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diff --git a/43980-h/43980-h.htm b/43980-h/43980-h.htm
index 3310cc2..15d958b 100644
--- a/43980-h/43980-h.htm
+++ b/43980-h/43980-h.htm
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- <title>The Project Gutenberg eBook of Madame Sans-Gêne, Tome III, by Edmond Lepelletier.</title>
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Madame Sans-Gêne, Tome III, by Edmond Lepelletier.</title>
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-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Madame Sans-Gêne, Tome III, by Edmond Lepelletier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Madame Sans-Gêne, Tome III
- Le Roi de Rome
-
-Author: Edmond Lepelletier
-
-Release Date: October 19, 2013 [EBook #43980]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME III ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Clarity, Walt Farrell,
-Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team
-at http://www.pgdp.net (This book was produced from images
-made available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43980 ***</div>
<hr class="full" />
<p class="sepb noindent" style="font-family: sans-serif;"><a href="#au_lecteur">Au lecteur</a></p>
<div class="npage">
-<p class="sep3 t1 cent ext sepb spaced">Madame<br /><big>SANS-GÊNE</big></p>
+<p class="sep3 t1 cent ext sepb spaced">Madame<br /><big>SANS-GÊNE</big></p>
<hr class="hr40" />
-<p class="t3 cent">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+<p class="t3 cent">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
<hr class="hr40" />
</div>
@@ -167,14 +128,14 @@ made available by the HathiTrust Digital Library.)
<p class="sep6 t2 cent"><i>EDMOND LEPELLETIER</i><br />
<img src="images/filet.jpg" width="75" height="5" title="" alt="" /></p>
-<h1 class="ext">Madame<br /><big>Sans-Gêne</big></h1>
+<h1 class="ext">Madame<br /><big>Sans-Gêne</big></h1>
-<p class="t3 cent">ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE</p>
+<p class="t3 cent">ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE</p>
-<p class="cent">DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU</p>
+<p class="cent">DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU</p>
<div class="cent">
-<img src="images/im01.jpg" width="229" height="300" title="Mme Sans-Gêne" alt="Mme Sans-Gêne" />
+<img src="images/im01.jpg" width="229" height="300" title="Mme Sans-Gêne" alt="Mme Sans-Gêne" />
</div>
<div class="sep1 cent">
@@ -184,19 +145,19 @@ made available by the HathiTrust Digital Library.)
<p class="cent ext"><b>Le Roi de Rome</b></p>
<p class="sep1 cent">PARIS<br />
-<span class="smaller">A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE<br />
+<span class="smaller">A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE<br />
<span class="smaller">8, RUE SAINT-JOSEPH, 8</span></span></p>
-<p class="t3 cent">Tous droits réservés</p>
+<p class="t3 cent">Tous droits réservés</p>
</div>
<div class="npage">
-<p class="sep4 t2 cent ext">MADAME<br /><big>SANS-GÊNE</big></p>
+<p class="sep4 t2 cent ext">MADAME<br /><big>SANS-GÊNE</big></p>
<hr class="hr40" />
</div>
-<p class="sep4 t2 cent spaced" id="Page_1"><a href="#toc">CINQUIÈME PARTIE</a><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a><br />
+<p class="sep4 t2 cent spaced" id="Page_1"><a href="#toc">CINQUIÈME PARTIE</a><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a><br />
<small><b>LE ROI DE ROME</b></small></p>
<hr class="hr20" />
@@ -204,402 +165,402 @@ made available by the HathiTrust Digital Library.)
<h2><a href="#toc">I</a><br />
<small>LE 20 MARS</small></h2>
-<p>Le 20 mars 1811, l'empereur Napoléon, au faîte
-de la puissance, à l'apogée de la gloire, apparaissait
-dominateur en Europe, maître des destinées
+<p>Le 20 mars 1811, l'empereur Napoléon, au faîte
+de la puissance, à l'apogée de la gloire, apparaissait
+dominateur en Europe, maître des destinées
du restant du monde, arbitre de la paix et de la
-guerre, et rien ne semblait pouvoir ébranler son
-trône étagé sur cinquante victoires, autour duquel
-les sabres glorieux des maréchaux illustres et les <span class="pagenum" id="Page_2">2</span>
-baïonnettes terrifiantes des grenadiers formaient
-une haie éblouissante et solide.</p>
+guerre, et rien ne semblait pouvoir ébranler son
+trône étagé sur cinquante victoires, autour duquel
+les sabres glorieux des maréchaux illustres et les <span class="pagenum" id="Page_2">2</span>
+baïonnettes terrifiantes des grenadiers formaient
+une haie éblouissante et solide.</p>
<div class="footnote">
<p><span class="label"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1">[1]</a></span>
-L'épisode qui précède a pour titre: <i>Madame Sans-Gêne.&mdash;La
-Maréchale.</i></p>
+L'épisode qui précède a pour titre: <i>Madame Sans-Gêne.&mdash;La
+Maréchale.</i></p>
</div>
-<p>Les rois consternés, les successeurs fictifs de
+<p>Les rois consternés, les successeurs fictifs de
Louis XVI, las d'attendre une restauration de
-plus en plus improbable, oubliés du peuple en
-leurs exodes prolongés, écartés par les monarques
-comme des cousins ruinés et compromettants,
-les anciens conspirateurs proscrits, pourchassés,
-démoralisés, renonçaient à leurs tentatives
+plus en plus improbable, oubliés du peuple en
+leurs exodes prolongés, écartés par les monarques
+comme des cousins ruinés et compromettants,
+les anciens conspirateurs proscrits, pourchassés,
+démoralisés, renonçaient à leurs tentatives
reconnues vaines et s'engourdissaient dans
-une résignation découragée;&mdash;tous ces ennemis
+une résignation découragée;&mdash;tous ces ennemis
de l'Empire, si abattus, si rampants, mais qui
-devaient se redresser bientôt furieux et impitoyables,
-dans la vapeur sanglante des désastres,
-alors n'avaient plus qu'un espoir, qu'une pensée:
+devaient se redresser bientôt furieux et impitoyables,
+dans la vapeur sanglante des désastres,
+alors n'avaient plus qu'un espoir, qu'une pensée:
non plus la chute violente du colosse, mais la
mort soudaine de l'homme.</p>
-<p>«Ah! si Napoléon pouvait mourir!» tel était le
+<p>«Ah! si Napoléon pouvait mourir!» tel était le
v&oelig;u farouche de tous ceux que l'Empereur
-gênait. Un implacable et opiniâtre ennemi soufflait
-cette espérance à toutes les oreilles favorables
+gênait. Un implacable et opiniâtre ennemi soufflait
+cette espérance à toutes les oreilles favorables
et propageait dans chaque cour d'Europe la
-possibilité de cette éventualité.</p>
+possibilité de cette éventualité.</p>
-<p>Cet ennemi mortel, c'était le comte de Neipperg,
+<p>Cet ennemi mortel, c'était le comte de Neipperg,
et l'on verra dans les pages qui vont suivre qu'il
-chuchotait ce présage sinistre jusque dans le
-palais même de Napoléon, où Marie-Louise, sans
-épouvante comme sans indignation, en recueillait
+chuchotait ce présage sinistre jusque dans le
+palais même de Napoléon, où Marie-Louise, sans
+épouvante comme sans indignation, en recueillait
la rumeur.</p>
<div class="pagenum" id="Page_3">3</div>
-<p>La mort de l'Empereur, c'était le centre de ralliement
+<p>La mort de l'Empereur, c'était le centre de ralliement
de toutes les haines, de toutes les vengeances,
-de toutes les représailles et de toutes les
-convoitises accumulées autour du nouveau Charlemagne.</p>
-
-<p>Il n'avait pas d'héritier direct. Sa succession
-disputée s'éparpillerait en des conflits féroces. De
-sanglantes funérailles d'Alexandre livreraient
-l'Empire immense au partage. Les généraux, les
-frères, les alliés de Napoléon se tailleraient une
-part dans la superbe dépouille. La curée serait
-ouverte à tous et l'on viendrait de loin. La mort
-de Napoléon, c'était pour les monarques vaincus
-la revanche, pour les nations asservies la délivrance,
+de toutes les représailles et de toutes les
+convoitises accumulées autour du nouveau Charlemagne.</p>
+
+<p>Il n'avait pas d'héritier direct. Sa succession
+disputée s'éparpillerait en des conflits féroces. De
+sanglantes funérailles d'Alexandre livreraient
+l'Empire immense au partage. Les généraux, les
+frères, les alliés de Napoléon se tailleraient une
+part dans la superbe dépouille. La curée serait
+ouverte à tous et l'on viendrait de loin. La mort
+de Napoléon, c'était pour les monarques vaincus
+la revanche, pour les nations asservies la délivrance,
la restauration redevenue possible aux
-Bourbons abandonnés, effacés de la liste des
+Bourbons abandonnés, effacés de la liste des
rois.</p>
<p>La nouvelle que Marie-Louise donnerait prochainement
-un enfant à l'Empereur anéantissait
-ces projets, détruisait ces espérances.</p>
+un enfant à l'Empereur anéantissait
+ces projets, détruisait ces espérances.</p>
<p>Encore une fois la fortune servait son persistant
favori.</p>
-<p>Le rêve de Napoléon s'accomplirait donc entièrement!</p>
+<p>Le rêve de Napoléon s'accomplirait donc entièrement!</p>
-<p>Véritablement n'était-il pas alors trop heureux,
+<p>Véritablement n'était-il pas alors trop heureux,
trop insolemment heureux?</p>
-<p>Victorieux partout, jouissant pour la première
-fois de la paix générale avec confiance, n'ayant
-guère que l'épine de l'Espagne au pied, il attendait <span class="pagenum" id="Page_4">4</span>
-avec une fiévreuse impatience la délivrance
-de l'Impératrice.</p>
+<p>Victorieux partout, jouissant pour la première
+fois de la paix générale avec confiance, n'ayant
+guère que l'épine de l'Espagne au pied, il attendait <span class="pagenum" id="Page_4">4</span>
+avec une fiévreuse impatience la délivrance
+de l'Impératrice.</p>
-<p>Malgré les soins les plus attentifs, Marie-Louise
+<p>Malgré les soins les plus attentifs, Marie-Louise
avait eu une grossesse difficile.</p>
-<p>A la minute suprême, l'angoisse s'établissait silencieuse
+<p>A la minute suprême, l'angoisse s'établissait silencieuse
et profonde autour de son lit.</p>
<p>Corvisart, inquiet, fit appeler l'Empereur.</p>
-<p>Le potentat qui avait introduit à sa cour une
-étiquette asiatique, et qu'on n'approchait qu'avec
-un cérémonial rigoureux, ne craignit pas de déférer
-sur-le-champ à l'invitation du premier médecin.</p>
+<p>Le potentat qui avait introduit à sa cour une
+étiquette asiatique, et qu'on n'approchait qu'avec
+un cérémonial rigoureux, ne craignit pas de déférer
+sur-le-champ à l'invitation du premier médecin.</p>
-<p>Sans chambellan, sans dame d'annonce, nu-tête
-et l'&oelig;il troublé, celui qui n'avait pas eu un tressaillement
-de la face dans le cimetière d'Eylau
-parut, visiblement démonté, sur le seuil de la
+<p>Sans chambellan, sans dame d'annonce, nu-tête
+et l'&oelig;il troublé, celui qui n'avait pas eu un tressaillement
+de la face dans le cimetière d'Eylau
+parut, visiblement démonté, sur le seuil de la
chambre de Marie-Louise:</p>
-<p>&mdash;Sauvez la mère!... cria-t-il. Ne laissez pas
-périr ma Louise!... Corvisart, sur votre tête, vous
-me répondez de la vie de l'Impératrice!...</p>
+<p>&mdash;Sauvez la mère!... cria-t-il. Ne laissez pas
+périr ma Louise!... Corvisart, sur votre tête, vous
+me répondez de la vie de l'Impératrice!...</p>
<p>&mdash;Sire, j'essaierai de sauver aussi l'enfant...
-mais il faudra peut-être recourir aux forceps.</p>
+mais il faudra peut-être recourir aux forceps.</p>
-<p>Napoléon fit un geste douloureux, donnant
-pleins pouvoirs à l'homme de science.</p>
+<p>Napoléon fit un geste douloureux, donnant
+pleins pouvoirs à l'homme de science.</p>
-<p>Puis avisant Dubois, accoucheur réputé et qui
-devait opérer la délivrance, il remarqua son
+<p>Puis avisant Dubois, accoucheur réputé et qui
+devait opérer la délivrance, il remarqua son
trouble:</p>
<p>&mdash;Gardez votre sang-froid, monsieur! Morbleu!
-ajouta-t-il avec une rondeur familière, tel que s'il <span class="pagenum" id="Page_5">5</span>
+ajouta-t-il avec une rondeur familière, tel que s'il <span class="pagenum" id="Page_5">5</span>
devait encourager ses grognards marchant au feu,
-comportez-vous comme si vous étiez au lit d'une
+comportez-vous comme si vous étiez au lit d'une
paysanne!</p>
<p>Il se retira au bout d'un quart d'heure de contemplation
-anxieuse et passionnée, après avoir
-pressé avec amour la main moite de Marie-Louise,
-pâle et haletante sous ses dentelles dans le combat
-des premières douleurs. Il rentra dans son cabinet,
-comptant les minutes, nerveux, agité, incapable
+anxieuse et passionnée, après avoir
+pressé avec amour la main moite de Marie-Louise,
+pâle et haletante sous ses dentelles dans le combat
+des premières douleurs. Il rentra dans son cabinet,
+comptant les minutes, nerveux, agité, incapable
de tenir en place.</p>
<p>Non seulement il redoutait les complications
-de l'enfantement que lui annonçait Corvisart,
+de l'enfantement que lui annonçait Corvisart,
mais cette crainte pour la vie de l'enfant s'accroissait
-d'inquiétudes cruelles pour le salut de la mère.</p>
+d'inquiétudes cruelles pour le salut de la mère.</p>
-<p>Il était de plus tourmenté, en admettant que
-les choses eussent un heureux résultat, par l'incertitude
+<p>Il était de plus tourmenté, en admettant que
+les choses eussent un heureux résultat, par l'incertitude
du sort de la naissance: l'enfant serait-il
-mâle, l'Empire allait-il avoir un Napoléon II?
+mâle, l'Empire allait-il avoir un Napoléon II?
Une fille, sans doute son c&oelig;ur l'accueillerait avec
-plaisir, mais sa venue, en première parturition,
-dérangerait ou, tout au moins, ajournerait toutes
-ses combinaisons, toutes ses espérances. Et si la
-santé de Marie-Louise, ébranlée par la naissance
-de cette fille, si son organisme, secoué par cette
-délivrance laborieuse, ne lui permettait plus
-d'être mère une seconde fois, c'était le retour à
-l'incertitude, l'héritage impérial compromis ou
-dévolu à des mains trop débiles pour le recueillir,
+plaisir, mais sa venue, en première parturition,
+dérangerait ou, tout au moins, ajournerait toutes
+ses combinaisons, toutes ses espérances. Et si la
+santé de Marie-Louise, ébranlée par la naissance
+de cette fille, si son organisme, secoué par cette
+délivrance laborieuse, ne lui permettait plus
+d'être mère une seconde fois, c'était le retour à
+l'incertitude, l'héritage impérial compromis ou
+dévolu à des mains trop débiles pour le recueillir,
pour le conserver...</p>
<div class="pagenum" id="Page_6">6</div>
-<p>Ah! le moment était lourd de préoccupations et
+<p>Ah! le moment était lourd de préoccupations et
l'attente poignante...</p>
-<p>Comme un joueur qui, penché sur la table,
+<p>Comme un joueur qui, penché sur la table,
guette le coup de cartes qui doit le ruiner ou l'enrichir,
-Napoléon couvait de son &oelig;il d'homme de
-proie la chambre de l'Impératrice, frémissant
-chaque fois que la porte s'ouvrait pour les allées
+Napoléon couvait de son &oelig;il d'homme de
+proie la chambre de l'Impératrice, frémissant
+chaque fois que la porte s'ouvrait pour les allées
et venues des gens de service, tressaillant au
moindre bruit que son oreille percevait.</p>
-<p>Il avait des fébrilités d'amant inquiet sous la
-fenêtre, guettant l'aimée, redoutant la déception
+<p>Il avait des fébrilités d'amant inquiet sous la
+fenêtre, guettant l'aimée, redoutant la déception
cruelle, et maudissant la lenteur des minutes.</p>
<p>Pour distraire son impatience, il se dirigeait de
-temps à autre vers l'une des croisées de son cabinet
-et regardait la foule énorme stationnant
-dans le Carrousel, les yeux tournés avec avidité
+temps à autre vers l'une des croisées de son cabinet
+et regardait la foule énorme stationnant
+dans le Carrousel, les yeux tournés avec avidité
vers les Tuileries.</p>
-<p>Le peuple, comme lui, avait la fièvre.</p>
+<p>Le peuple, comme lui, avait la fièvre.</p>
-<p>Ce 20 mars 1811, l'anxiété planait aussi sur le
-pays, et les sujets n'étaient pas moins impatients
-que le souverain de connaître ce que la nature
-allait accomplir dans la chambre de l'accouchée.</p>
+<p>Ce 20 mars 1811, l'anxiété planait aussi sur le
+pays, et les sujets n'étaient pas moins impatients
+que le souverain de connaître ce que la nature
+allait accomplir dans la chambre de l'accouchée.</p>
<p id="cor_1">La naissance du fils de l'Empereur semblait
pour tout le monde le gage de la paix, le maintien
-de la puissance française, la garantie de l'<ins title="original: avevenir">avenir</ins>.</p>
+de la puissance française, la garantie de l'<ins title="original: avevenir">avenir</ins>.</p>
-<p>La majorité raisonnait ainsi. Les dissidents,
+<p>La majorité raisonnait ainsi. Les dissidents,
pareillement, ne cachaient pas l'importance
-qu'avait à leurs yeux l'événement qui se préparait. <span class="pagenum" id="Page_7">7</span>
-Les ennemis de Napoléon, les partisans des
+qu'avait à leurs yeux l'événement qui se préparait. <span class="pagenum" id="Page_7">7</span>
+Les ennemis de Napoléon, les partisans des
princes, ceux qui conspiraient avec les Chouans
-et préparaient dans l'ombre le retour des Bourbons,
-espéraient que l'enfant ne naîtrait pas
-viable. Les mauvaises nouvelles colportées dans
-la ville les réjouissaient. Si l'enfant venait, par
+et préparaient dans l'ombre le retour des Bourbons,
+espéraient que l'enfant ne naîtrait pas
+viable. Les mauvaises nouvelles colportées dans
+la ville les réjouissaient. Si l'enfant venait, par
hasard, bien portant, ils souhaitaient, comme
-consolation, que ce fût une fille. Un mâle déconcerterait
+consolation, que ce fût une fille. Un mâle déconcerterait
leurs calculs qui reposaient tous sur la
-mort brusque de Napoléon sans héritier, sans
+mort brusque de Napoléon sans héritier, sans
successeur possible.</p>
-<p id="cor_2">Les Philadelphes, dispersés, emprisonnés ou
-en exil, à l'approche de la délivrance de l'<ins title="original: Impétrice">Impératrice</ins>
-s'étaient concertés. Ceux qui étaient libres
-avaient tout tenté pour se réunir.</p>
+<p id="cor_2">Les Philadelphes, dispersés, emprisonnés ou
+en exil, à l'approche de la délivrance de l'<ins title="original: Impétrice">Impératrice</ins>
+s'étaient concertés. Ceux qui étaient libres
+avaient tout tenté pour se réunir.</p>
<p>Le 20 mars 1811, nous retrouvons les principaux
-d'entre eux attablés dans un petit cabaret
-du Carrousel attenant à l'hôtel de Nantes.</p>
-
-<p id="cor_3">Là, dans un étroit cabinet, le major Marcel, mis
-en liberté à la suite de la démarche faite par Renée
-auprès de l'Empereur, causait avec trois personnages
-<ins title="original: différent">différents</ins> par l'âge et par les allures,
-mais ayant un air d'analogie visible: ce caractère
+d'entre eux attablés dans un petit cabaret
+du Carrousel attenant à l'hôtel de Nantes.</p>
+
+<p id="cor_3">Là, dans un étroit cabinet, le major Marcel, mis
+en liberté à la suite de la démarche faite par Renée
+auprès de l'Empereur, causait avec trois personnages
+<ins title="original: différent">différents</ins> par l'âge et par les allures,
+mais ayant un air d'analogie visible: ce caractère
professionnel qui permet aux militaires, aux
-acteurs, aux ecclésiastiques de se reconnaître
-entre eux, même sous des costumes pouvant dérouter
+acteurs, aux ecclésiastiques de se reconnaître
+entre eux, même sous des costumes pouvant dérouter
l'observation.</p>
<p>Le premier, le plus jeune, se nommait
Alexandre Boutreux. Il avait vingt-huit ans. Natif <span class="pagenum" id="Page_8">8</span>
-d'Angers; frère d'un prêtre du séminaire de
-Beauveau, près Saumur, il était précepteur dans
+d'Angers; frère d'un prêtre du séminaire de
+Beauveau, près Saumur, il était précepteur dans
une famille royaliste et en relation avec des amis
-des princes et des personnages influents de l'émigration.</p>
-
-<p>Le second, rasé et de manières douces, comme
-Boutreux, mais avec plus d'acuité dans le regard
-et de réserve dans le sourire, s'appelait l'abbé
-Lafon. Il avait été condamné à Bordeaux comme
-chef d'une association de jeunes gens très attachés
-au pape. L'abbé Lafon était un ardent royaliste.
+des princes et des personnages influents de l'émigration.</p>
+
+<p>Le second, rasé et de manières douces, comme
+Boutreux, mais avec plus d'acuité dans le regard
+et de réserve dans le sourire, s'appelait l'abbé
+Lafon. Il avait été condamné à Bordeaux comme
+chef d'une association de jeunes gens très attachés
+au pape. L'abbé Lafon était un ardent royaliste.
Il avait trente-huit ans.</p>
-<p>Le troisième personnage, petit, trapu, le teint
-bistré, dardait à droite et à gauche des yeux noirs
-et perçants. Une barbe rude et noire couvrait ses
-joues et son menton. C'était un moine espagnol
-nommé Camagno. Une tête d'inquisiteur avec
-l'âme d'un bandit. Camagno était un clérical
-violent. Il rêvait de recommencer la Vendée, et
-sa haine contre Napoléon était surtout motivée
-par les persécutions dont le pape avait été l'objet.</p>
-
-<p>Ces trois conspirateurs donnaient à Marcel des
+<p>Le troisième personnage, petit, trapu, le teint
+bistré, dardait à droite et à gauche des yeux noirs
+et perçants. Une barbe rude et noire couvrait ses
+joues et son menton. C'était un moine espagnol
+nommé Camagno. Une tête d'inquisiteur avec
+l'âme d'un bandit. Camagno était un clérical
+violent. Il rêvait de recommencer la Vendée, et
+sa haine contre Napoléon était surtout motivée
+par les persécutions dont le pape avait été l'objet.</p>
+
+<p>Ces trois conspirateurs donnaient à Marcel des
renseignements sur les efforts que faisaient les
-Philadelphes pour se reconstituer, à Bordeaux,
-dans le Poitou et dans les régions de l'Est.</p>
+Philadelphes pour se reconstituer, à Bordeaux,
+dans le Poitou et dans les régions de l'Est.</p>
<p>On n'attendait qu'une occasion, et le signal
-d'une insurrection serait donné.</p>
+d'une insurrection serait donné.</p>
-<p>Tout en trinquant à leurs espérances, les quatre
+<p>Tout en trinquant à leurs espérances, les quatre
Philadelphes tendaient l'oreille, attendant le canon <span class="pagenum" id="Page_9">9</span>
qui devait annoncer la naissance de l'enfant
-impérial.</p>
+impérial.</p>
-<p>Pour eux aussi cette nativité était importante.
-Napoléon sans héritier serait plus vulnérable. Un
-fils, en consolidant le trône, en apparaissant aux
-yeux de l'armée et du peuple comme l'héritier
-légal du nom formidable de Napoléon, comme le
+<p>Pour eux aussi cette nativité était importante.
+Napoléon sans héritier serait plus vulnérable. Un
+fils, en consolidant le trône, en apparaissant aux
+yeux de l'armée et du peuple comme l'héritier
+légal du nom formidable de Napoléon, comme le
continuateur de son &oelig;uvre, de sa puissance,
-ôtait bien des chances de réussite aux plans des
-conjurés.</p>
+ôtait bien des chances de réussite aux plans des
+conjurés.</p>
-<p>Ils achevaient d'échanger leurs vues et de formuler
+<p>Ils achevaient d'échanger leurs vues et de formuler
leurs projets, quand un coup de canon retentit...</p>
-<p>Une immense clameur s'éleva en même temps
+<p>Une immense clameur s'éleva en même temps
du Carrousel...</p>
-<p>Mille poitrines anxieuses lançaient un confus
-rugissement où il y avait de l'espoir, de l'acclamation,
-de la joie, du brouhaha instinctif et dépourvu
-de son précis. On se détendait les nerfs,
+<p>Mille poitrines anxieuses lançaient un confus
+rugissement où il y avait de l'espoir, de l'acclamation,
+de la joie, du brouhaha instinctif et dépourvu
+de son précis. On se détendait les nerfs,
on se soulageait de l'irritation de l'attente dans
ce long et rauque murmure.</p>
-<p>Le canon des Invalides avait parlé... l'enfant
-impérial était né!...</p>
+<p>Le canon des Invalides avait parlé... l'enfant
+impérial était né!...</p>
-<p>Était-ce un prince?... L'épée de Napoléon tombait-elle
+<p>Était-ce un prince?... L'épée de Napoléon tombait-elle
en quenouille?</p>
-<p>Un second coup venait d'éclater, après un intervalle
+<p>Un second coup venait d'éclater, après un intervalle
d'une minute...</p>
-<p>Nouveau déchaînement sourd des assistants,
-coupé de cris brefs, d'injonctions brutales.</p>
+<p>Nouveau déchaînement sourd des assistants,
+coupé de cris brefs, d'injonctions brutales.</p>
<div class="pagenum" id="Page_10">10</div>
<p>&mdash;Taisez-vous!... faites silence!... Chut!
Chut!... Vive l'Empereur!...</p>
-<p>Troisième coup.</p>
+<p>Troisième coup.</p>
-<p>Dans le silence devenu presque général, où
+<p>Dans le silence devenu presque général, où
l'on ne percevait qu'une suite continue de murmures,
-semblable à un jaillissement d'eau très
+semblable à un jaillissement d'eau très
lointain, on entendit des voix qui comptaient et
disaient:</p>
<p>&mdash;Trois!...</p>
-<p>Marcel et ses compagnons s'étaient avancés
+<p>Marcel et ses compagnons s'étaient avancés
sur le seuil pour mieux entendre, pour suivre
aussi les impressions des curieux.</p>
<p>A quelques pas d'eux se trouvaient deux
-hommes paraissant désireux de ne pas attirer
-l'attention, car ils s'étaient placés derrière
-le contrevent du cabaret, repoussé par la pression
+hommes paraissant désireux de ne pas attirer
+l'attention, car ils s'étaient placés derrière
+le contrevent du cabaret, repoussé par la pression
de la foule.</p>
-<p>&mdash;Je connais cette figure... dit Marcel à voix
-basse à l'abbé Lafon, il était des nôtres...</p>
+<p>&mdash;Je connais cette figure... dit Marcel à voix
+basse à l'abbé Lafon, il était des nôtres...</p>
-<p>&mdash;Un traître?... un espion?</p>
+<p>&mdash;Un traître?... un espion?</p>
<p>&mdash;Non!... un agent du comte de Provence...
-le marquis de Louvigné... Il s'est séparé d'avec
-nous... lorsqu'il a su que notre but était le rétablissement
-de la République...</p>
+le marquis de Louvigné... Il s'est séparé d'avec
+nous... lorsqu'il a su que notre but était le rétablissement
+de la République...</p>
<p>&mdash;Oh! oh!... Malet n'a pas dit son dernier
-mot, fit l'abbé, et j'espère bien, avec le père Camagno,
-lui faire accepter la royauté, seul gouvernement
+mot, fit l'abbé, et j'espère bien, avec le père Camagno,
+lui faire accepter la royauté, seul gouvernement
possible en France... N'est-ce pas votre
-avis, mon révérend?...</p>
+avis, mon révérend?...</p>
<div class="pagenum" id="Page_11">11</div>
<p>&mdash;Peu m'importe le nom du gouvernement
-que nous substituerons à celui de Buonaparte, dit
+que nous substituerons à celui de Buonaparte, dit
le moine d'un ton farouche, pourvu que ce pouvoir
-rétablisse l'Église dans sa gloire...</p>
+rétablisse l'Église dans sa gloire...</p>
-<p>&mdash;Je ne partage pas vos idées, mon père, dit
+<p>&mdash;Je ne partage pas vos idées, mon père, dit
alors Boutreux, en ce qui concerne le retour d'un
-roi qui me paraît bien problématique...; je crois
-que si Napoléon est enfin abattu par nous, c'est la
-République qui s'impose!... mais, où je me retrouve
+roi qui me paraît bien problématique...; je crois
+que si Napoléon est enfin abattu par nous, c'est la
+République qui s'impose!... mais, où je me retrouve
d'accord avec vous, c'est que j'entends
-que cette République soit non pas impie, mais
-chrétienne... Jésus-Christ était républicain...
-croyez-moi, ne mêlez pas trop le pape à nos
-affaires... l'Église française, voilà ce qu'il nous
+que cette République soit non pas impie, mais
+chrétienne... Jésus-Christ était républicain...
+croyez-moi, ne mêlez pas trop le pape à nos
+affaires... l'Église française, voilà ce qu'il nous
faudrait; n'est-ce pas votre avis, major?</p>
-<p>Marcel hocha la tête:</p>
+<p>Marcel hocha la tête:</p>
-<p>&mdash;Il faut la République universelle, dit-il, tous
-les peuples frères!... plus de frontières!... la
-guerre abolie! La concorde remplaçant la rivalité,
-l'échange libre des produits, et les idées
+<p>&mdash;Il faut la République universelle, dit-il, tous
+les peuples frères!... plus de frontières!... la
+guerre abolie! La concorde remplaçant la rivalité,
+l'échange libre des produits, et les idées
comme les marchandises affranchies des douanes,
-de l'autorité, du fisc, de la police; voilà mon
-idéal, à moi, et voilà pourquoi je veux renverser
-Napoléon! accentua-t-il avec une sombre exaltation.</p>
-
-<p>Son visage d'apôtre s'illuminait alors d'une
-clarté douce. Ses yeux prenaient une froide extase.
-Il semblait, grisé par son rêve, être déjà le contemporain
-de cette société idéale, fondée par la <span class="pagenum" id="Page_12">12</span>
-fraternité avec la paix pour régime, où les
+de l'autorité, du fisc, de la police; voilà mon
+idéal, à moi, et voilà pourquoi je veux renverser
+Napoléon! accentua-t-il avec une sombre exaltation.</p>
+
+<p>Son visage d'apôtre s'illuminait alors d'une
+clarté douce. Ses yeux prenaient une froide extase.
+Il semblait, grisé par son rêve, être déjà le contemporain
+de cette société idéale, fondée par la <span class="pagenum" id="Page_12">12</span>
+fraternité avec la paix pour régime, où les
hommes de ce globe ne seraient plus que les
-enfants d'une famille habitant la même maison.</p>
+enfants d'une famille habitant la même maison.</p>
-<p>Le canon continuait à tonner.</p>
+<p>Le canon continuait à tonner.</p>
<p>Et la rumeur grandissante de la foule accompagnait
-les salves, au nombre encore mystérieux.</p>
+les salves, au nombre encore mystérieux.</p>
-<p>&mdash;Dix-sept!... ça approche, mon cher Maubreuil,
-dit M. de Louvigné à son compagnon, assez
-haut pour être entendu de Marcel et de ses
+<p>&mdash;Dix-sept!... ça approche, mon cher Maubreuil,
+dit M. de Louvigné à son compagnon, assez
+haut pour être entendu de Marcel et de ses
amis.</p>
-<p>Ce compagnon du marquis de Louvigné, inquiétant
+<p>Ce compagnon du marquis de Louvigné, inquiétant
personnage, avec ses allures de chercheur
de querelles et de coureur d'aventures, son
-&oelig;il fauve et sa lèvre mince, mauvaise, murmura:</p>
+&oelig;il fauve et sa lèvre mince, mauvaise, murmura:</p>
-<p>&mdash;Encore quatre minutes!... Ah! Napoléon,
-ton étoile va-t-elle enfin s'éteindre!...</p>
+<p>&mdash;Encore quatre minutes!... Ah! Napoléon,
+ton étoile va-t-elle enfin s'éteindre!...</p>
<p>&mdash;Si, par malheur, nous avons encore quatre-vingt-quatre
-fois à entendre ce maudit canon...
-si c'était un garçon qui naissait à Bonaparte,
+fois à entendre ce maudit canon...
+si c'était un garçon qui naissait à Bonaparte,
quel parti devraient prendre nos princes, monsieur
de Maubreuil?</p>
-<p>&mdash;Faire ce que j'ai toujours conseillé: supprimer
+<p>&mdash;Faire ce que j'ai toujours conseillé: supprimer
le tyran...</p>
<p>&mdash;Ce n'est pas commode...</p>
@@ -610,405 +571,405 @@ le tyran...</p>
<div class="pagenum" id="Page_13">13</div>
-<p>&mdash;L'homme existe... il est prêt...</p>
+<p>&mdash;L'homme existe... il est prêt...</p>
<p>&mdash;Vous le connaissez?...</p>
<p>&mdash;Sans doute!... c'est moi!</p>
-<p>Et une expression de haine féroce contracta la
+<p>Et une expression de haine féroce contracta la
physionomie de cet aventurier sinistre, Guerri,
-marquis d'Orvault, comte de Maubreuil, qui reçut
+marquis d'Orvault, comte de Maubreuil, qui reçut
mission, par la suite, de Talleyrand et des Bourbons,
-d'assassiner Napoléon avec ses frères Jérôme
+d'assassiner Napoléon avec ses frères Jérôme
et Joseph, et aussi d'enlever le roi de Rome et la
reine de Westphalie,&mdash;l'un des personnages les
-plus étranges et les plus infâmes de l'histoire impériale.</p>
+plus étranges et les plus infâmes de l'histoire impériale.</p>
-<p>&mdash;Vingt!... c'est le vingtième coup... murmuraient
+<p>&mdash;Vingt!... c'est le vingtième coup... murmuraient
les voix de la foule...</p>
-<p>Un silence général écrasa tous les bruits, tous
+<p>Un silence général écrasa tous les bruits, tous
les chuchotements.</p>
-<p>Le vingt et unième coup de canon était tiré...</p>
+<p>Le vingt et unième coup de canon était tiré...</p>
<p>L'artillerie des Invalides allait-elle demeurer
-muette, n'ayant plus d'autre événement à annoncer?
-Les vingt et un coups réglementaires
-pour la naissance d'une princesse étaient-ils accomplis?</p>
+muette, n'ayant plus d'autre événement à annoncer?
+Les vingt et un coups réglementaires
+pour la naissance d'une princesse étaient-ils accomplis?</p>
-<p>Toutes les poitrines étaient oppressées. Il
-sembla que l'intervalle fût plus prolongé, et déjà
-certains se disaient: «C'est tout! Napoléon n'aura
-pas d'héritier...»</p>
+<p>Toutes les poitrines étaient oppressées. Il
+sembla que l'intervalle fût plus prolongé, et déjà
+certains se disaient: «C'est tout! Napoléon n'aura
+pas d'héritier...»</p>
-<p>Mais une détonation éclate, suivie d'un immense
+<p>Mais une détonation éclate, suivie d'un immense
hourra...</p>
-<p>Quelques assistants hésitent à partager l'allégresse <span class="pagenum" id="Page_14">14</span>
-unanime. Ils insinuent que peut-être l'on
-s'est trompé dans le compte des salves. Ils espèrent
-encore que Napoléon n'aura pas le fils qu'il
+<p>Quelques assistants hésitent à partager l'allégresse <span class="pagenum" id="Page_14">14</span>
+unanime. Ils insinuent que peut-être l'on
+s'est trompé dans le compte des salves. Ils espèrent
+encore que Napoléon n'aura pas le fils qu'il
attend; mais un autre coup de canon, puis un
-autre retentissent. Il n'y a plus à douter: un
-enfant mâle est né.</p>
-
-<p>Les acclamations, les cris, les chapeaux lancés
-en l'air, les serrements de mains, les propos exubérants
-échangés, toute la joie populaire se manifestait
-en ce jour unique de bonheur pour Napoléon.</p>
-
-<p>Il avait éprouvé de cruelles émotions. L'effort
-pour les cacher à tous l'avait brisé.</p>
-
-<p>Après avoir dit à l'accoucheur Dubois qu'il s'en
-remettait à lui et qu'il lui demandait de traiter
-l'Impératrice comme s'il eût à délivrer une fermière,
-il s'était retiré et plongé dans un bain pour
-calmer sa nervosité et prendre un peu de repos.</p>
-
-<p>Dubois, avec sang-froid et habileté, s'était mis
-à seconder le travail de la nature, dont la lenteur
-et le péril ne lui avaient pas échappé.</p>
-
-<p>L'Impératrice, en proie aux grandes douleurs,
-gémissait, se tordait, poussait de rauques geignements
-et, l'&oelig;il épouvanté devant le forceps qu'approchait
+autre retentissent. Il n'y a plus à douter: un
+enfant mâle est né.</p>
+
+<p>Les acclamations, les cris, les chapeaux lancés
+en l'air, les serrements de mains, les propos exubérants
+échangés, toute la joie populaire se manifestait
+en ce jour unique de bonheur pour Napoléon.</p>
+
+<p>Il avait éprouvé de cruelles émotions. L'effort
+pour les cacher à tous l'avait brisé.</p>
+
+<p>Après avoir dit à l'accoucheur Dubois qu'il s'en
+remettait à lui et qu'il lui demandait de traiter
+l'Impératrice comme s'il eût à délivrer une fermière,
+il s'était retiré et plongé dans un bain pour
+calmer sa nervosité et prendre un peu de repos.</p>
+
+<p>Dubois, avec sang-froid et habileté, s'était mis
+à seconder le travail de la nature, dont la lenteur
+et le péril ne lui avaient pas échappé.</p>
+
+<p>L'Impératrice, en proie aux grandes douleurs,
+gémissait, se tordait, poussait de rauques geignements
+et, l'&oelig;il épouvanté devant le forceps qu'approchait
Dubois, criait qu'elle ne voulait pas,
-qu'elle comprenait bien que l'Empereur avait ordonné
-qu'on la sacrifiât pour sauver son héritier,
-ce qui était faux: Napoléon avait, comme on l'a
-vu, dans un élan passionné, crié à Dubois, le <span class="pagenum" id="Page_15">15</span>
-prévenant des difficultés de ce laborieux accouchement:
-«Avant tout, sauvez la mère!» Et
-Marie-Louise, dans sa souffrance, lançait un
+qu'elle comprenait bien que l'Empereur avait ordonné
+qu'on la sacrifiât pour sauver son héritier,
+ce qui était faux: Napoléon avait, comme on l'a
+vu, dans un élan passionné, crié à Dubois, le <span class="pagenum" id="Page_15">15</span>
+prévenant des difficultés de ce laborieux accouchement:
+«Avant tout, sauvez la mère!» Et
+Marie-Louise, dans sa souffrance, lançait un
regard sournois et haineux vers le cabinet de son
-mari. On peut dire que cette torture de la maternité
-influa sur ses sentiments, et qu'à partir de
-ce jour, Napoléon, qu'elle n'avait jamais aimé,
-qui lui était apparu en épouvantail, en vilain
-homme méchant et grossier, dans ses imaginations
-apeurées de jeune princesse allemande,
-devint pour elle, en cet instant où sa sensibilité
-se trouvait hyper-surexcitée, où son âme était
-endolorie comme sa chair, un objet secret de répulsion
-et d'animosité. Quant à l'enfant qui lui
-causait ces intolérables douleurs, elle ne l'aima
-jamais. Cet infortuné dont toute la vie ne fut
+mari. On peut dire que cette torture de la maternité
+influa sur ses sentiments, et qu'à partir de
+ce jour, Napoléon, qu'elle n'avait jamais aimé,
+qui lui était apparu en épouvantail, en vilain
+homme méchant et grossier, dans ses imaginations
+apeurées de jeune princesse allemande,
+devint pour elle, en cet instant où sa sensibilité
+se trouvait hyper-surexcitée, où son âme était
+endolorie comme sa chair, un objet secret de répulsion
+et d'animosité. Quant à l'enfant qui lui
+causait ces intolérables douleurs, elle ne l'aima
+jamais. Cet infortuné dont toute la vie ne fut
qu'un printemps court, morose comme un automne
-pluvieux, devait végéter, orphelin de père
-et de mère vivants. Les guerres, la France envahie
-à défendre, la captivité et l'agonie lente dans une
-île lointaine empêchèrent le père d'embrasser son
-fils. La mère était retenue au bras du comte de
-Neipperg et devait avoir d'autres enfants à caresser.</p>
-
-<p>Quand Dubois approcha les fers de l'utérus en
+pluvieux, devait végéter, orphelin de père
+et de mère vivants. Les guerres, la France envahie
+à défendre, la captivité et l'agonie lente dans une
+île lointaine empêchèrent le père d'embrasser son
+fils. La mère était retenue au bras du comte de
+Neipperg et devait avoir d'autres enfants à caresser.</p>
+
+<p>Quand Dubois approcha les fers de l'utérus en
travail, on alla de nouveau chercher l'Empereur.</p>
-<p>Napoléon, redevenu calme, maîtrisant son angoisse,
-assista à toute l'opération. Il se penchait <span class="pagenum" id="Page_16">16</span>
-vers l'Impératrice en sueur, toute frissonnante,
-poussant des sanglots saccadés, haletante, au
+<p>Napoléon, redevenu calme, maîtrisant son angoisse,
+assista à toute l'opération. Il se penchait <span class="pagenum" id="Page_16">16</span>
+vers l'Impératrice en sueur, toute frissonnante,
+poussant des sanglots saccadés, haletante, au
supplice. Il lui prenait le front dans ses mains; il
l'embrassait doucement, tendrement, craintivement;
-il lui murmurait à l'oreille d'affectueuses
+il lui murmurait à l'oreille d'affectueuses
paroles qu'elle n'entendait point ou qui ne pouvaient
-ni l'émouvoir, ni lui donner l'énergie et la
+ni l'émouvoir, ni lui donner l'énergie et la
patience que la situation grave commandait.</p>
-<p>L'accoucheur, cependant, avait commencé à
-introduire le forceps. L'enfant se présentait par
-les pieds, il s'agissait de dégager la tête.</p>
+<p>L'accoucheur, cependant, avait commencé à
+introduire le forceps. L'enfant se présentait par
+les pieds, il s'agissait de dégager la tête.</p>
-<p>Un grand silence emplissait la chambre, où se
+<p>Un grand silence emplissait la chambre, où se
trouvaient, avec l'Empereur et Dubois, madame
-de Montesquiou, la garde veillant l'Impératrice,
-madame de Montebello, première dame d'honneur,
+de Montesquiou, la garde veillant l'Impératrice,
+madame de Montebello, première dame d'honneur,
et madame de Lucay, dame de service ce
-jour-là au palais, l'archichancelier Cambacérès et
-Berthier, prince de Neufchâtel, ces derniers
-mandés comme témoins.</p>
+jour-là au palais, l'archichancelier Cambacérès et
+Berthier, prince de Neufchâtel, ces derniers
+mandés comme témoins.</p>
<p>Au dehors montait comme une rumeur marine,
le murmure confus de la foule s'animait sous
-l'attente de l'événement. De bouche en bouche,
-d'oreille en oreille, de l'Impératrice aux salles des
+l'attente de l'événement. De bouche en bouche,
+d'oreille en oreille, de l'Impératrice aux salles des
gardes, du vestibule aux factionnaires, et de ceux-ci
-au public, la nouvelle s'était répandue que les
-souffrances de l'Impératrice augmentaient et que
-la naissance de l'enfant était périlleuse. On se taisait,
-de peur d'accroître les douleurs de la mère
-et l'anxiété de l'Empereur.</p>
+au public, la nouvelle s'était répandue que les
+souffrances de l'Impératrice augmentaient et que
+la naissance de l'enfant était périlleuse. On se taisait,
+de peur d'accroître les douleurs de la mère
+et l'anxiété de l'Empereur.</p>
<div class="pagenum" id="Page_17">17</div>
-<p>Enfin Dubois, longtemps penché, se retira vivement,
-relevant sa tête courbée; très pâle, il se
+<p>Enfin Dubois, longtemps penché, se retira vivement,
+relevant sa tête courbée; très pâle, il se
tourna vers l'Empereur, tenant dans ses mains
-une petite chose, pâle, informe, inerte et sanguinolente...</p>
+une petite chose, pâle, informe, inerte et sanguinolente...</p>
-<p>&mdash;Sire, c'est un garçon! dit-il à voix étranglée.</p>
+<p>&mdash;Sire, c'est un garçon! dit-il à voix étranglée.</p>
-<p>Un soupir de délivrance, où il y avait tout un
-grondement de joie intérieure contenue, s'échappa
-de la poitrine du père.</p>
+<p>Un soupir de délivrance, où il y avait tout un
+grondement de joie intérieure contenue, s'échappa
+de la poitrine du père.</p>
<p>Enfin!... la fortune ne l'abandonnait pas!... Il
-avait un héritier... Le monde allait compter avec
-Napoléon II!...</p>
-
-<p>Il fit un mouvement pour s'élancer vers le praticien
-et prendre son enfant. Dubois l'arrêta d'un
-geste impatient, impérieux et, d'un regard inquiet,
-il enveloppa le petit être toujours inerte,
-au corps violacé...</p>
-
-<p>Il n'avait pas salué d'un de ces cris aigus, qui
-sont la diane de la vie, sa venue à la lumière, cet
-enfant chétif, dont aucun membre ne tressaillait
-et qui semblait un paquet de chair morte tiré du
-ventre d'une mère mourante...</p>
-
-<p>Napoléon éprouva subitement une contraction
-aiguë de tous ses nerfs. Il avait compris la perplexité
-et le doute du médecin. Mordant ses
-lèvres, crispant ses doigts, il s'efforça de conserver
-la sérénité impériale dont il avait jusque-là
-fait montre. N'avait-il donc tant espéré que <span class="pagenum" id="Page_18">18</span>
-pour désespérer davantage, et la fortune, comme
-pour le narguer, ne lui avait-elle donné la vue
-de cet enfant si désiré que pour le lui enlever aussitôt?</p>
+avait un héritier... Le monde allait compter avec
+Napoléon II!...</p>
+
+<p>Il fit un mouvement pour s'élancer vers le praticien
+et prendre son enfant. Dubois l'arrêta d'un
+geste impatient, impérieux et, d'un regard inquiet,
+il enveloppa le petit être toujours inerte,
+au corps violacé...</p>
+
+<p>Il n'avait pas salué d'un de ces cris aigus, qui
+sont la diane de la vie, sa venue à la lumière, cet
+enfant chétif, dont aucun membre ne tressaillait
+et qui semblait un paquet de chair morte tiré du
+ventre d'une mère mourante...</p>
+
+<p>Napoléon éprouva subitement une contraction
+aiguë de tous ses nerfs. Il avait compris la perplexité
+et le doute du médecin. Mordant ses
+lèvres, crispant ses doigts, il s'efforça de conserver
+la sérénité impériale dont il avait jusque-là
+fait montre. N'avait-il donc tant espéré que <span class="pagenum" id="Page_18">18</span>
+pour désespérer davantage, et la fortune, comme
+pour le narguer, ne lui avait-elle donné la vue
+de cet enfant si désiré que pour le lui enlever aussitôt?</p>
<p>En silence, il suivait, l'&oelig;il fixe et sombre, tous
-les mouvements de l'accoucheur s'appliquant à
+les mouvements de l'accoucheur s'appliquant à
ranimer l'enfant.</p>
-<p>«J'aurais préféré, dit-il plus tard, me retrouver
-dans le cimetière d'Eylau!...»</p>
+<p>«J'aurais préféré, dit-il plus tard, me retrouver
+dans le cimetière d'Eylau!...»</p>
<p>Dubois, cependant, frictionnait le petit corps
-mou et décoloré; il insufflait de l'air dans les poumons,
-en appuyant ses lèvres sur la petite bouche
+mou et décoloré; il insufflait de l'air dans les poumons,
+en appuyant ses lèvres sur la petite bouche
immobile et froide; il tapotait doucement les reins
-et berçait avec précautions le nouveau-né.</p>
+et berçait avec précautions le nouveau-né.</p>
-<p>Sept minutes s'écoulèrent ainsi sans qu'un cri,
-sans qu'une manifestation de la vie vînt rassurer
-le père torturé...</p>
+<p>Sept minutes s'écoulèrent ainsi sans qu'un cri,
+sans qu'une manifestation de la vie vînt rassurer
+le père torturé...</p>
-<p>Tout à coup, la bouche de l'enfant s'entr'ouvrit
+<p>Tout à coup, la bouche de l'enfant s'entr'ouvrit
et son premier cri, aux oreilles de l'Empereur
-plus délicieux qu'une fanfare de triomphe, s'éleva
+plus délicieux qu'une fanfare de triomphe, s'éleva
dans le silence angoisseux de la chambre...</p>
-<p>L'héritier de l'Empire était vivant, bien vivant!...</p>
+<p>L'héritier de l'Empire était vivant, bien vivant!...</p>
-<p>Malgré toute sa force de concentration et tant
-de puissance d'impénétrabilité, Napoléon ne put
-s'empêcher de pousser comme un grognement de
+<p>Malgré toute sa force de concentration et tant
+de puissance d'impénétrabilité, Napoléon ne put
+s'empêcher de pousser comme un grognement de
joie, farouche ainsi qu'un rugissement de fauve
amoureux et vainqueur.</p>
-<p>Il saisit l'enfant qu'on venait d'emmailloter à <span class="pagenum" id="Page_19">19</span>
-la hâte, il se précipita vers le salon voisin où attendaient
-tous les députés de l'Empire, les maréchaux,
+<p>Il saisit l'enfant qu'on venait d'emmailloter à <span class="pagenum" id="Page_19">19</span>
+la hâte, il se précipita vers le salon voisin où attendaient
+tous les députés de l'Empire, les maréchaux,
les princes. Avec une ostentation brutale
-et dans un accès de joie orgueilleuse et vulgaire,
-empereur satisfait et père bien heureux, il présenta
-le nouveau-né en disant:</p>
+et dans un accès de joie orgueilleuse et vulgaire,
+empereur satisfait et père bien heureux, il présenta
+le nouveau-né en disant:</p>
<p>&mdash;Messieurs, voici le Roi de Rome!...</p>
-<p>Puis, tandis qu'au signal parti du château, le
+<p>Puis, tandis qu'au signal parti du château, le
bourdon de Notre-Dame et les salves du canon
-des Invalides annonçaient la venue au monde de
-Napoléon II, dans l'exaltation de son bonheur paternel
+des Invalides annonçaient la venue au monde de
+Napoléon II, dans l'exaltation de son bonheur paternel
et de son triomphe de fondateur de
dynastie, il accourut au balcon des Tuileries,
devant lequel, retenue par un simple cordeau, attendait
la foule immense...</p>
-<p>Alors, comme un trophée, comme un signe de
-victoire et de glorieux avenir, il éleva l'enfant
-impérial au-dessus de sa tête et le montra au
+<p>Alors, comme un trophée, comme un signe de
+victoire et de glorieux avenir, il éleva l'enfant
+impérial au-dessus de sa tête et le montra au
peuple...</p>
-<p>Tels les premiers rois francs hissés sur le
-pavois, le fils de Napoléon, au milieu des acclamations,
-dans le fracas de l'artillerie et la sonorité
-des cloches, reçut l'investiture nationale.</p>
+<p>Tels les premiers rois francs hissés sur le
+pavois, le fils de Napoléon, au milieu des acclamations,
+dans le fracas de l'artillerie et la sonorité
+des cloches, reçut l'investiture nationale.</p>
<p>Cette couronne vivante qui venait se superposer
-aux diadèmes impériaux et royaux que déjà
-ceignait Napoléon fut saluée de ce cri encore terrible
+aux diadèmes impériaux et royaux que déjà
+ceignait Napoléon fut saluée de ce cri encore terrible
pour l'ennemi, encore joyeux pour la
France:</p>
-<p>«Vive l'Empereur!...»</p>
+<p>«Vive l'Empereur!...»</p>
<div class="pagenum" id="Page_20">20</div>
-<p>A peine fut-il couvert par les sourdes imprécations
-des rares partisans des Bourbons, disséminés
-dans la foule. Le marquis de Louvigné et
-le comte de Maubreuil s'éloignèrent rapidement
-de l'hôtel de Nantes, en maudissant le sort trop
-favorable. Le major Marcel, l'abbé Lafon, le
-moine Camagno et le précepteur Boutreux quittèrent
-peu après le cabaret, mécontents, irrités,
-désappointés, et, hochant la tête avec anxiété, ils
+<p>A peine fut-il couvert par les sourdes imprécations
+des rares partisans des Bourbons, disséminés
+dans la foule. Le marquis de Louvigné et
+le comte de Maubreuil s'éloignèrent rapidement
+de l'hôtel de Nantes, en maudissant le sort trop
+favorable. Le major Marcel, l'abbé Lafon, le
+moine Camagno et le précepteur Boutreux quittèrent
+peu après le cabaret, mécontents, irrités,
+désappointés, et, hochant la tête avec anxiété, ils
se dirent:</p>
-<p>&mdash;Allons à la maison de santé consulter Philop&oelig;men...
+<p>&mdash;Allons à la maison de santé consulter Philop&oelig;men...
Cette naissance va-t-elle changer ses
plans?...</p>
<p>Et tous les quatre, de plus en plus pensifs et
-déconcertés, se dirigèrent vers l'établissement du
-docteur Dubuisson, où était interné le général
+déconcertés, se dirigèrent vers l'établissement du
+docteur Dubuisson, où était interné le général
Malet.</p>
-<p>Nul ne prévoyait alors que la naissance du roi
+<p>Nul ne prévoyait alors que la naissance du roi
de Rome ne serait ni un obstacle aux audacieux
projets de Malet, ni une garantie de paix pour la
France.</p>
-<p>Personne ne pouvait deviner la destinée malchanceuse
+<p>Personne ne pouvait deviner la destinée malchanceuse
et touchante de cet enfant, que son
-père ne pourrait embrasser que tout petit et dont
-la jeunesse devait s'étioler dans une prison royale,
+père ne pourrait embrasser que tout petit et dont
+la jeunesse devait s'étioler dans une prison royale,
hors de cette France dont on lui interdirait le
langage, dont on lui cacherait la gloire.</p>
-<p>Les cloches sonnant à toutes volées, l'artillerie
-proclamant l'heureux avènement, étourdissaient, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span>
-grisaient, enivraient le peuple et la cour; l'étranger
+<p>Les cloches sonnant à toutes volées, l'artillerie
+proclamant l'heureux avènement, étourdissaient, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span>
+grisaient, enivraient le peuple et la cour; l'étranger
s'inclinait, respectueux encore, devant
cette faveur nouvelle du destin.</p>
<p>Le comte de Provence, en Angleterre, murmurait
-avec un sourire contraint, au reçu de la nouvelle:
-«Il est dit que je ne coucherai jamais aux
-Tuileries.»</p>
+avec un sourire contraint, au reçu de la nouvelle:
+«Il est dit que je ne coucherai jamais aux
+Tuileries.»</p>
<p>Le 20 mars 1811 fut le jour de triomphe, la
-date culminante de la vie de Napoléon.</p>
+date culminante de la vie de Napoléon.</p>
<p>Le versant de la jeunesse, de la victoire, de l'ascension
-hardie et puissante, était franchi:&mdash;après
-un court arrêt sur le sommet, la descente lente,
-puis précipitée, la dégringolade, la chute, le
+hardie et puissante, était franchi:&mdash;après
+un court arrêt sur le sommet, la descente lente,
+puis précipitée, la dégringolade, la chute, le
gouffre avec toute son horreur, Fontainebleau et
le suicide entrevu, la trahison, l'abdication,
-Sainte-Hélène et les outrages du geôlier anglais,
-voilà ce qui était réservé au maître éphémère du
-monde, si joyeux d'être père en cette matinée de
+Sainte-Hélène et les outrages du geôlier anglais,
+voilà ce qui était réservé au maître éphémère du
+monde, si joyeux d'être père en cette matinée de
confiance et d'espoir.</p>
<h2 id="Page_22"><a href="#toc">II</a><br />
<small>L'AGENT DES PRINCES</small></h2>
<p>Le comte de Maubreuil, en quittant le marquis
-de Louvigné, lui avait serré significativement la
+de Louvigné, lui avait serré significativement la
main, en lui disant:</p>
-<p>&mdash;La fortune ne servira pas toujours Napoléon!...
+<p>&mdash;La fortune ne servira pas toujours Napoléon!...
Nous nous reverrons, marquis!...</p>
-<p>M. de Louvigné hocha la tête et murmura:</p>
+<p>M. de Louvigné hocha la tête et murmura:</p>
<p>&mdash;Je ne le pense pas... ou du moins pas de
-sitôt... Je pars...</p>
+sitôt... Je pars...</p>
-<p>&mdash;Et y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander
+<p>&mdash;Et y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander
le motif de votre voyage?</p>
-<p>&mdash;Tant que Buonaparte sera là, dit le marquis
+<p>&mdash;Tant que Buonaparte sera là, dit le marquis
en montrant le poing aux Tuileries, je resterai
-éloigné de France... Oh! j'ai l'habitude de l'exil,
+éloigné de France... Oh! j'ai l'habitude de l'exil,
moi!</p>
<p>&mdash;Et vous allez?</p>
-<p>&mdash;A Londres... auprès de nos maîtres légitimes...</p>
+<p>&mdash;A Londres... auprès de nos maîtres légitimes...</p>
<div class="pagenum" id="Page_23">23</div>
-<p>Maubreuil parut réfléchir profondément.</p>
+<p>Maubreuil parut réfléchir profondément.</p>
-<p>Puis un sourire éclaira son visage tourmenté:</p>
+<p>Puis un sourire éclaira son visage tourmenté:</p>
-<p>&mdash;Vous êtes accrédité, je le sais, auprès des
-princes, mon cher marquis?... On vous écoute,
-là-bas? Parfois on vous consulte, je crois?</p>
+<p>&mdash;Vous êtes accrédité, je le sais, auprès des
+princes, mon cher marquis?... On vous écoute,
+là-bas? Parfois on vous consulte, je crois?</p>
-<p>&mdash;Leurs Altesses Royales ont su apprécier mon
-dévouement dans l'émigration... Le comte de
+<p>&mdash;Leurs Altesses Royales ont su apprécier mon
+dévouement dans l'émigration... Le comte de
Provence veut bien m'honorer d'une bienveillance
-particulière et le comte d'Artois a daigné me
-confier à plusieurs reprises des missions difficiles
-dont il m'a témoigné satisfaction...</p>
+particulière et le comte d'Artois a daigné me
+confier à plusieurs reprises des missions difficiles
+dont il m'a témoigné satisfaction...</p>
-<p>&mdash;Vous avez quelque peu conspiré, marquis?</p>
+<p>&mdash;Vous avez quelque peu conspiré, marquis?</p>
-<p>&mdash;J'ai été de toutes les conspirations, monsieur,
-répondit vivement M. de Louvigné... C'est
-ainsi que j'ai servi d'intermédiaire aux princes
-avec MM. de Cadoudal, Pichegru, Fouché, Talleyrand,
+<p>&mdash;J'ai été de toutes les conspirations, monsieur,
+répondit vivement M. de Louvigné... C'est
+ainsi que j'ai servi d'intermédiaire aux princes
+avec MM. de Cadoudal, Pichegru, Fouché, Talleyrand,
Moreau. Bernadotte, notre dernier espoir,
-s'est singulièrement refroidi... Il travaille à présent
+s'est singulièrement refroidi... Il travaille à présent
pour lui, le prince de Ponte-Corvo; c'est un
ambitieux et un ingrat!... il ne faut plus compter
-sur cet intrigant... Oh! les hommes sûrs deviennent
+sur cet intrigant... Oh! les hommes sûrs deviennent
rares...</p>
-<p>&mdash;Il s'en trouve d'autres... Fouché et Talleyrand
-seront toujours avec ceux qui réussiront... Mais,
-je vous le disais tout à l'heure, en écoutant ce
+<p>&mdash;Il s'en trouve d'autres... Fouché et Talleyrand
+seront toujours avec ceux qui réussiront... Mais,
+je vous le disais tout à l'heure, en écoutant ce
maudit canon, il n'y a qu'un moyen, un seul, qui
-puisse nous débarrasser de l'Empire...</p>
+puisse nous débarrasser de l'Empire...</p>
<p>&mdash;C'est d'en finir avec l'Empereur... Nous y
-avons pensé... nous avons cherché...</p>
+avons pensé... nous avons cherché...</p>
<div class="pagenum" id="Page_24">24</div>
-<p>&mdash;Mal! Usé, dangereux, trop incertain, le vieux
+<p>&mdash;Mal! Usé, dangereux, trop incertain, le vieux
moyen des conspirations civiles et militaires...
-ces maladroits de Philadelphes, dont vous êtes...</p>
+ces maladroits de Philadelphes, dont vous êtes...</p>
-<p>&mdash;Dont j'étais!... Je me suis retiré.</p>
+<p>&mdash;Dont j'étais!... Je me suis retiré.</p>
-<p>&mdash;Vous avez bien fait!... ils n'ont réussi qu'à
-se faire tuer à l'ennemi, car on les postait aux
-endroits les plus dangereux...; les plus favorisés
-se sont mis à l'abri dans les prisons... Il faut
-aborder le tyran face à face et le frapper... Voilà
+<p>&mdash;Vous avez bien fait!... ils n'ont réussi qu'à
+se faire tuer à l'ennemi, car on les postait aux
+endroits les plus dangereux...; les plus favorisés
+se sont mis à l'abri dans les prisons... Il faut
+aborder le tyran face à face et le frapper... Voilà
mon moyen!... Voulez-vous me faciliter l'occasion
de le soumettre aux princes?...</p>
<p>&mdash;Vous avez un plan?</p>
-<p>&mdash;J'en aurai un... Emmenez-moi à Londres...</p>
+<p>&mdash;J'en aurai un... Emmenez-moi à Londres...</p>
-<p>&mdash;Je veux bien vous introduire auprès de
+<p>&mdash;Je veux bien vous introduire auprès de
Leurs Altesses, car vous me paraissez un homme
-résolu...</p>
+résolu...</p>
-<p>&mdash;On me jugera à l'&oelig;uvre! dit froidement
+<p>&mdash;On me jugera à l'&oelig;uvre! dit froidement
Maubreuil.</p>
<p>&mdash;Mais il demeure entendu que je ne sais rien;
aujourd'hui, comme demain, comme dans dix
ans, j'ignore tout de vos projets... Vous m'accompagnerez
-à Londres... vous êtes Français, vos
-sentiments de fidèle sujet me sont connus, vous
-désirez être admis à l'honneur de présenter vos
-hommages et vos v&oelig;ux à vos souverains légitimes,
-je vous donne l'introduction de leur hôtel,
-voilà tout... Vous ne m'aurez fait part d'aucune
+à Londres... vous êtes Français, vos
+sentiments de fidèle sujet me sont connus, vous
+désirez être admis à l'honneur de présenter vos
+hommages et vos v&oelig;ux à vos souverains légitimes,
+je vous donne l'introduction de leur hôtel,
+voilà tout... Vous ne m'aurez fait part d'aucune
de vos intentions... c'est bien convenu?</p>
<p>&mdash;Vous avez ma parole!...</p>
@@ -1019,490 +980,490 @@ de vos intentions... c'est bien convenu?</p>
<p>&mdash;Quand partons-nous?</p>
-<p>&mdash;Demain, si vous le voulez... J'ai remarqué
+<p>&mdash;Demain, si vous le voulez... J'ai remarqué
aux alentours de mon logis des figures suspectes
-et je ne tiens pas à être logé, aux frais du tyran, à
-Bicêtre ou à Sainte-Marguerite...</p>
+et je ne tiens pas à être logé, aux frais du tyran, à
+Bicêtre ou à Sainte-Marguerite...</p>
<p>&mdash;Marquis, je vais boucler ma valise et demain
en route pour Calais...</p>
<p>&mdash;Dites-moi, monsieur de Maubreuil, vous
-haïssez donc bien Napoléon? demanda M. de
-Louvigné, regardant avec attention l'aventurier.</p>
+haïssez donc bien Napoléon? demanda M. de
+Louvigné, regardant avec attention l'aventurier.</p>
<p>&mdash;Oui, je le hais... et je veux me venger!...
-dit avec une énergie terrible le comte de Maubreuil.</p>
+dit avec une énergie terrible le comte de Maubreuil.</p>
-<p>&mdash;Vous étiez pourtant presque de sa maison...
-N'aviez-vous pas charge d'écuyer à la cour de son
-frère, ce Jérôme Bonaparte qu'il a eu l'audace de
+<p>&mdash;Vous étiez pourtant presque de sa maison...
+N'aviez-vous pas charge d'écuyer à la cour de son
+frère, ce Jérôme Bonaparte qu'il a eu l'audace de
faire roi de Westphalie... Ce faquin faire des rois!
-n'est-ce pas une pitié! dit en haussant les épaules
-le marquis indigné.</p>
+n'est-ce pas une pitié! dit en haussant les épaules
+le marquis indigné.</p>
<p>&mdash;Ah! vous avez entendu raconter mon histoire?...
fit avec un geste cavalier Maubreuil...
Oh! une aventure banale!... La reine m'avait
-témoigné quelque bonté... Jérôme en prit de
-l'ombrage... Il conta sa mésaventure conjugale à
-son frère; celui-ci, au lieu d'en rire et de conseiller
-à ce mari malheureux la philosophie qui
+témoigné quelque bonté... Jérôme en prit de
+l'ombrage... Il conta sa mésaventure conjugale à
+son frère; celui-ci, au lieu d'en rire et de conseiller
+à ce mari malheureux la philosophie qui
est de mise en semblable occurrence, se fit le
-vengeur de l'honneur de Jérôme... J'étais à la <span class="pagenum" id="Page_26">26</span>
+vengeur de l'honneur de Jérôme... J'étais à la <span class="pagenum" id="Page_26">26</span>
veille d'obtenir l'emploi fort avantageux de commissaire
-aux frontières d'Espagne... Napoléon,
+aux frontières d'Espagne... Napoléon,
d'un trait de plume, me ruina...: il biffa mon
-nom sur sa liste de présentation et défendit qu'on
-lui parlât de moi désormais... Je crois qu'il était
+nom sur sa liste de présentation et défendit qu'on
+lui parlât de moi désormais... Je crois qu'il était
jaloux pour son compte et qu'il avait eu des intentions
sur la reine de Westphalie... Pauvre
Catherine de Wurtemberg! Ah! je la plains
bien... et c'est elle aussi que je veux venger en
-abattant le maudit Corse!... Marquis, j'ai hâte
-de mettre mon énergie et ma haine au service de
+abattant le maudit Corse!... Marquis, j'ai hâte
+de mettre mon énergie et ma haine au service de
nos princes!...</p>
<p>&mdash;Je vous y aiderai... mais soyons prudents...
La police de Buonaparte a des oreilles partout...
-Adieu, à demain, cour de l'hôtel des Messageries...</p>
+Adieu, à demain, cour de l'hôtel des Messageries...</p>
<p>&mdash;A demain!... Vive Dieu! marquis, quelle
-fortune inespérée que notre rencontre et je ne
-trouve plus cette journée si détestable!...</p>
+fortune inespérée que notre rencontre et je ne
+trouve plus cette journée si détestable!...</p>
-<p>&mdash;Vous pardonnez au roi de Rome d'être né?</p>
+<p>&mdash;Vous pardonnez au roi de Rome d'être né?</p>
<p>&mdash;Le roi de Rome?... Oh! ce roitelet aussi aura
son tour... Qu'il tombe jamais entre mes mains!...</p>
-<p>&mdash;Vous le tueriez aussi? dit M. de Louvigné
-impressionné par le ton sinistre et l'éclair féroce
+<p>&mdash;Vous le tueriez aussi? dit M. de Louvigné
+impressionné par le ton sinistre et l'éclair féroce
luisant dans les prunelles de Maubreuil...</p>
<p>Et il ajouta entre ses dents, comme pris
-d'avance de pitié pour le petit roi:</p>
+d'avance de pitié pour le petit roi:</p>
<p>&mdash;Un enfant!... Vous ne reculez devant rien!
-Ah çà! vous êtes un homme terrible!</p>
+Ah çà! vous êtes un homme terrible!</p>
<div class="pagenum" id="Page_27">27</div>
-<p>&mdash;On le dit, fit le scélérat, joyeux comme d'un
+<p>&mdash;On le dit, fit le scélérat, joyeux comme d'un
compliment, et avec un rictus cruel, il murmura:</p>
<p>&mdash;L'enfant grandira... Le lion abattu, ce
serait folie que de laisser vivre le lionceau... A
demain et bernique pour les agents du Corse!...</p>
-<p>Cinq jours après cette entente, Maubreuil, sur
-la recommandation du marquis de Louvigné,
-était introduit près du comte de Provence, qui
+<p>Cinq jours après cette entente, Maubreuil, sur
+la recommandation du marquis de Louvigné,
+était introduit près du comte de Provence, qui
devait s'appeler un jour dans l'histoire:
Louis XVIII.</p>
-<p>Le futur roi de France habitait une élégante résidence
-du comté de Buckingham, qu'on nommait
+<p>Le futur roi de France habitait une élégante résidence
+du comté de Buckingham, qu'on nommait
Hartwell.</p>
-<p>Là, dans tout le confort d'une demeure seigneuriale
+<p>Là, dans tout le confort d'une demeure seigneuriale
de la vieille Angleterre, Stanislas-Xavier,
comte de Provence, attendait, sans trop
de confiance, que la France, revenant de ses erreurs
-révolutionnaires, chassât l'usurpateur et
-lui rendît la couronne de son frère Louis XVI.</p>
+révolutionnaires, chassât l'usurpateur et
+lui rendît la couronne de son frère Louis XVI.</p>
-<p>Homme fin, esprit lettré, politique prudent, le
-comte de Provence ne se dissimulait pas les difficultés
+<p>Homme fin, esprit lettré, politique prudent, le
+comte de Provence ne se dissimulait pas les difficultés
d'une restauration.</p>
-<p>Il avait si souvent entendu murmurer à ses
-oreilles des paroles de découragement, il avait vu
+<p>Il avait si souvent entendu murmurer à ses
+oreilles des paroles de découragement, il avait vu
tant de lassitude se manifester dans son entourage,
-qu'il n'écoutait plus que distraitement les
+qu'il n'écoutait plus que distraitement les
rares pronostics d'un retour prochain au palais
des Tuileries que lui ronronnaient, d'ailleurs <span class="pagenum" id="Page_28">28</span>
sans grande conviction et comme un compliment
commun et une formule de politesse obligatoire,
-les fidèles royalistes, de plus en plus clairsemés,
+les fidèles royalistes, de plus en plus clairsemés,
venus dans sa solitude apporter leurs hommages
-rancis et offrir leur épée rouillée.</p>
-
-<p>Il assistait à l'enivrement de la France glorieuse.
-Le fracas des victoires, sans l'étourdir,
-lui couvrait la voix des flatteurs prédisant perpétuellement
-la chute de Napoléon.</p>
-
-<p>Il ne croyait plus au succès des complots ou
-des rébellions. Il dénombrait, sans tristesse,
-avec une philosophie résignée et un sourire sceptique,
-les dévouements inutiles, les sacrifices
-d'existences hardies. Il ne cherchait nullement à
-susciter des imitateurs à ces vaillants partisans,
-les Cadoudal, les Frotté, dont la race d'ailleurs
-lui semblait éteinte. Il n'accordait qu'une médiocre
-créance aux projets des conspirateurs,
+rancis et offrir leur épée rouillée.</p>
+
+<p>Il assistait à l'enivrement de la France glorieuse.
+Le fracas des victoires, sans l'étourdir,
+lui couvrait la voix des flatteurs prédisant perpétuellement
+la chute de Napoléon.</p>
+
+<p>Il ne croyait plus au succès des complots ou
+des rébellions. Il dénombrait, sans tristesse,
+avec une philosophie résignée et un sourire sceptique,
+les dévouements inutiles, les sacrifices
+d'existences hardies. Il ne cherchait nullement à
+susciter des imitateurs à ces vaillants partisans,
+les Cadoudal, les Frotté, dont la race d'ailleurs
+lui semblait éteinte. Il n'accordait qu'une médiocre
+créance aux projets des conspirateurs,
ces maladroits qui se faisaient toujours prendre
avant d'agir ou dont les machines, fussent-elles
-infernales, rataient infailliblement à l'instant favorable.
+infernales, rataient infailliblement à l'instant favorable.
Un moment il avait mis quelque espoir
-dans ce maréchal Bernadotte qu'on lui avait dépeint
+dans ce maréchal Bernadotte qu'on lui avait dépeint
comme un intrigant et un adroit personnage,
-jalousant terriblement Napoléon, prêt à le
-trahir et à disposer contre lui de son grand commandement,
+jalousant terriblement Napoléon, prêt à le
+trahir et à disposer contre lui de son grand commandement,
de ses anciennes attaches avec les
-militaires restés indépendants et de son prestige
-sur les rares républicains qui respectaient en lui <span class="pagenum" id="Page_29">29</span>
-le général venu en civil au rendez-vous de Bonaparte
+militaires restés indépendants et de son prestige
+sur les rares républicains qui respectaient en lui <span class="pagenum" id="Page_29">29</span>
+le général venu en civil au rendez-vous de Bonaparte
le matin du dix-huit brumaire. Bernadotte
-ne pouvait avoir la prétention de ceindre la couronne.
-Cromwell renversé, il serait Monk et rappellerait
-le roi légitime.</p>
+ne pouvait avoir la prétention de ceindre la couronne.
+Cromwell renversé, il serait Monk et rappellerait
+le roi légitime.</p>
-<p>Mais ce rêve favorable s'évanouissait. Bernadotte
-avait coupé court aux pourparlers engagés.
+<p>Mais ce rêve favorable s'évanouissait. Bernadotte
+avait coupé court aux pourparlers engagés.
On assurait qu'il cherchait, quelque part en Europe,
-une principauté, peut-être un royaume,
-où, s'affranchissant de toute sujétion vassale, de
-toute reconnaissance aussi envers Napoléon, il
-s'attacherait plutôt à consolider son jeune trône
+une principauté, peut-être un royaume,
+où, s'affranchissant de toute sujétion vassale, de
+toute reconnaissance aussi envers Napoléon, il
+s'attacherait plutôt à consolider son jeune trône
en l'appuyant aux vieilles monarchies.</p>
-<p>Mais, pour l'époque présente du moins, il n'y
-avait rien à fonder sur cet ambitieux sergent, devenu
-maréchal de l'Empire et prince de Ponte-Corvo.
