solitude a rapprochés un temps, jugent bientôt toute -cohabitation impossible, et de lassitude concluent qu'il vaut encore -mieux retourner chacun chez soi. Dans _A rebours_, un gentilhomme de la -décadence, un «fin de siècle», qu'énerve notre monotone train de vie, se -lance, trois cents pages durant, dans des sensations rares, s'y énerve -un peu plus, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux revenir à -la vie normale. Enfin, dans _En rade_[43], deux Parisiens, rassasiés de -Paris, des clubs, des théâtres, des musées, de l'Institut et de M. -Déroulède, se réfugient à la campagne, y souffrent mille avanies, et de -lassitude concluent qu'il vaut encore mieux regagner leur entresol du -boulevard. Ainsi, l'oeuvre entier de M. Huysmans se ramène à cette -proposition renouvelée du sage Siddartha: «Toute agitation est vaine. Ne -demande jamais d'oeufs frais au garçon de ton restaurant. Outre que ces -ambitieuses pensées te perdraient dans son estime, elles auraient cet -autre résultat de te faire trouver ton omelette un peu plus rance que -d'habitude. Ici-bas, le mieux ne se rencontre jamais; le pire seul -arrive. Or, je vais te prouver ça en six volumes de la collection -Charpentier. Ça m'embêtera, mais ça t'embêtera. Et tout ça, ce sera le -symbolisme!» - - [43] J'abrège la nomenclature. Pourtant il serait dommage - d'oublier «l'histoire du monsieur qui a la diarrhée». - - -II - -Mais M. Huysmans reste sur la lisière du naturalisme et du symbolisme; -avec MM. Poictevin, Paul Adam, Moréas, Kahn, Dujardin, Vignier, etc., -nous entrons dans le symbolisme pur. Voici comment: - -Si l'on veut bien ouvrir _A rebours_, _En rade_, ou tout autre livre de -M. Huysmans, on y trouvera deux sortes d'esprit. Naturaliste, M. -Huysmans l'est surtout par les mauvais côtés (thèmes vulgaires, détails -bas, fausse méthode scientifique). Symboliste, c'est un autre homme. Il -lui faut la fine fleur de l'étrange; sa fantaisie sort du présent, -vagabonde en des décors de rêve, évoque d'inconcevables magies qu'il -tâche à rendre d'une langue extraordinaire comme elles, somptueuse, -barbare et maniérée. - -Que si l'on s'inquiète à présent comment ce symboliste et ce -naturaliste, d'essence si contradictoire, peuvent cohabiter en M. -Huysmans sans se prendre aux cheveux et se manger le nez deux fois par -ligne, je ferai observer d'abord qu'ils ont bien réussi à vivre en bonne -intelligence chez M. Zola lui-même, qu'il y a, au reste, une excellente -façon pour les empêcher de s'entre-dévorer, qui est de les mettre chacun -à part, et que c'est très sagement à quoi s'est résolu l'auteur d'_En -rade_, divisant son livre en deux compartiments, l'un pour la réalité -(Installation du couple Malles à la campagne, saillies, vêlages, etc.), -et l'autre pour le rêve (M. et Mme Malles s'intoxiquant de haschich et -leur voyage dans les nues). - -Ces deux tendances, qui n'ont point cessé de gouverner M. Huysmans, ont -gouverné quelque temps eux-mêmes les plus en vue de nos jeunes -romanciers symbolistes. Ils n'ont point trouvé leur voie du premier -coup. C'est qu'en effet les littératures sont soumises aux lois des -autres productions et ne sortent guère des cerveaux tout armées. Mais -rappelez-vous _La faute de l'abbé Mouret_, _Le ventre de Paris_, _La -curée_, _Nana_. Le naturalisme était gros du symbolisme. Si le cordon a -été coupé un peu vite, si l'enfant s'est retourné contre sa nourrice, -c'est par une fatalité d'ingratitude où les écoles n'échappent pas plus -que les hommes. Après cela, relèverai-je l'étonnante phrase de M. Paul -Adam, affirmant que «le naturalisme s'est écroulé parce qu'il ne croyait -pas à l'idéalisme[44]»? C'est donc qu'il n'eût plus été le naturalisme, -ou qu'il faut demander aux contraires de se concilier. Pour ma part, et -si tant est que le naturalisme soit mort, je ne serais point éloigné -d'en donner l'explication opposée, et que son échec final vient -justement de ce qu'il n'a point su se renfermer en lui-même et rester le -naturalisme tout court, l'école de l'observation nette et précise. Ces -raisons-ci sont-elles préférables, que donne à la suite M. Paul Adam, -dont la première qu'en tant que _patriote_ «il faut haïr l'oeuvre -naturaliste, qui tâche pour avilir à la face du monde la plus -perfectible des races, en souillant son effigie de toutes les ordures -morales comme de toutes les infirmités physiques» et l'autre qu'en tant -que _politique_ «soucieux d'apaiser les guerres intestines, il faut -réprouver une littérature qui excite la rage idiote des plèbes, afin que -ces pitoyables multitudes soient grugées dans la suite, au bénéfice de -triomphateurs cupides»? J'ai un peu de peine à le croire. Au reste, -concède M. Adam, s'il est permis «aux gens du monde de flétrir pour ces -motifs une oeuvre, il messied aux littérateurs de reprendre un écrivain -sur de telles raisons». La réprobation de ceux-ci se justifiera par -d'autres chefs, et d'abord par les ordures de M. Zola (M. Zola est -évidemment ici pour naturalisme, une religion s'écroulant avec son -dieu), par ses procédés romantiques de composition, par ses -inconséquences, par son sans-gêne avec la vérité. Enfin, dernier -reproche, et non celui qui tient le moins au coeur des symbolistes, M. -Zola «manque de style». - - [44] Cf. le no 1 de la _Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg_. - Première année. - -C'est la préoccupation de l'école. La phrase plus qu'assouplie, -disloquée; les règles, la syntaxe, la vieille construction logique dont -parle Fénelon, abolies; mots anciens et de jargon, grecs, latins, -picards, toute l'érudition en délire et monstrueusement goguenarde de -Rabelais, versée dogmatiquement et pontificalement dans la langue par -ces prêtres du Son; l'absence de rythme devenant le rythme suprême; et -des effets de verbe, des cabrioles d'adjectifs, des dégingandements de -périodes, la langue entière prise d'hystérie, les oh! les ah! les si! -les pamoisons, les spasmes, les râles et les roulements d'yeux coupant -la prose en bonne santé de nos pères; par là-dessus, je ne sais quelle -affectation de mystère et d'hiérophantisme, voilà, en fin de compte, à -quoi se réduit «l'écriture symboliste». Mais de philosophie ou d'idées, -l'école n'en a pas ou n'en a que d'emprunt. Elle en est restée au -nihilisme de Flaubert et de Zola. Tout le thème de l'école est, à bien -prendre, dans le vers du pauvre Laforgue: - - Ah! que la vie est quotidienne! - -Et d'immenses lassitudes, du dédain et du dégoût, transcendantalement -rendus dans le style qu'on sait[45]. Le seul, ou presque, qui pense de -cette école, car je n'y range point M. Barrès, bien que l'école se -réclame de lui plus que lui-même ne se réclame de l'école, le seul qui -pense, dis-je, qui ait raisonné sur son art et qui soit peut-être un -écrivain de promesse, M. Paul Adam, en est encore à se chercher, donne -du front tour à tour contre le réalisme et l'idéalisme, et vague un peu -à l'inconnu[46]. Mais la prose de M. Moréas, avec son chant, ses -rythmes, sa noblesse souvent, qui a lu ce grec frotté de Ruteboeuf et de -Rabelais peut-il rêver une absence d'idées plus élémentaire sous une -rhétorique plus ornée? M. Moréas s'en est si bien rendu compte lui-même -qu'il semble avoir renoncé à toute création personnelle pour s'abriter -dans des adaptations de légendes moyen âge, où s'éploient à l'aise ses -richesses de langue: «Et la belle princesse portait une robe de soie, où -l'on voyait brodés à fin or des pards et des dragons, des serpents -volants et des escramors et bien d'autres bêtes. Et le beau valet -Constant chevauchait un cheval baillet couvert d'un drap de couleur -azurée, etc., etc.[47].» Et il n'y a pas plus de raison pour que cela -finisse qu'il n'y en a eu pour que cela ait commencé. - - [45] Rouvrons le manifeste de M. Moréas: «Ennemi de - l'enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la - description objective», le symbolisme «cherche à vêtir l'Idée - d'une forme sensible qui, néanmoins, ne serait pas son but à - elle-même, mais qui, tout en servant à exprimer l'Idée, - demeurerait sujette. L'Idée, à son tour, ne doit point se laisser - voir privée des somptueuses simarres des analogies extérieures; - car le caractère essentiel de l'art symbolique consiste à ne - jamais aller jusqu'à la conception de l'Idée en soi...» - - [46] Voir non les _Demoiselles Goubert_ (médiocre), _Le thé chez - Miranda_ (médiocre encore), mais _Soi_ et _Etre_. - - [47] Cf. la _Revue indépendante_ de juillet 1887 (_L'empereur - Constant, paraphrase_). - - -III - -Encore M. Moréas peut-il se réclamer du rythme. Maladroit aux idées, -c'est un subtil manieur de phrases, et il est bon qu'on s'en -souvienne[48]. Mais pour M. Dujardin et M. Kahn, je crois bien qu'ils -échappent entièrement à toute littérature. Ce dernier a publié dans les -revues sémites des pages dont il n'y a rien à écrire[49]. M. Dujardin, -lui, a publié les _Hantises_ (un recueil dans la manière noire -d'Hoffman, compliquée d'inventions baroques à la Marck Twain), puis _Les -lauriers sont coupés_, roman symboliste, qui, si on ne connaissait -l'auteur pour imperturbable, semblerait la parodie anticipée de la belle -monographie de M. Maurice Barrés: _Sous l'oeil des barbares_. J'ai -quelque inquiétude à analyser de tels livres. Qu'un romancier s'impose -le programme suivant: dans le désordre de la vie cérébrale, avec la -confusion perpétuelle des sentiments, des idées et des sensations, le -trouble qu'apportent les circonstances extérieures au développement -logique de la pensée, les sautes brusques de cette pensée même, se -rappeler et tâcher à décrire dans leur minutie absolue tous les -sentiments, idées, sensations, qui peuvent traverser un cerveau humain -de sept heures à dix heures du soir, si vous n'arrivez pas avec un -programme comme celui-là à confectionner un monologue pour Coquelin -cadet, je dis que vous n'aurez point été fidèle à votre programme. C'est -ici l'éternel sophisme du _réel_ pris et donné pour le _vrai_. En -admettant que ce fût un homme de talent qui eût conçu le programme de M. -Dujardin, et qu'il l'eût intégralement exécuté (chose que je tiens pour -impossible), pensez-vous que son oeuvre produirait l'impression de vie -qu'il en attend? Eh! oui, je sais que le cerveau est ainsi fait. C'est, -par exemple, en moi, dans le moment où j'écris, tout un chaos de -perceptions, bruits de voix, roulements de voiture, coups sourds de -marteaux sur l'enclume, et la palpitation du sang aux tempes, l'afflux -de mille sensations de bien-être ou de malaise, et ma pensée courant au -travers, toute à sa tâche de réflexion. Mais quoi! si je ne venais pas -de les noter ici pêle-mêle, perceptions confuses et perceptions -distinctes, ne serais-je pas bien embarrassé, une heure après, pour -trouver dans mon souvenir la moindre trace des premières, alors que les -secondes auront survécu? Et même dans celles-ci, dans les perceptions -distinctes, un choix se fera encore à mesure. Mon passé finira par se -ramasser en quelques traits nets et caractéristiques. Au romancier -d'observer ces traits, car c'est avec eux seulement qu'il reconstituera -mon «moi». La nature simplifie; l'art ne peut que suivre la nature. A -les vouloir violenter tous deux, on risque la cocasserie, uniment. - - [48] Sur M. Moréas, poète, et de premier ordre souvent, voir _Nos - poètes_, de M. Jules Tellier (art. _Symbolistes_). - - [49] Plus des vers incompréhensibles, sous les «simarres de leurs - analogies extérieures», _Les palais nomades_. - - -IV - -Parlerai-je à présent des obscénités symbolistes de M. Poictevin[50]? -Citerai-je, comme la seule critique qu'on en puisse faire,--et le sujet -mis à part,--des phrases de français taillées sur ce patron? -«Invinciblement elle avançait, comme sans arrêt concevable, et le -mouvement et la pose impassible du pied cambré, et la minime flexion de -la taille droite, et le feu fixe des grands yeux d'où, par intervalles, -coule une lueur fauve, sans jamais un battement de paupières, disent -qu'elle ne supporte tout au plus que des tangences. Et, dans cet -avancement illusoire, dans ce va-et-vient trompeur, elle garde une -sinueuse immobilité. De la voix métallique le résonnant timbre un peu -dur signifie que toute indiscrétion serait irrépondue. Comme cette voix -scandait, en une mesure concordante, l'insondable, l'inexorable fluence -du pas, de tout le corps[51]!» Insondable fluence, inexorable fluence, -admirable invention que le symbolisme! Et si je nomme seulement, à la -suite de M. Poictevin, M. Maurice de Fleury, auteur d'_Hydrargyre_, et -M. Léo d'Arkaï, auteur de _Il_, et que je dise du premier qu'il a trouvé -le secret d'une forme encore plus compliquée, et de l'autre qu'il a -découvert des thèmes un peu plus obscènes, n'aurai-je point fait tout le -possible pour m'acquitter envers l'école symboliste? - - [50] Voir _Ludine_ surtout. _Seuls_ marque un progrès. Je renvoie - sur _Ludine_ à un excellent article de M. Gustave Geffroy, - réimprimé dans _Les notes d'un journaliste_. - - [51] Encore cette page s'entend-elle nettement. Mais que démêler - dans celle-ci, Seigneur, que j'emprunte à des _notes_ de M. - Stéphane Mallarmé? - - «La Gloire! je ne la sus qu'hier, irréfragable, et rien ne - m'intéressera d'appelé par quelqu'un ainsi. - - «Cent affiches s'assimilant l'or incompris des jours, trahison de - la lettre, ont fui, comme à tous confins de la ville, mes yeux au - ras de l'horizon, par un départ sur le rail traînés avant de se - recueillir dans l'abstruse fierté que donne une approche de forêt - en son temps d'apothéose. - - «Si discord parmi l'exaltation de l'heure, un cri faussa ce nom - connu, pour déployer la continuité de cimes tard évanouies, - Fontainebleau, que je pensai, la glace du compartiment violentée, - du poing aussi étreindre à la gorge l'interrupteur: Tais-toi! Ne - divulgue pas, du fait d'un aboi indifférent, l'ombre ici insinuée - dans mon esprit, aux portières de wagons battant sous un vent - inspiré et égalitaire, les touristes omniprésents vomis. Une - quiétude menteuse de riches bois suspend alentour quelque - extraordinaire état d'illusion, que ne réponds-tu? qu'ils ont ces - voyageurs, pour ta gare aujourd'hui quitté la capitale,--(oh! cet - alexandrin de Baour-Lormian dans cette prose!)--bon employé - vociférateur par devoir, et dont je n'attends, loin d'accaparer - une ivresse à tous départie par les libéralités conjointes de la - Nature et de l'Etat, rien qu'un silence prolongé, le temps de - m'isoler de la délégation urbaine vers l'extatique torpeur de ces - feuillages là-bas trop immobilisés pour qu'une crise ne les - éparpille bientôt dans l'air; voici, sans attenter à ton - intégrité, tiens, une monnaie. - - «Un uniforme inattentif m'invitant vers quelque barrière, je - remets sans dire mot, au lieu du suborneur métal, mon billet. - - «Obéi pourtant, oui, à ne voir que l'asphalte s'étaler nette de - pas, car je ne peux encore imaginer qu'en ce pompeux octobre - exceptionnel du million d'existences étageant leur vacuité en tant - qu'une monotonie énorme de capitale dont va s'effacer ici la - hantise avec le coup de sifflet sous la brume, aucun furtivement - évadé que moi n'ait senti qu'il est, cet an, d'amers et lumineux - sanglots, mainte indécise flottaison d'idée désertant les hasards - comme des branches, tel frisson et ce qui fait penser à un automne - sous les cieux. - - «Personne et, les bras de doute envolés comme qui porte aussi un - lot d'une splendeur secrète, trop inappréciable trophée pour - paraître! mais sans du coup m'élancer dans cette diurne veillée - d'immortels troncs au déversement sur un d'orgueils surhumains (or - ne faut-il pas qu'on en constate l'authenticité?), ni passer le - seuil où des torches consument, dans une haute garde, tous rêves - antérieurs à leur éclat, répercutant en pourpre dans la nue - l'universel sacre de l'intrus royal qui n'aura eu qu'à venir: - j'attendis, pour l'être, que lent et repris du mouvement - ordinaire, se réduisit à ses proportions d'une chimère puérile - emportant du monde quelque part, le train qui m'avait là déposé - seul.» - -Non, pourtant. Ouvrez l'_Officiel_ de ces messieurs, la _Revue -indépendante_ de juin 1887, et lisez à la page 405 une nouvelle assez -courte, _Pubère_, signée de M. Charles Vignier[52]. Elle est délicieuse -d'ironie. Si M. Vignier, comme je le crois, a voulu faire là pour les -symbolistes ce que Gautier fit pour les romantiques dans ses -_Jeunes-France_, le pastiche est de tous points admirable. C'est le -récit en prose symboliste des amours d'une laveuse de vaisselle. J'ai -regret à n'en pouvoir rien citer. Mais, comme il est vrai qu'on ne -combat bien les gens qu'avec leurs propres armes et quand on a déjà un -peu couché sous leur tente, j'avancerai de la nouvelle symboliste de M. -Vignier, qu'encore que très courte elle est peut-être la meilleure -critique qu'on ait faite et qu'on fera du symbolisme, de cette école -prétentieuse et vide, toute en dehors, excellant, non point, comme le -clament ses esthètes, à exprimer l'inexprimable, mais bien au contraire -à rendre inintelligibles les plus simples notions de l'expérience[53], -véritable école normale de jongleurs et d'avaleurs d'étoupes -enflammées, où l'on prépare à Bicêtre, je le pense, mais à la -littérature, c'est encore à prouver. - - [52] M. Vignier n'a pas réuni ses nouvelles. Comme poète, il - tient un rang très estimable. (Voir _Centon_.) - - [53] Et ils s'en font gloire! Dans un article de la _Caravane_ du - 10 novembre 1889, je lis sous la signature P. Marius André: - «Scientifiquement, voici l'évidence de la théorie symboliste: - «Comme il faut plus d'énergie pour retrouver un objet sous un - signe indirect que sous un signe direct, on fournit à - l'entendement l'occasion d'employer plus de force disponible et - par conséquent d'éprouver plus de plaisir.» (Dumont, _Théorie - scientifique de la sensibilité_). La raison est amusante, tout de - même. Mais alors qu'on nous ramène aux logogriphes et aux rébus. - - - - -CHAPITRE IV - -LES PHILOSOPHES - - - - -CHAPITRE IV - -LES PHILOSOPHES - - _Paul Bourget.--Edmond Haraucourt.--Maurice Barrès.--Robert de - Bonnières.--Marcel Prévost.--Édouard Rod.--Narcisse - Quellien.--François Sauvy.--Mme Alphonse Daudet.--Mme Juliette - Adam.--Jules Lemaître.--Anatole France.--Jules - Tellier.--Gilbert-Augustin Thierry.--Alexandre Dumas - fils.--Louis Ulbach.--Arsène Houssaye.--Octave - Uzanne.--Aurélien Scholl.--Pierre Véron.--Émile - Blavet.--Quatrelles.--Mouton (Mérinos).--Glosclaude.--Eugène - Chavette.--Henri Rochefort.--H. Taine.--A. de - Pontmartin.--Paul Hervieu.--Gustave Claudin.--Alphonse Karr._ - - -Il y a de la psychologie dans le dernier des romans. M. Alexis Bouvier -et M. Georges Ohnet sont des psychologues. Je ne les rangerai pourtant -point dans cette catégorie, parce que ce n'est point la psychologie qui -frappe d'abord dans leurs oeuvres. Au contraire, chez les romanciers -dont je parlerai plus loin, psychologues proprement dits, moralistes et -même humoristes, il est très sensible que l'étude des âmes et de leurs -lois morales est la grande affaire, et que le roman lui-même n'est qu'un -prétexte ou une occasion. - -Comme le réalisme est surtout représenté par les naturalistes, -l'idéalisme me paraît trouver sa vraie forme chez les meilleurs de ces -écrivains[54]. Il n'est pas, je le sais, que le grand courant -d'observation qui a entraîné ces quinze dernières années n'ait agi sur -eux pour les contraindre à une précision plus grande dans l'analyse des -sentiments et des passions. Ce qu'il y avait de romanesque dans l'oeuvre -des idéalistes de la vieille école (M. Feuillet, Sandeau, George Sand -même), et ce qu'il reste de romanesque encore dans les disciples -attardés de cette école (M. Duruy, M. Droz) a disparu ici presque -entièrement: vous remarquerez que, pareillement aux naturalistes, ils -répugnent aux complications d'intrigue; la plupart de leurs romans se -résumeraient en dix mots. Serrer la réalité au plus près, les deux -écoles y prétendent également; c'est sur l'explication de la formule -qu'elles diffèrent. Quand les naturalistes rejettent l'âme comme une -entité métaphysique, les idéalistes repoussent le monde extérieur comme -une vanité du sens. Les uns n'accordent de fondement qu'à la matière; -les autres n'en accordent qu'à la pensée. Les termes extrêmes de ces -deux conceptions pourraient bien être, pour les naturalistes, _A -vau-l'eau_, de M. Joris-Karl Huysmans, et, pour les idéalistes, _Sous -l'oeil des barbares_, de M. Maurice Barrès. Mais, entre ces deux -extrêmes, il y a place à des tempéraments, et, de fait, ni M. Bourget, -ni M. Rod, ni M. Haraucourt, ne poussent aussi loin. Leurs idées ont -figure et se meuvent dans un décor; mais à ces emprunts du dehors, qui -sont l'accessoire, ils mettent une infinie sobriété. Le livre gagne -ainsi en vie apparente, sans perdre de sa vie intime. C'est là une -conception très saine de l'idéalisme, et il faut bien reconnaître -qu'elle est un peu due aux habitudes de précision que les réalistes ont -introduites dans le roman contemporain. Deux autres causes encore -semblent y avoir contribué pour une part assez forte, l'influence du -public, d'abord, soucieux d'une vérité plus étroite, et l'influence (par -delà l'école de M. Feuillet, Sandeau, etc.) de quelques devanciers, tels -que Benjamin Constant, Beyle, Sainte-Beuve, Fromentin, dont le -rayonnement n'a commencé à se faire sentir qu'en ces dernières années. - - [54] Sur tels d'entre eux, consulter les recueils critiques de M. - Jules Lemaître (_Les contemporains_), de M. Philippe Gille (_La - bataille littéraire_), de M. Anatole France (_La vie - littéraire_), de M. Paul Ginisty (_L'année littéraire_), les - articles au jour le jour de M. Francisque Sarcey, F. Lhomme, - Adolphe Brisson, Edmond Lepelletier, Édouard Petit, Charles - Maurras, etc. - - -I - -Une vie littéraire qui est tout unie[55]. En 1873, à l'âge de vingt et -un ans, M. Paul Bourget, le plus délicat, comme on dit, de nos -psychologues, débutait à la _Revue des Deux-Mondes_ par un essai sur le -roman réaliste et le roman piétiste. Il ne l'a point recueilli, et cela -explique que personne n'en ait parlé. Bien des essais ont eu le même -sort. Mais je voudrais qu'on dédaignât moins ces premiers balbutiements -de l'esprit. Ils sont, la plupart, d'une confusion charmante. La pensée -s'y cherche, ou bien les mots répondent de travers à la pensée. Cette -confusion même fait qu'on y trouve tout ce qu'on veut, et cela aussi est -un charme. - - [55] Je ne traite que du roman. Je n'ai pas besoin, je l'espère, - de renvoyer aux beaux volumes de critique et de poésie de M. - Bourget.