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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-03 21:24:12 -0800 |
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Mon admiration égaloit ma reconnoissance; mais hélas! il +n'est que trop vrai, que l'homme décele toujours par quelque endroit la +foiblesse de son être. + +Ces gens-là avoient pris de l'amitié pour moi comme j'en avois conçu +pour eux; leur douceur, leur honnêteté avoient gagné mon ame: ils me +dirent un jour, de quelle religion êtes vous? Cette question me surprit; +je leur demandai, s'il y en avoit deux: ma réponse les fit sourire, & je +vis qu'ils étoient étonnés de mon ignorance: ils ajouterent, adorez-vous +des Dieux de bois, de métal ou de pierre? Je haussai les épaules; ils +prirent un air de satisfaction, & poursuivirent: croyez-vous à Moïse qui +fit massacrer vingt-trois mille de ses concitoyens par ordre de Dieu? Je +fis un mouvement d'indignation; ils continuerent & me demanderent, si +j'étois disciple de Mahomet qui fendit la lune en deux, & qui la cacha +dans sa manche? Je ne répondis que par des signes de mépris, qui +parurent les satisfaire infiniment: êtes-vous Chrétien? me dirent-ils +enfin: Je repliquai, que je ne savois pas ce qu'ils vouloient dire: ils +parurent fort étonnés, & ils ajouterent, qu'ils ne connoissoient dans le +monde que quatre especes de religion. Vous n'en avez donc point? me +dirent-ils: je leur répondis vainement, que j'étois né dans un pays, où +l'on adoroit un seul Dieu, Intelligence suprême & bienfaisante, qui a +créé le monde & qui le gouverne; qui récompense dans une autre vie les +bonnes actions que l'homme a faites dans celle-ci; que notre culte +consistoit dans une reconnoissance & une soumission sans bornes, & dans +l'exercice habituel des vertus, c'est-à -dire de la modération, de la +tempérance, de l'humanité, de la bienfaisance & de la justice. Est-ce +tout? reprirent-ils: je leur dis que tout étoit renfermé dans ce peu de +mots. Eh quoi! votre Dieu, ajouterent-ils, n'a point fait de miracles? +Il a créé le Ciel & la Terre, répondis-je modestement; que voulez-vous +de plus? Quoi: point de Mystères, de Prêtres, de cérémonies! Je baissai +la tête, & leur dis que je ne les comprenois pas. Je les entendis alors +s'écrier entre eux: le pauvre homme! dans quel excès d'aveuglement, +d'ignorance & de barbarie il est plongé! Mon ami, me dit l'un d'eux, +nous avons pitié de votre état: nous voulons vous éclairer; remerciez +Dieu qui vous a conduit de sa main au milieu de nous, pour vous +instruire & vous convaincre de notre sainte & admirable religion. Notre +Dieu se nomme le Christ, nous nous appellons Catholiques, vous allez +voir Dieu. Mon étonnement seroit difficile à exprimer; eh quoi! vous me +ferez voir Dieu! Sans doute, répondirent-ils, vous le verrez tout comme +nous; nous n'avons pour cela que quatre pas à faire. + +Je les suivis donc: nous aprochions d'un édifice immense, ils me dirent +que c'étoit le Temple; je me fis expliquer ce mot: j'appris avec la plus +grande surprise, que c'étoit un bâtiment où résidoit leur Dieu. Et quoi! +leur dis-je, vous renfermez Dieu entre quatre murailles, cet Etre +immense, infini, qui anime, pénètre, environne des mondes sans nombre! +Ils me répondirent froidement: quand vous verrez notre Dieu, vous ne +serez plus si surpris. J'aperçus des portes, des serrures & des clefs à +l'entrée de l'édifice, j'en demandai l'explication. Quoi! le Dieu du +Ciel & de la Terre, vous le tenez sous la clef! Il le faut bien, +dirent-ils, sans cela on pourroit le voler, le profaner. Voler Dieu! le +profaner! Je passois d'étonnement en étonnement. + +Nous avancions dans ce qu'ils appelloient le Temple; je demandai où +étoit le Dieu qu'on devoit me faire voir. Un peu de patience, me dit-on; +on me conduisit à l'extrémité de l'édifice. + +Là sur une table élevée de quelques marches au dessus du sol, on me +montre une grande niche d'un travail riche & élégant: dans cette niche, +un cercle tout rayonnant d'or & de pierreries attire mes regards. Ce qui +m'étonnoit, c'étoit de voir ce cercle rempli d'une espece de morceau de +papier blanc: je leur demandai ce que c'étoit? C'est notre Dieu, +dirent-ils, le voilà : à genoux, Profane? adorez le Dieu de l'univers. + +J'avoue que je n'y voyois pas beaucoup de vraisemblance: cependant comme +j'ai toujours été avide de m'instruire, je pris la liberté de leur +demander, pourquoi ils croyoient que le morceau de papier fût Dieu +lui-même? + +Du papier, répliquèrent-ils, Blasphémateur! Ce que vous voyez, n'est +point du papier, c'est un morceau de pâte travaillé avec la plus fine +farine. Non moins étonné qu'auparavant, j'insistai & fis la même +demande, à l'égard de la feuille de pâte. + +Alors ils me dirent, vous ne savez donc pas, ignorant, que Dieu s'est +fait homme? Je leur jurai que j'en apprenois la premiére nouvelle. Je +leur demandai pourquoi il s'étoit fait homme? Il faut que vous sachiez, +reprirent-ils, que le premier homme mangea une pomme malgré la défense +de Dieu, & que toute sa postérité fut en conséquence condamnée à des +suplices éternels. Une autre fois les hommes se rendirent si coupables, +que Dieu se repentit de les avoir créés; & dans un moment d'humeur, il +les noya tous, à l'exception d'un très-petit nombre. La postérité de +ceux-ci n'en devint pas meilleure: Dieu continuoit à être irrité; il +s'agissoit de réconcilier le genre humain avec lui, & Dieu le fils se +fit homme pour appaiser Dieu le père. + +Cette famille Divine ne laissa pas que de m'étonner un peu; & la fille +de Dieu, dis-je alors, qu'est-elle devenue? Ils répondirent gravement, +Dieu n'a point de fille.--Ha ha! il n'a que des garçons. Mais dites-moi, +à quoi vous connoissez le sexe de ce fils.--Ils répondirent, Dieu est +incorporel, il n'a point de sexe, il n'en peut avoir.--Mais, +insistai-je, comment Dieu le père a-t-il produit le fils, qui ne peut +être ni garçon ni fille?--Il l'a engendré. Dieu le père a donc un sexe? +Il a donc une femme?--Rien de tout cela.--Oh! mes amis, ne vous servez +donc pas de termes qui désignent une opération toute corporelle; mais +passons là -dessus. Quand est-ce que le père a engendré le fils?--De +toute Eternité.--Mes amis, il y a encore ici quelque contradiction, il +n'y a pas moyen que l'engendreur & l'engendré soient précisément aussi +anciens l'un que l'autre. Accordez-moi au moins une minute.--Nous ne +vous accorderions pas une seconde.--Eh bien, passons encore, je n'aime +point à disputer sur ce que je n'entens pas; dites-moi à présent: votre +Dieu n'a-t-il point eu d'autre enfant?--Non, mais il y a dans la famille +une troisiéme personne, qui procéde du père & du fils.--Procéde! Je ne +comprens pas cela: elle n'est donc pas engendrée celle-là ?--Non +vraiment, prenez garde à ce que vous dites, vous commettriez une +hérésie.--Eh bien, je vous passe encore votre procession, quoique je n'y +entende rien.--Oh! Monsieur, ce sont des Mystères.--Et qu'est-ce que des +Mystères?--Ecoutez bien, Monsieur, ce sont des choses que Dieu lui-même +a révélées aux hommes, tout exprès afin qu'ils n'y comprissent rien du +tout.--A merveille, Messieurs!--Il a voulu humilier leur +raison.--C'est-à -dire qu'il a voulu leur inspirer du mépris pour le bien +le plus précieux qu'ils tiennent de lui; & vous ne faites donc plus +aucun usage de votre raison.--Pardonnez-moi, il nous est ordonné de +l'employer dans toutes les choses de la vie, excepté lorsqu'il s'agit de +Religion, alors ce seroit un crime de la consulter.-- + +Toujours de mieux en mieux, mais vous avez donc trois Dieux?--Point du +tout; trois personnes, à la vérité, dont la premiére est le père, la +seconde le fils, le Verbe ou la parole, la troisiéme l'Esprit; mais +toutes les trois ne font qu'un seul Dieu; remarquez bien cela, car c'est +une chose importante.--Comment! comment! Messieurs, trois qui ne font +qu'un & un seul qui fait trois!--Oui, cela est, à la vérité, contre +toutes les régles de l'Arithmétique, mais vous concevez combien la +Théologie doit être au-dessus de cette petite science subalterne.--Fort +bien; & lorsque quelqu'un vous doit trois écus, êtes-vous contens s'il +ne vous en donne qu'un?--Oh! Monsieur, vous voulez rire, mais ce n'est +pas ici matiére à plaisanter; c'est encore un Mystère.--Oh! +tant...--Vous n'êtes pas au bout, c'est ce qui fait notre mérite; croire +ce qui est absurde, voilà , voilà ce qui peut flatter Dieu: d'ailleurs +nous sommes venus à bout d'expliquer tout cela & d'en rendre +raison.--Ah! pourriez-vous me faire voir ces explications?--Ah! cela +vous prendroit trop de tems. Il y a dix-sept cens ans que nous composons +sans cesse des volumes d'explication sur toutes ces matiéres; & le +croiriez-vous? il y a encore des milliers d'incrédules que nous ne +pouvons convaincre.--Eh mais! je vois un moyen de les ramener: +menacez-les de leur jetter les volumes à la tête, je parie qu'ils +viennent se soumettre à vos pieds. + +Mais revenons à votre troisiéme personne, comment l'appellez-vous?--Le +Saint Esprit.--S'est-il fait homme aussi?--Point du tout, il s'est fait +Pigeon:--Fort bien, mes amis, l'un me paroît aussi croyable que +l'autre.--Nous ne sommes pas bien assurés que ce fût sa forme naturelle, +mais toutes les fois qu'il s'est montré aux hommes, il n'a pas manqué de +revêtir celle-là .--Et vous tenez sans doute ce Dieu-là dans un +pigeonnier?--Point du tout, nous ne le tenons point du tout, non plus +que Dieu le père, que vous voyez peint là haut avec des cheveux blancs & +une longue barbe.--Vous peignez sans doute le fils avec la même barbe & +les mêmes cheveux blancs?--Oh! non, vous le voyez là sous la figure d'un +bel homme, d'âge viril, comme il convient.--Mais s'ils sont aussi +anciens l'un que l'autre, il me semble que le fils a autant de droit que +le père, à tous les vénérables signes de vieillesse.--Monsieur, il faut +de l'ordre en toutes choses: vous voudriez donc renverser les loix de la +nature & confondre le père avec le fils: celui-ci disoit toujours dans +sa course mortelle, que son père étoit plus grand que lui.--Et vous le +croyez pourtant son égal?--Sans doute, égal, plus grand; quand on veut +s'entendre, tout cela revient au même.-- + +On ne peut mieux raisonner: Et le fils s'est fait homme sans doute de +toute Eternité?--Quelle pitié! il n'y a que dix-sept cens ans.--De qui & +comment est-il né?--Mon cher Monsieur, il est né d'une Vierge.--Elle fut +très surprise sans doute?--Oh! vous jugez bien, mais un Ange, un Esprit +Céleste étoit venu heureusement pour la préparer: sans cela vous +concevez qu'elle seroit morte de frayeur & de honte en accouchant: vous +allez être bien surpris encore, cette Vierge étoit mariée.--Ah +pardonnez-moi, je le suis un peu moins que vous ne pensez: ce Mystére à +mon avis se comprend un peu mieux que les autres.--Ne plaisantez point, +son mari ne couchoit point avec elle; c'est encore une révélation.--Mais +enfin comment cette Vierge conçut-elle?--Par l'opération du St. +Esprit:--Eh bien, par exemple, voilà qui est clair, & l'expression est +de plus fort honnête; c'est-à -dire que le pigeon qui procéde du fils, a +ensuite produit le fils Dieu homme?--Vous y êtes précisément. Il faut +que vous ayez un talent naturel pour débrouiller les généalogies.--Le +fils d'une Vierge & d'un pigeon étoit véritablement un Dieu?--N'en +doutez pas, la chose est si claire, comme vous voyez.--Et cet homme +Dieu, de quelle espèce de femme nâquit-il?--D'une Charpentiére.--Ah! +j'en suis bien aise pour les Charpentiers; & où nâquit-il?--Dans une +étable, entre un boeuf & un âne, au mois de Décembre, par un très-grand +froid; mais Dieu n'abandonna pas son fils; l'âne & le boeuf souffloient +sur lui & le réchauffoient.--Et n'y avoit-il qu'un âne?--Non, +Monsieur.--Ah! je conçois bien, qu'ils n'étoient pas tous là ; & quelle +vie mena-t-il ensuite?--Il passa trente ans dans la boutique de son père +à qui il étoit d'un grand secours dans tous ses ouvrages.--Vraiment je +crois que c'étoit de la besogne bien faite: ah! Messieurs, les belles +idées que vous avez de la Divinité!--Au bout de ces trente ans, il se +mit à prêcher le peuple dans les Campagnes, cela dura quelque tems; +ensuite les Magistrats se mirent de mauvaise humeur, parce qu'il disoit +dans ses sermons beaucoup de mal des gens riches & en place, & qu'il +prétendoit qu'ils iroient à tous les Diables: il prévit qu'il alloit +être mis en prison, & il sua de peur sang & eau.--Votre Dieu sua de +peur! Eh bien, voilà encore un beau trait dans son histoire.--On +l'arrêta, & par Sentence des Magistrats, après qu'on lui eut craché au +visage, il fut mis en croix entre deux voleurs.--Franchement, voilà un +Dieu en fâcheuse posture, ou en bien mauvaise compagnie! Et il +mourut?--Et il mourut.--Et il fut enterré?--Et il fut enterré.--Eh bien, +Messieurs, voilà donc qui est fini, votre Dieu est pendu, mort & +enterré, voilà son histoire terminée: je la trouve, d'honneur, on ne +peut pas plus amusante.--Monsieur, Monsieur, vous allez bien vite; il +mourut, il est vrai, pour engager Dieu le père à pardonner aux +hommes.--En considération de ce qu'ils avoient tué son fils: rien de +mieux imaginé en effet.--Mais aprenez que pour témoignage de sa +Divinité, il se ressuscita lui-même trois jours après sa mort.--En +public?--Non, secrettement.--Et quelles preuves en avez-vous?--Le récit +de ses Disciples.--Et que disoit tout le peuple?--Il nioit le +fait.--Fort bien, Messieurs, vous êtes aussi heureux en preuves qu'en +raisonnemens; & avoit-il fait d'autres miracles pendant sa vie.--Oh! +tant! il guérissoit tous les possédés, il séchoit les figuiers, il +envoyoit les Diables dans des troupeaux de cochons, il remplissoit de +poisson les filets de ses disciples, il remettoit très-proprement les +oreilles coupées, il changeoit l'eau en vin, lorsqu'il étoit prié +d'assister à des nôces: car il faut vous dire qu'il ne se faisoit pas +une peine de se trouver à des festins lorsqu'on l'en prioit.--Vraiment +pour un Dieu Charpentier, il étoit tout-à -fait aimable, & de plus je +vois qu'il se rendoit utile dans les maisons: c'est fort bien à lui: Et +voyoit-il des femmes?--Quelquefois, il étoit surtout fort indulgent pour +les femmes adultères, & sa meilleure amie étoit une Courtisanne +publique: il avoit gagné son ame, au point qu'elle ne voyoit plus que +lui.--Et mais! je suis assez content de ce miracle-là , il marque du +talent & un mérite caché.--Ah! vous dites bien, Monsieur, il aimoit tant +à se cacher, que jamais dans sa vie il n'a dit qu'il étoit Dieu.--Et +pourtant vous le croyez Dieu?--Sans toute: ses Sectateurs ont disputé +longtems sur cet important article: il en a été de même du St. Esprit, & +parce qu'il n'étoit point parlé de ces trois personnes Divines dans les +anciennes écritures. Le St. Esprit n'a été reconnu qu'après douze cens +ans: & quant à la Divinité de Jésus, il n'a fallu que trois cens ans de +disputes, de troubles, de massacres, pour décider la chose à son +avantage.--Ah! je suis charmé de cette fortune-là : elle s'est un peu +fait attendre, mais que Diable il me semble qu'il doit le dire lui-même; +sans cela c'est sa faute aussi: lorsqu'un Charpentier est Dieu, comment +veut-il qu'on le devine? Il me semble que ce seroit encore assez faire, +que de l'en croire sur sa parole; en vérité tous les Charpentiers du +monde n'en peuvent exiger davantage. + +Mais puisque vous aimez tant ce Dieu homme, sans doute il est né dans +votre pays?--Point du tout, il nâquit, il vécut dans une autre partie du +monde.--Il me semble que vous cherchez vos Dieux bien loin: apparemment +il avoit composé un corps de Doctrine & de Religion, que vous avez cru +devoir adopter?--Il n'a point fait de corps de Doctrine, il n'a point +enseigné de nouvelle Religion, il n'a rien composé, rien écrit; ne vous +avons-nous pas dit qu'il aimoit à cacher ses oeuvres? Mais à son défaut, +quelques-uns de ses disciples ont écrit son histoire, ses discours, ses +pensées.--Et c'est ce qui forme le code de votre Religion? elle y est +annoncée, définie, prescrite exactement?--Rien de tout cela, on n'y +trouve que quelques faits de sa vie: accompagnés de quelques préceptes +de morale, qu'il répandoit çà et là dans ses discours: il y dit lui-même +hautement & expressément, qu'il est venu accomplir la loi ancienne, & +non la changer.--Il y avoit donc avant lui une Religion particuliére +dans le pays où il prit naissance?--Oui vraiment.--C'est donc cette +Religion que vous suivez?--Nullement; la notre lui est opposée presque +dans tous les points.--Mais d'où vous est donc venue cette Religion +nouvelle que vous avouez vous-mêmes n'avoir pas été annoncée ni +enseignée par votre Dieu? C'est donc vous qui l'avez faite.--Nous avons +expliqué, commenté, interprété sans cesse pendant dix-sept cens ans, +tous les discours de notre Dieu, & nous en avons tiré une belle suite de +Dogmes & de Mystères tout nouveaux.--Et vous êtes tous d'accord dans ces +explications?--Ah! il s'en faut bien, nous n'avons pas cessé de +disputer, de combattre, de nous égorger pour ces diverses +interprétations.--Je suis fâché de vous le dire, mais voilà une Religion +qui ne paroît pas attirante; vous ne vous entendez pas les uns les +autres, & vous vous égorgez pour cela! Je suis fort mal édifié, je vous +l'avoue; il s'ensuivroit de vos principes que Dieu seroit venu exprès +parmi les hommes, pour les engager à se massacrer mutuellement. Votre +Dieu ne me plaît point du tout, mais je vois ce qui vous a fait adopter +une Religion si extraordinaire, c'est que les habitans où votre Dieu +prêcha, l'avoient tous embrassée?--C'est encore ce qui vous trompe; +notre Dieu n'y gagna qu'un très-petit nombre de Disciples, tous de la +lie du peuple: & ne vous avons-nous pas dit qu'il fut mis à mort par +ordre des Magistrats?--Quoi! Messieurs, ses discours n'ont pas été crus +par la Nation qu'il instruisoit?--Non, Monsieur.--Ses miracles n'ont pas +persuadé ceux qui en étoient témoins?--Non, Monsieur,--Et vous croyez à +toutes ces choses, vous qui êtes à mille lieues & à dix-sept cens ans de +distance?--Oh! Monsieur, il y a explication à tout. Il faut que vous +sachiez que Dieu avoit envoyé exprès son fils chez ce peuple, & qu'il +avoit exprès endurci le coeur de ce peuple, pour qu'il ne crût pas à son +fils.--Bien expliqué! en honneur, voilà qui me paroît satisfaisant à +l'excès. Faites-moi le plaisir de me dire quel étoit le nom de ce +peuple?--On l'appelloit le peuple Juif.--Je ne le connois point.