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-Project Gutenberg's Les Romanciers d'Aujourd'hui, by Charles Le Goffic
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Les Romanciers d'Aujourd'hui
-
-Author: Charles Le Goffic
-
-Release Date: October 23, 2013 [EBook #44023]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROMANCIERS D'AUJOURD'HUI ***
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
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-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
-marqués =ainsi=.
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- LES
- ROMANCIERS
- D'AUJOURD'HUI
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-DU MÊME AUTEUR
-
- =Amour breton=, poésies, un vol. in-18 jésus (Lemerre, édit.).
-
- =Extraits de Saint-Simon= (en collaboration avec Jules TELLIER),
- un vol. in-8 cavalier, illustré, avec notes et préface
- (Delagrave, édit.).
-
- =Nouveau traité de versification française= (en collaboration avec
- M. Édouard THIEULIN), un vol. in-18 (Masson, édit.).
-
-
-POUR PARAÎTRE PROCHAINEMENT
-
- =Le bois dormant=, poésies.
- =Le crucifié de Keraliès=, roman.
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
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-
- CHARLES LE GOFFIC
-
- LES
- ROMANCIERS
- D'AUJOURD'HUI
-
- [Illustration: logo]
-
- PARIS
- LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
-
- 1890
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Dans les études qui suivent, et dont le plan fut concerté entre M. Jules
-Tellier et moi en vue d'une série sur les _Ecrivains d'aujourd'hui_,
-j'ai rangé, comme il l'a fait pour les poètes, les romanciers
-contemporains par catégories. On trouvera donc ici des rustiques, des
-mondains, des philosophes, des naturalistes, des impressionnistes et
-jusqu'à des symbolistes. Je prie qu'on n'attache pas plus d'importance à
-ces catégories que je n'en attache moi-même. Dans ma pensée elles ne
-sont point arbitraires, mais n'ont aussi rien d'absolu. Elles
-simplifient. Par ailleurs, il se présentera fréquemment au cours de ces
-études des noms qui ne sont point encore arrivés à la notoriété
-parfaite; je me suis complu sur ces noms un peu trop, sans doute, et au
-détriment de noms plus connus. Mais qu'ajouter à la gloire de M. Zola ou
-de M. Bourget? C'était une maxime de Pline qu'il faut accorder quelque
-flatterie à l'oreille des jeunes gens, quand surtout la matière ne s'y
-oppose pas trop: _Sunt quædam adolescentium auribus danda, præsertim si
-materia non refragetur_. J'ai suivi le conseil, quelquefois, et ce qui
-serait une faute, si je donnais mon livre pour une poétique, ne l'est
-plus, je pense, si mon livre prétend seulement à renseigner au plus
-près et par annotations sur l'ensemble du mouvement contemporain.
-
-Je dis au plus près, car, hélas! quel biais prendre pour parler ici de
-tous les romanciers vivants? «On dit qu'ils sont six mille!» s'écriait
-naguère M. Bergerat. Avec une moyenne de cinq romans par romancier,
-c'est donc trente mille volumes environ qu'il m'eût fallu dépouiller
-pour écrire mon livre. Je n'ai pas eu ce courage, et l'aurais-je eu que
-ma vie n'eût pas suffi à la tâche[1]. Mais le classement que j'ai adopté
-permettra au lecteur de combler cette lacune sans grande fatigue.
-Comme, au pistil ou à l'étamine, on range une fleur qu'on ne connaît
-point dans sa catégorie naturelle, il lui sera aisé de grouper, d'après
-le style ou le genre d'observation, tel roman nouveau sous un des chefs
-choisis. A la vérité, l'ordonnance du livre, et aussi des nuances entre
-les talents, m'ont fait comprendre un assez grand nombre de divisions.
-C'est ainsi que les réalistes se sont partagés en naturalistes,
-impressionnistes et symbolistes. Mais, dans le fond, les formules ne
-sont point si variées, et on pourrait les ramener toutes au réalisme et
-à l'idéalisme. Encore ces deux formules, qui semblent s'exclure l'une
-l'autre, se trouvent-elles souvent fondues dans un même romancier. Je
-n'ai point à décider ici de leur supériorité respective; c'est affaire
-aux théoriciens de profession. Pour moi, bornant ma tâche à celle d'un
-humble scholiaste, je me suis montré dans ce livre plus soucieux de
-l'application des formules que des formules elles-mêmes.
-
- [1] Un exemple. Le _Journal général de la librairie_ porte
- environ 570 titres de romans nouveaux pour l'année 1887. Et je
- mets à part les rééditions et les traductions.
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-LES NATURALISTES
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-LES NATURALISTES
-
-_Emile Zola.--Paul Bonnetain.--Paul Margueritte.--G.-H. Rosny.--Gustave
-Guiches.--Joseph Caraguel.--Henry Fèvre.--Lucien Descaves.--Abel
-Hermant.--Jules Perrin.--Oscar Métenier.--Camille Lemonnier.--Georges
-Eckoud.--Maurice Talmeyr.--Philippe Chaperon.--Henry Lavedan.--Boyer
-d'Agen.--Léo Rouanet.--Léo Trézenick.--Jean Blaize.--Francis
-Enne.--Vast-Ricouard.--Georges Duval.--Paul Alexis.--Henry Céard.--Léon
-Hennique.--Guy de Maupassant.--Maurice Montégut.--Dubut de
-Laforest.--Octave Mirbeau._
-
-
-Je n'ai point à rappeler ici les origines du réalisme contemporain.
-Aussi bien, pourra-t-on se reporter aux manuels de M. Ferdinand
-Brunetière et de M. David-Sauvageot. Le réalisme contemporain a passé,
-dans le roman, par trois états: le naturalisme, l'impressionnisme, et,
-plus récemment, le symbolisme. Je vous parlerai d'abord des
-naturalistes.
-
-
-I
-
---«Assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en train,
-écrites dans la matinée, il se mit à parler du dernier roman de sa
-série, qu'il avait publié dans le _Gil-Blas_. Ah! on le lui arrangeait,
-son pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la
-critique hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il
-eût assassiné les gens, à la corne d'un bois. Et il en riait, excité
-plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure du travailleur
-qui sait où il va. Un étonnement seul lui restait, la profonde
-inintelligence de ces gaillards, dont les articles, bâclés sur des coins
-de bureau, le couvraient de boue, sans paraître soupçonner la moindre de
-ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures: son
-étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle tout-puissant rendu aux
-milieux, la vaste nature éternellement en création, la vie enfin, la vie
-totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans
-haut ni bas, sans beauté ni laideur; et les audaces de langage, la
-conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables
-nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces
-bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et l'achèvement
-continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis dans sa
-gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait aisément; mais
-il aurait voulu au moins qu'on lui fît l'honneur de comprendre et de se
-fâcher pour ses audaces, non pour les saletés imbéciles qu'on lui
-prêtait.
-
-Il se tut, envahi d'une tristesse.»--
-
-Et quelqu'un se leva: Maître, dit-il, tu parles d'indulgence; hélas, qui
-en eut moins que toi? Et pour que nous te comprenions, hélas, que
-n'as-tu commencé par te comprendre toi-même? Il n'y a, selon toi, ni
-beauté ni laideur dans les choses. Hélas, les choses existent-elles
-seulement, et crois-tu que la vie dont tu les animes soit ailleurs qu'en
-toi? Ta vision du monde n'est ni plus vraie ni plus fausse que la nôtre.
-C'est toi qui la fais. Mais quel prosélytisme fâcheux et pousse à nous
-l'imposer! Tout art qui n'a pas en soi sa raison d'être se condamne à
-n'être plus. O musicien, nous avons frémi quand ta lyre secouait les
-hymnes triomphaux du _Paradou_ et les marches funèbres de _Germinal_. O
-peintre, la nature t'apparaissait par grandes masses concrètes. O
-sculpteur, le beau et le laid se pétrissaient en lumière sous ta main.
-Ton oeuvre entier, poète, n'était que symbole. Par quelle aberration en
-as-tu fait cette chose de collège: un traité de sociologie? Ah! tout
-ainsi que nous avons applaudi au poète, laisse-nous rire un peu du
-sociologue! Laisse-nous rire de ses formules: «Voici la mort de
-l'antique société, la naissance d'une société nouvelle. Il n'y a de
-vérité que dans l'étude de l'homme physiologique, déterminé par le
-milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes, et c'est cette vérité
-que je vous apporte.» Piètre vérité, hélas! Mais cette vérité, si tant
-est que c'en soit une, d'autres que tu oublies l'avaient apportée avant
-toi. Elle est dans Mill, dans Spencer, dans Taine; et les Goncourt se
-vantent de l'avoir appliquée les premiers à la littérature. Tu te
-proclames «évolutionniste». Puisque tu honores pour chefs les
-philosophes de cette école, que n'as-tu appris d'eux au moins que rien
-n'est absolu, non pas même ton art, maître, dont il t'eût fallu dire en
-une formule moins hautaine: «Prenez et lisez! Voici le mensonge de mon
-imagination.» Et alors, si cruel et si triste qu'il eût été, si cruel
-aux êtres et aux choses, si triste pour nous et pour toi, nous eussions
-ajouté ton rêve d'art aux autres rêves où se complurent des
-imaginations moins amères. La vérité est faite de tous ces rêves
-assemblés. Elle n'est dans aucun d'eux pris isolément. O maître, c'est
-en art surtout que les systèmes sont vrais par ce qu'ils affirment et
-faux par ce qu'ils nient[2].
-
- [2] On connaît, je pense, les romans de M. Emile Zola: ses
- _Contes à Ninon_, d'abord, puis _Les Rougon-Macquart_, avec _La
- conquête de Plassans_, _La Curée_, _Une page d'Amour_,
- _L'Assommoir_, _Nana_, _L'OEuvre_, _Germinal_, etc., et enfin _La
- Terre_, dont nous parlons surtout ici, et dont la publication
- était la dernière.
-
-
-II
-
-Donc, et encore que _Chien-Caillou_ soit de 1847 et M. Champfleury
-toujours de ce monde, encore que _Germinie Lacerteux_ ait précédé
-l'_Assommoir_ et que les Goncourt se réclament, avec quelque raison,
-d'avoir donné la formule du premier roman physiologique, encore que «le
-petit Chose» soit devenu M. Alphonse Daudet et que les soixante mille
-lectrices de M. Daudet balancent les cent vingt mille lecteurs de M.
-Zola, c'est bien M. Emile Zola et non M. Alphonse Daudet, ou M. Edmond
-de Goncourt, ou M. Champfleury, que les naturalistes saluent pour chef.
-Et, de fait, n'est-ce pas lui qui les a menés à l'abordage? N'a-t-il
-point, comme on dit, payé de sa personne en vingt occasions? Et quand M.
-Champfleury se retirait dans la caricature, quand les Goncourt, vieillis
-et rebutés, se gardaient à l'écart, quand Daudet, ni ami ni ennemi,
-attendait de prendre parti que la victoire fût décidée, n'a-t-il point
-crânement attaché sa fortune personnelle à celle du naturalisme? Epopée!
-L'idéalisme qui coule bas faisant feu de tous ses sabords, la galère
-naturaliste soutenant le choc, renvoyant triple décharge, courant sus et
-maîtresse enfin de la voie, avec Zola pour capitaine, Huysmans,
-Maupassant, Céard, Hennique et Alexis pour équipage! La victoire tourna
-au triomphe.
-
-Elle fut féconde en recrues. Aux noms précédents vinrent s'ajouter ceux
-de Paul Bonnetain, Camille Lemonnier, Louis Desprès, Octave Mirbeau,
-Henri Fèvre, G.-H. Rosny, Oscar Méténier, Gustave Guiches, Paul Adam,
-Lucien Descaves, Boyer d'Agen, vingt autres, toute la boucanerie de
-Kistemakers et des éditeurs belges. La convention naturaliste (je le
-rappelle pour mémoire) portait que le roman serait impersonnel et
-documentaire, ou ne serait pas[3]. Il fut. Enquête sociale chez l'un,
-histoire naturelle des familles chez l'autre, le titre variait; chez
-l'un et chez l'autre, c'était, sans plus, le même positivisme de tête et
-la même crudité d'exécution. Balzac, dont on se réclamait, avait dit:
-«Un livre doit amuser ou doit instruire. L'art moderne admet que l'on
-peigne pour peindre: il admet la fantaisie de Callot, la statue de la
-Grèce, le magot de la Chine, la vierge de Raphaël, les nymphes de
-Rubens, les portraits de Velasquez, le dialogue, le récit, toutes les
-formes, tous les genres. Il permet de faire une épopée dans un roman et
-un roman dans une épopée; mais quelque large que soit son champ, les
-lois y règnent, et l'art littéraire en France ne pourra jamais divorcer
-avec la raison.» Et il ajoutait: Il faut dans tout livre «un
-_sentiment_, une _action_, un _intérêt_ qui conduise le lecteur, qui le
-captive et le mène à un _dénoûment souhaité_»[4]. Il avait dit cela,
-Balzac. Mais de ce Balzac-là, si l'on ne se moqua pas ouvertement, du
-moins n'en fut-il jamais question dans l'école; et il est bien sûr, en
-effet, qu'on prenait tout juste le contre-pied de sa théorie, encore
-qu'on fît cas de s'y ranger au plus strict. Le sentiment? Vous devez
-confondre avec la sensation dont il est le réflexe. L'intérêt? L'action?
-Seigneur! mais où voyez-vous que la vie soit intéressante et que les
-choses s'y dénouent avec logique? Et alors pourquoi choisir, et comment?
-C'est ceci le naturalisme: au hasard de l'heure et du milieu[5] prendre
-le premier homme qui passe et reconstituer sa physiologie. Et quel outil
-pour cela? Le document.
-
- [3] Voir le _Roman naturaliste_ de M. Brunetière, _Le Réalisme et
- le Naturalisme_ de M. A. David-Sauvageot, et les recueils
- critiques de M. Zola.
-
- [4] Cf. la _Revue parisienne_. Année 1840.
-
- [5] «Dans le train banal de l'existence», comme dit M. Emile
- Zola.
-
-
-III
-
-Et le document abonda, médical toujours. Nous connûmes l'obstétrique,
-qu'on appelle aussi généthliologie, et la sarcologie, et l'ostéologie,
-et la céphalogie, qui sont des sciences à peu près honnêtes. Il ne fut
-plus question du coeur que comme d'un viscère, et de l'âme que par
-métaphore. Mais on nous renseigna sur les cuisines, les magasins, les
-blanchisseries, les lavoirs, les casernes, les ateliers de couture et
-les maisons de tolérance: celles-ci plus particulièrement mises à
-l'épreuve, forcées et pénétrées à jour par les maîtres eux-mêmes, qui
-donnèrent des comptes, bâtirent des statistiques, et conclurent que les
-pensionnaires de ces établissements avaient des droits réels à l'estime
-publique. M. Yves Guyot, dans la _Lanterne_, en profita pour demander
-l'abolition de la police des moeurs. On la renforça d'une brigade.
-Cependant, de dix heures à minuit, on put voir dans les brasseries du
-Quartier-Latin de jeunes hommes méditatifs et graves, qui prenaient des
-notes et fumaient des pipes, et qui étaient les Eliacins du naturalisme.
-Et on les reconnaissait d'abord à ces deux traits: qu'ils appelaient
-George Sand «laveuse de vaisselle» et disaient «poigner» pour poindre.
-Rentrés chez eux, ils rédigeaient leurs notes. Mais ils soignaient
-surtout les imparfaits. Ainsi parurent des _Gouines_, des _Traînées_ et
-jusqu'à des _Salopes_. Et des éditeurs belges estampillaient ces petites
-polissonneries documentaires, où des collégiens gâteux et de vieilles
-dames en enfance s'instruisirent au vice pour 3 fr. 50.
-
-Un de ces Eliacins, qui est sorti depuis avec quelque tapage du
-naturalisme, M. Paul Adam, écrivait récemment ces lignes: «A l'époque
-des grands triomphes médaniens, une nuée de jeunes gens se groupèrent
-autour du Maître. Forts de la poétique, préconisant les oeuvres
-documentaires et le mépris de la rhétorique, ces ambitieux manoeuvres
-créèrent une littérature de reportage qui, depuis dix ans, nous harcèle.
-Chaque éphèbe, soucieux de prendre l'absinthe à Tortoni en société de
-gens connus, bloqua sous la couverture d'un volume toutes les puériles
-turpitudes de son existence bourgeoise, et, sous le prétexte de
-franchise, fit abstraction d'habileté inventive, de composition,
-d'écriture»[6]. L'aveu est à retenir, aujourd'hui que ces mêmes éphèbes,
-espoir de l'école, par besoin d'expansion, vagabondage, caprice, etc.,
-ont brisé leur longe et crié franchise. On se souvient encore du bruit
-que fit, l'an passé, la fameuse _Déclaration des Cinq_. La publication
-de _La Terre_ avait ému ces jeunes gens; ils protestèrent contre la
-scatologie montante, le sadisme cérébral de M. Zola, et firent savoir à
-l'Europe que le grand chef de l'école naturaliste était affligé d'une
-maladie lombaire qui expliquait ses débordements sans les excuser;
-qu'étant, eux, personnellement sains et bien constitués, il n'y avait
-plus de raison pour qu'ils évacuassent dans leurs oeuvres le trop-plein
-de leur sensualité; qu'il était temps de réagir; qu'ils en avaient assez
-du roman-exutoire; que le public partageait cette lassitude; et qu'en
-conséquence, rompant le cordon, ils revenaient aux bonnes moeurs et à la
-propreté littéraire dont ils n'auraient jamais dû se départir. Ces cinq
-s'appelaient Paul Bonnetain, G.-H. Rosny, Paul Margueritte, Lucien
-Descaves et Gustave Guiches. On s'étonna bien un peu dans la presse que
-leur déclaration affectât une allure de généralité. Ces cinq parlaient
-juste comme s'ils avaient été cinq cents, et pourtant il manquait des
-noms autorisés au bas de leur déclaration, et d'abord ceux de M. de
-Maupassant et de M. Mirbeau. Et l'on chercha aussi d'où avaient pu venir
-à ces messieurs des scrupules si honorables.
-
- [6] Voir le no 1 de _la Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg_.
- Première année.
-
-M. Rosny? C'est l'auteur de l'_Immolation_. Sujet: l'inceste.
-
-M. Margueritte? C'est l'auteur de _Tous quatre_. Sujet: le saphisme.
-
-M. Bonnetain? C'est l'auteur de _Charlot s'amuse_. Sujet: l'onanisme.
-
-Seuls, M. Guiches et M. Descaves pouvaient prétendre dans le groupe à
-une chasteté relative. Encore le premier a-t-il commis quelques pages
-sur les maladies honteuses où il ne faudrait point trop s'arrêter; et,
-pour le second, s'il n'apporte point de crudité aux sentiments et aux
-passions, il ne laisse point que de prendre sa revanche avec les mots.
-Et voyez l'ironie: quand, des cinq protestataires du _Figaro_, trois,
-les moins en droit justement de signer cette protestation, pour leur
-primitive complaisance à traiter des sujets médicaux ou simplement
-obscènes, MM. Bonnetain, Rosny et Margueritte, rompaient franchement
-leurs attaches et publiaient par la suite des oeuvres d'une très
-vigoureuse personnalité, telles que _En mer_, _Pascal Géfosse_ ou _Marc
-Fane_, M. Guiches et M. Descaves, dont une attitude presque décente
-légitimait les scrupules, la déclaration signée, n'en conservaient pas
-moins dans leurs livres tous les vieux procédés de l'école,
-s'attardaient au moule suranné de la phrase naturaliste, aux
-descriptions, aux antithèses, aux hyperboles, donnaient dans le
-trompe-l'oeil de l'hérédité, et gardaient ineffaçablement sur eux la
-dure et rude empreinte du maître qu'ils venaient de renier.
-
-
-IV
-
-M. Bonnetain a publié, depuis _Charlot s'amuse_ (qu'il reconnaît très
-gentiment pour un péché de jeunesse), un certain nombre de romans
-impressionnistes et exotiques, dont _En mer_, qui se distingue par le
-pittoresque de la description et l'attachante simplicité du thème[7].
-Deux passagers, inconnus la veille, et qu'un hasard de voyage rapproche
-sur le même paquebot, Georges le Teil et la jolie Mme d'Hénoy, se
-prennent d'amour à contempler de compagnie l'ensorcelant et magique
-visage de la mer. Avec la charmeresse disparaît le charme. Touché terre,
-l'idylle agonise dans une mutuelle indifférence; les deux amoureux ont
-un peu cette stupeur des gens réveillés à qui l'on raconte ce qu'ils ont
-dit en dormant. C'est tout. Cela n'est rien, vous voyez, et c'est d'une
-mélancolie étrange qui fait songer à Loti. Ou je me trompe, ou M.
-Bonnetain, qui est jeune encore, s'annonce comme un des maîtres du roman
-impressionniste.
-
- [7] Voir aussi les vives et fines impressions de voyage publiées
- par M. Bonnetain sur l'extrême Orient et réunies sous diverses
- formes (_Au large_, _L'Opium_, _Marsouins et mathurins_, _Au
- Tonkin_).
-
-Je ferai des compliments analogues à M. Margueritte. Son livre de début,
-_Tous quatre_, était un peu bien touffu, pénible d'ensemble, encore
-qu'éclairci par endroits de belles pages descriptives. Mais de son
-dernier livre[8], _Pascal Géfosse_, il n'y a qu'à louer la simple
-ordonnance et le tour délicat. Voici la donnée, assez voisine de celle
-d'_En mer_. Le romancier à la mode, Pascal Géfosse, rencontre sur
-l'entrepont du paquebot d'Alger-Marseille la femme d'un de ses anciens
-camarades de collège, devenu député; et quoiqu'il rie bien haut des
-amours «coup de foudre», il se sent brusquement et irraisonnablement
-pris au charme des yeux et à la grâce naturelle et douce de cette femme
-qu'une impulsion analogue fait sienne presque en même temps. Il y a dans
-ces pages une psychologie très attentive et très sûre. Le caractère de
-Géfosse est fouillé jusqu'aux replis, et les hésitations, le trouble,
-la lutte et la chute finale de sa maîtresse sont déduits avec une
-logique supérieure[9].
-
- [8] M. Margueritte a publié, depuis que ceci est écrit, un maître
- roman: _Jours d'épreuve_.
-
- [9] Voir encore de M. Paul Margueritte: _Maison ouverte_, _Mon
- père_, etc. Ce dernier livre n'est pas écrit avec la simplicité
- qu'on désirerait. Mais M. Margueritte était bien jeune et enfoncé
- dans l'école.
-
-_Marc Fane_, le meilleur roman de M. Rosny[10], pour si personnels qu'en
-soient le fond et la forme, me plaît moins. M. Rosny fait un abus
-déplorable de sa science. Si l'on ne connaît la chimie, la physique, la
-statique, la balistique et la cryptologie, il est bien malaisé de
-l'entendre. Sa phrase, endimanchée de ces gros termes, a les allures
-solennelles et gourdes des phrases d'instituteur. Il n'y a que ces
-fonctionnaires et M. Rosny pour écrire «un crâne de mégalocéphale» au
-lieu d'un grand crâne; et s'ils veulent dire la bienfaisante influence
-du printemps, il n'y a encore que M. Rosny et eux pour assurer que «la
-palingénésie universelle renouvelle les globules». Malgré tout, lisez
-Rosny. Ses livres enferment d'indéniables qualités de pensée et de
-réflexion. Et, par exemple, dans cette causerie du début, entre Marc et
-Honoré Fane, sur «les lieux communs du rêve», que de petits faits
-significatifs et bien observés! Je regrette seulement que M. Rosny ait
-ramené toutes ses explications à la physiologie. Vous me dites que tel
-songe, «plein d'un tas de choses révoltantes»,[11] provient de telle
-position du corps. J'entends bien; mais s'il faut m'expliquer comment le
-plus honnête homme du monde peut s'abandonner dans le sommeil aux songes
-les moins honnêtes qui soient, c'est où va chopper votre physiologie.
-Hélas! qu'est-ce que cette conscience absente du sommeil, qui n'y guide
-et n'y critique point nos actes, qui fait de nous les frères amoraux des
-bêtes, et qui ne s'éveille qu'au jour et à la réflexion? Et pourquoi
-cette double vie? Et si ce ne serait pas, comme les matérialistes le
-veulent, que la moitié au moins, sinon toutes les lois de conscience,
-sont d'acquisition et d'appropriation aux besoins sociaux? Car, quelle
-différence du crime qu'endormi je commets avec tranquillité d'âme, au
-crime d'un Gamahut éveillé et lucide en qui la conscience n'a pas parlé
-plus qu'à moi pendant le sommeil? Ceux-là sont logiques avec eux-mêmes
-qui, pour ne point nier la conscience, font porter à l'homme éveillé la
-responsabilité des fautes qu'il a commises endormi. «Le sommeil de
-l'homme, dit l'un d'eux, est plein de péchés; il y perpètre des forfaits
-de volition dont il doit compte». Et je ne vois en effet que ce moyen
-pour mettre d'accord la raison et la foi.
-
- [10] Voir _l'Immolation_, _le Bilatéral_, _les Corneille_, etc.,
- etc.
-
- [11] Il y a là-dessus un mot bien terrible de Sophocle et presque
- impossible à traduire:
-
- [Grec:
- Polloi gar êdê kan oneirasi brotôn
- Mêtri xyneunasthêsan...
- ]
- (_OEdipe-Roi, 966-967._)
-
-
-V
-
-J'arrive au gros du bataillon naturaliste, MM. Guiches, Fèvre, Descaves,
-Méténier, Lemonnier, Chaperon, etc.
-
-M. Guiches a un vif sentiment des choses et des êtres de nature.
-_Céleste Prudhommat_ et _L'ennemi_ sont des livres consciencieux et
-massifs qui mettent en scène des moeurs villageoises correctement
-observées. A ce compte, on le retrouvera dans les rustiques, à côté,
-sinon un peu au-dessus d'un autre naturaliste, M. Caraguel, qu'on vit
-préluder à l'étude des champs par celle du _Boul-Mich_.
-
-M. Fèvre eut pour début un volume en collaboration avec ce pauvre Louis
-Desprès, qu'une législation imbécile mena demi-mort à Saint-Lazare. On
-lui doit, entre autres livres personnels, _Au port d'armes_, où il y a
-sous l'enflure des mots quelques bonnes qualités d'analyse.
-
-De M. Descaves je ne dirai rien, et à la vérité je ne goûte guère ses
-truculences de style, son débraillement, ses allures d'adjudant gueuleur
-et casseur de vitres qui se rue sur la littérature comme sur un matelas.
-Il a publié les _Misères du sabre_[12] qui est une insulte en trois
-cents pages à l'armée. Cela n'a point choqué outre mesure. Nos
-romanciers ne sont point tendres au métier militaire: un de plus, un de
-moins, il n'importe. Car rappelez-vous le _Cavalier Miserey_ de M. Abel
-Hermant[13], _Au port d'armes_ de M. Fèvre, _Poeuf_ de M. Hennique,
-_Fusil chargé_ de M. Mouton, le _Nommé Perreux_ de M. Bonnetain, la
-_Croix_ de M. Méténier, le _Calvaire_ de M. Mirbeau, le _Canon_ de M.
-Jules Perrin[14], livres de rancunes, les uns, ou de foi triste et
-souffrante (ce qui vaut mieux), les autres[15]. Et c'est un ironique
-contraste, si l'on se rappelle encore que M. Bourget, dans cette
-curieuse étude qu'il publia, à vingt et un ans et au lendemain de nos
-désastres, sur le roman naturaliste et le roman piétiste[16], cherchant
-ce que serait le roman de l'avenir et quelles conditions il lui faudrait
-observer, faisait ingénuement du patriotisme la première de ces
-conditions.
-
- [12] Et très récemment _Sous-offs_, aggravation dans l'injure.
-
- [13] Ce dernier livre a surtout fait du bruit hors du clan
- naturaliste. On se reportera à l'article de M. Anatole France
- dans la _Vie littéraire_ (pages 73 et suiv.): «M. Abel Hermant
- reconnaîtra un jour qu'il a, sans le vouloir, offensé un des
- sentiments qui nous tiennent le plus au coeur. Il reconnaîtra
- qu'il est injuste de ne montrer que les moindres côtés des
- grandes choses et de ne voir dans l'armée que les laides
- humilités de la vie de garnison.» Lire encore de M. Hermant la
- _Surintendante_.
-
- [14] Voir du même auteur la _Reine Arthémise_.
-
- [15] Citons pour leur excellent esprit le _Pompon vert_ de M.
- Toudouze et _Disciplinée_ de M. Alphonse de Launay, deux livres,
- où les petitesses de la vie militaire sont noblement relevées par
- l'idée de patrie.
-
- [16] Dans la _Revue des deux mondes_. Article non recueilli
- (1873).
-
-M. Méténier, dans ses livres: la _Chair_, la _Grâce_, la _Croix_,
-_Bohème bourgeoise_, montre un réalisme net et cruel qui n'est pas sans
-mérite. (Voyez particulièrement _Bohème bourgeoise_)[17].
-
- [17] On en trouvera une bonne analyse dans l'_Année littéraire_
- de M. Paul Ginisty (1887).
-
-M. Camille Lemonnier a touché à tous les genres ou presque, histoire,
-géographie, critique d'art, etc. Dans le roman, on cite de lui les
-_Concubins_ et _Madame Lupar_[18], d'une langue imagée et forte jusqu'à
-la brutalité.
-
- [18] M. Francisque Sarcey dit de ce dernier roman: «Il est d'une
- conception puissante, d'une belle ordonnance et d'une exécution
- très grasse et très fouillée.» Voir encore de M. Lemonnier: _Un
- mâle_, l'_Hystérique_ et _Happechair_. On peut lui rattacher un
- autre Belge, M. Georges Eckoud, l'auteur de la _Nouvelle
- Carthage_.
-
-Il y a enfin de l'observation, sous des violences, dans le _Grisou_ de
-M. Maurice Talmeyr, _Argine Lamiral_ de M. Chaperon, _Mademoiselle
-Vertu_ de M. Henri Lavedan, _Ahénobarda_ et la _Gouine_ de M. Boyer
-d'Agen, _Chambre d'hôtel_ de M. Léo Rouanet, la _Jupe_ de M. Trézenick,
-les _Planches_ de M. Jean Blaize. Peut-être aussi conviendrait-il de
-rattacher au naturalisme quelques écrivains plus âgés, et dont les
-débuts ont précédé ceux de l'école ou qui se sont rangés sur le tard à
-son éthique: ainsi M. Francis Enne (_Brutalités_), MM. Vast-Ricouard
-(_Claire Aubertin_, la _Vieille garde_, _Madame Lavernon_), M. Georges
-Duval (la _Prétentaine_, _Une virginité_).
-
-
-VI
-
-Mais les disciples chers au coeur du maître, les vrais fidèles et
-éternellement, ne sont point là. Ils s'appellent Paul Alexis, Henry
-Céard et Léon Hennique. Des deux autres combattants de la première
-heure, l'un, M. Huysmans (Joris-Karl), s'est jeté dans la traverse
-symboliste et est devenu à son tour chef de bande; et M. de Maupassant,
-son talent sain et vigoureux a tranché trop vite sur l'honnête
-médiocrité des disciples pour qu'on puisse le considérer autrement
-qu'en lui-même et dans sa pleine possession. On le retrouvera plus loin
-et isolé.
-
-Pour M. Alexis, qu'il est passé en habitude de traiter de bourrique
-naturaliste, il ne l'est point tant qu'on dit, je pense. Il a eu du
-talent, au moins une fois, en 1875, dans une petite nouvelle intitulée
-_Blanche d'Entrecasteaux_, qu'il a justement négligé de recueillir, et
-c'est bien regrettable pour la réputation de Trublot.
-
-M. Céard est l'auteur d'_Une belle journée_. Mme Duhamain, bourgeoise en
-mal d'amour, s'est laissée prendre aux gilets à fleur et au parler
-sentimental d'un courtier en vins nommé Trudon. Elle accepte un
-rendez-vous, entre au bras de Trudon dans un restaurant de Bercy,
-déguste du vin blanc et des huîtres, engloutit une sole normande, des
-petits pois, du fromage et de la frangipane; et la grande ironie du
-livre, c'est que tous ces prolégomènes n'aboutissent, chez Mme Duhamain,
-qu'à un écoeurement stomachique où sombrent ses idées d'amour. Depuis
-_Une belle journée_, M. Céard n'a publié aucun roman. «Cette affirmation
-de sa personnalité faite et bien faite, dit M. Geffroy, Céard revint à
-ses bureaucratiques occupations et garda le silence»[19].
-
- [19] Cf. _Notes d'un journaliste_, art. Henry Céard.
-
-Reste M. Hennique. Celui-ci est un mâle, comme on dit dans l'école, et
-qui porte allègrement un bagage déjà lourd. Je signalerai seulement
-_Dévouée_ et _Poeuf_, qui est l'histoire d'un brave homme de sapeur
-condamné à mort pour avoir volé un mouchoir bleu. La chanteuse Thérésa
-et le nouvelliste Becquet avaient déjà pris la défense du pauvre
-troubade. Mais le colonel demeure intraitable dans le roman comme dans
-la nouvelle, et dans la nouvelle comme dans la chanson. Et Poeuf
-continue à être fusillé. M. Hennique a une corde à sa lyre que n'ont
-point ses confrères en naturalisme, le sentiment, et il en tire d'assez
-jolies notes, parfois.
-
-
-VII
-
-Et enfin, voici un maître: M. Guy de Maupassant. D'observateur plus net
-et plus précis des menues choses de l'existence, je n'en connais et il
-n'en est peut-être point. Je remarquerai seulement que cette observation
-s'exerce dans un domaine un peu bien étroit; que l'auteur, normand
-lui-même, n'a très évidemment étudié que des normands, qui sont une race
-volontaire et dure, mais égoïste, sèche, et maussade à désespérer; qu'il
-ramène toute l'humanité de ses livres à ce type unique, et que c'est là
-un procédé de généralisation assez méchant pour un romancier qui a,
-comme lui, des parties de philosophe.
-
-M. de Maupassant débuta dans les _Soirées de Médan_ par une nouvelle qui
-fut appréciée, _Boule de suif_. Longtemps il cultiva le genre, excellant
-à condenser en quelques paragraphes de petits drames pessimistes,
-publiés d'abord dans les journaux et qu'il recueillait ensuite sous
-divers titres: la _Maison Tellier_, _Mlle Fifi_, etc. L'auteur ne
-mettait point grand scrupule au choix des sujets, qu'il prenait dans les
-maisons publiques et le purin des fermes. Au reste, la note en était
-toujours intéressante, quoique, disent les uns, pour ce que, affirment
-les autres. Et cela même est à remarquer, comme un trait distinctif,
-que, dès ses premières nouvelles, M. de Maupassant tient pour
-l'«intérêt» contre la «tranche de vie». La plupart de ses livres se
-porteraient aisément à la scène, et au vrai ce sont des drames, avec un
-commencement, un milieu et une fin, je ne sais quoi de cursif dans
-l'écriture, de ramassé dans les sentiments, le dialogue souvent
-substitué au récit. L'action est la première chose à ses yeux; il ne la
-sépare point de la vie, et il n'a point tort. Et à mesure qu'il avance,
-il lui sacrifie les descriptions chères à l'école, ou ne s'y laisse
-aller qu'avec réserve et par petits paragraphes[20]. Et son style s'en
-ressent un peu aussi, net et bref, et sans panache. Par quoi il sort de
-l'école une fois de plus.
-
- [20] A moins qu'il ne fasse des livres de description pure, comme
- _Au soleil_ et _Sur l'eau_.
-
-Nouvelliste, sa réputation fut vite assise. On l'attendit à son premier
-roman, non sans défiance et quelque pique. _Une vie_, _Bel-ami_,
-_Mont-Oriol_, parurent coup sur coup, et il fallut bien reconnaître que
-le nouvelliste ne gênait point le romancier. Puis il revint aux
-nouvelles. C'est _Miss Harriet_, c'est les _Soeurs Rondoli_, c'est
-_Monsieur Parent_, _Yvette_, le _Horla_, _Clair de Lune_, les _Contes du
-jour et de la nuit_, les _Contes de la Bécasse_, toute une librairie.