--Depuis _Mensonges_, le _Disciple_ a paru. - -Il n'en va pas de la sorte avec M. Paul Bourget. Dès qu'il a su penser, -M. Bourget a pensé d'une façon précise. Il n'y a jamais eu chez lui de -l'inachevé ni du flottant; il fut logicien à l'âge où d'autres jouent -aux billes. Vous savez bien, ces photographies d'enfant où l'on -retrouve, nettement accusés déjà, les traits de l'homme mûr? C'est -ainsi, j'imagine, que l'auteur de _Mensonges_ et de _Crime d'amour_ se -retrouve tout entier, ou presque, dans l'adolescent qui signa en 1873 -l'étude sur le roman réaliste et le roman piétiste. - -En art, et dès cette époque, il avait sa théorie à lui, et il -l'appliqua, l'année suivante, dans une petite nouvelle appelée _Céline -Lacoste_[56]. L'application ne vaut guère. Il réussit mieux, quelques -années plus tard, avec l'_Irréparable_ et _Crime d'amour_. _Cruelle -énigme_ le fit passer maître. Il confirma cette gloire naissante par -_André Cornélis_. Voici enfin _Mensonges_. C'est un livre de pleine -maturité; et le curieux, c'est que M. Paul Bourget y demeure plus que -jamais fidèle à l'esthétique de sa vingt et unième année. - - [56] Cf. _Revue des Deux-Mondes_. Cette nouvelle n'a point été - recueillie en volume. - -Car le roman qu'il rêvait alors et le roman qu'il vient d'écrire ne font -qu'un. Le roman rêvé devait être «humain», c'est-à-dire qu'il -proscrirait «les créations monstrueuses dont nous obsèdent les -réalistes». Ainsi fermé à la tératologie, «ce roman retrouverait la -beauté dans l'étude des choses saines et des sentiments nobles». -L'auteur s'y «imposerait une entière sincérité». Il chercherait à -dégager «la loi qui gouverne les passions humaines». Son roman, enfin, -«respirerait l'amour d'une existence meilleure». Mais le Bourget de -_Mensonges_ et de _Cruelle énigme_ n'est-il pas là dans son entier, et -l'analyste, et le moraliste, et l'idéaliste? Et cette unité de vie -n'est-elle pas chose bien extraordinaire? - -De l'analyste, il n'y a qu'à louer la sûreté de main et la finesse -d'observation. Nul, de nos jours, ne s'entend à mieux fouiller une âme, -c'est convenu; puis le moraliste érige en maximes et apophtegmes ces -observations de détail. Il lui arrive de découvrir ainsi un certain -nombre de vérités courantes. Mais, ô nos mères et nos soeurs, admirez-le -écrivant de vous: «Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle -particulière aux femmes... Elle consiste à ne plus percevoir les lois de -la conscience, quand il s'agit de l'être aimé». Et c'est d'une vie si -profonde! Que pour l'auteur, suivant l'expression de Gautier, le monde -extérieur semble n'exister pas, qu'il nous dise d'un vieillard: «Il -paraissait maigre et comme tassé sur lui-même», ce qui est malaisé à -concilier, qu'il confonde le palais tunisien qui domine le parc de -Montsouris avec «un pavillon d'architecture chinoise», ou qu'il prête à -une mondaine, comme Gyp le lui reprochait cruellement hier, le «corset -noir» cher aux filles de brasserie, c'est à quoi, soyez sûrs, nous ne -prenons point garde en l'écoutant, et nous passons volontiers à cet -idéaliste le coup d'oeil distrait qu'il jette sur l'extérieur des choses -pour les belles et mystérieuses consciences où il nous fait pénétrer. - - -II - -Je rattacherai directement à M. Bourget, qui est leur aîné, MM. Edmond -Haraucourt et Maurice Barrès. - -M. Haraucourt n'a encore publié qu'un roman: _Amis_[57]; mais, à mon -sens, on n'a point fait attention à tout ce que ce livre contenait de -noble et de délicat, et qu'un tel livre était un des plus méritants -efforts d'art de ces dernières années. Vous en connaissez le sujet: une -amitié (non de ces amitiés «ordinaires et coutumières» qui ne sont, -comme dit Montaigne, que «superficielles accointances», mais cette -«souveraine et maîtresse amitié» où atteignent du premier bond les -grands coeurs, comme si ces coeurs, qui se cherchaient dans l'inquiétude -avant de s'être trouvés, obéissaient à je ne sais quelle «force -inexplicable et fatale, médiatrice de leur union») et cette amitié -traversée par un amour de femme, les petits ongles cruels lacérant à -plaisir ces coeurs doux et graves, la déchirure des coeurs qui -s'élargit, et rien pour la fermer, sinon la mort. - - [57] La _Revue bleue_ a publié, depuis que ceci est écrit, un - _Conte philosophique_ de M. Haraucourt. Voir encore ses vers, et - particulièrement _L'âme nue_. - -Ne dites pas que de telles amitiés sont impossibles. Mieux vaut convenir -avec Montaigne «qu'il faut tant de rencontres à les bâtir que c'est -beaucoup si la fortune y arrive en trois siècles». Mais Montaigne connut -cette amitié, et il en a parlé divinement dans les _Essais_[58]: «Si on -me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut -exprimer qu'en répondant: parce que c'était lui, parce que c'était moi. -Chacun de nous se donne si entier à son ami qu'il ne lui reste rien à -départir ailleurs. Au rebours, il est marri qu'il ne soit double, -triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs volontés pour les -conférer toutes à ce sujet.» Vous n'avez pas oublié non plus les -exemples fameux tirés de l'histoire grecque ou latine. Mais la candeur -d'un maître d'école peut seule se méprendre aux amours d'Achille et de -Patrocle, de Nisus et d'Euryale, ou d'Harmodius et d'Aristogiton. -Montaigne a grand soin de les distinguer: «Lesquels, dit-il, pour avoir -une si nécessaire disparité d'âge et différence d'office, ne répondent -non plus assez à la parfaite union et convenance que nous demandons.» -C'est où se marque pour lui l'amitié, dans cette «parfaite union et -convenance» de deux êtres. Il les veut «à moitié de tout». Il ne paraît -point croire que l'amitié puisse vivre, si elle n'est également -partagée. Et voilà, je pense, où est l'erreur. Car ce partage est bien -la chose la plus rare; mais on voit souvent deux êtres, dont l'un s'est -tout entier donné à l'autre, qui, celui-là, reste indifférent. Cette -amitié, comme l'amour chez les êtres disgraciés, se nourrit d'amertume -et de silence. Elle se replie sur soi-même, se cache par pudeur de soi, -et aussi pour que l'être égoïste et vain dont elle s'est faite -l'invisible servante n'ait point à rougir de la comparaison. Triste -amitié, au demeurant, dont aucune larme, aucun sourire, aucun plaisir -d'amour-propre (les seuls qui touchent) ne paiera les délicats services! -Elle vit, pourtant, et rien ne la satisfait d'un autre que celui qu'elle -aime.--Pour moi, me disait un désabusé, mon ami ne m'a jamais fait que -du mal, et je l'aime. C'est d'un étranger, à qui je ne m'étais confié -qu'à demi et qui ne m'apprécie point, que m'est venue ma seule -consolation d'amour-propre. Et celui-là, je sens bien qu'il m'est -indifférent. - - [58] Au ch. XXVII, l. I, _De l'Amitié_. - -M. Haraucourt, dans les premières pages de son livre, a finement analysé -ce genre d'amitié, et c'est un bel éloge à en faire de dire qu'elles ne -sont pas indignes du chapitre de Montaigne, et même qu'elles le -complètent. Je sais bien, au reste, ce qui manque à son livre pour être -un chef-d'oeuvre. Et ce n'est presque rien, et c'est tout: le métier -seulement[59]. Du livre de M. Haraucourt un écrivain plus adroit eût -tiré sans peine la matière de deux ou trois livres. Les observations, -très subtiles et pénétrantes toujours, s'y pressent, s'y entassent, -envahissent l'action et usurpent sur elle; et c'est au point qu'un des -chapitres du livre est fait de maximes isolées qui n'ont pu trouver -place ailleurs. J'imagine que M. Bourget y mettrait plus de réserve. M. -Haraucourt, lui, se donne tout entier et tout de suite. Et comme il ne -se commande pas assez, je lui reprocherai de commander trop à ses -personnages. Je crois sentir qu'il est moraliste, psychologue, -métaphysicien, et très peu romancier. Ses personnages lui ressemblent: -ils n'arrivent point à se dégager de l'absolu. Leurs façons de parler -sont étrangères à notre monde. «Desreines parlait comme on écrit; tant -de jeunes gens écrivent comme on parle!» dit-il lui-même de l'un d'eux. -Et je vois là une sorte d'excuse, ou tout au moins de préparation, aux -formules axiomatiques qu'il leur prête et qui feraient rire ou bayer si -on en usait dans la conversation. L'auteur est évidemment derrière ses -personnages et parle par leur bouche. Il semble n'être pas sûr d'eux. -Il ne les quitte pas; il leur tient la main; il leur fait la leçon -qu'ils répètent ensuite. Et ce qu'ils disent ainsi n'est pas toujours -d'accord avec l'idée que nous prenions d'eux. - - [59] «Il serait facile de le démontrer, dit M. Brunetière, ce que - la plupart de nos romanciers savent le moins, quoi qu'ils en - disent, quoi qu'ils veulent nous en imposer, ne vous y trompez - pas: c'est leur métier.» (_Le Roman naturaliste._) - -M. Maurice Barrès n'a, lui aussi, publié qu'un livre[60]. Ce livre de -début s'appelle _Sous l'oeil des Barbares_, et, faute de le pouvoir -cataloguer dans aucun genre, j'accepterai le sous-titre que lui a donné -son auteur, de monographie réaliste. Réaliste? Vous entendez bien qu'il -n'y a point de réalité, pour M. Barrès, en dehors de la pensée pure. -«C'est aux manuels spéciaux, dit-il dans sa préface, de raconter où -jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à -Paris, son entrée aux affaires étrangères et toute son intrigue. Je me -borne à mettre en valeur les modifications qu'a subies de ces passes -banales une âme infiniment sensible.» Cette âme sensible «a gardé une -mémoire fort nette de six ou sept réalités différentes»; elles se sont -superposées dans sa conscience; elles ont fait tableau; et ce sont ces -«tableaux» que M. Barrès s'est appliqué à «copier» dans son livre, du -plus exactement qu'il a pu. - - [60] Et des brochures, les _Taches d'encre_, ou des articles et - des nouvelles d'un esprit très fin, une autre brochure sur le - _Quartier latin_, une autre, plus que critiquable par un côté: - _Huit jours chez M. Renan_. Tout récemment enfin, il vient de - publier son second roman, _Un homme libre_, qui consacre - définitivement sa réputation. Voir l'article de M. Jules Lemaître - (_Figaro_ du 8 juin 1889). - -Ce livre, je n'essaierai pas de l'analyser en ses détails. Quand je -l'essaierais, sa délicatesse, ses subtilités, la volontaire confusion du -«je» et du «il», l'incertitude même de l'auteur, qui ne se résout point -à choisir entre le symbole et la chose symbolisée, tout ce vague fuirait -les doigts. «Au premier feuillet, dit M. Barrès, on voit une jeune femme -autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec -ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du _moi_ qui se -garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le goût du -plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et sensible?» C'est -en effet là tout le livre: des sensations, des sentiments, des idées, -passant, comme des ombres, en des paysages mystérieux et effacés, -paysages de rêve, dont quelques-uns, pour la sobriété des lignes et -l'infini des perspectives, sont littérairement incomparables. - -Car il est d'abord d'un artiste, ce minuscule livret de deux cents -pages. Imaginez l'intelligence la plus déliée servie par la langue la -plus souple, une langue tour à tour abstraite et imagée, tour à tour -simple et subtile, tour à tour précise et fuyante, langue d'analyste et -de poète, qui se plie aux nuances les plus délicates de la pensée et -brusquement se hausse au ton de la plus vraie passion. Et pour être d'un -artiste, le livre de M. Barrès n'en est pas moins le livre d'un sage, -d'un sage très jeune et très précoce, qui a beaucoup vu, beaucoup lu, -beaucoup retenu aussi, et qui le laisse paraître en certains endroits, -où l'on ne sait plus si c'est lui qui parle, si c'est Sainte-Beuve[61], -Platon, lord Beaconsfield, Schopenhauer ou Mlle de Scudéry. Mais elles -sont de lui et à lui, ces nobles, ces douloureuses pensées:--«Chacun de -nous se fait sa légende. Nous servons notre âme comme notre idole; les -idées assimilées, les hommes pénétrés, toutes nos expériences nous -servent à l'embellir et à nous tromper. C'est en écoutant les légendes -des autres que nous commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons -qu'elle n'occupe pas la place que nous croyions dans l'univers.»--«Pour -m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits d'analyse -jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon âme en est -toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis si vives -et si agréables à voir, tristesse et dérision. _Et voilà bien la guitare -démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesses!_»--«La -chevelure de la jeune femme, soulevée par la brise, vint baiser la -bouche du jeune homme, et _cette odeur continuait si harmonieusement sa -pensée_ qu'il se tut, impuissant à saisir ses subtilités; et seule la -fraîcheur où soupiraient les fleurs du soir n'eût pas froissé la -délicatesse de son âme».--J'imagine (une fois le ton donné et admis) -qu'on ne saurait pousser plus loin la nuance du dire. Cela est unique; -c'est l'expression même de cette forme rêvée par Barrès, «qui sait des -alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements -et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour -nos triomphes, cette beauté du verbe, plastique et idéale, et dont il -est délicieux de se tourmenter.» - - [61] Le Sainte-Beuve de _Volupté_. - -_Sous l'oeil des Barbares_ a été reçu comme un bréviaire par un petit -nombre d'esprits distingués et souffrants. Je sais des jeunes hommes et -des jeunes femmes--qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans--pour qui c'est -une sorte d'_Imitation_[62]. M. Barrès les a révélés à eux-mêmes. Ils se -sont reconnus et aimés dans cette âme double. Aimés surtout. C'est -qu'en effet ce livret maladif d'art et de passion met dans le jour le -plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême civilisation, -clairsemée dans la foule assurément, mais qui, si on en réunissait les -membres épars, apparaîtrait plus compacte qu'on ne croit. Est-ce donc un -mal nouveau qui nous travaille? Dans un récent article[63], M. Paul -Bourget rapprochait de la détresse morale que décrit M. Barrès le cas de -ce jeune Plessing que Goethe essaya vainement de rappeler à la vie. Les -discours de Goethe restèrent sans effet sur le malade, qui ne voyait -dans la guérison qu'une diminution de sa personne. Ah! non, elle n'est -pas nouvelle, la maladie! C'était contre elle que Sénèque prévenait -Lucilius, et les jeunes philosophes du Portique en mouraient à Athènes. -Mais si elle ne se modifie pas essentiellement, elle se transforme avec -le milieu, avec l'époque, avec le pays. Prenez, comme l'a fait M. Jules -Lemaître, le _Journal de Stendhal_, et admirez quelle différence entre -l'énergie, la santé presque outrecuidante que révèlent ces mémoires d'un -contemporain de Napoléon, et l'affaissement, le trouble, les hésitations -du contemporain de Boulanger qu'est M. Barrès. Leur mal à tous deux est -pourtant le même; il est fait chez l'un et chez l'autre d'idolâtrie pour -le _moi_. Oserai-je dire mon sentiment et qu'à tout prendre je préfère -la forme ironique et souriante qu'il affecte chez M. Barrès? - - [62] Avec toutes les restrictions qu'une telle comparaison - comporte. Lamennais, dans sa préface à l'_Imitation_, a très bien - montré en quoi et par quoi l'_Imitation_ se distingue des livres - de morale profane: «L'auteur ne se borne pas, dit-il, à nous - montrer nos misères: il en indique le remède; il nous le fait - goûter; et c'est un de ces caractères qui distingue les écrivains - ascétiques des simples moralistes. Ceux-ci ne savent guère que - sonder les plaies de notre nature. Ils nous effrayent de - nous-mêmes et affaiblissent l'espérance de tout ce qu'ils ôtent à - l'orgueil. Ceux-là, au contraire, ne nous abaissent que pour nous - relever; et, plaçant dans le ciel notre point d'appui, ils nous - apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre - impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont - appelés.» Ceux qui ont lu le livre de M. Barrès trouveront - peut-être que cette citation n'était pas déplacée ici. - - [63] Cf. _Journal des Débats_ du 3 avril 1888. - - -III - -Pour être d'autre sorte, ce sont des psychologues encore et surtout, je -pense, que MM. de Bonnières, Rod, Marcel Prévost, Quellien, Mme Daudet -et Mme Juliette Adam elle-même, celle-ci plus métaphysicienne pourtant -que psychologue. (Mais l'éditeur répugnerait à bâtir une catégorie à -part pour un seul romancier, fût-ce la belle directrice de la _Nouvelle -Revue_.) - -M. de Bonnières, avant d'être le romancier qu'on sait, signait _Janus_ -au _Figaro_, et l'on rencontrait cette signature ambiguë au bas d'un -portrait, presque toujours. Les tons en étaient d'une grande finesse; -les nuances bien observées; l'ensemble très précis[64]. En devenant -romancier, M. de Bonnières est resté portraitiste. C'est un éloge à lui -faire, et aussi une critique. Il s'entend mieux qu'homme du monde à -camper un personnage dans son attitude et son geste familiers; il le -saisit au point; il trouve le trait, et non pas seulement, comme M. de -Maupassant, par exemple, le trait physique, la ligne, le tic, mais le -trait moral encore. Il est peintre d'âme autant et plus que de figure; -c'est un psychologue avant qu'un physiologiste. Ses romans sont des -galeries de portraits, où chacun a une vie propre, un costume, une -attitude, un fonds moral à soi. La galerie est bien animée. Et les -portraits ont ceci de supérieur qu'ils sortent de l'individu et tendent -au type. Qu'est-ce que Jeanne Avril[65]? Mlle X ou Mlle Z? Point. Une -jeune fille simplement, la demoiselle moderne, qui fait la demoiselle -avant que d'avoir fait toutes ses dents, comme Mme Avril est la femme -moderne uniment, la femme du monde qui ne se résout à son rôle de mère -qu'avec les cheveux gris et la patte d'oie. On pourrait se poser la même -question et répondre de même pour tous les autres personnages de M. de -Bonnières. Il a réellement le don qui fait les bons peintres: il -abstrait et généralise sans ôter à la vie. Il est parfait dans le genre; -il est médiocre comme romancier[66]. J'entends ici,--et il entend avec -moi par roman--une intrigue, un groupement de personnages qui agissent -les uns sur les autres, se pénètrent et se fondent. Mais le groupement -chez lui est artificiel, sensiblement; la pénétration réciproque des -personnages à peu près nulle, ou forcée. Ils n'ont d'existence qu'en -soi; la vie ne rayonne pas d'eux alentour; leur atmosphère est fausse. -Voici une comparaison assez basse, mais qui me fera entendre: je songe, -quand je lis M. de Bonnières, à ces groupes en cire du musée Grévin, où -chaque individu est admirablement pris sur le vif, campé et posé, -isolément, et où c'est l'ensemble qui détruit l'illusion. - - [64] Voir le recueil de ces portraits: _Mémoires d'aujourd'hui_. - - [65] Voir le roman du même nom. Voir aussi _Les Monach_. M. de - Bonnières, très goûté comme critique et comme romancier, ne l'est - peut-être pas assez comme poète. - - [66] Voir, pour la raison peut-être, la note 59 de la page 152. - -_Chonchette_ de M. Marcel Prévost,--qui est aussi l'auteur applaudi du -_Scorpion_[67]--offre quelque analogie avec la Jeanne Avril de M. de -Bonnières[68]. C'est une étude de jeune fille, assez exacte d'abord, -mais poussée au bleu sur la fin, et, ce qui est pis, à mon sens, en -vertu d'une théorie cherchée et affichée, qui est qu'un élément -romanesque doit s'introduire dans tout roman[69]. Ceci a l'air d'une -tautologie, et n'est rien moins qu'acceptable. Si romanesque n'est pas, -comme dans la langue courante, synonyme absolu de faux, et si le -romanesque ne sert qu'à l'agencement du drame et dans la juste mesure, -va pour le romanesque dans le roman, puisque aussi bien la vie ne -présente guère de drame complet ou tout d'une pièce et qu'il faut -choisir entre le drame à commencement, milieu et fin, et la «tranche de -vie» quelconque des naturalistes. Où le romanesque devient seulement -haïssable, c'est si du drame il passe aux personnages. Toutes les -théories et préfaces du monde n'y feront rien. Les hommes sont bien -vieux, et dégoûtés surtout, pour se plaire encore aux légendes. -_Peau-d'âne_ leur serait contée qu'il n'est pas sûr qu'elle leur causât -un si extrême plaisir. Mais _Peau-d'Ane_ en un milieu moderne, sans les -robes couleur de soleil et de lune, sans le prince Charmant, sans les -fées, _Peau-d'Ane_ en manches à gigot et en jupe directoire, traversant -le boulevard au bras d'un ingénieur des mines, vous n'y pensez pas! - - [67] Surtout pour la très belle scène romantique de la - confession. L'auteur a depuis publié un autre roman à succès, - _Mademoiselle Jaufre_. - - [68] Notez combien de nos romanciers ont essayé cette psychologie - de la jeune fille du monde: Edmond de Goncourt avec _Chérie_, Gyp - avec _Loulou_ et _Paulette_, Halévy avec _Princesse_, etc. Je - signale encore sur le même sujet _Filles du monde_, une forte - étude de M. Oudinot, qu'il faudrait ranger parmi les jeunes - impressionnistes d'avenir. - - [69] Cf. la préface de _Chonchette_. - -M. Prévost naquit, j'imagine, par quelque aube d'été, sur les bords -fleuris du Lignon, d'une bergère à houlette rose et d'un berger -zinzolin. M. Rod est de l'âpre Genève, et il en a bien le ton. On le -connaît et on l'estime très justement pour sa critique pesée, réfléchie -et curieuse. Dans le roman, je crois qu'il n'a point encore donné toute -sa mesure, malgré la _Course à la Mort_ et de belles pages. Le livre de -M. Rod ne dément point les promesses du titre: c'est du Schopenhauer en -action, et, si l'on veut, par endroits, du Schopenhauer de premier -ordre. Son pessimisme a de la profondeur et de la sincérité. Le style, -chez lui, est un curieux mélange de la rude simplicité calviniste et de -la recherche des nouvelles écoles; on voudrait qu'il fût mieux fondu, ou -qu'il restât simple, tout uniment, pour être très beau[70]. - - [70] Depuis, M. Rod a donné un pendant à la _Course à la mort_. - Je renvoie sur ce très beau livre, _Le Sens de la vie_, à un - excellent article de M. Charles Maurras, dans l'_Instruction - publique_ du 16 février 1889. Le «pessimiste» de M. Rod finit par - trouver le bonheur dans le mariage. Ainsi la vie «prend un sens» - pour lui. Soit! dit M. Maurras, mais adoptez le conseil. Est-il - si sûr que le mariage vous guérisse aussi? «Ce jeune homme se - marie; il aurait pu très bien se faire, précisément à cause de sa - misanthropie et de son shopenhauérisme intellectuel, qu'il se - refusât obstinément au mariage. Admettons que la nécessité, - l'amour--qui est la plus efficace des nécessités--lui ait imposé - ces justes noces; le héros de M. Rod a toujours ce bonheur - immense, et peu prévu pour un analyste comme lui, de ne pas - rencontrer dans le caractère, dans le tempérament de sa jeune - femme, ces antipathies foncières contre lesquelles le pauvre - amour éclate en morceaux comme un verre lancé contre une - muraille. Il y a des différences dans leur pensée; il y a dans - leurs personnes des points muets, des places qui ne vibrent - pas--ou pas encore. Mais l'analyste, le chercheur, si bien qu'il - pénètre, ne fait nulle part dans l'aimée cette angoissante - découverte de l'_ennemie_, de l'_autre_, qui ôte au bonheur - souhaité jusqu'à la possibilité d'être. Oh! le héros de M. Rod - est un heureux! Et les événements arrivent bien à point, ni une - heure trop tôt, ni une heure trop tard, pour lui révéler chacun - des nouveaux liens qui l'ont rattaché à la vie sans qu'il y ait - pris garde.