--Oh! Je +le crois; il occupoit un si petit & si pauvre pays, que sa réputation +n'a pu faire beaucoup de chemin; mais il n'en étoit pas moins autrefois +le premier peuple de la Terre. Dieu l'avoit choisi parmi tous les +autres, pour en faire sa Nation favorite: il le gouvernoit par lui-même, +il parloit souvent à ses chefs, mais il ne leur montroit que son +derriére. Nous ne finirions pas, si nous voulions vous raconter tous les +prodiges qu'il ne cessoit d'opérer en leur faveur. + +Une fois entre autres qu'ils étoient au nombre de six cens mille +combattans, il leur donna les moyens de se sauver des mains des ennemis +qui les poursuivoient pour les avoir volés par ordre de Dieu.--Ah! +Monsieur, le beau miracle! Six cens mille combattans qui s'enfuient! +L'admirable idée que vous me donnez de cette brave Nation, & de son +Dieu!--Il la chérissoit à tel point, qu'à la moindre faute qu'elle +commettoit, il la livroit en proye aux peuples voisins, qui la +réduisoient en esclavage, ou la massacroient sans pitié; quelquefois +aussi par pure tendresse pour les Juifs, il leur ordonnoit de s'égorger +mutuellement, & il y en eut une fois vingt-trois mille mis à mort par +leurs propres concitoyens: & cela par les ordres de Dieu même. Il +commanda à un de leurs Rois de massacrer jusqu'au dernier homme d'une +Nation vaincue. Celui-ci eut l'audace de ne pas égorger des hommes hors +d'état de se défendre, il en fut puni: un fils de ce Roi mangea un peu +de miel un jour de bataille, il fut condamné à la mort. Le père & le +fils furent proscrits par leur Dieu justement irrité, qui choisit exprès +de sa main un nouveau Roi. Celui-ci à la vérité coucha avec la femme +d'un de ses Généraux, & fit massacrer le mari. + +Il eut de cette femme adultere un fils, qui rassembla sept cens femmes +dans son Sérail: mais Dieu les chérit toujours l'un & l'autre. Tous deux +furent comblés de bénédictions célestes. Notre Dieu homme avoit +l'honneur de descendre en droite ligne de cette femme adultere.--Ah! +Messieurs, vous me faites frémir.--Ne vous avons-nous pas déja dit que +la conduite de ce Dieu fut toujours mystérieuse, & qu'il s'est proposé +pour objet d'humilier la raison humaine? Le premier législateur de ce +peuple, & qui lui fut donné pour chef par Dieu même, étoit un assassin; +il n'en eut pas moins le don de faire des miracles sans nombre. Il +composa un très grand corps de Loix Civiles & Religieuses, que nous +conservons encore, & que nous révérons comme certainement inspirées par +la Divinité.--Et vous ne les suivez pas?--Non vraiment, nous les avons +en horreur ainsi que ceux qui les pratiquent. Il est vrai que ce peuple +avoit d'abord été choisi de Dieu, & tout le reste de la Terre rejetté: +ensuite toute la Terre a été appellée, & ce même peuple proscrit. +N'admirez-vous pas, Monsieur, la sagesse du Dieu que nous adorons? Nous +voulons aussi vous faire admirer sa bonté: il avoit défendu au peuple +Juif, sous les plus grandes peines, de manger du Cochon, & Dieu s'est +fait homme tout exprès pour changer cela. Depuis dix-sept cens ans, nous +mangeons du Cochon tant qu'il nous plait, & par reconnoissance nous +brûlons ceux qui n'en mangent pas.-- + +A merveille: mais expliquez-moi, je vous prie, ces mots _proscrits_, +_rejettés_, que je n'entens pas bien.--Ils signifient que tous ceux qui +n'adorent pas notre Dieu, & qui ne lui rendent pas le même culte que +nous, sont comdamnés dans l'autre vie à des flammes éternelles. + +--Je comprens: mais puisque tous les hommes ont été appellés à votre +nouvelle Religion, pourquoi n'a-t-elle jamais été connue dans le pays où +je suis né?--Mystère, monsieur, Mystère! Et croyez-vous être le seul, +qui n'ayez point connoissance de cette nouvelle religion?--Je l'imagine +du moins d'après vos principes.--Apprenez que le Christianisme a rampé +d'abord sur la terre pendant plusieurs siècles, ignoré, caché, répandu +lentement dans le peuple. Quelques Souverains l'adopterent: alors ses +progrès se firent plus rapidement & d'une maniere éclatante: mais dans +son plus haut point de grandeur, jamais il n'est parvenu à occuper la +quinzieme partie de la Terre.--Et les quatorze autres parties de la +Terre ne produisent que des damnés?--Rien n'est plus certain, & +gardez-vous bien d'en douter, vous seriez damné vous même.--Cela me +paroît bien dur: mais sans doute votre Dieu, votre religion ont été +annoncés à tous les peuples: c'est leur faute, s'ils persistent dans +l'erreur.--Vous vous pressez toujours trop tôt de juger: apprenez que +les trois quarts de la Terre n'ont jamais eu ni pu avoir connoissance de +notre religion, du moins pendant quinze-cens ans. Nous ignorions encor +l'art de la navigation, nous ne pouvions traverser les mers immenses qui +nous séparoient d'eux, pour aller les instruire de nos dogmes & de notre +culte.--Et ces gens-là étoient damnés pour n'avoir pas connu ce qu'ils +ne pouvoient pas connoître?--Sans doute: depuis trois siècles l'art de +naviguer nous a mis à portée d'aller instruire quelques-uns de ces +peuples, seulement sur les côtes; car il étoit impossible de pénétrer +bien avant dans les terres. Nous avons fait quelques Prosélites.--Et +ceux qui ne peuvent croire que trois ne font qu'un?--Mr. nous les +égorgeons, toutes les fois que nous sommes les plus forts.--Ah! +barbares!--Prenez garde à ce que vous dites: nous vengeons notre Dieu, +qu'ils ne veulent pas reconnoître: nous voulons lui gagner des ames; +elles resistent, il faut bien punir leur obstination.--Messieurs, +croyez-vous votre Dieu tout-puissant?--Certainement.--Il est +tout-puissant, & vous pensez qu'il a besoin de votre secours pour gagner +des ames, & vous vous chargez du soin de punir pour lui, & de le venger! +Quelle terrible inconséquence! Et votre Dieu vous a-t-il ordonné +expressément d'égorger vos freres en son nom?--Non pas précisément, mais +nous avons l'art d'interpréter ses volontés. On voit bien que vous ne +savez pas ce que c'est que le zèle de la gloire de Dieu, & l'extrême +envie de lui plaire.--Et le moyen que vous choisissez, c'est de +massacrer ses Créatures. + +Je frémissois de tant d'absurdités & d'horreurs: mais, faisant effort +sur moi-même, pour achever de m'instruire je leur demandai quel étoit +leur culte. Ils me dirent, vous l'allez voir, voilà le Prêtre qui monte +à l'autel, suivez les cérémonies. + +Je vis en effet cet homme singuliérement & richement vêtu, se courber, +se relever, se promener d'un côté à l'autre, lisant, marmotant des +paroles que je n'entendois pas: je leur dis, cet homme ne parle donc pas +votre langue?--Vraiment non, répondirent-ils; toutes nos prieres sont +dans une langue étrangere, qui n'est guere entendue que de la millieme +partie de la nation; & la plupart même des livres de notre religion sont +écrits dans un langage si ancien, que personne ne le comprend plus.--Je +témoignai ma surprise, mais on me répéta doucement, suivez les +cérémonies. Je vis alors le Prêtre prendre entre ses mains une grande +feuille de pâte. Je leur dis: est-ce encore là votre Dieu? Pas encore, +me repliqua-t-on; mais vous n'attendrez pas longtems.--Je redoublai +d'attention, pour voir comme on devenoit Dieu. Le Prêtre s'inclina, +marmota quelques mots, leva le morceau de pâte par dessus sa tête: tout +le monde étoit prosterné, on m'obligea d'en faire autant. Je ne +comprenois rien à tout cela. Cependant le Prêtre prit une coupe +d'argent, dans laquelle je lui avois vu mettre de l'eau & du vin; il +s'inclina encore, prononça des paroles, leva la coupe par dessus sa +tête. Interdit, étonné, je demandai l'explication de ce que je +voyois.--On me répondit, ce morceau de pâte que vous avez vu d'abord, & +que vous voyez encore, ce vin & cette eau qui sont renfermés +dans cette coupe, existoient tout-à -l'heure, & n'existent +plus.--Comment! ils n'existent plus, & je les vois comme je les voyois +auparavant!--N'importe, me dit-on, vos sens vous trompent: d'abord, +c'étoit en effet de la pâte, c'étoit du vin & de l'eau; à présent par le +moyen des paroles que le Prêtre vient de prononcer, cette pâte s'est +anéantie, elle est devenue le Corps même de notre Dieu: cette eau & ce +vin ont cessé d'être, ils sont devenus le sang de Dieu. Etes-vous au +fait à présent? Convenez que voilà un beau mystere.--Admirable en effet! +Le corps de Dieu d'un côté & son sang de l'autre! Que cela est +heureusement imaginé! Mais, Messieurs, êtes-vous bien assurés de ce que +vous me dites?--Comment en pouvez-vous douter? Le Prêtre a dit les +paroles.--Et votre Dieu est obligé de s'y soumettre, & de se rendre là à +point nommé?--Sans doute.--J'avois ouï dire que Dieu avoit créé l'homme, +& ici c'est l'homme qui crée Dieu.--Oui, Monsieur.--Et vous pouvez tous +opérer ce prodige.--Oh! non, il n'y a parmi nous que les Prêtres qui +ayent ce pouvoir.--Et qu'est-ce que les Prêtres?--Ce sont des hommes qui +embrassent cet état pour vivre, & à qui l'on donne dix sols pour faire +ce prodige.--Cela ne me paroît pas cher, & il ne le font apparemment +qu'une seule fois dans leur vie?--Point du tout, il le peuvent à toute +heure, à tout moment: mais pour l'ordinaire, il se contentent d'une +seule fois par jour.--En vérité cela me paroît bien modeste de leur +part. Vous avez donc chaque jour autant de Dieux que de Prêtres?--Vous y +êtes précisément.--Et avez-vous beaucoup de Prêtres?--Un nombre +presqu'infini.--Et par conséquent un nombre presqu'infini de Dieux. Ah! +Messieurs, la belle manufacture que vous avez là ! Je suis dans un +étonnement.--Ne vous pressez pas de vous étonner, me dirent-ils, vous +n'êtes pas au bout.--Apparemment, leur dis-je alors, qu'il n'y a qu'un +seul de vos Prêtres qui fasse cette cérémonie à une heure fixée: votre +Dieu ne pourroit se trouver en deux endroits à la fois.--Vous vous +trompez encore: il y a peut-être, en ce moment même, cinq cens mille +Prêtres qui prononcent les mêmes paroles.--Et cinq cens mille Dieux +créés à la fois au même instant?--Oui, Monsieur, & c'est absolument un +seul & même Dieu partout.--Et les cinq cent mille Dieux ne font +qu'un?--A merveille, vous voyez bien que cela va tout seul, & que rien +n'est plus aisé à comprendre, vous l'avez saisi d'abord, mais ne perdez +pas le Prêtre de vue, & observez attentivement ce qu'il fait. + +Je levai les yeux, & je l'aperçus qui rompoit la feuille de pâte entre +ses doigts; je frémis, & ne pus m'empêcher de m'écrier: ah! Messieurs, +voilà le Prêtre qui casse les bras & les jambes à votre Dieu! Ils se +mirent à sourire & me dirent avec douleur: ne craignez rien, il l'a +divisé en trois parties, il est vrai, mais c'est sans lui faire aucun +mal: car le corps de Dieu se trouve à présent tout entier dans chacune +de ces trois parties, & vous devez convenir que cela se comprend aussi +aisément que tout le reste.--Je fus obligé de l'avouer. En même tems je +remarquai que le Prêtre mettoit un petit morceau de pâte dans la coupe +où étoit le sang; étonné encore, je leur dis: le voilà qui met le corps +dans le sang, & il me semble au contraire que c'est le sang qui devroit +être dans le corps. Ils se moquerent de moi, & me dirent de ne pas +insister sur ces bagatelles, & que j'allois voir bien autre chose. + +En effet je vis le Prêtre qui plioit proprement les deux grandes parties +de la feuille de pâte, l'une sur l'autre; il se frappa trois fois la +poitrine, il aprocha sa bouche: jugez de ma surprise! je le vis saisir +son Dieu entre les dents, lui faire craquer les os, le manger, le +dévorer, l'avaler enfin & l'absorber dans son estomach. On me dit, vous +voilà bien étonné: vous ignoriez qu'un homme pût manger Dieu: vous voyez +pourtant que cela est bientôt fait.--Ah! Messieurs, leur dis-je, il en a +mangé trente pour le moins, car j'ai bien vu qu'il l'a mâché assez +longtems, & il ne l'a pu sans le diviser entre ses dents; & vous venez +de me dire que dans chaque partie il reconnoissoit un Dieu tout +entier.--Eh bien! trente fois, me répondit-on.--J'avoue, repris-je +alors, qu'il étoit bien juste qu'il les mangeât, puisqu'il les avoit +faits. Mais comment n'a-t-il pu faire qu'une bouchée de ce corps tout +entier, ou plutôt de ces trente corps? Comment le goût de la chair de +cet homme Dieu ne l'a-t-il pas fait frémir?--Vous n'y êtes pas, +reprirent-ils: il n'a senti que le volume & le goût de la petite feuille +de pâte: ne vous avons-nous pas dit que toutes ses apparences +continuoient de subsister?--C'est-à -dire, que votre Dieu après avoir +fait un miracle pour venir là , en opére un second pour vous en faire +douter.--Oui, Monsieur, afin que nous ayons du mérite à croire.--Je +vois, Messieurs, que vous n'en êtes pas les dupes, & que vous ne donnez +pas dans ces pièges-là . Mais sans doute votre Dieu a enseigné +formellement & évidemment ce Dogme, il a institué distinctement le +Sacrifice & toutes les cérémonies, il a créé des Prêtres?--Rien de tout +cela: on ne trouve dans son histoire écrite par ses disciples, ni ces +sacrifices, ni ces mistères, ni ces Prêtres, ni ces prodiges sans +nombre: mais nous lisons dans cette histoire, qu'étant un soir à souper +avec ses amis il prit par forme de conversation un morceau de pain qu'il +partagea avec eux en leur disant: ceci est mon Corps, & quand vous ferez +ces choses, vous les ferez en mémoire de moi; il n'a jamais dit que ce +peu de mots sur cette importante matière. Cent auteurs ont travaillé, +ont écrit sur ce passage, & en ont enfin tiré cette admirable doctrine +que nous venons de vous enseigner.--Il falloit que ce fussent d'habiles +gens.--Oh! nous vous en faisons juge; il faut vous dire aussi, qu'ils +étoient tous prêtres.--C'est-à -dire de ceux qui se vantent de faire le +miracle?--Oui, Monsieur.--Eh mais! je suis un peu moins étonné que je +n'étois d'abord.--Malgré une autorité si décisive, des nations entieres +ont alteré, ont défiguré, ont nié ce dogme; il a fallu le défendre les +armes à la main, & il n'en a guère coûté que trois ou quatre cens mille +hommes, pour le conserver dans toute sa pureté chez quelques peuples +seulement, car il a été aboli chez beaucoup d'autres. + +Cependant un d'entre eux me tira doucement par la manche, & me dit: +suivez ce qui se passe à l'autel. J'obéis: le Prêtre tira une petite +clef de sa poche, il l'appliqua à une petite serrure, & ouvrit une +petite niche obscure qui étoit au milieu de l'autel; il s'inclina, porta +sa main dans la niche, & en retira un vase d'argent; il découvrit le +vase, & retira avec le bout des doigts une très-petite feuille de pâte, +se retourna vers les spectateurs, descendit de l'autel, s'aprocha d'une +balustrade couverte d'une nape; tous les assistans s'avancèrent l'un +après l'autre, prirent un bout de la nape sur leurs mains, baissérent +les yeux, levérent la tête, tirérent la langue: le Prêtre les parcouroit +tous, & leur plaçoit sur la langue le petit morceau de pâte. + +Quand tout cela fut fini, j'en demandai l'explication, selon mon usage: +ils me dirent tranquillement, ce sont autant de Dieux que nous avons +mangés: de quoi êtes-vous étonné? il me semble que chacun son Dieu ce +n'est pas trop.--Quoi! Messieurs, ce vase que le Prêtre a tiré de ce +petit cachot noir, étoit tout plein de Dieux?--Oui vraiment, tant qu'il +en peut tenir, tous couchés les uns sur les autres en attendant qu'on +les mange; tous les jours la table est dressée, comme vous voyez, la +nape est mise; & tout homme qui se sent en appétit spirituel peut venir +se régaler dévotement.--Le matin & l'après midi?--Le matin +seulement.--Ah! je comprens, vous ne mangez votre Dieu qu'à déjeuner: Et +dans tous vos Temples est-ce la même chose?--N'en doutez pas; dans tous +les pays où notre Religion est établie, il se consomme peut-être, bon +an, mal an, cent ou deux cent millions de Dieux. Répétez ce nombre +jusqu'à la fin du monde, ajoutez-y le grand nombre de siècles qui se +sont écoulés depuis l'établissement de notre culte, vous verrez des +milliards de milliards de morceaux de pâte, de Dieux, de métamorphoses, +de prodiges & d'estomachs humains changés en temples de la divinité. Ah! +Monsieur, l'admirable Religion! nos champs sont couverts de moissons, & +il n'y a pas un seul grain de bled qui ne puisse au besoin devenir un +Dieu.--Vous n'en dites pas assez, Messieurs; car d'après vos principes, +vous n'avez qu'à briser en particules insensibles tous les morceaux de +pâte, le tout sans faire aucun mal à votre Dieu, (car ce seroit bien +dommage) & en ce cas, vous multipliez vos Dieux comme les sables de la +mer. Je découvre encore que, comme il y a dans le sein de la terre une +infinité de portions de matiéres qui peuvent devenir du bled & de la +farine, toutes ces multitudes innombrables de particules n'attendent +qu'un heureux hazard, pour être autant de Dieux; j'apperçois dans un tas +de fumier des milliers d'Etres Divins possibles; vos latrines même en +regorgent; & il n'y a pas une partie de vos cadavres, qui ne puisse à +son tour devenir une Divinité.-- + +On ne peut pas mieux raisonner, dirent-ils alors: vous avez saisi toute +la fécondité des principes.--Mais, repris-je aussitôt, il me reste une +question à vous faire: quand vous avez mangé votre Dieu, vous êtes donc +vous-mêmes autant de Dieux ambulans: & s'il plaisoit à un de vos Prêtres +de se nourrir uniquement de cette pâte divine, tout son corps à la +longue ne seroit donc plus qu'une coagulation de dieux, & s'il alloit à +la garde-robe, ses excrémens seroient encore des Dieux, & vous tiendriez +sans doute à grand honneur de les manger?--Vous vous trompez ici, me +dirent-ils froidement.--Mais, Messieurs, comment la chose peut-elle +n'être pas ainsi? j'ai bien voulu ne pas vous contester la destruction & +l'anéantissement de votre pâte, de votre eau & de votre vin; mais Dieu +ne peut être ni détruit, ni anéanti; & s'il ne peut l'être, ma +conséquence est nécessaire & évidente. Puisque vous mangez Dieu, ou vous +le digérez ou vous le rendez par les selles, pardonnez-moi le terme.--Ni +l'un ni l'autre, me dirent-ils: notre Dieu, il est vrai, prend un +singulier plaisir à être mangé: on ne peut rien faire qui lui soit plus +agréable.--A la bonne heure, on ne dispute pas des goûts.--Mais, +Monsieur, de ce qu'il aime à entrer dans notre bouche, il ne s'ensuit +pas qu'il veuille s'enterrer dans notre estomach ni sortir par notre +derriére; notre Dieu est décent, & nous vous prions de croire qu'il +n'habita jamais dans un pot de chambre: écoutez bien comment la chose se +passe: aussitôt que Dieu est descendu dans notre estomach, la pâte, +l'eau & le vin, renaissent, & il n'est plus question de Dieu.