-Pour l'auteur, il ne change point; il est le même ici et là, d'un
-réalisme cruel et pénétrant (c'est, je pense, notre seul grand
-réaliste), peu donneur de phrases, s'écoutant peu, sans gestes en l'air,
-mais plutôt procédurier, déduisant, induisant, construisant avec des
-faits, rarement avec des idées, le moins spéculatif des hommes, ayant
-eu je ne sais quelles velléités de fantastique dans le _Horla_, dans la
-_Peur_, dans la _Main_, et ayant gagné à son échec de se connaître mieux
-et de se réserver.
-
-Sa misanthropie est d'un caractère à part. Il y a des misanthropies
-douces et résignées, qui sont bonnes à la vie, encore qu'elles savent au
-juste le peu qu'elle vaut, et c'est de cette misanthropie qu'est faite
-l'âme ironique d'un Renan ou d'un France. Celle-ci a quelque chose de
-sec et qui éloigne. On sent qu'elle est plus intuitive que réfléchie; on
-y sent l'homme qui s'est trop défié, et de tout temps, pour avoir jamais
-souffert. Et comme elle est un bouclier pour ceux-ci, on sent qu'elle
-est une arme pour celui-là. Il n'a point appris le monde peu à peu et en
-comptant chaque étape de sa science par une illusion tuée, et à vrai
-dire il n'eut jamais d'illusions et il vit le monde tout d'abord comme
-il est. Il n'y a pas une larme dans tous ses livres, pas une pitié, et
-seulement du mépris. C'est moins de la misanthropie que de
-l'égoïsme[21].
-
- [21] Ceci était écrit avant _Fort comme la mort_. Il semble que
- l'auteur se renouvelle dans ce livre admirable de tout point.
-
- On peut rattacher à M. de Maupassant l'auteur de la _Peau d'un
- homme_ et de l'_Ile muette_, M. Montégut, qui a donné aussi au
- _Gil Blas_ des contes et nouvelles dans la manière cursive de
- l'auteur d'_Yvette_. Mettons même, si vous voulez, que M. Dubut de
- Laforest, avec les livres qui s'appellent _Mlle de Marbeuf_, la
- _Bonne à tout faire_, le _Gaga_, et qui sont dans la tradition de
- Pigault-Lebrun, relève comme littérateur de M. de Maupassant,
- puisque M. de Maupassant lui a donné par lettre publique ses
- titres de naturalisation.
-
-
-VIII
-
-Le talent de M. Mirbeau est plus humain; je devrais dire qu'il s'est
-_humanisé_ en se développant. M. Mirbeau commença par suivre d'un peu
-bien près les traces de l'auteur d'_Une vie_, et à ce compte ses
-premières nouvelles sont d'un bon élève, mais d'un élève. Lisez ou
-relisez les _Lettres de ma chaumière_. Il s'y efforce vers les réalités
-substantielles et concises de M. de Maupassant et il y atteint, mais
-soufflant et suant. Il ne se dégage à peu près que dans le _Calvaire_;
-et il est tout à fait lui dans l'_Abbé Jules_. J'entends d'abord qu'il
-a dépouillé cette sécheresse et cette indifférence qui sont le pire
-dandysme, quand elles n'ont point un fonds de nature. Et c'est le cas
-ici. Soyez sûrs que M. de Maupassant eût pu signer toutes, ou presque,
-les _Lettres de ma chaumière_, qui sont de la misanthropie tassée et
-concentrée suivant sa recette, et qu'il n'eût jamais ni pensé ni écrit,
-par exemple, les belles pages du _Calvaire_ toutes débordantes d'humaine
-pitié, où le petit soldat Jean-François, de garde au bord des plaines
-grises de la Beauce, fusille à bout portant un éclaireur prussien:
-
-«Cet homme, j'avais pitié de lui et je l'aimais; oui, je vous le jure,
-je l'aimais!... Alors, comment cela s'est-il fait?... Une détonation
-éclata, et dans le même temps que j'avais entrevu à travers un rond de
-fumée une botte en l'air, le pan tordu d'une capote, une crinière folle
-qui volait sur la route... puis rien, j'avais entendu le heurt d'un
-sabre, la chute lourde d'un corps, le bruit furieux d'un galop... puis
-rien.... Mon arme était chaude et de la fumée s'en échappait... Je la
-laissai tomber à terre... Etais-je le jouet d'une hallucination?... Mais
-non... De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route, comme
-une statue équestre de bronze, il ne restait plus rien qu'un petit
-cadavre tout noir, couché, la face contre le sol, les bras en croix...
-Je me rappelai le pauvre chat que mon père avait tué, alors que de ses
-yeux charmés il suivait dans l'espace le vol d'un papillon... Moi,
-stupidement, j'avais tué un homme, un homme que j'aimais, un homme en
-qui mon àme venait de se confondre, un homme qui, dans l'éblouissement
-du soleil levant, suivait les rêves les plus purs de sa vie!... Je
-l'avais peut-être tué à l'instant précis où cet homme se disait: «Et
-quand je reviendrai là-bas...» Comment? Pourquoi? Puisque je l'aimais,
-puisque, si des soldats l'avaient menacé, je l'eusse défendu, lui, lui,
-que j'avais assassiné! En deux bonds, je fus près de l'homme... je
-l'appelai; il ne bougea pas... Ma balle lui avait traversé le cou,
-au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un
-bruit de glou-glou, s'étalait en marge rouge, poissait déjà à sa
-barbe... Je lui tâtai la poitrine à la place du coeur: le coeur ne
-battait plus... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tête sur
-mes genoux, et, tout à coup, je vis ses deux yeux, ses deux yeux clairs,
-qui me regardaient tristement, sans une larme, sans un reproche, ses
-deux yeux qui semblaient vivants! Je crus que j'allais défaillir, mais
-rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'étreignis le cadavre du
-Prussien, je le plantai tout droit contre moi, et, collant mes lèvres
-sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourpres,
-éperdûment, je l'embrassai...»[22]
-
- [22] Extrait du _Calvaire_, pages 86-87. On sent que le réalisme
- russe, que Tolstoï a passé là et sa saignante
- humanité.--Rapprochez l'admirable pièce de Théodore de Banville:
- _Le prussien mort_ (_Idylles prussiennes_).
-Je ne voudrais point ajouter à cette belle page; je dirai seulement
-qu'elle n'est point unique dans l'oeuvre de M. Mirbeau. Et admirez
-tout de même comme les petites choses d'école se fondent dans le
-talent: voici un naturaliste,--un impersonnel, donc--et qui
-émeut!...
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LES IMPRESSIONNISTES
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LES IMPRESSIONNISTES
-
- _Edmond et Jules de Goncourt.--Alphonse Daudet.--Paul
- Arène.--Paul Châlon.--Hugues Le Roux.--Jean Lorrain.--Jules
- Claretie.--Pierre Loti._
-
-
-L'impressionnisme, ou ce qu'on appelle de ce nom, est une autre forme du
-réalisme, un art tout matériel encore. Mais voici où il se distingue du
-naturalisme: quand le naturaliste (M. Zola, par exemple, après Balzac et
-Taine) d'une scène ou d'un paysage prendra indifféremment tous les
-détails élémentaires, les entassera l'un sur l'autre, et, par cette
-accumulation, atteindra quelquefois à un effet d'ensemble,
-l'impressionniste dans ce paysage ou dans cette scène distinguera
-d'abord le détail dominant, la tâche, comme dit M. Brunetière, et c'est
-la tâche seule qu'il mettra en valeur pour obtenir l'impression
-totale[23]. Voyez les Goncourt, surtout M. Daudet et M. Loti. Au reste,
-ici, comme dans le naturalisme, pensées et sentiments, la langue de
-l'impressionniste les traduira toujours en sensations; ou, pour mieux
-dire, la pensée et le sentiment, indiqués d'une manière très succincte,
-s'éclairciront au cours de la phrase par une image sensible, telle, par
-exemple, que celle-ci: «Il lui semblait que son passé se rapprochait
-dans l'enchantement mélancolique d'une harmonie éloignée sur la corde
-d'un violon qui eût pleuré[24].» Vienne une école plus hardie qui,
-supprimant la pensée ou le sentiment, déjà sacrifiés à l'image,
-conservera seulement l'image (_Une harmonie éloignée sur la corde_,
-etc.), nous aurons la troisième et dernière incarnation du réalisme: le
-symbolisme sensationnel de M. Huysmans et de M. Moréas.
-
- [23] Se reporter au _Roman naturaliste_ de M. Ferdinand
- Brunetière. (Art. _L'impressionisme dans le roman_.)
-
- [24] Cf. _Madame Gervaisais_.
-
-Le procédé d'exécution (je ne dis pas l'exécution) est donc, avec des
-nuances, à peu près le même chez tous les impressionnistes. Pour nous
-communiquer une vision exacte des choses, il faudra qu'ils transposent
-dans leur style les moyens de la peinture. Ils renonceront, nous
-l'avons vu, au terme abstrait en faveur de l'image; ils choisiront dans
-les mots ceux qui ont, en soi-même et en dehors du sens, une beauté et
-une valeur propres[25]; par quoi ils seront amenés, ou à les détourner
-de leur vrai sens, ou à les associer, en vue de l'effet, à des mots d'un
-autre ordre, ou à créer de toutes pièces des vocables nouveaux. Joignez
-à ces procédés généraux l'emploi de la petite phrase courte et sans
-verbe, de l'adjectif démonstratif _ce_, _cette_, _ces_, qui indique les
-objets comme présents, et de l'adverbe _très_, qui accentue la couleur
-ou la forme des objets, vous aurez, je pense, l'ensemble des procédés
-d'exécution communs à M. Daudet, à M. Loti, à M. de Goncourt et à tous
-les impressionnistes de leur école.
-
- [25] C'est l'expression de Théophile Gautier: «Les mots ont en
- eux-mêmes et en dehors du sens qu'ils expriment une beauté et une
- valeur propres, comme des pierres précieuses qui ne sont pas
- encore taillées et montées en bracelets, en colliers ou en
- bagues.» Ailleurs: «Il y a des mots diamant, saphir, rubis,
- émeraude, d'autres qui luisent comme du phosphore quand on les
- frotte, et ce n'est pas un mince travail de les choisir.»
-
-Il reste maintenant à pénétrer dans l'intimité du groupe. Mais ici les
-distinctions s'établissent d'elles-mêmes, le fonds d'idées, de
-sentiments et de sensations, variant avec chacun.
-
-
-I
-
-MM. Edmond et Jules de Goncourt sont entrés dans les lettres par un
-roman intitulé: _En 18..._, dont le survivant des Goncourt a porté cette
-appréciation, qu'il serait messéant de discuter:
-
-«C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! Mais
-les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à
-l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche
-d'indépendance littéraire et artistique, le hautain révolutionnarisme
-prêché en ces pages; puis, quelle recherche de l'érudition, quelle
-curiosité de la science, et dans quelle littérature légère de débutant
-trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette
-prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait
-maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de _Charles
-Demailly_ et de _Manette Salomon_, et encore ce remuement des problèmes
-qui agitent les bouquins les plus sérieux, et, tout le long du volume,
-cet effort et cette aspiration vers les sommets de la pensée?...»[26]
-
- [26] Cf. la préface de _En 18..._
-
-Qu'entendent MM. de Goncourt par les «sommets de la pensée»? Voici qui
-nous renseignera. Dans un de leurs premiers livres, _Madame
-Gervaisais_, ils ont écrit:
-
-«Ses initiateurs, ses guides, au milieu de cette poursuite des plus
-écrasants problèmes psychologiques, avaient été ces deux maîtres de la
-sagesse moderne: Reid et Dugald-Stewart, les illustres fondateurs de
-l'Ecole écossaise, les ennemis de la méthode analytique et hypothétique
-des écoles anciennes. Après avoir traversé tout le scepticisme de Loke,
-le matérialisme de Condillac, elle éprouvait pour ces deux philosophes
-la reconnaissance d'avoir eu, par eux, respiré sur ces _purs sommets_,
-pareils aux hauteurs du «Bon-Sens», où Reid rend à l'homme le sentiment
-de sa dignité et base la morale et la métaphysique sur la puissance et
-l'excellence de la vie humaine[27].»
-
- [27] Cf. _Madame Gervaisais_.
-
-J'espère qu'on est satisfait. Peut-être désirerait-on seulement que MM.
-de Goncourt nous éclairassent par quelques traits sur le compte de ces
-deux maîtres de la sagesse moderne, Reid et Dugald-Stewart, en qui une
-ignorance commune à bon nombre d'esprits n'avait voulu voir jusqu'à eux
-que d'honnêtes façons d'empiriques. Mais ces messieurs ont eu soin de
-nous avertir qu'au culte de Reid Mme Gervaisais associait celui de Kant.
-Kant, disent-ils, a fait «découler la liberté, l'Homme-Dieu, du beau
-principe désintéressé qui est pour lui comme l'honneur de l'humanité et
-la clef de voûte de sa philosophie: le devoir.» Evidemment, il n'y a
-plus rien à dire. A peine oserai-je formuler une timide objection de
-style sur cet Homme-Dieu qui découle d'une clef de voûte.
-
-Par les idées et par le style, il faut donc reconnaître que les livres
-de MM. de Goncourt[28] sont au nombre des plus curieux de ce temps. Il
-n'en est point, comme ils disent, qui aient remué plus de questions, ou,
-ce qui revient au même, qui aient transformé en questions ce qui, pour
-nous, n'en était pas. Les exemples se pressent. Entre tous, sachons-leur
-gré d'avoir ravivé sur Homère un débat qu'on croyait éteint depuis
-Zénodote d'Ephèse. Et à qui donc, mieux qu'aux auteurs de la _Fille
-Elisa_ et de _Germinie Lacerteux_, appartenait-il de nous révéler que
-l'auteur de l'_Iliade_ n'a jamais peint au monde que des souffrances
-physiques? Ils l'affirment. Il n'y a plus à y revenir. Mais je regrette
-qu'ici encore MM. de Goncourt aient cru devoir garder pour eux les
-motifs de leur arrêt.
-
- [28] Et en particulier ceux du survivant. (_Les frères Zemganno_,
- _Chérie_, _La Faustin_, etc.)
-
-Ces larges esprits n'ont point été retenus, comme on pense, par de
-vaines considérations de temps et de lieu. Leur dernier livre (_Journal
-des Goncourt_) met en scène, dans le déshabillé d'une causerie
-familière, les principaux écrivains du siècle. Ils nous débarrassent
-ainsi d'un certain nombre de préjugés des plus fâcheux, dont ceux qui
-tendaient à nous faire voir dans Taine, dans Renan, dans Berthelot,
-quelques-unes des grandes intelligences contemporaines. Sainte-Beuve,
-qui nous apparaissait dans l'éloignement comme le modèle des honnêtes
-hommes de lettres, n'échappe pas à cette justice amère et rétrospective.
-Dorénavant, si l'on veut connaître le fin mot sur cet écrivain de
-dernier ordre, ce n'est point dans ses articles qu'on l'ira chercher,
-mais dans les conversations des dîners Magny, si fidèlement croquées par
-MM. de Goncourt. On se trouvera en présence d'une manière de pion, sans
-idées et sans style, qui fut trop heureux de rencontrer çà et là de
-complaisants amis, comme MM. de Goncourt, pour lui souffler ses
-articles. L'avouerai-je? Tout reconnaissant que je sois à ces messieurs
-de leurs révélations, j'ai comme un scrupule et un regret. Peut-être
-qu'avant de publier leur _Journal_, ils n'ont pas suffisamment médité
-cette phrase du même Sainte-Beuve: «Les anciens, honnêtes gens, avaient
-un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives
-était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose
-(_sub rosâ_, par allusion à cette coutume antique de se couronner de
-roses dans les festins) ne devait point être divulgué ni profané»[29].
-Après cela, vous me répondrez que MM. de Goncourt n'aiment point les
-anciens. Et c'est, à être franc, la seule excuse de tous ces papotages.
-Il n'y a donc qu'eux dans le siècle? Ils résument tout, philosophie,
-histoire, critique, et le roman, qui est la synthèse des synthèses?
-Quelle plaisanterie!
-
- [29] Cf. _Les nouveaux lundis_. (Art. Pontmartin), tome IX.
-
-Prenons-les plutôt pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils ont toujours été,
-des artistes[30]. La qualité n'est déjà point si dédaignable, et elle
-eût pu leur suffire. Mettons qu'ils ont été Brauwers et Watteau, une
-combinaison extrêmement savoureuse de maniéré et de sincère. Leurs
-paradoxes (j'allais dire leurs charges), cette intransigeance dans les
-jugements qui est la marque d'esprits cantonnés, et jusqu'à ce
-modernisme farouche des deux frères, qui, à tout propos, part en
-campagne contre la tradition, un peu comme don Quichotte contre les
-moulins, sourions-en, si ce sont les inévitables petits côtés de leur
-nature d'artistes. Sainte-Beuve (bien imprévoyant dans l'épithète) les a
-appelés d' «aimables hérétiques». Aimables, je ne sais point. Mais
-c'est, sans doute, qu'avec un peu plus d'orthodoxie et un peu moins
-d'intransigeance, ils n'eussent pas, les premiers, apporté cette fièvre,
-cette fougue heureuse, tant de passion et de vie à la peinture de la
-société contemporaine. On n'eût point eu d'eux ni _Charles Demailly_,
-ni _Manette Salomon_, ni même _Germinie Lacerteux_, et pour ces
-livres-là il faut leur pardonner de trouver Raphaël «bourgeois» et de
-dire de l'antiquité qu'elle n'a été «faite que pour être le pain des
-professeurs». Eh! oui, leur maîtrise est réelle et nul ne songe à la
-contester. Mais je ne pense point qu'elle soit là où ils la placent, et
-que, pour avoir écrit _Madame Gervaisais_ ni la _Femme au XVIIIe
-siècle_, la postérité voie en eux les philosophes et les historiens
-qu'ils prétendent. Est-il donc nécessaire de le rappeler? La
-philosophie, comme l'histoire, demande un esprit de généralisation qui
-est justement l'opposé du leur. S'ils ont une maîtrise, c'est au
-contraire dans le détail qu'elle éclate, c'est dans cette acuité d'une
-vision qui dès l'abord décompose le concret et pousse son analyse
-jusqu'à l'infinitésimal. Daudet raconte qu'un an durant le monde des
-peintres ne jura que par _Manette Salomon_[31]. Je le crois sans peine.
-Ils vivront par là, et par là seulement, par cette fidélité dans le
-rendu, par cette minutie littérale qu'ils ont les premiers introduite
-dans la composition, et qui est devenue, après eux, un procédé de
-l'école, et aussi et surtout par le relief d'une langue merveilleusement
-riche en contrastes et en nuances, et si mêlée qu'elle soit.
-
- [30] Avec toutes les lacunes que le mot comporte.
-
- [31] Cf. les _Souvenirs d'un homme de lettres_ (_Une lecture chez
- Edmond de Goncourt._)
-
-
-II
-
-«Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, dit M. Jules
-Lemaître, il entre beaucoup de choses dans le plus petit conte de M.
-Alphonse Daudet[32].» Je pense que l'on retrouverait ces qualités-là
-dans le plus long roman de M. Daudet. Peut-être qu'elles y sont
-associées et combinées d'une manière différente: la fantaisie n'y est
-point, comme dans les contes, à proportion de la vérité; celle-ci a la
-belle part. L'esprit aussi s'y dérobe davantage à mesure que l'écrivain
-tâche à l'impersonnalité. La tendresse n'y est point si ardente; j'y
-trouve plus de tristesse que de mélancolie, et, sur la fin même, de la
-haine. Après tout, Chamfort a raison: celui-là n'a point aimé les hommes
-qui n'est point misanthrope à quarante ans. Et si envahissante qu'elle
-soit dans le dernier roman de M. Daudet, dans l'_Immortel_, cette
-misanthropie y laisse encore une petite place à l'émotion; il y a le
-coin des larmes jusque dans cette oeuvre de colère. C'est par là qu'il
-nous prendra toujours, et il ne faut point chercher ailleurs que dans
-l'émotion le secret de ce charme extraordinaire qui lui attache toutes
-les âmes sentimentales ou passionnées de ce temps. On a beau dire qu'il
-procède de Dickens, que _Jack_ et le _Petit Chose_ sont un peu bien
-parents du pauvre _Olivier Twist_, il serait plus vrai de dire qu'il y a
-entre ces deux natures d'étroites affinités et qu'elles sont sensibles
-l'une et l'autre aux souffrances des humbles. Encore ne sont-elles point
-tout à fait pareilles de ce côté-là; leur pitié elle-même diffère: celle
-de Dickens est plus active, d'abord, plus confiante dans la générosité
-de nos bons instincts, et, si elle nous montre le mal, elle ne nous dit
-point qu'il soit inguérissable. Avez-vous remarqué que tous ses romans
-«finissent bien»? Le petit Twist et Rose Fleming se marient; mais Jack
-meurt de la poitrine dans un hôpital. Notez encore que Dickens a trouvé
-çà et là d'inoubliables accents de détresse, des cris d'appel vers la
-justice de Dieu, que la pitié légère et un peu méprisante de Daudet ne
-pouvait connaître. Quand Olivier, traité de bâtard, rossé à coups de
-trique par l'horrible M. Bumble, s'est vu enfin seul, abandonné à
-lui-même dans la boutique morne et silencieuse du croque-mort, «il tomba
-à genoux sur le plancher, écrit Dickens, et, cachant son visage dans ses
-mains, il versa de telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de
-la nature que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à
-des enfants de cet âge!» Ces lignes-là, si simples, sont uniques. Le
-côté d'art, chez Dickens, est souvent inférieur; il n'a pas la maîtrise
-soutenue de M. Daudet. Il l'emporte en vive et profonde humanité. La
-pitié de M. Daudet reste toujours un peu aristocrate; elle se gantera
-pour faire l'aumône, et les misères dont elle nous entretient auront
-quand même une poésie latente. C'est par là qu'elle plaît si fort aux
-féminins.
-
- [32] Cf. les _Contemporains_ (Art. Alphonse Daudet). Principales
- oeuvres de M. Daudet: Les _Contes_, _Numa Roumestan_, le _Nabab_,
- les _Rois en exil_, _Sapho_, _Tartarin de Tarascon_, _Jack_,
- _Fromont jeune et Risler aîné_, l'_Immortel_, sa dernière oeuvre.
-
-
-III
-
-Ne quittons point M. Alphonse Daudet sans signaler le petit groupe
-d'écrivains qui lui font habituellement cortège. Car c'est à lui, je
-pense, qu'on devra rattacher, dans le clan impressionniste, les quelques
-écrivains qui suivent, sauf M. Paul Arène, qui revendique à bon droit,
-sinon d'avoir précédé M. Daudet, du moins d'avoir aidé à ces jolis
-_Contes de mon moulin_, point de départ, comme on sait, de la réputation
-de son collaborateur. M. Paul Arène a publié depuis lors un certain
-nombre de nouvelles, _La Mort de Pan_, _Curo Biasso_, _Le vin de la
-messe_, _les Haricots de Pistalugue_, le _Canot des six capitaines_, et
-par dessus tout cet admirable _Jean des Vignes_ qui m'apparaît comme la
-merveille des nouvelles pour la grâce chantante et l'ironie ailée du
-récit[33].
-
- [33] _Jean des Vignes_ vient d'avoir son pendant dans la _Chèvre
- d'or_.
-
-M. Paul Chalon n'a publié, lui aussi, que des nouvelles, et c'est le
-titre même de l'unique volume qui ait paru de lui. «Sa prose, dit un
-jeune et délié critique, M. Charles Maurras[34], a des bondissements
-d'oiselle, des sauts élastiques et vifs de graine en graine picorée
-sur le sol ou sur le toit de tuiles rouges d'une ferme du Languedoc;
-elle ne se hasarde point sur les hautes branches.» M. Chalon relève
-directement de M. Daudet, du Daudet de la jeunesse, bien entendu.
-
- [34] Voir l'_Observateur français_, du 10 avril. Je citerai,
- comme une jolie page de style impressionniste le passage suivant
- d'une nouvelle de M. Chalon (mort maintenant): «... Il y
- soufflait toujours, dans ce haut Saint-Majan, un vent terrible,
- qui vous avait une voix et des cris à croire qu'il était vivant.
- Il arrivait en grondant, tout en colère, des hauteurs du
- Trou-la-Baume, fier avec ça et parlant haut, comme un conquérant
- qui somme une forteresse; puis, houm! houm! de grands coups
- d'aile appliqués contre le mur, comme avec un bélier; puis un
- silence, il attendait qu'on lui ouvrît, et comme on n'avait
- garde, il se fâchait tout rouge. C'était une belle rage alors. On
- aurait dit qu'il prenait du champ; puis terriblement il
- s'engouffrait dans les rues trop étroites pour ses ailes. Il
- allait comme un aveugle, droit devant lui, se brisait au coin des
- maisons, tourbillonnait dans les enfoncements, faisait trembler
- les vitres, battait les contre-vents détachés, s'acharnait après
- les girouettes, culbutait les tuiles des vieux toits, buvait
- d'une lapée l'eau des ruisseaux, s'abattait sur les arbres de la
- place avec un bruit d'averse, souffletait la flamme des
- réverbères, bref, menait un train d'enfer. Et quel virtuose!
- quels cris! quels hurlements! quels gémissements! Tantôt il
- commandait, tantôt il suppliait. Il avait des clameurs de clairon
- et des vagissements de bête blessée! Tour à tour humble et
- belliqueux, il pleurait comme un petit enfant, puis, fantasque en
- ses allures, il embouchait sa longue trompette et vous sonnait
- des fanfares, des chevauchées qui s'en allaient au galop le long
- des murailles. Enfin, convaincu peut-être de son impuissance, il
- se faisait tout petit, se taisait presque, se glissait sous les
- portes, montait l'escalier vivement et venait remuer quelque
- portière souple, ou faire danser la flamme de la lampe sur la
- grande table où j'étudiais.»
-
-On retrouverait encore un peu du charme de M. Daudet, quelque chose de
-sa grâce émue, dans certaines pages de M. Hugues le Roux[35]. Mais par
-le vif des analyses, par le dramatique des situations, par l'intensité
-du sentiment, c'est surtout à Gontcharoff qu'il fait songer. Au reste,
-tel de ses romans, comme l'_Attentat Sloughine_, n'est qu'une mise en
-scène du nihilisme. Ses études précédentes, et en particulier sa
-traduction de la _Russie souterraine_ de Stepniak, l'avaient préparé à
-l'analyse de ce grand cas passionnel de toute une race. Dans l'_Amour
-infirme_[36], M. Hugues le Roux est revenu au roman français.
-
- [35] Voyez cette exquise petite nouvelle: le _Mousse_.
-
- [36] Précédemment dans _Un de nous_.
-
-Enfin, l'acuité de vision et la facilité de notation, qui sont, à défaut
-d'émotion, ses vertus marquantes, font de M. Jean Lorrain un
-impressionniste de la même école. Son style est un fouillis de choses
-heurtées, contradictoires, jolies et laides, tragiques et bouffonnes, à
-travers quoi perce un tempérament intéressant et original. Je recommande
-surtout _Très Russe_.
-
-Mais le décalque du maître, sa doublure, son ombre, nous ne l'avons
-point vu encore, et c'est M. Claretie[37]. Journaliste, historien,
-dramaturge, critique d'art et de théâtre en même temps que critique
-littéraire, et par-dessus tout romancier, M. Claretie est un de ces
-talents moyens dont il est permis de se demander la figure qu'ils
-feraient, s'ils n'avaient trouvé dans la vie sur qui prendre mesure. Il
-peut faire illusion; il fait illusion quelquefois. On n'est pas sa chose
-bien longtemps. Il déclarait naguère à propos de _Robert Burat_, qu'il
-avait écrit ce roman «dans les heures volées à l'improvisation
-quotidienne», et, de fait, le roman est médiocre. Mais est-ce donc une
-excuse à sa médiocrité que la hâte de l'auteur, et, de grâce, que nous
-fait le temps qu'il a mis à l'écrire? On cite _Monsieur le Ministre_
-comme son chef-d'oeuvre. Je le veux bien. Mais relisez-en le début:
-
---«Allons au foyer, voulez-vous, Granet?
-
---«Allons au foyer, monsieur le ministre!
-
-«Il fallait traverser l'immense scène envahie par les machinistes
-manoeuvrant les portants, comme les matelots équipent leur navire;--et,
-cravatés de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tête, des
-gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scène parmi les
-cordages, _arpentant lestement le vaste espace qui mène au foyer de la
-danse_. Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges, et la
-plupart fredonnant la ballade de Nelusko, _franchissaient lestement_, en
-habitués, _l'espèce d'antichambre qui mène de la salle à la scène_...
-etc.»
-
- [37] Comme romans, on lui doit _Monsieur le ministre_, _Robert
- Burat_, _Madeleine Bertin_, le _Beau Solignac_, les _Amours d'un
- interne_, etc.
-
-Voilà l'impressionisme de M. Claretie et le soin qu'il apporte à
-préciser sa vision et à varier ses effets. Que lui reste-t-il donc et
-par quoi expliquer sa situation littéraire? Il lui reste, comme l'a
-excellemment dit M. Brunetière[38], d'avoir introduit le _reportage_
-dans le roman, de s'être tenu à l'affût de la curiosité publique et
-d'avoir su la satisfaire à temps, en lui donnant pour pâture _Monsieur
-le Ministre_, quand cette curiosité se portait aux hommes de la
-politique, le _Troisième dessous_, quand c'était aux gens de théâtre,
-_Jean Mornas_ et les _Amours d'un interne_, quand c'était aux mystères
-malsains de l'hypnotisme. C'est tout?--C'est tout.
-
- [38] Cf. le _Roman naturaliste_. (Art. _Le reportage dans le
- roman_.)--Voyez encore sur M. Claretie tels articles, admirables
- de dédain et d'ironie, de M. Henri Fouquier.
-
-
-IV
-
-J'avais vraiment hâte d'arriver à M. Pierre Loti. Voici des oeuvres;
-voici un chef-d'oeuvre: _Pêcheur d'Islande_. Qu'il serait intéressant
-d'en connaître la genèse! Nous admirons dans l'Artémis grecque une
-incomparable pureté de type; mais que ne doit pas notre curiosité au
-savant qui a mis à nu, dans l'île de Délos, ces quelques statues ruinées
-aux trois quarts, qui reproduisent un type inférieur de beauté et
-forment une série étroite où se marquent, degré par degré, les progrès
-de l'art archaïque? C'est sous une inspiration pareille, et toutes
-mesures gardées, que j'ai écrit les lignes qui suivent[39]. Elles m'ont
-été dictées par des Paimpolais de bonne foi qui avaient reconnu dans la
-vie les «héros» de _Pêcheurs d'Islande_. Ils ne se sont point trompés
-pour Yan. M. Loti a protesté contre l'assimilation faite entre Gaud et
-une «cabaretière». Je donne acte ici de cette protestation. Mais comment
-empêcher cette recherche inquiète et parfois hasardeuse du public dans
-le domaine idéal du livre? Et puis, j'y tiens, ceci peut éclairer sur
-les procédés de composition de M. Loti.
-
- [39] Publiées dans le _Monde illustré_, d'abord. Sur la querelle
- qui en résulta, je renverrai aux articles de M. Jules Tellier
- dans le _Parti national_ du 20 janvier 1888 et de M. Maurice
- Barrès dans le _Voltaire_ du 14.
-
-
- * * * * *
-
-C'est, sur la tombée de mai, au pardon de Ploubazlanec, qu'on m'a montré
-Guillaume F..., le bon géant breton qui a servi de type à Pierre Loti,
-dans _Pêcheurs d'Islande_.
-
-La procession venait de finir. Guillaume et trois autres matelots y
-avaient porté sur leurs épaules une miniature de frégate, pendue le
-reste de l'année en _ex voto_ au plafond de l'église. Le navire est à
-califourchon sur une mince planchette, et, par derrière les matelots, un
-mousse secoue en mesure un ruban accroché à la poupe, pour imiter le
-tangage. Guillaume avait son costume blanc de la procession, le col
-empesé gondolant aux angles, la large ceinture et le chapeau ciré des
-matelots de l'Etat. A ce moment il riait à une demi-douzaine de petites
-filles qui fouillaient dans ses poches pour chercher des noix. «Kraoun!
-Kraoun!»[40] chantait le choeur. Il secouait les épaules, la tête,
-chatouillé doucement par ces menottes familières et obstinées. Les
-enfants ne le lâchèrent qu'après qu'il leur eut donné un sou. Elles
-coururent jusqu'à la prochaine marchande. Lui riait toujours, de son
-rire un peu grave, et les petites chantaient maintenant, en agitant
-leurs noix, de loin: «Merci, Lome, Lomic de notre âme!...»
-
- [40] «Des noix! Des noix!»
-
-Lome ou Lomic, pour lui garder son joli diminutif, est en effet très
-assidu aux pardons de sa commune. Vous connaissez par ouï-dire ces
-pardons bretons: ils sont les mêmes qu'ils étaient il y a deux cents
-ans, et vous ne trouverez rien de si délicieusement suranné. Ils ne
-ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à
-ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de
-somnambules et d'hommes-troncs comme les foires de Paris. L'attrait
-vient de plus haut: ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. On y rit
-peu et on y prie beaucoup. Puis, les vêpres dites, les jeunes filles
-s'assoient côte à côte sur le talus du cimetière, et des groupes
-d'hommes s'arrêtent à leur causer d'amour, gauchement et bien doucement,
-tandis qu'elles baissent les yeux et roulent leur tablier, avec des
-moues ou des rougeurs ou des soupirs pour réponse. Et dans ces
-cimetières d'église, près des vieux parents couchés à deux pas et qui
-écoutent sous terre, là-bas c'est comme un sacrement et la mort y
-fiance vraiment l'amour.
-
-Ils durent être de ces pardons, Yan et Gaud, les deux «héros» de
-_Pêcheurs d'Islande_. Ils se revirent à Paimpol. Vous savez comme ils se
-marièrent, et que le lendemain même des noces Yan appareilla pour
-l'Islande. Yan ne revint pas et Gaud en mourut.
-
-Mais c'est le roman, cela. Au vrai, ni Gaud ni Yan ne sont morts; ils ne
-se sont point mariés; ils n'ont point échangé leur parole au cimetière.
-Peut-être ne se connaissent-ils pas; mais, s'ils se connaissent, soyez
-bien sûrs qu'ils ne se sont jamais aimés, ni Yan ni Gaud.
-
- * * * * *
-
-La Gaud du roman s'appelle aussi Gaud dans la vie et est une véritable
-demoiselle. J'ai quelque scrupule à écrire son nom de famille. Mais si
-vous allez à Paimpol, demandez simplement Mlle Gaud: on vous mènera chez
-elle, par une petite rue étroite et sonore où les gros sabots des
-campagnards claquent sur les pavés et rebondissent en écho sur les
-ardoises des toits. Elle tient auberge, Mlle Gaud. C'est, dans la
-venelle qui touche à l'église, une maison à deux étages, bien vieille
-sous son crépi de chaux fraîche, et toute penchée. La salle du
-rez-de-chaussée n'a que des tables et des bancs; au fond un petit
-comptoir d'étain, des barriques, l'escalier, et sur les murs, se
-répondant, une enluminure d'Epinal en face d'un arrêté contre
-l'ivrognerie. Vous êtes chez Mlle Gaud.
-
-Elle a aujourd'hui trente ans. Petite, grassouillette, avec une matité
-de teint où se reconnaît la demoiselle, ses cheveux roulés en bandeaux
-sous une coiffe de mousseline, sa bouche un peu plissée, ses yeux durs
-et ronds, elle incline la tête légèrement quand on entre, et sert la
-«pratique» sans lui parler. Elle n'est pas jolie comme dans le roman.