+<p>Mais, pour l'époque présente du moins, il n'y
+avait rien à fonder sur cet ambitieux sergent, devenu
+maréchal de l'Empire et prince de Ponte-Corvo.
Que pouvait lui donner, lui promettre
-même, le prince en exil, dont les chances de retour
-apparaissaient si problématiques?</p>
+même, le prince en exil, dont les chances de retour
+apparaissaient si problématiques?</p>
-<p>Et l'avisé comte de Provence se répétait, avec
+<p>Et l'avisé comte de Provence se répétait, avec
une grimace ironique, les noms de tous ces anciens
serviteurs de sa famille, les fils des courtisans
de Louis XV et de Louis XVI, les descendants
-des preux héroïques, qui avaient peu à peu
-accepté des charges, des dotations, des commandements,
-quelques-uns même de nouveaux titres
-nobiliaires de ce gentillâtre corse devenu leur
-maître.</p>
-
-<p>Alors, sans récriminer à haute voix, sans dénoncer <span class="pagenum" id="Page_30">30</span>
-les défaillances, sans regretter les abandons,
-se sentant oublié des Français, dédaigné
-des rois de l'Europe, traité avec égards, mais sans
+des preux héroïques, qui avaient peu à peu
+accepté des charges, des dotations, des commandements,
+quelques-uns même de nouveaux titres
+nobiliaires de ce gentillâtre corse devenu leur
+maître.</p>
+
+<p>Alors, sans récriminer à haute voix, sans dénoncer <span class="pagenum" id="Page_30">30</span>
+les défaillances, sans regretter les abandons,
+se sentant oublié des Français, dédaigné
+des rois de l'Europe, traité avec égards, mais sans
aucune promesse d'appui, par l'Angleterre, Stanislas-Xavier,
-déjà obèse, répugnant à tout exercice
-physique, dans l'attente du bon dîner qu'il
-allait faire, car comme tous les Bourbons il était
-gros mangeur, s'enfonçait tranquillement dans
-son fauteuil, ne pensait plus à la couronne, et
-prenant son Horace, texte latin, édité par Elzévir
-et coquettement relié, relisait une ode qu'il annotait
-dans la quiétude parfaite d'un érudit revenu
+déjà obèse, répugnant à tout exercice
+physique, dans l'attente du bon dîner qu'il
+allait faire, car comme tous les Bourbons il était
+gros mangeur, s'enfonçait tranquillement dans
+son fauteuil, ne pensait plus à la couronne, et
+prenant son Horace, texte latin, édité par Elzévir
+et coquettement relié, relisait une ode qu'il annotait
+dans la quiétude parfaite d'un érudit revenu
des affaires du monde.</p>
<p>Quand le marquis d'Orvault, comte de Maubreuil,
-lui eut été annoncé, le comte de Provence,
-sans quitter son Horace ni déposer le crayon qui
-lui servait à inscrire ses réflexions en notes marginales,
+lui eut été annoncé, le comte de Provence,
+sans quitter son Horace ni déposer le crayon qui
+lui servait à inscrire ses réflexions en notes marginales,
se rehaussa sur son fauteuil, remontant
-sa volumineuse corpulence, reprenant de la majesté...</p>
+sa volumineuse corpulence, reprenant de la majesté...</p>
-<p>Puis, dévisageant dans une glace le personnage
-qu'on lui annonçait, il murmura avec un plissement
-de lèvres ironique:</p>
+<p>Puis, dévisageant dans une glace le personnage
+qu'on lui annonçait, il murmura avec un plissement
+de lèvres ironique:</p>
-<p>&mdash;Voilà une bonne figure de sacripant!...</p>
+<p>&mdash;Voilà une bonne figure de sacripant!...</p>
<p>Tandis que Maubreuil saluait et que M. de Blacas
-énumérait rapidement les titres de ce Français,
-venu exprès en Angleterre pour déposer ses hommages
+énumérait rapidement les titres de ce Français,
+venu exprès en Angleterre pour déposer ses hommages
aux pieds de celui qu'il reconnaissait pour
son souverain, le comte de Provence se disait:</p>
<div class="pagenum" id="Page_31">31</div>
<p>&mdash;On va encore me leurrer avec quelque complot
-de caserne, une échauffourée de garnison!...
-Ce gentilhomme, qui semble avoir surtout fréquenté
-les grands chemins, ou sera pris, fusillé,
-à moins qu'on ne préfère le plonger dans quelque
-cachot bien lointain et bien ténébreux, ou il
-s'échappera, et n'ayant pas réussi, n'aura rien à
-obtenir et n'osera rien demander... Des deux façons
-je serai débarrassé de lui... Je puis donc
-l'écouter, cela n'engage à rien et fait tant de plaisir
-à mon dévoué Blacas!... J'aurais pourtant
-préféré mon tête-à-tête avec Horace!...</p>
+de caserne, une échauffourée de garnison!...
+Ce gentilhomme, qui semble avoir surtout fréquenté
+les grands chemins, ou sera pris, fusillé,
+à moins qu'on ne préfère le plonger dans quelque
+cachot bien lointain et bien ténébreux, ou il
+s'échappera, et n'ayant pas réussi, n'aura rien à
+obtenir et n'osera rien demander... Des deux façons
+je serai débarrassé de lui... Je puis donc
+l'écouter, cela n'engage à rien et fait tant de plaisir
+à mon dévoué Blacas!... J'aurais pourtant
+préféré mon tête-à-tête avec Horace!...</p>
<p>Le duc Casimir de Blacas d'Aulps, descendant
de ce fameux Blacas, ami des troubadours, grand
escrimeur, grand preneur de forteresses et grand
-assaillant aussi des belles Provençales, était le
-confident, l'ami, le secrétaire du comte de Provence.
-Il l'avait suivi partout, à Coblentz, à
-Saint-Pétersbourg, à Londres, durant ses pérégrinations
-de prince errant. Fidèle écuyer, Blacas
-se comparait souvent à Sancho Pança, avec
-cette différence qu'il apparaissait maigre, efflanqué,
-le visage ascétique et les yeux caves à côté
-de son royal maître offrant au contraire la rotondité
-abdominale et la plénitude faciale du bon
+assaillant aussi des belles Provençales, était le
+confident, l'ami, le secrétaire du comte de Provence.
+Il l'avait suivi partout, à Coblentz, à
+Saint-Pétersbourg, à Londres, durant ses pérégrinations
+de prince errant. Fidèle écuyer, Blacas
+se comparait souvent à Sancho Pança, avec
+cette différence qu'il apparaissait maigre, efflanqué,
+le visage ascétique et les yeux caves à côté
+de son royal maître offrant au contraire la rotondité
+abdominale et la plénitude faciale du bon
gouverneur de Barataria.</p>
-<p>Blacas était l'introducteur ordinaire des conspirateurs.</p>
+<p>Blacas était l'introducteur ordinaire des conspirateurs.</p>
-<p>Il remplissait plus fréquemment ces fonctions <span class="pagenum" id="Page_32">32</span>
-que celles de chambellan ou de maître des cérémonies
-auprès d'envoyés des souverains. Le
-prince exilé ne recevait guère dans sa cour singulièrement
-réduite d'Hartwell. Quelques intimes
+<p>Il remplissait plus fréquemment ces fonctions <span class="pagenum" id="Page_32">32</span>
+que celles de chambellan ou de maître des cérémonies
+auprès d'envoyés des souverains. Le
+prince exilé ne recevait guère dans sa cour singulièrement
+réduite d'Hartwell. Quelques intimes
visiteurs, familiers de l'abandon, courtisans
-du malheur, s'y rencontraient à de longs
-intervalles avec des gaillards à mine suspecte,
-tannés, bistrés, balafrés, au visage recuit par les
-soleils et gaufré par les bises, exhibant des certificats,
+du malheur, s'y rencontraient à de longs
+intervalles avec des gaillards à mine suspecte,
+tannés, bistrés, balafrés, au visage recuit par les
+soleils et gaufré par les bises, exhibant des certificats,
montrant parfois des blessures, qui racontaient
-leurs coups d'affût hasardeux dans les marais
+leurs coups d'affût hasardeux dans les marais
du pays de Machecoul et leurs embuscades
patientes dans les halliers du Cotentin. Ces enfants
perdus de la chouannerie maudissaient la
-République et se vantaient d'en finir avec le Bonaparte;
+République et se vantaient d'en finir avec le Bonaparte;
ils offraient de recommencer la guerre
-des bois, assurant Sa Majesté qu'il suffisait d'un
-signal pour soulever six départements de l'Ouest
-et d'un homme énergique pour ramener le roi à
-Paris, à la tête de bataillons fleurdelysés de
+des bois, assurant Sa Majesté qu'il suffisait d'un
+signal pour soulever six départements de l'Ouest
+et d'un homme énergique pour ramener le roi à
+Paris, à la tête de bataillons fleurdelysés de
paysans vainqueurs.</p>
-<p>Invariablement, Sa Majesté ayant répondu que
-le moment lui paraissait peu favorable à une
-descente sur les côtes normandes et qu'elle préférait
+<p>Invariablement, Sa Majesté ayant répondu que
+le moment lui paraissait peu favorable à une
+descente sur les côtes normandes et qu'elle préférait
attendre, le visiteur se retirait, non sans
-avoir sollicité quelque indemnité pour ses chevaux
-tués et ses bagages pillés par les diables déchaînés
+avoir sollicité quelque indemnité pour ses chevaux
+tués et ses bagages pillés par les diables déchaînés
des colonnes infernales.</p>
<p>L'audience se terminait ainsi: Blacas, tout en <span class="pagenum" id="Page_33">33</span>
-rechignant, versait l'indemnité, et Stanislas-Xavier,
+rechignant, versait l'indemnité, et Stanislas-Xavier,
se rencoignant dans son fauteuil, reprenait
son Horace et annotait les odes.</p>
-<p>Ce jour-là cependant, la physionomie caractéristique
-de Maubreuil, son allure décidée, ses
+<p>Ce jour-là cependant, la physionomie caractéristique
+de Maubreuil, son allure décidée, ses
traits durs, son nez d'oiseau de proie qui le faisait
-ressembler au grand Condé, et la façon militaire
-dont il se présentait, disposèrent favorablement
+ressembler au grand Condé, et la façon militaire
+dont il se présentait, disposèrent favorablement
le prince.</p>
-<p>Il pensa: Peut-être cet homme-ci n'est-il pas
-un extravagant et un chercheur de folles équipées,
-comme les autres; écoutons-le!...</p>
+<p>Il pensa: Peut-être cet homme-ci n'est-il pas
+un extravagant et un chercheur de folles équipées,
+comme les autres; écoutons-le!...</p>
-<p>Et avec le sourire qui lui était habituel, mais
-aussi en se départant momentanément du scepticisme
-qui cuirassait son caractère, Stanislas-Xavier
-indiqua d'un signe un siège à son visiteur.</p>
+<p>Et avec le sourire qui lui était habituel, mais
+aussi en se départant momentanément du scepticisme
+qui cuirassait son caractère, Stanislas-Xavier
+indiqua d'un signe un siège à son visiteur.</p>
<p>Maubreuil s'inclina, ne s'assit pas et attendit
-que le prince lui adressât la parole.</p>
+que le prince lui adressât la parole.</p>
<p>&mdash;Vous venez de Paris, monsieur? demanda
-le prétendant, se recueillant et toussotant légèrement
-comme un prêtre s'apprêtant à confesser,
+le prétendant, se recueillant et toussotant légèrement
+comme un prêtre s'apprêtant à confesser,
quelles nouvelles nous en apportez-vous? mauvaises,
n'est-ce pas?</p>
-<p>&mdash;Détestables, monseigneur!</p>
+<p>&mdash;Détestables, monseigneur!</p>
-<p>&mdash;Le général Bonaparte est toujours victorieux,
-acclamé, populaire?...</p>
+<p>&mdash;Le général Bonaparte est toujours victorieux,
+acclamé, populaire?...</p>
<p>&mdash;La fortune vient de le favoriser une fois encore,
-hélas! et la naissance de cet enfant, qu'il <span class="pagenum" id="Page_34">34</span>
-désigne comme son héritier, semble consolider
-son trône pourtant instable et chancelant...</p>
-
-<p>&mdash;Vous jugez ainsi, monsieur, et je vous félicite
-de votre clairvoyance: cet Empire, fondé sur
-la violence, sur l'abus de la force, sur le mépris
-des libertés et des droits de la conscience aussi,
-ne saurait durer; mais les Français, oublieux,
-ingrats et séduits, sont loin d'avoir vos excellents
-sentiments...; les Français ne se souviennent
-plus guère de leurs anciens rois et vous êtes une
+hélas! et la naissance de cet enfant, qu'il <span class="pagenum" id="Page_34">34</span>
+désigne comme son héritier, semble consolider
+son trône pourtant instable et chancelant...</p>
+
+<p>&mdash;Vous jugez ainsi, monsieur, et je vous félicite
+de votre clairvoyance: cet Empire, fondé sur
+la violence, sur l'abus de la force, sur le mépris
+des libertés et des droits de la conscience aussi,
+ne saurait durer; mais les Français, oublieux,
+ingrats et séduits, sont loin d'avoir vos excellents
+sentiments...; les Français ne se souviennent
+plus guère de leurs anciens rois et vous êtes une
exception, vous, monsieur, qui venez ici nous apporter
-dans l'exil l'hommage de votre fidélité!...
+dans l'exil l'hommage de votre fidélité!...
Oh! vous trouverez peu d'imitateurs, ajouta le
-comte de Provence avec un sourire désabusé, et
-vous avez dû, en traversant mon antichambre,
-vous apercevoir que les hôtes tels que vous sont
+comte de Provence avec un sourire désabusé, et
+vous avez dû, en traversant mon antichambre,
+vous apercevoir que les hôtes tels que vous sont
rares...</p>
-<p>&mdash;Un événement brusque peut emplir ces
-salons d'une foule empressée!...</p>
+<p>&mdash;Un événement brusque peut emplir ces
+salons d'une foule empressée!...</p>
-<p>&mdash;Quel événement? je ne comprends pas
+<p>&mdash;Quel événement? je ne comprends pas
bien...</p>
<p>&mdash;La mort de Bonaparte! dit Maubreuil d'une
voix forte.</p>
-<p>&mdash;Croyez-vous que cet événement, comme
-vous dites, soit de nature à amener un tel changement?...
-Bonaparte a pour lui l'armée, une administration
-considérable et que tout permet de
-supposer dévouée, des maréchaux autour de lui,
-dont les épées protégeraient son fils, son héritier... <span class="pagenum" id="Page_35">35</span>
-Êtes-vous donc d'avis, monsieur, que l'Empire
+<p>&mdash;Croyez-vous que cet événement, comme
+vous dites, soit de nature à amener un tel changement?...
+Bonaparte a pour lui l'armée, une administration
+considérable et que tout permet de
+supposer dévouée, des maréchaux autour de lui,
+dont les épées protégeraient son fils, son héritier... <span class="pagenum" id="Page_35">35</span>
+Êtes-vous donc d'avis, monsieur, que l'Empire
soit une &oelig;uvre fragile? Oseriez-vous affirmer
-qu'il n'y ait pour ses institutions qu'une durée
-périssable comme l'existence de son auteur?...</p>
+qu'il n'y ait pour ses institutions qu'une durée
+périssable comme l'existence de son auteur?...</p>
<p>&mdash;L'Empereur mort, l'Empire tombera en
-poussière, monseigneur! L'armée, lasse de combattre
-et d'être transportée du sud au nord et des
-bords du Tage aux rives de la Vistule, ne réclame
+poussière, monseigneur! L'armée, lasse de combattre
+et d'être transportée du sud au nord et des
+bords du Tage aux rives de la Vistule, ne réclame
que la paix, n'attend que le repos... La mort de
-Napoléon lui donnera l'un sur-le-champ, lui
+Napoléon lui donnera l'un sur-le-champ, lui
garantira l'autre dans l'avenir, en lui laissant
-dans le passé la gloire... L'armée n'en exigera pas
-davantage. Les maréchaux, divisés, jaloux, envieux,
-fatigués aussi, et dont la lassitude est à la
+dans le passé la gloire... L'armée n'en exigera pas
+davantage. Les maréchaux, divisés, jaloux, envieux,
+fatigués aussi, et dont la lassitude est à la
fois physique et morale, ne pourront s'entendre
-pour le partage de l'autorité, en cas de régence.
-La plupart sont, plus que les soldats, désireux de
-déposer enfin les armes. Ils ont des terres, des
-châteaux, des femmes jeunes et veulent jouir des
-années de vigueur relative et de santé fragile qui
+pour le partage de l'autorité, en cas de régence.
+La plupart sont, plus que les soldats, désireux de
+déposer enfin les armes. Ils ont des terres, des
+châteaux, des femmes jeunes et veulent jouir des
+années de vigueur relative et de santé fragile qui
leur restent: ils n'iront pas follement se remettre
-en selle et guerroyer contre l'Europe et peut-être
-contre les Français, pour assurer au fils de Napoléon
-l'héritage disputé, impossible à recueillir en
-entier, et qui doit revenir aux maîtres légitimes!
-Les maréchaux, enchantés d'être traités par Votre
+en selle et guerroyer contre l'Europe et peut-être
+contre les Français, pour assurer au fils de Napoléon
+l'héritage disputé, impossible à recueillir en
+entier, et qui doit revenir aux maîtres légitimes!
+Les maréchaux, enchantés d'être traités par Votre
Altesse Royale comme des grands vassaux de la
couronne, tout fiers de voir leur noblesse de batailles
-reconnue l'égale de la noblesse de race,&mdash;car <span class="pagenum" id="Page_36">36</span>
-il faudra bien admettre cette égalité,&mdash;seront
-les plus fermes soutiens de votre trône restauré!...
-Quant à l'enfant qu'on appelle roi de Rome, il ne
-pourra de son front débile supporter la couronne;
-il sera écrasé par le nom même du soldat si longtemps
+reconnue l'égale de la noblesse de race,&mdash;car <span class="pagenum" id="Page_36">36</span>
+il faudra bien admettre cette égalité,&mdash;seront
+les plus fermes soutiens de votre trône restauré!...
+Quant à l'enfant qu'on appelle roi de Rome, il ne
+pourra de son front débile supporter la couronne;
+il sera écrasé par le nom même du soldat si longtemps
redoutable dont il devra continuer les
aventures et les coups de force; ce ne sera qu'une
-ombre d'empereur, qu'un fantôme de roi... Napoléon
+ombre d'empereur, qu'un fantôme de roi... Napoléon
mort, personne, croyez-moi, prince, n'oserait
garantir qu'il puisse revivre sous les traits
d'un bambin!...</p>
-<p>&mdash;Vous avez peut-être raison, monsieur, dit le
-comte de Provence réfléchissant profondément, et
-dont l'ironie fit place à une gravité d'homme
-d'État: l'Empire tombera le jour où celui qui est
-tout, dans cet immense État, ne sera plus debout...
-Mais comment l'abattre?... sa santé
+<p>&mdash;Vous avez peut-être raison, monsieur, dit le
+comte de Provence réfléchissant profondément, et
+dont l'ironie fit place à une gravité d'homme
+d'État: l'Empire tombera le jour où celui qui est
+tout, dans cet immense État, ne sera plus debout...
+Mais comment l'abattre?... sa santé
semble vigoureuse... il est jeune encore, beaucoup
plus jeune que moi... Auriez-vous par
-hasard comme une intuition de cet événement
-considérable et problématique, auquel vous faisiez
-allusion, et qui amènerait le grand changement
-dans les destinées de la France que vous
+hasard comme une intuition de cet événement
+considérable et problématique, auquel vous faisiez
+allusion, et qui amènerait le grand changement
+dans les destinées de la France que vous
me dites si vivement souhaiter?...</p>
-<p>&mdash;Votre Altesse Royale a deviné, mais j'ai plus
-qu'une intuition... c'est dans mon âme une certitude...
+<p>&mdash;Votre Altesse Royale a deviné, mais j'ai plus
+qu'une intuition... c'est dans mon âme une certitude...
il ne faudrait pour cela...</p>
<p>&mdash;Suffit, monsieur! dit vivement le comte de
Provence. Il ne m'appartient pas d'en entendre <span class="pagenum" id="Page_37">37</span>
-davantage. Je vis ici à l'écart, paisible, loin des
+davantage. Je vis ici à l'écart, paisible, loin des
agitations de la politique, attendant sans impatience
-un retour de la fortune, en tête à tête avec
+un retour de la fortune, en tête à tête avec
mon vieux Blacas et mon Horace toujours jeune...
-Je ne veux pas m'occuper d'événements incertains,
-désirables sans doute, mais dont il m'est
-impossible de précipiter la venue... Si vous avez
-quelques espérances, quelques notions permettant
-d'augurer leur réalisation plus ou moins
-prompte, faites-en part à M. de Blacas... il s'intéresse
-à ces hypothèses heureuses, lui; quant à
-moi, monsieur le comte, j'en suis revenu, tout à
+Je ne veux pas m'occuper d'événements incertains,
+désirables sans doute, mais dont il m'est
+impossible de précipiter la venue... Si vous avez
+quelques espérances, quelques notions permettant
+d'augurer leur réalisation plus ou moins
+prompte, faites-en part à M. de Blacas... il s'intéresse
+à ces hypothèses heureuses, lui; quant à
+moi, monsieur le comte, j'en suis revenu, tout à
fait revenu!... parlons donc d'autre chose, s'il
-vous plaît?... Avez-vous vu jouer à Paris la tragédie
-de <i>Marius à Minturnes</i>? il s'y trouve de fort
+vous plaît?... Avez-vous vu jouer à Paris la tragédie
+de <i>Marius à Minturnes</i>? il s'y trouve de fort
beaux vers et je regrette de ne pouvoir y applaudir
-Talma qui s'y est montré, m'a-t-on dit, admirable.</p>
+Talma qui s'y est montré, m'a-t-on dit, admirable.</p>
<p>La conversation continua quelque temps sur
-des sujets indifférents, puis le comte de Provence
+des sujets indifférents, puis le comte de Provence
fit un mouvement comme pour indiquer que l'audience
-était terminée et que l'annotation d'Horace
-le réclamait.</p>
+était terminée et que l'annotation d'Horace
+le réclamait.</p>
-<p>Maubreuil prit respectueusement congé.</p>
+<p>Maubreuil prit respectueusement congé.</p>
<p>M. de Blacas l'accompagna, et proposa de lui
-montrer les superbes allées du parc.</p>
+montrer les superbes allées du parc.</p>
-<p>Tous deux s'enfoncèrent sous les voûtes ombreuses
-de chênes centenaires, sous lesquels bondissaient
+<p>Tous deux s'enfoncèrent sous les voûtes ombreuses
+de chênes centenaires, sous lesquels bondissaient
des daims gracieux et craintifs.</p>
<div class="pagenum" id="Page_38">38</div>
<p>Maubreuil, qui avait parfaitement compris la
-réserve du comte de Provence, s'ouvrit tout entier
-au confident. Sans détour aucun il fit part à
+réserve du comte de Provence, s'ouvrit tout entier
+au confident. Sans détour aucun il fit part à
M. de Blacas de ses sinistres projets. Il fallait
tuer l'Empereur et enlever le roi de Rome; alors,
-au milieu du désarroi général, une restauration
-pourrait être tentée...</p>
+au milieu du désarroi général, une restauration
+pourrait être tentée...</p>
-<p>M. de Blacas l'écouta sans répugnance. Il n'osa
+<p>M. de Blacas l'écouta sans répugnance. Il n'osa
pas donner son approbation au complot. Il se
contenta de ne pas dissuader l'aventurier et de
-ne point témoigner d'indignation à l'audition de
-son infâme projet. Visiblement, le comte de Provence
-et son secrétaire, peu certains de la réussite,
-voulaient pouvoir se dégager de toute connivence
-avec l'assassin, s'il échouait dans sa tentative
+ne point témoigner d'indignation à l'audition de
+son infâme projet. Visiblement, le comte de Provence
+et son secrétaire, peu certains de la réussite,
+voulaient pouvoir se dégager de toute connivence
+avec l'assassin, s'il échouait dans sa tentative
criminelle. Au fond du c&oelig;ur ils souhaitaient
-son succès et ne le décourageaient pas.</p>
+son succès et ne le décourageaient pas.</p>
<p>&mdash;Et que demandez-vous, monsieur de Maubreuil,
-pour vous-même? dit Blacas au moment
-de quitter l'aventurier à la barrière du parc.</p>
+pour vous-même? dit Blacas au moment
+de quitter l'aventurier à la barrière du parc.</p>
<p>&mdash;Rien... que la reconnaissance de mon roi, le
-jour où, ma main ayant délivré la France du
-tyran qui l'opprime, Sa Majesté viendra aux
-Tuileries s'asseoir sur le trône de ses ancêtres!...</p>
+jour où, ma main ayant délivré la France du
+tyran qui l'opprime, Sa Majesté viendra aux
+Tuileries s'asseoir sur le trône de ses ancêtres!...</p>
<p>&mdash;Allez donc, monsieur, et que la divine Providence
vous assiste!... Votre entreprise est hardie,
-mais le Seigneur qui a encouragé Judith
+mais le Seigneur qui a encouragé Judith
frappant Holopherne, au milieu de son camp, et
-qui a soutenu Judas Macchabée contre Antiochus, <span class="pagenum" id="Page_39">39</span>
+qui a soutenu Judas Macchabée contre Antiochus, <span class="pagenum" id="Page_39">39</span>
favorisera vos desseins... puisqu'ils ont pour but
-la délivrance d'un peuple asservi, puisqu'ils ne
-tendent qu'à la restitution au maître légitime de
-l'autorité usurpée par un bandit qui est aussi un
+la délivrance d'un peuple asservi, puisqu'ils ne
+tendent qu'à la restitution au maître légitime de
+l'autorité usurpée par un bandit qui est aussi un
impie!... A l'honneur de vous revoir et au plaisir
de recevoir de vos nouvelles, monsieur le
comte!...</p>
-<p>Les deux hommes se saluèrent très cérémonieusement
-et se séparèrent.</p>
+<p>Les deux hommes se saluèrent très cérémonieusement
+et se séparèrent.</p>
-<p>Maubreuil, sur la route, en regagnant à pied
+<p>Maubreuil, sur la route, en regagnant à pied
son auberge, se dit assez perplexe:</p>
-<p>&mdash;Il fallait m'attendre à ces évasives façons!...
+<p>&mdash;Il fallait m'attendre à ces évasives façons!...
Des paroles vagues, des promesses en l'air, mais
-rien de précis, rien de net ni de sincère!... ni un
-ordre franc, ni même une approbation claire!...
+rien de précis, rien de net ni de sincère!... ni un
+ordre franc, ni même une approbation claire!...
Ah! ils ont peur de se compromettre, les
-princes!... avec cela, pas un écu tiré de leur
+princes!... avec cela, pas un écu tiré de leur
bourse...</p>
<p>Il fit un geste d'insouciance, puis murmura
@@ -1510,788 +1471,788 @@ avec une grimace:</p>
<p>&mdash;Voyons! je leur ai promis que l'Empereur
avant peu serait mort... Ma promesse a paru
-dérider notre Altesse ventrue et a fait sourire son
-maigre écuyer, tous deux ont paru avoir confiance
-en moi... à présent il s'agit de prouver que je
-n'ai pas parlé en gascon!... Bonaparte est vivant
-et acclamé, comment m'y prendre pour qu'avant
-un mois il soit mort et exécré?... Comment
+dérider notre Altesse ventrue et a fait sourire son
+maigre écuyer, tous deux ont paru avoir confiance
+en moi... à présent il s'agit de prouver que je
+n'ai pas parlé en gascon!... Bonaparte est vivant
+et acclamé, comment m'y prendre pour qu'avant
+un mois il soit mort et exécré?... Comment
vais-je le faire mourir?... Bah! entrons toujours <span class="pagenum" id="Page_40">40</span>
-à l'auberge et soupons avec tranquillité... les
-idées me viendront en savourant le solide repas
-que l'hôtesse a dû me préparer!... la bonne bedaine
-du prince m'a inspiré des idées de gourmandise!...</p>
+à l'auberge et soupons avec tranquillité... les
+idées me viendront en savourant le solide repas
+que l'hôtesse a dû me préparer!... la bonne bedaine
+du prince m'a inspiré des idées de gourmandise!...</p>
-<p>Et Maubreuil, dégagé de tout souci, confiant
-dans son audace, sûr de ses ressources, et assuré
+<p>Et Maubreuil, dégagé de tout souci, confiant
+dans son audace, sûr de ses ressources, et assuré
de trouver promptement le moyen de tuer l'empereur
-Napoléon, pénétra de fort belle humeur
-dans la taverne du Royal-Oak (Chêne-Royal), en
-criant dès le seuil, en mauvais anglais:</p>
+Napoléon, pénétra de fort belle humeur
+dans la taverne du Royal-Oak (Chêne-Royal), en
+criant dès le seuil, en mauvais anglais:</p>
-<p>&mdash;Holà! mistress Betsy, le souper est-il prêt?...
+<p>&mdash;Holà! mistress Betsy, le souper est-il prêt?...
Allons! qu'on m'apporte une coupe de vin des
-Canaries et que je le boive à votre enseigne,
+Canaries et que je le boive à votre enseigne,
charmante mistress Betsy, comme dit cet excellent
sir John Falstaff, le plus grand homme de
toute votre Angleterre!...</p>
-<p>&mdash;Sir John Falstaff? dites-vous, répondit l'hôtesse,
+<p>&mdash;Sir John Falstaff? dites-vous, répondit l'hôtesse,
je ne le connais pas... Il vient pourtant
beaucoup de lords et de baronnets, ici, ajouta-t-elle
-en se rengorgeant, et elle précéda Maubreuil
-dans la salle de la taverne, où nul souper ne
+en se rengorgeant, et elle précéda Maubreuil
+dans la salle de la taverne, où nul souper ne
fumait attendant le convive.</p>
<h2 id="Page_41"><a href="#toc">III</a><br />
-<small>NAPOLÉON AU CHÊNE-ROYAL</small></h2>
+<small>NAPOLÉON AU CHÊNE-ROYAL</small></h2>
<p>Mistress Betsy Chestnut, la patronne de la taverne
-du Chêne-Royal, une gaillarde à la poitrine
-rebondie comme une carène, haute comme
-un mât, et dont la mâchoire saxonne s'avançait
+du Chêne-Royal, une gaillarde à la poitrine
+rebondie comme une carène, haute comme
+un mât, et dont la mâchoire saxonne s'avançait
telle que des sabords braquant l'artillerie d'une
-formidable dentition, devina le mécontentement
-du gentleman français.</p>
+formidable dentition, devina le mécontentement
+du gentleman français.</p>
<p>Elle s'excusa de n'avoir point servi le souper.
-La faute en était à son mari, Billy Chestnut, excellent
-père de famille, très considéré dans la paroisse,
-mais qui avait la fâcheuse habitude de
-s'enivrer chaque fois qu'un hôte de distinction
-descendait au Chêne-Royal.</p>
-
-<p>Cette occasion lui était fournie souvent, le séjour
-du comte de Provence au château attirant
-nombre d'étrangers de distinction, et aussi des
-Français, très aimables, très causeurs; ceux-ci <span class="pagenum" id="Page_42">42</span>
-venaient régulièrement s'informer de la santé du
+La faute en était à son mari, Billy Chestnut, excellent
+père de famille, très considéré dans la paroisse,
+mais qui avait la fâcheuse habitude de
+s'enivrer chaque fois qu'un hôte de distinction
+descendait au Chêne-Royal.</p>
+
+<p>Cette occasion lui était fournie souvent, le séjour
+du comte de Provence au château attirant
+nombre d'étrangers de distinction, et aussi des
+Français, très aimables, très causeurs; ceux-ci <span class="pagenum" id="Page_42">42</span>
+venaient régulièrement s'informer de la santé du
comte, de ses habitudes, des visiteurs qu'il recevait,
-et des lettres qu'il expédiait. Ces Français-là,
+et des lettres qu'il expédiait. Ces Français-là,
qui d'ailleurs semblaient ne pas vouloir
-indiscrètement troubler la solitude du château
-et ne demandaient jamais à voir l'Altesse exilée,
-faisaient beaucoup de dépenses; ils étaient presque
-tous d'un caractère jovial et peu exigeants:
-ils se montraient seulement désireux d'être renseignés
-très exactement sur tout ce qui se passait
-dans la résidence du comte de Provence. Ils ne
-dédaignaient pas de causer longuement avec les
-servantes pour être au courant des moindres actions
-des princes royaux, et des plus petites particularités
+indiscrètement troubler la solitude du château
+et ne demandaient jamais à voir l'Altesse exilée,
+faisaient beaucoup de dépenses; ils étaient presque
+tous d'un caractère jovial et peu exigeants:
+ils se montraient seulement désireux d'être renseignés
+très exactement sur tout ce qui se passait
+dans la résidence du comte de Provence. Ils ne
+dédaignaient pas de causer longuement avec les
+servantes pour être au courant des moindres actions
+des princes royaux, et des plus petites particularités
de leur existence. Sans doute des
-Français bien attachés à leurs souverains dans
+Français bien attachés à leurs souverains dans
le malheur! conclut l'excellente Betsy.</p>
-<p>&mdash;Des espions de Napoléon! pensa Maubreuil,
+<p>&mdash;Des espions de Napoléon! pensa Maubreuil,
et il ajouta tout haut: Est-ce qu'il est venu un de
-ces Français-là aujourd'hui, pour que votre mari,
-miss Betsy, se soit enivré et que le souper tarde?</p>
+ces Français-là aujourd'hui, pour que votre mari,
+miss Betsy, se soit enivré et que le souper tarde?</p>
-<p>&mdash;Justement, sir, il y a là un gentleman, que
-je suppose Français... il est accompagné de son
+<p>&mdash;Justement, sir, il y a là un gentleman, que
+je suppose Français... il est accompagné de son
domestique...</p>
-<p>&mdash;Ah! fit Maubreuil désagréablement surpris,
-la police serait-elle si vite à mes trousses, et Rovigo
-m'a-t-il déjà expédié un de ses agents?...
+<p>&mdash;Ah! fit Maubreuil désagréablement surpris,
+la police serait-elle si vite à mes trousses, et Rovigo
+m'a-t-il déjà expédié un de ses agents?...
Bah! nous le verrons, ce limier, et s'il a le flair
trop fin ou les crocs trop longs...</p>
<div class="pagenum" id="Page_43">43</div>
-<p>Un geste expressif compléta la pensée du peu
+<p>Un geste expressif compléta la pensée du peu
scrupuleux aventurier.</p>
-<p>&mdash;Peut-on le voir, ce Français? demanda-t-il
-à l'hôtesse.</p>
+<p>&mdash;Peut-on le voir, ce Français? demanda-t-il
+à l'hôtesse.</p>
-<p>&mdash;Il est là dans la salle voisine... il se chauffe,
-en attendant le souper... son domestique dort à
-l'écurie. Voulez-vous que je l'appelle?...</p>
+<p>&mdash;Il est là dans la salle voisine... il se chauffe,
+en attendant le souper... son domestique dort à
+l'écurie. Voulez-vous que je l'appelle?...</p>
-<p>&mdash;Je vais parler au maître... je saurai bien
-m'annoncer moi-même! dit Maubreuil.</p>
+<p>&mdash;Je vais parler au maître... je saurai bien
+m'annoncer moi-même! dit Maubreuil.</p>
-<p>Et il poussa résolument la porte de la salle où
-se tenait, près de la cheminée, le voyageur, des
-papiers à la main.</p>
+<p>Et il poussa résolument la porte de la salle où
+se tenait, près de la cheminée, le voyageur, des
+papiers à la main.</p>
-<p>Maubreuil se disait: «Ou j'ai affaire à un
-agent de Rovigo lancé sur mes talons, et alors il
-sait qui je suis; ou bien cet étranger est un hobereau
-royaliste venu, par ferveur et peut-être
+<p>Maubreuil se disait: «Ou j'ai affaire à un
+agent de Rovigo lancé sur mes talons, et alors il
+sait qui je suis; ou bien cet étranger est un hobereau
+royaliste venu, par ferveur et peut-être
par calcul, offrir ses hommages au comte de Provence,
-par conséquent ne me connaissant pas...
-Alors, inutile de me cacher...»</p>
+par conséquent ne me connaissant pas...
+Alors, inutile de me cacher...»</p>
-<p>Il s'avança donc délibérément et salua avec aisance
-le voyageur, un homme d'allure élégante,
-aux traits réguliers, paraissant la quarantaine,
+<p>Il s'avança donc délibérément et salua avec aisance
+le voyageur, un homme d'allure élégante,
+aux traits réguliers, paraissant la quarantaine,
et lui dit:</p>
-<p>&mdash;Vous êtes Français, monsieur, m'a appris
-notre hôtesse; moi aussi... Le hasard nous rassemblant
+<p>&mdash;Vous êtes Français, monsieur, m'a appris
+notre hôtesse; moi aussi... Le hasard nous rassemblant
si loin de notre pays, me ferez-vous la
-grâce de partager mon souper, qui semble s'être
+grâce de partager mon souper, qui semble s'être
fait attendre pour que nous puissions nous attabler
de compagnie. En faisant connaissance, nous <span class="pagenum" id="Page_44">44</span>
-prendrons plus aisément patience... Je me nomme
+prendrons plus aisément patience... Je me nomme
le comte de Maubreuil...</p>
-<p>L'étranger s'était soulevé à demi sur sa chaise.
-Il salua de la tête et, ramassant précipitamment
+<p>L'étranger s'était soulevé à demi sur sa chaise.
+Il salua de la tête et, ramassant précipitamment
ses lettres qu'il semblait vouloir cacher aux regards
-de cet inconnu, répondit avec politesse:</p>
+de cet inconnu, répondit avec politesse:</p>
<p>&mdash;J'accepte volontiers votre offre courtoise,
monsieur; souper en votre compagnie me sera
-fort agréable. Mais il faut tout d'abord que vous
-sachiez que je n'ai pas l'honneur d'être votre
+fort agréable. Mais il faut tout d'abord que vous
+sachiez que je n'ai pas l'honneur d'être votre
compatriote: je suis le comte de Neipperg, ministre
-plénipotentiaire de S. M. l'Empereur d'Autriche...
-pour le moment en congé. Je voyage
+plénipotentiaire de S. M. l'Empereur d'Autriche...
+pour le moment en congé. Je voyage
pour mon plaisir...</p>
-<p>&mdash;Comme moi pour ma santé! répondit vivement
-Maubreuil qui ne crut pas un instant à ce
+<p>&mdash;Comme moi pour ma santé! répondit vivement
+Maubreuil qui ne crut pas un instant à ce
voyage d'un diplomate entrepris par plaisir, dans
-le voisinage de la résidence des princes.</p>
+le voisinage de la résidence des princes.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! monsieur, je me félicite du hasard
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, je me félicite du hasard
qui nous fait nous rencontrer, et je m'en rapporte
-à vous pour presser notre hôtesse, car le
-voyage m'a aiguisé l'appétit...</p>
+à vous pour presser notre hôtesse, car le
+voyage m'a aiguisé l'appétit...</p>
<p>&mdash;Je vais donner un coup d'&oelig;il aux fourneaux,
-gourmander Betsy et réveiller, si je puis, son
+gourmander Betsy et réveiller, si je puis, son
ivrogne de mari...</p>
<p>&mdash;Faites, monsieur; je finirai, en vous attendant,
la lecture de ces lettres... des lettres de famille
-que j'ai trouvées avant-hier à Londres,
-ajouta négligemment Neipperg.</p>
+que j'ai trouvées avant-hier à Londres,
+ajouta négligemment Neipperg.</p>
<div class="pagenum" id="Page_45">45</div>
-<p>Maubreuil, en s'éloignant pour s'acquitter de la
-tâche de majordome qu'il avait prise, murmura:</p>
+<p>Maubreuil, en s'éloignant pour s'acquitter de la
+tâche de majordome qu'il avait prise, murmura:</p>
<p>&mdash;Hum! ces lettres de famille sur ce grand papier,
avec un aigle et une couronne... du papier
-impérial!... elles me semblent suspectes!... Ce
-prétendu comte de Neipperg appartiendrait-il à
-la famille de Napoléon?...</p>
+impérial!... elles me semblent suspectes!... Ce
+prétendu comte de Neipperg appartiendrait-il à
+la famille de Napoléon?...</p>
-<p>Tout à coup Maubreuil se frappa le front et
-s'arrêtant, sur les marches de la cour, d'où montait
-un ronflement sonore décelant la présence
+<p>Tout à coup Maubreuil se frappa le front et
+s'arrêtant, sur les marches de la cour, d'où montait
+un ronflement sonore décelant la présence
de Billy Chestnut achevant de cuver la bienvenue
-du voyageur français, il se dit:</p>
+du voyageur français, il se dit:</p>
-<p>&mdash;Imbécile que je suis!... je perds donc la
-mémoire, à présent!... Le comte de Neipperg,
+<p>&mdash;Imbécile que je suis!... je perds donc la
+mémoire, à présent!... Le comte de Neipperg,
parbleu! c'est ce diplomate autrichien dont les
-gazettes de Londres et de La Haye ont tant parlé
-autrefois... il était amoureux de Marie-Louise et
+gazettes de Londres et de La Haye ont tant parlé
+autrefois... il était amoureux de Marie-Louise et
il fut surpris, dit-on, dans sa chambre, une nuit,
-par Napoléon... Ah! la rencontre est bonne, et,
-si, l'ale et le whisky de notre hôtesse aidant, la
-langue démange à l'amoureux de l'Impératrice
+par Napoléon... Ah! la rencontre est bonne, et,
+si, l'ale et le whisky de notre hôtesse aidant, la
+langue démange à l'amoureux de l'Impératrice
de conter ce soir ses aventures galantes, il trouvera
-une paire d'oreilles disposées à l'écouter!...
-Il ne doit pas aimer Napoléon, non plus, cet
-amant évincé... nous pourrons peut-être nous entendre!...
+une paire d'oreilles disposées à l'écouter!...
+Il ne doit pas aimer Napoléon, non plus, cet
+amant évincé... nous pourrons peut-être nous entendre!...
Mais que diable vient-il faire ici? Bah!
il me l'apprendra ou je le devinerai... les coudes
sur la table!...</p>
<p>Et, en ajournant au cours du souper les investigations <span class="pagenum" id="Page_46">46</span>
qu'il se proposait d'entreprendre, Maubreuil,
-pénétrant dans la cave, bouscula l'hôte
-endormi, le ramena tout étonné au jour, et le
-poussa à la cuisine d'une bourrade entre les omoplates.
+pénétrant dans la cave, bouscula l'hôte
+endormi, le ramena tout étonné au jour, et le
+poussa à la cuisine d'une bourrade entre les omoplates.
Il entreprit ensuite la solide Betsy, il
-l'activa, l'éperonna, et finalement revint vers la
-salle où l'attendait Neipperg, précédant triomphalement
-un énorme roastbeef cuit à point, entouré
-d'une blanche couronne d'appétissantes
+l'activa, l'éperonna, et finalement revint vers la
+salle où l'attendait Neipperg, précédant triomphalement
+un énorme roastbeef cuit à point, entouré
+d'une blanche couronne d'appétissantes
pommes de terre.</p>
<p>Les deux voyageurs se mirent en mesure de
-faire honneur au repas, qui fut copieux et arrosé
+faire honneur au repas, qui fut copieux et arrosé
d'une ale excellente, servie dans de grandes
-pintes de grès par l'honnête Billy Chestnut enfin
-dégrisé, prêt à recommencer ses libations à l'arrivée
-de tout nouvel hôte que la Providence enverrait
-au Chêne-Royal.</p>
+pintes de grès par l'honnête Billy Chestnut enfin
+dégrisé, prêt à recommencer ses libations à l'arrivée
+de tout nouvel hôte que la Providence enverrait
+au Chêne-Royal.</p>
<p>Les deux convives, s'observant, mesuraient
-leurs paroles et ne parlaient que de sujets très
-généraux: la différence entre la vie anglaise et
+leurs paroles et ne parlaient que de sujets très
+généraux: la différence entre la vie anglaise et
l'existence qu'on menait en France et en Autriche,
-les difficultés de se faire comprendre des
+les difficultés de se faire comprendre des
postillons et des gens de service qui, de leur
-côté, estropiaient leur idiome, supprimaient des
-syllabes et mâchaient le commencement des
+côté, estropiaient leur idiome, supprimaient des
+syllabes et mâchaient le commencement des
mots pour se rendre intentionnellement inintelligibles
et forcer le montant des guides. Puis on
-en vint à examiner les conditions de la paix et
-les probabilités d'une guerre nouvelle. La Russie <span class="pagenum" id="Page_47">47</span>
-faisait des armements. De son côté, Napoléon
+en vint à examiner les conditions de la paix et
+les probabilités d'une guerre nouvelle. La Russie <span class="pagenum" id="Page_47">47</span>
+faisait des armements. De son côté, Napoléon
semblait guetter une occasion pour se remettre
en campagne...</p>
-<p>C'était la première fois que le nom de Napoléon
-se trouvait prononcé.</p>
+<p>C'était la première fois que le nom de Napoléon
+se trouvait prononcé.</p>
-<p>Maubreuil surprit un éclair dans les yeux de
+<p>Maubreuil surprit un éclair dans les yeux de
Neipperg.</p>
-<p>&mdash;Vous semblez ne pas admirer énormément
+<p>&mdash;Vous semblez ne pas admirer énormément
Buonaparte? dit-il tranquillement, en entamant
le plum-pudding chaud et gras que mistress
Betsy venait de placer sur la table.</p>
-<p>&mdash;Moi, je le hais! dit avec énergie Neipperg.
+<p>&mdash;Moi, je le hais! dit avec énergie Neipperg.
Je ne sais, monsieur, reprit-il plus froidement,
-si vous êtes ami ou ennemi de cet homme; mais
-je suis en Angleterre, pays de liberté, et je ne saurais
-renfoncer dans mon âme les sentiments que
-j'éprouve chaque fois que devant moi l'on évoque
+si vous êtes ami ou ennemi de cet homme; mais
+je suis en Angleterre, pays de liberté, et je ne saurais
+renfoncer dans mon âme les sentiments que
+j'éprouve chaque fois que devant moi l'on évoque
le nom, la personne, les actes de ce monstre!...</p>
-<p>&mdash;Vous pouvez donner libre cours à votre juste
-animosité, monsieur de Neipperg; moi aussi je
-suis un ennemi de Napoléon... Est-ce que vous
-avez eu personnellement à vous plaindre du tyran?
+<p>&mdash;Vous pouvez donner libre cours à votre juste
+animosité, monsieur de Neipperg; moi aussi je
+suis un ennemi de Napoléon... Est-ce que vous
+avez eu personnellement à vous plaindre du tyran?
demanda Maubreuil en affectant une ignorance
-complète de l'aventure du palais de Compiègne,
+complète de l'aventure du palais de Compiègne,
dont l'amoureux de Marie-Louise avait
-été le piteux héros.</p>
+été le piteux héros.</p>
<p>&mdash;Oui... dit avec effort Neipperg. Il m'a pris
-ce qui était plus que ma vie...</p>
+ce qui était plus que ma vie...</p>
-<p>&mdash;Votre patrie?... fit Maubreuil avec une naïveté <span class="pagenum" id="Page_48">48</span>
-bien jouée. Je vous croyais Autrichien; seriez-vous
+<p>&mdash;Votre patrie?... fit Maubreuil avec une naïveté <span class="pagenum" id="Page_48">48</span>
+bien jouée. Je vous croyais Autrichien; seriez-vous
Italien, Espagnol, Saxon, Wurtembergeois,
-Hollandais ou Français?... L'Autriche, heureusement,
-comme l'Angleterre, échappe encore
-à l'étreinte de ce vorace vautour qui se donne
+Hollandais ou Français?... L'Autriche, heureusement,
+comme l'Angleterre, échappe encore
+à l'étreinte de ce vorace vautour qui se donne
pour un aigle!...</p>
-<p>&mdash;Mon pays est jusqu'ici à l'abri de ses rapts,
-mais Napoléon m'a humilié, répondit Neipperg...
+<p>&mdash;Mon pays est jusqu'ici à l'abri de ses rapts,
+mais Napoléon m'a humilié, répondit Neipperg...
il m'a fait une de ces mortelles injures qu'on ne
-pardonne pas... il m'a frappé au visage, il m'a
-fouetté les épaules avec les aiguillettes de mon
-uniforme qu'il m'avait arrachées, tandis que ses
-mamelucks me tenaient renversé...</p>
+pardonne pas... il m'a frappé au visage, il m'a
+fouetté les épaules avec les aiguillettes de mon
+uniforme qu'il m'avait arrachées, tandis que ses
+mamelucks me tenaient renversé...</p>
<p>&mdash;Frapper un gentilhomme tel que vous, un
-officier, un ambassadeur!... c'était grave...</p>
+officier, un ambassadeur!... c'était grave...</p>
-<p>&mdash;Rien ne l'a arrêté... mais il m'a fait une insulte
-plus irréparable... J'avais pu, en me dégageant,
-tirer mon épée... on m'a désarmé à temps.</p>
+<p>&mdash;Rien ne l'a arrêté... mais il m'a fait une insulte
+plus irréparable... J'avais pu, en me dégageant,
+tirer mon épée... on m'a désarmé à temps.</p>
-<p>&mdash;Et vous êtes parvenu à échapper à ses mamelucks,
-à sa vengeance?</p>
+<p>&mdash;Et vous êtes parvenu à échapper à ses mamelucks,
+à sa vengeance?</p>
-<p>&mdash;Oui, il m'a fait grâce! dit Neipperg d'une
+<p>&mdash;Oui, il m'a fait grâce! dit Neipperg d'une
voix sombre... je lui dois la vie... on allait me
fusiller... brusquement un secours m'est venu...
-on m'a permis de m'évader et j'ai dû promettre à
-la personne qui s'intéressait si fortement à moi
-de ne pas chercher à me venger, de ne pas tenter
-de nettoyer dans le sang de Napoléon mon
-honneur souillé!...</p>
+on m'a permis de m'évader et j'ai dû promettre à
+la personne qui s'intéressait si fortement à moi
+de ne pas chercher à me venger, de ne pas tenter
+de nettoyer dans le sang de Napoléon mon
+honneur souillé!...</p>
<p>&mdash;Vous tiendrez votre serment?...</p>
<div class="pagenum" id="Page_49">49</div>
<p>&mdash;Oui... je le dois!... dit avec effort Neipperg.
-J'ai promis... et devant témoin... encore!...</p>
+J'ai promis... et devant témoin... encore!...</p>
-<p>&mdash;Diable!... et ce témoin?...</p>
+<p>&mdash;Diable!... et ce témoin?...</p>
<p>&mdash;Une amie sans pareille... qui deux fois m'a
-sauvé la vie... la meilleure et la plus brave des
-femmes aussi, dans le sens héroïque du mot, la
-maréchale Lefebvre...</p>
+sauvé la vie... la meilleure et la plus brave des
+femmes aussi, dans le sens héroïque du mot, la
+maréchale Lefebvre...</p>
-<p>&mdash;Madame Sans-Gêne?... C'est elle qui a votre
-promesse de ne rien entreprendre contre Napoléon?...</p>
+<p>&mdash;Madame Sans-Gêne?... C'est elle qui a votre
+promesse de ne rien entreprendre contre Napoléon?...</p>
-<p>&mdash;Oui, c'est elle qui m'a arraché aux mamelucks
-de Napoléon, aux policiers de Rovigo, aux
-grenadiers du peloton d'exécution que devait
+<p>&mdash;Oui, c'est elle qui m'a arraché aux mamelucks
+de Napoléon, aux policiers de Rovigo, aux
+grenadiers du peloton d'exécution que devait
fournir son mari... Je lui ai promis, je tiendrai!
dit avec effort Neipperg... Si jamais vous voyez la
-maréchale...</p>
+maréchale...</p>
<p>&mdash;Je la connais un peu; je compte aller lui
-rendre mes devoirs aussitôt arrivé à Paris.</p>
+rendre mes devoirs aussitôt arrivé à Paris.</p>
-<p>&mdash;Dites-lui bien que je n'ai pas oublié mon serment...</p>
+<p>&mdash;Dites-lui bien que je n'ai pas oublié mon serment...</p>
-<p>&mdash;Je m'acquitterai très volontiers de ce message,
-mais, reprit-il après un court silence, la
-personne au nom de qui l'on a exigé de vous cette
-promesse, elle du moins pourra vous en délier?...</p>
+<p>&mdash;Je m'acquitterai très volontiers de ce message,
+mais, reprit-il après un court silence, la
+personne au nom de qui l'on a exigé de vous cette
+promesse, elle du moins pourra vous en délier?...</p>
<p>&mdash;Non!... elle n'autorisera jamais un acte direct
-de moi contre Napoléon... Hélas! pour moi
-surtout, la vie de cet homme est sacrée!... dit
+de moi contre Napoléon... Hélas! pour moi
+surtout, la vie de cet homme est sacrée!... dit
avec accablement Neipperg.</p>
<div class="pagenum" id="Page_50">50</div>
<p>Maubreuil pensa:</p>
-<p>&mdash;Ce gaillard-là n'est pas l'homme qu'il me
-faut! Il déteste Napoléon, plus que moi, pour
-d'autres motifs que moi... mais il a un fil à la
+<p>&mdash;Ce gaillard-là n'est pas l'homme qu'il me
+faut! Il déteste Napoléon, plus que moi, pour
+d'autres motifs que moi... mais il a un fil à la
patte!... quand il faudrait marcher, il resterait en
-route... Parbleu! Marie-Louise est là! il ne veut
+route... Parbleu! Marie-Louise est là! il ne veut
pas se rendre impossible en jetant entre lui et sa
-belle impératrice le cadavre de l'ogre corse... Eh!
+belle impératrice le cadavre de l'ogre corse... Eh!
eh! grogna-t-il en souriant, M. de Neipperg voudrait
-sans doute succéder à Napoléon... mais
-pas au même endroit que cet excellent comte de
-Provence... C'est le lit impérial et non le trône
-qui l'attire... Après tout, il a peut-être raison!...
+sans doute succéder à Napoléon... mais
+pas au même endroit que cet excellent comte de
+Provence... C'est le lit impérial et non le trône
+qui l'attire... Après tout, il a peut-être raison!...
Les femmes, c'est aussi dangereux que
les conspirations, et c'est quelquefois plus
-agréable!... Ne pensons plus à nous associer
+agréable!... Ne pensons plus à nous associer
M. de Neipperg; ce n'est qu'un amoureux, et il
-n'y a rien à entreprendre de sérieux en politique
-avec ses sensitifs-là... Au beau moment ils s'évanouissent
+n'y a rien à entreprendre de sérieux en politique
+avec ses sensitifs-là... Au beau moment ils s'évanouissent
ou se tuent... J'agirai seul!...</p>
-<p>Et Maubreuil, entamant avec énergie le plum-pudding
-succulent, dit à Neipperg, toujours
+<p>Et Maubreuil, entamant avec énergie le plum-pudding
+succulent, dit à Neipperg, toujours
sombre:</p>
<p>&mdash;Versez-moi, comte, un bon verre de ce vigoureux
whisky... nous en arroserons le pudding
-de Betsy et, selon la vieille mode française,
-nous choquerons nos verres à la chute, à la mort
+de Betsy et, selon la vieille mode française,
+nous choquerons nos verres à la chute, à la mort
du tyran!...</p>
<p>&mdash;La mort est le secret de la Providence, mais <span class="pagenum" id="Page_51">51</span>
-la chute de Napoléon dépend des hommes...
+la chute de Napoléon dépend des hommes...
Avant peu, nous y assisterons!...</p>
-<p>&mdash;Vraiment?... délicieux, ce whisky! il brûle
+<p>&mdash;Vraiment?... délicieux, ce whisky! il brûle
le gosier comme un fer rouge... Ah! vous croyez
que le Buonaparte n'en a pas pour longtemps?...
-dit Maubreuil d'un ton dégagé.</p>
+dit Maubreuil d'un ton dégagé.</p>
-<p>&mdash;J'en suis sûr!... vous ne voyez donc pas ce
-qui se prépare? L'Espagne est un volcan mal
-éteint qui de nouveau va faire éruption, ensevelissant
+<p>&mdash;J'en suis sûr!... vous ne voyez donc pas ce
+qui se prépare? L'Espagne est un volcan mal
+éteint qui de nouveau va faire éruption, ensevelissant
sous sa lave les meilleurs soldats de l'Empire...
-L'Angleterre a appris au Portugal à combattre
-et à vaincre ces légions réputées invincibles...
-l'Allemagne frémit, impatiente de chasser
-l'étranger... les poètes soufflent à la jeunesse
-l'amour de la patrie et le désir des vengeances...
-Napoléon va avoir bientôt devant lui, non plus
+L'Angleterre a appris au Portugal à combattre
+et à vaincre ces légions réputées invincibles...
+l'Allemagne frémit, impatiente de chasser
+l'étranger... les poètes soufflent à la jeunesse
+l'amour de la patrie et le désir des vengeances...
+Napoléon va avoir bientôt devant lui, non plus
une soldatesque plus ou moins aguerrie, cherchant
-à retrouver les secrètes tactiques du grand
-Frédéric, mais un peuple tout entier, debout,
+à retrouver les secrètes tactiques du grand
+Frédéric, mais un peuple tout entier, debout,
courant aux armes, comme autrefois votre France
de 1792...</p>
<p>&mdash;Ce sera dangereux!</p>
<p>&mdash;Ce sera terrible! Oh! le sublime spectacle!
-je l'attends... je le prépare! dit avec une sorte de
-fièvre orgueilleuse Neipperg; mais cela ne suffirait
-pas encore peut-être pour abattre le colosse.</p>
+je l'attends... je le prépare! dit avec une sorte de
+fièvre orgueilleuse Neipperg; mais cela ne suffirait
+pas encore peut-être pour abattre le colosse.</p>
-<p>&mdash;Que prévoyez-vous donc de plus?</p>
+<p>&mdash;Que prévoyez-vous donc de plus?</p>
-<p>&mdash;Un piège que Napoléon se tend à lui-même
-et où il tombera infailliblement...</p>
+<p>&mdash;Un piège que Napoléon se tend à lui-même
+et où il tombera infailliblement...</p>
<div class="pagenum" id="Page_52">52</div>
-<p>&mdash;Où est-il ce piège?</p>
+<p>&mdash;Où est-il ce piège?</p>
<p>&mdash;Au Nord!</p>
-<p>&mdash;La Russie?... Napoléon ferait-il cette folie?...
+<p>&mdash;La Russie?... Napoléon ferait-il cette folie?...
Le pensez-vous?</p>
-<p>&mdash;Elle est faite. Grisé par la gloire, la tête perdue
-comme les hommes au bord de la cuve où fermente
+<p>&mdash;Elle est faite. Grisé par la gloire, la tête perdue
+comme les hommes au bord de la cuve où fermente
le vin, se croyant tout permis, tout possible,
-le voilà tout prêt à provoquer l'empereur
+le voilà tout prêt à provoquer l'empereur
Alexandre...</p>
<p>&mdash;Son ancien ami? Mais S. M. Alexandre
-n'embrassa-t-elle pas Bonaparte à Erfurt?</p>
+n'embrassa-t-elle pas Bonaparte à Erfurt?</p>
-<p>&mdash;C'était pour apprendre à l'étrangler. Le czar
-est un Oriental, il sait se défendre avec la ruse.
-Napoléon, follement entraîné à propos de ce pauvre
-prince d'Oldenbourg, injustement arrêté, s'est
-emporté, en pleine réception, aux Tuileries,
+<p>&mdash;C'était pour apprendre à l'étrangler. Le czar
+est un Oriental, il sait se défendre avec la ruse.
+Napoléon, follement entraîné à propos de ce pauvre
+prince d'Oldenbourg, injustement arrêté, s'est
+emporté, en pleine réception, aux Tuileries,
contre l'empereur Alexandre... il a fait valoir
-devant Kouriakin, l'ambassadeur russe tout décontenancé,
-sa force, son génie, son prestige... il
-a ridiculement lâché mille vantardises... il a
-voulu faire peur de loin à l'ours du Nord...
-L'ours l'attirera, en marchant à reculons jusqu'au
-fond de sa caverne, et là le dévorera!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous jugez donc la guerre inévitable et devant
-se terminer par un désastre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui... heureusement pour la France, bientôt
-délivrée, pour l'Europe, débarrassée d'un
+devant Kouriakin, l'ambassadeur russe tout décontenancé,
+sa force, son génie, son prestige... il
+a ridiculement lâché mille vantardises... il a
+voulu faire peur de loin à l'ours du Nord...
+L'ours l'attirera, en marchant à reculons jusqu'au
+fond de sa caverne, et là le dévorera!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous jugez donc la guerre inévitable et devant
+se terminer par un désastre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... heureusement pour la France, bientôt
+délivrée, pour l'Europe, débarrassée d'un
cauchemar, pour le comte de Provence, avec qui
-j'ai échangé de nouvelles espérances et qui redonnera <span class="pagenum" id="Page_53">53</span>
-à votre malheureuse nation, avec la
-paix, le régime qui fit si longtemps son bonheur.</p>
+j'ai échangé de nouvelles espérances et qui redonnera <span class="pagenum" id="Page_53">53</span>
+à votre malheureuse nation, avec la
+paix, le régime qui fit si longtemps son bonheur.</p>
-<p>&mdash;Alors, vous serez vengé plus tôt que vous ne
-l'espériez? dit Maubreuil; tous mes compliments...</p>
+<p>&mdash;Alors, vous serez vengé plus tôt que vous ne
+l'espériez? dit Maubreuil; tous mes compliments...</p>
-<p>&mdash;Oh! j'étais à bout de forces, s'écria nerveusement
+<p>&mdash;Oh! j'étais à bout de forces, s'écria nerveusement
Neipperg... cet homme triomphait
-trop!... Songez donc qu'à tout instant je l'ai rencontré
+trop!... Songez donc qu'à tout instant je l'ai rencontré
devant moi, me barrant la route, me blessant,
m'accablant de l'insolence de sa fortune...
-aux préliminaires de Léoben, à Campo-Formio,
-où je me trouvais assistant M. de Cobentzel, plus
-tard à Vienne, enfin, dernièrement, à une époque
+aux préliminaires de Léoben, à Campo-Formio,
+où je me trouvais assistant M. de Cobentzel, plus
+tard à Vienne, enfin, dernièrement, à une époque
pour moi douloureuse...</p>
<p>&mdash;A Paris?</p>
-<p>&mdash;Oui... à Paris, à Compiègne aussi, dit avec
-émotion M. de Neipperg, partout j'ai rencontré
-Napoléon... Oh! je commençais à désespérer de
-ma revanche! Je ne pouvais prévoir ni à quelle
-époque ni de quelle façon il me serait permis de
-connaître la douceur de la vengeance; et, savez-vous,
+<p>&mdash;Oui... à Paris, à Compiègne aussi, dit avec
+émotion M. de Neipperg, partout j'ai rencontré
+Napoléon... Oh! je commençais à désespérer de
+ma revanche! Je ne pouvais prévoir ni à quelle
+époque ni de quelle façon il me serait permis de
+connaître la douceur de la vengeance; et, savez-vous,
fit en changeant brusquement d'attitude,
en modifiant le son de sa voix, en devenant
presque gai, le morne diplomate qui se mordait
-les lèvres de s'être montré si bavard, emporté par
-la haine, et d'avoir ainsi déshabillé son âme devant
+les lèvres de s'être montré si bavard, emporté par
+la haine, et d'avoir ainsi déshabillé son âme devant
cet inconnu, savez-vous, cher monsieur,
comment je la trompais, cette vengeance, toujours <span class="pagenum" id="Page_54">54</span>
-ajournée, de quelle façon je forçais ma haine à
+ajournée, de quelle façon je forçais ma haine à
patienter? Oh! c'est amusant et vous en rirez de
-franc c&oelig;ur avec moi!... Vous ne soupçonnez pas
+franc c&oelig;ur avec moi!... Vous ne soupçonnez pas
mon moyen, mon invention drolatique, et peu
majestueuse, j'en conviens; mais avec Jupiter-Scapin,
comme le faquin Joseph appelle son digne
-frère, un peu de comédie est de mise et la farce
-est tolérée... Voyons, trouvez-vous? devinez-vous?...</p>
+frère, un peu de comédie est de mise et la farce
+est tolérée... Voyons, trouvez-vous? devinez-vous?...</p>
<p>&mdash;Ma foi non!</p>
<p>&mdash;Eh bien! je vais vous apprendre mon tour...
Oh! pour vous ce sera pure folie, pour moi c'est
une satisfaction profonde, un assouvissement de
-tous les instants... Vous rirez peut-être... Cela
-me réjouira d'avoir un spectateur pour ma pantalonnade,
-dont Napoléon est le pitre!...</p>
+tous les instants... Vous rirez peut-être... Cela
+me réjouira d'avoir un spectateur pour ma pantalonnade,
+dont Napoléon est le pitre!...</p>
-<p>Et Neipperg, devenu tout à fait joyeux, de l'air
-d'un écolier achevant une niche, se leva, ouvrit la
+<p>Et Neipperg, devenu tout à fait joyeux, de l'air
+d'un écolier achevant une niche, se leva, ouvrit la
porte et cria par deux fois:</p>
-<p>&mdash;Napoléon!... Napoléon!...</p>
+<p>&mdash;Napoléon!... Napoléon!...</p>
<p>&mdash;Est-il fou? pensa Maubreuil, ou bien est-ce
le whisky de mistress Betsy qui lui chauffe la
-tête?</p>
+tête?</p>
<p>&mdash;Vous allez voir... c'est fort plaisant! dit
Neipperg se tournant vers Maubreuil... Regardez!...
-écoutez!...</p>
+écoutez!...</p>
<p>Alors, dans l'embrasure de la porte, se dessina
-une silhouette étrange...</p>
+une silhouette étrange...</p>
-<p>La lueur rougeâtre des bûches calcinées s'éteignant <span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
-dans l'âtre, et la flamme frissonnante des
+<p>La lueur rougeâtre des bûches calcinées s'éteignant <span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
+dans l'âtre, et la flamme frissonnante des
chandelles fumeuses dont le suif coulant se figeait
en stalactites jaunes sur le cuivre des flambeaux,
-éclairaient l'apparition fantastique...</p>
+éclairaient l'apparition fantastique...</p>
-<p>Sur le seuil, s'avançait lentement, un peu
-voûté, le front légèrement incliné, les mains
-croisées derrière le dos, un homme enveloppé de
-la redingote grise, coiffé du petit chapeau, avec
+<p>Sur le seuil, s'avançait lentement, un peu
+voûté, le front légèrement incliné, les mains
+croisées derrière le dos, un homme enveloppé de
+la redingote grise, coiffé du petit chapeau, avec
l'habit vert traditionnel, le gilet blanc, la culotte
-de casimir, les bottes... Rien ne manquait à
+de casimir, les bottes... Rien ne manquait à
l'exactitude du costume.</p>
-<p>&mdash;Pardieu! l'on dirait l'empereur Napoléon en
+<p>&mdash;Pardieu! l'on dirait l'empereur Napoléon en
personne! murmurait Maubreuil surpris, et il
-ajouta en lui-même: L'amour aura rendu fou ce
+ajouta en lui-même: L'amour aura rendu fou ce
galant Autrichien... Que diable signifie cette
mascarade?...</p>
<p>&mdash;Vous n'avez pas tout vu, dit Neipperg avec
-un sourire où se mêlait une expression vive de
+un sourire où se mêlait une expression vive de
haine rayonnante, regardez bien, monsieur de
-Maubreuil... Allons! Napoléon, fais la révérence
-à monsieur! commanda-t-il ensuite du ton d'un
-montreur de bêtes.</p>
+Maubreuil... Allons! Napoléon, fais la révérence
+à monsieur! commanda-t-il ensuite du ton d'un
+montreur de bêtes.</p>
-<p>L'apparition se décoiffa et fit deux ou trois profonds
-saluts de théâtre.</p>
+<p>L'apparition se décoiffa et fit deux ou trois profonds
+saluts de théâtre.</p>
-<p>Quand le personnage énigmatique eut remué
-la tête et que ses traits, bien éclairés en face,
-apparurent dans leur réalité à Maubreuil, celui-ci
-poussa un cri de stupéfaction:</p>
+<p>Quand le personnage énigmatique eut remué
+la tête et que ses traits, bien éclairés en face,
+apparurent dans leur réalité à Maubreuil, celui-ci
+poussa un cri de stupéfaction:</p>
-<p>&mdash;Oh! quelle ressemblance inouïe! murmura-t-il... <span class="pagenum" id="Page_56">56</span>
+<p>&mdash;Oh! quelle ressemblance inouïe! murmura-t-il... <span class="pagenum" id="Page_56">56</span>
Vraiment, si je ne savais que nous sommes
-à la comédie et que vous m'offrez un spectacle
+à la comédie et que vous m'offrez un spectacle
inattendu et curieux, monsieur le comte, je jurerais
-que l'empereur Napoléon en personne se
-trouve présentement avec vous et moi au Chêne-Royal...</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas que ce misérable, ce coquin
-que j'ai ramassé dans les bouges de Londres,
-mêlé aux pires voleurs et aux prostituées de
-Whitechapel, ressemble à s'y méprendre à votre
-glorieux empereur?... Avance un peu, drôle, dit
+que l'empereur Napoléon en personne se
+trouve présentement avec vous et moi au Chêne-Royal...</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que ce misérable, ce coquin
+que j'ai ramassé dans les bouges de Londres,
+mêlé aux pires voleurs et aux prostituées de
+Whitechapel, ressemble à s'y méprendre à votre
+glorieux empereur?... Avance un peu, drôle, dit
Neipperg haussant la voix, puisque la nature a
-fait de toi l'image vivante du scélérat couronné
-que je n'ai pas encore traité comme il le mérite,
+fait de toi l'image vivante du scélérat couronné
+que je n'ai pas encore traité comme il le mérite,
approche, et qu'il subisse en effigie, sur ta vile
-personne, le commencement du châtiment qui se
-prépare pour lui... Allons! ton derrière, Napoléon!...</p>
+personne, le commencement du châtiment qui se
+prépare pour lui... Allons! ton derrière, Napoléon!...</p>
-<p>Et Neipperg, ivre de fureur, surexcité par sa
+<p>Et Neipperg, ivre de fureur, surexcité par sa
passion, dans un coup de folie que provoquait
-chez lui, chaque fois qu'elle se présentait, l'apparition
-de son rival, se précipita sur l'infortuné
+chez lui, chaque fois qu'elle se présentait, l'apparition
+de son rival, se précipita sur l'infortuné
sosie, qui courbait comiquement les reins. Il lui
-appliqua alors un grand coup de pied au derrière
-en répétant dans une obsession vindicative et
+appliqua alors un grand coup de pied au derrière
+en répétant dans une obsession vindicative et
brutale:</p>
-<p>&mdash;Tiens, voilà ton salaire, Napoléon!... Misérable
-Napoléon... Lâche Napoléon!... Tiens!
-Tiens! Voilà pour toi!...</p>
+<p>&mdash;Tiens, voilà ton salaire, Napoléon!... Misérable
+Napoléon... Lâche Napoléon!... Tiens!
+Tiens! Voilà pour toi!...</p>
<div class="pagenum" id="Page_57">57</div>
-<p>Et il retomba épuisé, soulagé, dans son fauteuil.</p>
+<p>Et il retomba épuisé, soulagé, dans son fauteuil.</p>
-<p>Maubreuil, en assistant à cette scène où il y
-avait comme l'aberration de la haine et de la colère,
-réfléchissait profondément.</p>
+<p>Maubreuil, en assistant à cette scène où il y
+avait comme l'aberration de la haine et de la colère,
+réfléchissait profondément.</p>
-<p>Une idée étrange aussi, un projet vague mais
+<p>Une idée étrange aussi, un projet vague mais
attirant, se dessinait dans son esprit inventif...</p>
<p>Il dissimula sous un sourire approbatif la combinaison,
-probablement scélérate, qui se développait
+probablement scélérate, qui se développait
dans son cerveau.</p>
-<p>L'homme cependant qui avait servi à tromper
-la jalouse animosité de l'amoureux de Marie-Louise
-s'était redressé; comme un acteur qui,
-son rôle fini, s'en vient avec ses camarades familièrement
-causer et boire, déposant la couronne
-du roi ou le poignard du traître, il s'approcha de
-la table, prit sans façon un gobelet, y versa une
-large lampée de whisky, l'avala, et reposa le
-verre en disant à Neipperg:</p>
-
-<p>&mdash;Votre Honneur a tapé un peu fort aujourd'hui...
-Votre Honneur était en verve... C'est
-sans doute la présence de monsieur qui la disposait
+<p>L'homme cependant qui avait servi à tromper
+la jalouse animosité de l'amoureux de Marie-Louise
+s'était redressé; comme un acteur qui,
+son rôle fini, s'en vient avec ses camarades familièrement
+causer et boire, déposant la couronne
+du roi ou le poignard du traître, il s'approcha de
+la table, prit sans façon un gobelet, y versa une
+large lampée de whisky, l'avala, et reposa le
+verre en disant à Neipperg:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Honneur a tapé un peu fort aujourd'hui...
+Votre Honneur était en verve... C'est
+sans doute la présence de monsieur qui la disposait
si bien... Avec la permission de Votre Honneur,
je prendrai un second verre de whisky... et
puis j'aurais grand besoin que Votre Honneur me
-fît l'avance de ma guinée d'après-demain... celle
-d'hier était dans la poche de mon gilet, en mauvais
-état sans doute, elle a dû tomber sur le chemin...
-la guinée d'aujourd'hui, je l'avais mise <span class="pagenum" id="Page_58">58</span>
-par précaution dans la poche de ma culotte... elle
-n'était probablement pas en meilleur état, cette
+fît l'avance de ma guinée d'après-demain... celle
+d'hier était dans la poche de mon gilet, en mauvais
+état sans doute, elle a dû tomber sur le chemin...
+la guinée d'aujourd'hui, je l'avais mise <span class="pagenum" id="Page_58">58</span>
+par précaution dans la poche de ma culotte... elle
+n'était probablement pas en meilleur état, cette
poche maudite, que celle du gilet, et ma seconde
-guinée aura rejoint la première sur la route...</p>
-
-<p>Neipperg, avançant le bras, fit un mouvement
-vague. Il n'écoutait pas ce que lui débitait cet
-homme, méprisable sosie sur lequel il passait sa
-colère et dérivait sa haine. Son explosion de
-fureur passée, il redevenait sombre, un peu honteux
-de l'excentricité de sa vengeance par procuration.
+guinée aura rejoint la première sur la route...</p>
+
+<p>Neipperg, avançant le bras, fit un mouvement
+vague. Il n'écoutait pas ce que lui débitait cet
+homme, méprisable sosie sur lequel il passait sa
+colère et dérivait sa haine. Son explosion de
+fureur passée, il redevenait sombre, un peu honteux
+de l'excentricité de sa vengeance par procuration.