--Il sort +sans doute par en-haut ou par en-bas?--Il ne sort point.--Il reste +donc?--Il ne reste pas non plus.--Que devient-il donc? car enfin il faut +qu'il sorte ou qu'il reste, ou bien qu'il s'anéantisse; & je vous avoue +qu'un Dieu qui s'anéantit, ne m'en impose point du tout, & qu'il me +donne très-mauvaise opinion de lui.--Prenez garde à ce que vous dites; +notre Dieu ne s'anéantit point.--Eh bien! je ne veux pas disputer, je me +bornerai à une expression, qui pourra peut-être vous satisfaire: il a +d'abord escamotté le pain & le vin, & il finit par s'escamotter +lui-même.--Le terme n'est pas noble, mais nous voulons bien vous le +passer, puisqu'il ne rend pas mal l'idée que nous avons de cet adorable +mystère: d'ailleurs il s'agit de vous gagner à notre sainte Religion, +nous vous devons quelque condescendance. Ne vous sentez-vous pas +merveilleusement édifié? notre Dieu ne vous paroît-il pas grand & +sublime? sa doctrine, sa vie, ses mystères, tout ne vous semble-t-il pas +marqué au coin de la Divinité? + +J'hésitois à répondre: allons, mon cher enfant, reprirent-ils, +soumettez-vous, ne résistez plus. Je craignois de les choquer, je ne +disois mot: alors ils s'approchèrent de moi avec un vase plein d'eau; il +me prièrent avec beaucoup de politesse de permettre que l'on versât +quelques goutes de cette eau sur ma tête. Je suis complaisant de mon +naturel, je ne fis aucune difficulté d'y consentir, d'autant plus qu'ils +paroissoient le souhaiter avec beaucoup d'empressement. L'eau fut +versée; ils m'essuyèrent ensuite très-proprement; ils me sautèrent au +col, ils s'écrioient, vous êtes notre frère, vous êtes Chrétien. + +Toute cette cérémonie finit par un grand dîner; un des Chapelains prit +beaucoup d'amitié pour moi en buvant; il me dit le secret de l'Eglise. +Toutes ces inepties, dit-il, furent inventées par des Fanatiques, & +protégées par des Fripons: Les uns & les autres trouvèrent leur compte à +tromper les hommes: les Energumènes nourissoient leur orgueil en faisant +des Prosélites: les gens adroits mirent l'argent des uns & des autres +dans leurs poches. Quand la folie & l'intérêt se joignent ensemble, cela +va loin; la raison est venue trop tard, elle n'a pu résister au torrent; +& nous serons le peuple le plus absurde de la terre, jusqu'à ce qu'enfin +la voix des honnêtes gens qui détestent ces infâmes, puisse se faire +entendre. + +Je levai les épaules de pitié! j'embrassai mon homme, & je retournai +bien vite dans mon pays. + + +FIN. + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Cathecumene, traduit du chinois, by Anonymous + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44017 *** diff --git a/44017-8.txt b/44017-8.txt deleted file mode 100644 index 874715e..0000000 --- a/44017-8.txt +++ /dev/null @@ -1,1022 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Le Cathecumene, traduit du chinois, by Anonymous - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le Cathecumene, traduit du chinois - -Author: Anonymous - -Release Date: October 23, 2013 [EBook #44017] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CATHECUMENE, TRADUIT DU CHINOIS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel (from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - LE CATHECUMENE, - - TRADUIT DU CHINOIS. - - A AMSTERDAM, - - 1768. - - - - -LE CATHECUMENE. - - -Des affaires de commerce m'avoient engagé à faire un voyage sur mer; -j'étois déja bien loin des côtes de ma patrie, lorsqu'une tempête -affreuse nous fit perdre notre route. Nous passâmes plusieurs jours -entre la vie & la mort; enfin nous fumes jettés sur une terre inconnue, -& forcés de trouver un azile contre la fureur des flots. - -Je tombai entre les mains d'un peuple rempli d'humanité: je m'aperçus -bientôt qu'il avoit perfectionné tous les arts, qu'il pratiquoit les -vertus, & qu'il étoit doué des plus hautes lumieres où l'homme puisse -atteindre. Mon admiration égaloit ma reconnoissance; mais hélas! il -n'est que trop vrai, que l'homme décele toujours par quelque endroit la -foiblesse de son être. - -Ces gens-là avoient pris de l'amitié pour moi comme j'en avois conçu -pour eux; leur douceur, leur honnêteté avoient gagné mon ame: ils me -dirent un jour, de quelle religion êtes vous? Cette question me surprit; -je leur demandai, s'il y en avoit deux: ma réponse les fit sourire, & je -vis qu'ils étoient étonnés de mon ignorance: ils ajouterent, adorez-vous -des Dieux de bois, de métal ou de pierre? Je haussai les épaules; ils -prirent un air de satisfaction, & poursuivirent: croyez-vous à Moïse qui -fit massacrer vingt-trois mille de ses concitoyens par ordre de Dieu? Je -fis un mouvement d'indignation; ils continuerent & me demanderent, si -j'étois disciple de Mahomet qui fendit la lune en deux, & qui la cacha -dans sa manche? Je ne répondis que par des signes de mépris, qui -parurent les satisfaire infiniment: êtes-vous Chrétien? me dirent-ils -enfin: Je repliquai, que je ne savois pas ce qu'ils vouloient dire: ils -parurent fort étonnés, & ils ajouterent, qu'ils ne connoissoient dans le -monde que quatre especes de religion. Vous n'en avez donc point? me -dirent-ils: je leur répondis vainement, que j'étois né dans un pays, où -l'on adoroit un seul Dieu, Intelligence suprême & bienfaisante, qui a -créé le monde & qui le gouverne; qui récompense dans une autre vie les -bonnes actions que l'homme a faites dans celle-ci; que notre culte -consistoit dans une reconnoissance & une soumission sans bornes, & dans -l'exercice habituel des vertus, c'est-à-dire de la modération, de la -tempérance, de l'humanité, de la bienfaisance & de la justice. Est-ce -tout? reprirent-ils: je leur dis que tout étoit renfermé dans ce peu de -mots. Eh quoi! votre Dieu, ajouterent-ils, n'a point fait de miracles? -Il a créé le Ciel & la Terre, répondis-je modestement; que voulez-vous -de plus? Quoi: point de Mystères, de Prêtres, de cérémonies! Je baissai -la tête, & leur dis que je ne les comprenois pas. Je les entendis alors -s'écrier entre eux: le pauvre homme! dans quel excès d'aveuglement, -d'ignorance & de barbarie il est plongé! Mon ami, me dit l'un d'eux, -nous avons pitié de votre état: nous voulons vous éclairer; remerciez -Dieu qui vous a conduit de sa main au milieu de nous, pour vous -instruire & vous convaincre de notre sainte & admirable religion. Notre -Dieu se nomme le Christ, nous nous appellons Catholiques, vous allez -voir Dieu. Mon étonnement seroit difficile à exprimer; eh quoi! vous me -ferez voir Dieu! Sans doute, répondirent-ils, vous le verrez tout comme -nous; nous n'avons pour cela que quatre pas à faire. - -Je les suivis donc: nous aprochions d'un édifice immense, ils me dirent -que c'étoit le Temple; je me fis expliquer ce mot: j'appris avec la plus -grande surprise, que c'étoit un bâtiment où résidoit leur Dieu. Et quoi! -leur dis-je, vous renfermez Dieu entre quatre murailles, cet Etre -immense, infini, qui anime, pénètre, environne des mondes sans nombre! -Ils me répondirent froidement: quand vous verrez notre Dieu, vous ne -serez plus si surpris. J'aperçus des portes, des serrures & des clefs à -l'entrée de l'édifice, j'en demandai l'explication. Quoi! le Dieu du -Ciel & de la Terre, vous le tenez sous la clef! Il le faut bien, -dirent-ils, sans cela on pourroit le voler, le profaner. Voler Dieu! le -profaner! Je passois d'étonnement en étonnement. - -Nous avancions dans ce qu'ils appelloient le Temple; je demandai où -étoit le Dieu qu'on devoit me faire voir. Un peu de patience, me dit-on; -on me conduisit à l'extrémité de l'édifice. - -Là sur une table élevée de quelques marches au dessus du sol, on me -montre une grande niche d'un travail riche & élégant: dans cette niche, -un cercle tout rayonnant d'or & de pierreries attire mes regards. Ce qui -m'étonnoit, c'étoit de voir ce cercle rempli d'une espece de morceau de -papier blanc: je leur demandai ce que c'étoit? C'est notre Dieu, -dirent-ils, le voilà: à genoux, Profane? adorez le Dieu de l'univers. - -J'avoue que je n'y voyois pas beaucoup de vraisemblance: cependant comme -j'ai toujours été avide de m'instruire, je pris la liberté de leur -demander, pourquoi ils croyoient que le morceau de papier fût Dieu -lui-même? - -Du papier, répliquèrent-ils, Blasphémateur! Ce que vous voyez, n'est -point du papier, c'est un morceau de pâte travaillé avec la plus fine -farine. Non moins étonné qu'auparavant, j'insistai & fis la même -demande, à l'égard de la feuille de pâte. - -Alors ils me dirent, vous ne savez donc pas, ignorant, que Dieu s'est -fait homme? Je leur jurai que j'en apprenois la premiére nouvelle. Je -leur demandai pourquoi il s'étoit fait homme? Il faut que vous sachiez, -reprirent-ils, que le premier homme mangea une pomme malgré la défense -de Dieu, & que toute sa postérité fut en conséquence condamnée à des -suplices éternels. Une autre fois les hommes se rendirent si coupables, -que Dieu se repentit de les avoir créés; & dans un moment d'humeur, il -les noya tous, à l'exception d'un très-petit nombre. La postérité de -ceux-ci n'en devint pas meilleure: Dieu continuoit à être irrité; il -s'agissoit de réconcilier le genre humain avec lui, & Dieu le fils se -fit homme pour appaiser Dieu le père. - -Cette famille Divine ne laissa pas que de m'étonner un peu; & la fille -de Dieu, dis-je alors, qu'est-elle devenue? Ils répondirent gravement, -Dieu n'a point de fille.--Ha ha! il n'a que des garçons. Mais dites-moi, -à quoi vous connoissez le sexe de ce fils.--Ils répondirent, Dieu est -incorporel, il n'a point de sexe, il n'en peut avoir.--Mais, -insistai-je, comment Dieu le père a-t-il produit le fils, qui ne peut -être ni garçon ni fille?--Il l'a engendré. Dieu le père a donc un sexe? -Il a donc une femme?--Rien de tout cela.--Oh! mes amis, ne vous servez -donc pas de termes qui désignent une opération toute corporelle; mais -passons là-dessus. Quand est-ce que le père a engendré le fils?--De -toute Eternité.--Mes amis, il y a encore ici quelque contradiction, il -n'y a pas moyen que l'engendreur & l'engendré soient précisément aussi -anciens l'un que l'autre. Accordez-moi au moins une minute.--Nous ne -vous accorderions pas une seconde.--Eh bien, passons encore, je n'aime -point à disputer sur ce que je n'entens pas; dites-moi à présent: votre -Dieu n'a-t-il point eu d'autre enfant?--Non, mais il y a dans la famille -une troisiéme personne, qui procéde du père & du fils.--Procéde! Je ne -comprens pas cela: elle n'est donc pas engendrée celle-là?--Non -vraiment, prenez garde à ce que vous dites, vous commettriez une -hérésie.--Eh bien, je vous passe encore votre procession, quoique je n'y -entende rien.--Oh! Monsieur, ce sont des Mystères.--Et qu'est-ce que des -Mystères?--Ecoutez bien, Monsieur, ce sont des choses que Dieu lui-même -a révélées aux hommes, tout exprès afin qu'ils n'y comprissent rien du -tout.--A merveille, Messieurs!--Il a voulu humilier leur -raison.--C'est-à-dire qu'il a voulu leur inspirer du mépris pour le bien -le plus précieux qu'ils tiennent de lui; & vous ne faites donc plus -aucun usage de votre raison.--Pardonnez-moi, il nous est ordonné de -l'employer dans toutes les choses de la vie, excepté lorsqu'il s'agit de -Religion, alors ce seroit un crime de la consulter.-- - -Toujours de mieux en mieux, mais vous avez donc trois Dieux?--Point du -tout; trois personnes, à la vérité, dont la premiére est le père, la -seconde le fils, le Verbe ou la parole, la troisiéme l'Esprit; mais -toutes les trois ne font qu'un seul Dieu; remarquez bien cela, car c'est -une chose importante.--Comment! comment! Messieurs, trois qui ne font -qu'un & un seul qui fait trois!--Oui, cela est, à la vérité, contre -toutes les régles de l'Arithmétique, mais vous concevez combien la -Théologie doit être au-dessus de cette petite science subalterne.--Fort -bien; & lorsque quelqu'un vous doit trois écus, êtes-vous contens s'il -ne vous en donne qu'un?--Oh! Monsieur, vous voulez rire, mais ce n'est -pas ici matiére à plaisanter; c'est encore un Mystère.--Oh! -tant...--Vous n'êtes pas au bout, c'est ce qui fait notre mérite; croire -ce qui est absurde, voilà, voilà ce qui peut flatter Dieu: d'ailleurs -nous sommes venus à bout d'expliquer tout cela & d'en rendre -raison.--Ah! pourriez-vous me faire voir ces explications?--Ah! cela -vous prendroit trop de tems. Il y a dix-sept cens ans que nous composons -sans cesse des volumes d'explication sur toutes ces matiéres; & le -croiriez-vous? il y a encore des milliers d'incrédules que nous ne -pouvons convaincre.--Eh mais! je vois un moyen de les ramener: -menacez-les de leur jetter les volumes à la tête, je parie qu'ils -viennent se soumettre à vos pieds. - -Mais revenons à votre troisiéme personne, comment l'appellez-vous?--Le -Saint Esprit.--S'est-il fait homme aussi?--Point du tout, il s'est fait -Pigeon:--Fort bien, mes amis, l'un me paroît aussi croyable que -l'autre.--Nous ne sommes pas bien assurés que ce fût sa forme naturelle, -mais toutes les fois qu'il s'est montré aux hommes, il n'a pas manqué de -revêtir celle-là.--Et vous tenez sans doute ce Dieu-là dans un -pigeonnier?--Point du tout, nous ne le tenons point du tout, non plus -que Dieu le père, que vous voyez peint là haut avec des cheveux blancs & -une longue barbe.--Vous peignez sans doute le fils avec la même barbe & -les mêmes cheveux blancs?--Oh! non, vous le voyez là sous la figure d'un -bel homme, d'âge viril, comme il convient.--Mais s'ils sont aussi -anciens l'un que l'autre, il me semble que le fils a autant de droit que -le père, à tous les vénérables signes de vieillesse.--Monsieur, il faut -de l'ordre en toutes choses: vous voudriez donc renverser les loix de la -nature & confondre le père avec le fils: celui-ci disoit toujours dans -sa course mortelle, que son père étoit plus grand que lui.--Et vous le -croyez pourtant son égal?--Sans doute, égal, plus grand; quand on veut -s'entendre, tout cela revient au même.-- - -On ne peut mieux raisonner: Et le fils s'est fait homme sans doute de -toute Eternité?--Quelle pitié! il n'y a que dix-sept cens ans.--De qui & -comment est-il né?--Mon cher Monsieur, il est né d'une Vierge.--Elle fut -très surprise sans doute?--Oh! vous jugez bien, mais un Ange, un Esprit -Céleste étoit venu heureusement pour la préparer: sans cela vous -concevez qu'elle seroit morte de frayeur & de honte en accouchant: vous -allez être bien surpris encore, cette Vierge étoit mariée.--Ah -pardonnez-moi, je le suis un peu moins que vous ne pensez: ce Mystére à -mon avis se comprend un peu mieux que les autres.--Ne plaisantez point, -son mari ne couchoit point avec elle; c'est encore une révélation.--Mais -enfin comment cette Vierge conçut-elle?--Par l'opération du St. -Esprit:--Eh bien, par exemple, voilà qui est clair, & l'expression est -de plus fort honnête; c'est-à-dire que le pigeon qui procéde du fils, a -ensuite produit le fils Dieu homme?--Vous y êtes précisément. Il faut -que vous ayez un talent naturel pour débrouiller les généalogies.--Le -fils d'une Vierge & d'un pigeon étoit véritablement un Dieu?--N'en -doutez pas, la chose est si claire, comme vous voyez.--Et cet homme -Dieu, de quelle espèce de femme nâquit-il?--D'une Charpentiére.--Ah! -j'en suis bien aise pour les Charpentiers; & où nâquit-il?--Dans une -étable, entre un boeuf & un âne, au mois de Décembre, par un très-grand -froid; mais Dieu n'abandonna pas son fils; l'âne & le boeuf souffloient -sur lui & le réchauffoient.--Et n'y avoit-il qu'un âne?--Non, -Monsieur.--Ah! je conçois bien, qu'ils n'étoient pas tous là; & quelle -vie mena-t-il ensuite?--Il passa trente ans dans la boutique de son père -à qui il étoit d'un grand secours dans tous ses ouvrages.--Vraiment je -crois que c'étoit de la besogne bien faite: ah! Messieurs, les belles -idées que vous avez de la Divinité!--Au bout de ces trente ans, il se -mit à prêcher le peuple dans les Campagnes, cela dura quelque tems; -ensuite les Magistrats se mirent de mauvaise humeur, parce qu'il disoit -dans ses sermons beaucoup de mal des gens riches & en place, & qu'il -prétendoit qu'ils iroient à tous les Diables: il prévit qu'il alloit -être mis en prison, & il sua de peur sang & eau.--Votre Dieu sua de -peur! Eh bien, voilà encore un beau trait dans son histoire.--On -l'arrêta, & par Sentence des Magistrats, après qu'on lui eut craché au -visage, il fut mis en croix entre deux voleurs.--Franchement, voilà un -Dieu en fâcheuse posture, ou en bien mauvaise compagnie! Et il -mourut?--Et il mourut.--Et il fut enterré?--Et il fut enterré.--Eh bien, -Messieurs, voilà donc qui est fini, votre Dieu est pendu, mort & -enterré, voilà son histoire terminée: je la trouve, d'honneur, on ne -peut pas plus amusante.--Monsieur, Monsieur, vous allez bien vite; il -mourut, il est vrai, pour engager Dieu le père à pardonner aux -hommes.--En considération de ce qu'ils avoient tué son fils: rien de -mieux imaginé en effet.--Mais aprenez que pour témoignage de sa -Divinité, il se ressuscita lui-même trois jours après sa mort.--En -public?--Non, secrettement.--Et quelles preuves en avez-vous?--Le récit -de ses Disciples.--Et que disoit tout le peuple?--Il nioit le -fait.--Fort bien, Messieurs, vous êtes aussi heureux en preuves qu'en -raisonnemens; & avoit-il fait d'autres miracles pendant sa vie.--Oh! -tant! il guérissoit tous les possédés, il séchoit les figuiers, il -envoyoit les Diables dans des troupeaux de cochons, il remplissoit de -poisson les filets de ses disciples, il remettoit très-proprement les -oreilles coupées, il changeoit l'eau en vin, lorsqu'il étoit prié -d'assister à des nôces: car il faut vous dire qu'il ne se faisoit pas -une peine de se trouver à des festins lorsqu'on l'en prioit.--Vraiment -pour un Dieu Charpentier, il étoit tout-à-fait aimable, & de plus je -vois qu'il se rendoit utile dans les maisons: c'est fort bien à lui: Et -voyoit-il des femmes?--Quelquefois, il étoit surtout fort indulgent pour -les femmes adultères, & sa meilleure amie étoit une Courtisanne -publique: il avoit gagné son ame, au point qu'elle ne voyoit plus que -lui.--Et mais! je suis assez content de ce miracle-là, il marque du -talent & un mérite caché.--Ah! vous dites bien, Monsieur, il aimoit tant -à se cacher, que jamais dans sa vie il n'a dit qu'il étoit Dieu.--Et -pourtant vous le croyez Dieu?--Sans toute: ses Sectateurs ont disputé -longtems sur cet important article: il en a été de même du St. Esprit, & -parce qu'il n'étoit point parlé de ces trois personnes Divines dans les -anciennes écritures. Le St. Esprit n'a été reconnu qu'après douze cens -ans: & quant à la Divinité de Jésus, il n'a fallu que trois cens ans de -disputes, de troubles, de massacres, pour décider la chose à son -avantage.