-Loti l'a caressée. Mais tout de même elle est bien Mlle Gaud, la
-silencieuse, dédaigneuse et résignée demoiselle. Sa robe noire porte le
-deuil d'une chose morte et qu'on ne sait pas. Elle fut riche, jadis. Son
-père, une manière de vieux forban qui courait la traite, quelque part,
-en Guinée, l'avait fait élever au meilleur pensionnat de Saint-Brieuc.
-Elle y prit des délicatesses de vie. Elle sortit du pensionnat à seize
-ans (son père ayant vendu sa dernière cargaison de chair), vint habiter
-Paimpol avec lui, y passa quatre ans dans la haute société bourgeoise.
-Puis, tout d'un coup, le capital du vieux, engagé à nouveau, sombra dans
-une spéculation. Avec les sous intacts, on monta une auberge, qu'elle
-tint à elle seule, sans servante. Vous connaissez l'auberge: un buis sur
-la porte, quelques tables, des chopines à fleurs et deux barils
-d'eau-de-vie. Mais les maisons anciennes lui furent fermées. Elle tomba
-de sa classe. Les «dames de la société» regardaient ailleurs, pour ne la
-point saluer, quand elle passait. Elle souffrit plus de cette déchéance
-que de toutes les misères physiques. Peu à peu, l'auberge s'achalanda.
-Il y vint des Islandais, des ouvriers du port, des matelots de la petite
-pêche. Ceux-là aussi oublièrent que Gaud était de famille, et
-quelques-uns s'enhardirent à lui demander sa main. Mais elle les
-remercia doucement, avec une honte vite cachée. Son teint pâlit encore;
-elle causait à peine, elle avait dans ses yeux une mauvaise flamme. Et
-elle ne se plaignait point, restant à rêver sur le pas de sa porte, ou
-tricotant au comptoir de ses petites mains blanches et fuselées. Ainsi
-depuis dix ans...
-
-Et l'on vous montrera, dans l'auberge de Mlle Gaud, la table boiteuse,
-où, quand il habitait Paimpol, venait s'accouder, les soirs, Loti.
-
- * * * * *
-
-Mais Pors-Aven, où habite Lomic, était sa promenade aimée.
-
-De Paimpol, le chemin qui y mène longe un instant la côte, file à
-travers champs, et retombe dans la mer, à l'autre bout de Pors-Aven,
-après avoir coupé Ploubazlanec et Perros-Hamon. J'ai refait cette
-promenade, un matin d'automne, le livre de Loti à la main. Je suis entré
-à sa suite dans le cimetière de Perros, vous savez, le cimetière des
-Islandais. L'église est en forme de croix, des ormes et des frênes
-autour, et elle est si tassée de vieillesse que ses pauvres flancs gris
-disparaissent presque dans leur verdure. Et sous le porche, le long des
-murs, dans le cimetière, partout, les mêmes inscriptions noires sur de
-petits carrés de bois blancs: François Floury, perdu en mer, Pierre
-Caous, perdu en mer, Jean Caous, perdu en mer. Ou bien, ce sont des
-croix, de minuscules chapelles peintes, surmontées d'un coeur, des
-plaques en marbre, des losanges à jour et ouvrés à la main, naïvement.
-Et les inscriptions sont alors plus longues: «_A la mémoire de
-Sylvestre Camus, enlevé du bord de son navire et disparu aux environs du
-Nordfiord en Islande, à l'âge de seize ans, le 18 juin 1856._» Et
-celle-ci, toute grosse d'effusions: «_A la mémoire de Sylvestre Bernard,
-capitaine de la goélette Mathilde, disparue en Islande dans l'ouragan du
-5 au 8 avril 1867, à l'âge de trente-deux ans, ainsi que 18 hommes
-formant son équipage. Bon frère, le Seigneur t'a appelé à la fleur de
-ton âge. Nous n'étions pas dignes de t'assister à ton heure dernière. La
-sainte Vierge, sous la protection de laquelle tu étais, nous a
-remplacés. Elle t'a fermé les paupières. Aimable enfant, compte sur nos
-prières. Nous ne t'oublions pas._»
-
-Il y a des tombes, pour chacun de ces Islandais, dans le cimetière de
-Perros-Hamon, et sous ces tombes autant de grands trous vides. C'est
-une croyance, là-bas, que les naufragés n'habitent pas toujours la mer,
-et qu'ils viennent une fois l'an, à la fête des morts, prendre
-possession des fosses creusées pour eux dans le cimetière de leur
-paroisse...
-
- * * * * *
-
-... Sur la route, un brigadier de douane qui passe, une bouffarde aux
-dents. Je lui demande la maison de Lomic.
-
---Lomic? Le «héros» n'est-ce pas?
-
---Le «héros»? Est-ce qu'on l'appelle de la sorte à Pors-Aven?
-
---Oh! et à Paimpol aussi. Tout le monde le connaît, allez, avec sa bonne
-face rouge et ses épaules d'hercule.
-
-Le brigadier--un gallot, à l'air et à la voix--prend un temps pour
-rallumer sa pipe...
-
---Faites-vous route avec moi, monsieur? Je suis à l'heure. Je vais à
-Pors-Aven. Je vous déposerai chez Lomic en passant.
-
-Nous voilà en route.
-
---Et Lome?
-
---Lome? Mais vous savez bien. Il paraît qu'il a été mis dans un roman,
-et tout de même qu'il ne connaît pas son A. B. C, faut croire que ça le
-flatte dur, puisque l'idée lui revient au premier coup qu'il boit. Pour
-lors, il n'y a que lui. Il se dandine, il fait le joli coeur, il court
-les cafés de Paimpol en cornant à la compagnie: «C'est moi qui suis le
-héros!» Les seuls mots français qu'il ait pu retenir, croiriez-vous, ou
-presque. Car ces têtus d'Avenois sont plus fainéants les uns que les
-autres. Ils ne veulent point de l'école; ils n'y sont point allés; leur
-marmaille n'y va point. Et comme ils baragouinent tous breton, qu'ils se
-marient chez eux, et qu'il n'y a dans le village que trois familles, les
-Caous, les Floury, et les Maël, vous voyez d'ici la belle crasse
-d'ignorance qu'ils ont sur l'entendement...
-
---Et Lome?
-
---Lome? Mais guère plus éduqué que les camarades, Lome. Par exemple,
-monsieur, bon garçon, et dur et fort comme rouvre. Et si vous voyiez
-comme les armateurs se l'arrachent pour l'avoir à leur bord! Ah! il en
-faut aussi, et des ruses, et du nerf, pour cette satanée pêche
-d'Islande! On ne prend point la morue avec des mitaines! Faut point des
-demoiselles en soie dans les dorys! Souque et trime, garçon, houp! Il
-n'y a pas à sortir de là...
-
---Et Lome?
-
---Lome? Dame, que voulez-vous que je vous dise encore? Qu'il court sur
-ses trente ans? Qu'il a cinq frères et deux soeurs? Qu'il est l'aîné de
-la garçaille? Vous savez tout ça. Non? Son père doit friser la
-soixante-dizaine, et Yan-Bras (Jean le Grand), comme on dit ici, mérite
-joliment encore son surnom. C'est le colosse de Pors-Aven, un pays où
-les petits hommes ont cinq pieds six pouces. Et ce qu'il trime, le
-vieux! Un qui ne se couchera que mort, pour sûr et certain.
-Croiriez-vous qu'à son âge il est toujours matelot? Il balaie la baie
-d'une marée à l'autre, avec son germain, Sylvestre, qui est capitaine du
-bord. Même, voici quelque temps ils ont trouvé un navire grec d'au
-moins 800 tonneaux, chargé de fin froment et délesté de l'équipage. Ils
-l'ont remorqué à Paimpol, et, pour sa part, le père de Lome a reçu une
-demi-douzaine de mille francs. Ah! monsieur, c'est ça qui vous soulage
-une existence! On a réparé la maison, qui croulait, acquis un champ,
-remplacé la toiture de glui par des ardoises, bordé le tout d'un mur
-neuf. Tant et tant que quand Lome est revenu des fiords, il ne
-reconnaissait plus la maison de son ascendant, et restait bouche bée
-devant l'huis, sans oser ouvrir!...
-
-Le brigadier s'arrête.
-
---Tenez, monsieur, à votre gauche, cette petite maison blanche, toute
-blanche, avec son jardinet où vague et claque du bec un gros cagnard...
-Je vous quitte: c'est la maison du «héros».
-
- * * * * *
-
-Ce jour-là, pourtant, je ne vis point mon ami Lome. Il avait embarqué à
-bord de la _Champenoise_, une «Islandaise» qui s'en allait à Cadix
-acheter du sel. L'hôtesse m'accompagne sur la porte. Cette fine
-goëlette, là-bas, qui double les Héaux, c'est la _Champenoise_. Une
-petite brume court sur la mer. En face de Pors-Aven, des îles
-s'estompent que chanta Loti, Craka toute nue, Houic-Poul, Duz,
-Saint-Riom, l'antique et fertile Carohènes, où s'établirent au XIIe
-siècle des moines réguliers de l'ordre de Saint-Victor, plus loin
-Rochsonne, dentelée comme une forteresse, les Créo, où geignent des
-âmes, les Gast, nids à courlieux, et au dernier plan de l'horizon,
-l'échine allongée, les monstrueux Metz de Gouellou, pareils à des
-cachalots. La mer est toute grise sous le ciel gris. On ne sait pas où
-commence la mer et où finit le ciel. Et dans cette uniformité, imaginez
-le soleil blanc, fatigué et sénile, des déclins d'automne...
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LES SYMBOLISTES
-
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-
-
-CHAPITRE III
-
-LES SYMBOLISTES
-
- _Joris-Karl Huysmans.--Paul Adam.--Jean Moréas.--Edouard
- Dujardin.--Gustave Kahn.--Francis Poictevin.--Maurice de
- Fleury.--Léo d'Arkaï.--Charles Vignier._
-
-
-Le symbolisme date, à proprement parler, de la création des langues.
-L'anthropopithèque qui s'avisa le premier de désigner un objet par une
-onomatopée fit du symbolisme, et il ne paraît pas que le symbolisme
-contemporain diffère sensiblement du symbolisme de ce primitif.
-
-Dans sa forme définitive (Jean Moréas, Poictevin, Kahn, etc.), le
-symbolisme consiste en ceci: qu'une pensée étant donnée, avec l'image
-qui la traduit, l'image seule sera mise en valeur. C'est de l'art
-sensationnel, et il est au moins curieux qu'avec une pareille formule il
-ait des prétentions à l'idéalisme. On pourra voir, tout au contraire,
-que le symbolisme est né directement du naturalisme qui le contenait
-mêlé à d'autres éléments.
-
-Les symbolistes s'appellent quelquefois aussi décadents, décadistes et
-déliquescents[41]. En poésie, ils se réclament de M. Paul Verlaine;
-mais M. Verlaine avait fait de bien beaux vers avant de s'apercevoir
-qu'il était symboliste[42]. En prose, ils relèvent de M. Joris-Karl
-Huysmans et de M. Arthur Rimbaud. Mais M. Huysmans n'est qu'un
-demi-symboliste, et M. Rimbaud est mort.
-
- [41] Remarquons pourtant que M. Moréas proteste contre ces
- qualifications: «Cette manifestation (la manifestation
- symboliste), couvée depuis longtemps, vient d'éclore. Et toutes
- les anodines facéties des joyeux de la presse, toutes les
- inquiétudes des critiques graves, toute la mauvaise humeur du
- public surpris dans ses nonchalances moutonnières ne font
- qu'affirmer chaque jour davantage la vitalité de l'évolution
- actuelle dans les lettres françaises, cette évolution que des
- juges pressés notèrent, par une inexplicable antinomie, de
- décadence. Remarquez pourtant que les littératures décadentes se
- révèlent essentiellement coriaces, filandreuses, timorées et
- serviles... Et que peut-on reprocher, que reproche-t-on à la
- nouvelle école? L'abus de la pompe, l'étrangeté de la métaphore,
- un vocabulaire neuf où les harmonies se combinent avec les
- couleurs et les lignes: caractéristiques de toute renaissance...»
- (_Manifeste des symbolistes._)
-
- [42] Et d'autres grands poètes avant lui. «C'est à mon avis, dit
- M. Paul Bourget, une des preuves les plus frappantes de la
- hauteur de vue d'Alfred de Vigny que d'avoir deviné la valeur
- poétique du symbolisme. La beauté poétique pure réside en effet
- dans la suggestion plus encore que dans l'expression... Il faut,
- pour que le sortilège des beaux vers s'accomplisse, du rêve et de
- l'au-delà, de la pénombre morale et du mystérieux.» (_Journal des
- Débats_, 24 mars 1885.) Mais mystérieux n'est pas synonyme
- d'obscur.
-
-
-I
-
-Voici pour le vivant. Les conceptions de M. Huysmans (Joris-Karl) se
-distinguent par leur extrême simplicité. Dans _En ménage_, un mari,
-trompé par sa femme, la quitte, essaie de l'amour libre, s'ennuie à
-périr, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux reprendre son
-collier de misère. Dans _A vau-l'eau_, un employé de mairie, écoeuré des
-fromages au savon de Marseille, des carnes fétides et des litharges
-coupées d'eau de pompe qu'on lui sert à son restaurant ordinaire, le
-quitte, tâte de restaurants nouveaux, y trouve la nourriture un peu plus
-détestable, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux rentrer à
-son ancienne «gargote». Dans les _Soeurs Vatard_, un garçon et une fille
-qui ne s'aiment point, qui ne se désirent point, et qu'une commune
-horreur de la solitude a rapprochés un temps, jugent bientôt toute
-cohabitation impossible, et de lassitude concluent qu'il vaut encore
-mieux retourner chacun chez soi. Dans _A rebours_, un gentilhomme de la
-décadence, un «fin de siècle», qu'énerve notre monotone train de vie, se
-lance, trois cents pages durant, dans des sensations rares, s'y énerve
-un peu plus, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux revenir à
-la vie normale. Enfin, dans _En rade_[43], deux Parisiens, rassasiés de
-Paris, des clubs, des théâtres, des musées, de l'Institut et de M.
-Déroulède, se réfugient à la campagne, y souffrent mille avanies, et de
-lassitude concluent qu'il vaut encore mieux regagner leur entresol du
-boulevard. Ainsi, l'oeuvre entier de M. Huysmans se ramène à cette
-proposition renouvelée du sage Siddartha: «Toute agitation est vaine. Ne
-demande jamais d'oeufs frais au garçon de ton restaurant. Outre que ces
-ambitieuses pensées te perdraient dans son estime, elles auraient cet
-autre résultat de te faire trouver ton omelette un peu plus rance que
-d'habitude. Ici-bas, le mieux ne se rencontre jamais; le pire seul
-arrive. Or, je vais te prouver ça en six volumes de la collection
-Charpentier. Ça m'embêtera, mais ça t'embêtera. Et tout ça, ce sera le
-symbolisme!»
-
- [43] J'abrège la nomenclature. Pourtant il serait dommage
- d'oublier «l'histoire du monsieur qui a la diarrhée».
-
-
-II
-
-Mais M. Huysmans reste sur la lisière du naturalisme et du symbolisme;
-avec MM. Poictevin, Paul Adam, Moréas, Kahn, Dujardin, Vignier, etc.,
-nous entrons dans le symbolisme pur. Voici comment:
-
-Si l'on veut bien ouvrir _A rebours_, _En rade_, ou tout autre livre de
-M. Huysmans, on y trouvera deux sortes d'esprit. Naturaliste, M.
-Huysmans l'est surtout par les mauvais côtés (thèmes vulgaires, détails
-bas, fausse méthode scientifique). Symboliste, c'est un autre homme. Il
-lui faut la fine fleur de l'étrange; sa fantaisie sort du présent,
-vagabonde en des décors de rêve, évoque d'inconcevables magies qu'il
-tâche à rendre d'une langue extraordinaire comme elles, somptueuse,
-barbare et maniérée.
-
-Que si l'on s'inquiète à présent comment ce symboliste et ce
-naturaliste, d'essence si contradictoire, peuvent cohabiter en M.
-Huysmans sans se prendre aux cheveux et se manger le nez deux fois par
-ligne, je ferai observer d'abord qu'ils ont bien réussi à vivre en bonne
-intelligence chez M. Zola lui-même, qu'il y a, au reste, une excellente
-façon pour les empêcher de s'entre-dévorer, qui est de les mettre chacun
-à part, et que c'est très sagement à quoi s'est résolu l'auteur d'_En
-rade_, divisant son livre en deux compartiments, l'un pour la réalité
-(Installation du couple Malles à la campagne, saillies, vêlages, etc.),
-et l'autre pour le rêve (M. et Mme Malles s'intoxiquant de haschich et
-leur voyage dans les nues).
-
-Ces deux tendances, qui n'ont point cessé de gouverner M. Huysmans, ont
-gouverné quelque temps eux-mêmes les plus en vue de nos jeunes
-romanciers symbolistes. Ils n'ont point trouvé leur voie du premier
-coup. C'est qu'en effet les littératures sont soumises aux lois des
-autres productions et ne sortent guère des cerveaux tout armées. Mais
-rappelez-vous _La faute de l'abbé Mouret_, _Le ventre de Paris_, _La
-curée_, _Nana_. Le naturalisme était gros du symbolisme. Si le cordon a
-été coupé un peu vite, si l'enfant s'est retourné contre sa nourrice,
-c'est par une fatalité d'ingratitude où les écoles n'échappent pas plus
-que les hommes. Après cela, relèverai-je l'étonnante phrase de M. Paul
-Adam, affirmant que «le naturalisme s'est écroulé parce qu'il ne croyait
-pas à l'idéalisme[44]»? C'est donc qu'il n'eût plus été le naturalisme,
-ou qu'il faut demander aux contraires de se concilier. Pour ma part, et
-si tant est que le naturalisme soit mort, je ne serais point éloigné
-d'en donner l'explication opposée, et que son échec final vient
-justement de ce qu'il n'a point su se renfermer en lui-même et rester le
-naturalisme tout court, l'école de l'observation nette et précise. Ces
-raisons-ci sont-elles préférables, que donne à la suite M. Paul Adam,
-dont la première qu'en tant que _patriote_ «il faut haïr l'oeuvre
-naturaliste, qui tâche pour avilir à la face du monde la plus
-perfectible des races, en souillant son effigie de toutes les ordures
-morales comme de toutes les infirmités physiques» et l'autre qu'en tant
-que _politique_ «soucieux d'apaiser les guerres intestines, il faut
-réprouver une littérature qui excite la rage idiote des plèbes, afin que
-ces pitoyables multitudes soient grugées dans la suite, au bénéfice de
-triomphateurs cupides»? J'ai un peu de peine à le croire. Au reste,
-concède M. Adam, s'il est permis «aux gens du monde de flétrir pour ces
-motifs une oeuvre, il messied aux littérateurs de reprendre un écrivain
-sur de telles raisons». La réprobation de ceux-ci se justifiera par
-d'autres chefs, et d'abord par les ordures de M. Zola (M. Zola est
-évidemment ici pour naturalisme, une religion s'écroulant avec son
-dieu), par ses procédés romantiques de composition, par ses
-inconséquences, par son sans-gêne avec la vérité. Enfin, dernier
-reproche, et non celui qui tient le moins au coeur des symbolistes, M.
-Zola «manque de style».
-
- [44] Cf. le no 1 de la _Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg_.
- Première année.
-
-C'est la préoccupation de l'école. La phrase plus qu'assouplie,
-disloquée; les règles, la syntaxe, la vieille construction logique dont
-parle Fénelon, abolies; mots anciens et de jargon, grecs, latins,
-picards, toute l'érudition en délire et monstrueusement goguenarde de
-Rabelais, versée dogmatiquement et pontificalement dans la langue par
-ces prêtres du Son; l'absence de rythme devenant le rythme suprême; et
-des effets de verbe, des cabrioles d'adjectifs, des dégingandements de
-périodes, la langue entière prise d'hystérie, les oh! les ah! les si!
-les pamoisons, les spasmes, les râles et les roulements d'yeux coupant
-la prose en bonne santé de nos pères; par là-dessus, je ne sais quelle
-affectation de mystère et d'hiérophantisme, voilà, en fin de compte, à
-quoi se réduit «l'écriture symboliste». Mais de philosophie ou d'idées,
-l'école n'en a pas ou n'en a que d'emprunt. Elle en est restée au
-nihilisme de Flaubert et de Zola. Tout le thème de l'école est, à bien
-prendre, dans le vers du pauvre Laforgue:
-
- Ah! que la vie est quotidienne!
-
-Et d'immenses lassitudes, du dédain et du dégoût, transcendantalement
-rendus dans le style qu'on sait[45]. Le seul, ou presque, qui pense de
-cette école, car je n'y range point M. Barrès, bien que l'école se
-réclame de lui plus que lui-même ne se réclame de l'école, le seul qui
-pense, dis-je, qui ait raisonné sur son art et qui soit peut-être un
-écrivain de promesse, M. Paul Adam, en est encore à se chercher, donne
-du front tour à tour contre le réalisme et l'idéalisme, et vague un peu
-à l'inconnu[46]. Mais la prose de M. Moréas, avec son chant, ses
-rythmes, sa noblesse souvent, qui a lu ce grec frotté de Ruteboeuf et de
-Rabelais peut-il rêver une absence d'idées plus élémentaire sous une
-rhétorique plus ornée? M. Moréas s'en est si bien rendu compte lui-même
-qu'il semble avoir renoncé à toute création personnelle pour s'abriter
-dans des adaptations de légendes moyen âge, où s'éploient à l'aise ses
-richesses de langue: «Et la belle princesse portait une robe de soie, où
-l'on voyait brodés à fin or des pards et des dragons, des serpents
-volants et des escramors et bien d'autres bêtes. Et le beau valet
-Constant chevauchait un cheval baillet couvert d'un drap de couleur
-azurée, etc., etc.[47].» Et il n'y a pas plus de raison pour que cela
-finisse qu'il n'y en a eu pour que cela ait commencé.
-
- [45] Rouvrons le manifeste de M. Moréas: «Ennemi de
- l'enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la
- description objective», le symbolisme «cherche à vêtir l'Idée
- d'une forme sensible qui, néanmoins, ne serait pas son but à
- elle-même, mais qui, tout en servant à exprimer l'Idée,
- demeurerait sujette. L'Idée, à son tour, ne doit point se laisser
- voir privée des somptueuses simarres des analogies extérieures;
- car le caractère essentiel de l'art symbolique consiste à ne
- jamais aller jusqu'à la conception de l'Idée en soi...»
-
- [46] Voir non les _Demoiselles Goubert_ (médiocre), _Le thé chez
- Miranda_ (médiocre encore), mais _Soi_ et _Etre_.
-
- [47] Cf. la _Revue indépendante_ de juillet 1887 (_L'empereur
- Constant, paraphrase_).
-
-
-III
-
-Encore M. Moréas peut-il se réclamer du rythme. Maladroit aux idées,
-c'est un subtil manieur de phrases, et il est bon qu'on s'en
-souvienne[48]. Mais pour M. Dujardin et M. Kahn, je crois bien qu'ils
-échappent entièrement à toute littérature. Ce dernier a publié dans les
-revues sémites des pages dont il n'y a rien à écrire[49]. M. Dujardin,
-lui, a publié les _Hantises_ (un recueil dans la manière noire
-d'Hoffman, compliquée d'inventions baroques à la Marck Twain), puis _Les
-lauriers sont coupés_, roman symboliste, qui, si on ne connaissait
-l'auteur pour imperturbable, semblerait la parodie anticipée de la belle
-monographie de M. Maurice Barrés: _Sous l'oeil des barbares_. J'ai
-quelque inquiétude à analyser de tels livres. Qu'un romancier s'impose
-le programme suivant: dans le désordre de la vie cérébrale, avec la
-confusion perpétuelle des sentiments, des idées et des sensations, le
-trouble qu'apportent les circonstances extérieures au développement
-logique de la pensée, les sautes brusques de cette pensée même, se
-rappeler et tâcher à décrire dans leur minutie absolue tous les
-sentiments, idées, sensations, qui peuvent traverser un cerveau humain
-de sept heures à dix heures du soir, si vous n'arrivez pas avec un
-programme comme celui-là à confectionner un monologue pour Coquelin
-cadet, je dis que vous n'aurez point été fidèle à votre programme. C'est
-ici l'éternel sophisme du _réel_ pris et donné pour le _vrai_. En
-admettant que ce fût un homme de talent qui eût conçu le programme de M.
-Dujardin, et qu'il l'eût intégralement exécuté (chose que je tiens pour
-impossible), pensez-vous que son oeuvre produirait l'impression de vie
-qu'il en attend? Eh! oui, je sais que le cerveau est ainsi fait. C'est,
-par exemple, en moi, dans le moment où j'écris, tout un chaos de
-perceptions, bruits de voix, roulements de voiture, coups sourds de
-marteaux sur l'enclume, et la palpitation du sang aux tempes, l'afflux
-de mille sensations de bien-être ou de malaise, et ma pensée courant au
-travers, toute à sa tâche de réflexion. Mais quoi! si je ne venais pas
-de les noter ici pêle-mêle, perceptions confuses et perceptions
-distinctes, ne serais-je pas bien embarrassé, une heure après, pour
-trouver dans mon souvenir la moindre trace des premières, alors que les
-secondes auront survécu? Et même dans celles-ci, dans les perceptions
-distinctes, un choix se fera encore à mesure. Mon passé finira par se
-ramasser en quelques traits nets et caractéristiques. Au romancier
-d'observer ces traits, car c'est avec eux seulement qu'il reconstituera
-mon «moi». La nature simplifie; l'art ne peut que suivre la nature. A
-les vouloir violenter tous deux, on risque la cocasserie, uniment.
-
- [48] Sur M. Moréas, poète, et de premier ordre souvent, voir _Nos
- poètes_, de M. Jules Tellier (art. _Symbolistes_).
-
- [49] Plus des vers incompréhensibles, sous les «simarres de leurs
- analogies extérieures», _Les palais nomades_.
-
-
-IV
-
-Parlerai-je à présent des obscénités symbolistes de M. Poictevin[50]?
-Citerai-je, comme la seule critique qu'on en puisse faire,--et le sujet
-mis à part,--des phrases de français taillées sur ce patron?
-«Invinciblement elle avançait, comme sans arrêt concevable, et le
-mouvement et la pose impassible du pied cambré, et la minime flexion de
-la taille droite, et le feu fixe des grands yeux d'où, par intervalles,
-coule une lueur fauve, sans jamais un battement de paupières, disent
-qu'elle ne supporte tout au plus que des tangences. Et, dans cet
-avancement illusoire, dans ce va-et-vient trompeur, elle garde une
-sinueuse immobilité. De la voix métallique le résonnant timbre un peu
-dur signifie que toute indiscrétion serait irrépondue. Comme cette voix
-scandait, en une mesure concordante, l'insondable, l'inexorable fluence
-du pas, de tout le corps[51]!» Insondable fluence, inexorable fluence,
-admirable invention que le symbolisme! Et si je nomme seulement, à la
-suite de M. Poictevin, M. Maurice de Fleury, auteur d'_Hydrargyre_, et
-M. Léo d'Arkaï, auteur de _Il_, et que je dise du premier qu'il a trouvé
-le secret d'une forme encore plus compliquée, et de l'autre qu'il a
-découvert des thèmes un peu plus obscènes, n'aurai-je point fait tout le
-possible pour m'acquitter envers l'école symboliste?
-
- [50] Voir _Ludine_ surtout. _Seuls_ marque un progrès. Je renvoie
- sur _Ludine_ à un excellent article de M. Gustave Geffroy,
- réimprimé dans _Les notes d'un journaliste_.
-
- [51] Encore cette page s'entend-elle nettement. Mais que démêler
- dans celle-ci, Seigneur, que j'emprunte à des _notes_ de M.
- Stéphane Mallarmé?
-
- «La Gloire! je ne la sus qu'hier, irréfragable, et rien ne
- m'intéressera d'appelé par quelqu'un ainsi.
-
- «Cent affiches s'assimilant l'or incompris des jours, trahison de
- la lettre, ont fui, comme à tous confins de la ville, mes yeux au
- ras de l'horizon, par un départ sur le rail traînés avant de se
- recueillir dans l'abstruse fierté que donne une approche de forêt
- en son temps d'apothéose.
-
- «Si discord parmi l'exaltation de l'heure, un cri faussa ce nom
- connu, pour déployer la continuité de cimes tard évanouies,
- Fontainebleau, que je pensai, la glace du compartiment violentée,
- du poing aussi étreindre à la gorge l'interrupteur: Tais-toi! Ne
- divulgue pas, du fait d'un aboi indifférent, l'ombre ici insinuée
- dans mon esprit, aux portières de wagons battant sous un vent
- inspiré et égalitaire, les touristes omniprésents vomis. Une
- quiétude menteuse de riches bois suspend alentour quelque
- extraordinaire état d'illusion, que ne réponds-tu? qu'ils ont ces
- voyageurs, pour ta gare aujourd'hui quitté la capitale,--(oh! cet
- alexandrin de Baour-Lormian dans cette prose!)--bon employé
- vociférateur par devoir, et dont je n'attends, loin d'accaparer
- une ivresse à tous départie par les libéralités conjointes de la
- Nature et de l'Etat, rien qu'un silence prolongé, le temps de
- m'isoler de la délégation urbaine vers l'extatique torpeur de ces
- feuillages là-bas trop immobilisés pour qu'une crise ne les
- éparpille bientôt dans l'air; voici, sans attenter à ton
- intégrité, tiens, une monnaie.
-
- «Un uniforme inattentif m'invitant vers quelque barrière, je
- remets sans dire mot, au lieu du suborneur métal, mon billet.
-
- «Obéi pourtant, oui, à ne voir que l'asphalte s'étaler nette de
- pas, car je ne peux encore imaginer qu'en ce pompeux octobre
- exceptionnel du million d'existences étageant leur vacuité en tant
- qu'une monotonie énorme de capitale dont va s'effacer ici la
- hantise avec le coup de sifflet sous la brume, aucun furtivement
- évadé que moi n'ait senti qu'il est, cet an, d'amers et lumineux
- sanglots, mainte indécise flottaison d'idée désertant les hasards
- comme des branches, tel frisson et ce qui fait penser à un automne
- sous les cieux.
-
- «Personne et, les bras de doute envolés comme qui porte aussi un
- lot d'une splendeur secrète, trop inappréciable trophée pour
- paraître! mais sans du coup m'élancer dans cette diurne veillée
- d'immortels troncs au déversement sur un d'orgueils surhumains (or
- ne faut-il pas qu'on en constate l'authenticité?), ni passer le
- seuil où des torches consument, dans une haute garde, tous rêves
- antérieurs à leur éclat, répercutant en pourpre dans la nue
- l'universel sacre de l'intrus royal qui n'aura eu qu'à venir:
- j'attendis, pour l'être, que lent et repris du mouvement
- ordinaire, se réduisit à ses proportions d'une chimère puérile
- emportant du monde quelque part, le train qui m'avait là déposé
- seul.»
-
-Non, pourtant. Ouvrez l'_Officiel_ de ces messieurs, la _Revue
-indépendante_ de juin 1887, et lisez à la page 405 une nouvelle assez
-courte, _Pubère_, signée de M. Charles Vignier[52]. Elle est délicieuse
-d'ironie. Si M. Vignier, comme je le crois, a voulu faire là pour les
-symbolistes ce que Gautier fit pour les romantiques dans ses
-_Jeunes-France_, le pastiche est de tous points admirable. C'est le
-récit en prose symboliste des amours d'une laveuse de vaisselle. J'ai
-regret à n'en pouvoir rien citer. Mais, comme il est vrai qu'on ne
-combat bien les gens qu'avec leurs propres armes et quand on a déjà un
-peu couché sous leur tente, j'avancerai de la nouvelle symboliste de M.
-Vignier, qu'encore que très courte elle est peut-être la meilleure
-critique qu'on ait faite et qu'on fera du symbolisme, de cette école
-prétentieuse et vide, toute en dehors, excellant, non point, comme le
-clament ses esthètes, à exprimer l'inexprimable, mais bien au contraire
-à rendre inintelligibles les plus simples notions de l'expérience[53],
-véritable école normale de jongleurs et d'avaleurs d'étoupes
-enflammées, où l'on prépare à Bicêtre, je le pense, mais à la
-littérature, c'est encore à prouver.
-
- [52] M. Vignier n'a pas réuni ses nouvelles. Comme poète, il
- tient un rang très estimable. (Voir _Centon_.)
-
- [53] Et ils s'en font gloire! Dans un article de la _Caravane_ du
- 10 novembre 1889, je lis sous la signature P. Marius André:
- «Scientifiquement, voici l'évidence de la théorie symboliste:
- «Comme il faut plus d'énergie pour retrouver un objet sous un
- signe indirect que sous un signe direct, on fournit à
- l'entendement l'occasion d'employer plus de force disponible et
- par conséquent d'éprouver plus de plaisir.» (Dumont, _Théorie
- scientifique de la sensibilité_). La raison est amusante, tout de
- même. Mais alors qu'on nous ramène aux logogriphes et aux rébus.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LES PHILOSOPHES
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LES PHILOSOPHES
-
- _Paul Bourget.--Edmond Haraucourt.--Maurice Barrès.--Robert de
- Bonnières.--Marcel Prévost.--Édouard Rod.--Narcisse
- Quellien.--François Sauvy.--Mme Alphonse Daudet.--Mme Juliette
- Adam.--Jules Lemaître.--Anatole France.--Jules
- Tellier.--Gilbert-Augustin Thierry.--Alexandre Dumas
- fils.--Louis Ulbach.--Arsène Houssaye.--Octave
- Uzanne.--Aurélien Scholl.--Pierre Véron.--Émile
- Blavet.--Quatrelles.--Mouton (Mérinos).--Glosclaude.--Eugène
- Chavette.--Henri Rochefort.--H. Taine.--A. de
- Pontmartin.--Paul Hervieu.--Gustave Claudin.--Alphonse Karr._
-
-
-Il y a de la psychologie dans le dernier des romans. M. Alexis Bouvier
-et M. Georges Ohnet sont des psychologues. Je ne les rangerai pourtant
-point dans cette catégorie, parce que ce n'est point la psychologie qui
-frappe d'abord dans leurs oeuvres. Au contraire, chez les romanciers
-dont je parlerai plus loin, psychologues proprement dits, moralistes et
-même humoristes, il est très sensible que l'étude des âmes et de leurs
-lois morales est la grande affaire, et que le roman lui-même n'est qu'un
-prétexte ou une occasion.
-
-Comme le réalisme est surtout représenté par les naturalistes,
-l'idéalisme me paraît trouver sa vraie forme chez les meilleurs de ces
-écrivains[54]. Il n'est pas, je le sais, que le grand courant
-d'observation qui a entraîné ces quinze dernières années n'ait agi sur
-eux pour les contraindre à une précision plus grande dans l'analyse des
-sentiments et des passions. Ce qu'il y avait de romanesque dans l'oeuvre
-des idéalistes de la vieille école (M. Feuillet, Sandeau, George Sand
-même), et ce qu'il reste de romanesque encore dans les disciples
-attardés de cette école (M. Duruy, M. Droz) a disparu ici presque
-entièrement: vous remarquerez que, pareillement aux naturalistes, ils
-répugnent aux complications d'intrigue; la plupart de leurs romans se
-résumeraient en dix mots. Serrer la réalité au plus près, les deux
-écoles y prétendent également; c'est sur l'explication de la formule
-qu'elles diffèrent. Quand les naturalistes rejettent l'âme comme une
-entité métaphysique, les idéalistes repoussent le monde extérieur comme
-une vanité du sens. Les uns n'accordent de fondement qu'à la matière;
-les autres n'en accordent qu'à la pensée. Les termes extrêmes de ces
-deux conceptions pourraient bien être, pour les naturalistes, _A
-vau-l'eau_, de M. Joris-Karl Huysmans, et, pour les idéalistes, _Sous
-l'oeil des barbares_, de M. Maurice Barrès. Mais, entre ces deux
-extrêmes, il y a place à des tempéraments, et, de fait, ni M. Bourget,
-ni M. Rod, ni M. Haraucourt, ne poussent aussi loin. Leurs idées ont
-figure et se meuvent dans un décor; mais à ces emprunts du dehors, qui
-sont l'accessoire, ils mettent une infinie sobriété. Le livre gagne
-ainsi en vie apparente, sans perdre de sa vie intime. C'est là une
-conception très saine de l'idéalisme, et il faut bien reconnaître
-qu'elle est un peu due aux habitudes de précision que les réalistes ont
-introduites dans le roman contemporain. Deux autres causes encore
-semblent y avoir contribué pour une part assez forte, l'influence du
-public, d'abord, soucieux d'une vérité plus étroite, et l'influence (par
-delà l'école de M. Feuillet, Sandeau, etc.) de quelques devanciers, tels
-que Benjamin Constant, Beyle, Sainte-Beuve, Fromentin, dont le
-rayonnement n'a commencé à se faire sentir qu'en ces dernières années.
