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authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-03 21:24:12 -0800
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44017 ***
+
+ LE CATHECUMENE,
+
+ TRADUIT DU CHINOIS.
+
+ A AMSTERDAM,
+
+ 1768.
+
+
+
+
+LE CATHECUMENE.
+
+
+Des affaires de commerce m'avoient engagé à faire un voyage sur mer;
+j'étois déja bien loin des côtes de ma patrie, lorsqu'une tempête
+affreuse nous fit perdre notre route. Nous passâmes plusieurs jours
+entre la vie & la mort; enfin nous fumes jettés sur une terre inconnue,
+& forcés de trouver un azile contre la fureur des flots.
+
+Je tombai entre les mains d'un peuple rempli d'humanité: je m'aperçus
+bientôt qu'il avoit perfectionné tous les arts, qu'il pratiquoit les
+vertus, & qu'il étoit doué des plus hautes lumieres où l'homme puisse
+atteindre. Mon admiration égaloit ma reconnoissance; mais hélas! il
+n'est que trop vrai, que l'homme décele toujours par quelque endroit la
+foiblesse de son être.
+
+Ces gens-là avoient pris de l'amitié pour moi comme j'en avois conçu
+pour eux; leur douceur, leur honnêteté avoient gagné mon ame: ils me
+dirent un jour, de quelle religion êtes vous? Cette question me surprit;
+je leur demandai, s'il y en avoit deux: ma réponse les fit sourire, & je
+vis qu'ils étoient étonnés de mon ignorance: ils ajouterent, adorez-vous
+des Dieux de bois, de métal ou de pierre? Je haussai les épaules; ils
+prirent un air de satisfaction, & poursuivirent: croyez-vous à Moïse qui
+fit massacrer vingt-trois mille de ses concitoyens par ordre de Dieu? Je
+fis un mouvement d'indignation; ils continuerent & me demanderent, si
+j'étois disciple de Mahomet qui fendit la lune en deux, & qui la cacha
+dans sa manche? Je ne répondis que par des signes de mépris, qui
+parurent les satisfaire infiniment: êtes-vous Chrétien? me dirent-ils
+enfin: Je repliquai, que je ne savois pas ce qu'ils vouloient dire: ils
+parurent fort étonnés, & ils ajouterent, qu'ils ne connoissoient dans le
+monde que quatre especes de religion. Vous n'en avez donc point? me
+dirent-ils: je leur répondis vainement, que j'étois né dans un pays, où
+l'on adoroit un seul Dieu, Intelligence suprême & bienfaisante, qui a
+créé le monde & qui le gouverne; qui récompense dans une autre vie les
+bonnes actions que l'homme a faites dans celle-ci; que notre culte
+consistoit dans une reconnoissance & une soumission sans bornes, & dans
+l'exercice habituel des vertus, c'est-à-dire de la modération, de la
+tempérance, de l'humanité, de la bienfaisance & de la justice. Est-ce
+tout? reprirent-ils: je leur dis que tout étoit renfermé dans ce peu de
+mots. Eh quoi! votre Dieu, ajouterent-ils, n'a point fait de miracles?
+Il a créé le Ciel & la Terre, répondis-je modestement; que voulez-vous
+de plus? Quoi: point de Mystères, de Prêtres, de cérémonies! Je baissai
+la tête, & leur dis que je ne les comprenois pas. Je les entendis alors
+s'écrier entre eux: le pauvre homme! dans quel excès d'aveuglement,
+d'ignorance & de barbarie il est plongé! Mon ami, me dit l'un d'eux,
+nous avons pitié de votre état: nous voulons vous éclairer; remerciez
+Dieu qui vous a conduit de sa main au milieu de nous, pour vous
+instruire & vous convaincre de notre sainte & admirable religion. Notre
+Dieu se nomme le Christ, nous nous appellons Catholiques, vous allez
+voir Dieu. Mon étonnement seroit difficile à exprimer; eh quoi! vous me
+ferez voir Dieu! Sans doute, répondirent-ils, vous le verrez tout comme
+nous; nous n'avons pour cela que quatre pas à faire.
+
+Je les suivis donc: nous aprochions d'un édifice immense, ils me dirent
+que c'étoit le Temple; je me fis expliquer ce mot: j'appris avec la plus
+grande surprise, que c'étoit un bâtiment où résidoit leur Dieu. Et quoi!
+leur dis-je, vous renfermez Dieu entre quatre murailles, cet Etre
+immense, infini, qui anime, pénètre, environne des mondes sans nombre!
+Ils me répondirent froidement: quand vous verrez notre Dieu, vous ne
+serez plus si surpris. J'aperçus des portes, des serrures & des clefs à
+l'entrée de l'édifice, j'en demandai l'explication. Quoi! le Dieu du
+Ciel & de la Terre, vous le tenez sous la clef! Il le faut bien,
+dirent-ils, sans cela on pourroit le voler, le profaner. Voler Dieu! le
+profaner! Je passois d'étonnement en étonnement.
+
+Nous avancions dans ce qu'ils appelloient le Temple; je demandai où
+étoit le Dieu qu'on devoit me faire voir. Un peu de patience, me dit-on;
+on me conduisit à l'extrémité de l'édifice.
+
+Là sur une table élevée de quelques marches au dessus du sol, on me
+montre une grande niche d'un travail riche & élégant: dans cette niche,
+un cercle tout rayonnant d'or & de pierreries attire mes regards. Ce qui
+m'étonnoit, c'étoit de voir ce cercle rempli d'une espece de morceau de
+papier blanc: je leur demandai ce que c'étoit? C'est notre Dieu,
+dirent-ils, le voilà: à genoux, Profane? adorez le Dieu de l'univers.
+
+J'avoue que je n'y voyois pas beaucoup de vraisemblance: cependant comme
+j'ai toujours été avide de m'instruire, je pris la liberté de leur
+demander, pourquoi ils croyoient que le morceau de papier fût Dieu
+lui-même?
+
+Du papier, répliquèrent-ils, Blasphémateur! Ce que vous voyez, n'est
+point du papier, c'est un morceau de pâte travaillé avec la plus fine
+farine. Non moins étonné qu'auparavant, j'insistai & fis la même
+demande, à l'égard de la feuille de pâte.
+
+Alors ils me dirent, vous ne savez donc pas, ignorant, que Dieu s'est
+fait homme? Je leur jurai que j'en apprenois la premiére nouvelle. Je
+leur demandai pourquoi il s'étoit fait homme? Il faut que vous sachiez,
+reprirent-ils, que le premier homme mangea une pomme malgré la défense
+de Dieu, & que toute sa postérité fut en conséquence condamnée à des
+suplices éternels. Une autre fois les hommes se rendirent si coupables,
+que Dieu se repentit de les avoir créés; & dans un moment d'humeur, il
+les noya tous, à l'exception d'un très-petit nombre. La postérité de
+ceux-ci n'en devint pas meilleure: Dieu continuoit à être irrité; il
+s'agissoit de réconcilier le genre humain avec lui, & Dieu le fils se
+fit homme pour appaiser Dieu le père.
+
+Cette famille Divine ne laissa pas que de m'étonner un peu; & la fille
+de Dieu, dis-je alors, qu'est-elle devenue? Ils répondirent gravement,
+Dieu n'a point de fille.--Ha ha! il n'a que des garçons. Mais dites-moi,
+à quoi vous connoissez le sexe de ce fils.--Ils répondirent, Dieu est
+incorporel, il n'a point de sexe, il n'en peut avoir.--Mais,
+insistai-je, comment Dieu le père a-t-il produit le fils, qui ne peut
+être ni garçon ni fille?--Il l'a engendré. Dieu le père a donc un sexe?
+Il a donc une femme?--Rien de tout cela.--Oh! mes amis, ne vous servez
+donc pas de termes qui désignent une opération toute corporelle; mais
+passons là-dessus. Quand est-ce que le père a engendré le fils?--De
+toute Eternité.--Mes amis, il y a encore ici quelque contradiction, il
+n'y a pas moyen que l'engendreur & l'engendré soient précisément aussi
+anciens l'un que l'autre. Accordez-moi au moins une minute.--Nous ne
+vous accorderions pas une seconde.--Eh bien, passons encore, je n'aime
+point à disputer sur ce que je n'entens pas; dites-moi à présent: votre
+Dieu n'a-t-il point eu d'autre enfant?--Non, mais il y a dans la famille
+une troisiéme personne, qui procéde du père & du fils.--Procéde! Je ne
+comprens pas cela: elle n'est donc pas engendrée celle-là?--Non
+vraiment, prenez garde à ce que vous dites, vous commettriez une
+hérésie.--Eh bien, je vous passe encore votre procession, quoique je n'y
+entende rien.--Oh! Monsieur, ce sont des Mystères.--Et qu'est-ce que des
+Mystères?--Ecoutez bien, Monsieur, ce sont des choses que Dieu lui-même
+a révélées aux hommes, tout exprès afin qu'ils n'y comprissent rien du
+tout.--A merveille, Messieurs!--Il a voulu humilier leur
+raison.--C'est-à-dire qu'il a voulu leur inspirer du mépris pour le bien
+le plus précieux qu'ils tiennent de lui; & vous ne faites donc plus
+aucun usage de votre raison.--Pardonnez-moi, il nous est ordonné de
+l'employer dans toutes les choses de la vie, excepté lorsqu'il s'agit de
+Religion, alors ce seroit un crime de la consulter.--
+
+Toujours de mieux en mieux, mais vous avez donc trois Dieux?--Point du
+tout; trois personnes, à la vérité, dont la premiére est le père, la
+seconde le fils, le Verbe ou la parole, la troisiéme l'Esprit; mais
+toutes les trois ne font qu'un seul Dieu; remarquez bien cela, car c'est
+une chose importante.--Comment! comment! Messieurs, trois qui ne font
+qu'un & un seul qui fait trois!--Oui, cela est, à la vérité, contre
+toutes les régles de l'Arithmétique, mais vous concevez combien la
+Théologie doit être au-dessus de cette petite science subalterne.--Fort
+bien; & lorsque quelqu'un vous doit trois écus, êtes-vous contens s'il
+ne vous en donne qu'un?--Oh! Monsieur, vous voulez rire, mais ce n'est
+pas ici matiére à plaisanter; c'est encore un Mystère.--Oh!
+tant...--Vous n'êtes pas au bout, c'est ce qui fait notre mérite; croire
+ce qui est absurde, voilà, voilà ce qui peut flatter Dieu: d'ailleurs
+nous sommes venus à bout d'expliquer tout cela & d'en rendre
+raison.--Ah! pourriez-vous me faire voir ces explications?--Ah! cela
+vous prendroit trop de tems. Il y a dix-sept cens ans que nous composons
+sans cesse des volumes d'explication sur toutes ces matiéres; & le
+croiriez-vous? il y a encore des milliers d'incrédules que nous ne
+pouvons convaincre.--Eh mais! je vois un moyen de les ramener:
+menacez-les de leur jetter les volumes à la tête, je parie qu'ils
+viennent se soumettre à vos pieds.
+
+Mais revenons à votre troisiéme personne, comment l'appellez-vous?--Le
+Saint Esprit.--S'est-il fait homme aussi?--Point du tout, il s'est fait
+Pigeon:--Fort bien, mes amis, l'un me paroît aussi croyable que
+l'autre.--Nous ne sommes pas bien assurés que ce fût sa forme naturelle,
+mais toutes les fois qu'il s'est montré aux hommes, il n'a pas manqué de
+revêtir celle-là.--Et vous tenez sans doute ce Dieu-là dans un
+pigeonnier?--Point du tout, nous ne le tenons point du tout, non plus
+que Dieu le père, que vous voyez peint là haut avec des cheveux blancs &
+une longue barbe.--Vous peignez sans doute le fils avec la même barbe &
+les mêmes cheveux blancs?--Oh! non, vous le voyez là sous la figure d'un
+bel homme, d'âge viril, comme il convient.--Mais s'ils sont aussi
+anciens l'un que l'autre, il me semble que le fils a autant de droit que
+le père, à tous les vénérables signes de vieillesse.--Monsieur, il faut
+de l'ordre en toutes choses: vous voudriez donc renverser les loix de la
+nature & confondre le père avec le fils: celui-ci disoit toujours dans
+sa course mortelle, que son père étoit plus grand que lui.--Et vous le
+croyez pourtant son égal?--Sans doute, égal, plus grand; quand on veut
+s'entendre, tout cela revient au même.--
+
+On ne peut mieux raisonner: Et le fils s'est fait homme sans doute de
+toute Eternité?--Quelle pitié! il n'y a que dix-sept cens ans.--De qui &
+comment est-il né?--Mon cher Monsieur, il est né d'une Vierge.--Elle fut
+très surprise sans doute?--Oh! vous jugez bien, mais un Ange, un Esprit
+Céleste étoit venu heureusement pour la préparer: sans cela vous
+concevez qu'elle seroit morte de frayeur & de honte en accouchant: vous
+allez être bien surpris encore, cette Vierge étoit mariée.--Ah
+pardonnez-moi, je le suis un peu moins que vous ne pensez: ce Mystére à
+mon avis se comprend un peu mieux que les autres.--Ne plaisantez point,
+son mari ne couchoit point avec elle; c'est encore une révélation.--Mais
+enfin comment cette Vierge conçut-elle?--Par l'opération du St.
+Esprit:--Eh bien, par exemple, voilà qui est clair, & l'expression est
+de plus fort honnête; c'est-à-dire que le pigeon qui procéde du fils, a
+ensuite produit le fils Dieu homme?--Vous y êtes précisément. Il faut
+que vous ayez un talent naturel pour débrouiller les généalogies.--Le
+fils d'une Vierge & d'un pigeon étoit véritablement un Dieu?--N'en
+doutez pas, la chose est si claire, comme vous voyez.--Et cet homme
+Dieu, de quelle espèce de femme nâquit-il?--D'une Charpentiére.--Ah!
+j'en suis bien aise pour les Charpentiers; & où nâquit-il?--Dans une
+étable, entre un boeuf & un âne, au mois de Décembre, par un très-grand
+froid; mais Dieu n'abandonna pas son fils; l'âne & le boeuf souffloient
+sur lui & le réchauffoient.--Et n'y avoit-il qu'un âne?--Non,
+Monsieur.--Ah! je conçois bien, qu'ils n'étoient pas tous là; & quelle
+vie mena-t-il ensuite?--Il passa trente ans dans la boutique de son père
+à qui il étoit d'un grand secours dans tous ses ouvrages.--Vraiment je
+crois que c'étoit de la besogne bien faite: ah! Messieurs, les belles
+idées que vous avez de la Divinité!--Au bout de ces trente ans, il se
+mit à prêcher le peuple dans les Campagnes, cela dura quelque tems;
+ensuite les Magistrats se mirent de mauvaise humeur, parce qu'il disoit
+dans ses sermons beaucoup de mal des gens riches & en place, & qu'il
+prétendoit qu'ils iroient à tous les Diables: il prévit qu'il alloit
+être mis en prison, & il sua de peur sang & eau.--Votre Dieu sua de
+peur! Eh bien, voilà encore un beau trait dans son histoire.--On
+l'arrêta, & par Sentence des Magistrats, après qu'on lui eut craché au
+visage, il fut mis en croix entre deux voleurs.--Franchement, voilà un
+Dieu en fâcheuse posture, ou en bien mauvaise compagnie! Et il
+mourut?--Et il mourut.--Et il fut enterré?--Et il fut enterré.--Eh bien,
+Messieurs, voilà donc qui est fini, votre Dieu est pendu, mort &
+enterré, voilà son histoire terminée: je la trouve, d'honneur, on ne
+peut pas plus amusante.--Monsieur, Monsieur, vous allez bien vite; il
+mourut, il est vrai, pour engager Dieu le père à pardonner aux
+hommes.--En considération de ce qu'ils avoient tué son fils: rien de
+mieux imaginé en effet.--Mais aprenez que pour témoignage de sa
+Divinité, il se ressuscita lui-même trois jours après sa mort.--En
+public?--Non, secrettement.--Et quelles preuves en avez-vous?--Le récit
+de ses Disciples.--Et que disoit tout le peuple?--Il nioit le
+fait.--Fort bien, Messieurs, vous êtes aussi heureux en preuves qu'en
+raisonnemens; & avoit-il fait d'autres miracles pendant sa vie.--Oh!
+tant! il guérissoit tous les possédés, il séchoit les figuiers, il
+envoyoit les Diables dans des troupeaux de cochons, il remplissoit de
+poisson les filets de ses disciples, il remettoit très-proprement les
+oreilles coupées, il changeoit l'eau en vin, lorsqu'il étoit prié
+d'assister à des nôces: car il faut vous dire qu'il ne se faisoit pas
+une peine de se trouver à des festins lorsqu'on l'en prioit.--Vraiment
+pour un Dieu Charpentier, il étoit tout-à-fait aimable, & de plus je
+vois qu'il se rendoit utile dans les maisons: c'est fort bien à lui: Et
+voyoit-il des femmes?--Quelquefois, il étoit surtout fort indulgent pour
+les femmes adultères, & sa meilleure amie étoit une Courtisanne
+publique: il avoit gagné son ame, au point qu'elle ne voyoit plus que
+lui.--Et mais! je suis assez content de ce miracle-là, il marque du
+talent & un mérite caché.--Ah! vous dites bien, Monsieur, il aimoit tant
+à se cacher, que jamais dans sa vie il n'a dit qu'il étoit Dieu.--Et
+pourtant vous le croyez Dieu?--Sans toute: ses Sectateurs ont disputé
+longtems sur cet important article: il en a été de même du St. Esprit, &
+parce qu'il n'étoit point parlé de ces trois personnes Divines dans les
+anciennes écritures. Le St. Esprit n'a été reconnu qu'après douze cens
+ans: & quant à la Divinité de Jésus, il n'a fallu que trois cens ans de
+disputes, de troubles, de massacres, pour décider la chose à son
+avantage.--Ah! je suis charmé de cette fortune-là: elle s'est un peu
+fait attendre, mais que Diable il me semble qu'il doit le dire lui-même;
+sans cela c'est sa faute aussi: lorsqu'un Charpentier est Dieu, comment
+veut-il qu'on le devine? Il me semble que ce seroit encore assez faire,
+que de l'en croire sur sa parole; en vérité tous les Charpentiers du
+monde n'en peuvent exiger davantage.
+
+Mais puisque vous aimez tant ce Dieu homme, sans doute il est né dans
+votre pays?--Point du tout, il nâquit, il vécut dans une autre partie du
+monde.--Il me semble que vous cherchez vos Dieux bien loin: apparemment
+il avoit composé un corps de Doctrine & de Religion, que vous avez cru
+devoir adopter?--Il n'a point fait de corps de Doctrine, il n'a point
+enseigné de nouvelle Religion, il n'a rien composé, rien écrit; ne vous
+avons-nous pas dit qu'il aimoit à cacher ses oeuvres? Mais à son défaut,
+quelques-uns de ses disciples ont écrit son histoire, ses discours, ses
+pensées.--Et c'est ce qui forme le code de votre Religion? elle y est
+annoncée, définie, prescrite exactement?--Rien de tout cela, on n'y
+trouve que quelques faits de sa vie: accompagnés de quelques préceptes
+de morale, qu'il répandoit çà et là dans ses discours: il y dit lui-même
+hautement & expressément, qu'il est venu accomplir la loi ancienne, &
+non la changer.--Il y avoit donc avant lui une Religion particuliére
+dans le pays où il prit naissance?--Oui vraiment.--C'est donc cette
+Religion que vous suivez?--Nullement; la notre lui est opposée presque
+dans tous les points.--Mais d'où vous est donc venue cette Religion
+nouvelle que vous avouez vous-mêmes n'avoir pas été annoncée ni
+enseignée par votre Dieu? C'est donc vous qui l'avez faite.--Nous avons
+expliqué, commenté, interprété sans cesse pendant dix-sept cens ans,
+tous les discours de notre Dieu, & nous en avons tiré une belle suite de
+Dogmes & de Mystères tout nouveaux.--Et vous êtes tous d'accord dans ces
+explications?--Ah! il s'en faut bien, nous n'avons pas cessé de
+disputer, de combattre, de nous égorger pour ces diverses
+interprétations.--Je suis fâché de vous le dire, mais voilà une Religion
+qui ne paroît pas attirante; vous ne vous entendez pas les uns les
+autres, & vous vous égorgez pour cela! Je suis fort mal édifié, je vous
+l'avoue; il s'ensuivroit de vos principes que Dieu seroit venu exprès
+parmi les hommes, pour les engager à se massacrer mutuellement. Votre
+Dieu ne me plaît point du tout, mais je vois ce qui vous a fait adopter
+une Religion si extraordinaire, c'est que les habitans où votre Dieu
+prêcha, l'avoient tous embrassée?--C'est encore ce qui vous trompe;
+notre Dieu n'y gagna qu'un très-petit nombre de Disciples, tous de la
+lie du peuple: & ne vous avons-nous pas dit qu'il fut mis à mort par
+ordre des Magistrats?--Quoi! Messieurs, ses discours n'ont pas été crus
+par la Nation qu'il instruisoit?--Non, Monsieur.--Ses miracles n'ont pas
+persuadé ceux qui en étoient témoins?--Non, Monsieur,--Et vous croyez à
+toutes ces choses, vous qui êtes à mille lieues & à dix-sept cens ans de
+distance?--Oh! Monsieur, il y a explication à tout. Il faut que vous
+sachiez que Dieu avoit envoyé exprès son fils chez ce peuple, & qu'il
+avoit exprès endurci le coeur de ce peuple, pour qu'il ne crût pas à son
+fils.--Bien expliqué! en honneur, voilà qui me paroît satisfaisant à
+l'excès. Faites-moi le plaisir de me dire quel étoit le nom de ce
+peuple?--On l'appelloit le peuple Juif.--Je ne le connois point.--Oh! Je
+le crois; il occupoit un si petit & si pauvre pays, que sa réputation
+n'a pu faire beaucoup de chemin; mais il n'en étoit pas moins autrefois
+le premier peuple de la Terre. Dieu l'avoit choisi parmi tous les
+autres, pour en faire sa Nation favorite: il le gouvernoit par lui-même,
+il parloit souvent à ses chefs, mais il ne leur montroit que son
+derriére. Nous ne finirions pas, si nous voulions vous raconter tous les
+prodiges qu'il ne cessoit d'opérer en leur faveur.