--Tu croyais ne pas aimer ta femme! Mais vois donc, - malheureux, comme te voilà jaloux de l'enfant avec qui il va - falloir que tu partages sa tendresse! Tu croyais n'aimer pas ta - fille, «ce paquet de chair rouge qui se violace et qui glousse», - dont ta femme a tant souffert pendant cette nuit mortelle où tu - te convulsais de rage, de honte et de peur, aux cris de - l'accouchée,--cette petite envahissante qui t'a volé jusqu'aux - soins de ta vieille bonne, a troublé le travail de tes soirs, le - repos de tes nuits,--qu'as-tu donc, si tu ne l'aimes pas, à - trembler comme un peuplier à la pensée de te voir enlever ta - petite Marie?--Et c'est tout le temps ainsi. Mais si la petite - Marie était morte, je vois distinctement à quelles récriminations - blasphématoires l'aventure «paternelle» aurait pu tourner; et - j'en dirai autant de l'aventure «mariage», car la naissance de - Marie aurait pu être indéfiniment retardée par l'un quelconque - des scrupules philosophiques de l'homme, l'une quelconque des - appréhensions très modernes de la femme, ou par les précautions - malthusiennes de tous les deux. Le héros de M. Rod risquait, en - ce cas, d'ignorer perpétuellement son amour pour madame; et, à - force de chercher en elle la petite bête, l'endroit défectueux, - c'eût été bien le diable s'il ne l'eût découvert à la fin.» - -Et M. Quellien, lui, est de Bretagne, un peu triste donc et nuageux, -comme la race dont il est un des représentants attitrés à Paris. S'il -n'y porte point le costume national, comme ce sénateur de Léon qui étale -en plein boulevard l'anachronisme de ses braies, c'est qu'on ne tolère -pas la couleur locale dans les bureaux ministériels[71] comme dans les -couloirs du Luxembourg. Mais rendez-le à lui-même: il arborera le -_chupen_, la ceinture bleue et le chapeau lamé d'argent. Bien sûr, vous -le retrouverez dans quelque carrefour de Grenelle ou de Vaugirard, -sonnant de la bombarde à ceux de ses nostalgiques compatriotes qu'y fait -vivre la compagnie du gaz. Il a publié un volume intitulé: _Loin de -Bretagne_, qui est justement une psychologie du Breton. L'âme de la race -est bien là, toute contemplative; mais la nature extérieure, les formes, -n'entrent pour rien dans son rêve qui est fait de mysticisme et de -fatalisme. C'est l'âme d'un peuple incomplet; il meurt dans notre -civilisation active, les yeux toujours sur son rêve. Adieu, âme -charmante et ailée, âme des vieux bardes Gwichlan et Taliésin, qui fûtes -l'âme des derniers de nous, du meunier de la Léta qui tille son lin en -chantant, et du piqueur de pierres trégorrois qui rythme ses coups de -marteau sur l'air de l'_Ann-ini-goz_! M. Quellien a fixé un peu de cette -âme dans _Loin de Bretagne_, et c'est assez pour qu'il ait sa place -ici[72]. - - [71] La littérature est une mère avare. M. Quellien, comme tant - d'autres, est employé dans un de nos ministères. - - [72] J'ai connu trop tard le livre de M. François Sauvy: _Loin de - la vie_, pour donner à l'auteur la place qu'il mériterait. Du - moins, signalerai-je le livre pour un des meilleurs romans - «psychologiques» de ces dernières années. - - -IV - -Je parlerai maintenant, avec toute la courtoisie qui sied, de Mme -Alphonse Daudet et de Mme Juliette Adam. Pour la première, c'est bien -aisé. Mme Daudet ne se rattache à aucun maître contemporain. C'est un -esprit indépendant, et, si l'on voit bien la part de collaboration -qu'elle a pu prendre aux oeuvres de son mari, il est plus difficile de -distinguer dans son oeuvre à elle ce qui revient à M. Alphonse Daudet. -Elle a la grâce, le piquant, et un peu aussi le maniéré. Ses livres ne -sont point, à proprement parler, des romans. Ils n'ont aucune sorte -d'intrigue[73]. Ce sont plutôt des dissertations fines et abrégées, et -comme on en faisait dans les bonnes ruelles, au XVIIe siècle, par -manière d'entretiens. Elle a dit elle-même quelque part: «J'adore la -littérature, le bien dire, le mot pour le mot. Homme, j'aurais essayé de -faire de la plus pure littérature, en dehors de l'existence, toute en -compréhension des êtres et des choses, détachée de l'aventure, du -vulgaire des événements[74]. J'aurais voulu faire triompher l'expression -comprise dans sa plus fine, sa plus absolue vérité». La voilà toute, -n'est-ce pas, avec ses ondoiements, ses grâces, ses idées, un peu bien -subtiles parfois, mais d'une subtilité qui n'est, en somme, que -l'exagération d'une belle et rare qualité: la délicatesse. - - [73] Cf. _Fragments d'un livre inédit_ et _Le livre d'une Mère_. - - [74] N'est-ce point un peu ce qu'a fait M. Maurice Barrès? - -Pour Mme Adam, la tâche est plus rude. On la salue couramment grande -philosophe et grande politicienne. Politicienne, ça m'est égal. -Philosophe, c'est une autre affaire. Philosophe de quoi? De l'amour -antique, dit-on et dit-elle, et, si vous en doutez, un crayon de Bonnat -la représente sur la couverture d'un de ses livres en Diane chasseresse, -le croissant au front, et elle est très belle ainsi, au reste, ce qui -serait une consolation. Ses livres s'appellent tous d'un petit nom -synthétique, _Païenne_ ou _Grecque_, ou autrement, et n'en sont au fond -ni plus païens ni plus grecs,--si peu païens et si peu grecs qu'à -quelqu'un qui désirerait savoir d'abord ce que n'est pas l'amour païen -et ce que n'est pas l'amour grec, pour se rendre compte ensuite de ce -qu'ils sont, j'en conseillerais irrésistiblement la lecture. Laissons là -tous ces titres. L'amour, dont Mme Adam est la grande-prêtresse, nous le -connaissons pour en avoir subi, pendant trente années de littérature, -l'ennuyeux et pesant servage. C'est l'amour précieux, l'amour à la façon -de Mlle de Scudéry, qui baptisait, elle aussi, ses romans de noms -romains ou grecs. Mlle de Scudéry était dans l'intimité une âme -charmante, très douce aux siens, et d'une sûreté de commerce -incomparable. Elle était très laide. Mme Adam est très belle. Je ne -connais point son âme; mais sa beauté rétablirait la balance. - - -V - -Une commune tenue intellectuelle, cette disposition d'esprit que l'un -d'eux a nommé le «renanisme», pourrait distinguer, dans le groupe des -philosophes, M. Anatole France et M. Jules Lemaître. Critiques tous les -deux, en même temps que romanciers, il est arrivé que nul n'a mieux -parlé de M. Jules Lemaître que M. Anatole France, ni de M. Anatole -France que M. Jules Lemaître. Je leur céderai alternativement la parole. -Et voici, tout d'abord, la conclusion de l'article de M. Jules Lemaître -sur M. Anatole France[75]: - -«Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se réflète à travers une -couche plus riche de science, de littérature, d'impressions et de -méditations antérieures. M. Hugues le Roux le disait dans une élégante -_Chinoiserie_: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées, les -ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la -nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce -monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes -celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt -aux voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France, -les choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre -qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se -réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son -esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis -philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de -la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on fait -dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres -hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France -sont, avant tout, les contes d'un grand lettré d'un mandarin -excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a -fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité -propre; et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et -tendre, épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que -cette intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. -Paul Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit -extrême et très pur de la seule tradition grecque et latine[76].» - - [75] Principaux livres de M. France: Dans le roman, _Les désirs - de Jean Servien_, _Le crime de Sylvestre Bonnard_, _Jocaste_, - _Balthazar_, _Le livre d'un enfant_. En poésie, _Les noces - corinthiennes_. En critique, _La vie littéraire_ (série). - - [76] C'est peut-être à M. France qu'il faudrait rattacher M. - Gilbert-Augustin Thierry, encore qu'il prétende à ne relever que - de lui-même. On connaît de M. Thierry _Les aventures d'une âme en - peine_, le _Capitaine sans façon_, surtout _Marfa_ et _La tresse - blonde_, d'où date son succès. Ce dernier livre est précédé d'une - sorte de manifeste où je relève ce qui suit, pour la curiosité: - «Notre vieux roman d'_observation_ se meurt d'épuisement. (On ne - s'en douterait guère....) Désormais l'étude de l'homme doit - poursuivre sa recherche plus haut que l'homme, vers ces régions - de l'Infini dont nous sommes des atômes passionnels.... Se - haussant vers l'Occulte, s'élevant jusqu'au grand Inconnu, - hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer à pénétrer les - abîmes réputés impénétrables, à percer les ténèbres dont l'absolu - enveloppe son être.... L'absolu providentiel une fois dégagé, - l'homme observé dans ses passions sera placé alors par son - analyste en face des lois immuables, aux prises avec elles et - sous leurs étreintes. Aussitôt bien des questions troublantes se - présenteront à la divination de l'artiste-penseur...» C'est un - beau phoebus pour dire que les sciences hypnotiques ouvrent une - nouvelle voie à la curiosité du romancier. Et, en effet, toute - une littérature hypnotique s'échafaude, avec la _Marfa_ de M. - Thierry, l'_Inconnu_ de M. Paul Hervieu, le _Jean Mornas_ de M. - Claretie, la série de la _Décadence latine_ de M. Péladan, - l'_Uranie_ de M. Camille Flammarion, etc. - -Lisez maintenant ce fragment de l'article de M. Anatole France sur le -_Serenus_ de M. Jules Lemaître: - -«M. Jules Lemaître vient de publier un petit conte philosophique, -_Serenus_[77], qui ne fut qu'un jeu pour son esprit facile et charmant, -mais qui pourra bien un jour marquer dans l'histoire de la pensée du -XIXe siècle, comme _Candide_ ou _Zadig_ marque aujourd'hui dans celle du -XVIIIe. Après M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lemaître -répète, sous les formes les plus ingénieuses, le mot profond du vieux -fonctionnaire romain: «Qu'est-ce que la vérité[78]?» Il admire les -croyants et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est -décidément sortie de l'âge théologique. Il conçoit que sur toutes choses -il y a beaucoup de vérités, sans qu'une seule de ces vérités soit la -vérité. Il a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le -sens du relatif et l'inquiétude avec l'amour de l'éternelle illusion -qui nous enveloppe. Un vieux poète grec a dit: «Nous sommes agités au -hasard par des mensonges»; de cette idée, M. Jules Lemaître a tiré mille -et mille idées, et comme une philosophie éparse dans des feuilles -détachées. C'est la philosophie d'un honnête homme. Vous entendez bien -ce mot. Quand je dis honnête homme, je dis un esprit dont le commerce -est doux et sûr, une intelligence qui ne connaît point la peur, une âme -souriante et pleine d'indulgence. M. Jules Lemaître est tout cela. En -ajoutant qu'il a l'ironie légère et le sensualisme délicat, bien qu'un -peu vif, j'aurai fait l'esquisse de son portrait.» - - [77] Suivi de quelques autres groupés sous le titre du premier. - - [78] Jésus ayant dit à Pilate: «Je suis venu dans le monde pour - rendre témoignage à la vérité; quiconque est de la vérité écoute - ma voix», Pilate lui répondit: «Qu'est-ce que la vérité?» - -Ce sont là deux maîtres. Et pourtant je n'hésite pas à rapprocher d'eux -M. Jules Tellier[79], un écrivain de vingt-six ans, qui du premier coup -s'est fait un nom dans la critique, et dont les oeuvres d'imagination, -éparses dans les revues, rappellent et égalent pour la tristesse et la -noblesse Maurice de Guérin. Je citerai surtout de lui _Les deux paradis_ -_d'Abd-er-Rhaman_, qui est dans son oeuvre ce qu'est _Serenus_ dans -l'oeuvre de M. Lemaître et _Le crime de Sylvestre Bonnard_ dans l'oeuvre -de M. France, un chef-d'oeuvre. Au reste, chez ces trois écrivains -l'oeuvre et l'homme se confondent. Sous les mèches blanches du bon -Sylvestre et sous les boucles blondes du petit Servien, c'est M. France -en personne que nous entendons. Et de même, l'âme inquiète de Serenus et -l'âme désenchantée du vieil Abd-er-Rhaman nous racontent les âmes plus -voisines de nous, de M. Lemaître et de M. Tellier. Prenez-les où il vous -conviendra, vous verrez qu'en réalité ils ne nous entretiennent jamais -que d'eux-mêmes. Eux aussi, on dirait qu'ils «ne savent que leurs âmes». -Mais faites bien attention que c'est là cette seconde ignorance dont -parle Pascal, qui n'est point naïveté, qui est l'aboutissant d'une -longue science. S'ils revêtent une figure, c'est pour s'étudier d'un -cerveau plus libre et sous des angles différents. Ainsi, dans un autre -de ses contes, dans son _Tristan Noël_, Tellier enveloppe d'une action -impersonnelle les états d'esprit qu'il a lui-même traversés aux «heures -d'ennui», aux «heures de pensée», aux «heures de tristesse», qui furent -dès vingt ans toute sa vie morale. Tristan Noël étudiait le droit à -Caen. «C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre et pâle, aux -yeux caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie -quelque chose de hagard, et dans l'allure quelque chose d'abandonné...» -Délicat symbolisme, où l'on sent une pudeur du «moi» qui rend plus -précieuse encore cette confession d'un esprit supérieur! M. Tellier -doit prochainement réunir ses contes; si je ne me trompe, ils lui -assureront une belle place dans l'estime des lettrés. - - [79] Je n'ai voulu rien changer à ceci, qui fut écrit quand - Tellier vivait encore. Notre pauvre ami n'avait publié qu'un - livre: _Nos poètes_, et des articles, çà et là, au _Gaulois_, au - _Parti national_ et aux _Annales_. Mais il avait la tête pleine - de projets. Il méditait un livre sur la poésie lyrique au moyen - âge, un autre sur l'érudition des romantiques, un autre sur la - versification française au XIXe siècle, un autre sur le _Timon_ - de Libanius et la sophistique grecque. Tout cela est perdu. Il - laisse seulement un livre de vers, _La Cité intérieure_, que ses - amis publieront bientôt et qui le classera en un haut rang, et, - avec ses contes philosophiques et ses poèmes en prose, la matière - d'un livre de mélanges. Lui-même devait les réunir à son retour - d'Alger; il y aurait joint deux contes qu'il caressait dans sa - tête: _Le maître d'école de Ravenne_ et _Le voyage du rhéteur - Epidius_. Le livre se fût appelé _La mort_. Hélas! cette mort, - dont il inscrivait ainsi d'avance le nom sur son livre, elle est - venue à vingt-six ans pour notre ami, pour la plus noble et la - plus belle des intelligences de cette génération. Sa mort a été - une consternation sans égale, et l'on peut dire qu'aucun jeune - homme, depuis ce Maurice de Guérin qu'il aimait tant et dont la - destinée fut si voisine de la sienne, n'a emporté avec lui un - regret si universel. - - Suivent les titres des _Contes_ et des _Proses_ qui ont paru de - lui, tant dans les _Chroniques_ qu'au _Parti-national_: _Le pacte - de l'écolier Juan_, _Nocturne_, _Discours à la bien-aimée_, _Les - notes de Tristan Noël_, _Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman_. Je - citerai le plus court de ces admirables morceaux: _Nocturne_. - - «Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massilia, - un soir d'automne, à la tombée de la nuit. - - «Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé sur le - pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer, et songeant à des - regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me - perdant en d'autres rêves. - - «Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a trente - siècles le subtil et malheureux Ulysse, agita ses longues erreurs; - le subtile Ulysse, qui, délivré des périls marins, devait encore, - d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une - rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si - ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une - aile de moulin à vent. - - «C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et les - trirèmes les vieux poètes et les vieux sages; et comme ils se - tenaient debout à la poupe, au milieu des matelots attentifs, - attentive elle-même, elle a écouté en des nuits pareilles les - chansons d'Homère et les paroles de Solon. - - «Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de l'erreur - chrétienne, alors que le règne de la sainte nature finissait et - que commençait celui de l'ascétisme cruel, le patron d'une barque - africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles - l'appeler et lui dire: «Le grand Pan est mort! Va-t'en parmi les - hommes, et annonce-leur que le grand Pan est mort!» - - «Et, par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos noir de la - mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de - triste et d'étrange à songer que peut-être l'endroit innommé, - mouvant et obscur, que traversait notre vaisseau avait vu passer - tous ces fantômes, et qu'il n'en avait rien gardé. - - «Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me parut - étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon coeur de - rhéteur ennuyé, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures - oubliées, d'évoquer ces lointaines heures noires où je rêvais seul - sur le pont du navire parti de Massilia, un soir d'automne, à la - tombée de la nuit.» - - -VI - -C'est à une autre sorte de public que s'adressent, du haut de leur -chaire ou du coin de leur confessionnal, M. Louis Ulbach et M. Arsène -Houssaye, M. Octave Uzanne et M. Alexandre Dumas fils. On les trouvera -groupés dans ce chapitre. Un peu bien divers de ton et de fond, ils ont -je ne sais quelle commune et obscure tendance à l'apostolat, et cela -leur peut faire une parenté. - -Mais vraiment, quand on parle du romancier chez M. Alexandre Dumas fils, -on baisse la voix et il semble qu'on parle d'un défunt. Qui se souvient -de _Tristan le Roux_, de _Trois hommes forts_, de _La vie à vingt ans_, -du _Régent Mustel_? «Pourtant, dit M. Barrès[80], en ces années -d'apprentissage, où il tâche à réussir par l'imagination, M. Dumas -raisonne déjà ses facultés. «Mon père, disait-il plus tard à Lindeau, -mon père partait d'un fait, je pars d'une idée.» Et dans _Antonine_, il -se déclare déjà moraliste: «Le roman, dit-il, est plus qu'un miroir, -c'est un avertissement... Le roman doit être un guide.» Son raisonnement -tâtonnait encore sur la forme d'art qu'il choisirait. Mais déjà son -instinct de moraliste, élargissant ses ambitions, lui montrait des -consciences à diriger, toute une mission plus féconde que la vie -brillante de l'éblouissant conteur que fut son père, déjà son -sentimentalisme et cette âme élégiaque qui soupire en sa large poitrine -le vouaient à l'étude de l'amour, à l'analyse des _hommes et femmes -d'amour_. Il fallait une expérience de son coeur pour qu'il cessât -d'imiter les héros de son père, pour qu'il s'essayât à être soi[81]. -C'est après tous ces trébuchements que M. Dumas y atteignit. Quinze -romans maladroits attestent son acharné labeur. Comme Balzac, comme tant -d'autres des plus grands, il n'eut pas de naissance le don -littéraire[82]. Par l'étude, il acquit deux qualités étroites, mais -puissantes: la concentration et le mouvement. Elles furent tout son -style.» - - [80] Cf. No 2 des _Chroniques_ (livraison de décembre 1887). - - [81] On peut croire que M. Dumas a raconté cette crise de son - génie dans ce fragment de _La dame aux perles_: - - «Jusqu'au jour où Jacques avait connu la duchesse, il avait été un - homme de talent, mais comme il y en a beaucoup, comme il y en aura - toujours, comme tout le monde peut le devenir avec un peu d'étude, - de jeunesse, de nature et de sentiment. Au début de sa carrière - agréable, heureuse, distinguée, un amour prit tout à coup dans sa - vie une grande importance et brusquement relégua au second plan ce - talent si peu sûr de lui-même. Il souffrit de cet amour. Ce fut le - commencement de sa transformation. Jamais il ne s'était avoué si - complètement son infériorité, son inutilité en art. Alors commença - son véritable travail, germa en lui la consolation réelle avec - l'ambition de devenir un maître à son tour. Il admit pour lui la - possibilité d'entreprendre plus qu'il n'avait fait jusqu'alors. A - son grand étonnement, quand il se mit à l'oeuvre, il trouva en lui - des accents pleins, énergiques et mâles, qu'il avait ignorés - jusqu'alors, impression facile d'une âme civilisée par la douleur. - Son talent, éclairé et façonné par ces émotions intimes, prenait - la couleur et le contour, sans qu'il sût positivement ce qu'il - faisait, sans qu'il se fatiguât en efforts.» - - [82] Son père disait de lui: «Ce n'est pas de la littérature - qu'il fait, c'est de la musique; on ne voit que des barres, et, - de temps à autre, quelques paroles.» - -Moraliste plus apaisé, mais non pas moins curieux, à solutions moins -brutales, mais plus pratiques, M. Louis Ulbach[83] s'entend, comme M. -Dumas fils, aux faits de conscience, et, avec une subtilité de casuiste, -les analyse à fond et les résout presque toujours de manière à -sauvegarder la loi morale. C'est un «directeur» incomparable. Il sait -toutes les inclinations du coeur, excelle à débrouiller les situations -les plus délicates, possède pour les petits malaises de la vie -amoureuse, pour les troubles des sens à tous les âges, d'admirables -recettes familières, et il vous les donne sans pédanterie, avec sa -longue expérience, sa