-
- [54] Sur tels d'entre eux, consulter les recueils critiques de M.
- Jules Lemaître (_Les contemporains_), de M. Philippe Gille (_La
- bataille littéraire_), de M. Anatole France (_La vie
- littéraire_), de M. Paul Ginisty (_L'année littéraire_), les
- articles au jour le jour de M. Francisque Sarcey, F. Lhomme,
- Adolphe Brisson, Edmond Lepelletier, Édouard Petit, Charles
- Maurras, etc.
-
-
-I
-
-Une vie littéraire qui est tout unie[55]. En 1873, à l'âge de vingt et
-un ans, M. Paul Bourget, le plus délicat, comme on dit, de nos
-psychologues, débutait à la _Revue des Deux-Mondes_ par un essai sur le
-roman réaliste et le roman piétiste. Il ne l'a point recueilli, et cela
-explique que personne n'en ait parlé. Bien des essais ont eu le même
-sort. Mais je voudrais qu'on dédaignât moins ces premiers balbutiements
-de l'esprit. Ils sont, la plupart, d'une confusion charmante. La pensée
-s'y cherche, ou bien les mots répondent de travers à la pensée. Cette
-confusion même fait qu'on y trouve tout ce qu'on veut, et cela aussi est
-un charme.
-
- [55] Je ne traite que du roman. Je n'ai pas besoin, je l'espère,
- de renvoyer aux beaux volumes de critique et de poésie de M.
- Bourget.--Depuis _Mensonges_, le _Disciple_ a paru.
-
-Il n'en va pas de la sorte avec M. Paul Bourget. Dès qu'il a su penser,
-M. Bourget a pensé d'une façon précise. Il n'y a jamais eu chez lui de
-l'inachevé ni du flottant; il fut logicien à l'âge où d'autres jouent
-aux billes. Vous savez bien, ces photographies d'enfant où l'on
-retrouve, nettement accusés déjà, les traits de l'homme mûr? C'est
-ainsi, j'imagine, que l'auteur de _Mensonges_ et de _Crime d'amour_ se
-retrouve tout entier, ou presque, dans l'adolescent qui signa en 1873
-l'étude sur le roman réaliste et le roman piétiste.
-
-En art, et dès cette époque, il avait sa théorie à lui, et il
-l'appliqua, l'année suivante, dans une petite nouvelle appelée _Céline
-Lacoste_[56]. L'application ne vaut guère. Il réussit mieux, quelques
-années plus tard, avec l'_Irréparable_ et _Crime d'amour_. _Cruelle
-énigme_ le fit passer maître. Il confirma cette gloire naissante par
-_André Cornélis_. Voici enfin _Mensonges_. C'est un livre de pleine
-maturité; et le curieux, c'est que M. Paul Bourget y demeure plus que
-jamais fidèle à l'esthétique de sa vingt et unième année.
-
- [56] Cf. _Revue des Deux-Mondes_. Cette nouvelle n'a point été
- recueillie en volume.
-
-Car le roman qu'il rêvait alors et le roman qu'il vient d'écrire ne font
-qu'un. Le roman rêvé devait être «humain», c'est-à-dire qu'il
-proscrirait «les créations monstrueuses dont nous obsèdent les
-réalistes». Ainsi fermé à la tératologie, «ce roman retrouverait la
-beauté dans l'étude des choses saines et des sentiments nobles».
-L'auteur s'y «imposerait une entière sincérité». Il chercherait à
-dégager «la loi qui gouverne les passions humaines». Son roman, enfin,
-«respirerait l'amour d'une existence meilleure». Mais le Bourget de
-_Mensonges_ et de _Cruelle énigme_ n'est-il pas là dans son entier, et
-l'analyste, et le moraliste, et l'idéaliste? Et cette unité de vie
-n'est-elle pas chose bien extraordinaire?
-
-De l'analyste, il n'y a qu'à louer la sûreté de main et la finesse
-d'observation. Nul, de nos jours, ne s'entend à mieux fouiller une âme,
-c'est convenu; puis le moraliste érige en maximes et apophtegmes ces
-observations de détail. Il lui arrive de découvrir ainsi un certain
-nombre de vérités courantes. Mais, ô nos mères et nos soeurs, admirez-le
-écrivant de vous: «Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle
-particulière aux femmes... Elle consiste à ne plus percevoir les lois de
-la conscience, quand il s'agit de l'être aimé». Et c'est d'une vie si
-profonde! Que pour l'auteur, suivant l'expression de Gautier, le monde
-extérieur semble n'exister pas, qu'il nous dise d'un vieillard: «Il
-paraissait maigre et comme tassé sur lui-même», ce qui est malaisé à
-concilier, qu'il confonde le palais tunisien qui domine le parc de
-Montsouris avec «un pavillon d'architecture chinoise», ou qu'il prête à
-une mondaine, comme Gyp le lui reprochait cruellement hier, le «corset
-noir» cher aux filles de brasserie, c'est à quoi, soyez sûrs, nous ne
-prenons point garde en l'écoutant, et nous passons volontiers à cet
-idéaliste le coup d'oeil distrait qu'il jette sur l'extérieur des choses
-pour les belles et mystérieuses consciences où il nous fait pénétrer.
-
-
-II
-
-Je rattacherai directement à M. Bourget, qui est leur aîné, MM. Edmond
-Haraucourt et Maurice Barrès.
-
-M. Haraucourt n'a encore publié qu'un roman: _Amis_[57]; mais, à mon
-sens, on n'a point fait attention à tout ce que ce livre contenait de
-noble et de délicat, et qu'un tel livre était un des plus méritants
-efforts d'art de ces dernières années. Vous en connaissez le sujet: une
-amitié (non de ces amitiés «ordinaires et coutumières» qui ne sont,
-comme dit Montaigne, que «superficielles accointances», mais cette
-«souveraine et maîtresse amitié» où atteignent du premier bond les
-grands coeurs, comme si ces coeurs, qui se cherchaient dans l'inquiétude
-avant de s'être trouvés, obéissaient à je ne sais quelle «force
-inexplicable et fatale, médiatrice de leur union») et cette amitié
-traversée par un amour de femme, les petits ongles cruels lacérant à
-plaisir ces coeurs doux et graves, la déchirure des coeurs qui
-s'élargit, et rien pour la fermer, sinon la mort.
-
- [57] La _Revue bleue_ a publié, depuis que ceci est écrit, un
- _Conte philosophique_ de M. Haraucourt. Voir encore ses vers, et
- particulièrement _L'âme nue_.
-
-Ne dites pas que de telles amitiés sont impossibles. Mieux vaut convenir
-avec Montaigne «qu'il faut tant de rencontres à les bâtir que c'est
-beaucoup si la fortune y arrive en trois siècles». Mais Montaigne connut
-cette amitié, et il en a parlé divinement dans les _Essais_[58]: «Si on
-me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut
-exprimer qu'en répondant: parce que c'était lui, parce que c'était moi.
-Chacun de nous se donne si entier à son ami qu'il ne lui reste rien à
-départir ailleurs. Au rebours, il est marri qu'il ne soit double,
-triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs volontés pour les
-conférer toutes à ce sujet.» Vous n'avez pas oublié non plus les
-exemples fameux tirés de l'histoire grecque ou latine. Mais la candeur
-d'un maître d'école peut seule se méprendre aux amours d'Achille et de
-Patrocle, de Nisus et d'Euryale, ou d'Harmodius et d'Aristogiton.
-Montaigne a grand soin de les distinguer: «Lesquels, dit-il, pour avoir
-une si nécessaire disparité d'âge et différence d'office, ne répondent
-non plus assez à la parfaite union et convenance que nous demandons.»
-C'est où se marque pour lui l'amitié, dans cette «parfaite union et
-convenance» de deux êtres. Il les veut «à moitié de tout». Il ne paraît
-point croire que l'amitié puisse vivre, si elle n'est également
-partagée. Et voilà, je pense, où est l'erreur. Car ce partage est bien
-la chose la plus rare; mais on voit souvent deux êtres, dont l'un s'est
-tout entier donné à l'autre, qui, celui-là, reste indifférent. Cette
-amitié, comme l'amour chez les êtres disgraciés, se nourrit d'amertume
-et de silence. Elle se replie sur soi-même, se cache par pudeur de soi,
-et aussi pour que l'être égoïste et vain dont elle s'est faite
-l'invisible servante n'ait point à rougir de la comparaison. Triste
-amitié, au demeurant, dont aucune larme, aucun sourire, aucun plaisir
-d'amour-propre (les seuls qui touchent) ne paiera les délicats services!
-Elle vit, pourtant, et rien ne la satisfait d'un autre que celui qu'elle
-aime.--Pour moi, me disait un désabusé, mon ami ne m'a jamais fait que
-du mal, et je l'aime. C'est d'un étranger, à qui je ne m'étais confié
-qu'à demi et qui ne m'apprécie point, que m'est venue ma seule
-consolation d'amour-propre. Et celui-là, je sens bien qu'il m'est
-indifférent.
-
- [58] Au ch. XXVII, l. I, _De l'Amitié_.
-
-M. Haraucourt, dans les premières pages de son livre, a finement analysé
-ce genre d'amitié, et c'est un bel éloge à en faire de dire qu'elles ne
-sont pas indignes du chapitre de Montaigne, et même qu'elles le
-complètent. Je sais bien, au reste, ce qui manque à son livre pour être
-un chef-d'oeuvre. Et ce n'est presque rien, et c'est tout: le métier
-seulement[59]. Du livre de M. Haraucourt un écrivain plus adroit eût
-tiré sans peine la matière de deux ou trois livres. Les observations,
-très subtiles et pénétrantes toujours, s'y pressent, s'y entassent,
-envahissent l'action et usurpent sur elle; et c'est au point qu'un des
-chapitres du livre est fait de maximes isolées qui n'ont pu trouver
-place ailleurs. J'imagine que M. Bourget y mettrait plus de réserve. M.
-Haraucourt, lui, se donne tout entier et tout de suite. Et comme il ne
-se commande pas assez, je lui reprocherai de commander trop à ses
-personnages. Je crois sentir qu'il est moraliste, psychologue,
-métaphysicien, et très peu romancier. Ses personnages lui ressemblent:
-ils n'arrivent point à se dégager de l'absolu. Leurs façons de parler
-sont étrangères à notre monde. «Desreines parlait comme on écrit; tant
-de jeunes gens écrivent comme on parle!» dit-il lui-même de l'un d'eux.
-Et je vois là une sorte d'excuse, ou tout au moins de préparation, aux
-formules axiomatiques qu'il leur prête et qui feraient rire ou bayer si
-on en usait dans la conversation. L'auteur est évidemment derrière ses
-personnages et parle par leur bouche. Il semble n'être pas sûr d'eux.
-Il ne les quitte pas; il leur tient la main; il leur fait la leçon
-qu'ils répètent ensuite. Et ce qu'ils disent ainsi n'est pas toujours
-d'accord avec l'idée que nous prenions d'eux.
-
- [59] «Il serait facile de le démontrer, dit M. Brunetière, ce que
- la plupart de nos romanciers savent le moins, quoi qu'ils en
- disent, quoi qu'ils veulent nous en imposer, ne vous y trompez
- pas: c'est leur métier.» (_Le Roman naturaliste._)
-
-M. Maurice Barrès n'a, lui aussi, publié qu'un livre[60]. Ce livre de
-début s'appelle _Sous l'oeil des Barbares_, et, faute de le pouvoir
-cataloguer dans aucun genre, j'accepterai le sous-titre que lui a donné
-son auteur, de monographie réaliste. Réaliste? Vous entendez bien qu'il
-n'y a point de réalité, pour M. Barrès, en dehors de la pensée pure.
-«C'est aux manuels spéciaux, dit-il dans sa préface, de raconter où
-jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à
-Paris, son entrée aux affaires étrangères et toute son intrigue. Je me
-borne à mettre en valeur les modifications qu'a subies de ces passes
-banales une âme infiniment sensible.» Cette âme sensible «a gardé une
-mémoire fort nette de six ou sept réalités différentes»; elles se sont
-superposées dans sa conscience; elles ont fait tableau; et ce sont ces
-«tableaux» que M. Barrès s'est appliqué à «copier» dans son livre, du
-plus exactement qu'il a pu.
-
- [60] Et des brochures, les _Taches d'encre_, ou des articles et
- des nouvelles d'un esprit très fin, une autre brochure sur le
- _Quartier latin_, une autre, plus que critiquable par un côté:
- _Huit jours chez M. Renan_. Tout récemment enfin, il vient de
- publier son second roman, _Un homme libre_, qui consacre
- définitivement sa réputation. Voir l'article de M. Jules Lemaître
- (_Figaro_ du 8 juin 1889).
-
-Ce livre, je n'essaierai pas de l'analyser en ses détails. Quand je
-l'essaierais, sa délicatesse, ses subtilités, la volontaire confusion du
-«je» et du «il», l'incertitude même de l'auteur, qui ne se résout point
-à choisir entre le symbole et la chose symbolisée, tout ce vague fuirait
-les doigts. «Au premier feuillet, dit M. Barrès, on voit une jeune femme
-autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec
-ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du _moi_ qui se
-garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le goût du
-plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et sensible?» C'est
-en effet là tout le livre: des sensations, des sentiments, des idées,
-passant, comme des ombres, en des paysages mystérieux et effacés,
-paysages de rêve, dont quelques-uns, pour la sobriété des lignes et
-l'infini des perspectives, sont littérairement incomparables.
-
-Car il est d'abord d'un artiste, ce minuscule livret de deux cents
-pages. Imaginez l'intelligence la plus déliée servie par la langue la
-plus souple, une langue tour à tour abstraite et imagée, tour à tour
-simple et subtile, tour à tour précise et fuyante, langue d'analyste et
-de poète, qui se plie aux nuances les plus délicates de la pensée et
-brusquement se hausse au ton de la plus vraie passion. Et pour être d'un
-artiste, le livre de M. Barrès n'en est pas moins le livre d'un sage,
-d'un sage très jeune et très précoce, qui a beaucoup vu, beaucoup lu,
-beaucoup retenu aussi, et qui le laisse paraître en certains endroits,
-où l'on ne sait plus si c'est lui qui parle, si c'est Sainte-Beuve[61],
-Platon, lord Beaconsfield, Schopenhauer ou Mlle de Scudéry. Mais elles
-sont de lui et à lui, ces nobles, ces douloureuses pensées:--«Chacun de
-nous se fait sa légende. Nous servons notre âme comme notre idole; les
-idées assimilées, les hommes pénétrés, toutes nos expériences nous
-servent à l'embellir et à nous tromper. C'est en écoutant les légendes
-des autres que nous commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons
-qu'elle n'occupe pas la place que nous croyions dans l'univers.»--«Pour
-m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits d'analyse
-jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon âme en est
-toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis si vives
-et si agréables à voir, tristesse et dérision. _Et voilà bien la guitare
-démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesses!_»--«La
-chevelure de la jeune femme, soulevée par la brise, vint baiser la
-bouche du jeune homme, et _cette odeur continuait si harmonieusement sa
-pensée_ qu'il se tut, impuissant à saisir ses subtilités; et seule la
-fraîcheur où soupiraient les fleurs du soir n'eût pas froissé la
-délicatesse de son âme».--J'imagine (une fois le ton donné et admis)
-qu'on ne saurait pousser plus loin la nuance du dire. Cela est unique;
-c'est l'expression même de cette forme rêvée par Barrès, «qui sait des
-alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements
-et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour
-nos triomphes, cette beauté du verbe, plastique et idéale, et dont il
-est délicieux de se tourmenter.»
-
- [61] Le Sainte-Beuve de _Volupté_.
-
-_Sous l'oeil des Barbares_ a été reçu comme un bréviaire par un petit
-nombre d'esprits distingués et souffrants. Je sais des jeunes hommes et
-des jeunes femmes--qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans--pour qui c'est
-une sorte d'_Imitation_[62]. M. Barrès les a révélés à eux-mêmes. Ils se
-sont reconnus et aimés dans cette âme double. Aimés surtout. C'est
-qu'en effet ce livret maladif d'art et de passion met dans le jour le
-plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême civilisation,
-clairsemée dans la foule assurément, mais qui, si on en réunissait les
-membres épars, apparaîtrait plus compacte qu'on ne croit. Est-ce donc un
-mal nouveau qui nous travaille? Dans un récent article[63], M. Paul
-Bourget rapprochait de la détresse morale que décrit M. Barrès le cas de
-ce jeune Plessing que Goethe essaya vainement de rappeler à la vie. Les
-discours de Goethe restèrent sans effet sur le malade, qui ne voyait
-dans la guérison qu'une diminution de sa personne. Ah! non, elle n'est
-pas nouvelle, la maladie! C'était contre elle que Sénèque prévenait
-Lucilius, et les jeunes philosophes du Portique en mouraient à Athènes.
-Mais si elle ne se modifie pas essentiellement, elle se transforme avec
-le milieu, avec l'époque, avec le pays. Prenez, comme l'a fait M. Jules
-Lemaître, le _Journal de Stendhal_, et admirez quelle différence entre
-l'énergie, la santé presque outrecuidante que révèlent ces mémoires d'un
-contemporain de Napoléon, et l'affaissement, le trouble, les hésitations
-du contemporain de Boulanger qu'est M. Barrès. Leur mal à tous deux est
-pourtant le même; il est fait chez l'un et chez l'autre d'idolâtrie pour
-le _moi_. Oserai-je dire mon sentiment et qu'à tout prendre je préfère
-la forme ironique et souriante qu'il affecte chez M. Barrès?
-
- [62] Avec toutes les restrictions qu'une telle comparaison
- comporte. Lamennais, dans sa préface à l'_Imitation_, a très bien
- montré en quoi et par quoi l'_Imitation_ se distingue des livres
- de morale profane: «L'auteur ne se borne pas, dit-il, à nous
- montrer nos misères: il en indique le remède; il nous le fait
- goûter; et c'est un de ces caractères qui distingue les écrivains
- ascétiques des simples moralistes. Ceux-ci ne savent guère que
- sonder les plaies de notre nature. Ils nous effrayent de
- nous-mêmes et affaiblissent l'espérance de tout ce qu'ils ôtent à
- l'orgueil. Ceux-là, au contraire, ne nous abaissent que pour nous
- relever; et, plaçant dans le ciel notre point d'appui, ils nous
- apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre
- impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont
- appelés.» Ceux qui ont lu le livre de M. Barrès trouveront
- peut-être que cette citation n'était pas déplacée ici.
-
- [63] Cf. _Journal des Débats_ du 3 avril 1888.
-
-
-III
-
-Pour être d'autre sorte, ce sont des psychologues encore et surtout, je
-pense, que MM. de Bonnières, Rod, Marcel Prévost, Quellien, Mme Daudet
-et Mme Juliette Adam elle-même, celle-ci plus métaphysicienne pourtant
-que psychologue. (Mais l'éditeur répugnerait à bâtir une catégorie à
-part pour un seul romancier, fût-ce la belle directrice de la _Nouvelle
-Revue_.)
-
-M. de Bonnières, avant d'être le romancier qu'on sait, signait _Janus_
-au _Figaro_, et l'on rencontrait cette signature ambiguë au bas d'un
-portrait, presque toujours. Les tons en étaient d'une grande finesse;
-les nuances bien observées; l'ensemble très précis[64]. En devenant
-romancier, M. de Bonnières est resté portraitiste. C'est un éloge à lui
-faire, et aussi une critique. Il s'entend mieux qu'homme du monde à
-camper un personnage dans son attitude et son geste familiers; il le
-saisit au point; il trouve le trait, et non pas seulement, comme M. de
-Maupassant, par exemple, le trait physique, la ligne, le tic, mais le
-trait moral encore. Il est peintre d'âme autant et plus que de figure;
-c'est un psychologue avant qu'un physiologiste. Ses romans sont des
-galeries de portraits, où chacun a une vie propre, un costume, une
-attitude, un fonds moral à soi. La galerie est bien animée. Et les
-portraits ont ceci de supérieur qu'ils sortent de l'individu et tendent
-au type. Qu'est-ce que Jeanne Avril[65]? Mlle X ou Mlle Z? Point. Une
-jeune fille simplement, la demoiselle moderne, qui fait la demoiselle
-avant que d'avoir fait toutes ses dents, comme Mme Avril est la femme
-moderne uniment, la femme du monde qui ne se résout à son rôle de mère
-qu'avec les cheveux gris et la patte d'oie. On pourrait se poser la même
-question et répondre de même pour tous les autres personnages de M. de
-Bonnières. Il a réellement le don qui fait les bons peintres: il
-abstrait et généralise sans ôter à la vie. Il est parfait dans le genre;
-il est médiocre comme romancier[66]. J'entends ici,--et il entend avec
-moi par roman--une intrigue, un groupement de personnages qui agissent
-les uns sur les autres, se pénètrent et se fondent. Mais le groupement
-chez lui est artificiel, sensiblement; la pénétration réciproque des
-personnages à peu près nulle, ou forcée. Ils n'ont d'existence qu'en
-soi; la vie ne rayonne pas d'eux alentour; leur atmosphère est fausse.
-Voici une comparaison assez basse, mais qui me fera entendre: je songe,
-quand je lis M. de Bonnières, à ces groupes en cire du musée Grévin, où
-chaque individu est admirablement pris sur le vif, campé et posé,
-isolément, et où c'est l'ensemble qui détruit l'illusion.
-
- [64] Voir le recueil de ces portraits: _Mémoires d'aujourd'hui_.
-
- [65] Voir le roman du même nom. Voir aussi _Les Monach_. M. de
- Bonnières, très goûté comme critique et comme romancier, ne l'est
- peut-être pas assez comme poète.
-
- [66] Voir, pour la raison peut-être, la note 59 de la page 152.
-
-_Chonchette_ de M. Marcel Prévost,--qui est aussi l'auteur applaudi du
-_Scorpion_[67]--offre quelque analogie avec la Jeanne Avril de M. de
-Bonnières[68]. C'est une étude de jeune fille, assez exacte d'abord,
-mais poussée au bleu sur la fin, et, ce qui est pis, à mon sens, en
-vertu d'une théorie cherchée et affichée, qui est qu'un élément
-romanesque doit s'introduire dans tout roman[69]. Ceci a l'air d'une
-tautologie, et n'est rien moins qu'acceptable. Si romanesque n'est pas,
-comme dans la langue courante, synonyme absolu de faux, et si le
-romanesque ne sert qu'à l'agencement du drame et dans la juste mesure,
-va pour le romanesque dans le roman, puisque aussi bien la vie ne
-présente guère de drame complet ou tout d'une pièce et qu'il faut
-choisir entre le drame à commencement, milieu et fin, et la «tranche de
-vie» quelconque des naturalistes. Où le romanesque devient seulement
-haïssable, c'est si du drame il passe aux personnages. Toutes les
-théories et préfaces du monde n'y feront rien. Les hommes sont bien
-vieux, et dégoûtés surtout, pour se plaire encore aux légendes.
-_Peau-d'âne_ leur serait contée qu'il n'est pas sûr qu'elle leur causât
-un si extrême plaisir. Mais _Peau-d'Ane_ en un milieu moderne, sans les
-robes couleur de soleil et de lune, sans le prince Charmant, sans les
-fées, _Peau-d'Ane_ en manches à gigot et en jupe directoire, traversant
-le boulevard au bras d'un ingénieur des mines, vous n'y pensez pas!
-
- [67] Surtout pour la très belle scène romantique de la
- confession. L'auteur a depuis publié un autre roman à succès,
- _Mademoiselle Jaufre_.
-
- [68] Notez combien de nos romanciers ont essayé cette psychologie
- de la jeune fille du monde: Edmond de Goncourt avec _Chérie_, Gyp
- avec _Loulou_ et _Paulette_, Halévy avec _Princesse_, etc. Je
- signale encore sur le même sujet _Filles du monde_, une forte
- étude de M. Oudinot, qu'il faudrait ranger parmi les jeunes
- impressionnistes d'avenir.
-
- [69] Cf. la préface de _Chonchette_.
-
-M. Prévost naquit, j'imagine, par quelque aube d'été, sur les bords
-fleuris du Lignon, d'une bergère à houlette rose et d'un berger
-zinzolin. M. Rod est de l'âpre Genève, et il en a bien le ton. On le
-connaît et on l'estime très justement pour sa critique pesée, réfléchie
-et curieuse. Dans le roman, je crois qu'il n'a point encore donné toute
-sa mesure, malgré la _Course à la Mort_ et de belles pages. Le livre de
-M. Rod ne dément point les promesses du titre: c'est du Schopenhauer en
-action, et, si l'on veut, par endroits, du Schopenhauer de premier
-ordre. Son pessimisme a de la profondeur et de la sincérité. Le style,
-chez lui, est un curieux mélange de la rude simplicité calviniste et de
-la recherche des nouvelles écoles; on voudrait qu'il fût mieux fondu, ou
-qu'il restât simple, tout uniment, pour être très beau[70].
-
- [70] Depuis, M. Rod a donné un pendant à la _Course à la mort_.
- Je renvoie sur ce très beau livre, _Le Sens de la vie_, à un
- excellent article de M. Charles Maurras, dans l'_Instruction
- publique_ du 16 février 1889. Le «pessimiste» de M. Rod finit par
- trouver le bonheur dans le mariage. Ainsi la vie «prend un sens»
- pour lui. Soit! dit M. Maurras, mais adoptez le conseil. Est-il
- si sûr que le mariage vous guérisse aussi? «Ce jeune homme se
- marie; il aurait pu très bien se faire, précisément à cause de sa
- misanthropie et de son shopenhauérisme intellectuel, qu'il se
- refusât obstinément au mariage. Admettons que la nécessité,
- l'amour--qui est la plus efficace des nécessités--lui ait imposé
- ces justes noces; le héros de M. Rod a toujours ce bonheur
- immense, et peu prévu pour un analyste comme lui, de ne pas
- rencontrer dans le caractère, dans le tempérament de sa jeune
- femme, ces antipathies foncières contre lesquelles le pauvre
- amour éclate en morceaux comme un verre lancé contre une
- muraille. Il y a des différences dans leur pensée; il y a dans
- leurs personnes des points muets, des places qui ne vibrent
- pas--ou pas encore. Mais l'analyste, le chercheur, si bien qu'il
- pénètre, ne fait nulle part dans l'aimée cette angoissante
- découverte de l'_ennemie_, de l'_autre_, qui ôte au bonheur
- souhaité jusqu'à la possibilité d'être. Oh! le héros de M. Rod
- est un heureux! Et les événements arrivent bien à point, ni une
- heure trop tôt, ni une heure trop tard, pour lui révéler chacun
- des nouveaux liens qui l'ont rattaché à la vie sans qu'il y ait
- pris garde.--Tu croyais ne pas aimer ta femme! Mais vois donc,
- malheureux, comme te voilà jaloux de l'enfant avec qui il va
- falloir que tu partages sa tendresse! Tu croyais n'aimer pas ta
- fille, «ce paquet de chair rouge qui se violace et qui glousse»,
- dont ta femme a tant souffert pendant cette nuit mortelle où tu
- te convulsais de rage, de honte et de peur, aux cris de
- l'accouchée,--cette petite envahissante qui t'a volé jusqu'aux
- soins de ta vieille bonne, a troublé le travail de tes soirs, le
- repos de tes nuits,--qu'as-tu donc, si tu ne l'aimes pas, à
- trembler comme un peuplier à la pensée de te voir enlever ta
- petite Marie?--Et c'est tout le temps ainsi. Mais si la petite
- Marie était morte, je vois distinctement à quelles récriminations
- blasphématoires l'aventure «paternelle» aurait pu tourner; et
- j'en dirai autant de l'aventure «mariage», car la naissance de
- Marie aurait pu être indéfiniment retardée par l'un quelconque
- des scrupules philosophiques de l'homme, l'une quelconque des
- appréhensions très modernes de la femme, ou par les précautions
- malthusiennes de tous les deux. Le héros de M. Rod risquait, en
- ce cas, d'ignorer perpétuellement son amour pour madame; et, à
- force de chercher en elle la petite bête, l'endroit défectueux,
- c'eût été bien le diable s'il ne l'eût découvert à la fin.»
-
-Et M. Quellien, lui, est de Bretagne, un peu triste donc et nuageux,
-comme la race dont il est un des représentants attitrés à Paris. S'il
-n'y porte point le costume national, comme ce sénateur de Léon qui étale
-en plein boulevard l'anachronisme de ses braies, c'est qu'on ne tolère
-pas la couleur locale dans les bureaux ministériels[71] comme dans les
-couloirs du Luxembourg. Mais rendez-le à lui-même: il arborera le
-_chupen_, la ceinture bleue et le chapeau lamé d'argent. Bien sûr, vous
-le retrouverez dans quelque carrefour de Grenelle ou de Vaugirard,
-sonnant de la bombarde à ceux de ses nostalgiques compatriotes qu'y fait
-vivre la compagnie du gaz. Il a publié un volume intitulé: _Loin de
-Bretagne_, qui est justement une psychologie du Breton. L'âme de la race
-est bien là, toute contemplative; mais la nature extérieure, les formes,
-n'entrent pour rien dans son rêve qui est fait de mysticisme et de
-fatalisme. C'est l'âme d'un peuple incomplet; il meurt dans notre
-civilisation active, les yeux toujours sur son rêve. Adieu, âme
-charmante et ailée, âme des vieux bardes Gwichlan et Taliésin, qui fûtes
-l'âme des derniers de nous, du meunier de la Léta qui tille son lin en
-chantant, et du piqueur de pierres trégorrois qui rythme ses coups de
-marteau sur l'air de l'_Ann-ini-goz_! M. Quellien a fixé un peu de cette
-âme dans _Loin de Bretagne_, et c'est assez pour qu'il ait sa place
-ici[72].
-
- [71] La littérature est une mère avare. M. Quellien, comme tant
- d'autres, est employé dans un de nos ministères.
-
- [72] J'ai connu trop tard le livre de M. François Sauvy: _Loin de
- la vie_, pour donner à l'auteur la place qu'il mériterait. Du
- moins, signalerai-je le livre pour un des meilleurs romans
- «psychologiques» de ces dernières années.
-
-
-IV
-
-Je parlerai maintenant, avec toute la courtoisie qui sied, de Mme
-Alphonse Daudet et de Mme Juliette Adam. Pour la première, c'est bien
-aisé. Mme Daudet ne se rattache à aucun maître contemporain. C'est un
-esprit indépendant, et, si l'on voit bien la part de collaboration
-qu'elle a pu prendre aux oeuvres de son mari, il est plus difficile de
-distinguer dans son oeuvre à elle ce qui revient à M. Alphonse Daudet.
-Elle a la grâce, le piquant, et un peu aussi le maniéré. Ses livres ne
-sont point, à proprement parler, des romans. Ils n'ont aucune sorte
-d'intrigue[73]. Ce sont plutôt des dissertations fines et abrégées, et
-comme on en faisait dans les bonnes ruelles, au XVIIe siècle, par
-manière d'entretiens. Elle a dit elle-même quelque part: «J'adore la
-littérature, le bien dire, le mot pour le mot. Homme, j'aurais essayé de
-faire de la plus pure littérature, en dehors de l'existence, toute en
-compréhension des êtres et des choses, détachée de l'aventure, du
-vulgaire des événements[74]. J'aurais voulu faire triompher l'expression
-comprise dans sa plus fine, sa plus absolue vérité». La voilà toute,
-n'est-ce pas, avec ses ondoiements, ses grâces, ses idées, un peu bien
-subtiles parfois, mais d'une subtilité qui n'est, en somme, que
-l'exagération d'une belle et rare qualité: la délicatesse.
-
- [73] Cf. _Fragments d'un livre inédit_ et _Le livre d'une Mère_.
-
- [74] N'est-ce point un peu ce qu'a fait M. Maurice Barrès?
-
-Pour Mme Adam, la tâche est plus rude. On la salue couramment grande
-philosophe et grande politicienne. Politicienne, ça m'est égal.
-Philosophe, c'est une autre affaire. Philosophe de quoi? De l'amour
-antique, dit-on et dit-elle, et, si vous en doutez, un crayon de Bonnat
-la représente sur la couverture d'un de ses livres en Diane chasseresse,
-le croissant au front, et elle est très belle ainsi, au reste, ce qui
-serait une consolation. Ses livres s'appellent tous d'un petit nom
-synthétique, _Païenne_ ou _Grecque_, ou autrement, et n'en sont au fond
-ni plus païens ni plus grecs,--si peu païens et si peu grecs qu'à
-quelqu'un qui désirerait savoir d'abord ce que n'est pas l'amour païen
-et ce que n'est pas l'amour grec, pour se rendre compte ensuite de ce
-qu'ils sont, j'en conseillerais irrésistiblement la lecture. Laissons là
-tous ces titres. L'amour, dont Mme Adam est la grande-prêtresse, nous le
-connaissons pour en avoir subi, pendant trente années de littérature,
-l'ennuyeux et pesant servage. C'est l'amour précieux, l'amour à la façon
-de Mlle de Scudéry, qui baptisait, elle aussi, ses romans de noms
-romains ou grecs. Mlle de Scudéry était dans l'intimité une âme
-charmante, très douce aux siens, et d'une sûreté de commerce
-incomparable. Elle était très laide. Mme Adam est très belle. Je ne
-connais point son âme; mais sa beauté rétablirait la balance.
-
-
-V
-
-Une commune tenue intellectuelle, cette disposition d'esprit que l'un
-d'eux a nommé le «renanisme», pourrait distinguer, dans le groupe des
-philosophes, M. Anatole France et M. Jules Lemaître. Critiques tous les
-deux, en même temps que romanciers, il est arrivé que nul n'a mieux
-parlé de M. Jules Lemaître que M. Anatole France, ni de M. Anatole
-France que M. Jules Lemaître. Je leur céderai alternativement la parole.
-Et voici, tout d'abord, la conclusion de l'article de M. Jules Lemaître
-sur M. Anatole France[75]:
-
-«Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se réflète à travers une
-couche plus riche de science, de littérature, d'impressions et de
-méditations antérieures. M. Hugues le Roux le disait dans une élégante
-_Chinoiserie_: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées, les
-ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la
-nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce
-monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes
-celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt
-aux voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France,
-les choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre
-qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se
-réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son
-esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis
-philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de
-la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on fait
-dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres
-hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France
-sont, avant tout, les contes d'un grand lettré d'un mandarin
-excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a
-fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité
-propre; et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et
-tendre, épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que
-cette intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M.
-Paul Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit
-extrême et très pur de la seule tradition grecque et latine[76].»
-
- [75] Principaux livres de M. France: Dans le roman, _Les désirs
- de Jean Servien_, _Le crime de Sylvestre Bonnard_, _Jocaste_,
- _Balthazar_, _Le livre d'un enfant_. En poésie, _Les noces
- corinthiennes_. En critique, _La vie littéraire_ (série).
-
- [76] C'est peut-être à M. France qu'il faudrait rattacher M.