Il se disait: Ce comte de Maubreuil va
-avoir une singulière opinion de moi! Bah! J'avais
-besoin d'un témoin pour cette petite exécution en
-effigie... Si d'aventure la chose s'ébruite, on se
-moquera un peu de moi, à Paris et à Londres, on
+avoir une singulière opinion de moi! Bah! J'avais
+besoin d'un témoin pour cette petite exécution en
+effigie... Si d'aventure la chose s'ébruite, on se
+moquera un peu de moi, à Paris et à Londres, on
me traitera de fou, de maniaque, mais on se
-moquera bien davantage de Napoléon!...</p>
+moquera bien davantage de Napoléon!...</p>
<p>Et cette perspective rassurait Neipperg et ne
lui faisait nullement regretter l'incartade accomplie
-en la présence de Maubreuil.</p>
+en la présence de Maubreuil.</p>
-<p>L'aventurier cependant, qui n'avait pas cessé
-de fixer son regard sur l'étonnant ménechme de
-l'Empereur, dit tout à coup, quand Neipperg eut
-congédié le plastron après lui avoir donné la
-guinée qu'il implorait:</p>
+<p>L'aventurier cependant, qui n'avait pas cessé
+de fixer son regard sur l'étonnant ménechme de
+l'Empereur, dit tout à coup, quand Neipperg eut
+congédié le plastron après lui avoir donné la
+guinée qu'il implorait:</p>
<p>&mdash;Je vais vous faire une proposition, monsieur
de Neipperg...</p>
<p>&mdash;Laquelle? dit celui-ci comme sortant d'un
-rêve.</p>
+rêve.</p>
<div class="pagenum" id="Page_59">59</div>
-<p>&mdash;Il faut me céder Napoléon... votre Napoléon,
-bien entendu, ce drôle enfin!</p>
+<p>&mdash;Il faut me céder Napoléon... votre Napoléon,
+bien entendu, ce drôle enfin!</p>
<p>&mdash;Qu'en voulez-vous faire?... voudriez-vous
lui administrer, vous aussi, une correction qui
soulage et permet de trouver le temps moins long
-du châtiment effectif?</p>
+du châtiment effectif?</p>
<p>&mdash;Il y a beaucoup mieux...</p>
<p>&mdash;Quoi donc?...</p>
<p>&mdash;Permettez-moi de vous demander quelques
-semaines de crédit... Si vous m'accordez votre
-Napoléon, oh! moyennant le remboursement
-d'une partie de ce que son entretien et sa livrée
-vous ont déjà coûté, je vous donne ma parole de
+semaines de crédit... Si vous m'accordez votre
+Napoléon, oh! moyennant le remboursement
+d'une partie de ce que son entretien et sa livrée
+vous ont déjà coûté, je vous donne ma parole de
gentilhomme que votre vengeance n'en ira que
-plus vite, n'en sera que plus complète...</p>
+plus vite, n'en sera que plus complète...</p>
<p>&mdash;Quel projet avez-vous donc?</p>
<p>&mdash;Je ne puis aujourd'hui vous l'expliquer...
-mais vous apprendrez bientôt, comme tout l'univers,
-le résultat de l'entreprise que je vais tenter
+mais vous apprendrez bientôt, comme tout l'univers,
+le résultat de l'entreprise que je vais tenter
avec l'aide de cet admirable coquin... Vous consentez,
monsieur le comte?...</p>
<p>&mdash;Emmenez-le donc, dit Neipperg, s'il peut
-contribuer à nous venger du bandit corse... aussi
-bien je devais me séparer de ce ruffian dont la
-nature a fait le jumeau de Napoléon... Je l'avais
-rencontré dans une taverne infâme de Whitechapel
-où je cherchais à recruter quelques gaillards
+contribuer à nous venger du bandit corse... aussi
+bien je devais me séparer de ce ruffian dont la
+nature a fait le jumeau de Napoléon... Je l'avais
+rencontré dans une taverne infâme de Whitechapel
+où je cherchais à recruter quelques gaillards
sans scrupules pour parcourir les routes de France
-où circulent les courriers...</p>
+où circulent les courriers...</p>
<div class="pagenum" id="Page_60">60</div>
-<p>&mdash;Ah! oui!... ces compagnons qui arrêtent les
+<p>&mdash;Ah! oui!... ces compagnons qui arrêtent les
malles-postes, et vident les sacoches contenant les
-dépêches sans négliger les envois d'argent aux
-armées?... des gens précieux, bien qu'ils oublient
-trop souvent de transmettre aux comités royalistes
-le numéraire saisi avec les dépêches... Et
-ce garçon était de ces braves?</p>
+dépêches sans négliger les envois d'argent aux
+armées?... des gens précieux, bien qu'ils oublient
+trop souvent de transmettre aux comités royalistes
+le numéraire saisi avec les dépêches... Et
+ce garçon était de ces braves?</p>
<p>&mdash;Non pas!... Un simple grime, un acteur de
-bas étage, courant les tavernes et, pour quelques
-shillings, distrayant les habitués de ces repaires...
+bas étage, courant les tavernes et, pour quelques
+shillings, distrayant les habitués de ces repaires...
Au cours de ses gambades et de ses chansons, il
-vint à parodier l'allure et l'attitude de Napoléon...
-Bien qu'il se fût barbouillé entièrement le visage
-de noir de fumée, je fus frappé de sa ressemblance
-étrange, prodigieuse avec mon ennemi... l'idée
-baroque me vint alors de l'engager à mon service:
-je lui achetai une défroque rappelant celle de
+vint à parodier l'allure et l'attitude de Napoléon...
+Bien qu'il se fût barbouillé entièrement le visage
+de noir de fumée, je fus frappé de sa ressemblance
+étrange, prodigieuse avec mon ennemi... l'idée
+baroque me vint alors de l'engager à mon service:
+je lui achetai une défroque rappelant celle de
l'homme dont il portait sur sa face la physionomie,
-et je m'amusai à le garder ainsi près de moi,
-durant mon séjour en Angleterre... Je suis à la
+et je m'amusai à le garder ainsi près de moi,
+durant mon séjour en Angleterre... Je suis à la
veille de repartir... je ne puis dans le voyage
-que j'entreprends, et, surtout, dans le milieu où
-je dois agir, traîner derrière moi un aussi compromettant
+que j'entreprends, et, surtout, dans le milieu où
+je dois agir, traîner derrière moi un aussi compromettant
portrait... Je vous abandonne donc,
-très volontiers, mon cher comte, le peu honorable
+très volontiers, mon cher comte, le peu honorable
Samuel Barker... puisse-t-il vous procurer,
-comme à moi, d'agréables moments de satisfaction!...
+comme à moi, d'agréables moments de satisfaction!...
Mais il se fait tard et nos lits nous
attendent!</p>
<div class="pagenum" id="Page_61">61</div>
-<p>Et Neipperg se leva, après avoir tendu la main
-à Maubreuil.</p>
+<p>Et Neipperg se leva, après avoir tendu la main
+à Maubreuil.</p>
<p>&mdash;Merci, comte, de votre cadeau!... Oh! vous
-ne tarderez pas à avoir des nouvelles de Samuel
-Barker... ce singulier acteur, dirigé par moi,
-me paraît destiné à un véritable succès dramatique...</p>
+ne tarderez pas à avoir des nouvelles de Samuel
+Barker... ce singulier acteur, dirigé par moi,
+me paraît destiné à un véritable succès dramatique...</p>
<p>&mdash;Que comptez-vous donc lui faire jouer?
sera-ce un personnage comique?...</p>
-<p>&mdash;Un rôle tragique...</p>
+<p>&mdash;Un rôle tragique...</p>
-<p>&mdash;Diable!... vous m'intriguez! et Napoléon,
+<p>&mdash;Diable!... vous m'intriguez! et Napoléon,
pas ce coquin-ci, l'autre, le vrai, le pire?...</p>
<p>&mdash;Oh! je ne l'oublie pas... D'autres que moi
-pensent aussi à lui. Il y a en ce moment à Paris,
-dans les prisons, en province, dans divers régiments,
-dit Maubreuil avec gravité, de braves
-jeunes gens exaltés et quelques conspirateurs
-émérites qui attendent, eux aussi, la délivrance
+pensent aussi à lui. Il y a en ce moment à Paris,
+dans les prisons, en province, dans divers régiments,
+dit Maubreuil avec gravité, de braves
+jeunes gens exaltés et quelques conspirateurs
+émérites qui attendent, eux aussi, la délivrance
de la France!... Ils tablent sur des projets audacieux,
-mais impraticables ou dont la réussite
-paraît invraisemblable.</p>
+mais impraticables ou dont la réussite
+paraît invraisemblable.</p>
-<p>&mdash;Vous ne croyez pas au succès de ces conspirations
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas au succès de ces conspirations
militaires?</p>
-<p>&mdash;Moi, pas du tout, répondit froidement Maubreuil.
-J'aurai plus de fonds à faire sur cette
-guerre que vous prévoyez... La Russie est un
+<p>&mdash;Moi, pas du tout, répondit froidement Maubreuil.
+J'aurai plus de fonds à faire sur cette
+guerre que vous prévoyez... La Russie est un
pays redoutable, inconnu, dont on ignore les
-forces réelles, les ressources, les défenses... Vous
-avez peut-être de ce côté quelque chance...</p>
+forces réelles, les ressources, les défenses... Vous
+avez peut-être de ce côté quelque chance...</p>
<div class="pagenum" id="Page_62">62</div>
<p>&mdash;C'est, si je ne me trompe, l'espoir du comte
de Provence...</p>
-<p>&mdash;Notre prince a aussi une autre espérance...</p>
+<p>&mdash;Notre prince a aussi une autre espérance...</p>
-<p>&mdash;Il vous l'a confiée?...</p>
+<p>&mdash;Il vous l'a confiée?...</p>
-<p>&mdash;Je l'ai devinée...</p>
+<p>&mdash;Je l'ai devinée...</p>
<p>&mdash;Et de quelle nature?...</p>
-<p>&mdash;Impossible même de vous en donner l'ombre
-d'une idée... Sachez cependant que pour la
-réaliser,&mdash;oh! je n'ai pas encore dans ma
-tête tout le plan de la pièce,&mdash;mais votre
-Samuel Barker y aura un rôle important qu'il
-remplira, j'en suis sûr, consciencieusement...
+<p>&mdash;Impossible même de vous en donner l'ombre
+d'une idée... Sachez cependant que pour la
+réaliser,&mdash;oh! je n'ai pas encore dans ma
+tête tout le plan de la pièce,&mdash;mais votre
+Samuel Barker y aura un rôle important qu'il
+remplira, j'en suis sûr, consciencieusement...
d'autant plus qu'il n'en saura le premier mot!...
Bonne nuit, monsieur de Neipperg, et merci de
l'instrument que vous venez de me confier en
-la personne du très peu recommandable Sam
+la personne du très peu recommandable Sam
Barker...</p>
<p>&mdash;Un instrument, dites-vous?</p>
@@ -2303,283 +2264,283 @@ mylord</i>!...</p>
<p>&mdash;Vraiment, ce comte de Maubreuil est plus
excentrique, plus fou que moi!... Parfait gentleman
-d'ailleurs et détestant cordialement Napoléon,
+d'ailleurs et détestant cordialement Napoléon,
murmura Neipperg, regardant l'aventurier
-s'éloigner dans le corridor, précédé du digne Billy
-Chestnut passablement gris, et portant un candélabre
-avec un balancement inquiétant, comme si <span class="pagenum" id="Page_63">63</span>
-le plancher de l'auberge eût été le pont d'un
+s'éloigner dans le corridor, précédé du digne Billy
+Chestnut passablement gris, et portant un candélabre
+avec un balancement inquiétant, comme si <span class="pagenum" id="Page_63">63</span>
+le plancher de l'auberge eût été le pont d'un
navire.</p>
-<p>Et Neipperg ajouta en pénétrant dans sa
+<p>Et Neipperg ajouta en pénétrant dans sa
chambre:</p>
-<p>&mdash;Que diable veut-il faire de ce faux Napoléon?</p>
+<p>&mdash;Que diable veut-il faire de ce faux Napoléon?</p>
<h2 id="Page_64"><a href="#toc">IV</a><br />
<small>MAMAN QUIOU</small></h2>
-<p>Le roi de Rome était né au milieu des acclamations
-de l'armée et des bons souhaits du
-peuple, auxquels répondaient sourdement des
-imprécations et des appels à la mort, dans les
+<p>Le roi de Rome était né au milieu des acclamations
+de l'armée et des bons souhaits du
+peuple, auxquels répondaient sourdement des
+imprécations et des appels à la mort, dans les
rangs des royalistes et des agents de l'Angleterre.</p>
-<p>Quelques républicains, du genre de Malet,
+<p>Quelques républicains, du genre de Malet,
maudissaient la venue de cet enfant qui consolidait
-l'édifice impérial.</p>
-
-<p>Mais l'immense majorité de la nation éprouvait
-joie et confiance en voyant Napoléon, radieux,
-tenir dans ses bras, comme un nouveau trophée
-de gloire et d'espérance, ce fils qui pour lui devait
-s'appeler Napoléon le Désiré.</p>
-
-<p>La félicité paternelle n'étourdit pas Napoléon
-au point de lui faire négliger l'éducation toute
-spéciale de son héritier. On dut le préparer dès
-le plus jeune âge au rôle d'empereur qu'il lui <span class="pagenum" id="Page_65">65</span>
-faudrait un jour tenir, quand son père ne serait
-plus là et qu'il s'agirait de contenir vingt peuples
-alliés, rassemblés sous les aigles françaises, lorsqu'il
+l'édifice impérial.</p>
+
+<p>Mais l'immense majorité de la nation éprouvait
+joie et confiance en voyant Napoléon, radieux,
+tenir dans ses bras, comme un nouveau trophée
+de gloire et d'espérance, ce fils qui pour lui devait
+s'appeler Napoléon le Désiré.</p>
+
+<p>La félicité paternelle n'étourdit pas Napoléon
+au point de lui faire négliger l'éducation toute
+spéciale de son héritier. On dut le préparer dès
+le plus jeune âge au rôle d'empereur qu'il lui <span class="pagenum" id="Page_65">65</span>
+faudrait un jour tenir, quand son père ne serait
+plus là et qu'il s'agirait de contenir vingt peuples
+alliés, rassemblés sous les aigles françaises, lorsqu'il
lui appartiendrait d'administrer l'Europe
des bouches de l'Escaut aux confins des steppes
de la Dalmatie, et de maintenir, avec la paix, les
-conquêtes et la gloire dans la succession du moderne
-Charlemagne. O rêves magnifiques! ô
+conquêtes et la gloire dans la succession du moderne
+Charlemagne. O rêves magnifiques! ô
splendeurs illusoires d'un mirage menteur, entrevu
-à côté de ce berceau, où, dans les dentelles,
-dormait celui qu'on supposait encore l'héritier
-désigné de la moitié du globe.</p>
+à côté de ce berceau, où, dans les dentelles,
+dormait celui qu'on supposait encore l'héritier
+désigné de la moitié du globe.</p>
-<p>Une gouvernante fut donnée au jeune prince.
-Elle se trouvait être une femme de rare mérite,
+<p>Une gouvernante fut donnée au jeune prince.
+Elle se trouvait être une femme de rare mérite,
madame de Montesquiou,&mdash;<i>maman Quiou</i>,
comme l'appelait le petit roi en son parler enfantin.</p>
<p>Madame de Montesquiou n'eut pas l'heur de
-plaire à Marie-Louise. Celle-ci réservait toutes
-ses faveurs à madame de Montebello, dont elle
-avait utilisé la complaisance lors de l'aventure
-de Neipperg, et la veuve de Lannes était jalouse
+plaire à Marie-Louise. Celle-ci réservait toutes
+ses faveurs à madame de Montebello, dont elle
+avait utilisé la complaisance lors de l'aventure
+de Neipperg, et la veuve de Lannes était jalouse
de la gouvernante.</p>
-<p>Bonne, attentive, dévouée, madame de Montesquiou
-remplaça Marie-Louise auprès du fils de
-Napoléon, car l'Impératrice n'eut jamais qu'une
-affection fort modérée pour son enfant. Elle le
-voyait à peine dix minutes par jour et encore
+<p>Bonne, attentive, dévouée, madame de Montesquiou
+remplaça Marie-Louise auprès du fils de
+Napoléon, car l'Impératrice n'eut jamais qu'une
+affection fort modérée pour son enfant. Elle le
+voyait à peine dix minutes par jour et encore
trouvait-elle le moyen d'effrayer et de faire crier <span class="pagenum" id="Page_66">66</span>
-le bébé, lorsqu'elle venait l'embrasser en descendant
-de cheval, balançant sur sa grosse tête
+le bébé, lorsqu'elle venait l'embrasser en descendant
+de cheval, balançant sur sa grosse tête
un lourd panache de plumes d'autruche.</p>
-<p>La véritable mère du roi de Rome fut maman
+<p>La véritable mère du roi de Rome fut maman
Quiou.</p>
-<p>Elle s'était efforcée de réprimer le caractère
+<p>Elle s'était efforcée de réprimer le caractère
volontaire et irritable de son pupille, subissant
-la formidable hérédité paternelle. Des consignes
-sévères avaient été données pour que le jeune
-prince ne pût jamais sortir sans être accompagné
+la formidable hérédité paternelle. Des consignes
+sévères avaient été données pour que le jeune
+prince ne pût jamais sortir sans être accompagné
de sa gouvernante.</p>
<p>Un matin que l'enfant blond accourait seul vers
-le cabinet de l'Empereur, il trouva la porte fermée.</p>
+le cabinet de l'Empereur, il trouva la porte fermée.</p>
<p>&mdash;Ouvrez-moi! je veux voir papa!... dit-il avec
-un petit ton impératif à l'huissier qui répondit:</p>
+un petit ton impératif à l'huissier qui répondit:</p>
-<p>&mdash;Sire, je ne puis ouvrir à Votre Majesté...</p>
+<p>&mdash;Sire, je ne puis ouvrir à Votre Majesté...</p>
<p>&mdash;Pourquoi cela? je suis le petit roi!</p>
-<p>&mdash;Mais Votre Majesté est toute seule, je ne puis
+<p>&mdash;Mais Votre Majesté est toute seule, je ne puis
lui ouvrir!</p>
-<p>Le jeune Napoléon ne dit rien. Ses yeux se
+<p>Le jeune Napoléon ne dit rien. Ses yeux se
remplirent de larmes. Il attendit, immobile, madame
-de Montesquiou, qu'il avait devancée dans
+de Montesquiou, qu'il avait devancée dans
sa course. Quand la gouvernante arriva, il lui
-saisit la main et dit à l'huissier:</p>
+saisit la main et dit à l'huissier:</p>
<p>&mdash;Ouvrez, maintenant! le petit roi le veut!...</p>
-<p>Alors l'huissier, s'inclinant, ouvrit la porte à
-deux battants et annonça:</p>
+<p>Alors l'huissier, s'inclinant, ouvrit la porte à
+deux battants et annonça:</p>
-<p>&mdash;Sa Majesté le roi de Rome!...</p>
+<p>&mdash;Sa Majesté le roi de Rome!...</p>
-<p>Il entra, tout impressionné, dans le cabinet <span class="pagenum" id="Page_67">67</span>
-impérial et courut se jeter dans les bras de son
-père.</p>
+<p>Il entra, tout impressionné, dans le cabinet <span class="pagenum" id="Page_67">67</span>
+impérial et courut se jeter dans les bras de son
+père.</p>
-<p>Le conseil finissait. Il y avait là tous les ministres.</p>
+<p>Le conseil finissait. Il y avait là tous les ministres.</p>
-<p>Napoléon, bien qu'ému à l'approche de son
-fils, se contint, prit un air sévère et dit:</p>
+<p>Napoléon, bien qu'ému à l'approche de son
+fils, se contint, prit un air sévère et dit:</p>
-<p>&mdash;Vous n'avez pas salué, Sire!... Allons! saluez
-ces messieurs!... Les Français ne voudraient jamais
+<p>&mdash;Vous n'avez pas salué, Sire!... Allons! saluez
+ces messieurs!... Les Français ne voudraient jamais
de vous pour leur empereur si vous manquiez
de politesse!...</p>
-<p>L'enfant rougit, s'arrêta, et de sa petite main
+<p>L'enfant rougit, s'arrêta, et de sa petite main
envoya un gracieux baiser aux ministres.</p>
-<p>L'Empereur, dont le sourire remplaça la sévérité
+<p>L'Empereur, dont le sourire remplaça la sévérité
apparente, prit alors le petit roi dans ses
-bras et dit à ses ministres:</p>
+bras et dit à ses ministres:</p>
-<p>&mdash;J'espère, messieurs, qu'on ne dira pas que
-je néglige l'éducation de mon fils... Il sait très
-bien sa civilité puérile et honnête...</p>
+<p>&mdash;J'espère, messieurs, qu'on ne dira pas que
+je néglige l'éducation de mon fils... Il sait très
+bien sa civilité puérile et honnête...</p>
<p>Le roi de Rome alors expliqua le motif de sa
brusque venue.</p>
<p>Il se promenait dans le jardin des Tuileries avec
-sa gouvernante, à l'heure du conseil, quand une
-femme en deuil, accompagnée d'un jeune garçon
-à peu près de son âge, vivement s'était approchée
-malgré les gardes et avait fait tendre par son
-enfant une pétition que le petit roi avait prise.</p>
+sa gouvernante, à l'heure du conseil, quand une
+femme en deuil, accompagnée d'un jeune garçon
+à peu près de son âge, vivement s'était approchée
+malgré les gardes et avait fait tendre par son
+enfant une pétition que le petit roi avait prise.</p>
-<p>&mdash;Remettez cela à l'Empereur, avait dit la
+<p>&mdash;Remettez cela à l'Empereur, avait dit la
femme; c'est de la part de la veuve d'un de ses
soldats!...</p>
<div class="pagenum" id="Page_68">68</div>
-<p>La sensibilité du prince avait été émue par
-l'aspect de cette mère et de cet enfant aux sombres
-vêtements, et il avait grande hâte de remettre
-la pétition à son père.</p>
+<p>La sensibilité du prince avait été émue par
+l'aspect de cette mère et de cet enfant aux sombres
+vêtements, et il avait grande hâte de remettre
+la pétition à son père.</p>
-<p>&mdash;Tiens, papa, dit-il avec gravité, le salut aux
-ministres accompli, voilà ce que m'a donné pour
-toi un petit garçon dans le jardin. Il est habillé
-tout en noir. Son papa a été tué à la guerre et sa
+<p>&mdash;Tiens, papa, dit-il avec gravité, le salut aux
+ministres accompli, voilà ce que m'a donné pour
+toi un petit garçon dans le jardin. Il est habillé
+tout en noir. Son papa a été tué à la guerre et sa
maman demande une pension... je la lui ai promise!...</p>
-<p>&mdash;Ah! mon gaillard, tu donnes déjà des pensions,
+<p>&mdash;Ah! mon gaillard, tu donnes déjà des pensions,
toi!... Diable! tu commences de bonne
-heure!... Enfin, c'est accordé... là, es-tu content?...</p>
+heure!... Enfin, c'est accordé... là, es-tu content?...</p>
-<p>Et Napoléon, serrant son fils contre sa poitrine,
+<p>Et Napoléon, serrant son fils contre sa poitrine,
l'embrassa longuement.</p>
-<p>A l'époque où reprend notre récit, le roi de
-Rome n'est pas encore en âge de solliciter et
-d'obtenir des pensions pour ses protégés. Ce n'est
-qu'un bel enfant blond, promenant sa royauté en
-cheveux bouclés, dans une petite calèche traînée
-par des moutons habilement dressés par Franconi,
-à la grande joie des promeneurs des Tuileries.</p>
+<p>A l'époque où reprend notre récit, le roi de
+Rome n'est pas encore en âge de solliciter et
+d'obtenir des pensions pour ses protégés. Ce n'est
+qu'un bel enfant blond, promenant sa royauté en
+cheveux bouclés, dans une petite calèche traînée
+par des moutons habilement dressés par Franconi,
+à la grande joie des promeneurs des Tuileries.</p>
<p>Au retour de la promenade, la gouvernante,
qui savait que l'Empereur, lorsqu'il avait un
instant de libre, ne manquait jamais de lui faire
-signe pour qu'elle lui amenât son fils, qu'il caressait
-avec effusion, et qu'il gardait auprès de lui
+signe pour qu'elle lui amenât son fils, qu'il caressait
+avec effusion, et qu'il gardait auprès de lui
durant quelques instants, prolongea son attente
-sous les fenêtres du cabinet impérial.</p>
+sous les fenêtres du cabinet impérial.</p>
<div class="pagenum" id="Page_69">69</div>
-<p>Napoléon, tout en dictant à son secrétaire Méneval,
-allait et venait, de la cheminée à la fenêtre
-de la pièce, selon son habitude.</p>
+<p>Napoléon, tout en dictant à son secrétaire Méneval,
+allait et venait, de la cheminée à la fenêtre
+de la pièce, selon son habitude.</p>
-<p>Il aperçut la gouvernante, et, aussitôt, interrompant
-la dictée, il lui fit signe de monter.</p>
+<p>Il aperçut la gouvernante, et, aussitôt, interrompant
+la dictée, il lui fit signe de monter.</p>
-<p>Après avoir étreint avec amour son fils, l'Empereur
-fit un signe comme pour congédier madame
+<p>Après avoir étreint avec amour son fils, l'Empereur
+fit un signe comme pour congédier madame
de Montesquiou et son pupille, puis il se
-tourna vers Méneval pour reprendre la dictée.</p>
+tourna vers Méneval pour reprendre la dictée.</p>
<p>La gouvernante, bien qu'ayant parfaitement
compris l'intention de l'Empereur, ne bougea
-pas. Après avoir confié le roi de Rome à l'une des
-femmes de service, qu'elle savait à la portée du
-cabinet impérial, elle demeura silencieuse, immobile,
+pas. Après avoir confié le roi de Rome à l'une des
+femmes de service, qu'elle savait à la portée du
+cabinet impérial, elle demeura silencieuse, immobile,
droite, un peu comme en faction.</p>
-<p>Surpris, Napoléon fronça d'abord le sourcil,
+<p>Surpris, Napoléon fronça d'abord le sourcil,
puis dit avec brusquerie:</p>
<p>&mdash;Voyons, maman Quiou, que se passe-t-il?
-Votre élève n'est-il pas sage?... Non? ce n'est pas
-cela? Avez-vous donc quelque chose à me demander?
-Eh bien! parlez!... je suis pressé et je
+Votre élève n'est-il pas sage?... Non? ce n'est pas
+cela? Avez-vous donc quelque chose à me demander?
+Eh bien! parlez!... je suis pressé et je
ne sais pas deviner ce qui s'agite dans la cervelle
des femmes...</p>
-<p>La gouvernante, un peu troublée, fit d'abord
-une grande révérence, puis dit avec quelques balbutiements:</p>
+<p>La gouvernante, un peu troublée, fit d'abord
+une grande révérence, puis dit avec quelques balbutiements:</p>
-<p>&mdash;Sire, j'ai reçu ce matin la visite de madame
-la duchesse de Dantzig, qui m'a priée de solliciter
-une grande faveur de Votre Majesté!...</p>
+<p>&mdash;Sire, j'ai reçu ce matin la visite de madame
+la duchesse de Dantzig, qui m'a priée de solliciter
+une grande faveur de Votre Majesté!...</p>
<div class="pagenum" id="Page_70">70</div>
-<p>&mdash;La maréchale Lefebvre désire une grâce de
+<p>&mdash;La maréchale Lefebvre désire une grâce de
moi?... Parbleu! n'est-elle pas assez grande personne
-pour la demander elle-même? Lui faut-il
-des ambassadrices, à présent, ou bien est-ce que
+pour la demander elle-même? Lui faut-il
+des ambassadrices, à présent, ou bien est-ce que
je lui fais peur?... On ne la nomme donc plus la
-Sans-Gêne? Oh! oh! elle a peur de quelque chose,
-cette luronne?... voilà qui me surprend... Alors,
+Sans-Gêne? Oh! oh! elle a peur de quelque chose,
+cette luronne?... voilà qui me surprend... Alors,
ajouta l'Empereur, c'est donc bien grave?...</p>
-<p>&mdash;Non, Sire, mais la maréchale a craint d'importuner
-Votre Majesté!... et puis elle assure que
-vous ayant déjà demandé une grande faveur, elle
-craint d'être trop indiscrète.</p>
+<p>&mdash;Non, Sire, mais la maréchale a craint d'importuner
+Votre Majesté!... et puis elle assure que
+vous ayant déjà demandé une grande faveur, elle
+craint d'être trop indiscrète.</p>
<p>&mdash;Vraiment?... la duchesse de Dantzig est une
excellente femme que j'aime beaucoup... Je ne
-partage pas du tout, à son égard, les sentiments
+partage pas du tout, à son égard, les sentiments
railleurs des gens de ma cour qui se moquent de
-ses façons un peu rondes, par trop familières,
+ses façons un peu rondes, par trop familières,
j'en conviens... Dame! c'est une vaillante fille du
peuple que j'ai connue autrefois, dans ma jeunesse,
et qui a bravement fait son service sur les
-champs de bataille... Elle écorche, il est vrai,
-la langue française, ses expressions pittoresques
+champs de bataille... Elle écorche, il est vrai,
+la langue française, ses expressions pittoresques
sentent le faubourg et la caserne plus que le
-faubourg Saint-Germain et l'Académie, c'est encore
-exact. Elle ne se tient pas très correctement
+faubourg Saint-Germain et l'Académie, c'est encore
+exact. Elle ne se tient pas très correctement
assise dans un salon, et dans son manteau de
cour ses jambes s'embarrassent... je le reconnais
avec tout le monde ici. N'importe! Je l'estime,
-cette bonne maréchale, et j'entends que tout le <span class="pagenum" id="Page_71">71</span>
-monde, à ma cour comme ailleurs, ait pour elle
-les plus grands ménagements, les plus absolus
+cette bonne maréchale, et j'entends que tout le <span class="pagenum" id="Page_71">71</span>
+monde, à ma cour comme ailleurs, ait pour elle
+les plus grands ménagements, les plus absolus
respects... Il ferait beau voir, reprit l'Empereur,
-s'animant et semblant s'adresser à Méneval, mais
-se parlant à lui-même, qu'on osât se montrer plus
-délicat que moi pour les manières, et plus difficile
-que je ne veux l'être pour le bon ton des
+s'animant et semblant s'adresser à Méneval, mais
+se parlant à lui-même, qu'on osât se montrer plus
+délicat que moi pour les manières, et plus difficile
+que je ne veux l'être pour le bon ton des
femmes de mes meilleurs serviteurs... Lefebvre,
-je le lui ai déjà dit, a peut-être eu tort de se marier
-sergent, mais je lui ai pardonné... A elle
-aussi, la bonne Sans-Gêne, j'ai promis d'oublier
-qu'elle avait été blanchisseuse... A présent,
-maman Quiou, faites-nous vite connaître cette
-mission... Que désire la duchesse de Dantzig?</p>
+je le lui ai déjà dit, a peut-être eu tort de se marier
+sergent, mais je lui ai pardonné... A elle
+aussi, la bonne Sans-Gêne, j'ai promis d'oublier
+qu'elle avait été blanchisseuse... A présent,
+maman Quiou, faites-nous vite connaître cette
+mission... Que désire la duchesse de Dantzig?</p>
<p>&mdash;Sire, son fils adoptif, le commandant de hussards
Henriot, se marie.</p>
<p>&mdash;Ce brave officier qui m'a pris Stettin avec un
-peloton de cavaliers? Oh! je ne l'ai pas oublié. Et
-qui épouse-t-il?</p>
+peloton de cavaliers? Oh! je ne l'ai pas oublié. Et
+qui épouse-t-il?</p>
-<p>&mdash;La fille d'un officier des armées de la République,
-sous les ordres duquel le maréchal Lefebvre,
+<p>&mdash;La fille d'un officier des armées de la République,
+sous les ordres duquel le maréchal Lefebvre,
alors sergent, avait servi.</p>
<p>&mdash;Le nom de cet officier?</p>
@@ -2587,375 +2548,375 @@ alors sergent, avait servi.</p>
<p>&mdash;Beaurepaire.</p>
<p>&mdash;Il fut de mes amis! dit vivement l'Empereur.
-Il a défendu héroïquement Verdun et s'est donné
-la mort, dit-on, plutôt que de rendre la ville dont
-il avait la garde. S'il avait survécu, je l'eusse fait
-comte et général. Ma foi! je suis bien aise de <span class="pagenum" id="Page_72">72</span>
-cette alliance. Voilà une famille qui se fonde sur
+Il a défendu héroïquement Verdun et s'est donné
+la mort, dit-on, plutôt que de rendre la ville dont
+il avait la garde. S'il avait survécu, je l'eusse fait
+comte et général. Ma foi! je suis bien aise de <span class="pagenum" id="Page_72">72</span>
+cette alliance. Voilà une famille qui se fonde sur
de glorieux souvenirs. A quand le mariage?</p>
-<p>&mdash;Après-demain, Sire... Je dois servir de mère
-à Alice de Beaurepaire, qui est orpheline, et la
-duchesse de Dantzig a espéré que Votre Majesté
-consentirait à signer au contrat...</p>
+<p>&mdash;Après-demain, Sire... Je dois servir de mère
+à Alice de Beaurepaire, qui est orpheline, et la
+duchesse de Dantzig a espéré que Votre Majesté
+consentirait à signer au contrat...</p>
<p>&mdash;J'accepte! dit avec bonne humeur l'Empereur.
-Assurez la maréchale Lefebvre de ma présence...
-Nous assisterons à la cérémonie... Mais
-j'y pense, la duchesse de Dantzig ne doit pas être
-loin d'ici... ni votre jeune fiancée non plus?...
-Toutes deux doivent attendre près d'ici une réponse...</p>
+Assurez la maréchale Lefebvre de ma présence...
+Nous assisterons à la cérémonie... Mais
+j'y pense, la duchesse de Dantzig ne doit pas être
+loin d'ici... ni votre jeune fiancée non plus?...
+Toutes deux doivent attendre près d'ici une réponse...</p>
-<p>&mdash;Votre Majesté a deviné juste.</p>
+<p>&mdash;Votre Majesté a deviné juste.</p>
<p>&mdash;La duchesse de Dantzig n'est pas seulement
-une énergique et bonne femme, digne du brave
-soldat dont elle a partagé les peines et la gloire,
+une énergique et bonne femme, digne du brave
+soldat dont elle a partagé les peines et la gloire,
c'est aussi une femme intelligente, qui comprend
-à demi-mot et sait la conduite qu'il convient de
+à demi-mot et sait la conduite qu'il convient de
tenir dans les circonstances embarrassantes...
Ma foi! non, ce n'est pas une sotte... je le lui ai
-dit à elle-même, fit l'Empereur se souvenant de
+dit à elle-même, fit l'Empereur se souvenant de
son intervention adroite durant cette nuit de
-Compiègne, qui avait failli devenir tragique, où
-Neipperg fut par lui surpris et envoyé au peloton
-d'exécution, la maréchale Lefebvre, ajouta-t-il en
-souriant; a craint de se trouver déplacée à ma
-cour... elle a pris trop à la lettre peut-être certaines
-observations par moi faites à son mari au <span class="pagenum" id="Page_73">73</span>
+Compiègne, qui avait failli devenir tragique, où
+Neipperg fut par lui surpris et envoyé au peloton
+d'exécution, la maréchale Lefebvre, ajouta-t-il en
+souriant; a craint de se trouver déplacée à ma
+cour... elle a pris trop à la lettre peut-être certaines
+observations par moi faites à son mari au <span class="pagenum" id="Page_73">73</span>
sujet de sa tenue, de ses allures... volontairement
-elle s'est retirée dans son château de Combault,
+elle s'est retirée dans son château de Combault,
ne voulant pas s'exposer aux railleries des personnages
-de ma cour et aux façons méprisantes
-de leurs hautaines épouses qui ne la valent certes
-pas... je lui sais grand gré de cette déférence
-pour ce désir que je n'avais pas même exprimé...
-je veux lui en témoigner, moi-même, toute ma
+de ma cour et aux façons méprisantes
+de leurs hautaines épouses qui ne la valent certes
+pas... je lui sais grand gré de cette déférence
+pour ce désir que je n'avais pas même exprimé...
+je veux lui en témoigner, moi-même, toute ma
satisfaction... Allez, Montesquiou, allez me chercher
-la duchesse de Dantzig et la fiancée du
+la duchesse de Dantzig et la fiancée du
brave commandant Henriot... je me souviens parfaitement
-de ma promesse de signer à son contrat,
-je la tiendrai... vous, Méneval, achevez cette note
-à M. de Lauriston: il faut en finir avec les atermoiements
+de ma promesse de signer à son contrat,
+je la tiendrai... vous, Méneval, achevez cette note
+à M. de Lauriston: il faut en finir avec les atermoiements
et les finasseries de mon cher cousin
l'empereur Alexandre!...</p>
-<p>Et Napoléon, dont la voix s'était enflée et avait
-repris le ton de l'irritation, continua la dictée de
-sa dépêche à son ambassadeur auprès du czar,
+<p>Et Napoléon, dont la voix s'était enflée et avait
+repris le ton de l'irritation, continua la dictée de
+sa dépêche à son ambassadeur auprès du czar,
tandis que Montesquiou courait chercher la duchesse
de Dantzig et Alice de Beaurepaire...</p>
-<p>&mdash;Ah! c'est vous, madame Sans-Gêne! dit,
-avec une jovialité qu'il savait prendre quelquefois,
-l'Empereur allant au-devant de la maréchale,
-un peu inquiète, malgré les assurances de madame
-de Montesquiou, sur l'accueil qui lui était
-réservé. Eh bien! vous me boudez donc?</p>
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, madame Sans-Gêne! dit,
+avec une jovialité qu'il savait prendre quelquefois,
+l'Empereur allant au-devant de la maréchale,
+un peu inquiète, malgré les assurances de madame
+de Montesquiou, sur l'accueil qui lui était
+réservé. Eh bien! vous me boudez donc?</p>
-<p>&mdash;Non, Sire, répondit Catherine, regardant bien
+<p>&mdash;Non, Sire, répondit Catherine, regardant bien
en face son empereur, vous savez bien que Lefebvre <span class="pagenum" id="Page_74">74</span>
et moi nous nous ferions pour vous hacher
-menu comme chair à pâté... Mais voyez-vous,
-l'air de la campagne nous est recommandé...
-Moi, ça n'allait pas, oh! mais pas du tout, dans
-vos salons...; à Combault, je suis dans mon élément:
+menu comme chair à pâté... Mais voyez-vous,
+l'air de la campagne nous est recommandé...
+Moi, ça n'allait pas, oh! mais pas du tout, dans
+vos salons...; à Combault, je suis dans mon élément:
il y a des paysans qui nous aiment, des
anciens soldats qui admirent mon Lefebvre
-comme ayant été partout, sous la mitraille, à
-vos côtés, et puis je vis au milieu des vaches, des
+comme ayant été partout, sous la mitraille, à
+vos côtés, et puis je vis au milieu des vaches, des
moutons, des prairies, des arbres, qui ne valent
pas les beaux sapins de mon Alsace, mais enfin
-nous les préférons, Lefebvre et moi, à vos antichambres
-et à vos <i>collidors</i> tout dorés...</p>
+nous les préférons, Lefebvre et moi, à vos antichambres
+et à vos <i>collidors</i> tout dorés...</p>
<p>&mdash;Corridors! souffla madame de Montesquiou.</p>
<p>&mdash;Eh bien! oui, vos couloirs, reprit Catherine,
ne comprenant pas bien l'observation... Moi, j'en
-avais assez de faire le pied de grue à la porte de
-votre salon... ça ne m'empêchait pas de vous
-aimer, Sire... de près comme de loin vous êtes
+avais assez de faire le pied de grue à la porte de
+votre salon... ça ne m'empêchait pas de vous
+aimer, Sire... de près comme de loin vous êtes
notre empereur, et puis, soyez tranquille, le jour
-où vous lui ferez signe, Lefebvre ne sera pas long
-à graisser ses bottes et à venir vous rejoindre...
+où vous lui ferez signe, Lefebvre ne sera pas long
+à graisser ses bottes et à venir vous rejoindre...
Mais, quand on ne se bat pas, vous n'avez pas
besoin de lui, n'est-ce pas? Qu'est-ce que vous en
-feriez à Paris, d'un vieux grognard comme lui...
+feriez à Paris, d'un vieux grognard comme lui...
vous pouvez bien me le laisser, pas vrai?... Il
-plante ses choux à présent, auprès de moi. Mais
+plante ses choux à présent, auprès de moi. Mais
que vous lui disiez: Ici, Lefebvre... on va encore
se frotter sur la Vistule, sur le Danube, au tonnerre <span class="pagenum" id="Page_75">75</span>
-de... pardon! enfin, Votre Majesté comprend
+de... pardon! enfin, Votre Majesté comprend
bien ce que je veux dire... eh bien! il ne
-sera pas long à me tirer sa révérence, à oublier
-son jardinage, et à vous répondre: Présent!
+sera pas long à me tirer sa révérence, à oublier
+son jardinage, et à vous répondre: Présent!
quand vous crierez: En avant!...</p>
<p>&mdash;Oui, dit l'Empereur toujours souriant,
gardez-le, soignez-le, aimez-le, dorlotez-le, mon
-brave Lefebvre!... profitez du bon temps présent,
-ma chère duchesse!... et, d'une voix plus grave, il
-ajouta: Peut-être aurai-je en effet bientôt besoin
+brave Lefebvre!... profitez du bon temps présent,
+ma chère duchesse!... et, d'une voix plus grave, il
+ajouta: Peut-être aurai-je en effet bientôt besoin
de vous enlever encore une fois votre mari...</p>
<p>&mdash;Alors, on va se battre, Sire? demanda vivement
Catherine.</p>
-<p>&mdash;Je n'en sais rien et personne non plus, répondit
+<p>&mdash;Je n'en sais rien et personne non plus, répondit
l'Empereur; moi, je veux la paix... sera-t-on
de mon avis en Europe? L'Angleterre intrigue
-toujours et le czar est mal conseillé... Madame la
-duchesse, ne parlez de rien jusqu'à nouvel ordre.
-Inutile d'inquiéter votre mari... Cette lettre qu'écrit
-Méneval, fit-il en désignant d'un coup d'&oelig;il
-son secrétaire, contient une demande. Nous verrons
-la réponse qui sera faite... Dans cette dépêche,
+toujours et le czar est mal conseillé... Madame la
+duchesse, ne parlez de rien jusqu'à nouvel ordre.
+Inutile d'inquiéter votre mari... Cette lettre qu'écrit
+Méneval, fit-il en désignant d'un coup d'&oelig;il
+son secrétaire, contient une demande. Nous verrons
+la réponse qui sera faite... Dans cette dépêche,
il y a la paix ou la guerre!...</p>
<p>&mdash;Ah! vraiment? murmura Catherine dont le
-front s'assombrit. Et elle lança un regard à Méneval,
-penché sur sa petite table et recopiant la
-lettre dictée à paroles hachées par Napoléon.</p>
+front s'assombrit. Et elle lança un regard à Méneval,
+penché sur sa petite table et recopiant la
+lettre dictée à paroles hachées par Napoléon.</p>
<p>Elle ne pouvait comprendre que ce bout de papier,
-avec ces pattes de mouches dessus, contînt <span class="pagenum" id="Page_76">76</span>
-si grave résolution. Et elle avait presque l'envie
-de courir à Méneval et de lui dire: Ah çà! fiston,
-tu ne vas pas écrire de bêtises et nous brouiller
+avec ces pattes de mouches dessus, contînt <span class="pagenum" id="Page_76">76</span>
+si grave résolution. Et elle avait presque l'envie
+de courir à Méneval et de lui dire: Ah çà! fiston,
+tu ne vas pas écrire de bêtises et nous brouiller
avec l'empereur de Russie!</p>
-<p>Napoléon, cependant, examinait attentivement
-Alice de Beaurepaire, timide colombe effarouchée
-baissant les yeux sous le perçant regard de
+<p>Napoléon, cependant, examinait attentivement
+Alice de Beaurepaire, timide colombe effarouchée
+baissant les yeux sous le perçant regard de
l'aigle.</p>
<p>&mdash;Et c'est cette jolie personne, reprit-il avec
-une certaine hésitation, qui va devenir l'épouse
+une certaine hésitation, qui va devenir l'épouse
du commandant Henriot?... Vraiment, ce commandant
est un trop heureux gaillard!...</p>
-<p>S'approchant alors de la jeune fille avec sa rapidité
-et sa brusque décision, il lui prit la tête à
-deux mains, approcha de ses lèvres en feu le
-front rougissant d'Alice, y déposa un baiser et
+<p>S'approchant alors de la jeune fille avec sa rapidité
+et sa brusque décision, il lui prit la tête à
+deux mains, approcha de ses lèvres en feu le
+front rougissant d'Alice, y déposa un baiser et
dit:</p>
<p>&mdash;Ce baiser tout paternel vous portera bonheur,
-mademoiselle... vous êtes d'une ancienne famille
-je crois. Élégante, belle et douce, vous serez une
-femme charmante... il faudra venir à ma cour...
-je vous ferai inviter aux réceptions de l'Impératrice...
-Je vous reverrai après-demain, mademoiselle,
-à votre contrat!... Madame la duchesse, et
-vous, maman Quiou, retirez-vous... Méneval n'a
+mademoiselle... vous êtes d'une ancienne famille
+je crois. Élégante, belle et douce, vous serez une
+femme charmante... il faudra venir à ma cour...
+je vous ferai inviter aux réceptions de l'Impératrice...
+Je vous reverrai après-demain, mademoiselle,
+à votre contrat!... Madame la duchesse, et
+vous, maman Quiou, retirez-vous... Méneval n'a
pas fini sa lettre, et le courrier, ce bon Moustache,
-s'impatiente, tout botté dans la cour!</p>
+s'impatiente, tout botté dans la cour!</p>
-<p>Les deux femmes s'inclinèrent cérémonieusement,
-et il sembla à Alice, qui avait salué moins <span class="pagenum" id="Page_77">77</span>
-majestueusement, que l'Empereur continuait à
+<p>Les deux femmes s'inclinèrent cérémonieusement,
+et il sembla à Alice, qui avait salué moins <span class="pagenum" id="Page_77">77</span>
+majestueusement, que l'Empereur continuait à
lui sourire et ne la quittait pas des yeux.</p>
-<p>Madame de Montesquiou, après avoir reconduit
-la maréchale Lefebvre et Alice jusqu'au bas de
-l'escalier dominant la terrasse des Tuileries auprès
-du quai, se disposa à rentrer dans ses appartements.</p>
+<p>Madame de Montesquiou, après avoir reconduit
+la maréchale Lefebvre et Alice jusqu'au bas de
+l'escalier dominant la terrasse des Tuileries auprès
+du quai, se disposa à rentrer dans ses appartements.</p>
-<p>L'audience impériale lui avait donné un peu de
-fièvre. Napoléon troublait tous ceux qui l'approchaient.
-Elle résolut de faire encore deux tours
+<p>L'audience impériale lui avait donné un peu de
+fièvre. Napoléon troublait tous ceux qui l'approchaient.
+Elle résolut de faire encore deux tours
de promenade avant de rentrer.</p>
-<p>Au moment où elle embrassait Catherine Lefebvre
-s'apprêtant à monter en voiture, il lui
+<p>Au moment où elle embrassait Catherine Lefebvre
+s'apprêtant à monter en voiture, il lui
sembla qu'un homme, grand, de haute mine, le
-chapeau enfoncé sur les yeux, portant une redingote
-à pèlerine, s'était éloigné du valet de
+chapeau enfoncé sur les yeux, portant une redingote
+à pèlerine, s'était éloigné du valet de
pied de la duchesse, avec lequel il paraissait avoir
-lié conversation. Que pouvait vouloir cet inconnu
-bien mis? Il semblait s'être embusqué non loin
-de la porte particulière par laquelle sortait l'Empereur
-dans ses courses privées quand il courait
+lié conversation. Que pouvait vouloir cet inconnu
+bien mis? Il semblait s'être embusqué non loin
+de la porte particulière par laquelle sortait l'Empereur
+dans ses courses privées quand il courait
la ville incognito. Avait-il de mauvais desseins?
Un instant, la gouvernante fut sur le point de
-signaler au factionnaire cet équivoque observateur.</p>
+signaler au factionnaire cet équivoque observateur.</p>
-<p>Tout à coup elle crut s'apercevoir que cet inconnu
+<p>Tout à coup elle crut s'apercevoir que cet inconnu
lui faisait un signe discret d'intelligence.</p>
-<p>Elle tressaillit, n'osa pas avancer, cherchant à
-dévisager à distance le personnage.</p>
+<p>Elle tressaillit, n'osa pas avancer, cherchant à
+dévisager à distance le personnage.</p>
<div class="pagenum" id="Page_78">78</div>
-<p>Celui-ci s'était rapproché rapidement. Il souleva
-légèrement le rebord de son feutre, et dit,
-d'une voix teintée d'ironie:</p>
+<p>Celui-ci s'était rapproché rapidement. Il souleva
+légèrement le rebord de son feutre, et dit,
+d'une voix teintée d'ironie:</p>
-<p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas, chère madame?...
-la disgrâce change donc bien les gens?</p>
+<p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas, chère madame?...
+la disgrâce change donc bien les gens?</p>
-<p>&mdash;M. de Maubreuil! s'écria madame de Montesquiou,
-témoignant une vive surprise de la rencontre.</p>
+<p>&mdash;M. de Maubreuil! s'écria madame de Montesquiou,
+témoignant une vive surprise de la rencontre.</p>
<p>Elle avait autrefois connu l'aventurier. Bien
-que son âge et son caractère la missent à l'abri
-de toute tentative de séduction, Maubreuil lui
+que son âge et son caractère la missent à l'abri
+de toute tentative de séduction, Maubreuil lui
avait fait une cour assez assidue, par passe-temps,
-par cupidité peut-être, car à cette époque
+par cupidité peut-être, car à cette époque
la gouvernante devait recueillir d'un oncle descendant
des d'Artagnan, et royaliste ultra, un
-riche héritage qui lui fut d'ailleurs retiré en raison
-de son adhésion à l'Empire. Ayant repoussé
+riche héritage qui lui fut d'ailleurs retiré en raison
+de son adhésion à l'Empire. Ayant repoussé
les hommages du peu scrupuleux adorateur, elle
-avait cependant conservé à son endroit une assez
-favorable inclination. Quelle femme n'est flattée
-d'être désirée, n'eût-elle aucune prétention et
-nul goût amoureux?</p>
+avait cependant conservé à son endroit une assez
+favorable inclination. Quelle femme n'est flattée
+d'être désirée, n'eût-elle aucune prétention et
+nul goût amoureux?</p>
<p>Elle n'accueillit donc point durement Maubreuil,
-s'informant des péripéties de son existence
-depuis la défaveur dont il s'était trouvé l'objet
-à la suite de ses intrigues à la cour du roi de
-Westphalie. L'aventurier fit un récit plus ou
-moins véridique de son séjour à l'étranger, se
+s'informant des péripéties de son existence
+depuis la défaveur dont il s'était trouvé l'objet
+à la suite de ses intrigues à la cour du roi de
+Westphalie. L'aventurier fit un récit plus ou
+moins véridique de son séjour à l'étranger, se
gardant bien de manifester le sentiment de haine <span class="pagenum" id="Page_79">79</span>
-qu'il portait à Napoléon. Il s'enquit seulement de
-la duchesse de Dantzig, dont il avait reconnu la livrée,
-témoignant d'un grand désir de la voir en particulier;
-il avoua qu'un ami très cher à la duchesse,
-avec lequel il s'était entretenu en Angleterre,
-l'avait chargé d'une commission pour
+qu'il portait à Napoléon. Il s'enquit seulement de
+la duchesse de Dantzig, dont il avait reconnu la livrée,
+témoignant d'un grand désir de la voir en particulier;
+il avoua qu'un ami très cher à la duchesse,
+avec lequel il s'était entretenu en Angleterre,
+l'avait chargé d'une commission pour
elle, et qu'il souhaitait la remplir au plus vite.</p>
-<p>Madame de Montesquiou, parfaitement rassurée
+<p>Madame de Montesquiou, parfaitement rassurée
sur les intentions de celui qu'elle avait pris,
-dans le premier étonnement, pour un conspirateur
-aposté, passa aussitôt de la réserve inquiète
-à la grande confiance. Elle offrit à son ancien
-adorateur de le présenter à la duchesse de
+dans le premier étonnement, pour un conspirateur
+aposté, passa aussitôt de la réserve inquiète
+à la grande confiance. Elle offrit à son ancien
+adorateur de le présenter à la duchesse de
Dantzig. Malheureusement, celle-ci quittait Paris
et retournait dans sa terre de Combault.</p>
-<p>Maubreuil remercia et répondit qu'il attendrait
-le retour à Paris de la duchesse.</p>
+<p>Maubreuil remercia et répondit qu'il attendrait
+le retour à Paris de la duchesse.</p>
-<p>&mdash;C'est que la maréchale Lefebvre demeurera
-peut-être longtemps dans son domaine, dit madame
-de Montesquiou, de plus en plus décidée à
+<p>&mdash;C'est que la maréchale Lefebvre demeurera
+peut-être longtemps dans son domaine, dit madame
+de Montesquiou, de plus en plus décidée à
obliger Maubreuil. Et elle ajouta: Pourquoi ne
-vous rendriez-vous pas à Combault? On y célèbre
-un mariage. A une cérémonie de ce genre, les
-présentations sont aisées. D'ailleurs, je serai
-là...</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai guère besoin d'aller aux champs, dit
-Maubreuil, déclinant avec un sourire l'offre qu'il
-jugeait sans intérêt. Il ne voulait aborder la maréchale
+vous rendriez-vous pas à Combault? On y célèbre
+un mariage. A une cérémonie de ce genre, les
+présentations sont aisées. D'ailleurs, je serai
+là...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai guère besoin d'aller aux champs, dit
+Maubreuil, déclinant avec un sourire l'offre qu'il
+jugeait sans intérêt. Il ne voulait aborder la maréchale
Lefebvre que pour obtenir d'elle, en se <span class="pagenum" id="Page_80">80</span>
-servant du nom et de l'amitié de Neipperg,
+servant du nom et de l'amitié de Neipperg,
quelque intelligence avec Marie-Louise. Il pensa
que madame de Montesquiou suffirait. La gouvernante
des enfants de France, qu'il avait sous
-la main, qui se mettait à sa disposition, pourrait,
-aussi bien que la maréchale, lui faciliter une
-entrevue avec Marie-Louise. Une fois admis auprès
-de l'Impératrice, il s'efforcerait de gagner sa
-confiance, il se dirait l'ami, l'envoyé du comte de
+la main, qui se mettait à sa disposition, pourrait,
+aussi bien que la maréchale, lui faciliter une
+entrevue avec Marie-Louise. Une fois admis auprès
+de l'Impératrice, il s'efforcerait de gagner sa
+confiance, il se dirait l'ami, l'envoyé du comte de
Neipperg, il parlerait de l'amour persistant de
l'absent, et si Marie-Louise ne se montrait point
-courroucée, s'il n'était pas chassé aux premières
-allusions, si elle semblait l'écouter avec intérêt,
+courroucée, s'il n'était pas chassé aux premières
+allusions, si elle semblait l'écouter avec intérêt,
le reste le regardait... <span id="cor_4">Introduit</span> dans la place, il
-saurait man&oelig;uvrer... On était bien venu à bout
+saurait man&oelig;uvrer... On était bien venu à bout
d'Henri IV, avec l'aide <ins title="original: conscient">consciente</ins> ou non de Marie
-de Médicis! Pour l'instant, la nécessité ne lui
-apparaissait nullement d'aller relancer à vingt
-lieues de Paris la maréchale Lefebvre: madame
-de Montesquiou le conduirait à la chambre de
-l'Impératrice, et de là, à la poitrine de Napoléon,
-il n'y aurait qu'une porte à ouvrir, qu'un rideau
-à écarter...</p>
+de Médicis! Pour l'instant, la nécessité ne lui
+apparaissait nullement d'aller relancer à vingt
+lieues de Paris la maréchale Lefebvre: madame
+de Montesquiou le conduirait à la chambre de
+l'Impératrice, et de là, à la poitrine de Napoléon,
+il n'y aurait qu'une porte à ouvrir, qu'un rideau
+à écarter...</p>
<p>Et son sourire, plus satisfait, plus gracieux,
-accompagna son refus d'aller à Combault.</p>
+accompagna son refus d'aller à Combault.</p>
<p>&mdash;Vous avez tort, dit madame de Montesquiou,
-plus désireuse peut-être qu'elle n'osait se
+plus désireuse peut-être qu'elle n'osait se
l'avouer de retrouver la compagnie de Maubreuil,
-Lefebvre et la maréchale sont d'excellentes <span class="pagenum" id="Page_81">81</span>
+Lefebvre et la maréchale sont d'excellentes <span class="pagenum" id="Page_81">81</span>
gens qui nous recevront avec tout leur
-c&oelig;ur... et puis la fête sera fort belle, l'Empereur
+c&oelig;ur... et puis la fête sera fort belle, l'Empereur
a promis d'y assister...</p>
-<p>Maubreuil, si maître qu'il fût de lui-même,
-ne pût s'empêcher de pousser un cri de surprise:</p>
+<p>Maubreuil, si maître qu'il fût de lui-même,
+ne pût s'empêcher de pousser un cri de surprise:</p>
-<p>&mdash;Comment, Napoléon sera présent à ce mariage?...
-il se dérangera!... Lui, à Combault?</p>
+<p>&mdash;Comment, Napoléon sera présent à ce mariage?...
+il se dérangera!... Lui, à Combault?</p>
<p>&mdash;Il l'a promis...</p>
-<p>&mdash;Quel intérêt peut-il avoir à ce déplacement
-fatigant, lui si profondément égoïste, si insensible
+<p>&mdash;Quel intérêt peut-il avoir à ce déplacement
+fatigant, lui si profondément égoïste, si insensible
aux joies comme aux douleurs des peuples,
des individus aussi?...</p>
<p>&mdash;Oh! ne dites pas de mal de l'Empereur!
-s'écria vivement madame de Montesquiou, effrayée,
-regardant du côté du factionnaire, immobile,
-indifférent, considérant vaguement sa guérite.</p>
+s'écria vivement madame de Montesquiou, effrayée,
+regardant du côté du factionnaire, immobile,
+indifférent, considérant vaguement sa guérite.</p>
-<p>Maubreuil haussa légèrement les épaules.</p>
+<p>Maubreuil haussa légèrement les épaules.</p>
-<p>&mdash;Je m'étonne simplement, dit-il, reprenant
-son sang-froid, que Napoléon quitte son palais,
-ses affaires, ses plaisirs même, dans le seul but
+<p>&mdash;Je m'étonne simplement, dit-il, reprenant
+son sang-froid, que Napoléon quitte son palais,
+ses affaires, ses plaisirs même, dans le seul but
de signer, dans un village, au contrat d'un
simple chef d'escadron avec une orpheline sans
-situation, sans aïeux, dont la généalogie et l'apparentage
-ne pourront donner à sa cour récente
-ce lustre d'ancien régime qu'il recherche.</p>
+situation, sans aïeux, dont la généalogie et l'apparentage
+ne pourront donner à sa cour récente
+ce lustre d'ancien régime qu'il recherche.</p>
<p>&mdash;Mademoiselle Alice de Beaurepaire est la
-fille du vaillant défenseur de Verdun...</p>
+fille du vaillant défenseur de Verdun...</p>
<div class="pagenum" id="Page_82">82</div>
<p>&mdash;Hum! petite noblesse, toute petite... Est-elle
-jolie au moins, la fiancée?</p>
+jolie au moins, la fiancée?</p>
-<p>&mdash;Charmante!... Sa Majesté, qui vient de
-l'entrevoir, à l'instant même, dans son cabinet,
+<p>&mdash;Charmante!... Sa Majesté, qui vient de
+l'entrevoir, à l'instant même, dans son cabinet,
ne la quittait pas des yeux... Je ne voudrais pas,
-à mon tour, calomnier Sa Majesté, mais il me
-semble que les beaux yeux de la fiancée ont été
-pour quelque chose, pour beaucoup peut-être,
-dans la précieuse décision de l'Empereur.</p>
+à mon tour, calomnier Sa Majesté, mais il me
+semble que les beaux yeux de la fiancée ont été
+pour quelque chose, pour beaucoup peut-être,
+dans la précieuse décision de l'Empereur.</p>
-<p>Maubreuil avait la pensée prompte. C'était un
-gaillard de coups de main et coups de tête également
+<p>Maubreuil avait la pensée prompte. C'était un
+gaillard de coups de main et coups de tête également
rapides.</p>
-<p>&mdash;J'irai à ce mariage, dit-il brusquement... je
+<p>&mdash;J'irai à ce mariage, dit-il brusquement... je
compte sur vous, excellente amie, pour me faciliter
-les présentations...</p>
+les présentations...</p>
<p>&mdash;Venez donc, dit avec bonne humeur madame
de Montesquiou, je suis bien heureuse de
-vous avoir décidé... un jour de fête, les souverains
-ont l'âme généreuse: peut-être rentrerez-vous
-en grâce auprès de l'Empereur... après tout,
-votre crime n'était-il pas bien grand?...</p>
+vous avoir décidé... un jour de fête, les souverains
+ont l'âme généreuse: peut-être rentrerez-vous
+en grâce auprès de l'Empereur... après tout,
+votre crime n'était-il pas bien grand?...</p>
-<p>&mdash;Napoléon ignore ce que j'ai fait, ou du moins
-ce qu'on a pu me reprocher à la cour de Westphalie.</p>
+<p>&mdash;Napoléon ignore ce que j'ai fait, ou du moins
+ce qu'on a pu me reprocher à la cour de Westphalie.</p>
<p>&mdash;Alors, tout est pour le mieux, rendez-vous
-donc à Combault... et si vous n'avez pas de
-honte à donner le bras à une douairière telle que
-moi, je vous ferai visiter toutes les agréables
+donc à Combault... et si vous n'avez pas de
+honte à donner le bras à une douairière telle que
+moi, je vous ferai visiter toutes les agréables
choses que renferme ce domaine...</p>
<div class="pagenum" id="Page_83">83</div>
@@ -2964,129 +2925,129 @@ choses que renferme ce domaine...</p>
promenades sentimentales... comme autrefois!...</p>
<p>&mdash;Voulez-vous bien vous taire, vilain moqueur!
-dit en riant madame de Montesquiou... Allons! à
+dit en riant madame de Montesquiou... Allons! à
Combault!... je compte sur vous... Adieu! il faut
que j'aille retrouver mon petit roi...</p>
<p>Et maman Quiou, rajeunie par le souvenir des
-galanteries discrètes de jadis, enchantée de sa
+galanteries discrètes de jadis, enchantée de sa
rencontre avec Maubreuil pour lequel elle avait
-conservé une affection quasi-maternelle,&mdash;toujours
-les sacripants ont été adorés des femmes
-vertueuses,&mdash;remonta joyeuse, légère comme à
+conservé une affection quasi-maternelle,&mdash;toujours
+les sacripants ont été adorés des femmes
+vertueuses,&mdash;remonta joyeuse, légère comme à
trente ans, l'escalier des Tuileries.</p>
-<p>Maubreuil, dont le voyage projeté avait modifié
-les plans, s'éloignait en songeant:</p>
-
-<p>&mdash;Bonaparte doit vouloir posséder cette jolie
-fiancée!... Dubois, Corvisart, tous les médecins,
-à la suite des couches difficiles de Marie-Louise,
-lui ont ordonné un peu de modération; il est
-sans doute encore épris de sa femme, mais elle,
-qui ne l'aime guère, profite de l'ordonnance calmante...
-Privé de femmes en ce moment, n'osant
-à sa cour se donner de nouveau quelque lectrice,
-craignant de s'engager en une fâcheuse liaison
+<p>Maubreuil, dont le voyage projeté avait modifié
+les plans, s'éloignait en songeant:</p>
+
+<p>&mdash;Bonaparte doit vouloir posséder cette jolie
+fiancée!... Dubois, Corvisart, tous les médecins,
+à la suite des couches difficiles de Marie-Louise,
+lui ont ordonné un peu de modération; il est
+sans doute encore épris de sa femme, mais elle,
+qui ne l'aime guère, profite de l'ordonnance calmante...
+Privé de femmes en ce moment, n'osant
+à sa cour se donner de nouveau quelque lectrice,
+craignant de s'engager en une fâcheuse liaison
avec une dame du palais, ne voulant pas, de peur
-d'une indiscrétion dans les gazettes qu'on lit à
-Vienne, commander à Constant de retourner
-flâner dans les théâtres et de lui amener, au petit
+d'une indiscrétion dans les gazettes qu'on lit à
+Vienne, commander à Constant de retourner
+flâner dans les théâtres et de lui amener, au petit
entresol des Tuileries, la superbe Georges, la <span class="pagenum" id="Page_84">84</span>
belle Bourgoing, l'opulente Grassini, ou quelque
-autre reine de la scène, Bonaparte se jettera avidement
+autre reine de la scène, Bonaparte se jettera avidement
sur cette jeune chair tentante... Une
-fraîche épousée, cela ne l'arrêtera guère, au contraire!
-la robe nuptiale le séduira... le lieu est
-propice... dans un château, à la campagne, au
-milieu du relâchement d'une noce joyeuse, un
-souverain est plus libre, moins surveillé...</p>
+fraîche épousée, cela ne l'arrêtera guère, au contraire!
+la robe nuptiale le séduira... le lieu est
+propice... dans un château, à la campagne, au
+milieu du relâchement d'une noce joyeuse, un
+souverain est plus libre, moins surveillé...</p>
-<p>Maubreuil s'arrêta. Sa physionomie s'éclaira
+<p>Maubreuil s'arrêta. Sa physionomie s'éclaira
d'un reflet mauvais, et il continua:</p>
-<p>&mdash;Dans ce domaine vaste, mal gardé, courant
-le guilledou, la nuit, Bonaparte cherchant la volupté
-peut trouver la mort... Oh! oui!... j'irai à
-Combault et j'emmènerai avec moi Samuel Barker...
+<p>&mdash;Dans ce domaine vaste, mal gardé, courant
+le guilledou, la nuit, Bonaparte cherchant la volupté
+peut trouver la mort... Oh! oui!... j'irai à
+Combault et j'emmènerai avec moi Samuel Barker...
son masque de sosie peut servir!...</p>
<h2 id="Page_85"><a href="#toc">V</a><br />
<small>LE MARIAGE D'HENRIOT</small></h2>
-<p>Dans le grand salon du château de Combault,
+<p>Dans le grand salon du château de Combault,
le contrat de mariage d'Henriot et d'Alice fut
-signé.</p>
+signé.</p>
<p>L'Empereur, comme il l'avait promis, y assista,
-accompagné de Duroc et de quelques autres officiers
+accompagné de Duroc et de quelques autres officiers
de sa cour.</p>
<p>Alice, ravissante dans son costume blanc,
rayonnait de bonheur.</p>
<p>Henriot, bien heureux aussi, ne quittait des
-yeux sa jeune épousée que pour adresser des regards
-chargés de reconnaissance au maréchal
-Lefebvre et à la duchesse de Dantzig, dont les
-physionomies franches et bonnes témoignaient
-de la vive satisfaction qu'ils éprouvaient, en
+yeux sa jeune épousée que pour adresser des regards
+chargés de reconnaissance au maréchal
+Lefebvre et à la duchesse de Dantzig, dont les
+physionomies franches et bonnes témoignaient
+de la vive satisfaction qu'ils éprouvaient, en
voyant enfin unis les deux enfants qui avaient
-grandi côte à côte, et dont le sommeil avait été
-bercé par le bruit du canon. La joie du marié <span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
-était encore accrue par le brevet de colonel d'un
-régiment de chasseurs, que l'Empereur venait de
+grandi côte à côte, et dont le sommeil avait été
+bercé par le bruit du canon. La joie du marié <span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
+était encore accrue par le brevet de colonel d'un
+régiment de chasseurs, que l'Empereur venait de
lui faire tenir, comme cadeau de noces.</p>
-<p>Après la cérémonie, Lefebvre et la maréchale
-emmenèrent les jeunes fiancés et quelques invités
-de choix dans le parc du château de Combault.</p>
+<p>Après la cérémonie, Lefebvre et la maréchale
+emmenèrent les jeunes fiancés et quelques invités
+de choix dans le parc du château de Combault.</p>
-<p>Là, dans ce beau domaine, que Lefebvre avait
-reçu de l'Empereur, des réjouissances et des fêtes
-populaires commençaient qui durèrent pendant
+<p>Là, dans ce beau domaine, que Lefebvre avait
+reçu de l'Empereur, des réjouissances et des fêtes
+populaires commençaient qui durèrent pendant
plusieurs jours.</p>
<p>On mangea formidablement et l'on versa de
-multiples rasades à la santé de l'Empereur, du
-roi de Rome, des jeunes époux. Bien entendu,
-Lefebvre et la maréchale ne furent pas oubliés.</p>
-
-<p>A l'une des tables dressées devant le château,
-sur la pelouse, et où des paysans étaient attablés,
-un homme mince, long, dépassant de la tête tous
-les convives, pérorait, environné d'un cercle de
-têtes curieuses, d'oreilles penchées, de bouches
-béantes.</p>
-
-<p>Il portait une longue redingote bleue à boutons
-de métal, strictement boutonnée, et était
-coiffé d'un bicorne campé de travers. Un bout de
-ruban rouge était passé dans sa boutonnière.</p>
-
-<p>Une haute et forte canne était accrochée par
-une martingale de cuir à l'un des boutons de sa
+multiples rasades à la santé de l'Empereur, du
+roi de Rome, des jeunes époux. Bien entendu,
+Lefebvre et la maréchale ne furent pas oubliés.</p>
+
+<p>A l'une des tables dressées devant le château,
+sur la pelouse, et où des paysans étaient attablés,
+un homme mince, long, dépassant de la tête tous
+les convives, pérorait, environné d'un cercle de
+têtes curieuses, d'oreilles penchées, de bouches
+béantes.</p>
+
+<p>Il portait une longue redingote bleue à boutons
+de métal, strictement boutonnée, et était
+coiffé d'un bicorne campé de travers. Un bout de
+ruban rouge était passé dans sa boutonnière.</p>
+
+<p>Une haute et forte canne était accrochée par
+une martingale de cuir à l'un des boutons de sa
redingote.</p>
-<p>Par moments il se levait de table, décrochait
+<p>Par moments il se levait de table, décrochait
sa canne et lui faisait accomplir de prestigieux <span class="pagenum" id="Page_87">87</span>
moulinets qu'il accompagnait de trois ou quatre
-cris de: «Vive l'Empereur!... Vive le maréchal!
-Vive la duchesse!...»</p>
+cris de: «Vive l'Empereur!... Vive le maréchal!
+Vive la duchesse!...»</p>
-<p>Puis, satisfait, calmé, il replaçait sa canne au
-bouton, reprenait sa place à table et se remettait
-à manger, à boire et à pérorer, objet de l'admiration
-de toute sa cour d'hommes champêtres.</p>
+<p>Puis, satisfait, calmé, il replaçait sa canne au
+bouton, reprenait sa place à table et se remettait
+à manger, à boire et à pérorer, objet de l'admiration
+de toute sa cour d'hommes champêtres.</p>
-<p>L'un des convives se risqua à l'interpeller:</p>
+<p>L'un des convives se risqua à l'interpeller:</p>
-<p>&mdash;Alors, comme ça, m'sieu La Violette, dit ce
-civil considérant avec une stupéfaction narquoise
-l'un des héros de la grande armée, vous y avez
-parlé à l'Empereur?...</p>
+<p>&mdash;Alors, comme ça, m'sieu La Violette, dit ce
+civil considérant avec une stupéfaction narquoise
+l'un des héros de la grande armée, vous y avez
+parlé à l'Empereur?...</p>
-<p>&mdash;Comme je te parle, naïf croquant!...</p>
+<p>&mdash;Comme je te parle, naïf croquant!...</p>
<p>&mdash;Et quoi qu'il vous a dit, l'Empereur, m'sieu
La Violette?...</p>
@@ -3094,309 +3055,309 @@ La Violette?...</p>
<p>&mdash;D'abord, appelez-moi gouverneur!... Ne
savez-vous pas, bons villageois, paisibles naturels
de la Queue-en-Brie, de Tournan et autres
-lieux, que j'ai l'honneur d'être le gouverneur de
-ce château de Combault, seigneurerie du maréchal
+lieux, que j'ai l'honneur d'être le gouverneur de
+ce château de Combault, seigneurerie du maréchal
Lefebvre, duc de Dantzig... ne l'oubliez
-pas... A présent, vous voulez savoir ce que l'Empereur
+pas... A présent, vous voulez savoir ce que l'Empereur
il m'a dit?...</p>
-<p>&mdash;Oui! oui! crièrent les paysans.</p>
+<p>&mdash;Oui! oui! crièrent les paysans.</p>
-<p>&mdash;Eh bien... une fois... il m'a trouvé à un endroit
-où il faisait chaud, et cependant c'était en
+<p>&mdash;Eh bien... une fois... il m'a trouvé à un endroit
+où il faisait chaud, et cependant c'était en
hiver, le 15 novembre 1796... j'avais quinze ans
de moins, les enfants!...</p>
-<p>&mdash;Vous étiez aussi grand, m'sieu La Vio... <span class="pagenum" id="Page_88">88</span>
+<p>&mdash;Vous étiez aussi grand, m'sieu La Vio... <span class="pagenum" id="Page_88">88</span>
pardon! m'sieu le gouverneur? dit le paysan qui
-avait interrogé l'ancien tambour-major.</p>
+avait interrogé l'ancien tambour-major.</p>
<p>&mdash;Un peu plus, conscrit!... Pour lors, nous
-nous trouvions à patauger dans des marais du
-côté de Vérone, en Italie.</p>
+nous trouvions à patauger dans des marais du
+côté de Vérone, en Italie.</p>
<p>&mdash;C'est loin l'Italie?...</p>
<p>&mdash;Oui... beaucoup plus loin encore! Les Autrichiens
nous entouraient, ils voulaient nous
-faire régaler les sangsues des marais... Alvinzy,
+faire régaler les sangsues des marais... Alvinzy,
l'Autrichien, n'attendait plus qu'un renfort de
40,000 hommes pour nous tomber dessus... alors
-qu'est-ce que fait le général?...</p>
+qu'est-ce que fait le général?...</p>
-<p>&mdash;Napoléon?... pas vrai, m'sieu le gouverneur?</p>
+<p>&mdash;Napoléon?... pas vrai, m'sieu le gouverneur?</p>
<p>La Violette regarda de travers son interrupteur:</p>
-<p>&mdash;Oui, le général Bonaparte, devenu notre
+<p>&mdash;Oui, le général Bonaparte, devenu notre
Empereur... homme rustique, tu sauras que bien
-qu'il y ait d'autres généraux et qu'il y ait encore
+qu'il y ait d'autres généraux et qu'il y ait encore
d'autres empereurs dans le monde, quand on dit
-le général, c'est Bonaparte que ça veut dire, et
-quand on dit l'Empereur tout court, c'est Napoléon
-dont on a parlé... Allons! encore un verre de
-vin, pour arroser la leçon, et écoute la suite de
-l'histoire... A la santé du maréchal!...</p>
+le général, c'est Bonaparte que ça veut dire, et
+quand on dit l'Empereur tout court, c'est Napoléon
+dont on a parlé... Allons! encore un verre de
+vin, pour arroser la leçon, et écoute la suite de
+l'histoire... A la santé du maréchal!...</p>
-<p>La rasade avalée, La Violette reprit:</p>
+<p>La rasade avalée, La Violette reprit:</p>
-<p>&mdash;Le général nous dit donc: «Mes enfants,
+<p>&mdash;Le général nous dit donc: «Mes enfants,
nous n'avons pas le nombre pour nous... il faut
-avoir la malice... tous ces marais sont traversés <span class="pagenum" id="Page_89">89</span>
-de chaussées, où une colonne d'hommes énergiques
-peut résister et passer... l'ennemi, bien
-plus fort que nous, perdra l'avantage numérique,
-obligé de se serrer au lieu de déployer ses bataillons...