+
+Une fois entre autres qu'ils étoient au nombre de six cens mille
+combattans, il leur donna les moyens de se sauver des mains des ennemis
+qui les poursuivoient pour les avoir volés par ordre de Dieu.--Ah!
+Monsieur, le beau miracle! Six cens mille combattans qui s'enfuient!
+L'admirable idée que vous me donnez de cette brave Nation, & de son
+Dieu!--Il la chérissoit à tel point, qu'à la moindre faute qu'elle
+commettoit, il la livroit en proye aux peuples voisins, qui la
+réduisoient en esclavage, ou la massacroient sans pitié; quelquefois
+aussi par pure tendresse pour les Juifs, il leur ordonnoit de s'égorger
+mutuellement, & il y en eut une fois vingt-trois mille mis à mort par
+leurs propres concitoyens: & cela par les ordres de Dieu même. Il
+commanda à un de leurs Rois de massacrer jusqu'au dernier homme d'une
+Nation vaincue. Celui-ci eut l'audace de ne pas égorger des hommes hors
+d'état de se défendre, il en fut puni: un fils de ce Roi mangea un peu
+de miel un jour de bataille, il fut condamné à la mort. Le père & le
+fils furent proscrits par leur Dieu justement irrité, qui choisit exprès
+de sa main un nouveau Roi. Celui-ci à la vérité coucha avec la femme
+d'un de ses Généraux, & fit massacrer le mari.
+
+Il eut de cette femme adultere un fils, qui rassembla sept cens femmes
+dans son Sérail: mais Dieu les chérit toujours l'un & l'autre. Tous deux
+furent comblés de bénédictions célestes. Notre Dieu homme avoit
+l'honneur de descendre en droite ligne de cette femme adultere.--Ah!
+Messieurs, vous me faites frémir.--Ne vous avons-nous pas déja dit que
+la conduite de ce Dieu fut toujours mystérieuse, & qu'il s'est proposé
+pour objet d'humilier la raison humaine? Le premier législateur de ce
+peuple, & qui lui fut donné pour chef par Dieu même, étoit un assassin;
+il n'en eut pas moins le don de faire des miracles sans nombre. Il
+composa un très grand corps de Loix Civiles & Religieuses, que nous
+conservons encore, & que nous révérons comme certainement inspirées par
+la Divinité.--Et vous ne les suivez pas?--Non vraiment, nous les avons
+en horreur ainsi que ceux qui les pratiquent. Il est vrai que ce peuple
+avoit d'abord été choisi de Dieu, & tout le reste de la Terre rejetté:
+ensuite toute la Terre a été appellée, & ce même peuple proscrit.
+N'admirez-vous pas, Monsieur, la sagesse du Dieu que nous adorons? Nous
+voulons aussi vous faire admirer sa bonté: il avoit défendu au peuple
+Juif, sous les plus grandes peines, de manger du Cochon, & Dieu s'est
+fait homme tout exprès pour changer cela. Depuis dix-sept cens ans, nous
+mangeons du Cochon tant qu'il nous plait, & par reconnoissance nous
+brûlons ceux qui n'en mangent pas.--
+
+A merveille: mais expliquez-moi, je vous prie, ces mots _proscrits_,
+_rejettés_, que je n'entens pas bien.--Ils signifient que tous ceux qui
+n'adorent pas notre Dieu, & qui ne lui rendent pas le même culte que
+nous, sont comdamnés dans l'autre vie à des flammes éternelles.
+
+--Je comprens: mais puisque tous les hommes ont été appellés à votre
+nouvelle Religion, pourquoi n'a-t-elle jamais été connue dans le pays où
+je suis né?--Mystère, monsieur, Mystère! Et croyez-vous être le seul,
+qui n'ayez point connoissance de cette nouvelle religion?--Je l'imagine
+du moins d'après vos principes.--Apprenez que le Christianisme a rampé
+d'abord sur la terre pendant plusieurs siècles, ignoré, caché, répandu
+lentement dans le peuple. Quelques Souverains l'adopterent: alors ses
+progrès se firent plus rapidement & d'une maniere éclatante: mais dans
+son plus haut point de grandeur, jamais il n'est parvenu à occuper la
+quinzieme partie de la Terre.--Et les quatorze autres parties de la
+Terre ne produisent que des damnés?--Rien n'est plus certain, &
+gardez-vous bien d'en douter, vous seriez damné vous même.--Cela me
+paroît bien dur: mais sans doute votre Dieu, votre religion ont été
+annoncés à tous les peuples: c'est leur faute, s'ils persistent dans
+l'erreur.--Vous vous pressez toujours trop tôt de juger: apprenez que
+les trois quarts de la Terre n'ont jamais eu ni pu avoir connoissance de
+notre religion, du moins pendant quinze-cens ans. Nous ignorions encor
+l'art de la navigation, nous ne pouvions traverser les mers immenses qui
+nous séparoient d'eux, pour aller les instruire de nos dogmes & de notre
+culte.--Et ces gens-là étoient damnés pour n'avoir pas connu ce qu'ils
+ne pouvoient pas connoître?--Sans doute: depuis trois siècles l'art de
+naviguer nous a mis à portée d'aller instruire quelques-uns de ces
+peuples, seulement sur les côtes; car il étoit impossible de pénétrer
+bien avant dans les terres. Nous avons fait quelques Prosélites.--Et
+ceux qui ne peuvent croire que trois ne font qu'un?--Mr. nous les
+égorgeons, toutes les fois que nous sommes les plus forts.--Ah!
+barbares!--Prenez garde à ce que vous dites: nous vengeons notre Dieu,
+qu'ils ne veulent pas reconnoître: nous voulons lui gagner des ames;
+elles resistent, il faut bien punir leur obstination.--Messieurs,
+croyez-vous votre Dieu tout-puissant?--Certainement.--Il est
+tout-puissant, & vous pensez qu'il a besoin de votre secours pour gagner
+des ames, & vous vous chargez du soin de punir pour lui, & de le venger!
+Quelle terrible inconséquence! Et votre Dieu vous a-t-il ordonné
+expressément d'égorger vos freres en son nom?--Non pas précisément, mais
+nous avons l'art d'interpréter ses volontés. On voit bien que vous ne
+savez pas ce que c'est que le zèle de la gloire de Dieu, & l'extrême
+envie de lui plaire.--Et le moyen que vous choisissez, c'est de
+massacrer ses Créatures.
+
+Je frémissois de tant d'absurdités & d'horreurs: mais, faisant effort
+sur moi-même, pour achever de m'instruire je leur demandai quel étoit
+leur culte. Ils me dirent, vous l'allez voir, voilà le Prêtre qui monte
+à l'autel, suivez les cérémonies.
+
+Je vis en effet cet homme singuliérement & richement vêtu, se courber,
+se relever, se promener d'un côté à l'autre, lisant, marmotant des
+paroles que je n'entendois pas: je leur dis, cet homme ne parle donc pas
+votre langue?--Vraiment non, répondirent-ils; toutes nos prieres sont
+dans une langue étrangere, qui n'est guere entendue que de la millieme
+partie de la nation; & la plupart même des livres de notre religion sont
+écrits dans un langage si ancien, que personne ne le comprend plus.--Je
+témoignai ma surprise, mais on me répéta doucement, suivez les
+cérémonies. Je vis alors le Prêtre prendre entre ses mains une grande
+feuille de pâte. Je leur dis: est-ce encore là votre Dieu? Pas encore,
+me repliqua-t-on; mais vous n'attendrez pas longtems.--Je redoublai
+d'attention, pour voir comme on devenoit Dieu. Le Prêtre s'inclina,
+marmota quelques mots, leva le morceau de pâte par dessus sa tête: tout
+le monde étoit prosterné, on m'obligea d'en faire autant. Je ne
+comprenois rien à tout cela. Cependant le Prêtre prit une coupe
+d'argent, dans laquelle je lui avois vu mettre de l'eau & du vin; il
+s'inclina encore, prononça des paroles, leva la coupe par dessus sa
+tête. Interdit, étonné, je demandai l'explication de ce que je
+voyois.--On me répondit, ce morceau de pâte que vous avez vu d'abord, &
+que vous voyez encore, ce vin & cette eau qui sont renfermés
+dans cette coupe, existoient tout-à-l'heure, & n'existent
+plus.--Comment! ils n'existent plus, & je les vois comme je les voyois
+auparavant!--N'importe, me dit-on, vos sens vous trompent: d'abord,
+c'étoit en effet de la pâte, c'étoit du vin & de l'eau; à présent par le
+moyen des paroles que le Prêtre vient de prononcer, cette pâte s'est
+anéantie, elle est devenue le Corps même de notre Dieu: cette eau & ce
+vin ont cessé d'être, ils sont devenus le sang de Dieu. Etes-vous au
+fait à présent? Convenez que voilà un beau mystere.--Admirable en effet!
+Le corps de Dieu d'un côté & son sang de l'autre! Que cela est
+heureusement imaginé! Mais, Messieurs, êtes-vous bien assurés de ce que
+vous me dites?--Comment en pouvez-vous douter? Le Prêtre a dit les
+paroles.--Et votre Dieu est obligé de s'y soumettre, & de se rendre là à
+point nommé?--Sans doute.--J'avois ouï dire que Dieu avoit créé l'homme,
+& ici c'est l'homme qui crée Dieu.--Oui, Monsieur.--Et vous pouvez tous
+opérer ce prodige.--Oh! non, il n'y a parmi nous que les Prêtres qui
+ayent ce pouvoir.--Et qu'est-ce que les Prêtres?--Ce sont des hommes qui
+embrassent cet état pour vivre, & à qui l'on donne dix sols pour faire
+ce prodige.--Cela ne me paroît pas cher, & il ne le font apparemment
+qu'une seule fois dans leur vie?--Point du tout, il le peuvent à toute
+heure, à tout moment: mais pour l'ordinaire, il se contentent d'une
+seule fois par jour.--En vérité cela me paroît bien modeste de leur
+part. Vous avez donc chaque jour autant de Dieux que de Prêtres?--Vous y
+êtes précisément.--Et avez-vous beaucoup de Prêtres?--Un nombre
+presqu'infini.--Et par conséquent un nombre presqu'infini de Dieux. Ah!
+Messieurs, la belle manufacture que vous avez là! Je suis dans un
+étonnement.--Ne vous pressez pas de vous étonner, me dirent-ils, vous
+n'êtes pas au bout.--Apparemment, leur dis-je alors, qu'il n'y a qu'un
+seul de vos Prêtres qui fasse cette cérémonie à une heure fixée: votre
+Dieu ne pourroit se trouver en deux endroits à la fois.--Vous vous
+trompez encore: il y a peut-être, en ce moment même, cinq cens mille
+Prêtres qui prononcent les mêmes paroles.--Et cinq cens mille Dieux
+créés à la fois au même instant?--Oui, Monsieur, & c'est absolument un
+seul & même Dieu partout.--Et les cinq cent mille Dieux ne font
+qu'un?--A merveille, vous voyez bien que cela va tout seul, & que rien
+n'est plus aisé à comprendre, vous l'avez saisi d'abord, mais ne perdez
+pas le Prêtre de vue, & observez attentivement ce qu'il fait.
+
+Je levai les yeux, & je l'aperçus qui rompoit la feuille de pâte entre
+ses doigts; je frémis, & ne pus m'empêcher de m'écrier: ah! Messieurs,
+voilà le Prêtre qui casse les bras & les jambes à votre Dieu! Ils se
+mirent à sourire & me dirent avec douleur: ne craignez rien, il l'a
+divisé en trois parties, il est vrai, mais c'est sans lui faire aucun
+mal: car le corps de Dieu se trouve à présent tout entier dans chacune
+de ces trois parties, & vous devez convenir que cela se comprend aussi
+aisément que tout le reste.--Je fus obligé de l'avouer. En même tems je
+remarquai que le Prêtre mettoit un petit morceau de pâte dans la coupe
+où étoit le sang; étonné encore, je leur dis: le voilà qui met le corps
+dans le sang, & il me semble au contraire que c'est le sang qui devroit
+être dans le corps. Ils se moquerent de moi, & me dirent de ne pas
+insister sur ces bagatelles, & que j'allois voir bien autre chose.
+
+En effet je vis le Prêtre qui plioit proprement les deux grandes parties
+de la feuille de pâte, l'une sur l'autre; il se frappa trois fois la
+poitrine, il aprocha sa bouche: jugez de ma surprise! je le vis saisir
+son Dieu entre les dents, lui faire craquer les os, le manger, le
+dévorer, l'avaler enfin & l'absorber dans son estomach. On me dit, vous
+voilà bien étonné: vous ignoriez qu'un homme pût manger Dieu: vous voyez
+pourtant que cela est bientôt fait.--Ah! Messieurs, leur dis-je, il en a
+mangé trente pour le moins, car j'ai bien vu qu'il l'a mâché assez
+longtems, & il ne l'a pu sans le diviser entre ses dents; & vous venez
+de me dire que dans chaque partie il reconnoissoit un Dieu tout
+entier.--Eh bien! trente fois, me répondit-on.--J'avoue, repris-je
+alors, qu'il étoit bien juste qu'il les mangeât, puisqu'il les avoit
+faits. Mais comment n'a-t-il pu faire qu'une bouchée de ce corps tout
+entier, ou plutôt de ces trente corps? Comment le goût de la chair de
+cet homme Dieu ne l'a-t-il pas fait frémir?--Vous n'y êtes pas,
+reprirent-ils: il n'a senti que le volume & le goût de la petite feuille
+de pâte: ne vous avons-nous pas dit que toutes ses apparences
+continuoient de subsister?--C'est-à-dire, que votre Dieu après avoir
+fait un miracle pour venir là, en opére un second pour vous en faire
+douter.--Oui, Monsieur, afin que nous ayons du mérite à croire.--Je
+vois, Messieurs, que vous n'en êtes pas les dupes, & que vous ne donnez
+pas dans ces pièges-là. Mais sans doute votre Dieu a enseigné
+formellement & évidemment ce Dogme, il a institué distinctement le
+Sacrifice & toutes les cérémonies, il a créé des Prêtres?--Rien de tout
+cela: on ne trouve dans son histoire écrite par ses disciples, ni ces
+sacrifices, ni ces mistères, ni ces Prêtres, ni ces prodiges sans
+nombre: mais nous lisons dans cette histoire, qu'étant un soir à souper
+avec ses amis il prit par forme de conversation un morceau de pain qu'il
+partagea avec eux en leur disant: ceci est mon Corps, & quand vous ferez
+ces choses, vous les ferez en mémoire de moi; il n'a jamais dit que ce
+peu de mots sur cette importante matière. Cent auteurs ont travaillé,
+ont écrit sur ce passage, & en ont enfin tiré cette admirable doctrine
+que nous venons de vous enseigner.--Il falloit que ce fussent d'habiles
+gens.--Oh! nous vous en faisons juge; il faut vous dire aussi, qu'ils
+étoient tous prêtres.--C'est-à-dire de ceux qui se vantent de faire le
+miracle?--Oui, Monsieur.--Eh mais! je suis un peu moins étonné que je
+n'étois d'abord.--Malgré une autorité si décisive, des nations entieres
+ont alteré, ont défiguré, ont nié ce dogme; il a fallu le défendre les
+armes à la main, & il n'en a guère coûté que trois ou quatre cens mille
+hommes, pour le conserver dans toute sa pureté chez quelques peuples
+seulement, car il a été aboli chez beaucoup d'autres.
+
+Cependant un d'entre eux me tira doucement par la manche, & me dit:
+suivez ce qui se passe à l'autel. J'obéis: le Prêtre tira une petite
+clef de sa poche, il l'appliqua à une petite serrure, & ouvrit une
+petite niche obscure qui étoit au milieu de l'autel; il s'inclina, porta
+sa main dans la niche, & en retira un vase d'argent; il découvrit le
+vase, & retira avec le bout des doigts une très-petite feuille de pâte,
+se retourna vers les spectateurs, descendit de l'autel, s'aprocha d'une
+balustrade couverte d'une nape; tous les assistans s'avancèrent l'un
+après l'autre, prirent un bout de la nape sur leurs mains, baissérent
+les yeux, levérent la tête, tirérent la langue: le Prêtre les parcouroit
+tous, & leur plaçoit sur la langue le petit morceau de pâte.
+
+Quand tout cela fut fini, j'en demandai l'explication, selon mon usage:
+ils me dirent tranquillement, ce sont autant de Dieux que nous avons
+mangés: de quoi êtes-vous étonné? il me semble que chacun son Dieu ce
+n'est pas trop.--Quoi! Messieurs, ce vase que le Prêtre a tiré de ce
+petit cachot noir, étoit tout plein de Dieux?--Oui vraiment, tant qu'il
+en peut tenir, tous couchés les uns sur les autres en attendant qu'on
+les mange; tous les jours la table est dressée, comme vous voyez, la
+nape est mise; & tout homme qui se sent en appétit spirituel peut venir
+se régaler dévotement.--Le matin & l'après midi?--Le matin
+seulement.--Ah! je comprens, vous ne mangez votre Dieu qu'à déjeuner: Et
+dans tous vos Temples est-ce la même chose?--N'en doutez pas; dans tous
+les pays où notre Religion est établie, il se consomme peut-être, bon
+an, mal an, cent ou deux cent millions de Dieux. Répétez ce nombre
+jusqu'à la fin du monde, ajoutez-y le grand nombre de siècles qui se
+sont écoulés depuis l'établissement de notre culte, vous verrez des
+milliards de milliards de morceaux de pâte, de Dieux, de métamorphoses,
+de prodiges & d'estomachs humains changés en temples de la divinité. Ah!
+Monsieur, l'admirable Religion! nos champs sont couverts de moissons, &
+il n'y a pas un seul grain de bled qui ne puisse au besoin devenir un
+Dieu.--Vous n'en dites pas assez, Messieurs; car d'après vos principes,
+vous n'avez qu'à briser en particules insensibles tous les morceaux de
+pâte, le tout sans faire aucun mal à votre Dieu, (car ce seroit bien
+dommage) & en ce cas, vous multipliez vos Dieux comme les sables de la
+mer. Je découvre encore que, comme il y a dans le sein de la terre une
+infinité de portions de matiéres qui peuvent devenir du bled & de la
+farine, toutes ces multitudes innombrables de particules n'attendent
+qu'un heureux hazard, pour être autant de Dieux; j'apperçois dans un tas
+de fumier des milliers d'Etres Divins possibles; vos latrines même en
+regorgent; & il n'y a pas une partie de vos cadavres, qui ne puisse à
+son tour devenir une Divinité.--
+
+On ne peut pas mieux raisonner, dirent-ils alors: vous avez saisi toute
+la fécondité des principes.--Mais, repris-je aussitôt, il me reste une
+question à vous faire: quand vous avez mangé votre Dieu, vous êtes donc
+vous-mêmes autant de Dieux ambulans: & s'il plaisoit à un de vos Prêtres
+de se nourrir uniquement de cette pâte divine, tout son corps à la
+longue ne seroit donc plus qu'une coagulation de dieux, & s'il alloit à
+la garde-robe, ses excrémens seroient encore des Dieux, & vous tiendriez
+sans doute à grand honneur de les manger?--Vous vous trompez ici, me
+dirent-ils froidement.--Mais, Messieurs, comment la chose peut-elle
+n'être pas ainsi? j'ai bien voulu ne pas vous contester la destruction &
+l'anéantissement de votre pâte, de votre eau & de votre vin; mais Dieu
+ne peut être ni détruit, ni anéanti; & s'il ne peut l'être, ma
+conséquence est nécessaire & évidente. Puisque vous mangez Dieu, ou vous
+le digérez ou vous le rendez par les selles, pardonnez-moi le terme.--Ni
+l'un ni l'autre, me dirent-ils: notre Dieu, il est vrai, prend un
+singulier plaisir à être mangé: on ne peut rien faire qui lui soit plus
+agréable.--A la bonne heure, on ne dispute pas des goûts.--Mais,
+Monsieur, de ce qu'il aime à entrer dans notre bouche, il ne s'ensuit
+pas qu'il veuille s'enterrer dans notre estomach ni sortir par notre
+derriére; notre Dieu est décent, & nous vous prions de croire qu'il
+n'habita jamais dans un pot de chambre: écoutez bien comment la chose se
+passe: aussitôt que Dieu est descendu dans notre estomach, la pâte,
+l'eau & le vin, renaissent, & il n'est plus question de Dieu.--Il sort
+sans doute par en-haut ou par en-bas?--Il ne sort point.--Il reste
+donc?--Il ne reste pas non plus.--Que devient-il donc? car enfin il faut
+qu'il sorte ou qu'il reste, ou bien qu'il s'anéantisse; & je vous avoue
+qu'un Dieu qui s'anéantit, ne m'en impose point du tout, & qu'il me
+donne très-mauvaise opinion de lui.--Prenez garde à ce que vous dites;
+notre Dieu ne s'anéantit point.--Eh bien! je ne veux pas disputer, je me
+bornerai à une expression, qui pourra peut-être vous satisfaire: il a
+d'abord escamotté le pain & le vin, & il finit par s'escamotter
+lui-même.--Le terme n'est pas noble, mais nous voulons bien vous le
+passer, puisqu'il ne rend pas mal l'idée que nous avons de cet adorable
+mystère: d'ailleurs il s'agit de vous gagner à notre sainte Religion,
+nous vous devons quelque condescendance. Ne vous sentez-vous pas
+merveilleusement édifié? notre Dieu ne vous paroît-il pas grand &
+sublime? sa doctrine, sa vie, ses mystères, tout ne vous semble-t-il pas
+marqué au coin de la Divinité?