- Gilbert-Augustin Thierry, encore qu'il prétende à ne relever que
- de lui-même. On connaît de M. Thierry _Les aventures d'une âme en
- peine_, le _Capitaine sans façon_, surtout _Marfa_ et _La tresse
- blonde_, d'où date son succès. Ce dernier livre est précédé d'une
- sorte de manifeste où je relève ce qui suit, pour la curiosité:
- «Notre vieux roman d'_observation_ se meurt d'épuisement. (On ne
- s'en douterait guère....) Désormais l'étude de l'homme doit
- poursuivre sa recherche plus haut que l'homme, vers ces régions
- de l'Infini dont nous sommes des atômes passionnels.... Se
- haussant vers l'Occulte, s'élevant jusqu'au grand Inconnu,
- hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer à pénétrer les
- abîmes réputés impénétrables, à percer les ténèbres dont l'absolu
- enveloppe son être.... L'absolu providentiel une fois dégagé,
- l'homme observé dans ses passions sera placé alors par son
- analyste en face des lois immuables, aux prises avec elles et
- sous leurs étreintes. Aussitôt bien des questions troublantes se
- présenteront à la divination de l'artiste-penseur...» C'est un
- beau phoebus pour dire que les sciences hypnotiques ouvrent une
- nouvelle voie à la curiosité du romancier. Et, en effet, toute
- une littérature hypnotique s'échafaude, avec la _Marfa_ de M.
- Thierry, l'_Inconnu_ de M. Paul Hervieu, le _Jean Mornas_ de M.
- Claretie, la série de la _Décadence latine_ de M. Péladan,
- l'_Uranie_ de M. Camille Flammarion, etc.
-
-Lisez maintenant ce fragment de l'article de M. Anatole France sur le
-_Serenus_ de M. Jules Lemaître:
-
-«M. Jules Lemaître vient de publier un petit conte philosophique,
-_Serenus_[77], qui ne fut qu'un jeu pour son esprit facile et charmant,
-mais qui pourra bien un jour marquer dans l'histoire de la pensée du
-XIXe siècle, comme _Candide_ ou _Zadig_ marque aujourd'hui dans celle du
-XVIIIe. Après M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lemaître
-répète, sous les formes les plus ingénieuses, le mot profond du vieux
-fonctionnaire romain: «Qu'est-ce que la vérité[78]?» Il admire les
-croyants et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est
-décidément sortie de l'âge théologique. Il conçoit que sur toutes choses
-il y a beaucoup de vérités, sans qu'une seule de ces vérités soit la
-vérité. Il a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le
-sens du relatif et l'inquiétude avec l'amour de l'éternelle illusion
-qui nous enveloppe. Un vieux poète grec a dit: «Nous sommes agités au
-hasard par des mensonges»; de cette idée, M. Jules Lemaître a tiré mille
-et mille idées, et comme une philosophie éparse dans des feuilles
-détachées. C'est la philosophie d'un honnête homme. Vous entendez bien
-ce mot. Quand je dis honnête homme, je dis un esprit dont le commerce
-est doux et sûr, une intelligence qui ne connaît point la peur, une âme
-souriante et pleine d'indulgence. M. Jules Lemaître est tout cela. En
-ajoutant qu'il a l'ironie légère et le sensualisme délicat, bien qu'un
-peu vif, j'aurai fait l'esquisse de son portrait.»
-
- [77] Suivi de quelques autres groupés sous le titre du premier.
-
- [78] Jésus ayant dit à Pilate: «Je suis venu dans le monde pour
- rendre témoignage à la vérité; quiconque est de la vérité écoute
- ma voix», Pilate lui répondit: «Qu'est-ce que la vérité?»
-
-Ce sont là deux maîtres. Et pourtant je n'hésite pas à rapprocher d'eux
-M. Jules Tellier[79], un écrivain de vingt-six ans, qui du premier coup
-s'est fait un nom dans la critique, et dont les oeuvres d'imagination,
-éparses dans les revues, rappellent et égalent pour la tristesse et la
-noblesse Maurice de Guérin. Je citerai surtout de lui _Les deux paradis_
-_d'Abd-er-Rhaman_, qui est dans son oeuvre ce qu'est _Serenus_ dans
-l'oeuvre de M. Lemaître et _Le crime de Sylvestre Bonnard_ dans l'oeuvre
-de M. France, un chef-d'oeuvre. Au reste, chez ces trois écrivains
-l'oeuvre et l'homme se confondent. Sous les mèches blanches du bon
-Sylvestre et sous les boucles blondes du petit Servien, c'est M. France
-en personne que nous entendons. Et de même, l'âme inquiète de Serenus et
-l'âme désenchantée du vieil Abd-er-Rhaman nous racontent les âmes plus
-voisines de nous, de M. Lemaître et de M. Tellier. Prenez-les où il vous
-conviendra, vous verrez qu'en réalité ils ne nous entretiennent jamais
-que d'eux-mêmes. Eux aussi, on dirait qu'ils «ne savent que leurs âmes».
-Mais faites bien attention que c'est là cette seconde ignorance dont
-parle Pascal, qui n'est point naïveté, qui est l'aboutissant d'une
-longue science. S'ils revêtent une figure, c'est pour s'étudier d'un
-cerveau plus libre et sous des angles différents. Ainsi, dans un autre
-de ses contes, dans son _Tristan Noël_, Tellier enveloppe d'une action
-impersonnelle les états d'esprit qu'il a lui-même traversés aux «heures
-d'ennui», aux «heures de pensée», aux «heures de tristesse», qui furent
-dès vingt ans toute sa vie morale. Tristan Noël étudiait le droit à
-Caen. «C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre et pâle, aux
-yeux caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie
-quelque chose de hagard, et dans l'allure quelque chose d'abandonné...»
-Délicat symbolisme, où l'on sent une pudeur du «moi» qui rend plus
-précieuse encore cette confession d'un esprit supérieur! M. Tellier
-doit prochainement réunir ses contes; si je ne me trompe, ils lui
-assureront une belle place dans l'estime des lettrés.
-
- [79] Je n'ai voulu rien changer à ceci, qui fut écrit quand
- Tellier vivait encore. Notre pauvre ami n'avait publié qu'un
- livre: _Nos poètes_, et des articles, çà et là, au _Gaulois_, au
- _Parti national_ et aux _Annales_. Mais il avait la tête pleine
- de projets. Il méditait un livre sur la poésie lyrique au moyen
- âge, un autre sur l'érudition des romantiques, un autre sur la
- versification française au XIXe siècle, un autre sur le _Timon_
- de Libanius et la sophistique grecque. Tout cela est perdu. Il
- laisse seulement un livre de vers, _La Cité intérieure_, que ses
- amis publieront bientôt et qui le classera en un haut rang, et,
- avec ses contes philosophiques et ses poèmes en prose, la matière
- d'un livre de mélanges. Lui-même devait les réunir à son retour
- d'Alger; il y aurait joint deux contes qu'il caressait dans sa
- tête: _Le maître d'école de Ravenne_ et _Le voyage du rhéteur
- Epidius_. Le livre se fût appelé _La mort_. Hélas! cette mort,
- dont il inscrivait ainsi d'avance le nom sur son livre, elle est
- venue à vingt-six ans pour notre ami, pour la plus noble et la
- plus belle des intelligences de cette génération. Sa mort a été
- une consternation sans égale, et l'on peut dire qu'aucun jeune
- homme, depuis ce Maurice de Guérin qu'il aimait tant et dont la
- destinée fut si voisine de la sienne, n'a emporté avec lui un
- regret si universel.
-
- Suivent les titres des _Contes_ et des _Proses_ qui ont paru de
- lui, tant dans les _Chroniques_ qu'au _Parti-national_: _Le pacte
- de l'écolier Juan_, _Nocturne_, _Discours à la bien-aimée_, _Les
- notes de Tristan Noël_, _Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman_. Je
- citerai le plus court de ces admirables morceaux: _Nocturne_.
-
- «Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massilia,
- un soir d'automne, à la tombée de la nuit.
-
- «Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé sur le
- pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer, et songeant à des
- regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me
- perdant en d'autres rêves.
-
- «Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a trente
- siècles le subtil et malheureux Ulysse, agita ses longues erreurs;
- le subtile Ulysse, qui, délivré des périls marins, devait encore,
- d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une
- rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si
- ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une
- aile de moulin à vent.
-
- «C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et les
- trirèmes les vieux poètes et les vieux sages; et comme ils se
- tenaient debout à la poupe, au milieu des matelots attentifs,
- attentive elle-même, elle a écouté en des nuits pareilles les
- chansons d'Homère et les paroles de Solon.
-
- «Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de l'erreur
- chrétienne, alors que le règne de la sainte nature finissait et
- que commençait celui de l'ascétisme cruel, le patron d'une barque
- africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles
- l'appeler et lui dire: «Le grand Pan est mort! Va-t'en parmi les
- hommes, et annonce-leur que le grand Pan est mort!»
-
- «Et, par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos noir de la
- mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de
- triste et d'étrange à songer que peut-être l'endroit innommé,
- mouvant et obscur, que traversait notre vaisseau avait vu passer
- tous ces fantômes, et qu'il n'en avait rien gardé.
-
- «Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me parut
- étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon coeur de
- rhéteur ennuyé, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures
- oubliées, d'évoquer ces lointaines heures noires où je rêvais seul
- sur le pont du navire parti de Massilia, un soir d'automne, à la
- tombée de la nuit.»
-
-
-VI
-
-C'est à une autre sorte de public que s'adressent, du haut de leur
-chaire ou du coin de leur confessionnal, M. Louis Ulbach et M. Arsène
-Houssaye, M. Octave Uzanne et M. Alexandre Dumas fils. On les trouvera
-groupés dans ce chapitre. Un peu bien divers de ton et de fond, ils ont
-je ne sais quelle commune et obscure tendance à l'apostolat, et cela
-leur peut faire une parenté.
-
-Mais vraiment, quand on parle du romancier chez M. Alexandre Dumas fils,
-on baisse la voix et il semble qu'on parle d'un défunt. Qui se souvient
-de _Tristan le Roux_, de _Trois hommes forts_, de _La vie à vingt ans_,
-du _Régent Mustel_? «Pourtant, dit M. Barrès[80], en ces années
-d'apprentissage, où il tâche à réussir par l'imagination, M. Dumas
-raisonne déjà ses facultés. «Mon père, disait-il plus tard à Lindeau,
-mon père partait d'un fait, je pars d'une idée.» Et dans _Antonine_, il
-se déclare déjà moraliste: «Le roman, dit-il, est plus qu'un miroir,
-c'est un avertissement... Le roman doit être un guide.» Son raisonnement
-tâtonnait encore sur la forme d'art qu'il choisirait. Mais déjà son
-instinct de moraliste, élargissant ses ambitions, lui montrait des
-consciences à diriger, toute une mission plus féconde que la vie
-brillante de l'éblouissant conteur que fut son père, déjà son
-sentimentalisme et cette âme élégiaque qui soupire en sa large poitrine
-le vouaient à l'étude de l'amour, à l'analyse des _hommes et femmes
-d'amour_. Il fallait une expérience de son coeur pour qu'il cessât
-d'imiter les héros de son père, pour qu'il s'essayât à être soi[81].
-C'est après tous ces trébuchements que M. Dumas y atteignit. Quinze
-romans maladroits attestent son acharné labeur. Comme Balzac, comme tant
-d'autres des plus grands, il n'eut pas de naissance le don
-littéraire[82]. Par l'étude, il acquit deux qualités étroites, mais
-puissantes: la concentration et le mouvement. Elles furent tout son
-style.»
-
- [80] Cf. No 2 des _Chroniques_ (livraison de décembre 1887).
-
- [81] On peut croire que M. Dumas a raconté cette crise de son
- génie dans ce fragment de _La dame aux perles_:
-
- «Jusqu'au jour où Jacques avait connu la duchesse, il avait été un
- homme de talent, mais comme il y en a beaucoup, comme il y en aura
- toujours, comme tout le monde peut le devenir avec un peu d'étude,
- de jeunesse, de nature et de sentiment. Au début de sa carrière
- agréable, heureuse, distinguée, un amour prit tout à coup dans sa
- vie une grande importance et brusquement relégua au second plan ce
- talent si peu sûr de lui-même. Il souffrit de cet amour. Ce fut le
- commencement de sa transformation. Jamais il ne s'était avoué si
- complètement son infériorité, son inutilité en art. Alors commença
- son véritable travail, germa en lui la consolation réelle avec
- l'ambition de devenir un maître à son tour. Il admit pour lui la
- possibilité d'entreprendre plus qu'il n'avait fait jusqu'alors. A
- son grand étonnement, quand il se mit à l'oeuvre, il trouva en lui
- des accents pleins, énergiques et mâles, qu'il avait ignorés
- jusqu'alors, impression facile d'une âme civilisée par la douleur.
- Son talent, éclairé et façonné par ces émotions intimes, prenait
- la couleur et le contour, sans qu'il sût positivement ce qu'il
- faisait, sans qu'il se fatiguât en efforts.»
-
- [82] Son père disait de lui: «Ce n'est pas de la littérature
- qu'il fait, c'est de la musique; on ne voit que des barres, et,
- de temps à autre, quelques paroles.»
-
-Moraliste plus apaisé, mais non pas moins curieux, à solutions moins
-brutales, mais plus pratiques, M. Louis Ulbach[83] s'entend, comme M.
-Dumas fils, aux faits de conscience, et, avec une subtilité de casuiste,
-les analyse à fond et les résout presque toujours de manière à
-sauvegarder la loi morale. C'est un «directeur» incomparable. Il sait
-toutes les inclinations du coeur, excelle à débrouiller les situations
-les plus délicates, possède pour les petits malaises de la vie
-amoureuse, pour les troubles des sens à tous les âges, d'admirables
-recettes familières, et il vous les donne sans pédanterie, avec sa
-longue expérience, sa fine bonhomie et sa grande douceur de parole.
-Lisez, je vous prie, si vous ne l'avez déjà fait, la _Confession d'un
-abbé_, les _Inutiles du mariage_, _Autour de l'amour_. L'éducation du
-coeur le préoccupe avant tout. Il est de l'avis de Fontenelle que, pour
-bien vivre, les plus petits sentiments valent mieux que les plus belles
-réflexions. Volontiers encore je me le figurerais comme un de ces sages
-d'autrefois, dissertant à loisir du noble amour, sous les platanes
-emplis du chant des cigales divines. Peut-être n'est-il point le maître
-du choeur. Ce serait M. Renan, si vous voulez, qui tiendrait ici la
-scytale; mais M. Ulbach ferait à merveille Eryximaque ou Agathon.
-
- [83] Mort récemment.
-
-Et M. Arsène Houssaye, lui, ferait Alcibiade. Il en eut la beauté, que
-des aèdes chantèrent[84]; il en a hérité la grâce, et aussi la
-légèreté, le rien, ce don charmant de discourir d'abondance en mots
-fleuris et doux. Les livres de M. Houssaye[85] sont les confessions de
-ses amours, et il apparaît qu'elles furent belles et précieuses. La
-leçon qu'il en tire est bien simple, c'est qu'il faut aimer, et puis
-aimer encore.
-
- [84]
-
- Arsène Houssaye, à qui souvent, le coeur troublé
- Rêvent les jeunes filles,
- A des cheveux pareils à ceux des champs de blé
- Tombant sous les faucilles.
-
- (Th. DE BANVILLE.)
-
- [85] Cf. _Contes pour les femmes_, _La couronne de bleuets_, _les
- Grandes Dames_, _Les comédiens sans le savoir_, etc.
-
-Ce conseil d'une philosophie agréable, un moraliste de la même école, M.
-Octave Uzanne, l'appuierait, je crois, très volontiers. Il a défini
-lui-même ses livres des «essais pimpants, irradiés de couleurs gaies,
-qui chassent de l'oeil la monotonie du noir.» La définition est un peu
-subtile, mais elle dit bien l'auteur. Je l'emprunte au _Miroir du
-monde_, qui est un livre de réflexion fine et vive, dans la manière des
-conteurs galants de l'autre siècle. Ce n'est point là, peut-être, une
-morale très élevée; mais après tout elle contenta nos pères; elle fut
-celle des plus Français de notre race, et la mode, en France, n'a pas
-toujours été à l'hypocondrie et à l'austérité.
-
-
-VII
-
-Il me reste à nommer les humoristes. Car ce sont des philosophes aussi,
-moins attachés à la lettre du dogme, moins disciplinés sans doute,
-sortes d'enfants perdus tiraillant sur la vie un peu à tort et à
-travers, les Quatrelles[86], les Véron[87], les Hervieu[88], les
-Claudin[89], les Grosclaude[90],--et M. Taine[91], au temps qu'il
-faisait Graindorge à la _Vie parisienne_, et M. de Pontmartin, quand il
-fréquentait chez Mme Charbonneau[92]. Ils ont le piquant, le dégagé,
-l'à-propos, et ils s'appellent Aurélien Scholl[93], Pierre Véron, Emile
-Blavet[94]. Vous trouvez une fleur de grâce jusqu'en leurs pires
-débauches, et ils s'appellent Quatrelles ou Mouton-Mérinos[95]. Est-ce
-l'esprit de mot, le sens du saugrenu, la charge? Ils s'appellent
-Grosclaude ou Chavette[96]. S'ils mordent ou égratignent, pour le coup
-de dents ils s'appellent Henri Rochefort[97], pour le coup de griffes
-Paul Hervieu et Gustave Claudin. Mais coups de griffes ou coups de
-dents, ne vous effrayez point. Cela reste véniel et nos gens se font
-plus mauvais qu'ils ne sont. Leur doyen, Alphonse Karr[98], quand ses
-_Guêpes_ piquaient encore, n'a point fait, que je sache, de blessures
-bien cuisantes. Le fonds général de leur esprit, c'est la malice, et
-cette malice-là est aussi éloignée des macabreries saxonnes ou des
-métaphysiques germaines qu'une pochade de Forain peut l'être d'un
-fusain du _Punch_ ou d'une enluminure de la _Berliner-Ragg_. C'est de
-l'esprit français, toujours.
-
- [86] Cf. _A outrance_, _70 et 90_, _Le petit manuel du parfait
- causeur parisien_, _Sans queue ni tête_, etc.
-
- [87] Cf. _Ohé, vitrier!_ _Boutique de plâtres_, _Paris vicieux_,
- etc.
-
- [88] Cf. _Diogène le chien_, _La bêtise parisienne_, et dans le
- roman l'_Inconnu_ surtout.
-
- [89] Cf. _Tarte à la crème_, _Entre minuit et une heure_, _Point
- et virgule_, etc.
-
- [90] Cf. la série des _Gaietés de l'année_.
-
- [91] Cf. _Notes sur Paris_.
-
- [92] Cf. les _Jeudis de Madame Charbonneau_, _Mes mémoires_, etc.
- Dans le roman: _Un filleul de Beaumarchais_, _Contes d'un
- planteur de choux_, _Entre chien et loup_, etc.
-
- [93] Cf. _Fruits défendus_, _Paris aux cent coups_, _Le roman de
- Folette_, _l'Esprit du Boulevard_, _Paris en caleçon_, etc.
-
- [94] Cf. les recueils de _La vie à Paris_.
-
- [95] Cf. l'_Invalide à la tête de bois_, _Zoologie morale_, etc.,
- et dans le roman _Fusil chargé_ et _Chimère_.
-
- [96] Cf. les _Bêtises vraies_, _Les petites comédies du vice_,
- _Les petits drames de la vertu_, etc.
-
- [97] Cf. les _Français de la décadence_, _la Grande Bohème_, _Les
- signes du temps_, etc.
-
- [98] Voir surtout la collection des _Guêpes_.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LES RUSTIQUES
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LES RUSTIQUES
-
- _Emile Pouvillon.--André Theuriet.--Jules de
- Glouvet.--Erckmann-Chatrian.--Ferdinand Fabre.--Robert de la
- Villehervé.--Charles Canivet.--Gustave Guiches.--Antony
- Blondel.--Léon Duvauchel.--Joseph Caraguel.--Emile
- Dodillon.--Léon Deschamps.--Jean Sigaux.--Gaston
- d'Hailly.--Maurice Jouannin.--F. de la Biotière.--Pierre
- Arnous.--Georges Renard.--Pierre Maël._
-
-Ce n'est qu'un petit clan, car la mode n'est point aux choses rustiques.
-Quelques-uns, pourtant, ont forcé l'attention des gens de Paris: André
-Theuriet, avec les combes et les sapinières des monts lorrains; Emile
-Pouvillon, avec les bordes du Quercy; Erckmann-Chatrian, avec les
-grasses prairies de la Meuse; Jules de Glouvet, avec la Loire, les
-barquettes des saumoniers, les joncs tristes qui sifflotent au vent;
-Ferdinand Fabre, avec les durs et secs paysages des Cévennes; d'autres
-encore, qui du Dauphiné, qui de l'Anjou, qui de la Normandie, chacun
-d'eux avec les façons et l'accent du terroir natal. Mais la nature est
-leur vrai «héros» à tous. Ils l'aiment pour sa physionomie ondoyante,
-ses aubes laborieuses, ses pleins ciels, ses crépuscules indécis, ses
-alanguissements, ses sommeils, ses éveils, ses voix, son inconnu. Leurs
-livres ressemblent à ce beau pastel de Millet: _La plaine_, tout aride
-et désolée, et puis le jour gris qui monte, et, dans un coin, mal
-indiquée et sensible à peine, la silhouette d'un pastoureau coulé dans
-sa houppelande. L'homme ne tient guère plus de place chez eux. Ils vont
-d'abord à la nature. Ils la sentent comme ils l'aiment, profondément.
-Pour décrire cette nature une et diverse des pays de France, chacun
-d'eux a trouvé l'épithète vraie, le verbe et le mot qui peignent, et M.
-Jules Lemaître a pu dire très justement qu'on formerait, en réunissant
-leurs tableaux, une sorte de géographie pittoresque et morale de la
-patrie française[99]. Et cette géographie serait nuancée et précise
-pour les paysages, certes, mais la plus conventionnelle du monde pour
-les paysans. Je demanderai seulement qu'on les écoute parler. Sauf les
-mots de patois, rares du reste et cachés dans la foule, et quelques
-locutions où perce un coin de terroir, les paysans de M. Theuriet, de M.
-Pouvillon et de M. Fabre, qui sont d'extrémités opposés, parlent une
-langue artificielle et voulue, d'une naïveté déterminée d'avance, et la
-même pour tous. Cette langue-là, vous l'avez entendue déjà dans les
-_Maîtres-Sonneurs_ de George Sand, qui la parla peut-être la première.
-Je la crois parfaitement fausse. Elle est faite d'archaïsmes et de
-flexions verbales au goût du populaire. Elle est bien gracieuse,
-souvent, et fort peu exacte, toujours. Observez que je constate la chose
-sans arrière-pensée de blâme. Entre les véridiques coups de gueule de
-Buteau[100] et le petit babil arrangé d'une Cézette[101], je suis très
-nettement pour le babil de Cézette. Il me suffit qu'il soit la
-traduction d'un état d'âme, et que la naïveté, qui n'est pas toujours
-sur les lèvres, se retrouve dans le coeur et dans l'esprit.
-
- [99] Cf. _Les contemporains_, art. _De Glouvet_. C'est ce qu'a
- fait, en les reliant d'un commentaire délicat, M. Charles Fuster,
- avec les vers des _Poètes de clocher_.
-
- [100] Cf. _La Terre_, de M. Zola.
-
- [101] Cf. _Cézette_, de M. Pouvillon.
-
-
-I
-
-Cette naïveté, qui est le premier trait des natures paysannes, M.
-Pouvillon l'a rendue merveilleusement. Voyez, je vous prie,
-_L'Innocent_, _Jean-de-Jeanne_ et cette même _Cézette_. Comme on les
-aime et comme ils feraient envie, si l'on ne devinait derrière eux la
-silhouette brutale d'une Rouzils, orgueilleuse et sotte, ou d'un
-Guiral[102], rapace et matois! L'auteur a beau s'en cacher: cette vie
-des champs, où il semble qu'il nous appelle par horreur des
-dépravations urbaines, le mal y prime encore le bien; les joies y sont
-rares, la lutte tout aussi âpre et tragique qu'à la ville. Avec leur gai
-parler fleuri, ces paysans ont l'âme de juifs plus que de chrétiens.
-L'optimisme de l'auteur (puisqu'il se tient optimiste) est surtout dans
-l'opposition qu'il fait de ces caractères misérables et petits avec la
-nature qu'il aime pour sa bonté et sa beauté, l'or de ses chaumes et la
-fondante douceur de ses couchants. Elle est le personnage de premier
-plan, la maternelle et la consolatrice à qui son livre est offert, comme
-un bel hymne. Il semble qu'à lui aussi elle soit apparue, une nuit
-d'été, dans son voile plein d'astres, et qu'il se soit écrié comme le
-voyant de Madore: «Sainte déesse, éternelle providence des hommes,
-toujours prodigue de tes bienfaits, tu as pour les malheureux la double
-affection d'une mère. Nature, tout ce que peut un fidèle comme moi, je
-le ferai; je garderai tes traits gravés dans le secret de mon coeur, et
-de ce coeur je veux faire un temple où soit adorée jusqu'à la mort
-l'image de ta divinité!»[103]
-
- [102] Cf. _Cézette_.
-
- [103] Cf. Apulée: _L'Ane d'or_.
-
-C'est la prière de tous les grands amants de Cybèle, et j'aurais aussi
-bien pu la prêter à M. André Theuriet qu'à M. Pouvillon. On a dit de M.
-Theuriet[104] qu'il se consolait des hommes avec des paysages, et que
-c'était à peine si la réconfortante fraîcheur de ceux-ci réussissait à
-compenser la laideur morale de ceux-là. Et l'on a dit encore qu'à le
-lire il semblait qu'il eût plusieurs âmes; et le malheur, c'est qu'elles
-ne sont point faites toujours pour s'harmoniser. Son âme de poète dégage
-les choses avec une délicatesse dont rien n'approche. Mais le botaniste
-et l'entomologiste qui sont aussi en lui se complaisent à des minuties
-de catalogue, à des puérilités savantes où toute flamme s'éteint. Il y a
-même chez lui (qui le croirait?) une sorte de Prudhomme latent, qui
-écrit gros, pense communément, et dit des jeunes filles qu'«elles sont
-avancées pour leur âge[105].» Ce M. Prudhomme-là n'intervient que par
-exception dans les livres de M. Theuriet. Des phrases comme celle que
-j'ai citée sont rares et trouvent presque leur excuse dans le hâtif de
-la composition. Il a, par ailleurs, d'admirables élans, une tristesse
-infinie, et dans ses peintures une touche molle et douce qui est sa
-marque. Peut-être se laisse-t-il trop aller à lui-même. En tels
-endroits, sa peinture n'est qu'une juxtaposition de couleurs qu'il n'a
-pris ni le temps, ni le soin de fondre. Je note un passage, dans le
-_Journal de Tristan_, où en dix lignes il décrit une mer bleue, des
-falaises d'un jaune d'ocre, une montagne auréolée de lilas, un cap gris,
-des roches d'un noir humide, des châtaigneraies vert foncé, des maisons
-blanches, et trois vaches rousses. Bleu, jaune, lilas, gris, noir, vert,
-blanc, roux, je doute que l'imagination reproduise un tel paysage. Il en
-est pour elle des couleurs comme des lignes: elle ne se représentera
-pas plus l'intérieur d'un kaléidoscope que les mille côtés d'un
-chiliogone[106].
-
- [104] Le mot est de M. Rod, qui est lui-même un romancier de
- grand talent. On le retrouvera au chapitre des _Philosophes_.
-
- [105] Cf. _Les oeillets de Kerlaz_ (_La flouve odorante_). p.
- 172.
-
- [106] «J'ai une idée claire et distincte du chiliogone, dit
- Descartes; mais je ne puis l'imaginer.» Rapprochez, par
- contraste, les jolis vers de M. Frédéric Plessis dans sa _Lampe
- d'argile_:
-
- Oh! puissé-je revoir...
- L'allée au banc de pierre et, devant la maison,
- _Cet arbuste inconnu dont la fleur est si rose_.
-
- En effet, cela m'en dit plus que tous les termes savants, à moi
- qui ne suis pas forcé d'être un botaniste.
-
- M. Theuriet a beaucoup écrit. En vers, c'est notre premier poète
- rustique. Il y est incomparable. Dans le roman, outre les livres
- que j'ai cités de lui, il faut connaître: _Madame Heurteloup_,
- _Tante Aurélie_, _Raymonde_, _Le fils Maugars_, _Toute seule_,
- _Eusèbe Lombard_, _Le Mariage de Gérard_, _L'Amoureux de la
- Préfète_, etc.
-
-
-II
-
-C'est, chez M. Theuriet, excès d'abondance, et, pour cette qualité qu'il
-pousse jusqu'au défaut, on l'aimera toujours plus qu'on ne l'admirera.
-M. de Glouvet a lui aussi de l'abondance, mais d'une autre sorte. Si M.
-Theuriet voit la nature en poète, M. de Glouvet la voit en agronome,
-comme il voit la société en magistrat. Des romans qu'il a écrits[107],
-on peut extraire des documents curieux, des rapports probes et
-substantiels sur la vie des bois et des eaux. Mais, et sauf dans _Le
-Père_, où il est vraiment supérieur à lui-même, on n'y sent point autre
-chose que l'acuité d'un oeil qui détaille et inventorie, et qui
-proprement regarde sans être affecté. La vie, comme il la montre, ne
-laisse rien dans l'esprit. Si le détail a son importance, tous les
-détails ne l'ont point. Quand M. Daudet nous décrit de petites maisons
-d'ouvriers «qui se serrent les unes contre les autres, comme pour
-s'aider à supporter leur misère[108]», je n'ai que faire d'autres
-renseignements. Et de même, quand MM. Erckmann-Chatrian nous peignent un
-lever de jour en Alsace, «le soleil pâle montant dans la brume, les
-maisonnettes aux larges toitures de chaume regardant de leurs petites
-fenêtres noires[109]», ces traits ramassés et sobres me paraissent bien
-valoir les minutieux inventaires de M. de Glouvet. Ils nous ont fait
-aimer l'Alsace et ajouté aux regrets des provinces chères et perdues.
-Que de bonnes heures passées en compagnie de maître Rok[110], du docteur
-Mathéus[111], de Koffel le Taupier[112], braves gens, et qu'on aime
-aussi! Et comme on prend part à leurs petites misères, à leurs joies de
-rien, à cette vie végétative et douce, et que confine l'orée d'un champ!
-La nature ici est plus délaissée que chez les autres romanciers. Mais
-elles sont si près de la nature, ces âmes simples des paysans d'Alsace,
-qu'elle finissent par se confondre un peu avec elle. Au reste, une bonne
-partie des romans de ces messieurs est du pur roman d'aventure. Dirai-je
-que je préfère leurs idylles à leurs épopées, que pour cela je les ai
-classés parmi les rustiques, et qu'une raison analogue m'y a fait ranger
-M. Fabre, quoiqu'il se soit voué d'abord à la peinture des moeurs
-cléricales? Je ne conteste point la grandeur farouche de son abbé
-Tigrane[113], la merveilleuse psychologie dont il a éclairé Lucifer[114]
-et Barnabé[115]. Mais j'avoue mon faible pour _Monsieur Jean_, une de
-ses dernières oeuvres, et la plus parfaite: ce coin d'idylle du Quercy,
-avec ses châtaigneraies, ses sonneries de cloche, le petit Jean sur
-l'âne du maire, et la figure sauvage de Merlette à chaque tournant de
-route; et je trouve aussi que le style de M. Fabre y est plus égal, plus
-nourri d'expressions de terroir et comme en fleur[116]. De telle sorte
-que si les études cléricales de M. Fabre avaient déjà fait de lui un
-maître, en un genre que d'autres n'avaient point abordé, ce roman le
-classe au premier rang des rustiques et sur le même pied que M.
-Pouvillon et M. Theuriet.
-
- [107] Cf. _L'Idéal_, _Le Forestier_, _Le Marinier_, _Le Père_,
- _Le Berger_, etc. M. de Glouvet a publié sous l'anonyme, depuis
- que ceci est écrit, un roman à manifeste, intitulé: _Marie
- Fougère_, et qui s'est attiré une riposte assez vive de M.
- Alphonse Daudet.
-
- [108] Cf. _Contes_.
-
- [109] Cf. _Madame Thérèse_.
-
- [110] Cf. _Maître Rok_.
-
- [111] Cf. _Le docteur Mathéus_.
-
- [112] Cf. _Madame Thérèse_.
-
- [113] Cf. _L'abbé Tigrane_.
-
- [114] Cf. _Lucifer_.
-
- [115] Cf. _Barnabé_.
-
- [116] Ce charme, je le retrouve dans le dernier roman de M.
- Fabre: _Norine_. «Le sujet est très simple, dit M. Adolphe
- Brisson, et se résume en deux mots: l'auteur se promenant, en
- 1842, dans un village des Cévennes, où son oncle était curé, a
- rencontré une paysanne qui mangeait des cerises avec son fiancé.
- Il a partagé leur repas rustique, accompagné par la musique des
- chardonnerets. Quarante ans après, il retrouve cette paysanne
- établie charbonnière à Paris, dans une maison obscure de la rue
- Visconti. Et c'est tout...»
-
-
-III
-
-Ce sont là nos grands rustiques[117]; mais je ne voudrais pas clore la
-revue sans signaler au moins, de romanciers plus jeunes, quelques
-oeuvres où s'affirme un talent d'observation et de description très
-appréciable: _Le gars Périer_, par M. Robert de La Villehervé[118],
-étude souvent puissante, vive et vraie toujours, la _Ferme des Gohel_
-et les _Hautemanière_, deux bons tableaux d'intérieurs normands, par M.
-Canivet, l'_Ennemi_, par M. Guiches, un livre où le pastiche du style
-de M. Zola n'enlève que peu au mérite très réel de l'observation, le
-_Roman d'un maître d'école_, par M. Antony Blondel (celui-là même que
-M. Richepin n'a pas craint d'appeler un Saint-Simon paysan), _La
-Moussière_ et le _Tourbier_, par M. Léon Duvauchel (avec telles pages du
-_Tourbier_ que pourrait signer un Theuriet ou un Fabre), _Les
-Barthozouls_, par M. Joseph Caraguel, le _Moulin Blant_, par M. Emile
-Dodillon, _Le Village_, par M. Léon Deschamps, _Le Paysan_, par M. Jean
-Sigaux, _Fleur de pommier_, par M. Gaston d'Hailly, la _Grève de
-Penhoat_, par M. Jouannin, la _Muguette_, par M. de la Biotière, les
-_Compagnons du Légué_, par M. Pierre Arnous, les _Croquis champêtres_,
-par M. Georges Renard, _Pilleur d'épaves_, par M. Pierre Maël, toutes
-oeuvres diversement estimables et qui font bien augurer de la jeune
-école.
-
- [117] A bien des titres aussi, il m'eût fallu ranger M. Léon
- Cladel parmi les romanciers de la nature. Il a dit quelque part:
- «Si Paris a tué en moi le dévot et le chauvin qui s'y
- développèrent ensemble, il n'a même pas entamé le Celte, le
- paysan, et je reste, à l'instar de mes ancêtres, un des mille et
- mille pygmées fidèles à la grande nature, et aussi, comme mes
- devanciers, des étoiles, de la terre et de l'eau, de tout ce qui
- marche, vole, nage ou rampe, luit et respire.» C'est d'un bel
- effet; mais le côté champêtre n'est pas ce qui frappe d'abord
- chez M. Cladel. Voir néanmoins sur les paysans de M. Cladel un
- excellent article de M. Charles Buet (_Revue bleue_ du 4 janvier
- 1890).