-enfilons ces mauvais chemins-là...
-vous voyez ce village là-bas, il s'appelle Arcole...
-je veux y aller déjeuner: en avant, les enfants!...»
-et nous voilà partis!...</p>
-
-<p>&mdash;Arcole?... c'est là où il y avait un pont? demanda
+avoir la malice... tous ces marais sont traversés <span class="pagenum" id="Page_89">89</span>
+de chaussées, où une colonne d'hommes énergiques
+peut résister et passer... l'ennemi, bien
+plus fort que nous, perdra l'avantage numérique,
+obligé de se serrer au lieu de déployer ses bataillons...
+enfilons ces mauvais chemins-là...
+vous voyez ce village là-bas, il s'appelle Arcole...
+je veux y aller déjeuner: en avant, les enfants!...»
+et nous voilà partis!...</p>
+
+<p>&mdash;Arcole?... c'est là où il y avait un pont? demanda
l'un des voisins de La Violette.</p>
-<p>&mdash;Et un fameux!... il était défendu par quarante
-pièces de canon, sans compter les tirailleurs,
-la cavalerie, la réserve... Bref, quand nous y arrivons,
+<p>&mdash;Et un fameux!... il était défendu par quarante
+pièces de canon, sans compter les tirailleurs,
+la cavalerie, la réserve... Bref, quand nous y arrivons,
un feu du diable nous accueille... les plus
-solides commencent à vaciller... la fusillade et
+solides commencent à vaciller... la fusillade et
la mitraille couvrent le pont d'une pluie de balles.
-Impossible d'avancer!... c'était terrible et surprenant,
-ce pont vide, tout environné de fossés, où
+Impossible d'avancer!... c'était terrible et surprenant,
+ce pont vide, tout environné de fossés, où
personne n'osait passer... Augereau ne savait que
-faire pour enlever ses troupes, quand tout à coup
-un grand brouhaha s'élève à la tête du pont...
-C'est le général Bonaparte qui arrive... Aussitôt
+faire pour enlever ses troupes, quand tout à coup
+un grand brouhaha s'élève à la tête du pont...
+C'est le général Bonaparte qui arrive... Aussitôt
il s'informe... il voit par ses yeux le danger,
-l'hésitation des soldats, la bataille perdue... alors
-il descend de cheval et crie: «&mdash;Un drapeau!...
-Qu'on m'apporte un drapeau!...» On lui apporta
-le drapeau de la 32<sup>e</sup> demi-brigade... Il porta à
-ses lèvres l'étoffe sacrée, puis, saisissant l'étendard
-par la hampe, il s'élança sur le pont, en <span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
-criant: En avant!... On le suivit, pêle-mêle... en
-désordre, ivres, furieux, aveugles et fous, nous
-allions!... On courait sur le pont, enveloppés
-d'une pluie de balles... Le drapeau déployé au-dessus
-de la tête de Bonaparte semblait la voile
-d'un bateau battu par la tempête... Lannes, Bon,
-Muiron s'étaient jetés au-devant du général pour
-essayer de le protéger de leurs corps... Muiron,
-son aide de camp, tomba frappé d'une balle qui
-lui était destinée... C'est alors que je m'avançai...</p>
+l'hésitation des soldats, la bataille perdue... alors
+il descend de cheval et crie: «&mdash;Un drapeau!...
+Qu'on m'apporte un drapeau!...» On lui apporta
+le drapeau de la 32<sup>e</sup> demi-brigade... Il porta à
+ses lèvres l'étoffe sacrée, puis, saisissant l'étendard
+par la hampe, il s'élança sur le pont, en <span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
+criant: En avant!... On le suivit, pêle-mêle... en
+désordre, ivres, furieux, aveugles et fous, nous
+allions!... On courait sur le pont, enveloppés
+d'une pluie de balles... Le drapeau déployé au-dessus
+de la tête de Bonaparte semblait la voile
+d'un bateau battu par la tempête... Lannes, Bon,
+Muiron s'étaient jetés au-devant du général pour
+essayer de le protéger de leurs corps... Muiron,
+son aide de camp, tomba frappé d'une balle qui
+lui était destinée... C'est alors que je m'avançai...</p>
<p>La Violette fit une pause. Il semblait recueillir
-ses souvenirs et chercher un mot qui lui échappait.
-Bientôt il reprit:</p>
+ses souvenirs et chercher un mot qui lui échappait.
+Bientôt il reprit:</p>
-<p>&mdash;Ah! voilà!... Muiron était tué, Lannes s'était
-jeté à droite vers Bonaparte, pour parer de sa
+<p>&mdash;Ah! voilà!... Muiron était tué, Lannes s'était
+jeté à droite vers Bonaparte, pour parer de sa
poitrine la fusillade qui venait de la gauche du
-pont... De ce côté-là le général n'était pas protégé...
-je me trouvais avec mes tapins, des enragés,
+pont... De ce côté-là le général n'était pas protégé...
+je me trouvais avec mes tapins, des enragés,
des gamins de dix-huit ans, toujours au premier
-rang... quelquefois plus près encore de
-l'ennemi... et, ma foi! pour soutenir le général,
-je faisais battre la charge à tour de bras... Voyant
-Muiron tomber, je me précipite vers le général et
-je me redresse... derrière moi, il était à l'abri...
+rang... quelquefois plus près encore de
+l'ennemi... et, ma foi! pour soutenir le général,
+je faisais battre la charge à tour de bras... Voyant
+Muiron tomber, je me précipite vers le général et
+je me redresse... derrière moi, il était à l'abri...
l'avantage de la taille... vous comprenez?... c'est
-alors que le général m'a parlé...</p>
+alors que le général m'a parlé...</p>
<p>Comme un artiste qui prend des temps et pose
-ses effets, La Violette s'arrêta, promenant sur son
+ses effets, La Violette s'arrêta, promenant sur son
auditoire un regard dominateur...</p>
<div class="pagenum" id="Page_91">91</div>
<p>&mdash;Or donc, reprit La Violette, satisfait de l'attentif
silence qui l'environnait, le grand homme
-il me dit comme cela, au milieu de la pétarade:
-«Imbécile...&mdash;oui, je crois bien que c'est imbécile
-qu'il a dit, on n'entendait pas très bien à
-cause de la fusillade endiablée&mdash;baisse-toi donc,
-tu vas te faire tuer?...» Alors, je lui répondis, en
-faisant les marques de respect dues aux supérieurs:
-«Mon général, je suis là pour ça... si je
-suis tué, on battra la charge sans moi; mais si
-vous étiez tué, vous, qui donc battrait les Autrichiens?»</p>
-
-<p>&mdash;C'était bien dit... et qu'est-ce qu'il a répondu,
-le général?... fit le paysan qui avait questionné
+il me dit comme cela, au milieu de la pétarade:
+«Imbécile...&mdash;oui, je crois bien que c'est imbécile
+qu'il a dit, on n'entendait pas très bien à
+cause de la fusillade endiablée&mdash;baisse-toi donc,
+tu vas te faire tuer?...» Alors, je lui répondis, en
+faisant les marques de respect dues aux supérieurs:
+«Mon général, je suis là pour ça... si je
+suis tué, on battra la charge sans moi; mais si
+vous étiez tué, vous, qui donc battrait les Autrichiens?»</p>
+
+<p>&mdash;C'était bien dit... et qu'est-ce qu'il a répondu,
+le général?... fit le paysan qui avait questionné
La Violette.</p>
<p>&mdash;Rien..., il n'a pas eu le temps... Une furieuse
-décharge d'artillerie nous jetait tous dans le
-marais, en démolissant une partie du pont...
+décharge d'artillerie nous jetait tous dans le
+marais, en démolissant une partie du pont...
Oh! ce que nous barbotions dans la vase, mes
-enfants!... mais c'est égal, je faisais toujours
-battre la charge à mes petits tambours, et le général
-tenait toujours son drapeau déployé au-dessus
-de sa tête... On a fini par le passer tout
-de même ce diable de pont, et l'on a culbuté
-Alvinzy dans les marais où il voulait nous donner
-comme pitance aux sangsues!... Voilà, mes amis,
-la première fois que j'ai causé à Napoléon... Nous
-avons ensuite parlé ensemble à la bataille
-d'Iéna... à Dantzig... à Friedland... et ça n'est <span class="pagenum" id="Page_92">92</span>
-pas fini, j'espère bien que ça n'est pas fini!...
+enfants!... mais c'est égal, je faisais toujours
+battre la charge à mes petits tambours, et le général
+tenait toujours son drapeau déployé au-dessus
+de sa tête... On a fini par le passer tout
+de même ce diable de pont, et l'on a culbuté
+Alvinzy dans les marais où il voulait nous donner
+comme pitance aux sangsues!... Voilà, mes amis,
+la première fois que j'ai causé à Napoléon... Nous
+avons ensuite parlé ensemble à la bataille
+d'Iéna... à Dantzig... à Friedland... et ça n'est <span class="pagenum" id="Page_92">92</span>
+pas fini, j'espère bien que ça n'est pas fini!...
dit La Violette en cherchant autour de lui l'assentiment
des paysans pour ses pronostics belliqueux.</p>
-<p>Un certain silence avait suivi ses dernières
-paroles. L'un des paysans, nommé Jean Sauvage,
-fermier du maréchal Lefebvre, robuste cultivateur
+<p>Un certain silence avait suivi ses dernières
+paroles. L'un des paysans, nommé Jean Sauvage,
+fermier du maréchal Lefebvre, robuste cultivateur
approchant de la quarantaine, en levant son verre
-en signe d'amitié, dit à La Violette:</p>
+en signe d'amitié, dit à La Violette:</p>
-<p>&mdash;A la vôtre, gouverneur! Je bois à un brave,
-à un vrai Français, et nous autres paysans de la
-Brie, nous avons la prétention d'être de notre
-pays... Nous avons écouté votre beau récit, et
+<p>&mdash;A la vôtre, gouverneur! Je bois à un brave,
+à un vrai Français, et nous autres paysans de la
+Brie, nous avons la prétention d'être de notre
+pays... Nous avons écouté votre beau récit, et
croyez bien que notre c&oelig;ur bat au souvenir de
-tous ces grands combats dont vous avez été l'un
-des acteurs... Bonaparte, au pont d'Arcole, a été
-d'une bravoure téméraire... Il a entraîné l'armée,
-lui, dont la place n'est pas en première ligne,
-dans les combats, et qui a autre chose à faire que
+tous ces grands combats dont vous avez été l'un
+des acteurs... Bonaparte, au pont d'Arcole, a été
+d'une bravoure téméraire... Il a entraîné l'armée,
+lui, dont la place n'est pas en première ligne,
+dans les combats, et qui a autre chose à faire que
de risquer sa vie comme un simple soldat; il a
-montré qu'il savait, à l'occasion, risquer sa peau
+montré qu'il savait, à l'occasion, risquer sa peau
et braver la mort stupide... Nous l'admirons donc
-comme général, nous l'aimons comme Empereur...
-Mais nous commençons à trouver qu'il a
+comme général, nous l'aimons comme Empereur...
+Mais nous commençons à trouver qu'il a
suffisamment acquis de gloire comme cela et qu'il
-est temps de se reposer sur ses lauriers... Voilà
-notre sentiment, à nous autres, cultivateurs
+est temps de se reposer sur ses lauriers... Voilà
+notre sentiment, à nous autres, cultivateurs
briards, monsieur le gouverneur La Violette.</p>
<p>&mdash;Et vous avez raison, mes amis, de vouloir le <span class="pagenum" id="Page_93">93</span>
-maintien de la paix! dit une voix forte derrière
-eux; j'espère que rien ne viendra plus vous arracher
-à vos champs, à vos foyers...</p>
+maintien de la paix! dit une voix forte derrière
+eux; j'espère que rien ne viendra plus vous arracher
+à vos champs, à vos foyers...</p>
-<p>C'était Lefebvre qui, ayant au bras Alice, la
-future mariée, conduisait ses invités à travers la
-prairie, où les tables dressées et les tonneaux défoncés
+<p>C'était Lefebvre qui, ayant au bras Alice, la
+future mariée, conduisait ses invités à travers la
+prairie, où les tables dressées et les tonneaux défoncés
donnaient l'aspect d'une joyeuse kermesse
des pays flamands.</p>
-<p>La Violette s'était levé en reconnaissant la voix
-du maréchal.</p>
+<p>La Violette s'était levé en reconnaissant la voix
+du maréchal.</p>
<p>Il se mit au port d'armes avec sa canne et
grogna:</p>
<p>&mdash;Alors on ne se battra plus?... On est donc
-rouillé?</p>
+rouillé?</p>
<p>&mdash;Que grommelles-tu dans ta moustache? dit
Lefebvre. La France, mon vieux La Violette, a
acquis assez de gloire pour ne plus vouloir chercher
de nouvelles occasions de victoires. A tenter
trop la fortune, on risque de tout perdre... Je
-crois que l'Empereur, dont tous les désirs sont
-satisfaits, qui vient d'éprouver la grande joie
-d'être père et dont la dynastie est désormais à
-l'abri des éventualités et des revers, comprendra
-qu'il est temps de donner à son peuple le repos,
-la tranquillité, les bienfaits de la vie paisible et
+crois que l'Empereur, dont tous les désirs sont
+satisfaits, qui vient d'éprouver la grande joie
+d'être père et dont la dynastie est désormais à
+l'abri des éventualités et des revers, comprendra
+qu'il est temps de donner à son peuple le repos,
+la tranquillité, les bienfaits de la vie paisible et
laborieuse... C'est d'ailleurs le sentiment de tous
-les compagnons d'armes de Sa Majesté... Qu'il
-consulte ses maréchaux, il verra bien que personne
+les compagnons d'armes de Sa Majesté... Qu'il
+consulte ses maréchaux, il verra bien que personne
ne veut plus la guerre!</p>
<div class="pagenum" id="Page_94">94</div>
<p>&mdash;Parbleu! grogna La Violette, mal convaincu,
-tous les maréchaux sont devenus gras comme des
-chanoines... ils ont des châteaux, des fermes, de
-l'argent, ils ne demandent qu'à jouir de tout cela,
-à loisir... enfin!... la consigne est de désarmer,
+tous les maréchaux sont devenus gras comme des
+chanoines... ils ont des châteaux, des fermes, de
+l'argent, ils ne demandent qu'à jouir de tout cela,
+à loisir... enfin!... la consigne est de désarmer,
allons! vive la paix!... vivent la joie et les
pommes de terre!...</p>
<p>Et La Violette fit tournoyer sa canne avec une
-vélocité où il y avait du dépit et de l'ironie.</p>
+vélocité où il y avait du dépit et de l'ironie.</p>
-<p>Jean Sauvage, le paysan qui avait déjà parlé,
+<p>Jean Sauvage, le paysan qui avait déjà parlé,
reprit la parole:</p>
-<p>&mdash;Monsieur le maréchal a raison, dit-il, quand
-il déclare, lui, un vaillant, lui, un héros, qu'il est
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal a raison, dit-il, quand
+il déclare, lui, un vaillant, lui, un héros, qu'il est
sage de laisser souffler la France et qu'il est temps
-de suspendre le fusil au râtelier... Si l'on consultait
-le pays, encore plus que les maréchaux, il
+de suspendre le fusil au râtelier... Si l'on consultait
+le pays, encore plus que les maréchaux, il
voudrait la paix... Puisse la naissance du fils de
l'Empereur nous l'accorder!</p>
-<p>A ce moment, la maréchale Lefebvre, à qui le
-commandant Henriot donnait le bras, s'avança
-en tendant la main à Jean Sauvage:</p>
+<p>A ce moment, la maréchale Lefebvre, à qui le
+commandant Henriot donnait le bras, s'avança
+en tendant la main à Jean Sauvage:</p>
-<p>&mdash;Bien dit, garçon!... Tu es paysan, moi je
+<p>&mdash;Bien dit, garçon!... Tu es paysan, moi je
suis aussi une fille de la terre, je sais combien
-c'est douloureux pour ceux qui l'ont cultivée de
-voir un champ foulé par les chevaux, piétiné par
-les hommes, labouré par les roues de l'artillerie...
-Je sais aussi qu'après la guerre, les souverains
-se réunissent et se font mille fêtes entre eux,
+c'est douloureux pour ceux qui l'ont cultivée de
+voir un champ foulé par les chevaux, piétiné par
+les hommes, labouré par les roues de l'artillerie...
+Je sais aussi qu'après la guerre, les souverains
+se réunissent et se font mille fêtes entre eux,
tandis qu'on pleure dans les villages et que des <span class="pagenum" id="Page_95">95</span>
femmes en deuil s'agenouillent devant des croix
-représentant des fosses lointaines, des tombes inconnues,
+représentant des fosses lointaines, des tombes inconnues,
en Espagne, en Moravie, en Pologne...
Oui, vous avez raison, mes amis, de vouloir la
-paix, mais soyez assurés qu'un peuple qui s'amollit
-est bien vite obligé de subir la pire des
-guerres, celle qu'on lui impose, qu'il fait à contre-c&oelig;ur,
-sans élan ni enthousiasme...</p>
-
-<p>Elle s'arrêta un instant, puis continua, plus
-animée:</p>
-
-<p>&mdash;L'Europe, en ce moment, est traversée par
-des courants souterrains menaçants. Une explosion
-brusque peut avoir lieu d'un instant à
-l'autre... Napoléon est toujours redouté des rois
-de l'Europe, mais il en est haï aussi... Pour eux, il
-est le soldat audacieux qui a fondé un trône non
-seulement sur la victoire, mais aussi sur la Révolution
-française... il est le champion de l'égalité,
+paix, mais soyez assurés qu'un peuple qui s'amollit
+est bien vite obligé de subir la pire des
+guerres, celle qu'on lui impose, qu'il fait à contre-c&oelig;ur,
+sans élan ni enthousiasme...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta un instant, puis continua, plus
+animée:</p>
+
+<p>&mdash;L'Europe, en ce moment, est traversée par
+des courants souterrains menaçants. Une explosion
+brusque peut avoir lieu d'un instant à
+l'autre... Napoléon est toujours redouté des rois
+de l'Europe, mais il en est haï aussi... Pour eux, il
+est le soldat audacieux qui a fondé un trône non
+seulement sur la victoire, mais aussi sur la Révolution
+française... il est le champion de l'égalité,
cette chose odieuse aux monarques du droit
divin... il n'y a qu'en France qu'il est possible de
-voir maréchal et duc un paysan comme Lefebvre,
-maréchale et duchesse une paysanne comme moi,
-qu'on nommait jadis la Sans-Gêne!... Mes amis,
-réjouissons-nous d'avoir la paix, profitons de ses
-bienfaits, mais ne tremblez pas le jour où il faudra
-reprendre le fusil... vous devrez tous peut-être
-avant peu l'armer, non plus pour acquérir de la
-gloire et grandir encore le nom de Napoléon, mais
-pour préserver votre champ et sauver la patrie!...</p>
+voir maréchal et duc un paysan comme Lefebvre,
+maréchale et duchesse une paysanne comme moi,
+qu'on nommait jadis la Sans-Gêne!... Mes amis,
+réjouissons-nous d'avoir la paix, profitons de ses
+bienfaits, mais ne tremblez pas le jour où il faudra
+reprendre le fusil... vous devrez tous peut-être
+avant peu l'armer, non plus pour acquérir de la
+gloire et grandir encore le nom de Napoléon, mais
+pour préserver votre champ et sauver la patrie!...</p>
<div class="pagenum" id="Page_96">96</div>
-<p>Jean Sauvage se leva, et, solennel, se découvrant,
+<p>Jean Sauvage se leva, et, solennel, se découvrant,
dit alors d'une voix forte:</p>
-<p>&mdash;Madame la maréchale, et vous tous qui êtes
-ici, célébrant le mariage du commandant Henriot,
-le fils adoptif de notre maître aimé, qui a conduit
-à la victoire plusieurs d'entre nous, bien haut
+<p>&mdash;Madame la maréchale, et vous tous qui êtes
+ici, célébrant le mariage du commandant Henriot,
+le fils adoptif de notre maître aimé, qui a conduit
+à la victoire plusieurs d'entre nous, bien haut
nous le disons, nous faisons tous des v&oelig;ux pour
-l'Empereur et pour le roi de Rome, nous espérons
-qu'il saura maintenir à la France son rang
-dans le monde et lui garder ses frontières de la
-République... mais nous désirons, nous, les
+l'Empereur et pour le roi de Rome, nous espérons
+qu'il saura maintenir à la France son rang
+dans le monde et lui garder ses frontières de la
+République... mais nous désirons, nous, les
humbles, les petits, les travailleurs des champs,
qui formons la grande masse de la nation, ne
-plus entendre le son du canon que pour célébrer
-les joyeux événements... nous souhaitons que la
-France puisse enfin cesser d'être un camp tout
+plus entendre le son du canon que pour célébrer
+les joyeux événements... nous souhaitons que la
+France puisse enfin cesser d'être un camp tout
assourdi du fracas des armes... le sang de notre
-jeunesse a assez coulé sur cent champs de bataille...
+jeunesse a assez coulé sur cent champs de bataille...
N'est-ce pas, les enfants? ajouta-t-il, en
se tournant vers les paysans, cherchant leur
-approbation, et tous s'écrièrent:</p>
+approbation, et tous s'écrièrent:</p>
<p>&mdash;Oui! oui!... c'est bien cela!... Jean Sauvage,
tu as raison!...</p>
@@ -3404,273 +3365,273 @@ tu as raison!...</p>
<p>&mdash;Mais si nous voulons la paix, il faut que
l'Empereur sache bien que nous ne sommes pas
de mauvais citoyens, reprit Jean Sauvage avec
-assurance. Le jour où, par malheur, la victoire
-nous abandonnerait, le jour où l'ennemi, prenant
+assurance. Le jour où, par malheur, la victoire
+nous abandonnerait, le jour où l'ennemi, prenant
sa revanche, viendrait, comme autrefois, jusque <span class="pagenum" id="Page_97">97</span>
-dans nos demeures insulter à nos courages inutiles,
-le jour où à notre tour nous connaîtrions
-les humiliations de la défaite et les horreurs de
+dans nos demeures insulter à nos courages inutiles,
+le jour où à notre tour nous connaîtrions
+les humiliations de la défaite et les horreurs de
l'invasion, alors, j'en fais le serment, ici, devant
-vous, monsieur le maréchal, nous nous lèverions
+vous, monsieur le maréchal, nous nous lèverions
tous en masse, nous abandonnerions nos chevaux,
nos sillons, nos femmes, nos enfants, et chacun
de nous ferait alors son devoir... nous montrerions
-aux envahisseurs étonnés ce que peuvent
+aux envahisseurs étonnés ce que peuvent
les paysans de France courant aux fourches!...</p>
-<p>&mdash;Je transmettrai à l'Empereur vos v&oelig;ux et vos
+<p>&mdash;Je transmettrai à l'Empereur vos v&oelig;ux et vos
patriotiques paroles, mon ami, dit Lefebvre d'une
-voix émue... mais j'espère qu'il ne sera jamais
-nécessaire de vous les rappeler... Nous avons
+voix émue... mais j'espère qu'il ne sera jamais
+nécessaire de vous les rappeler... Nous avons
nos sabres et nos fusils pour repousser l'ennemi,
-si jamais il osait se présenter par ici; gardez vos
-fourches pour remuer le foin, vos fléaux pour
+si jamais il osait se présenter par ici; gardez vos
+fourches pour remuer le foin, vos fléaux pour
battre le grain!... Au revoir, Jean Sauvage! mes
-amis, plaisir et bonne santé à tous!...</p>
+amis, plaisir et bonne santé à tous!...</p>
-<p>Et le maréchal s'éloigna avec ses invités, au
-milieu des acclamations réitérées des paysans.</p>
+<p>Et le maréchal s'éloigna avec ses invités, au
+milieu des acclamations réitérées des paysans.</p>
-<p>Catherine Lefebvre cependant, bien qu'impressionnée
+<p>Catherine Lefebvre cependant, bien qu'impressionnée
par l'attitude et par les paroles de Jean
Sauvage, car elle sentait que ce paysan briard
exprimait les craintes, les pressentiments et les
-alarmes de tous les Français, voulut dissiper les
-inquiétudes qui s'étaient répandues parmi les
-invités.</p>
+alarmes de tous les Français, voulut dissiper les
+inquiétudes qui s'étaient répandues parmi les
+invités.</p>
<p>&mdash;Venez faire un tour dans les galeries du <span class="pagenum" id="Page_98">98</span>
-château! dit-elle gaiement. On ne vous a pas tout
+château! dit-elle gaiement. On ne vous a pas tout
fait voir, et nous avons, comme tout seigneur,
-notre galerie des ancêtres à montrer!... Allons,
-Henriot, donne le bras à ta fiancée; moi, je m'en
+notre galerie des ancêtres à montrer!... Allons,
+Henriot, donne le bras à ta fiancée; moi, je m'en
vais avec Lefebvre, bras dessus, bras dessous,
comme autrefois...</p>
-<p>&mdash;Comme toujours, ma bonne Catherine! répondit
+<p>&mdash;Comme toujours, ma bonne Catherine! répondit
Lefebvre, offrant avec empressement son
-bras à sa femme.</p>
+bras à sa femme.</p>
-<p>Et tous deux, guidant le cortège des invités,
-comme à une noce villageoise, montèrent processionnellement
-le perron du château.</p>
+<p>Et tous deux, guidant le cortège des invités,
+comme à une noce villageoise, montèrent processionnellement
+le perron du château.</p>
-<p>Là, après avoir parcouru vestibules, salons
-d'honneur, chambres de gala et salles à manger
-de grande réception, la maréchale conduisit le
-cortège vers une galerie, sur la porte de laquelle
-était peinte une épée à coquille simple, épée ancienne,
-de simple garde ou de sergent, croisée
-d'un bâton de maréchal avec une couronne ducale
-et un chapeau de vivandière au-dessus, armoiries
-singulières et naïves.</p>
+<p>Là, après avoir parcouru vestibules, salons
+d'honneur, chambres de gala et salles à manger
+de grande réception, la maréchale conduisit le
+cortège vers une galerie, sur la porte de laquelle
+était peinte une épée à coquille simple, épée ancienne,
+de simple garde ou de sergent, croisée
+d'un bâton de maréchal avec une couronne ducale
+et un chapeau de vivandière au-dessus, armoiries
+singulières et naïves.</p>
-<p>On entra. La pièce était nue. Une série d'armoires
-fermées garnissait seulement les murailles.</p>
+<p>On entra. La pièce était nue. Une série d'armoires
+fermées garnissait seulement les murailles.</p>
-<p>Catherine ouvrit la première de ces armoires.</p>
+<p>Catherine ouvrit la première de ces armoires.</p>
-<p>Accrochée, une robe de toile, à petits bouquets
-fanés, pendait auprès d'un jupon court, surmontée
-d'un bonnet à barbes de dentelles.</p>
+<p>Accrochée, une robe de toile, à petits bouquets
+fanés, pendait auprès d'un jupon court, surmontée
+d'un bonnet à barbes de dentelles.</p>
<p>&mdash;Mon costume de blanchisseuse, celui que je <span class="pagenum" id="Page_99">99</span>
-portais quand je connus Lefebvre, dit avec simplicité
-la maréchale. Ah! c'était l'époque où l'on
-prenait les Tuileries d'assaut, où l'on chassait les
+portais quand je connus Lefebvre, dit avec simplicité
+la maréchale. Ah! c'était l'époque où l'on
+prenait les Tuileries d'assaut, où l'on chassait les
tyrans!</p>
-<p>&mdash;Et où tu me faisais sauver la vie à un chevalier
-du poignard! ajouta Lefebvre à mi-voix.</p>
+<p>&mdash;Et où tu me faisais sauver la vie à un chevalier
+du poignard! ajouta Lefebvre à mi-voix.</p>
<p>&mdash;Chut! dit Catherine montrant Henriot, tu
sais bien qu'on ne doit parler ni ici, ni chez l'Empereur,
de celui qui n'est plus pour nous qu'un
-ami, mort depuis longtemps... Ah! reprit-elle à
+ami, mort depuis longtemps... Ah! reprit-elle à
haute voix, en ouvrant la seconde armoire, voici
-mon uniforme de cantinière, celui que je portais
-à Verdun, à Fleurus... Tenez, regardez la déchirure
-produite par la baïonnette d'un Autrichien...</p>
+mon uniforme de cantinière, celui que je portais
+à Verdun, à Fleurus... Tenez, regardez la déchirure
+produite par la baïonnette d'un Autrichien...</p>
-<p>Tous les invités s'approchèrent et contemplèrent
-avec une curiosité respectueuse le costume
-qui évoquait tant de combats passés, la
+<p>Tous les invités s'approchèrent et contemplèrent
+avec une curiosité respectueuse le costume
+qui évoquait tant de combats passés, la
blessure de Catherine et la gloire de son mari.</p>
-<p>&mdash;Cette troisième armoire, continua Catherine,
-poursuivant le voyage à travers son passé, contient
-ma belle robe de maréchale, lorsque je fus
-au camp de Boulogne où Lefebvre reçut de la
+<p>&mdash;Cette troisième armoire, continua Catherine,
+poursuivant le voyage à travers son passé, contient
+ma belle robe de maréchale, lorsque je fus
+au camp de Boulogne où Lefebvre reçut de la
main de l'Empereur la plaque de grand-aigle de
-la Légion d'honneur...</p>
+la Légion d'honneur...</p>
<p>On fit quelques pas.</p>
-<p>&mdash;Passons à d'autres vêtements qui rappellent
+<p>&mdash;Passons à d'autres vêtements qui rappellent
de grands souvenirs, dit-elle... Voici ma robe de
-sacre... mon manteau de cour, pour ma présentation
-à l'Impératrice..., ma pelisse de voyage <span class="pagenum" id="Page_100">100</span>
-lorsque j'allai retrouver Lefebvre à Dantzig!...</p>
+sacre... mon manteau de cour, pour ma présentation
+à l'Impératrice..., ma pelisse de voyage <span class="pagenum" id="Page_100">100</span>
+lorsque j'allai retrouver Lefebvre à Dantzig!...</p>
-<p>Elle énumérait ainsi successivement tous ses
-costumes qu'elle avait conservés pieusement,
-en ouvrant successivement les placards où ces
-témoins de sa vie avaient été alignés et rangés.</p>
+<p>Elle énumérait ainsi successivement tous ses
+costumes qu'elle avait conservés pieusement,
+en ouvrant successivement les placards où ces
+témoins de sa vie avaient été alignés et rangés.</p>
-<p>Arrivant enfin à une dernière armoire, Catherine
+<p>Arrivant enfin à une dernière armoire, Catherine
dit en souriant:</p>
-<p>&mdash;Nous regarderons celle-ci tout à l'heure... au
-tour de la défroque de Lefebvre à présent!...</p>
+<p>&mdash;Nous regarderons celle-ci tout à l'heure... au
+tour de la défroque de Lefebvre à présent!...</p>
<p>Et, comme elle l'avait fait pour elle, successivement,
-elle fit voir l'uniforme de garde-française
-qu'avait porté Lefebvre avant la Révolution, son
+elle fit voir l'uniforme de garde-française
+qu'avait porté Lefebvre avant la Révolution, son
sabre de lieutenant de la garde nationale au
-10 août, son costume de voltigeur au 13<sup>e</sup> léger,
-puis son uniforme de général, quand il avait remplacé
-Hoche à l'armée de la Moselle, son habit
-de sénateur, son grand uniforme de maréchal de
+10 août, son costume de voltigeur au 13<sup>e</sup> léger,
+puis son uniforme de général, quand il avait remplacé
+Hoche à l'armée de la Moselle, son habit
+de sénateur, son grand uniforme de maréchal de
France...</p>
-<p>Les broderies ternies, les passementeries fanées,
-les brûlures faites par la poudre, les trous
-témoignant du passage d'une lance russe ou d'un
+<p>Les broderies ternies, les passementeries fanées,
+les brûlures faites par la poudre, les trous
+témoignant du passage d'une lance russe ou d'un
sabre autrichien, faisaient de ce vestiaire domestique
-comme le musée de la gloire, le reliquaire
-de la piété patriotique...</p>
+comme le musée de la gloire, le reliquaire
+de la piété patriotique...</p>
-<p>Tous les assistants étaient émus et nul ne songeait
-à railler, quand, ouvrant la dernière armoire
-qu'elle avait réservée, Catherine offrit à
+<p>Tous les assistants étaient émus et nul ne songeait
+à railler, quand, ouvrant la dernière armoire
+qu'elle avait réservée, Catherine offrit à
leurs regards deux costumes de paysans alsaciens,
l'un d'homme, l'autre de femme:</p>
<div class="pagenum" id="Page_101">101</div>
-<p>&mdash;Avec ces humbles vêtements, Lefebvre et
-moi nous voulons être enterrés, dit-elle... cette
-jupe, je l'ai portée paysanne, cette blouse fut
-celle de Lefebvre quand il était au moulin, dans
+<p>&mdash;Avec ces humbles vêtements, Lefebvre et
+moi nous voulons être enterrés, dit-elle... cette
+jupe, je l'ai portée paysanne, cette blouse fut
+celle de Lefebvre quand il était au moulin, dans
son village... avec ces modestes habits nous irons
dormir ensemble pour toujours!...</p>
<p>&mdash;Oui... c'est mon v&oelig;u le plus cher! dit Lefebvre;
-vous le voyez, mes amis, voilà nos armoiries
-à nous et nos galeries d'aïeux!... L'Empereur
-nous a faits duc et duchesse, nous sommes restés
-ce que nous étions... et quand on enterrera
-Lefebvre, le soldat, et Catherine, la cantinière,
-dépouillés alors de leurs dignités, de leurs habits
+vous le voyez, mes amis, voilà nos armoiries
+à nous et nos galeries d'aïeux!... L'Empereur
+nous a faits duc et duchesse, nous sommes restés
+ce que nous étions... et quand on enterrera
+Lefebvre, le soldat, et Catherine, la cantinière,
+dépouillés alors de leurs dignités, de leurs habits
de cour, nous voulons qu'on dise d'eux tout simplement:</p>
-<p>&mdash;Lefebvre et sa femme, la Sans-Gêne,
-n'avaient point de portraits généalogiques à montrer...
-leurs parchemins c'étaient leurs habits
-de travail ou de combat... ce n'étaient point
-des descendants, eux, ce furent des ancêtres!...</p>
+<p>&mdash;Lefebvre et sa femme, la Sans-Gêne,
+n'avaient point de portraits généalogiques à montrer...
+leurs parchemins c'étaient leurs habits
+de travail ou de combat... ce n'étaient point
+des descendants, eux, ce furent des ancêtres!...</p>
<h2 id="Page_102"><a href="#toc">VI</a><br />
<small>L'EMPEREUR AMOUREUX</small></h2>
-<p>Pendant la visite à l'armoire aux reliques domestiques
-que Lefebvre et Catherine avaient dirigée,
-Napoléon s'était retiré dans le pavillon séparé
-mis à sa disposition par ses hôtes.</p>
+<p>Pendant la visite à l'armoire aux reliques domestiques
+que Lefebvre et Catherine avaient dirigée,
+Napoléon s'était retiré dans le pavillon séparé
+mis à sa disposition par ses hôtes.</p>
-<p>Il avait annoncé son intention de passer la nuit
+<p>Il avait annoncé son intention de passer la nuit
sous le toit hospitalier de Lefebvre et de ne retourner
-que le lendemain matin à Paris, après la
-cérémonie religieuse qui devait être célébrée
-dans la chapelle du château.</p>
+que le lendemain matin à Paris, après la
+cérémonie religieuse qui devait être célébrée
+dans la chapelle du château.</p>
-<p>Un service de courriers et d'estafettes avait été
-organisé, et l'Empereur, qui avait emmené son
-secrétaire Méneval, continuait à expédier ses
+<p>Un service de courriers et d'estafettes avait été
+organisé, et l'Empereur, qui avait emmené son
+secrétaire Méneval, continuait à expédier ses
affaires courantes. Il travaillait partout et partout
se trouvait chez lui.</p>
-<p>Jusqu'à l'heure du dîner, l'Empereur parut distrait.
-Il s'informait de l'heure. Il marchait fiévreusement
-dans la pièce qui lui servait de cabinet, <span class="pagenum" id="Page_103">103</span>
+<p>Jusqu'à l'heure du dîner, l'Empereur parut distrait.
+Il s'informait de l'heure. Il marchait fiévreusement
+dans la pièce qui lui servait de cabinet, <span class="pagenum" id="Page_103">103</span>
ouvrant brusquement la porte du salon voisin
comme s'il devait y rencontrer quelqu'un d'attendu
-et la refermant avec la même vivacité,
-ainsi qu'à la suite d'une fausse joie, montrant un
-éclair de désappointement dans les yeux.</p>
+et la refermant avec la même vivacité,
+ainsi qu'à la suite d'une fausse joie, montrant un
+éclair de désappointement dans les yeux.</p>
-<p>Son secrétaire s'apercevait de son impatience,
+<p>Son secrétaire s'apercevait de son impatience,
mais il ne pouvait en deviner la cause. Il attribuait
-aux nouvelles équivoques reçues de la cour
-de Russie la visible inquiétude de Napoléon.</p>
+aux nouvelles équivoques reçues de la cour
+de Russie la visible inquiétude de Napoléon.</p>
<p>A la fin, comme n'y tenant plus, l'Empereur
-s'écria:</p>
+s'écria:</p>
-<p>&mdash;En voilà assez pour cette après-midi, Méneval...
+<p>&mdash;En voilà assez pour cette après-midi, Méneval...
vous pouvez vous retirer et prendre votre
-part des réjouissances que prodigue le duc de
-Dantzig à l'occasion du mariage de son pupille,
-le colonel Henriot... Amusez-vous, Méneval, c'est
-de votre âge... et puis une fête nuptiale dispose
-toujours à la gaieté!...</p>
+part des réjouissances que prodigue le duc de
+Dantzig à l'occasion du mariage de son pupille,
+le colonel Henriot... Amusez-vous, Méneval, c'est
+de votre âge... et puis une fête nuptiale dispose
+toujours à la gaieté!...</p>
<p>Il cherchait ses mots, comme s'il avait une
-question à poser qui l'embarrassait. Il reprit
-bientôt, tandis que le secrétaire rassemblait ses
-papiers, bouchait l'écritoire et serrait dans un
-portefeuille fermant à clef les notes et les originaux
+question à poser qui l'embarrassait. Il reprit
+bientôt, tandis que le secrétaire rassemblait ses
+papiers, bouchait l'écritoire et serrait dans un
+portefeuille fermant à clef les notes et les originaux
de la correspondance:</p>
-<p>&mdash;Tout le monde ici semble être fort joyeux...
-Le bal sera animé... il me semble qu'il y a de
-fort jolies femmes... Avez-vous remarqué la mariée,
-Méneval, elle m'a paru fort piquante?...</p>
+<p>&mdash;Tout le monde ici semble être fort joyeux...
+Le bal sera animé... il me semble qu'il y a de
+fort jolies femmes... Avez-vous remarqué la mariée,
+Méneval, elle m'a paru fort piquante?...</p>
<p>&mdash;C'est une des plus charmantes femmes qui <span class="pagenum" id="Page_104">104</span>
-se puisse trouver à votre cour, Sire, et le colonel
+se puisse trouver à votre cour, Sire, et le colonel
Henriot a fait bien des jaloux...</p>
<p>&mdash;Ah! vous la trouvez jolie?... c'est aussi mon
-avis, dit l'Empereur avec vivacité, puis aussitôt,
-sur le même ton, désireux de cacher une impression
-secrète, en profond comédien qu'il était,
-même dans l'intimité, dissimulant même avec
-ses plus dévoués serviteurs: Avant de vous retirer,
-dit-il, préparez-moi donc, mon cher Méneval,
+avis, dit l'Empereur avec vivacité, puis aussitôt,
+sur le même ton, désireux de cacher une impression
+secrète, en profond comédien qu'il était,
+même dans l'intimité, dissimulant même avec
+ses plus dévoués serviteurs: Avant de vous retirer,
+dit-il, préparez-moi donc, mon cher Méneval,
un ordre... c'est pour un officier que je puis d'un
-moment à l'autre envoyer à Paris au ministère
+moment à l'autre envoyer à Paris au ministère
de la Guerre afin d'en rapporter le portefeuille F
-contenant les états de situation des troupes cantonnées
-dans la région de la Baltique...</p>
+contenant les états de situation des troupes cantonnées
+dans la région de la Baltique...</p>
-<p>&mdash;Voici l'ordre, Sire, dit Méneval... il n'y a
-plus qu'à y inscrire le nom de l'officier que
-Votre Majesté veut envoyer...</p>
+<p>&mdash;Voici l'ordre, Sire, dit Méneval... il n'y a
+plus qu'à y inscrire le nom de l'officier que
+Votre Majesté veut envoyer...</p>
<p>&mdash;Laissez-le en blanc... signez par ordre et
-remettez-moi ce papier... A présent, vous pouvez
+remettez-moi ce papier... A présent, vous pouvez
vous retirer... Ah! envoyez-moi Constant!</p>
-<p>Le secrétaire se retira et Constant, en habit
-noir, l'allure obséquieuse et l'air câlin, se présenta
-devant son maître, qui lui ordonna de
+<p>Le secrétaire se retira et Constant, en habit
+noir, l'allure obséquieuse et l'air câlin, se présenta
+devant son maître, qui lui ordonna de
l'habiller.</p>
-<p>Constant, fort au courant des habitudes de Napoléon,
-car il était à son service depuis le Consulat,
+<p>Constant, fort au courant des habitudes de Napoléon,
+car il était à son service depuis le Consulat,
se dirigea vers le cabinet de toilette, y prit
une savonnette, un rasoir, un petit miroir et sur
-un réchaud à esprit-de-vin fit chauffer l'eau pour <span class="pagenum" id="Page_105">105</span>
-la barbe. Ces préparatifs accomplis en silence, il
-s'approcha de Napoléon et commença à le dévêtir.
+un réchaud à esprit-de-vin fit chauffer l'eau pour <span class="pagenum" id="Page_105">105</span>
+la barbe. Ces préparatifs accomplis en silence, il
+s'approcha de Napoléon et commença à le dévêtir.
Il fallait l'habiller, le brosser, le peigner
-comme un enfant. Il ne touchait à rien et se laissait
-faire passivement. On eût dit un automate
-bien réglé. Sa pensée fatiguait loin durant cette
+comme un enfant. Il ne touchait à rien et se laissait
+faire passivement. On eût dit un automate
+bien réglé. Sa pensée fatiguait loin durant cette
inertie physique.</p>
-<p>Quand l'eau commença à chanter dans la
+<p>Quand l'eau commença à chanter dans la
bouilloire, Constant, sur la pointe du pied, se
dirigea vers la porte du cabinet, l'entr'ouvrit, fit
un signe muet.</p>
@@ -3678,480 +3639,480 @@ un signe muet.</p>
<p>Une ombre haute apparut, raide, se mouvant
lentement. L'ombre portait un turban avec aigrette,
des pantalons larges, une veste ronde, le
-cimeterre lui pendait au côté et deux pistolets à
-pommeaux d'or luisaient à sa ceinture de soie
-filigranée d'or.</p>
+cimeterre lui pendait au côté et deux pistolets à
+pommeaux d'or luisaient à sa ceinture de soie
+filigranée d'or.</p>
-<p>C'était Roustan, le fidèle mameluck,&mdash;dont la
-fidélité, d'ailleurs, comme celle des maréchaux,
+<p>C'était Roustan, le fidèle mameluck,&mdash;dont la
+fidélité, d'ailleurs, comme celle des maréchaux,
ne devait pas persister dans les jours de malheur.
-Cet Oriental, comblé de bienfaits par son maître,
+Cet Oriental, comblé de bienfaits par son maître,
qui avait en lui la plus grande confiance, qui ne
-s'en remettait qu'à lui du soin de sa sécurité, ne
-voulut pas se déranger après l'abdication. Le climat
-de l'île d'Elbe ne convenait pas à sa santé. Et
+s'en remettait qu'à lui du soin de sa sécurité, ne
+voulut pas se déranger après l'abdication. Le climat
+de l'île d'Elbe ne convenait pas à sa santé. Et
puis les Bourbons lui offraient un bureau de
-loterie. Il le négocia avec fruit et se rendit en
-Angleterre. Là il se fit voir pour de l'argent. Wellington,
-qui s'était déjà donné la peu noble satisfaction <span class="pagenum" id="Page_106">106</span>
-d'acheter l'ancienne maîtresse de Napoléon,
+loterie. Il le négocia avec fruit et se rendit en
+Angleterre. Là il se fit voir pour de l'argent. Wellington,
+qui s'était déjà donné la peu noble satisfaction <span class="pagenum" id="Page_106">106</span>
+d'acheter l'ancienne maîtresse de Napoléon,
la Grassini, ne manqua pas d'offrir le spectacle
-du mameluck de l'Empereur, aux fêtes qu'il
-donnait à l'aristocratie anglaise en l'honneur de
-Waterloo. A partir du déclin, quand la roue de la
+du mameluck de l'Empereur, aux fêtes qu'il
+donnait à l'aristocratie anglaise en l'honneur de
+Waterloo. A partir du déclin, quand la roue de la
fortune tourna et que l'Empereur descendit la
-pente vertigineuse de la défaite, on ne rencontre
-plus dans son entourage que des âmes lâches et
-des faces de traîtres. Roustan, esclave géorgien,
-musulman fataliste et soumis à la religion du
-plus fort, eut pourtant une excuse à sa trahison,
-que ne sauraient invoquer les maréchaux gavés
+pente vertigineuse de la défaite, on ne rencontre
+plus dans son entourage que des âmes lâches et
+des faces de traîtres. Roustan, esclave géorgien,
+musulman fataliste et soumis à la religion du
+plus fort, eut pourtant une excuse à sa trahison,
+que ne sauraient invoquer les maréchaux gavés
et les courtisans repus qui mordirent si cruellement
-la main prisonnière qu'ils avaient si patiemment,
-si complaisamment léchée alors qu'elle tenait
-encore le sceptre et l'épée. On est presque
-tenté d'atténuer la perfidie des Anglais en évoquant
-celle de certains Français, quand les jours
-noirs furent venus et que l'étoile impériale eut
-définitivement disparu du ciel d'Europe.</p>
-
-<p>Mais, au château de Combault, Roustan n'avait
-aucune idée de sa future défection. Qui l'eût prédit
-se serait exposé à la fureur du mameluck.
-Il servait ponctuellement et aveuglément son
-maître. Jamais il ne s'écartait de lui et les assassins
-devaient s'attendre à le trouver sur leur passage.
+la main prisonnière qu'ils avaient si patiemment,
+si complaisamment léchée alors qu'elle tenait
+encore le sceptre et l'épée. On est presque
+tenté d'atténuer la perfidie des Anglais en évoquant
+celle de certains Français, quand les jours
+noirs furent venus et que l'étoile impériale eut
+définitivement disparu du ciel d'Europe.</p>
+
+<p>Mais, au château de Combault, Roustan n'avait
+aucune idée de sa future défection. Qui l'eût prédit
+se serait exposé à la fureur du mameluck.
+Il servait ponctuellement et aveuglément son
+maître. Jamais il ne s'écartait de lui et les assassins
+devaient s'attendre à le trouver sur leur passage.
La nuit, il couchait en travers de la porte
-de l'Empereur. Maubreuil n'avait pas négligé ce
-vigilant gardien du seuil, et c'est pourquoi il s'était <span class="pagenum" id="Page_107">107</span>
-précautionné, dans un but encore mystérieux,
-de son auxiliaire Samuel Barker, le sosie napoléonien,
-susceptible de tromper Roustan et d'égarer
+de l'Empereur. Maubreuil n'avait pas négligé ce
+vigilant gardien du seuil, et c'est pourquoi il s'était <span class="pagenum" id="Page_107">107</span>
+précautionné, dans un but encore mystérieux,
+de son auxiliaire Samuel Barker, le sosie napoléonien,
+susceptible de tromper Roustan et d'égarer
sa vigilance.</p>
<p>S'approchant de Constant qui portait la savonnette,
Roustan prit le petit miroir et le maintint,
applique vivante, devant l'Empereur. Celui-ci,
debout, saisit alors le rasoir que Constant lui
-présenta tout ouvert et repassé. Napoléon se rasait
-lui-même. Il procéda avec rapidité à l'opération.
-Puis il se précipita vers le cabinet de toilette, se
-débarbouilla, se lava les mains, polit ses ongles
+présenta tout ouvert et repassé. Napoléon se rasait
+lui-même. Il procéda avec rapidité à l'opération.
+Puis il se précipita vers le cabinet de toilette, se
+débarbouilla, se lava les mains, polit ses ongles
et revint se confier aux soins de Constant. Celui-ci
-lui ôta alors sa chemise, son gilet de flanelle, et
+lui ôta alors sa chemise, son gilet de flanelle, et
lui frotta tout le corps avec de l'eau de Cologne.
-Ce massage terminé, le valet de chambre allait lui
-passer son caleçon et sa culotte, quand, le repoussant,
-Napoléon s'élança vers la cheminée, y jeta
-impatiemment deux énormes bûches, en disant:</p>
+Ce massage terminé, le valet de chambre allait lui
+passer son caleçon et sa culotte, quand, le repoussant,
+Napoléon s'élança vers la cheminée, y jeta
+impatiemment deux énormes bûches, en disant:</p>
-<p>&mdash;Ah çà! maître drôle, vous voulez donc me
+<p>&mdash;Ah çà! maître drôle, vous voulez donc me
faire mourir de froid!</p>
-<p>Et il lui pinça l'oreille, selon son habitude, aux
+<p>Et il lui pinça l'oreille, selon son habitude, aux
moments de belle humeur.</p>
-<p>L'Empereur était excessivement frileux. Il lui
-fallait du feu dans tous ses appartements, même
-pendant l'été. En toute saison on le voyait charger
+<p>L'Empereur était excessivement frileux. Il lui
+fallait du feu dans tous ses appartements, même
+pendant l'été. En toute saison on le voyait charger
son lit, la nuit, de chaudes couvertures. Les
souffrances du froid durant la campagne de Russie
furent pour lui insupportables et en quelque <span class="pagenum" id="Page_108">108</span>
-sorte paralysèrent son activité et congelèrent son
-génie.</p>
+sorte paralysèrent son activité et congelèrent son
+génie.</p>
-<p>Égayé par la flamme claire qui jaillissait de
-l'âtre ravivé, Napoléon pinça de nouveau l'oreille
+<p>Égayé par la flamme claire qui jaillissait de
+l'âtre ravivé, Napoléon pinça de nouveau l'oreille
de son valet de chambre, en disant:</p>
<p>&mdash;Vous allez me faire beau aujourd'hui... je
-désire plaire!...</p>
+désire plaire!...</p>
-<p>Et un sourire, où il y avait plus d'ironie que
-de contentement de soi, glissa entre ses lèvres. Il
+<p>Et un sourire, où il y avait plus d'ironie que
+de contentement de soi, glissa entre ses lèvres. Il
connaissait trop les hommes, les femmes aussi,
-pour ne pas savoir que ces soins d'élégance étaient
-superflus. N'était-il pas l'Empereur? Pour parure
-il avait sa gloire, son attrait était dans sa puissance.
-Mais, avec un grand désordre et une indifférence
-complète pour le luxe personnel, Napoléon
-avait le goût du costume spécial, des vêtements
+pour ne pas savoir que ces soins d'élégance étaient
+superflus. N'était-il pas l'Empereur? Pour parure
+il avait sa gloire, son attrait était dans sa puissance.
+Mais, avec un grand désordre et une indifférence
+complète pour le luxe personnel, Napoléon
+avait le goût du costume spécial, des vêtements
peu ordinaires, le signalant aux regards,
-et le faisant se détacher, simple, sans galon ni
-passementerie, sur le fond d'or de ses généraux
+et le faisant se détacher, simple, sans galon ni
+passementerie, sur le fond d'or de ses généraux
et de ses courtisans. L'orgueil flottait dans les
pans de la modeste redingote grise et rien que la
-forme inusitée de son petit chapeau sans plumet
-ni ganse révélait son soin de paraître différent,
-même par la coiffure, des autres hommes.</p>
+forme inusitée de son petit chapeau sans plumet
+ni ganse révélait son soin de paraître différent,
+même par la coiffure, des autres hommes.</p>
-<p>Constant acheva donc d'habiller son maître.
-Il lui mit aux pieds de légères chaussures, lui
+<p>Constant acheva donc d'habiller son maître.
+Il lui mit aux pieds de légères chaussures, lui
passa un gilet de flanelle, sa chemise, puis lui
-enfila des bas de soie blancs sur un caleçon de
-toile très fine. Renonçant ce jour-là à la culotte <span class="pagenum" id="Page_109">109</span>
-de casimir blanc qu'il portait avec des bottes à
-l'écuyère, Napoléon désira mettre un pantalon à
-l'anglaise, très collant, de casimir blanc avec de
+enfila des bas de soie blancs sur un caleçon de
+toile très fine. Renonçant ce jour-là à la culotte <span class="pagenum" id="Page_109">109</span>
+de casimir blanc qu'il portait avec des bottes à
+l'écuyère, Napoléon désira mettre un pantalon à
+l'anglaise, très collant, de casimir blanc avec de
petites bottes qui lui montaient au milieu du
-mollet. Elles étaient éperonnées, ces bottes de salon,
-avec de mignons éperons d'argent, presque
+mollet. Elles étaient éperonnées, ces bottes de salon,
+avec de mignons éperons d'argent, presque
invisibles. Ensuite Constant lui ajusta un col en
soie noire, une cravate de mousseline, un gilet
-rond de piqué blanc; l'habit de chasseur que
-portait ordinairement Napoléon était tout prêt. Il
+rond de piqué blanc; l'habit de chasseur que
+portait ordinairement Napoléon était tout prêt. Il
le repoussa et demanda un habit de colonel de
grenadiers de sa garde, qu'il mettait plus rarement.</p>
<p>&mdash;Le colonel Henriot, dit-il, sera en chasseur,
-moi en grenadier, cela fera une différence...</p>
+moi en grenadier, cela fera une différence...</p>
-<p>Et son énigmatique sourire reparut sur ses
-lèvres.</p>
+<p>Et son énigmatique sourire reparut sur ses
+lèvres.</p>
-<p>Il ajouta presque aussitôt, comme incapable
-de se contenir, et d'empêcher les paroles qui se
-pressaient dans sa gorge de s'échapper...</p>
+<p>Il ajouta presque aussitôt, comme incapable
+de se contenir, et d'empêcher les paroles qui se
+pressaient dans sa gorge de s'échapper...</p>
-<p>&mdash;Elle est fort gentille la jeune épousée... Qu'en
-dites-vous, maître Constant?</p>
+<p>&mdash;Elle est fort gentille la jeune épousée... Qu'en
+dites-vous, maître Constant?</p>
-<p>Le valet de chambre qui comprenait à demi-mot,
-quand son maître, désireux de donner quelques
-instants à l'amour, lui désignait quelque
-beauté de la cour qu'il songeait à honorer de ses
-hommages, fit une grimace où il y avait de
-l'étonnement et un blâme discret.</p>
+<p>Le valet de chambre qui comprenait à demi-mot,
+quand son maître, désireux de donner quelques
+instants à l'amour, lui désignait quelque
+beauté de la cour qu'il songeait à honorer de ses
+hommages, fit une grimace où il y avait de
+l'étonnement et un blâme discret.</p>
-<p>&mdash;Votre Majesté a fort bon goût, dit-il d'un ton <span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
+<p>&mdash;Votre Majesté a fort bon goût, dit-il d'un ton <span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
doucereux... cette jeune femme est vraiment
digne d'attirer les regards... et dans toute autre
-circonstance je suis assuré que Votre Majesté
-n'aurait qu'à lui témoigner de la bonté pour
-qu'elle s'efforçât de reconnaître sur-le-champ la
-haute faveur qui lui serait réservée... Mais aujourd'hui...
-ici, dans ce château, la veille même
+circonstance je suis assuré que Votre Majesté
+n'aurait qu'à lui témoigner de la bonté pour
+qu'elle s'efforçât de reconnaître sur-le-champ la
+haute faveur qui lui serait réservée... Mais aujourd'hui...
+ici, dans ce château, la veille même
de son mariage... je crois qu'il vaut mieux que
-Votre Majesté tourne ses regards et son attention
+Votre Majesté tourne ses regards et son attention
ailleurs...</p>
-<p>&mdash;Alors, vous croyez inutile toute démarche?
-demanda l'Empereur naïvement, un peu honteux,
-comprenant parfaitement les très plausibles objections
+<p>&mdash;Alors, vous croyez inutile toute démarche?
+demanda l'Empereur naïvement, un peu honteux,
+comprenant parfaitement les très plausibles objections
de son valet de chambre.</p>
-<p>&mdash;Je crois que Votre Majesté perdrait ses hommages...
-au moins pour le moment, répondit
+<p>&mdash;Je crois que Votre Majesté perdrait ses hommages...
+au moins pour le moment, répondit
nettement Constant.</p>
-<p>Et il ajouta aussitôt:</p>
+<p>Et il ajouta aussitôt:</p>
-<p>&mdash;Si Votre Majesté est désireuse de prendre
+<p>&mdash;Si Votre Majesté est désireuse de prendre
quelques distractions, il y a ici nombre de dames
-qui seront fort heureuses de dédommager leur
-empereur de cette petite déconvenue et de lui
+qui seront fort heureuses de dédommager leur
+empereur de cette petite déconvenue et de lui
faire prendre patience...</p>
-<p>Et, avec la familiarité qui était permise à Constant,
+<p>Et, avec la familiarité qui était permise à Constant,
introducteur ordinaire des amoureuses de
-Napoléon dans le petit entresol des Tuileries, où
+Napoléon dans le petit entresol des Tuileries, où
jadis logeait Bourrienne et qui communiquait par
un couloir sombre avec la chambre officielle, le
-valet de chambre, Mercure en titre, se hâta de dire:</p>
+valet de chambre, Mercure en titre, se hâta de dire:</p>
<div class="pagenum" id="Page_111">111</div>
-<p>&mdash;Il y a en ce moment à Combault madame de
-Rémusat... madame de Luçay...</p>
+<p>&mdash;Il y a en ce moment à Combault madame de
+Rémusat... madame de Luçay...</p>
-<p>Napoléon fit un geste d'impatience.</p>
+<p>Napoléon fit un geste d'impatience.</p>
<p>&mdash;Laissez ces dames coqueter avec mon aide
-de camp... Voyons! suis-je prêt?... ma toilette
-est achevée... Eh bien! prenez ce flambeau... le
-dîner est servi et l'on m'attend depuis longtemps!...</p>
+de camp... Voyons! suis-je prêt?... ma toilette
+est achevée... Eh bien! prenez ce flambeau... le
+dîner est servi et l'on m'attend depuis longtemps!...</p>
<p>Constant, voyant ses offres de galants services
-refusées, demeura surpris du ton de l'Empereur.
-Il prit le flambeau en hochant la tête et précéda
-Napoléon dans la pièce où l'attendait l'officier de
-service. Il murmurait, avec sa profonde expérience
-des boutades amoureuses de son maître:</p>
+refusées, demeura surpris du ton de l'Empereur.
+Il prit le flambeau en hochant la tête et précéda
+Napoléon dans la pièce où l'attendait l'officier de
+service. Il murmurait, avec sa profonde expérience
+des boutades amoureuses de son maître:</p>
<p>&mdash;Le colonel Henriot fera bien de monter la
-garde, cette nuit, à la porte de sa fiancée, s'il
-veut demain la conduire à l'autel dans sa robe
+garde, cette nuit, à la porte de sa fiancée, s'il
+veut demain la conduire à l'autel dans sa robe
nuptiale!</p>
-<p>Au dîner qui fut somptueux et longuement
+<p>Au dîner qui fut somptueux et longuement
servi, on remarqua avec la plus grande surprise
-que l'Empereur demeura, jusqu'au troisième service,
-à table, lui qui se levait d'ordinaire aussitôt
+que l'Empereur demeura, jusqu'au troisième service,
+à table, lui qui se levait d'ordinaire aussitôt
les premiers plats servis.</p>
-<p>Il prolongea le dîner, lançant au grand maréchal,
-placé auprès d'Alice de Beaurepaire, des
+<p>Il prolongea le dîner, lançant au grand maréchal,
+placé auprès d'Alice de Beaurepaire, des
questions et des regards qui s'adressaient surtout
-à sa jolie voisine.</p>
-
-<p>Duroc répondait de son mieux, facilitant le
-manège de l'Empereur qu'il n'avait pas tardé à <span class="pagenum" id="Page_112">112</span>
-surprendre. Tous les généraux, tous les courtisans
-de Napoléon étaient un peu ses pourvoyeurs.
-Lorsqu'il avait jeté son dévolu sur quelque dame
-réputée aimable, susceptible d'être, entre deux
-dépêches, entre deux audiences, presque entre
-deux portes, honorée de l'amour instantané et
-tout physique dont il était en ces occasions capable,
-c'était à qui s'empresserait de deviner, de
-favoriser, de devancer les désirs du maître. Les
+à sa jolie voisine.</p>
+
+<p>Duroc répondait de son mieux, facilitant le
+manège de l'Empereur qu'il n'avait pas tardé à <span class="pagenum" id="Page_112">112</span>
+surprendre. Tous les généraux, tous les courtisans
+de Napoléon étaient un peu ses pourvoyeurs.
+Lorsqu'il avait jeté son dévolu sur quelque dame
+réputée aimable, susceptible d'être, entre deux
+dépêches, entre deux audiences, presque entre
+deux portes, honorée de l'amour instantané et
+tout physique dont il était en ces occasions capable,
+c'était à qui s'empresserait de deviner, de
+favoriser, de devancer les désirs du maître. Les
maris, indirectement, par leur surveillance molle,
-encourageaient leurs femmes à l'auguste adultère;
-les amants, négligeant leurs maîtresses, les
-poussaient à une si flatteuse trahison; les pères
-laissaient orgueilleusement leurs filles s'égarer
-du côté du canapé impérial. Ces élégants proxénètes
+encourageaient leurs femmes à l'auguste adultère;
+les amants, négligeant leurs maîtresses, les
+poussaient à une si flatteuse trahison; les pères
+laissaient orgueilleusement leurs filles s'égarer
+du côté du canapé impérial. Ces élégants proxénètes
portaient, les uns, des titres sonores de la
-plus vieille aristocratie française; les autres, des
-noms retentissants que la victoire avait blasonnés;
-mais tous, également inconscients et asservis,
-ne pensaient qu'à se montrer complaisants domestiques.
-Constant avait des ducs et des maréchaux
-pour collègues dans le service du petit
+plus vieille aristocratie française; les autres, des
+noms retentissants que la victoire avait blasonnés;
+mais tous, également inconscients et asservis,
+ne pensaient qu'à se montrer complaisants domestiques.
+Constant avait des ducs et des maréchaux
+pour collègues dans le service du petit
entresol.</p>
-<p>Ceux qui ont reproché à Napoléon son immense
-orgueil, son dédain des sentiments ordinaires de
-l'humanité et le souverain mépris des hommes
-qui perçait dans ses actes, dans ses paroles, dans
+<p>Ceux qui ont reproché à Napoléon son immense
+orgueil, son dédain des sentiments ordinaires de
+l'humanité et le souverain mépris des hommes
+qui perçait dans ses actes, dans ses paroles, dans
ses regards, n'ont-ils pas vu que les choses autour
-de lui justifiaient le dédain et l'orgueil? Quant au <span class="pagenum" id="Page_113">113</span>
-mépris, les hommes qui l'approchaient ne le
-sollicitaient-ils pas? Quel homme résisterait au
-désir de se trouver grand au milieu d'une foule
-agenouillée? Durant quinze années de vraie puissance,
-Napoléon ne vit autour et devant lui que des
-nuques inclinées. Patience! viennent l'Anglais,
+de lui justifiaient le dédain et l'orgueil? Quant au <span class="pagenum" id="Page_113">113</span>
+mépris, les hommes qui l'approchaient ne le
+sollicitaient-ils pas? Quel homme résisterait au
+désir de se trouver grand au milieu d'une foule
+agenouillée? Durant quinze années de vraie puissance,
+Napoléon ne vit autour et devant lui que des
+nuques inclinées. Patience! viennent l'Anglais,
le Prussien, le Russe et l'Autrichien enfin victorieux,
-et toutes ces échines courbées se redresseront,
+et toutes ces échines courbées se redresseront,
les anoblis d'hier avec les hobereaux de
jadis iront faire la courbette devant le ventre de
Louis XVIII, et, pour faire oublier leurs services
-d'alcôve et leurs fonctions d'antichambre, tous ces
-auxiliaires de Constant s'efforceront de reléguer
+d'alcôve et leurs fonctions d'antichambre, tous ces
+auxiliaires de Constant s'efforceront de reléguer
bien loin, dans l'Afrique australe, celui dont la
-vue seule évoquerait leur ancienne domesticité.</p>
+vue seule évoquerait leur ancienne domesticité.</p>
-<p>Le charme qu'éprouvait visiblement l'Empereur
-en la présence de la fiancée d'Henriot, à la ronde
+<p>Le charme qu'éprouvait visiblement l'Empereur
+en la présence de la fiancée d'Henriot, à la ronde
des courtisans et des dignitaires, par des clins
-d'yeux significatifs, des coudes poussés, des toussements
-étouffés, et des prises de tabac offertes
-avec malice et acceptées d'un air entendu, bien
-vite fut signalé, constaté et commenté; seul, Lefebvre,
-très occupé par ses devoirs de maître de
-maison, comme le futur mari, ne s'était aperçu
-de rien. Cécité naturelle. Ordre logique.</p>
-
-<p>Mais la préoccupation de Napoléon, si visible
+d'yeux significatifs, des coudes poussés, des toussements
+étouffés, et des prises de tabac offertes
+avec malice et acceptées d'un air entendu, bien
+vite fut signalé, constaté et commenté; seul, Lefebvre,
+très occupé par ses devoirs de maître de
+maison, comme le futur mari, ne s'était aperçu
+de rien. Cécité naturelle. Ordre logique.</p>
+
+<p>Mais la préoccupation de Napoléon, si visible
quand Duroc se penchait vers Alice, semblant lui
-traduire la pensée d'amour et de convoitise qui
-jaillissait en éclairs des yeux si vifs, si étranges <span class="pagenum" id="Page_114">114</span>
-de son maître, puis l'embarras inattendu que
-témoignait l'amoureux despote quand il adressait
-directement la parole à la fiancée d'Henriot, tout
-ce manège révélateur n'avait pas échappé à la
-maréchale.</p>
-
-<p>Elle frémissait d'impatience. Sous la table ses
-pieds agités et nerveux se heurtaient, comme des
-cymbales sourdes, rythmant sa nervosité. Elle
+traduire la pensée d'amour et de convoitise qui
+jaillissait en éclairs des yeux si vifs, si étranges <span class="pagenum" id="Page_114">114</span>
+de son maître, puis l'embarras inattendu que
+témoignait l'amoureux despote quand il adressait
+directement la parole à la fiancée d'Henriot, tout
+ce manège révélateur n'avait pas échappé à la
+maréchale.</p>
+
+<p>Elle frémissait d'impatience. Sous la table ses
+pieds agités et nerveux se heurtaient, comme des
+cymbales sourdes, rythmant sa nervosité. Elle
sentait le sang empourprer ses joues. Elle aurait
-voulu se lever, lâcher ses convives, intervenir,
-parler, et avec le sans-façon dont elle avait fait
+voulu se lever, lâcher ses convives, intervenir,
+parler, et avec le sans-façon dont elle avait fait
montre deux ou trois fois, dans des entrevues
-mémorables, apostropher Napoléon, lui reprocher
-son dessein, l'en détourner, et, avec audace,
-comme lors de la terrible scène de nuit du palais
-de Compiègne, où il s'était agi de sauver Neipperg,
-préserver l'honneur d'Alice et garder à
+mémorables, apostropher Napoléon, lui reprocher
+son dessein, l'en détourner, et, avec audace,
+comme lors de la terrible scène de nuit du palais
+de Compiègne, où il s'était agi de sauver Neipperg,
+préserver l'honneur d'Alice et garder à
Henriot le c&oelig;ur de sa femme. Oh! elle savait bien
ce qu'il fallait dire! Elle connaissait l'art de
-prendre Napoléon, de le surprendre surtout. Mais
-il fallait l'aborder, se trouver face à face avec lui.
-Et l'étiquette la clouait sur sa chaise, devant
-l'Empereur. Elle mâchonnait avec rage son pain,
+prendre Napoléon, de le surprendre surtout. Mais
+il fallait l'aborder, se trouver face à face avec lui.
+Et l'étiquette la clouait sur sa chaise, devant
+l'Empereur. Elle mâchonnait avec rage son pain,
sans toucher aux plats qu'on lui passait et, par
-moments, pour se soulager, elle décochait des
-regards furieux à Lefebvre, qui, ne comprenant
-rien à l'émotion de sa femme, roulait autour de
-lui de gros yeux ahuris et se disait avec inquiétude:</p>
+moments, pour se soulager, elle décochait des
+regards furieux à Lefebvre, qui, ne comprenant
+rien à l'émotion de sa femme, roulait autour de
+lui de gros yeux ahuris et se disait avec inquiétude:</p>
<div class="pagenum" id="Page_115">115</div>
<p>&mdash;Est-ce que j'aurais, sans m'en apercevoir,
-lâché quelque sottise?... L'Empereur n'a pourtant
+lâché quelque sottise?... L'Empereur n'a pourtant
pas son air des mauvais jours... jamais, au contraire,
il ne m'a paru de meilleure humeur...
Pourquoi donc Catherine me regarde-t-elle ainsi?
-Pour sûr il y a quelque chose, mais quoi?...</p>
+Pour sûr il y a quelque chose, mais quoi?...</p>
-<p>Cette sérénité impériale qu'il constatait le rassurait
-un peu. Pourtant, il ne parvenait pas à deviner
+<p>Cette sérénité impériale qu'il constatait le rassurait
+un peu. Pourtant, il ne parvenait pas à deviner
le motif qui rendait Catherine si visiblement
-irritée. Oh! il la connaissait bien, sa bonne
-femme! Il ne se trompait jamais à sa physionomie.
-«Elle a mis son bonnet de travers, ce
-matin! murmurait-il; gare la bourrasque!» Et il
+irritée. Oh! il la connaissait bien, sa bonne
+femme! Il ne se trompait jamais à sa physionomie.
+«Elle a mis son bonnet de travers, ce
+matin! murmurait-il; gare la bourrasque!» Et il
se faisait tout doux, tout gentil, laissant passer
-la trombe et grêler l'averse. Mais quel accroc à la
-réception, quelle anicroche, quel contretemps
-avaient pu troubler ainsi la maréchale? Tout ne
-se passait-il pas admirablement? Les invités se
-montraient ravis, la fête bien ordonnée n'attirait
+la trombe et grêler l'averse. Mais quel accroc à la
+réception, quelle anicroche, quel contretemps
+avaient pu troubler ainsi la maréchale? Tout ne
+se passait-il pas admirablement? Les invités se
+montraient ravis, la fête bien ordonnée n'attirait
que des compliments, et l'Empereur souriait. Qui
-diable avait dérangé, en une si belle journée, le
-bonnet ou plutôt le diadème à plumes de la Sans-Gêne!...
-Et cette anxiété gâtait au bon maréchal
-sa satisfaction de maître de maison, sa joie de
+diable avait dérangé, en une si belle journée, le
+bonnet ou plutôt le diadème à plumes de la Sans-Gêne!...
+Et cette anxiété gâtait au bon maréchal
+sa satisfaction de maître de maison, sa joie de
voir l'Empereur content.</p>
-<p>Le dîner s'acheva sans que le pauvre Lefebvre
-eût trouvé la cause de la tempête qu'il voyait
+<p>Le dîner s'acheva sans que le pauvre Lefebvre
+eût trouvé la cause de la tempête qu'il voyait
fondre sur lui.</p>
-<p>Voulant éviter une explication devant ses invités, <span class="pagenum" id="Page_116">116</span>
-car il savait de longue date que rien n'arrêtait
+<p>Voulant éviter une explication devant ses invités, <span class="pagenum" id="Page_116">116</span>
+car il savait de longue date que rien n'arrêtait
Catherine quand elle avait une chose sur le
-c&oelig;ur, et qu'il s'agissait de répandre ce trop-plein,
-il se glissa derrière les courtisans empressés
-autour de l'Empereur debout, adossé à la cheminée,
-tenant à la main la tasse de café brûlant
+c&oelig;ur, et qu'il s'agissait de répandre ce trop-plein,
+il se glissa derrière les courtisans empressés
+autour de l'Empereur debout, adossé à la cheminée,
+tenant à la main la tasse de café brûlant
que venait de lui tendre Alice, la joue en feu, les
yeux brillants.</p>
-<p>La jeune épousée avait compris, elle, sinon la
-colère de la maréchale, du moins la vive impression
-ressentie par Napoléon, à son aspect. Le
-grand maréchal avait d'ailleurs facilité par ses
-très brèves mais très nettes confidences, chuchotées
-au cours du dîner, l'explication des
+<p>La jeune épousée avait compris, elle, sinon la
+colère de la maréchale, du moins la vive impression
+ressentie par Napoléon, à son aspect. Le
+grand maréchal avait d'ailleurs facilité par ses
+très brèves mais très nettes confidences, chuchotées
+au cours du dîner, l'explication des
regards, des soupirs et des attitudes aimables de
l'Empereur.</p>
-<p>Le café pris, Napoléon passa dans le petit salon
-qui lui avait été réservé, et où personne ne pouvait
-pénétrer sans avoir été appelé.</p>
+<p>Le café pris, Napoléon passa dans le petit salon
+qui lui avait été réservé, et où personne ne pouvait
+pénétrer sans avoir été appelé.</p>
-<p>Tout le monde s'était écarté. L'Empereur fit
-signe à Duroc de le suivre.</p>
+<p>Tout le monde s'était écarté. L'Empereur fit
+signe à Duroc de le suivre.</p>
-<p>Après quelques minutes d'entretien loin des
-regards et des oreilles, on vit reparaître le grand
-maréchal.</p>
+<p>Après quelques minutes d'entretien loin des
+regards et des oreilles, on vit reparaître le grand
+maréchal.</p>
<p>Il semblait chercher quelqu'un dans la foule
-brillante des uniformes et des robes décolletées.</p>
+brillante des uniformes et des robes décolletées.</p>
<p>Catherine, alors, quitta brusquement madame
-de Montesquiou, qui lui présentait un des invités,
+de Montesquiou, qui lui présentait un des invités,
le comte de Maubreuil. Elle n'avait pas perdu de <span class="pagenum" id="Page_117">117</span>
-vue le grand maréchal qui disparaissait avec l'Empereur.