fine bonhomie et sa grande douceur de parole. -Lisez, je vous prie, si vous ne l'avez déjà fait, la _Confession d'un -abbé_, les _Inutiles du mariage_, _Autour de l'amour_. L'éducation du -coeur le préoccupe avant tout. Il est de l'avis de Fontenelle que, pour -bien vivre, les plus petits sentiments valent mieux que les plus belles -réflexions. Volontiers encore je me le figurerais comme un de ces sages -d'autrefois, dissertant à loisir du noble amour, sous les platanes -emplis du chant des cigales divines. Peut-être n'est-il point le maître -du choeur. Ce serait M. Renan, si vous voulez, qui tiendrait ici la -scytale; mais M. Ulbach ferait à merveille Eryximaque ou Agathon. - - [83] Mort récemment. - -Et M. Arsène Houssaye, lui, ferait Alcibiade. Il en eut la beauté, que -des aèdes chantèrent[84]; il en a hérité la grâce, et aussi la -légèreté, le rien, ce don charmant de discourir d'abondance en mots -fleuris et doux. Les livres de M. Houssaye[85] sont les confessions de -ses amours, et il apparaît qu'elles furent belles et précieuses. La -leçon qu'il en tire est bien simple, c'est qu'il faut aimer, et puis -aimer encore. - - [84] - - Arsène Houssaye, à qui souvent, le coeur troublé - Rêvent les jeunes filles, - A des cheveux pareils à ceux des champs de blé - Tombant sous les faucilles. - - (Th. DE BANVILLE.) - - [85] Cf. _Contes pour les femmes_, _La couronne de bleuets_, _les - Grandes Dames_, _Les comédiens sans le savoir_, etc. - -Ce conseil d'une philosophie agréable, un moraliste de la même école, M. -Octave Uzanne, l'appuierait, je crois, très volontiers. Il a défini -lui-même ses livres des «essais pimpants, irradiés de couleurs gaies, -qui chassent de l'oeil la monotonie du noir.» La définition est un peu -subtile, mais elle dit bien l'auteur. Je l'emprunte au _Miroir du -monde_, qui est un livre de réflexion fine et vive, dans la manière des -conteurs galants de l'autre siècle. Ce n'est point là, peut-être, une -morale très élevée; mais après tout elle contenta nos pères; elle fut -celle des plus Français de notre race, et la mode, en France, n'a pas -toujours été à l'hypocondrie et à l'austérité. - - -VII - -Il me reste à nommer les humoristes. Car ce sont des philosophes aussi, -moins attachés à la lettre du dogme, moins disciplinés sans doute, -sortes d'enfants perdus tiraillant sur la vie un peu à tort et à -travers, les Quatrelles[86], les Véron[87], les Hervieu[88], les -Claudin[89], les Grosclaude[90],--et M. Taine[91], au temps qu'il -faisait Graindorge à la _Vie parisienne_, et M. de Pontmartin, quand il -fréquentait chez Mme Charbonneau[92]. Ils ont le piquant, le dégagé, -l'à-propos, et ils s'appellent Aurélien Scholl[93], Pierre Véron, Emile -Blavet[94]. Vous trouvez une fleur de grâce jusqu'en leurs pires -débauches, et ils s'appellent Quatrelles ou Mouton-Mérinos[95]. Est-ce -l'esprit de mot, le sens du saugrenu, la charge? Ils s'appellent -Grosclaude ou Chavette[96]. S'ils mordent ou égratignent, pour le coup -de dents ils s'appellent Henri Rochefort[97], pour le coup de griffes -Paul Hervieu et Gustave Claudin. Mais coups de griffes ou coups de -dents, ne vous effrayez point. Cela reste véniel et nos gens se font -plus mauvais qu'ils ne sont. Leur doyen, Alphonse Karr[98], quand ses -_Guêpes_ piquaient encore, n'a point fait, que je sache, de blessures -bien cuisantes. Le fonds général de leur esprit, c'est la malice, et -cette malice-là est aussi éloignée des macabreries saxonnes ou des -métaphysiques germaines qu'une pochade de Forain peut l'être d'un -fusain du _Punch_ ou d'une enluminure de la _Berliner-Ragg_. C'est de -l'esprit français, toujours. - - [86] Cf. _A outrance_, _70 et 90_, _Le petit manuel du parfait - causeur parisien_, _Sans queue ni tête_, etc. - - [87] Cf. _Ohé, vitrier!_ _Boutique de plâtres_, _Paris vicieux_, - etc. - - [88] Cf. _Diogène le chien_, _La bêtise parisienne_, et dans le - roman l'_Inconnu_ surtout. - - [89] Cf. _Tarte à la crème_, _Entre minuit et une heure_, _Point - et virgule_, etc. - - [90] Cf. la série des _Gaietés de l'année_. - - [91] Cf. _Notes sur Paris_. - - [92] Cf. les _Jeudis de Madame Charbonneau_, _Mes mémoires_, etc. - Dans le roman: _Un filleul de Beaumarchais_, _Contes d'un - planteur de choux_, _Entre chien et loup_, etc. - - [93] Cf. _Fruits défendus_, _Paris aux cent coups_, _Le roman de - Folette_, _l'Esprit du Boulevard_, _Paris en caleçon_, etc. - - [94] Cf. les recueils de _La vie à Paris_. - - [95] Cf. l'_Invalide à la tête de bois_, _Zoologie morale_, etc., - et dans le roman _Fusil chargé_ et _Chimère_. - - [96] Cf. les _Bêtises vraies_, _Les petites comédies du vice_, - _Les petits drames de la vertu_, etc. - - [97] Cf. les _Français de la décadence_, _la Grande Bohème_, _Les - signes du temps_, etc. - - [98] Voir surtout la collection des _Guêpes_. - - - - -CHAPITRE V - -LES RUSTIQUES - - - - -CHAPITRE V - -LES RUSTIQUES - - _Emile Pouvillon.--André Theuriet.--Jules de - Glouvet.--Erckmann-Chatrian.--Ferdinand Fabre.--Robert de la - Villehervé.--Charles Canivet.--Gustave Guiches.--Antony - Blondel.--Léon Duvauchel.--Joseph Caraguel.--Emile - Dodillon.--Léon Deschamps.--Jean Sigaux.--Gaston - d'Hailly.--Maurice Jouannin.--F. de la Biotière.--Pierre - Arnous.--Georges Renard.--Pierre Maël._ - -Ce n'est qu'un petit clan, car la mode n'est point aux choses rustiques. -Quelques-uns, pourtant, ont forcé l'attention des gens de Paris: André -Theuriet, avec les combes et les sapinières des monts lorrains; Emile -Pouvillon, avec les bordes du Quercy; Erckmann-Chatrian, avec les -grasses prairies de la Meuse; Jules de Glouvet, avec la Loire, les -barquettes des saumoniers, les joncs tristes qui sifflotent au vent; -Ferdinand Fabre, avec les durs et secs paysages des Cévennes; d'autres -encore, qui du Dauphiné, qui de l'Anjou, qui de la Normandie, chacun -d'eux avec les façons et l'accent du terroir natal. Mais la nature est -leur vrai «héros» à tous. Ils l'aiment pour sa physionomie ondoyante, -ses aubes laborieuses, ses pleins ciels, ses crépuscules indécis, ses -alanguissements, ses sommeils, ses éveils, ses voix, son inconnu. Leurs -livres ressemblent à ce beau pastel de Millet: _La plaine_, tout aride -et désolée, et puis le jour gris qui monte, et, dans un coin, mal -indiquée et sensible à peine, la silhouette d'un pastoureau coulé dans -sa houppelande. L'homme ne tient guère plus de place chez eux. Ils vont -d'abord à la nature. Ils la sentent comme ils l'aiment, profondément. -Pour décrire cette nature une et diverse des pays de France, chacun -d'eux a trouvé l'épithète vraie, le verbe et le mot qui peignent, et M. -Jules Lemaître a pu dire très justement qu'on formerait, en réunissant -leurs tableaux, une sorte de géographie pittoresque et morale de la -patrie française[99]. Et cette géographie serait nuancée et précise -pour les paysages, certes, mais la plus conventionnelle du monde pour -les paysans. Je demanderai seulement qu'on les écoute parler. Sauf les -mots de patois, rares du reste et cachés dans la foule, et quelques -locutions où perce un coin de terroir, les paysans de M. Theuriet, de M. -Pouvillon et de M. Fabre, qui sont d'extrémités opposés, parlent une -langue artificielle et voulue, d'une naïveté déterminée d'avance, et la -même pour tous. Cette langue-là, vous l'avez entendue déjà dans les -_Maîtres-Sonneurs_ de George Sand, qui la parla peut-être la première. -Je la crois parfaitement fausse. Elle est faite d'archaïsmes et de -flexions verbales au goût du populaire. Elle est bien gracieuse, -souvent, et fort peu exacte, toujours. Observez que je constate la chose -sans arrière-pensée de blâme. Entre les véridiques coups de gueule de -Buteau[100] et le petit babil arrangé d'une Cézette[101], je suis très -nettement pour le babil de Cézette. Il me suffit qu'il soit la -traduction d'un état d'âme, et que la naïveté, qui n'est pas toujours -sur les lèvres, se retrouve dans le coeur et dans l'esprit. - - [99] Cf. _Les contemporains_, art. _De Glouvet_. C'est ce qu'a - fait, en les reliant d'un commentaire délicat, M. Charles Fuster, - avec les vers des _Poètes de clocher_. - - [100] Cf. _La Terre_, de M. Zola. - - [101] Cf. _Cézette_, de M. Pouvillon. - - -I - -Cette naïveté, qui est le premier trait des natures paysannes, M. -Pouvillon l'a rendue merveilleusement. Voyez, je vous prie, -_L'Innocent_, _Jean-de-Jeanne_ et cette même _Cézette_. Comme on les -aime et comme ils feraient envie, si l'on ne devinait derrière eux la -silhouette brutale d'une Rouzils, orgueilleuse et sotte, ou d'un -Guiral[102], rapace et matois! L'auteur a beau s'en cacher: cette vie -des champs, où il semble qu'il nous appelle par horreur des -dépravations urbaines, le mal y prime encore le bien; les joies y sont -rares, la lutte tout aussi âpre et tragique qu'à la ville. Avec leur gai -parler fleuri, ces paysans ont l'âme de juifs plus que de chrétiens. -L'optimisme de l'auteur (puisqu'il se tient optimiste) est surtout dans -l'opposition qu'il fait de ces caractères misérables et petits avec la -nature qu'il aime pour sa bonté et sa beauté, l'or de ses chaumes et la -fondante douceur de ses couchants. Elle est le personnage de premier -plan, la maternelle et la consolatrice à qui son livre est offert, comme -un bel hymne. Il semble qu'à lui aussi elle soit apparue, une nuit -d'été, dans son voile plein d'astres, et qu'il se soit écrié comme le -voyant de Madore: «Sainte déesse, éternelle providence des hommes, -toujours prodigue de tes bienfaits, tu as pour les malheureux la double -affection d'une mère. Nature, tout ce que peut un fidèle comme moi, je -le ferai; je garderai tes traits gravés dans le secret de mon coeur, et -de ce coeur je veux faire un temple où soit adorée jusqu'à la mort -l'image de ta divinité!»[103] - - [102] Cf. _Cézette_. - - [103] Cf. Apulée: _L'Ane d'or_. - -C'est la prière de tous les grands amants de Cybèle, et j'aurais aussi -bien pu la prêter à M. André Theuriet qu'à M. Pouvillon. On a dit de M. -Theuriet[104] qu'il se consolait des hommes avec des paysages, et que -c'était à peine si la réconfortante fraîcheur de ceux-ci réussissait à -compenser la laideur morale de ceux-là. Et l'on a dit encore qu'à le -lire il semblait qu'il eût plusieurs âmes; et le malheur, c'est qu'elles -ne sont point faites toujours pour s'harmoniser. Son âme de poète dégage -les choses avec une délicatesse dont rien n'approche. Mais le botaniste -et l'entomologiste qui sont aussi en lui se complaisent à des minuties -de catalogue, à des puérilités savantes où toute flamme s'éteint. Il y a -même chez lui (qui le croirait?) une sorte de Prudhomme latent, qui -écrit gros, pense communément, et dit des jeunes filles qu'«elles sont -avancées pour leur âge[105].» Ce M. Prudhomme-là n'intervient que par -exception dans les livres de M. Theuriet. Des phrases comme celle que -j'ai citée sont rares et trouvent presque leur excuse dans le hâtif de -la composition. Il a, par ailleurs, d'admirables élans, une tristesse -infinie, et dans ses peintures une touche molle et douce qui est sa -marque. Peut-être se laisse-t-il trop aller à lui-même. En tels -endroits, sa peinture n'est qu'une juxtaposition de couleurs qu'il n'a -pris ni le temps, ni le soin de fondre. Je note un passage, dans le -_Journal de Tristan_, où en dix lignes il décrit une mer bleue, des -falaises d'un jaune d'ocre, une montagne auréolée de lilas, un cap gris, -des roches d'un noir humide, des châtaigneraies vert foncé, des maisons -blanches, et trois vaches rousses. Bleu, jaune, lilas, gris, noir, vert, -blanc, roux, je doute que l'imagination reproduise un tel paysage. Il en -est pour elle des couleurs comme des lignes: elle ne se représentera -pas plus l'intérieur d'un kaléidoscope que les mille côtés d'un -chiliogone[106]. - - [104] Le mot est de M. Rod, qui est lui-même un romancier de - grand talent. On le retrouvera au chapitre des _Philosophes_. - - [105] Cf. _Les oeillets de Kerlaz_ (_La flouve odorante_). p. - 172. - - [106] «J'ai une idée claire et distincte du chiliogone, dit - Descartes; mais je ne puis l'imaginer.» Rapprochez, par - contraste, les jolis vers de M. Frédéric Plessis dans sa _Lampe - d'argile_: - - Oh! puissé-je revoir... - L'allée au banc de pierre et, devant la maison, - _Cet arbuste inconnu dont la fleur est si rose_. - - En effet, cela m'en dit plus que tous les termes savants, à moi - qui ne suis pas forcé d'être un botaniste. - - M. Theuriet a beaucoup écrit. En vers, c'est notre premier poète - rustique. Il y est incomparable. Dans le roman, outre les livres - que j'ai cités de lui, il faut connaître: _Madame Heurteloup_, - _Tante Aurélie_, _Raymonde_, _Le fils Maugars_, _Toute seule_, - _Eusèbe Lombard_, _Le Mariage de Gérard_, _L'Amoureux de la - Préfète_, etc. - - -II - -C'est, chez M. Theuriet, excès d'abondance, et, pour cette qualité qu'il -pousse jusqu'au défaut, on l'aimera toujours plus qu'on ne l'admirera. -M. de Glouvet a lui aussi de l'abondance, mais d'une autre sorte. Si M. -Theuriet voit la nature en poète, M. de Glouvet la voit en agronome, -comme il voit la société en magistrat. Des romans qu'il a écrits[107], -on peut extraire des documents curieux, des rapports probes et -substantiels sur la vie des bois et des eaux. Mais, et sauf dans _Le -Père_, où il est vraiment supérieur à lui-même, on n'y sent point autre -chose que l'acuité d'un oeil qui détaille et inventorie, et qui -proprement regarde sans être affecté. La vie, comme il la montre, ne -laisse rien dans l'esprit. Si le détail a son importance, tous les -détails ne l'ont point. Quand M. Daudet nous décrit de petites maisons -d'ouvriers «qui se serrent les unes contre les autres, comme pour -s'aider à supporter leur misère[108]», je n'ai que faire d'autres -renseignements. Et de même, quand MM. Erckmann-Chatrian nous peignent un -lever de jour en Alsace, «le soleil pâle montant dans la brume, les -maisonnettes aux larges toitures de chaume regardant de leurs petites -fenêtres noires[109]», ces traits ramassés et sobres me paraissent bien -valoir les minutieux inventaires de M. de Glouvet. Ils nous ont fait -aimer l'Alsace et ajouté aux regrets des provinces chères et perdues. -Que de bonnes heures passées en compagnie de maître Rok[110], du docteur -Mathéus[111], de Koffel le Taupier[112], braves gens, et qu'on aime -aussi! Et comme on prend part à leurs petites misères, à leurs joies de -rien, à cette vie végétative et douce, et que confine l'orée d'un champ! -La nature ici est plus délaissée que chez les autres romanciers. Mais -elles sont si près de la nature, ces âmes simples des paysans d'Alsace, -qu'elle finissent par se confondre un peu avec elle. Au reste, une bonne -partie des romans de ces messieurs est du pur roman d'aventure. Dirai-je -que je préfère leurs idylles à leurs épopées, que pour cela je les ai -classés parmi les rustiques, et qu'une raison analogue m'y a fait ranger -M. Fabre, quoiqu'il se soit voué d'abord à la peinture des moeurs -cléricales? Je ne conteste point la grandeur farouche de son abbé -Tigrane[113], la merveilleuse psychologie dont il a éclairé Lucifer[114] -et Barnabé[115]. Mais j'avoue mon faible pour _Monsieur Jean_, une de -ses dernières oeuvres, et la plus parfaite: ce coin d'idylle du Quercy, -avec ses châtaigneraies, ses sonneries de cloche, le petit Jean sur -l'âne du maire, et la figure sauvage de Merlette à chaque tournant de -route; et je trouve aussi que le style de M. Fabre y est plus égal, plus -nourri d'expressions de terroir et comme en fleur[116]. De telle sorte -que si les études cléricales de M. Fabre avaient déjà fait de lui un -maître, en un genre que d'autres n'avaient point abordé, ce roman le -classe au premier rang des rustiques et sur le même pied que M. -Pouvillon et M. Theuriet. - - [107] Cf. _L'Idéal_, _Le Forestier_, _Le Marinier_, _Le Père_, - _Le Berger_, etc. M. de Glouvet a publié sous l'anonyme, depuis - que ceci est écrit, un roman à manifeste, intitulé: _Marie - Fougère_, et qui s'est attiré une riposte assez vive de M. - Alphonse Daudet. - - [108] Cf. _Contes_. - - [109] Cf. _Madame Thérèse_. - - [110] Cf. _Maître Rok_. - - [111] Cf. _Le docteur Mathéus_. - - [112] Cf. _Madame Thérèse_. - - [113] Cf. _L'abbé Tigrane_. - - [114] Cf. _Lucifer_. - - [115] Cf. _Barnabé_. - - [116] Ce charme, je le retrouve dans le dernier roman de M. - Fabre: _Norine_. «Le sujet est très simple, dit M. Adolphe - Brisson, et se résume en deux mots: l'auteur se promenant, en - 1842, dans un village des Cévennes, où son oncle était curé, a - rencontré une paysanne qui mangeait des cerises avec son fiancé. - Il a partagé leur repas rustique, accompagné par la musique des - chardonnerets. Quarante ans après, il retrouve cette paysanne - établie charbonnière à Paris, dans une maison obscure de la rue - Visconti. Et c'est tout...» - - -III - -Ce sont là nos grands rustiques[117]; mais je ne voudrais pas clore la -revue sans signaler au moins, de romanciers plus jeunes, quelques -oeuvres où s'affirme un talent d'observation et de description très -appréciable: _Le gars Périer_, par M. Robert de La Villehervé[118], -étude souvent puissante, vive et vraie toujours, la _Ferme des Gohel_ -et les _Hautemanière_, deux bons tableaux d'intérieurs normands, par M. -Canivet, l'_Ennemi_, par M. Guiches, un livre où le pastiche du style -de M. Zola n'enlève que peu au mérite très réel de l'observation, le -_Roman d'un maître d'école_, par M. Antony Blondel (celui-là même que -M. Richepin n'a pas craint d'appeler un Saint-Simon paysan), _La -Moussière_ et le _Tourbier_, par M. Léon Duvauchel (avec telles pages du -_Tourbier_ que pourrait signer un Theuriet ou un Fabre), _Les -Barthozouls_, par M. Joseph Caraguel, le _Moulin Blant_, par M. Emile -Dodillon, _Le Village_, par M. Léon Deschamps, _Le Paysan_, par M. Jean -Sigaux, _Fleur de pommier_, par M. Gaston d'Hailly, la _Grève de -Penhoat_, par M. Jouannin, la _Muguette_, par M. de la Biotière, les -_Compagnons du Légué_, par M. Pierre Arnous, les _Croquis champêtres_, -par M. Georges Renard, _Pilleur d'épaves_, par M. Pierre Maël, toutes -oeuvres diversement estimables et qui font bien augurer de la jeune -école. - - [117] A bien des titres aussi, il m'eût fallu ranger M. Léon - Cladel parmi les romanciers de la nature. Il a dit quelque part: - «Si Paris a tué en moi le dévot et le chauvin qui s'y - développèrent ensemble, il n'a même pas entamé le Celte, le - paysan, et je reste, à l'instar de mes ancêtres, un des mille et - mille pygmées fidèles à la grande nature, et aussi, comme mes - devanciers, des étoiles, de la terre et de l'eau, de tout ce qui - marche, vole, nage ou rampe, luit et respire.» C'est d'un bel - effet; mais le côté champêtre n'est pas ce qui frappe d'abord - chez M. Cladel. Voir néanmoins sur les paysans de M. Cladel un - excellent article de M. Charles Buet (_Revue bleue_ du 4 janvier - 1890). - - [118] On connaît, par ailleurs, l'admirable poète de la _Chanson - des Roses_ et de _Toute la Comédie_. Comme prosateur, on lui doit - encore une très fine étude de la vie d'artiste, la _Princesse - Pâle_, écrite en collaboration avec M. G. Millet et parue trop - tard pour trouver place ici. Du moins détacherai-je du _Gars - Périer_ un épisode d'un rendu intense et profond: c'est celui où - Constant Périer, le braconnier, à qui un vieux bonhomme, le père - Marolles, a donné asile dans un réduit de la forêt de Bourgon, - est pris par les gendarmes et grièvement blessé, au moment où, - sur les instances de sa fiancée, Marie Allain, il se décidait à - se livrer de lui-même à la justice: - - «Une sorte de conseil de guerre avait été tenu. Il y fut décidé - qu'à tout prix on en finirait avec le gars. Et à l'heure même où - le père Chenel s'en retournait de la forêt à Champ-Viel, près de - Marie Allain bien impatiente, c'était dans les brigades un - mouvement inusité, une animation, un entrain, comme en guerre - avant une attaque. Les bons gendarmes ciraient leurs bottes, - démontaient et nettoyaient leurs carabines, caressaient à grandes - tapes sur le col et la croupe leurs chevaux étonnés. Le - boutte-selle sonnait sur toutes les lèvres dans les écuries; et - ainsi qu'elles l'eussent fait si leurs maris s'en étaient allés à - une guerre véritable, les femmes silencieusement regardaient ces - préparatifs avec des yeux douloureux, car probablement le gars se - défendrait. - - «Comme il ne s'agissait pas d'envelopper seulement la forêt de - Bourgon, mais les bois d'Hermet et tout le pays de Jublains à - Deux-Evailles, les brigades s'ébranlèrent de minuit à deux heures - du matin, selon que tel ou tel rôle leur avait été assigné. Une - pluie glaciale tombait. La nuit était noire comme poix. Ce furent - de tragiques départs. Dans les villages qu'on traversait, plus - d'un, entendant le clapotement des fers des chevaux dans l'eau, - risqua son nez à la fenêtre et frissonna de voir s'enfoncer en les - ténèbres ces cavalcades d'hommes taciturnes engoncés dans leurs - manteaux et qu'un bruit d'armes accompagnait. - - «Néanmoins, l'éveil ne fut pas donné, et quand, avec l'aube - indécise, la battue commença, nul, en la forêt de Bourgon, ne - soupçonnait ce déploiement de forces. - - «Quant à Constant, il avait chassé toute cette nuit, sous la pluie - incessante. Et il était revenu à la hutte du père Marolles... Là, - sur quelques fumerons, péniblement allumés dans la baie de la - porte, il cuisine son maigre repas et de son mieux tâche de se - réchauffer, sous ses vêtements mouillés. - - «Il a vidé ses poches; son couteau, de la ficelle, la lettre de - Marie Allain sont sur la couchette. Il est tranquille, il ne se - défie de rien, il tourne le dos au bois. Le père Marolles, pendant - ce temps, était en quête d'un fagot un peu plus sec qui consentît - à brûler. Il en a trouvé un, et, courbé sous ce fardeau, il - s'achemine.--Mais les gendarmes sont à cent pas. Il les aperçoit, - fait demi-tour. - - --«Eh! eh! dit le brigadier, voilà un bonhomme qui change bien - vite de résolution.» Le brigadier interroge la clairière. Une - mince fumée bleue s'échappe d'une hutte. - - --«Allons voir!» dit-il, et, par-dessus les buissons, qu'il domine - du haut de son carcan, il reconnaît Constant à son habillement de - velours, saute à bas de son cheval, confie les bêtes à l'un de ses - hommes, se dirige avec l'autre vers la hutte, s'approche, et tout - à coup: - - --«Perrier!» dit-il. - - «Constant, à cet appel, s'est dressé sur ses pieds. Aussitôt, il a - son fusil en main. Et voici ce qui a lieu: tandis que le brigadier - lui fait sommations sur sommations, il met un genou en terre, il - arme son fusil, il épaule. Le brigadier n'obtenant de lui que - cette réponse, se piète, ajuste, tire.. Le coup rate. Constant - aurait pu trois fois tuer cet homme. Mais non, il a abaissé son - arme. - - «La seconde balle du brigadier l'atteignit à la tête, le jeta à - terre. - - --«Mort? hélas! le pauvre gars n'eut pas même la chance de mourir - ainsi ..» - - - - -CHAPITRE VI - -LES MONDAINS - - - - -CHAPITRE VI - -LES MONDAINS - - _Gyp.