+
+J'hésitois à répondre: allons, mon cher enfant, reprirent-ils,
+soumettez-vous, ne résistez plus. Je craignois de les choquer, je ne
+disois mot: alors ils s'approchèrent de moi avec un vase plein d'eau; il
+me prièrent avec beaucoup de politesse de permettre que l'on versât
+quelques goutes de cette eau sur ma tête. Je suis complaisant de mon
+naturel, je ne fis aucune difficulté d'y consentir, d'autant plus qu'ils
+paroissoient le souhaiter avec beaucoup d'empressement. L'eau fut
+versée; ils m'essuyèrent ensuite très-proprement; ils me sautèrent au
+col, ils s'écrioient, vous êtes notre frère, vous êtes Chrétien.
+
+Toute cette cérémonie finit par un grand dîner; un des Chapelains prit
+beaucoup d'amitié pour moi en buvant; il me dit le secret de l'Eglise.
+Toutes ces inepties, dit-il, furent inventées par des Fanatiques, &
+protégées par des Fripons: Les uns & les autres trouvèrent leur compte à
+tromper les hommes: les Energumènes nourissoient leur orgueil en faisant
+des Prosélites: les gens adroits mirent l'argent des uns & des autres
+dans leurs poches. Quand la folie & l'intérêt se joignent ensemble, cela
+va loin; la raison est venue trop tard, elle n'a pu résister au torrent;
+& nous serons le peuple le plus absurde de la terre, jusqu'à ce qu'enfin
+la voix des honnêtes gens qui détestent ces infâmes, puisse se faire
+entendre.
+
+Je levai les épaules de pitié! j'embrassai mon homme, & je retournai
+bien vite dans mon pays.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Cathecumene, traduit du chinois, by Anonymous
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44017 ***
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-Project Gutenberg's Le Cathecumene, traduit du chinois, by Anonymous
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le Cathecumene, traduit du chinois
-
-Author: Anonymous
-
-Release Date: October 23, 2013 [EBook #44017]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CATHECUMENE, TRADUIT DU CHINOIS ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
- LE CATHECUMENE,
-
- TRADUIT DU CHINOIS.
-
- A AMSTERDAM,
-
- 1768.
-
-
-
-
-LE CATHECUMENE.
-
-
-Des affaires de commerce m'avoient engagé à faire un voyage sur mer;
-j'étois déja bien loin des côtes de ma patrie, lorsqu'une tempête
-affreuse nous fit perdre notre route. Nous passâmes plusieurs jours
-entre la vie & la mort; enfin nous fumes jettés sur une terre inconnue,
-& forcés de trouver un azile contre la fureur des flots.
-
-Je tombai entre les mains d'un peuple rempli d'humanité: je m'aperçus
-bientôt qu'il avoit perfectionné tous les arts, qu'il pratiquoit les
-vertus, & qu'il étoit doué des plus hautes lumieres où l'homme puisse
-atteindre. Mon admiration égaloit ma reconnoissance; mais hélas! il
-n'est que trop vrai, que l'homme décele toujours par quelque endroit la
-foiblesse de son être.
-
-Ces gens-là avoient pris de l'amitié pour moi comme j'en avois conçu
-pour eux; leur douceur, leur honnêteté avoient gagné mon ame: ils me
-dirent un jour, de quelle religion êtes vous? Cette question me surprit;
-je leur demandai, s'il y en avoit deux: ma réponse les fit sourire, & je
-vis qu'ils étoient étonnés de mon ignorance: ils ajouterent, adorez-vous
-des Dieux de bois, de métal ou de pierre? Je haussai les épaules; ils
-prirent un air de satisfaction, & poursuivirent: croyez-vous à Moïse qui
-fit massacrer vingt-trois mille de ses concitoyens par ordre de Dieu? Je
-fis un mouvement d'indignation; ils continuerent & me demanderent, si
-j'étois disciple de Mahomet qui fendit la lune en deux, & qui la cacha
-dans sa manche? Je ne répondis que par des signes de mépris, qui
-parurent les satisfaire infiniment: êtes-vous Chrétien? me dirent-ils
-enfin: Je repliquai, que je ne savois pas ce qu'ils vouloient dire: ils
-parurent fort étonnés, & ils ajouterent, qu'ils ne connoissoient dans le
-monde que quatre especes de religion. Vous n'en avez donc point? me
-dirent-ils: je leur répondis vainement, que j'étois né dans un pays, où
-l'on adoroit un seul Dieu, Intelligence suprême & bienfaisante, qui a
-créé le monde & qui le gouverne; qui récompense dans une autre vie les
-bonnes actions que l'homme a faites dans celle-ci; que notre culte
-consistoit dans une reconnoissance & une soumission sans bornes, & dans
-l'exercice habituel des vertus, c'est-à-dire de la modération, de la
-tempérance, de l'humanité, de la bienfaisance & de la justice. Est-ce
-tout? reprirent-ils: je leur dis que tout étoit renfermé dans ce peu de
-mots. Eh quoi! votre Dieu, ajouterent-ils, n'a point fait de miracles?
-Il a créé le Ciel & la Terre, répondis-je modestement; que voulez-vous
-de plus? Quoi: point de Mystères, de Prêtres, de cérémonies! Je baissai
-la tête, & leur dis que je ne les comprenois pas. Je les entendis alors
-s'écrier entre eux: le pauvre homme! dans quel excès d'aveuglement,
-d'ignorance & de barbarie il est plongé! Mon ami, me dit l'un d'eux,
-nous avons pitié de votre état: nous voulons vous éclairer; remerciez
-Dieu qui vous a conduit de sa main au milieu de nous, pour vous
-instruire & vous convaincre de notre sainte & admirable religion. Notre
-Dieu se nomme le Christ, nous nous appellons Catholiques, vous allez
-voir Dieu. Mon étonnement seroit difficile à exprimer; eh quoi! vous me
-ferez voir Dieu! Sans doute, répondirent-ils, vous le verrez tout comme
-nous; nous n'avons pour cela que quatre pas à faire.
-
-Je les suivis donc: nous aprochions d'un édifice immense, ils me dirent
-que c'étoit le Temple; je me fis expliquer ce mot: j'appris avec la plus
-grande surprise, que c'étoit un bâtiment où résidoit leur Dieu. Et quoi!
-leur dis-je, vous renfermez Dieu entre quatre murailles, cet Etre
-immense, infini, qui anime, pénètre, environne des mondes sans nombre!
-Ils me répondirent froidement: quand vous verrez notre Dieu, vous ne
-serez plus si surpris. J'aperçus des portes, des serrures & des clefs à
-l'entrée de l'édifice, j'en demandai l'explication. Quoi! le Dieu du
-Ciel & de la Terre, vous le tenez sous la clef! Il le faut bien,
-dirent-ils, sans cela on pourroit le voler, le profaner. Voler Dieu! le
-profaner! Je passois d'étonnement en étonnement.
-
-Nous avancions dans ce qu'ils appelloient le Temple; je demandai où
-étoit le Dieu qu'on devoit me faire voir. Un peu de patience, me dit-on;
-on me conduisit à l'extrémité de l'édifice.
-
-Là sur une table élevée de quelques marches au dessus du sol, on me
-montre une grande niche d'un travail riche & élégant: dans cette niche,
-un cercle tout rayonnant d'or & de pierreries attire mes regards. Ce qui
-m'étonnoit, c'étoit de voir ce cercle rempli d'une espece de morceau de
-papier blanc: je leur demandai ce que c'étoit? C'est notre Dieu,
-dirent-ils, le voilà: à genoux, Profane? adorez le Dieu de l'univers.
-
-J'avoue que je n'y voyois pas beaucoup de vraisemblance: cependant comme
-j'ai toujours été avide de m'instruire, je pris la liberté de leur
-demander, pourquoi ils croyoient que le morceau de papier fût Dieu
-lui-même?
-
-Du papier, répliquèrent-ils, Blasphémateur! Ce que vous voyez, n'est
-point du papier, c'est un morceau de pâte travaillé avec la plus fine
-farine. Non moins étonné qu'auparavant, j'insistai & fis la même
-demande, à l'égard de la feuille de pâte.
-
-Alors ils me dirent, vous ne savez donc pas, ignorant, que Dieu s'est
-fait homme? Je leur jurai que j'en apprenois la premiére nouvelle. Je
-leur demandai pourquoi il s'étoit fait homme? Il faut que vous sachiez,
-reprirent-ils, que le premier homme mangea une pomme malgré la défense
-de Dieu, & que toute sa postérité fut en conséquence condamnée à des
-suplices éternels. Une autre fois les hommes se rendirent si coupables,
-que Dieu se repentit de les avoir créés; & dans un moment d'humeur, il
-les noya tous, à l'exception d'un très-petit nombre. La postérité de
-ceux-ci n'en devint pas meilleure: Dieu continuoit à être irrité; il
-s'agissoit de réconcilier le genre humain avec lui, & Dieu le fils se
-fit homme pour appaiser Dieu le père.
-
-Cette famille Divine ne laissa pas que de m'étonner un peu; & la fille
-de Dieu, dis-je alors, qu'est-elle devenue? Ils répondirent gravement,
-Dieu n'a point de fille.--Ha ha! il n'a que des garçons. Mais dites-moi,
-à quoi vous connoissez le sexe de ce fils.--Ils répondirent, Dieu est
-incorporel, il n'a point de sexe, il n'en peut avoir.--Mais,
-insistai-je, comment Dieu le père a-t-il produit le fils, qui ne peut
-être ni garçon ni fille?--Il l'a engendré. Dieu le père a donc un sexe?
-Il a donc une femme?--Rien de tout cela.--Oh! mes amis, ne vous servez
-donc pas de termes qui désignent une opération toute corporelle; mais
-passons là-dessus. Quand est-ce que le père a engendré le fils?--De
-toute Eternité.--Mes amis, il y a encore ici quelque contradiction, il
-n'y a pas moyen que l'engendreur & l'engendré soient précisément aussi
-anciens l'un que l'autre. Accordez-moi au moins une minute.--Nous ne
-vous accorderions pas une seconde.--Eh bien, passons encore, je n'aime
-point à disputer sur ce que je n'entens pas; dites-moi à présent: votre
-Dieu n'a-t-il point eu d'autre enfant?--Non, mais il y a dans la famille
-une troisiéme personne, qui procéde du père & du fils.--Procéde! Je ne
-comprens pas cela: elle n'est donc pas engendrée celle-là?--Non
-vraiment, prenez garde à ce que vous dites, vous commettriez une
-hérésie.--Eh bien, je vous passe encore votre procession, quoique je n'y
-entende rien.--Oh! Monsieur, ce sont des Mystères.--Et qu'est-ce que des
-Mystères?--Ecoutez bien, Monsieur, ce sont des choses que Dieu lui-même
-a révélées aux hommes, tout exprès afin qu'ils n'y comprissent rien du
-tout.--A merveille, Messieurs!--Il a voulu humilier leur
-raison.--C'est-à-dire qu'il a voulu leur inspirer du mépris pour le bien
-le plus précieux qu'ils tiennent de lui; & vous ne faites donc plus
-aucun usage de votre raison.--Pardonnez-moi, il nous est ordonné de
-l'employer dans toutes les choses de la vie, excepté lorsqu'il s'agit de
-Religion, alors ce seroit un crime de la consulter.--
-
-Toujours de mieux en mieux, mais vous avez donc trois Dieux?--Point du
-tout; trois personnes, à la vérité, dont la premiére est le père, la
-seconde le fils, le Verbe ou la parole, la troisiéme l'Esprit; mais
-toutes les trois ne font qu'un seul Dieu; remarquez bien cela, car c'est
-une chose importante.--Comment! comment! Messieurs, trois qui ne font
-qu'un & un seul qui fait trois!--Oui, cela est, à la vérité, contre
-toutes les régles de l'Arithmétique, mais vous concevez combien la
-Théologie doit être au-dessus de cette petite science subalterne.--Fort
-bien; & lorsque quelqu'un vous doit trois écus, êtes-vous contens s'il
-ne vous en donne qu'un?--Oh! Monsieur, vous voulez rire, mais ce n'est
-pas ici matiére à plaisanter; c'est encore un Mystère.--Oh!
-tant...--Vous n'êtes pas au bout, c'est ce qui fait notre mérite; croire
-ce qui est absurde, voilà, voilà ce qui peut flatter Dieu: d'ailleurs
-nous sommes venus à bout d'expliquer tout cela & d'en rendre
-raison.--Ah! pourriez-vous me faire voir ces explications?--Ah! cela
-vous prendroit trop de tems. Il y a dix-sept cens ans que nous composons
-sans cesse des volumes d'explication sur toutes ces matiéres; & le
-croiriez-vous? il y a encore des milliers d'incrédules que nous ne
-pouvons convaincre.--Eh mais! je vois un moyen de les ramener:
-menacez-les de leur jetter les volumes à la tête, je parie qu'ils
-viennent se soumettre à vos pieds.
-
-Mais revenons à votre troisiéme personne, comment l'appellez-vous?--Le
-Saint Esprit.--S'est-il fait homme aussi?--Point du tout, il s'est fait
-Pigeon:--Fort bien, mes amis, l'un me paroît aussi croyable que
-l'autre.--Nous ne sommes pas bien assurés que ce fût sa forme naturelle,
-mais toutes les fois qu'il s'est montré aux hommes, il n'a pas manqué de
-revêtir celle-là.--Et vous tenez sans doute ce Dieu-là dans un
-pigeonnier?--Point du tout, nous ne le tenons point du tout, non plus
-que Dieu le père, que vous voyez peint là haut avec des cheveux blancs &
-une longue barbe.--Vous peignez sans doute le fils avec la même barbe &
-les mêmes cheveux blancs?--Oh! non, vous le voyez là sous la figure d'un
-bel homme, d'âge viril, comme il convient.--Mais s'ils sont aussi
-anciens l'un que l'autre, il me semble que le fils a autant de droit que
-le père, à tous les vénérables signes de vieillesse.--Monsieur, il faut
-de l'ordre en toutes choses: vous voudriez donc renverser les loix de la
-nature & confondre le père avec le fils: celui-ci disoit toujours dans
-sa course mortelle, que son père étoit plus grand que lui.--Et vous le
-croyez pourtant son égal?--Sans doute, égal, plus grand; quand on veut
-s'entendre, tout cela revient au même.--
-
-On ne peut mieux raisonner: Et le fils s'est fait homme sans doute de
-toute Eternité?--Quelle pitié! il n'y a que dix-sept cens ans.--De qui &
-comment est-il né?--Mon cher Monsieur, il est né d'une Vierge.--Elle fut
-très surprise sans doute?--Oh! vous jugez bien, mais un Ange, un Esprit
-Céleste étoit venu heureusement pour la préparer: sans cela vous
-concevez qu'elle seroit morte de frayeur & de honte en accouchant: vous
-allez être bien surpris encore, cette Vierge étoit mariée.--Ah
-pardonnez-moi, je le suis un peu moins que vous ne pensez: ce Mystére à
-mon avis se comprend un peu mieux que les autres.--Ne plaisantez point,
-son mari ne couchoit point avec elle; c'est encore une révélation.--Mais
-enfin comment cette Vierge conçut-elle?--Par l'opération du St.
-Esprit:--Eh bien, par exemple, voilà qui est clair, & l'expression est
-de plus fort honnête; c'est-à-dire que le pigeon qui procéde du fils, a
-ensuite produit le fils Dieu homme?--Vous y êtes précisément. Il faut
-que vous ayez un talent naturel pour débrouiller les généalogies.--Le
-fils d'une Vierge & d'un pigeon étoit véritablement un Dieu?--N'en
-doutez pas, la chose est si claire, comme vous voyez.--Et cet homme
-Dieu, de quelle espèce de femme nâquit-il?--D'une Charpentiére.--Ah!
-j'en suis bien aise pour les Charpentiers; & où nâquit-il?--Dans une
-étable, entre un boeuf & un âne, au mois de Décembre, par un très-grand
-froid; mais Dieu n'abandonna pas son fils; l'âne & le boeuf souffloient
-sur lui & le réchauffoient.--Et n'y avoit-il qu'un âne?--Non,
-Monsieur.--Ah! je conçois bien, qu'ils n'étoient pas tous là; & quelle
-vie mena-t-il ensuite?--Il passa trente ans dans la boutique de son père
-à qui il étoit d'un grand secours dans tous ses ouvrages.--Vraiment je
-crois que c'étoit de la besogne bien faite: ah! Messieurs, les belles
-idées que vous avez de la Divinité!--Au bout de ces trente ans, il se
-mit à prêcher le peuple dans les Campagnes, cela dura quelque tems;
-ensuite les Magistrats se mirent de mauvaise humeur, parce qu'il disoit
-dans ses sermons beaucoup de mal des gens riches & en place, & qu'il
-prétendoit qu'ils iroient à tous les Diables: il prévit qu'il alloit
-être mis en prison, & il sua de peur sang & eau.--Votre Dieu sua de
-peur! Eh bien, voilà encore un beau trait dans son histoire.--On
-l'arrêta, & par Sentence des Magistrats, après qu'on lui eut craché au
-visage, il fut mis en croix entre deux voleurs.--Franchement, voilà un
-Dieu en fâcheuse posture, ou en bien mauvaise compagnie! Et il
-mourut?--Et il mourut.--Et il fut enterré?--Et il fut enterré.--Eh bien,
-Messieurs, voilà donc qui est fini, votre Dieu est pendu, mort &
-enterré, voilà son histoire terminée: je la trouve, d'honneur, on ne
-peut pas plus amusante.--Monsieur, Monsieur, vous allez bien vite; il
-mourut, il est vrai, pour engager Dieu le père à pardonner aux
-hommes.--En considération de ce qu'ils avoient tué son fils: rien de
-mieux imaginé en effet.--Mais aprenez que pour témoignage de sa
-Divinité, il se ressuscita lui-même trois jours après sa mort.--En
-public?--Non, secrettement.--Et quelles preuves en avez-vous?--Le récit
-de ses Disciples.--Et que disoit tout le peuple?--Il nioit le
-fait.--Fort bien, Messieurs, vous êtes aussi heureux en preuves qu'en
-raisonnemens; & avoit-il fait d'autres miracles pendant sa vie.--Oh!
-tant! il guérissoit tous les possédés, il séchoit les figuiers, il
-envoyoit les Diables dans des troupeaux de cochons, il remplissoit de
-poisson les filets de ses disciples, il remettoit très-proprement les
-oreilles coupées, il changeoit l'eau en vin, lorsqu'il étoit prié
-d'assister à des nôces: car il faut vous dire qu'il ne se faisoit pas
-une peine de se trouver à des festins lorsqu'on l'en prioit.--Vraiment
-pour un Dieu Charpentier, il étoit tout-à-fait aimable, & de plus je
-vois qu'il se rendoit utile dans les maisons: c'est fort bien à lui: Et
-voyoit-il des femmes?--Quelquefois, il étoit surtout fort indulgent pour
-les femmes adultères, & sa meilleure amie étoit une Courtisanne
-publique: il avoit gagné son ame, au point qu'elle ne voyoit plus que
-lui.--Et mais! je suis assez content de ce miracle-là, il marque du
-talent & un mérite caché.--Ah! vous dites bien, Monsieur, il aimoit tant
-à se cacher, que jamais dans sa vie il n'a dit qu'il étoit Dieu.--Et
-pourtant vous le croyez Dieu?--Sans toute: ses Sectateurs ont disputé
-longtems sur cet important article: il en a été de même du St. Esprit, &
-parce qu'il n'étoit point parlé de ces trois personnes Divines dans les
-anciennes écritures. Le St. Esprit n'a été reconnu qu'après douze cens
-ans: & quant à la Divinité de Jésus, il n'a fallu que trois cens ans de
-disputes, de troubles, de massacres, pour décider la chose à son
-avantage.--Ah! je suis charmé de cette fortune-là: elle s'est un peu
-fait attendre, mais que Diable il me semble qu'il doit le dire lui-même;
-sans cela c'est sa faute aussi: lorsqu'un Charpentier est Dieu, comment
-veut-il qu'on le devine? Il me semble que ce seroit encore assez faire,
-que de l'en croire sur sa parole; en vérité tous les Charpentiers du
-monde n'en peuvent exiger davantage.
-
-Mais puisque vous aimez tant ce Dieu homme, sans doute il est né dans
-votre pays?--Point du tout, il nâquit, il vécut dans une autre partie du
-monde.--Il me semble que vous cherchez vos Dieux bien loin: apparemment
-il avoit composé un corps de Doctrine & de Religion, que vous avez cru
-devoir adopter?--Il n'a point fait de corps de Doctrine, il n'a point
-enseigné de nouvelle Religion, il n'a rien composé, rien écrit; ne vous
-avons-nous pas dit qu'il aimoit à cacher ses oeuvres? Mais à son défaut,
-quelques-uns de ses disciples ont écrit son histoire, ses discours, ses
-pensées.--Et c'est ce qui forme le code de votre Religion? elle y est
-annoncée, définie, prescrite exactement?--Rien de tout cela, on n'y
-trouve que quelques faits de sa vie: accompagnés de quelques préceptes
-de morale, qu'il répandoit çà et là dans ses discours: il y dit lui-même
-hautement & expressément, qu'il est venu accomplir la loi ancienne, &
-non la changer.--Il y avoit donc avant lui une Religion particuliére
-dans le pays où il prit naissance?--Oui vraiment.--C'est donc cette
-Religion que vous suivez?--Nullement; la notre lui est opposée presque
-dans tous les points.--Mais d'où vous est donc venue cette Religion
-nouvelle que vous avouez vous-mêmes n'avoir pas été annoncée ni
-enseignée par votre Dieu? C'est donc vous qui l'avez faite.--Nous avons
-expliqué, commenté, interprété sans cesse pendant dix-sept cens ans,
-tous les discours de notre Dieu, & nous en avons tiré une belle suite de
-Dogmes & de Mystères tout nouveaux.--Et vous êtes tous d'accord dans ces
-explications?--Ah! il s'en faut bien, nous n'avons pas cessé de
-disputer, de combattre, de nous égorger pour ces diverses
-interprétations.--Je suis fâché de vous le dire, mais voilà une Religion
-qui ne paroît pas attirante; vous ne vous entendez pas les uns les
-autres, & vous vous égorgez pour cela! Je suis fort mal édifié, je vous
-l'avoue; il s'ensuivroit de vos principes que Dieu seroit venu exprès
-parmi les hommes, pour les engager à se massacrer mutuellement. Votre
-Dieu ne me plaît point du tout, mais je vois ce qui vous a fait adopter
-une Religion si extraordinaire, c'est que les habitans où votre Dieu
-prêcha, l'avoient tous embrassée?--C'est encore ce qui vous trompe;
-notre Dieu n'y gagna qu'un très-petit nombre de Disciples, tous de la
-lie du peuple: & ne vous avons-nous pas dit qu'il fut mis à mort par
-ordre des Magistrats?--Quoi! Messieurs, ses discours n'ont pas été crus
-par la Nation qu'il instruisoit?--Non, Monsieur.--Ses miracles n'ont pas
-persuadé ceux qui en étoient témoins?--Non, Monsieur,--Et vous croyez à
-toutes ces choses, vous qui êtes à mille lieues & à dix-sept cens ans de
-distance?--Oh! Monsieur, il y a explication à tout. Il faut que vous
-sachiez que Dieu avoit envoyé exprès son fils chez ce peuple, & qu'il
-avoit exprès endurci le coeur de ce peuple, pour qu'il ne crût pas à son
-fils.--Bien expliqué! en honneur, voilà qui me paroît satisfaisant à
-l'excès. Faites-moi le plaisir de me dire quel étoit le nom de ce
-peuple?--On l'appelloit le peuple Juif.--Je ne le connois point.--Oh! Je
-le crois; il occupoit un si petit & si pauvre pays, que sa réputation
-n'a pu faire beaucoup de chemin; mais il n'en étoit pas moins autrefois
-le premier peuple de la Terre. Dieu l'avoit choisi parmi tous les
-autres, pour en faire sa Nation favorite: il le gouvernoit par lui-même,
-il parloit souvent à ses chefs, mais il ne leur montroit que son
-derriére. Nous ne finirions pas, si nous voulions vous raconter tous les
-prodiges qu'il ne cessoit d'opérer en leur faveur.