+vue le grand maréchal qui disparaissait avec l'Empereur.
Elle voulait savoir les instructions confidentielles
que le duc de Frioul avait pu recevoir.</p>
-<p>&mdash;Que complotent-ils là tous les deux? pensa-t-elle.
-Pour sûr, il s'agit d'Alice!... Ah! mais ça
-ne se passera pas comme cela!... je suis là, moi!
-je veille et Napoléon ne me fait pas peur!...</p>
+<p>&mdash;Que complotent-ils là tous les deux? pensa-t-elle.
+Pour sûr, il s'agit d'Alice!... Ah! mais ça
+ne se passera pas comme cela!... je suis là, moi!
+je veille et Napoléon ne me fait pas peur!...</p>
<p>Quand elle vit Duroc, traversant le salon, se
-diriger vers le fauteuil où se tenait Alice, ayant
-auprès d'elle Henriot, elle n'y put tenir... elle
-jeta à Maubreuil et à la gouvernante cette brève
+diriger vers le fauteuil où se tenait Alice, ayant
+auprès d'elle Henriot, elle n'y put tenir... elle
+jeta à Maubreuil et à la gouvernante cette brève
excuse:</p>
-<p>&mdash;Pardon!... un mot urgent à dire au duc de
+<p>&mdash;Pardon!... un mot urgent à dire au duc de
Frioul!...</p>
<p>Puis elle marcha droit vers Duroc. Mais celui-ci,
-déjà, s'était éloigné du fauteuil d'Alice. Empoignant
-Henriot sous le bras, il l'avait entraîné
+déjà, s'était éloigné du fauteuil d'Alice. Empoignant
+Henriot sous le bras, il l'avait entraîné
vers le petit salon de l'Empereur.</p>
-<p>Déconcertée, Catherine prit une résolution
-brusque. Quittant à son tour le salon comme si
-quelque ordre intérieur à donner l'eût appelée à
-l'improviste, elle passa dans la salle à manger,
+<p>Déconcertée, Catherine prit une résolution
+brusque. Quittant à son tour le salon comme si
+quelque ordre intérieur à donner l'eût appelée à
+l'improviste, elle passa dans la salle à manger,
gagna un couloir qui contournait les grands
appartements et s'approcha, sur la pointe des
-pieds, d'une petite porte qui donnait accès dans
-le salon réservé.</p>
+pieds, d'une petite porte qui donnait accès dans
+le salon réservé.</p>
-<p>&mdash;Ça n'est pas très digne ce que je fais là, d'écouter
+<p>&mdash;Ça n'est pas très digne ce que je fais là, d'écouter
aux portes, murmura-t-elle en retroussant
-sa traîne qui l'embarrassait; si l'on me surprenait, <span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
-on me prendrait pour une camériste... Mais
+sa traîne qui l'embarrassait; si l'on me surprenait, <span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
+on me prendrait pour une camériste... Mais
la fin justifie les moyens, comme me disait l'autre
-jour Talleyrand à qui je reprochais une de ses
-canailleries... Présentement, il s'agit de sauver
+jour Talleyrand à qui je reprochais une de ses
+canailleries... Présentement, il s'agit de sauver
Alice... sans parler de ce pauvre Henriot qui ne
-se doute guère de l'aigrette que Duroc veut lui
-planter sur le front... Tant pis! je saurai à quoi
+se doute guère de l'aigrette que Duroc veut lui
+planter sur le front... Tant pis! je saurai à quoi
m'en tenir, au moins!...</p>
-<p>Et se penchant, anxieusement, fiévreusement,
+<p>Et se penchant, anxieusement, fiévreusement,
elle colla son oreille au panneau...</p>
<p>L'Empereur parlait:</p>
-<p>&mdash;Vous allez partir cette nuit même, disait-il
-de son ton saccadé... vous pourrez continuer à
-faire votre cour à votre charmante fiancée...
+<p>&mdash;Vous allez partir cette nuit même, disait-il
+de son ton saccadé... vous pourrez continuer à
+faire votre cour à votre charmante fiancée...
D'ailleurs, il est inutile que personne ici sache la
mission que je vous confie, et votre absence peut
-être inaperçue. La fête sera vraisemblablement
-terminée dans une heure, chacun sera rentré chez
+être inaperçue. La fête sera vraisemblablement
+terminée dans une heure, chacun sera rentré chez
soi... et vous pourrez vous mettre en route sans
-être remarqué... Vous avez bien compris?</p>
+être remarqué... Vous avez bien compris?</p>
-<p>&mdash;Parfaitement, Sire! répondit une voix que
-la maréchale reconnut pour être celle d'Henriot.</p>
+<p>&mdash;Parfaitement, Sire! répondit une voix que
+la maréchale reconnut pour être celle d'Henriot.</p>
-<p>&mdash;Une de mes voitures attend tout attelée sous
+<p>&mdash;Une de mes voitures attend tout attelée sous
la remise... vous la prendrez... Le duc de Frioul
vous conduira... Combien faut-il d'ici Paris,
Duroc?</p>
-<p>&mdash;Avec les chevaux de Votre Majesté, quatre
-heures! dit une autre voix qui était celle du grand
-maréchal.</p>
+<p>&mdash;Avec les chevaux de Votre Majesté, quatre
+heures! dit une autre voix qui était celle du grand
+maréchal.</p>
<div class="pagenum" id="Page_119">119</div>
<p>&mdash;Bien. Colonel Henriot, reprit l'Empereur,
-vous vous rendrez directement au ministère de
+vous vous rendrez directement au ministère de
la Guerre... Vous vous ferez remettre par l'officier
-de service au cabinet le portefeuille F, coté
-n<sup>o</sup> 26, contenant diverses pièces et états, avec une
-série de cartes... L'étui est en maroquin et porte
+de service au cabinet le portefeuille F, coté
+n<sup>o</sup> 26, contenant diverses pièces et états, avec une
+série de cartes... L'étui est en maroquin et porte
les indications suivantes: Varsovie&mdash;Vilna&mdash;Vitepsk...
-vous le reconnaîtrez facilement... Je
+vous le reconnaîtrez facilement... Je
compte sur vous!</p>
<p>&mdash;Sire, je ferai de mon mieux...</p>
<p>&mdash;Vous me rapporterez ce portefeuille, en
-grande hâte... Vous serez de retour demain dans
-les premières heures de la matinée, je pense... Je
-regrette&mdash;ajouta Napoléon avec une inflexion
+grande hâte... Vous serez de retour demain dans
+les premières heures de la matinée, je pense... Je
+regrette&mdash;ajouta Napoléon avec une inflexion
de voix plus douce, qui surprit Catherine et lui
-arracha cette exclamation: «Ah! le coquin!
-comme il l'enjôle!»&mdash;de vous éloigner à la veille
+arracha cette exclamation: «Ah! le coquin!
+comme il l'enjôle!»&mdash;de vous éloigner à la veille
de votre heureuse union, mais une absence
-d'aussi courte durée ne saurait que vous rendre
-plus agréable le retour. Vous reviendrez demain
-assez tôt pour conduire votre jolie fiancée à
+d'aussi courte durée ne saurait que vous rendre
+plus agréable le retour. Vous reviendrez demain
+assez tôt pour conduire votre jolie fiancée à
l'autel, plus dispos, plus satisfait, ayant servi
votre Empereur, et vous justifierez ainsi la confiance
que je mets en vous et le nouveau grade
@@ -4160,211 +4121,211 @@ que vous venez d'obtenir...</p>
<p>&mdash;Sire! pour vous on va au bout du
monde!...</p>
-<p>&mdash;Très bien!... mais je ne vous demande pour
-le moment que d'aller jusqu'à Paris... ce n'est <span class="pagenum" id="Page_120">120</span>
-qu'à dix lieues d'ici... Ah! prenez cet ordre... il
-vous donnera l'accès du ministère... A demain,
+<p>&mdash;Très bien!... mais je ne vous demande pour
+le moment que d'aller jusqu'à Paris... ce n'est <span class="pagenum" id="Page_120">120</span>
+qu'à dix lieues d'ici... Ah! prenez cet ordre... il
+vous donnera l'accès du ministère... A demain,
colonel!</p>
-<p>Et l'Empereur, ayant remis à Henriot l'ordre
-qu'il avait fait préparer par Méneval, congédia le
-jeune officier, fier de la mission qui lui était accordée,
-ravi de la faveur que lui témoignait le
-souverain, et dont il était bien éloigné de soupçonner
-la véritable cause.</p>
+<p>Et l'Empereur, ayant remis à Henriot l'ordre
+qu'il avait fait préparer par Méneval, congédia le
+jeune officier, fier de la mission qui lui était accordée,
+ravi de la faveur que lui témoignait le
+souverain, et dont il était bien éloigné de soupçonner
+la véritable cause.</p>
-<p>La maréchale, ayant surpris cet entretien,
-s'était redressée, le visage empourpré, le c&oelig;ur battant,
-en proie à une de ces violentes explosions
+<p>La maréchale, ayant surpris cet entretien,
+s'était redressée, le visage empourpré, le c&oelig;ur battant,
+en proie à une de ces violentes explosions
qui lui avaient valu jadis, dans le quartier Saint-Roch
-et aux camps avec Lefebvre, sa réputation
+et aux camps avec Lefebvre, sa réputation
et son sobriquet.</p>
-<p>Elle avait éloigné son oreille de la cloison, Napoléon
-ayant alors parlé à voix basse à Duroc,
-qui s'était bientôt retiré pour faire place à M. de
-Narbonne, aide de camp de service, donnant à
+<p>Elle avait éloigné son oreille de la cloison, Napoléon
+ayant alors parlé à voix basse à Duroc,
+qui s'était bientôt retiré pour faire place à M. de
+Narbonne, aide de camp de service, donnant à
l'Empereur des renseignements sur l'attitude,
dans les salons de Paris, de l'ambassadeur de
Russie, et relatant les propos qu'il avait tenus
-dans un dîner où assistait Talleyrand.</p>
+dans un dîner où assistait Talleyrand.</p>
-<p>Il n'y avait plus rien à entendre. Elle en savait
-assez, beaucoup trop même.</p>
+<p>Il n'y avait plus rien à entendre. Elle en savait
+assez, beaucoup trop même.</p>
<p>&mdash;Mille bombes! grommela-t-elle en se campant
le poing sur la hanche, retrouvant une de ses attitudes
-de cantinière de Sambre-et-Meuse, au
-milieu du corridor sombre et désert, comme si <span class="pagenum" id="Page_121">121</span>
-elle se fût adressée à un auditeur invisible, non!
+de cantinière de Sambre-et-Meuse, au
+milieu du corridor sombre et désert, comme si <span class="pagenum" id="Page_121">121</span>
+elle se fût adressée à un auditeur invisible, non!
cela ne se passera pas ainsi!... Il ne sera pas dit que
-cet imbécile d'Henriot se trouvera jobardé comme
+cet imbécile d'Henriot se trouvera jobardé comme
cela la veille de ses noces... Il n'y a vu que du feu,
-l'innocent, à cette histoire de portefeuille... Heureusement,
+l'innocent, à cette histoire de portefeuille... Heureusement,
je veille au grain, moi!... Mais que
faire? Avertir Henriot, c'est amener du bruit,
-peut-être rompre le mariage... et puis, il a l'air
-si content, ce garçon, pourquoi lui faire de la
+peut-être rompre le mariage... et puis, il a l'air
+si content, ce garçon, pourquoi lui faire de la
peine... Qu'il ignore tout, cela vaudra mieux...
c'est Alice qu'il faut avertir...</p>
-<p>Elle avait fait quelques pas; elle se ravisa, s'arrêta...</p>
+<p>Elle avait fait quelques pas; elle se ravisa, s'arrêta...</p>
-<p>&mdash;Non! Alice n'a pas à savoir ce que je ferai...
-les jeunes femmes sont coquettes, légères, inconscientes,
-elles ne s'aperçoivent que lorsqu'il
+<p>&mdash;Non! Alice n'a pas à savoir ce que je ferai...
+les jeunes femmes sont coquettes, légères, inconscientes,
+elles ne s'aperçoivent que lorsqu'il
est trop tard, des imprudences commises... elle
aime certainement Henriot... mais l'empereur
-est si puissant!... peut-être est-elle flattée de
-son attention... Quelle femme aurait l'énergie de
-lui résister?...</p>
+est si puissant!... peut-être est-elle flattée de
+son attention... Quelle femme aurait l'énergie de
+lui résister?...</p>
-<p>Un sourire éclaira sa physionomie bouleversée,
-et ses traits irrités s'adoucirent:</p>
+<p>Un sourire éclaira sa physionomie bouleversée,
+et ses traits irrités s'adoucirent:</p>
-<p>&mdash;Moi, ça m'est arrivé, c'est vrai!... fit-elle en
-se dandinant, mais ça ne compte pas!... je ne
+<p>&mdash;Moi, ça m'est arrivé, c'est vrai!... fit-elle en
+se dandinant, mais ça ne compte pas!... je ne
suis pas une femme, moi, j'ai servi aux grenadiers...
Cette mauviette d'Alice n'a pas de force...
si elle tombe dans les pattes de l'Empereur, elle
-est prise... La prévenir, c'est la pousser droit au <span class="pagenum" id="Page_122">122</span>
-piège... Non! j'agirai seule; mais comment?...
+est prise... La prévenir, c'est la pousser droit au <span class="pagenum" id="Page_122">122</span>
+piège... Non! j'agirai seule; mais comment?...
Henriot ne doit pas partir sur-le-champ, l'Empereur
-lui a recommandé d'attendre... J'ai une
+lui a recommandé d'attendre... J'ai une
heure devant moi, au moins; c'est suffisant...
-j'vas toujours prévenir Lefebvre!</p>
+j'vas toujours prévenir Lefebvre!</p>
-<p>Et, retroussant cavalièrement sa longue jupe
+<p>Et, retroussant cavalièrement sa longue jupe
de riche lampas de Lyon, Catherine parcourut
-vivement le couloir, passa dans la salle à manger,
+vivement le couloir, passa dans la salle à manger,
traversa plusieurs salons, interrogeant, demandant si
-l'on avait vu le maréchal.</p>
+l'on avait vu le maréchal.</p>
-<p>A la fin, dans l'embrasure d'une fenêtre, elle
-découvrit Lefebvre causant avec cet ancien
-écuyer du roi de Westphalie, M. de Maubreuil,
-dont elle avait si brusquement quitté la compagnie
-après que madame de Montesquiou le lui
-eut présenté.</p>
+<p>A la fin, dans l'embrasure d'une fenêtre, elle
+découvrit Lefebvre causant avec cet ancien
+écuyer du roi de Westphalie, M. de Maubreuil,
+dont elle avait si brusquement quitté la compagnie
+après que madame de Montesquiou le lui
+eut présenté.</p>
-<p>Elle s'approcha vivement, s'efforçant de masquer
-sous un air riant son anxiété, et s'adressant à
+<p>Elle s'approcha vivement, s'efforçant de masquer
+sous un air riant son anxiété, et s'adressant à
Maubreuil:</p>
<p>&mdash;Vraiment, monsieur, je joue de malheur
-avec vous... il y a un instant, je fus forcée de
-vous quitter pour une affaire... d'intérieur, très
+avec vous... il y a un instant, je fus forcée de
+vous quitter pour une affaire... d'intérieur, très
urgente... Vous comprenez cela, n'est-ce pas?
-avec tant de monde à recevoir en présence
-de Sa Majesté, et vous m'aurez certainement
-excusée... Je vous retrouve ici, mais voici qu'il
-faut que je vous enlève le maréchal, interrompant
+avec tant de monde à recevoir en présence
+de Sa Majesté, et vous m'aurez certainement
+excusée... Je vous retrouve ici, mais voici qu'il
+faut que je vous enlève le maréchal, interrompant
votre conversation... Mon Dieu! vous me
pardonnerez cette fois encore; un jour comme <span class="pagenum" id="Page_123">123</span>
-celui-ci, des maîtres de maison ne s'appartiennent
+celui-ci, des maîtres de maison ne s'appartiennent
pas!...</p>
-<p>Elle ponctua son congé d'une belle révérence,
-pour indiquer à Maubreuil que l'entretien était
-terminé. En même temps qu'elle tirait la jambe
+<p>Elle ponctua son congé d'une belle révérence,
+pour indiquer à Maubreuil que l'entretien était
+terminé. En même temps qu'elle tirait la jambe
et qu'elle tendait le buste selon les principes savants
-enseignés par maître Despréaux pour les
-saluts de cérémonie, elle faisait des signes réitérés
-à Lefebvre pour lui indiquer de s'en aller, lui
-aussi, de la rejoindre à l'écart.</p>
-
-<p>Maubreuil, avec une grave politesse, se hâta de
-répondre que c'était à lui d'être excusé, importunant
-ses hôtes au milieu d'une réception. Il ne
-disait d'ailleurs au maréchal que des choses qui
-pouvaient être ajournées. On reprendrait, dans
+enseignés par maître Despréaux pour les
+saluts de cérémonie, elle faisait des signes réitérés
+à Lefebvre pour lui indiquer de s'en aller, lui
+aussi, de la rejoindre à l'écart.</p>
+
+<p>Maubreuil, avec une grave politesse, se hâta de
+répondre que c'était à lui d'être excusé, importunant
+ses hôtes au milieu d'une réception. Il ne
+disait d'ailleurs au maréchal que des choses qui
+pouvaient être ajournées. On reprendrait, dans
un moment plus propice, la conversation.</p>
<p>&mdash;Oui, cher monsieur, nous reparlerons de
-votre étrange, de votre invraisemblable conviction,
+votre étrange, de votre invraisemblable conviction,
dit Lefebvre avec son ordinaire bonhomie;
-croirais-tu, ma chère, que M. le comte de Maubreuil,
-qui revient de Londres, est persuadé que
+croirais-tu, ma chère, que M. le comte de Maubreuil,
+qui revient de Londres, est persuadé que
nous allons avoir la guerre avec la Russie?...
Voyons! est-ce croyable?... est-ce que l'empereur
Alexandre n'est pas l'ami, l'admirateur,
-l'élève, comme il l'a dit, de notre Empereur?...
-Alexandre ne jure que par Napoléon... D'abord,
-je les ai vus s'embrasser, moi, à Erfurt!...</p>
+l'élève, comme il l'a dit, de notre Empereur?...
+Alexandre ne jure que par Napoléon... D'abord,
+je les ai vus s'embrasser, moi, à Erfurt!...</p>
-<p>&mdash;Ah! monsieur prévoit une guerre avec les
-Russes?... M. de Maubreuil pourrait être meilleur <span class="pagenum" id="Page_124">124</span>
-prophète que tu ne le crois! répondit Catherine
-d'un ton sérieux. Les paroles de Napoléon,
-lors de l'audience aux Tuileries, lui revenaient à
-la mémoire.</p>
+<p>&mdash;Ah! monsieur prévoit une guerre avec les
+Russes?... M. de Maubreuil pourrait être meilleur <span class="pagenum" id="Page_124">124</span>
+prophète que tu ne le crois! répondit Catherine
+d'un ton sérieux. Les paroles de Napoléon,
+lors de l'audience aux Tuileries, lui revenaient à
+la mémoire.</p>
<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame la duchesse, reprit
-Maubreuil avec une grâce parfaite, je ne veux pas
-attrister votre fête par des présages fâcheux...
-j'espère me tromper, et M. le maréchal me pardonnera
+Maubreuil avec une grâce parfaite, je ne veux pas
+attrister votre fête par des présages fâcheux...
+j'espère me tromper, et M. le maréchal me pardonnera
de l'avoir retenu pour de si incertaines
conjectures...</p>
-<p>Et, saluant Lefebvre, il s'avança vers Catherine
-et très bas lui dit:</p>
+<p>Et, saluant Lefebvre, il s'avança vers Catherine
+et très bas lui dit:</p>
-<p>&mdash;C'est à vous, surtout, madame la duchesse,
-que je désirais parler... Je suis envoyé par M. de
-Neipperg, qui est à Londres... Où et quand puis-je
-vous voir, loin des indiscrets?... Ce que j'ai à
-vous dire a de l'importance et ne doit pas être
-entendu ni deviné ici... Nous sommes trop
-près...</p>
+<p>&mdash;C'est à vous, surtout, madame la duchesse,
+que je désirais parler... Je suis envoyé par M. de
+Neipperg, qui est à Londres... Où et quand puis-je
+vous voir, loin des indiscrets?... Ce que j'ai à
+vous dire a de l'importance et ne doit pas être
+entendu ni deviné ici... Nous sommes trop
+près...</p>
-<p>Et Maubreuil, d'un coup d'&oelig;il, désigna le salon
-réservé à Napoléon.</p>
+<p>Et Maubreuil, d'un coup d'&oelig;il, désigna le salon
+réservé à Napoléon.</p>
-<p>Au nom de Neipperg, la maréchale avait tressailli.
-Elle soupçonnait quelque nouvelle intrigue
-dont Marie-Louise était l'objet.</p>
+<p>Au nom de Neipperg, la maréchale avait tressailli.
+Elle soupçonnait quelque nouvelle intrigue
+dont Marie-Louise était l'objet.</p>
-<p>Inquiète, elle dit rapidement, à voix basse, à
+<p>Inquiète, elle dit rapidement, à voix basse, à
Maubreuil:</p>
-<p>&mdash;M. de Neipperg n'est pas à Paris, au
+<p>&mdash;M. de Neipperg n'est pas à Paris, au
moins?...</p>
-<p>&mdash;Non, madame, je l'ai laissé à Londres... il <span class="pagenum" id="Page_125">125</span>
-se disposait à se rendre à Saint-Pétersbourg,
+<p>&mdash;Non, madame, je l'ai laissé à Londres... il <span class="pagenum" id="Page_125">125</span>
+se disposait à se rendre à Saint-Pétersbourg,
avec une mission de son gouvernement.</p>
<p>&mdash;Vous me rassurez!... Eh bien, monsieur le
comte, pour que nous puissions parler librement
de notre ami, allez m'attendre dans mon appartement...
-j'irai vous rejoindre aussitôt que l'Empereur
-se sera retiré...</p>
+j'irai vous rejoindre aussitôt que l'Empereur
+se sera retiré...</p>
<p>&mdash;Votre appartement? dans quelle partie du
-château se trouve-t-il? Il est inutile que je m'informe.
-On pourrait s'étonner de ma présence à
+château se trouve-t-il? Il est inutile que je m'informe.
+On pourrait s'étonner de ma présence à
cette heure tardive chez vous...</p>
<p>&mdash;Il est facile de vous orienter... Mon boudoir,
-où je vous prierai de vouloir bien prendre
-patience jusqu'à ce que je vous rejoigne, donne
-sur le salon où sont exposés les cadeaux et la
-corbeille de noces de la mariée... vous le traverserez...
-Ah! reprit en riant la maréchale,
-n'allez pas vous tromper au moins et pénétrer
-chez la jeune épousée... D'ailleurs, je vais vous y
+où je vous prierai de vouloir bien prendre
+patience jusqu'à ce que je vous rejoigne, donne
+sur le salon où sont exposés les cadeaux et la
+corbeille de noces de la mariée... vous le traverserez...
+Ah! reprit en riant la maréchale,
+n'allez pas vous tromper au moins et pénétrer
+chez la jeune épousée... D'ailleurs, je vais vous y
faire conduire!...</p>
-<p>La maréchale fit signe à un valet de pied et lui
-donna une brève instruction. Maubreuil, après
-avoir salué profondément, suivit ce domestique. Son
+<p>La maréchale fit signe à un valet de pied et lui
+donna une brève instruction. Maubreuil, après
+avoir salué profondément, suivit ce domestique. Son
sourire mauvais des jours de grandes coquineries
-avait reparu sur ses lèvres minces.</p>
+avait reparu sur ses lèvres minces.</p>
<p>Catherine prit alors son mari par le bras et
-l'emmena vers la fenêtre:</p>
+l'emmena vers la fenêtre:</p>
-<p>&mdash;Écoute, lui dit-elle, il y a du nouveau...</p>
+<p>&mdash;Écoute, lui dit-elle, il y a du nouveau...</p>
<p>&mdash;Quoi?... la guerre avec la Russie?...</p>
@@ -4373,436 +4334,436 @@ l'emmena vers la fenêtre:</p>
<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela pour le moment..
mais d'Henriot... d'Alice...</p>
-<p>&mdash;Est-ce qu'ils sont malades... ou brouillés?</p>
+<p>&mdash;Est-ce qu'ils sont malades... ou brouillés?</p>
-<p>&mdash;C'est bien pis! l'Empereur trouve Alice à
-son goût... il la veut...</p>
+<p>&mdash;C'est bien pis! l'Empereur trouve Alice à
+son goût... il la veut...</p>
-<p>&mdash;Diable!... une drôle d'idée qu'il a là, par
+<p>&mdash;Diable!... une drôle d'idée qu'il a là, par
exemple, l'Empereur!</p>
-<p>&mdash;Tu trouves cela une drôlerie, toi! s'écria
+<p>&mdash;Tu trouves cela une drôlerie, toi! s'écria
Catherine dardant des yeux furibonds sur Lefebvre,
-qui recula, intimidé.</p>
+qui recula, intimidé.</p>
<p>&mdash;Mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse!
-dit-il, en haussant les épaules, est-ce qu'il me
+dit-il, en haussant les épaules, est-ce qu'il me
consulte sur ses amours, l'Empereur?... est-ce
-que je peux l'empêcher de se toquer d'Alice,
+que je peux l'empêcher de se toquer d'Alice,
moi?...</p>
<p>&mdash;Non!... mais tu peux, tu dois te mettre
entre lui et Alice... C'est la femme d'Henriot, Lefebvre,
ce sont nos deux enfants... Nous est-il
-possible de ne pas les défendre contre le malheur
+possible de ne pas les défendre contre le malheur
qui les menace?...</p>
-<p>&mdash;C'est-à-dire les défendre contre l'Empereur!...</p>
+<p>&mdash;C'est-à-dire les défendre contre l'Empereur!...</p>
-<p>&mdash;Tu hésites... tu as donc peur, toi, Lefebvre!...</p>
+<p>&mdash;Tu hésites... tu as donc peur, toi, Lefebvre!...</p>
<p>&mdash;Oui... j'ai peur... tu sais bien de qui? Il
n'y a que lui, en Europe, qui soit capable de me
-faire cet effet-là... Aussi, quand je le vois, je ne
-suis jamais à mon aise, quoique je l'aime bien...
+faire cet effet-là... Aussi, quand je le vois, je ne
+suis jamais à mon aise, quoique je l'aime bien...
Rien qu'en me regardant, tu sais, avec ses <span class="pagenum" id="Page_127">127</span>
-yeux!...il me retourne la peau, cet homme-là!...
-enfin, je ne me vois pas du tout empêchant Napoléon
-de prendre une ville ou une femme si ça lui
-plaît... Non! Catherine, je me fourrerais dans un
-caisson, plutôt que d'oser dire: «Sire, vous ne
-ferez pas cela!...» D'abord, il m'enverrait promener...</p>
+yeux!...il me retourne la peau, cet homme-là!...
+enfin, je ne me vois pas du tout empêchant Napoléon
+de prendre une ville ou une femme si ça lui
+plaît... Non! Catherine, je me fourrerais dans un
+caisson, plutôt que d'oser dire: «Sire, vous ne
+ferez pas cela!...» D'abord, il m'enverrait promener...</p>
<p>&mdash;Eh bien! moi, je le lui dirai... et il ne m'enverra
-pas du tout où tu dis...</p>
+pas du tout où tu dis...</p>
<p>&mdash;Tu auras cette audace?</p>
<p>&mdash;Pardine! oui, je l'aurai... Avec cela que je
-ne lui ai pas déjà parlé plusieurs fois à l'Empereur...
-il ne m'a jamais empêchée de lui dire ce
+ne lui ai pas déjà parlé plusieurs fois à l'Empereur...
+il ne m'a jamais empêchée de lui dire ce
que je pensais, moi!...</p>
<p>Lefebvre regarda sa femme avec une admiration
-mélangée de stupeur, comme on contemplerait
+mélangée de stupeur, comme on contemplerait
un audacieux explorateur qui va entrer dans
-le gîte d'un lion ou descendre dans un volcan en
-éruption.</p>
+le gîte d'un lion ou descendre dans un volcan en
+éruption.</p>
<p>&mdash;Prends garde, au moins, de ne pas me
brouiller avec l'Empereur! recommanda-t-il, fort
-inquiet sur la démarche de Catherine.</p>
+inquiet sur la démarche de Catherine.</p>
-<p>La maréchale leva à deux reprises son épaule
+<p>La maréchale leva à deux reprises son épaule
gauche et dit:</p>
-<p>&mdash;Tu n'es qu'un imbécile!</p>
+<p>&mdash;Tu n'es qu'un imbécile!</p>
-<p>&mdash;Tu parles comme Napoléon! murmura Lefebvre
+<p>&mdash;Tu parles comme Napoléon! murmura Lefebvre
en recevant ce compliment.</p>
-<p>Mais déjà Catherine l'avait planté là, car elle
+<p>Mais déjà Catherine l'avait planté là, car elle
venait de voir un mouvement se produire dans la <span class="pagenum" id="Page_128">128</span>
-foule des invités vers le petit salon: l'Empereur
+foule des invités vers le petit salon: l'Empereur
allait probablement se retirer, il fallait saisir le
-moment et lui parler, seule, face à face, bravement.</p>
+moment et lui parler, seule, face à face, bravement.</p>
-<p>C'est au gîte qu'il fallait aborder le lion.</p>
+<p>C'est au gîte qu'il fallait aborder le lion.</p>
<h2 id="Page_129"><a href="#toc">VII</a><br />
-<small>SANS-GÊNE EMBRASSE NAPOLÉON</small></h2>
-
-<p>L'Empereur accueillit gracieusement la maréchale.
-Il était tout à fait dans ses bonnes lunes.
-Il la félicita sur l'ordonnance de sa fête et lui
-adressa même un compliment, qui, en d'autres
-moments, l'eût particulièrement flattée, sur sa
-bonne grâce et son excellente façon de recevoir
-ses hôtes.</p>
-
-<p>Comme Napoléon débitait ses agréables propos,
-en manière de congé, tout en faisant signe à
-Duroc de commander son service pour la rentrée
-dans ses appartements, la maréchale, avec un
-léger tremblement dans la voix, lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Sire, vous êtes trop bon de nous témoigner
+<small>SANS-GÊNE EMBRASSE NAPOLÉON</small></h2>
+
+<p>L'Empereur accueillit gracieusement la maréchale.
+Il était tout à fait dans ses bonnes lunes.
+Il la félicita sur l'ordonnance de sa fête et lui
+adressa même un compliment, qui, en d'autres
+moments, l'eût particulièrement flattée, sur sa
+bonne grâce et son excellente façon de recevoir
+ses hôtes.</p>
+
+<p>Comme Napoléon débitait ses agréables propos,
+en manière de congé, tout en faisant signe à
+Duroc de commander son service pour la rentrée
+dans ses appartements, la maréchale, avec un
+léger tremblement dans la voix, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, vous êtes trop bon de nous témoigner
votre satisfaction... Nous avons fait ce que nous
avons pu, Lefebvre et moi, pour vous offrir
-une hospitalité qui ne fût pas trop indigne de
+une hospitalité qui ne fût pas trop indigne de
vous...</p>
<div class="pagenum" id="Page_130">130</div>
-<p>&mdash;Et vous avez réussi en tout point, madame la
+<p>&mdash;Et vous avez réussi en tout point, madame la
duchesse!</p>
-<p>&mdash;Merci, oh! merci!... mais, écoutez-moi, à
-présent, Sire, fit-elle d'une voix de suppliante, j'ai
-une grâce à vous demander...</p>
+<p>&mdash;Merci, oh! merci!... mais, écoutez-moi, à
+présent, Sire, fit-elle d'une voix de suppliante, j'ai
+une grâce à vous demander...</p>
-<p>&mdash;Une grâce? dit l'Empereur surpris, et laquelle?...
+<p>&mdash;Une grâce? dit l'Empereur surpris, et laquelle?...
parlez!...</p>
<p>&mdash;Sire, je n'ose..., j'ai si grande crainte d'offenser
-Votre Majesté...</p>
+Votre Majesté...</p>
<p>&mdash;Est-ce donc si grave que cela?... Voyons,
finissons-en! de quoi s'agit-il?...</p>
<p>&mdash;Du colonel Henriot, Sire!</p>
-<p>La voix de Catherine tremblait en prononçant
+<p>La voix de Catherine tremblait en prononçant
ce nom.</p>
<p>Elle regarda, avec angoisse, l'Empereur, dont
-les sourcils s'étaient contractés.</p>
+les sourcils s'étaient contractés.</p>
<p>Il n'avait plus du tout sa bonne physionomie
-des jours contents et la lune avait changé.</p>
+des jours contents et la lune avait changé.</p>
<p>&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il pour le colonel Henriot?...
-Vous l'avez peut-être vu se mettre en
+Vous l'avez peut-être vu se mettre en
route?... avez-vous besoin de lui?... ce n'est pas
-vous qui l'épousez, que je sache!</p>
+vous qui l'épousez, que je sache!</p>
<p>&mdash;Non, Sire, c'est mademoiselle Alice de Beaurepaire,
mon Alice, que j'aime comme ma fille...
-C'est le bonheur d'Henriot que je défends, c'est
-peut-être la vie d'Alice que je viens vous demander,
-à genoux, Sire!... grâce!... soyez bon! soyez
-généreux!...</p>
+C'est le bonheur d'Henriot que je défends, c'est
+peut-être la vie d'Alice que je viens vous demander,
+à genoux, Sire!... grâce!... soyez bon! soyez
+généreux!...</p>
<p>&mdash;Que voulez-vous dire? Auriez-vous, dans <span class="pagenum" id="Page_131">131</span>
-l'étourdissement de cette fête, perdu un peu de
-ce jugement que je me plaisais à reconnaître et à
-louer en vous, duchesse? fit l'Empereur, légèrement
-troublé et cachant sa confusion sous une
+l'étourdissement de cette fête, perdu un peu de
+ce jugement que je me plaisais à reconnaître et à
+louer en vous, duchesse? fit l'Empereur, légèrement
+troublé et cachant sa confusion sous une
brusquerie ironique.</p>
-<p>&mdash;J'ai toute ma raison et Votre Majesté sait
+<p>&mdash;J'ai toute ma raison et Votre Majesté sait
trop bien que, s'il y a une folie quelque part, ce
-n'est pas moi qui suis à la veille de la commettre...</p>
+n'est pas moi qui suis à la veille de la commettre...</p>
-<p>&mdash;Vous êtes bien audacieuse de me parler
-ainsi... Qui vous en a donné le droit?</p>
+<p>&mdash;Vous êtes bien audacieuse de me parler
+ainsi... Qui vous en a donné le droit?</p>
-<p>&mdash;Vous, Sire!... Oh! écoutez-moi!... vous êtes
-grand, vous êtes puissant... la terre vous
-admire... tout le monde est à vos genoux et nul
-n'ose braver la moindre de vos volontés... Pour
-tout l'univers vos désirs sont des ordres, et vos
+<p>&mdash;Vous, Sire!... Oh! écoutez-moi!... vous êtes
+grand, vous êtes puissant... la terre vous
+admire... tout le monde est à vos genoux et nul
+n'ose braver la moindre de vos volontés... Pour
+tout l'univers vos désirs sont des ordres, et vos
fantaisies ne trouvent que des complaisants...
-Seule, je risque votre colère en vous disant ce
+Seule, je risque votre colère en vous disant ce
que personne n'aurait le courage de formuler en
-votre présence...</p>
+votre présence...</p>
-<p>&mdash;Non, personne, en vérité, n'aurait cette audace,
+<p>&mdash;Non, personne, en vérité, n'aurait cette audace,
cette insolence!... mais continuez, je veux
-savoir jusqu'où ira votre impertinence... vous
+savoir jusqu'où ira votre impertinence... vous
vous croyez donc tout permis, madame?...</p>
-<p>&mdash;Sire, je puise ma témérité dans l'amour que
-j'ai pour vous, pour votre gloire... J'ai pénétré
-vos desseins... je sais que vous avez conçu une
+<p>&mdash;Sire, je puise ma témérité dans l'amour que
+j'ai pour vous, pour votre gloire... J'ai pénétré
+vos desseins... je sais que vous avez conçu une
passion... est-ce bien une passion? c'est un caprice,
-une curiosité d'un instant, j'en suis certaine... <span class="pagenum" id="Page_132">132</span>
-Oh! ne vous abandonnez pas à cette fantaisie...
+une curiosité d'un instant, j'en suis certaine... <span class="pagenum" id="Page_132">132</span>
+Oh! ne vous abandonnez pas à cette fantaisie...
puisque vous pouvez tout, commandez
-à vous-même... ne vous laissez pas entraîner
-quand vous êtes assez fort pour ne point céder à
+à vous-même... ne vous laissez pas entraîner
+quand vous êtes assez fort pour ne point céder à
ce qui gouverne les autres hommes!... Que Votre
-Majesté ne change pas une journée de joie en une
-longue suite d'années de deuil... Alice est une
+Majesté ne change pas une journée de joie en une
+longue suite d'années de deuil... Alice est une
innocente et douce jeune fille, Henriot un bon
-soldat, un de vos dévoués serviteurs, il l'a prouvé,
-Sire; ne faites pas à tous deux leur malheur, et
-après les avoir comblés de votre faveur, ne les
-accablez pas du poids de votre volonté... respectez
+soldat, un de vos dévoués serviteurs, il l'a prouvé,
+Sire; ne faites pas à tous deux leur malheur, et
+après les avoir comblés de votre faveur, ne les
+accablez pas du poids de votre volonté... respectez
le bonheur de ces deux jeunes gens, Sire, vous le
devez, et vous le pouvez!</p>
-<p>&mdash;Cette femme est folle, en vérité! grommela
-Napoléon, un peu décontenancé.</p>
+<p>&mdash;Cette femme est folle, en vérité! grommela
+Napoléon, un peu décontenancé.</p>
-<p>Et, pour se remettre, il tira sa tabatière et y
-puisa nerveusement deux larges pincées de tabac,
-qui, en s'éparpillant, atteignirent la maréchale et
-la firent éternuer:</p>
+<p>Et, pour se remettre, il tira sa tabatière et y
+puisa nerveusement deux larges pincées de tabac,
+qui, en s'éparpillant, atteignirent la maréchale et
+la firent éternuer:</p>
-<p>&mdash;A vos souhaits! dit machinalement Napoléon,
-continuant à remuer son tabac.</p>
+<p>&mdash;A vos souhaits! dit machinalement Napoléon,
+continuant à remuer son tabac.</p>
-<p>&mdash;Merci, et vous pareillement, Sire! répondit
-Catherine, et, reprenant aussitôt le fil de sa supplique,
-elle retraça, avec émotion, la naissance
-hasardeuse des deux enfants, leur enfance côte à
-côte dans un berceau qui souvent reposait sur
-l'affût d'un canon... Ils avaient été bercés par la
-fusillade de l'armée de Sambre-et-Meuse, et Henriot <span class="pagenum" id="Page_133">133</span>
+<p>&mdash;Merci, et vous pareillement, Sire! répondit
+Catherine, et, reprenant aussitôt le fil de sa supplique,
+elle retraça, avec émotion, la naissance
+hasardeuse des deux enfants, leur enfance côte à
+côte dans un berceau qui souvent reposait sur
+l'affût d'un canon... Ils avaient été bercés par la
+fusillade de l'armée de Sambre-et-Meuse, et Henriot <span class="pagenum" id="Page_133">133</span>
avait tenu un fusil avant d'avoir perdu ses
-dents de lait... Alice, séparée de lui, l'avait retrouvé
+dents de lait... Alice, séparée de lui, l'avait retrouvé
au cours de la glorieuse campagne d'Allemagne...
-leurs amours d'enfance s'étaient ravivées
-et le mariage avait été décidé après la victoire...
+leurs amours d'enfance s'étaient ravivées
+et le mariage avait été décidé après la victoire...
L'Empereur n'avait-il pas promis de signer
au contrat de ce jeune officier, qui lui avait pris
la ville de Stettin avec un peloton de cavaliers?...
-Tant de grâce, de jeunesse, de vaillance devaient
-inspirer à l'Empereur un sentiment de bienveillance
+Tant de grâce, de jeunesse, de vaillance devaient
+inspirer à l'Empereur un sentiment de bienveillance
et de protection, les jeunes gens en
-étaient dignes... Venu dans ce château, que tenaient
-de sa bonté deux anciens serviteurs, un
+étaient dignes... Venu dans ce château, que tenaient
+de sa bonté deux anciens serviteurs, un
soldat des premiers jours comme Lefebvre, une
amie des heures de jeunesse, comme sa femme,
-Napoléon ne pouvait y payer son hospitalité par
-le désespoir et le déshonneur...&mdash;Sire, vous n'infligerez
-pas ce châtiment à votre vieille Sans-Gêne
+Napoléon ne pouvait y payer son hospitalité par
+le désespoir et le déshonneur...&mdash;Sire, vous n'infligerez
+pas ce châtiment à votre vieille Sans-Gêne
de maudire l'inspiration qu'elle eut de solliciter
-de vous l'honneur de votre présence au mariage
-de ceux qu'elle considère comme ses deux enfants!...
+de vous l'honneur de votre présence au mariage
+de ceux qu'elle considère comme ses deux enfants!...
termina-t-elle, en se jetant aux pieds de
l'Empereur.</p>
<p>&mdash;Relevez-vous, duchesse!... on pourrait vous
surprendre dans cette posture, car j'attends le
-duc de Frioul, et cette situation ferait naître
-de fâcheux commentaires... on se demanderait
-quelle grâce je pouvais refuser à la femme de
+duc de Frioul, et cette situation ferait naître
+de fâcheux commentaires... on se demanderait
+quelle grâce je pouvais refuser à la femme de
mon vieux camarade Lefebvre...</p>
<div class="pagenum" id="Page_134">134</div>
-<p>Et avec gravité, l'&oelig;il redevenu clair, le front
-reprenant sa sérénité, Napoléon aida Catherine à
+<p>Et avec gravité, l'&oelig;il redevenu clair, le front
+reprenant sa sérénité, Napoléon aida Catherine à
se relever.</p>
-<p>L'espoir donnait de l'aplomb à la maréchale.
-Elle sentait qu'elle avait trouvé le moyen d'émouvoir
-l'Empereur et que sa cause se trouvait à
-moitié gagnée. Elle résolut de revenir à la charge.
-Le c&oelig;ur, comme le fer, demande à être battu
+<p>L'espoir donnait de l'aplomb à la maréchale.
+Elle sentait qu'elle avait trouvé le moyen d'émouvoir
+l'Empereur et que sa cause se trouvait à
+moitié gagnée. Elle résolut de revenir à la charge.
+Le c&oelig;ur, comme le fer, demande à être battu
quand il est chaud.</p>
-<p>&mdash;En renonçant à cette amourette, qui détruirait
-le bonheur de deux êtres dignes de votre protection,
+<p>&mdash;En renonçant à cette amourette, qui détruirait
+le bonheur de deux êtres dignes de votre protection,
Sire, vous ne vous montrerez pas seulement
-humain et bon, vous serez en même temps
-habile et prévoyant...</p>
+humain et bon, vous serez en même temps
+habile et prévoyant...</p>
<p>&mdash;Que voulez-vous dire, duchesse? des menaces,
-à présent?...</p>
+à présent?...</p>
<p>&mdash;Non... des avis tout au plus, Sire!... Vous
-êtes au faîte de la puissance et vous ne trouvez
+êtes au faîte de la puissance et vous ne trouvez
autour de vous que louanges et acclamations;
-mais votre trône, si solide qu'il soit, est sapé par
-la trahison... Dans toutes ces foules dorées qui
-s'inclinent et vous font cortège, je devine bien
+mais votre trône, si solide qu'il soit, est sapé par
+la trahison... Dans toutes ces foules dorées qui
+s'inclinent et vous font cortège, je devine bien
des langues qui mentent, bien des regards qui
-luisent faux, et plus d'une échine qui n'attend
+luisent faux, et plus d'une échine qui n'attend
qu'une circonstance pour se redresser... Vous
-avez le talon sur la tête de ces serpents chamarrés,
-et pas un n'ose mordre, mais qu'un événement
+avez le talon sur la tête de ces serpents chamarrés,
+et pas un n'ose mordre, mais qu'un événement
se produise...</p>
<p>&mdash;Vous voulez parler de ma mort?... dit avec <span class="pagenum" id="Page_135">135</span>
-calme Napoléon... Oh! j'y suis préparé... oui,
-quand je ne serai plus là, tous ceux que j'ai contenus,
-dominés, écrasés peut-être, se relèveront
-pleins de venin... et mon fils aura à se défendre
-contre eux... Eh bien! après?... qu'y voulez-vous
-faire et où tend ce langage irrespectueux, que je
-pardonne à cause de l'intention, mais que je ne
+calme Napoléon... Oh! j'y suis préparé... oui,
+quand je ne serai plus là, tous ceux que j'ai contenus,
+dominés, écrasés peut-être, se relèveront
+pleins de venin... et mon fils aura à se défendre
+contre eux... Eh bien! après?... qu'y voulez-vous
+faire et où tend ce langage irrespectueux, que je
+pardonne à cause de l'intention, mais que je ne
saurais entendre plus longtemps?</p>
-<p>&mdash;Au nom de votre enfant, Sire, ne découragez
+<p>&mdash;Au nom de votre enfant, Sire, ne découragez
pas, ne blessez pas vos meilleurs serviteurs...
-Croyez-vous que si vous me repoussez, si malgré
-tout, vous donnez suite à vos desseins, le bruit ne
-se répandra pas de cette aventure et qu'elle n'aura
-pas pour conséquence la désaffection d'un certain
-nombre de ceux qui déjà, peut-être, regardent
-par delà les frontières en cherchant un prétexte,
-une excuse à des défections, à des trahisons que
-vous ne soupçonnez pas, Sire, mais que nous devinons,
+Croyez-vous que si vous me repoussez, si malgré
+tout, vous donnez suite à vos desseins, le bruit ne
+se répandra pas de cette aventure et qu'elle n'aura
+pas pour conséquence la désaffection d'un certain
+nombre de ceux qui déjà, peut-être, regardent
+par delà les frontières en cherchant un prétexte,
+une excuse à des défections, à des trahisons que
+vous ne soupçonnez pas, Sire, mais que nous devinons,
que nous voyons, que nous savons, Lefebvre
et moi, parce que nous vous aimons!...</p>
<p>&mdash;Vous savez des trahisons et vous ne me
-nommez pas les traîtres!</p>
+nommez pas les traîtres!</p>
-<p>&mdash;Votre Majesté ne me croirait pas si je lui
+<p>&mdash;Votre Majesté ne me croirait pas si je lui
donnais les noms...</p>
-<p>&mdash;Parbleu! je vois où vous voulez en venir...
-Fouché, Talleyrand... toujours les mêmes!... J'ai
-les oreilles rebattues de dénonciations contre eux!
-fit avec impatience Napoléon.</p>
+<p>&mdash;Parbleu! je vois où vous voulez en venir...
+Fouché, Talleyrand... toujours les mêmes!... J'ai
+les oreilles rebattues de dénonciations contre eux!
+fit avec impatience Napoléon.</p>
<p>&mdash;Je souhaite que l'avenir ne se charge pas de <span class="pagenum" id="Page_136">136</span>
-justifier les courageux dénonciateurs, répondit
-Catherine avec fermeté; mais, Sire, considérez
-qu'il y a aussi vos généraux, vos anciens compagnons
+justifier les courageux dénonciateurs, répondit
+Catherine avec fermeté; mais, Sire, considérez
+qu'il y a aussi vos généraux, vos anciens compagnons
d'armes. Beaucoup parmi ceux-ci sont las
de vous suivre sur tous les champs de bataille
-où vous les menez; d'autres sont fatigués de
+où vous les menez; d'autres sont fatigués de
toujours voir remettre au lendemain le moment
-où ils pourront jouir tranquillement de ce qu'ils
-ont acquis, de ce qu'ils ont entassé dans leurs
-poches, dans leurs châteaux, où ils sont comme
-des voyageurs descendus à l'hôtellerie entre
-deux chevauchées... <span id="cor_5">Enfin</span>, il en est qui, pour se
-justifier d'une impatience qui déjà se lit dans
-leurs yeux, ne craignent pas de répandre sur vous
+où ils pourront jouir tranquillement de ce qu'ils
+ont acquis, de ce qu'ils ont entassé dans leurs
+poches, dans leurs châteaux, où ils sont comme
+des voyageurs descendus à l'hôtellerie entre
+deux chevauchées... <span id="cor_5">Enfin</span>, il en est qui, pour se
+justifier d'une impatience qui déjà se lit dans
+leurs yeux, ne craignent pas de répandre sur vous
mille bruits calomnieux; des gazetiers sans scrupules
les reproduisent dans des feuilles que <ins title="original: vous">vos</ins>
-ennemis se prêtent et se disputent à Londres, à
-Vienne, à Berlin, à Pétersbourg... Oh! n'allez pas
-fournir un nouveau virus à ces plumes empoisonnées!...</p>
+ennemis se prêtent et se disputent à Londres, à
+Vienne, à Berlin, à Pétersbourg... Oh! n'allez pas
+fournir un nouveau virus à ces plumes empoisonnées!...</p>
-<p>&mdash;Vous êtes bien osée de me parler ainsi, dit
+<p>&mdash;Vous êtes bien osée de me parler ainsi, dit
l'Empereur, faisant un pas vers Catherine en
dardant sur elle son &oelig;il fixe et terrible, mais
j'aime la franchise, et votre sermon, quoique
rude, peut me profiter... Oui, je sais qu'il s'imprime
-et qu'il se colporte à l'étranger des libelles
-infâmes où l'on me dépeint souillé de tous les
-crimes, où j'apparais comme un monstre ajoutant
-l'inceste à l'assassinat, et complétant l'adultère <span class="pagenum" id="Page_137">137</span>
+et qu'il se colporte à l'étranger des libelles
+infâmes où l'on me dépeint souillé de tous les
+crimes, où j'apparais comme un monstre ajoutant
+l'inceste à l'assassinat, et complétant l'adultère <span class="pagenum" id="Page_137">137</span>
par des sauvageries dignes de ce fou
-qui écrivit <i>Justine</i> et pour la délivrance duquel
+qui écrivit <i>Justine</i> et pour la délivrance duquel
les Parisiens ont pris la Bastille... Vous avez
-peut-être raison! Je dois tenir compte des trahisons
+peut-être raison! Je dois tenir compte des trahisons
qui rampent autour de moi, dans l'ombre,
-des pamphlétaires qui me diffament dans toutes
+des pamphlétaires qui me diffament dans toutes
les cours de l'Europe... il me faut aussi garder
-précieusement pour mon fils l'amitié et la fidélité
-de mes braves, de ceux qui ne m'ont marchandé
+précieusement pour mon fils l'amitié et la fidélité
+de mes braves, de ceux qui ne m'ont marchandé
ni la fatigue, ni la souffrance, ni parfois leur
-vie... Comme je ne veux pas, reprit Napoléon
-après une brève interruption, faisant un geste de
+vie... Comme je ne veux pas, reprit Napoléon
+après une brève interruption, faisant un geste de
protestation comme pour mieux convaincre, que
vous, duchesse, votre mari, et les autres vieux
soutiens de ma couronne vous puissiez conserver
le moindre doute sur mes intentions... je vais
donner l'ordre au capitaine Henriot de ne pas se
-rendre à Paris, cette nuit, comme il devait le
-faire pour un service commandé... Il restera dans
+rendre à Paris, cette nuit, comme il devait le
+faire pour un service commandé... Il restera dans
cette maison, puisque ce contre-ordre vous fait
-si grand plaisir; sous le même toit que sa fiancée,
-il passera cette nuit précédant son union... ainsi
-aucun soupçon ne pourra effleurer cette femme,
-aucun doute ne saurait pénétrer dans l'âme de ce
+si grand plaisir; sous le même toit que sa fiancée,
+il passera cette nuit précédant son union... ainsi
+aucun soupçon ne pourra effleurer cette femme,
+aucun doute ne saurait pénétrer dans l'âme de ce
vaillant officier... Est-ce bien ce que vous voulez,
duchesse?</p>
-<p>&mdash;Ah! Sire, vous êtes grand et vous êtes
+<p>&mdash;Ah! Sire, vous êtes grand et vous êtes
bon!...</p>
-<p>&mdash;Attendez! ce n'est pas tout... Ma présence <span class="pagenum" id="Page_138">138</span>
-à la cérémonie de demain est inutile... Elle pourrait
-être pénible... pour moi! car cette jeune
-mariée est bien séduisante, duchesse, et bien
+<p>&mdash;Attendez! ce n'est pas tout... Ma présence <span class="pagenum" id="Page_138">138</span>
+à la cérémonie de demain est inutile... Elle pourrait
+être pénible... pour moi! car cette jeune
+mariée est bien séduisante, duchesse, et bien
dangereuse...</p>
<p>&mdash;Sire, ce n'est pas de sa faute.</p>
-<p>&mdash;Sans doute, dit l'Empereur se reprenant à
+<p>&mdash;Sans doute, dit l'Empereur se reprenant à
sourire, mais le danger, pour ceux qui s'y trouvent
-exposés, n'en est pas moins certain... Il est
-des périls en face desquels le courage consiste à
-fuir... ou du moins à ne pas accepter le combat...
+exposés, n'en est pas moins certain... Il est
+des périls en face desquels le courage consiste à
+fuir... ou du moins à ne pas accepter le combat...
Vous avez compris? la mission d'Henriot se rapportait
-aux plus grands intérêts de l'État... vous
-savez à présent ma résolution, j'espère que vous
-la tiendrez secrète?...</p>
+aux plus grands intérêts de l'État... vous
+savez à présent ma résolution, j'espère que vous
+la tiendrez secrète?...</p>
<p>&mdash;Oui, Sire... d'autant plus facilement me tairai-je,
-que j'ignore tout à fait le secret que Votre
-Majesté m'ordonne de garder...</p>
+que j'ignore tout à fait le secret que Votre
+Majesté m'ordonne de garder...</p>
<p>&mdash;Vraiment?... Le colonel Henriot avait pour
-mission de rapporter du ministère de la Guerre
+mission de rapporter du ministère de la Guerre
un portefeuille dont j'ai besoin de consulter le
-contenu avant d'expédier un courrier à M. de
-Pradt, à Varsovie... Eh bien! ce portefeuille,
-Henriot restant ici n'aura pas à me l'apporter...
-comme Mahomet à la montagne, je vais aller au
+contenu avant d'expédier un courrier à M. de
+Pradt, à Varsovie... Eh bien! ce portefeuille,
+Henriot restant ici n'aura pas à me l'apporter...
+comme Mahomet à la montagne, je vais aller au
portefeuille... Avez-vous compris, cette fois? Je
pars... je ne reverrai plus cette redoutable et
-charmante épousée en présence de laquelle je ne
-répondrais pas que tinssent les bonnes résolutions
+charmante épousée en présence de laquelle je ne
+répondrais pas que tinssent les bonnes résolutions
que vous me faites prendre, duchesse!... C'est <span class="pagenum" id="Page_139">139</span>
-donc entendu!... Mon départ, justifié par d'importantes
-nouvelles reçues dans la nuit, ne saurait
+donc entendu!... Mon départ, justifié par d'importantes
+nouvelles reçues dans la nuit, ne saurait
surprendre personne... il n'inspirera aucune
-fâcheuse réflexion sur votre excellente hospitalité,
-ma chère maréchale, ni sur mes sentiments à l'égard
-de votre mari... Ma présence toute la journée
-aux fêtes, aux réjouissances que vous avez si bien
+fâcheuse réflexion sur votre excellente hospitalité,
+ma chère maréchale, ni sur mes sentiments à l'égard
+de votre mari... Ma présence toute la journée
+aux fêtes, aux réjouissances que vous avez si bien
su organiser tous deux, fera passer sur mon
absence demain; je devais d'ailleurs me mettre
-en route après une rapide apparition à la chapelle...
-Vos jeunes gens se marieront peut-être
-plus joyeusement sans moi... Allez donc, rassurée
+en route après une rapide apparition à la chapelle...
+Vos jeunes gens se marieront peut-être
+plus joyeusement sans moi... Allez donc, rassurée
et heureuse! ne craignez rien sur le bonheur de
votre enfant adoptif... et pour que vous n'ayez
-plus cette nuit aucune inquiétude, aucune arrière-pensée,
+plus cette nuit aucune inquiétude, aucune arrière-pensée,
allez me chercher le colonel Henriot... je
-veux lui retirer moi-même sa mission et, afin
+veux lui retirer moi-même sa mission et, afin
qu'il ignore tout et ne prenne pas ce contre-ordre
-pour une disgrâce, je désire en personne lui renouveler
+pour une disgrâce, je désire en personne lui renouveler
mes bons souhaits!...</p>
<p>Catherine regardait avec ahurissement l'Empereur,
-ne pouvant encore s'imaginer avoir si complètement
-gagné son c&oelig;ur.</p>
+ne pouvant encore s'imaginer avoir si complètement
+gagné son c&oelig;ur.</p>
<p>L'Empereur jouissait de sa surprise et de sa joie.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! ma bonne Sans-Gêne, dit-il alors,
-est-ce que vous êtes contente de moi?...</p>
+<p>&mdash;Eh bien! ma bonne Sans-Gêne, dit-il alors,
+est-ce que vous êtes contente de moi?...</p>
<p>&mdash;Ah! Sire!... Ah! mon Empereur, si je ne me
retenais pas...</p>
@@ -4814,357 +4775,357 @@ retenais pas...</p>
<p>&mdash;Sire, je vous sauterais au cou et je vous embrasserais!...</p>
<p>&mdash;Bah!... Nous sommes seuls... personne ne
-saurait trouver à redire et Lefebvre ne sera pas
+saurait trouver à redire et Lefebvre ne sera pas
jaloux... Puisque le c&oelig;ur vous en dit, ne vous
-gênez pas, duchesse!</p>
+gênez pas, duchesse!</p>
-<p>Et Napoléon, dans un de ces accès de bonne et
-familière humeur qui lui survenaient assez fréquemment,
-tendit ses bras à Catherine qui s'y
-précipita...</p>
+<p>Et Napoléon, dans un de ces accès de bonne et
+familière humeur qui lui survenaient assez fréquemment,
+tendit ses bras à Catherine qui s'y
+précipita...</p>
-<p>&mdash;Maintenant, duchesse, dit-il en se dégageant
-et en lui pinçant le lobe de l'oreille, allez vite
+<p>&mdash;Maintenant, duchesse, dit-il en se dégageant
+et en lui pinçant le lobe de l'oreille, allez vite
chercher le colonel Henriot et envoyez-moi Duroc...</p>
-<p>La maréchale revint presque aussitôt, la physionomie
-décontenancée.</p>
+<p>La maréchale revint presque aussitôt, la physionomie
+décontenancée.</p>
-<p>Le grand maréchal l'accompagnait.</p>
+<p>Le grand maréchal l'accompagnait.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Napoléon.</p>
+<p>&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Napoléon.</p>
<p>&mdash;Sire, vous avez fait appeler le colonel Henriot,
mais il vient de partir... Selon les ordres de
-Votre Majesté, il roule depuis vingt-cinq minutes
-sur la route de Paris... Il va être onze heures et
+Votre Majesté, il roule depuis vingt-cinq minutes
+sur la route de Paris... Il va être onze heures et
demie, ajouta Duroc.</p>
-<p>&mdash;C'est juste!... nous avons bavardé avec la
-duchesse de Dantzig et le temps a passé... Duroc,
+<p>&mdash;C'est juste!... nous avons bavardé avec la
+duchesse de Dantzig et le temps a passé... Duroc,
faites galoper sur-le-champ un de mes guides,
qu'il rejoigne ma voiture et qu'il fasse rebrousser
chemin au colonel Henriot... sa mission est
-terminée... Quant à nous deux, nous allons nous <span class="pagenum" id="Page_141">141</span>
-glisser, mon cher duc, à la faveur des ombres de
-la nuit, nous quitterons sans bruit ce château et
+terminée... Quant à nous deux, nous allons nous <span class="pagenum" id="Page_141">141</span>
+glisser, mon cher duc, à la faveur des ombres de
+la nuit, nous quitterons sans bruit ce château et
nous cheminerons jusqu'au village, incognito,
ainsi que le calife Haroun-al-Raschid en compagnie
-de son fidèle vizir Giaffar, qui parcourait les
+de son fidèle vizir Giaffar, qui parcourait les
rues de Bagdad endormie... <span id="cor_6">Duchesse</span>, vous direz
-à Roustan qu'il nous amène une des voitures
+à Roustan qu'il nous amène une des voitures
de Lefebvre sur la route de la Queue-en-Brie...
nous monterons tranquillement dans <ins title="original: la">le</ins> carrosse,
-avec Roustan sur le siège à côté du cocher, et,
+avec Roustan sur le siège à côté du cocher, et,
tandis qu'on nous croira paisiblement endormis
-ici dans nos lits, nous trotterons vers les barrières
+ici dans nos lits, nous trotterons vers les barrières
de Paris... Au petit jour, je surprendrai
-l'Impératrice aux Tuileries, elle sera ravie!...
-Adieu, duchesse! tous mes compliments d'hôte
-très satisfait... En route, Duroc; madame la maréchale
+l'Impératrice aux Tuileries, elle sera ravie!...
+Adieu, duchesse! tous mes compliments d'hôte
+très satisfait... En route, Duroc; madame la maréchale
va couvrir notre retraite!...</p>
<p>Et il sortit vivement, suivi de Duroc, par la
-petite porte à travers laquelle Catherine, espionnant,
+petite porte à travers laquelle Catherine, espionnant,
avait surpris l'entretien avec Henriot.</p>
-<p>&mdash;Ah! comment ne pas l'aimer, cet homme-là!
-s'écria Catherine, encore sous le coup de
-l'admiration; ce qu'il a fait là, c'est plus beau
+<p>&mdash;Ah! comment ne pas l'aimer, cet homme-là!
+s'écria Catherine, encore sous le coup de
+l'admiration; ce qu'il a fait là, c'est plus beau
qu'une bataille... Mille bombes! on voudrait
avoir dix existences pour lui en faire cadeau!...</p>
<p>Et elle envoya, en signe d'adieu, deux gros et
-expressifs baisers à travers la porte, discrètement
-refermée sur les pas de Napoléon, s'éloignant
-au bras du grand maréchal.</p>
+expressifs baisers à travers la porte, discrètement
+refermée sur les pas de Napoléon, s'éloignant
+au bras du grand maréchal.</p>
<h2 id="Page_142"><a href="#toc">VIII</a><br />
<small>LE RETOUR D'HENRIOT</small></h2>
-<p>Napoléon quittant Alice, comme il l'avait décidé,
-mais non sans un regret mélangé de dépit
-qu'il se garda bien de manifester à Duroc, la
-jeune fille, préservée d'un danger qu'elle n'avait
-qu'entrevu, pouvait se donner tout entière à la
-joie d'appartenir le lendemain à son époux.</p>
+<p>Napoléon quittant Alice, comme il l'avait décidé,
+mais non sans un regret mélangé de dépit
+qu'il se garda bien de manifester à Duroc, la
+jeune fille, préservée d'un danger qu'elle n'avait
+qu'entrevu, pouvait se donner tout entière à la
+joie d'appartenir le lendemain à son époux.</p>
-<p>Cette union, si longtemps désirée, enfin avec le
+<p>Cette union, si longtemps désirée, enfin avec le
jour s'accomplirait. Encore quelques tours d'aiguille
sur le cadran de la grande horloge du
-château de Combault et elle serait la femme de
+château de Combault et elle serait la femme de
son ami d'enfance, devenu un vaillant jeune
homme, un des brillants officiers de l'Empereur,
-un colonel à qui peut-être était réservée la gloire
+un colonel à qui peut-être était réservée la gloire
des Lasalle, des Nansouty, des Murat,&mdash;pourquoi,
-comme Lasalle, ne deviendrait-il pas général?
-Était-il impossible même qu'il fût un jour
-roi comme Murat, qui l'était déjà, comme Soult, <span class="pagenum" id="Page_143">143</span>
-qui avait failli l'être, comme Bernadotte qui le
-serait bientôt? Reine?... Et pourquoi pas? Est-ce
-qu'il y avait quelque chose d'interdit à l'espoir,
-à l'ambition, sous Napoléon?</p>
-
-<p>Alice, tout en disant qu'il était improbable que
-son rêve pût atteindre ces hauteurs éblouissantes,
+comme Lasalle, ne deviendrait-il pas général?
+Était-il impossible même qu'il fût un jour
+roi comme Murat, qui l'était déjà, comme Soult, <span class="pagenum" id="Page_143">143</span>
+qui avait failli l'être, comme Bernadotte qui le
+serait bientôt? Reine?... Et pourquoi pas? Est-ce
+qu'il y avait quelque chose d'interdit à l'espoir,
+à l'ambition, sous Napoléon?</p>
+
+<p>Alice, tout en disant qu'il était improbable que
+son rêve pût atteindre ces hauteurs éblouissantes,
se souvenait que les plus audacieuses suppositions
-étaient permises aux jeunes filles qui épousaient
+étaient permises aux jeunes filles qui épousaient
des officiers comme son Henriot. Ainsi que
-dans les contes de fées, l'Empereur, magicien
+dans les contes de fées, l'Empereur, magicien
surhumain, changeait en manteaux de cour les
sarraux, en couronnes les bonnets de paysannes,
-et les chaumières en palais. Dès qu'il touchait
+et les chaumières en palais. Dès qu'il touchait
de son sceptre un meunier comme Lefebvre, une
bergerie comme la maison natale de Catherine, il
-faisait de la bergerie un château, et du meunier
-un duc. Voilà qui dépassait les prodiges des
-bonnes fées de Perrault!</p>
+faisait de la bergerie un château, et du meunier
+un duc. Voilà qui dépassait les prodiges des
+bonnes fées de Perrault!</p>
-<p>Et Alice ajoutait, à peu près comme Catherine:</p>
+<p>Et Alice ajoutait, à peu près comme Catherine:</p>
<p>&mdash;Qu'il est puissant, qu'il est bon, l'Empereur!
Qu'on est fier de le servir! Qu'on est heureux
de l'aimer!...</p>
-<p>Quand la maréchale, après l'avoir reconduite
-dans la chambre où elle devait dormir sa dernière
-nuitée de jeune fille, l'eut laissée à ses rêveries
-et à ses préoccupations de future épouse,
+<p>Quand la maréchale, après l'avoir reconduite
+dans la chambre où elle devait dormir sa dernière
+nuitée de jeune fille, l'eut laissée à ses rêveries
+et à ses préoccupations de future épouse,
sa songerie se reporta, non sans une sensible et
vaniteuse satisfaction, sur la personne de l'Empereur. <span class="pagenum" id="Page_144">144</span>
-Durant cette journée de fête, qu'il avait été
-aimable, empressé, galant presque! On le disait
-parfois si bourru, si impatient, si brutal même,
-avec les femmes. Auprès d'elle, il n'avait eu que
-paroles douces, et qu'agréables compliments...</p>
-
-<p>Alice faisait ainsi son examen de minuit, la fenêtre
-ouverte, dans l'attente où elle se trouvait
+Durant cette journée de fête, qu'il avait été
+aimable, empressé, galant presque! On le disait
+parfois si bourru, si impatient, si brutal même,
+avec les femmes. Auprès d'elle, il n'avait eu que
+paroles douces, et qu'agréables compliments...</p>
+
+<p>Alice faisait ainsi son examen de minuit, la fenêtre
+ouverte, dans l'attente où elle se trouvait
d'Henriot qui devait, comme chaque soir, venir
lui murmurer quelques doux propos d'amour
avant de regagner son logis. Elle regardait les
grands arbres du parc dont la ligne noire, barrant
-l'extrémité du jardin, se trouvait éclairée en diagonale
-par les clartés venues des chambres du
-château. Elle reprenait un à un, l'&oelig;il perdu vers
+l'extrémité du jardin, se trouvait éclairée en diagonale
+par les clartés venues des chambres du
+château. Elle reprenait un à un, l'&oelig;il perdu vers
le fond sombre du parc, les menus faits de la
-journée. Elle se souvenait, non sans un peu d'orgueil,
-que l'Empereur avait même poussé fort
-loin pour elle l'amabilité. Ce que les yeux si
+journée. Elle se souvenait, non sans un peu d'orgueil,
+que l'Empereur avait même poussé fort
+loin pour elle l'amabilité. Ce que les yeux si
expressifs du souverain semblaient lui exprimer
-avec une certaine réserve: qu'il la trouvait jolie
-et que si elle n'était pas destinée à ce brave Henriot,
-il la courtiserait, le grand maréchal le lui
-avait plus nettement formulé.</p>
+avec une certaine réserve: qu'il la trouvait jolie
+et que si elle n'était pas destinée à ce brave Henriot,
+il la courtiserait, le grand maréchal le lui
+avait plus nettement formulé.</p>
<p>Usant d'une franchise assez embarrassante, le
-duc de Frioul lui avait demandé, adoucissant par
-un sourire la brutalité de la sollicitation, si elle
-consentirait à venir retrouver l'Empereur, cette
-nuit-là même, dans son appartement. Sa Majesté
-avait tant de choses à lui dire! Elle craignait de <span class="pagenum" id="Page_145">145</span>
+duc de Frioul lui avait demandé, adoucissant par
+un sourire la brutalité de la sollicitation, si elle
+consentirait à venir retrouver l'Empereur, cette
+nuit-là même, dans son appartement. Sa Majesté
+avait tant de choses à lui dire! Elle craignait de <span class="pagenum" id="Page_145">145</span>
s'entretenir trop longuement avec elle, devant les
-invités du maréchal Lefebvre qui ne perdaient
-jamais de vue un colloque impérial. Oh! Sa Majesté
-n'avait d'autre intention que de lui présenter
+invités du maréchal Lefebvre qui ne perdaient
+jamais de vue un colloque impérial. Oh! Sa Majesté
+n'avait d'autre intention que de lui présenter
plus librement ses hommages et de mieux lui
-témoigner tout le plaisir qu'elle lui ferait, quand,
-devenue l'épouse du colonel Henriot, elle viendrait
-aux Tuileries ou à Saint-Cloud animer de sa
-grâce et de sa jeunesse les réceptions impériales.</p>
-
-<p>Elle avait ri de la singularité de la proposition,
-considérée comme un badinage, et d'un refus,
-donné en riant, elle s'était excusée de ne pouvoir
-accorder à Sa Majesté l'entretien qu'elle lui faisait
-l'honneur de demander. Si les curiosités en
-éveil et les malignités en suspens avaient à s'exercer
+témoigner tout le plaisir qu'elle lui ferait, quand,
+devenue l'épouse du colonel Henriot, elle viendrait
+aux Tuileries ou à Saint-Cloud animer de sa
+grâce et de sa jeunesse les réceptions impériales.</p>
+
+<p>Elle avait ri de la singularité de la proposition,
+considérée comme un badinage, et d'un refus,
+donné en riant, elle s'était excusée de ne pouvoir
+accorder à Sa Majesté l'entretien qu'elle lui faisait
+l'honneur de demander. Si les curiosités en
+éveil et les malignités en suspens avaient à s'exercer
lorsque l'Empereur se montrait galant et attentif
-en public auprès d'une jeune femme, c'était
-offrir aux médisants une trop belle et trop vraisemblable
+en public auprès d'une jeune femme, c'était
+offrir aux médisants une trop belle et trop vraisemblable
occasion que d'accepter un rendez-vous
-de Sa Majesté. Sûre d'elle-même, défendue
-par l'amour qu'elle éprouvait pour celui qui
-allait être son mari, Alice n'avait pas pris très
-au sérieux le langage de Duroc. Elle n'en avait
-même pas saisi complètement la portée. Son âme
-innocente, sa pensée pure, n'allaient pas au delà
-d'une galanterie verbale, d'une conversation enjouée
+de Sa Majesté. Sûre d'elle-même, défendue
+par l'amour qu'elle éprouvait pour celui qui
+allait être son mari, Alice n'avait pas pris très
+au sérieux le langage de Duroc. Elle n'en avait
+même pas saisi complètement la portée. Son âme
+innocente, sa pensée pure, n'allaient pas au delà
+d'une galanterie verbale, d'une conversation enjouée
avec des compliments et des fadeurs, une
-distraction sans gravité, sans danger non plus,
-que l'Empereur voulait prendre après les solennités <span class="pagenum" id="Page_146">146</span>
-de la journée. On disait qu'il avait parfois
-de ces désirs de la causerie en tête à tête avec des
+distraction sans gravité, sans danger non plus,
+que l'Empereur voulait prendre après les solennités <span class="pagenum" id="Page_146">146</span>
+de la journée. On disait qu'il avait parfois
+de ces désirs de la causerie en tête à tête avec des
jeunes femmes, et qu'il avait ainsi fait appeler plusieurs
fois, soit des princesses de sa famille, la
-reine Hortense, la grande-duchesse Stéphanie,
+reine Hortense, la grande-duchesse Stéphanie,
voire de simples dames de la cour, madame de
-Brignole, madame de Luçay, pour s'entretenir
-et deviser avec elles à l'issue de cérémonies
-religieuses ou de longues réceptions diplomatiques.</p>
-
-<p>Elle ne soupçonnait donc nullement le coup de
-désir qui avait un instant fouetté les sens de Napoléon.
-Sa pensée de pauvre petite colombe ignorante
-du danger n'allait pas jusqu'à supposer la
+Brignole, madame de Luçay, pour s'entretenir
+et deviser avec elles à l'issue de cérémonies
+religieuses ou de longues réceptions diplomatiques.</p>
+
+<p>Elle ne soupçonnait donc nullement le coup de
+désir qui avait un instant fouetté les sens de Napoléon.
+Sa pensée de pauvre petite colombe ignorante
+du danger n'allait pas jusqu'à supposer la
convoitise de l'aigle.</p>
<p>En lui, elle n'avait vu innocemment que
-l'homme aimable, non l'amoureux. Peut-être
-n'entrait-il pas dans son esprit que Napoléon
-pût devenir un amoureux?</p>
+l'homme aimable, non l'amoureux. Peut-être
+n'entrait-il pas dans son esprit que Napoléon
+pût devenir un amoureux?</p>
-<p>Duroc, penché vers elle, à l'issue du dîner,
-lui avait pourtant murmuré une parole assez
-étrange:</p>
+<p>Duroc, penché vers elle, à l'issue du dîner,
+lui avait pourtant murmuré une parole assez
+étrange:</p>
<p>&mdash;Prenez garde, mademoiselle, avait-il dit
-d'un ton presque sérieux, ce que l'Empereur
+d'un ton presque sérieux, ce que l'Empereur
veut, il le veut fortement, et toujours il l'obtient...