--Octave Feuillet.--Henri Rabusson.--Ludovic - Halévy.--Edouard Droz.--Georges Duruy._ - - -... Je l'allai voir et lui dis d'abordée: - ---Monsieur l'homme du monde, que pensez-vous de nos romanciers mondains? - -Il se recueillit. - ---Monsieur, me répondit-il, je pense qu'on les a nommés ainsi, parce que -le monde, qui lit peu, ne les lit pas du tout. Ils sont quatre ou cinq, -sans plus. Car je ne tiens pas pour mondains M. de Goncourt ni M. -Bourget, quoiqu'ils aient écrit sur le monde[119]. Mais leur littérature -est trop savante. Ils réfléchissent sur tout, déduisent et induisent, et -il est visible qu'ils songent à satisfaire leur propre curiosité plus -qu'à exciter la nôtre. Ce sont des philosophes. Tout autre est le -romancier mondain. Celui-là n'a cure d'être profond. Il lui faut plaire, -d'abord, et pour ce s'accommoder aux exigences d'un public qui, à mesure -qu'il est moins dégrossi, raffole davantage d'élégance et de bel air. On -ne lui demande aucune sincérité. Ses drames et ses comédies se -donneraient dans l'azur, qu'ils n'auraient ni plus ni moins de -consistance. Voyez _Sibylle_ de M. Feuillet, et voyez _L'Abbé -Constantin_ de M. Halévy. Le grand monde y est aussi scrupuleusement -dépeint, à peu près, que le monde bourgeois, ouvrier et paysan, dans les -oeuvres complètes de M. Emile Zola. - - [119] Voir surtout _Chérie_ et _Mensonges_. - - * * * * * - -Eh bien, s'ils n'ont, comme vous dites en votre langue, MM. les -journalistes, d'autres moyens d'information que les romans de M. -Feuillet ou de M. Zola, j'imagine que nos petits-neveux seront fort -gênés un jour pour se faire une idée de la vie contemporaine. On s'y -reconnaît à peine aujourd'hui. Que sera-ce dans deux cents ans? Puisque -vous faites tant que de me consulter, sachez que vos idéalistes et vos -naturalistes sont aussi loin de la vérité les uns que les autres. Il n'y -a peut-être eu en ce siècle que deux écrivains exacts, informés, fidèles -décalques de la vie qu'ils ont représentée; et, par un contre-sens -inexplicable, on n'a voulu voir en eux,--au lieu des très sincères -historiographes qu'ils sont,--que des à-peu-près de vaudevillistes. Je -vous parle de Henri Monnier et de Gyp. Et ne cherchez pas là un -paradoxe. Les scènes de Monnier et de Gyp sont minutieusement vraies. -Pour retrouver Jean Hiroux[120], il n'y a qu'à ouvrir les gazettes -judiciaires. Et, de même, croyez bien que Paulette, Bob et Loulou[121] -agissent et parlent dans la vie comme les fait agir et parler Gyp. -Tenez, j'ai là une sorte de _memorandum_, où je me suis amusé, jadis, au -jour le jour, à noter les menues aventures de mes débuts dans le monde. -Gyp n'avait pas encore publié _Autour du Mariage_. Méditez-moi ces deux -traits, Monsieur:--«Une demoiselle de seize ans (grâce pour le nom), -fardée et maquillée comme une femme de quarante, profitant de l'absence -de ses parents pour courir les petits théâtres au bras de son frère à -peine plus âgé qu'elle, et, sur le devant de la loge où ils se sont -assis, bien en vue, cette requête de la mignonne: - -«P'tit frère, dis-moi donc zut, tout haut, qu'on croie qu'tu parles à ta -maîtresse».--Et ceci:--«Déclaration d'une demoiselle de dix-huit ans à -son cavalier: «Oh! vous, je ne vous épouserai pas. Vous n'êtes pas -suffisamment bête pour faire un mari. Mais votre tête me va. Tout de -bon! Je veux des amants chics; vous viendrez le troisième, hein? Il y en -a deux d'inscrits avant vous.»--Et elle les nommait. Reconnaissez-vous -les petites amies de Paulette, monsieur le journaliste, ces idéales -jeunes filles, dont M. Feuillet a dit, dans un accès de franchise, -qu'elles tenaient entre elles des conversations à faire rougir un singe? -Revenez à la Sibylle du même M. Feuillet, et voyez, je vous prie, où est -la vérité. - - [120] Il y a encore, chez Henry Monnier, ces inénarrables scènes - de la vie d'étudiant, trop crues pour nous, mais qu'on pourra - trouver chez les éditeurs belges. - - [121] Cf. _Autour du Mariage_, _Petit Bob_, _Loulou_, etc. Se - reporter à un exquis article de Jules Tellier (_Parti-National_, - du 2 octobre 1888). - -Non, non, ce n'est pas le «monde» qui fait le succès de ce qu'on nomme -la littérature mondaine. Peut-être y touche-t-il, du bout des doigts, -pour comparer la copie à l'original, mais il sait d'avance que cette -fois encore l'original n'aura pas été rendu dans ses extrêmes -délicatesses et ses infinies nuances, et il a plaisir à se sentir si -impénétrable toujours. Croyez que M. Feuillet et M. Rabusson et M. Droz -et les autres n'obtiennent pas plus grâce à ses yeux que n'en obtint -Balzac, et que seule, entendez-vous, seule, Gyp a pu jusqu'ici étonner -ces grandes dames par l'impressionnisme hardi et l'instantanéité de ses -reproductions[122]. Et comment le monde ne ferait-il pas bon marché de -vos romanciers mondains? Ce sont pour lui comme pour le baron -Desforges, de _Mensonges_, des «phonographes bêtes ou qui mentent». Leur -clientèle est ailleurs: rue Saint-Denis, au Temple, au Marais, un peu -partout dans le gros public des commissaires-priseurs, des notairesses -et des quincaillières. Ces gens-là sont jaloux, n'importe par quel -interstice, par un écho du _Gil-Blas_ comme par le livre du jour, de -pénétrer en idée dans des salons où ils n'iront jamais autrement. -L'inconnu jusque dans cette forme les attire, et ils éprouvent le même -charme à la mondanité d'un Feuillet que nous en trouvons, nous autres, à -l'exotisme d'un Loti. - - [122] Mon «homme du monde» parle un peu ici comme les - photographes. Il s'en excusa dans la conversation. - - * * * * * - -Et M. Feuillet ne l'ignore pas. Quand éclata, il y a quelques années, la -tourmente naturaliste, on put craindre un instant pour la fragile -clientèle de ce romancier. Ce fut un nuage, et qui passa. M. Feuillet, -qui avait eu le bon esprit de survivre à cette réaction, y gagna un -regain de succès[123]. D'autres se mirent à sa suite que vous -connaissez, MM. Rabusson, Halévy, Duruy, Droz. Le monde, ou ce qu'on -appelle ainsi, s'était fort accru dans l'intervalle. Au monde du -faubourg Saint-Germain, étaient venus s'ajouter, comme par -stratification, le monde du faubourg Saint-Honoré et celui de -l'Arc-de-Triomphe. Déjà, en 1868, un des vôtres et des plus spirituels, -M. Scholl, pouvait écrire en toute raison: «Le faubourg Saint-Germain -est moins fermé. Il se forme une société composée de gens intelligents -de tous les mondes. On est moins absolu, moins exclusif qu'autrefois et -l'on s'en trouve bien»[124]. Intelligents est peut-être de trop, et je -ne sache pas que l'on s'en trouve si bien. Mais il est très exact -qu'aujourd'hui toutes les barrières tombent ou vont tomber. Le monde, -c'est le luxe, voilà la vérité, et c'est M. Rabusson qui a eu le mérite -de la découvrir. Ah! il ne lui est pas tendre, à ce luxe! On a fort -joliment remarqué (qui donc, déjà?) que M. Rabusson n'était qu'un -Feuillet retourné. Mais Sainte-Beuve avait dit de M. Feuillet lui-même -qu'il n'était qu'un Musset converti[125]. Et ce que Sainte-Beuve disait -de cette conversion, on pourrait le reprendre et l'appliquer à l'auteur -de _Marcelle_[126]. Comme M. Feuillet procède de Musset, M. Rabusson -procède de M. Feuillet; mais lui aussi, en homme d'esprit, il ne cherche -à imiter son maître qu'en le contredisant. Et de cette sorte, rien qu'à -prendre le contre-pied des théories de M. Feuillet, en substituant, par -exemple, le pessimisme et le dandysme du jour à l'optimisme béat d'il y -a trente ans, il fait lui aussi du «neuf»; il fait, sinon mieux, du -moins autrement que son maître, et c'est pourquoi il a réussi. Dans tout -succès un peu vif, conclurai-je avec Sainte-Beuve, il y a de ces -contrastes et de ces à-propos. - - [123] Avec _La Morte_. On a lu de M. Feuillet son _Roman d'un - jeune homme pauvre_, _M. de Camors_, _Julia de Trécoeur_, - _L'Histoire de Sybille_, etc. - - [124] Cf. _Fruits défendus_, par Aurélien Scholl. - - [125] Cf. _Nouveaux Lundis_, tome X (art. _Feuillet_). - - [126] Et de l'_Amie_, du _Stage d'Adhémar_, d'_Un homme du - monde_, de l'_Epousée_, etc. - - - * * * * * - -Tenez, _L'Abbé Constantin_? M. Ganderax[127] a pu dire que le roman de -M. Halévy, en littérature, il y a juste sept ans, fit l'effet d'un 9 -thermidor,--sans guillotine. Relisez-le. Que cette peinture vertueuse et -morale de la société soit plus exacte que les autres, c'est dont je -doute et dont se soucie fort peu, au reste, M. Halévy. Il lui suffit que -ce soit une idylle possible ou simplement vraisemblable. Et il a bien -raison! Malgré tout, j'éprouve quelque gêne à apprécier cette seconde -manière de M. Halévy. On le savait curieux, léger, sceptique. Il était -pour une grande part dans la création de cette petite et si vivante -toquée de Frou-Frou[128]. Après quoi j'ai peine à saisir le fil pour -passer à _L'Abbé Constantin_. Cela vous a un air de gageure, -l'accomplissement d'une promesse faite avant son mariage académique à -quelqu'une de nos pieuses douairières qui le chaperonnait. Mais, pour -être toute de tête, je n'en vois pas moins ce que cette littérature a de -rare et de délicat. J'y trouve ce goût, auquel on ne croit plus guère, -et qui n'est que le sentiment de la mesure. La plaisanterie y naît -d'elle-même, sans qu'on la pousse, et comme une jolie fleur au milieu -d'un parterre naturel. Voici un éloge de blasé: mais je ne sais pas de -roman qui fatigue moins. On quitte M. Zola avec des maux de tête et des -hallucinations, de gros cauchemars de viandes ou de légumes. M. Bourget -lui-même veut être feuilleté doucement, aux heures grises et -crépusculaires, plus que lu tout d'une traite. Mais l'exquise -après-dînée qu'on passe avec M. Halévy! On n'a besoin d'aucun effort, -parce qu'il n'y en a point non plus chez le romancier. On n'y est point -arrêté, surpris, chatouillé et à la longue énervé, comme chez les -Goncourt, par des rencontres de verbes et d'épithètes rares. C'est -encore, en fait de style, ce que je sais de plus parisien. Rien de banal -ni d'outré, certes, quelque chose qui glisse et froufroute et n'étale ni -paillettes ni verroterie, la grâce d'une jolie femme décolletée dans un -salon bien tenu. - - [127] Cf. _Revue des Deux-Mondes_, 15 décembre 1887. - - [128] Voir la pièce du même nom. Et _Monsieur et Madame - Cardinal_? Et _Les petites Cardinal_? On se reportera sur M. - Halévy à un très fin article de M. A. Cartault, paru dans la - _Revue bleue_ du 28 mai 1881, et qui, comme tant d'autres - articles judicieux et délicats du même écrivain, mériterait - d'être recueilli. - - * * * * * - -Mais si ce décolletage sait bien où s'arrêter, avec M. Halévy, il n'a -plus de mesure, avec M. Droz. Je voudrais m'en défendre: mais toutes ces -manières, ces précautions de style et ces enguirlandements autour d'une -situation franchement libertine, me rappellent les jeux de cartes que -des industriels malpropres débitent à l'oreille des gens, sur le -boulevard. Au juger, et pour qui ne connaît point le mystère, cela -demeure inoffensif et anodin, avec des airs candides de sujets de genre. -A la lumière, l'obscénité transparaît. _Monsieur, Madame et Bébé_ est un -peu dans ce cas. Mais M. Droz a fait pénitence, depuis, et cela serait -bien, sans doute, si l'excès de son repentir ne l'avait condamné à la -littérature terriblement honnête de _Tristesses et sourires_[129]. Le -succès l'a récompensé. J'en suis ravi. Mais il faut croire qu'il y a un -dieu pour les pédants, puisque de tels livres s'impriment et se -débitent, et font des réputations. Oui, monsieur, ne secouez pas la -tête, des réputations. Et vous en avez une autre preuve bien distinguée -dans la personne de M. Duruy. Ce jeune homme fut cacochyme à vingt ans. -Les muses lui avaient été avares de sourires, et il dut à cette -austérité de régime le succès de sa littérature[130]. On m'affirme que -M. Duruy, pour avoir traversé l'école normale, se fait figure d'un -psychologue, et on me dit encore que, de n'avoir point fréquenté la -Boule-Noire, il tient que l'idéalisme n'eut pas de servant plus -scrupuleux. Si l'on appelle idéalisme la négation de la vie, la -substitution d'un rêve sans consistance à la réalité logique, va pour -idéalisme. Il en est un moins éthéré, plus voisin de nous, qui ne traite -pas la vie avec ce sans-gêne, qui choisit, élimine, néglige volontiers -de nous renseigner sur les fonctions du gros intestin, s'occupe -médiocrement du corps, mais retient toute l'âme. C'est l'idéalisme d'un -Racine et, par endroits, d'un Anatole France. M. Duruy en est loin, avec -de belles prétentions à y toucher. Peut-être aussi se figure-t-il qu'il -suffit de peindre le «grand monde» pour être un idéaliste. Si vous -voulez bien, nous le renverrons là-dessus à notre amie Gyp, qui n'est -point une idéaliste, Dieu sait! mais qui connut le monde et le rendit -comme elle le connaissait...[131]. - - [129] Voir encore _Autour d'une source_ et _Babolain_. - - [130] Cf. _Andrée_, _L'Unisson_, _Le Garde du corps_, etc. - - [131] Mais que d'exagération en tout ceci! Mon «homme du monde», - quand il s'exprimait si dédaigneusement, n'avait certainement pas - lu _Fin de rêve_, et, dans _Fin de rêve_, la description de la - revue, les pages sur Gambetta, l'agonie tragique du grand homme. - Que n'assistait-il, comme nous, à une conférence de M. Maurice - Souriau, où l'orateur, prenant pour texte les romans militaires, - faisait haleter toute une salle en lisant des fragments de ce - beau livre!... - - * * * * * - ---Sur quoi, je pris congé... - - - - -CHAPITRE VII - -LES NOUVELLISTES - - - - -CHAPITRE VII - -LES NOUVELLISTES - - _Charles Monselet.--Aurélien Scholl.--Théodore de Banville.--Paul - Arène.--Guy de Maupassant.--Armand Sylvestre.--François - Coppée.--Catulle Mendès.--Quatrelles.--René Maizeroy.--Arsène - Houssaye.--Pierre Véron.--Augustin Filon.--Edmond - Lepelletier.--Paul Ginisty.--Hugues Le Roux.--Maurice - Talmeyr.--Joseph Montet.--Charles Leroy.--Armand Dayot.--Jean - Destrem.--Henri Carnoy.--Eugène Chavette.--Théo-Critt.--Dubut - de Laforest.--Paul Alexis.--Jules Moinaux.--Edmond - Deschaumes.--Horace Bertin.--Eugène Mouton.--Harry - Allis.--Félicien Champsaur.--Eugène Guyon.--Edouard - Siébecker.--Coquelin cadet.--Etincelle.--Auguste - Germain.--Alexandre Pothey.--Albert Cim.--Mme Jeanne - Mairet.--Louis Tiercelin.--Charles Buet.--Oscar - Méténier.--Rachilde.--Léon Barracand.--Jean Rameau.--Adrien - Marx.--Alphonse Allais.--Divers.--La_ VIE PARISIENNE. - - -Les nouvellistes ou «novellistes» sont aujourd'hui légion, et je ne puis -songer à les énumérer tous, car tous nos écrivains, ou presque, se sont -établis nouvellistes. On y mettait plus de discrétion jadis. La nouvelle -n'était cultivée que du petit nombre, et ce petit nombre ne comptait que -des délicats. Souvenez-vous de Nodier et de Mérimée. Et rappelez-vous -aussi Charles de Bernard. Il faut regretter ces temps lointains, où la -nouvelle, en son raccourci savant, avait encore quelques droits à passer -pour le fin mot de l'art. Nos pères, qui étaient des classificateurs -émérites, la plaçaient au-dessus du roman. Peut-être n'avaient-ils pas -tort. La nouvelle, en ces âges naïfs, faisait pendant au sonnet. Une -nouvelle sans défaut illustrait d'un coup son auteur, et Becquet, ignoré -la veille, n'avait qu'à écrire _Le mouchoir bleu_ pour devenir -«quelqu'un». - -Nous sommes faits autrement. Sans doute aussi que l'excès nous a un peu -gâtés. Mais s'il est vrai qu'en ces dernières années les nouvelles se -soient multipliées au point de fatiguer le public et par contre-coup les -éditeurs, n'est-ce pas uniment la faute des gazettes qui se sont -avisées d'en demander aux écrivains jusqu'à deux, trois et quatre par -jour? Leur talent s'est dépensé à cet effort quotidien. Pour une -nouvelle bien venue, que d'autres où la lassitude se marque! De -celles-là, je voudrais n'avoir point à vous parler. Mais vous savez -comme les recueils se font, et s'il n'y a dans le monde que quelques-uns -d'entièrement accomplis, n'est-ce point, cette fois, la faute des -écrivains eux-mêmes qui y entassent pêle-mêle leurs productions -mauvaises et bonnes, jusqu'à concurrence des trois cents pages réclamées -par l'éditeur? - - * * * * * - -J'imagine une sorte de défilé des nouvellistes, où nous verrions -Monselet[132], qui a gardé dans la vieillesse ses grâces aimables; -Aurélien Scholl, l'esprit fait homme; Théodore de Banville, magnifique -et abondant; Paul Arène, baigné de soleil; Maupassant, qui tient la vie -dans une anecdote; Armand Sylvestre, dont les larges gauloiseries -éclatent tout d'un coup en couplets lyriques; François Coppée, le poète -des _Contes en prose_; Catulle Mendès, le raffiné des _Iles d'amour_ et -du _Nouveau Décaméron_; Quatrelles, l'humour, la verve, le -diable-au-corps; Maiseroy, confesseur né des Parisiennes, le moins -discret et le plus coquet des confesseurs; Arsène Houssaye, d'un charme -alangui et doux; Pierre Véron, un gamin de Paris promenant au hasard -des jours sa belle humeur gouailleuse; Augustin Filon, le pur lettré des -_Nouveaux contes_; Edmond Lepelletier, dont les _Morts heureuses_ -enferment de petites merveilles; Ginisty, qui, avant de devenir le -scrupuleux annotateur qu'on connaît, a écrit ce joli livre: _Quand -l'amour va, tout va_; Hugues le Roux, passé maître-chroniqueur et -maître-romancier, maître-nouvelliste par surcroît; Talmeyr, d'une -pénétration si aiguë; Montet, qui émeut; Leroy, qui fait rire aux -larmes; Armand Dayot[133], en qui le bon conteur s'allie au bon -critique; Destrem[134], un Parisien de Paris, et c'est dire beaucoup; -Henry Carnoy, l'exquis élégiaque des _Contes Bleus_; Chavette, le -Monnier des concierges; Théo-Critt, le Chavette des casernes; Dubut de -Laforest, agrégé des hôpitaux, docteur en tératologie; Paul Alexis, de -Médan; Jules Moinaux, du Palais; Deschaumes, qui préluda par les -_Monstres roses_ à cette belle et sérieuse étude: _Le grand patriote_; -Horace Bertin, trop oublié et dont les _Croquis de province_ méritaient -mieux; Eugène Mouton, dont il n'y a qu'à citer _L'Invalide à la tête de -bois_; Harry Allis, observateur amer et souvent profond des misères de -l'âme; Champsaur[135], qui est pour l'entrain et le vice de la lignée -de Rivarol; Eugène Guyon, l'élégant auteur des _Soirées de la baronne_; -Siébecker, plein de souffle; Coquelin cadet, que les hypocondres élurent -pour médecin; Etincelle, qui prêche délicieusement le beau monde, dans -sa chaire de la rue Drouot; Auguste Germain, d'un «modernisme» à faire -peur; Pothey, qui est le roi de la charge; Albert Cim, malicieux et fin; -Mme Mairet, d'une tenue de style toute parfaite dans les nouvelles de -son _Jean Méronde_ et de _Paysanne_; Tiercelin, dont la muse s'ébat -sans voiles au courant d'_Amourettes_; Charles Buet, le très distingué -polygraphe[136]; Méténier, qui pourrait bien avoir découvert nos -bas-fonds sociaux; Rachilde, une petite demoiselle alerte et polissonne, -toute en nerfs et détraquée à ravir; Barracand, que couva la -_Revue-bleue_; Rameau, le Robert-Houdin des _Fantasmagories_; Adrien -Marx, «fusil et plume»; Alphonse Allais, l'ironiste en chef du _Chat -noir_; qui encore et quel biais prendre pour énumérer tous les dignes -figurants de cette Courtille littéraire[137]? - - [132] Mort depuis. - - [133] Cf. _L'Aventure de Briscart_. M. Dayot a publié aussi chez - Magnier des _Souvenirs de voyage_ (Italie, Espagne, Portugal) qui - sont pleins de verve et d'esprit. - - [134] Cf. _Drames en cinq minutes_. Une des nouvelles, _Fleur - bretonne_, est à noter pour l'identité de thème qu'elle présente - avec _Pêcheurs d'Islande_. Elle a paru dans le _Rappel_ des 7 et - 8 juillet 1884, et, s'il y a eu réminiscence (dont je doute), ce - n'est point, la date le montre, chez M. Destrem. - - [135] «Son style est agaçant, dit M. Maurice Barrès, coupé, - heurté, rentré, plein de réticences, d'allusions, d'éruditions - boulevardières, mais très propre par sa complexité même à rendre - l'aventure du Parisien sensuel et énergique que paraît être - l'auteur. Tous ses livres sont des confessions, poèmes brutaux, - ou mieux encore affiches d'amour; mais timbrées d'un sceau - personnel et à la date de cette époque.» (_Les Chroniques_, no de - sept. 1887.) - - [136] Qui fut supérieur dans quelques scènes du _Prêtre_. - - [137] Il y faudrait la plume d'airain qui servit dans sa tâche - l'auteur du _Dictionnaire des cent mille adresses_. N'oublions - point cependant Tancrède Martel avec _La main aux dames_; - Frantz-Jourdain, avec _Beau-Mignon_; Jacques Lozère, avec sa _Vie - en jaune_; Lucien-Victor Meunier, avec _Plaisirs en deuil_; Jules - Lermina, avec ses _Histoires incroyables_; Alain Beauquesne, avec - les _Amours cocasses_; Charles Grandmougin, avec ses _Contes - d'aujourd'hui_; Léon Allard, avec _Les Vies muettes_; Guillaume - Livet, avec les _Récits de Jean Féru_; Edmond Thiaudière, avec - _La Proie du néant_; Gaston Bergeret, avec ses _Contes modernes_; - Gabriel Marc, avec _Lindetta_; Georges Moynet, avec _Entre - garçons_; Auguste Erhard, avec ses _Contes panachés_; Léon - Deschamps, avec ses _Contes à Sylvie_; Charles Diguet, avec les - _Contes du Moulin-Joli_; Pierre Gauthiez, avec _La Danaé_; - Charles Lexpert, avec ses _Nouvelles gauloises_; Camille Bruno, - avec _En désordre_; Paul Chetelat, avec _Le Monde où l'on - s'abuse_; Noël Blache, avec _Les Clairs de soleil_; Fernand - Boissier, avec _Le Galoubet_; Jules de Marthold, avec - _Casse-Noisette_ et les _Contes sur la Branche_; H. de - Chennevières, avec les _Contes sans «qui» ni «que»_, etc., etc. - - Encore n'ai-je point parlé des nouvelles de certains maîtres, - Daudet, France, Bourget, d'Aurevilly, etc., qui ont marqué - ailleurs, non plus que des recueils en collaboration publiés - annuellement par la Société des gens de lettres, par les - secrétaires des journaux de Paris, par les chroniqueurs - judiciaires, etc. Toutefois relèverai-je dans ce dernier recueil - le nom d'un alerte et spirituel nouvelliste, M. L. Vonoven. Je - rappellerai enfin, au hasard, les noms de quelques écrivains de - talent, dont les nouvelles, contes, «proses», traductions et - adaptations, publiés un peu partout dans nos périodiques - parisiens, n'ont pas encore été réunis en volume: ainsi M. Emile - Michelet, M. Raymond de la Tailhède, M. Charles Frémine, M. - Anatole Lebraz, M. Raoul Gineste, M. Ephraïm Mikaël, M. Lucien - Charles, M. Emile Taboureux, M. Robert de la Villehervé. - - - * * * * * - -Mais j'accorderai une place à part aux nouvellistes de la _Vie -parisienne_. On ne sait point qui ils sont; ils signent de petits -pseudonymes en _oup_ et en _ip_; et l'on est bien étonné, cinq ou six -ans après, quand on apprend que ces monosyllabes voulaient dire Halévy, -Taine, Henry Maret, Jacques Saint-Cère, Comtesse de Martel. Ce qu'a -écrit de l'un d'eux un très délicat critique, M. A. Cartault, peut -s'appliquer à presque tous: - -«C'est la verve parisienne. Oui, malgré la cohue cosmopolite qui emplit -nos rues, le parisien de race existe encore; il a sa manière à lui de -voir, de conter, de tenir une plume. Il est avant tout un regardeur et -un badaud. Il adore le spectacle, et tout est spectacle pour lui. A la -fois très sceptique et très naïf, il a assisté à tant de choses que rien -ne l'étonne plus, et pourtant il ne peut s'empêcher de courir à toutes -les curiosités. Il est d'haleine un peu courte et ne s'embarque guère -dans les grands enthousiasmes. Moqueur et bon enfant, avec un fond de -conception aimable et l'habitude de laisser faire, il n'a point -l'indignation facile et tonnante. Il y a en lui de la gaminerie. -Toujours leste, jamais embarrassé, il se tire d'affaire par une -réflexion amusante; l'être auquel il a le plus peur de ressembler, -c'est M. Prudhomme. Il écrit pour se divertir, sans prétention, sans -banalité, sans emphase. Moderne entre les modernes, il emprunterait -volontiers au télégraphe sa rapidité; avec une concision toute -boulevardière, il supprime les inutilités: c'est une politesse que -d'être bref; en s'exprimant à demi-mot, l'écrivain semble compter sur -l'intelligence de l'auditeur. Jadis, on aimait à voir un auteur -développer sa pensée en long et en large et se servir des mots avec une -virtuosité savante. Aujourd'hui on est pressé; on n'admet, en fait de -mots, que le strict nécessaire; le temps est de l'argent; on se hâte, on -se bouscule, on supprime au besoin même le verbe...