--Ah! je suis charmé de cette fortune-là: elle s'est un peu -fait attendre, mais que Diable il me semble qu'il doit le dire lui-même; -sans cela c'est sa faute aussi: lorsqu'un Charpentier est Dieu, comment -veut-il qu'on le devine? Il me semble que ce seroit encore assez faire, -que de l'en croire sur sa parole; en vérité tous les Charpentiers du -monde n'en peuvent exiger davantage. - -Mais puisque vous aimez tant ce Dieu homme, sans doute il est né dans -votre pays?--Point du tout, il nâquit, il vécut dans une autre partie du -monde.--Il me semble que vous cherchez vos Dieux bien loin: apparemment -il avoit composé un corps de Doctrine & de Religion, que vous avez cru -devoir adopter?--Il n'a point fait de corps de Doctrine, il n'a point -enseigné de nouvelle Religion, il n'a rien composé, rien écrit; ne vous -avons-nous pas dit qu'il aimoit à cacher ses oeuvres? Mais à son défaut, -quelques-uns de ses disciples ont écrit son histoire, ses discours, ses -pensées.--Et c'est ce qui forme le code de votre Religion? elle y est -annoncée, définie, prescrite exactement?--Rien de tout cela, on n'y -trouve que quelques faits de sa vie: accompagnés de quelques préceptes -de morale, qu'il répandoit çà et là dans ses discours: il y dit lui-même -hautement & expressément, qu'il est venu accomplir la loi ancienne, & -non la changer.--Il y avoit donc avant lui une Religion particuliére -dans le pays où il prit naissance?--Oui vraiment.--C'est donc cette -Religion que vous suivez?--Nullement; la notre lui est opposée presque -dans tous les points.--Mais d'où vous est donc venue cette Religion -nouvelle que vous avouez vous-mêmes n'avoir pas été annoncée ni -enseignée par votre Dieu? C'est donc vous qui l'avez faite.--Nous avons -expliqué, commenté, interprété sans cesse pendant dix-sept cens ans, -tous les discours de notre Dieu, & nous en avons tiré une belle suite de -Dogmes & de Mystères tout nouveaux.--Et vous êtes tous d'accord dans ces -explications?--Ah! il s'en faut bien, nous n'avons pas cessé de -disputer, de combattre, de nous égorger pour ces diverses -interprétations.--Je suis fâché de vous le dire, mais voilà une Religion -qui ne paroît pas attirante; vous ne vous entendez pas les uns les -autres, & vous vous égorgez pour cela! Je suis fort mal édifié, je vous -l'avoue; il s'ensuivroit de vos principes que Dieu seroit venu exprès -parmi les hommes, pour les engager à se massacrer mutuellement. Votre -Dieu ne me plaît point du tout, mais je vois ce qui vous a fait adopter -une Religion si extraordinaire, c'est que les habitans où votre Dieu -prêcha, l'avoient tous embrassée?--C'est encore ce qui vous trompe; -notre Dieu n'y gagna qu'un très-petit nombre de Disciples, tous de la -lie du peuple: & ne vous avons-nous pas dit qu'il fut mis à mort par -ordre des Magistrats?--Quoi! Messieurs, ses discours n'ont pas été crus -par la Nation qu'il instruisoit?--Non, Monsieur.--Ses miracles n'ont pas -persuadé ceux qui en étoient témoins?--Non, Monsieur,--Et vous croyez à -toutes ces choses, vous qui êtes à mille lieues & à dix-sept cens ans de -distance?--Oh! Monsieur, il y a explication à tout. Il faut que vous -sachiez que Dieu avoit envoyé exprès son fils chez ce peuple, & qu'il -avoit exprès endurci le coeur de ce peuple, pour qu'il ne crût pas à son -fils.--Bien expliqué! en honneur, voilà qui me paroît satisfaisant à -l'excès. Faites-moi le plaisir de me dire quel étoit le nom de ce -peuple?--On l'appelloit le peuple Juif.--Je ne le connois point.--Oh! Je -le crois; il occupoit un si petit & si pauvre pays, que sa réputation -n'a pu faire beaucoup de chemin; mais il n'en étoit pas moins autrefois -le premier peuple de la Terre. Dieu l'avoit choisi parmi tous les -autres, pour en faire sa Nation favorite: il le gouvernoit par lui-même, -il parloit souvent à ses chefs, mais il ne leur montroit que son -derriére. Nous ne finirions pas, si nous voulions vous raconter tous les -prodiges qu'il ne cessoit d'opérer en leur faveur. - -Une fois entre autres qu'ils étoient au nombre de six cens mille -combattans, il leur donna les moyens de se sauver des mains des ennemis -qui les poursuivoient pour les avoir volés par ordre de Dieu.--Ah! -Monsieur, le beau miracle! Six cens mille combattans qui s'enfuient! -L'admirable idée que vous me donnez de cette brave Nation, & de son -Dieu!--Il la chérissoit à tel point, qu'à la moindre faute qu'elle -commettoit, il la livroit en proye aux peuples voisins, qui la -réduisoient en esclavage, ou la massacroient sans pitié; quelquefois -aussi par pure tendresse pour les Juifs, il leur ordonnoit de s'égorger -mutuellement, & il y en eut une fois vingt-trois mille mis à mort par -leurs propres concitoyens: & cela par les ordres de Dieu même. Il -commanda à un de leurs Rois de massacrer jusqu'au dernier homme d'une -Nation vaincue. Celui-ci eut l'audace de ne pas égorger des hommes hors -d'état de se défendre, il en fut puni: un fils de ce Roi mangea un peu -de miel un jour de bataille, il fut condamné à la mort. Le père & le -fils furent proscrits par leur Dieu justement irrité, qui choisit exprès -de sa main un nouveau Roi. Celui-ci à la vérité coucha avec la femme -d'un de ses Généraux, & fit massacrer le mari. - -Il eut de cette femme adultere un fils, qui rassembla sept cens femmes -dans son Sérail: mais Dieu les chérit toujours l'un & l'autre. Tous deux -furent comblés de bénédictions célestes. Notre Dieu homme avoit -l'honneur de descendre en droite ligne de cette femme adultere.--Ah! -Messieurs, vous me faites frémir.--Ne vous avons-nous pas déja dit que -la conduite de ce Dieu fut toujours mystérieuse, & qu'il s'est proposé -pour objet d'humilier la raison humaine? Le premier législateur de ce -peuple, & qui lui fut donné pour chef par Dieu même, étoit un assassin; -il n'en eut pas moins le don de faire des miracles sans nombre. Il -composa un très grand corps de Loix Civiles & Religieuses, que nous -conservons encore, & que nous révérons comme certainement inspirées par -la Divinité.--Et vous ne les suivez pas?--Non vraiment, nous les avons -en horreur ainsi que ceux qui les pratiquent. Il est vrai que ce peuple -avoit d'abord été choisi de Dieu, & tout le reste de la Terre rejetté: -ensuite toute la Terre a été appellée, & ce même peuple proscrit. -N'admirez-vous pas, Monsieur, la sagesse du Dieu que nous adorons? Nous -voulons aussi vous faire admirer sa bonté: il avoit défendu au peuple -Juif, sous les plus grandes peines, de manger du Cochon, & Dieu s'est -fait homme tout exprès pour changer cela. Depuis dix-sept cens ans, nous -mangeons du Cochon tant qu'il nous plait, & par reconnoissance nous -brûlons ceux qui n'en mangent pas.-- - -A merveille: mais expliquez-moi, je vous prie, ces mots _proscrits_, -_rejettés_, que je n'entens pas bien.--Ils signifient que tous ceux qui -n'adorent pas notre Dieu, & qui ne lui rendent pas le même culte que -nous, sont comdamnés dans l'autre vie à des flammes éternelles. - ---Je comprens: mais puisque tous les hommes ont été appellés à votre -nouvelle Religion, pourquoi n'a-t-elle jamais été connue dans le pays où -je suis né?--Mystère, monsieur, Mystère! Et croyez-vous être le seul, -qui n'ayez point connoissance de cette nouvelle religion?--Je l'imagine -du moins d'après vos principes.--Apprenez que le Christianisme a rampé -d'abord sur la terre pendant plusieurs siècles, ignoré, caché, répandu -lentement dans le peuple. Quelques Souverains l'adopterent: alors ses -progrès se firent plus rapidement & d'une maniere éclatante: mais dans -son plus haut point de grandeur, jamais il n'est parvenu à occuper la -quinzieme partie de la Terre.--Et les quatorze autres parties de la -Terre ne produisent que des damnés?--Rien n'est plus certain, & -gardez-vous bien d'en douter, vous seriez damné vous même.--Cela me -paroît bien dur: mais sans doute votre Dieu, votre religion ont été -annoncés à tous les peuples: c'est leur faute, s'ils persistent dans -l'erreur.--Vous vous pressez toujours trop tôt de juger: apprenez que -les trois quarts de la Terre n'ont jamais eu ni pu avoir connoissance de -notre religion, du moins pendant quinze-cens ans. Nous ignorions encor -l'art de la navigation, nous ne pouvions traverser les mers immenses qui -nous séparoient d'eux, pour aller les instruire de nos dogmes & de notre -culte.--Et ces gens-là étoient damnés pour n'avoir pas connu ce qu'ils -ne pouvoient pas connoître?--Sans doute: depuis trois siècles l'art de -naviguer nous a mis à portée d'aller instruire quelques-uns de ces -peuples, seulement sur les côtes; car il étoit impossible de pénétrer -bien avant dans les terres. Nous avons fait quelques Prosélites.--Et -ceux qui ne peuvent croire que trois ne font qu'un?--Mr. nous les -égorgeons, toutes les fois que nous sommes les plus forts.--Ah! -barbares!--Prenez garde à ce que vous dites: nous vengeons notre Dieu, -qu'ils ne veulent pas reconnoître: nous voulons lui gagner des ames; -elles resistent, il faut bien punir leur obstination.--Messieurs, -croyez-vous votre Dieu tout-puissant?--Certainement.--Il est -tout-puissant, & vous pensez qu'il a besoin de votre secours pour gagner -des ames, & vous vous chargez du soin de punir pour lui, & de le venger! -Quelle terrible inconséquence! Et votre Dieu vous a-t-il ordonné -expressément d'égorger vos freres en son nom?--Non pas précisément, mais -nous avons l'art d'interpréter ses volontés. On voit bien que vous ne -savez pas ce que c'est que le zèle de la gloire de Dieu, & l'extrême -envie de lui plaire.--Et le moyen que vous choisissez, c'est de -massacrer ses Créatures. - -Je frémissois de tant d'absurdités & d'horreurs: mais, faisant effort -sur moi-même, pour achever de m'instruire je leur demandai quel étoit -leur culte. Ils me dirent, vous l'allez voir, voilà le Prêtre qui monte -à l'autel, suivez les cérémonies. - -Je vis en effet cet homme singuliérement & richement vêtu, se courber, -se relever, se promener d'un côté à l'autre, lisant, marmotant des -paroles que je n'entendois pas: je leur dis, cet homme ne parle donc pas -votre langue?--Vraiment non, répondirent-ils; toutes nos prieres sont -dans une langue étrangere, qui n'est guere entendue que de la millieme -partie de la nation; & la plupart même des livres de notre religion sont -écrits dans un langage si ancien, que personne ne le comprend plus.--Je -témoignai ma surprise, mais on me répéta doucement, suivez les -cérémonies. Je vis alors le Prêtre prendre entre ses mains une grande -feuille de pâte. Je leur dis: est-ce encore là votre Dieu? Pas encore, -me repliqua-t-on; mais vous n'attendrez pas longtems.--Je redoublai -d'attention, pour voir comme on devenoit Dieu. Le Prêtre s'inclina, -marmota quelques mots, leva le morceau de pâte par dessus sa tête: tout -le monde étoit prosterné, on m'obligea d'en faire autant. Je ne -comprenois rien à tout cela. Cependant le Prêtre prit une coupe -d'argent, dans laquelle je lui avois vu mettre de l'eau & du vin; il -s'inclina encore, prononça des paroles, leva la coupe par dessus sa -tête. Interdit, étonné, je demandai l'explication de ce que je -voyois.--On me répondit, ce morceau de pâte que vous avez vu d'abord, & -que vous voyez encore, ce vin & cette eau qui sont renfermés -dans cette coupe, existoient tout-à-l'heure, & n'existent -plus.--Comment! ils n'existent plus, & je les vois comme je les voyois -auparavant!--N'importe, me dit-on, vos sens vous trompent: d'abord, -c'étoit en effet de la pâte, c'étoit du vin & de l'eau; à présent par le -moyen des paroles que le Prêtre vient de prononcer, cette pâte s'est -anéantie, elle est devenue le Corps même de notre Dieu: cette eau & ce -vin ont cessé d'être, ils sont devenus le sang de Dieu. Etes-vous au -fait à présent? Convenez que voilà un beau mystere.--Admirable en effet! -Le corps de Dieu d'un côté & son sang de l'autre! Que cela est -heureusement imaginé! Mais, Messieurs, êtes-vous bien assurés de ce que -vous me dites?--Comment en pouvez-vous douter? Le Prêtre a dit les -paroles.--Et votre Dieu est obligé de s'y soumettre, & de se rendre là à -point nommé?--Sans doute.--J'avois ouï dire que Dieu avoit créé l'homme, -& ici c'est l'homme qui crée Dieu.--Oui, Monsieur.--Et vous pouvez tous -opérer ce prodige.--Oh! non, il n'y a parmi nous que les Prêtres qui -ayent ce pouvoir.--Et qu'est-ce que les Prêtres?--Ce sont des hommes qui -embrassent cet état pour vivre, & à qui l'on donne dix sols pour faire -ce prodige.--Cela ne me paroît pas cher, & il ne le font apparemment -qu'une seule fois dans leur vie?--Point du tout, il le peuvent à toute -heure, à tout moment: mais pour l'ordinaire, il se contentent d'une -seule fois par jour.--En vérité cela me paroît bien modeste de leur -part. Vous avez donc chaque jour autant de Dieux que de Prêtres?--Vous y -êtes précisément.--Et avez-vous beaucoup de Prêtres?--Un nombre -presqu'infini.--Et par conséquent un nombre presqu'infini de Dieux. Ah! -Messieurs, la belle manufacture que vous avez là! Je suis dans un -étonnement.--Ne vous pressez pas de vous étonner, me dirent-ils, vous -n'êtes pas au bout.--Apparemment, leur dis-je alors, qu'il n'y a qu'un -seul de vos Prêtres qui fasse cette cérémonie à une heure fixée: votre -Dieu ne pourroit se trouver en deux endroits à la fois.--Vous vous -trompez encore: il y a peut-être, en ce moment même, cinq cens mille -Prêtres qui prononcent les mêmes paroles.--Et cinq cens mille Dieux -créés à la fois au même instant?--Oui, Monsieur, & c'est absolument un -seul & même Dieu partout.--Et les cinq cent mille Dieux ne font -qu'un?--A merveille, vous voyez bien que cela va tout seul, & que rien -n'est plus aisé à comprendre, vous l'avez saisi d'abord, mais ne perdez -pas le Prêtre de vue, & observez attentivement ce qu'il fait. - -Je levai les yeux, & je l'aperçus qui rompoit la feuille de pâte entre -ses doigts; je frémis, & ne pus m'empêcher de m'écrier: ah! Messieurs, -voilà le Prêtre qui casse les bras & les jambes à votre Dieu! Ils se -mirent à sourire & me dirent avec douleur: ne craignez rien, il l'a -divisé en trois parties, il est vrai, mais c'est sans lui faire aucun -mal: car le corps de Dieu se trouve à présent tout entier dans chacune -de ces trois parties, & vous devez convenir que cela se comprend aussi -aisément que tout le reste.--Je fus obligé de l'avouer. En même tems je -remarquai que le Prêtre mettoit un petit morceau de pâte dans la coupe -où étoit le sang; étonné encore, je leur dis: le voilà qui met le corps -dans le sang, & il me semble au contraire que c'est le sang qui devroit -être dans le corps. Ils se moquerent de moi, & me dirent de ne pas -insister sur ces bagatelles, & que j'allois voir bien autre chose. - -En effet je vis le Prêtre qui plioit proprement les deux grandes parties -de la feuille de pâte, l'une sur l'autre; il se frappa trois fois la -poitrine, il aprocha sa bouche: jugez de ma surprise! je le vis saisir -son Dieu entre les dents, lui faire craquer les os, le manger, le -dévorer, l'avaler enfin & l'absorber dans son estomach. On me dit, vous -voilà bien étonné: vous ignoriez qu'un homme pût manger Dieu: vous voyez -pourtant que cela est bientôt fait.--Ah! Messieurs, leur dis-je, il en a -mangé trente pour le moins, car j'ai bien vu qu'il l'a mâché assez -longtems, & il ne l'a pu sans le diviser entre ses dents; & vous venez -de me dire que dans chaque partie il reconnoissoit un Dieu tout -entier.--Eh bien! trente fois, me répondit-on.--J'avoue, repris-je -alors, qu'il étoit bien juste qu'il les mangeât, puisqu'il les avoit -faits. Mais comment n'a-t-il pu faire qu'une bouchée de ce corps tout -entier, ou plutôt de ces trente corps? Comment le goût de la chair de -cet homme Dieu ne l'a-t-il pas fait frémir?--Vous n'y êtes pas, -reprirent-ils: il n'a senti que le volume & le goût de la petite feuille -de pâte: ne vous avons-nous pas dit que toutes ses apparences -continuoient de subsister?--C'est-à-dire, que votre Dieu après avoir -fait un miracle pour venir là, en opére un second pour vous en faire -douter.--Oui, Monsieur, afin que nous ayons du mérite à croire.--Je -vois, Messieurs, que vous n'en êtes pas les dupes, & que vous ne donnez -pas dans ces pièges-là. Mais sans doute votre Dieu a enseigné -formellement & évidemment ce Dogme, il a institué distinctement le -Sacrifice & toutes les cérémonies, il a créé des Prêtres?--Rien de tout -cela: on ne trouve dans son histoire écrite par ses disciples, ni ces -sacrifices, ni ces mistères, ni ces Prêtres, ni ces prodiges sans -nombre: mais nous lisons dans cette histoire, qu'étant un soir à souper -avec ses amis il prit par forme de conversation un morceau de pain qu'il -partagea avec eux en leur disant: ceci est mon Corps, & quand vous ferez -ces choses, vous les ferez en mémoire de moi; il n'a jamais dit que ce -peu de mots sur cette importante matière. Cent auteurs ont travaillé, -ont écrit sur ce passage, & en ont enfin tiré cette admirable doctrine -que nous venons de vous enseigner.--Il falloit que ce fussent d'habiles -gens.--Oh! nous vous en faisons juge; il faut vous dire aussi, qu'ils -étoient tous prêtres.--C'est-à-dire de ceux qui se vantent de faire le -miracle?--Oui, Monsieur.--Eh mais! je suis un peu moins étonné que je -n'étois d'abord.--Malgré une autorité si décisive, des nations entieres -ont alteré, ont défiguré, ont nié ce dogme; il a fallu le défendre les -armes à la main, & il n'en a guère coûté que trois ou quatre cens mille -hommes, pour le conserver dans toute sa pureté chez quelques peuples -seulement, car il a été aboli chez beaucoup d'autres. - -Cependant un d'entre eux me tira doucement par la manche, & me dit: -suivez ce qui se passe à l'autel. J'obéis: le Prêtre tira une petite -clef de sa poche, il l'appliqua à une petite serrure, & ouvrit une -petite niche obscure qui étoit au milieu de l'autel; il s'inclina, porta -sa main dans la niche, & en retira un vase d'argent; il découvrit le -vase, & retira avec le bout des doigts une très-petite feuille de pâte, -se retourna vers les spectateurs, descendit de l'autel, s'aprocha d'une -balustrade couverte d'une nape; tous les assistans s'avancèrent l'un -après l'autre, prirent un bout de la nape sur leurs mains, baissérent -les yeux, levérent la tête, tirérent la langue: le Prêtre les parcouroit -tous, & leur plaçoit sur la langue le petit morceau de pâte. - -Quand tout cela fut fini, j'en demandai l'explication, selon mon usage: -ils me dirent tranquillement, ce sont autant de Dieux que nous avons -mangés: de quoi êtes-vous étonné? il me semble que chacun son Dieu ce -n'est pas trop.