-Si vous ne venez pas à lui, comme il vous
-y invite par mon entremise, eh bien! Sa Majesté
-est capable de se déranger cette nuit afin de vous
+Si vous ne venez pas à lui, comme il vous
+y invite par mon entremise, eh bien! Sa Majesté
+est capable de se déranger cette nuit afin de vous
trouver, seule, dans votre chambre... Or, cela <span class="pagenum" id="Page_147">147</span>
-peut faire scandale et occasionner à Sa Majesté
-plus d'un ennui... Réfléchissez, mademoiselle,
-soyez bonne autant que vous êtes jolie... soyez
-aussi intelligente et discrète!...</p>
-
-<p>Elle avait ri franchement à l'idée du grand
-maréchal: son annonce d'une visite nocturne de
-Napoléon ne l'effraya nullement, et sa réponse
-fut donnée, en manière de plaisanterie:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! moi, monsieur le duc, je ne me dérangerai
-pas... Dites bien à Sa Majesté que j'attendrai
+peut faire scandale et occasionner à Sa Majesté
+plus d'un ennui... Réfléchissez, mademoiselle,
+soyez bonne autant que vous êtes jolie... soyez
+aussi intelligente et discrète!...</p>
+
+<p>Elle avait ri franchement à l'idée du grand
+maréchal: son annonce d'une visite nocturne de
+Napoléon ne l'effraya nullement, et sa réponse
+fut donnée, en manière de plaisanterie:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, monsieur le duc, je ne me dérangerai
+pas... Dites bien à Sa Majesté que j'attendrai
qu'elle me fasse l'honneur de me rendre visite,
-sur le coup de minuit, comme un héros de
+sur le coup de minuit, comme un héros de
roman!...</p>
-<p>Duroc avait alors salué et, tout satisfait de cette
-réponse, qu'il prenait pour formelle, s'était éloigné
+<p>Duroc avait alors salué et, tout satisfait de cette
+réponse, qu'il prenait pour formelle, s'était éloigné
afin de remplir l'office de sa charge de grand
-maréchal. Alice n'avait plus guère pensé, dans le
-tourbillon de la fête, à cette supposition de l'Empereur
-venant frapper à la porte de sa chambre,
+maréchal. Alice n'avait plus guère pensé, dans le
+tourbillon de la fête, à cette supposition de l'Empereur
+venant frapper à la porte de sa chambre,
en pleine nuit.</p>
-<p>Cette conversation lui revenait, à présent, dans
-la paix rafraîchissante de la soirée silencieuse.
-Elle s'en trouvait plus impressionnée. Elle comparait
-certaines attitudes, elle se remémorait les
-regards significatifs de Napoléon. Évidemment, à
-ce dîner, il ne la regardait pas de la même façon
+<p>Cette conversation lui revenait, à présent, dans
+la paix rafraîchissante de la soirée silencieuse.
+Elle s'en trouvait plus impressionnée. Elle comparait
+certaines attitudes, elle se remémorait les
+regards significatifs de Napoléon. Évidemment, à
+ce dîner, il ne la regardait pas de la même façon
que les autres convives. Pour elle, ses yeux si
-beaux, si étrangement lumineux parfois, s'étaient
-illuminés d'une clarté qu'ils n'avaient point quand <span class="pagenum" id="Page_148">148</span>
-ils se fixaient par exemple sur la maréchale Lefebvre
+beaux, si étrangement lumineux parfois, s'étaient
+illuminés d'une clarté qu'ils n'avaient point quand <span class="pagenum" id="Page_148">148</span>
+ils se fixaient par exemple sur la maréchale Lefebvre
ou sur madame de Montesquiou. Elle
-commençait à deviner une partie de la vérité...</p>
+commençait à deviner une partie de la vérité...</p>
-<p>Une rougeur pudique l'envahit. Était-il possible
-que l'Empereur l'aimât? Avait-il donc pu
+<p>Une rougeur pudique l'envahit. Était-il possible
+que l'Empereur l'aimât? Avait-il donc pu
penser qu'elle trahirait Henriot, qu'elle renoncerait
-à son amour?...</p>
+à son amour?...</p>
-<p>Cette découverte la troubla. En même temps
-elle éprouva comme un sentiment nouveau de
-défiance et presque de dédain pour cet Empereur
+<p>Cette découverte la troubla. En même temps
+elle éprouva comme un sentiment nouveau de
+défiance et presque de dédain pour cet Empereur
qu'elle voyait jusqu'alors si haut, si grand, si
au-dessus des mesquines passions des hommes.
-Napoléon amoureux d'elle, cela ne la grandissait
+Napoléon amoureux d'elle, cela ne la grandissait
pas et le diminuait, lui.</p>
-<p>Toute son âme se repliait, froissée. L'Empereur
+<p>Toute son âme se repliait, froissée. L'Empereur
se dressait devant son imagination sous un aspect
-inattendu. C'était une autre crainte, que
-celle qu'il avait coutume d'inspirer à tout le
+inattendu. C'était une autre crainte, que
+celle qu'il avait coutume d'inspirer à tout le
monde, qui alors s'empara d'elle.</p>
<p>Si Duroc avait dit vrai? Si cette plaisanterie de
-la visite nocturne, qu'elle avait reçue en riant, se
-transformait en tentative sérieuse? Que ferait-elle?
-Que répondrait-elle? Lui faudrait-il appeler?
-Si l'Empereur insistait pour être reçu? S'il
-voulait, par hasard, pénétrer de force chez elle,
-qu'arriverait-il? Ce qu'elle savait de son caractère
+la visite nocturne, qu'elle avait reçue en riant, se
+transformait en tentative sérieuse? Que ferait-elle?
+Que répondrait-elle? Lui faudrait-il appeler?
+Si l'Empereur insistait pour être reçu? S'il
+voulait, par hasard, pénétrer de force chez elle,
+qu'arriverait-il? Ce qu'elle savait de son caractère
violent, de son habitude de voir tout obstacle
-s'abîmer devant lui, autorisait toutes les hypothèses,
-suscitait toutes les anxiétés...</p>
+s'abîmer devant lui, autorisait toutes les hypothèses,
+suscitait toutes les anxiétés...</p>
<div class="pagenum" id="Page_149">149</div>
-<p>La nuit avançait. Une à une les bandes de lumières
-balafrant la rangée d'arbres du parc s'étaient
+<p>La nuit avançait. Une à une les bandes de lumières
+balafrant la rangée d'arbres du parc s'étaient
fondues dans le noir large et profond du
-massif. Un mur de ténèbres, à droite, à gauche,
-se dressait. La dernière chambre éclairée aux
-étages supérieurs du château était devenue
+massif. Un mur de ténèbres, à droite, à gauche,
+se dressait. La dernière chambre éclairée aux
+étages supérieurs du château était devenue
sombre. Seule, Alice veillait dans le silence impressionnant
de cette nuit sans lune.</p>
<p>De nouveau elle dirigea un regard inquiet vers
le parc...</p>
-<p>En même temps elle tendit l'oreille...</p>
+<p>En même temps elle tendit l'oreille...</p>
<p>Il lui semblait avoir entendu marcher...</p>
<p>Avec une angoisse croissante elle murmura:</p>
<p>&mdash;On dirait qu'on s'approche... Oh! mon Dieu!
-Si c'était l'Empereur!...</p>
+Si c'était l'Empereur!...</p>
-<p>On pouvait du perron, en se haussant à l'aide
-de la barre d'appui, enjamber la croisée et pénétrer
+<p>On pouvait du perron, en se haussant à l'aide
+de la barre d'appui, enjamber la croisée et pénétrer
dans sa chambre.</p>
-<p>Elle voulut alors fermer la fenêtre, mais elle
-s'arrêta, se disant:</p>
+<p>Elle voulut alors fermer la fenêtre, mais elle
+s'arrêta, se disant:</p>
<p>&mdash;Je suis folle!... Personne ne peut venir,
personne autre qu'Henriot... Comment n'est-il pas
-déjà venu?... Chaque soir, avant de se retirer
+déjà venu?... Chaque soir, avant de se retirer
dans sa chambre, il vient ainsi me dire quelques
-douces paroles qui me font faire des rêves charmants
+douces paroles qui me font faire des rêves charmants
et me mettent de la joie dans mon sommeil...
-Il devrait déjà être là... Mais la maréchale
-m'a prévenue que l'Empereur lui avait donné un
-ordre à porter... de là sans doute son retard... <span class="pagenum" id="Page_150">150</span>
+Il devrait déjà être là... Mais la maréchale
+m'a prévenue que l'Empereur lui avait donné un
+ordre à porter... de là sans doute son retard... <span class="pagenum" id="Page_150">150</span>
Je dois l'attendre. Que croirait-il s'il trouvait ma
-fenêtre close et ma lampe éteinte quand il sera
-de retour au château?... Il ne saurait tarder, puisqu'il
-n'a dû se rendre, m'a dit la maréchale, qu'à
+fenêtre close et ma lampe éteinte quand il sera
+de retour au château?... Il ne saurait tarder, puisqu'il
+n'a dû se rendre, m'a dit la maréchale, qu'à
la ville voisine... Comme il serait triste s'il voyait
que je n'ai pas eu la patience de veiller une heure
-en pensant à lui...</p>
+en pensant à lui...</p>
-<p>Et résolument, elle revint vers la fenêtre, et
-s'accoudant sur l'appui, elle continua à interroger
+<p>Et résolument, elle revint vers la fenêtre, et
+s'accoudant sur l'appui, elle continua à interroger
la nuit, auscultant le silence, scrutant l'ombre de
son clair regard. Elle se dit alors, riant presque
-et moins effrayée:</p>
+et moins effrayée:</p>
-<p>&mdash;J'étais folle avec mes terreurs! personne ne
+<p>&mdash;J'étais folle avec mes terreurs! personne ne
viendra qu'Henriot... et puis, si l'Empereur se
-présentait, eh bien! c'est Henriot qui le recevrait
-et je ne crois pas que Sa Majesté soit d'humeur à
+présentait, eh bien! c'est Henriot qui le recevrait
+et je ne crois pas que Sa Majesté soit d'humeur à
se priver de sommeil pour causer devant une
-fenêtre avec un colonel de hussards!...</p>
+fenêtre avec un colonel de hussards!...</p>
-<p>Elle riait tout à fait et se retrouvait pleinement
-rassurée...</p>
+<p>Elle riait tout à fait et se retrouvait pleinement
+rassurée...</p>
-<p>Tout à coup le sourire s'arrêta sur ses lèvres et
-devint une grimace effrayée, ses doigts se crispèrent
-sur l'appui de la fenêtre; elle voulait
-bouger, puis se réfugier dans la chambre; ses
+<p>Tout à coup le sourire s'arrêta sur ses lèvres et
+devint une grimace effrayée, ses doigts se crispèrent
+sur l'appui de la fenêtre; elle voulait
+bouger, puis se réfugier dans la chambre; ses
jambes, molles et vacillantes, se perdaient sous
-elle; elle essaya de crier, sa voix s'étrangla dans
+elle; elle essaya de crier, sa voix s'étrangla dans
sa gorge...</p>
-<p>Elle renversa son buste en arrière, la main
-toujours cramponnée à l'appui...</p>
+<p>Elle renversa son buste en arrière, la main
+toujours cramponnée à l'appui...</p>
<div class="pagenum" id="Page_151">151</div>
@@ -5172,18 +5133,18 @@ toujours cramponnée à l'appui...</p>
d'effroi,&mdash;ne portait-il pas le petit chapeau
et un habit de colonel de chasseurs, le costume
ordinaire bien connu du souverain?&mdash;cherchait
-à escalader la fenêtre, sans parler.</p>
+à escalader la fenêtre, sans parler.</p>
-<p>Elle sentait l'évanouissement la gagner. Ce seul
+<p>Elle sentait l'évanouissement la gagner. Ce seul
mot, comme un reproche et comme une plainte,
-s'échappa de ses lèvres décolorées:</p>
+s'échappa de ses lèvres décolorées:</p>
<p>&mdash;Sire...</p>
-<p>Mais aussitôt la voix lui revint avec la force...</p>
+<p>Mais aussitôt la voix lui revint avec la force...</p>
-<p>Ses yeux brillaient, tout son visage contracté
-sous l'épouvante se détendait dans un accès subit
+<p>Ses yeux brillaient, tout son visage contracté
+sous l'épouvante se détendait dans un accès subit
de joie...</p>
<p>Elle cria, joyeuse:</p>
@@ -5193,840 +5154,840 @@ de joie...</p>
<p>Un cri sourd, une exclamation gutturale suivirent
cet appel.</p>
-<p>Elle vit s'effondrer sous la fenêtre le petit chapeau
-et l'habit de chasseurs disparaître.</p>
+<p>Elle vit s'effondrer sous la fenêtre le petit chapeau
+et l'habit de chasseurs disparaître.</p>
<p>Puis quelque chose de sombre, de confus qui
-s'esquivait, qui s'évanouissait dans la nuit.</p>
+s'esquivait, qui s'évanouissait dans la nuit.</p>
-<p>Henriot était devant elle, hagard, le sabre dégainé...</p>
+<p>Henriot était devant elle, hagard, le sabre dégainé...</p>
-<p>Il demeurait comme anéanti et, d'un &oelig;il affolé,
-considérait la fenêtre ouverte et la place d'où venaient
-de s'échapper le petit chapeau et l'habit
+<p>Il demeurait comme anéanti et, d'un &oelig;il affolé,
+considérait la fenêtre ouverte et la place d'où venaient
+de s'échapper le petit chapeau et l'habit
de chasseur...</p>
-<p>Alice, encore toute bouleversée, le regardait,
-ne comprenant rien à son attitude:</p>
+<p>Alice, encore toute bouleversée, le regardait,
+ne comprenant rien à son attitude:</p>
<div class="pagenum" id="Page_152">152</div>
<p>&mdash;Henriot!... Mon Henriot! dit-elle doucement.</p>
-<p>En entendant son nom, celui-ci parut tiré d'un
-rêve.</p>
+<p>En entendant son nom, celui-ci parut tiré d'un
+rêve.</p>
<p>Il remit avec rage son sabre dans le fourreau
-et, montrant le poing à la fenêtre où se penchait
+et, montrant le poing à la fenêtre où se penchait
Alice l'attendant, l'implorant:</p>
<p>&mdash;Salope! cria-t-il.</p>
-<p>Et dans cet outrage immérité ayant craché son
-désespoir, sa fureur et l'affolement de son amour
-trahi, éperdu, vaguement épouvanté de son action
-comme d'un parricide, car c'était l'Empereur qu'il
-pensait avoir frappé, Henriot bondit dans l'épaisseur
+<p>Et dans cet outrage immérité ayant craché son
+désespoir, sa fureur et l'affolement de son amour
+trahi, éperdu, vaguement épouvanté de son action
+comme d'un parricide, car c'était l'Empereur qu'il
+pensait avoir frappé, Henriot bondit dans l'épaisseur
des ombres du parc. Son pas et sa silhouette
-bientôt se perdirent dans la profondeur noire,
-tandis qu'Alice, inanimée, tombait sur le carreau
-de sa chambre, auprès de la fenêtre béante à la
+bientôt se perdirent dans la profondeur noire,
+tandis qu'Alice, inanimée, tombait sur le carreau
+de sa chambre, auprès de la fenêtre béante à la
nuit.</p>
<h2 id="Page_153"><a href="#toc">IX</a><br />
<small>L'AMOUR ET LA HAINE</small></h2>
-<p>Dans le massif bordant la terrasse du château,
-à vingt mètres environ du cercle lumineux que
-traçait sur le sable, devant la chambre d'Alice, la
-lampe, seule clarté perçant les ténèbres du parc,
-un homme penché se tâtait les membres, se palpait
+<p>Dans le massif bordant la terrasse du château,
+à vingt mètres environ du cercle lumineux que
+traçait sur le sable, devant la chambre d'Alice, la
+lampe, seule clarté perçant les ténèbres du parc,
+un homme penché se tâtait les membres, se palpait
la poitrine.</p>
<p>Cet examen corporel consciencieusement accompli,
il poussa un soupir de satisfaction:</p>
<p>&mdash;Allons! je m'en tire pas trop mal pour cette
-fois, murmura-t-il en anglais, rien de cassé!...
-J'ai cru que ce sacré hussard allait me fendre
-comme une bûche, quand j'ai vu son sabre briller
-sur ma pauvre tête et comme un fléau sur le
-grain s'abattre... Je l'ai vraiment échappé belle!...
+fois, murmura-t-il en anglais, rien de cassé!...
+J'ai cru que ce sacré hussard allait me fendre
+comme une bûche, quand j'ai vu son sabre briller
+sur ma pauvre tête et comme un fléau sur le
+grain s'abattre... Je l'ai vraiment échappé belle!...
Il tapait comme un diable, le hussard... Ah! ce
n'est pas toujours comique de jouer les empereurs
-Napoléon à la ville! Que je regrette <span class="pagenum" id="Page_154">154</span>
-mes bonnes et joyeuses tavernes de la cité!...</p>
-
-<p>Et l'étrange personnage qui, vêtu de l'uniforme
-de colonel de chasseurs, coiffé du petit chapeau,
-avait tenté d'escalader la fenêtre d'Alice, le digne
-Samuel Barker, le sosie de Napoléon emprunté
-par Maubreuil à M. de Neipperg, se trouvant complètement
-rassuré, sifflota un air de gigue. Puis,
-après s'être orienté du regard, il se dit:</p>
-
-<p id="cor_7">&mdash;Les coups de sabre doivent se payer à
-part... le patron ne m'avait pas dit qu'il y eût
-des estafilades à recevoir... je les lui mettrai sur
-la note... Mais à présent il faudrait filer d'ici...
+Napoléon à la ville! Que je regrette <span class="pagenum" id="Page_154">154</span>
+mes bonnes et joyeuses tavernes de la cité!...</p>
+
+<p>Et l'étrange personnage qui, vêtu de l'uniforme
+de colonel de chasseurs, coiffé du petit chapeau,
+avait tenté d'escalader la fenêtre d'Alice, le digne
+Samuel Barker, le sosie de Napoléon emprunté
+par Maubreuil à M. de Neipperg, se trouvant complètement
+rassuré, sifflota un air de gigue. Puis,
+après s'être orienté du regard, il se dit:</p>
+
+<p id="cor_7">&mdash;Les coups de sabre doivent se payer à
+part... le patron ne m'avait pas dit qu'il y eût
+des estafilades à recevoir... je les lui mettrai sur
+la note... Mais à présent il faudrait filer d'ici...
<i lang="en" xml:lang="en">By <ins title="original: god">God</ins>!</i> (par Dieu!) que j'ai soif!... ce combat m'a
-desséché la gorge... je donnerais une des vingt
+desséché la gorge... je donnerais une des vingt
livres que m'a promises le patron pour un grog...
un simple grog au whisky... pour moins que
cela!... je donnerais de grand c&oelig;ur cette livre, et
-c'est pourtant difficile et parfois dangereux à
-gagner une livre!... oui, une guinée, pour une
-méchante pinte d'ale!... Mais, pas la moindre
-taverne dans ce damné pays! et la nuit est plus
+c'est pourtant difficile et parfois dangereux à
+gagner une livre!... oui, une guinée, pour une
+méchante pinte d'ale!... Mais, pas la moindre
+taverne dans ce damné pays! et la nuit est plus
noire que le fond de ma poche!...</p>
<p>Samuel Barker fit quelques pas en avant, au
-hasard, puis il s'arrêta, un léger frisson aux
+hasard, puis il s'arrêta, un léger frisson aux
jambes. Il avait cru entendre marcher.</p>
<p>&mdash;Est-ce que le hussard reviendrait? pensa-t-il,
le hussard avec son sabre; cela n'entre point dans
-nos conventions... Le mieux est de déguerpir
+nos conventions... Le mieux est de déguerpir
d'ici au plus vite!...</p>
<div class="pagenum" id="Page_155">155</div>
-<p>Et il chercha à retrouver son chemin dans la
-nuit. Il allait tâtonnant les charmilles, palpant la
-rondeur des troncs en bordure de l'allée.</p>
+<p>Et il chercha à retrouver son chemin dans la
+nuit. Il allait tâtonnant les charmilles, palpant la
+rondeur des troncs en bordure de l'allée.</p>
-<p>&mdash;Ah! voilà l'arbre où j'ai caché ma défroque,
+<p>&mdash;Ah! voilà l'arbre où j'ai caché ma défroque,
se dit-il, en s'approchant d'un gros orme, au pied
-duquel se trouvait un paquet de vêtements.</p>
+duquel se trouvait un paquet de vêtements.</p>
-<p>Il ôta rapidement l'habit de chasseur et la culotte
+<p>Il ôta rapidement l'habit de chasseur et la culotte
blanche, et il endossa une longue houppelande
-à pèlerine.</p>
+à pèlerine.</p>
-<p>&mdash;Me voilà transformé... méconnaissable, je
-pense! reprit-il avec satisfaction... et s'il était
+<p>&mdash;Me voilà transformé... méconnaissable, je
+pense! reprit-il avec satisfaction... et s'il était
possible de me voir dans cette ombre, je ne pourrais
-discerner en moi présentement l'ex-empereur
-des Français qui, tout à l'heure, affrontait les
+discerner en moi présentement l'ex-empereur
+des Français qui, tout à l'heure, affrontait les
coups de sabre du hussard... Oh! ces coups de
-sabre! ils me faisaient aimer les honnêtes, les
+sabre! ils me faisaient aimer les honnêtes, les
inoffensifs coups de pied de mon ancien patron,
le digne gentleman autrichien, M. de Neipperg...
mais je suis redevenu Samuel Barker, le bon
-Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je défie
-qui que ce soit de prétendre que j'ai jamais eu la
-moindre accointance avec celui qu'on nomme Napoléon...
-voilà tout ce qu'il reste du Napoléon
-que j'étais!...</p>
+Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je défie
+qui que ce soit de prétendre que j'ai jamais eu la
+moindre accointance avec celui qu'on nomme Napoléon...
+voilà tout ce qu'il reste du Napoléon
+que j'étais!...</p>
-<p>Et Sam poussa du pied avec dédain l'uniforme,
+<p>Et Sam poussa du pied avec dédain l'uniforme,
la culotte et le petit chapeau qui lui avaient servi
-à jouer le rôle que Maubreuil lui avait assigné
-dans la comédie, à dénouement sinistre, qu'il
-avait charpentée.</p>
+à jouer le rôle que Maubreuil lui avait assigné
+dans la comédie, à dénouement sinistre, qu'il
+avait charpentée.</p>
<div class="pagenum" id="Page_156">156</div>
-<p>Sam allait s'éloigner tranquillement, mais il se
+<p>Sam allait s'éloigner tranquillement, mais il se
ravisa.</p>
-<p>&mdash;Le patron, se dit-il, m'avait bien recommandé
+<p>&mdash;Le patron, se dit-il, m'avait bien recommandé
de laisser, quelque part dans la chambre
de la demoiselle, le petit chapeau... je n'ai pas
-eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empêché...
+eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empêché...
Que faire?</p>
-<p>Le complice inconscient de Maubreuil réfléchit
+<p>Le complice inconscient de Maubreuil réfléchit
un instant.</p>
<p>&mdash;Pourquoi fallait-il abandonner ce petit chapeau
dans la chambre? Je n'en sais rien, se dit-il,
assez perplexe, sans doute une lubie du patron...
-Il m'avait aussi ordonné de jeter dans la pièce
-d'eau, qui se trouve près d'ici, sur la droite,
-m'a-t-il indiqué, le costume de chasseur, et la
+Il m'avait aussi ordonné de jeter dans la pièce
+d'eau, qui se trouve près d'ici, sur la droite,
+m'a-t-il indiqué, le costume de chasseur, et la
culotte de casimir blanc de mon emploi... ma
foi! je vais envoyer le tout dans la mare... tant
-pis pour le petit chapeau!... Il n'y a plus qu'à
+pis pour le petit chapeau!... Il n'y a plus qu'à
trouver l'endroit...</p>
-<p>Ramassant les vêtements qui complétaient
-l'illusion napoléonienne de son masque, Samuel
+<p>Ramassant les vêtements qui complétaient
+l'illusion napoléonienne de son masque, Samuel
Barker lentement, sous les grands arbres de
-l'allée, chercha la pièce d'eau. Après quelques
-tours et détours il entendit le clapotis d'un ruisseau
-formé par le trop-plein de l'étang. Guidé par
-le bruit de l'eau se déversant dans une rigole, il
-se dirigea vers le petit lac qui s'étendait au milieu
-d'une vaste pelouse. Là, se postant sur une passerelle
-qui le surmontait à son extrémité, il lança, <span class="pagenum" id="Page_157">157</span>
-lesté d'une pierre, le paquet de vêtements dans
+l'allée, chercha la pièce d'eau. Après quelques
+tours et détours il entendit le clapotis d'un ruisseau
+formé par le trop-plein de l'étang. Guidé par
+le bruit de l'eau se déversant dans une rigole, il
+se dirigea vers le petit lac qui s'étendait au milieu
+d'une vaste pelouse. Là, se postant sur une passerelle
+qui le surmontait à son extrémité, il lança, <span class="pagenum" id="Page_157">157</span>
+lesté d'une pierre, le paquet de vêtements dans
l'eau, et s'en fut, avec la conscience heureuse du
serviteur ayant correctement fait son ouvrage et
-bien gagné son salaire.</p>
+bien gagné son salaire.</p>
-<p>&mdash;Le patron m'a prescrit de me rendre à Brie-Comte-Robert,
+<p>&mdash;Le patron m'a prescrit de me rendre à Brie-Comte-Robert,
en marchant toujours sur la route,
-reprit-il, une fois qu'il eut rejoint la grande allée
-du parc... là, je trouverai de l'argent et un passeport
-à l'auberge du Soleil-d'Or... bien!... mais il
+reprit-il, une fois qu'il eut rejoint la grande allée
+du parc... là, je trouverai de l'argent et un passeport
+à l'auberge du Soleil-d'Or... bien!... mais il
faut d'abord sortir de ce maudit parc... Ah!
-j'aperçois un mur, pas trop élevé, fait à souhait
-pour l'escalade... voilà le moment de me souvenir
-des leçons d'évasion gymnastique qui me
-furent données par cet honorable voleur de Newgate,
-vétéran des prisons d'Angleterre...</p>
+j'aperçois un mur, pas trop élevé, fait à souhait
+pour l'escalade... voilà le moment de me souvenir
+des leçons d'évasion gymnastique qui me
+furent données par cet honorable voleur de Newgate,
+vétéran des prisons d'Angleterre...</p>
<p>Et Sam, de plus en plus satisfait, son petit
-sifflement d'air de gigue aux lèvres, s'apprêta à
-grimper lestement sur la crête de la muraille...</p>
+sifflement d'air de gigue aux lèvres, s'apprêta à
+grimper lestement sur la crête de la muraille...</p>
-<p>Déjà il avait levé le genou gauche et empoigné
-d'une main le rebord du pignon avec agilité, tandis
+<p>Déjà il avait levé le genou gauche et empoigné
+d'une main le rebord du pignon avec agilité, tandis
que son pied droit, s'enlevant de terre, allait
-se poser sur une aspérité du mur, quand une
+se poser sur une aspérité du mur, quand une
poigne solide s'abattit sur lui. Il se sentit enlever
-ou plutôt arracher du mur, en même temps
-qu'une voix forte s'écriait:</p>
+ou plutôt arracher du mur, en même temps
+qu'une voix forte s'écriait:</p>
-<p>&mdash;Nom de nom! Qu'est-ce que tu fiches là, toi,
-à cette heure-ci?...</p>
+<p>&mdash;Nom de nom! Qu'est-ce que tu fiches là, toi,
+à cette heure-ci?...</p>
-<p>Sam avait roulé à trois mètres. Il se releva, tout
+<p>Sam avait roulé à trois mètres. Il se releva, tout
abasourdi, en baragouinant un juron en anglais:</p>
<div class="pagenum" id="Page_158">158</div>
-<p>&mdash;Un goddam! redit la même voix, un espion
+<p>&mdash;Un goddam! redit la même voix, un espion
des Anglais, sans doute? Ah! nous allons voir ta
-frimousse, écrevisse de mer!...</p>
+frimousse, écrevisse de mer!...</p>
-<p>Samuel Barker s'était rapidement remis. Il
+<p>Samuel Barker s'était rapidement remis. Il
avait une certaine frayeur des sabres, des lances,
-des baïonnettes, et généralement de toutes les
+des baïonnettes, et généralement de toutes les
choses perforantes et saillantes; mais une lutte
-avec les armes naturelles ne lui répugnait point.
-Il avait appris à boxer avec les voleurs de Londres
+avec les armes naturelles ne lui répugnait point.
+Il avait appris à boxer avec les voleurs de Londres
et se piquait d'une certaine force dans l'art de
-tambouriner un adversaire, après l'avoir pris en
-chancellerie, c'est-à-dire en lui maintenant la
-tête serrée sous le bras, offrant ainsi une surface
-inerte où faire rouler les coups de poing.</p>
+tambouriner un adversaire, après l'avoir pris en
+chancellerie, c'est-à-dire en lui maintenant la
+tête serrée sous le bras, offrant ainsi une surface
+inerte où faire rouler les coups de poing.</p>
<p>Dans l'ombre, il avait reconnu que son antagoniste
ne portait aucun sabre, et, de plus, qu'il
-était d'une très haute taille, un désavantage à la
-boxe. La partie était donc plus qu'agréable. Sam
+était d'une très haute taille, un désavantage à la
+boxe. La partie était donc plus qu'agréable. Sam
estima qu'il ne devait point reculer et qu'il y
allait de son honneur d'accepter le combat qui
-lui était offert. Il ne pouvait d'ailleurs guère le
+lui était offert. Il ne pouvait d'ailleurs guère le
refuser. L'homme qui l'avait assailli, et si rudement
-descendu de la crête du mur, lui barrait le
-passage et marchait sur lui pour le saisir à nouveau.</p>
+descendu de la crête du mur, lui barrait le
+passage et marchait sur lui pour le saisir à nouveau.</p>
<p>Sam, qui avait interrompu l'air de gigue, se
-remit à siffler; l'aplomb lui était revenu. Il se
-campa résolument sur ses jambes arquées, arrondit
-les coudes, espaça ses poings et, au moment <span class="pagenum" id="Page_159">159</span>
-où l'homme s'approchait de lui, avec l'intention
-visible de le prendre au collet, il détendit, comme
-un ressort qu'on fait jouer, son avant-bras et détacha
-deux très beaux coups de poing qui atteignirent
-en poitrine l'assaillant et le firent trébucher.</p>
+remit à siffler; l'aplomb lui était revenu. Il se
+campa résolument sur ses jambes arquées, arrondit
+les coudes, espaça ses poings et, au moment <span class="pagenum" id="Page_159">159</span>
+où l'homme s'approchait de lui, avec l'intention
+visible de le prendre au collet, il détendit, comme
+un ressort qu'on fait jouer, son avant-bras et détacha
+deux très beaux coups de poing qui atteignirent
+en poitrine l'assaillant et le firent trébucher.</p>
<p>Celui-ci poussa un grognement:</p>
<p>&mdash;Nom de nom! tu cognes dur, mon bon goddam!...
Attends un peu, je vais t'apprendre, moi,
-la boxe nationale des Français, la savate, ou, si tu
+la boxe nationale des Français, la savate, ou, si tu
aimes mieux, le chausson... Attention! J'annonce
-la gueule!... Pare-moi celui-là!...</p>
+la gueule!... Pare-moi celui-là!...</p>
-<p>Et, pirouettant, en même temps qu'il gouaillait
-ainsi l'Anglais, l'homme lançait son pied avec
-vitesse et appliquait sa semelle, comme un emplâtre,
+<p>Et, pirouettant, en même temps qu'il gouaillait
+ainsi l'Anglais, l'homme lançait son pied avec
+vitesse et appliquait sa semelle, comme un emplâtre,
sur la bouche et le nez de Samuel Barker.</p>
-<p>Le sang jaillit et Sam, étourdi, tomba.</p>
+<p>Le sang jaillit et Sam, étourdi, tomba.</p>
<p>&mdash;C'est ce que nous appelons le coup de
figure... l'as-tu compris? reprit le grand diable
-qui avait rompu et s'était remis en garde, se
-tenant sur la défensive; j'ai peut-être tapé un
-peu fort, mais j'avais annoncé la tête, il fallait
-parer, et puis, tu n'avais pas négligé tes poings
+qui avait rompu et s'était remis en garde, se
+tenant sur la défensive; j'ai peut-être tapé un
+peu fort, mais j'avais annoncé la tête, il fallait
+parer, et puis, tu n'avais pas négligé tes poings
non plus, et si je n'avais pas le coffre aussi
-solide... Ah! bien! quoi qu'il y a... tu ne te relèves
+solide... Ah! bien! quoi qu'il y a... tu ne te relèves
pas?... Ce n'est pas une frime, par hasard?...
Vrai! tu ne bouges pas?... Mille cartouches! c'est
-donc sérieux?...</p>
+donc sérieux?...</p>
<p>Et vivement il s'approcha de Sam qui, inerte <span class="pagenum" id="Page_160">160</span>
-sur le sol, poussait de sourds gémissements.</p>
+sur le sol, poussait de sourds gémissements.</p>
-<p>Il le secoua sans brutalité. Sa voix s'était
+<p>Il le secoua sans brutalité. Sa voix s'était
adoucie.</p>
<p>&mdash;Mais, qu'as-tu?... remets-toi!... un peu de
vigueur...</p>
-<p>&mdash;Grâce!... Pardon!... balbutia Sam en gémissant.</p>
+<p>&mdash;Grâce!... Pardon!... balbutia Sam en gémissant.</p>
-<p>&mdash;Tu n'as pas besoin de demander grâce... tu
+<p>&mdash;Tu n'as pas besoin de demander grâce... tu
as ton compte... Jamais La Violette, ex-tambour-major
-des grenadiers de la Garde, n'a frappé un
-ennemi à terre, entends-tu bien? Allons, goddam,
-lève-toi!...</p>
-
-<p>Et La Violette&mdash;car c'était le brave régisseur
-du château de Lefebvre qui, faisant par prudence
-une ronde du côté du pavillon, qu'il croyait encore
-occupé par l'Empereur, avait surpris Samuel
-Barker escaladant le mur&mdash;après s'être penché
-de nouveau vers l'Anglais, à qui, en échange de
-son assaut de boxe, il avait donné une si formidable
-leçon de chausson, grommela:</p>
-
-<p>&mdash;Allons! bon!... tu ne peux pas te lever, à
-présent... je ne t'ai pourtant pas démoli les
+des grenadiers de la Garde, n'a frappé un
+ennemi à terre, entends-tu bien? Allons, goddam,
+lève-toi!...</p>
+
+<p>Et La Violette&mdash;car c'était le brave régisseur
+du château de Lefebvre qui, faisant par prudence
+une ronde du côté du pavillon, qu'il croyait encore
+occupé par l'Empereur, avait surpris Samuel
+Barker escaladant le mur&mdash;après s'être penché
+de nouveau vers l'Anglais, à qui, en échange de
+son assaut de boxe, il avait donné une si formidable
+leçon de chausson, grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! bon!... tu ne peux pas te lever, à
+présent... je ne t'ai pourtant pas démoli les
pattes?... Eh bien! tant pis! puisque je t'ai
-abîmé comme cela, je vais essayer de te réparer
-ta façade... Ça ne sera rien, va! Les coups à la
-tête, ça ne compte pas... j'en ai reçu huit ou
-neuf pour ma part, dont un coup de lance à Eylau,
-un éclat d'obus à Wagram et un coup de couteau
-à Tarragone... et ça ne se voit pas trop... Allons! <span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
+abîmé comme cela, je vais essayer de te réparer
+ta façade... Ça ne sera rien, va! Les coups à la
+tête, ça ne compte pas... j'en ai reçu huit ou
+neuf pour ma part, dont un coup de lance à Eylau,
+un éclat d'obus à Wagram et un coup de couteau
+à Tarragone... et ça ne se voit pas trop... Allons! <span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
laisse-toi faire, je vais te convoyer... Ah! j'en ai
-assez trimballé des camarades qui étaient plus
-mal arrangés que toi... n'aie donc pas peur et
-cramponne-toi à mon cou...</p>
+assez trimballé des camarades qui étaient plus
+mal arrangés que toi... n'aie donc pas peur et
+cramponne-toi à mon cou...</p>
-<p>Alors La Violette, avec cette générosité qui est
-coutumière au soldat français, saisit Samuel Barker
-évanoui et l'emporta jusqu'à son logis.</p>
+<p>Alors La Violette, avec cette générosité qui est
+coutumière au soldat français, saisit Samuel Barker
+évanoui et l'emporta jusqu'à son logis.</p>
-<p>Là, le concierge et sa femme, éveillés par les
-appels retentissants de La Violette, soignèrent
-l'Anglais; on lui lava la figure qui était toute saignante,
-l'hémorragie du nez ayant été abondante,
-et l'on disposa un bandeau sur ses joues tuméfiées.</p>
+<p>Là, le concierge et sa femme, éveillés par les
+appels retentissants de La Violette, soignèrent
+l'Anglais; on lui lava la figure qui était toute saignante,
+l'hémorragie du nez ayant été abondante,
+et l'on disposa un bandeau sur ses joues tuméfiées.</p>
<p>La Violette surveillait ce pansement. Il avait
-examiné de près les plaies. Il avait constaté avec
-plaisir qu'il n'y avait aucune blessure sérieuse.
-Une forte contusion devant avoir pour seule conséquence
-le nez grossi et l'&oelig;il poché, voilà toute
+examiné de près les plaies. Il avait constaté avec
+plaisir qu'il n'y avait aucune blessure sérieuse.
+Une forte contusion devant avoir pour seule conséquence
+le nez grossi et l'&oelig;il poché, voilà toute
l'avarie de Samuel Barker.</p>
-<p>&mdash;Elle te reconnaîtra pas de sitôt, la belle à
+<p>&mdash;Elle te reconnaîtra pas de sitôt, la belle à
laquelle tu allais sans doute conter fleurette, dit
-La Violette en riant, quand Sam ranimé commença
-à ouvrir les yeux et à se reconnaître.</p>
+La Violette en riant, quand Sam ranimé commença
+à ouvrir les yeux et à se reconnaître.</p>
-<p>Sam parlait très difficilement le français, mais
+<p>Sam parlait très difficilement le français, mais
il le comprenait.</p>
-<p>Revenu de sa stupeur, rassuré par les bons
+<p>Revenu de sa stupeur, rassuré par les bons
traitements dont il se voyait l'objet, il se reprenait
-à réfléchir et se demandait quelle explication il
-pourrait fournir de sa présence dans le parc, au <span class="pagenum" id="Page_162">162</span>
-pied d'un mur à moitié enjambé, quand son adversaire,
-après l'avoir soigné, l'interrogerait. Il était
-traité en malade, mais, guéri, on le considérerait
+à réfléchir et se demandait quelle explication il
+pourrait fournir de sa présence dans le parc, au <span class="pagenum" id="Page_162">162</span>
+pied d'un mur à moitié enjambé, quand son adversaire,
+après l'avoir soigné, l'interrogerait. Il était
+traité en malade, mais, guéri, on le considérerait
comme un prisonnier. Pour pouvoir sortir de
-cette maison, pour s'en aller, sans être inquiété
+cette maison, pour s'en aller, sans être inquiété
ni suivi, pour regagner cette auberge du Soleil-d'Or,
-à Brie-Comte-Robert, où se trouvaient les
-vingt-cinq livres qui lui étaient destinées, il fallait
-donner un motif à sa promenade nocturne
+à Brie-Comte-Robert, où se trouvaient les
+vingt-cinq livres qui lui étaient destinées, il fallait
+donner un motif à sa promenade nocturne
dans le parc de Combault. La phrase que venait
-de lancer La Violette, il la ramassa. N'était-ce pas
+de lancer La Violette, il la ramassa. N'était-ce pas
la plus plausible, la meilleure des explications
qu'une escapade amoureuse? Si l'on admettait
-qu'il venait d'une bonne fortune et cherchait à
-s'esquiver, devant quelque mari en éveil, il était
-hors de tout soupçon. Les Français admettent
+qu'il venait d'une bonne fortune et cherchait à
+s'esquiver, devant quelque mari en éveil, il était
+hors de tout soupçon. Les Français admettent
volontiers les histoires d'amour et sont pleins
-d'indulgence pour les amants en péril.</p>
+d'indulgence pour les amants en péril.</p>
<p>Il essaya donc de sourire, sous les bandages
qui s'entre-croisaient sur sa face, et baragouina,
-en s'efforçant de placer un doigt sur sa bouche
-aux lèvres gonflées, dans la pose classique du
+en s'efforçant de placer un doigt sur sa bouche
+aux lèvres gonflées, dans la pose classique du
dieu du silence:</p>
-<p>&mdash;Pas parler... rien dire!... mari... là-bas!...</p>
+<p>&mdash;Pas parler... rien dire!... mari... là-bas!...</p>
<p>La Violette rit de bon c&oelig;ur:</p>
-<p>&mdash;Tu as beau t'exprimer comme un nègre,
+<p>&mdash;Tu as beau t'exprimer comme un nègre,
mon vieux goddam... sois tranquille! je ne te
trahirai pas!... Ah! mon gaillard, tu venais faire
-tes farces au château... tu as ravagé le c&oelig;ur <span class="pagenum" id="Page_163">163</span>
+tes farces au château... tu as ravagé le c&oelig;ur <span class="pagenum" id="Page_163">163</span>
d'une des femmes de chambre de madame la
-maréchale, je parie! Serait-ce la grosse Augustine...
-ou la petite Mélanie?...</p>
+maréchale, je parie! Serait-ce la grosse Augustine...
+ou la petite Mélanie?...</p>
-<p>Sam multipliait les gestes de dénégation et replaçait
-son doigt barrant les lèvres en répétant:</p>
+<p>Sam multipliait les gestes de dénégation et replaçait
+son doigt barrant les lèvres en répétant:</p>
<p>&mdash;Rien dire... Mari!... Pas parler!...</p>
<p>&mdash;Dors, repose-toi, refais-toi du sang! continua
La Violette avec bonhomie, je t'ai dit que
-tu n'avais rien à craindre... Garde ton secret et
-guéris ta bobine, car tu ne ferais pas de conquêtes
+tu n'avais rien à craindre... Garde ton secret et
+guéris ta bobine, car tu ne ferais pas de conquêtes
en ce moment, mon bon goddam!... tu es
-blessé, tu as posé les armes, tu es un vrai frère,
+blessé, tu as posé les armes, tu es un vrai frère,
pour moi!... tu peux rester ici tant que tu voudras...
Tant que ta binette sera comme une poire
-tapée... on te soignera bien... Quoique vous
-autres, Englische, vous soyez féroces, à ce qu'on
-dit, pour les camarades qui moisissent là-bas sur
+tapée... on te soignera bien... Quoique vous
+autres, Englische, vous soyez féroces, à ce qu'on
+dit, pour les camarades qui moisissent là-bas sur
vos pontons!...</p>
-<p>Samuel Barker fit un signe désespéré pour témoigner
-qu'il était profondément innocent de ce
+<p>Samuel Barker fit un signe désespéré pour témoigner
+qu'il était profondément innocent de ce
qui se passait sur les atroces bagnes insulaires.</p>
<p>La Violette le rassura encore une fois, et, boutonnant
-sa redingote d'uniforme à brandebourgs,
+sa redingote d'uniforme à brandebourgs,
sortit pour reprendre et achever sa ronde interrompue,
avant de se mettre au lit.</p>
<p>Tandis que Samuel Barker, surpris par l'attaque
-d'Henriot, détalait, puis, ayant immergé le
-costume impérial dans la pièce d'eau, au moment
+d'Henriot, détalait, puis, ayant immergé le
+costume impérial dans la pièce d'eau, au moment
d'enjamber le mur du parc, recevait de La Violette, <span class="pagenum" id="Page_164">164</span>
-en réponse à ses coups de poing de boxeur,
+en réponse à ses coups de poing de boxeur,
ce solide coup de chausson en pleine figure, qui
pour longtemps devait changer sa physionomie
-et lui enlever son caractère napoléonien, voici ce
+et lui enlever son caractère napoléonien, voici ce
qui se passait au carrefour de la route de la
Queue-en-Brie et des chemins d'Emerainville et
de Combault:</p>
-<p>Un homme, nu-tête, essoufflé, comme au terme
-d'une longue course, les vêtements en désordre,
-gesticulant et proférant des paroles entrecoupées
-de sanglots, semblable à un aliéné qui se serait
-échappé d'un asile, s'arrêtait auprès de la borne
-indiquant les distances et les directions. Là semblait
-se trouver le but de sa marche désordonnée
-dans la nuit. Alors, dégrafant avec violence l'uniforme
-militaire qu'il portait, il écartait sa chemise
+<p>Un homme, nu-tête, essoufflé, comme au terme
+d'une longue course, les vêtements en désordre,
+gesticulant et proférant des paroles entrecoupées
+de sanglots, semblable à un aliéné qui se serait
+échappé d'un asile, s'arrêtait auprès de la borne
+indiquant les distances et les directions. Là semblait
+se trouver le but de sa marche désordonnée
+dans la nuit. Alors, dégrafant avec violence l'uniforme
+militaire qu'il portait, il écartait sa chemise
d'une main convulsive, puis tirait le sabre
qui lui battait les jambes...</p>
-<p>Ensuite, empoignant l'arme par la lame, il enfonça
-la poignée dans le sol, et ramenant le buste
-en arrière, comme pour prendre de l'élan, sans
-lâcher la lame maintenue penchée, il s'apprêta à
-se précipiter sur la pointe, poitrine en avant...</p>
+<p>Ensuite, empoignant l'arme par la lame, il enfonça
+la poignée dans le sol, et ramenant le buste
+en arrière, comme pour prendre de l'élan, sans
+lâcher la lame maintenue penchée, il s'apprêta à
+se précipiter sur la pointe, poitrine en avant...</p>
-<p>Tout à coup le sabre tomba...</p>
+<p>Tout à coup le sabre tomba...</p>
-<p>En même temps un bras, s'interposant, força
-l'homme qui allait ainsi se donner la mort à reculer.</p>
+<p>En même temps un bras, s'interposant, força
+l'homme qui allait ainsi se donner la mort à reculer.</p>
-<p>&mdash;Qui êtes-vous, demanda-t-il furieux, pour
-vous permettre d'arrêter mon bras?</p>
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, demanda-t-il furieux, pour
+vous permettre d'arrêter mon bras?</p>
<div class="pagenum" id="Page_165">165</div>
-<p>&mdash;Qui je suis?... un ami! répondit une voix
-bien timbrée.</p>
+<p>&mdash;Qui je suis?... un ami! répondit une voix
+bien timbrée.</p>
-<p>&mdash;Vous ne le prouvez guère en ce moment...
+<p>&mdash;Vous ne le prouvez guère en ce moment...
Qui que vous soyez, passez votre chemin!... laissez-moi
-accomplir ce que j'ai résolu...</p>
+accomplir ce que j'ai résolu...</p>
<p>&mdash;Colonel Henriot, ne faites pas cette folie.</p>
<p>&mdash;Vous me connaissez? demanda le malheureux
-fiancé d'Alice, car c'était lui, qui, apercevant
-celui qu'il avait pris, trompé par le costume et
+fiancé d'Alice, car c'était lui, qui, apercevant
+celui qu'il avait pris, trompé par le costume et
par les traits du visage, pour l'Empereur sortant
-de la chambre de la jeune fille, s'était
-enfui, comme un fou, à travers la campagne.</p>
+de la chambre de la jeune fille, s'était
+enfui, comme un fou, à travers la campagne.</p>
-<p>&mdash;Je vous connais et je viens vous empêcher
+<p>&mdash;Je vous connais et je viens vous empêcher
de mourir...</p>
<p>&mdash;Que faites-vous? de quel droit voulez-vous
-empêcher un malheureux d'achever une existence
-désormais misérable et sans but?... Vous ne savez
-pas quelle fatalité ni quel affreux désespoir me
-poussent à la mort?...</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être suis-je plus instruit que vous ne
-le supposez sur des motifs qui vous entraînent à
-commettre une irrémédiable sottise, reprit la voix.
+empêcher un malheureux d'achever une existence
+désormais misérable et sans but?... Vous ne savez
+pas quelle fatalité ni quel affreux désespoir me
+poussent à la mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être suis-je plus instruit que vous ne
+le supposez sur des motifs qui vous entraînent à
+commettre une irrémédiable sottise, reprit la voix.
Je suis, colonel Henriot, un ami inconnu... je me
nomme le comte de Maubreuil... j'ai l'honneur
-de connaître quelque peu la duchesse de Dantzig,
+de connaître quelque peu la duchesse de Dantzig,
et c'est elle qui m'a mis sur votre trace... Je l'ai
-quittée, il y a une heure à peine...</p>
+quittée, il y a une heure à peine...</p>
-<p>&mdash;La duchesse ne peut apprécier ma conduite...
-j'ai été indignement trahi... la vie m'est insupportable... <span class="pagenum" id="Page_166">166</span>
-Si vous avez quelque humanité, ne
-retardez pas plus longuement l'heure de la délivrance
+<p>&mdash;La duchesse ne peut apprécier ma conduite...
+j'ai été indignement trahi... la vie m'est insupportable... <span class="pagenum" id="Page_166">166</span>
+Si vous avez quelque humanité, ne
+retardez pas plus longuement l'heure de la délivrance
et de l'oubli qui va sonner pour moi...
-Merci, comte de Maubreuil, de votre généreuse
+Merci, comte de Maubreuil, de votre généreuse
intervention, mais vous ne pouvez rien pour
moi... continuez votre route et permettez-moi de
m'affranchir de ma souffrance!...</p>
<p>&mdash;Il sera toujours temps de vous abandonner
-quand vous m'aurez écouté, reprit Maubreuil
+quand vous m'aurez écouté, reprit Maubreuil
d'une voix persuasive... Moi aussi je connais la
trahison et je sais ce que c'est que la douleur...
mais, croyez-moi, on ne se repent jamais d'avoir
-retardé de quelques instants une funeste résolution
-comme la vôtre... Si vous êtes toujours dans
-les mêmes intentions, quand je vous aurai parlé,
-je vous donne ma parole de ne plus chercher à
-retenir votre bras... je m'éloignerai sur-le-champ...
-mais j'espère rester, ou plutôt continuer
+retardé de quelques instants une funeste résolution
+comme la vôtre... Si vous êtes toujours dans
+les mêmes intentions, quand je vous aurai parlé,
+je vous donne ma parole de ne plus chercher à
+retenir votre bras... je m'éloignerai sur-le-champ...
+mais j'espère rester, ou plutôt continuer
ma route avec vous, quand vous m'aurez
entendu...</p>
<p>&mdash;Parlez donc... mais ne comptez pas me faire
revenir sur mon projet... Moi aussi je veux que
-vous m'entendiez, et vous jugerez après si la mort
-n'est pas pour moi un bienfait, la seule issue à
-une impasse terrible où je me suis follement et
-fatalement engagé!...</p>
+vous m'entendiez, et vous jugerez après si la mort
+n'est pas pour moi un bienfait, la seule issue à
+une impasse terrible où je me suis follement et
+fatalement engagé!...</p>
-<p>&mdash;Eh bien! asseyons-nous là, sur cette borne,
+<p>&mdash;Eh bien! asseyons-nous là, sur cette borne,
et causons comme deux vieux amis, comme deux
-frères, colonel Henriot, car je me sens pour vous <span class="pagenum" id="Page_167">167</span>
-une irrésistible sympathie et je veux vous sauver
-d'abord... vous aider à vous venger ensuite!...</p>
+frères, colonel Henriot, car je me sens pour vous <span class="pagenum" id="Page_167">167</span>
+une irrésistible sympathie et je veux vous sauver
+d'abord... vous aider à vous venger ensuite!...</p>
-<p>&mdash;Me venger! s'écria Henriot, changeant de
-ton et comme se raccrochant à un espoir soudainement
+<p>&mdash;Me venger! s'écria Henriot, changeant de
+ton et comme se raccrochant à un espoir soudainement
entrevu... Oui, vous avez raison, reprit-il
-d'une vois plus accablée, la vengeance ordonne
+d'une vois plus accablée, la vengeance ordonne
de vivre... elle donne la force de supporter bien
des blessures... c'est elle qui fait se soulever
-l'homme frappé à mort et lui rend une minute
-d'énergie suffisante pour empoigner son pistolet
-et, appuyé sur le coude, soutenant d'une main
+l'homme frappé à mort et lui rend une minute
+d'énergie suffisante pour empoigner son pistolet
+et, appuyé sur le coude, soutenant d'une main
ses entrailles, viser l'ennemi, l'abattre et retomber
-à côté de son corps expirant... Mais la vengeance
-même m'est impossible... et je dois mourir
+à côté de son corps expirant... Mais la vengeance
+même m'est impossible... et je dois mourir
tout de suite!...</p>
<p>&mdash;Qui sait? dit Maubreuil gravement.</p>
-<p>Et avec autorité, il ajouta, prenant Henriot par
+<p>Et avec autorité, il ajouta, prenant Henriot par
le bras:</p>
-<p>&mdash;Venez vous asseoir là, vous dis-je... et ouvrez-moi
+<p>&mdash;Venez vous asseoir là, vous dis-je... et ouvrez-moi
votre c&oelig;ur!</p>
-<p>Tous deux se campèrent sur la borne et Henriot
+<p>Tous deux se campèrent sur la borne et Henriot
se confessa.</p>
-<p>Le choc avait été, pour lui, terrible de reconnaître
-Napoléon devant la fenêtre d'Alice.</p>
+<p>Le choc avait été, pour lui, terrible de reconnaître
+Napoléon devant la fenêtre d'Alice.</p>
-<p>Comme Maubreuil, l'arrêtant dès les premières
-paroles de son récit, lui demandait hypocritement
-s'il était bien certain d'avoir reconnu l'Empereur,
-car des méprises étaient toujours possibles,
+<p>Comme Maubreuil, l'arrêtant dès les premières
+paroles de son récit, lui demandait hypocritement
+s'il était bien certain d'avoir reconnu l'Empereur,
+car des méprises étaient toujours possibles,
la nuit, et les amants ont souvent de <span class="pagenum" id="Page_168">168</span>
mauvais yeux, Henriot persista dans son affirmation.</p>
-<p>Aucun doute n'était permis, c'était bien l'Empereur
+<p>Aucun doute n'était permis, c'était bien l'Empereur
qu'il avait eu sous les yeux. Que venait
-faire le souverain, la nuit, à cette fenêtre où Alice
-se tenait, sinon posséder la jeune fille? Mais entrait-il
-ou s'échappait-il, ceci importait peu.
-Depuis longtemps peut-être elle était sa maîtresse.
-Alice, d'ailleurs, avait crié quand, tout joyeux de
-sa mission abrégée, il était accouru dans l'espoir
-d'apercevoir du moins sa fenêtre. Eh! quel aveuglement
+faire le souverain, la nuit, à cette fenêtre où Alice
+se tenait, sinon posséder la jeune fille? Mais entrait-il
+ou s'échappait-il, ceci importait peu.
+Depuis longtemps peut-être elle était sa maîtresse.
+Alice, d'ailleurs, avait crié quand, tout joyeux de
+sa mission abrégée, il était accouru dans l'espoir
+d'apercevoir du moins sa fenêtre. Eh! quel aveuglement
de sa part, quelle coquinerie de la
sienne! Se pouvait-il que tant de perfidie et de
-vice fussent abrités sous un masque aussi candide?
-Il ne pouvait encore croire à la trahison.
-Cependant il avait vu, réellement vu. Et il douterait?...
+vice fussent abrités sous un masque aussi candide?
+Il ne pouvait encore croire à la trahison.
+Cependant il avait vu, réellement vu. Et il douterait?...
Ah! le niais!...</p>
-<p>Son premier mouvement avait été la colère, la
-fureur... Il s'était rué sur son rival, le sabre haut...</p>
+<p>Son premier mouvement avait été la colère, la
+fureur... Il s'était rué sur son rival, le sabre haut...</p>
<p>Il ne connaissait plus l'Empereur alors, il ne
voyait qu'un homme qui lui volait son Alice, un
assassin qui tuait son bonheur...</p>
-<p>Il avait frappé...</p>
+<p>Il avait frappé...</p>
<p>Mal, sans doute! L'arme n'avait fait qu'effleurer
-les habits. Il lui avait semblé que son rival s'enfuyait...</p>
+les habits. Il lui avait semblé que son rival s'enfuyait...</p>
<p>Tout cela tremblotait, comme les figures d'un
cauchemar, dans sa cervelle. La seule chose dont
-il se souvenait, c'est qu'il n'avait pas tué...</p>
+il se souvenait, c'est qu'il n'avait pas tué...</p>
<div class="pagenum" id="Page_169">169</div>
-<p>Affolé, inconscient, dans un élan impulsif il
-s'était enfui à travers la campagne. Il avait atteint,
-au bout de sa course fiévreuse, ce carrefour et
-cette borne qu'il avait envisagés comme le terme
+<p>Affolé, inconscient, dans un élan impulsif il
+s'était enfui à travers la campagne. Il avait atteint,
+au bout de sa course fiévreuse, ce carrefour et
+cette borne qu'il avait envisagés comme le terme
de sa fuite et de sa vie...</p>
-<p>Durant cette marche folle, une idée fixe: mourir,
-s'était dégagée du tourbillon de fureur, de désespoir,
-d'exaspération qui l'enveloppait.</p>
+<p>Durant cette marche folle, une idée fixe: mourir,
+s'était dégagée du tourbillon de fureur, de désespoir,
+d'exaspération qui l'enveloppait.</p>
-<p>Il s'arrêtait par moments dans son étape saccadée:
+<p>Il s'arrêtait par moments dans son étape saccadée:
il essayait de lier des raisonnements. Oh!
-la situation était claire et nettement lui apparaissait,
-dans toute sa navrante étendue, son malheur.
-Alice l'avait trompé. Elle ne l'aimait donc
+la situation était claire et nettement lui apparaissait,
+dans toute sa navrante étendue, son malheur.
+Alice l'avait trompé. Elle ne l'aimait donc
pas? Alors elle lui avait menti et encore menti!
-Toute cette camaraderie d'enfance, si délicieuse
-à son souvenir, l'émoi d'Alice le retrouvant à
-Berlin, après la victoire d'Iéna, l'attente charmante,
-depuis son retour en Prusse auprès de la
-maréchale Lefebvre, de cette union que leurs deux
-c&oelig;urs avaient déjà formulée, avant que la loi et
-l'Église en eussent reçu le serment, les sourires
-qui lui étaient prodigués, les paroles douces, les
-gentils projets, les espérances et les rêves qu'on
-avait jusqu'à cette nuit fatale si passionnément
-échangés, tout cela n'était qu'illusion, fumée,
+Toute cette camaraderie d'enfance, si délicieuse
+à son souvenir, l'émoi d'Alice le retrouvant à
+Berlin, après la victoire d'Iéna, l'attente charmante,
+depuis son retour en Prusse auprès de la
+maréchale Lefebvre, de cette union que leurs deux
+c&oelig;urs avaient déjà formulée, avant que la loi et
+l'Église en eussent reçu le serment, les sourires
+qui lui étaient prodigués, les paroles douces, les
+gentils projets, les espérances et les rêves qu'on
+avait jusqu'à cette nuit fatale si passionnément
+échangés, tout cela n'était qu'illusion, fumée,
mensonge et duperie!...</p>
<p>Ainsi Alice en aimait un autre! Et quel autre!
-Celui-là seul qui ne pouvait être un rival pour
-aucun homme: l'Empereur! Cela était-il possible? <span class="pagenum" id="Page_170">170</span>
-Alice avait donc été séduite par la gloire, par la
-toute-puissance, par la force rayonnante et la majesté
-dominatrice de l'Empereur? C'était croyable.
+Celui-là seul qui ne pouvait être un rival pour
+aucun homme: l'Empereur! Cela était-il possible? <span class="pagenum" id="Page_170">170</span>
+Alice avait donc été séduite par la gloire, par la
+toute-puissance, par la force rayonnante et la majesté
+dominatrice de l'Empereur? C'était croyable.
Que de femmes, avant elle, avaient subi l'ascendant
-du maître, que d'autres le subiraient par la
-suite, car l'Empereur n'éprouvait certainement
-pour elle qu'un caprice passager, qu'un désir
-éphémère; d'une main distraite il la cueillait, en
+du maître, que d'autres le subiraient par la
+suite, car l'Empereur n'éprouvait certainement
+pour elle qu'un caprice passager, qu'un désir
+éphémère; d'une main distraite il la cueillait, en
passant, comme une fleur qui tente au bord du
-chemin, et bientôt, il la rejetterait, avant même
-que sa fraîcheur eût passé et que se fût fanée sa
-jeunesse. On comprenait qu'Alice eût succombé
-à cette tentation. Ne pouvait-elle résister? parfois
-une femme se refusait à l'Empereur: il y avait
-des exemples, il suffisait que cette femme eût un
-amour au c&oelig;ur! alors elle était forte, elle était
+chemin, et bientôt, il la rejetterait, avant même
+que sa fraîcheur eût passé et que se fût fanée sa
+jeunesse. On comprenait qu'Alice eût succombé
+à cette tentation. Ne pouvait-elle résister? parfois
+une femme se refusait à l'Empereur: il y avait
+des exemples, il suffisait que cette femme eût un
+amour au c&oelig;ur! alors elle était forte, elle était
invincible...</p>
-<p>&mdash;Mais Alice ne m'aimait pas! répétait-il avec
-fureur et souffrance. Elle ne pouvait que céder!</p>
+<p>&mdash;Mais Alice ne m'aimait pas! répétait-il avec
+fureur et souffrance. Elle ne pouvait que céder!</p>
-<p>Irrité, il reprenait sa course dans la nuit, ruminant
-des projets étranges, échafaudant des desseins
+<p>Irrité, il reprenait sa course dans la nuit, ruminant
+des projets étranges, échafaudant des desseins
impossibles.</p>
-<p>A un nouvel arrêt, reprenant haleine, sondant
-vaguement l'épaisseur noire d'alentour, comme
-s'il cherchait un endroit propice à l'accomplissement
-d'une résolution encore mal formulée, il
-repassait les faits un à un, et les rattachait par le
-fil de son désespoir. Il égrenait ce chapelet douloureux
-en énumérant tous les menus détails de <span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
-l'épouvantable soirée. Oh! il comprenait tout à
-présent! Des minuties qui lui avaient échappé se
-représentaient devant ses yeux dans un grossissement
-fantastique. Ainsi il se souvenait qu'à
-table, au grand dîner du maréchal, regardant
-Alice, et de loin cherchant à lui transmettre par
-les yeux son amour, son impatience d'être auprès
-d'elle, son ennui de toute cette brillante société
-qui érigeait un mur d'uniformes, de soie, de broderies
+<p>A un nouvel arrêt, reprenant haleine, sondant
+vaguement l'épaisseur noire d'alentour, comme
+s'il cherchait un endroit propice à l'accomplissement
+d'une résolution encore mal formulée, il
+repassait les faits un à un, et les rattachait par le
+fil de son désespoir. Il égrenait ce chapelet douloureux
+en énumérant tous les menus détails de <span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
+l'épouvantable soirée. Oh! il comprenait tout à
+présent! Des minuties qui lui avaient échappé se
+représentaient devant ses yeux dans un grossissement
+fantastique. Ainsi il se souvenait qu'à
+table, au grand dîner du maréchal, regardant
+Alice, et de loin cherchant à lui transmettre par
+les yeux son amour, son impatience d'être auprès
+d'elle, son ennui de toute cette brillante société
+qui érigeait un mur d'uniformes, de soie, de broderies
et de diamants entre elle et lui, son regard
-n'avait pas trouvé le sien. Alice avait les yeux
-fixés sur l'Empereur. C'était excusable. L'Empereur
-est si grand, si magnifique et sa présence est
+n'avait pas trouvé le sien. Alice avait les yeux
+fixés sur l'Empereur. C'était excusable. L'Empereur
+est si grand, si magnifique et sa présence est
si accaparante! Mais l'Empereur lui aussi avait
-son &oelig;il fixé sur Alice; alors il n'y avait fait aucune
-attention; ces vagues impressions de défiance et
-de jalousie reviennent après plus nettes quand la
-triste vérité s'est révélée; à présent il comprenait
-cet échange de coups d'&oelig;il. Si une jeune fille
-pouvait, à la rigueur, demeurer comme fascinée
-par le regard de Napoléon, il n'avait pas, lui,
-l'Empereur glorieux, à subir d'éblouissement en
-présence d'Alice. S'il la regardait, comme lui,
+son &oelig;il fixé sur Alice; alors il n'y avait fait aucune
+attention; ces vagues impressions de défiance et
+de jalousie reviennent après plus nettes quand la
+triste vérité s'est révélée; à présent il comprenait
+cet échange de coups d'&oelig;il. Si une jeune fille
+pouvait, à la rigueur, demeurer comme fascinée
+par le regard de Napoléon, il n'avait pas, lui,
+l'Empereur glorieux, à subir d'éblouissement en
+présence d'Alice. S'il la regardait, comme lui,
Henriot, amant inquiet, la couvait, la suivait de
sa prunelle ardente, c'est qu'il y avait communication
-secrète et entente concertée entre eux!</p>
+secrète et entente concertée entre eux!</p>
<p>Il comprenait ensuite certains regards ironiques
et il s'expliquait les compliments excessifs de
-généraux, de courtisans, le félicitant sur son <span class="pagenum" id="Page_172">172</span>
-bonheur avec une insistance à laquelle il n'avait
-alors porté aucune attention, vantant la beauté
-de sa fiancée, qui ne pouvait manquer, disaient
-ces insolents flatteurs, de faire sensation aux réceptions
-des Tuileries où l'Empereur ne tarderait
-pas à l'inviter. Ces complimenteurs n'étaient pas
+généraux, de courtisans, le félicitant sur son <span class="pagenum" id="Page_172">172</span>
+bonheur avec une insistance à laquelle il n'avait
+alors porté aucune attention, vantant la beauté
+de sa fiancée, qui ne pouvait manquer, disaient
+ces insolents flatteurs, de faire sensation aux réceptions
+des Tuileries où l'Empereur ne tarderait
+pas à l'inviter. Ces complimenteurs n'étaient pas
dans le secret, mais ils devinaient, ils voyaient
-peut-être!...</p>
+peut-être!...</p>
-<p>Et cette pensée le torturait plus fort, que son
-infortune pouvait être d'avance prévue et se trouvait
-presque divulguée.</p>
+<p>Et cette pensée le torturait plus fort, que son
+infortune pouvait être d'avance prévue et se trouvait
+presque divulguée.</p>
-<p>Il recousait, l'un après l'autre, les lambeaux de
-son enquête mentale. Il se rendait compte du
+<p>Il recousait, l'un après l'autre, les lambeaux de
+son enquête mentale. Il se rendait compte du
motif qui lui avait fait donner cette mission, sans
-doute inutile, puisqu'on l'avait décommandée
-ensuite et qu'un cavalier avait été lancé après
-lui pour le faire revenir. On avait voulu l'éloigner
-pour permettre à l'entrevue de s'accomplir.
-Seulement il était revenu trop tôt...</p>
-
-<p>Alors, il était tenté de maudire sa précipitation
-qui lui avait fait surprendre l'Empereur s'évadant,
-à son approche signalée par un cri d'Alice,
-de la chambre où il avait possédé la jeune fille.
-Il éprouvait la sensation déchirante de la vision
+doute inutile, puisqu'on l'avait décommandée
+ensuite et qu'un cavalier avait été lancé après
+lui pour le faire revenir. On avait voulu l'éloigner
+pour permettre à l'entrevue de s'accomplir.
+Seulement il était revenu trop tôt...</p>
+
+<p>Alors, il était tenté de maudire sa précipitation
+qui lui avait fait surprendre l'Empereur s'évadant,
+à son approche signalée par un cri d'Alice,
+de la chambre où il avait possédé la jeune fille.
+Il éprouvait la sensation déchirante de la vision
corrosive de la possession par autrui de la chair
-aimée, convoitée, jusque-là respectée, devenant
+aimée, convoitée, jusque-là respectée, devenant
la proie, la chose d'un autre. Si par bonheur,
-pensait-il, revenu tardivement, il eût laissé le
-temps à son formidable rival de disparaître... il <span class="pagenum" id="Page_173">173</span>
-ignorerait encore... il pourrait peut-être encore
+pensait-il, revenu tardivement, il eût laissé le
+temps à son formidable rival de disparaître... il <span class="pagenum" id="Page_173">173</span>
+ignorerait encore... il pourrait peut-être encore
se trouver heureux...</p>
-<p>Pourtant il valait mieux qu'il eût surpris la
-trahison. Il aurait tôt ou tard découvert la réalité.
-Il était préférable que ce fût ainsi. Prise sur le fait,
-Alice ne pouvait songer à nier. Elle n'avait d'ailleurs
-pas cherché à le faire. Son malheur était immense,
-mais n'eût-il pas été pire s'il eût appris,
+<p>Pourtant il valait mieux qu'il eût surpris la
+trahison. Il aurait tôt ou tard découvert la réalité.
+Il était préférable que ce fût ainsi. Prise sur le fait,
+Alice ne pouvait songer à nier. Elle n'avait d'ailleurs
+pas cherché à le faire. Son malheur était immense,
+mais n'eût-il pas été pire s'il eût appris,
le lendemain, une semaine, un mois plus tard,
-que la femme qu'il avait épousée était la maîtresse
-de Napoléon! On l'eût peut-être soupçonné
-d'un infâme calcul. Oui, le hasard l'avait servi en
-le faisant arriver à temps sous la fenêtre d'Alice.
-C'était un de ces caprices d'amant qui n'ont aucune
-explication raisonnable. Il était persuadé
-qu'il trouverait Alice endormie derrière ses volets
-clos et toute lumière éteinte. A tout hasard, il
-voulait passer par là. C'est déjà une joie pour un
-amoureux que la vue de la demeure où repose la
-bien-aimée, et combien, sans espoir du sourire
-ou du regard jeté du balcon, ont chanté de secrètes
-et tacites sérénades sous la fenêtre inexorablement
-fermée!...</p>
+que la femme qu'il avait épousée était la maîtresse
+de Napoléon! On l'eût peut-être soupçonné
+d'un infâme calcul. Oui, le hasard l'avait servi en
+le faisant arriver à temps sous la fenêtre d'Alice.
+C'était un de ces caprices d'amant qui n'ont aucune
+explication raisonnable. Il était persuadé
+qu'il trouverait Alice endormie derrière ses volets
+clos et toute lumière éteinte. A tout hasard, il
+voulait passer par là. C'est déjà une joie pour un
+amoureux que la vue de la demeure où repose la
+bien-aimée, et combien, sans espoir du sourire
+ou du regard jeté du balcon, ont chanté de secrètes
+et tacites sérénades sous la fenêtre inexorablement
+fermée!...</p>
<p>Oui, il avait eu raison de venir... il savait...
il avait vu... il tenait la preuve!... Aucun doute
-n'était admissible... Aucune réparation non plus!
-Alice était perdue pour lui à jamais, et ce refrain,
+n'était admissible... Aucune réparation non plus!
+Alice était perdue pour lui à jamais, et ce refrain,
dans sa monotonie tragique, lui remontait du
-c&oelig;ur aux lèvres: Il faut mourir!...</p>
+c&oelig;ur aux lèvres: Il faut mourir!...</p>
<div class="pagenum" id="Page_174">174</div>
-<p>Maubreuil avait silencieusement écouté l'aveu,
-entrecoupé de plaintes et de sanglots, qu'il avait
-su arracher à Henriot. Il souriait cyniquement
+<p>Maubreuil avait silencieusement écouté l'aveu,
+entrecoupé de plaintes et de sanglots, qu'il avait
+su arracher à Henriot. Il souriait cyniquement
dans l'ombre, le perfide conseiller! sa machination
-réussissait. Le premier moment d'exaltation
-était passé pour Henriot. Quand la souffrance
-se fait moins aiguë, on la raconte. Les
-paroles soulagent. Avec elles s'évapore la fermentation
-désespérée d'où le suicide peut se
-dégager. Il n'y avait plus à craindre d'explosion
-brusque. Henriot lui appartenait. Il dirigerait à
-son gré la fureur débordante, que la trahison
-d'Alice avait condensée. Comme un éclusier
-habile, il tenait le levier qui soulève ou abaisse
-les vannes, laissant s'échapper le flot ou le contenant.
+réussissait. Le premier moment d'exaltation
+était passé pour Henriot. Quand la souffrance
+se fait moins aiguë, on la raconte. Les
+paroles soulagent. Avec elles s'évapore la fermentation
+désespérée d'où le suicide peut se
+dégager. Il n'y avait plus à craindre d'explosion
+brusque. Henriot lui appartenait. Il dirigerait à
+son gré la fureur débordante, que la trahison
+d'Alice avait condensée. Comme un éclusier
+habile, il tenait le levier qui soulève ou abaisse
+les vannes, laissant s'échapper le flot ou le contenant.
Henriot ferait ce qu'il voudrait; il l'avait
-amené au point psychologique qu'il avait calculé.
-L'amour trahi, l'amour-propre irrité, tous les
-sentiments généreux et confiants du jeune homme
-froissés, faussés, dénaturés, faisaient de lui un
-naufragé qui, ballotté sur un radeau désemparé,
-s'accroche convulsivement à l'amarre qui lui est
-jetée tout à coup, au hasard, dans la nuit. Maubreuil
-se disposait à lancer la corde. Le naufragé
-la saisirait-il, ou, inerte et définitivement perdu,
-se laisserait-il couler, dédaigneux de la lutte et
-n'ayant plus la force de vouloir conserver sa misérable
+amené au point psychologique qu'il avait calculé.
+L'amour trahi, l'amour-propre irrité, tous les
+sentiments généreux et confiants du jeune homme
+froissés, faussés, dénaturés, faisaient de lui un
+naufragé qui, ballotté sur un radeau désemparé,
+s'accroche convulsivement à l'amarre qui lui est
+jetée tout à coup, au hasard, dans la nuit. Maubreuil
+se disposait à lancer la corde. Le naufragé
+la saisirait-il, ou, inerte et définitivement perdu,
+se laisserait-il couler, dédaigneux de la lutte et
+n'ayant plus la force de vouloir conserver sa misérable
existence?</p>
-<p>Mais un autre mobile, encore, la persuasion où <span class="pagenum" id="Page_175">175</span>
+<p>Mais un autre mobile, encore, la persuasion où <span class="pagenum" id="Page_175">175</span>
Henriot se trouvait d'avoir commis un attentat de
-lèse-majesté, et par conséquent d'être hors la loi,
+lèse-majesté, et par conséquent d'être hors la loi,
hors le monde, sans pardon possible, sans asile,
-sans appui, réduit à fuir, à se cacher, contraint de
-renoncer à l'armée, à la société, ainsi que la certitude
-où il était de n'avoir d'autre repos et d'autre
+sans appui, réduit à fuir, à se cacher, contraint de
+renoncer à l'armée, à la société, ainsi que la certitude
+où il était de n'avoir d'autre repos et d'autre
avenir que dans la tombe, pouvaient lui livrer,
-âme et corps liés, le malheureux qui se noyait.</p>
-
-<p>Avec circonspection, mais en précisant les faits,
-Maubreuil, après avoir essayé de prouver au jeune
-homme qu'il était insensé celui qui, pour punir
-une femme de son infidélité, faute si fréquente et
-si prévue, se condamnait à mourir, aborda le point
-grave, selon lui: la colère de Napoléon. Il ne lui
+âme et corps liés, le malheureux qui se noyait.</p>
+
+<p>Avec circonspection, mais en précisant les faits,
+Maubreuil, après avoir essayé de prouver au jeune
+homme qu'il était insensé celui qui, pour punir
+une femme de son infidélité, faute si fréquente et
+si prévue, se condamnait à mourir, aborda le point
+grave, selon lui: la colère de Napoléon. Il ne lui
dissimula pas qu'il courait un grand danger.