[138].» - - [138] Cf. _Revue bleue_ du 28 mai 1881. - -Le portrait est joli et fin, non sans une pointe d'ironie. MM. de la -_Vie parisienne_ s'y reconnaîtront aisément. Et qu'importe leur mépris -des règles? C'est une belle chose aussi que l'orthographe; mais Mme de -Sévigné ne la savait point. - - - - -CHAPITRE VIII - -LES ROMANTIQUES - - - - -CHAPITRE VIII - -LES ROMANTIQUES - - _Léon Cladel.--Catulle Mendès.--Clovis Hugues.--René - Maizeroy.--Jacques Madeleine.--Henry d'Argis.--M. de - Souillac.--Jean Richepin.--Joséphin Péladan.--Villiers de - l'Isle-Adam--Emile Bergerat.--Mme Judith Gautier.--Bertrand - Robidou.--Jean Rameau.--Elémir Bourges.--Barbey d'Aurevilly._ - - -Et le maître étant mort, ceux-ci sont les héritiers du maître, les -derniers romantiques, les grands «faiseurs de monstres» dont la race -semblait à jamais éteinte, Léon Cladel, Barbey d'Aurevilly, Catulle -Mendès, Joséphin Péladan, Jean Richepin, Villiers de l'Isle-Adam, -d'autres. Leur romantisme, pour avoir traversé Beaudelaire, diffère -assez peu du romantisme de 1830. Ils ont gardé le souci du rare, de -l'exception, des cas isolés et extraordinaires. Et la théorie romantique -est là toute. Han d'Islande, Hernani, Quasimodo, Marguerite de -Bourgogne, Tragaldabas, Albertus, vingt types, l'incarnent au théâtre et -dans le roman, en prose et en vers. Les «monstres» prennent pied dans la -littérature. Pétrus Borel fait dévorer un père par son fils, après quoi -cet anthropophage s'adresse au bourreau, et, sur un ton d'exquise -politesse: «Monsieur le bourreau, je désirerais que vous me -guillotinassiez.» O psychologie! Jules Vabre écrit son _Essai sur -l'incommodité des commodes_; Célestin Nanteuil propose qu'on scalpe les -quarante; Gautier les compare à des genoux; Jehan du Seigneur se bat en -duel parce qu'on l'a traité de «bourgeois»[139]; Philothée O'Neddy -s'écrie dans _Feu et Flamme_: Les préjugés ont une telle puissance que -si j'assassine par hasard l'homme qui a insulté ma maîtresse, - - Les sots, les vertueux, les niais m'appelleront - Chacal... - -Et la bonne et douce George Sand elle-même se résigne à «faire des -monstres», puisque la mode du temps est aux monstres[140]. D'autres -modes, ni meilleures ni pires, ont succédé à celle-là. Mais à lui être -demeurés fidèles, par tempérament ou par éducation, il se sera trouvé -les sept ou huit mousquetaires qu'on sait, et ce n'est pas là, après -tout, une des moindres curiosités de cette fin de siècle, où, faute d'un -concept nouveau, les plus antiques formes d'art ont été tour à tour -reprises et rajeunies. - - [139] Cette haine du bourgeois est bien caractéristique. Vous la - retrouverez chez presque tous, et c'est en particulier le thème - favori de M. Richepin et de M. Barbey d'Aurevilly. - - [140] «Pendant longtemps, dit M. Emile Faguet, George Sand a reçu - et reflété. En 1831, elle disait gaiement: «Les monstres sont à - la mode, faisons des monstres.» Les monstres de George Sand ne - pouvaient pas être très monstrueux; mais c'étaient, en effet, des - êtres bien extraordinaires.» _Etudes littéraires sur le XIXe - siècle_, art. George Sand. - - -I - -D'abord Léon Cladel. Au physique, un corps d'ogre et une tête de Christ. -La tête émerge d'un hoqueton jaune de terre qu'il porte en ville et aux -champs et qu'il surmonte d'un feutre graisseux et démesuré, les jours de -pluie. Ce costume-là est déjà une indication. - -Les titres de ses livres sont aussi très particuliers: _Raca_, _Les -Va-nu-pieds_, _N'a qu'un oeil_ (que ce candide proposa comme feuilleton -à la _République française_ de Gambetta), _Mi-diable_, _Une brute_, -_Gueux de marque_, _Le Bouscassié_, _L'homme de la Croix-aux-boeufs_, -_Kerkadec le garde-barrière_. Tout cela sonne terriblement. Et à la -vérité, les héros de M. Cladel sont à la fois terribles et horribles. -C'est la lignée de Han d'Islande et de Gilliat. Voit-il ses semblables -ainsi? Sans doute. En toute chose, le simple et l'humain sont ce qui -frappe et ce qu'on voit le moins. Il faut une psychologie très affinée -pour y être sensible. Et peut-être n'est-ce point le cas de M. Cladel, -ni des romantiques en général. - -Et comme il voit les êtres, il voit les objets. Il n'y a rien d'amusant -comme la nature décrite par M. Cladel, si ce n'est peut-être l'histoire -commentée par lui[141]. Je renvoie sur ce point à _N'a qu'un oeil_, -dont les très calamiteuses aventures se déroulent à la veille de la -Révolution. Il est malaisé d'accumuler plus d'horreurs (pillages, viols, -meurtres, tortures, incendies) en trois cents pages. Mais M. Cladel met -à cette besogne une candeur de petit garçon épelant dans une école -primaire la leçon de son instituteur. Il n'est point cause, au reste, si -les choses lui apparaissent ainsi. La réalité se déforme naturellement -pour lui, comme pour ces boeufs dont on dit qu'ils voient les objets -quatre fois au-dessus de leur grandeur vraie. Il voit, il pense, il -écrit de même. Sa phrase, pareille à ces grosses souches raboteuses, -éclate en jets et en enchevêtrements de toute sorte. C'est inextricable; -on y étouffe, et il fait bon d'en sortir. Que restera-t-il de son -oeuvre? Hélas! Vous souvenez-vous de ce Langlade dont parle quelque part -M. Halévy? «Langlade était l'auteur de la plus grande phrase de toute la -littérature française: cette phrase avait 72 lignes.»--Et c'est tout ce -que la postérité se rappelait de Langlade. - - [141] Voyez par exemple, pages 209 et suiv. _N'a qu'un oeil_. Il - y a aussi le latin de M. Cladel. Page 198 du même livre: _salve, - regina; salve, rege_ (pour _rex_), etc. Observez que le livre - commence ainsi: «Xénophon, Horace, Virgile, Tacite, Juvénal, - Esope, Aristophane, Eschyle, Sophocle, Euripide, Homère, et tous - les autres classiques, grecs et latins, m'avaient excédé - terriblement.» On le croirait. - - -II - -Mais M. Catulle Mendès restera. Il restera, parmi les romantiques de la -dernière heure, comme le plus magnifique exemplaire de l'art du -décalque. Son tempérament ne le disposait à aucun genre bien -particulier. Il s'est fait romantique, comme il se serait fait -naturaliste ou symboliste avec une égale souplesse. Car c'est un -merveilleux virtuose, capable de se plier à toutes langues et de les -parler toutes, fors la sienne. Dans son romantisme, il n'y a à bien -prendre qu'une chose qui lui appartienne en propre: la sensualité, une -sensualité raffinée et d'autant plus excitante, qui n'est pas là -seulement pour chatouiller et gagner la clientèle, mais qui s'épand -aussi, je crois, par quelque vice de l'encéphale. Dans ce genre, les -amateurs possèdent de lui toute une bibliothèque de chaise longue: _Pour -lire au bain_, _Tendrement_, _Lili et Colette_, _les Iles d'amour_, _Le -nouveau décaméron_, de ces livres comme les aimait la belle dame de -Jean-Jacques et qu'elle ne trouvait incommodes qu'en ce qu'on ne les -peut lire que d'une main[142]. La plupart de ces livres sont, au reste, -de simples recueils de nouvelles. Mais dans les romans (_Zo'har_, _la -Première maîtresse_, etc.), la veine libertine coule tout aussi large. -Mettons à part, si vous voulez, un livre entièrement beau et sain: _Les -mères ennemies_. - - [142] L'oeuvre de M. Mendès «est quelque chose comme la villa - d'Hadrien, qui contenait des réductions de tous les monuments de - l'univers. Seulement, dans l'édifice composite, vous trouverez un - coin décoré d'un goût bien personnel, et c'est l'alcôve.» J. - Tellier (_Nos poètes_, p. 204). - -Malheureusement, il n'est pas que cette littérature n'ait fait école. M. -Clovis Hugues, qui fut mieux inspiré, jadis, a donné dans _Madame -Phaéton_ une contrefaçon assez réussie des romans de M. Mendès. C'est -suffisamment lubrique et atourné. Je crois bien que le délicat M. -Maizeroy relève aussi du genre. Sur le champ littéraire, tout au moins, -l'auteur de _Deux amies_[143] peut tendre le petit doigt à l'auteur de -_Zo'har_. En somme, toutes ces classifications reviennent à: dis-moi -qui te lit, je te dirai de qui tu procèdes. Ce qui fait que M. Jacques -Madeleine avec _Un couple_, M. d'Argis avec _Sodome_, et M. de Souillac, -avec _Zé Boïm_, pourraient bien appartenir à la même école d'indécence -et de préciosité. - - [143] Et de _Bébé Million_, et du _Boulet_, de _P'tit-mi_, des - _Deux femmes de mademoiselle_, etc., etc. - - -III - -Avec MM. Richepin, Péladan, Villiers de l'Isle-Adam, celui-ci zingari, -celui-là mage, cet autre chevalier de l'Ordre de Malte, nous entrons -dans un romantisme plus honnête et quelquefois aussi plus original. - -C'est M. Richepin qui l'a dit lui-même: «En moi cohabitent un -rhétoricien de la décadence et un zingari de la grande route, rétameur -de casseroles, maquignon et acrobate.» Le curieux, c'est qu'il ait vu -aussi clair en lui. Rhétoricien, il l'est, par une virtuosité de langue -au moins égale à celle de M. Mendès, par l'aisance avec laquelle il se -plie au ton de chaque genre, par son amour du lieu commun et de -l'antithèse. Je laisse de côté ici le poète; dans le roman, il a des -pages de description minutieuse et pointilleuse qui rappellent -Dickens[144]; telles de ses tirades à panache sont d'un Alexandre Dumas -supérieur[145]; la sobriété et l'horreur muette de certains dialogues -font penser à Mérimée[146]; par le heurté et le vif de quelques -analyses, il dépasse Vallès[147]; d'autres fois,--moins souvent--c'est -M. de Montépin en personne qu'il nous présente, mais un Montépin -correct et presque académisable[148]. Du rhéteur, il a encore l'ampleur -d'accent, l'adroite sophistique qui sait plaider le faux et le vrai, les -généralisations faciles surtout. Ses grossièretés, rhétorique; ses -blasphèmes, rhétorique toujours. Il a cherché une affaire au bon Dieu -pour avoir l'occasion de jongler avec des vocables plus sonores. Il peut -tout, il est capable de tout. Il n'est pas jusqu'à la simplicité qu'il -n'ait atteinte quand il a voulu. _Soeur Doctrouvé_ est la merveille du -genre. Dans les premières pages de _Césarine_, rien que par sa notation -nette et sèche des choses, il emplit l'âme d'une grande horreur -physique. Rhéteur donc, si vous voulez, mais assurément un maître -rhéteur, et, comme il dit encore, comme cette étrange Miarka, la «fille -à l'ours», qu'un caprice de la destinée jeta de sa roulante tribu à la -banalité des villes, une sorte de zingari civilisé, un zingari qui -aurait fait ses classes, traversé la rue d'Ulm et les littératures -anciennes, et qui garderait du tempérament ancestral les fièvres, les -colères, les spasmes, l'amour enfantin du tam-tam et des paillettes, et -le culte aussi des grandes choses naturelles[149]. - - [144] Voir, par exemple, le début de _Soeur Doctrouvé_. - - [145] Voir la confession du pape dans _Les Débuts de César - Borgia_. - - [146] Cf. _Les Débuts de César Borgia_. - - [147] Cf. _La Glu_; _Madame Andrée_. - - [148] Cf. _Monsieur Destrémeaux_; _Une Histoire de l'autre - monde_. - - [149] Remarquez qu'il y a presque toujours un saltimbanque dans - ses livres. Vous en trouverez dans _Les Braves gens_, dans - _Miarka_, dans les _Morts bizarres_, dans la _Chanson des gueux_, - dans _Monsieur Destrémeaux_, dans _Une Histoire de l'autre - monde_, etc. - -Vous avez vu le zingari; ci-joint le mage. C'est M. Joséphin Péladan que -je veux dire. Que cette magie ne contienne pas un tantinet de -mystification, je n'oserais pas l'affirmer; je n'oserais pas affirmer le -contraire non plus. M. Péladan a l'air si convaincu, et M. de Gayda, et -M. Jouhney, et Mme Olympe Audouard! Dès qu'il s'y mêle une religion, -toute pratique devient respectable. Au reste, M. Berthelot vous dira que -la chimie est sortie de l'alchimie, que tout n'est point à mépriser chez -les théurges, et que c'est à l'un d'eux, par exemple, Cardan, qu'on doit -en algèbre la solution des équations du 3e degré. M. Péladan n'a fait, -que je sache, aucune découverte algébrique notable. Mais il a écrit sous -ce titre général: _La décadence latine_, une série de romans[150] qu'il -est permis de trouver lourds, confus, prétentieux, mais dont je -reconnais ici la très éclatante puissance. Au demeurant livres malsains -pour la santé de l'esprit, gardez-vous-en précieusement, âmes faibles -déjà. J'aurais peur pour ma raison de vivre avec de pareils livres... - - [150] Cf. _Curieuse_, _Le Livre suprême_, _L'Initiation - sentimentale_, etc. - -Et s'avance le chevalier de Malte, M. le comte de Villiers de -l'Isle-Adam[151]. Ah! peuple de gobeurs que nous sommes! Je ne me soucie -guère du chevalier, mais pour le «penseur» comme on dit, c'est le plus -beau vide avec la plus belle affectation de la profondeur que je -sache[152]. Affectation? Et de quel autre mot d'abord veut-on que -j'appelle tout cet étalage de guillemets, de tirets, de points de -suspension et de lettres italiques et majuscules, où M. de Villiers -cherche ses effets les plus sûrs?--«L'Année Dernière, Au Clair de Lune, -au Colosseum, la Petite Voix Séduisante M'EST Venue et M'A DIT: Smith ou -Jones (le Nom de l'Auteur N'est Ni Celui-ci, Ni Celui-là), Mon Bon Ami, -etc., etc.»--La phrase est de Thakeray singeant chez les snobs -d'outre-Manche un charlatanisme analogue: mais, pour le ridicule et le -creux, pour la manie de fixer sur des riens notre attention surprise et -déroutée, elle pourrait être tout aussi bien de M. de l'Isle-Adam. Car, -même ce procédé-là, il n'y a rien de neuf chez lui. Et, pour le reste, -sa plaisanterie de pince-sans-rire n'est qu'une traduction assez basse -de l'humour de Swift; son Tribulat Bonhomet n'est que la caricature du -Homais de Flaubert, sorti lui-même du pharmacien anonyme d'_Hermann et -Dorothée_[153]; son macabre fait sourire à côté de celui de Poë, et, -dans la farce, Marc Twain, qu'il transpose[154], lui est vingt fois -supérieur. Reste son style. Je me garderai d'en rien dire. Il l'a trop -bien jugé lui-même, le jour qu'il l'a fait consister en «d'étranges -consonnances, presque nulles (oh! combien nulles, parfois!) de -signification». - - [151] Mort depuis. Ses principaux livres sont: _Les Contes - cruels_, _L'Amour suprême_, _L'Eve future_, _Axël_, etc. - - [152] N'est-ce pas à propos de son _Nouveau Monde_, que M. Weiss - écrivait: «Dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé - d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque. - On turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas - seulement donné la peine de les comprendre. On est luministe et - immenséïste. On fait... des romans réfractaires, sans pieds ni - têtes, où les ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms - du boulevard Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie - comme elle est, exactement, superbement comme elle est..» - - [153] Le rapprochement, que je ne fais qu'indiquer ici (le - premier, je crois), mériterait d'être suivi avec quelque - développement. C'est tout un, le pharmacien de _Madame Bovary_ et - celui de _Hermann et Dorothée_. - - [154] Voir particulièrement _Le Vol de l'éléphant blanc_, de Marc - Twain, et _La Légende de l'éléphant blanc_, de M. de Villiers. - - -IV - -On peut grouper encore à cette place, sous la rubrique «romantiques», -quelques écrivains, comme M. Bergerat ou M. Elémir Bourges, dont le -romantisme se tempère d'observation. Ce ne sont point des romantiques -«purs»; mais la nuance ne laisse pas que d'offrir quelque intérêt. - -M. Emile Bergerat est surtout connu par les chroniques qu'il signe au -_Figaro_ du pseudonyme de Caliban. Dans ces chroniques-là, M. Bergerat -est «zutiste», et c'est un peu lui qui a créé le groupe ou qui l'a -baptisé, tout au moins. Romancier, il rentre dans le rang. Voir _Le -viol_, où il y a le souvenir de _Mlle de Maupin_. _Le petit Moreau_ est -une étude à part (très honnête, très discrète, attristée et douce) du -sentiment maternel. - -Mme Judith Gautier, fille du grand Théo et belle-soeur de M. -Bergerat[155], reste aussi dans la tradition. On cite ses drames, ses -«salons», ses bons mots; on ne cite presque jamais ses romans, et c'est -dommage, car il y a de la chaleur et de l'emportement dans _Le lion de -la victoire_ et dans _La reine de Bengalore_. - -M. Bertrand Robidou, qu'on connaît moins[156], a prodigué dans tous les -genres, histoire, philosophie, roman, théâtre, poésie, un talent qui -semble n'avoir rien perdu à se répandre sur un objet si vaste. Ses vers -sont fort beaux, particulièrement l'épisode d'_Elohim et Jaweh_ que cite -M. Jules Tellier (_Nos poètes_). Dans le roman, n'eût-il écrit que la -_Dame de Coëtquen_, qu'il mériterait une place distinguée entre ses -confrères. Mais je recommanderai surtout de lui _Les Mériahs_, où j'ai -trouvé sous la fantasmagorie du sujet un sens philosophique très -profond. - - [155] Plus, épouse divorcée de M. Catulle Mendès. - - [156] On trouvera sur M. Robidou de bons articles de M. Mario - Proth et de M. Oscar Comettant. J'y renvoie. Tout récemment, son - _Histoire du clergé pendant la Révolution_ a fait faire un pas - considérable à l'étude de ce grave problème. - -M. Jean Rameau est aussi un poète, et ses débuts firent quelque fracas, -voici quatre ans. Comme romancier, on cite de lui _Possédée d'amour_ et -le _Satyre_. S'il faut dire, ce dernier livre n'est point tout à fait -indigne de M. de Montépin, et telles pages, dans le premier, atteignent -au dramatique sombre de Ponson du Terrail. - -Le cas de M. Elémir Bourges mériterait une dissertation à part qui -pourrait s'intituler: _Comment on ne doit pas se faire un style_[157]. -Voici un romancier plein de vie, très au courant de son art, expert au -groupement des personnages et au jeu des sentiments; ce romancier -rencontre par surcroît une donnée de premier ordre, quelque chose, si -vous voulez, comme la donnée des _Rois en exil_. Bien entendu que le -sujet est tout moderne, qu'il ne s'agit point d'une reconstitution -archaïque à la Flaubert. M. Bourges est ce romancier-là, et pour traiter -ce sujet-là, avec ces qualités-là, il ira emprunter à Saint-Simon (voyez -la belle idée), au maître du style soudain, primesautier, tout en -à-coups, au classique par excellence de l'incorrection et de la -négligence, quoi? Ses incorrections, ses négligences d'abord; il se fera -un cahier de ses expressions et de ses tours les plus ordinaires; il -étudiera méticuleusement jusqu'aux places des _que_, des _si_, des -virgules; il s'embrouillera à plaisir d'incidentes; il ne risquera de -métaphores qu'autant qu'elles auront déjà servi aux _Mémoires_; et ainsi -pendant trois cents pages. Le résultat, c'est qu'un lettré ne saurait -lire toutes ces belles choses, ramené qu'il est perpétuellement à leur -origine, et que voilà trois cents pages et bien du talent de gaspillés. - - [157] Je laisse de côté ici _Sous la hache_, sorte de roman - révolutionnaire dans le genre un peu usé du _Quatre-vingt-treize_ - de Hugo. L'auteur confesse lui-même qu'il s'agit d'un fond de - tiroir. - - -V - -J'ai gardé pour la fin et pour la bonne bouche, comme on dit, M. Barbey -d'Aurevilly. - -M. Jules Barbey d'Aurevilly ne veut point paraître notre contemporain. -Voilà quatre-vingt et un ans qu'il se meurt à petit feu d'être né dans -ce méchant siècle de bourgeoisie, et les protestations dont il emplit -ses volumes sont encore le seul prétexte qu'il ait trouvé à vivre. - -Du moins, on l'a «distingué». Il dit d'un de ses héros qu'il était -pareil à un portrait qui marche[158]. M. d'Aurevilly a un peu de cet -air-là, et un peu aussi de celui d'une gravure de modes. Mais il soigne -cet archaïsme et ce dandysme, et volontiers se condamne au petit lit de -fer dans une mansarde mal close pour quelque belle cravate blanche à -pois d'or, dont il épinglera méticuleusement les ailes sur son pourpoint -de casimir, comme un grand papillon. On ne peut trop l'admirer. J'ouvre -son _Memorandum_, et j'y lis de huit pages en huit pages: «Le coiffeur -est venu.» J'y lis aussi qu'il compte acheter une limousine de -charretier normand et la doubler de velours noir pour l'hiver. Et je -vois, sur son portrait, qu'il est beau, d'un genre de beauté qui n'est -point, pour parler sa langue, la beauté niaise et tempéramenteuse -d'Antinoüs, mais la beauté insolente, impériale, juanesque, qu'il donne, -comme un peu de lui, à ses héros Mesnilgrand et Ravilès. Porter beau est -pour lui une première manière de se «distinguer», dans ce siècle où la -figure humaine, tolérable seulement chez la femme et l'enfant, «s'en va -comme tout le reste»[159]. Et, par le reste, entendez les moeurs, la -suprématie des nobles, la religion, tout, jusqu'aux ridicules, qui chez -nous «ont moins de gaieté et de variété par eux-mêmes que ceux de nos -pères»[160]. Je crois voir que M. d'Aurevilly s'est étudié à fond. Il -est donc aristocrate, et c'est sa seconde manière de se «distinguer.» -Son aristocratisme consiste surtout à dire: Tudieu! Il est le dernier -gentilhomme au monde qui sache dire encore: Tudieu! Que voilà un joli -juron: Tudieu! Mais il a aussi un répertoire de phrases sévères sur la -civilisation actuelle. Cette civilisation, il n'y découvre «que des -usines et des latrines[161].» C'est bien dur. Les «classes moyennes» le -dégoûtent. «Bourgeois, cela dit tout[162].» Monsieur Thiers, fi! Odilon -Barrot, pouah! Ils étaient petits, laids et honnêtes. Sodérini, qui fut -gonfalonnier à Florence et la pire des canailles, valait mieux, s'étant -conservé très beau dans le portrait de Vinci. Et Sodérini fut bon -catholique, ce qui le rapproche encore de M. Barbey. Car ce dandy et cet -aristocrate s'est fait une troisième et dernière «distinction» de son -catholicisme, mais un catholicisme que vous n'imaginez point, bonnes -âmes, et où il entre des hystéries, du sadisme et de la diablerie, un -catholicisme à la Gilles de Retz et d'il y a quatre cents ans. En -vérité, et quoi qu'il dise, bien en a pris à M. d'Aurevilly de naître -notre contemporain. Le Saint-Office aurait pu ne pas trouver à son goût -ce genre de dévotion-là[163]. - - [158] Cf. _Les Diaboliques_. - - [159] Cf. _Memorandum_. - - [160] Cf. Idem. - - [161] Cf. _Memorandum_. - - [162] Voir la note 141 de la page 273. - - [163] Barbey d'Aurevilly est mort récemment. Ce fut, du reste, et - sous toutes les poses de cette vie outrée, criarde, puérile, un - véritable écrivain, un de ceux qui ont leur marque particulière, - la fleur de coin dans l'expression à quoi on reconnaît les - batteurs de style. Voir _L'Ensorcelée_, _Une vieille maîtresse_, - _Les Diaboliques_, _Un prêtre marié_, _Ce qui ne meurt pas_, etc. - Peut-être aussi qu'il ne m'eût point fallu tant m'attacher à ce - dandysme et à ce diabolisme. Je me demande maintenant si c'est - bien là tout l'homme, la synthèse de cette «âpre et solitaire - destinée», dont a parlé M. Bourget, et à laquelle «le grand - Barbey» aura dû «de séjourner dans un monde de visions - magnifiques et de conserver une superbe intégrité de sa pensée». - J'hésite; je ne serais pas éloigné de croire que c'est plutôt - l'extérieur, la surface, l'enveloppe, ce qu'il voulait montrer de - lui pour occuper les yeux. Et il peut se vanter d'avoir réussi, - et que c'est bien ainsi qu'il n'a cessé d'apparaître à ses - contemporains. Sa vraie vie, nul, dit-on, ne sait ce qu'elle a - été. Elle tient peut-être dans ce _Too late_ (trop tard!) dont il - fit sa mélancolique devise. L'autre, au contraire, sa vie - extérieure, il l'a étalée avec une complaisance si marquée qu'on - peut le soupçonner de l'avoir fait exprès pour détourner des - curiosités gênantes. - - - - -CHAPITRE IX - -LES ÉCLECTIQUES - - - - -CHAPITRE IX - -LES ÉCLECTIQUES - - _Hector Malot.