-
-Une fois entre autres qu'ils étoient au nombre de six cens mille
-combattans, il leur donna les moyens de se sauver des mains des ennemis
-qui les poursuivoient pour les avoir volés par ordre de Dieu.--Ah!
-Monsieur, le beau miracle! Six cens mille combattans qui s'enfuient!
-L'admirable idée que vous me donnez de cette brave Nation, & de son
-Dieu!--Il la chérissoit à tel point, qu'à la moindre faute qu'elle
-commettoit, il la livroit en proye aux peuples voisins, qui la
-réduisoient en esclavage, ou la massacroient sans pitié; quelquefois
-aussi par pure tendresse pour les Juifs, il leur ordonnoit de s'égorger
-mutuellement, & il y en eut une fois vingt-trois mille mis à mort par
-leurs propres concitoyens: & cela par les ordres de Dieu même. Il
-commanda à un de leurs Rois de massacrer jusqu'au dernier homme d'une
-Nation vaincue. Celui-ci eut l'audace de ne pas égorger des hommes hors
-d'état de se défendre, il en fut puni: un fils de ce Roi mangea un peu
-de miel un jour de bataille, il fut condamné à la mort. Le père & le
-fils furent proscrits par leur Dieu justement irrité, qui choisit exprès
-de sa main un nouveau Roi. Celui-ci à la vérité coucha avec la femme
-d'un de ses Généraux, & fit massacrer le mari.
-
-Il eut de cette femme adultere un fils, qui rassembla sept cens femmes
-dans son Sérail: mais Dieu les chérit toujours l'un & l'autre. Tous deux
-furent comblés de bénédictions célestes. Notre Dieu homme avoit
-l'honneur de descendre en droite ligne de cette femme adultere.--Ah!
-Messieurs, vous me faites frémir.--Ne vous avons-nous pas déja dit que
-la conduite de ce Dieu fut toujours mystérieuse, & qu'il s'est proposé
-pour objet d'humilier la raison humaine? Le premier législateur de ce
-peuple, & qui lui fut donné pour chef par Dieu même, étoit un assassin;
-il n'en eut pas moins le don de faire des miracles sans nombre. Il
-composa un très grand corps de Loix Civiles & Religieuses, que nous
-conservons encore, & que nous révérons comme certainement inspirées par
-la Divinité.--Et vous ne les suivez pas?--Non vraiment, nous les avons
-en horreur ainsi que ceux qui les pratiquent. Il est vrai que ce peuple
-avoit d'abord été choisi de Dieu, & tout le reste de la Terre rejetté:
-ensuite toute la Terre a été appellée, & ce même peuple proscrit.
-N'admirez-vous pas, Monsieur, la sagesse du Dieu que nous adorons? Nous
-voulons aussi vous faire admirer sa bonté: il avoit défendu au peuple
-Juif, sous les plus grandes peines, de manger du Cochon, & Dieu s'est
-fait homme tout exprès pour changer cela. Depuis dix-sept cens ans, nous
-mangeons du Cochon tant qu'il nous plait, & par reconnoissance nous
-brûlons ceux qui n'en mangent pas.--
-
-A merveille: mais expliquez-moi, je vous prie, ces mots _proscrits_,
-_rejettés_, que je n'entens pas bien.--Ils signifient que tous ceux qui
-n'adorent pas notre Dieu, & qui ne lui rendent pas le même culte que
-nous, sont comdamnés dans l'autre vie à des flammes éternelles.
-
---Je comprens: mais puisque tous les hommes ont été appellés à votre
-nouvelle Religion, pourquoi n'a-t-elle jamais été connue dans le pays où
-je suis né?--Mystère, monsieur, Mystère! Et croyez-vous être le seul,
-qui n'ayez point connoissance de cette nouvelle religion?--Je l'imagine
-du moins d'après vos principes.--Apprenez que le Christianisme a rampé
-d'abord sur la terre pendant plusieurs siècles, ignoré, caché, répandu
-lentement dans le peuple. Quelques Souverains l'adopterent: alors ses
-progrès se firent plus rapidement & d'une maniere éclatante: mais dans
-son plus haut point de grandeur, jamais il n'est parvenu à occuper la
-quinzieme partie de la Terre.--Et les quatorze autres parties de la
-Terre ne produisent que des damnés?--Rien n'est plus certain, &
-gardez-vous bien d'en douter, vous seriez damné vous même.--Cela me
-paroît bien dur: mais sans doute votre Dieu, votre religion ont été
-annoncés à tous les peuples: c'est leur faute, s'ils persistent dans
-l'erreur.--Vous vous pressez toujours trop tôt de juger: apprenez que
-les trois quarts de la Terre n'ont jamais eu ni pu avoir connoissance de
-notre religion, du moins pendant quinze-cens ans. Nous ignorions encor
-l'art de la navigation, nous ne pouvions traverser les mers immenses qui
-nous séparoient d'eux, pour aller les instruire de nos dogmes & de notre
-culte.--Et ces gens-là étoient damnés pour n'avoir pas connu ce qu'ils
-ne pouvoient pas connoître?--Sans doute: depuis trois siècles l'art de
-naviguer nous a mis à portée d'aller instruire quelques-uns de ces
-peuples, seulement sur les côtes; car il étoit impossible de pénétrer
-bien avant dans les terres. Nous avons fait quelques Prosélites.--Et
-ceux qui ne peuvent croire que trois ne font qu'un?--Mr. nous les
-égorgeons, toutes les fois que nous sommes les plus forts.--Ah!
-barbares!--Prenez garde à ce que vous dites: nous vengeons notre Dieu,
-qu'ils ne veulent pas reconnoître: nous voulons lui gagner des ames;
-elles resistent, il faut bien punir leur obstination.--Messieurs,
-croyez-vous votre Dieu tout-puissant?--Certainement.--Il est
-tout-puissant, & vous pensez qu'il a besoin de votre secours pour gagner
-des ames, & vous vous chargez du soin de punir pour lui, & de le venger!
-Quelle terrible inconséquence! Et votre Dieu vous a-t-il ordonné
-expressément d'égorger vos freres en son nom?--Non pas précisément, mais
-nous avons l'art d'interpréter ses volontés. On voit bien que vous ne
-savez pas ce que c'est que le zèle de la gloire de Dieu, & l'extrême
-envie de lui plaire.--Et le moyen que vous choisissez, c'est de
-massacrer ses Créatures.
-
-Je frémissois de tant d'absurdités & d'horreurs: mais, faisant effort
-sur moi-même, pour achever de m'instruire je leur demandai quel étoit
-leur culte. Ils me dirent, vous l'allez voir, voilà le Prêtre qui monte
-à l'autel, suivez les cérémonies.
-
-Je vis en effet cet homme singuliérement & richement vêtu, se courber,
-se relever, se promener d'un côté à l'autre, lisant, marmotant des
-paroles que je n'entendois pas: je leur dis, cet homme ne parle donc pas
-votre langue?--Vraiment non, répondirent-ils; toutes nos prieres sont
-dans une langue étrangere, qui n'est guere entendue que de la millieme
-partie de la nation; & la plupart même des livres de notre religion sont
-écrits dans un langage si ancien, que personne ne le comprend plus.--Je
-témoignai ma surprise, mais on me répéta doucement, suivez les
-cérémonies. Je vis alors le Prêtre prendre entre ses mains une grande
-feuille de pâte. Je leur dis: est-ce encore là votre Dieu? Pas encore,
-me repliqua-t-on; mais vous n'attendrez pas longtems.--Je redoublai
-d'attention, pour voir comme on devenoit Dieu. Le Prêtre s'inclina,
-marmota quelques mots, leva le morceau de pâte par dessus sa tête: tout
-le monde étoit prosterné, on m'obligea d'en faire autant. Je ne
-comprenois rien à tout cela. Cependant le Prêtre prit une coupe
-d'argent, dans laquelle je lui avois vu mettre de l'eau & du vin; il
-s'inclina encore, prononça des paroles, leva la coupe par dessus sa
-tête. Interdit, étonné, je demandai l'explication de ce que je
-voyois.--On me répondit, ce morceau de pâte que vous avez vu d'abord, &
-que vous voyez encore, ce vin & cette eau qui sont renfermés
-dans cette coupe, existoient tout-à-l'heure, & n'existent
-plus.--Comment! ils n'existent plus, & je les vois comme je les voyois
-auparavant!--N'importe, me dit-on, vos sens vous trompent: d'abord,
-c'étoit en effet de la pâte, c'étoit du vin & de l'eau; à présent par le
-moyen des paroles que le Prêtre vient de prononcer, cette pâte s'est
-anéantie, elle est devenue le Corps même de notre Dieu: cette eau & ce
-vin ont cessé d'être, ils sont devenus le sang de Dieu. Etes-vous au
-fait à présent? Convenez que voilà un beau mystere.--Admirable en effet!
-Le corps de Dieu d'un côté & son sang de l'autre! Que cela est
-heureusement imaginé! Mais, Messieurs, êtes-vous bien assurés de ce que
-vous me dites?--Comment en pouvez-vous douter? Le Prêtre a dit les
-paroles.--Et votre Dieu est obligé de s'y soumettre, & de se rendre là à
-point nommé?--Sans doute.--J'avois ouï dire que Dieu avoit créé l'homme,
-& ici c'est l'homme qui crée Dieu.--Oui, Monsieur.--Et vous pouvez tous
-opérer ce prodige.--Oh! non, il n'y a parmi nous que les Prêtres qui
-ayent ce pouvoir.--Et qu'est-ce que les Prêtres?--Ce sont des hommes qui
-embrassent cet état pour vivre, & à qui l'on donne dix sols pour faire
-ce prodige.--Cela ne me paroît pas cher, & il ne le font apparemment
-qu'une seule fois dans leur vie?--Point du tout, il le peuvent à toute
-heure, à tout moment: mais pour l'ordinaire, il se contentent d'une
-seule fois par jour.--En vérité cela me paroît bien modeste de leur
-part. Vous avez donc chaque jour autant de Dieux que de Prêtres?--Vous y
-êtes précisément.--Et avez-vous beaucoup de Prêtres?--Un nombre
-presqu'infini.--Et par conséquent un nombre presqu'infini de Dieux. Ah!
-Messieurs, la belle manufacture que vous avez là! Je suis dans un
-étonnement.--Ne vous pressez pas de vous étonner, me dirent-ils, vous
-n'êtes pas au bout.--Apparemment, leur dis-je alors, qu'il n'y a qu'un
-seul de vos Prêtres qui fasse cette cérémonie à une heure fixée: votre
-Dieu ne pourroit se trouver en deux endroits à la fois.--Vous vous
-trompez encore: il y a peut-être, en ce moment même, cinq cens mille
-Prêtres qui prononcent les mêmes paroles.--Et cinq cens mille Dieux
-créés à la fois au même instant?--Oui, Monsieur, & c'est absolument un
-seul & même Dieu partout.--Et les cinq cent mille Dieux ne font
-qu'un?--A merveille, vous voyez bien que cela va tout seul, & que rien
-n'est plus aisé à comprendre, vous l'avez saisi d'abord, mais ne perdez
-pas le Prêtre de vue, & observez attentivement ce qu'il fait.
-
-Je levai les yeux, & je l'aperçus qui rompoit la feuille de pâte entre
-ses doigts; je frémis, & ne pus m'empêcher de m'écrier: ah! Messieurs,
-voilà le Prêtre qui casse les bras & les jambes à votre Dieu! Ils se
-mirent à sourire & me dirent avec douleur: ne craignez rien, il l'a
-divisé en trois parties, il est vrai, mais c'est sans lui faire aucun
-mal: car le corps de Dieu se trouve à présent tout entier dans chacune
-de ces trois parties, & vous devez convenir que cela se comprend aussi
-aisément que tout le reste.--Je fus obligé de l'avouer. En même tems je
-remarquai que le Prêtre mettoit un petit morceau de pâte dans la coupe
-où étoit le sang; étonné encore, je leur dis: le voilà qui met le corps
-dans le sang, & il me semble au contraire que c'est le sang qui devroit
-être dans le corps. Ils se moquerent de moi, & me dirent de ne pas
-insister sur ces bagatelles, & que j'allois voir bien autre chose.
-
-En effet je vis le Prêtre qui plioit proprement les deux grandes parties
-de la feuille de pâte, l'une sur l'autre; il se frappa trois fois la
-poitrine, il aprocha sa bouche: jugez de ma surprise! je le vis saisir
-son Dieu entre les dents, lui faire craquer les os, le manger, le
-dévorer, l'avaler enfin & l'absorber dans son estomach. On me dit, vous
-voilà bien étonné: vous ignoriez qu'un homme pût manger Dieu: vous voyez
-pourtant que cela est bientôt fait.--Ah! Messieurs, leur dis-je, il en a
-mangé trente pour le moins, car j'ai bien vu qu'il l'a mâché assez
-longtems, & il ne l'a pu sans le diviser entre ses dents; & vous venez
-de me dire que dans chaque partie il reconnoissoit un Dieu tout
-entier.--Eh bien! trente fois, me répondit-on.--J'avoue, repris-je
-alors, qu'il étoit bien juste qu'il les mangeât, puisqu'il les avoit
-faits. Mais comment n'a-t-il pu faire qu'une bouchée de ce corps tout
-entier, ou plutôt de ces trente corps? Comment le goût de la chair de
-cet homme Dieu ne l'a-t-il pas fait frémir?--Vous n'y êtes pas,
-reprirent-ils: il n'a senti que le volume & le goût de la petite feuille
-de pâte: ne vous avons-nous pas dit que toutes ses apparences
-continuoient de subsister?--C'est-à-dire, que votre Dieu après avoir
-fait un miracle pour venir là, en opére un second pour vous en faire
-douter.--Oui, Monsieur, afin que nous ayons du mérite à croire.--Je
-vois, Messieurs, que vous n'en êtes pas les dupes, & que vous ne donnez
-pas dans ces pièges-là. Mais sans doute votre Dieu a enseigné
-formellement & évidemment ce Dogme, il a institué distinctement le
-Sacrifice & toutes les cérémonies, il a créé des Prêtres?--Rien de tout
-cela: on ne trouve dans son histoire écrite par ses disciples, ni ces
-sacrifices, ni ces mistères, ni ces Prêtres, ni ces prodiges sans
-nombre: mais nous lisons dans cette histoire, qu'étant un soir à souper
-avec ses amis il prit par forme de conversation un morceau de pain qu'il
-partagea avec eux en leur disant: ceci est mon Corps, & quand vous ferez
-ces choses, vous les ferez en mémoire de moi; il n'a jamais dit que ce
-peu de mots sur cette importante matière. Cent auteurs ont travaillé,
-ont écrit sur ce passage, & en ont enfin tiré cette admirable doctrine
-que nous venons de vous enseigner.--Il falloit que ce fussent d'habiles
-gens.--Oh! nous vous en faisons juge; il faut vous dire aussi, qu'ils
-étoient tous prêtres.--C'est-à-dire de ceux qui se vantent de faire le
-miracle?--Oui, Monsieur.--Eh mais! je suis un peu moins étonné que je
-n'étois d'abord.--Malgré une autorité si décisive, des nations entieres
-ont alteré, ont défiguré, ont nié ce dogme; il a fallu le défendre les
-armes à la main, & il n'en a guère coûté que trois ou quatre cens mille
-hommes, pour le conserver dans toute sa pureté chez quelques peuples
-seulement, car il a été aboli chez beaucoup d'autres.
-
-Cependant un d'entre eux me tira doucement par la manche, & me dit:
-suivez ce qui se passe à l'autel. J'obéis: le Prêtre tira une petite
-clef de sa poche, il l'appliqua à une petite serrure, & ouvrit une
-petite niche obscure qui étoit au milieu de l'autel; il s'inclina, porta
-sa main dans la niche, & en retira un vase d'argent; il découvrit le
-vase, & retira avec le bout des doigts une très-petite feuille de pâte,
-se retourna vers les spectateurs, descendit de l'autel, s'aprocha d'une
-balustrade couverte d'une nape; tous les assistans s'avancèrent l'un
-après l'autre, prirent un bout de la nape sur leurs mains, baissérent
-les yeux, levérent la tête, tirérent la langue: le Prêtre les parcouroit
-tous, & leur plaçoit sur la langue le petit morceau de pâte.
-
-Quand tout cela fut fini, j'en demandai l'explication, selon mon usage:
-ils me dirent tranquillement, ce sont autant de Dieux que nous avons
-mangés: de quoi êtes-vous étonné? il me semble que chacun son Dieu ce
-n'est pas trop.--Quoi! Messieurs, ce vase que le Prêtre a tiré de ce
-petit cachot noir, étoit tout plein de Dieux?--Oui vraiment, tant qu'il
-en peut tenir, tous couchés les uns sur les autres en attendant qu'on
-les mange; tous les jours la table est dressée, comme vous voyez, la
-nape est mise; & tout homme qui se sent en appétit spirituel peut venir
-se régaler dévotement.--Le matin & l'après midi?--Le matin
-seulement.--Ah! je comprens, vous ne mangez votre Dieu qu'à déjeuner: Et
-dans tous vos Temples est-ce la même chose?--N'en doutez pas; dans tous
-les pays où notre Religion est établie, il se consomme peut-être, bon
-an, mal an, cent ou deux cent millions de Dieux. Répétez ce nombre
-jusqu'à la fin du monde, ajoutez-y le grand nombre de siècles qui se
-sont écoulés depuis l'établissement de notre culte, vous verrez des
-milliards de milliards de morceaux de pâte, de Dieux, de métamorphoses,
-de prodiges & d'estomachs humains changés en temples de la divinité. Ah!
-Monsieur, l'admirable Religion! nos champs sont couverts de moissons, &
-il n'y a pas un seul grain de bled qui ne puisse au besoin devenir un
-Dieu.--Vous n'en dites pas assez, Messieurs; car d'après vos principes,
-vous n'avez qu'à briser en particules insensibles tous les morceaux de
-pâte, le tout sans faire aucun mal à votre Dieu, (car ce seroit bien
-dommage) & en ce cas, vous multipliez vos Dieux comme les sables de la
-mer. Je découvre encore que, comme il y a dans le sein de la terre une
-infinité de portions de matiéres qui peuvent devenir du bled & de la
-farine, toutes ces multitudes innombrables de particules n'attendent
-qu'un heureux hazard, pour être autant de Dieux; j'apperçois dans un tas
-de fumier des milliers d'Etres Divins possibles; vos latrines même en
-regorgent; & il n'y a pas une partie de vos cadavres, qui ne puisse à
-son tour devenir une Divinité.--
-
-On ne peut pas mieux raisonner, dirent-ils alors: vous avez saisi toute
-la fécondité des principes.--Mais, repris-je aussitôt, il me reste une
-question à vous faire: quand vous avez mangé votre Dieu, vous êtes donc
-vous-mêmes autant de Dieux ambulans: & s'il plaisoit à un de vos Prêtres
-de se nourrir uniquement de cette pâte divine, tout son corps à la
-longue ne seroit donc plus qu'une coagulation de dieux, & s'il alloit à
-la garde-robe, ses excrémens seroient encore des Dieux, & vous tiendriez
-sans doute à grand honneur de les manger?--Vous vous trompez ici, me
-dirent-ils froidement.--Mais, Messieurs, comment la chose peut-elle
-n'être pas ainsi? j'ai bien voulu ne pas vous contester la destruction &
-l'anéantissement de votre pâte, de votre eau & de votre vin; mais Dieu
-ne peut être ni détruit, ni anéanti; & s'il ne peut l'être, ma
-conséquence est nécessaire & évidente. Puisque vous mangez Dieu, ou vous
-le digérez ou vous le rendez par les selles, pardonnez-moi le terme.--Ni
-l'un ni l'autre, me dirent-ils: notre Dieu, il est vrai, prend un
-singulier plaisir à être mangé: on ne peut rien faire qui lui soit plus
-agréable.--A la bonne heure, on ne dispute pas des goûts.--Mais,
-Monsieur, de ce qu'il aime à entrer dans notre bouche, il ne s'ensuit
-pas qu'il veuille s'enterrer dans notre estomach ni sortir par notre
-derriére; notre Dieu est décent, & nous vous prions de croire qu'il
-n'habita jamais dans un pot de chambre: écoutez bien comment la chose se
-passe: aussitôt que Dieu est descendu dans notre estomach, la pâte,
-l'eau & le vin, renaissent, & il n'est plus question de Dieu.--Il sort
-sans doute par en-haut ou par en-bas?--Il ne sort point.--Il reste
-donc?--Il ne reste pas non plus.--Que devient-il donc? car enfin il faut
-qu'il sorte ou qu'il reste, ou bien qu'il s'anéantisse; & je vous avoue
-qu'un Dieu qui s'anéantit, ne m'en impose point du tout, & qu'il me
-donne très-mauvaise opinion de lui.--Prenez garde à ce que vous dites;
-notre Dieu ne s'anéantit point.--Eh bien! je ne veux pas disputer, je me
-bornerai à une expression, qui pourra peut-être vous satisfaire: il a
-d'abord escamotté le pain & le vin, & il finit par s'escamotter
-lui-même.--Le terme n'est pas noble, mais nous voulons bien vous le
-passer, puisqu'il ne rend pas mal l'idée que nous avons de cet adorable
-mystère: d'ailleurs il s'agit de vous gagner à notre sainte Religion,
-nous vous devons quelque condescendance. Ne vous sentez-vous pas
-merveilleusement édifié? notre Dieu ne vous paroît-il pas grand &
-sublime? sa doctrine, sa vie, ses mystères, tout ne vous semble-t-il pas
-marqué au coin de la Divinité?