-Jamais Napoléon ne pardonnerait à un officier
-de son armée d'avoir levé le sabre sur lui. C'était
-un forfait qui paraîtrait digne des plus atroces
+Jamais Napoléon ne pardonnerait à un officier
+de son armée d'avoir levé le sabre sur lui. C'était
+un forfait qui paraîtrait digne des plus atroces
supplices. Oh! il ne s'agirait pas d'affronter le
-peloton d'exécution. On éviterait le bruit, le
-scandale. Des policiers dévoués, prêts à toutes
+peloton d'exécution. On éviterait le bruit, le
+scandale. Des policiers dévoués, prêts à toutes
les besognes sinistres, la nuit s'empareraient de
-lui. Ils l'expédieraient sous bonne garde vers
-quelque forteresse obscure, aux îles Sainte-Marguerite,
-à l'île d'Aix. Là, il demeurerait enseveli
+lui. Ils l'expédieraient sous bonne garde vers
+quelque forteresse obscure, aux îles Sainte-Marguerite,
+à l'île d'Aix. Là, il demeurerait enseveli
dans une ombre profonde. Personne jamais n'entendrait
-plus prononcer son nom. Il serait effacé de
-la liste des vivants. Ses plaintes, des murs épais
-les étoufferaient; sa mort, s'il essayait de franchir <span class="pagenum" id="Page_176">176</span>
-les murs de sa prison et de tuer un geôlier, s'accomplirait
-dans les ténèbres et dans le silence.
-Voulait-il donner cette joie à Napoléon d'avoir
-abusé d'une jeune fille, fiancée à l'un de ses officiers,
-d'avoir rompu le pacte d'amitié qui devait
-l'unir à l'un des plus fidèles parmi ses serviteurs,
-et de punir celui à qui il avait infligé une si cruelle
-offense, le loyal soldat dont il n'avait pas hésité à
-briser la vie? Il faisait bon marché de cette existence
-à jamais empoisonnée, soit! Mais n'y avait-il
-pas quelque lâcheté à disparaître ainsi sans
-s'être vengé, sinon d'Alice, qui avait sans doute
-cédé aux puissantes sommations impériales, qui
-avait subi la contrainte du pouvoir suprême, du
+plus prononcer son nom. Il serait effacé de
+la liste des vivants. Ses plaintes, des murs épais
+les étoufferaient; sa mort, s'il essayait de franchir <span class="pagenum" id="Page_176">176</span>
+les murs de sa prison et de tuer un geôlier, s'accomplirait
+dans les ténèbres et dans le silence.
+Voulait-il donner cette joie à Napoléon d'avoir
+abusé d'une jeune fille, fiancée à l'un de ses officiers,
+d'avoir rompu le pacte d'amitié qui devait
+l'unir à l'un des plus fidèles parmi ses serviteurs,
+et de punir celui à qui il avait infligé une si cruelle
+offense, le loyal soldat dont il n'avait pas hésité à
+briser la vie? Il faisait bon marché de cette existence
+à jamais empoisonnée, soit! Mais n'y avait-il
+pas quelque lâcheté à disparaître ainsi sans
+s'être vengé, sinon d'Alice, qui avait sans doute
+cédé aux puissantes sommations impériales, qui
+avait subi la contrainte du pouvoir suprême, du
moins de celui qui lui prenait sa femme et ne
lui laissait pour avenir que la honte, s'il acceptait
-l'outrage, la prison, s'il se révoltait contre la
-trahison, le suicide, s'il s'abandonnait à la tristesse
-et au désespoir.</p>
+l'outrage, la prison, s'il se révoltait contre la
+trahison, le suicide, s'il s'abandonnait à la tristesse
+et au désespoir.</p>
<p>&mdash;Un homme fort, un brave, n'agirait pas
comme vous pensez le faire, colonel Henriot! dit
en terminant le tentateur, prenant le ton de la
-sévérité et du blâme.</p>
+sévérité et du blâme.</p>
-<p>&mdash;Que feriez-vous à ma place? demanda faiblement
+<p>&mdash;Que feriez-vous à ma place? demanda faiblement
Henriot, se laissant dominer.</p>
<p>&mdash;Je vous l'ai dit: je me vengerais! articula
nettement Maubreuil.</p>
<p>&mdash;Me venger!... le puis-je?... On ne se venge
-pas de Napoléon...</p>
+pas de Napoléon...</p>
<div class="pagenum" id="Page_177">177</div>
@@ -6034,175 +5995,175 @@ pas de Napoléon...</p>
<p>&mdash;Admettez que je le veuille...</p>
-<p>&mdash;Il faut vouloir avec énergie...</p>
+<p>&mdash;Il faut vouloir avec énergie...</p>
-<p>&mdash;J'aurai de l'énergie!... accentua alors résolument
+<p>&mdash;J'aurai de l'énergie!... accentua alors résolument
Henriot.</p>
-<p>L'âme humaine est un prisme mobile. Toutes
-les lueurs de la passion s'y colorent tour à tour
-dans une révolution chromatique. La rouge vengeance
+<p>L'âme humaine est un prisme mobile. Toutes
+les lueurs de la passion s'y colorent tour à tour
+dans une révolution chromatique. La rouge vengeance
apparaissait, chassant les noirs rayons du
-suicide. Peu à peu, Henriot se sentait reprendre
-à la vie. Il retrouvait un but et sa course ne devait
-pas se terminer dans ce fossé de grande
+suicide. Peu à peu, Henriot se sentait reprendre
+à la vie. Il retrouvait un but et sa course ne devait
+pas se terminer dans ce fossé de grande
route. L'existence lui semblait, tout en demeurant
douloureuse, supportable avec la vengeance
au bout. Les paroles de Maubreuil lui montraient
-sous un autre aspect la destinée. Oui, Napoléon
-l'avait trahi; sans égard pour ses services, sans
-crainte de ternir la pureté d'une âme virginale,
-comme celle d'Alice, sans délicatesse et sans retenue,
-il avait séduit, capté, abusé, souillé celle
-qui l'aimait, qui allait être sa femme. La pauvre
-enfant n'était peut-être pas si coupable qu'elle le
+sous un autre aspect la destinée. Oui, Napoléon
+l'avait trahi; sans égard pour ses services, sans
+crainte de ternir la pureté d'une âme virginale,
+comme celle d'Alice, sans délicatesse et sans retenue,
+il avait séduit, capté, abusé, souillé celle
+qui l'aimait, qui allait être sa femme. La pauvre
+enfant n'était peut-être pas si coupable qu'elle le
paraissait. Qui pouvait dire sous quel amas de
promesses, de flatteries, de mensonges, de menaces
-aussi, elle avait succombé?</p>
+aussi, elle avait succombé?</p>
-<p>Peu à peu, Henriot se démunissait de colère
-contre Alice et s'armait de haine contre Napoléon.</p>
+<p>Peu à peu, Henriot se démunissait de colère
+contre Alice et s'armait de haine contre Napoléon.</p>
-<p>Maubreuil observait ce déplacement lent des <span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
-forces de l'âme, qu'il avait prévu et dont il calculait
-le jeu comme un mécanicien, sûr de ses contre-poids
-et de ses ressorts, attend, penché sur
+<p>Maubreuil observait ce déplacement lent des <span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
+forces de l'âme, qu'il avait prévu et dont il calculait
+le jeu comme un mécanicien, sûr de ses contre-poids
+et de ses ressorts, attend, penché sur
la machine, le mouvement de va-et-vient qu'il a
-réglé. A présent, il ne doutait plus de la réussite.
-L'âme d'Henriot évoluait selon ses calculs. Le
-jeune homme était dans sa main, déjà résigné,
-presque docile, et passivement il obéissait.&mdash;Qu'on
-place entre ses doigts, naguère
-crispés, et maintenant soumis, un poignard, un
+réglé. A présent, il ne doutait plus de la réussite.
+L'âme d'Henriot évoluait selon ses calculs. Le
+jeune homme était dans sa main, déjà résigné,
+presque docile, et passivement il obéissait.&mdash;Qu'on
+place entre ses doigts, naguère
+crispés, et maintenant soumis, un poignard, un
pistolet, une fiole de poison, et qu'on laisse aller
droit devant soi cet homme, devenu instrument,
la fiole, le pistolet, le poignard iront au
-but et peut-être, si la chance nous favorise, en
-aura-t-on fini avec toi, Napoléon!... se disait
+but et peut-être, si la chance nous favorise, en
+aura-t-on fini avec toi, Napoléon!... se disait
Maubreuil triomphant; et il ajoutait, avec son
-sourire méchant: Allons, Samuel Barker, je le
-vois, a bien rempli son rôle, et M. de Neipperg
-n'aura pas à se repentir de m'avoir confié cet
+sourire méchant: Allons, Samuel Barker, je le
+vois, a bien rempli son rôle, et M. de Neipperg
+n'aura pas à se repentir de m'avoir confié cet
utile coquin!...</p>
<p>Aussi fut-ce avec la certitude de la victoire
-prochaine qu'il releva la parole qui venait de s'échapper
-des lèvres frémissantes d'Henriot affirmant
-qu'il aurait de l'énergie.</p>
+prochaine qu'il releva la parole qui venait de s'échapper
+des lèvres frémissantes d'Henriot affirmant
+qu'il aurait de l'énergie.</p>
-<p>&mdash;L'énergie ne suffit pas, dit-il lentement. Il
-faut, pour qui veut se venger, outre une âme
-forte, une volonté bien trempée et qui ne casse
+<p>&mdash;L'énergie ne suffit pas, dit-il lentement. Il
+faut, pour qui veut se venger, outre une âme
+forte, une volonté bien trempée et qui ne casse
pas au dernier moment comme un mauvais acier;
-enfin, il est nécessaire d'avoir un plan, une organisation, <span class="pagenum" id="Page_179">179</span>
-une méthode... Que comptez-vous faire,
+enfin, il est nécessaire d'avoir un plan, une organisation, <span class="pagenum" id="Page_179">179</span>
+une méthode... Que comptez-vous faire,
mon jeune ami?</p>
-<p>&mdash;Je vous écoute et vous obéirai... Donnez-moi
+<p>&mdash;Je vous écoute et vous obéirai... Donnez-moi
vos conseils... ce que vous me direz, je le
-ferai... Je veux me venger de Napoléon, voilà
+ferai... Je veux me venger de Napoléon, voilà
tout!</p>
<p>&mdash;C'est fort bien, je vous approuve. Mais je
-serais un misérable si je vous encourageais ainsi
-sans vous raisonner les difficultés de l'entreprise.
-Vous êtes encore sous l'influence d'une légitime
-indignation, vous ne prévoyez aucune difficulté.
+serais un misérable si je vous encourageais ainsi
+sans vous raisonner les difficultés de l'entreprise.
+Vous êtes encore sous l'influence d'une légitime
+indignation, vous ne prévoyez aucune difficulté.
L'esprit est prompt et saute par-dessus les obstacles.
Moi qui suis plus calme et n'ai pas les
-mêmes motifs de précipitation, je devine les
+mêmes motifs de précipitation, je devine les
dangers, je vois les murs qui se dresseront devant
vous, au premier pas, barrant la route et couvrant
le but que vous voulez atteindre...</p>
-<p>&mdash;A qui hait comme moi, à qui veut comme
+<p>&mdash;A qui hait comme moi, à qui veut comme
moi sa vengeance, nul obstacle n'est infranchissable,
-et aucun péril n'est suffisant pour empêcher
-la volonté de parvenir là où elle a décidé de
+et aucun péril n'est suffisant pour empêcher
+la volonté de parvenir là où elle a décidé de
vous conduire. J'ai fait le sacrifice de ma vie,
comte; sans vous, sans cet espoir que vous m'avez
-fait luire, comme un phare, et qui va désormais
+fait luire, comme un phare, et qui va désormais
me guider dans mon naufrage, je serais
-étendu là, sur la route, le corps percé... A qui est
-décidé à donner existence pour existence, l'ennemi
+étendu là, sur la route, le corps percé... A qui est
+décidé à donner existence pour existence, l'ennemi
quel qu'il soit appartient!... Tout homme
-qui veut frapper est assuré de réussir, s'il ne regarde <span class="pagenum" id="Page_180">180</span>
-pas derrière lui, mais devant, s'il renonce
-à la fuite, au salut, à l'espoir, et si d'avance il a
-décidé de faire l'échange de deux vies...</p>
-
-<p>&mdash;Napoléon est bien gardé. Vous ne sauriez
-aisément aujourd'hui approcher de lui. Ne pensez-vous
-pas que votre nom donné à la police de
-Rovigo, votre signalement transmis à tous les
-officiers, à tous les gendarmes, à tous les agents
-de l'Empire, suffiraient à vous interdire cet accès,
-ce combat corps à corps que vous souhaitez?
+qui veut frapper est assuré de réussir, s'il ne regarde <span class="pagenum" id="Page_180">180</span>
+pas derrière lui, mais devant, s'il renonce
+à la fuite, au salut, à l'espoir, et si d'avance il a
+décidé de faire l'échange de deux vies...</p>
+
+<p>&mdash;Napoléon est bien gardé. Vous ne sauriez
+aisément aujourd'hui approcher de lui. Ne pensez-vous
+pas que votre nom donné à la police de
+Rovigo, votre signalement transmis à tous les
+officiers, à tous les gendarmes, à tous les agents
+de l'Empire, suffiraient à vous interdire cet accès,
+ce combat corps à corps que vous souhaitez?
Croyez-moi, mon jeune ami, un tyran comme
-Napoléon ne s'attaque pas de face et au grand
-jour, mais par derrière et dans l'ombre. Renoncez
-à votre idée chevaleresque d'offrir votre sang en
-sacrifice. Ne cherchez pas à aborder votre ennemi,
-fuyez-le plutôt et attendez votre heure!</p>
+Napoléon ne s'attaque pas de face et au grand
+jour, mais par derrière et dans l'ombre. Renoncez
+à votre idée chevaleresque d'offrir votre sang en
+sacrifice. Ne cherchez pas à aborder votre ennemi,
+fuyez-le plutôt et attendez votre heure!</p>
<p>&mdash;Je ne puis pas attendre... mon sang bout et
-ma haine veut être assouvie, brûlante...</p>
+ma haine veut être assouvie, brûlante...</p>
-<p>&mdash;Je ne vous dis pas de renoncer à votre énergique
+<p>&mdash;Je ne vous dis pas de renoncer à votre énergique
dessein, je vous conseille de combiner
-plus froidement le châtiment que vous voulez
-infliger à celui qui vous a si cruellement atteint.</p>
+plus froidement le châtiment que vous voulez
+infliger à celui qui vous a si cruellement atteint.</p>
-<p>&mdash;Que faut-il faire?... Avez-vous une idée?...
-Vous avez peut-être le projet, vous aussi, de
+<p>&mdash;Que faut-il faire?... Avez-vous une idée?...
+Vous avez peut-être le projet, vous aussi, de
frapper cet homme?... Oh! peu importe que ce
soit au visage ou dans les reins! C'est dans l'ombre
-qu'il m'a blessé, moi, ce n'est pas à face découverte
-qu'il m'a volé mon Alice... Il s'est glissé,
-la nuit, comme un brigand, et c'est dans un lâche <span class="pagenum" id="Page_181">181</span>
-guet-apens que j'ai succombé... Parlez, comte, je
+qu'il m'a blessé, moi, ce n'est pas à face découverte
+qu'il m'a volé mon Alice... Il s'est glissé,
+la nuit, comme un brigand, et c'est dans un lâche <span class="pagenum" id="Page_181">181</span>
+guet-apens que j'ai succombé... Parlez, comte, je
suis dans vos mains, je vous appartiens...</p>
<p>&mdash;Eh bien! sachez qu'il existe depuis longtemps
des centaines de braves qui, comme vous,
-sont animés du désir de faire disparaître Napoléon.
-Pour n'être pas aussi personnelle que la
-vôtre, notre haine est vigoureuse et persistante.
-Ce sont pour la plupart des mécontents; il y a
-parmi eux d'anciens républicains, des jacobins
-non convertis ou qu'on a négligé de pourvoir
-d'une baronnie, d'un siège au Sénat ou d'une
+sont animés du désir de faire disparaître Napoléon.
+Pour n'être pas aussi personnelle que la
+vôtre, notre haine est vigoureuse et persistante.
+Ce sont pour la plupart des mécontents; il y a
+parmi eux d'anciens républicains, des jacobins
+non convertis ou qu'on a négligé de pourvoir
+d'une baronnie, d'un siège au Sénat ou d'une
dotation; il s'y rencontre aussi des philosophes
-qui rêvent une fédération des nations d'Europe
-comme cela se voit parmi les États américains, et
-avec eux des royalistes sincères, comme votre
+qui rêvent une fédération des nations d'Europe
+comme cela se voit parmi les États américains, et
+avec eux des royalistes sincères, comme votre
serviteur, car je ne dois pas vous cacher le motif
-qui me pousse à détester Napoléon et à souhaiter
-la fin de sa terrible dictature... Je veux rétablir
-Sa Majesté le Roi de France sur le trône de ses
-pères... Nous ne sommes guère que trois qui
-ayons en ce moment cette idée fixe et la persuasion
-de la réussite prochaine: moi, M. de Vitrolles
+qui me pousse à détester Napoléon et à souhaiter
+la fin de sa terrible dictature... Je veux rétablir
+Sa Majesté le Roi de France sur le trône de ses
+pères... Nous ne sommes guère que trois qui
+ayons en ce moment cette idée fixe et la persuasion
+de la réussite prochaine: moi, M. de Vitrolles
et M. de Neipperg.</p>
-<p>&mdash;Je ne m'occupe pas de politique, répondit
-Henriot vivement. Jusqu'à ce jour j'ai servi fidèlement
-Napoléon et j'ai eu peu de temps, je l'avoue,
+<p>&mdash;Je ne m'occupe pas de politique, répondit
+Henriot vivement. Jusqu'à ce jour j'ai servi fidèlement
+Napoléon et j'ai eu peu de temps, je l'avoue,
au milieu des champs de bataille, pour
-examiner si son pouvoir était légitime ou non, si
-la façon dont il l'exerçait était nuisible ou heureuse... <span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
-Ne me parlez donc pas des idées, des
-plans de gouvernement de ces ennemis de Napoléon...
+examiner si son pouvoir était légitime ou non, si
+la façon dont il l'exerçait était nuisible ou heureuse... <span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
+Ne me parlez donc pas des idées, des
+plans de gouvernement de ces ennemis de Napoléon...
Je n'ai rien de commun avec eux... Je suis
-un homme qui cherche à se venger d'un autre
-homme, voilà tout!</p>
+un homme qui cherche à se venger d'un autre
+homme, voilà tout!</p>
<p>&mdash;Je l'entends bien ainsi! reprit Maubreuil,
-inquiet, redoutant de voir lui échapper cette âme,
-accessible à la vengeance, rebelle à la trahison.
-Ce que je vous dis de nos sociétés secrètes, qui
-ont déjà à plusieurs reprises montré leur force et
-leur audace aux sbires de Napoléon, c'est pour
+inquiet, redoutant de voir lui échapper cette âme,
+accessible à la vengeance, rebelle à la trahison.
+Ce que je vous dis de nos sociétés secrètes, qui
+ont déjà à plusieurs reprises montré leur force et
+leur audace aux sbires de Napoléon, c'est pour
vous indiquer des compagnons, des amis, qui
au besoin sauraient vous offrir un asile, vous
guider, et qui vous permettront d'accomplir,
@@ -6211,1032 +6172,1032 @@ de plus.</p>
<p>&mdash;J'accepte cet appui, s'il en est ainsi.</p>
-<p>&mdash;Vous garderez toute liberté avec les Philadelphes;
+<p>&mdash;Vous garderez toute liberté avec les Philadelphes;
c'est le nom qu'ont pris les ennemis de
-Napoléon. Je vous l'ai dit: toutes les opinions
+Napoléon. Je vous l'ai dit: toutes les opinions
sont admises chez eux. Entre eux un lien commun,
-la haine de Napoléon, et un but unique vers
+la haine de Napoléon, et un but unique vers
lequel tous tendent: la disparition du tyran!...</p>
-<p>&mdash;Où pourrai-je me rencontrer avec ces Philadelphes?</p>
+<p>&mdash;Où pourrai-je me rencontrer avec ces Philadelphes?</p>
<p>&mdash;Actuellement la mort, la prison, la proscription
ont fait de graves ravages dans leurs rangs.
-L'un de leurs chefs principaux était le colonel
+L'un de leurs chefs principaux était le colonel
Oudet...</p>
<div class="pagenum" id="Page_183">183</div>
-<p>&mdash;Je l'ai connu. C'était un beau, alerte et brillant
-cavalier. On le disait tout occupé des
+<p>&mdash;Je l'ai connu. C'était un beau, alerte et brillant
+cavalier. On le disait tout occupé des
femmes...</p>
-<p>&mdash;C'était une façon à lui de déguiser la gravité
-de ses projets. Il a été tué à Wagram dans une
-embuscade, dit-on. Depuis, c'est le général Malet
+<p>&mdash;C'était une façon à lui de déguiser la gravité
+de ses projets. Il a été tué à Wagram dans une
+embuscade, dit-on. Depuis, c'est le général Malet
qui est le chef des Philadelphes, le centre de tout
-ce qui est attiré dans la lutte contre Napoléon, le
+ce qui est attiré dans la lutte contre Napoléon, le
foyer de toute haine et de toute vengeance rayonnant
-vers le trône des Tuileries...</p>
+vers le trône des Tuileries...</p>
-<p>&mdash;J'irai trouver le général Malet, dit résolument
-Henriot. Où puis-je le voir?</p>
+<p>&mdash;J'irai trouver le général Malet, dit résolument
+Henriot. Où puis-je le voir?</p>
-<p>&mdash;Vous vous rendrez à la maison de santé du
+<p>&mdash;Vous vous rendrez à la maison de santé du
docteur Dubuisson...</p>
<p>&mdash;A quel endroit?</p>
<p>&mdash;En haut du faubourg Saint-Antoine, tout
-proche la barrière du Trône...</p>
+proche la barrière du Trône...</p>
-<p>&mdash;Bien. Mais comment y pénétrer?</p>
+<p>&mdash;Bien. Mais comment y pénétrer?</p>
-<p>&mdash;Le docteur Dubuisson n'est pas un geôlier.
-Le général prisonnier est l'objet de certaines faveurs.
+<p>&mdash;Le docteur Dubuisson n'est pas un geôlier.
+Le général prisonnier est l'objet de certaines faveurs.
Il peut recevoir des visites. Seulement
-Rovigo veille aux portes. Vous ferez attention à
+Rovigo veille aux portes. Vous ferez attention à
ne pas attirer la surveillance des agents qui observent
-et dépistent ceux qui se rendent chez le
-général.</p>
+et dépistent ceux qui se rendent chez le
+général.</p>
<p>&mdash;Comment Malet me recevra-t-il? Il est prisonnier,
-il a déjà conspiré, et déjà il fut victime
+il a déjà conspiré, et déjà il fut victime
de la trahison. Qui lui donnera confiance en
moi?...</p>
<div class="pagenum" id="Page_184">184</div>
-<p>&mdash;Vous vous présenterez en disant: «Je viens
-de Rome et je veux aller à Sparte...»</p>
+<p>&mdash;Vous vous présenterez en disant: «Je viens
+de Rome et je veux aller à Sparte...»</p>
<p>&mdash;C'est le mot d'ordre?</p>
<p>&mdash;Oui. Ne l'oubliez pas.</p>
-<p>&mdash;Ce mot d'ordre, n'est-ce pas le point de départ
+<p>&mdash;Ce mot d'ordre, n'est-ce pas le point de départ
de ma vengeance?... Je n'aurai garde de
-l'oublier... Mais, vous-même, comte de Maubreuil,
+l'oublier... Mais, vous-même, comte de Maubreuil,
ne faites-vous point partie des Philadelphes?</p>
<p>&mdash;Je suis de c&oelig;ur avec eux. Les conspirateurs,
-je vous le dirai franchement, m'ont toujours découragé
+je vous le dirai franchement, m'ont toujours découragé
des conspirations. On parle beaucoup, et
l'on agit peu dans ces conciliabules. Et le bavardage
-ne cesse que lorsqu'une oreille indiscrète en
-ayant recueilli les échos, la police survient et envoie
+ne cesse que lorsqu'une oreille indiscrète en
+ayant recueilli les échos, la police survient et envoie
tout le monde en prison... Les Philadelphes
avaient du bon, je ne dis pas... Mais leur chef, le
-général Malet, ruminait des conceptions vraiment
-trop extraordinaires... il attendait d'un événement
-guerrier le signal du soulèvement qu'il
+général Malet, ruminait des conceptions vraiment
+trop extraordinaires... il attendait d'un événement
+guerrier le signal du soulèvement qu'il
projetait... il comptait sur un boulet autrichien
ou russe pour en finir avec l'Empereur... Il y a
-mieux et plus sûr!... pour abattre le tyran, un
+mieux et plus sûr!... pour abattre le tyran, un
homme vaut mieux qu'un canon... Tant qu'il n'y
-avait du côté de Malet que l'espoir en l'artillerie,
-j'augurais mal de sa réussite; à présent je suis plus
-confiant, je suis presque certain de son succès...</p>
+avait du côté de Malet que l'espoir en l'artillerie,
+j'augurais mal de sa réussite; à présent je suis plus
+confiant, je suis presque certain de son succès...</p>
<p>&mdash;Pourquoi cela, comte?</p>
-<p>&mdash;Parce que, plus heureux que Diogène, et <span class="pagenum" id="Page_185">185</span>
-cela sans lanterne, il a, un peu grâce à moi,
-trouvé un homme...</p>
+<p>&mdash;Parce que, plus heureux que Diogène, et <span class="pagenum" id="Page_185">185</span>
+cela sans lanterne, il a, un peu grâce à moi,
+trouvé un homme...</p>
<p>&mdash;Qui donc?</p>
<p>&mdash;Vous!...</p>
<p>Henriot prit la main de Maubreuil et la serra
-énergiquement.</p>
+énergiquement.</p>
<p>&mdash;Je serai l'homme sur lequel vous comptez!
Les Philadelphes trouveront en moi l'arme qu'il
-faut... j'en fais le serment!... A présent je veux
+faut... j'en fais le serment!... A présent je veux
vivre; oui, vivre pour me venger!... Comte, que
faut-il faire cette nuit... demain? quand dois-je
agir? je me laisse guider par vous, comme un
enfant...</p>
-<p>&mdash;Eh bien! venez!... La nuit s'éclaircit et
-l'aube bientôt va rendre les routes dangereuses
-pour ceux qui conspirent... Suivez-moi jusqu'à la
-ville voisine; là vous trouverez des vêtements
-civils, là nous nous séparerons...</p>
+<p>&mdash;Eh bien! venez!... La nuit s'éclaircit et
+l'aube bientôt va rendre les routes dangereuses
+pour ceux qui conspirent... Suivez-moi jusqu'à la
+ville voisine; là vous trouverez des vêtements
+civils, là nous nous séparerons...</p>
-<p>&mdash;En vous quittant, j'irai à la maison de santé
+<p>&mdash;En vous quittant, j'irai à la maison de santé
du docteur Dubuisson... Mais quand nous reverrons-nous?</p>
<p>&mdash;Quand il le faudra... au jour de votre vengeance!...</p>
-<p>&mdash;Ce sera bientôt... Ah! comte, je suis bien
+<p>&mdash;Ce sera bientôt... Ah! comte, je suis bien
malheureux!</p>
-<p>Et Henriot, dont les nerfs alors se détendirent,
+<p>Et Henriot, dont les nerfs alors se détendirent,
incapable de surmonter plus longtemps la crise
nerveuse qui le secouait, suivit le tentateur en
pleurant silencieusement sur la route.</p>
<div class="pagenum" id="Page_186">186</div>
-<p>Maubreuil, tout à fait satisfait, murmurait en
+<p>Maubreuil, tout à fait satisfait, murmurait en
regardant blanchir la cime des arbres au loin:</p>
-<p>&mdash;Ce rêveur de général Malet va enfin avoir ce
-qui lui manquait... un bon poignard emmanché
+<p>&mdash;Ce rêveur de général Malet va enfin avoir ce
+qui lui manquait... un bon poignard emmanché
dans une main solide!...</p>
<h2 id="Page_187"><a href="#toc">X</a><br />
<small>EN ROUTE VERS L'ABIME</small></h2>
<p>Wilna,&mdash;en russe Vilno,&mdash;l'ancienne capitale
-de la Lithuanie, où s'élevait jadis le temple du
-Jupiter tonnant de l'Olympe Scandinave, était en
-fête et le canon faisait vibrer les vitraux de la
-cathédrale de Saint-Stanislas.</p>
+de la Lithuanie, où s'élevait jadis le temple du
+Jupiter tonnant de l'Olympe Scandinave, était en
+fête et le canon faisait vibrer les vitraux de la
+cathédrale de Saint-Stanislas.</p>
-<p>Sur l'emplacement de l'autel païen où la chrétienne
+<p>Sur l'emplacement de l'autel païen où la chrétienne
basilique dressait victorieusement ses
deux tours byzantines, les hardis navigateurs
-normands venaient invoquer la divinité farouche
-qui disposait de la foudre et présidait aux combats.
-Puis ils détachaient leurs barques étroites
-et s'enfonçaient dans les brumes et dans l'inconnu,
-les proues en col de cygne tournées vers
-ces villes opulentes de l'Occident, vers ces monastères
-emplis d'orfèvrerie et ces villages entourés
+normands venaient invoquer la divinité farouche
+qui disposait de la foudre et présidait aux combats.
+Puis ils détachaient leurs barques étroites
+et s'enfonçaient dans les brumes et dans l'inconnu,
+les proues en col de cygne tournées vers
+ces villes opulentes de l'Occident, vers ces monastères
+emplis d'orfèvrerie et ces villages entourés
de champs fertiles, qu'on devait rencontrer et
-piller, des embouchures de la rivière de Seine au <span class="pagenum" id="Page_188">188</span>
-pont de bois de Paris, fabuleuse cité, proie tentante
+piller, des embouchures de la rivière de Seine au <span class="pagenum" id="Page_188">188</span>
+pont de bois de Paris, fabuleuse cité, proie tentante
des aventuriers du Nord.</p>
-<p>De Wilna, cité sainte, comme des vagues, l'une
-poussant l'autre, peuplades, tribus, nations, emportées
-par un courant mystérieux et puissant,
-s'étaient répandues sur l'ouest. Jusqu'au ras des
-murs de Paris que défendirent héroïquement
-Eudes, comte, et Gozlin, évêque, aidés des bourgeois
+<p>De Wilna, cité sainte, comme des vagues, l'une
+poussant l'autre, peuplades, tribus, nations, emportées
+par un courant mystérieux et puissant,
+s'étaient répandues sur l'ouest. Jusqu'au ras des
+murs de Paris que défendirent héroïquement
+Eudes, comte, et Gozlin, évêque, aidés des bourgeois
et du menu peuple, leurs flots barbares
-étaient venus battre. Puis ces marées humaines,
-laissant derrière elles quelques alluvions, comme
+étaient venus battre. Puis ces marées humaines,
+laissant derrière elles quelques alluvions, comme
en terre neustrienne, dans un reflux non moins
-étrange et irrésistible, s'étaient trouvées reportées
-au marécage originel, aux fiords, aux côtes basses
-et aux archipels embrumés des mers septentrionales
-et des plages boréales.</p>
-
-<p>Il semblait qu'un travail secret agitât perpétuellement
-ces lointains océans humains, et qu'un
-mouvement de va-et-vient fatal dût les ramener
-une fois encore vers ces terres occidentales où
-jadis les fils d'Odin, vêtus de peaux de bêtes,
-avaient enfoncé l'avant de leurs barques et planté
+étrange et irrésistible, s'étaient trouvées reportées
+au marécage originel, aux fiords, aux côtes basses
+et aux archipels embrumés des mers septentrionales
+et des plages boréales.</p>
+
+<p>Il semblait qu'un travail secret agitât perpétuellement
+ces lointains océans humains, et qu'un
+mouvement de va-et-vient fatal dût les ramener
+une fois encore vers ces terres occidentales où
+jadis les fils d'Odin, vêtus de peaux de bêtes,
+avaient enfoncé l'avant de leurs barques et planté
le fer de leurs lances.</p>
<p>De Wilna, de nouvelles hordes n'allaient pas
-tarder à dévaler sur l'Europe centrale et rouler
+tarder à dévaler sur l'Europe centrale et rouler
leurs masses torrentueuses jusqu'au pied des
tours de Notre-Dame de Paris.</p>
<p>Le fracas de l'artillerie que les cloches de Saint-Stanislas
accompagnaient de leurs cadences argentines, <span class="pagenum" id="Page_189">189</span>
les roulements sourds des tambours, le
-déchirement aigu des trompettes et le cliquetis
+déchirement aigu des trompettes et le cliquetis
sonore des sabres, des fusils, des lances, des arcs,
-des carquois entre-choqués dans la marche pesante
-d'un corps de troupe défilant, donnaient à la petite
-ville bourgeoise et savante, riche de bibliothèques,
-de musées et de gymnases, un aspect martial et
+des carquois entre-choqués dans la marche pesante
+d'un corps de troupe défilant, donnaient à la petite
+ville bourgeoise et savante, riche de bibliothèques,
+de musées et de gymnases, un aspect martial et
joyeux.</p>
-<p>Sur le château flottait l'étendard des czars.</p>
+<p>Sur le château flottait l'étendard des czars.</p>
-<p>La foule, de la route de Saint-Pétersbourg à la
-cathédrale, dès les premières heures, s'était portée;
-groupée, campée, entassée, juchée sur des
-escabeaux, perchée aux échelles, agglutinée aux
-fenêtres, accrochée même aux poteaux des lanternes
+<p>La foule, de la route de Saint-Pétersbourg à la
+cathédrale, dès les premières heures, s'était portée;
+groupée, campée, entassée, juchée sur des
+escabeaux, perchée aux échelles, agglutinée aux
+fenêtres, accrochée même aux poteaux des lanternes
et suspendue en grappes aux grilles du
-château, la paisible population cherchait par tous
-les moyens possibles à voir de son mieux et au
-plus près S. M. Alexandre I<sup>er</sup>, empereur de toutes
-les Russies, faisant son entrée solennelle dans sa
+château, la paisible population cherchait par tous
+les moyens possibles à voir de son mieux et au
+plus près S. M. Alexandre I<sup>er</sup>, empereur de toutes
+les Russies, faisant son entrée solennelle dans sa
belle ville de Wilna.</p>
-<p id="cor_8">Un peu avant midi, le czar parut. Il était entouré
-d'un brillant état-major. On se montrait dans son
-cortège le ministre de l'Intérieur, prince Kotchoubey;
+<p id="cor_8">Un peu avant midi, le czar parut. Il était entouré
+d'un brillant état-major. On se montrait dans son
+cortège le ministre de l'Intérieur, prince Kotchoubey;
le ministre de la police, le plus important
-des fonctionnaires, Ballachoff; le grand maître
-du palais, comte Tolstoï; M. de Menchode, envoyé
-extraordinaire auprès de l'empereur des Français,
+des fonctionnaires, Ballachoff; le grand maître
+du palais, comte Tolstoï; M. de Menchode, envoyé
+extraordinaire auprès de l'empereur des Français,
revenu de sa mission. Rapportait-il la paix ou la
-guerre? on l'ignorait encore. Derrière ces personnages <span class="pagenum" id="Page_190">190</span>
-venait le général allemand <ins title="original: Pfulh">Pfuhl</ins>, tacticien
-émérite, précédant un groupe de généraux, diversement
-célèbres, et à qui la population fit des ovations
-différentes. Là chevauchaient Barclay de
-Tolly, ancien pasteur de Livonie devenu général,
-stratégiste consommé, mais vieilli et peu aimé;
-Beningsen, le général qui avait été vaincu dans
-la précédente guerre de Pologne; le prince Bagration,
-commandant l'armée du Dniéper; et enfin
-le vieux Koutousoff, que Napoléon avait battu à
-Austerlitz et qui s'était justifié de sa défaite en
-prouvant qu'on n'avait pas écouté son avis qui
-consistait à ne pas livrer bataille tant que l'archiduc
-Charles ne serait pas arrivé.</p>
+guerre? on l'ignorait encore. Derrière ces personnages <span class="pagenum" id="Page_190">190</span>
+venait le général allemand <ins title="original: Pfulh">Pfuhl</ins>, tacticien
+émérite, précédant un groupe de généraux, diversement
+célèbres, et à qui la population fit des ovations
+différentes. Là chevauchaient Barclay de
+Tolly, ancien pasteur de Livonie devenu général,
+stratégiste consommé, mais vieilli et peu aimé;
+Beningsen, le général qui avait été vaincu dans
+la précédente guerre de Pologne; le prince Bagration,
+commandant l'armée du Dniéper; et enfin
+le vieux Koutousoff, que Napoléon avait battu à
+Austerlitz et qui s'était justifié de sa défaite en
+prouvant qu'on n'avait pas écouté son avis qui
+consistait à ne pas livrer bataille tant que l'archiduc
+Charles ne serait pas arrivé.</p>
<p>La foule, en apercevant Koutousoff, redoubla
-d'acclamations. Ce général était considéré comme
-l'élève et le successeur du célèbre Souwaroff. On
-lui attribuait des secrets stratégiques merveilleux.
-Il profitait de l'énorme impopularité de l'Allemand
+d'acclamations. Ce général était considéré comme
+l'élève et le successeur du célèbre Souwaroff. On
+lui attribuait des secrets stratégiques merveilleux.
+Il profitait de l'énorme impopularité de l'Allemand
Barclay de Tolly.</p>
-<p>Un peu à l'écart du groupe des généraux, s'entretenant,
-le sourire aux lèvres, de choses frivoles
-ou insignifiantes, échangeant des remarques sur
-la population lithuanienne rangée en files profondes
-tout le long du parcours du cortège impérial,
-parlant peut-être des dernières modes de
+<p>Un peu à l'écart du groupe des généraux, s'entretenant,
+le sourire aux lèvres, de choses frivoles
+ou insignifiantes, échangeant des remarques sur
+la population lithuanienne rangée en files profondes
+tout le long du parcours du cortège impérial,
+parlant peut-être des dernières modes de
Paris ou d'<i>Atala</i>, le touchant roman de M. de
-Chateaubriand, trois personnages, élégants, d'aspect
-plus policé que la plupart des fonctionnaires <span class="pagenum" id="Page_191">191</span>
+Chateaubriand, trois personnages, élégants, d'aspect
+plus policé que la plupart des fonctionnaires <span class="pagenum" id="Page_191">191</span>
et des militaires composant cette escorte demi-barbare,
-fermaient la marche et précédaient les
+fermaient la marche et précédaient les
troupes.</p>
-<p>Ces trois cavaliers étaient le comte d'Armsfeld,
-envoyé de Suède, le confident du traître Bernadotte;
+<p>Ces trois cavaliers étaient le comte d'Armsfeld,
+envoyé de Suède, le confident du traître Bernadotte;
le prince Rostopchine, gouverneur de Moscou,
-et le comte de Neipperg, envoyé secret d'Autriche.</p>
-
-<p>Ces trois hommes, également funestes pour la
-France, distingués et souriants, devisant sur des
-sujets mondains en caracolant derrière les généraux
-d'Alexandre, devaient être les fossoyeurs de
-la Grande Armée. Dans la cité d'Odin, l'antique
-ville des corbeaux, ils étaient les sinistres oiseaux
-noirs qui allaient arracher les premières plumes
-à l'aigle blessé.</p>
-
-<p>Après le service religieux à la cathédrale, l'empereur
-Alexandre se rendit au château et reçut
-les députations des notables et des propriétaires
+et le comte de Neipperg, envoyé secret d'Autriche.</p>
+
+<p>Ces trois hommes, également funestes pour la
+France, distingués et souriants, devisant sur des
+sujets mondains en caracolant derrière les généraux
+d'Alexandre, devaient être les fossoyeurs de
+la Grande Armée. Dans la cité d'Odin, l'antique
+ville des corbeaux, ils étaient les sinistres oiseaux
+noirs qui allaient arracher les premières plumes
+à l'aigle blessé.</p>
+
+<p>Après le service religieux à la cathédrale, l'empereur
+Alexandre se rendit au château et reçut
+les députations des notables et des propriétaires
de Wilna.</p>
-<p>Au cours de la réception, un courrier extraordinaire
-fut annoncé.</p>
+<p>Au cours de la réception, un courrier extraordinaire
+fut annoncé.</p>
-<p>Alexandre, surpris de l'arrivée de ce messager,
-suspendit la réception et donna l'ordre qu'on l'introduisît
+<p>Alexandre, surpris de l'arrivée de ce messager,
+suspendit la réception et donna l'ordre qu'on l'introduisît
sur-le-champ.</p>
-<p>Il se nommait Dividoff et était l'un des principaux
-secrétaires de l'ambassade de Russie à Paris.
+<p>Il se nommait Dividoff et était l'un des principaux
+secrétaires de l'ambassade de Russie à Paris.
L'ambassadeur l'envoyait pour informer le czar
-d'un incident fâcheux survenu à Paris.</p>
+d'un incident fâcheux survenu à Paris.</p>
<div class="pagenum" id="Page_192">192</div>
-<p>M. de Czernicheff, chargé d'une mission en
-France et que Napoléon traitait avec amitié,
-avait profité de ses relations dans le haut personnel
-administratif français, et de la complaisance
+<p>M. de Czernicheff, chargé d'une mission en
+France et que Napoléon traitait avec amitié,
+avait profité de ses relations dans le haut personnel
+administratif français, et de la complaisance
nuisible et coupable avec laquelle on le laissait
-pénétrer dans les bureaux, pour corrompre un
-employé du ministère de la Guerre et lui faire
-livrer, moyennant espèces, des pièces fort importantes,
+pénétrer dans les bureaux, pour corrompre un
+employé du ministère de la Guerre et lui faire
+livrer, moyennant espèces, des pièces fort importantes,
concernant la situation des places, les approvisionnements
-et l'organisation de l'armée ainsi
-que les places d'attaque, en prévision d'une guerre
+et l'organisation de l'armée ainsi
+que les places d'attaque, en prévision d'une guerre
avec la Russie. Malheureusement, M. de Czernicheff
-avait laissé tomber aux mains de la police
-une lettre contenant le nom du traître et des révélations
-précises sur ses coupables agissements.
+avait laissé tomber aux mains de la police
+une lettre contenant le nom du traître et des révélations
+précises sur ses coupables agissements.
Un des domestiques de l'ambassade russe, qui
-avait servi d'intermédiaire, était en prison, et le
+avait servi d'intermédiaire, était en prison, et le
prince Kourakin, l'ambassadeur, avait vainement
-réclamé son serviteur en invoquant les privilèges
+réclamé son serviteur en invoquant les privilèges
diplomatiques.</p>
-<p>M. Dividoff était donc envoyé spécialement pour
-expliquer à l'empereur Alexandre cette situation.
-Napoléon était furieux et ne doutait pas que la
-Russie, tout en multipliant les envoyés et les
-assurances de paix, ne se préparât secrètement à
-la guerre et ne cherchât à en rejeter sur lui la
-responsabilité aux yeux de l'Europe et devant
-l'histoire. Cette découverte lui avait fait brusquer
+<p>M. Dividoff était donc envoyé spécialement pour
+expliquer à l'empereur Alexandre cette situation.
+Napoléon était furieux et ne doutait pas que la
+Russie, tout en multipliant les envoyés et les
+assurances de paix, ne se préparât secrètement à
+la guerre et ne cherchât à en rejeter sur lui la
+responsabilité aux yeux de l'Europe et devant
+l'histoire. Cette découverte lui avait fait brusquer
la mise en mouvement de ses troupes.</p>
<div class="pagenum" id="Page_193">193</div>
<p>Et M. Dividoff ajouta:</p>
-<p>&mdash;Sire, le maréchal Davout, qui commande
-le 1<sup>er</sup> corps, est déjà en route!</p>
+<p>&mdash;Sire, le maréchal Davout, qui commande
+le 1<sup>er</sup> corps, est déjà en route!</p>
<p>&mdash;Vous l'avez vu? demanda vivement
Alexandre.</p>
-<p>&mdash;De mes yeux vu, au delà de la Vistule, frontière
-de Prusse, à Elbing...</p>
+<p>&mdash;De mes yeux vu, au delà de la Vistule, frontière
+de Prusse, à Elbing...</p>
<p>&mdash;Combien d'hommes?...</p>
-<p>&mdash;Le maréchal Davout, Sire, avait sous ses
-ordres, quand je l'ai croisé, me rendant à Pétersbourg
+<p>&mdash;Le maréchal Davout, Sire, avait sous ses
+ordres, quand je l'ai croisé, me rendant à Pétersbourg
aussi vite que les chevaux et les chemins
me le permettaient, quatre corps de troupes: les
divisions Morand, Friant, Gudin, Desaix et Compans...
en tout 63,000 hommes!</p>
<p>&mdash;Et des hommes comme ceux qui composent
-les divisions Morand et Friant, commandés par le
-prince d'Eckmühl! dit Alexandre devenu pensif.</p>
+les divisions Morand et Friant, commandés par le
+prince d'Eckmühl! dit Alexandre devenu pensif.</p>
-<p>Il ajouta aussitôt, un éclair de fierté aux yeux:</p>
+<p>Il ajouta aussitôt, un éclair de fierté aux yeux:</p>
-<p>&mdash;C'est donc la guerre!... Le prince d'Eckmühl,
-après avoir amené ses troupes de l'Oder à la Vistule,
-marche vers le Niémen... la frontière russe
-ne va pas tarder à être violée... Oui, c'est bien
-la guerre!... je m'y attendais... je m'y suis préparé
-et la Russie me trouvera prêt à supporter,
+<p>&mdash;C'est donc la guerre!... Le prince d'Eckmühl,
+après avoir amené ses troupes de l'Oder à la Vistule,
+marche vers le Niémen... la frontière russe
+ne va pas tarder à être violée... Oui, c'est bien
+la guerre!... je m'y attendais... je m'y suis préparé
+et la Russie me trouvera prêt à supporter,
avec l'appui de Dieu, le choc terrible que vous
m'annoncez... Merci, monsieur, de votre renseignement,
-il est précieux; quant à la saisie des
+il est précieux; quant à la saisie des
papiers importants que le colonel Czernicheff <span class="pagenum" id="Page_194">194</span>
-s'était habilement procurés à Paris, rassurez-vous;
-cette saisie a été heureusement tardive...
+s'était habilement procurés à Paris, rassurez-vous;
+cette saisie a été heureusement tardive...
Ces documents inestimables, je les ai... ils me
-serviront à contrôler les notes confidentielles que
-vous nous apportez de la part de notre fidèle
+serviront à contrôler les notes confidentielles que
+vous nous apportez de la part de notre fidèle
ambassadeur, le prince Kourakin.</p>
-<p>Ayant félicité ainsi M. Dividoff, l'empereur
-Alexandre fit aussitôt mander près de lui les généraux
-qui composaient son état-major et les
-ministres qui l'avaient accompagné à Wilna.</p>
+<p>Ayant félicité ainsi M. Dividoff, l'empereur
+Alexandre fit aussitôt mander près de lui les généraux
+qui composaient son état-major et les
+ministres qui l'avaient accompagné à Wilna.</p>
<p>Un peu surpris de cette brusque convocation
-qui interrompait les réceptions et les fêtes, les
-généraux et les ministres prirent place à ce conseil
-de guerre improvisé en se lançant les uns
-aux autres des regards soupçonneux. En Russie,
-où le caprice du souverain est tout, les plus
-hauts fonctionnaires ne sont jamais à l'abri d'une
-disgrâce, bientôt suivie d'un ordre d'exil, et la
-rivalité était grande entre les généraux. Chacun
-accusait secrètement son collègue de l'avoir
-dénigré auprès du maître et de préparer son renvoi.</p>
+qui interrompait les réceptions et les fêtes, les
+généraux et les ministres prirent place à ce conseil
+de guerre improvisé en se lançant les uns
+aux autres des regards soupçonneux. En Russie,
+où le caprice du souverain est tout, les plus
+hauts fonctionnaires ne sont jamais à l'abri d'une
+disgrâce, bientôt suivie d'un ordre d'exil, et la
+rivalité était grande entre les généraux. Chacun
+accusait secrètement son collègue de l'avoir
+dénigré auprès du maître et de préparer son renvoi.</p>
<p>Alexandre fit part des nouvelles que M. Dividoff
-apportait. Le corps de Davout était en marche,
-et s'avançait à travers la Prusse orientale vers la
-Russie. Dans quelques semaines, peut-être avant,
-le Niémen serait franchi et le sol russe verrait
-pour la première fois les terribles soldats de Napoléon
-fouler ses étendues vierges d'invasions. <span class="pagenum" id="Page_195">195</span>
-On pouvait considérer la guerre comme déclarée.
-Il n'y avait plus d'illusions pacifiques à entretenir.
-Chacun devait se préparer à une lutte opiniâtre,
-et la paix ne s'établirait que sur un champ
-de bataille désastreux, où la Russie serait irrévocablement
-écrasée, ou bien à Paris!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui! à Paris! crièrent les généraux
-enthousiasmés, portant la main à leurs épées,
-prêts à s'engager par un serment solennel.</p>
-
-<p>Alexandre I<sup>er</sup> était un jeune empereur, mais il
-avait des desseins mûris et possédait un sang-froid
+apportait. Le corps de Davout était en marche,
+et s'avançait à travers la Prusse orientale vers la
+Russie. Dans quelques semaines, peut-être avant,
+le Niémen serait franchi et le sol russe verrait
+pour la première fois les terribles soldats de Napoléon
+fouler ses étendues vierges d'invasions. <span class="pagenum" id="Page_195">195</span>
+On pouvait considérer la guerre comme déclarée.
+Il n'y avait plus d'illusions pacifiques à entretenir.
+Chacun devait se préparer à une lutte opiniâtre,
+et la paix ne s'établirait que sur un champ
+de bataille désastreux, où la Russie serait irrévocablement
+écrasée, ou bien à Paris!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! à Paris! crièrent les généraux
+enthousiasmés, portant la main à leurs épées,
+prêts à s'engager par un serment solennel.</p>
+
+<p>Alexandre I<sup>er</sup> était un jeune empereur, mais il
+avait des desseins mûris et possédait un sang-froid
politique de vieux diplomate. Il laissa tomber
-l'élan tapageur de ses généraux, et se plongea
-dans une profonde méditation.</p>
+l'élan tapageur de ses généraux, et se plongea
+dans une profonde méditation.</p>
<p>La nouvelle de la marche en avant du corps de
-Davout ne le surprenait guère. Il prévoyait depuis
+Davout ne le surprenait guère. Il prévoyait depuis
longtemps cette guerre, et l'on peut affirmer
-qu'il l'avait cherchée, provoquée, pour ainsi dire
-rendue forcée, nécessaire et presque inévitable,
-assurément. N'avait-il pas notamment réclamé
-l'évacuation de la Prusse par les troupes de Napoléon?
-Qu'aurait-il exigé de plus de la France
-vaincue? Bien que Napoléon ait gardé aux yeux
-de la postérité la responsabilité d'une provocation
-téméraire adressée à ce colosse du Nord, et
+qu'il l'avait cherchée, provoquée, pour ainsi dire
+rendue forcée, nécessaire et presque inévitable,
+assurément. N'avait-il pas notamment réclamé
+l'évacuation de la Prusse par les troupes de Napoléon?
+Qu'aurait-il exigé de plus de la France
+vaincue? Bien que Napoléon ait gardé aux yeux
+de la postérité la responsabilité d'une provocation
+téméraire adressée à ce colosse du Nord, et
tout en reconnaissant que, confiant dans sa force,
-grisé par le vin de la gloire bu à toutes les coupes
-de l'Europe, entraîné par la fureur conquérante
-et acquisitoire, semblable à la folie du joueur <span class="pagenum" id="Page_196">196</span>
-emballé, qui risque ses gains et son avoir sur une
-dernière carte, il n'ait pas très énergiquement
-tenté de conserver la paix, il est certain que depuis
-longtemps Alexandre s'attendait à ce formidable
-duel et qu'il s'était exercé, préparé, armé
-en vue du combat qu'il prévoyait et qu'il ne fit
-rien pour l'empêcher.</p>
-
-<p>A Tilsitt, à Erfurt, dans ces grandes parades
-pompeuses et étourdissantes, il avait sans doute
-témoigné envers Napoléon d'une admiration profonde.
-Il était sincère alors, le jeune empereur,
-et son exaltation élogieuse n'avait pas le caractère
+grisé par le vin de la gloire bu à toutes les coupes
+de l'Europe, entraîné par la fureur conquérante
+et acquisitoire, semblable à la folie du joueur <span class="pagenum" id="Page_196">196</span>
+emballé, qui risque ses gains et son avoir sur une
+dernière carte, il n'ait pas très énergiquement
+tenté de conserver la paix, il est certain que depuis
+longtemps Alexandre s'attendait à ce formidable
+duel et qu'il s'était exercé, préparé, armé
+en vue du combat qu'il prévoyait et qu'il ne fit
+rien pour l'empêcher.</p>
+
+<p>A Tilsitt, à Erfurt, dans ces grandes parades
+pompeuses et étourdissantes, il avait sans doute
+témoigné envers Napoléon d'une admiration profonde.
+Il était sincère alors, le jeune empereur,
+et son exaltation élogieuse n'avait pas le caractère
d'une menteuse flatterie. Son enthousiasme,
-manifesté publiquement et à plusieurs reprises,
-pour son glorieux hôte du radeau du Niémen et
-du palais de Berlin, n'eut jamais le caractère
-d'une trompeuse comédie. Mais tout en admirant
-réellement le grand soldat victorieux, tout en se
-montrant fier et même heureux de son intimité
-avec lui, ravi et grandi, se trouvant traité par
-le puissant César de France comme un égal,
-comme un associé au partage du monde, Napoléon
+manifesté publiquement et à plusieurs reprises,
+pour son glorieux hôte du radeau du Niémen et
+du palais de Berlin, n'eut jamais le caractère
+d'une trompeuse comédie. Mais tout en admirant
+réellement le grand soldat victorieux, tout en se
+montrant fier et même heureux de son intimité
+avec lui, ravi et grandi, se trouvant traité par
+le puissant César de France comme un égal,
+comme un associé au partage du monde, Napoléon
ayant l'Occident et Alexandre l'Orient, son
-âme slave s'ouvrait à la fois à l'admiration et à
-l'envie: plus il trouvait grand Napoléon, plus il
-souhaitait le rabaisser et l'abattre. En même
-temps que son orgueil était satisfait de cette égalité
+âme slave s'ouvrait à la fois à l'admiration et à
+l'envie: plus il trouvait grand Napoléon, plus il
+souhaitait le rabaisser et l'abattre. En même
+temps que son orgueil était satisfait de cette égalité
souveraine, un autre sentiment envahissait
-l'âme du jeune czar. Il se disait que Napoléon <span class="pagenum" id="Page_197">197</span>
-renversé, battu, proscrit, tué, sa puissance serait
-détruite, son prestige de gloire évanoui
-pour longtemps, pour toujours peut-être en
+l'âme du jeune czar. Il se disait que Napoléon <span class="pagenum" id="Page_197">197</span>
+renversé, battu, proscrit, tué, sa puissance serait
+détruite, son prestige de gloire évanoui
+pour longtemps, pour toujours peut-être en
France, et qu'avec la chute de l'Empereur
s'accomplirait aussi l'effondrement de cette nation
-vaillante et dangereuse, qui représentait la
-Révolution, se révélait impie ou peu croyante
+vaillante et dangereuse, qui représentait la
+Révolution, se révélait impie ou peu croyante
dans tous ses actes, et qui n'avait pas craint,
-après avoir proscrit les prêtres de sa religion et
-renversé les autels, de couper la tête à un roi, à
-Louis XVI, son maître légitime.</p>
+après avoir proscrit les prêtres de sa religion et
+renversé les autels, de couper la tête à un roi, à
+Louis XVI, son maître légitime.</p>
<p>Et Alexandre se disait aussi qu'il lui appartenait
-d'être le justicier de son époque. Il châtierait
-les Français de leur révolte contre leur souverain,
+d'être le justicier de son époque. Il châtierait
+les Français de leur révolte contre leur souverain,
il effacerait dans le sang des batailles la
-souillure révolutionnaire, et à Napoléon qui
-n'était qu'un Robespierre plus puissant, plus terrible
+souillure révolutionnaire, et à Napoléon qui
+n'était qu'un Robespierre plus puissant, plus terrible
que l'homme de la guillotine, vrai boucher
-de l'Europe, régicide à sa façon, frappant les
-souverains à coups de canon et promenant des
-rives du Tage au bord du Niémen son drapeau
-tricolore qui était celui des jacobins, il ôterait, si
-Dieu prêtait force à ses armes, ce pouvoir immense,
-véritable outrage aux monarques tenant
-leur couronne de Dieu, menace perpétuelle pour
-tous les trônes.</p>
-
-<p>En même temps qu'il rêvait de devenir l'arbitre
+de l'Europe, régicide à sa façon, frappant les
+souverains à coups de canon et promenant des
+rives du Tage au bord du Niémen son drapeau
+tricolore qui était celui des jacobins, il ôterait, si
+Dieu prêtait force à ses armes, ce pouvoir immense,
+véritable outrage aux monarques tenant
+leur couronne de Dieu, menace perpétuelle pour
+tous les trônes.</p>
+
+<p>En même temps qu'il rêvait de devenir l'arbitre
du monde, le roi des rois d'Europe,&mdash;car quel
-potentat pourrait rivaliser avec lui s'il venait à <span class="pagenum" id="Page_198">198</span>
-bout de Napoléon?&mdash;un certain ressentiment
-familial lui tenait au c&oelig;ur: Napoléon, résolu à
-divorcer afin d'épouser une princesse susceptible
-de lui donner un héritier, avait laissé presque officiellement
+potentat pourrait rivaliser avec lui s'il venait à <span class="pagenum" id="Page_198">198</span>
+bout de Napoléon?&mdash;un certain ressentiment
+familial lui tenait au c&oelig;ur: Napoléon, résolu à
+divorcer afin d'épouser une princesse susceptible
+de lui donner un héritier, avait laissé presque officiellement
pressentir qu'une alliance avec la
-Russie lui serait précieuse. La grande-duchesse
-Anne, s&oelig;ur d'Alexandre, avait même été avertie
-des démarches de Napoléon. Le mariage russe
-était déjà annoncé, quand brusquement, en prenant
-le prétexte d'une question de rites, et
+Russie lui serait précieuse. La grande-duchesse
+Anne, s&oelig;ur d'Alexandre, avait même été avertie
+des démarches de Napoléon. Le mariage russe
+était déjà annoncé, quand brusquement, en prenant
+le prétexte d'une question de rites, et
paraissant s'effrayer de l'introduction au Palais
des Tuileries d'un pope et d'une liturgie grecque,
-Napoléon avait rompu les pourparlers, en hâte
-décidé et conclu son mariage avec l'archiduchesse
+Napoléon avait rompu les pourparlers, en hâte
+décidé et conclu son mariage avec l'archiduchesse
d'Autriche.</p>
-<p>Tous ces éléments divers avaient modifié l'état
-d'âme d'Alexandre à l'égard de Napoléon. Il
-l'admirait toujours, il n'en était que plus ardent
-à vouloir le vaincre. Plus tard il devait le
-haïr d'une aversion profonde, et, vaincu, l'accabler.</p>
+<p>Tous ces éléments divers avaient modifié l'état
+d'âme d'Alexandre à l'égard de Napoléon. Il
+l'admirait toujours, il n'en était que plus ardent
+à vouloir le vaincre. Plus tard il devait le
+haïr d'une aversion profonde, et, vaincu, l'accabler.</p>
<p>Il calculait alors, outre les avantages de la position
et l'importance des forces dont il disposait,
-le bénéfice d'un apport moral considérable résultant
+le bénéfice d'un apport moral considérable résultant
de la lassitude visible qui s'emparait de la
-nation française, épuisée par vingt ans de combats;
-il tablait également sur l'hostilité sourde
+nation française, épuisée par vingt ans de combats;
+il tablait également sur l'hostilité sourde
mais certaine de tous les petits rois et des principicules
-que Napoléon avait absorbés dans son <span class="pagenum" id="Page_199">199</span>
-Empire, dont il avait éteint le rayonnement en
-son éclatant foyer de gloire.</p>
-
-<p>Il possédait à l'égard de ces forces morales des
-données aussi exactes, aussi précises que celles
-que M. de Czernicheff lui avait procurées sur l'état
-des armées françaises, en échange d'un peu d'or
-compté à un commis des bureaux de la Guerre.</p>
-
-<p>Ce n'était donc pas à la légère qu'il se résolvait
-à la bataille, refusant les dernières propositions
-que Napoléon lui avait fait transmettre par M. de
+que Napoléon avait absorbés dans son <span class="pagenum" id="Page_199">199</span>
+Empire, dont il avait éteint le rayonnement en
+son éclatant foyer de gloire.</p>
+
+<p>Il possédait à l'égard de ces forces morales des
+données aussi exactes, aussi précises que celles
+que M. de Czernicheff lui avait procurées sur l'état
+des armées françaises, en échange d'un peu d'or
+compté à un commis des bureaux de la Guerre.</p>
+
+<p>Ce n'était donc pas à la légère qu'il se résolvait
+à la bataille, refusant les dernières propositions
+que Napoléon lui avait fait transmettre par M. de
Narbonne et par M. de Lauriston. Mais, au moment
-d'engager un si formidable combat, l'émotion
-le prenait: l'adversaire était si fort, si glorieux,
-si habitué à vaincre, et il traînait avec lui toute
+d'engager un si formidable combat, l'émotion
+le prenait: l'adversaire était si fort, si glorieux,
+si habitué à vaincre, et il traînait avec lui toute
une nation qui ignorait la retraite! La Victoire,
-ailes déployées, ne semblait-elle pas faire partie
-de l'avant-garde française? De là, l'air soucieux
+ailes déployées, ne semblait-elle pas faire partie
+de l'avant-garde française? De là, l'air soucieux
avec lequel il accueillait l'explosion d'enthousiasme
-patriotique des généraux, et la méditation
-où il s'abîma à la suite.</p>
+patriotique des généraux, et la méditation
+où il s'abîma à la suite.</p>
<p>Quand il rompit le silence que personne n'avait
-osé interrompre, ce fut pour demander aux militaires
-rassemblés en conseil s'ils avaient un plan
-à lui soumettre, un projet à discuter, et quelle
-tactique ils conseillaient de suivre pour répondre
-à la marche sur le Niémen du corps de Davout.</p>
-
-<p>Le général Barclay de Tolly exposa, le premier,
-son plan. Il consistait à ne pas attendre Napoléon
-en personne. On n'avait affaire, quant à présent, <span class="pagenum" id="Page_200">200</span>
-qu'au prince d'Eckmühl, il fallait lui barrer la
-route et anéantir son corps, avant qu'il fût rejoint
-par ceux de Ney ou de Victor. L'immense armée
-de Napoléon était éparpillée en Espagne, en Hollande,
+osé interrompre, ce fut pour demander aux militaires
+rassemblés en conseil s'ils avaient un plan
+à lui soumettre, un projet à discuter, et quelle
+tactique ils conseillaient de suivre pour répondre
+à la marche sur le Niémen du corps de Davout.</p>
+
+<p>Le général Barclay de Tolly exposa, le premier,
+son plan. Il consistait à ne pas attendre Napoléon
+en personne. On n'avait affaire, quant à présent, <span class="pagenum" id="Page_200">200</span>
+qu'au prince d'Eckmühl, il fallait lui barrer la
+route et anéantir son corps, avant qu'il fût rejoint
+par ceux de Ney ou de Victor. L'immense armée
+de Napoléon était éparpillée en Espagne, en Hollande,
en Prusse, en Italie; il ne fallait pas lui
-donner le temps de se réunir, et la bataille devait
-être livrée, avec la concentration de tous les corps
-en route, de la Vistule à l'Oder.</p>
-
-<p>C'était la tactique ordinaire de Napoléon. Elle
-lui avait assuré la victoire à Austerlitz, comme à
-Wagram. Le secret de son génie militaire consistait
-à se porter en avant, à attaquer avec des
-forces supérieures l'ennemi divisé, à empêcher sa
-jonction et à se retourner ensuite sur le second
-tronçon, en bénéficiant de l'élan, de la confiance
+donner le temps de se réunir, et la bataille devait
+être livrée, avec la concentration de tous les corps
+en route, de la Vistule à l'Oder.</p>
+
+<p>C'était la tactique ordinaire de Napoléon. Elle
+lui avait assuré la victoire à Austerlitz, comme à
+Wagram. Le secret de son génie militaire consistait
+à se porter en avant, à attaquer avec des
+forces supérieures l'ennemi divisé, à empêcher sa
+jonction et à se retourner ensuite sur le second
+tronçon, en bénéficiant de l'élan, de la confiance
issue de la victoire, en accablant un adversaire
-affaibli et démoralisé.&mdash;Il faut battre Napoléon
-avec les armes de Napoléon, conclut Barclay de
-Tolly: c'est à force d'être vaincus par lui que
-nous aurons appris à le vaincre. Montrons-lui
+affaibli et démoralisé.&mdash;Il faut battre Napoléon
+avec les armes de Napoléon, conclut Barclay de
+Tolly: c'est à force d'être vaincus par lui que
+nous aurons appris à le vaincre. Montrons-lui
que, s'il est bon professeur, nous ne sommes pas
-mauvais écoliers!...</p>
+mauvais écoliers!...</p>
-<p id="cor_9">Le prince Bagration, l'Allemand <ins title="original: Pfulh">Pfuhl</ins>, le général
-Beningsen approuvèrent leur collègue.</p>
+<p id="cor_9">Le prince Bagration, l'Allemand <ins title="original: Pfulh">Pfuhl</ins>, le général
+Beningsen approuvèrent leur collègue.</p>
-<p>Tous conseillèrent la marche en avant: il ne
-fallait pas accorder à Napoléon le temps de s'organiser,
+<p>Tous conseillèrent la marche en avant: il ne
+fallait pas accorder à Napoléon le temps de s'organiser,
on devait surprendre Davout, le refouler,
-envahir le grand-duché de Varsovie, puis la
-Prusse, et livrer combat successivement à tous <span class="pagenum" id="Page_201">201</span>
-les corps qu'on rencontrerait. On n'aurait qu'à
-achever la victoire quand le maréchal Ney arriverait
+envahir le grand-duché de Varsovie, puis la
+Prusse, et livrer combat successivement à tous <span class="pagenum" id="Page_201">201</span>
+les corps qu'on rencontrerait. On n'aurait qu'à
+achever la victoire quand le maréchal Ney arriverait
avec ses soldats de Mayence et du Rhin; le
-prince Eugène qui amenait ses troupes de plus
-loin encore, de la Lombardie, serait obligé de se
+prince Eugène qui amenait ses troupes de plus
+loin encore, de la Lombardie, serait obligé de se
rendre sans pouvoir livrer bataille. Enfin, puisqu'on
-avait terminé la guerre avec les Turcs et
-qu'on disposait de l'armée du Danube commandée
-par l'amiral Tchikackoff et de l'armée de Volhynie
-commandée par le général Tormasoff, on prendrait
-à revers les débris des corps successivement écrasés
+avait terminé la guerre avec les Turcs et
+qu'on disposait de l'armée du Danube commandée
+par l'amiral Tchikackoff et de l'armée de Volhynie
+commandée par le général Tormasoff, on prendrait
+à revers les débris des corps successivement écrasés
en marchant par Lembey et Varsovie sur le
-flanc des Français. Rien alors ne pourrait plus
-arrêter l'armée russe, décuplée par ses victoires
-successives, et si l'on rencontrait Napoléon vers
+flanc des Français. Rien alors ne pourrait plus
+arrêter l'armée russe, décuplée par ses victoires
+successives, et si l'on rencontrait Napoléon vers
Dresde ou Leipsick, on lui livrerait bataille avec
-des contingents bien supérieurs. Cette fois, il
+des contingents bien supérieurs. Cette fois, il
serait vaincu.</p>
-<p>Ce plan séduisit tout d'abord Alexandre. Il correspondait
-à des idées hardies que sa vaillance
-aimait et la marche en avant ne pouvait déplaire
-à un jeune empereur, impatient de gloire et
-assoiffé de revanche. La possibilité de vaincre
-Napoléon en employant sa tactique, en tombant
-successivement sur ses corps isolés, flattait son
-amour-propre: le mirage d'une destruction complète
-de l'armée française et peut-être d'une
-marche sur Paris à travers l'Allemagne reconquise,
-grâce à l'appoint des armées du Danube et <span class="pagenum" id="Page_202">202</span>
-de Volhynie, séduisait son imagination orientale.</p>
-
-<p>Il remercia et félicita ses généraux, se réservant
-dans une seconde délibération, après avoir reçu
-des renseignements militaires précis sur la position
-de divers corps français et sur la mise en
-mouvement du corps du prince d'Eckmühl, d'arrêter
-définitivement le plan de combat.</p>
+<p>Ce plan séduisit tout d'abord Alexandre. Il correspondait
+à des idées hardies que sa vaillance
+aimait et la marche en avant ne pouvait déplaire
+à un jeune empereur, impatient de gloire et
+assoiffé de revanche. La possibilité de vaincre
+Napoléon en employant sa tactique, en tombant
+successivement sur ses corps isolés, flattait son
+amour-propre: le mirage d'une destruction complète
+de l'armée française et peut-être d'une
+marche sur Paris à travers l'Allemagne reconquise,
+grâce à l'appoint des armées du Danube et <span class="pagenum" id="Page_202">202</span>
+de Volhynie, séduisait son imagination orientale.</p>
+
+<p>Il remercia et félicita ses généraux, se réservant
+dans une seconde délibération, après avoir reçu
+des renseignements militaires précis sur la position
+de divers corps français et sur la mise en
+mouvement du corps du prince d'Eckmühl, d'arrêter
+définitivement le plan de combat.</p>
<p>Il remarqua seulement qu'un seul des chefs
-militaires n'avait pas parlé.</p>
+militaires n'avait pas parlé.</p>
<p>&mdash;Et vous, prince, vous ne dites rien? N'avez-vous
-donc aucun plan à nous proposer ou bien
-vous ralliez vous simplement à l'avis qui vient
-d'être exprimé? demanda Alexandre à Koutousoff.</p>
+donc aucun plan à nous proposer ou bien
+vous ralliez vous simplement à l'avis qui vient
+d'être exprimé? demanda Alexandre à Koutousoff.</p>
-<p>Le vieux général hocha la tête et répondit d'une
-voix sombre, avec un mouvement d'épaules significatif:</p>
+<p>Le vieux général hocha la tête et répondit d'une
+voix sombre, avec un mouvement d'épaules significatif:</p>
-<p>&mdash;On est mal venu, lorsque la trompette a déjà
-sonné, et que l'épée est à moitié hors du fourreau,
+<p>&mdash;On est mal venu, lorsque la trompette a déjà
+sonné, et que l'épée est à moitié hors du fourreau,
de conseiller d'interrompre la sonnerie et de faire
-retomber, au moins pour un temps, l'épée dans
+retomber, au moins pour un temps, l'épée dans
sa gaine...</p>
<p>&mdash;C'est donc cela que vous me conseillez? dit
vivement Alexandre, la paix, l'humiliation...
-Napoléon vous fait peur!</p>
-
-<p>&mdash;Je pourrais avoir peur d'une lutte avec Napoléon
-sans être pour cela un poltron, Sire, dit le
-vieux guerrier froissé. J'ai écouté en silence mes
-jeunes collègues parler d'envahir le grand-duché,
-de traverser la Prusse, même de nous promener <span class="pagenum" id="Page_203">203</span>
-à travers l'Allemagne et de gagner ainsi les frontières
-de France, d'atteindre Paris peut-être... Ce
-sont là des rêves! Je ne dis pas qu'ils soient irréalisables,
-mais pas à présent... Plus tard!... Quand
-Napoléon aura été vaincu... car il peut l'être;
-mais à la condition de ne pas se jeter étourdiment
-au-devant de lui, de ne pas se précipiter dans le
-piège toujours ouvert de son génie et de son
+Napoléon vous fait peur!</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais avoir peur d'une lutte avec Napoléon
+sans être pour cela un poltron, Sire, dit le
+vieux guerrier froissé. J'ai écouté en silence mes
+jeunes collègues parler d'envahir le grand-duché,
+de traverser la Prusse, même de nous promener <span class="pagenum" id="Page_203">203</span>
+à travers l'Allemagne et de gagner ainsi les frontières
+de France, d'atteindre Paris peut-être... Ce
+sont là des rêves! Je ne dis pas qu'ils soient irréalisables,
+mais pas à présent... Plus tard!... Quand
+Napoléon aura été vaincu... car il peut l'être;
+mais à la condition de ne pas se jeter étourdiment
+au-devant de lui, de ne pas se précipiter dans le
+piège toujours ouvert de son génie et de son
incomparable audace que la fortune a jusqu'ici
-récompensés...</p>
+récompensés...</p>
-<p>&mdash;Un poète latin, je crois, a dit cela, général,
-interrompit Alexandre avec un léger sourire, et il
+<p>&mdash;Un poète latin, je crois, a dit cela, général,
+interrompit Alexandre avec un léger sourire, et il
pensait: Ce vieux brave radote!</p>
-<p>&mdash;Un autre poète a dit aussi, répondit vivement
-Koutousoff, un fabuliste français, qu'il ne fallait
-pas vendre la peau de l'ours vivant... Napoléon
-est toujours debout... vous le peignez à terre,
+<p>&mdash;Un autre poète a dit aussi, répondit vivement
+Koutousoff, un fabuliste français, qu'il ne fallait
+pas vendre la peau de l'ours vivant... Napoléon
+est toujours debout... vous le peignez à terre,
mais, pour le moment, il est toujours vainqueur
-et le plus formidable général triomphant qui soit...
-Rien qu'à son nom les armées s'enfuient et les
-villes s'ouvrent... Vous serez à la merci d'une
-bataille si vous allez au-devant de Napoléon... Ce
-que je dis là, ce n'est pas moi qui l'ai vu et compris
+et le plus formidable général triomphant qui soit...