--Quoi! Messieurs, ce vase que le Prêtre a tiré de ce -petit cachot noir, étoit tout plein de Dieux?--Oui vraiment, tant qu'il -en peut tenir, tous couchés les uns sur les autres en attendant qu'on -les mange; tous les jours la table est dressée, comme vous voyez, la -nape est mise; & tout homme qui se sent en appétit spirituel peut venir -se régaler dévotement.--Le matin & l'après midi?--Le matin -seulement.--Ah! je comprens, vous ne mangez votre Dieu qu'à déjeuner: Et -dans tous vos Temples est-ce la même chose?--N'en doutez pas; dans tous -les pays où notre Religion est établie, il se consomme peut-être, bon -an, mal an, cent ou deux cent millions de Dieux. Répétez ce nombre -jusqu'à la fin du monde, ajoutez-y le grand nombre de siècles qui se -sont écoulés depuis l'établissement de notre culte, vous verrez des -milliards de milliards de morceaux de pâte, de Dieux, de métamorphoses, -de prodiges & d'estomachs humains changés en temples de la divinité. Ah! -Monsieur, l'admirable Religion! nos champs sont couverts de moissons, & -il n'y a pas un seul grain de bled qui ne puisse au besoin devenir un -Dieu.--Vous n'en dites pas assez, Messieurs; car d'après vos principes, -vous n'avez qu'à briser en particules insensibles tous les morceaux de -pâte, le tout sans faire aucun mal à votre Dieu, (car ce seroit bien -dommage) & en ce cas, vous multipliez vos Dieux comme les sables de la -mer. Je découvre encore que, comme il y a dans le sein de la terre une -infinité de portions de matiéres qui peuvent devenir du bled & de la -farine, toutes ces multitudes innombrables de particules n'attendent -qu'un heureux hazard, pour être autant de Dieux; j'apperçois dans un tas -de fumier des milliers d'Etres Divins possibles; vos latrines même en -regorgent; & il n'y a pas une partie de vos cadavres, qui ne puisse à -son tour devenir une Divinité.-- - -On ne peut pas mieux raisonner, dirent-ils alors: vous avez saisi toute -la fécondité des principes.--Mais, repris-je aussitôt, il me reste une -question à vous faire: quand vous avez mangé votre Dieu, vous êtes donc -vous-mêmes autant de Dieux ambulans: & s'il plaisoit à un de vos Prêtres -de se nourrir uniquement de cette pâte divine, tout son corps à la -longue ne seroit donc plus qu'une coagulation de dieux, & s'il alloit à -la garde-robe, ses excrémens seroient encore des Dieux, & vous tiendriez -sans doute à grand honneur de les manger?--Vous vous trompez ici, me -dirent-ils froidement.--Mais, Messieurs, comment la chose peut-elle -n'être pas ainsi? j'ai bien voulu ne pas vous contester la destruction & -l'anéantissement de votre pâte, de votre eau & de votre vin; mais Dieu -ne peut être ni détruit, ni anéanti; & s'il ne peut l'être, ma -conséquence est nécessaire & évidente. Puisque vous mangez Dieu, ou vous -le digérez ou vous le rendez par les selles, pardonnez-moi le terme.--Ni -l'un ni l'autre, me dirent-ils: notre Dieu, il est vrai, prend un -singulier plaisir à être mangé: on ne peut rien faire qui lui soit plus -agréable.--A la bonne heure, on ne dispute pas des goûts.--Mais, -Monsieur, de ce qu'il aime à entrer dans notre bouche, il ne s'ensuit -pas qu'il veuille s'enterrer dans notre estomach ni sortir par notre -derriére; notre Dieu est décent, & nous vous prions de croire qu'il -n'habita jamais dans un pot de chambre: écoutez bien comment la chose se -passe: aussitôt que Dieu est descendu dans notre estomach, la pâte, -l'eau & le vin, renaissent, & il n'est plus question de Dieu.--Il sort -sans doute par en-haut ou par en-bas?--Il ne sort point.--Il reste -donc?--Il ne reste pas non plus.--Que devient-il donc? car enfin il faut -qu'il sorte ou qu'il reste, ou bien qu'il s'anéantisse; & je vous avoue -qu'un Dieu qui s'anéantit, ne m'en impose point du tout, & qu'il me -donne très-mauvaise opinion de lui.--Prenez garde à ce que vous dites; -notre Dieu ne s'anéantit point.--Eh bien! je ne veux pas disputer, je me -bornerai à une expression, qui pourra peut-être vous satisfaire: il a -d'abord escamotté le pain & le vin, & il finit par s'escamotter -lui-même.--Le terme n'est pas noble, mais nous voulons bien vous le -passer, puisqu'il ne rend pas mal l'idée que nous avons de cet adorable -mystère: d'ailleurs il s'agit de vous gagner à notre sainte Religion, -nous vous devons quelque condescendance. Ne vous sentez-vous pas -merveilleusement édifié? notre Dieu ne vous paroît-il pas grand & -sublime? sa doctrine, sa vie, ses mystères, tout ne vous semble-t-il pas -marqué au coin de la Divinité? - -J'hésitois à répondre: allons, mon cher enfant, reprirent-ils, -soumettez-vous, ne résistez plus. Je craignois de les choquer, je ne -disois mot: alors ils s'approchèrent de moi avec un vase plein d'eau; il -me prièrent avec beaucoup de politesse de permettre que l'on versât -quelques goutes de cette eau sur ma tête. Je suis complaisant de mon -naturel, je ne fis aucune difficulté d'y consentir, d'autant plus qu'ils -paroissoient le souhaiter avec beaucoup d'empressement. L'eau fut -versée; ils m'essuyèrent ensuite très-proprement; ils me sautèrent au -col, ils s'écrioient, vous êtes notre frère, vous êtes Chrétien. - -Toute cette cérémonie finit par un grand dîner; un des Chapelains prit -beaucoup d'amitié pour moi en buvant; il me dit le secret de l'Eglise. -Toutes ces inepties, dit-il, furent inventées par des Fanatiques, & -protégées par des Fripons: Les uns & les autres trouvèrent leur compte à -tromper les hommes: les Energumènes nourissoient leur orgueil en faisant -des Prosélites: les gens adroits mirent l'argent des uns & des autres -dans leurs poches. Quand la folie & l'intérêt se joignent ensemble, cela -va loin; la raison est venue trop tard, elle n'a pu résister au torrent; -& nous serons le peuple le plus absurde de la terre, jusqu'à ce qu'enfin -la voix des honnêtes gens qui détestent ces infâmes, puisse se faire -entendre. - -Je levai les épaules de pitié! j'embrassai mon homme, & je retournai -bien vite dans mon pays. - - -FIN. - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Cathecumene, traduit du chinois, by Anonymous - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CATHECUMENE, TRADUIT DU CHINOIS *** - -***** This file should be named 44017-8.txt or 44017-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/0/1/44017/ - -Produced by Laurent Vogel (from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Cette question me surprit; -je leur demandai, s'il y en avoit deux: ma réponse les -fit sourire, & je vis qu'ils étoient étonnés de mon ignorance: +<p>Je tombai entre les mains d'un peuple rempli d'humanité: +je m'aperçus bientôt qu'il avoit perfectionné +tous les arts, qu'il pratiquoit les vertus, & qu'il étoit +doué des plus hautes lumieres où l'homme puisse atteindre. +Mon admiration égaloit ma reconnoissance; mais +hélas! il n'est que trop vrai, que l'homme décele toujours +par quelque endroit la foiblesse de son être.</p> + +<p>Ces gens-là avoient pris de l'amitié pour moi comme +j'en avois conçu pour eux; leur douceur, leur honnêteté +avoient gagné mon ame: ils me dirent un jour, +de quelle religion êtes vous? Cette question me surprit; +je leur demandai, s'il y en avoit deux: ma réponse les +fit sourire, & je vis qu'ils étoient étonnés de mon ignorance: ils ajouterent, adorez-vous des Dieux de bois, de -métal ou de pierre? Je haussai les épaules; ils prirent un -air de satisfaction, & poursuivirent: croyez-vous à Moïse +métal ou de pierre? Je haussai les épaules; ils prirent un +air de satisfaction, & poursuivirent: croyez-vous à Moïse qui fit massacrer vingt-trois mille de ses concitoyens par ordre de Dieu? Je fis un mouvement d'indignation; -ils continuerent & me demanderent, si j'étois disciple +ils continuerent & me demanderent, si j'étois disciple de Mahomet qui fendit la lune en deux, & qui la cacha -dans sa manche? Je ne répondis que par des signes -de mépris, qui parurent les satisfaire infiniment: êtes-vous -Chrétien? me dirent-ils enfin: Je repliquai, que +dans sa manche? Je ne répondis que par des signes +de mépris, qui parurent les satisfaire infiniment: êtes-vous +Chrétien? me dirent-ils enfin: Je repliquai, que je ne savois pas ce qu'ils vouloient dire: ils parurent fort -étonnés, & ils ajouterent, qu'ils ne connoissoient dans +étonnés, & ils ajouterent, qu'ils ne connoissoient dans le monde que quatre especes de religion. Vous n'en avez -donc point? me dirent-ils: je leur répondis vainement, -que j'étois né dans un pays, où l'on adoroit un seul Dieu, -Intelligence suprême & bienfaisante, qui a créé le -monde & qui le gouverne; qui récompense dans +donc point? me dirent-ils: je leur répondis vainement, +que j'étois né dans un pays, où l'on adoroit un seul Dieu, +Intelligence suprême & bienfaisante, qui a créé le +monde & qui le gouverne; qui récompense dans une autre vie les bonnes actions que l'homme a faites dans celle-ci; que notre culte consistoit dans une reconnoissance & une soumission sans bornes, & dans l'exercice -habituel des vertus, c'est-à-dire de la modération, -de la tempérance, de l'humanité, de la bienfaisance & +habituel des vertus, c'est-à -dire de la modération, +de la tempérance, de l'humanité, de la bienfaisance & de la justice. Est-ce tout? reprirent-ils: je leur dis que -tout étoit renfermé dans ce peu de mots. Eh quoi! votre +tout étoit renfermé dans ce peu de mots. Eh quoi! votre Dieu, ajouterent-ils, n'a point fait de miracles? Il a -créé le Ciel & la Terre, répondis-je modestement; que -voulez-vous de plus? Quoi: point de Mystères, de -Prêtres, de cérémonies! Je baissai la tête, & leur dis -que je ne les comprenois pas. Je les entendis alors s'écrier -entre eux: le pauvre homme! dans quel excès d'aveuglement, -d'ignorance & de barbarie il est plongé! Mon -ami, me dit l'un d'eux, nous avons pitié de votre état: -nous voulons vous éclairer; remerciez Dieu qui vous a +créé le Ciel & la Terre, répondis-je modestement; que +voulez-vous de plus? Quoi: point de Mystères, de +Prêtres, de cérémonies! Je baissai la tête, & leur dis +que je ne les comprenois pas. Je les entendis alors s'écrier +entre eux: le pauvre homme! dans quel excès d'aveuglement, +d'ignorance & de barbarie il est plongé! Mon +ami, me dit l'un d'eux, nous avons pitié de votre état: +nous voulons vous éclairer; remerciez Dieu qui vous a conduit de sa main au milieu de nous, pour vous instruire & vous convaincre de notre sainte & admirable religion. Notre Dieu se nomme le Christ, nous nous appellons -Catholiques, vous allez voir Dieu. Mon étonnement -seroit difficile à exprimer; eh quoi! vous me -ferez voir Dieu! Sans doute, répondirent-ils, vous le +Catholiques, vous allez voir Dieu. Mon étonnement +seroit difficile à exprimer; eh quoi! vous me +ferez voir Dieu! Sans doute, répondirent-ils, vous le verrez tout comme nous; nous n'avons pour cela que -quatre pas à faire.</p> +quatre pas à faire.</p> -<p>Je les suivis donc: nous aprochions d'un édifice immense, -ils me dirent que c'étoit le Temple; je me fis +<p>Je les suivis donc: nous aprochions d'un édifice immense, +ils me dirent que c'étoit le Temple; je me fis expliquer ce mot: j'appris avec la plus grande surprise, -que c'étoit un bâtiment où résidoit leur Dieu. Et quoi! +que c'étoit un bâtiment où résidoit leur Dieu. Et quoi! leur dis-je, vous renfermez Dieu entre quatre murailles, -cet Etre immense, infini, qui anime, pénètre, environne -des mondes sans nombre! Ils me répondirent froidement: +cet Etre immense, infini, qui anime, pénètre, environne +des mondes sans nombre! Ils me répondirent froidement: quand vous verrez notre Dieu, vous ne serez -plus si surpris. J'aperçus des portes, des serrures & des -clefs à l'entrée de l'édifice, j'en demandai l'explication. +plus si surpris. J'aperçus des portes, des serrures & des +clefs à l'entrée de l'édifice, j'en demandai l'explication. Quoi! le Dieu du Ciel & de la Terre, vous le tenez sous la clef! Il le faut bien, dirent-ils, sans cela on pourroit le voler, le profaner. Voler Dieu! le profaner! -Je passois d'étonnement en étonnement.</p> +Je passois d'étonnement en étonnement.</p> <p>Nous avancions dans ce qu'ils appelloient le Temple; je -demandai où étoit le Dieu qu'on devoit me faire voir. -Un peu de patience, me dit-on; on me conduisit à l'extrémité -de l'édifice.</p> +demandai où étoit le Dieu qu'on devoit me faire voir. +Un peu de patience, me dit-on; on me conduisit à l'extrémité +de l'édifice.</p> -<p>Là sur une table élevée de quelques marches au dessus +<p>Là sur une table élevée de quelques marches au dessus du sol, on me montre une grande niche d'un travail -riche & élégant: dans cette niche, un cercle tout rayonnant +riche & élégant: dans cette niche, un cercle tout rayonnant d'or & de pierreries attire mes regards. Ce qui -m'étonnoit, c'étoit de voir ce cercle rempli d'une espece +m'étonnoit, c'étoit de voir ce cercle rempli d'une espece de morceau de papier blanc: je leur demandai ce -que c'étoit? C'est notre Dieu, dirent-ils, le voilà: à +que c'étoit? C'est notre Dieu, dirent-ils, le voilà : à genoux, Profane? adorez le Dieu de l'univers.</p> <p>J'avoue que je n'y voyois pas beaucoup de vraisemblance: -cependant comme j'ai toujours été avide -de m'instruire, je pris la liberté de leur demander, -pourquoi ils croyoient que le morceau de papier fût -Dieu lui-même?</p> +cependant comme j'ai toujours été avide +de m'instruire, je pris la liberté de leur demander, +pourquoi ils croyoient que le morceau de papier fût +Dieu lui-même?</p> -<p>Du papier, répliquèrent-ils, Blasphémateur! Ce +<p>Du papier, répliquèrent-ils, Blasphémateur! Ce que vous voyez, n'est point du papier, c'est un morceau -de pâte travaillé avec la plus fine farine. Non -moins étonné qu'auparavant, j'insistai & fis la même -demande, à l'égard de la feuille de pâte.</p> +de pâte travaillé avec la plus fine farine. Non +moins étonné qu'auparavant, j'insistai & fis la même +demande, à l'égard de la feuille de pâte.</p> <p>Alors ils me dirent, vous ne savez donc pas, ignorant, que Dieu s'est fait homme? Je leur jurai -que j'en apprenois la premiére nouvelle. Je leur demandai -pourquoi il s'étoit fait homme? Il faut que +que j'en apprenois la premiére nouvelle. Je leur demandai +pourquoi il s'étoit fait homme? Il faut que vous sachiez, reprirent-ils, que le premier homme -mangea une pomme malgré la défense de Dieu, & -que toute sa postérité fut en conséquence condamnée -à des suplices éternels. Une autre fois les hommes +mangea une pomme malgré la défense de Dieu, & +que toute sa postérité fut en conséquence condamnée +à des suplices éternels. Une autre fois les hommes se rendirent si coupables, que Dieu se repentit de les -avoir créés; & dans un moment d'humeur, il les -noya tous, à l'exception d'un très-petit nombre. La -postérité de ceux-ci n'en devint pas meilleure: Dieu -continuoit à être irrité; il s'agissoit de réconcilier le +avoir créés; & dans un moment d'humeur, il les +noya tous, à l'exception d'un très-petit nombre. La +postérité de ceux-ci n'en devint pas meilleure: Dieu +continuoit à être irrité; il s'agissoit de réconcilier le genre humain avec lui, & Dieu le fils se fit homme -pour appaiser Dieu le père.</p> +pour appaiser Dieu le père.</p> -<p>Cette famille Divine ne laissa pas que de m'étonner +<p>Cette famille Divine ne laissa pas que de m'étonner un peu; & la fille de Dieu, dis-je alors, -qu'est-elle devenue? Ils répondirent gravement, Dieu -n'a point de fille.—Ha ha! il n'a que des garçons. -Mais dites-moi, à quoi vous connoissez le sexe de -ce fils.—Ils répondirent, Dieu est incorporel, il n'a +qu'est-elle devenue? Ils répondirent gravement, Dieu +n'a point de fille.—Ha ha! il n'a que des garçons. +Mais dites-moi, à quoi vous connoissez le sexe de +ce fils.—Ils répondirent, Dieu est incorporel, il n'a point de sexe, il n'en peut avoir.—Mais, insistai-je, -comment Dieu le père a-t-il produit le fils, -qui ne peut être ni garçon ni fille?—Il l'a engendré. -Dieu le père a donc un sexe? Il a donc une femme?—Rien +comment Dieu le père a-t-il produit le fils, +qui ne peut être ni garçon ni fille?—Il l'a engendré. +Dieu le père a donc un sexe? Il a donc une femme?—Rien de tout cela.—Oh! mes amis, ne -vous servez donc pas de termes qui désignent une opération -toute corporelle; mais passons là-dessus. Quand -est-ce que le père a engendré le fils?—De toute -Eternité.—Mes amis, il y a encore ici quelque contradiction, +vous servez donc pas de termes qui désignent une opération +toute corporelle; mais passons là -dessus. Quand +est-ce que le père a engendré le fils?—De toute +Eternité.—Mes amis, il y a encore ici quelque contradiction, il n'y a pas moyen que l'engendreur & -l'engendré soient précisément aussi anciens l'un que +l'engendré soient précisément aussi anciens l'un que l'autre. Accordez-moi au moins une minute.—Nous ne vous accorderions pas une seconde.—Eh bien, -passons encore, je n'aime point à disputer sur ce que -je n'entens pas; dites-moi à présent: votre Dieu n'a-t-il +passons encore, je n'aime point à disputer sur ce que +je n'entens pas; dites-moi à présent: votre Dieu n'a-t-il point eu d'autre enfant?—Non, mais il y a dans -la famille une troisiéme personne, qui procéde du -père & du fils.—Procéde! Je ne comprens pas cela: -elle n'est donc pas engendrée celle-là?—Non vraiment, -prenez garde à ce que vous dites, vous commettriez -une hérésie.—Eh bien, je vous passe encore +la famille une troisiéme personne, qui procéde du +père & du fils.—Procéde! Je ne comprens pas cela: +elle n'est donc pas engendrée celle-là ?—Non vraiment, +prenez garde à ce que vous dites, vous commettriez +une hérésie.—Eh bien, je vous passe encore votre procession, quoique je n'y entende rien.—Oh! -Monsieur, ce sont des Mystères.—Et qu'est-ce que -des Mystères?—Ecoutez bien, Monsieur, ce sont -des choses que Dieu lui-même a révélées aux hommes, -tout exprès afin qu'ils n'y comprissent rien du +Monsieur, ce sont des Mystères.—Et qu'est-ce que +des Mystères?—Ecoutez bien, Monsieur, ce sont +des choses que Dieu lui-même a révélées aux hommes, +tout exprès afin qu'ils n'y comprissent rien du tout.—A merveille, Messieurs!—Il a voulu humilier -leur raison.—C'est-à-dire qu'il a voulu leur -inspirer du mépris pour le bien le plus précieux qu'ils +leur raison.—C'est-à -dire qu'il a voulu leur +inspirer du mépris pour le bien le plus précieux qu'ils tiennent de lui; & vous ne faites donc plus aucun usage de votre raison.