-
-J'hésitois à répondre: allons, mon cher enfant, reprirent-ils,
-soumettez-vous, ne résistez plus. Je craignois de les choquer, je ne
-disois mot: alors ils s'approchèrent de moi avec un vase plein d'eau; il
-me prièrent avec beaucoup de politesse de permettre que l'on versât
-quelques goutes de cette eau sur ma tête. Je suis complaisant de mon
-naturel, je ne fis aucune difficulté d'y consentir, d'autant plus qu'ils
-paroissoient le souhaiter avec beaucoup d'empressement. L'eau fut
-versée; ils m'essuyèrent ensuite très-proprement; ils me sautèrent au
-col, ils s'écrioient, vous êtes notre frère, vous êtes Chrétien.
-
-Toute cette cérémonie finit par un grand dîner; un des Chapelains prit
-beaucoup d'amitié pour moi en buvant; il me dit le secret de l'Eglise.
-Toutes ces inepties, dit-il, furent inventées par des Fanatiques, &
-protégées par des Fripons: Les uns & les autres trouvèrent leur compte à
-tromper les hommes: les Energumènes nourissoient leur orgueil en faisant
-des Prosélites: les gens adroits mirent l'argent des uns & des autres
-dans leurs poches. Quand la folie & l'intérêt se joignent ensemble, cela
-va loin; la raison est venue trop tard, elle n'a pu résister au torrent;
-& nous serons le peuple le plus absurde de la terre, jusqu'à ce qu'enfin
-la voix des honnêtes gens qui détestent ces infâmes, puisse se faire
-entendre.
-
-Je levai les épaules de pitié! j'embrassai mon homme, & je retournai
-bien vite dans mon pays.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Le Cathecumene, traduit du chinois, by Anonymous
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CATHECUMENE, TRADUIT DU CHINOIS ***
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- The Project Gutenberg eBook of Le cathécumène, traduit du chinois.
+ The Project Gutenberg eBook of Le cathécumène, traduit du chinois.
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<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Le Cathecumene, traduit du chinois, by Anonymous
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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-
-
-Title: Le Cathecumene, traduit du chinois
-
-Author: Anonymous
-
-Release Date: October 23, 2013 [EBook #44017]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CATHECUMENE, TRADUIT DU CHINOIS ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44017 ***</div>
<h1>LE<br/>
<span class="large">CATHECUMENE,</span><br/>
@@ -75,1186 +39,805 @@ DU CHINOIS.</h1>
<p class="titre">LE CATHECUMENE.</p>
-<p>Des affaires de commerce m'avoient engagé
-à faire un voyage sur mer; j'étois déja bien
-loin des côtes de ma patrie, lorsqu'une
-tempête affreuse nous fit perdre notre route.
-Nous passâmes plusieurs jours entre la vie &amp; la mort;
-enfin nous fumes jettés sur une terre inconnue, &amp; forcés
+<p>Des affaires de commerce m'avoient engagé
+à faire un voyage sur mer; j'étois déja bien
+loin des côtes de ma patrie, lorsqu'une
+tempête affreuse nous fit perdre notre route.
+Nous passâmes plusieurs jours entre la vie &amp; la mort;
+enfin nous fumes jettés sur une terre inconnue, &amp; forcés
de trouver un azile contre la fureur des flots.</p>
-<p>Je tombai entre les mains d'un peuple rempli d'humanité:
-je m'aperçus bientôt qu'il avoit perfectionné
-tous les arts, qu'il pratiquoit les vertus, &amp; qu'il étoit
-doué des plus hautes lumieres où l'homme puisse atteindre.
-Mon admiration égaloit ma reconnoissance; mais
-hélas! il n'est que trop vrai, que l'homme décele toujours
-par quelque endroit la foiblesse de son être.</p>
-
-<p>Ces gens-là avoient pris de l'amitié pour moi comme
-j'en avois conçu pour eux; leur douceur, leur honnêteté
-avoient gagné mon ame: ils me dirent un jour,
-de quelle religion êtes vous? Cette question me surprit;
-je leur demandai, s'il y en avoit deux: ma réponse les
-fit sourire, &amp; je vis qu'ils étoient étonnés de mon ignorance:
+<p>Je tombai entre les mains d'un peuple rempli d'humanité:
+je m'aperçus bientôt qu'il avoit perfectionné
+tous les arts, qu'il pratiquoit les vertus, &amp; qu'il étoit
+doué des plus hautes lumieres où l'homme puisse atteindre.
+Mon admiration égaloit ma reconnoissance; mais
+hélas! il n'est que trop vrai, que l'homme décele toujours
+par quelque endroit la foiblesse de son être.</p>
+
+<p>Ces gens-là avoient pris de l'amitié pour moi comme
+j'en avois conçu pour eux; leur douceur, leur honnêteté
+avoient gagné mon ame: ils me dirent un jour,
+de quelle religion êtes vous? Cette question me surprit;
+je leur demandai, s'il y en avoit deux: ma réponse les
+fit sourire, &amp; je vis qu'ils étoient étonnés de mon ignorance:
ils ajouterent, adorez-vous des Dieux de bois, de
-métal ou de pierre? Je haussai les épaules; ils prirent un
-air de satisfaction, &amp; poursuivirent: croyez-vous à Moïse
+métal ou de pierre? Je haussai les épaules; ils prirent un
+air de satisfaction, &amp; poursuivirent: croyez-vous à Moïse
qui fit massacrer vingt-trois mille de ses concitoyens
par ordre de Dieu? Je fis un mouvement d'indignation;
-ils continuerent &amp; me demanderent, si j'étois disciple
+ils continuerent &amp; me demanderent, si j'étois disciple
de Mahomet qui fendit la lune en deux, &amp; qui la cacha
-dans sa manche? Je ne répondis que par des signes
-de mépris, qui parurent les satisfaire infiniment: êtes-vous
-Chrétien? me dirent-ils enfin: Je repliquai, que
+dans sa manche? Je ne répondis que par des signes
+de mépris, qui parurent les satisfaire infiniment: êtes-vous
+Chrétien? me dirent-ils enfin: Je repliquai, que
je ne savois pas ce qu'ils vouloient dire: ils parurent fort
-étonnés, &amp; ils ajouterent, qu'ils ne connoissoient dans
+étonnés, &amp; ils ajouterent, qu'ils ne connoissoient dans
le monde que quatre especes de religion. Vous n'en avez
-donc point? me dirent-ils: je leur répondis vainement,
-que j'étois né dans un pays, où l'on adoroit un seul Dieu,
-Intelligence suprême &amp; bienfaisante, qui a créé le
-monde &amp; qui le gouverne; qui récompense dans
+donc point? me dirent-ils: je leur répondis vainement,
+que j'étois né dans un pays, où l'on adoroit un seul Dieu,
+Intelligence suprême &amp; bienfaisante, qui a créé le
+monde &amp; qui le gouverne; qui récompense dans
une autre vie les bonnes actions que l'homme a faites
dans celle-ci; que notre culte consistoit dans une reconnoissance
&amp; une soumission sans bornes, &amp; dans l'exercice
-habituel des vertus, c'est-à-dire de la modération,
-de la tempérance, de l'humanité, de la bienfaisance &amp;
+habituel des vertus, c'est-à-dire de la modération,
+de la tempérance, de l'humanité, de la bienfaisance &amp;
de la justice. Est-ce tout? reprirent-ils: je leur dis que
-tout étoit renfermé dans ce peu de mots. Eh quoi! votre
+tout étoit renfermé dans ce peu de mots. Eh quoi! votre
Dieu, ajouterent-ils, n'a point fait de miracles? Il a
-créé le Ciel &amp; la Terre, répondis-je modestement; que
-voulez-vous de plus? Quoi: point de Mystères, de
-Prêtres, de cérémonies! Je baissai la tête, &amp; leur dis
-que je ne les comprenois pas. Je les entendis alors s'écrier
-entre eux: le pauvre homme! dans quel excès d'aveuglement,
-d'ignorance &amp; de barbarie il est plongé! Mon
-ami, me dit l'un d'eux, nous avons pitié de votre état:
-nous voulons vous éclairer; remerciez Dieu qui vous a
+créé le Ciel &amp; la Terre, répondis-je modestement; que
+voulez-vous de plus? Quoi: point de Mystères, de
+Prêtres, de cérémonies! Je baissai la tête, &amp; leur dis
+que je ne les comprenois pas. Je les entendis alors s'écrier
+entre eux: le pauvre homme! dans quel excès d'aveuglement,
+d'ignorance &amp; de barbarie il est plongé! Mon
+ami, me dit l'un d'eux, nous avons pitié de votre état:
+nous voulons vous éclairer; remerciez Dieu qui vous a
conduit de sa main au milieu de nous, pour vous instruire
&amp; vous convaincre de notre sainte &amp; admirable religion.
Notre Dieu se nomme le Christ, nous nous appellons
-Catholiques, vous allez voir Dieu. Mon étonnement
-seroit difficile à exprimer; eh quoi! vous me
-ferez voir Dieu! Sans doute, répondirent-ils, vous le
+Catholiques, vous allez voir Dieu. Mon étonnement
+seroit difficile à exprimer; eh quoi! vous me
+ferez voir Dieu! Sans doute, répondirent-ils, vous le
verrez tout comme nous; nous n'avons pour cela que
-quatre pas à faire.</p>
+quatre pas à faire.</p>
-<p>Je les suivis donc: nous aprochions d'un édifice immense,
-ils me dirent que c'étoit le Temple; je me fis
+<p>Je les suivis donc: nous aprochions d'un édifice immense,
+ils me dirent que c'étoit le Temple; je me fis
expliquer ce mot: j'appris avec la plus grande surprise,
-que c'étoit un bâtiment où résidoit leur Dieu. Et quoi!
+que c'étoit un bâtiment où résidoit leur Dieu. Et quoi!
leur dis-je, vous renfermez Dieu entre quatre murailles,
-cet Etre immense, infini, qui anime, pénètre, environne
-des mondes sans nombre! Ils me répondirent froidement:
+cet Etre immense, infini, qui anime, pénètre, environne
+des mondes sans nombre! Ils me répondirent froidement:
quand vous verrez notre Dieu, vous ne serez
-plus si surpris. J'aperçus des portes, des serrures &amp; des
-clefs à l'entrée de l'édifice, j'en demandai l'explication.
+plus si surpris. J'aperçus des portes, des serrures &amp; des
+clefs à l'entrée de l'édifice, j'en demandai l'explication.
Quoi! le Dieu du Ciel &amp; de la Terre, vous le tenez
sous la clef! Il le faut bien, dirent-ils, sans cela on
pourroit le voler, le profaner. Voler Dieu! le profaner!
-Je passois d'étonnement en étonnement.</p>
+Je passois d'étonnement en étonnement.</p>
<p>Nous avancions dans ce qu'ils appelloient le Temple; je
-demandai où étoit le Dieu qu'on devoit me faire voir.
-Un peu de patience, me dit-on; on me conduisit à l'extrémité
-de l'édifice.</p>
+demandai où étoit le Dieu qu'on devoit me faire voir.
+Un peu de patience, me dit-on; on me conduisit à l'extrémité
+de l'édifice.</p>
-<p>Là sur une table élevée de quelques marches au dessus
+<p>Là sur une table élevée de quelques marches au dessus
du sol, on me montre une grande niche d'un travail
-riche &amp; élégant: dans cette niche, un cercle tout rayonnant
+riche &amp; élégant: dans cette niche, un cercle tout rayonnant
d'or &amp; de pierreries attire mes regards. Ce qui
-m'étonnoit, c'étoit de voir ce cercle rempli d'une espece
+m'étonnoit, c'étoit de voir ce cercle rempli d'une espece
de morceau de papier blanc: je leur demandai ce
-que c'étoit? C'est notre Dieu, dirent-ils, le voilà: à
+que c'étoit? C'est notre Dieu, dirent-ils, le voilà: à
genoux, Profane? adorez le Dieu de l'univers.</p>
<p>J'avoue que je n'y voyois pas beaucoup de vraisemblance:
-cependant comme j'ai toujours été avide
-de m'instruire, je pris la liberté de leur demander,
-pourquoi ils croyoient que le morceau de papier fût
-Dieu lui-même?</p>
+cependant comme j'ai toujours été avide
+de m'instruire, je pris la liberté de leur demander,
+pourquoi ils croyoient que le morceau de papier fût
+Dieu lui-même?</p>
-<p>Du papier, répliquèrent-ils, Blasphémateur! Ce
+<p>Du papier, répliquèrent-ils, Blasphémateur! Ce
que vous voyez, n'est point du papier, c'est un morceau
-de pâte travaillé avec la plus fine farine. Non
-moins étonné qu'auparavant, j'insistai &amp; fis la même
-demande, à l'égard de la feuille de pâte.</p>
+de pâte travaillé avec la plus fine farine. Non
+moins étonné qu'auparavant, j'insistai &amp; fis la même
+demande, à l'égard de la feuille de pâte.</p>
<p>Alors ils me dirent, vous ne savez donc pas,
ignorant, que Dieu s'est fait homme? Je leur jurai
-que j'en apprenois la premiére nouvelle. Je leur demandai
-pourquoi il s'étoit fait homme? Il faut que
+que j'en apprenois la premiére nouvelle. Je leur demandai
+pourquoi il s'étoit fait homme? Il faut que
vous sachiez, reprirent-ils, que le premier homme
-mangea une pomme malgré la défense de Dieu, &amp;
-que toute sa postérité fut en conséquence condamnée
-à des suplices éternels. Une autre fois les hommes
+mangea une pomme malgré la défense de Dieu, &amp;
+que toute sa postérité fut en conséquence condamnée
+à des suplices éternels. Une autre fois les hommes
se rendirent si coupables, que Dieu se repentit de les
-avoir créés; &amp; dans un moment d'humeur, il les
-noya tous, à l'exception d'un très-petit nombre. La
-postérité de ceux-ci n'en devint pas meilleure: Dieu
-continuoit à être irrité; il s'agissoit de réconcilier le
+avoir créés; &amp; dans un moment d'humeur, il les
+noya tous, à l'exception d'un très-petit nombre. La
+postérité de ceux-ci n'en devint pas meilleure: Dieu
+continuoit à être irrité; il s'agissoit de réconcilier le
genre humain avec lui, &amp; Dieu le fils se fit homme
-pour appaiser Dieu le père.</p>
+pour appaiser Dieu le père.</p>
-<p>Cette famille Divine ne laissa pas que de m'étonner
+<p>Cette famille Divine ne laissa pas que de m'étonner
un peu; &amp; la fille de Dieu, dis-je alors,
-qu'est-elle devenue? Ils répondirent gravement, Dieu
-n'a point de fille.&mdash;Ha ha! il n'a que des garçons.
-Mais dites-moi, à quoi vous connoissez le sexe de
-ce fils.&mdash;Ils répondirent, Dieu est incorporel, il n'a
+qu'est-elle devenue? Ils répondirent gravement, Dieu
+n'a point de fille.&mdash;Ha ha! il n'a que des garçons.
+Mais dites-moi, à quoi vous connoissez le sexe de
+ce fils.&mdash;Ils répondirent, Dieu est incorporel, il n'a
point de sexe, il n'en peut avoir.&mdash;Mais, insistai-je,
-comment Dieu le père a-t-il produit le fils,
-qui ne peut être ni garçon ni fille?&mdash;Il l'a engendré.
-Dieu le père a donc un sexe? Il a donc une femme?&mdash;Rien
+comment Dieu le père a-t-il produit le fils,
+qui ne peut être ni garçon ni fille?&mdash;Il l'a engendré.
+Dieu le père a donc un sexe? Il a donc une femme?&mdash;Rien
de tout cela.&mdash;Oh! mes amis, ne
-vous servez donc pas de termes qui désignent une opération
-toute corporelle; mais passons là-dessus. Quand
-est-ce que le père a engendré le fils?&mdash;De toute
-Eternité.&mdash;Mes amis, il y a encore ici quelque contradiction,
+vous servez donc pas de termes qui désignent une opération
+toute corporelle; mais passons là-dessus. Quand
+est-ce que le père a engendré le fils?&mdash;De toute
+Eternité.&mdash;Mes amis, il y a encore ici quelque contradiction,
il n'y a pas moyen que l'engendreur &amp;
-l'engendré soient précisément aussi anciens l'un que
+l'engendré soient précisément aussi anciens l'un que
l'autre. Accordez-moi au moins une minute.&mdash;Nous
ne vous accorderions pas une seconde.&mdash;Eh bien,
-passons encore, je n'aime point à disputer sur ce que
-je n'entens pas; dites-moi à présent: votre Dieu n'a-t-il
+passons encore, je n'aime point à disputer sur ce que
+je n'entens pas; dites-moi à présent: votre Dieu n'a-t-il
point eu d'autre enfant?&mdash;Non, mais il y a dans
-la famille une troisiéme personne, qui procéde du
-père &amp; du fils.&mdash;Procéde! Je ne comprens pas cela:
-elle n'est donc pas engendrée celle-là?&mdash;Non vraiment,
-prenez garde à ce que vous dites, vous commettriez
-une hérésie.&mdash;Eh bien, je vous passe encore
+la famille une troisiéme personne, qui procéde du
+père &amp; du fils.&mdash;Procéde! Je ne comprens pas cela:
+elle n'est donc pas engendrée celle-là?&mdash;Non vraiment,
+prenez garde à ce que vous dites, vous commettriez
+une hérésie.&mdash;Eh bien, je vous passe encore
votre procession, quoique je n'y entende rien.&mdash;Oh!
-Monsieur, ce sont des Mystères.&mdash;Et qu'est-ce que
-des Mystères?&mdash;Ecoutez bien, Monsieur, ce sont
-des choses que Dieu lui-même a révélées aux hommes,
-tout exprès afin qu'ils n'y comprissent rien du
+Monsieur, ce sont des Mystères.&mdash;Et qu'est-ce que
+des Mystères?&mdash;Ecoutez bien, Monsieur, ce sont
+des choses que Dieu lui-même a révélées aux hommes,
+tout exprès afin qu'ils n'y comprissent rien du
tout.&mdash;A merveille, Messieurs!&mdash;Il a voulu humilier
-leur raison.&mdash;C'est-à-dire qu'il a voulu leur
-inspirer du mépris pour le bien le plus précieux qu'ils
+leur raison.&mdash;C'est-à-dire qu'il a voulu leur
+inspirer du mépris pour le bien le plus précieux qu'ils
tiennent de lui; &amp; vous ne faites donc plus aucun
usage de votre raison.&mdash;Pardonnez-moi, il nous est
-ordonné de l'employer dans toutes les choses de la
-vie, excepté lorsqu'il s'agit de Religion, alors ce seroit
+ordonné de l'employer dans toutes les choses de la
+vie, excepté lorsqu'il s'agit de Religion, alors ce seroit
un crime de la consulter.&mdash;</p>
<p>Toujours de mieux en mieux, mais vous avez
donc trois Dieux?&mdash;Point du tout; trois personnes,
-à la vérité, dont la premiére est le père, la seconde
-le fils, le Verbe ou la parole, la troisiéme l'Esprit;
+à la vérité, dont la premiére est le père, la seconde
+le fils, le Verbe ou la parole, la troisiéme l'Esprit;
mais toutes les trois ne font qu'un seul Dieu; remarquez
bien cela, car c'est une chose importante.&mdash;Comment!
comment! Messieurs, trois qui ne font
-qu'un &amp; un seul qui fait trois!&mdash;Oui, cela est, à la
-vérité, contre toutes les régles de l'Arithmétique,
-mais vous concevez combien la Théologie doit être
+qu'un &amp; un seul qui fait trois!&mdash;Oui, cela est, à la
+vérité, contre toutes les régles de l'Arithmétique,
+mais vous concevez combien la Théologie doit être
au-dessus de cette petite science subalterne.&mdash;Fort
-bien; &amp; lorsque quelqu'un vous doit trois écus, êtes-vous
+bien; &amp; lorsque quelqu'un vous doit trois écus, êtes-vous
contens s'il ne vous en donne qu'un?&mdash;Oh!
-Monsieur, vous voulez rire, mais ce n'est pas ici matiére
-à plaisanter; c'est encore un Mystère.&mdash;Oh!
-tant&hellip;&mdash;Vous n'êtes pas au bout, c'est ce qui fait
-notre mérite; croire ce qui est absurde, voilà, voilà
+Monsieur, vous voulez rire, mais ce n'est pas ici matiére
+à plaisanter; c'est encore un Mystère.&mdash;Oh!
+tant&hellip;&mdash;Vous n'êtes pas au bout, c'est ce qui fait
+notre mérite; croire ce qui est absurde, voilà, voilà
ce qui peut flatter Dieu: d'ailleurs nous sommes venus
-à bout d'expliquer tout cela &amp; d'en rendre raison.&mdash;Ah!