-
- [118] On connaît, par ailleurs, l'admirable poète de la _Chanson
- des Roses_ et de _Toute la Comédie_. Comme prosateur, on lui doit
- encore une très fine étude de la vie d'artiste, la _Princesse
- Pâle_, écrite en collaboration avec M. G. Millet et parue trop
- tard pour trouver place ici. Du moins détacherai-je du _Gars
- Périer_ un épisode d'un rendu intense et profond: c'est celui où
- Constant Périer, le braconnier, à qui un vieux bonhomme, le père
- Marolles, a donné asile dans un réduit de la forêt de Bourgon,
- est pris par les gendarmes et grièvement blessé, au moment où,
- sur les instances de sa fiancée, Marie Allain, il se décidait à
- se livrer de lui-même à la justice:
-
- «Une sorte de conseil de guerre avait été tenu. Il y fut décidé
- qu'à tout prix on en finirait avec le gars. Et à l'heure même où
- le père Chenel s'en retournait de la forêt à Champ-Viel, près de
- Marie Allain bien impatiente, c'était dans les brigades un
- mouvement inusité, une animation, un entrain, comme en guerre
- avant une attaque. Les bons gendarmes ciraient leurs bottes,
- démontaient et nettoyaient leurs carabines, caressaient à grandes
- tapes sur le col et la croupe leurs chevaux étonnés. Le
- boutte-selle sonnait sur toutes les lèvres dans les écuries; et
- ainsi qu'elles l'eussent fait si leurs maris s'en étaient allés à
- une guerre véritable, les femmes silencieusement regardaient ces
- préparatifs avec des yeux douloureux, car probablement le gars se
- défendrait.
-
- «Comme il ne s'agissait pas d'envelopper seulement la forêt de
- Bourgon, mais les bois d'Hermet et tout le pays de Jublains à
- Deux-Evailles, les brigades s'ébranlèrent de minuit à deux heures
- du matin, selon que tel ou tel rôle leur avait été assigné. Une
- pluie glaciale tombait. La nuit était noire comme poix. Ce furent
- de tragiques départs. Dans les villages qu'on traversait, plus
- d'un, entendant le clapotement des fers des chevaux dans l'eau,
- risqua son nez à la fenêtre et frissonna de voir s'enfoncer en les
- ténèbres ces cavalcades d'hommes taciturnes engoncés dans leurs
- manteaux et qu'un bruit d'armes accompagnait.
-
- «Néanmoins, l'éveil ne fut pas donné, et quand, avec l'aube
- indécise, la battue commença, nul, en la forêt de Bourgon, ne
- soupçonnait ce déploiement de forces.
-
- «Quant à Constant, il avait chassé toute cette nuit, sous la pluie
- incessante. Et il était revenu à la hutte du père Marolles... Là,
- sur quelques fumerons, péniblement allumés dans la baie de la
- porte, il cuisine son maigre repas et de son mieux tâche de se
- réchauffer, sous ses vêtements mouillés.
-
- «Il a vidé ses poches; son couteau, de la ficelle, la lettre de
- Marie Allain sont sur la couchette. Il est tranquille, il ne se
- défie de rien, il tourne le dos au bois. Le père Marolles, pendant
- ce temps, était en quête d'un fagot un peu plus sec qui consentît
- à brûler. Il en a trouvé un, et, courbé sous ce fardeau, il
- s'achemine.--Mais les gendarmes sont à cent pas. Il les aperçoit,
- fait demi-tour.
-
- --«Eh! eh! dit le brigadier, voilà un bonhomme qui change bien
- vite de résolution.» Le brigadier interroge la clairière. Une
- mince fumée bleue s'échappe d'une hutte.
-
- --«Allons voir!» dit-il, et, par-dessus les buissons, qu'il domine
- du haut de son carcan, il reconnaît Constant à son habillement de
- velours, saute à bas de son cheval, confie les bêtes à l'un de ses
- hommes, se dirige avec l'autre vers la hutte, s'approche, et tout
- à coup:
-
- --«Perrier!» dit-il.
-
- «Constant, à cet appel, s'est dressé sur ses pieds. Aussitôt, il a
- son fusil en main. Et voici ce qui a lieu: tandis que le brigadier
- lui fait sommations sur sommations, il met un genou en terre, il
- arme son fusil, il épaule. Le brigadier n'obtenant de lui que
- cette réponse, se piète, ajuste, tire.. Le coup rate. Constant
- aurait pu trois fois tuer cet homme. Mais non, il a abaissé son
- arme.
-
- «La seconde balle du brigadier l'atteignit à la tête, le jeta à
- terre.
-
- --«Mort? hélas! le pauvre gars n'eut pas même la chance de mourir
- ainsi ..»
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-LES MONDAINS
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-LES MONDAINS
-
- _Gyp.--Octave Feuillet.--Henri Rabusson.--Ludovic
- Halévy.--Edouard Droz.--Georges Duruy._
-
-
-... Je l'allai voir et lui dis d'abordée:
-
---Monsieur l'homme du monde, que pensez-vous de nos romanciers mondains?
-
-Il se recueillit.
-
---Monsieur, me répondit-il, je pense qu'on les a nommés ainsi, parce que
-le monde, qui lit peu, ne les lit pas du tout. Ils sont quatre ou cinq,
-sans plus. Car je ne tiens pas pour mondains M. de Goncourt ni M.
-Bourget, quoiqu'ils aient écrit sur le monde[119]. Mais leur littérature
-est trop savante. Ils réfléchissent sur tout, déduisent et induisent, et
-il est visible qu'ils songent à satisfaire leur propre curiosité plus
-qu'à exciter la nôtre. Ce sont des philosophes. Tout autre est le
-romancier mondain. Celui-là n'a cure d'être profond. Il lui faut plaire,
-d'abord, et pour ce s'accommoder aux exigences d'un public qui, à mesure
-qu'il est moins dégrossi, raffole davantage d'élégance et de bel air. On
-ne lui demande aucune sincérité. Ses drames et ses comédies se
-donneraient dans l'azur, qu'ils n'auraient ni plus ni moins de
-consistance. Voyez _Sibylle_ de M. Feuillet, et voyez _L'Abbé
-Constantin_ de M. Halévy. Le grand monde y est aussi scrupuleusement
-dépeint, à peu près, que le monde bourgeois, ouvrier et paysan, dans les
-oeuvres complètes de M. Emile Zola.
-
- [119] Voir surtout _Chérie_ et _Mensonges_.
-
- * * * * *
-
-Eh bien, s'ils n'ont, comme vous dites en votre langue, MM. les
-journalistes, d'autres moyens d'information que les romans de M.
-Feuillet ou de M. Zola, j'imagine que nos petits-neveux seront fort
-gênés un jour pour se faire une idée de la vie contemporaine. On s'y
-reconnaît à peine aujourd'hui. Que sera-ce dans deux cents ans? Puisque
-vous faites tant que de me consulter, sachez que vos idéalistes et vos
-naturalistes sont aussi loin de la vérité les uns que les autres. Il n'y
-a peut-être eu en ce siècle que deux écrivains exacts, informés, fidèles
-décalques de la vie qu'ils ont représentée; et, par un contre-sens
-inexplicable, on n'a voulu voir en eux,--au lieu des très sincères
-historiographes qu'ils sont,--que des à-peu-près de vaudevillistes. Je
-vous parle de Henri Monnier et de Gyp. Et ne cherchez pas là un
-paradoxe. Les scènes de Monnier et de Gyp sont minutieusement vraies.
-Pour retrouver Jean Hiroux[120], il n'y a qu'à ouvrir les gazettes
-judiciaires. Et, de même, croyez bien que Paulette, Bob et Loulou[121]
-agissent et parlent dans la vie comme les fait agir et parler Gyp.
-Tenez, j'ai là une sorte de _memorandum_, où je me suis amusé, jadis, au
-jour le jour, à noter les menues aventures de mes débuts dans le monde.
-Gyp n'avait pas encore publié _Autour du Mariage_. Méditez-moi ces deux
-traits, Monsieur:--«Une demoiselle de seize ans (grâce pour le nom),
-fardée et maquillée comme une femme de quarante, profitant de l'absence
-de ses parents pour courir les petits théâtres au bras de son frère à
-peine plus âgé qu'elle, et, sur le devant de la loge où ils se sont
-assis, bien en vue, cette requête de la mignonne:
-
-«P'tit frère, dis-moi donc zut, tout haut, qu'on croie qu'tu parles à ta
-maîtresse».--Et ceci:--«Déclaration d'une demoiselle de dix-huit ans à
-son cavalier: «Oh! vous, je ne vous épouserai pas. Vous n'êtes pas
-suffisamment bête pour faire un mari. Mais votre tête me va. Tout de
-bon! Je veux des amants chics; vous viendrez le troisième, hein? Il y en
-a deux d'inscrits avant vous.»--Et elle les nommait. Reconnaissez-vous
-les petites amies de Paulette, monsieur le journaliste, ces idéales
-jeunes filles, dont M. Feuillet a dit, dans un accès de franchise,
-qu'elles tenaient entre elles des conversations à faire rougir un singe?
-Revenez à la Sibylle du même M. Feuillet, et voyez, je vous prie, où est
-la vérité.
-
- [120] Il y a encore, chez Henry Monnier, ces inénarrables scènes
- de la vie d'étudiant, trop crues pour nous, mais qu'on pourra
- trouver chez les éditeurs belges.
-
- [121] Cf. _Autour du Mariage_, _Petit Bob_, _Loulou_, etc. Se
- reporter à un exquis article de Jules Tellier (_Parti-National_,
- du 2 octobre 1888).
-
-Non, non, ce n'est pas le «monde» qui fait le succès de ce qu'on nomme
-la littérature mondaine. Peut-être y touche-t-il, du bout des doigts,
-pour comparer la copie à l'original, mais il sait d'avance que cette
-fois encore l'original n'aura pas été rendu dans ses extrêmes
-délicatesses et ses infinies nuances, et il a plaisir à se sentir si
-impénétrable toujours. Croyez que M. Feuillet et M. Rabusson et M. Droz
-et les autres n'obtiennent pas plus grâce à ses yeux que n'en obtint
-Balzac, et que seule, entendez-vous, seule, Gyp a pu jusqu'ici étonner
-ces grandes dames par l'impressionnisme hardi et l'instantanéité de ses
-reproductions[122]. Et comment le monde ne ferait-il pas bon marché de
-vos romanciers mondains? Ce sont pour lui comme pour le baron
-Desforges, de _Mensonges_, des «phonographes bêtes ou qui mentent». Leur
-clientèle est ailleurs: rue Saint-Denis, au Temple, au Marais, un peu
-partout dans le gros public des commissaires-priseurs, des notairesses
-et des quincaillières. Ces gens-là sont jaloux, n'importe par quel
-interstice, par un écho du _Gil-Blas_ comme par le livre du jour, de
-pénétrer en idée dans des salons où ils n'iront jamais autrement.
-L'inconnu jusque dans cette forme les attire, et ils éprouvent le même
-charme à la mondanité d'un Feuillet que nous en trouvons, nous autres, à
-l'exotisme d'un Loti.
-
- [122] Mon «homme du monde» parle un peu ici comme les
- photographes. Il s'en excusa dans la conversation.
-
- * * * * *
-
-Et M. Feuillet ne l'ignore pas. Quand éclata, il y a quelques années, la
-tourmente naturaliste, on put craindre un instant pour la fragile
-clientèle de ce romancier. Ce fut un nuage, et qui passa. M. Feuillet,
-qui avait eu le bon esprit de survivre à cette réaction, y gagna un
-regain de succès[123]. D'autres se mirent à sa suite que vous
-connaissez, MM. Rabusson, Halévy, Duruy, Droz. Le monde, ou ce qu'on
-appelle ainsi, s'était fort accru dans l'intervalle. Au monde du
-faubourg Saint-Germain, étaient venus s'ajouter, comme par
-stratification, le monde du faubourg Saint-Honoré et celui de
-l'Arc-de-Triomphe. Déjà, en 1868, un des vôtres et des plus spirituels,
-M. Scholl, pouvait écrire en toute raison: «Le faubourg Saint-Germain
-est moins fermé. Il se forme une société composée de gens intelligents
-de tous les mondes. On est moins absolu, moins exclusif qu'autrefois et
-l'on s'en trouve bien»[124]. Intelligents est peut-être de trop, et je
-ne sache pas que l'on s'en trouve si bien. Mais il est très exact
-qu'aujourd'hui toutes les barrières tombent ou vont tomber. Le monde,
-c'est le luxe, voilà la vérité, et c'est M. Rabusson qui a eu le mérite
-de la découvrir. Ah! il ne lui est pas tendre, à ce luxe! On a fort
-joliment remarqué (qui donc, déjà?) que M. Rabusson n'était qu'un
-Feuillet retourné. Mais Sainte-Beuve avait dit de M. Feuillet lui-même
-qu'il n'était qu'un Musset converti[125]. Et ce que Sainte-Beuve disait
-de cette conversion, on pourrait le reprendre et l'appliquer à l'auteur
-de _Marcelle_[126]. Comme M. Feuillet procède de Musset, M. Rabusson
-procède de M. Feuillet; mais lui aussi, en homme d'esprit, il ne cherche
-à imiter son maître qu'en le contredisant. Et de cette sorte, rien qu'à
-prendre le contre-pied des théories de M. Feuillet, en substituant, par
-exemple, le pessimisme et le dandysme du jour à l'optimisme béat d'il y
-a trente ans, il fait lui aussi du «neuf»; il fait, sinon mieux, du
-moins autrement que son maître, et c'est pourquoi il a réussi. Dans tout
-succès un peu vif, conclurai-je avec Sainte-Beuve, il y a de ces
-contrastes et de ces à-propos.
-
- [123] Avec _La Morte_. On a lu de M. Feuillet son _Roman d'un
- jeune homme pauvre_, _M. de Camors_, _Julia de Trécoeur_,
- _L'Histoire de Sybille_, etc.
-
- [124] Cf. _Fruits défendus_, par Aurélien Scholl.
-
- [125] Cf. _Nouveaux Lundis_, tome X (art. _Feuillet_).
-
- [126] Et de l'_Amie_, du _Stage d'Adhémar_, d'_Un homme du
- monde_, de l'_Epousée_, etc.
-
-
- * * * * *
-
-Tenez, _L'Abbé Constantin_? M. Ganderax[127] a pu dire que le roman de
-M. Halévy, en littérature, il y a juste sept ans, fit l'effet d'un 9
-thermidor,--sans guillotine. Relisez-le. Que cette peinture vertueuse et
-morale de la société soit plus exacte que les autres, c'est dont je
-doute et dont se soucie fort peu, au reste, M. Halévy. Il lui suffit que
-ce soit une idylle possible ou simplement vraisemblable. Et il a bien
-raison! Malgré tout, j'éprouve quelque gêne à apprécier cette seconde
-manière de M. Halévy. On le savait curieux, léger, sceptique. Il était
-pour une grande part dans la création de cette petite et si vivante
-toquée de Frou-Frou[128]. Après quoi j'ai peine à saisir le fil pour
-passer à _L'Abbé Constantin_. Cela vous a un air de gageure,
-l'accomplissement d'une promesse faite avant son mariage académique à
-quelqu'une de nos pieuses douairières qui le chaperonnait. Mais, pour
-être toute de tête, je n'en vois pas moins ce que cette littérature a de
-rare et de délicat. J'y trouve ce goût, auquel on ne croit plus guère,
-et qui n'est que le sentiment de la mesure. La plaisanterie y naît
-d'elle-même, sans qu'on la pousse, et comme une jolie fleur au milieu
-d'un parterre naturel. Voici un éloge de blasé: mais je ne sais pas de
-roman qui fatigue moins. On quitte M. Zola avec des maux de tête et des
-hallucinations, de gros cauchemars de viandes ou de légumes. M. Bourget
-lui-même veut être feuilleté doucement, aux heures grises et
-crépusculaires, plus que lu tout d'une traite. Mais l'exquise
-après-dînée qu'on passe avec M. Halévy! On n'a besoin d'aucun effort,
-parce qu'il n'y en a point non plus chez le romancier. On n'y est point
-arrêté, surpris, chatouillé et à la longue énervé, comme chez les
-Goncourt, par des rencontres de verbes et d'épithètes rares. C'est
-encore, en fait de style, ce que je sais de plus parisien. Rien de banal
-ni d'outré, certes, quelque chose qui glisse et froufroute et n'étale ni
-paillettes ni verroterie, la grâce d'une jolie femme décolletée dans un
-salon bien tenu.
-
- [127] Cf. _Revue des Deux-Mondes_, 15 décembre 1887.
-
- [128] Voir la pièce du même nom. Et _Monsieur et Madame
- Cardinal_? Et _Les petites Cardinal_? On se reportera sur M.
- Halévy à un très fin article de M. A. Cartault, paru dans la
- _Revue bleue_ du 28 mai 1881, et qui, comme tant d'autres
- articles judicieux et délicats du même écrivain, mériterait
- d'être recueilli.
-
- * * * * *
-
-Mais si ce décolletage sait bien où s'arrêter, avec M. Halévy, il n'a
-plus de mesure, avec M. Droz. Je voudrais m'en défendre: mais toutes ces
-manières, ces précautions de style et ces enguirlandements autour d'une
-situation franchement libertine, me rappellent les jeux de cartes que
-des industriels malpropres débitent à l'oreille des gens, sur le
-boulevard. Au juger, et pour qui ne connaît point le mystère, cela
-demeure inoffensif et anodin, avec des airs candides de sujets de genre.
-A la lumière, l'obscénité transparaît. _Monsieur, Madame et Bébé_ est un
-peu dans ce cas. Mais M. Droz a fait pénitence, depuis, et cela serait
-bien, sans doute, si l'excès de son repentir ne l'avait condamné à la
-littérature terriblement honnête de _Tristesses et sourires_[129]. Le
-succès l'a récompensé. J'en suis ravi. Mais il faut croire qu'il y a un
-dieu pour les pédants, puisque de tels livres s'impriment et se
-débitent, et font des réputations. Oui, monsieur, ne secouez pas la
-tête, des réputations. Et vous en avez une autre preuve bien distinguée
-dans la personne de M. Duruy. Ce jeune homme fut cacochyme à vingt ans.
-Les muses lui avaient été avares de sourires, et il dut à cette
-austérité de régime le succès de sa littérature[130]. On m'affirme que
-M. Duruy, pour avoir traversé l'école normale, se fait figure d'un
-psychologue, et on me dit encore que, de n'avoir point fréquenté la
-Boule-Noire, il tient que l'idéalisme n'eut pas de servant plus
-scrupuleux. Si l'on appelle idéalisme la négation de la vie, la
-substitution d'un rêve sans consistance à la réalité logique, va pour
-idéalisme. Il en est un moins éthéré, plus voisin de nous, qui ne traite
-pas la vie avec ce sans-gêne, qui choisit, élimine, néglige volontiers
-de nous renseigner sur les fonctions du gros intestin, s'occupe
-médiocrement du corps, mais retient toute l'âme. C'est l'idéalisme d'un
-Racine et, par endroits, d'un Anatole France. M. Duruy en est loin, avec
-de belles prétentions à y toucher. Peut-être aussi se figure-t-il qu'il
-suffit de peindre le «grand monde» pour être un idéaliste. Si vous
-voulez bien, nous le renverrons là-dessus à notre amie Gyp, qui n'est
-point une idéaliste, Dieu sait! mais qui connut le monde et le rendit
-comme elle le connaissait...[131].
-
- [129] Voir encore _Autour d'une source_ et _Babolain_.
-
- [130] Cf. _Andrée_, _L'Unisson_, _Le Garde du corps_, etc.
-
- [131] Mais que d'exagération en tout ceci! Mon «homme du monde»,
- quand il s'exprimait si dédaigneusement, n'avait certainement pas
- lu _Fin de rêve_, et, dans _Fin de rêve_, la description de la
- revue, les pages sur Gambetta, l'agonie tragique du grand homme.
- Que n'assistait-il, comme nous, à une conférence de M. Maurice
- Souriau, où l'orateur, prenant pour texte les romans militaires,
- faisait haleter toute une salle en lisant des fragments de ce
- beau livre!...
-
- * * * * *
-
---Sur quoi, je pris congé...
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LES NOUVELLISTES
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LES NOUVELLISTES
-
- _Charles Monselet.--Aurélien Scholl.--Théodore de Banville.--Paul
- Arène.--Guy de Maupassant.--Armand Sylvestre.--François
- Coppée.--Catulle Mendès.--Quatrelles.--René Maizeroy.--Arsène
- Houssaye.--Pierre Véron.--Augustin Filon.--Edmond
- Lepelletier.--Paul Ginisty.--Hugues Le Roux.--Maurice
- Talmeyr.--Joseph Montet.--Charles Leroy.--Armand Dayot.--Jean
- Destrem.--Henri Carnoy.--Eugène Chavette.--Théo-Critt.--Dubut
- de Laforest.--Paul Alexis.--Jules Moinaux.--Edmond
- Deschaumes.--Horace Bertin.--Eugène Mouton.--Harry
- Allis.--Félicien Champsaur.--Eugène Guyon.--Edouard
- Siébecker.--Coquelin cadet.--Etincelle.--Auguste
- Germain.--Alexandre Pothey.--Albert Cim.--Mme Jeanne
- Mairet.--Louis Tiercelin.--Charles Buet.--Oscar
- Méténier.--Rachilde.--Léon Barracand.--Jean Rameau.--Adrien
- Marx.--Alphonse Allais.--Divers.--La_ VIE PARISIENNE.
-
-
-Les nouvellistes ou «novellistes» sont aujourd'hui légion, et je ne puis
-songer à les énumérer tous, car tous nos écrivains, ou presque, se sont
-établis nouvellistes. On y mettait plus de discrétion jadis. La nouvelle
-n'était cultivée que du petit nombre, et ce petit nombre ne comptait que
-des délicats. Souvenez-vous de Nodier et de Mérimée. Et rappelez-vous
-aussi Charles de Bernard. Il faut regretter ces temps lointains, où la
-nouvelle, en son raccourci savant, avait encore quelques droits à passer
-pour le fin mot de l'art. Nos pères, qui étaient des classificateurs
-émérites, la plaçaient au-dessus du roman. Peut-être n'avaient-ils pas
-tort. La nouvelle, en ces âges naïfs, faisait pendant au sonnet. Une
-nouvelle sans défaut illustrait d'un coup son auteur, et Becquet, ignoré
-la veille, n'avait qu'à écrire _Le mouchoir bleu_ pour devenir
-«quelqu'un».
-
-Nous sommes faits autrement. Sans doute aussi que l'excès nous a un peu
-gâtés. Mais s'il est vrai qu'en ces dernières années les nouvelles se
-soient multipliées au point de fatiguer le public et par contre-coup les
-éditeurs, n'est-ce pas uniment la faute des gazettes qui se sont
-avisées d'en demander aux écrivains jusqu'à deux, trois et quatre par
-jour? Leur talent s'est dépensé à cet effort quotidien. Pour une
-nouvelle bien venue, que d'autres où la lassitude se marque! De
-celles-là, je voudrais n'avoir point à vous parler. Mais vous savez
-comme les recueils se font, et s'il n'y a dans le monde que quelques-uns
-d'entièrement accomplis, n'est-ce point, cette fois, la faute des
-écrivains eux-mêmes qui y entassent pêle-mêle leurs productions
-mauvaises et bonnes, jusqu'à concurrence des trois cents pages réclamées
-par l'éditeur?
-
- * * * * *
-
-J'imagine une sorte de défilé des nouvellistes, où nous verrions
-Monselet[132], qui a gardé dans la vieillesse ses grâces aimables;
-Aurélien Scholl, l'esprit fait homme; Théodore de Banville, magnifique
-et abondant; Paul Arène, baigné de soleil; Maupassant, qui tient la vie
-dans une anecdote; Armand Sylvestre, dont les larges gauloiseries
-éclatent tout d'un coup en couplets lyriques; François Coppée, le poète
-des _Contes en prose_; Catulle Mendès, le raffiné des _Iles d'amour_ et
-du _Nouveau Décaméron_; Quatrelles, l'humour, la verve, le
-diable-au-corps; Maiseroy, confesseur né des Parisiennes, le moins
-discret et le plus coquet des confesseurs; Arsène Houssaye, d'un charme
-alangui et doux; Pierre Véron, un gamin de Paris promenant au hasard
-des jours sa belle humeur gouailleuse; Augustin Filon, le pur lettré des
-_Nouveaux contes_; Edmond Lepelletier, dont les _Morts heureuses_
-enferment de petites merveilles; Ginisty, qui, avant de devenir le
-scrupuleux annotateur qu'on connaît, a écrit ce joli livre: _Quand
-l'amour va, tout va_; Hugues le Roux, passé maître-chroniqueur et
-maître-romancier, maître-nouvelliste par surcroît; Talmeyr, d'une
-pénétration si aiguë; Montet, qui émeut; Leroy, qui fait rire aux
-larmes; Armand Dayot[133], en qui le bon conteur s'allie au bon
-critique; Destrem[134], un Parisien de Paris, et c'est dire beaucoup;
-Henry Carnoy, l'exquis élégiaque des _Contes Bleus_; Chavette, le
-Monnier des concierges; Théo-Critt, le Chavette des casernes; Dubut de
-Laforest, agrégé des hôpitaux, docteur en tératologie; Paul Alexis, de
-Médan; Jules Moinaux, du Palais; Deschaumes, qui préluda par les
-_Monstres roses_ à cette belle et sérieuse étude: _Le grand patriote_;
-Horace Bertin, trop oublié et dont les _Croquis de province_ méritaient
-mieux; Eugène Mouton, dont il n'y a qu'à citer _L'Invalide à la tête de
-bois_; Harry Allis, observateur amer et souvent profond des misères de
-l'âme; Champsaur[135], qui est pour l'entrain et le vice de la lignée
-de Rivarol; Eugène Guyon, l'élégant auteur des _Soirées de la baronne_;
-Siébecker, plein de souffle; Coquelin cadet, que les hypocondres élurent
-pour médecin; Etincelle, qui prêche délicieusement le beau monde, dans
-sa chaire de la rue Drouot; Auguste Germain, d'un «modernisme» à faire
-peur; Pothey, qui est le roi de la charge; Albert Cim, malicieux et fin;
-Mme Mairet, d'une tenue de style toute parfaite dans les nouvelles de
-son _Jean Méronde_ et de _Paysanne_; Tiercelin, dont la muse s'ébat
-sans voiles au courant d'_Amourettes_; Charles Buet, le très distingué
-polygraphe[136]; Méténier, qui pourrait bien avoir découvert nos
-bas-fonds sociaux; Rachilde, une petite demoiselle alerte et polissonne,
-toute en nerfs et détraquée à ravir; Barracand, que couva la
-_Revue-bleue_; Rameau, le Robert-Houdin des _Fantasmagories_; Adrien
-Marx, «fusil et plume»; Alphonse Allais, l'ironiste en chef du _Chat
-noir_; qui encore et quel biais prendre pour énumérer tous les dignes
-figurants de cette Courtille littéraire[137]?
-
- [132] Mort depuis.
-
- [133] Cf. _L'Aventure de Briscart_. M. Dayot a publié aussi chez
- Magnier des _Souvenirs de voyage_ (Italie, Espagne, Portugal) qui
- sont pleins de verve et d'esprit.
-
- [134] Cf. _Drames en cinq minutes_. Une des nouvelles, _Fleur
- bretonne_, est à noter pour l'identité de thème qu'elle présente
- avec _Pêcheurs d'Islande_. Elle a paru dans le _Rappel_ des 7 et
- 8 juillet 1884, et, s'il y a eu réminiscence (dont je doute), ce
- n'est point, la date le montre, chez M. Destrem.
-
- [135] «Son style est agaçant, dit M. Maurice Barrès, coupé,
- heurté, rentré, plein de réticences, d'allusions, d'éruditions
- boulevardières, mais très propre par sa complexité même à rendre
- l'aventure du Parisien sensuel et énergique que paraît être
- l'auteur. Tous ses livres sont des confessions, poèmes brutaux,
- ou mieux encore affiches d'amour; mais timbrées d'un sceau
- personnel et à la date de cette époque.» (_Les Chroniques_, no de
- sept. 1887.)
-
- [136] Qui fut supérieur dans quelques scènes du _Prêtre_.
-
- [137] Il y faudrait la plume d'airain qui servit dans sa tâche
- l'auteur du _Dictionnaire des cent mille adresses_. N'oublions
- point cependant Tancrède Martel avec _La main aux dames_;
- Frantz-Jourdain, avec _Beau-Mignon_; Jacques Lozère, avec sa _Vie
- en jaune_; Lucien-Victor Meunier, avec _Plaisirs en deuil_; Jules
- Lermina, avec ses _Histoires incroyables_; Alain Beauquesne, avec
- les _Amours cocasses_; Charles Grandmougin, avec ses _Contes
- d'aujourd'hui_; Léon Allard, avec _Les Vies muettes_; Guillaume
- Livet, avec les _Récits de Jean Féru_; Edmond Thiaudière, avec
- _La Proie du néant_; Gaston Bergeret, avec ses _Contes modernes_;
- Gabriel Marc, avec _Lindetta_; Georges Moynet, avec _Entre
- garçons_; Auguste Erhard, avec ses _Contes panachés_; Léon
- Deschamps, avec ses _Contes à Sylvie_; Charles Diguet, avec les
- _Contes du Moulin-Joli_; Pierre Gauthiez, avec _La Danaé_;
- Charles Lexpert, avec ses _Nouvelles gauloises_; Camille Bruno,
- avec _En désordre_; Paul Chetelat, avec _Le Monde où l'on
- s'abuse_; Noël Blache, avec _Les Clairs de soleil_; Fernand
- Boissier, avec _Le Galoubet_; Jules de Marthold, avec
- _Casse-Noisette_ et les _Contes sur la Branche_; H. de
- Chennevières, avec les _Contes sans «qui» ni «que»_, etc., etc.
-
- Encore n'ai-je point parlé des nouvelles de certains maîtres,
- Daudet, France, Bourget, d'Aurevilly, etc., qui ont marqué
- ailleurs, non plus que des recueils en collaboration publiés
- annuellement par la Société des gens de lettres, par les
- secrétaires des journaux de Paris, par les chroniqueurs
- judiciaires, etc. Toutefois relèverai-je dans ce dernier recueil
- le nom d'un alerte et spirituel nouvelliste, M. L. Vonoven. Je
- rappellerai enfin, au hasard, les noms de quelques écrivains de
- talent, dont les nouvelles, contes, «proses», traductions et
- adaptations, publiés un peu partout dans nos périodiques
- parisiens, n'ont pas encore été réunis en volume: ainsi M. Emile
- Michelet, M. Raymond de la Tailhède, M. Charles Frémine, M.
- Anatole Lebraz, M. Raoul Gineste, M. Ephraïm Mikaël, M. Lucien
- Charles, M. Emile Taboureux, M. Robert de la Villehervé.
-
-
- * * * * *
-
-Mais j'accorderai une place à part aux nouvellistes de la _Vie
-parisienne_. On ne sait point qui ils sont; ils signent de petits
-pseudonymes en _oup_ et en _ip_; et l'on est bien étonné, cinq ou six
-ans après, quand on apprend que ces monosyllabes voulaient dire Halévy,
-Taine, Henry Maret, Jacques Saint-Cère, Comtesse de Martel. Ce qu'a
-écrit de l'un d'eux un très délicat critique, M. A. Cartault, peut
-s'appliquer à presque tous:
-
-«C'est la verve parisienne. Oui, malgré la cohue cosmopolite qui emplit
-nos rues, le parisien de race existe encore; il a sa manière à lui de
-voir, de conter, de tenir une plume. Il est avant tout un regardeur et
-un badaud. Il adore le spectacle, et tout est spectacle pour lui. A la
-fois très sceptique et très naïf, il a assisté à tant de choses que rien
-ne l'étonne plus, et pourtant il ne peut s'empêcher de courir à toutes
-les curiosités. Il est d'haleine un peu courte et ne s'embarque guère
-dans les grands enthousiasmes. Moqueur et bon enfant, avec un fond de
-conception aimable et l'habitude de laisser faire, il n'a point
-l'indignation facile et tonnante. Il y a en lui de la gaminerie.
-Toujours leste, jamais embarrassé, il se tire d'affaire par une
-réflexion amusante; l'être auquel il a le plus peur de ressembler,
-c'est M. Prudhomme. Il écrit pour se divertir, sans prétention, sans
-banalité, sans emphase. Moderne entre les modernes, il emprunterait
-volontiers au télégraphe sa rapidité; avec une concision toute
-boulevardière, il supprime les inutilités: c'est une politesse que
-d'être bref; en s'exprimant à demi-mot, l'écrivain semble compter sur
-l'intelligence de l'auditeur. Jadis, on aimait à voir un auteur
-développer sa pensée en long et en large et se servir des mots avec une
-virtuosité savante. Aujourd'hui on est pressé; on n'admet, en fait de
-mots, que le strict nécessaire; le temps est de l'argent; on se hâte, on
-se bouscule, on supprime au besoin même le verbe...[138].»
-
- [138] Cf. _Revue bleue_ du 28 mai 1881.
-
-Le portrait est joli et fin, non sans une pointe d'ironie. MM. de la
-_Vie parisienne_ s'y reconnaîtront aisément. Et qu'importe leur mépris
-des règles? C'est une belle chose aussi que l'orthographe; mais Mme de
-Sévigné ne la savait point.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LES ROMANTIQUES
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LES ROMANTIQUES
-
- _Léon Cladel.--Catulle Mendès.--Clovis Hugues.--René
- Maizeroy.--Jacques Madeleine.--Henry d'Argis.--M. de
- Souillac.--Jean Richepin.--Joséphin Péladan.--Villiers de
- l'Isle-Adam--Emile Bergerat.--Mme Judith Gautier.--Bertrand
- Robidou.--Jean Rameau.--Elémir Bourges.--Barbey d'Aurevilly._
-
-
-Et le maître étant mort, ceux-ci sont les héritiers du maître, les
-derniers romantiques, les grands «faiseurs de monstres» dont la race
-semblait à jamais éteinte, Léon Cladel, Barbey d'Aurevilly, Catulle
-Mendès, Joséphin Péladan, Jean Richepin, Villiers de l'Isle-Adam,
-d'autres. Leur romantisme, pour avoir traversé Beaudelaire, diffère
-assez peu du romantisme de 1830. Ils ont gardé le souci du rare, de
-l'exception, des cas isolés et extraordinaires. Et la théorie romantique
-est là toute. Han d'Islande, Hernani, Quasimodo, Marguerite de
-Bourgogne, Tragaldabas, Albertus, vingt types, l'incarnent au théâtre et
-dans le roman, en prose et en vers. Les «monstres» prennent pied dans la
-littérature. Pétrus Borel fait dévorer un père par son fils, après quoi
-cet anthropophage s'adresse au bourreau, et, sur un ton d'exquise
-politesse: «Monsieur le bourreau, je désirerais que vous me
-guillotinassiez.» O psychologie! Jules Vabre écrit son _Essai sur
-l'incommodité des commodes_; Célestin Nanteuil propose qu'on scalpe les
-quarante; Gautier les compare à des genoux; Jehan du Seigneur se bat en
-duel parce qu'on l'a traité de «bourgeois»[139]; Philothée O'Neddy
-s'écrie dans _Feu et Flamme_: Les préjugés ont une telle puissance que
-si j'assassine par hasard l'homme qui a insulté ma maîtresse,
-
- Les sots, les vertueux, les niais m'appelleront
- Chacal...
-
-Et la bonne et douce George Sand elle-même se résigne à «faire des
-monstres», puisque la mode du temps est aux monstres[140]. D'autres
-modes, ni meilleures ni pires, ont succédé à celle-là. Mais à lui être
-demeurés fidèles, par tempérament ou par éducation, il se sera trouvé
-les sept ou huit mousquetaires qu'on sait, et ce n'est pas là, après
-tout, une des moindres curiosités de cette fin de siècle, où, faute d'un
-concept nouveau, les plus antiques formes d'art ont été tour à tour
-reprises et rajeunies.
-
- [139] Cette haine du bourgeois est bien caractéristique. Vous la
- retrouverez chez presque tous, et c'est en particulier le thème
- favori de M. Richepin et de M. Barbey d'Aurevilly.
-
- [140] «Pendant longtemps, dit M. Emile Faguet, George Sand a reçu
- et reflété. En 1831, elle disait gaiement: «Les monstres sont à
- la mode, faisons des monstres.» Les monstres de George Sand ne
- pouvaient pas être très monstrueux; mais c'étaient, en effet, des
- êtres bien extraordinaires.» _Etudes littéraires sur le XIXe
- siècle_, art. George Sand.
-
-
-I
-
-D'abord Léon Cladel. Au physique, un corps d'ogre et une tête de Christ.