—Pardonnez-moi, il nous est -ordonné de l'employer dans toutes les choses de la -vie, excepté lorsqu'il s'agit de Religion, alors ce seroit +ordonné de l'employer dans toutes les choses de la +vie, excepté lorsqu'il s'agit de Religion, alors ce seroit un crime de la consulter.—</p> <p>Toujours de mieux en mieux, mais vous avez donc trois Dieux?—Point du tout; trois personnes, -à la vérité, dont la premiére est le père, la seconde -le fils, le Verbe ou la parole, la troisiéme l'Esprit; +à la vérité, dont la premiére est le père, la seconde +le fils, le Verbe ou la parole, la troisiéme l'Esprit; mais toutes les trois ne font qu'un seul Dieu; remarquez bien cela, car c'est une chose importante.—Comment! comment! Messieurs, trois qui ne font -qu'un & un seul qui fait trois!—Oui, cela est, à la -vérité, contre toutes les régles de l'Arithmétique, -mais vous concevez combien la Théologie doit être +qu'un & un seul qui fait trois!—Oui, cela est, à la +vérité, contre toutes les régles de l'Arithmétique, +mais vous concevez combien la Théologie doit être au-dessus de cette petite science subalterne.—Fort -bien; & lorsque quelqu'un vous doit trois écus, êtes-vous +bien; & lorsque quelqu'un vous doit trois écus, êtes-vous contens s'il ne vous en donne qu'un?—Oh! -Monsieur, vous voulez rire, mais ce n'est pas ici matiére -à plaisanter; c'est encore un Mystère.—Oh! -tant…—Vous n'êtes pas au bout, c'est ce qui fait -notre mérite; croire ce qui est absurde, voilà, voilà +Monsieur, vous voulez rire, mais ce n'est pas ici matiére +à plaisanter; c'est encore un Mystère.—Oh! +tant…—Vous n'êtes pas au bout, c'est ce qui fait +notre mérite; croire ce qui est absurde, voilà , voilà ce qui peut flatter Dieu: d'ailleurs nous sommes venus -à bout d'expliquer tout cela & d'en rendre raison.—Ah! +à bout d'expliquer tout cela & d'en rendre raison.—Ah! pourriez-vous me faire voir ces explications?—Ah! cela vous prendroit trop de tems. Il y a dix-sept cens ans que nous composons sans cesse des volumes -d'explication sur toutes ces matiéres; & le croiriez-vous? -il y a encore des milliers d'incrédules que +d'explication sur toutes ces matiéres; & le croiriez-vous? +il y a encore des milliers d'incrédules que nous ne pouvons convaincre.—Eh mais! je vois un moyen de les ramener: menacez-les de leur jetter -les volumes à la tête, je parie qu'ils viennent se soumettre -à vos pieds.</p> +les volumes à la tête, je parie qu'ils viennent se soumettre +à vos pieds.</p> -<p>Mais revenons à votre troisiéme personne, comment +<p>Mais revenons à votre troisiéme personne, comment l'appellez-vous?—Le Saint Esprit.—S'est-il fait homme aussi?—Point du tout, il s'est fait Pigeon:—Fort -bien, mes amis, l'un me paroît aussi croyable que -l'autre.—Nous ne sommes pas bien assurés que ce -fût sa forme naturelle, mais toutes les fois qu'il s'est -montré aux hommes, il n'a pas manqué de revêtir -celle-là.—Et vous tenez sans doute ce Dieu-là dans +bien, mes amis, l'un me paroît aussi croyable que +l'autre.—Nous ne sommes pas bien assurés que ce +fût sa forme naturelle, mais toutes les fois qu'il s'est +montré aux hommes, il n'a pas manqué de revêtir +celle-là .—Et vous tenez sans doute ce Dieu-là dans un pigeonnier?—Point du tout, nous ne le tenons point -du tout, non plus que Dieu le père, que vous voyez -peint là haut avec des cheveux blancs & une +du tout, non plus que Dieu le père, que vous voyez +peint là haut avec des cheveux blancs & une longue barbe.—Vous peignez sans doute le fils avec -la même barbe & les mêmes cheveux blancs?—Oh! -non, vous le voyez là sous la figure d'un bel homme, -d'âge viril, comme il convient.—Mais s'ils sont +la même barbe & les mêmes cheveux blancs?—Oh! +non, vous le voyez là sous la figure d'un bel homme, +d'âge viril, comme il convient.—Mais s'ils sont aussi anciens l'un que l'autre, il me semble que le -fils a autant de droit que le père, à tous les vénérables +fils a autant de droit que le père, à tous les vénérables signes de vieillesse.—Monsieur, il faut de l'ordre en toutes choses: vous voudriez donc renverser -les loix de la nature & confondre le père avec +les loix de la nature & confondre le père avec le fils: celui-ci disoit toujours dans sa course mortelle, -que son père étoit plus grand que lui.—Et -vous le croyez pourtant son égal?—Sans doute, -égal, plus grand; quand on veut s'entendre, tout -cela revient au même.—</p> +que son père étoit plus grand que lui.—Et +vous le croyez pourtant son égal?—Sans doute, +égal, plus grand; quand on veut s'entendre, tout +cela revient au même.—</p> <p>On ne peut mieux raisonner: Et le fils s'est fait -homme sans doute de toute Eternité?—Quelle pitié! +homme sans doute de toute Eternité?—Quelle pitié! il n'y a que dix-sept cens ans.—De qui & -comment est-il né?—Mon cher Monsieur, il est né -d'une Vierge.—Elle fut très surprise sans doute?—Oh! +comment est-il né?—Mon cher Monsieur, il est né +d'une Vierge.—Elle fut très surprise sans doute?—Oh! vous jugez bien, mais un Ange, un Esprit -Céleste étoit venu heureusement pour la préparer: sans +Céleste étoit venu heureusement pour la préparer: sans cela vous concevez qu'elle seroit morte de frayeur -& de honte en accouchant: vous allez être bien surpris -encore, cette Vierge étoit mariée.—Ah pardonnez-moi, +& de honte en accouchant: vous allez être bien surpris +encore, cette Vierge étoit mariée.—Ah pardonnez-moi, je le suis un peu moins que vous ne -pensez: ce Mystére à mon avis se comprend un peu +pensez: ce Mystére à mon avis se comprend un peu mieux que les autres.—Ne plaisantez point, son mari ne couchoit point avec elle; c'est encore une -révélation.—Mais enfin comment cette Vierge conçut-elle?—Par -l'opération du St. Esprit:—Eh -bien, par exemple, voilà qui est clair, & l'expression -est de plus fort honnête; c'est-à-dire que le -pigeon qui procéde du fils, a ensuite produit le fils -Dieu homme?—Vous y êtes précisément. Il faut -que vous ayez un talent naturel pour débrouiller les -généalogies.—Le fils d'une Vierge & d'un pigeon -étoit véritablement un Dieu?—N'en doutez pas, +révélation.—Mais enfin comment cette Vierge conçut-elle?—Par +l'opération du St. Esprit:—Eh +bien, par exemple, voilà qui est clair, & l'expression +est de plus fort honnête; c'est-à -dire que le +pigeon qui procéde du fils, a ensuite produit le fils +Dieu homme?—Vous y êtes précisément. Il faut +que vous ayez un talent naturel pour débrouiller les +généalogies.—Le fils d'une Vierge & d'un pigeon +étoit véritablement un Dieu?—N'en doutez pas, la chose est si claire, comme vous voyez.—Et cet -homme Dieu, de quelle espèce de femme nâquit-il?—D'une -Charpentiére.—Ah! j'en suis bien aise pour -les Charpentiers; & où nâquit-il?—Dans une étable, -entre un bœuf & un âne, au mois de Décembre, -par un très-grand froid; mais Dieu n'abandonna -pas son fils; l'âne & le bœuf souffloient sur lui -& le réchauffoient.—Et n'y avoit-il qu'un âne?—Non, -Monsieur.—Ah! je conçois bien, qu'ils n'étoient -pas tous là; & quelle vie mena-t-il ensuite?—Il -passa trente ans dans la boutique de son père à -qui il étoit d'un grand secours dans tous ses ouvrages.—Vraiment -je crois que c'étoit de la besogne -bien faite: ah! Messieurs, les belles idées que vous -avez de la Divinité!—Au bout de ces trente ans, -il se mit à prêcher le peuple dans les Campagnes, +homme Dieu, de quelle espèce de femme nâquit-il?—D'une +Charpentiére.—Ah! j'en suis bien aise pour +les Charpentiers; & où nâquit-il?—Dans une étable, +entre un bœuf & un âne, au mois de Décembre, +par un très-grand froid; mais Dieu n'abandonna +pas son fils; l'âne & le bœuf souffloient sur lui +& le réchauffoient.—Et n'y avoit-il qu'un âne?—Non, +Monsieur.—Ah! je conçois bien, qu'ils n'étoient +pas tous là ; & quelle vie mena-t-il ensuite?—Il +passa trente ans dans la boutique de son père à +qui il étoit d'un grand secours dans tous ses ouvrages.—Vraiment +je crois que c'étoit de la besogne +bien faite: ah! Messieurs, les belles idées que vous +avez de la Divinité!—Au bout de ces trente ans, +il se mit à prêcher le peuple dans les Campagnes, cela dura quelque tems; ensuite les Magistrats se mirent de mauvaise humeur, parce qu'il disoit dans ses sermons beaucoup de mal des gens riches & en place, -& qu'il prétendoit qu'ils iroient à tous les Diables: -il prévit qu'il alloit être mis en prison, & il +& qu'il prétendoit qu'ils iroient à tous les Diables: +il prévit qu'il alloit être mis en prison, & il sua de peur sang & eau.—Votre Dieu sua de peur! -Eh bien, voilà encore un beau trait dans son histoire.—On -l'arrêta, & par Sentence des Magistrats, -après qu'on lui eut craché au visage, il fut mis en -croix entre deux voleurs.—Franchement, voilà un -Dieu en fâcheuse posture, ou en bien mauvaise compagnie! +Eh bien, voilà encore un beau trait dans son histoire.—On +l'arrêta, & par Sentence des Magistrats, +après qu'on lui eut craché au visage, il fut mis en +croix entre deux voleurs.—Franchement, voilà un +Dieu en fâcheuse posture, ou en bien mauvaise compagnie! Et il mourut?—Et il mourut.—Et il fut -enterré?—Et il fut enterré.—Eh bien, Messieurs, -voilà donc qui est fini, votre Dieu est pendu, mort -& enterré, voilà son histoire terminée: je la trouve, +enterré?—Et il fut enterré.—Eh bien, Messieurs, +voilà donc qui est fini, votre Dieu est pendu, mort +& enterré, voilà son histoire terminée: je la trouve, d'honneur, on ne peut pas plus amusante.—Monsieur, Monsieur, vous allez bien vite; il mourut, il -est vrai, pour engager Dieu le père à pardonner aux -hommes.—En considération de ce qu'ils avoient tué -son fils: rien de mieux imaginé en effet.—Mais -aprenez que pour témoignage de sa Divinité, il se -ressuscita lui-même trois jours après sa mort.—En public?—Non, +est vrai, pour engager Dieu le père à pardonner aux +hommes.—En considération de ce qu'ils avoient tué +son fils: rien de mieux imaginé en effet.—Mais +aprenez que pour témoignage de sa Divinité, il se +ressuscita lui-même trois jours après sa mort.—En public?—Non, secrettement.—Et quelles preuves -en avez-vous?—Le récit de ses Disciples.—Et +en avez-vous?—Le récit de ses Disciples.—Et que disoit tout le peuple?—Il nioit le fait.—Fort -bien, Messieurs, vous êtes aussi heureux en preuves +bien, Messieurs, vous êtes aussi heureux en preuves qu'en raisonnemens; & avoit-il fait d'autres miracles -pendant sa vie.—Oh! tant! il guérissoit tous les -possédés, il séchoit les figuiers, il envoyoit les Diables +pendant sa vie.—Oh! tant! il guérissoit tous les +possédés, il séchoit les figuiers, il envoyoit les Diables dans des troupeaux de cochons, il remplissoit -de poisson les filets de ses disciples, il remettoit très-proprement -les oreilles coupées, il changeoit l'eau en -vin, lorsqu'il étoit prié d'assister à des nôces: car il +de poisson les filets de ses disciples, il remettoit très-proprement +les oreilles coupées, il changeoit l'eau en +vin, lorsqu'il étoit prié d'assister à des nôces: car il faut vous dire qu'il ne se faisoit pas une peine de -se trouver à des festins lorsqu'on l'en prioit.—Vraiment -pour un Dieu Charpentier, il étoit tout-à-fait +se trouver à des festins lorsqu'on l'en prioit.—Vraiment +pour un Dieu Charpentier, il étoit tout-à -fait aimable, & de plus je vois qu'il se rendoit utile dans -les maisons: c'est fort bien à lui: Et voyoit-il -des femmes?—Quelquefois, il étoit surtout fort indulgent -pour les femmes adultères, & sa meilleure -amie étoit une Courtisanne publique: il avoit gagné +les maisons: c'est fort bien à lui: Et voyoit-il +des femmes?—Quelquefois, il étoit surtout fort indulgent +pour les femmes adultères, & sa meilleure +amie étoit une Courtisanne publique: il avoit gagné son ame, au point qu'elle ne voyoit plus que lui.—Et -mais! je suis assez content de ce miracle-là, il -marque du talent & un mérite caché.—Ah! vous -dites bien, Monsieur, il aimoit tant à se cacher, que -jamais dans sa vie il n'a dit qu'il étoit Dieu.—Et +mais! je suis assez content de ce miracle-là , il +marque du talent & un mérite caché.—Ah! vous +dites bien, Monsieur, il aimoit tant à se cacher, que +jamais dans sa vie il n'a dit qu'il étoit Dieu.—Et pourtant vous le croyez Dieu?—Sans toute: ses Sectateurs -ont disputé longtems sur cet important article: -il en a été de même du St. Esprit, & parce qu'il -n'étoit point parlé de ces trois personnes Divines dans -les anciennes écritures. Le St. Esprit n'a été reconnu -qu'après douze cens ans: & quant à la Divinité -de Jésus, il n'a fallu que trois cens ans de disputes, -de troubles, de massacres, pour décider la chose -à son avantage.—Ah! je suis charmé de cette fortune-là: +ont disputé longtems sur cet important article: +il en a été de même du St. Esprit, & parce qu'il +n'étoit point parlé de ces trois personnes Divines dans +les anciennes écritures. Le St. Esprit n'a été reconnu +qu'après douze cens ans: & quant à la Divinité +de Jésus, il n'a fallu que trois cens ans de disputes, +de troubles, de massacres, pour décider la chose +à son avantage.—Ah! je suis charmé de cette fortune-là : elle s'est un peu fait attendre, mais que Diable -il me semble qu'il doit le dire lui-même; sans cela +il me semble qu'il doit le dire lui-même; sans cela c'est sa faute aussi: lorsqu'un Charpentier est Dieu, comment veut-il qu'on le devine? Il me semble que ce seroit encore assez faire, que de l'en croire sur -sa parole; en vérité tous les Charpentiers du monde +sa parole; en vérité tous les Charpentiers du monde n'en peuvent exiger davantage.</p> <p>Mais puisque vous aimez tant ce Dieu homme, sans -doute il est né dans votre pays?—Point du tout, il -nâquit, il vécut dans une autre partie du monde.—Il +doute il est né dans votre pays?—Point du tout, il +nâquit, il vécut dans une autre partie du monde.—Il me semble que vous cherchez vos Dieux bien loin: -apparemment il avoit composé un corps de Doctrine +apparemment il avoit composé un corps de Doctrine & de Religion, que vous avez cru devoir adopter?—Il n'a point fait de corps de Doctrine, il n'a point -enseigné de nouvelle Religion, il n'a rien composé, -rien écrit; ne vous avons-nous pas dit qu'il aimoit à -cacher ses œuvres? Mais à son défaut, quelques-uns -de ses disciples ont écrit son histoire, ses discours, -ses pensées.—Et c'est ce qui forme le code de -votre Religion? elle y est annoncée, définie, prescrite +enseigné de nouvelle Religion, il n'a rien composé, +rien écrit; ne vous avons-nous pas dit qu'il aimoit à +cacher ses œuvres? Mais à son défaut, quelques-uns +de ses disciples ont écrit son histoire, ses discours, +ses pensées.—Et c'est ce qui forme le code de +votre Religion? elle y est annoncée, définie, prescrite exactement?—Rien de tout cela, on n'y trouve -que quelques faits de sa vie: accompagnés de quelques -préceptes de morale, qu'il répandoit çà et là -dans ses discours: il y dit lui-même hautement & -expressément, qu'il est venu accomplir la loi ancienne, +que quelques faits de sa vie: accompagnés de quelques +préceptes de morale, qu'il répandoit çà et là +dans ses discours: il y dit lui-même hautement & +expressément, qu'il est venu accomplir la loi ancienne, & non la changer.—Il y avoit donc avant -lui une Religion particuliére dans le pays où il prit +lui une Religion particuliére dans le pays où il prit naissance?—Oui vraiment.—C'est donc cette Religion que vous suivez?—Nullement; la notre lui -est opposée presque dans tous les points.—Mais d'où +est opposée presque dans tous les points.—Mais d'où vous est donc venue cette Religion nouvelle que vous -avouez vous-mêmes n'avoir pas été annoncée ni enseignée +avouez vous-mêmes n'avoir pas été annoncée ni enseignée par votre Dieu? C'est donc vous qui l'avez -faite.—Nous avons expliqué, commenté, interprété +faite.—Nous avons expliqué, commenté, interprété sans cesse pendant dix-sept cens ans, tous les discours -de notre Dieu, & nous en avons tiré une belle suite -de Dogmes & de Mystères tout nouveaux.—Et vous -êtes tous d'accord dans ces explications?—Ah! il s'en -faut bien, nous n'avons pas cessé de disputer, de combattre, -de nous égorger pour ces diverses interprétations.—Je -suis fâché de vous le dire, mais voilà -une Religion qui ne paroît pas attirante; vous ne +de notre Dieu, & nous en avons tiré une belle suite +de Dogmes & de Mystères tout nouveaux.—Et vous +êtes tous d'accord dans ces explications?—Ah! il s'en +faut bien, nous n'avons pas cessé de disputer, de combattre, +de nous égorger pour ces diverses interprétations.—Je +suis fâché de vous le dire, mais voilà +une Religion qui ne paroît pas attirante; vous ne vous entendez pas les uns les autres, & vous vous -égorgez pour cela! Je suis fort mal édifié, je vous l'avoue; +égorgez pour cela! Je suis fort mal édifié, je vous l'avoue; il s'ensuivroit de vos principes que Dieu seroit -venu exprès parmi les hommes, pour les engager à -se massacrer mutuellement. Votre Dieu ne me plaît +venu exprès parmi les hommes, pour les engager à +se massacrer mutuellement. Votre Dieu ne me plaît point du tout, mais je vois ce qui vous a fait adopter une Religion si extraordinaire, c'est que les habitans -où votre Dieu prêcha, l'avoient tous embrassée?—C'est +où votre Dieu prêcha, l'avoient tous embrassée?—C'est encore ce qui vous trompe; notre Dieu -n'y gagna qu'un très-petit nombre de Disciples, tous +n'y gagna qu'un très-petit nombre de Disciples, tous de la lie du peuple: & ne vous avons-nous pas dit -qu'il fut mis à mort par ordre des Magistrats?—Quoi! -Messieurs, ses discours n'ont pas été crus par +qu'il fut mis à mort par ordre des Magistrats?—Quoi! +Messieurs, ses discours n'ont pas été crus par la Nation qu'il instruisoit?—Non, Monsieur.—Ses -miracles n'ont pas persuadé ceux qui en étoient -témoins?—Non, Monsieur,—Et vous croyez à -toutes ces choses, vous qui êtes à mille lieues & à +miracles n'ont pas persuadé ceux qui en étoient +témoins?—Non, Monsieur,—Et vous croyez à +toutes ces choses, vous qui êtes à mille lieues & à dix-sept cens ans de distance?—Oh! Monsieur, il -y a explication à tout. Il faut que vous sachiez que -Dieu avoit envoyé exprès son fils chez ce peuple, & -qu'il avoit exprès endurci le cœur de ce peuple, pour -qu'il ne crût pas à son fils.—Bien expliqué! en -honneur, voilà qui me paroît satisfaisant à l'excès. Faites-moi -le plaisir de me dire quel étoit le nom de +y a explication à tout. Il faut que vous sachiez que +Dieu avoit envoyé exprès son fils chez ce peuple, & +qu'il avoit exprès endurci le cœur de ce peuple, pour +qu'il ne crût pas à son fils.