+à bout d'expliquer tout cela &amp; d'en rendre raison.&mdash;Ah!
pourriez-vous me faire voir ces explications?&mdash;Ah!
cela vous prendroit trop de tems. Il y a dix-sept
cens ans que nous composons sans cesse des volumes
-d'explication sur toutes ces matiéres; &amp; le croiriez-vous?
-il y a encore des milliers d'incrédules que
+d'explication sur toutes ces matiéres; &amp; le croiriez-vous?
+il y a encore des milliers d'incrédules que
nous ne pouvons convaincre.&mdash;Eh mais! je vois un
moyen de les ramener: menacez-les de leur jetter
-les volumes à la tête, je parie qu'ils viennent se soumettre
-à vos pieds.</p>
+les volumes à la tête, je parie qu'ils viennent se soumettre
+à vos pieds.</p>
-<p>Mais revenons à votre troisiéme personne, comment
+<p>Mais revenons à votre troisiéme personne, comment
l'appellez-vous?&mdash;Le Saint Esprit.&mdash;S'est-il fait homme
aussi?&mdash;Point du tout, il s'est fait Pigeon:&mdash;Fort
-bien, mes amis, l'un me paroît aussi croyable que
-l'autre.&mdash;Nous ne sommes pas bien assurés que ce
-fût sa forme naturelle, mais toutes les fois qu'il s'est
-montré aux hommes, il n'a pas manqué de revêtir
-celle-là.&mdash;Et vous tenez sans doute ce Dieu-là dans
+bien, mes amis, l'un me paroît aussi croyable que
+l'autre.&mdash;Nous ne sommes pas bien assurés que ce
+fût sa forme naturelle, mais toutes les fois qu'il s'est
+montré aux hommes, il n'a pas manqué de revêtir
+celle-là.&mdash;Et vous tenez sans doute ce Dieu-là dans
un pigeonnier?&mdash;Point du tout, nous ne le tenons point
-du tout, non plus que Dieu le père, que vous voyez
-peint là haut avec des cheveux blancs &amp; une
+du tout, non plus que Dieu le père, que vous voyez
+peint là haut avec des cheveux blancs &amp; une
longue barbe.&mdash;Vous peignez sans doute le fils avec
-la même barbe &amp; les mêmes cheveux blancs?&mdash;Oh!
-non, vous le voyez là sous la figure d'un bel homme,
-d'âge viril, comme il convient.&mdash;Mais s'ils sont
+la même barbe &amp; les mêmes cheveux blancs?&mdash;Oh!
+non, vous le voyez là sous la figure d'un bel homme,
+d'âge viril, comme il convient.&mdash;Mais s'ils sont
aussi anciens l'un que l'autre, il me semble que le
-fils a autant de droit que le père, à tous les vénérables
+fils a autant de droit que le père, à tous les vénérables
signes de vieillesse.&mdash;Monsieur, il faut de
l'ordre en toutes choses: vous voudriez donc renverser
-les loix de la nature &amp; confondre le père avec
+les loix de la nature &amp; confondre le père avec
le fils: celui-ci disoit toujours dans sa course mortelle,
-que son père étoit plus grand que lui.&mdash;Et
-vous le croyez pourtant son égal?&mdash;Sans doute,
-égal, plus grand; quand on veut s'entendre, tout
-cela revient au même.&mdash;</p>
+que son père étoit plus grand que lui.&mdash;Et
+vous le croyez pourtant son égal?&mdash;Sans doute,
+égal, plus grand; quand on veut s'entendre, tout
+cela revient au même.&mdash;</p>
<p>On ne peut mieux raisonner: Et le fils s'est fait
-homme sans doute de toute Eternité?&mdash;Quelle pitié!
+homme sans doute de toute Eternité?&mdash;Quelle pitié!
il n'y a que dix-sept cens ans.&mdash;De qui &amp;
-comment est-il né?&mdash;Mon cher Monsieur, il est né
-d'une Vierge.&mdash;Elle fut très surprise sans doute?&mdash;Oh!
+comment est-il né?&mdash;Mon cher Monsieur, il est né
+d'une Vierge.&mdash;Elle fut très surprise sans doute?&mdash;Oh!
vous jugez bien, mais un Ange, un Esprit
-Céleste étoit venu heureusement pour la préparer: sans
+Céleste étoit venu heureusement pour la préparer: sans
cela vous concevez qu'elle seroit morte de frayeur
-&amp; de honte en accouchant: vous allez être bien surpris
-encore, cette Vierge étoit mariée.&mdash;Ah pardonnez-moi,
+&amp; de honte en accouchant: vous allez être bien surpris
+encore, cette Vierge étoit mariée.&mdash;Ah pardonnez-moi,
je le suis un peu moins que vous ne
-pensez: ce Mystére à mon avis se comprend un peu
+pensez: ce Mystére à mon avis se comprend un peu
mieux que les autres.&mdash;Ne plaisantez point, son
mari ne couchoit point avec elle; c'est encore une
-révélation.&mdash;Mais enfin comment cette Vierge conçut-elle?&mdash;Par
-l'opération du St. Esprit:&mdash;Eh
-bien, par exemple, voilà qui est clair, &amp; l'expression
-est de plus fort honnête; c'est-à-dire que le
-pigeon qui procéde du fils, a ensuite produit le fils
-Dieu homme?&mdash;Vous y êtes précisément. Il faut
-que vous ayez un talent naturel pour débrouiller les
-généalogies.&mdash;Le fils d'une Vierge &amp; d'un pigeon
-étoit véritablement un Dieu?&mdash;N'en doutez pas,
+révélation.&mdash;Mais enfin comment cette Vierge conçut-elle?&mdash;Par
+l'opération du St. Esprit:&mdash;Eh
+bien, par exemple, voilà qui est clair, &amp; l'expression
+est de plus fort honnête; c'est-à-dire que le
+pigeon qui procéde du fils, a ensuite produit le fils
+Dieu homme?&mdash;Vous y êtes précisément. Il faut
+que vous ayez un talent naturel pour débrouiller les
+généalogies.&mdash;Le fils d'une Vierge &amp; d'un pigeon
+étoit véritablement un Dieu?&mdash;N'en doutez pas,
la chose est si claire, comme vous voyez.&mdash;Et cet
-homme Dieu, de quelle espèce de femme nâquit-il?&mdash;D'une
-Charpentiére.&mdash;Ah! j'en suis bien aise pour
-les Charpentiers; &amp; où nâquit-il?&mdash;Dans une étable,
-entre un b&oelig;uf &amp; un âne, au mois de Décembre,
-par un très-grand froid; mais Dieu n'abandonna
-pas son fils; l'âne &amp; le b&oelig;uf souffloient sur lui
-&amp; le réchauffoient.&mdash;Et n'y avoit-il qu'un âne?&mdash;Non,
-Monsieur.&mdash;Ah! je conçois bien, qu'ils n'étoient
-pas tous là; &amp; quelle vie mena-t-il ensuite?&mdash;Il
-passa trente ans dans la boutique de son père à
-qui il étoit d'un grand secours dans tous ses ouvrages.&mdash;Vraiment
-je crois que c'étoit de la besogne
-bien faite: ah! Messieurs, les belles idées que vous
-avez de la Divinité!&mdash;Au bout de ces trente ans,
-il se mit à prêcher le peuple dans les Campagnes,
+homme Dieu, de quelle espèce de femme nâquit-il?&mdash;D'une
+Charpentiére.&mdash;Ah! j'en suis bien aise pour
+les Charpentiers; &amp; où nâquit-il?&mdash;Dans une étable,
+entre un b&oelig;uf &amp; un âne, au mois de Décembre,
+par un très-grand froid; mais Dieu n'abandonna
+pas son fils; l'âne &amp; le b&oelig;uf souffloient sur lui
+&amp; le réchauffoient.&mdash;Et n'y avoit-il qu'un âne?&mdash;Non,
+Monsieur.&mdash;Ah! je conçois bien, qu'ils n'étoient
+pas tous là; &amp; quelle vie mena-t-il ensuite?&mdash;Il
+passa trente ans dans la boutique de son père à
+qui il étoit d'un grand secours dans tous ses ouvrages.&mdash;Vraiment
+je crois que c'étoit de la besogne
+bien faite: ah! Messieurs, les belles idées que vous
+avez de la Divinité!&mdash;Au bout de ces trente ans,
+il se mit à prêcher le peuple dans les Campagnes,
cela dura quelque tems; ensuite les Magistrats se mirent
de mauvaise humeur, parce qu'il disoit dans ses
sermons beaucoup de mal des gens riches &amp; en place,
-&amp; qu'il prétendoit qu'ils iroient à tous les Diables:
-il prévit qu'il alloit être mis en prison, &amp; il
+&amp; qu'il prétendoit qu'ils iroient à tous les Diables:
+il prévit qu'il alloit être mis en prison, &amp; il
sua de peur sang &amp; eau.&mdash;Votre Dieu sua de peur!
-Eh bien, voilà encore un beau trait dans son histoire.&mdash;On
-l'arrêta, &amp; par Sentence des Magistrats,
-après qu'on lui eut craché au visage, il fut mis en
-croix entre deux voleurs.&mdash;Franchement, voilà un
-Dieu en fâcheuse posture, ou en bien mauvaise compagnie!
+Eh bien, voilà encore un beau trait dans son histoire.&mdash;On
+l'arrêta, &amp; par Sentence des Magistrats,
+après qu'on lui eut craché au visage, il fut mis en
+croix entre deux voleurs.&mdash;Franchement, voilà un
+Dieu en fâcheuse posture, ou en bien mauvaise compagnie!
Et il mourut?&mdash;Et il mourut.&mdash;Et il fut
-enterré?&mdash;Et il fut enterré.&mdash;Eh bien, Messieurs,
-voilà donc qui est fini, votre Dieu est pendu, mort
-&amp; enterré, voilà son histoire terminée: je la trouve,
+enterré?&mdash;Et il fut enterré.&mdash;Eh bien, Messieurs,
+voilà donc qui est fini, votre Dieu est pendu, mort
+&amp; enterré, voilà son histoire terminée: je la trouve,
d'honneur, on ne peut pas plus amusante.&mdash;Monsieur,
Monsieur, vous allez bien vite; il mourut, il
-est vrai, pour engager Dieu le père à pardonner aux
-hommes.&mdash;En considération de ce qu'ils avoient tué
-son fils: rien de mieux imaginé en effet.&mdash;Mais
-aprenez que pour témoignage de sa Divinité, il se
-ressuscita lui-même trois jours après sa mort.&mdash;En public?&mdash;Non,
+est vrai, pour engager Dieu le père à pardonner aux
+hommes.&mdash;En considération de ce qu'ils avoient tué
+son fils: rien de mieux imaginé en effet.&mdash;Mais
+aprenez que pour témoignage de sa Divinité, il se
+ressuscita lui-même trois jours après sa mort.&mdash;En public?&mdash;Non,
secrettement.&mdash;Et quelles preuves
-en avez-vous?&mdash;Le récit de ses Disciples.&mdash;Et
+en avez-vous?&mdash;Le récit de ses Disciples.&mdash;Et
que disoit tout le peuple?&mdash;Il nioit le fait.&mdash;Fort
-bien, Messieurs, vous êtes aussi heureux en preuves
+bien, Messieurs, vous êtes aussi heureux en preuves
qu'en raisonnemens; &amp; avoit-il fait d'autres miracles
-pendant sa vie.&mdash;Oh! tant! il guérissoit tous les
-possédés, il séchoit les figuiers, il envoyoit les Diables
+pendant sa vie.&mdash;Oh! tant! il guérissoit tous les
+possédés, il séchoit les figuiers, il envoyoit les Diables
dans des troupeaux de cochons, il remplissoit
-de poisson les filets de ses disciples, il remettoit très-proprement
-les oreilles coupées, il changeoit l'eau en
-vin, lorsqu'il étoit prié d'assister à des nôces: car il
+de poisson les filets de ses disciples, il remettoit très-proprement
+les oreilles coupées, il changeoit l'eau en
+vin, lorsqu'il étoit prié d'assister à des nôces: car il
faut vous dire qu'il ne se faisoit pas une peine de
-se trouver à des festins lorsqu'on l'en prioit.&mdash;Vraiment
-pour un Dieu Charpentier, il étoit tout-à-fait
+se trouver à des festins lorsqu'on l'en prioit.&mdash;Vraiment
+pour un Dieu Charpentier, il étoit tout-à-fait
aimable, &amp; de plus je vois qu'il se rendoit utile dans
-les maisons: c'est fort bien à lui: Et voyoit-il
-des femmes?&mdash;Quelquefois, il étoit surtout fort indulgent
-pour les femmes adultères, &amp; sa meilleure
-amie étoit une Courtisanne publique: il avoit gagné
+les maisons: c'est fort bien à lui: Et voyoit-il
+des femmes?&mdash;Quelquefois, il étoit surtout fort indulgent
+pour les femmes adultères, &amp; sa meilleure
+amie étoit une Courtisanne publique: il avoit gagné
son ame, au point qu'elle ne voyoit plus que lui.&mdash;Et
-mais! je suis assez content de ce miracle-là, il
-marque du talent &amp; un mérite caché.&mdash;Ah! vous
-dites bien, Monsieur, il aimoit tant à se cacher, que
-jamais dans sa vie il n'a dit qu'il étoit Dieu.&mdash;Et
+mais! je suis assez content de ce miracle-là, il
+marque du talent &amp; un mérite caché.&mdash;Ah! vous
+dites bien, Monsieur, il aimoit tant à se cacher, que
+jamais dans sa vie il n'a dit qu'il étoit Dieu.&mdash;Et
pourtant vous le croyez Dieu?&mdash;Sans toute: ses Sectateurs
-ont disputé longtems sur cet important article:
-il en a été de même du St. Esprit, &amp; parce qu'il
-n'étoit point parlé de ces trois personnes Divines dans
-les anciennes écritures. Le St. Esprit n'a été reconnu
-qu'après douze cens ans: &amp; quant à la Divinité
-de Jésus, il n'a fallu que trois cens ans de disputes,
-de troubles, de massacres, pour décider la chose
-à son avantage.&mdash;Ah! je suis charmé de cette fortune-là:
+ont disputé longtems sur cet important article:
+il en a été de même du St. Esprit, &amp; parce qu'il
+n'étoit point parlé de ces trois personnes Divines dans
+les anciennes écritures. Le St. Esprit n'a été reconnu
+qu'après douze cens ans: &amp; quant à la Divinité
+de Jésus, il n'a fallu que trois cens ans de disputes,
+de troubles, de massacres, pour décider la chose
+à son avantage.&mdash;Ah! je suis charmé de cette fortune-là:
elle s'est un peu fait attendre, mais que Diable
-il me semble qu'il doit le dire lui-même; sans cela
+il me semble qu'il doit le dire lui-même; sans cela
c'est sa faute aussi: lorsqu'un Charpentier est Dieu,
comment veut-il qu'on le devine? Il me semble que
ce seroit encore assez faire, que de l'en croire sur
-sa parole; en vérité tous les Charpentiers du monde
+sa parole; en vérité tous les Charpentiers du monde
n'en peuvent exiger davantage.</p>
<p>Mais puisque vous aimez tant ce Dieu homme, sans
-doute il est né dans votre pays?&mdash;Point du tout, il
-nâquit, il vécut dans une autre partie du monde.&mdash;Il
+doute il est né dans votre pays?&mdash;Point du tout, il
+nâquit, il vécut dans une autre partie du monde.&mdash;Il
me semble que vous cherchez vos Dieux bien loin:
-apparemment il avoit composé un corps de Doctrine
+apparemment il avoit composé un corps de Doctrine
&amp; de Religion, que vous avez cru devoir adopter?&mdash;Il
n'a point fait de corps de Doctrine, il n'a point
-enseigné de nouvelle Religion, il n'a rien composé,
-rien écrit; ne vous avons-nous pas dit qu'il aimoit à
-cacher ses &oelig;uvres? Mais à son défaut, quelques-uns
-de ses disciples ont écrit son histoire, ses discours,
-ses pensées.&mdash;Et c'est ce qui forme le code de
-votre Religion? elle y est annoncée, définie, prescrite
+enseigné de nouvelle Religion, il n'a rien composé,
+rien écrit; ne vous avons-nous pas dit qu'il aimoit à
+cacher ses &oelig;uvres? Mais à son défaut, quelques-uns
+de ses disciples ont écrit son histoire, ses discours,
+ses pensées.&mdash;Et c'est ce qui forme le code de
+votre Religion? elle y est annoncée, définie, prescrite
exactement?&mdash;Rien de tout cela, on n'y trouve
-que quelques faits de sa vie: accompagnés de quelques
-préceptes de morale, qu'il répandoit çà et là
-dans ses discours: il y dit lui-même hautement &amp;
-expressément, qu'il est venu accomplir la loi ancienne,
+que quelques faits de sa vie: accompagnés de quelques
+préceptes de morale, qu'il répandoit çà et là
+dans ses discours: il y dit lui-même hautement &amp;
+expressément, qu'il est venu accomplir la loi ancienne,
&amp; non la changer.&mdash;Il y avoit donc avant
-lui une Religion particuliére dans le pays où il prit
+lui une Religion particuliére dans le pays où il prit
naissance?&mdash;Oui vraiment.&mdash;C'est donc cette Religion
que vous suivez?&mdash;Nullement; la notre lui
-est opposée presque dans tous les points.&mdash;Mais d'où
+est opposée presque dans tous les points.&mdash;Mais d'où
vous est donc venue cette Religion nouvelle que vous
-avouez vous-mêmes n'avoir pas été annoncée ni enseignée
+avouez vous-mêmes n'avoir pas été annoncée ni enseignée
par votre Dieu? C'est donc vous qui l'avez
-faite.&mdash;Nous avons expliqué, commenté, interprété
+faite.&mdash;Nous avons expliqué, commenté, interprété
sans cesse pendant dix-sept cens ans, tous les discours
-de notre Dieu, &amp; nous en avons tiré une belle suite
-de Dogmes &amp; de Mystères tout nouveaux.&mdash;Et vous
-êtes tous d'accord dans ces explications?&mdash;Ah! il s'en
-faut bien, nous n'avons pas cessé de disputer, de combattre,
-de nous égorger pour ces diverses interprétations.&mdash;Je
-suis fâché de vous le dire, mais voilà
-une Religion qui ne paroît pas attirante; vous ne
+de notre Dieu, &amp; nous en avons tiré une belle suite
+de Dogmes &amp; de Mystères tout nouveaux.&mdash;Et vous
+êtes tous d'accord dans ces explications?&mdash;Ah! il s'en
+faut bien, nous n'avons pas cessé de disputer, de combattre,
+de nous égorger pour ces diverses interprétations.&mdash;Je
+suis fâché de vous le dire, mais voilà
+une Religion qui ne paroît pas attirante; vous ne
vous entendez pas les uns les autres, &amp; vous vous
-égorgez pour cela! Je suis fort mal édifié, je vous l'avoue;
+égorgez pour cela! Je suis fort mal édifié, je vous l'avoue;
il s'ensuivroit de vos principes que Dieu seroit
-venu exprès parmi les hommes, pour les engager à
-se massacrer mutuellement. Votre Dieu ne me plaît
+venu exprès parmi les hommes, pour les engager à
+se massacrer mutuellement. Votre Dieu ne me plaît
point du tout, mais je vois ce qui vous a fait adopter
une Religion si extraordinaire, c'est que les habitans
-où votre Dieu prêcha, l'avoient tous embrassée?&mdash;C'est
+où votre Dieu prêcha, l'avoient tous embrassée?&mdash;C'est
encore ce qui vous trompe; notre Dieu
-n'y gagna qu'un très-petit nombre de Disciples, tous
+n'y gagna qu'un très-petit nombre de Disciples, tous
de la lie du peuple: &amp; ne vous avons-nous pas dit
-qu'il fut mis à mort par ordre des Magistrats?&mdash;Quoi!
-Messieurs, ses discours n'ont pas été crus par
+qu'il fut mis à mort par ordre des Magistrats?&mdash;Quoi!
+Messieurs, ses discours n'ont pas été crus par
la Nation qu'il instruisoit?&mdash;Non, Monsieur.&mdash;Ses
-miracles n'ont pas persuadé ceux qui en étoient
-témoins?&mdash;Non, Monsieur,&mdash;Et vous croyez à
-toutes ces choses, vous qui êtes à mille lieues &amp; à
+miracles n'ont pas persuadé ceux qui en étoient
+témoins?&mdash;Non, Monsieur,&mdash;Et vous croyez à
+toutes ces choses, vous qui êtes à mille lieues &amp; à
dix-sept cens ans de distance?&mdash;Oh! Monsieur, il
-y a explication à tout. Il faut que vous sachiez que
-Dieu avoit envoyé exprès son fils chez ce peuple, &amp;
-qu'il avoit exprès endurci le c&oelig;ur de ce peuple, pour
-qu'il ne crût pas à son fils.&mdash;Bien expliqué! en
-honneur, voilà qui me paroît satisfaisant à l'excès. Faites-moi
-le plaisir de me dire quel étoit le nom de
+y a explication à tout. Il faut que vous sachiez que
+Dieu avoit envoyé exprès son fils chez ce peuple, &amp;
+qu'il avoit exprès endurci le c&oelig;ur de ce peuple, pour
+qu'il ne crût pas à son fils.&mdash;Bien expliqué! en
+honneur, voilà qui me paroît satisfaisant à l'excès. Faites-moi
+le plaisir de me dire quel étoit le nom de
ce peuple?&mdash;On l'appelloit le peuple Juif.&mdash;Je ne le
connois point.&mdash;Oh! Je le crois; il occupoit un si
-petit &amp; si pauvre pays, que sa réputation n'a pu
-faire beaucoup de chemin; mais il n'en étoit pas moins
+petit &amp; si pauvre pays, que sa réputation n'a pu
+faire beaucoup de chemin; mais il n'en étoit pas moins
autrefois le premier peuple de la Terre. Dieu l'avoit
choisi parmi tous les autres, pour en faire sa Nation
-favorite: il le gouvernoit par lui-même, il parloit
-souvent à ses chefs, mais il ne leur montroit que son
-derriére. Nous ne finirions pas, si nous voulions vous
-raconter tous les prodiges qu'il ne cessoit d'opérer en
+favorite: il le gouvernoit par lui-même, il parloit
+souvent à ses chefs, mais il ne leur montroit que son
+derriére. Nous ne finirions pas, si nous voulions vous
+raconter tous les prodiges qu'il ne cessoit d'opérer en
leur faveur.</p>
-<p>Une fois entre autres qu'ils étoient au nombre de
+<p>Une fois entre autres qu'ils étoient au nombre de
six cens mille combattans, il leur donna les moyens
de se sauver des mains des ennemis qui les poursuivoient
-pour les avoir volés par ordre de Dieu.&mdash;Ah!