-La tête émerge d'un hoqueton jaune de terre qu'il porte en ville et aux
-champs et qu'il surmonte d'un feutre graisseux et démesuré, les jours de
-pluie. Ce costume-là est déjà une indication.
-
-Les titres de ses livres sont aussi très particuliers: _Raca_, _Les
-Va-nu-pieds_, _N'a qu'un oeil_ (que ce candide proposa comme feuilleton
-à la _République française_ de Gambetta), _Mi-diable_, _Une brute_,
-_Gueux de marque_, _Le Bouscassié_, _L'homme de la Croix-aux-boeufs_,
-_Kerkadec le garde-barrière_. Tout cela sonne terriblement. Et à la
-vérité, les héros de M. Cladel sont à la fois terribles et horribles.
-C'est la lignée de Han d'Islande et de Gilliat. Voit-il ses semblables
-ainsi? Sans doute. En toute chose, le simple et l'humain sont ce qui
-frappe et ce qu'on voit le moins. Il faut une psychologie très affinée
-pour y être sensible. Et peut-être n'est-ce point le cas de M. Cladel,
-ni des romantiques en général.
-
-Et comme il voit les êtres, il voit les objets. Il n'y a rien d'amusant
-comme la nature décrite par M. Cladel, si ce n'est peut-être l'histoire
-commentée par lui[141]. Je renvoie sur ce point à _N'a qu'un oeil_,
-dont les très calamiteuses aventures se déroulent à la veille de la
-Révolution. Il est malaisé d'accumuler plus d'horreurs (pillages, viols,
-meurtres, tortures, incendies) en trois cents pages. Mais M. Cladel met
-à cette besogne une candeur de petit garçon épelant dans une école
-primaire la leçon de son instituteur. Il n'est point cause, au reste, si
-les choses lui apparaissent ainsi. La réalité se déforme naturellement
-pour lui, comme pour ces boeufs dont on dit qu'ils voient les objets
-quatre fois au-dessus de leur grandeur vraie. Il voit, il pense, il
-écrit de même. Sa phrase, pareille à ces grosses souches raboteuses,
-éclate en jets et en enchevêtrements de toute sorte. C'est inextricable;
-on y étouffe, et il fait bon d'en sortir. Que restera-t-il de son
-oeuvre? Hélas! Vous souvenez-vous de ce Langlade dont parle quelque part
-M. Halévy? «Langlade était l'auteur de la plus grande phrase de toute la
-littérature française: cette phrase avait 72 lignes.»--Et c'est tout ce
-que la postérité se rappelait de Langlade.
-
- [141] Voyez par exemple, pages 209 et suiv. _N'a qu'un oeil_. Il
- y a aussi le latin de M. Cladel. Page 198 du même livre: _salve,
- regina; salve, rege_ (pour _rex_), etc. Observez que le livre
- commence ainsi: «Xénophon, Horace, Virgile, Tacite, Juvénal,
- Esope, Aristophane, Eschyle, Sophocle, Euripide, Homère, et tous
- les autres classiques, grecs et latins, m'avaient excédé
- terriblement.» On le croirait.
-
-
-II
-
-Mais M. Catulle Mendès restera. Il restera, parmi les romantiques de la
-dernière heure, comme le plus magnifique exemplaire de l'art du
-décalque. Son tempérament ne le disposait à aucun genre bien
-particulier. Il s'est fait romantique, comme il se serait fait
-naturaliste ou symboliste avec une égale souplesse. Car c'est un
-merveilleux virtuose, capable de se plier à toutes langues et de les
-parler toutes, fors la sienne. Dans son romantisme, il n'y a à bien
-prendre qu'une chose qui lui appartienne en propre: la sensualité, une
-sensualité raffinée et d'autant plus excitante, qui n'est pas là
-seulement pour chatouiller et gagner la clientèle, mais qui s'épand
-aussi, je crois, par quelque vice de l'encéphale. Dans ce genre, les
-amateurs possèdent de lui toute une bibliothèque de chaise longue: _Pour
-lire au bain_, _Tendrement_, _Lili et Colette_, _les Iles d'amour_, _Le
-nouveau décaméron_, de ces livres comme les aimait la belle dame de
-Jean-Jacques et qu'elle ne trouvait incommodes qu'en ce qu'on ne les
-peut lire que d'une main[142]. La plupart de ces livres sont, au reste,
-de simples recueils de nouvelles. Mais dans les romans (_Zo'har_, _la
-Première maîtresse_, etc.), la veine libertine coule tout aussi large.
-Mettons à part, si vous voulez, un livre entièrement beau et sain: _Les
-mères ennemies_.
-
- [142] L'oeuvre de M. Mendès «est quelque chose comme la villa
- d'Hadrien, qui contenait des réductions de tous les monuments de
- l'univers. Seulement, dans l'édifice composite, vous trouverez un
- coin décoré d'un goût bien personnel, et c'est l'alcôve.» J.
- Tellier (_Nos poètes_, p. 204).
-
-Malheureusement, il n'est pas que cette littérature n'ait fait école. M.
-Clovis Hugues, qui fut mieux inspiré, jadis, a donné dans _Madame
-Phaéton_ une contrefaçon assez réussie des romans de M. Mendès. C'est
-suffisamment lubrique et atourné. Je crois bien que le délicat M.
-Maizeroy relève aussi du genre. Sur le champ littéraire, tout au moins,
-l'auteur de _Deux amies_[143] peut tendre le petit doigt à l'auteur de
-_Zo'har_. En somme, toutes ces classifications reviennent à: dis-moi
-qui te lit, je te dirai de qui tu procèdes. Ce qui fait que M. Jacques
-Madeleine avec _Un couple_, M. d'Argis avec _Sodome_, et M. de Souillac,
-avec _Zé Boïm_, pourraient bien appartenir à la même école d'indécence
-et de préciosité.
-
- [143] Et de _Bébé Million_, et du _Boulet_, de _P'tit-mi_, des
- _Deux femmes de mademoiselle_, etc., etc.
-
-
-III
-
-Avec MM. Richepin, Péladan, Villiers de l'Isle-Adam, celui-ci zingari,
-celui-là mage, cet autre chevalier de l'Ordre de Malte, nous entrons
-dans un romantisme plus honnête et quelquefois aussi plus original.
-
-C'est M. Richepin qui l'a dit lui-même: «En moi cohabitent un
-rhétoricien de la décadence et un zingari de la grande route, rétameur
-de casseroles, maquignon et acrobate.» Le curieux, c'est qu'il ait vu
-aussi clair en lui. Rhétoricien, il l'est, par une virtuosité de langue
-au moins égale à celle de M. Mendès, par l'aisance avec laquelle il se
-plie au ton de chaque genre, par son amour du lieu commun et de
-l'antithèse. Je laisse de côté ici le poète; dans le roman, il a des
-pages de description minutieuse et pointilleuse qui rappellent
-Dickens[144]; telles de ses tirades à panache sont d'un Alexandre Dumas
-supérieur[145]; la sobriété et l'horreur muette de certains dialogues
-font penser à Mérimée[146]; par le heurté et le vif de quelques
-analyses, il dépasse Vallès[147]; d'autres fois,--moins souvent--c'est
-M. de Montépin en personne qu'il nous présente, mais un Montépin
-correct et presque académisable[148]. Du rhéteur, il a encore l'ampleur
-d'accent, l'adroite sophistique qui sait plaider le faux et le vrai, les
-généralisations faciles surtout. Ses grossièretés, rhétorique; ses
-blasphèmes, rhétorique toujours. Il a cherché une affaire au bon Dieu
-pour avoir l'occasion de jongler avec des vocables plus sonores. Il peut
-tout, il est capable de tout. Il n'est pas jusqu'à la simplicité qu'il
-n'ait atteinte quand il a voulu. _Soeur Doctrouvé_ est la merveille du
-genre. Dans les premières pages de _Césarine_, rien que par sa notation
-nette et sèche des choses, il emplit l'âme d'une grande horreur
-physique. Rhéteur donc, si vous voulez, mais assurément un maître
-rhéteur, et, comme il dit encore, comme cette étrange Miarka, la «fille
-à l'ours», qu'un caprice de la destinée jeta de sa roulante tribu à la
-banalité des villes, une sorte de zingari civilisé, un zingari qui
-aurait fait ses classes, traversé la rue d'Ulm et les littératures
-anciennes, et qui garderait du tempérament ancestral les fièvres, les
-colères, les spasmes, l'amour enfantin du tam-tam et des paillettes, et
-le culte aussi des grandes choses naturelles[149].
-
- [144] Voir, par exemple, le début de _Soeur Doctrouvé_.
-
- [145] Voir la confession du pape dans _Les Débuts de César
- Borgia_.
-
- [146] Cf. _Les Débuts de César Borgia_.
-
- [147] Cf. _La Glu_; _Madame Andrée_.
-
- [148] Cf. _Monsieur Destrémeaux_; _Une Histoire de l'autre
- monde_.
-
- [149] Remarquez qu'il y a presque toujours un saltimbanque dans
- ses livres. Vous en trouverez dans _Les Braves gens_, dans
- _Miarka_, dans les _Morts bizarres_, dans la _Chanson des gueux_,
- dans _Monsieur Destrémeaux_, dans _Une Histoire de l'autre
- monde_, etc.
-
-Vous avez vu le zingari; ci-joint le mage. C'est M. Joséphin Péladan que
-je veux dire. Que cette magie ne contienne pas un tantinet de
-mystification, je n'oserais pas l'affirmer; je n'oserais pas affirmer le
-contraire non plus. M. Péladan a l'air si convaincu, et M. de Gayda, et
-M. Jouhney, et Mme Olympe Audouard! Dès qu'il s'y mêle une religion,
-toute pratique devient respectable. Au reste, M. Berthelot vous dira que
-la chimie est sortie de l'alchimie, que tout n'est point à mépriser chez
-les théurges, et que c'est à l'un d'eux, par exemple, Cardan, qu'on doit
-en algèbre la solution des équations du 3e degré. M. Péladan n'a fait,
-que je sache, aucune découverte algébrique notable. Mais il a écrit sous
-ce titre général: _La décadence latine_, une série de romans[150] qu'il
-est permis de trouver lourds, confus, prétentieux, mais dont je
-reconnais ici la très éclatante puissance. Au demeurant livres malsains
-pour la santé de l'esprit, gardez-vous-en précieusement, âmes faibles
-déjà. J'aurais peur pour ma raison de vivre avec de pareils livres...
-
- [150] Cf. _Curieuse_, _Le Livre suprême_, _L'Initiation
- sentimentale_, etc.
-
-Et s'avance le chevalier de Malte, M. le comte de Villiers de
-l'Isle-Adam[151]. Ah! peuple de gobeurs que nous sommes! Je ne me soucie
-guère du chevalier, mais pour le «penseur» comme on dit, c'est le plus
-beau vide avec la plus belle affectation de la profondeur que je
-sache[152]. Affectation? Et de quel autre mot d'abord veut-on que
-j'appelle tout cet étalage de guillemets, de tirets, de points de
-suspension et de lettres italiques et majuscules, où M. de Villiers
-cherche ses effets les plus sûrs?--«L'Année Dernière, Au Clair de Lune,
-au Colosseum, la Petite Voix Séduisante M'EST Venue et M'A DIT: Smith ou
-Jones (le Nom de l'Auteur N'est Ni Celui-ci, Ni Celui-là), Mon Bon Ami,
-etc., etc.»--La phrase est de Thakeray singeant chez les snobs
-d'outre-Manche un charlatanisme analogue: mais, pour le ridicule et le
-creux, pour la manie de fixer sur des riens notre attention surprise et
-déroutée, elle pourrait être tout aussi bien de M. de l'Isle-Adam. Car,
-même ce procédé-là, il n'y a rien de neuf chez lui. Et, pour le reste,
-sa plaisanterie de pince-sans-rire n'est qu'une traduction assez basse
-de l'humour de Swift; son Tribulat Bonhomet n'est que la caricature du
-Homais de Flaubert, sorti lui-même du pharmacien anonyme d'_Hermann et
-Dorothée_[153]; son macabre fait sourire à côté de celui de Poë, et,
-dans la farce, Marc Twain, qu'il transpose[154], lui est vingt fois
-supérieur. Reste son style. Je me garderai d'en rien dire. Il l'a trop
-bien jugé lui-même, le jour qu'il l'a fait consister en «d'étranges
-consonnances, presque nulles (oh! combien nulles, parfois!) de
-signification».
-
- [151] Mort depuis. Ses principaux livres sont: _Les Contes
- cruels_, _L'Amour suprême_, _L'Eve future_, _Axël_, etc.
-
- [152] N'est-ce pas à propos de son _Nouveau Monde_, que M. Weiss
- écrivait: «Dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé
- d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque.
- On turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas
- seulement donné la peine de les comprendre. On est luministe et
- immenséïste. On fait... des romans réfractaires, sans pieds ni
- têtes, où les ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms
- du boulevard Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie
- comme elle est, exactement, superbement comme elle est..»
-
- [153] Le rapprochement, que je ne fais qu'indiquer ici (le
- premier, je crois), mériterait d'être suivi avec quelque
- développement. C'est tout un, le pharmacien de _Madame Bovary_ et
- celui de _Hermann et Dorothée_.
-
- [154] Voir particulièrement _Le Vol de l'éléphant blanc_, de Marc
- Twain, et _La Légende de l'éléphant blanc_, de M. de Villiers.
-
-
-IV
-
-On peut grouper encore à cette place, sous la rubrique «romantiques»,
-quelques écrivains, comme M. Bergerat ou M. Elémir Bourges, dont le
-romantisme se tempère d'observation. Ce ne sont point des romantiques
-«purs»; mais la nuance ne laisse pas que d'offrir quelque intérêt.
-
-M. Emile Bergerat est surtout connu par les chroniques qu'il signe au
-_Figaro_ du pseudonyme de Caliban. Dans ces chroniques-là, M. Bergerat
-est «zutiste», et c'est un peu lui qui a créé le groupe ou qui l'a
-baptisé, tout au moins. Romancier, il rentre dans le rang. Voir _Le
-viol_, où il y a le souvenir de _Mlle de Maupin_. _Le petit Moreau_ est
-une étude à part (très honnête, très discrète, attristée et douce) du
-sentiment maternel.
-
-Mme Judith Gautier, fille du grand Théo et belle-soeur de M.
-Bergerat[155], reste aussi dans la tradition. On cite ses drames, ses
-«salons», ses bons mots; on ne cite presque jamais ses romans, et c'est
-dommage, car il y a de la chaleur et de l'emportement dans _Le lion de
-la victoire_ et dans _La reine de Bengalore_.
-
-M. Bertrand Robidou, qu'on connaît moins[156], a prodigué dans tous les
-genres, histoire, philosophie, roman, théâtre, poésie, un talent qui
-semble n'avoir rien perdu à se répandre sur un objet si vaste. Ses vers
-sont fort beaux, particulièrement l'épisode d'_Elohim et Jaweh_ que cite
-M. Jules Tellier (_Nos poètes_). Dans le roman, n'eût-il écrit que la
-_Dame de Coëtquen_, qu'il mériterait une place distinguée entre ses
-confrères. Mais je recommanderai surtout de lui _Les Mériahs_, où j'ai
-trouvé sous la fantasmagorie du sujet un sens philosophique très
-profond.
-
- [155] Plus, épouse divorcée de M. Catulle Mendès.
-
- [156] On trouvera sur M. Robidou de bons articles de M. Mario
- Proth et de M. Oscar Comettant. J'y renvoie. Tout récemment, son
- _Histoire du clergé pendant la Révolution_ a fait faire un pas
- considérable à l'étude de ce grave problème.
-
-M. Jean Rameau est aussi un poète, et ses débuts firent quelque fracas,
-voici quatre ans. Comme romancier, on cite de lui _Possédée d'amour_ et
-le _Satyre_. S'il faut dire, ce dernier livre n'est point tout à fait
-indigne de M. de Montépin, et telles pages, dans le premier, atteignent
-au dramatique sombre de Ponson du Terrail.
-
-Le cas de M. Elémir Bourges mériterait une dissertation à part qui
-pourrait s'intituler: _Comment on ne doit pas se faire un style_[157].
-Voici un romancier plein de vie, très au courant de son art, expert au
-groupement des personnages et au jeu des sentiments; ce romancier
-rencontre par surcroît une donnée de premier ordre, quelque chose, si
-vous voulez, comme la donnée des _Rois en exil_. Bien entendu que le
-sujet est tout moderne, qu'il ne s'agit point d'une reconstitution
-archaïque à la Flaubert. M. Bourges est ce romancier-là, et pour traiter
-ce sujet-là, avec ces qualités-là, il ira emprunter à Saint-Simon (voyez
-la belle idée), au maître du style soudain, primesautier, tout en
-à-coups, au classique par excellence de l'incorrection et de la
-négligence, quoi? Ses incorrections, ses négligences d'abord; il se fera
-un cahier de ses expressions et de ses tours les plus ordinaires; il
-étudiera méticuleusement jusqu'aux places des _que_, des _si_, des
-virgules; il s'embrouillera à plaisir d'incidentes; il ne risquera de
-métaphores qu'autant qu'elles auront déjà servi aux _Mémoires_; et ainsi
-pendant trois cents pages. Le résultat, c'est qu'un lettré ne saurait
-lire toutes ces belles choses, ramené qu'il est perpétuellement à leur
-origine, et que voilà trois cents pages et bien du talent de gaspillés.
-
- [157] Je laisse de côté ici _Sous la hache_, sorte de roman
- révolutionnaire dans le genre un peu usé du _Quatre-vingt-treize_
- de Hugo. L'auteur confesse lui-même qu'il s'agit d'un fond de
- tiroir.
-
-
-V
-
-J'ai gardé pour la fin et pour la bonne bouche, comme on dit, M. Barbey
-d'Aurevilly.
-
-M. Jules Barbey d'Aurevilly ne veut point paraître notre contemporain.
-Voilà quatre-vingt et un ans qu'il se meurt à petit feu d'être né dans
-ce méchant siècle de bourgeoisie, et les protestations dont il emplit
-ses volumes sont encore le seul prétexte qu'il ait trouvé à vivre.
-
-Du moins, on l'a «distingué». Il dit d'un de ses héros qu'il était
-pareil à un portrait qui marche[158]. M. d'Aurevilly a un peu de cet
-air-là, et un peu aussi de celui d'une gravure de modes. Mais il soigne
-cet archaïsme et ce dandysme, et volontiers se condamne au petit lit de
-fer dans une mansarde mal close pour quelque belle cravate blanche à
-pois d'or, dont il épinglera méticuleusement les ailes sur son pourpoint
-de casimir, comme un grand papillon. On ne peut trop l'admirer. J'ouvre
-son _Memorandum_, et j'y lis de huit pages en huit pages: «Le coiffeur
-est venu.» J'y lis aussi qu'il compte acheter une limousine de
-charretier normand et la doubler de velours noir pour l'hiver. Et je
-vois, sur son portrait, qu'il est beau, d'un genre de beauté qui n'est
-point, pour parler sa langue, la beauté niaise et tempéramenteuse
-d'Antinoüs, mais la beauté insolente, impériale, juanesque, qu'il donne,
-comme un peu de lui, à ses héros Mesnilgrand et Ravilès. Porter beau est
-pour lui une première manière de se «distinguer», dans ce siècle où la
-figure humaine, tolérable seulement chez la femme et l'enfant, «s'en va
-comme tout le reste»[159]. Et, par le reste, entendez les moeurs, la
-suprématie des nobles, la religion, tout, jusqu'aux ridicules, qui chez
-nous «ont moins de gaieté et de variété par eux-mêmes que ceux de nos
-pères»[160]. Je crois voir que M. d'Aurevilly s'est étudié à fond. Il
-est donc aristocrate, et c'est sa seconde manière de se «distinguer.»
-Son aristocratisme consiste surtout à dire: Tudieu! Il est le dernier
-gentilhomme au monde qui sache dire encore: Tudieu! Que voilà un joli
-juron: Tudieu! Mais il a aussi un répertoire de phrases sévères sur la
-civilisation actuelle. Cette civilisation, il n'y découvre «que des
-usines et des latrines[161].» C'est bien dur. Les «classes moyennes» le
-dégoûtent. «Bourgeois, cela dit tout[162].» Monsieur Thiers, fi! Odilon
-Barrot, pouah! Ils étaient petits, laids et honnêtes. Sodérini, qui fut
-gonfalonnier à Florence et la pire des canailles, valait mieux, s'étant
-conservé très beau dans le portrait de Vinci. Et Sodérini fut bon
-catholique, ce qui le rapproche encore de M. Barbey. Car ce dandy et cet
-aristocrate s'est fait une troisième et dernière «distinction» de son
-catholicisme, mais un catholicisme que vous n'imaginez point, bonnes
-âmes, et où il entre des hystéries, du sadisme et de la diablerie, un
-catholicisme à la Gilles de Retz et d'il y a quatre cents ans. En
-vérité, et quoi qu'il dise, bien en a pris à M. d'Aurevilly de naître
-notre contemporain. Le Saint-Office aurait pu ne pas trouver à son goût
-ce genre de dévotion-là[163].
-
- [158] Cf. _Les Diaboliques_.
-
- [159] Cf. _Memorandum_.
-
- [160] Cf. Idem.
-
- [161] Cf. _Memorandum_.
-
- [162] Voir la note 141 de la page 273.
-
- [163] Barbey d'Aurevilly est mort récemment. Ce fut, du reste, et
- sous toutes les poses de cette vie outrée, criarde, puérile, un
- véritable écrivain, un de ceux qui ont leur marque particulière,
- la fleur de coin dans l'expression à quoi on reconnaît les
- batteurs de style. Voir _L'Ensorcelée_, _Une vieille maîtresse_,
- _Les Diaboliques_, _Un prêtre marié_, _Ce qui ne meurt pas_, etc.
- Peut-être aussi qu'il ne m'eût point fallu tant m'attacher à ce
- dandysme et à ce diabolisme. Je me demande maintenant si c'est
- bien là tout l'homme, la synthèse de cette «âpre et solitaire
- destinée», dont a parlé M. Bourget, et à laquelle «le grand
- Barbey» aura dû «de séjourner dans un monde de visions
- magnifiques et de conserver une superbe intégrité de sa pensée».
- J'hésite; je ne serais pas éloigné de croire que c'est plutôt
- l'extérieur, la surface, l'enveloppe, ce qu'il voulait montrer de
- lui pour occuper les yeux. Et il peut se vanter d'avoir réussi,
- et que c'est bien ainsi qu'il n'a cessé d'apparaître à ses
- contemporains. Sa vraie vie, nul, dit-on, ne sait ce qu'elle a
- été. Elle tient peut-être dans ce _Too late_ (trop tard!) dont il
- fit sa mélancolique devise. L'autre, au contraire, sa vie
- extérieure, il l'a étalée avec une complaisance si marquée qu'on
- peut le soupçonner de l'avoir fait exprès pour détourner des
- curiosités gênantes.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LES ÉCLECTIQUES
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LES ÉCLECTIQUES
-
- _Hector Malot.--Victor Cherbuliez.--Jules Case.--Albert
- Delpit.--Ernest Daudet.--Camille Le Senne.--Adolphe
- Belot.--Mario Uchard.--Francisque Sarcey.--François
- Coppée.--Amédée Pigeon.--Edouard Cadol.--Paul Perret.--Mme de
- Peyrebrune.--Gustave Toudouze.--Albert Cim.--Léon de
- Tinseau.--Charles Foley.--Léon Tyssandier.--Ph.
- Audebrand.--Gaston Bergeret.--Charles Beaumont.--Jacques
- Normand.--Marcel Sémezies.--Henry Baüer.--Hippolyte
- Buffenoir.--Henri Beauclair.--Louis Tiercelin.--Alfred
- Bonsergent.--Alain Beauquesne.--Jules Hoche.--Jules
- Vidal.--Gilbert Stenger.--Victor Meunier.--L.
- Martin-Laya.--Gustave Vinot.--Saint-Maxent.--Armand
- Charpentier.--A. Richard.--Antoine Mathivet.--Yveling
- Rambaud.--De Beausire-Seyssel.--Georges Ohnet._
-
-
-Les écrivains que voici n'appartiennent, je crois, à aucune école bien
-déterminée. Ce ne sont ni des idéalistes, ni des impressionnistes, ni
-des symbolistes. Ils n'ont point de formule; ce sont simplement des
-romanciers, et comme on était romancier avant tous ces pugilats
-d'écoles, c'est-à-dire avec l'unique préoccupation d'intéresser. Balzac,
-que l'on accapare, pourrait bien être leur vrai patron[164]. Il fut
-comme eux et d'abord un grand agenceur de drames; si la part
-d'observation est la plus forte dans ses livres, elle y est bien mêlée:
-réalisme, fantaisie, mysticité, il entre bien des éléments dans la
-composition de ce colosse. Il ne se raisonnait pas; il produisait.
-C'était tout, excepté un romancier à système. Aussi sa vraie lignée,
-peut-être n'est-ce point, malgré l'apparence, M. Zola et M. de Goncourt,
-et point davantage M. Bourget; mais plutôt M. Malot, M. Delpit, M. Case.
-Je ne dis point que ceux-là soient restés étrangers à toute
-préoccupation d'école. Le courant a réagi certainement sur eux dans un
-sens ou dans l'autre, et suivant que leur nature les disposait à l'idée
-ou au fait. Mais ils n'ont point penché tout entiers d'un côté ni de
-l'autre; ils sont restés des éclectiques. Ne sourions point du genre:
-s'il n'a pas produit de chefs-d'oeuvre, il a produit plus d'une oeuvre
-vive, sensée, intéressante. Sans autre discipline que la naturelle, il
-s'est développé à côté des genres classés et tranchés. Les
-chefs-d'oeuvre sont rares partout. Heureux, dirons-nous avec
-Sainte-Beuve, le roman, fût-il inégal, où il y a de la vérité et qu'a
-visité la grâce!
-
- [164] On se reportera sur Balzac à l'étude de M. Emile Faguet,
- dans ses _Ecrivains du XIXe siècle_.--M. Nettement l'appelle
- d'une belle expression: «le poète des faits».
-
-HECTOR MALOT.--C'est M. Taine qui fit la réputation littéraire d'Hector
-Malot dans un article resté célèbre du _Journal des Débats_. J'y renvoie
-le lecteur. Il y verra pour quelles raisons M. Taine admire M. Malot, et
-comment il l'établit dans la succession de Balzac. Pour la fécondité,
-peut-être (Le seul énoncé des livres de M. Malot prendrait toute une
-page: _Zyte_, _Micheline_, _Les millions honteux_, _Ghislaine_, _Le sang
-bleu_, _Le lieutenant Bonnet_, _Une belle-mère_, _Clotilde Martory_,
-_Sans famille_, _Madame Obernin_, etc.), pour la langue, qui est chez M.
-Malot plus franche, plus ferme, moins mêlée que chez Balzac, pour le
-tour de l'intrigue, la bonne charpente du drame, la force et la variété
-des situations, j'y consens encore. Mais ce large sens de la vie, cette
-puissance créatrice, cette rude et indélébile empreinte que Balzac
-applique à Rubempré, à Gobsek, à Vautrin, à Ursule Mirouet, au vieux
-Grandet et qui les fait reconnaître entre tous pour ses fils et filles,
-je pense qu'il n'en faut point trop parler à M. Malot.
-
-VICTOR CHERBULIEZ[165].--Et parlons-en bien moins encore à M.
-Cherbuliez. Il serait le premier à sourire; il se prend si peu au
-sérieux qu'il sourit à chaque instant de lui-même. Que par bonne fortune
-il mette la main sur un vrai type, comme son Jean Têterol, ou sur un cas
-de vraie passion, comme dans _Ladislas Boski_, la préoccupation de
-l'esprit le point, le retourne, l'enlève à la réalité entrevue. Et le
-voilà qui part à tout railler, mais avec tant de grâce, de finesse, une
-politesse de si bon ton, qu'on est vite consolé du change. Il se peut
-même, après tout, que ce soit là son grand charme. Du moins, pour le
-_Comte Kostia_, est-il bien certain que l'attrait du livre vient de ces
-sautes continuelles de la passion et de l'esprit. M. Cherbuliez ne veut
-être qu'un amuseur; mais c'est l'amuseur des délicats.
-
- [165] Principales oeuvres: _Le Comte Kostia_, _La Ferme du
- Choquard_, _L'Aventure de LadisLas Boski_, _Olivier Maugand_,
- etc. Valbert, le délicat «essayiste» de la _Revue des deux
- mondes_ n'est autre, comme on sait, que M. Cherbuliez. Se
- reporter sur M. Cherbuliez à un excellent article de M. André
- Bellessort (_Chroniques_, no d'oct. 1888.)
-
-JULES CASE[166].--Pour M. Case, quoique jeune encore, il occupe une
-place très honorable dans le roman contemporain. Je citerai
-particulièrement de lui _Bonnet-Rouge_ et _Une Bourgeoise_. Le premier
-de ces romans est une étude de psychologie politique: Olivier Dathan, le
-héros de _Bonnet-Rouge_, à force de compromissions et de volte-face,
-devient un personnage; le second roman, une étude d'adultère, s'agite
-dans un milieu manufacturier. Talent réfléchi, bien littéraire,
-répugnant à la grossièreté sans dédaigner l'exactitude, ami de l'idée
-qu'il concilie avec le fait, M. Case se montre à nous dans ces deux
-romans comme un des bons disciples de Balzac.
-
- [166] Cf. _La petite Zette_, _Une Bourgeoise_, _La fille à
- Blanchard_, _Bonnet-Rouge_, etc.
-
-ALBERT DELPIT[167]; ERNEST DAUDET[168]; _Camille le Senne_[169];
-_Adolphe Belot_[170].--Je goûte moins M. Albert Delpit, dont le
-tempérament, plus audacieux, sans doute, garde toujours quelque chose de
-mélodramatique. Sa langue reste médiocre; c'est cette langue
-semi-poétique que vous connaissez, et qui est toute tissue de métaphores
-courantes (_Les barques comme des mouettes frileuses_, etc. Et pourquoi
-_frileuses_?) On peut lui reprocher encore d'être trop docile à
-l'actualité dans le choix de ses sujets. Voyez, par exemple, _Solange de
-Croix-Saint-Luc_, qui est la mise en oeuvre du triste drame de Solesmes.
-L'inconvénient de ces sortes de livres, c'est qu'ils subordonnent l'art
-à la réalité; le romancier n'est plus son maître, mais une manière de
-juge instructeur. Nous touchons une fois de plus ici à cette question du
-«reportage dans le roman», qui a pris tant de gravité en ces dernières
-années. Les romanciers du genre de M. Delpit,--et ils sont nombreux,
-depuis M. Camille le Senne et M. Ernest Daudet jusqu'à M. Adolphe
-Belot,--«commencent, dit M. Brunetière[171], par faire une espèce
-d'enquête générale sur l'état de l'opinion. Quel est l'événement
-parisien de l'année dernière dont le retentissement dure encore ou dont
-on puisse espérer, à tout le moins, de réveiller aisément l'écho? Et
-quel enchaînement de faits divers, ou quelle heureuse combinaison de
-menus scandales du boulevard et du bois, pourrait bien grossir
-l'aventure jusqu'aux proportions d'un volume?» Et la question résolue,
-vous voyez paraître ou _Solange de Croix-Saint-Luc_, de M. Delpit, ou
-_Défroqué_, de M. Ernest Daudet, ou _Louise Mengal_, de M. Camille Le
-Senne, ou _La bouche de Madame X..._, de M. Belot. Que ce souci de
-l'actualité, ce soin de flatter le goût du public, ôtent de ses moyens
-au romancier, la chose, je pense, n'est point contestable. Il arrive
-ainsi que des romanciers bien doués, ayant, comme M. Ernest Daudet, la
-vigueur et l'emportement, comme M. Adolphe Belot, la passion, ou, comme
-M. Le Senne, une psychologie très sûre, servie par une langue très
-suffisante, se condamnent à des sujets de rencontre auxquels leur talent
-ne les préparait point et qui rebutent leur analyse, quand ils ne
-descendent pas, pour flatter des goûts pires, à l'étude de simples cas
-pathologiques[172].
-
- [167] Cf. _Solange de Croix-Saint-Luc_, _Disparu_, _Mademoiselle
- de Bressier_, _Le fils de Coralie_, _La Marquise_, _Les Fils du
- siècle_, etc.
-
- [168] Cf. _Défroqué_, _Jean Malory_, _La baronne Almati_, _Gisèle
- Rubens_, etc.
-
- [169] Voir, en plus des livres que M. Camille Le Senne écrivit en
- collaboration avec M. Edmond Texier (_La Dame du lac_, _Le
- Mariage de Rosette_, _Les Idées du docteur Simpson_, etc.), _En
- Commandite_ et _Louise Mengal_. Ce dernier livre met en scène un
- peintre homme du monde de l'avenue de Villiers. C'est un des
- sujets les plus fréquemment traités par nos romanciers.
-
- [170] Cf. _Les Cravates blanches_, _Le Chantage_, _Courtisane_,
- _La bouche de Mme X..._, _Mademoiselle Giraud ma femme_,
- _Alphonsine, Hélène et Mathilde_, etc., etc.
-
- [171] Cf. le _Roman naturaliste_ (Art.: _Le Reportage dans le
- roman_).
-
- [172] Ainsi _Mademoiselle Giraud, ma femme_.
-
-MARIO UCHARD.--C'est là, du reste, un courant. Que si notre littérature
-a des excès, ce n'est point de pudeur. Nos pères souffraient de la
-métaphore; nous souffrons du mot propre. Je ne dis point cela pour M.
-Mario Uchard; mais enfin il est bien certain que M. Mario Uchard
-lui-même ne s'est point toujours tenu dans les limites d'une saine et
-étroite morale et que ce ne sont point des livres à mettre aux mains des
-jeunes filles que _Mon oncle Barbassou_ et _Inès Parker_. Par exemple,
-il n'y a rien à dire à _Mademoiselle Blaisot_, non plus qu'à _Joconde
-Berthier_. M. Uchard n'a peut-être point une imagination très puissante;
-mais je lui reconnaîtrai bien volontiers ce qu'on lui reconnaît
-ordinairement, du bon sens, de la verve, un esprit un peu gros, amusant
-tout de même, l'art de narrer des choses simples en une langue aisée.
-
-FRANCISQUE SARCEY.--Portez les qualités précédentes au degré éminent
-qu'elles atteignent chez M. Sarcey, vous aurez, je pense, la
-caractéristique de son talent. On le connaît assez peu pour romancier;
-le feuilletoniste, chez lui, a eu tôt fait d'accaparer toute
-l'attention. Avez-vous entendu parler d'_Etienne Moret_, du _Piano de
-Jeanne_, de _Deux amis_, de _Qui perd gagne_? Pourtant, il y a quelque
-vingt années, et quand le feuilletoniste n'était qu'en bouton, _Le piano
-de Jeanne_ et _Qui perd gagne_ récréèrent fort nos parents. Ils
-pourraient encore délasser les fils. Ils furent publiés dans le _Journal
-illustré_, où ils eurent le succès que méritait cette langue alerte,
-franche, bien sonnante, une imagination toujours prudente, un tour
-heureux dans l'agencement du drame et la présentation des personnages.
-L'auteur a lu Balzac; il s'en souvient quelquefois. Son Valdreck est un
-peu lui-même cousin du bon Pons; dans les _Deux amis_, il figure un
-Rastignac de province qui est une caricature toute parlante. Son
-_Etienne Moret_ doit être mis à part: c'est une étude très sérieuse,
-attristée souvent, de la vie universitaire. Je voudrais qu'on dédaignât
-moins ces jolies oeuvres, vives, vraies, intéressantes, et je voudrais
-que mes contemporains se persuadassent qu'il y a plus de courage et
-d'originalité qu'on ne croit à être, en prose comme en vers, un homme de
-bon sens.