—Bien expliqué! en +honneur, voilà qui me paroît satisfaisant à l'excès. Faites-moi +le plaisir de me dire quel étoit le nom de ce peuple?—On l'appelloit le peuple Juif.—Je ne le connois point.—Oh! Je le crois; il occupoit un si -petit & si pauvre pays, que sa réputation n'a pu -faire beaucoup de chemin; mais il n'en étoit pas moins +petit & si pauvre pays, que sa réputation n'a pu +faire beaucoup de chemin; mais il n'en étoit pas moins autrefois le premier peuple de la Terre. Dieu l'avoit choisi parmi tous les autres, pour en faire sa Nation -favorite: il le gouvernoit par lui-même, il parloit -souvent à ses chefs, mais il ne leur montroit que son -derriére. Nous ne finirions pas, si nous voulions vous -raconter tous les prodiges qu'il ne cessoit d'opérer en +favorite: il le gouvernoit par lui-même, il parloit +souvent à ses chefs, mais il ne leur montroit que son +derriére. Nous ne finirions pas, si nous voulions vous +raconter tous les prodiges qu'il ne cessoit d'opérer en leur faveur.</p> -<p>Une fois entre autres qu'ils étoient au nombre de +<p>Une fois entre autres qu'ils étoient au nombre de six cens mille combattans, il leur donna les moyens de se sauver des mains des ennemis qui les poursuivoient -pour les avoir volés par ordre de Dieu.—Ah! +pour les avoir volés par ordre de Dieu.—Ah! Monsieur, le beau miracle! Six cens mille combattans -qui s'enfuient! L'admirable idée que vous me donnez +qui s'enfuient! L'admirable idée que vous me donnez de cette brave Nation, & de son Dieu!—Il la -chérissoit à tel point, qu'à la moindre faute qu'elle +chérissoit à tel point, qu'à la moindre faute qu'elle commettoit, il la livroit en proye aux peuples voisins, -qui la réduisoient en esclavage, ou la massacroient -sans pitié; quelquefois aussi par pure tendresse -pour les Juifs, il leur ordonnoit de s'égorger mutuellement, +qui la réduisoient en esclavage, ou la massacroient +sans pitié; quelquefois aussi par pure tendresse +pour les Juifs, il leur ordonnoit de s'égorger mutuellement, & il y en eut une fois vingt-trois mille -mis à mort par leurs propres concitoyens: & cela -par les ordres de Dieu même. Il commanda à un de +mis à mort par leurs propres concitoyens: & cela +par les ordres de Dieu même. Il commanda à un de leurs Rois de massacrer jusqu'au dernier homme d'une Nation vaincue. Celui-ci eut l'audace de ne pas -égorger des hommes hors d'état de se défendre, il en +égorger des hommes hors d'état de se défendre, il en fut puni: un fils de ce Roi mangea un peu de miel -un jour de bataille, il fut condamné à la mort. Le -père & le fils furent proscrits par leur Dieu justement -irrité, qui choisit exprès de sa main un nouveau -Roi. Celui-ci à la vérité coucha avec la femme d'un de -ses Généraux, & fit massacrer le mari.</p> +un jour de bataille, il fut condamné à la mort. Le +père & le fils furent proscrits par leur Dieu justement +irrité, qui choisit exprès de sa main un nouveau +Roi. Celui-ci à la vérité coucha avec la femme d'un de +ses Généraux, & fit massacrer le mari.</p> <p>Il eut de cette femme adultere un fils, qui rassembla -sept cens femmes dans son Sérail: mais Dieu -les chérit toujours l'un & l'autre. Tous deux furent comblés -de bénédictions célestes. Notre Dieu homme +sept cens femmes dans son Sérail: mais Dieu +les chérit toujours l'un & l'autre. Tous deux furent comblés +de bénédictions célestes. Notre Dieu homme avoit l'honneur de descendre en droite ligne de cette femme -adultere.—Ah! Messieurs, vous me faites frémir.—Ne -vous avons-nous pas déja dit que la conduite de ce Dieu -fut toujours mystérieuse, & qu'il s'est proposé pour -objet d'humilier la raison humaine? Le premier législateur -de ce peuple, & qui lui fut donné pour chef par -Dieu même, étoit un assassin; il n'en eut pas moins +adultere.—Ah! Messieurs, vous me faites frémir.—Ne +vous avons-nous pas déja dit que la conduite de ce Dieu +fut toujours mystérieuse, & qu'il s'est proposé pour +objet d'humilier la raison humaine? Le premier législateur +de ce peuple, & qui lui fut donné pour chef par +Dieu même, étoit un assassin; il n'en eut pas moins le don de faire des miracles sans nombre. Il composa -un très grand corps de Loix Civiles & Religieuses, que -nous conservons encore, & que nous révérons comme -certainement inspirées par la Divinité.—Et vous ne les +un très grand corps de Loix Civiles & Religieuses, que +nous conservons encore, & que nous révérons comme +certainement inspirées par la Divinité.—Et vous ne les suivez pas?—Non vraiment, nous les avons en horreur ainsi que ceux qui les pratiquent. Il est vrai -que ce peuple avoit d'abord été choisi de Dieu, & tout -le reste de la Terre rejetté: ensuite toute la Terre a été -appellée, & ce même peuple proscrit. N'admirez-vous +que ce peuple avoit d'abord été choisi de Dieu, & tout +le reste de la Terre rejetté: ensuite toute la Terre a été +appellée, & ce même peuple proscrit. N'admirez-vous pas, Monsieur, la sagesse du Dieu que nous adorons? -Nous voulons aussi vous faire admirer sa bonté: il avoit -défendu au peuple Juif, sous les plus grandes peines, +Nous voulons aussi vous faire admirer sa bonté: il avoit +défendu au peuple Juif, sous les plus grandes peines, de manger du Cochon, & Dieu s'est fait homme -tout exprès pour changer cela. Depuis dix-sept cens ans, +tout exprès pour changer cela. Depuis dix-sept cens ans, nous mangeons du Cochon tant qu'il nous plait, & par -reconnoissance nous brûlons ceux qui n'en mangent +reconnoissance nous brûlons ceux qui n'en mangent pas.—</p> <p>A merveille: mais expliquez-moi, je vous prie, ces -mots <i>proscrits</i>, <i>rejettés</i>, que je n'entens pas bien.—Ils +mots <i>proscrits</i>, <i>rejettés</i>, que je n'entens pas bien.—Ils signifient que tous ceux qui n'adorent pas notre Dieu, -& qui ne lui rendent pas le même culte que nous, -sont comdamnés dans l'autre vie à des flammes éternelles.</p> +& qui ne lui rendent pas le même culte que nous, +sont comdamnés dans l'autre vie à des flammes éternelles.</p> -<p>—Je comprens: mais puisque tous les hommes ont été -appellés à votre nouvelle Religion, pourquoi n'a-t-elle -jamais été connue dans le pays où je suis né?—Mystère, -monsieur, Mystère! Et croyez-vous être le seul, qui +<p>—Je comprens: mais puisque tous les hommes ont été +appellés à votre nouvelle Religion, pourquoi n'a-t-elle +jamais été connue dans le pays où je suis né?—Mystère, +monsieur, Mystère! Et croyez-vous être le seul, qui n'ayez point connoissance de cette nouvelle religion?—Je -l'imagine du moins d'après vos principes.—Apprenez -que le Christianisme a rampé d'abord sur la terre -pendant plusieurs siècles, ignoré, caché, répandu lentement +l'imagine du moins d'après vos principes.—Apprenez +que le Christianisme a rampé d'abord sur la terre +pendant plusieurs siècles, ignoré, caché, répandu lentement dans le peuple. Quelques Souverains l'adopterent: -alors ses progrès se firent plus rapidement & -d'une maniere éclatante: mais dans son plus haut point -de grandeur, jamais il n'est parvenu à occuper la quinzieme +alors ses progrès se firent plus rapidement & +d'une maniere éclatante: mais dans son plus haut point +de grandeur, jamais il n'est parvenu à occuper la quinzieme partie de la Terre.—Et les quatorze autres -parties de la Terre ne produisent que des damnés?—Rien +parties de la Terre ne produisent que des damnés?—Rien n'est plus certain, & gardez-vous bien d'en douter, -vous seriez damné vous même.—Cela me paroît +vous seriez damné vous même.—Cela me paroît bien dur: mais sans doute votre Dieu, votre religion -ont été annoncés à tous les peuples: c'est leur faute, +ont été annoncés à tous les peuples: c'est leur faute, s'ils persistent dans l'erreur.—Vous vous pressez toujours -trop tôt de juger: apprenez que les trois quarts +trop tôt de juger: apprenez que les trois quarts de la Terre n'ont jamais eu ni pu avoir connoissance de notre religion, du moins pendant quinze-cens ans. Nous ignorions encor l'art de la navigation, nous -ne pouvions traverser les mers immenses qui nous séparoient +ne pouvions traverser les mers immenses qui nous séparoient d'eux, pour aller les instruire de nos dogmes -& de notre culte.—Et ces gens-là étoient damnés +& de notre culte.—Et ces gens-là étoient damnés pour n'avoir pas connu ce qu'ils ne pouvoient pas -connoître?—Sans doute: depuis trois siècles l'art de -naviguer nous a mis à portée d'aller instruire quelques-uns -de ces peuples, seulement sur les côtes; car il étoit -impossible de pénétrer bien avant dans les terres. Nous -avons fait quelques Prosélites.—Et ceux qui ne peuvent -croire que trois ne font qu'un?—Mr. nous les égorgeons, +connoître?—Sans doute: depuis trois siècles l'art de +naviguer nous a mis à portée d'aller instruire quelques-uns +de ces peuples, seulement sur les côtes; car il étoit +impossible de pénétrer bien avant dans les terres. Nous +avons fait quelques Prosélites.—Et ceux qui ne peuvent +croire que trois ne font qu'un?—Mr. nous les égorgeons, toutes les fois que nous sommes les plus forts.—Ah! -barbares!—Prenez garde à ce que vous dites: -nous vengeons notre Dieu, qu'ils ne veulent pas reconnoître: +barbares!—Prenez garde à ce que vous dites: +nous vengeons notre Dieu, qu'ils ne veulent pas reconnoître: nous voulons lui gagner des ames; elles resistent, il faut bien punir leur obstination.—Messieurs, croyez-vous votre Dieu tout-puissant?—Certainement.—Il est tout-puissant, & vous pensez qu'il a besoin de votre secours pour gagner des ames, & vous vous chargez du soin de punir pour lui, & de le venger! -Quelle terrible inconséquence! Et votre Dieu vous a-t-il -ordonné expressément d'égorger vos freres en son -nom?—Non pas précisément, mais nous avons l'art -d'interpréter ses volontés. On voit bien que vous ne -savez pas ce que c'est que le zèle de la gloire de -Dieu, & l'extrême envie de lui plaire.—Et le moyen -que vous choisissez, c'est de massacrer ses Créatures.</p> - -<p>Je frémissois de tant d'absurdités & d'horreurs: mais, -faisant effort sur moi-même, pour achever de m'instruire -je leur demandai quel étoit leur culte. Ils me dirent, -vous l'allez voir, voilà le Prêtre qui monte à l'autel, -suivez les cérémonies.</p> - -<p>Je vis en effet cet homme singuliérement & richement -vêtu, se courber, se relever, se promener d'un côté à +Quelle terrible inconséquence! Et votre Dieu vous a-t-il +ordonné expressément d'égorger vos freres en son +nom?—Non pas précisément, mais nous avons l'art +d'interpréter ses volontés. On voit bien que vous ne +savez pas ce que c'est que le zèle de la gloire de +Dieu, & l'extrême envie de lui plaire.—Et le moyen +que vous choisissez, c'est de massacrer ses Créatures.</p> + +<p>Je frémissois de tant d'absurdités & d'horreurs: mais, +faisant effort sur moi-même, pour achever de m'instruire +je leur demandai quel étoit leur culte. Ils me dirent, +vous l'allez voir, voilà le Prêtre qui monte à l'autel, +suivez les cérémonies.</p> + +<p>Je vis en effet cet homme singuliérement & richement +vêtu, se courber, se relever, se promener d'un côté à l'autre, lisant, marmotant des paroles que je n'entendois pas: je leur dis, cet homme ne parle donc pas -votre langue?—Vraiment non, répondirent-ils; toutes -nos prieres sont dans une langue étrangere, qui n'est +votre langue?—Vraiment non, répondirent-ils; toutes +nos prieres sont dans une langue étrangere, qui n'est guere entendue que de la millieme partie de la nation; -& la plupart même des livres de notre religion sont -écrits dans un langage si ancien, que personne ne le -comprend plus.—Je témoignai ma surprise, mais on me -répéta doucement, suivez les cérémonies. Je vis alors -le Prêtre prendre entre ses mains une grande feuille de -pâte. Je leur dis: est-ce encore là votre Dieu? Pas encore, +& la plupart même des livres de notre religion sont +écrits dans un langage si ancien, que personne ne le +comprend plus.—Je témoignai ma surprise, mais on me +répéta doucement, suivez les cérémonies. Je vis alors +le Prêtre prendre entre ses mains une grande feuille de +pâte. Je leur dis: est-ce encore là votre Dieu? Pas encore, me repliqua-t-on; mais vous n'attendrez pas longtems.—Je redoublai d'attention, pour voir comme -on devenoit Dieu. Le Prêtre s'inclina, marmota quelques -mots, leva le morceau de pâte par dessus sa tête: -tout le monde étoit prosterné, on m'obligea d'en faire -autant. Je ne comprenois rien à tout cela. Cependant le -Prêtre prit une coupe d'argent, dans laquelle je lui avois +on devenoit Dieu. Le Prêtre s'inclina, marmota quelques +mots, leva le morceau de pâte par dessus sa tête: +tout le monde étoit prosterné, on m'obligea d'en faire +autant. Je ne comprenois rien à tout cela. Cependant le +Prêtre prit une coupe d'argent, dans laquelle je lui avois vu mettre de l'eau & du vin; il s'inclina encore, -prononça des paroles, leva la coupe par dessus sa tête. -Interdit, étonné, je demandai l'explication de ce que -je voyois.—On me répondit, ce morceau de pâte +prononça des paroles, leva la coupe par dessus sa tête. +Interdit, étonné, je demandai l'explication de ce que +je voyois.—On me répondit, ce morceau de pâte que vous avez vu d'abord, & que vous voyez encore, -ce vin & cette eau qui sont renfermés dans cette coupe, -existoient tout-à-l'heure, & n'existent plus.—Comment! +ce vin & cette eau qui sont renfermés dans cette coupe, +existoient tout-à -l'heure, & n'existent plus.—Comment! ils n'existent plus, & je les vois comme je les voyois auparavant!—N'importe, me dit-on, vos sens -vous trompent: d'abord, c'étoit en effet de la pâte, -c'étoit du vin & de l'eau; à présent par le moyen des -paroles que le Prêtre vient de prononcer, cette pâte -s'est anéantie, elle est devenue le Corps même de notre -Dieu: cette eau & ce vin ont cessé d'être, ils sont -devenus le sang de Dieu. Etes-vous au fait à présent? -Convenez que voilà un beau mystere.—Admirable en -effet! Le corps de Dieu d'un côté & son sang de -l'autre! Que cela est heureusement imaginé! Mais, -Messieurs, êtes-vous bien assurés de ce que vous me dites?—Comment -en pouvez-vous douter? Le Prêtre a dit -les paroles.—Et votre Dieu est obligé de s'y soumettre, -& de se rendre là à point nommé?—Sans doute.—J'avois -ouï dire que Dieu avoit créé l'homme, & ici -c'est l'homme qui crée Dieu.—Oui, Monsieur.—Et -vous pouvez tous opérer ce prodige.—Oh! non, il -n'y a parmi nous que les Prêtres qui ayent ce pouvoir.—Et -qu'est-ce que les Prêtres?—Ce sont des hommes -qui embrassent cet état pour vivre, & à qui l'on donne -dix sols pour faire ce prodige.—Cela ne me paroît pas +vous trompent: d'abord, c'étoit en effet de la pâte, +c'étoit du vin & de l'eau; à présent par le moyen des +paroles que le Prêtre vient de prononcer, cette pâte +s'est anéantie, elle est devenue le Corps même de notre +Dieu: cette eau & ce vin ont cessé d'être, ils sont +devenus le sang de Dieu. Etes-vous au fait à présent? +Convenez que voilà un beau mystere.—Admirable en +effet! Le corps de Dieu d'un côté & son sang de +l'autre! Que cela est heureusement imaginé! Mais, +Messieurs, êtes-vous bien assurés de ce que vous me dites?—Comment +en pouvez-vous douter? Le Prêtre a dit +les paroles.—Et votre Dieu est obligé de s'y soumettre, +& de se rendre là à point nommé?—Sans doute.—J'avois +ouï dire que Dieu avoit créé l'homme, & ici +c'est l'homme qui crée Dieu.—Oui, Monsieur.—Et +vous pouvez tous opérer ce prodige.—Oh! non, il +n'y a parmi nous que les Prêtres qui ayent ce pouvoir.—Et +qu'est-ce que les Prêtres?—Ce sont des hommes +qui embrassent cet état pour vivre, & à qui l'on donne +dix sols pour faire ce prodige.—Cela ne me paroît pas cher, & il ne le font apparemment qu'une seule fois -dans leur vie?—Point du tout, il le peuvent à toute -heure, à tout moment: mais pour l'ordinaire, il se -contentent d'une seule fois par jour.—En vérité cela -me paroît bien modeste de leur part. Vous avez donc -chaque jour autant de Dieux que de Prêtres?—Vous y -êtes précisément.—Et avez-vous beaucoup de Prêtres?—Un -nombre presqu'infini.—Et par conséquent un nombre +dans leur vie?—Point du tout, il le peuvent à toute +heure, à tout moment: mais pour l'ordinaire, il se +contentent d'une seule fois par jour.—En vérité cela +me paroît bien modeste de leur part. Vous avez donc +chaque jour autant de Dieux que de Prêtres?—Vous y +êtes précisément.—Et avez-vous beaucoup de Prêtres?—Un +nombre presqu'infini.—Et par conséquent un nombre presqu'infini de Dieux. Ah! Messieurs, la belle -manufacture que vous avez là! Je suis dans un étonnement.—Ne -vous pressez pas de vous étonner, me dirent-ils, -vous n'êtes pas au bout.—Apparemment, leur -dis-je alors, qu'il n'y a qu'un seul de vos Prêtres qui -fasse cette cérémonie à une heure fixée: votre Dieu -ne pourroit se trouver en deux endroits à la fois.—Vous -vous trompez encore: il y a peut-être, en ce -moment même, cinq cens mille Prêtres qui prononcent -les mêmes paroles.—Et cinq cens mille Dieux -créés à la fois au même instant?—Oui, Monsieur, & -c'est absolument un seul & même Dieu partout.—Et +manufacture que vous avez là ! Je suis dans un étonnement.—Ne +vous pressez pas de vous étonner, me dirent-ils, +vous n'êtes pas au bout.—Apparemment, leur +dis-je alors, qu'il n'y a qu'un seul de vos Prêtres qui +fasse cette cérémonie à une heure fixée: votre Dieu +ne pourroit se trouver en deux endroits à la fois.—Vous +vous trompez encore: il y a peut-être, en ce +moment même, cinq cens mille Prêtres qui prononcent +les mêmes paroles.—Et cinq cens mille Dieux +créés à la fois au même instant?—Oui, Monsieur, & +c'est absolument un seul & même Dieu partout.—Et les cinq cent mille Dieux ne font qu'un?—A merveille, vous voyez bien que cela va tout seul, & que rien -n'est plus aisé à comprendre, vous l'avez saisi d'abord, -mais ne perdez pas le Prêtre de vue, & observez +n'est plus aisé à comprendre, vous l'avez saisi d'abord, +mais ne perdez pas le Prêtre de vue, & observez attentivement ce qu'il fait.</p> -<p>Je levai les yeux, & je l'aperçus qui rompoit la -feuille de pâte entre ses doigts; je frémis, & ne pus -m'empêcher de m'écrier: ah! Messieurs, voilà le -Prêtre qui casse les bras & les jambes à votre Dieu! Ils -se mirent à sourire & me dirent avec douleur: ne craignez -rien, il l'a divisé en trois parties, il est vrai, +<p>Je levai les yeux, & je l'aperçus qui rompoit la +feuille de pâte entre ses doigts; je frémis, & ne pus +m'empêcher de m'écrier: ah! Messieurs, voilà le +Prêtre qui casse les bras & les jambes à votre Dieu! Ils +se mirent à sourire & me dirent avec douleur: ne craignez +rien, il l'a divisé en trois parties, il est vrai, mais c'est sans lui faire aucun mal: car le corps de -Dieu se trouve à présent tout entier dans chacune +Dieu se trouve à présent tout entier dans chacune de ces trois parties, & vous devez convenir que cela -se comprend aussi aisément que tout le reste.