--Victor Cherbuliez.--Jules Case.--Albert - Delpit.--Ernest Daudet.--Camille Le Senne.--Adolphe - Belot.--Mario Uchard.--Francisque Sarcey.--François - Coppée.--Amédée Pigeon.--Edouard Cadol.--Paul Perret.--Mme de - Peyrebrune.--Gustave Toudouze.--Albert Cim.--Léon de - Tinseau.--Charles Foley.--Léon Tyssandier.--Ph. - Audebrand.--Gaston Bergeret.--Charles Beaumont.--Jacques - Normand.--Marcel Sémezies.--Henry Baüer.--Hippolyte - Buffenoir.--Henri Beauclair.--Louis Tiercelin.--Alfred - Bonsergent.--Alain Beauquesne.--Jules Hoche.--Jules - Vidal.--Gilbert Stenger.--Victor Meunier.--L. - Martin-Laya.--Gustave Vinot.--Saint-Maxent.--Armand - Charpentier.--A. Richard.--Antoine Mathivet.--Yveling - Rambaud.--De Beausire-Seyssel.--Georges Ohnet._ - - -Les écrivains que voici n'appartiennent, je crois, à aucune école bien -déterminée. Ce ne sont ni des idéalistes, ni des impressionnistes, ni -des symbolistes. Ils n'ont point de formule; ce sont simplement des -romanciers, et comme on était romancier avant tous ces pugilats -d'écoles, c'est-à-dire avec l'unique préoccupation d'intéresser. Balzac, -que l'on accapare, pourrait bien être leur vrai patron[164]. Il fut -comme eux et d'abord un grand agenceur de drames; si la part -d'observation est la plus forte dans ses livres, elle y est bien mêlée: -réalisme, fantaisie, mysticité, il entre bien des éléments dans la -composition de ce colosse. Il ne se raisonnait pas; il produisait. -C'était tout, excepté un romancier à système. Aussi sa vraie lignée, -peut-être n'est-ce point, malgré l'apparence, M. Zola et M. de Goncourt, -et point davantage M. Bourget; mais plutôt M. Malot, M. Delpit, M. Case. -Je ne dis point que ceux-là soient restés étrangers à toute -préoccupation d'école. Le courant a réagi certainement sur eux dans un -sens ou dans l'autre, et suivant que leur nature les disposait à l'idée -ou au fait. Mais ils n'ont point penché tout entiers d'un côté ni de -l'autre; ils sont restés des éclectiques. Ne sourions point du genre: -s'il n'a pas produit de chefs-d'oeuvre, il a produit plus d'une oeuvre -vive, sensée, intéressante. Sans autre discipline que la naturelle, il -s'est développé à côté des genres classés et tranchés. Les -chefs-d'oeuvre sont rares partout. Heureux, dirons-nous avec -Sainte-Beuve, le roman, fût-il inégal, où il y a de la vérité et qu'a -visité la grâce! - - [164] On se reportera sur Balzac à l'étude de M. Emile Faguet, - dans ses _Ecrivains du XIXe siècle_.--M. Nettement l'appelle - d'une belle expression: «le poète des faits». - -HECTOR MALOT.--C'est M. Taine qui fit la réputation littéraire d'Hector -Malot dans un article resté célèbre du _Journal des Débats_. J'y renvoie -le lecteur. Il y verra pour quelles raisons M. Taine admire M. Malot, et -comment il l'établit dans la succession de Balzac. Pour la fécondité, -peut-être (Le seul énoncé des livres de M. Malot prendrait toute une -page: _Zyte_, _Micheline_, _Les millions honteux_, _Ghislaine_, _Le sang -bleu_, _Le lieutenant Bonnet_, _Une belle-mère_, _Clotilde Martory_, -_Sans famille_, _Madame Obernin_, etc.), pour la langue, qui est chez M. -Malot plus franche, plus ferme, moins mêlée que chez Balzac, pour le -tour de l'intrigue, la bonne charpente du drame, la force et la variété -des situations, j'y consens encore. Mais ce large sens de la vie, cette -puissance créatrice, cette rude et indélébile empreinte que Balzac -applique à Rubempré, à Gobsek, à Vautrin, à Ursule Mirouet, au vieux -Grandet et qui les fait reconnaître entre tous pour ses fils et filles, -je pense qu'il n'en faut point trop parler à M. Malot. - -VICTOR CHERBULIEZ[165].--Et parlons-en bien moins encore à M. -Cherbuliez. Il serait le premier à sourire; il se prend si peu au -sérieux qu'il sourit à chaque instant de lui-même. Que par bonne fortune -il mette la main sur un vrai type, comme son Jean Têterol, ou sur un cas -de vraie passion, comme dans _Ladislas Boski_, la préoccupation de -l'esprit le point, le retourne, l'enlève à la réalité entrevue. Et le -voilà qui part à tout railler, mais avec tant de grâce, de finesse, une -politesse de si bon ton, qu'on est vite consolé du change. Il se peut -même, après tout, que ce soit là son grand charme. Du moins, pour le -_Comte Kostia_, est-il bien certain que l'attrait du livre vient de ces -sautes continuelles de la passion et de l'esprit. M. Cherbuliez ne veut -être qu'un amuseur; mais c'est l'amuseur des délicats. - - [165] Principales oeuvres: _Le Comte Kostia_, _La Ferme du - Choquard_, _L'Aventure de LadisLas Boski_, _Olivier Maugand_, - etc. Valbert, le délicat «essayiste» de la _Revue des deux - mondes_ n'est autre, comme on sait, que M. Cherbuliez. Se - reporter sur M. Cherbuliez à un excellent article de M. André - Bellessort (_Chroniques_, no d'oct. 1888.) - -JULES CASE[166].--Pour M. Case, quoique jeune encore, il occupe une -place très honorable dans le roman contemporain. Je citerai -particulièrement de lui _Bonnet-Rouge_ et _Une Bourgeoise_. Le premier -de ces romans est une étude de psychologie politique: Olivier Dathan, le -héros de _Bonnet-Rouge_, à force de compromissions et de volte-face, -devient un personnage; le second roman, une étude d'adultère, s'agite -dans un milieu manufacturier. Talent réfléchi, bien littéraire, -répugnant à la grossièreté sans dédaigner l'exactitude, ami de l'idée -qu'il concilie avec le fait, M. Case se montre à nous dans ces deux -romans comme un des bons disciples de Balzac. - - [166] Cf. _La petite Zette_, _Une Bourgeoise_, _La fille à - Blanchard_, _Bonnet-Rouge_, etc. - -ALBERT DELPIT[167]; ERNEST DAUDET[168]; _Camille le Senne_[169]; -_Adolphe Belot_[170].--Je goûte moins M. Albert Delpit, dont le -tempérament, plus audacieux, sans doute, garde toujours quelque chose de -mélodramatique. Sa langue reste médiocre; c'est cette langue -semi-poétique que vous connaissez, et qui est toute tissue de métaphores -courantes (_Les barques comme des mouettes frileuses_, etc. Et pourquoi -_frileuses_?) On peut lui reprocher encore d'être trop docile à -l'actualité dans le choix de ses sujets. Voyez, par exemple, _Solange de -Croix-Saint-Luc_, qui est la mise en oeuvre du triste drame de Solesmes. -L'inconvénient de ces sortes de livres, c'est qu'ils subordonnent l'art -à la réalité; le romancier n'est plus son maître, mais une manière de -juge instructeur. Nous touchons une fois de plus ici à cette question du -«reportage dans le roman», qui a pris tant de gravité en ces dernières -années. Les romanciers du genre de M. Delpit,--et ils sont nombreux, -depuis M. Camille le Senne et M. Ernest Daudet jusqu'à M. Adolphe -Belot,--«commencent, dit M. Brunetière[171], par faire une espèce -d'enquête générale sur l'état de l'opinion. Quel est l'événement -parisien de l'année dernière dont le retentissement dure encore ou dont -on puisse espérer, à tout le moins, de réveiller aisément l'écho? Et -quel enchaînement de faits divers, ou quelle heureuse combinaison de -menus scandales du boulevard et du bois, pourrait bien grossir -l'aventure jusqu'aux proportions d'un volume?» Et la question résolue, -vous voyez paraître ou _Solange de Croix-Saint-Luc_, de M. Delpit, ou -_Défroqué_, de M. Ernest Daudet, ou _Louise Mengal_, de M. Camille Le -Senne, ou _La bouche de Madame X..._, de M. Belot. Que ce souci de -l'actualité, ce soin de flatter le goût du public, ôtent de ses moyens -au romancier, la chose, je pense, n'est point contestable. Il arrive -ainsi que des romanciers bien doués, ayant, comme M. Ernest Daudet, la -vigueur et l'emportement, comme M. Adolphe Belot, la passion, ou, comme -M. Le Senne, une psychologie très sûre, servie par une langue très -suffisante, se condamnent à des sujets de rencontre auxquels leur talent -ne les préparait point et qui rebutent leur analyse, quand ils ne -descendent pas, pour flatter des goûts pires, à l'étude de simples cas -pathologiques[172]. - - [167] Cf. _Solange de Croix-Saint-Luc_, _Disparu_, _Mademoiselle - de Bressier_, _Le fils de Coralie_, _La Marquise_, _Les Fils du - siècle_, etc. - - [168] Cf. _Défroqué_, _Jean Malory_, _La baronne Almati_, _Gisèle - Rubens_, etc. - - [169] Voir, en plus des livres que M. Camille Le Senne écrivit en - collaboration avec M. Edmond Texier (_La Dame du lac_, _Le - Mariage de Rosette_, _Les Idées du docteur Simpson_, etc.), _En - Commandite_ et _Louise Mengal_. Ce dernier livre met en scène un - peintre homme du monde de l'avenue de Villiers. C'est un des - sujets les plus fréquemment traités par nos romanciers. - - [170] Cf. _Les Cravates blanches_, _Le Chantage_, _Courtisane_, - _La bouche de Mme X..._, _Mademoiselle Giraud ma femme_, - _Alphonsine, Hélène et Mathilde_, etc., etc. - - [171] Cf. le _Roman naturaliste_ (Art.: _Le Reportage dans le - roman_). - - [172] Ainsi _Mademoiselle Giraud, ma femme_. - -MARIO UCHARD.--C'est là, du reste, un courant. Que si notre littérature -a des excès, ce n'est point de pudeur. Nos pères souffraient de la -métaphore; nous souffrons du mot propre. Je ne dis point cela pour M. -Mario Uchard; mais enfin il est bien certain que M. Mario Uchard -lui-même ne s'est point toujours tenu dans les limites d'une saine et -étroite morale et que ce ne sont point des livres à mettre aux mains des -jeunes filles que _Mon oncle Barbassou_ et _Inès Parker_. Par exemple, -il n'y a rien à dire à _Mademoiselle Blaisot_, non plus qu'à _Joconde -Berthier_. M. Uchard n'a peut-être point une imagination très puissante; -mais je lui reconnaîtrai bien volontiers ce qu'on lui reconnaît -ordinairement, du bon sens, de la verve, un esprit un peu gros, amusant -tout de même, l'art de narrer des choses simples en une langue aisée. - -FRANCISQUE SARCEY.--Portez les qualités précédentes au degré éminent -qu'elles atteignent chez M. Sarcey, vous aurez, je pense, la -caractéristique de son talent. On le connaît assez peu pour romancier; -le feuilletoniste, chez lui, a eu tôt fait d'accaparer toute -l'attention. Avez-vous entendu parler d'_Etienne Moret_, du _Piano de -Jeanne_, de _Deux amis_, de _Qui perd gagne_? Pourtant, il y a quelque -vingt années, et quand le feuilletoniste n'était qu'en bouton, _Le piano -de Jeanne_ et _Qui perd gagne_ récréèrent fort nos parents. Ils -pourraient encore délasser les fils. Ils furent publiés dans le _Journal -illustré_, où ils eurent le succès que méritait cette langue alerte, -franche, bien sonnante, une imagination toujours prudente, un tour -heureux dans l'agencement du drame et la présentation des personnages. -L'auteur a lu Balzac; il s'en souvient quelquefois. Son Valdreck est un -peu lui-même cousin du bon Pons; dans les _Deux amis_, il figure un -Rastignac de province qui est une caricature toute parlante. Son -_Etienne Moret_ doit être mis à part: c'est une étude très sérieuse, -attristée souvent, de la vie universitaire. Je voudrais qu'on dédaignât -moins ces jolies oeuvres, vives, vraies, intéressantes, et je voudrais -que mes contemporains se persuadassent qu'il y a plus de courage et -d'originalité qu'on ne croit à être, en prose comme en vers, un homme de -bon sens. - -FRANÇOIS COPPÉE.--Ecoutez l'histoire d'Henriette Perrin et d'Armand -Bernard: Henriette Perrin était couturière; Armand Bernard était -étudiant. Ils se rencontrèrent une après-dînée de dimanche devant -l'hôpital Laënnec; ils marchèrent quelque temps côte à côte; il lui prit -le bras et elle ne sut pas résister. Ils dînèrent chez Lavenue; ils -firent leur promenade de noces sous les étoiles, serrés l'un contre -l'autre; puis il la reconduisit chez elle, et, «ce soir-là, Armand ne -rentra chez sa mère que bien après minuit». Henriette avait dix-neuf -ans; Armand en avait vingt. «Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient -bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de -rapides voluptés de colombe. Mais si tendrement aussi!» Et des jours, -des semaines, des mois passèrent. Mme Bernard avait surpris le secret de -son fils et ne lui pardonnait pas. L'enfant fut atteint d'une fièvre -typhoïde; il mourut. Et Henriette aussi mourut[173]...--O poète, j'ai -vu des yeux chers qui pleuraient sur la destinée d'Henriette et -d'Armand. Quel charme avez-vous donc que cette vieille et éternelle -histoire revive avec vous dans sa fraîcheur et sa grâce premières? Bénie -soit la Muse! Par elle, et jusqu'en vos infidélités, vous restez -toujours notre poète, le poète des jeunes coeurs, des jeunes amours, -douces et brèves, l'enchanteur des mélancolies confuses de la vingtième -année... - - [173] Voir avec _Henriette_ les _Contes en prose_ de M. François - Coppée.--Tout dernièrement (trop tard pour mon texte) - l'_Illustration_ a publié de lui un nouveau roman. Le héros du - livre, Amédée Violette, ne laisse pas que de présenter certains - rapports d'esprit avec l'auteur. Monographie attachante, au - demeurant, écrite dans cette jolie langue souple et dorée que - vous connaissez bien, avec je ne sais quelle vague tristesse, - comme un rappel de souvenirs, la gloire perdue, l'oubli qui - vient.. Le livre s'appelle: _Toute la jeunesse_. - -AMÉDÉE PIGEON.--Un poète encore, si délicat, si triste, comme souffrant, -qu'on connaît à peine et qu'il faudrait admirer. Le connaît-on beaucoup -plus pour romancier? Je ne crois pas. Mais ceux des hommes de mon âge -qui ont lu _Femme jalouse_, qui ont vécu avec le poète dans la tragique -intimité de Mme Fauvel et deviné un frère d'esprit dans la pâle et -douloureuse figure de son amant, ne sauraient oublier de sitôt cette -pénétrante analyse. M. Pigeon n'a rien publié depuis _Femme jalouse_. -J'ai peur qu'il ne renonce au roman. Il semble pourtant qu'une -observation aussi sûre que la sienne, une langue si déliée, devraient -trouver à s'exercer à l'aise dans ce libre domaine de l'analyse -psychologique. - -Et voici d'autres écrivains, gens de talent, un peu mêlés, que je ne -puis, je crois, mieux cataloguer que dans les éclectiques: d'abord, M. -Edouard Cadol. Romancier honnête et d'une bonne humeur continue, on lui -doit entre autres livres de mérite, _Gilberte_, _La revanche d'une -honnête femme_, _Les parents riches_. La caractéristique de ses livres, -c'est qu'ils sont déjà tout découpés pour la scène;--M. Paul Perret (_Ni -fille, ni vierge_, _Soeur Sainte-Agnès_, _Le roi Margot_). Ses -affabulations sortent du domaine courant et présentent presque toujours -au dernier chapitre quelque péripétie inattendue[174];--Mme de -Peyrebrune (_Gatienne_, _Mlle de Trémor_, _Une séparation_, _Victoire la -Rouge_, _Les ensevelis_, etc.). «Mme de Peyrebrune est un esprit -vivant, dit M. Jules Lemaître, actif, curieux, infatigable, ouvert à -toutes les impressions.» Ses meilleurs romans sont un compromis entre le -roman romanesque et le roman d'observation;--M. Gustave Toudouze (_Le -ménage Botsec_, _Toinon_, _Le pompon vert_, _Fleur d'oranger_). M. -Toudouze est un romancier à thèses; du moins apporte-t-il à leur -développement un talent d'écrivain et une conscience d'analyste très -appréciables. J'ai déjà cité _Le pompon vert_ comme un de nos bons -recueils de nouvelles[175]; je citerai _Fleur d'oranger_ comme un roman -qui se lit et se discute et qui a sa marque d'originalité;--M. Albert -Cim (_Service de Nuit_, _Un coin de province_, _Institution de -demoiselles_). M. Cim s'entend à camper en pied des figures de -grotesques et de déclassés qui ne laissent pas que d'avoir leur -mérite;--M. Léon de Tinseau (_Ma cousine Pot-au-Feu_, _Montescourt_, -_Madame Villeféron jeune_, etc.). M. de Tinseau s'est cantonné dans la -province, qu'il a rendue çà et là d'une manière amusante et fine. -_Montescourt_ est la peinture d'une petite ville pendant la période -électorale; il est dommage que M. de Tinseau mêle des histoires -d'enlèvement à ces jolis croquis sans prétention;--M. Charles Foley -(_Risque-tout_, _La Course au mariage_, etc.). «Ce dernier livre, dit M. -Adolphe Brisson[176], est une étude, prise sur le vif, de ce monde -cosmopolite que tous les Parisiens ont plus ou moins coudoyé. A ses -qualités d'analyse et d'observation, il joint l'attrait d'une action -piquante et mouvementée»;--M. Léon Tyssandier (_La première passion_, -_La femme du préfet_). L'auteur a aussi collaboré au roman posthume de -Henri de Pène: _Demi-crimes_. Son roman de début, _La première passion_, -bien accueilli de la critique, accuse une langue originale, un -sentiment très vif des choses de l'amour et une très réelle connaissance -des dessous parisiens.--Enfin et pour être fidèle à ma conscience -d'annotateur, il me faudrait citer tout au moins ici, avec les romans et -nouvelles (quelques-unes sont exquises) de M. Philibert Audebrand[177], -_Provinciale_, par M. Gaston Bergeret, _Le cahier de Marcel_, par M. -Charles Baumont, _La Madone_, par M. Jacques Normand, _L'Impasse_ et -_L'Etoile_, par M. Marcel Sémezies, _Une comédienne_, par M. Henri -Baüer, _Le député Ronquerolles_, par M. H. Buffenoir, _Le pantalon de -Mme Desnoux_ (un livre très amusant, un peu tourné à la charge), par M. -Henri Bauclair, _La Comtesse Gendelettre_ (une étude de ville d'eaux, -très fouillée et très mordante), par M. Louis Tiercelin, _Madame -Caliban_ et _Bébelle_, par M. Alfred Bonsergent, _L'Ecuyère_ et _La -maréchale_, par M. Alain Beauquesne, _Le vice sentimental_, par M. Jules -Hoche, _Un coeur fêlé_, par M. Jules Vidal, _Une fille de Paris_ et -_Maître Dufresnoy_, par M. Gilbert Stenger, _Miracle_, par M. Victor -Meunier, _Yvon d'Or_ et _Monsieur de Joyeuse_, par M. L. Martin-Laya -(avec dédicace à Chambige), _La marquise de Rozel_, par M. Gustave -Vinot, _Une jeune fille_ (roman à thèse et à thèse bien soutenue), par -M. Saint-Maxent, _Le bonheur à trois_ (autre roman à thèse, lui, elle et -l'autre) par M. Armand Charpentier, _Peur de la vie_ (dont la morale -optimiste quand même est un peu cousine de celle de M. Cherbuliez), par -M. Richard, _L'assassin de Monsieur Le Doussat_, par M. Antoine -Mathivet, _Achille Robineau_ (monde de la bourse) par M. Yveling -Rambaud, _Un mariage parisien_, par M. de Beausire-Seyssel. Je prie -qu'on m'excuse d'arrêter ma nomenclature sur ce dernier nom; pour les -«manquants», il sera plus simple de se reporter au _Journal général de -la librairie_. Je dirai seulement quelques mots du cas de M. Georges -Ohnet[178]. - - [174] Je note que Sainte-Beuve appréciait fort la «sensibilité» - de M. Paul Perret. Cf. _Nouveaux lundis_, t. V (art. _Feuillet_). - - [175] Voir le chapitre I, p. 33. - - [176] On trouve en tête du livre une préface de M. Adolphe - Brisson, où l'intelligent critique recherche et démêle les causes - du pessimisme contemporain dans ses rapports avec la littérature. - J'en détache la conclusion, qui me paraît trouver sa place ici: - - «La plupart des jeunes écrivains... repoussent violemment les - traditions du roman d'hier. Ils répudient, avec une véhémence un - peu ridicule, l'idéalisme de George Sand et la fantaisie de Dumas - père. Ils ne veulent pas que le roman ressemble à une oeuvre - d'imagination. Ils n'admettent pas que l'écrivain puisse pétrir à - son gré la réalité, inventer des caractères, interpréter la nature - et l'embellir. Ils exigent qu'il la suive pas à pas. Entre leurs - mains, le roman revêt un caractère purement psychologique; - l'analyse y remplace l'invention; l'observation patiente des - milieux y tient lieu des belles imaginations. En un mot, le roman - n'est plus un écrit; c'est une étude, une copie désintéressée de - la vie contemporaine. L'auteur dissèque avec amour l'âme, ou pour - mieux dire, le tempérament de ses héros; il en démonte les - ressorts cachés; il en fait vibrer les fibres secrètes; il le met - à nu devant nous. - - «Cette anatomie morale n'est pas sans dangers. Celui qui procède à - ces analyses s'y livre avec passion, et, par cela même, les pousse - trop loin, au delà des limites raisonnables. Après avoir étudié - les grands mouvements de l'âme humaine, il passe aux secondaires, - puis aux plus petits. Une