+pour les avoir volés par ordre de Dieu.&mdash;Ah!
Monsieur, le beau miracle! Six cens mille combattans
-qui s'enfuient! L'admirable idée que vous me donnez
+qui s'enfuient! L'admirable idée que vous me donnez
de cette brave Nation, &amp; de son Dieu!&mdash;Il la
-chérissoit à tel point, qu'à la moindre faute qu'elle
+chérissoit à tel point, qu'à la moindre faute qu'elle
commettoit, il la livroit en proye aux peuples voisins,
-qui la réduisoient en esclavage, ou la massacroient
-sans pitié; quelquefois aussi par pure tendresse
-pour les Juifs, il leur ordonnoit de s'égorger mutuellement,
+qui la réduisoient en esclavage, ou la massacroient
+sans pitié; quelquefois aussi par pure tendresse
+pour les Juifs, il leur ordonnoit de s'égorger mutuellement,
&amp; il y en eut une fois vingt-trois mille
-mis à mort par leurs propres concitoyens: &amp; cela
-par les ordres de Dieu même. Il commanda à un de
+mis à mort par leurs propres concitoyens: &amp; cela
+par les ordres de Dieu même. Il commanda à un de
leurs Rois de massacrer jusqu'au dernier homme d'une
Nation vaincue. Celui-ci eut l'audace de ne pas
-égorger des hommes hors d'état de se défendre, il en
+égorger des hommes hors d'état de se défendre, il en
fut puni: un fils de ce Roi mangea un peu de miel
-un jour de bataille, il fut condamné à la mort. Le
-père &amp; le fils furent proscrits par leur Dieu justement
-irrité, qui choisit exprès de sa main un nouveau
-Roi. Celui-ci à la vérité coucha avec la femme d'un de
-ses Généraux, &amp; fit massacrer le mari.</p>
+un jour de bataille, il fut condamné à la mort. Le
+père &amp; le fils furent proscrits par leur Dieu justement
+irrité, qui choisit exprès de sa main un nouveau
+Roi. Celui-ci à la vérité coucha avec la femme d'un de
+ses Généraux, &amp; fit massacrer le mari.</p>
<p>Il eut de cette femme adultere un fils, qui rassembla
-sept cens femmes dans son Sérail: mais Dieu
-les chérit toujours l'un &amp; l'autre. Tous deux furent comblés
-de bénédictions célestes. Notre Dieu homme
+sept cens femmes dans son Sérail: mais Dieu
+les chérit toujours l'un &amp; l'autre. Tous deux furent comblés
+de bénédictions célestes. Notre Dieu homme
avoit l'honneur de descendre en droite ligne de cette femme
-adultere.&mdash;Ah! Messieurs, vous me faites frémir.&mdash;Ne
-vous avons-nous pas déja dit que la conduite de ce Dieu
-fut toujours mystérieuse, &amp; qu'il s'est proposé pour
-objet d'humilier la raison humaine? Le premier législateur
-de ce peuple, &amp; qui lui fut donné pour chef par
-Dieu même, étoit un assassin; il n'en eut pas moins
+adultere.&mdash;Ah! Messieurs, vous me faites frémir.&mdash;Ne
+vous avons-nous pas déja dit que la conduite de ce Dieu
+fut toujours mystérieuse, &amp; qu'il s'est proposé pour
+objet d'humilier la raison humaine? Le premier législateur
+de ce peuple, &amp; qui lui fut donné pour chef par
+Dieu même, étoit un assassin; il n'en eut pas moins
le don de faire des miracles sans nombre. Il composa
-un très grand corps de Loix Civiles &amp; Religieuses, que
-nous conservons encore, &amp; que nous révérons comme
-certainement inspirées par la Divinité.&mdash;Et vous ne les
+un très grand corps de Loix Civiles &amp; Religieuses, que
+nous conservons encore, &amp; que nous révérons comme
+certainement inspirées par la Divinité.&mdash;Et vous ne les
suivez pas?&mdash;Non vraiment, nous les avons en horreur
ainsi que ceux qui les pratiquent. Il est vrai
-que ce peuple avoit d'abord été choisi de Dieu, &amp; tout
-le reste de la Terre rejetté: ensuite toute la Terre a été
-appellée, &amp; ce même peuple proscrit. N'admirez-vous
+que ce peuple avoit d'abord été choisi de Dieu, &amp; tout
+le reste de la Terre rejetté: ensuite toute la Terre a été
+appellée, &amp; ce même peuple proscrit. N'admirez-vous
pas, Monsieur, la sagesse du Dieu que nous adorons?
-Nous voulons aussi vous faire admirer sa bonté: il avoit
-défendu au peuple Juif, sous les plus grandes peines,
+Nous voulons aussi vous faire admirer sa bonté: il avoit
+défendu au peuple Juif, sous les plus grandes peines,
de manger du Cochon, &amp; Dieu s'est fait homme
-tout exprès pour changer cela. Depuis dix-sept cens ans,
+tout exprès pour changer cela. Depuis dix-sept cens ans,
nous mangeons du Cochon tant qu'il nous plait, &amp; par
-reconnoissance nous brûlons ceux qui n'en mangent
+reconnoissance nous brûlons ceux qui n'en mangent
pas.&mdash;</p>
<p>A merveille: mais expliquez-moi, je vous prie, ces
-mots <i>proscrits</i>, <i>rejettés</i>, que je n'entens pas bien.&mdash;Ils
+mots <i>proscrits</i>, <i>rejettés</i>, que je n'entens pas bien.&mdash;Ils
signifient que tous ceux qui n'adorent pas notre Dieu,
-&amp; qui ne lui rendent pas le même culte que nous,
-sont comdamnés dans l'autre vie à des flammes éternelles.</p>
+&amp; qui ne lui rendent pas le même culte que nous,
+sont comdamnés dans l'autre vie à des flammes éternelles.</p>
-<p>&mdash;Je comprens: mais puisque tous les hommes ont été
-appellés à votre nouvelle Religion, pourquoi n'a-t-elle
-jamais été connue dans le pays où je suis né?&mdash;Mystère,
-monsieur, Mystère! Et croyez-vous être le seul, qui
+<p>&mdash;Je comprens: mais puisque tous les hommes ont été
+appellés à votre nouvelle Religion, pourquoi n'a-t-elle
+jamais été connue dans le pays où je suis né?&mdash;Mystère,
+monsieur, Mystère! Et croyez-vous être le seul, qui
n'ayez point connoissance de cette nouvelle religion?&mdash;Je
-l'imagine du moins d'après vos principes.&mdash;Apprenez
-que le Christianisme a rampé d'abord sur la terre
-pendant plusieurs siècles, ignoré, caché, répandu lentement
+l'imagine du moins d'après vos principes.&mdash;Apprenez
+que le Christianisme a rampé d'abord sur la terre
+pendant plusieurs siècles, ignoré, caché, répandu lentement
dans le peuple. Quelques Souverains l'adopterent:
-alors ses progrès se firent plus rapidement &amp;
-d'une maniere éclatante: mais dans son plus haut point
-de grandeur, jamais il n'est parvenu à occuper la quinzieme
+alors ses progrès se firent plus rapidement &amp;
+d'une maniere éclatante: mais dans son plus haut point
+de grandeur, jamais il n'est parvenu à occuper la quinzieme
partie de la Terre.&mdash;Et les quatorze autres
-parties de la Terre ne produisent que des damnés?&mdash;Rien
+parties de la Terre ne produisent que des damnés?&mdash;Rien
n'est plus certain, &amp; gardez-vous bien d'en douter,
-vous seriez damné vous même.&mdash;Cela me paroît
+vous seriez damné vous même.&mdash;Cela me paroît
bien dur: mais sans doute votre Dieu, votre religion
-ont été annoncés à tous les peuples: c'est leur faute,
+ont été annoncés à tous les peuples: c'est leur faute,
s'ils persistent dans l'erreur.&mdash;Vous vous pressez toujours
-trop tôt de juger: apprenez que les trois quarts
+trop tôt de juger: apprenez que les trois quarts
de la Terre n'ont jamais eu ni pu avoir connoissance de
notre religion, du moins pendant quinze-cens ans.
Nous ignorions encor l'art de la navigation, nous
-ne pouvions traverser les mers immenses qui nous séparoient
+ne pouvions traverser les mers immenses qui nous séparoient
d'eux, pour aller les instruire de nos dogmes
-&amp; de notre culte.&mdash;Et ces gens-là étoient damnés
+&amp; de notre culte.&mdash;Et ces gens-là étoient damnés
pour n'avoir pas connu ce qu'ils ne pouvoient pas
-connoître?&mdash;Sans doute: depuis trois siècles l'art de
-naviguer nous a mis à portée d'aller instruire quelques-uns
-de ces peuples, seulement sur les côtes; car il étoit
-impossible de pénétrer bien avant dans les terres. Nous
-avons fait quelques Prosélites.&mdash;Et ceux qui ne peuvent
-croire que trois ne font qu'un?&mdash;Mr. nous les égorgeons,
+connoître?&mdash;Sans doute: depuis trois siècles l'art de
+naviguer nous a mis à portée d'aller instruire quelques-uns
+de ces peuples, seulement sur les côtes; car il étoit
+impossible de pénétrer bien avant dans les terres. Nous
+avons fait quelques Prosélites.&mdash;Et ceux qui ne peuvent
+croire que trois ne font qu'un?&mdash;Mr. nous les égorgeons,
toutes les fois que nous sommes les plus forts.&mdash;Ah!
-barbares!&mdash;Prenez garde à ce que vous dites:
-nous vengeons notre Dieu, qu'ils ne veulent pas reconnoître:
+barbares!&mdash;Prenez garde à ce que vous dites:
+nous vengeons notre Dieu, qu'ils ne veulent pas reconnoître:
nous voulons lui gagner des ames; elles resistent,
il faut bien punir leur obstination.&mdash;Messieurs,
croyez-vous votre Dieu tout-puissant?&mdash;Certainement.&mdash;Il
est tout-puissant, &amp; vous pensez qu'il a besoin de
votre secours pour gagner des ames, &amp; vous vous
chargez du soin de punir pour lui, &amp; de le venger!
-Quelle terrible inconséquence! Et votre Dieu vous a-t-il
-ordonné expressément d'égorger vos freres en son
-nom?&mdash;Non pas précisément, mais nous avons l'art
-d'interpréter ses volontés. On voit bien que vous ne
-savez pas ce que c'est que le zèle de la gloire de
-Dieu, &amp; l'extrême envie de lui plaire.&mdash;Et le moyen
-que vous choisissez, c'est de massacrer ses Créatures.</p>
-
-<p>Je frémissois de tant d'absurdités &amp; d'horreurs: mais,
-faisant effort sur moi-même, pour achever de m'instruire
-je leur demandai quel étoit leur culte. Ils me dirent,
-vous l'allez voir, voilà le Prêtre qui monte à l'autel,
-suivez les cérémonies.</p>
-
-<p>Je vis en effet cet homme singuliérement &amp; richement
-vêtu, se courber, se relever, se promener d'un côté à
+Quelle terrible inconséquence! Et votre Dieu vous a-t-il
+ordonné expressément d'égorger vos freres en son
+nom?&mdash;Non pas précisément, mais nous avons l'art
+d'interpréter ses volontés. On voit bien que vous ne
+savez pas ce que c'est que le zèle de la gloire de
+Dieu, &amp; l'extrême envie de lui plaire.&mdash;Et le moyen
+que vous choisissez, c'est de massacrer ses Créatures.</p>
+
+<p>Je frémissois de tant d'absurdités &amp; d'horreurs: mais,
+faisant effort sur moi-même, pour achever de m'instruire
+je leur demandai quel étoit leur culte. Ils me dirent,
+vous l'allez voir, voilà le Prêtre qui monte à l'autel,
+suivez les cérémonies.</p>
+
+<p>Je vis en effet cet homme singuliérement &amp; richement
+vêtu, se courber, se relever, se promener d'un côté à
l'autre, lisant, marmotant des paroles que je n'entendois
pas: je leur dis, cet homme ne parle donc pas
-votre langue?&mdash;Vraiment non, répondirent-ils; toutes
-nos prieres sont dans une langue étrangere, qui n'est
+votre langue?&mdash;Vraiment non, répondirent-ils; toutes
+nos prieres sont dans une langue étrangere, qui n'est
guere entendue que de la millieme partie de la nation;
-&amp; la plupart même des livres de notre religion sont
-écrits dans un langage si ancien, que personne ne le
-comprend plus.&mdash;Je témoignai ma surprise, mais on me
-répéta doucement, suivez les cérémonies. Je vis alors
-le Prêtre prendre entre ses mains une grande feuille de
-pâte. Je leur dis: est-ce encore là votre Dieu? Pas encore,
+&amp; la plupart même des livres de notre religion sont
+écrits dans un langage si ancien, que personne ne le
+comprend plus.&mdash;Je témoignai ma surprise, mais on me
+répéta doucement, suivez les cérémonies. Je vis alors
+le Prêtre prendre entre ses mains une grande feuille de
+pâte. Je leur dis: est-ce encore là votre Dieu? Pas encore,
me repliqua-t-on; mais vous n'attendrez pas
longtems.&mdash;Je redoublai d'attention, pour voir comme
-on devenoit Dieu. Le Prêtre s'inclina, marmota quelques
-mots, leva le morceau de pâte par dessus sa tête:
-tout le monde étoit prosterné, on m'obligea d'en faire
-autant. Je ne comprenois rien à tout cela. Cependant le
-Prêtre prit une coupe d'argent, dans laquelle je lui avois
+on devenoit Dieu. Le Prêtre s'inclina, marmota quelques
+mots, leva le morceau de pâte par dessus sa tête:
+tout le monde étoit prosterné, on m'obligea d'en faire
+autant. Je ne comprenois rien à tout cela. Cependant le
+Prêtre prit une coupe d'argent, dans laquelle je lui avois
vu mettre de l'eau &amp; du vin; il s'inclina encore,
-prononça des paroles, leva la coupe par dessus sa tête.
-Interdit, étonné, je demandai l'explication de ce que
-je voyois.&mdash;On me répondit, ce morceau de pâte
+prononça des paroles, leva la coupe par dessus sa tête.
+Interdit, étonné, je demandai l'explication de ce que
+je voyois.&mdash;On me répondit, ce morceau de pâte
que vous avez vu d'abord, &amp; que vous voyez encore,
-ce vin &amp; cette eau qui sont renfermés dans cette coupe,
-existoient tout-à-l'heure, &amp; n'existent plus.&mdash;Comment!
+ce vin &amp; cette eau qui sont renfermés dans cette coupe,
+existoient tout-à-l'heure, &amp; n'existent plus.&mdash;Comment!
ils n'existent plus, &amp; je les vois comme je les
voyois auparavant!&mdash;N'importe, me dit-on, vos sens
-vous trompent: d'abord, c'étoit en effet de la pâte,
-c'étoit du vin &amp; de l'eau; à présent par le moyen des
-paroles que le Prêtre vient de prononcer, cette pâte
-s'est anéantie, elle est devenue le Corps même de notre
-Dieu: cette eau &amp; ce vin ont cessé d'être, ils sont
-devenus le sang de Dieu. Etes-vous au fait à présent?
-Convenez que voilà un beau mystere.&mdash;Admirable en
-effet! Le corps de Dieu d'un côté &amp; son sang de
-l'autre! Que cela est heureusement imaginé! Mais,
-Messieurs, êtes-vous bien assurés de ce que vous me dites?&mdash;Comment
-en pouvez-vous douter? Le Prêtre a dit
-les paroles.&mdash;Et votre Dieu est obligé de s'y soumettre,
-&amp; de se rendre là à point nommé?&mdash;Sans doute.&mdash;J'avois
-ouï dire que Dieu avoit créé l'homme, &amp; ici
-c'est l'homme qui crée Dieu.&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;Et
-vous pouvez tous opérer ce prodige.&mdash;Oh! non, il
-n'y a parmi nous que les Prêtres qui ayent ce pouvoir.&mdash;Et
-qu'est-ce que les Prêtres?&mdash;Ce sont des hommes
-qui embrassent cet état pour vivre, &amp; à qui l'on donne
-dix sols pour faire ce prodige.&mdash;Cela ne me paroît pas
+vous trompent: d'abord, c'étoit en effet de la pâte,
+c'étoit du vin &amp; de l'eau; à présent par le moyen des
+paroles que le Prêtre vient de prononcer, cette pâte
+s'est anéantie, elle est devenue le Corps même de notre
+Dieu: cette eau &amp; ce vin ont cessé d'être, ils sont
+devenus le sang de Dieu. Etes-vous au fait à présent?
+Convenez que voilà un beau mystere.&mdash;Admirable en
+effet! Le corps de Dieu d'un côté &amp; son sang de
+l'autre! Que cela est heureusement imaginé! Mais,
+Messieurs, êtes-vous bien assurés de ce que vous me dites?&mdash;Comment
+en pouvez-vous douter? Le Prêtre a dit
+les paroles.&mdash;Et votre Dieu est obligé de s'y soumettre,
+&amp; de se rendre là à point nommé?&mdash;Sans doute.&mdash;J'avois
+ouï dire que Dieu avoit créé l'homme, &amp; ici
+c'est l'homme qui crée Dieu.&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;Et
+vous pouvez tous opérer ce prodige.&mdash;Oh! non, il
+n'y a parmi nous que les Prêtres qui ayent ce pouvoir.&mdash;Et
+qu'est-ce que les Prêtres?&mdash;Ce sont des hommes
+qui embrassent cet état pour vivre, &amp; à qui l'on donne
+dix sols pour faire ce prodige.&mdash;Cela ne me paroît pas
cher, &amp; il ne le font apparemment qu'une seule fois
-dans leur vie?&mdash;Point du tout, il le peuvent à toute
-heure, à tout moment: mais pour l'ordinaire, il se
-contentent d'une seule fois par jour.&mdash;En vérité cela
-me paroît bien modeste de leur part. Vous avez donc
-chaque jour autant de Dieux que de Prêtres?&mdash;Vous y
-êtes précisément.&mdash;Et avez-vous beaucoup de Prêtres?&mdash;Un
-nombre presqu'infini.&mdash;Et par conséquent un nombre
+dans leur vie?&mdash;Point du tout, il le peuvent à toute
+heure, à tout moment: mais pour l'ordinaire, il se
+contentent d'une seule fois par jour.&mdash;En vérité cela
+me paroît bien modeste de leur part. Vous avez donc
+chaque jour autant de Dieux que de Prêtres?&mdash;Vous y
+êtes précisément.&mdash;Et avez-vous beaucoup de Prêtres?&mdash;Un
+nombre presqu'infini.&mdash;Et par conséquent un nombre
presqu'infini de Dieux. Ah! Messieurs, la belle
-manufacture que vous avez là! Je suis dans un étonnement.&mdash;Ne
-vous pressez pas de vous étonner, me dirent-ils,
-vous n'êtes pas au bout.&mdash;Apparemment, leur
-dis-je alors, qu'il n'y a qu'un seul de vos Prêtres qui
-fasse cette cérémonie à une heure fixée: votre Dieu
-ne pourroit se trouver en deux endroits à la fois.&mdash;Vous
-vous trompez encore: il y a peut-être, en ce
-moment même, cinq cens mille Prêtres qui prononcent
-les mêmes paroles.&mdash;Et cinq cens mille Dieux
-créés à la fois au même instant?&mdash;Oui, Monsieur, &amp;
-c'est absolument un seul &amp; même Dieu partout.&mdash;Et
+manufacture que vous avez là! Je suis dans un étonnement.&mdash;Ne
+vous pressez pas de vous étonner, me dirent-ils,
+vous n'êtes pas au bout.&mdash;Apparemment, leur
+dis-je alors, qu'il n'y a qu'un seul de vos Prêtres qui
+fasse cette cérémonie à une heure fixée: votre Dieu
+ne pourroit se trouver en deux endroits à la fois.&mdash;Vous
+vous trompez encore: il y a peut-être, en ce
+moment même, cinq cens mille Prêtres qui prononcent
+les mêmes paroles.&mdash;Et cinq cens mille Dieux
+créés à la fois au même instant?&mdash;Oui, Monsieur, &amp;
+c'est absolument un seul &amp; même Dieu partout.&mdash;Et
les cinq cent mille Dieux ne font qu'un?&mdash;A merveille,
vous voyez bien que cela va tout seul, &amp; que rien
-n'est plus aisé à comprendre, vous l'avez saisi d'abord,
-mais ne perdez pas le Prêtre de vue, &amp; observez
+n'est plus aisé à comprendre, vous l'avez saisi d'abord,
+mais ne perdez pas le Prêtre de vue, &amp; observez
attentivement ce qu'il fait.</p>
-<p>Je levai les yeux, &amp; je l'aperçus qui rompoit la
-feuille de pâte entre ses doigts; je frémis, &amp; ne pus
-m'empêcher de m'écrier: ah! Messieurs, voilà le
-Prêtre qui casse les bras &amp; les jambes à votre Dieu! Ils
-se mirent à sourire &amp; me dirent avec douleur: ne craignez
-rien, il l'a divisé en trois parties, il est vrai,
+<p>Je levai les yeux, &amp; je l'aperçus qui rompoit la
+feuille de pâte entre ses doigts; je frémis, &amp; ne pus
+m'empêcher de m'écrier: ah! Messieurs, voilà le
+Prêtre qui casse les bras &amp; les jambes à votre Dieu! Ils
+se mirent à sourire &amp; me dirent avec douleur: ne craignez
+rien, il l'a divisé en trois parties, il est vrai,
mais c'est sans lui faire aucun mal: car le corps de
-Dieu se trouve à présent tout entier dans chacune
+Dieu se trouve à présent tout entier dans chacune
de ces trois parties, &amp; vous devez convenir que cela
-se comprend aussi aisément que tout le reste.&mdash;Je fus
-obligé de l'avouer. En même tems je remarquai que le
-Prêtre mettoit un petit morceau de pâte dans la coupe
-où étoit le sang; étonné encore, je leur dis: le
-voilà qui met le corps dans le sang, &amp; il me semble
-au contraire que c'est le sang qui devroit être dans le
+se comprend aussi aisément que tout le reste.&mdash;Je fus
+obligé de l'avouer. En même tems je remarquai que le
+Prêtre mettoit un petit morceau de pâte dans la coupe
+où étoit le sang; étonné encore, je leur dis: le
+voilà qui met le corps dans le sang, &amp; il me semble
+au contraire que c'est le sang qui devroit être dans le
corps. Ils se moquerent de moi, &amp; me dirent de ne
pas insister sur ces bagatelles, &amp; que j'allois voir bien
autre chose.</p>
-<p>En effet je vis le Prêtre qui plioit proprement les
-deux grandes parties de la feuille de pâte, l'une sur
+<p>En effet je vis le Prêtre qui plioit proprement les
+deux grandes parties de la feuille de pâte, l'une sur
l'autre; il se frappa trois fois la poitrine, il aprocha
sa bouche: jugez de ma surprise! je le vis saisir son
Dieu entre les dents, lui faire craquer les os, le manger,
-le dévorer, l'avaler enfin &amp; l'absorber dans son
-estomach. On me dit, vous voilà bien étonné: vous
-ignoriez qu'un homme pût manger Dieu: vous voyez
-pourtant que cela est bientôt fait.&mdash;Ah! Messieurs,
-leur dis-je, il en a mangé trente pour le moins,
-car j'ai bien vu qu'il l'a mâché assez longtems, &amp;
+le dévorer, l'avaler enfin &amp; l'absorber dans son
+estomach. On me dit, vous voilà bien étonné: vous
+ignoriez qu'un homme pût manger Dieu: vous voyez
+pourtant que cela est bientôt fait.&mdash;Ah! Messieurs,
+leur dis-je, il en a mangé trente pour le moins,
+car j'ai bien vu qu'il l'a mâché assez longtems, &amp;
il ne l'a pu sans le diviser entre ses dents; &amp; vous
venez de me dire que dans chaque partie il reconnoissoit
un Dieu tout entier.&mdash;Eh bien! trente fois,
-me répondit-on.&mdash;J'avoue, repris-je alors, qu'il étoit
-bien juste qu'il les mangeât, puisqu'il les avoit faits.