—Je fus -obligé de l'avouer. En même tems je remarquai que le -Prêtre mettoit un petit morceau de pâte dans la coupe -où étoit le sang; étonné encore, je leur dis: le -voilà qui met le corps dans le sang, & il me semble -au contraire que c'est le sang qui devroit être dans le +se comprend aussi aisément que tout le reste.—Je fus +obligé de l'avouer. En même tems je remarquai que le +Prêtre mettoit un petit morceau de pâte dans la coupe +où étoit le sang; étonné encore, je leur dis: le +voilà qui met le corps dans le sang, & il me semble +au contraire que c'est le sang qui devroit être dans le corps. Ils se moquerent de moi, & me dirent de ne pas insister sur ces bagatelles, & que j'allois voir bien autre chose.</p> -<p>En effet je vis le Prêtre qui plioit proprement les -deux grandes parties de la feuille de pâte, l'une sur +<p>En effet je vis le Prêtre qui plioit proprement les +deux grandes parties de la feuille de pâte, l'une sur l'autre; il se frappa trois fois la poitrine, il aprocha sa bouche: jugez de ma surprise! je le vis saisir son Dieu entre les dents, lui faire craquer les os, le manger, -le dévorer, l'avaler enfin & l'absorber dans son -estomach. On me dit, vous voilà bien étonné: vous -ignoriez qu'un homme pût manger Dieu: vous voyez -pourtant que cela est bientôt fait.—Ah! Messieurs, -leur dis-je, il en a mangé trente pour le moins, -car j'ai bien vu qu'il l'a mâché assez longtems, & +le dévorer, l'avaler enfin & l'absorber dans son +estomach. On me dit, vous voilà bien étonné: vous +ignoriez qu'un homme pût manger Dieu: vous voyez +pourtant que cela est bientôt fait.—Ah! Messieurs, +leur dis-je, il en a mangé trente pour le moins, +car j'ai bien vu qu'il l'a mâché assez longtems, & il ne l'a pu sans le diviser entre ses dents; & vous venez de me dire que dans chaque partie il reconnoissoit un Dieu tout entier.—Eh bien! trente fois, -me répondit-on.—J'avoue, repris-je alors, qu'il étoit -bien juste qu'il les mangeât, puisqu'il les avoit faits. -Mais comment n'a-t-il pu faire qu'une bouchée de -ce corps tout entier, ou plutôt de ces trente corps? -Comment le goût de la chair de cet homme Dieu -ne l'a-t-il pas fait frémir?—Vous n'y êtes pas, reprirent-ils: -il n'a senti que le volume & le goût de la -petite feuille de pâte: ne vous avons-nous pas dit -que toutes ses apparences continuoient de subsister?—C'est-à-dire, -que votre Dieu après avoir fait un -miracle pour venir là, en opére un second pour vous +me répondit-on.—J'avoue, repris-je alors, qu'il étoit +bien juste qu'il les mangeât, puisqu'il les avoit faits. +Mais comment n'a-t-il pu faire qu'une bouchée de +ce corps tout entier, ou plutôt de ces trente corps? +Comment le goût de la chair de cet homme Dieu +ne l'a-t-il pas fait frémir?—Vous n'y êtes pas, reprirent-ils: +il n'a senti que le volume & le goût de la +petite feuille de pâte: ne vous avons-nous pas dit +que toutes ses apparences continuoient de subsister?—C'est-à -dire, +que votre Dieu après avoir fait un +miracle pour venir là , en opére un second pour vous en faire douter.—Oui, Monsieur, afin que nous ayons -du mérite à croire.—Je vois, Messieurs, que vous -n'en êtes pas les dupes, & que vous ne donnez pas -dans ces pièges-là. Mais sans doute votre Dieu a enseigné -formellement & évidemment ce Dogme, il a -institué distinctement le Sacrifice & toutes les cérémonies, -il a créé des Prêtres?—Rien de tout cela: on -ne trouve dans son histoire écrite par ses disciples, -ni ces sacrifices, ni ces mistères, ni ces Prêtres, ni +du mérite à croire.—Je vois, Messieurs, que vous +n'en êtes pas les dupes, & que vous ne donnez pas +dans ces pièges-là . Mais sans doute votre Dieu a enseigné +formellement & évidemment ce Dogme, il a +institué distinctement le Sacrifice & toutes les cérémonies, +il a créé des Prêtres?—Rien de tout cela: on +ne trouve dans son histoire écrite par ses disciples, +ni ces sacrifices, ni ces mistères, ni ces Prêtres, ni ces prodiges sans nombre: mais nous lisons dans cette -histoire, qu'étant un soir à souper avec ses amis +histoire, qu'étant un soir à souper avec ses amis il prit par forme de conversation un morceau de pain qu'il partagea avec eux en leur disant: ceci est mon Corps, & quand vous ferez ces choses, vous les ferez -en mémoire de moi; il n'a jamais dit que ce -peu de mots sur cette importante matière. Cent auteurs -ont travaillé, ont écrit sur ce passage, & en -ont enfin tiré cette admirable doctrine que nous +en mémoire de moi; il n'a jamais dit que ce +peu de mots sur cette importante matière. Cent auteurs +ont travaillé, ont écrit sur ce passage, & en +ont enfin tiré cette admirable doctrine que nous venons de vous enseigner.—Il falloit que ce fussent d'habiles gens.—Oh! nous vous en faisons juge; -il faut vous dire aussi, qu'ils étoient tous prêtres.—C'est-à-dire +il faut vous dire aussi, qu'ils étoient tous prêtres.—C'est-à -dire de ceux qui se vantent de faire le miracle?—Oui, Monsieur.—Eh mais! je suis un peu moins -étonné que je n'étois d'abord.—Malgré une autorité -si décisive, des nations entieres ont alteré, ont défiguré, -ont nié ce dogme; il a fallu le défendre les -armes à la main, & il n'en a guère coûté que trois +étonné que je n'étois d'abord.—Malgré une autorité +si décisive, des nations entieres ont alteré, ont défiguré, +ont nié ce dogme; il a fallu le défendre les +armes à la main, & il n'en a guère coûté que trois ou quatre cens mille hommes, pour le conserver dans -toute sa pureté chez quelques peuples seulement, car -il a été aboli chez beaucoup d'autres.</p> +toute sa pureté chez quelques peuples seulement, car +il a été aboli chez beaucoup d'autres.</p> <p>Cependant un d'entre eux me tira doucement par -la manche, & me dit: suivez ce qui se passe à l'autel. -J'obéis: le Prêtre tira une petite clef de sa poche, -il l'appliqua à une petite serrure, & ouvrit une -petite niche obscure qui étoit au milieu de l'autel; +la manche, & me dit: suivez ce qui se passe à l'autel. +J'obéis: le Prêtre tira une petite clef de sa poche, +il l'appliqua à une petite serrure, & ouvrit une +petite niche obscure qui étoit au milieu de l'autel; il s'inclina, porta sa main dans la niche, & en retira -un vase d'argent; il découvrit le vase, & retira avec -le bout des doigts une très-petite feuille de pâte, se +un vase d'argent; il découvrit le vase, & retira avec +le bout des doigts une très-petite feuille de pâte, se retourna vers les spectateurs, descendit de l'autel, s'aprocha d'une balustrade couverte d'une nape; tous -les assistans s'avancèrent l'un après l'autre, prirent un -bout de la nape sur leurs mains, baissérent les yeux, -levérent la tête, tirérent la langue: le Prêtre les parcouroit -tous, & leur plaçoit sur la langue le petit -morceau de pâte.</p> +les assistans s'avancèrent l'un après l'autre, prirent un +bout de la nape sur leurs mains, baissérent les yeux, +levérent la tête, tirérent la langue: le Prêtre les parcouroit +tous, & leur plaçoit sur la langue le petit +morceau de pâte.</p> <p>Quand tout cela fut fini, j'en demandai l'explication, selon mon usage: ils me dirent tranquillement, -ce sont autant de Dieux que nous avons mangés: de -quoi êtes-vous étonné? il me semble que chacun son +ce sont autant de Dieux que nous avons mangés: de +quoi êtes-vous étonné? il me semble que chacun son Dieu ce n'est pas trop.—Quoi! Messieurs, ce vase -que le Prêtre a tiré de ce petit cachot noir, étoit +que le Prêtre a tiré de ce petit cachot noir, étoit tout plein de Dieux?—Oui vraiment, tant qu'il en -peut tenir, tous couchés les uns sur les autres en attendant +peut tenir, tous couchés les uns sur les autres en attendant qu'on les mange; tous les jours la table est -dressée, comme vous voyez, la nape est mise; & -tout homme qui se sent en appétit spirituel peut venir -se régaler dévotement.—Le matin & l'après midi?—Le +dressée, comme vous voyez, la nape est mise; & +tout homme qui se sent en appétit spirituel peut venir +se régaler dévotement.—Le matin & l'après midi?—Le matin seulement.—Ah! je comprens, vous ne mangez -votre Dieu qu'à déjeuner: Et dans tous vos Temples -est-ce la même chose?—N'en doutez pas; dans -tous les pays où notre Religion est établie, il se consomme -peut-être, bon an, mal an, cent ou deux -cent millions de Dieux. Répétez ce nombre jusqu'à -la fin du monde, ajoutez-y le grand nombre de siècles -qui se sont écoulés depuis l'établissement de notre culte, +votre Dieu qu'à déjeuner: Et dans tous vos Temples +est-ce la même chose?—N'en doutez pas; dans +tous les pays où notre Religion est établie, il se consomme +peut-être, bon an, mal an, cent ou deux +cent millions de Dieux. Répétez ce nombre jusqu'à +la fin du monde, ajoutez-y le grand nombre de siècles +qui se sont écoulés depuis l'établissement de notre culte, vous verrez des milliards de milliards de morceaux de -pâte, de Dieux, de métamorphoses, de prodiges & -d'estomachs humains changés en temples de la divinité. +pâte, de Dieux, de métamorphoses, de prodiges & +d'estomachs humains changés en temples de la divinité. Ah! Monsieur, l'admirable Religion! nos champs sont couverts de moissons, & il n'y a pas un seul grain de bled qui ne puisse au besoin devenir un Dieu.—Vous -n'en dites pas assez, Messieurs; car d'après vos -principes, vous n'avez qu'à briser en particules insensibles -tous les morceaux de pâte, le tout sans faire -aucun mal à votre Dieu, (car ce seroit bien dommage) +n'en dites pas assez, Messieurs; car d'après vos +principes, vous n'avez qu'à briser en particules insensibles +tous les morceaux de pâte, le tout sans faire +aucun mal à votre Dieu, (car ce seroit bien dommage) & en ce cas, vous multipliez vos Dieux comme -les sables de la mer. Je découvre encore que, -comme il y a dans le sein de la terre une infinité de -portions de matiéres qui peuvent devenir du bled & +les sables de la mer. Je découvre encore que, +comme il y a dans le sein de la terre une infinité de +portions de matiéres qui peuvent devenir du bled & de la farine, toutes ces multitudes innombrables de -particules n'attendent qu'un heureux hazard, pour être -autant de Dieux; j'apperçois dans un tas de fumier des -milliers d'Etres Divins possibles; vos latrines même en +particules n'attendent qu'un heureux hazard, pour être +autant de Dieux; j'apperçois dans un tas de fumier des +milliers d'Etres Divins possibles; vos latrines même en regorgent; & il n'y a pas une partie de vos cadavres, -qui ne puisse à son tour devenir une Divinité.—</p> +qui ne puisse à son tour devenir une Divinité.—</p> <p>On ne peut pas mieux raisonner, dirent-ils alors: -vous avez saisi toute la fécondité des principes.—Mais, -repris-je aussitôt, il me reste une question à -vous faire: quand vous avez mangé votre Dieu, -vous êtes donc vous-mêmes autant de Dieux ambulans: -& s'il plaisoit à un de vos Prêtres de se nourrir -uniquement de cette pâte divine, tout son corps -à la longue ne seroit donc plus qu'une coagulation de -dieux, & s'il alloit à la garde-robe, ses excrémens +vous avez saisi toute la fécondité des principes.—Mais, +repris-je aussitôt, il me reste une question à +vous faire: quand vous avez mangé votre Dieu, +vous êtes donc vous-mêmes autant de Dieux ambulans: +& s'il plaisoit à un de vos Prêtres de se nourrir +uniquement de cette pâte divine, tout son corps +à la longue ne seroit donc plus qu'une coagulation de +dieux, & s'il alloit à la garde-robe, ses excrémens seroient encore des Dieux, & vous tiendriez sans doute -à grand honneur de les manger?—Vous vous trompez +à grand honneur de les manger?—Vous vous trompez ici, me dirent-ils froidement.—Mais, Messieurs, -comment la chose peut-elle n'être pas ainsi? j'ai bien -voulu ne pas vous contester la destruction & l'anéantissement -de votre pâte, de votre eau & de votre -vin; mais Dieu ne peut être ni détruit, ni anéanti; -& s'il ne peut l'être, ma conséquence est nécessaire -& évidente. Puisque vous mangez Dieu, ou vous le -digérez ou vous le rendez par les selles, pardonnez-moi +comment la chose peut-elle n'être pas ainsi? j'ai bien +voulu ne pas vous contester la destruction & l'anéantissement +de votre pâte, de votre eau & de votre +vin; mais Dieu ne peut être ni détruit, ni anéanti; +& s'il ne peut l'être, ma conséquence est nécessaire +& évidente. Puisque vous mangez Dieu, ou vous le +digérez ou vous le rendez par les selles, pardonnez-moi le terme.—Ni l'un ni l'autre, me dirent-ils: -notre Dieu, il est vrai, prend un singulier plaisir à -être mangé: on ne peut rien faire qui lui soit plus -agréable.—A la bonne heure, on ne dispute pas des -goûts.—Mais, Monsieur, de ce qu'il aime à entrer +notre Dieu, il est vrai, prend un singulier plaisir à +être mangé: on ne peut rien faire qui lui soit plus +agréable.—A la bonne heure, on ne dispute pas des +goûts.—Mais, Monsieur, de ce qu'il aime à entrer dans notre bouche, il ne s'ensuit pas qu'il veuille s'enterrer -dans notre estomach ni sortir par notre derriére; -notre Dieu est décent, & nous vous prions de +dans notre estomach ni sortir par notre derriére; +notre Dieu est décent, & nous vous prions de croire qu'il n'habita jamais dans un pot de chambre: -écoutez bien comment la chose se passe: aussitôt que -Dieu est descendu dans notre estomach, la pâte, l'eau +écoutez bien comment la chose se passe: aussitôt que +Dieu est descendu dans notre estomach, la pâte, l'eau & le vin, renaissent, & il n'est plus question de Dieu.—Il sort sans doute par en-haut ou par en-bas?—Il ne sort point.—Il reste donc?—Il ne reste pas non plus.—Que devient-il donc? car enfin il faut qu'il -sorte ou qu'il reste, ou bien qu'il s'anéantisse; & je -vous avoue qu'un Dieu qui s'anéantit, ne m'en impose -point du tout, & qu'il me donne très-mauvaise -opinion de lui.—Prenez garde à ce que vous dites; -notre Dieu ne s'anéantit point.—Eh bien! je ne veux -pas disputer, je me bornerai à une expression, qui -pourra peut-être vous satisfaire: il a d'abord escamotté +sorte ou qu'il reste, ou bien qu'il s'anéantisse; & je +vous avoue qu'un Dieu qui s'anéantit, ne m'en impose +point du tout, & qu'il me donne très-mauvaise +opinion de lui.—Prenez garde à ce que vous dites; +notre Dieu ne s'anéantit point.—Eh bien! je ne veux +pas disputer, je me bornerai à une expression, qui +pourra peut-être vous satisfaire: il a d'abord escamotté le pain & le vin, & il finit par s'escamotter -lui-même.—Le terme n'est pas noble, mais nous voulons +lui-même.—Le terme n'est pas noble, mais nous voulons bien vous le passer, puisqu'il ne rend pas mal -l'idée que nous avons de cet adorable mystère: d'ailleurs -il s'agit de vous gagner à notre sainte Religion, +l'idée que nous avons de cet adorable mystère: d'ailleurs +il s'agit de vous gagner à notre sainte Religion, nous vous devons quelque condescendance. Ne vous -sentez-vous pas merveilleusement édifié? notre Dieu -ne vous paroît-il pas grand & sublime? sa doctrine, -sa vie, ses mystères, tout ne vous semble-t-il pas -marqué au coin de la Divinité?</p> +sentez-vous pas merveilleusement édifié? notre Dieu +ne vous paroît-il pas grand & sublime? sa doctrine, +sa vie, ses mystères, tout ne vous semble-t-il pas +marqué au coin de la Divinité?</p> -<p>J'hésitois à répondre: allons, mon cher enfant, -reprirent-ils, soumettez-vous, ne résistez plus. Je +<p>J'hésitois à répondre: allons, mon cher enfant, +reprirent-ils, soumettez-vous, ne résistez plus. Je craignois de les choquer, je ne disois mot: alors ils -s'approchèrent de moi avec un vase plein d'eau; il -me prièrent avec beaucoup de politesse de permettre -que l'on versât quelques goutes de cette eau sur ma -tête. Je suis complaisant de mon naturel, je ne fis -aucune difficulté d'y consentir, d'autant plus qu'ils +s'approchèrent de moi avec un vase plein d'eau; il +me prièrent avec beaucoup de politesse de permettre +que l'on versât quelques goutes de cette eau sur ma +tête. Je suis complaisant de mon naturel, je ne fis +aucune difficulté d'y consentir, d'autant plus qu'ils paroissoient le souhaiter avec beaucoup d'empressement. -L'eau fut versée; ils m'essuyèrent ensuite très-proprement; -ils me sautèrent au col, ils s'écrioient, vous -êtes notre frère, vous êtes Chrétien.</p> +L'eau fut versée; ils m'essuyèrent ensuite très-proprement; +ils me sautèrent au col, ils s'écrioient, vous +êtes notre frère, vous êtes Chrétien.</p> -<p>Toute cette cérémonie finit par un grand dîner; -un des Chapelains prit beaucoup d'amitié pour moi en +<p>Toute cette cérémonie finit par un grand dîner; +un des Chapelains prit beaucoup d'amitié pour moi en buvant; il me dit le secret de l'Eglise. Toutes ces -inepties, dit-il, furent inventées par des Fanatiques, -& protégées par des Fripons: Les uns & les autres -trouvèrent leur compte à tromper les hommes: les -Energumènes nourissoient leur orgueil en faisant des -Prosélites: les gens adroits mirent l'argent des uns & -des autres dans leurs poches. Quand la folie & l'intérêt +inepties, dit-il, furent inventées par des Fanatiques, +& protégées par des Fripons: Les uns & les autres +trouvèrent leur compte à tromper les hommes: les +Energumènes nourissoient leur orgueil en faisant des +Prosélites: les gens adroits mirent l'argent des uns & +des autres dans leurs poches. Quand la folie & l'intérêt se joignent ensemble, cela va loin; la raison est -venue trop tard, elle n'a pu résister au torrent; & -nous serons le peuple le plus absurde de la terre, jusqu'à -ce qu'enfin la voix des honnêtes gens qui détestent -ces infâmes, puisse se faire entendre.</p> +venue trop tard, elle n'a pu résister au torrent; & +nous serons le peuple le plus absurde de la terre, jusqu'à +ce qu'enfin la voix des honnêtes gens qui détestent +ces infâmes, puisse se faire entendre.</p> -<p>Je levai les épaules de pitié! j'embrassai mon homme, +<p>Je levai les épaules de pitié! j'embrassai mon homme, & je retournai bien vite dans mon pays.</p> <p class="c">FIN.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Cathecumene, traduit du chinois, by Anonymous - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CATHECUMENE, TRADUIT DU CHINOIS *** - -***** This file should be named 44017-h.htm or 44017-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/0/1/44017/ - -Produced by Laurent Vogel (from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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