-
-FRANÇOIS COPPÉE.--Ecoutez l'histoire d'Henriette Perrin et d'Armand
-Bernard: Henriette Perrin était couturière; Armand Bernard était
-étudiant. Ils se rencontrèrent une après-dînée de dimanche devant
-l'hôpital Laënnec; ils marchèrent quelque temps côte à côte; il lui prit
-le bras et elle ne sut pas résister. Ils dînèrent chez Lavenue; ils
-firent leur promenade de noces sous les étoiles, serrés l'un contre
-l'autre; puis il la reconduisit chez elle, et, «ce soir-là, Armand ne
-rentra chez sa mère que bien après minuit». Henriette avait dix-neuf
-ans; Armand en avait vingt. «Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient
-bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de
-rapides voluptés de colombe. Mais si tendrement aussi!» Et des jours,
-des semaines, des mois passèrent. Mme Bernard avait surpris le secret de
-son fils et ne lui pardonnait pas. L'enfant fut atteint d'une fièvre
-typhoïde; il mourut. Et Henriette aussi mourut[173]...--O poète, j'ai
-vu des yeux chers qui pleuraient sur la destinée d'Henriette et
-d'Armand. Quel charme avez-vous donc que cette vieille et éternelle
-histoire revive avec vous dans sa fraîcheur et sa grâce premières? Bénie
-soit la Muse! Par elle, et jusqu'en vos infidélités, vous restez
-toujours notre poète, le poète des jeunes coeurs, des jeunes amours,
-douces et brèves, l'enchanteur des mélancolies confuses de la vingtième
-année...
-
- [173] Voir avec _Henriette_ les _Contes en prose_ de M. François
- Coppée.--Tout dernièrement (trop tard pour mon texte)
- l'_Illustration_ a publié de lui un nouveau roman. Le héros du
- livre, Amédée Violette, ne laisse pas que de présenter certains
- rapports d'esprit avec l'auteur. Monographie attachante, au
- demeurant, écrite dans cette jolie langue souple et dorée que
- vous connaissez bien, avec je ne sais quelle vague tristesse,
- comme un rappel de souvenirs, la gloire perdue, l'oubli qui
- vient.. Le livre s'appelle: _Toute la jeunesse_.
-
-AMÉDÉE PIGEON.--Un poète encore, si délicat, si triste, comme souffrant,
-qu'on connaît à peine et qu'il faudrait admirer. Le connaît-on beaucoup
-plus pour romancier? Je ne crois pas. Mais ceux des hommes de mon âge
-qui ont lu _Femme jalouse_, qui ont vécu avec le poète dans la tragique
-intimité de Mme Fauvel et deviné un frère d'esprit dans la pâle et
-douloureuse figure de son amant, ne sauraient oublier de sitôt cette
-pénétrante analyse. M. Pigeon n'a rien publié depuis _Femme jalouse_.
-J'ai peur qu'il ne renonce au roman. Il semble pourtant qu'une
-observation aussi sûre que la sienne, une langue si déliée, devraient
-trouver à s'exercer à l'aise dans ce libre domaine de l'analyse
-psychologique.
-
-Et voici d'autres écrivains, gens de talent, un peu mêlés, que je ne
-puis, je crois, mieux cataloguer que dans les éclectiques: d'abord, M.
-Edouard Cadol. Romancier honnête et d'une bonne humeur continue, on lui
-doit entre autres livres de mérite, _Gilberte_, _La revanche d'une
-honnête femme_, _Les parents riches_. La caractéristique de ses livres,
-c'est qu'ils sont déjà tout découpés pour la scène;--M. Paul Perret (_Ni
-fille, ni vierge_, _Soeur Sainte-Agnès_, _Le roi Margot_). Ses
-affabulations sortent du domaine courant et présentent presque toujours
-au dernier chapitre quelque péripétie inattendue[174];--Mme de
-Peyrebrune (_Gatienne_, _Mlle de Trémor_, _Une séparation_, _Victoire la
-Rouge_, _Les ensevelis_, etc.). «Mme de Peyrebrune est un esprit
-vivant, dit M. Jules Lemaître, actif, curieux, infatigable, ouvert à
-toutes les impressions.» Ses meilleurs romans sont un compromis entre le
-roman romanesque et le roman d'observation;--M. Gustave Toudouze (_Le
-ménage Botsec_, _Toinon_, _Le pompon vert_, _Fleur d'oranger_). M.
-Toudouze est un romancier à thèses; du moins apporte-t-il à leur
-développement un talent d'écrivain et une conscience d'analyste très
-appréciables. J'ai déjà cité _Le pompon vert_ comme un de nos bons
-recueils de nouvelles[175]; je citerai _Fleur d'oranger_ comme un roman
-qui se lit et se discute et qui a sa marque d'originalité;--M. Albert
-Cim (_Service de Nuit_, _Un coin de province_, _Institution de
-demoiselles_). M. Cim s'entend à camper en pied des figures de
-grotesques et de déclassés qui ne laissent pas que d'avoir leur
-mérite;--M. Léon de Tinseau (_Ma cousine Pot-au-Feu_, _Montescourt_,
-_Madame Villeféron jeune_, etc.). M. de Tinseau s'est cantonné dans la
-province, qu'il a rendue çà et là d'une manière amusante et fine.
-_Montescourt_ est la peinture d'une petite ville pendant la période
-électorale; il est dommage que M. de Tinseau mêle des histoires
-d'enlèvement à ces jolis croquis sans prétention;--M. Charles Foley
-(_Risque-tout_, _La Course au mariage_, etc.). «Ce dernier livre, dit M.
-Adolphe Brisson[176], est une étude, prise sur le vif, de ce monde
-cosmopolite que tous les Parisiens ont plus ou moins coudoyé. A ses
-qualités d'analyse et d'observation, il joint l'attrait d'une action
-piquante et mouvementée»;--M. Léon Tyssandier (_La première passion_,
-_La femme du préfet_). L'auteur a aussi collaboré au roman posthume de
-Henri de Pène: _Demi-crimes_. Son roman de début, _La première passion_,
-bien accueilli de la critique, accuse une langue originale, un
-sentiment très vif des choses de l'amour et une très réelle connaissance
-des dessous parisiens.--Enfin et pour être fidèle à ma conscience
-d'annotateur, il me faudrait citer tout au moins ici, avec les romans et
-nouvelles (quelques-unes sont exquises) de M. Philibert Audebrand[177],
-_Provinciale_, par M. Gaston Bergeret, _Le cahier de Marcel_, par M.
-Charles Baumont, _La Madone_, par M. Jacques Normand, _L'Impasse_ et
-_L'Etoile_, par M. Marcel Sémezies, _Une comédienne_, par M. Henri
-Baüer, _Le député Ronquerolles_, par M. H. Buffenoir, _Le pantalon de
-Mme Desnoux_ (un livre très amusant, un peu tourné à la charge), par M.
-Henri Bauclair, _La Comtesse Gendelettre_ (une étude de ville d'eaux,
-très fouillée et très mordante), par M. Louis Tiercelin, _Madame
-Caliban_ et _Bébelle_, par M. Alfred Bonsergent, _L'Ecuyère_ et _La
-maréchale_, par M. Alain Beauquesne, _Le vice sentimental_, par M. Jules
-Hoche, _Un coeur fêlé_, par M. Jules Vidal, _Une fille de Paris_ et
-_Maître Dufresnoy_, par M. Gilbert Stenger, _Miracle_, par M. Victor
-Meunier, _Yvon d'Or_ et _Monsieur de Joyeuse_, par M. L. Martin-Laya
-(avec dédicace à Chambige), _La marquise de Rozel_, par M. Gustave
-Vinot, _Une jeune fille_ (roman à thèse et à thèse bien soutenue), par
-M. Saint-Maxent, _Le bonheur à trois_ (autre roman à thèse, lui, elle et
-l'autre) par M. Armand Charpentier, _Peur de la vie_ (dont la morale
-optimiste quand même est un peu cousine de celle de M. Cherbuliez), par
-M. Richard, _L'assassin de Monsieur Le Doussat_, par M. Antoine
-Mathivet, _Achille Robineau_ (monde de la bourse) par M. Yveling
-Rambaud, _Un mariage parisien_, par M. de Beausire-Seyssel. Je prie
-qu'on m'excuse d'arrêter ma nomenclature sur ce dernier nom; pour les
-«manquants», il sera plus simple de se reporter au _Journal général de
-la librairie_. Je dirai seulement quelques mots du cas de M. Georges
-Ohnet[178].
-
- [174] Je note que Sainte-Beuve appréciait fort la «sensibilité»
- de M. Paul Perret. Cf. _Nouveaux lundis_, t. V (art. _Feuillet_).
-
- [175] Voir le chapitre I, p. 33.
-
- [176] On trouve en tête du livre une préface de M. Adolphe
- Brisson, où l'intelligent critique recherche et démêle les causes
- du pessimisme contemporain dans ses rapports avec la littérature.
- J'en détache la conclusion, qui me paraît trouver sa place ici:
-
- «La plupart des jeunes écrivains... repoussent violemment les
- traditions du roman d'hier. Ils répudient, avec une véhémence un
- peu ridicule, l'idéalisme de George Sand et la fantaisie de Dumas
- père. Ils ne veulent pas que le roman ressemble à une oeuvre
- d'imagination. Ils n'admettent pas que l'écrivain puisse pétrir à
- son gré la réalité, inventer des caractères, interpréter la nature
- et l'embellir. Ils exigent qu'il la suive pas à pas. Entre leurs
- mains, le roman revêt un caractère purement psychologique;
- l'analyse y remplace l'invention; l'observation patiente des
- milieux y tient lieu des belles imaginations. En un mot, le roman
- n'est plus un écrit; c'est une étude, une copie désintéressée de
- la vie contemporaine. L'auteur dissèque avec amour l'âme, ou pour
- mieux dire, le tempérament de ses héros; il en démonte les
- ressorts cachés; il en fait vibrer les fibres secrètes; il le met
- à nu devant nous.
-
- «Cette anatomie morale n'est pas sans dangers. Celui qui procède à
- ces analyses s'y livre avec passion, et, par cela même, les pousse
- trop loin, au delà des limites raisonnables. Après avoir étudié
- les grands mouvements de l'âme humaine, il passe aux secondaires,
- puis aux plus petits. Une tendance secrète l'attire vers les
- exceptions physiologiques et psychologiques. Les monstres le
- tentent, l'intéressent; il aime mieux peindre les déviations de
- l'amour que l'amour lui-même; il se grise avec ses recherches. Il
- lui semble qu'il n'atteint jamais la vérité, qu'il ne fouille
- jamais assez profond, et la crainte qu'il a d'être banal et
- superficiel le conduit tout droit aux complexités bizarres. De là,
- cette psychologie affinée, maladive, étrangement subtile, qui
- s'étale dans les romans de M. Huysmans, et dans les derniers
- livres des Goncourt. Enfin, pour exprimer ces sensations
- anormales, ces nuances infinies de la pensée et du sentiment, les
- mots usuels ne suffisent plus. On en invente; on crée ces
- épithètes extraordinaires, ces verbes macabres, ces mots
- surprenants, qui ne participent pas plus du français que du
- chinois et qui font de certains livres modernes une énigme
- prétentieuse et puérile.»
-
- [177] Cf. _Les Mariages d'aujourd'hui_, _Petits mémoires d'une
- stalle d'orchestre_, _Les fredaines de Jean de Cérilly_, _La
- Pivardière le bigame_, etc.
-
- [178] Cf. _Serge Panine_, _Les Dames de Croix-Mort_, _Le Maître
- de Forges_, _La grande Marnière_, _Noir et Rose_, _Volonté_, etc.
-
-Salué à ses débuts comme un des maîtres du roman et du théâtre
-contemporains, en possession d'un succès dépassant toute prévision, M.
-Georges Ohnet, qui n'attendait plus qu'un fauteuil à l'Académie, s'est
-vu tout d'un coup dépouillé de son auréole et jeté bas de son piédestal
-par la main vigoureuse de M. Jules Lemaître. Dieu sait le revirement
-qui suivit cette exécution! Ce fut un _tolle_ dans toute la critique;
-point de roquet de lettres qui ne crut à honneur d'aboyer aux chausses
-du malheureux romancier; s'il vit encore, c'est en vérité qu'il a la
-peau dure. Et pourtant, réfléchissez: que les succès de M. Georges
-Ohnet, ses prétentions à la maîtrise, une morgue à l'avenant, aient fini
-par agacer quelques-uns, je le conçois. Il serait aussi ridicule de
-prendre M. Ohnet pour un grand écrivain qu'il est ridicule, je pense, de
-lui dénier toute espèce de talent. Sa syntaxe et son style sont
-médiocres, soit! Mais croyez-vous, tout bien réfléchi, qu'il écrive plus
-mal que vingt autres de nos contemporains, M. Delpit, par exemple, ou M.
-Jules Mary, dont vous tenez les oeuvres en une certaine estime? Et
-quand M. Jules Mary écrit cette phrase: «On eût dit que l'occupation des
-Flandres par les Espagnols, mêlant le sang des deux races, revivait tout
-à coup en lui par-dessus les générations», s'exprime-t-il beaucoup mieux
-que M. Georges Ohnet? Et quand M. Delpit parle des nuages «noirs comme
-de l'encre», des barques qui rentrent «pareilles à des mouettes
-frileuses», et de l'amour qui naît de la haine «comme un lys d'un
-fumier», ces métaphores sont-elles beaucoup plus neuves que celles de M.
-Georges Ohnet? Et quand M. Emile Blavet, dont M. Jules Lemaître se plaît
-à reconnaître, avec une grande raison d'ailleurs, l'entrain, la vie, le
-parisianisme, dit couramment «la horde misère», sa syntaxe est-elle
-enfin si supérieure à celle de M. Georges Ohnet? Mais notez bien que
-les trois quarts de nos écrivains n'ont jamais pu conjuguer le verbe
-«poindre», ni connu le genre du substantif «effluve», ni su distinguer
-un pluriel dans la préposition «ès». Et vous irez faire un grief mortel
-à M. Georges Ohnet de ce que vous pardonnez si aisément à ses confrères!
-Soyons justes. Si M. Ohnet s'est emparé du public et s'il le tient
-toujours, c'est qu'il a les deux qualités qui décident habituellement de
-ces sortes de succès: ses livres sont charpentés de main d'ouvrier et il
-apporte une réelle puissance au développement des lieux communs
-dramatiques de l'amour. Le public n'en demande pas davantage. Et après
-tout, sont-ce là des qualités qu'il faille tant dédaigner? Je ne suis
-pas sûr que si les romans de M. Ohnet étaient écrits en slave, que
-l'action se passât à Saint-Pétersbourg ou à Nijni-Novogorod, et qu'enfin
-M. Georges Ohnet s'appelât d'un nom en _off_, en _eff_ ou en _ki_,
-beaucoup de ceux qui le raillent ne lui découvrissent tout de suite du
-génie.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-ROMANCIERS DIVERS
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-ROMANCIERS DIVERS
-
- (LE ROMAN DE VOYAGE; LE ROMAN SCIENTIFIQUE; LE ROMAN PRÉDICANT;
- LE ROMAN-FEUILLETON)
-
- _Henri Gréville.--Michel Delines.--Léopold de Sacher-Masoch.--Léon
- Sichler.--Ary Ecilaw.--Hector France.--Th. Bentzon.--F. de
- Jupilles.--Lucien Biart.--Louis Jacolliot.--Louis
- Boussenard.--Victor Tissot.--Xavier Marmier._
-
- _Jules Verne.--A. de Lamothe.--André Laurie.--Jean Macé.--Eugène
- Parès._
-
- _Mme Zénaïde Fleuriot.--Mme Mathilde Bourdon.--Mme Nelly
- Lieutier.--Mme Marie Guerrier de Haupt.--Mme Maryan.--Mme
- Marie Maréchal.--Jean Grange.--Aimé Giron.--M. du Campfranc._
-
- _Pierre Ninous.--Charles Buet.--Jules Mary.--Pierre Zaccone.--Tony
- Révillon.--Adolphe d'Ennery._
-
-
-Il s'est créé, en ces dernières années,--et par l'éveil d'une curiosité
-que nos pères ne connurent point et qui fait de ce siècle le plus
-impersonnel de nos siècles littéraires,--tout un genre nouveau qu'on
-pourrait cataloguer sous le nom de _roman de voyage_, la prétention de
-ceux qui cultivent le genre étant tout autant d'enseigner que
-d'intéresser. Ainsi les romans slaves de Mme Henri Gréville[179], de M.
-Michel Delines[180], de M. de Sacher Masoch[181], de M. Léon
-Sichler[182], de M. Ary Ecilaw[183]; les romans anglo-saxons de M.
-Hector France[184], de M. Bentzon[185], de M. de Jupilles[186], de M.
-Max O'Rell[187]; les romans mexicains de M. Lucien Biart[188]; les
-romans africains de M. Jacolliot[189] et de M. Louis Boussenard[190];
-les romans prussiens, bavarois, saxons, etc., de M. Victor Tissot[191];
-les romans canadiens et spitzbergeois de M. Xavier Marmier[192]; les
-romans iraniens de Mme Judith Gautier[193]. Ce n'est point là une
-littérature si dédaignable, et il faut tout au moins tirer hors de pair
-M. Marmier, M. Lucien Biart et Mme Henri Gréville, pour les peintures
-qu'ils nous ont faites des moeurs et coutumes de leurs pays d'élection.
-Le succès de Mme Gréville a baissé, sans doute, à mesure que les Russes,
-qu'elle avait plus que tout autre contribué à nous faire connaître, nous
-sont devenus plus directement familiers,--et, à vrai dire, des
-réputations plus éclatantes auraient pâli devant la révélation d'un
-Tolstoï et d'un Dostowieski.--Mais pour M. Lucien Biart et M. Xavier
-Marmier, bénéficiant de l'ignorance où nous sommes encore de la
-littérature des habitants d'Arispe et de la Nouvelle-Frieslande, il n'y
-a aucun danger à affirmer avec un critique disparu, M. Marius Topin, que
-leurs oeuvres appartiennent si bien aux pays décrits par eux qu'ils
-semblent traduits de la langue même de ces pays.
-
- [179] Cf. _Le comte Xavier_, _Nouvelles russes_, _Un Violon
- russe_, _Angèle_, _Cléopâtre_, _Claire fontaine_, _L'Amie_, etc.
-
- [180] Cf. _La Chasse aux juifs_. M. Delines est un des
- traducteurs attitrés des romans russes (traduct. de Tolstoï et de
- Tchédrine).
-
- [181] Voir surtout ses _Contes juifs_. M. de Sacher-Masoch,
- petit-russien de naissance, est originaire de Lemberg. Son cas
- présente quelques rapports avec celui de Tourguenieff, qui
- écrivit comme lui dans sa langue natale et en français. On admire
- fort, à l'étranger, son _Kaunitz_, son _Dernier roi des magyars_
- et _Le fils de Caïn_.
-
- [182] Voir ses _Contes russes_. M. Sichler a écrit une _Histoire
- de la littérature russe_ qui a quelque mérite dans sa partie
- mythique et légendaire.
-
- [183] Un pseudonyme qui cache je ne sais qui, mais point un
- français, à coup sûr. Gauchement écrits, les romans d'Ary Ecilaw
- (_Roland_, _Une altesse impériale_, etc.), fourmillent, dit-on,
- de révélations sur les cours du nord.
-
- [184] Voir la série des _Va-nu-pieds de Londres_.
-
- [185] Cf. _Le Retour_, _Tête folle_, etc. Au reste, M. Bentzon
- est surtout connu pour ses études et traductions.
-
- [186] Cf. _La moderne Babylone_, _Jacques Bonhomme chez John
- Bull_, _Au pays des brouillards_, etc.
-
- [187] Cf. _Jonathan et son continent_, _John Bull et son île_,
- etc.
-
- [188] Cf. _Les Clientes du docteur Bernagus_, _Laborde et Cie_,
- _L'Eau dormante_, etc.
-
- [189] Cf. _L'Homme des déserts_, _Les Mangeurs de feu_, etc.
-
- [190] Cf. _Le tour du monde d'un gamin de Paris_ (série), _Les
- Mystères de la Guyane_, etc.
-
- [191] Cf. _L'Allemagne amoureuse_, _Histoires militaires_, _La
- Vie viennoise_, etc.
-
- [192] Cf. _Les Mémoires d'un orphelin_, _Les Fiancés du
- Spitzberg_, _Les Ames en peine_, _Le Roman d'un héritier_,
- _Hélène et Suzanne_, etc.
-
- [193] Voir chap. VIII (_Les Romantiques_). Ajoutez à la liste des
- livres cités dans la notice _Iskender_ (roman persan), d'une
- grande vie, d'un beau souffle.
-
-A côté du roman de voyage (et se confondant souvent avec lui) nous
-placerons le roman scientifique, dont M. Jules Verne[194] est à cette
-heure le représentant le mieux accrédité. J'estime qu'il serait
-parfaitement oiseux de se poser au sujet de M. Jules Verne l'éternelle
-question: «M. Jules Verne a-t-il fait entrer la science dans le cadre du
-roman ou a-t-il introduit le roman dans le domaine austère de la
-science?» Ce qu'il faut reconnaître à M. Jules Verne, c'est son entrain,
-sa facilité et sa fécondité; il a su, le premier en France, utiliser le
-merveilleux scientifique, et c'est là surtout ce qui a décidé de son
-énorme succès. Après lui, je citerai M. de Lamothe[195], qui ne fait
-souvent, au reste, que le copier; M. André Laurie (Paschal Grousset),
-dans ses études sur _La vie de collège aux Etats-Unis, en Angleterre, en
-Allemagne_, etc.; M. Jean Macé[196]; M. Eugène Parès[197]; et en général
-les auteurs du _Magasin d'éducation et de récréation_, de la
-_Bibliothèque rose_, du _Journal de la jeunesse_ et de l'_Ouvrier_.
-
-Joignons-leur, si vous voulez, et puisque aussi bien ils combattent côte
-à côte dans les mêmes revues, le bataillon des romanciers prédicants,
-Mmes Zénaïde Fleuriot[198], Mathilde Bourdon[199], Nelly Lieutier[200],
-Marie Guerrier de Haulpt[201], Maryan[202], Marie Maréchal[203]; MM.
-Jean Grange[204], Aimé Giron[205], M. du Campfranc[206], etc. C'est un
-genre où ont brillé jadis Mmes Caro et Craven, mais qui n'a poussé ses
-vraies fleurs qu'à l'étranger, avec la _Fabiola_ du cardinal Wisemann et
-le _Vicaire de Wackefield_ de ce bon et ennuyeux Goldsmith.
-
- [194] Cf. _Vingt mille lieues sous les mers_, _Les Enfants du
- capitaine Grant_, _L'Ile mystérieuse_, _Cinq semaines en ballon_,
- _Michel Strogoff_, _Aventures de trois Russes et de trois
- Anglais_, _Le tour du monde en 80 jours_, _Nord contre Sud_, etc.
- Jules Verne est plus qu'en puissance déjà dans Edgar Poë. Il ne
- lui a pris que son merveilleux scientifique. Le reste de son
- héritage, le macabre, l'humour à vif, vous le retrouverez dans
- Villiers de l'Isle-Adam, par exemple.
-
- [195] Cf. _Les Secrets de l'Océan_, _Le capitaine Ferragus_,
- _Flora chez les nains_, _Quinze mois dans la lune_, etc. C'est du
- Jules Verne arrangé et pas au mieux. M. de Lamothe eut à répondre
- autrefois de ces imitations un peu bien directes.
-
- [196] Cf. _Histoire d'une bouchée de pain_, _Les Serviteurs de
- l'estomac_, _Les contes du Petit-Château_, etc.
-
- [197] Cf. _Le Palais de marbre_, _La Vengeance du bonze_, _La
- fille du Boer_, etc. Cette littérature enfantine a, du reste,
- beaucoup baissé. On y chercherait en vain les pendants à _la
- Roche aux mouettes_, à _Romain Kalbris_, à _Maroussia_, à
- _Jean-Paul Choppard_, au _Prince Coqueluche_, ces chefs-d'oeuvre
- d'antan.
-
- [198] Cf. _Aigle et Colombe_, _Les Pieds d'argile_, _Bigarette_,
- _Le clan des Pentom_, _Les Rosaëc_, _Désertion_, etc.
-
- [199] Cf. _Les Laferté_, _Jacqueline_, _Denise_, _L'Ange du
- sommeil_, etc.
-
- [200] Cf. _Jean le boiteux_, _Visites à grand'mère_, _La Fille de
- l'aveugle_, etc.
-
- [201] On se reportera, sur Mme Guerrier de Haulpt, à l'article
- que j'ai déjà cité de M. Paul Bourget, sur le roman piétiste et
- le roman naturaliste (_Revue des deux mondes_, 1873). Voir de Mme
- de Haulpt _Le Roman d'un athée_, _Le Trésor de Kermerel_, _La
- Clef des champs_, etc.
-
- [202] Cf. _Une dette d'honneur_, _En Poitou_, _La Faute du père_,
- _Petite reine_, etc.
-
- [203] Cf. _Marcelle Dayre_, _Sabine de Rivas_, _Aventures de
- Jean-Paul Riquet_, etc.
-
- [204] Cf. _Les Souvenirs d'un enfant de choeur_, _Les Récits du
- commissaire_, _Les athées du Pont-aux-Choux_, etc.
-
- [205] Cf. _Maître Bernillon_, _La Béate_, _Un mariage difficile_,
- _Chez l'oncle Aristide_, etc.
-
- [206] Cf. _Yves Trévirec_, _La Mission de Marguerite_, _Edith_,
- etc.
-
-Ces divers genres échappent déjà par certains côtés à la littérature;
-j'ai bien peur que le roman-feuilleton n'y échappe par tous les côtés à
-la fois. Quel rapport, je vous prie, entre un écrivain et M. Pierre
-Ninous[207]? La clientèle des feuilletonistes, ce n'est même plus ce
-public moyen, vaguement teinté de notions littéraires, des romans de M.
-Delpit et de M. Georges Ohnet; c'est la grande masse lisante et
-ruminante, et pour satisfaire cette clientèle qu'il connaît bien, le
-journal exigera à l'avance de ses feuilletonistes qu'ils renoncent à
-toute délicatesse de style et d'idée, qu'ils échauffent la bête et la
-tiennent sur son appétit jusqu'au bout par les mystérieux points
-d'interrogation de la cinquième colonne. Qu'y faire? Ce sont des
-exceptions fort honorables, sans doute, que M. Charles Buet[208], M.
-Jules Mary[209], M. Pierre Zaccone[210], M. Tony Révillon[211], M.
-Adolphe d'Ennery[212] et deux ou trois autres[213]. Mais ce sont des
-exceptions, et le genre n'en est pas moins condamné, non point tant
-comme inconciliable avec une saine littérature (voyez Paul Féval), qu'à
-cause des exigences du journalisme contemporain.
-
- [207] Je prends M. Ninous au hasard. Mais j'aurais pu tout aussi
- bien nommer cinquante autres.
-
- [208] Cf. _Aubanon Cinq-liards_, _Les Chevaliers de la
- Croix-Blanche_, _Le Crime de Maltaverne_, _Les Rois du Pays
- d'or_, _L'Honneur du Nom_, etc., etc. Tous ces romans ont une
- réelle tenue littéraire; l'auteur est peut-être, à présent, notre
- meilleur romancier picaresque.
-
- [209] Cf. _Le Panné_, _Le Wagon 303_, _Les Vaincus de la vie_,
- _L'Aventure d'une fille_, etc.
-
- [210] Cf. _Les Nuits du boulevard_, _Le Fer rouge_, _L'Enfant du
- Pavé_, _Les Drames du demi-monde_, _La duchesse d'Alvarès_, et
- quelques nouvelles vraiment exquises (_Le Trombone de Salzbach_,
- par exemple). Mais c'est surtout à l'imagination que M. Zaccone a
- dû le succès très mérité de ses livres.
-
- [211] Cf. _Le marquis de Saint-Luc_, _La Bataille de la bourse_,
- _Le Faubourg Saint-Antoine_, etc.
-
- [212] Cf. _Martyre_, _Les Deux orphelines_, _Les Remords d'un
- ange_, etc.
-
- [213] Tels que M. Paul Saunière (_Le beau Sylvain_, _Le Chevalier
- Tempête_, _Flamberge_, etc.), M. Elie Berthet (_Un mariage
- secret_, _Mère et fille_, _Le Château de Montbrun_, etc.),
- Charles Valois (_Le docteur André_), Eugène Moret (_La petite
- Kate_), etc., etc.
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-Comme on l'a pu voir par ces notes, le roman contemporain, qui, il y a
-dix ans, allait tout au réalisme, hésite maintenant entre le réalisme et
-l'idéalisme. A dire vrai, c'est moins les romanciers que le public qui
-décideront lequel des deux doit l'emporter sur l'autre. Quand le public
-est à bout d'une veine, disait Sainte-Beuve, il aime à en changer et il
-adopte vite les auteurs à qui il est redevable d'une série de sensations
-nouvelles. Ainsi une formule peut être un moment victorieuse; sa
-victoire ne durera jamais bien longtemps[214].
-
- [214]--«Les goûts sur les livres changent de mode chez les
- Français comme les habits. Les longs romans pleins de paroles et
- d'aventures fabuleuses, vides des choses qui doivent rester dans
- l'esprit du lecteur et y faire fruit, étaient en vogue dans le
- temps que les chapeaux pointus étaient trouvés beaux. On s'est
- lassé presque en même temps des uns et des autres, et les petites
- histoires ornées des agréments que la vérité peut souffrir ont
- pris leur place et se sont trouvées plus propres au génie
- français, qui est impatient de voir en deux heures le dénouement
- et la fin de ce qu'il commence à lire.»--De qui ces lignes? D'un
- certain Le Noble, auteur d'_Ildegerte, reyne de Norwège_, ou
- _L'amour magnanime_, nouvelle historique, publiée en 1646, et
- précédée d'un à-qui-lit dont je les ai extraites.
-
-Le réalisme a eu d'abord sa raison d'être; ses excès commencent à
-inquiéter le public qui se reprend peu à peu à une renaissance de
-l'idéalisme. L'heure est encore indécise, semblable à ces heures
-troubles du crépuscule, où de larges nappes d'ombre et de lumière se
-disputent l'étendue. Elle n'en est que plus favorable pour embrasser le
-mouvement contemporain dans sa complexité. Le réalisme a produit et
-produit encore de belles oeuvres; l'idéalisme régénéré n'a rien à envier
-à son rival, et la psychologie de M. Bourget vaut à tout prendre
-l'impressionnisme de M. de Goncourt. Mais on peut prévoir déjà, à de
-certains signes avant-coureurs, que le temps du réalisme est passé: les
-jeunes gens s'en écartent dès leurs débuts, ou ceux que leurs débuts y
-avaient poussés d'abord font retraite. Les querelles d'écoles
-recommencent, plus âpres et mieux armées, et c'est des idéalistes que
-part cette fois l'offensive. Et voici que les maîtres eux-mêmes sont
-pris d'inquiétude. M. Zola quitte chaque jour un peu de son dogmatisme;
-si quelque manifeste, comme celui de _Marie Fougère_, vient tout à coup
-à rompre la trêve, ce n'est plus lui qui monte sur le mûr et qui pousse
-la triple clameur: l'Achille du réalisme est définitivement rentré sous
-la tente.
-
-Pourtant l'heure de l'idéalisme passera, comme va passer l'heure du
-réalisme, et c'est la fortune de toutes les écoles que ce continuel
-déclin et cette continuelle renaissance. Prétendre, comme le fit M.
-Zola, au triomphe absolu, définitif et sans discussion, quelle chimère!
-Dans la conclusion de son beau livre _Le réalisme et le naturalisme dans
-la littérature et dans l'art_, M. David-Sauvageot, rappelant le mot
-d'Ampère sur les épopées du moyen âge: «Toute combinaison de nationalité
-dégage de la poésie», semble prévoir un temps où la pénétration
-réciproque du génie français et du génie russe communiquerait une
-nouvelle vie au réalisme des deux races. Nous emprunterions aux Russes
-cette foi, cette émotion, cette pitié sincère pour les humbles, ce souci
-passionné des hauts mystères qui rachète leur amour pour l'inconscient
-et l'obscur; nous leur donnerions en retour nos habitudes de précision
-et de méthode. «Ainsi l'art serait renouvelé à la fois par l'ardeur et
-par la lumière.» C'est le rêve d'un noble esprit; j'ai peur que ce ne
-soit jamais qu'un rêve. On a dit beaucoup de mal d'un de nos plus
-illustres contemporains qui ramenait tout au tempérament. Sans doute,
-c'est un facteur qui n'est point négligeable, et, comme il est vrai
-qu'il y a des races plus réalistes ou plus idéalistes, il paraît vrai
-aussi que le tempérament de l'écrivain balancera toujours les autres
-influences. N'est-ce pas M. Paul Alexis qui raconte que dans sa toute
-première enfance, M. Zola faisait le désespoir des siens par son
-bégayement, et que le premier mot qu'on lui entendit prononcer avec
-netteté, ce fut (j'en demande bien excuse) ce vocable gros de promesses:
-cochon? L'anecdote a son intérêt; je n'en prétends point conclure au
-néant de l'éducation et à la toute-puissance du tempérament; avouez
-cependant qu'elle donne à songer et que ce n'est point là une enfance
-comme on nous raconte de Platon et de Virgile. Mais je veux croire au
-contraire à une certaine efficacité de l'éducation. Je reconnais que
-l'éducation agit sur l'individu pour le fortifier ou le contrarier dans
-la direction naturelle de son esprit: d'où, quelquefois, ces ruptures
-d'équilibre, ces antinomies choquantes, qui accusent dans un même
-écrivain les tendances les plus opposées; mais d'où aussi, dans notre
-littérature, cette continuité, cette suite, ce long enchaînement des
-oeuvres et des hommes, qui lie l'une à l'autre les générations en
-apparence les plus hostiles, Zola à Hugo, Hugo à Boileau, Boileau à
-Ronsard. L'esprit a commencé par se soumettre au passé; il lui a
-emprunté ses habitudes et sa méthode, quitte à rompre brusquement et à
-s'inventer une formule nouvelle, mais non point si nouvelle qu'elle
-n'ait gardé dans l'application quelque chose des formules antérieures.
-L'éducation seule, une tradition sévère, patiente, reconnue et acceptée
-de tous, a pu ce miracle de conciliation et d'union. Or, bien ou mal,
-c'est un fait assuré que la tradition s'en va en littérature. J'ai
-réussi à établir un peu d'ordre dans un livre comme celui-ci, qui
-embrasse un cycle assez large; la chose eût été impossible, si je m'en
-étais strictement tenu aux deux ou trois dernières années. Regardez avec
-attention: dans le roman, dans la poésie, au théâtre, partout le
-spectacle se ressemble. Il y a encore des maîtres, des écoles, des
-systèmes, et personne pour les suivre. Où va-t-on? On s'interroge, on
-cherche. Quoi? Nul ne sait au juste. Idéalistes et réalistes, tous vous
-diront que les anciennes formules ont fait leur temps et qu'on n'en veut
-plus. Mais cette belle entente crève en fumée, dès qu'il s'agit de
-déterminer la formule nouvelle. Et les préfaces succèdent aux
-manifestes, les théories aux poétiques. M. Prévost donne la réplique à
-M. Champsaur, lequel dispute avec M. Thierry sans pouvoir tomber
-d'accord avec M. de Brinn'gaubast. C'est le triomphe de
-l'individualisme,--un vilain mot, sans doute, mais le seul propre à
-caractériser cette fin de siècle turbulente et confuse, et dont l'avenir
-déconcerte toute prévision.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- INTRODUCTION 1
-
- I. Les Naturalistes 3
-
- II. Les Impressionnistes 55
-
- III. Les Symbolistes 105
-
- IV. Les Philosophes 135
-
- V. Les Rustiques 207
-
- VI. Les Mondains 233
-
- VII. Les Nouvellistes 253
-
- VIII. Les Romantiques 269
-
- IX. Les Éclectiques 303
-
- X. Romanciers divers 335
-
- CONCLUSION 349
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Les Romanciers d'Aujourd'hui, by Charles Le Goffic
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROMANCIERS D'AUJOURD'HUI ***
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-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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-collection are in the public domain in the United States. If an
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-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
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-
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-
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-
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-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
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