-Mais comment n'a-t-il pu faire qu'une bouchée de
-ce corps tout entier, ou plutôt de ces trente corps?
-Comment le goût de la chair de cet homme Dieu
-ne l'a-t-il pas fait frémir?&mdash;Vous n'y êtes pas, reprirent-ils:
-il n'a senti que le volume &amp; le goût de la
-petite feuille de pâte: ne vous avons-nous pas dit
-que toutes ses apparences continuoient de subsister?&mdash;C'est-à-dire,
-que votre Dieu après avoir fait un
-miracle pour venir là, en opére un second pour vous
+me répondit-on.&mdash;J'avoue, repris-je alors, qu'il étoit
+bien juste qu'il les mangeât, puisqu'il les avoit faits.
+Mais comment n'a-t-il pu faire qu'une bouchée de
+ce corps tout entier, ou plutôt de ces trente corps?
+Comment le goût de la chair de cet homme Dieu
+ne l'a-t-il pas fait frémir?&mdash;Vous n'y êtes pas, reprirent-ils:
+il n'a senti que le volume &amp; le goût de la
+petite feuille de pâte: ne vous avons-nous pas dit
+que toutes ses apparences continuoient de subsister?&mdash;C'est-à-dire,
+que votre Dieu après avoir fait un
+miracle pour venir là, en opére un second pour vous
en faire douter.&mdash;Oui, Monsieur, afin que nous ayons
-du mérite à croire.&mdash;Je vois, Messieurs, que vous
-n'en êtes pas les dupes, &amp; que vous ne donnez pas
-dans ces pièges-là. Mais sans doute votre Dieu a enseigné
-formellement &amp; évidemment ce Dogme, il a
-institué distinctement le Sacrifice &amp; toutes les cérémonies,
-il a créé des Prêtres?&mdash;Rien de tout cela: on
-ne trouve dans son histoire écrite par ses disciples,
-ni ces sacrifices, ni ces mistères, ni ces Prêtres, ni
+du mérite à croire.&mdash;Je vois, Messieurs, que vous
+n'en êtes pas les dupes, &amp; que vous ne donnez pas
+dans ces pièges-là. Mais sans doute votre Dieu a enseigné
+formellement &amp; évidemment ce Dogme, il a
+institué distinctement le Sacrifice &amp; toutes les cérémonies,
+il a créé des Prêtres?&mdash;Rien de tout cela: on
+ne trouve dans son histoire écrite par ses disciples,
+ni ces sacrifices, ni ces mistères, ni ces Prêtres, ni
ces prodiges sans nombre: mais nous lisons dans cette
-histoire, qu'étant un soir à souper avec ses amis
+histoire, qu'étant un soir à souper avec ses amis
il prit par forme de conversation un morceau de pain
qu'il partagea avec eux en leur disant: ceci est mon
Corps, &amp; quand vous ferez ces choses, vous les ferez
-en mémoire de moi; il n'a jamais dit que ce
-peu de mots sur cette importante matière. Cent auteurs
-ont travaillé, ont écrit sur ce passage, &amp; en
-ont enfin tiré cette admirable doctrine que nous
+en mémoire de moi; il n'a jamais dit que ce
+peu de mots sur cette importante matière. Cent auteurs
+ont travaillé, ont écrit sur ce passage, &amp; en
+ont enfin tiré cette admirable doctrine que nous
venons de vous enseigner.&mdash;Il falloit que ce fussent
d'habiles gens.&mdash;Oh! nous vous en faisons juge;
-il faut vous dire aussi, qu'ils étoient tous prêtres.&mdash;C'est-à-dire
+il faut vous dire aussi, qu'ils étoient tous prêtres.&mdash;C'est-à-dire
de ceux qui se vantent de faire le miracle?&mdash;Oui,
Monsieur.&mdash;Eh mais! je suis un peu moins
-étonné que je n'étois d'abord.&mdash;Malgré une autorité
-si décisive, des nations entieres ont alteré, ont défiguré,
-ont nié ce dogme; il a fallu le défendre les
-armes à la main, &amp; il n'en a guère coûté que trois
+étonné que je n'étois d'abord.&mdash;Malgré une autorité
+si décisive, des nations entieres ont alteré, ont défiguré,
+ont nié ce dogme; il a fallu le défendre les
+armes à la main, &amp; il n'en a guère coûté que trois
ou quatre cens mille hommes, pour le conserver dans
-toute sa pureté chez quelques peuples seulement, car
-il a été aboli chez beaucoup d'autres.</p>
+toute sa pureté chez quelques peuples seulement, car
+il a été aboli chez beaucoup d'autres.</p>
<p>Cependant un d'entre eux me tira doucement par
-la manche, &amp; me dit: suivez ce qui se passe à l'autel.
-J'obéis: le Prêtre tira une petite clef de sa poche,
-il l'appliqua à une petite serrure, &amp; ouvrit une
-petite niche obscure qui étoit au milieu de l'autel;
+la manche, &amp; me dit: suivez ce qui se passe à l'autel.
+J'obéis: le Prêtre tira une petite clef de sa poche,
+il l'appliqua à une petite serrure, &amp; ouvrit une
+petite niche obscure qui étoit au milieu de l'autel;
il s'inclina, porta sa main dans la niche, &amp; en retira
-un vase d'argent; il découvrit le vase, &amp; retira avec
-le bout des doigts une très-petite feuille de pâte, se
+un vase d'argent; il découvrit le vase, &amp; retira avec
+le bout des doigts une très-petite feuille de pâte, se
retourna vers les spectateurs, descendit de l'autel,
s'aprocha d'une balustrade couverte d'une nape; tous
-les assistans s'avancèrent l'un après l'autre, prirent un
-bout de la nape sur leurs mains, baissérent les yeux,
-levérent la tête, tirérent la langue: le Prêtre les parcouroit
-tous, &amp; leur plaçoit sur la langue le petit
-morceau de pâte.</p>
+les assistans s'avancèrent l'un après l'autre, prirent un
+bout de la nape sur leurs mains, baissérent les yeux,
+levérent la tête, tirérent la langue: le Prêtre les parcouroit
+tous, &amp; leur plaçoit sur la langue le petit
+morceau de pâte.</p>
<p>Quand tout cela fut fini, j'en demandai l'explication,
selon mon usage: ils me dirent tranquillement,
-ce sont autant de Dieux que nous avons mangés: de
-quoi êtes-vous étonné? il me semble que chacun son
+ce sont autant de Dieux que nous avons mangés: de
+quoi êtes-vous étonné? il me semble que chacun son
Dieu ce n'est pas trop.&mdash;Quoi! Messieurs, ce vase
-que le Prêtre a tiré de ce petit cachot noir, étoit
+que le Prêtre a tiré de ce petit cachot noir, étoit
tout plein de Dieux?&mdash;Oui vraiment, tant qu'il en
-peut tenir, tous couchés les uns sur les autres en attendant
+peut tenir, tous couchés les uns sur les autres en attendant
qu'on les mange; tous les jours la table est
-dressée, comme vous voyez, la nape est mise; &amp;
-tout homme qui se sent en appétit spirituel peut venir
-se régaler dévotement.&mdash;Le matin &amp; l'après midi?&mdash;Le
+dressée, comme vous voyez, la nape est mise; &amp;
+tout homme qui se sent en appétit spirituel peut venir
+se régaler dévotement.&mdash;Le matin &amp; l'après midi?&mdash;Le
matin seulement.&mdash;Ah! je comprens, vous ne mangez
-votre Dieu qu'à déjeuner: Et dans tous vos Temples
-est-ce la même chose?&mdash;N'en doutez pas; dans
-tous les pays où notre Religion est établie, il se consomme
-peut-être, bon an, mal an, cent ou deux
-cent millions de Dieux. Répétez ce nombre jusqu'à
-la fin du monde, ajoutez-y le grand nombre de siècles
-qui se sont écoulés depuis l'établissement de notre culte,
+votre Dieu qu'à déjeuner: Et dans tous vos Temples
+est-ce la même chose?&mdash;N'en doutez pas; dans
+tous les pays où notre Religion est établie, il se consomme
+peut-être, bon an, mal an, cent ou deux
+cent millions de Dieux. Répétez ce nombre jusqu'à
+la fin du monde, ajoutez-y le grand nombre de siècles
+qui se sont écoulés depuis l'établissement de notre culte,
vous verrez des milliards de milliards de morceaux de
-pâte, de Dieux, de métamorphoses, de prodiges &amp;
-d'estomachs humains changés en temples de la divinité.
+pâte, de Dieux, de métamorphoses, de prodiges &amp;
+d'estomachs humains changés en temples de la divinité.
Ah! Monsieur, l'admirable Religion! nos champs sont
couverts de moissons, &amp; il n'y a pas un seul grain
de bled qui ne puisse au besoin devenir un Dieu.&mdash;Vous
-n'en dites pas assez, Messieurs; car d'après vos
-principes, vous n'avez qu'à briser en particules insensibles
-tous les morceaux de pâte, le tout sans faire
-aucun mal à votre Dieu, (car ce seroit bien dommage)
+n'en dites pas assez, Messieurs; car d'après vos
+principes, vous n'avez qu'à briser en particules insensibles
+tous les morceaux de pâte, le tout sans faire
+aucun mal à votre Dieu, (car ce seroit bien dommage)
&amp; en ce cas, vous multipliez vos Dieux comme
-les sables de la mer. Je découvre encore que,
-comme il y a dans le sein de la terre une infinité de
-portions de matiéres qui peuvent devenir du bled &amp;
+les sables de la mer. Je découvre encore que,
+comme il y a dans le sein de la terre une infinité de
+portions de matiéres qui peuvent devenir du bled &amp;
de la farine, toutes ces multitudes innombrables de
-particules n'attendent qu'un heureux hazard, pour être
-autant de Dieux; j'apperçois dans un tas de fumier des
-milliers d'Etres Divins possibles; vos latrines même en
+particules n'attendent qu'un heureux hazard, pour être
+autant de Dieux; j'apperçois dans un tas de fumier des
+milliers d'Etres Divins possibles; vos latrines même en
regorgent; &amp; il n'y a pas une partie de vos cadavres,
-qui ne puisse à son tour devenir une Divinité.&mdash;</p>
+qui ne puisse à son tour devenir une Divinité.&mdash;</p>
<p>On ne peut pas mieux raisonner, dirent-ils alors:
-vous avez saisi toute la fécondité des principes.&mdash;Mais,
-repris-je aussitôt, il me reste une question à
-vous faire: quand vous avez mangé votre Dieu,
-vous êtes donc vous-mêmes autant de Dieux ambulans:
-&amp; s'il plaisoit à un de vos Prêtres de se nourrir
-uniquement de cette pâte divine, tout son corps
-à la longue ne seroit donc plus qu'une coagulation de
-dieux, &amp; s'il alloit à la garde-robe, ses excrémens
+vous avez saisi toute la fécondité des principes.&mdash;Mais,
+repris-je aussitôt, il me reste une question à
+vous faire: quand vous avez mangé votre Dieu,
+vous êtes donc vous-mêmes autant de Dieux ambulans:
+&amp; s'il plaisoit à un de vos Prêtres de se nourrir
+uniquement de cette pâte divine, tout son corps
+à la longue ne seroit donc plus qu'une coagulation de
+dieux, &amp; s'il alloit à la garde-robe, ses excrémens
seroient encore des Dieux, &amp; vous tiendriez sans doute
-à grand honneur de les manger?&mdash;Vous vous trompez
+à grand honneur de les manger?&mdash;Vous vous trompez
ici, me dirent-ils froidement.&mdash;Mais, Messieurs,
-comment la chose peut-elle n'être pas ainsi? j'ai bien
-voulu ne pas vous contester la destruction &amp; l'anéantissement
-de votre pâte, de votre eau &amp; de votre
-vin; mais Dieu ne peut être ni détruit, ni anéanti;
-&amp; s'il ne peut l'être, ma conséquence est nécessaire
-&amp; évidente. Puisque vous mangez Dieu, ou vous le
-digérez ou vous le rendez par les selles, pardonnez-moi
+comment la chose peut-elle n'être pas ainsi? j'ai bien
+voulu ne pas vous contester la destruction &amp; l'anéantissement
+de votre pâte, de votre eau &amp; de votre
+vin; mais Dieu ne peut être ni détruit, ni anéanti;
+&amp; s'il ne peut l'être, ma conséquence est nécessaire
+&amp; évidente. Puisque vous mangez Dieu, ou vous le
+digérez ou vous le rendez par les selles, pardonnez-moi
le terme.&mdash;Ni l'un ni l'autre, me dirent-ils:
-notre Dieu, il est vrai, prend un singulier plaisir à
-être mangé: on ne peut rien faire qui lui soit plus
-agréable.&mdash;A la bonne heure, on ne dispute pas des
-goûts.&mdash;Mais, Monsieur, de ce qu'il aime à entrer
+notre Dieu, il est vrai, prend un singulier plaisir à
+être mangé: on ne peut rien faire qui lui soit plus
+agréable.&mdash;A la bonne heure, on ne dispute pas des
+goûts.&mdash;Mais, Monsieur, de ce qu'il aime à entrer
dans notre bouche, il ne s'ensuit pas qu'il veuille s'enterrer
-dans notre estomach ni sortir par notre derriére;
-notre Dieu est décent, &amp; nous vous prions de
+dans notre estomach ni sortir par notre derriére;
+notre Dieu est décent, &amp; nous vous prions de
croire qu'il n'habita jamais dans un pot de chambre:
-écoutez bien comment la chose se passe: aussitôt que
-Dieu est descendu dans notre estomach, la pâte, l'eau
+écoutez bien comment la chose se passe: aussitôt que
+Dieu est descendu dans notre estomach, la pâte, l'eau
&amp; le vin, renaissent, &amp; il n'est plus question de Dieu.&mdash;Il
sort sans doute par en-haut ou par en-bas?&mdash;Il
ne sort point.&mdash;Il reste donc?&mdash;Il ne reste pas non
plus.&mdash;Que devient-il donc? car enfin il faut qu'il
-sorte ou qu'il reste, ou bien qu'il s'anéantisse; &amp; je
-vous avoue qu'un Dieu qui s'anéantit, ne m'en impose
-point du tout, &amp; qu'il me donne très-mauvaise
-opinion de lui.&mdash;Prenez garde à ce que vous dites;
-notre Dieu ne s'anéantit point.&mdash;Eh bien! je ne veux
-pas disputer, je me bornerai à une expression, qui
-pourra peut-être vous satisfaire: il a d'abord escamotté
+sorte ou qu'il reste, ou bien qu'il s'anéantisse; &amp; je
+vous avoue qu'un Dieu qui s'anéantit, ne m'en impose
+point du tout, &amp; qu'il me donne très-mauvaise
+opinion de lui.&mdash;Prenez garde à ce que vous dites;
+notre Dieu ne s'anéantit point.&mdash;Eh bien! je ne veux
+pas disputer, je me bornerai à une expression, qui
+pourra peut-être vous satisfaire: il a d'abord escamotté
le pain &amp; le vin, &amp; il finit par s'escamotter
-lui-même.&mdash;Le terme n'est pas noble, mais nous voulons
+lui-même.&mdash;Le terme n'est pas noble, mais nous voulons
bien vous le passer, puisqu'il ne rend pas mal
-l'idée que nous avons de cet adorable mystère: d'ailleurs
-il s'agit de vous gagner à notre sainte Religion,
+l'idée que nous avons de cet adorable mystère: d'ailleurs
+il s'agit de vous gagner à notre sainte Religion,
nous vous devons quelque condescendance. Ne vous
-sentez-vous pas merveilleusement édifié? notre Dieu
-ne vous paroît-il pas grand &amp; sublime? sa doctrine,
-sa vie, ses mystères, tout ne vous semble-t-il pas
-marqué au coin de la Divinité?</p>
+sentez-vous pas merveilleusement édifié? notre Dieu
+ne vous paroît-il pas grand &amp; sublime? sa doctrine,
+sa vie, ses mystères, tout ne vous semble-t-il pas
+marqué au coin de la Divinité?</p>
-<p>J'hésitois à répondre: allons, mon cher enfant,
-reprirent-ils, soumettez-vous, ne résistez plus. Je
+<p>J'hésitois à répondre: allons, mon cher enfant,
+reprirent-ils, soumettez-vous, ne résistez plus. Je
craignois de les choquer, je ne disois mot: alors ils
-s'approchèrent de moi avec un vase plein d'eau; il
-me prièrent avec beaucoup de politesse de permettre
-que l'on versât quelques goutes de cette eau sur ma
-tête. Je suis complaisant de mon naturel, je ne fis
-aucune difficulté d'y consentir, d'autant plus qu'ils
+s'approchèrent de moi avec un vase plein d'eau; il
+me prièrent avec beaucoup de politesse de permettre
+que l'on versât quelques goutes de cette eau sur ma
+tête. Je suis complaisant de mon naturel, je ne fis
+aucune difficulté d'y consentir, d'autant plus qu'ils
paroissoient le souhaiter avec beaucoup d'empressement.
-L'eau fut versée; ils m'essuyèrent ensuite très-proprement;
-ils me sautèrent au col, ils s'écrioient, vous
-êtes notre frère, vous êtes Chrétien.</p>
+L'eau fut versée; ils m'essuyèrent ensuite très-proprement;
+ils me sautèrent au col, ils s'écrioient, vous
+êtes notre frère, vous êtes Chrétien.</p>
-<p>Toute cette cérémonie finit par un grand dîner;
-un des Chapelains prit beaucoup d'amitié pour moi en
+<p>Toute cette cérémonie finit par un grand dîner;
+un des Chapelains prit beaucoup d'amitié pour moi en
buvant; il me dit le secret de l'Eglise. Toutes ces
-inepties, dit-il, furent inventées par des Fanatiques,
-&amp; protégées par des Fripons: Les uns &amp; les autres
-trouvèrent leur compte à tromper les hommes: les
-Energumènes nourissoient leur orgueil en faisant des
-Prosélites: les gens adroits mirent l'argent des uns &amp;
-des autres dans leurs poches. Quand la folie &amp; l'intérêt
+inepties, dit-il, furent inventées par des Fanatiques,
+&amp; protégées par des Fripons: Les uns &amp; les autres
+trouvèrent leur compte à tromper les hommes: les
+Energumènes nourissoient leur orgueil en faisant des
+Prosélites: les gens adroits mirent l'argent des uns &amp;
+des autres dans leurs poches. Quand la folie &amp; l'intérêt
se joignent ensemble, cela va loin; la raison est
-venue trop tard, elle n'a pu résister au torrent; &amp;
-nous serons le peuple le plus absurde de la terre, jusqu'à
-ce qu'enfin la voix des honnêtes gens qui détestent
-ces infâmes, puisse se faire entendre.</p>
+venue trop tard, elle n'a pu résister au torrent; &amp;
+nous serons le peuple le plus absurde de la terre, jusqu'à
+ce qu'enfin la voix des honnêtes gens qui détestent
+ces infâmes, puisse se faire entendre.</p>
-<p>Je levai les épaules de pitié! j'embrassai mon homme,
+<p>Je levai les épaules de pitié! j'embrassai mon homme,
&amp; je retournai bien vite dans mon pays.</p>
<p class="c">FIN.</p>
-
-
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-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Le Cathecumene, traduit du chinois, by Anonymous
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CATHECUMENE, TRADUIT DU CHINOIS ***
-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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- gbnewby@pglaf.org
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44017 ***</div>
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