tendance secrète l'attire vers les - exceptions physiologiques et psychologiques. Les monstres le - tentent, l'intéressent; il aime mieux peindre les déviations de - l'amour que l'amour lui-même; il se grise avec ses recherches. Il - lui semble qu'il n'atteint jamais la vérité, qu'il ne fouille - jamais assez profond, et la crainte qu'il a d'être banal et - superficiel le conduit tout droit aux complexités bizarres. De là, - cette psychologie affinée, maladive, étrangement subtile, qui - s'étale dans les romans de M. Huysmans, et dans les derniers - livres des Goncourt. Enfin, pour exprimer ces sensations - anormales, ces nuances infinies de la pensée et du sentiment, les - mots usuels ne suffisent plus. On en invente; on crée ces - épithètes extraordinaires, ces verbes macabres, ces mots - surprenants, qui ne participent pas plus du français que du - chinois et qui font de certains livres modernes une énigme - prétentieuse et puérile.» - - [177] Cf. _Les Mariages d'aujourd'hui_, _Petits mémoires d'une - stalle d'orchestre_, _Les fredaines de Jean de Cérilly_, _La - Pivardière le bigame_, etc. - - [178] Cf. _Serge Panine_, _Les Dames de Croix-Mort_, _Le Maître - de Forges_, _La grande Marnière_, _Noir et Rose_, _Volonté_, etc. - -Salué à ses débuts comme un des maîtres du roman et du théâtre -contemporains, en possession d'un succès dépassant toute prévision, M. -Georges Ohnet, qui n'attendait plus qu'un fauteuil à l'Académie, s'est -vu tout d'un coup dépouillé de son auréole et jeté bas de son piédestal -par la main vigoureuse de M. Jules Lemaître. Dieu sait le revirement -qui suivit cette exécution! Ce fut un _tolle_ dans toute la critique; -point de roquet de lettres qui ne crut à honneur d'aboyer aux chausses -du malheureux romancier; s'il vit encore, c'est en vérité qu'il a la -peau dure. Et pourtant, réfléchissez: que les succès de M. Georges -Ohnet, ses prétentions à la maîtrise, une morgue à l'avenant, aient fini -par agacer quelques-uns, je le conçois. Il serait aussi ridicule de -prendre M. Ohnet pour un grand écrivain qu'il est ridicule, je pense, de -lui dénier toute espèce de talent. Sa syntaxe et son style sont -médiocres, soit! Mais croyez-vous, tout bien réfléchi, qu'il écrive plus -mal que vingt autres de nos contemporains, M. Delpit, par exemple, ou M. -Jules Mary, dont vous tenez les oeuvres en une certaine estime? Et -quand M. Jules Mary écrit cette phrase: «On eût dit que l'occupation des -Flandres par les Espagnols, mêlant le sang des deux races, revivait tout -à coup en lui par-dessus les générations», s'exprime-t-il beaucoup mieux -que M. Georges Ohnet? Et quand M. Delpit parle des nuages «noirs comme -de l'encre», des barques qui rentrent «pareilles à des mouettes -frileuses», et de l'amour qui naît de la haine «comme un lys d'un -fumier», ces métaphores sont-elles beaucoup plus neuves que celles de M. -Georges Ohnet? Et quand M. Emile Blavet, dont M. Jules Lemaître se plaît -à reconnaître, avec une grande raison d'ailleurs, l'entrain, la vie, le -parisianisme, dit couramment «la horde misère», sa syntaxe est-elle -enfin si supérieure à celle de M. Georges Ohnet? Mais notez bien que -les trois quarts de nos écrivains n'ont jamais pu conjuguer le verbe -«poindre», ni connu le genre du substantif «effluve», ni su distinguer -un pluriel dans la préposition «ès». Et vous irez faire un grief mortel -à M. Georges Ohnet de ce que vous pardonnez si aisément à ses confrères! -Soyons justes. Si M. Ohnet s'est emparé du public et s'il le tient -toujours, c'est qu'il a les deux qualités qui décident habituellement de -ces sortes de succès: ses livres sont charpentés de main d'ouvrier et il -apporte une réelle puissance au développement des lieux communs -dramatiques de l'amour. Le public n'en demande pas davantage. Et après -tout, sont-ce là des qualités qu'il faille tant dédaigner? Je ne suis -pas sûr que si les romans de M. Ohnet étaient écrits en slave, que -l'action se passât à Saint-Pétersbourg ou à Nijni-Novogorod, et qu'enfin -M. Georges Ohnet s'appelât d'un nom en _off_, en _eff_ ou en _ki_, -beaucoup de ceux qui le raillent ne lui découvrissent tout de suite du -génie. - - - - -CHAPITRE X - -ROMANCIERS DIVERS - - - - -CHAPITRE X - -ROMANCIERS DIVERS - - (LE ROMAN DE VOYAGE; LE ROMAN SCIENTIFIQUE; LE ROMAN PRÉDICANT; - LE ROMAN-FEUILLETON) - - _Henri Gréville.--Michel Delines.--Léopold de Sacher-Masoch.--Léon - Sichler.--Ary Ecilaw.--Hector France.--Th. Bentzon.--F. de - Jupilles.--Lucien Biart.--Louis Jacolliot.--Louis - Boussenard.--Victor Tissot.--Xavier Marmier._ - - _Jules Verne.--A. de Lamothe.--André Laurie.--Jean Macé.--Eugène - Parès._ - - _Mme Zénaïde Fleuriot.--Mme Mathilde Bourdon.--Mme Nelly - Lieutier.--Mme Marie Guerrier de Haupt.--Mme Maryan.--Mme - Marie Maréchal.--Jean Grange.--Aimé Giron.--M. du Campfranc._ - - _Pierre Ninous.--Charles Buet.--Jules Mary.--Pierre Zaccone.--Tony - Révillon.--Adolphe d'Ennery._ - - -Il s'est créé, en ces dernières années,--et par l'éveil d'une curiosité -que nos pères ne connurent point et qui fait de ce siècle le plus -impersonnel de nos siècles littéraires,--tout un genre nouveau qu'on -pourrait cataloguer sous le nom de _roman de voyage_, la prétention de -ceux qui cultivent le genre étant tout autant d'enseigner que -d'intéresser. Ainsi les romans slaves de Mme Henri Gréville[179], de M. -Michel Delines[180], de M. de Sacher Masoch[181], de M. Léon -Sichler[182], de M. Ary Ecilaw[183]; les romans anglo-saxons de M. -Hector France[184], de M. Bentzon[185], de M. de Jupilles[186], de M. -Max O'Rell[187]; les romans mexicains de M. Lucien Biart[188]; les -romans africains de M. Jacolliot[189] et de M. Louis Boussenard[190]; -les romans prussiens, bavarois, saxons, etc., de M. Victor Tissot[191]; -les romans canadiens et spitzbergeois de M. Xavier Marmier[192]; les -romans iraniens de Mme Judith Gautier[193]. Ce n'est point là une -littérature si dédaignable, et il faut tout au moins tirer hors de pair -M. Marmier, M. Lucien Biart et Mme Henri Gréville, pour les peintures -qu'ils nous ont faites des moeurs et coutumes de leurs pays d'élection. -Le succès de Mme Gréville a baissé, sans doute, à mesure que les Russes, -qu'elle avait plus que tout autre contribué à nous faire connaître, nous -sont devenus plus directement familiers,--et, à vrai dire, des -réputations plus éclatantes auraient pâli devant la révélation d'un -Tolstoï et d'un Dostowieski.--Mais pour M. Lucien Biart et M. Xavier -Marmier, bénéficiant de l'ignorance où nous sommes encore de la -littérature des habitants d'Arispe et de la Nouvelle-Frieslande, il n'y -a aucun danger à affirmer avec un critique disparu, M. Marius Topin, que -leurs oeuvres appartiennent si bien aux pays décrits par eux qu'ils -semblent traduits de la langue même de ces pays. - - [179] Cf. _Le comte Xavier_, _Nouvelles russes_, _Un Violon - russe_, _Angèle_, _Cléopâtre_, _Claire fontaine_, _L'Amie_, etc. - - [180] Cf. _La Chasse aux juifs_. M. Delines est un des - traducteurs attitrés des romans russes (traduct. de Tolstoï et de - Tchédrine). - - [181] Voir surtout ses _Contes juifs_. M. de Sacher-Masoch, - petit-russien de naissance, est originaire de Lemberg. Son cas - présente quelques rapports avec celui de Tourguenieff, qui - écrivit comme lui dans sa langue natale et en français. On admire - fort, à l'étranger, son _Kaunitz_, son _Dernier roi des magyars_ - et _Le fils de Caïn_. - - [182] Voir ses _Contes russes_. M. Sichler a écrit une _Histoire - de la littérature russe_ qui a quelque mérite dans sa partie - mythique et légendaire. - - [183] Un pseudonyme qui cache je ne sais qui, mais point un - français, à coup sûr. Gauchement écrits, les romans d'Ary Ecilaw - (_Roland_, _Une altesse impériale_, etc.), fourmillent, dit-on, - de révélations sur les cours du nord. - - [184] Voir la série des _Va-nu-pieds de Londres_. - - [185] Cf. _Le Retour_, _Tête folle_, etc. Au reste, M. Bentzon - est surtout connu pour ses études et traductions. - - [186] Cf. _La moderne Babylone_, _Jacques Bonhomme chez John - Bull_, _Au pays des brouillards_, etc. - - [187] Cf. _Jonathan et son continent_, _John Bull et son île_, - etc. - - [188] Cf. _Les Clientes du docteur Bernagus_, _Laborde et Cie_, - _L'Eau dormante_, etc. - - [189] Cf. _L'Homme des déserts_, _Les Mangeurs de feu_, etc. - - [190] Cf. _Le tour du monde d'un gamin de Paris_ (série), _Les - Mystères de la Guyane_, etc. - - [191] Cf. _L'Allemagne amoureuse_, _Histoires militaires_, _La - Vie viennoise_, etc. - - [192] Cf. _Les Mémoires d'un orphelin_, _Les Fiancés du - Spitzberg_, _Les Ames en peine_, _Le Roman d'un héritier_, - _Hélène et Suzanne_, etc. - - [193] Voir chap. VIII (_Les Romantiques_). Ajoutez à la liste des - livres cités dans la notice _Iskender_ (roman persan), d'une - grande vie, d'un beau souffle. - -A côté du roman de voyage (et se confondant souvent avec lui) nous -placerons le roman scientifique, dont M. Jules Verne[194] est à cette -heure le représentant le mieux accrédité. J'estime qu'il serait -parfaitement oiseux de se poser au sujet de M. Jules Verne l'éternelle -question: «M. Jules Verne a-t-il fait entrer la science dans le cadre du -roman ou a-t-il introduit le roman dans le domaine austère de la -science?» Ce qu'il faut reconnaître à M. Jules Verne, c'est son entrain, -sa facilité et sa fécondité; il a su, le premier en France, utiliser le -merveilleux scientifique, et c'est là surtout ce qui a décidé de son -énorme succès. Après lui, je citerai M. de Lamothe[195], qui ne fait -souvent, au reste, que le copier; M. André Laurie (Paschal Grousset), -dans ses études sur _La vie de collège aux Etats-Unis, en Angleterre, en -Allemagne_, etc.; M. Jean Macé[196]; M. Eugène Parès[197]; et en général -les auteurs du _Magasin d'éducation et de récréation_, de la -_Bibliothèque rose_, du _Journal de la jeunesse_ et de l'_Ouvrier_. - -Joignons-leur, si vous voulez, et puisque aussi bien ils combattent côte -à côte dans les mêmes revues, le bataillon des romanciers prédicants, -Mmes Zénaïde Fleuriot[198], Mathilde Bourdon[199], Nelly Lieutier[200], -Marie Guerrier de Haulpt[201], Maryan[202], Marie Maréchal[203]; MM. -Jean Grange[204], Aimé Giron[205], M. du Campfranc[206], etc. C'est un -genre où ont brillé jadis Mmes Caro et Craven, mais qui n'a poussé ses -vraies fleurs qu'à l'étranger, avec la _Fabiola_ du cardinal Wisemann et -le _Vicaire de Wackefield_ de ce bon et ennuyeux Goldsmith. - - [194] Cf. _Vingt mille lieues sous les mers_, _Les Enfants du - capitaine Grant_, _L'Ile mystérieuse_, _Cinq semaines en ballon_, - _Michel Strogoff_, _Aventures de trois Russes et de trois - Anglais_, _Le tour du monde en 80 jours_, _Nord contre Sud_, etc. - Jules Verne est plus qu'en puissance déjà dans Edgar Poë. Il ne - lui a pris que son merveilleux scientifique. Le reste de son - héritage, le macabre, l'humour à vif, vous le retrouverez dans - Villiers de l'Isle-Adam, par exemple. - - [195] Cf. _Les Secrets de l'Océan_, _Le capitaine Ferragus_, - _Flora chez les nains_, _Quinze mois dans la lune_, etc. C'est du - Jules Verne arrangé et pas au mieux. M. de Lamothe eut à répondre - autrefois de ces imitations un peu bien directes. - - [196] Cf. _Histoire d'une bouchée de pain_, _Les Serviteurs de - l'estomac_, _Les contes du Petit-Château_, etc. - - [197] Cf. _Le Palais de marbre_, _La Vengeance du bonze_, _La - fille du Boer_, etc. Cette littérature enfantine a, du reste, - beaucoup baissé. On y chercherait en vain les pendants à _la - Roche aux mouettes_, à _Romain Kalbris_, à _Maroussia_, à - _Jean-Paul Choppard_, au _Prince Coqueluche_, ces chefs-d'oeuvre - d'antan. - - [198] Cf. _Aigle et Colombe_, _Les Pieds d'argile_, _Bigarette_, - _Le clan des Pentom_, _Les Rosaëc_, _Désertion_, etc. - - [199] Cf. _Les Laferté_, _Jacqueline_, _Denise_, _L'Ange du - sommeil_, etc. - - [200] Cf. _Jean le boiteux_, _Visites à grand'mère_, _La Fille de - l'aveugle_, etc. - - [201] On se reportera, sur Mme Guerrier de Haulpt, à l'article - que j'ai déjà cité de M. Paul Bourget, sur le roman piétiste et - le roman naturaliste (_Revue des deux mondes_, 1873). Voir de Mme - de Haulpt _Le Roman d'un athée_, _Le Trésor de Kermerel_, _La - Clef des champs_, etc. - - [202] Cf. _Une dette d'honneur_, _En Poitou_, _La Faute du père_, - _Petite reine_, etc. - - [203] Cf. _Marcelle Dayre_, _Sabine de Rivas_, _Aventures de - Jean-Paul Riquet_, etc. - - [204] Cf. _Les Souvenirs d'un enfant de choeur_, _Les Récits du - commissaire_, _Les athées du Pont-aux-Choux_, etc. - - [205] Cf. _Maître Bernillon_, _La Béate_, _Un mariage difficile_, - _Chez l'oncle Aristide_, etc. - - [206] Cf. _Yves Trévirec_, _La Mission de Marguerite_, _Edith_, - etc. - -Ces divers genres échappent déjà par certains côtés à la littérature; -j'ai bien peur que le roman-feuilleton n'y échappe par tous les côtés à -la fois. Quel rapport, je vous prie, entre un écrivain et M. Pierre -Ninous[207]? La clientèle des feuilletonistes, ce n'est même plus ce -public moyen, vaguement teinté de notions littéraires, des romans de M. -Delpit et de M. Georges Ohnet; c'est la grande masse lisante et -ruminante, et pour satisfaire cette clientèle qu'il connaît bien, le -journal exigera à l'avance de ses feuilletonistes qu'ils renoncent à -toute délicatesse de style et d'idée, qu'ils échauffent la bête et la -tiennent sur son appétit jusqu'au bout par les mystérieux points -d'interrogation de la cinquième colonne. Qu'y faire? Ce sont des -exceptions fort honorables, sans doute, que M. Charles Buet[208], M. -Jules Mary[209], M. Pierre Zaccone[210], M. Tony Révillon[211], M. -Adolphe d'Ennery[212] et deux ou trois autres[213]. Mais ce sont des -exceptions, et le genre n'en est pas moins condamné, non point tant -comme inconciliable avec une saine littérature (voyez Paul Féval), qu'à -cause des exigences du journalisme contemporain. - - [207] Je prends M. Ninous au hasard. Mais j'aurais pu tout aussi - bien nommer cinquante autres. - - [208] Cf. _Aubanon Cinq-liards_, _Les Chevaliers de la - Croix-Blanche_, _Le Crime de Maltaverne_, _Les Rois du Pays - d'or_, _L'Honneur du Nom_, etc., etc. Tous ces romans ont une - réelle tenue littéraire; l'auteur est peut-être, à présent, notre - meilleur romancier picaresque. - - [209] Cf. _Le Panné_, _Le Wagon 303_, _Les Vaincus de la vie_, - _L'Aventure d'une fille_, etc. - - [210] Cf. _Les Nuits du boulevard_, _Le Fer rouge_, _L'Enfant du - Pavé_, _Les Drames du demi-monde_, _La duchesse d'Alvarès_, et - quelques nouvelles vraiment exquises (_Le Trombone de Salzbach_, - par exemple). Mais c'est surtout à l'imagination que M. Zaccone a - dû le succès très mérité de ses livres. - - [211] Cf. _Le marquis de Saint-Luc_, _La Bataille de la bourse_, - _Le Faubourg Saint-Antoine_, etc. - - [212] Cf. _Martyre_, _Les Deux orphelines_, _Les Remords d'un - ange_, etc. - - [213] Tels que M. Paul Saunière (_Le beau Sylvain_, _Le Chevalier - Tempête_, _Flamberge_, etc.), M. Elie Berthet (_Un mariage - secret_, _Mère et fille_, _Le Château de Montbrun_, etc.), - Charles Valois (_Le docteur André_), Eugène Moret (_La petite - Kate_), etc., etc. - - - - -CONCLUSION - - - - -CONCLUSION - - -Comme on l'a pu voir par ces notes, le roman contemporain, qui, il y a -dix ans, allait tout au réalisme, hésite maintenant entre le réalisme et -l'idéalisme. A dire vrai, c'est moins les romanciers que le public qui -décideront lequel des deux doit l'emporter sur l'autre. Quand le public -est à bout d'une veine, disait Sainte-Beuve, il aime à en changer et il -adopte vite les auteurs à qui il est redevable d'une série de sensations -nouvelles. Ainsi une formule peut être un moment victorieuse; sa -victoire ne durera jamais bien longtemps[214]. - - [214]--«Les goûts sur les livres changent de mode chez les - Français comme les habits. Les longs romans pleins de paroles et - d'aventures fabuleuses, vides des choses qui doivent rester dans - l'esprit du lecteur et y faire fruit, étaient en vogue dans le - temps que les chapeaux pointus étaient trouvés beaux. On s'est - lassé presque en même temps des uns et des autres, et les petites - histoires ornées des agréments que la vérité peut souffrir ont - pris leur place et se sont trouvées plus propres au génie - français, qui est impatient de voir en deux heures le dénouement - et la fin de ce qu'il commence à lire.»--De qui ces lignes? D'un - certain Le Noble, auteur d'_Ildegerte, reyne de Norwège_, ou - _L'amour magnanime_, nouvelle historique, publiée en 1646, et - précédée d'un à-qui-lit dont je les ai extraites. - -Le réalisme a eu d'abord sa raison d'être; ses excès commencent à -inquiéter le public qui se reprend peu à peu à une renaissance de -l'idéalisme. L'heure est encore indécise, semblable à ces heures -troubles du crépuscule, où de larges nappes d'ombre et de lumière se -disputent l'étendue. Elle n'en est que plus favorable pour embrasser le -mouvement contemporain dans sa complexité. Le réalisme a produit et -produit encore de belles oeuvres; l'idéalisme régénéré n'a rien à envier -à son rival, et la psychologie de M. Bourget vaut à tout prendre -l'impressionnisme de M. de Goncourt. Mais on peut prévoir déjà, à de -certains signes avant-coureurs, que le temps du réalisme est passé: les -jeunes gens s'en écartent dès leurs débuts, ou ceux que leurs débuts y -avaient poussés d'abord font retraite. Les querelles d'écoles -recommencent, plus âpres et mieux armées, et c'est des idéalistes que -part cette fois l'offensive. Et voici que les maîtres eux-mêmes sont -pris d'inquiétude. M. Zola quitte chaque jour un peu de son dogmatisme; -si quelque manifeste, comme celui de _Marie Fougère_, vient tout à coup -à rompre la trêve, ce n'est plus lui qui monte sur le mûr et qui pousse -la triple clameur: l'Achille du réalisme est définitivement rentré sous -la tente. - -Pourtant l'heure de l'idéalisme passera, comme va passer l'heure du -réalisme, et c'est la fortune de toutes les écoles que ce continuel -déclin et cette continuelle renaissance. Prétendre, comme le fit M. -Zola, au triomphe absolu, définitif et sans discussion, quelle chimère! -Dans la conclusion de son beau livre _Le réalisme et le naturalisme dans -la littérature et dans l'art_, M. David-Sauvageot, rappelant le mot -d'Ampère sur les épopées du moyen âge: «Toute combinaison de nationalité -dégage de la poésie», semble prévoir un temps où la pénétration -réciproque du génie français et du génie russe communiquerait une -nouvelle vie au réalisme des deux races. Nous emprunterions aux Russes -cette foi, cette émotion, cette pitié sincère pour les humbles, ce souci -passionné des hauts mystères qui rachète leur amour pour l'inconscient -et l'obscur; nous leur donnerions en retour nos habitudes de précision -et de méthode. «Ainsi l'art serait renouvelé à la fois par l'ardeur et -par la lumière.» C'est le rêve d'un noble esprit; j'ai peur que ce ne -soit jamais qu'un rêve. On a dit beaucoup de mal d'un de nos plus -illustres contemporains qui ramenait tout au tempérament. Sans doute, -c'est un facteur qui n'est point négligeable, et, comme il est vrai -qu'il y a des races plus réalistes ou plus idéalistes, il paraît vrai -aussi que le tempérament de l'écrivain balancera toujours les autres -influences. N'est-ce pas M. Paul Alexis qui raconte que dans sa toute -première enfance, M. Zola faisait le désespoir des siens par son -bégayement, et que le premier mot qu'on lui entendit prononcer avec -netteté, ce fut (j'en demande bien excuse) ce vocable gros de promesses: -cochon? L'anecdote a son intérêt; je n'en prétends point conclure au -néant de l'éducation et à la toute-puissance du tempérament; avouez -cependant qu'elle donne à songer et que ce n'est point là une enfance -comme on nous raconte de Platon et de Virgile. Mais je veux croire au -contraire à une certaine efficacité de l'éducation. Je reconnais que -l'éducation agit sur l'individu pour le fortifier ou le contrarier dans -la direction naturelle de son esprit: d'où, quelquefois, ces ruptures -d'équilibre, ces antinomies choquantes, qui accusent dans un même -écrivain les tendances les plus opposées; mais d'où aussi, dans notre -littérature, cette continuité, cette suite, ce long enchaînement des -oeuvres et des hommes, qui lie l'une à l'autre les générations en -apparence les plus hostiles, Zola à Hugo, Hugo à Boileau, Boileau à -Ronsard. L'esprit a commencé par se soumettre au passé; il lui a -emprunté ses habitudes et sa méthode, quitte à rompre brusquement et à -s'inventer une formule nouvelle, mais non point si nouvelle qu'elle -n'ait gardé dans l'application quelque chose des formules antérieures. -L'éducation seule, une tradition sévère, patiente, reconnue et acceptée -de tous, a pu ce miracle de conciliation et d'union. Or, bien ou mal, -c'est un fait assuré que la tradition s'en va en littérature. J'ai -réussi à établir un peu d'ordre dans un livre comme celui-ci, qui -embrasse un cycle assez large; la chose eût été impossible, si je m'en -étais strictement tenu aux deux ou trois dernières années. Regardez avec -attention: dans le roman, dans la poésie, au théâtre, partout le -spectacle se ressemble. Il y a encore des maîtres, des écoles, des -systèmes, et personne pour les suivre. Où va-t-on? On s'interroge, on -cherche. Quoi? Nul ne sait au juste. Idéalistes et réalistes, tous vous -diront que les anciennes formules ont fait leur temps et qu'on n'en veut -plus. Mais cette belle entente crève en fumée, dès qu'il s'agit de -déterminer la formule nouvelle. Et les préfaces succèdent aux -manifestes, les théories aux poétiques. M. Prévost donne la réplique à -M. Champsaur, lequel dispute avec M. Thierry sans pouvoir tomber -d'accord avec M. de Brinn'gaubast. C'est le triomphe de -l'individualisme,--un vilain mot, sans doute, mais le seul propre à -caractériser cette fin de siècle turbulente et confuse, et dont l'avenir -déconcerte toute prévision. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - INTRODUCTION 1 - - I. Les Naturalistes 3 - - II. Les Impressionnistes 55 - - III. Les Symbolistes 105 - - IV. Les Philosophes 135 - - V. Les Rustiques 207 - - VI. Les Mondains 233 - - VII. Les Nouvellistes 253 - - VIII. Les Romantiques 269 - - IX. Les Éclectiques 303 - - X. Romanciers divers 335 - - CONCLUSION 349 - - -ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY - - - - - -End of Project Gutenberg's Les Romanciers d'Aujourd'hui, by Charles Le Goffic - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROMANCIERS D'AUJOURD'HUI *** - -***** This file should be named 44023-8.txt or 44023-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/0/2/44023/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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