+Rien qu'à son nom les armées s'enfuient et les
+villes s'ouvrent... Vous serez à la merci d'une
+bataille si vous allez au-devant de Napoléon... Ce
+que je dis là, ce n'est pas moi qui l'ai vu et compris
le premier... j'en ai fait mon profit, je souhaiterais,
-Sire, que tout le monde ici en fût
-comme moi persuadé.</p>
+Sire, que tout le monde ici en fût
+comme moi persuadé.</p>
-<p>&mdash;Et qui donc vous a donné des leçons, à vous,
-éminent stratégiste? demanda ironiquement le
+<p>&mdash;Et qui donc vous a donné des leçons, à vous,
+éminent stratégiste? demanda ironiquement le
czar.</p>
<div class="pagenum" id="Page_204">204</div>
-<p>&mdash;Un diplomate autrichien, qui est en même
-temps général... M. le comte de Neipperg, répondit
-Koutousoff... Que Votre Majesté fasse venir
-M. de Neipperg et l'interroge, il lui développera
+<p>&mdash;Un diplomate autrichien, qui est en même
+temps général... M. le comte de Neipperg, répondit
+Koutousoff... Que Votre Majesté fasse venir
+M. de Neipperg et l'interroge, il lui développera
son plan que j'admire et que j'approuve... C'est le
-seul que je suivrais si Votre Majesté me faisait
+seul que je suivrais si Votre Majesté me faisait
l'honneur de me confier le commandement en chef
-de ses armées et la responsabilité du salut de la
-Russie! ajouta avec gravité le vieux guerrier, dont
+de ses armées et la responsabilité du salut de la
+Russie! ajouta avec gravité le vieux guerrier, dont
les paroles et l'attitude surprirent tous les assistants
-de ce décisif conseil.</p>
+de ce décisif conseil.</p>
-<p>Au dehors des cris, des rumeurs s'élevaient de
-la foule. Le bruit de la guerre déclarée et de
-l'arrivée prochaine des Français sur le Niémen
-s'était propagé à la suite du passage du courrier
+<p>Au dehors des cris, des rumeurs s'élevaient de
+la foule. Le bruit de la guerre déclarée et de
+l'arrivée prochaine des Français sur le Niémen
+s'était propagé à la suite du passage du courrier
extraordinaire.</p>
-<p>&mdash;Vive notre père le Czar!... A bas Barclay!...
+<p>&mdash;Vive notre père le Czar!... A bas Barclay!...
Vive Koutousoff!... Que Koutousoff soit chef!...</p>
-<p>Voilà ce que criait cette foule sous les fenêtres
-du palais où délibérait Alexandre.</p>
+<p>Voilà ce que criait cette foule sous les fenêtres
+du palais où délibérait Alexandre.</p>
-<p>L'acclamation populaire lui désignant Koutousoff
-comme généralissime fit une impression assez
-vive sur son esprit. La fermeté avec laquelle l'émule
-de Souwaroff avait conseillé d'attendre
-Napoléon et non de se porter imprudemment au-devant
-de lui le décida à examiner de plus près le
+<p>L'acclamation populaire lui désignant Koutousoff
+comme généralissime fit une impression assez
+vive sur son esprit. La fermeté avec laquelle l'émule
+de Souwaroff avait conseillé d'attendre
+Napoléon et non de se porter imprudemment au-devant
+de lui le décida à examiner de plus près le
projet de Koutousoff.</p>
<p>&mdash;J'interrogerai M. de Neipperg, dit-il, je le
-savais homme très bien informé des affaires d'Europe; <span class="pagenum" id="Page_205">205</span>
-il m'a donné des indications intéressantes
-déjà, dans un mémoire qu'il m'a remis, sur l'état
+savais homme très bien informé des affaires d'Europe; <span class="pagenum" id="Page_205">205</span>
+il m'a donné des indications intéressantes
+déjà, dans un mémoire qu'il m'a remis, sur l'état
des esprits en France et sur les dispositions de la
-cour d'Autriche à l'égard du dangereux gendre de
-notre bien-aimé frère François; mais j'ignorais
-qu'à ses talents de diplomate il ajoutait des connaissances
-d'art militaire... Sur votre avis, général,
+cour d'Autriche à l'égard du dangereux gendre de
+notre bien-aimé frère François; mais j'ignorais
+qu'à ses talents de diplomate il ajoutait des connaissances
+d'art militaire... Sur votre avis, général,
je prendrai donc aussi conseil de M. de Neipperg
-et je soumettrai son plan à votre examen à tous,
-messieurs, conclut Alexandre en levant la séance.</p>
+et je soumettrai son plan à votre examen à tous,
+messieurs, conclut Alexandre en levant la séance.</p>
-<p>&mdash;Faites venir également, Sire, M. d'Armsfeld,
-l'émigré suédois, et avec lui le comte Rostopchine,
+<p>&mdash;Faites venir également, Sire, M. d'Armsfeld,
+l'émigré suédois, et avec lui le comte Rostopchine,
dit Koutousoff en se retirant, tous les trois sont
-d'accord sur le danger qu'il y aurait à aller à la
-rencontre de Napoléon, sur l'avantage qui résultera
+d'accord sur le danger qu'il y aurait à aller à la
+rencontre de Napoléon, sur l'avantage qui résultera
de l'attente!</p>
-<p>Alexandre aussitôt manda près de lui les trois
-personnages désignés par le vieux général.</p>
+<p>Alexandre aussitôt manda près de lui les trois
+personnages désignés par le vieux général.</p>
-<p>Il leur répéta la question qu'il avait posée au
-conseil des généraux, s'adressant d'abord à
+<p>Il leur répéta la question qu'il avait posée au
+conseil des généraux, s'adressant d'abord à
M. de Neipperg.</p>
-<p>M. de Neipperg, après avoir remercié l'empereur
+<p>M. de Neipperg, après avoir remercié l'empereur
Alexandre de sa flatteuse interrogation, lui confirma
-le plan qu'il avait imaginé et dont Koutousoff
-avait indiqué les grandes lignes.</p>
+le plan qu'il avait imaginé et dont Koutousoff
+avait indiqué les grandes lignes.</p>
-<p>Bien loin de songer à s'avancer au-devant de
-Napoléon, selon le projet de Neipperg, soumis et
-concerté avec M. d'Armsfeld et le général Rostopchine,
+<p>Bien loin de songer à s'avancer au-devant de
+Napoléon, selon le projet de Neipperg, soumis et
+concerté avec M. d'Armsfeld et le général Rostopchine,
il fallait au contraire reculer, reculer sans <span class="pagenum" id="Page_206">206</span>
-cesse devant lui, faire le désert, en face, sur les
-côtés, derrière, partout autour de lui... en l'attirant
-dans l'intérieur de l'immense empire, on le
-vouait, lui et son armée, à une destruction complète!...
-Ce n'était pas d'un seul coup et brillamment,
-dans la fumée et le tapage d'une grande
-bataille, qu'on anéantirait sa puissance, mais on
-l'émietterait... par bribes on lui arracherait le
-sceptre des combats... Il faudrait éviter autant
+cesse devant lui, faire le désert, en face, sur les
+côtés, derrière, partout autour de lui... en l'attirant
+dans l'intérieur de l'immense empire, on le
+vouait, lui et son armée, à une destruction complète!...
+Ce n'était pas d'un seul coup et brillamment,
+dans la fumée et le tapage d'une grande
+bataille, qu'on anéantirait sa puissance, mais on
+l'émietterait... par bribes on lui arracherait le
+sceptre des combats... Il faudrait éviter autant
que possible les grandes rencontres et faire la
-guerre d'escarmouches... régiments par régiments,
+guerre d'escarmouches... régiments par régiments,
compagnies par compagnies, homme par
-homme, on lui dévorerait son armée... comme
+homme, on lui dévorerait son armée... comme
une bande de loups qui laisse passer le troupeau
-et se jette sur les traînards, sur les isolés, on
-rongerait ses magnifiques corps d'armée. Ce que
-l'Espagne avait si héroïquement tenté et si
-grandement réussi avec ses guérillas et ses partisans,
+et se jette sur les traînards, sur les isolés, on
+rongerait ses magnifiques corps d'armée. Ce que
+l'Espagne avait si héroïquement tenté et si
+grandement réussi avec ses guérillas et ses partisans,
on pourrait l'oser avec les Cosaques...
-Platoff, leur hetman, n'était-il pas là, prêt à cette
+Platoff, leur hetman, n'était-il pas là, prêt à cette
guerre de ruses, de surprises, de brusque irruption,
puis de fuite soudaine et de retour rapide et
inattendu... une guerre d'oiseaux de proie au
-vol tournoyant, fondant sur les victimes à dépecer,
+vol tournoyant, fondant sur les victimes à dépecer,
disparaissant au fond de l'horizon, quand
elle bouge et fait mine de les chasser, pour revenir
-bientôt la harceler plus faible, moins capable
-de résister. Les Parthes et les Scythes ainsi se
-défendaient en attaquant, poignée de moustiques <span class="pagenum" id="Page_207">207</span>
+bientôt la harceler plus faible, moins capable
+de résister. Les Parthes et les Scythes ainsi se
+défendaient en attaquant, poignée de moustiques <span class="pagenum" id="Page_207">207</span>
aux prises avec le lion... Les lances des Cosaques
seraient les aiguillons de ces moustiques... le
-lion, impuissant et ensanglanté, s'en retournerait
-honteux et blessé... la gloire était dans le succès
+lion, impuissant et ensanglanté, s'en retournerait
+honteux et blessé... la gloire était dans le succès
final et non dans les moyens de l'obtenir... Par
-l'espace, par la fuite, par la solitude, voilà comment
-il fallait défendre le sol russe. C'était une
+l'espace, par la fuite, par la solitude, voilà comment
+il fallait défendre le sol russe. C'était une
fosse immense qu'il s'agissait de creuser devant
-la Grande Armée... elle y coulerait, et ne se
-relèverait d'une de ces tombes de neige que pour
-trébucher et s'enterrer dans la suivante. La terre
-russe se défendrait d'elle-même: dans ses steppes
+la Grande Armée... elle y coulerait, et ne se
+relèverait d'une de ces tombes de neige que pour
+trébucher et s'enterrer dans la suivante. La terre
+russe se défendrait d'elle-même: dans ses steppes
invincibles, imprenables et contre lesquels le
-canon, comme le génie de Napoléon, seraient impuissants,
+canon, comme le génie de Napoléon, seraient impuissants,
elle engloutirait jusqu'au dernier
-Français, si ce Français s'obstinait à ne point
+Français, si ce Français s'obstinait à ne point
battre en retraite!...</p>
-<p>Neipperg développa avec précision ce plan véritablement
-génial et terrible que lui avait inspiré
-sa haine contre Napoléon.</p>
+<p>Neipperg développa avec précision ce plan véritablement
+génial et terrible que lui avait inspiré
+sa haine contre Napoléon.</p>
-<p>Le czar, frappé par les raisons qui lui étaient
-fournies, approuva silencieusement les idées de
+<p>Le czar, frappé par les raisons qui lui étaient
+fournies, approuva silencieusement les idées de
M. de Neipperg. Puis, se tournant vers M. d'Armsfeld,
-à son tour il l'interrogea.</p>
+à son tour il l'interrogea.</p>
-<p>L'agent suédois appuya le plan de M. de Neipperg.
-La retraite, la fuite même étaient glorieuses,
-comme une marche en avant, si la victoire était
+<p>L'agent suédois appuya le plan de M. de Neipperg.
+La retraite, la fuite même étaient glorieuses,
+comme une marche en avant, si la victoire était
au bout. On reviendrait alors sur la route parcourue
-et l'on reconduirait les Français, au delà <span class="pagenum" id="Page_208">208</span>
-du Niémen, au delà de l'Oder, au delà du Rhin,
-peut-être!...</p>
+et l'on reconduirait les Français, au delà <span class="pagenum" id="Page_208">208</span>
+du Niémen, au delà de l'Oder, au delà du Rhin,
+peut-être!...</p>
-<p>M. d'Armsfeld ajouta que Sa Majesté pouvait
-compter sur l'appui de la Suède. Bernadotte, fidèle
+<p>M. d'Armsfeld ajouta que Sa Majesté pouvait
+compter sur l'appui de la Suède. Bernadotte, fidèle
aux engagements pris envers la Russie, se
-dégageait complètement de la cause française.
-Pour accentuer la rupture avec Napoléon, il avait
-réclamé la cession de la Norvège que gardait le
-Danemark, et renoncé à la Finlande que Napoléon
-lui offrait au détriment de la Russie. Il
-avait en outre demandé un subside de vingt millions.
-Napoléon avait, comme s'y attendait le
-prince royal, refusé d'accepter ces conditions.
-Bernadotte serait donc l'allié de la Russie et il
-s'engageait à suivre jusqu'au bout la fortune de
-ses nouveaux amis, à combattre, jusqu'à la victoire
-finale, Napoléon.</p>
-
-<p>Alexandre écouta avec grand plaisir la communication
-de M. d'Armsfeld. L'appoint des Suédois
-n'était pas à négliger. Le prestige de Bernadotte
-comme homme de guerre était très grand en
-Russie. Par des bouches intéressées, Bernadotte
-faisait mousser ses capacités militaires. Il se donnait
-comme l'égal de Napoléon, insinuait que
-c'était lui l'auteur principal de ses victoires et
-prétendait qu'il était le seul homme de guerre en
+dégageait complètement de la cause française.
+Pour accentuer la rupture avec Napoléon, il avait
+réclamé la cession de la Norvège que gardait le
+Danemark, et renoncé à la Finlande que Napoléon
+lui offrait au détriment de la Russie. Il
+avait en outre demandé un subside de vingt millions.
+Napoléon avait, comme s'y attendait le
+prince royal, refusé d'accepter ces conditions.
+Bernadotte serait donc l'allié de la Russie et il
+s'engageait à suivre jusqu'au bout la fortune de
+ses nouveaux amis, à combattre, jusqu'à la victoire
+finale, Napoléon.</p>
+
+<p>Alexandre écouta avec grand plaisir la communication
+de M. d'Armsfeld. L'appoint des Suédois
+n'était pas à négliger. Le prestige de Bernadotte
+comme homme de guerre était très grand en
+Russie. Par des bouches intéressées, Bernadotte
+faisait mousser ses capacités militaires. Il se donnait
+comme l'égal de Napoléon, insinuait que
+c'était lui l'auteur principal de ses victoires et
+prétendait qu'il était le seul homme de guerre en
Europe capable de le battre. Le prestige des lieutenants
-de Napoléon était si grand alors que tout
-le monde en Russie et en Suède ajoutait foi aux <span class="pagenum" id="Page_209">209</span>
-gasconnades du perfide maréchal de l'Empire.
-Cet envieux et intrigant personnage n'était encore
-que prince royal de Suède; en servant la Russie
-et en trahissant son Empereur, qui avait fait maréchal,
-prince de Ponte-Corvo, et avait comblé de
-dignités et d'argent son ancien camarade des
-armées de la République, il comptait bien recevoir,
+de Napoléon était si grand alors que tout
+le monde en Russie et en Suède ajoutait foi aux <span class="pagenum" id="Page_209">209</span>
+gasconnades du perfide maréchal de l'Empire.
+Cet envieux et intrigant personnage n'était encore
+que prince royal de Suède; en servant la Russie
+et en trahissant son Empereur, qui avait fait maréchal,
+prince de Ponte-Corvo, et avait comblé de
+dignités et d'argent son ancien camarade des
+armées de la République, il comptait bien recevoir,
pour prix de sa trahison, la couronne.
-Judas, fréquemment, encaisse plus de trente deniers.</p>
+Judas, fréquemment, encaisse plus de trente deniers.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! messieurs, reprit le czar, en présence
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, reprit le czar, en présence
des observations et renseignements pleins
-d'intérêt de M. le comte d'Armsfeld, je me rends
-entièrement à vos idées... J'adopte le plan si inattendu,
-si simple et si grand à la fois de M. de
-Neipperg... Nous écouterons notre vieil et illustre
-Koutousoff, et nous nous en rapporterons à lui
-pour l'exécution... Ainsi nous reculerons devant
-les Français... nous les laisserons s'aventurer et
+d'intérêt de M. le comte d'Armsfeld, je me rends
+entièrement à vos idées... J'adopte le plan si inattendu,
+si simple et si grand à la fois de M. de
+Neipperg... Nous écouterons notre vieil et illustre
+Koutousoff, et nous nous en rapporterons à lui
+pour l'exécution... Ainsi nous reculerons devant
+les Français... nous les laisserons s'aventurer et
se perdre en notre empire... partout les habitants
-devront céder la place aux envahisseurs!...</p>
+devront céder la place aux envahisseurs!...</p>
-<p>Alexandre tout à coup s'arrêta. Une objection,
-forte sans doute, venait de se présenter à son
-esprit très lucide. Il la soumit aussitôt à ses trois
-conseillers improvisés:</p>
+<p>Alexandre tout à coup s'arrêta. Une objection,
+forte sans doute, venait de se présenter à son
+esprit très lucide. Il la soumit aussitôt à ses trois
+conseillers improvisés:</p>
-<p>&mdash;Mais les Français, messieurs, dit-il avec vivacité,
-si nous leur laissons l'accès libre, si nous
+<p>&mdash;Mais les Français, messieurs, dit-il avec vivacité,
+si nous leur laissons l'accès libre, si nous
ne livrons que les batailles qu'il sera impossible
-d'éviter, finiront par atteindre les grandes villes <span class="pagenum" id="Page_210">210</span>
-où existent des approvisionnements considérables,
-où les habitants, plus sédentaires et plus
-riches que ceux des villages, se refuseront peut-être
-à évacuer l'enceinte de la cité, à abandonner
+d'éviter, finiront par atteindre les grandes villes <span class="pagenum" id="Page_210">210</span>
+où existent des approvisionnements considérables,
+où les habitants, plus sédentaires et plus
+riches que ceux des villages, se refuseront peut-être
+à évacuer l'enceinte de la cité, à abandonner
leurs maisons, les richesses qu'elles renferment,
-que ferons-nous si Napoléon arrive jusqu'à Moscou?
-Ne lui disputerons-nous pas les trésors, les
+que ferons-nous si Napoléon arrive jusqu'à Moscou?
+Ne lui disputerons-nous pas les trésors, les
provisions, les richesses de toute nature et les
abondants magasins que contient cette antique
capitale? Croyez-vous qu'il faille aussi reculer
-une fois là et laisser l'envahisseur entrer dans
+une fois là et laisser l'envahisseur entrer dans
Moscou portes ouvertes?</p>
-<p>Le troisième personnage, le comte Rostopchine,
-qui n'avait pas encore dit un mot, toussa légèrement
+<p>Le troisième personnage, le comte Rostopchine,
+qui n'avait pas encore dit un mot, toussa légèrement
comme pour attirer l'attention du czar et
-hasarda d'une voix flûtée:</p>
+hasarda d'une voix flûtée:</p>
-<p>&mdash;En ma qualité de gouverneur de Moscou, je
-désirerais répondre!</p>
+<p>&mdash;En ma qualité de gouverneur de Moscou, je
+désirerais répondre!</p>
-<p>&mdash;Comte Fédor Rostopchine, nous vous écoutons,
+<p>&mdash;Comte Fédor Rostopchine, nous vous écoutons,
dit Alexandre avec bienveillance.</p>
-<p>Le gouverneur de Moscou était un homme fort
-élégant, très lettré. Il avait alors quarante-sept
-ans. Officier distingué, ayant servi sous l'illustre
+<p>Le gouverneur de Moscou était un homme fort
+élégant, très lettré. Il avait alors quarante-sept
+ans. Officier distingué, ayant servi sous l'illustre
Souwaroff, gentilhomme de la chambre, confident
et ami du czar Paul, il ne voulut accepter aucune
-dignité d'Alexandre, à la suite de l'assassinat de
-son maître. Il se livra, dans une studieuse retraite,
-à l'histoire et aux lettres. Il était de beaucoup
-supérieur comme culture et comme état <span class="pagenum" id="Page_211">211</span>
-intellectuel à ces Russes, moitié hommes, moitié
+dignité d'Alexandre, à la suite de l'assassinat de
+son maître. Il se livra, dans une studieuse retraite,
+à l'histoire et aux lettres. Il était de beaucoup
+supérieur comme culture et comme état <span class="pagenum" id="Page_211">211</span>
+intellectuel à ces Russes, moitié hommes, moitié
ours, qui l'entouraient et dont il disait plaisamment:
-«Je suis forcé de donner raison à un Anglais
+«Je suis forcé de donner raison à un Anglais
qui affirmait, en parlant des Russes, qu'on
-n'avait qu'à fendre la veste pour sentir le poil.»
-Alexandre, à l'approche de Napoléon, et sur l'instante
+n'avait qu'à fendre la veste pour sentir le poil.»
+Alexandre, à l'approche de Napoléon, et sur l'instante
recommandation de la comtesse Potassof,
la parente de Rostopchine et amie de la grande-duchesse
-Anne, avait fait appel à son patriotisme:
-il lui avait confié la défense de Moscou, la
+Anne, avait fait appel à son patriotisme:
+il lui avait confié la défense de Moscou, la
ville sainte de l'empire.</p>
<p>Le gouverneur, de sa voix aux inflexions aristocratiques,
reprit la phrase d'Alexandre:</p>
-<p>&mdash;Votre Majesté s'inquiète du sort de Moscou,
-si l'ennemi parvient jusqu'à ses murs?... Que
-Votre Majesté s'en repose sur moi!... Napoléon
-ne trouvera dans la ville dont la garde m'est confiée
-que péril et honte... Plutôt que de lui abandonner
+<p>&mdash;Votre Majesté s'inquiète du sort de Moscou,
+si l'ennemi parvient jusqu'à ses murs?... Que
+Votre Majesté s'en repose sur moi!... Napoléon
+ne trouvera dans la ville dont la garde m'est confiée
+que péril et honte... Plutôt que de lui abandonner
les vivres, les munitions, les ressources
-de toute nature dont est remplie la cité, ses magasins,
-ses maisons particulières, plutôt que de le
-voir se ravitailler dans les bazars et s'abriter derrière
-les remparts sacrés du Kremlin, je ferai
-sauter moi-même ces murailles vénérées! Afin
-de contraindre les habitants à abandonner leurs
-périssables richesses, pour les entraîner à la suite
-de l'armée, s'il était nécessaire, je saurai recourir
-à la force pour cette offrande à la patrie et à
-l'Empereur; je les obligerai à se retirer avec <span class="pagenum" id="Page_212">212</span>
-nous, fût-ce jusqu'aux bouches de la Volga, ou
-par delà les roches inaccessibles du Caucase, ou
-encore dans les ténèbres blanches des solitudes
-sibériennes! Oui, pour exécuter jusqu'au bout le
+de toute nature dont est remplie la cité, ses magasins,
+ses maisons particulières, plutôt que de le
+voir se ravitailler dans les bazars et s'abriter derrière
+les remparts sacrés du Kremlin, je ferai
+sauter moi-même ces murailles vénérées! Afin
+de contraindre les habitants à abandonner leurs
+périssables richesses, pour les entraîner à la suite
+de l'armée, s'il était nécessaire, je saurai recourir
+à la force pour cette offrande à la patrie et à
+l'Empereur; je les obligerai à se retirer avec <span class="pagenum" id="Page_212">212</span>
+nous, fût-ce jusqu'aux bouches de la Volga, ou
+par delà les roches inaccessibles du Caucase, ou
+encore dans les ténèbres blanches des solitudes
+sibériennes! Oui, pour exécuter jusqu'au bout le
plan le plus admirable, le plan sauveur que
-Votre Majesté vient d'approuver, Sire, avec la
-grâce de Dieu et la permission de votre conseil,
-sûr de l'approbation de tout ce qui a le c&oelig;ur
-russe, comptant sur l'admiration des générations,
-réclamant d'avance l'absolution de l'histoire, je
-renouvellerai l'exemple des héroïques défenseurs
+Votre Majesté vient d'approuver, Sire, avec la
+grâce de Dieu et la permission de votre conseil,
+sûr de l'approbation de tout ce qui a le c&oelig;ur
+russe, comptant sur l'admiration des générations,
+réclamant d'avance l'absolution de l'histoire, je
+renouvellerai l'exemple des héroïques défenseurs
de Sagonte; sans remords comme sans faiblesse,
-je le jure ici, en présence de l'Empereur, plutôt
-que de voir Napoléon et ses soldats parader et se
-réconforter dans Moscou, moi, Rostopchine, je
-brûlerai Moscou!...</p>
-
-<p>Cette menaçante prophétie, ce sauvage système
-défensif, avaient été formulés doucement,
-sans éclat de voix, comme un simple fait énoncé
-posément, dans une conversation, entre amis.
-Neipperg et d'Armsfeld ne purent s'empêcher de
-tressaillir en écoutant Rostopchine. Le patriotisme
-exaspéré jusqu'à la frénésie luisait dans ses
-yeux indécis, d'un gris bleu terne, tels que ceux
+je le jure ici, en présence de l'Empereur, plutôt
+que de voir Napoléon et ses soldats parader et se
+réconforter dans Moscou, moi, Rostopchine, je
+brûlerai Moscou!...</p>
+
+<p>Cette menaçante prophétie, ce sauvage système
+défensif, avaient été formulés doucement,
+sans éclat de voix, comme un simple fait énoncé
+posément, dans une conversation, entre amis.
+Neipperg et d'Armsfeld ne purent s'empêcher de
+tressaillir en écoutant Rostopchine. Le patriotisme
+exaspéré jusqu'à la frénésie luisait dans ses
+yeux indécis, d'un gris bleu terne, tels que ceux
des chats-tigres.</p>
-<p>Alexandre était retombé dans sa méditation. Sa
-tête se penchait sur sa poitrine. Ses paupières
-abaissées ne laissaient filtrer aucun regard. Tout
-son corps demeurait immobile et comme figé. On <span class="pagenum" id="Page_213">213</span>
-eût dit qu'il s'était assoupi sur son fauteuil durant
-la délibération.</p>
+<p>Alexandre était retombé dans sa méditation. Sa
+tête se penchait sur sa poitrine. Ses paupières
+abaissées ne laissaient filtrer aucun regard. Tout
+son corps demeurait immobile et comme figé. On <span class="pagenum" id="Page_213">213</span>
+eût dit qu'il s'était assoupi sur son fauteuil durant
+la délibération.</p>
-<p>Lentement il releva la tête, et son regard s'anima.</p>
+<p>Lentement il releva la tête, et son regard s'anima.</p>
<p>Il se tourna vers Rostopchine.</p>
<p>&mdash;Ainsi, gouverneur, c'est par le feu que vous
-comptez combattre les Français.</p>
+comptez combattre les Français.</p>
<p>&mdash;Avec le feu et le froid, Sire!... Comme lieutenants
-de Koutousoff, supérieurs à lui peut-être,
+de Koutousoff, supérieurs à lui peut-être,
vous aurez pour repousser l'ennemi et garder le
-sol de la sainte Russie deux généraux invincibles:
-le général Incendie et le général Hiver...
+sol de la sainte Russie deux généraux invincibles:
+le général Incendie et le général Hiver...
n'est-il pas vrai, monsieur d'Armsfeld?</p>
-<p>Le Suédois, que Rostopchine appelait à son
-aide, ajouta aussitôt:</p>
+<p>Le Suédois, que Rostopchine appelait à son
+aide, ajouta aussitôt:</p>
-<p>&mdash;Il faut ajouter un troisième général aussi
-redoutable... En attirant Napoléon dans les
-plaines que le général Hiver saura rendre intenables,
+<p>&mdash;Il faut ajouter un troisième général aussi
+redoutable... En attirant Napoléon dans les
+plaines que le général Hiver saura rendre intenables,
en le faisant chasser de l'abri des villes
-par le général Incendie, il succombera infailliblement,
+par le général Incendie, il succombera infailliblement,
lui et son troupeau d'hommes, sous les
-coups d'un troisième adversaire, le général Famine!...
-Sire, nous n'avons rien à craindre: en
+coups d'un troisième adversaire, le général Famine!...
+Sire, nous n'avons rien à craindre: en
suivant le plan que M. de Neipperg, le comte de
Rostopchine et moi avons eu l'honneur de vous
soumettre, la Russie sera le tombeau de cette
-Grande Armée qui s'avance imprudemment vers
-elle... Les Français pourront franchir le Niémen,
+Grande Armée qui s'avance imprudemment vers
+elle... Les Français pourront franchir le Niémen,
bien peu le repasseront...</p>
<div class="pagenum" id="Page_214">214</div>
-<p>&mdash;Il leur faudrait la barque à Caron, car le
-Niémen sera pour eux plus infranchissable au
-retour que l'Achéron, dit en souriant Rostopchine
-qui, grand admirateur des poètes du dix-huitième
-siècle en honneur à la cour de Catherine II,
+<p>&mdash;Il leur faudrait la barque à Caron, car le
+Niémen sera pour eux plus infranchissable au
+retour que l'Achéron, dit en souriant Rostopchine
+qui, grand admirateur des poètes du dix-huitième
+siècle en honneur à la cour de Catherine II,
se plaisait fort aux comparaisons mythologiques.</p>
<p>&mdash;J'accepte l'augure favorable, dit Alexandre;
-mais, messieurs, malgré les excellentes prévisions
-que vous m'exposez, un doute, une anxiété
+mais, messieurs, malgré les excellentes prévisions
+que vous m'exposez, un doute, une anxiété
pour moi subsistent toujours... Je crois que le
plan que vous m'exposez si clairement est d'une
-réussite certaine... une seule chose m'arrête,
-vous ne parlez pas de Napoléon!... Vous oubliez
-ce que vaut cet homme extraordinaire... à lui
-seul il est une armée... partout où il va, docile
-comme un chien dressé, la victoire accourt et lui
-rabat les armées, les peuples, les souverains... Il
-est de taille à lutter à lui seul contre votre général
-Famine, d'Armsfeld, contre vos généraux Hiver
+réussite certaine... une seule chose m'arrête,
+vous ne parlez pas de Napoléon!... Vous oubliez
+ce que vaut cet homme extraordinaire... à lui
+seul il est une armée... partout où il va, docile
+comme un chien dressé, la victoire accourt et lui
+rabat les armées, les peuples, les souverains... Il
+est de taille à lutter à lui seul contre votre général
+Famine, d'Armsfeld, contre vos généraux Hiver
et Incendie, Rostopchine... Il faudrait contre lui,
-contre sa personne même, un autre général... plus
+contre sa personne même, un autre général... plus
fort que les trois autres, et nous ne l'avons pas!</p>
-<p>&mdash;Cet auxiliaire que Votre Majesté invoque
+<p>&mdash;Cet auxiliaire que Votre Majesté invoque
existe, dit alors Neipperg.</p>
<p>&mdash;Vraiment... et il se nomme?</p>
@@ -7248,1272 +7209,1272 @@ presque un frisson.</p>
<div class="pagenum" id="Page_215">215</div>
-<p>&mdash;Mais Napoléon, dit-il, est en fort bonne
-santé, d'après les derniers renseignements venus
+<p>&mdash;Mais Napoléon, dit-il, est en fort bonne
+santé, d'après les derniers renseignements venus
de Paris et de Dresde... Rien ne peut vous autoriser,
-comte de Neipperg, à faire entrer en ligne
-défensive cet allié quelque peu lugubre...</p>
+comte de Neipperg, à faire entrer en ligne
+défensive cet allié quelque peu lugubre...</p>
-<p>&mdash;Sire, mes derniers renseignements à moi me
+<p>&mdash;Sire, mes derniers renseignements à moi me
permettent de supposer l'intervention probable
-de cet allié...</p>
+de cet allié...</p>
-<p>&mdash;Et sur quoi fondez-vous cette prévision?</p>
+<p>&mdash;Et sur quoi fondez-vous cette prévision?</p>
-<p>&mdash;Votre Majesté n'ignore pas que depuis longtemps,
-au sein de l'Empire français, des associations
-redoutables et ténébreuses ont noué des
-intrigues, réuni des complices, préparé des attentats
+<p>&mdash;Votre Majesté n'ignore pas que depuis longtemps,
+au sein de l'Empire français, des associations
+redoutables et ténébreuses ont noué des
+intrigues, réuni des complices, préparé des attentats
soudains...</p>
<p>&mdash;Oui, je sais, les jacobins...</p>
-<p>&mdash;Il n'y a pas que les détestables survivants
-de l'infâme Révolution qui soient les instigateurs
-de complots contre Napoléon, Sire. Tous les partis
-ont fourni des éléments à une vaste association
-nommée les Philadelphes, dont les membres se
-recrutent principalement dans l'armée... Le général
-Moreau, du fond des États-Unis, leur a
-promis son appui... Un général, républicain
-celui-là, mal récompensé, aigri, puni d'ailleurs
-de l'emprisonnement, le général Malet, est le
-chef actuel de cette formidable armée souterraine
-où s'enrôlent les mécontents, les partisans de la
-légitimité, les catholiques fidèles indignés des
-mauvais traitements infligés au vénérable Pontife, <span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
-prisonnier à Fontainebleau... Sire, voilà pour
-vous des auxiliaires plus précieux, peut-être, que
+<p>&mdash;Il n'y a pas que les détestables survivants
+de l'infâme Révolution qui soient les instigateurs
+de complots contre Napoléon, Sire. Tous les partis
+ont fourni des éléments à une vaste association
+nommée les Philadelphes, dont les membres se
+recrutent principalement dans l'armée... Le général
+Moreau, du fond des États-Unis, leur a
+promis son appui... Un général, républicain
+celui-là, mal récompensé, aigri, puni d'ailleurs
+de l'emprisonnement, le général Malet, est le
+chef actuel de cette formidable armée souterraine
+où s'enrôlent les mécontents, les partisans de la
+légitimité, les catholiques fidèles indignés des
+mauvais traitements infligés au vénérable Pontife, <span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
+prisonnier à Fontainebleau... Sire, voilà pour
+vous des auxiliaires plus précieux, peut-être, que
ceux dont parlaient mon ami M. d'Armsfeld et le
comte Rostopchine...</p>
-<p>&mdash;Mais ce complot est-il sérieux? Est-il près
-d'aboutir? Ce général Malet, dont j'entends prononcer
-le nom pour la première fois, représente-t-il
+<p>&mdash;Mais ce complot est-il sérieux? Est-il près
+d'aboutir? Ce général Malet, dont j'entends prononcer
+le nom pour la première fois, représente-t-il
une force?</p>
-<p id="cor_10">&mdash;Des avis particuliers que je tiens d'un Français
-très animé contre Napoléon et fort dévoué à
-ses princes légitimes,&mdash;il se nomme M. d'Orvault,
-comte de Maubreuil,&mdash;me permettent d'affirmer à
-Votre Majesté, bien que le général Malet soit fort
-circonspect et ne révèle ses projets à personne,
-qu'il saura mettre à profit l'absence de Napoléon...
-Tandis que, privé de communications avec la
-France, perdu dans l'immensité de votre empire,
+<p id="cor_10">&mdash;Des avis particuliers que je tiens d'un Français
+très animé contre Napoléon et fort dévoué à
+ses princes légitimes,&mdash;il se nomme M. d'Orvault,
+comte de Maubreuil,&mdash;me permettent d'affirmer à
+Votre Majesté, bien que le général Malet soit fort
+circonspect et ne révèle ses projets à personne,
+qu'il saura mettre à profit l'absence de Napoléon...
+Tandis que, privé de communications avec la
+France, perdu dans l'immensité de votre empire,
Bonaparte s'<ins title="original: enlizera">enlisera</ins> de plus en plus dans les
neiges, Malet et ses amis s'armeront et donneront
-le signal de la révolte...</p>
+le signal de la révolte...</p>
<p>&mdash;Le projet est audacieux! dit Alexandre
pensif.</p>
-<p>&mdash;Le général Malet est un homme d'une rare
-ténacité, reprit Neipperg encouragé par un geste
-du czar. Il a une première fois, au mois de
-juin 1808, tenté de soulever le peuple français et
-d'abolir l'Empire. Napoléon était absent, retenu à
-Bayonne par les affaires d'Espagne. Malet, à la
-tête d'un comité siégeant à Paris, rue Bourg-l'Abbé, <span class="pagenum" id="Page_217">217</span>
-imagina de répandre le bruit que Napoléon
-avait trouvé la mort en Égypte, et à l'aide du
-sénatus-consulte, fabriqué par lui, de proclamer
-la déchéance de la famille impériale et l'établissement
+<p>&mdash;Le général Malet est un homme d'une rare
+ténacité, reprit Neipperg encouragé par un geste
+du czar. Il a une première fois, au mois de
+juin 1808, tenté de soulever le peuple français et
+d'abolir l'Empire. Napoléon était absent, retenu à
+Bayonne par les affaires d'Espagne. Malet, à la
+tête d'un comité siégeant à Paris, rue Bourg-l'Abbé, <span class="pagenum" id="Page_217">217</span>
+imagina de répandre le bruit que Napoléon
+avait trouvé la mort en Égypte, et à l'aide du
+sénatus-consulte, fabriqué par lui, de proclamer
+la déchéance de la famille impériale et l'établissement
d'un gouvernement provisoire dont faisaient
partie des hommes d'opinions diverses
-modérées: les sénateurs Garat, Destutt de Tracy,
-Lambrecht, le général Moreau, l'ancien directeur
-Carnot, et Malet lui-même qui ne s'était pas
-oublié. Le général Lafayette recevait le commandement
-de la garde nationale, Masséna était
-nommé généralissime...</p>
+modérées: les sénateurs Garat, Destutt de Tracy,
+Lambrecht, le général Moreau, l'ancien directeur
+Carnot, et Malet lui-même qui ne s'était pas
+oublié. Le général Lafayette recevait le commandement
+de la garde nationale, Masséna était
+nommé généralissime...</p>
<p>&mdash;J'ai entendu parler de cette histoire, dit le
-czar. Le complot a avorté... La nouvelle de la
-mort de Napoléon, d'ailleurs, avait pu être facilement
-démentie... Malet ne pouvait réussir...
+czar. Le complot a avorté... La nouvelle de la
+mort de Napoléon, d'ailleurs, avait pu être facilement
+démentie... Malet ne pouvait réussir...
Bayonne n'est pas loin de Paris...</p>
-<p>&mdash;La Russie est plus lointaine, plus mystérieuse
+<p>&mdash;La Russie est plus lointaine, plus mystérieuse
que l'Espagne. Si Malet, durant cette campagne,
recommence sa tentative, je crois qu'il a
de grandes chances... Il pourrait se faire aussi
-qu'un des affidés, profitant du désarroi d'une
-guerre lointaine, parvînt à s'approcher de Napoléon
-et à rendre réelle la nouvelle supposée de la
+qu'un des affidés, profitant du désarroi d'une
+guerre lointaine, parvînt à s'approcher de Napoléon
+et à rendre réelle la nouvelle supposée de la
mort de votre ennemi, du tyran de la France et
de l'Europe...</p>
-<p>Alexandre s'était levé brusquement:</p>
+<p>Alexandre s'était levé brusquement:</p>
<p>&mdash;L'existence des princes, comme le salut des
nations, dit-il gravement, est dans la main de <span class="pagenum" id="Page_218">218</span>
-Dieu... N'ayons pas l'impiété, messieurs, de diriger
+Dieu... N'ayons pas l'impiété, messieurs, de diriger
les desseins de la Providence... L'empereur
-Napoléon est, comme tout ce qui respire, tributaire
+Napoléon est, comme tout ce qui respire, tributaire
de la mort... mais il ne nous appartient ni
de souhaiter ni de favoriser les sinistres projets
-de ceux qui tenteraient de hâter le destin et
-d'anticiper sur les arrêts mystérieux du Seigneur...
+de ceux qui tenteraient de hâter le destin et
+d'anticiper sur les arrêts mystérieux du Seigneur...
Messieurs, je vous remercie de vos renseignements;
-je conférerai avec le général Koutousoff
-et avec les autres généraux... Gardez le
-secret et que Dieu protège la Russie!...</p>
+je conférerai avec le général Koutousoff
+et avec les autres généraux... Gardez le
+secret et que Dieu protège la Russie!...</p>
-<p>Le sort tournait sa roue. Napoléon, vainqueur
-perpétuel, allait connaître la défaite. Le plan terrible
+<p>Le sort tournait sa roue. Napoléon, vainqueur
+perpétuel, allait connaître la défaite. Le plan terrible
et simple que Neipperg, Rostopchine et
-d'Armsfeld avaient imaginé, et qui consistait à reculer
-sans cesse devant Napoléon et à battre l'immortelle
-Grande Armée avec le froid, avec la
-famine, avec l'incendie,&mdash;plan dont après coup
-plusieurs personnages se sont attribué le mérite,&mdash;n'allait
-pas tarder à recevoir un commencement
-d'exécution.</p>
-
-<p>Le 23 juin 1812, ayant couché dans une cabane,
-au milieu de la forêt de Wilkowisk, Napoléon
-parut sur les bords du Niémen, au-dessus de la
-ville de Kowno, à un endroit qu'on appelait Poniemoff.</p>
-
-<p>Le général Haxo, sur l'ordre de Napoléon, s'approcha
-et tous deux traversèrent le Niémen dans
+d'Armsfeld avaient imaginé, et qui consistait à reculer
+sans cesse devant Napoléon et à battre l'immortelle
+Grande Armée avec le froid, avec la
+famine, avec l'incendie,&mdash;plan dont après coup
+plusieurs personnages se sont attribué le mérite,&mdash;n'allait
+pas tarder à recevoir un commencement
+d'exécution.</p>
+
+<p>Le 23 juin 1812, ayant couché dans une cabane,
+au milieu de la forêt de Wilkowisk, Napoléon
+parut sur les bords du Niémen, au-dessus de la
+ville de Kowno, à un endroit qu'on appelait Poniemoff.</p>
+
+<p>Le général Haxo, sur l'ordre de Napoléon, s'approcha
+et tous deux traversèrent le Niémen dans
une barque.</p>
<div class="pagenum" id="Page_219">219</div>
-<p>Napoléon avait ôté sa traditionnelle redingote
-et changé son petit chapeau. Il avait revêtu le
-manteau et coiffé le shapska d'un lancier polonais.</p>
+<p>Napoléon avait ôté sa traditionnelle redingote
+et changé son petit chapeau. Il avait revêtu le
+manteau et coiffé le shapska d'un lancier polonais.</p>
-<p>Ainsi déguisé, par crainte des coureurs ennemis
-pouvant le reconnaître et s'acharner sur lui,
-il traversa la plaine, sa lunette à la main.</p>
+<p>Ainsi déguisé, par crainte des coureurs ennemis
+pouvant le reconnaître et s'acharner sur lui,
+il traversa la plaine, sa lunette à la main.</p>
<p>Il semblait prendre ainsi possession paisible de
l'empire des czars.</p>
-<p>Une barque montée par des sapeurs escortait
-l'esquif impérial.</p>
+<p>Une barque montée par des sapeurs escortait
+l'esquif impérial.</p>
-<p>Les sapeurs débarquent. Au loin, une petite
-troupe à cheval galope dans la plaine.</p>
+<p>Les sapeurs débarquent. Au loin, une petite
+troupe à cheval galope dans la plaine.</p>
<p>C'est une patrouille cosaque. L'officier s'avance
et demande en allemand:</p>
-<p>&mdash;Qui êtes-vous?</p>
+<p>&mdash;Qui êtes-vous?</p>
-<p>&mdash;Sapeurs du général Eblé! répond le lieutenant.</p>
+<p>&mdash;Sapeurs du général Eblé! répond le lieutenant.</p>
<p>&mdash;Pourquoi venez-vous en Russie? demande
-alors en français l'officier cosaque.</p>
+alors en français l'officier cosaque.</p>
<p>&mdash;Pour vous faire la guerre!</p>
-<p>&mdash;Malédiction sur vous! répond le Russe, et il
-décharge son pistolet vers la barque. Les sapeurs
+<p>&mdash;Malédiction sur vous! répond le Russe, et il
+décharge son pistolet vers la barque. Les sapeurs
tirent. Le Cosaque et ses hommes ont disparu
-dans la forêt. Rien ne répond. Aucun bruit de chevaux
-ou d'armes qu'on apprête. Le silence noir.</p>
+dans la forêt. Rien ne répond. Aucun bruit de chevaux
+ou d'armes qu'on apprête. Le silence noir.</p>
-<p>L'Empereur descend à terre. Un cheval a été
-transbordé. Il le monte. La bête fait un faux pas
+<p>L'Empereur descend à terre. Un cheval a été
+transbordé. Il le monte. La bête fait un faux pas
et s'abat sur la berge.</p>
<div class="pagenum" id="Page_220">220</div>
-<p>&mdash;Mauvais présage! murmure le général Haxo.</p>
+<p>&mdash;Mauvais présage! murmure le général Haxo.</p>
-<p>Napoléon hausse les épaules et part au hasard
-vers la forêt.</p>
+<p>Napoléon hausse les épaules et part au hasard
+vers la forêt.</p>
-<p>Là se trouve une petite éminence. Il y grimpe.
-Il braque sa lunette. Il fouille l'étendue. Il cherche
-l'armée d'Alexandre, les tentes, le camp, les
-chevaux russes. Il ne voit que la forêt et la plaine
-à perte de vue. La forêt noire et muette, la plaine
-brune et déserte. Tout se tait.</p>
+<p>Là se trouve une petite éminence. Il y grimpe.
+Il braque sa lunette. Il fouille l'étendue. Il cherche
+l'armée d'Alexandre, les tentes, le camp, les
+chevaux russes. Il ne voit que la forêt et la plaine
+à perte de vue. La forêt noire et muette, la plaine
+brune et déserte. Tout se tait.</p>
-<p>Tout à coup l'Empereur prête l'oreille. Il tressaille.
+<p>Tout à coup l'Empereur prête l'oreille. Il tressaille.
Sa physionomie s'anime. Il a cru entendre
le canon. C'est un orage formidable qui gronde
au loin. Promenant sa lunette sur un autre coin
-de l'horizon, dans les ombres déjà grandissantes
-du crépuscule il a cru découvrir les feux d'un
-bivouac. Sans doute l'armée d'Alexandre est campée
-là... alors demain ce sera la bataille!... Et
+de l'horizon, dans les ombres déjà grandissantes
+du crépuscule il a cru découvrir les feux d'un
+bivouac. Sans doute l'armée d'Alexandre est campée
+là... alors demain ce sera la bataille!... Et
son visage s'illumine de contentement et d'espoir.
Mais il examine plus attentivement. Ces flammes
-de bivouac ont une activité suspecte. Il ne tarde
-pas à reconnaître leur nature: c'est un hameau,
+de bivouac ont une activité suspecte. Il ne tarde
+pas à reconnaître leur nature: c'est un hameau,
le premier sur la route, auquel en s'enfuyant les
-habitants ont mis le feu. Rostopchine a été compris
-et déjà obéi.</p>
+habitants ont mis le feu. Rostopchine a été compris
+et déjà obéi.</p>
-<p>Partout la solitude, le vide, l'abîme, le gouffre,
-l'inconnu; partout l'ombre et le silence, avec çà
-et là le jaillissement soudain des flammes...</p>
+<p>Partout la solitude, le vide, l'abîme, le gouffre,
+l'inconnu; partout l'ombre et le silence, avec çà
+et là le jaillissement soudain des flammes...</p>
-<p>Le plan fatal était rigoureusement suivi. L'armée
-russe s'évanouissait comme une nuée qui <span class="pagenum" id="Page_221">221</span>
-disparaît et se fond sous l'horizon; elle s'effaçait
+<p>Le plan fatal était rigoureusement suivi. L'armée
+russe s'évanouissait comme une nuée qui <span class="pagenum" id="Page_221">221</span>
+disparaît et se fond sous l'horizon; elle s'effaçait
confondue dans la ligne monotone et grise des
-plaines se déroulant, triste tapis sans fin. L'étendue
-allait capter la Grande Armée. A son tour, on
+plaines se déroulant, triste tapis sans fin. L'étendue
+allait capter la Grande Armée. A son tour, on
la verrait fondre et se dissoudre dans le creuset
perfide de ces steppes. Cette terre boirait ce demi-million
-d'hommes comme le sable du désert les
+d'hommes comme le sable du désert les
cours d'eau qui s'y perdent.</p>
-<p>Les soldats russes, les habitants même semblaient
-entraînés dans une déroute fantastique;
+<p>Les soldats russes, les habitants même semblaient
+entraînés dans une déroute fantastique;
mais les trois sinistres chefs qui devaient changer
en retour victorieux cette panique apparente, le
-Froid, la Faim, le Feu, bientôt prendraient l'offensive.</p>
+Froid, la Faim, le Feu, bientôt prendraient l'offensive.</p>
-<p>Napoléon, comme si déjà il eût entrevu ces visions
-terribles et pressenti l'épouvantable destinée,
+<p>Napoléon, comme si déjà il eût entrevu ces visions
+terribles et pressenti l'épouvantable destinée,
revint, sombre et soucieux, au pas de son
-cheval, vers son armée.</p>
+cheval, vers son armée.</p>
<p>Mais le lendemain, 24 juin 1812, le magnifique
-spectacle offert à ses yeux chassa les présages
-funèbres de la veille.</p>
+spectacle offert à ses yeux chassa les présages
+funèbres de la veille.</p>
-<p>A trois heures du matin, sur trois ponts jetés
+<p>A trois heures du matin, sur trois ponts jetés
pendant la nuit par des voltigeurs de la division
-Morand et par les pontonniers d'Eblé, commença
-le majestueux passage de cette formidable armée
-de six cent mille hommes dont une poignée à
-peine, comme l'avait annoncé d'Armsfeld, retournerait
+Morand et par les pontonniers d'Eblé, commença
+le majestueux passage de cette formidable armée
+de six cent mille hommes dont une poignée à
+peine, comme l'avait annoncé d'Armsfeld, retournerait
sur l'autre rive.</p>
-<p>Le Niémen franchi, l'empire russe s'ouvrait <span class="pagenum" id="Page_222">222</span>
-béant comme un entonnoir devant Napoléon et
-ses braves: l'humiliation de la défaite, les souffrances
-du froid et de la faim, les épouvantes des
-villes enlevées et le retour lamentable à travers
-le cimetière des neiges, voilà les parois de cet
-entonnoir sinistre au fond duquel étaient l'invasion,
-la captivité, Sainte-Hélène et la mort.</p>
+<p>Le Niémen franchi, l'empire russe s'ouvrait <span class="pagenum" id="Page_222">222</span>
+béant comme un entonnoir devant Napoléon et
+ses braves: l'humiliation de la défaite, les souffrances
+du froid et de la faim, les épouvantes des
+villes enlevées et le retour lamentable à travers
+le cimetière des neiges, voilà les parois de cet
+entonnoir sinistre au fond duquel étaient l'invasion,
+la captivité, Sainte-Hélène et la mort.</p>
-<p>Comme poussés par une puissance mystérieuse
-et funeste, le Niémen traversé, Napoléon et la
-France étaient en route vers l'abîme.</p>
+<p>Comme poussés par une puissance mystérieuse
+et funeste, le Niémen traversé, Napoléon et la
+France étaient en route vers l'abîme.</p>
<h2 id="Page_223"><a href="#toc">XI</a><br />
-<small>LA MAISON DE SANTÉ</small></h2>
+<small>LA MAISON DE SANTÉ</small></h2>
-<p>La maison de santé du docteur Dubuisson était
-à la fois un établissement thérapeutique où l'on
+<p>La maison de santé du docteur Dubuisson était
+à la fois un établissement thérapeutique où l'on
soignait des pensionnaires atteints de diverses
affections chroniques et une annexe des prisons
-d'État, où l'on recevait des détenus spéciaux.</p>
+d'État, où l'on recevait des détenus spéciaux.</p>
-<p>Certains condamnés politiques obtenaient, en
-arguant d'infirmités ou en invoquant des maladies
-que le complaisant certificat d'un médecin
+<p>Certains condamnés politiques obtenaient, en
+arguant d'infirmités ou en invoquant des maladies
+que le complaisant certificat d'un médecin
ami savait aggraver par l'emploi de termes scientifiques
-terrifiants, la faveur d'être transférés chez
+terrifiants, la faveur d'être transférés chez
le docteur Dubuisson et de subir leur peine en
ses chambres plus confortables et plus saines que
les cellules des prisons de l'Empire.</p>
<p>Sous tous les gouvernements, il y eut ainsi des
-prisonniers privilégiés. Pendant le second Empire,
-l'établissement hydrothérapique du docteur Pascal,
-la maison du docteur Béni-Barde, bien <span class="pagenum" id="Page_224">224</span>
-d'autres hôtels médicaux analogues reçurent les
-journalistes et les orateurs de réunions publiques
-désireux d'échapper au régime, relativement
-bénin d'ailleurs, de Sainte-Pélagie. Cette faveur
-est continuée sous la République.</p>
-
-<p>Ce fut Napoléon qui inaugura ce système mixte,
-plein de tolérance et d'humanité pour des adversaires
+prisonniers privilégiés. Pendant le second Empire,
+l'établissement hydrothérapique du docteur Pascal,
+la maison du docteur Béni-Barde, bien <span class="pagenum" id="Page_224">224</span>
+d'autres hôtels médicaux analogues reçurent les
+journalistes et les orateurs de réunions publiques
+désireux d'échapper au régime, relativement
+bénin d'ailleurs, de Sainte-Pélagie. Cette faveur
+est continuée sous la République.</p>
+
+<p>Ce fut Napoléon qui inaugura ce système mixte,
+plein de tolérance et d'humanité pour des adversaires
politiques rarement dangereux et qu'un
retour de fortune peut brusquement porter au
-pouvoir. Que de ministères se sont, chez nous,
-recrutés dans les prisons!</p>
+pouvoir. Que de ministères se sont, chez nous,
+recrutés dans les prisons!</p>
<p>Mais on remarquera que, sous les pouvoirs qui
-succédèrent à l'Empire, les détenus admis à jouir
-du transfèrement hospitalier n'étaient frappés
-que de condamnations légères et n'avaient commis
-que des délits de plume ou de parole. Les
-autres subissaient le régime pénitentiaire commun.
-Parfois même les forteresses du Taureau,
-de l'île d'Aix, de Joux, les maisons centrales de
+succédèrent à l'Empire, les détenus admis à jouir
+du transfèrement hospitalier n'étaient frappés
+que de condamnations légères et n'avaient commis
+que des délits de plume ou de parole. Les
+autres subissaient le régime pénitentiaire commun.
+Parfois même les forteresses du Taureau,
+de l'île d'Aix, de Joux, les maisons centrales de
Fontevrault, de Doullens, de Clairvaux, les villes
d'Afrique comme Lambessa, les bagnes aussi,
gardaient les auteurs de complots ou les chefs
-d'émeutes vaincues. Le terrible despote que fut
-Napoléon se montra souvent, envers des hommes
-qui avaient tenté de l'assassiner, plus clément.</p>
+d'émeutes vaincues. Le terrible despote que fut
+Napoléon se montra souvent, envers des hommes
+qui avaient tenté de l'assassiner, plus clément.</p>
-<p>Dans l'établissement du docteur Dubuisson,
-situé en haut du faubourg Saint-Antoine, proche
-la barrière du Trône, au milieu d'une demi-campagne,
+<p>Dans l'établissement du docteur Dubuisson,
+situé en haut du faubourg Saint-Antoine, proche
+la barrière du Trône, au milieu d'une demi-campagne,
avec des arbres, du bon air, le quartier <span class="pagenum" id="Page_225">225</span>
voisin porte encore le nom de Bel-Air, parmi de
riantes maisonnettes et proche le bois de Vincennes,
des ennemis redoutables et personnels de
-l'Empereur subissaient une captivité assez douce.</p>
+l'Empereur subissaient une captivité assez douce.</p>
-<p>Là se trouvaient incarcérés pour des causes
-diverses, outre le général Malet, deux frères, les
-princes Armand et Jules de Polignac, arrêtés à la
+<p>Là se trouvaient incarcérés pour des causes
+diverses, outre le général Malet, deux frères, les
+princes Armand et Jules de Polignac, arrêtés à la
suite de la conspiration de Georges Cadoudal, le
-marquis de Puyvert également royaliste, enfin
-l'abbé Lafon, le conseiller, le confident de Malet,
-mais qui croyait de bonne foi que le général travaillait
+marquis de Puyvert également royaliste, enfin
+l'abbé Lafon, le conseiller, le confident de Malet,
+mais qui croyait de bonne foi que le général travaillait
pour les Bourbons et pour le pape.</p>
-<p>L'abbé Lafon que nous avons vu, le jour de la
+<p>L'abbé Lafon que nous avons vu, le jour de la
naissance du roi de Rome, attendre avec impatience,
-dans le petit cabaret de l'hôtel de Nantes,
-la nouvelle qui pouvait hâter ou retarder ses
-espérances de conspirateur royaliste, avait été
-écroué depuis. Protégé par le comte Dubois, préfet
+dans le petit cabaret de l'hôtel de Nantes,
+la nouvelle qui pouvait hâter ou retarder ses
+espérances de conspirateur royaliste, avait été
+écroué depuis. Protégé par le comte Dubois, préfet
de police, il avait obtenu de subir sa peine en
-la maison de santé de la barrière du Trône.</p>
+la maison de santé de la barrière du Trône.</p>
-<p>Malet prit sur-le-champ l'abbé en affection. Il
-ne tarda pas à lui donner toute sa confiance.</p>
+<p>Malet prit sur-le-champ l'abbé en affection. Il
+ne tarda pas à lui donner toute sa confiance.</p>
-<p>Le général Claude-François Malet avait alors
-cinquante-huit ans. Il était né à Dôle, dans le
-Jura, d'une famille noble; il s'engagea à l'âge de
+<p>Le général Claude-François Malet avait alors
+cinquante-huit ans. Il était né à Dôle, dans le
+Jura, d'une famille noble; il s'engagea à l'âge de
seize ans et se trouvait capitaine de cavalerie aux
-premières heures de la Révolution. Délégué à la
-fête de la Fédération en 1790 par son département,
-il fut élu chef du bataillon franc-comtois et commanda <span class="pagenum" id="Page_226">226</span>
-la place de Besançon. En 1799, il fut envoyé
-comme général de brigade à l'armée d'Italie
-et servit sous Championnet et Masséna. Il se
-trouva, dans les premières promotions, nommé
-commandeur de la Légion d'honneur. Il avait
-adhéré à la constitution de l'Empire, avec quelques
-réserves: «Citoyen Premier Consul, écrivait-il
-à Bonaparte, en lui envoyant son vote et
-celui de ses soldats, nous réunissons nos v&oelig;ux à
-ceux des Français qui désirent voir leur patrie
-heureuse et libre. Si l'Empire héréditaire est le
+premières heures de la Révolution. Délégué à la
+fête de la Fédération en 1790 par son département,
+il fut élu chef du bataillon franc-comtois et commanda <span class="pagenum" id="Page_226">226</span>
+la place de Besançon. En 1799, il fut envoyé
+comme général de brigade à l'armée d'Italie
+et servit sous Championnet et Masséna. Il se
+trouva, dans les premières promotions, nommé
+commandeur de la Légion d'honneur. Il avait
+adhéré à la constitution de l'Empire, avec quelques
+réserves: «Citoyen Premier Consul, écrivait-il
+à Bonaparte, en lui envoyant son vote et
+celui de ses soldats, nous réunissons nos v&oelig;ux à
+ceux des Français qui désirent voir leur patrie
+heureuse et libre. Si l'Empire héréditaire est le
seul refuge qui nous reste contre les factions,
-soyez Empereur...»</p>
+soyez Empereur...»</p>
-<p>Il y avait en ce militaire plein de révoltes et
-aussi de rêves aventureux, soldat médiocre d'ailleurs,
-perpétuel mécontent, subordonné aigri,
-qui voyait d'un &oelig;il irrité l'avancement brusque
+<p>Il y avait en ce militaire plein de révoltes et
+aussi de rêves aventureux, soldat médiocre d'ailleurs,
+perpétuel mécontent, subordonné aigri,
+qui voyait d'un &oelig;il irrité l'avancement brusque
de camarades beaucoup plus jeunes que lui, une
-âme de conspirateur et des calculs de traître. Le
-mémorable complot qui porte son nom n'était
+âme de conspirateur et des calculs de traître. Le
+mémorable complot qui porte son nom n'était
pas son coup d'essai. Toute son existence fut
-agitée par des projets ténébreux de coups de
-main, d'émeutes de casernes, de pronunciamentos
+agitée par des projets ténébreux de coups de
+main, d'émeutes de casernes, de pronunciamentos
dans les camps, avec de romanesques combinaisons
-d'enlèvement. On retrouvait en lui le condottiere
-des petites républiques d'Italie et le
-franc-juge teutonique. Les généraux espagnols
-contemporains ont reproduit son tempérament.</p>
+d'enlèvement. On retrouvait en lui le condottiere
+des petites républiques d'Italie et le
+franc-juge teutonique. Les généraux espagnols
+contemporains ont reproduit son tempérament.</p>
-<p>Il s'était affilié de bonne heure à des associations <span class="pagenum" id="Page_227">227</span>
-militaires dont le but était le renversement
+<p>Il s'était affilié de bonne heure à des associations <span class="pagenum" id="Page_227">227</span>
+militaires dont le but était le renversement
de tout chef voulant s'emparer du pouvoir
-et changer la forme républicaine. Ces sociétés
-portaient différents noms. Leurs adhérents se
-nommaient <i>Miquelets</i> dans la région des Pyrénées,
+et changer la forme républicaine. Ces sociétés
+portaient différents noms. Leurs adhérents se
+nommaient <i>Miquelets</i> dans la région des Pyrénées,
<i>Barbets</i> dans les Alpes, <i>Bandoliers</i> dans le
-Jura, <i>Frères bleus</i> dans le Centre et l'Ouest. Ces
-groupes divers parvinrent à se fondre dans la
-société des Philadelphes, qui avait des ramifications
-à l'étranger, et sur laquelle nous avons
-donné quelques détails dans l'épisode intitulé: <i>La
-Maréchale</i>. Malet portait le nom de Léonidas,
-chez les Philadelphes dont il devint le chef à
-la mort du colonel Oudet (Philop&oelig;men), tué à
+Jura, <i>Frères bleus</i> dans le Centre et l'Ouest. Ces
+groupes divers parvinrent à se fondre dans la
+société des Philadelphes, qui avait des ramifications
+à l'étranger, et sur laquelle nous avons
+donné quelques détails dans l'épisode intitulé: <i>La
+Maréchale</i>. Malet portait le nom de Léonidas,
+chez les Philadelphes dont il devint le chef à
+la mort du colonel Oudet (Philop&oelig;men), tué à
Wagram.</p>
<p>Commandant le camp de Dijon en 1799, Malet,
-avec les Philadelphes, combina un plan d'enlèvement
+avec les Philadelphes, combina un plan d'enlèvement
du Premier Consul, qui devait passer par
Dijon pour aller gagner la bataille de Marengo et
sauver la France.</p>
-<p>Cent hommes résolus, apostés par Malet qui leur
-avait donné une consigne en apparence insignifiante,
-pouvaient entourer le cortège de Bonaparte
-dans les défilés du Jura et le faire prisonnier.
-Quelle aubaine pour l'Autriche si Malet eût
-réussi! Son plan consistait à profiter de la confusion
+<p>Cent hommes résolus, apostés par Malet qui leur
+avait donné une consigne en apparence insignifiante,
+pouvaient entourer le cortège de Bonaparte
+dans les défilés du Jura et le faire prisonnier.
+Quelle aubaine pour l'Autriche si Malet eût
+réussi! Son plan consistait à profiter de la confusion
suivant la mort du Premier Consul pour
-marcher sur Paris à la tête des troupes du Jura.
-Le complot fut éventé. Le Premier Consul évita <span class="pagenum" id="Page_228">228</span>
-les défilés suspects et put parvenir sur le champ
+marcher sur Paris à la tête des troupes du Jura.
+Le complot fut éventé. Le Premier Consul évita <span class="pagenum" id="Page_228">228</span>
+les défilés suspects et put parvenir sur le champ
de bataille de Marengo. La fortune tournait le dos
aux Autrichiens.</p>
-<p>Malet fut alors soupçonné, mais non convaincu
+<p>Malet fut alors soupçonné, mais non convaincu
de trahison. Le chef de la haute police, Desmarets,
-dit en ses curieux et précieux <i>Témoignages</i>:
-«Je crus le voir affilié alors à certain
-projet d'enlèvement du Premier Consul à son passage
-à Dijon. L'explication que j'ai eue avec lui
-mit fin à quelques relations que nous avions
-conservées de l'armée d'Italie.»</p>
-
-<p>D'Angoulême, où il avait été détaché, il passa
-à Rome où, à la suite d'actes d'insubordination
-affichant son désaccord avec le général Miollis, il
-fut révoqué.</p>
+dit en ses curieux et précieux <i>Témoignages</i>:
+«Je crus le voir affilié alors à certain
+projet d'enlèvement du Premier Consul à son passage
+à Dijon. L'explication que j'ai eue avec lui
+mit fin à quelques relations que nous avions
+conservées de l'armée d'Italie.»</p>
+
+<p>D'Angoulême, où il avait été détaché, il passa
+à Rome où, à la suite d'actes d'insubordination
+affichant son désaccord avec le général Miollis, il
+fut révoqué.</p>
<p>Cette mesure ne fut point pour calmer ses
-idées de rébellion. Il voua une haine vigoureuse
-à l'Empereur. Il chercha donc avec une tenace
-patience à profiter de tous les événements, à les
-susciter s'il était possible, à les supposer au besoin,
-pour s'emparer de l'armée, soulever le peuple
+idées de rébellion. Il voua une haine vigoureuse
+à l'Empereur. Il chercha donc avec une tenace
+patience à profiter de tous les événements, à les
+susciter s'il était possible, à les supposer au besoin,
+pour s'emparer de l'armée, soulever le peuple
et renverser son ennemi.</p>
-<p>Cette haine, plus que le passé de Malet, explique
-ses sentiments républicains qui sont incontestables,
-quoiqu'il ait cherché des alliés parmi les
+<p>Cette haine, plus que le passé de Malet, explique
+ses sentiments républicains qui sont incontestables,
+quoiqu'il ait cherché des alliés parmi les
royalistes.</p>
<p>Il tenta, comme nous l'avons vu, en 1807, avec
-le comité de la rue Bourg-l'Abbé dont le jacobin
-Demaillot était le mineur, de détrôner Napoléon. <span class="pagenum" id="Page_229">229</span>
-Son plan consistait à profiter de l'éloignement de
-l'Empereur, pour répandre le bruit de sa mort.
-Le complot fut dénoncé et Malet ne tarda pas à
-être emprisonné.</p>
+le comité de la rue Bourg-l'Abbé dont le jacobin
+Demaillot était le mineur, de détrôner Napoléon. <span class="pagenum" id="Page_229">229</span>
+Son plan consistait à profiter de l'éloignement de
+l'Empereur, pour répandre le bruit de sa mort.
+Le complot fut dénoncé et Malet ne tarda pas à
+être emprisonné.</p>
<p>Nous avons reproduit la lettre, pleine de soumission,
-par laquelle il demandait sa grâce à
+par laquelle il demandait sa grâce à
l'Empereur, offrant de quitter la France et d'aller
-vivre de l'existence du colon à l'île de France.</p>
+vivre de l'existence du colon à l'île de France.</p>
-<p>A la suite de la démarche faite par Renée,
-accompagnée de La Violette, et sollicitant, à Saint-Cloud,
-la grâce de Malet et du major Marcel,
+<p>A la suite de la démarche faite par Renée,
+accompagnée de La Violette, et sollicitant, à Saint-Cloud,
+la grâce de Malet et du major Marcel,
compromis dans son complot, l'Empereur avait
-accordé remise de sa peine au major et autorisé
-Malet à séjourner dans la maison du docteur Dubuisson.</p>
+accordé remise de sa peine au major et autorisé
+Malet à séjourner dans la maison du docteur Dubuisson.</p>
-<p>C'est là que nous le retrouvons le jeudi 22 octobre
-1812,&mdash;le jour même, à jamais tragique,
-où Napoléon évacuait Moscou et commençait, avec
-la Grande Armée en haillons, la sinistre étape
+<p>C'est là que nous le retrouvons le jeudi 22 octobre
+1812,&mdash;le jour même, à jamais tragique,
+où Napoléon évacuait Moscou et commençait, avec
+la Grande Armée en haillons, la sinistre étape
dans les neiges.</p>
-<p>Malet, même en prison, n'avait pas cessé de
+<p>Malet, même en prison, n'avait pas cessé de
conspirer. En 1809, il avait voulu recommencer
-sa tentative, c'est-à-dire répandre le bruit que
-l'Empereur avait été tué à Wagram; puis, à la
-faveur du désarroi général, marcher sur Notre-Dame,&mdash;il
-avait choisi le 29 juin, où l'on y célébrait
-un <i>Te Deum</i>. Là, il se serait emparé des
-autorités civiles et militaires rassemblées pour
-la cérémonie. Un Italien nommé Sorbi, détenu <span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
-avec lui à la Force, avait surpris en partie son
-plan. Malet conçut des doutes sur la fidélité de
-cet homme. Il donna contre-ordre à ses affidés.
+sa tentative, c'est-à-dire répandre le bruit que
+l'Empereur avait été tué à Wagram; puis, à la
+faveur du désarroi général, marcher sur Notre-Dame,&mdash;il
+avait choisi le 29 juin, où l'on y célébrait
+un <i>Te Deum</i>. Là, il se serait emparé des
+autorités civiles et militaires rassemblées pour
+la cérémonie. Un Italien nommé Sorbi, détenu <span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
+avec lui à la Force, avait surpris en partie son
+plan. Malet conçut des doutes sur la fidélité de
+cet homme. Il donna contre-ordre à ses affidés.
Le <i>Te Deum</i> de Wagram se passa donc sans incidents.</p>
-<p>Ce conspirateur opiniâtre avait une idée fixe:
+<p>Ce conspirateur opiniâtre avait une idée fixe:
profiter de la stupeur qui suivrait la nouvelle de
-la mort de l'Empereur, brusquement proclamée,
-et se rendre maître, à la faveur de la confusion
-universelle, de divers postes et du suprême pouvoir
-militaire. Il évoque ainsi la physionomie
-sombre et restée quelque peu mystérieuse d'un
-autre prisonnier d'État, Auguste Blanqui, comme
+la mort de l'Empereur, brusquement proclamée,
+et se rendre maître, à la faveur de la confusion
+universelle, de divers postes et du suprême pouvoir
+militaire. Il évoque ainsi la physionomie
+sombre et restée quelque peu mystérieuse d'un
+autre prisonnier d'État, Auguste Blanqui, comme
lui cherchant le renversement du pouvoir par des
-coups de surprise, des émeutes faites à petit
-nombre, et l'usurpation des ministères, de l'Hôtel
-de ville, de la police, soit par la force, soit à l'aide
-de faux cachets et d'actes fabriqués.</p>
-
-<p>Malet a-t-il conspiré seul, en 1812, avec les
-quelques compagnons qui figurèrent à son procès;
-ou bien était-il soutenu par des complices puissants,
-restés secrets et indemnes? Comptait-il sur
+coups de surprise, des émeutes faites à petit
+nombre, et l'usurpation des ministères, de l'Hôtel
+de ville, de la police, soit par la force, soit à l'aide
+de faux cachets et d'actes fabriqués.</p>
+
+<p>Malet a-t-il conspiré seul, en 1812, avec les
+quelques compagnons qui figurèrent à son procès;
+ou bien était-il soutenu par des complices puissants,
+restés secrets et indemnes? Comptait-il sur
l'appoint de ce qui restait des Philadelphes, sur le
-secours immédiat des officiers révoqués partageant
+secours immédiat des officiers révoqués partageant
ses rancunes et n'attendant qu'une occasion
-de se jeter dans une insurrection? Tout porte à
+de se jeter dans une insurrection? Tout porte à
le croire, mais la preuve historique de cette
-double complicité n'a pas été faite, et l'on ne
-peut, en toute sécurité, donner à Malet d'autres <span class="pagenum" id="Page_231">231</span>
+double complicité n'a pas été faite, et l'on ne
+peut, en toute sécurité, donner à Malet d'autres <span class="pagenum" id="Page_231">231</span>
auxiliaires que ceux qui furent connus par la
suite.</p>
-<p>Le règlement de la maison de santé permettait
+<p>Le règlement de la maison de santé permettait
aux pensionnaires de recevoir des visites toute la
-journée.</p>
+journée.</p>
<p>Malet accueillait donc chaque jour un certain
nombre de visiteurs. Rien d'insolite ne marqua
-ses réceptions du jeudi 22 octobre.</p>
+ses réceptions du jeudi 22 octobre.</p>
-<p>Dans sa chambre, se trouvaient réunis l'abbé
-Lafon, le moine Camagno, le séminariste Boutreux,
-l'ex-médecin-major Marcel, et un jeune
+<p>Dans sa chambre, se trouvaient réunis l'abbé
+Lafon, le moine Camagno, le séminariste Boutreux,
+l'ex-médecin-major Marcel, et un jeune
militaire, le caporal Rateau, de la garde de Paris.</p>
-<p>Rateau avait vingt-huit ans. Il était le fils d'un
-fabricant de liqueurs de Bordeaux et était parent
-du baron Rateau, procureur général à la Cour de
+<p>Rateau avait vingt-huit ans. Il était le fils d'un
+fabricant de liqueurs de Bordeaux et était parent
+du baron Rateau, procureur général à la Cour de
Bordeaux.</p>
<p>Quand les cinq complices furent seuls en face
-de leur chef, qui les avait retenus sous des prétextes
+de leur chef, qui les avait retenus sous des prétextes
divers, Malet dit d'un ton bref:</p>
<p>&mdash;Il faut en finir, mes amis... l'Empire a trop
-duré, et l'Empereur a trop vécu!... voici l'heure
-de frapper le grand coup... Êtes-vous prêts à me
+duré, et l'Empereur a trop vécu!... voici l'heure
+de frapper le grand coup... Êtes-vous prêts à me
suivre?...</p>
<p id="cor_11">Il les interrogea du regard rapidement. Tous
-répondirent <ins title="original: affirmativememt">affirmativement</ins>.</p>
+répondirent <ins title="original: affirmativememt">affirmativement</ins>.</p>
-<p>L'abbé Lafon fit cette réserve:</p>
+<p>L'abbé Lafon fit cette réserve:</p>
-<p>&mdash;Il est entendu, mon cher général, qu'il s'agit
-seulement de renverser l'Empire et non de rétablir
-la République?</p>
+<p>&mdash;Il est entendu, mon cher général, qu'il s'agit
+seulement de renverser l'Empire et non de rétablir
+la République?</p>
<div class="pagenum" id="Page_232">232</div>
<p>Malet eut un geste d'impatience.</p>
-<p>&mdash;Nous réservons la forme de gouvernement,
-dit-il; les Français, redevenus libres, choisiront le
-régime qui leur paraîtra le meilleur...</p>
+<p>&mdash;Nous réservons la forme de gouvernement,
+dit-il; les Français, redevenus libres, choisiront le
+régime qui leur paraîtra le meilleur...</p>
<p>&mdash;Soit, dit le moine Camagno, avec sa face
-bistrée de forban et ses yeux où luisait la flamme
-du fanatisme, nous marcherons avec vous, général,
-fût-ce au supplice, mais vous me garantissez
-à moi, pour que je puisse le confirmer à
-mes amis, que tous vos efforts, si vous réussissez,
-tendront à rétablir sur son trône le roi d'Espagne,
+bistrée de forban et ses yeux où luisait la flamme
+du fanatisme, nous marcherons avec vous, général,
+fût-ce au supplice, mais vous me garantissez
+à moi, pour que je puisse le confirmer à
+mes amis, que tous vos efforts, si vous réussissez,
+tendront à rétablir sur son trône le roi d'Espagne,
Ferdinand VII?</p>
<p>&mdash;Nous nous occuperons des affaires d'Espagne
-quand nous en aurons fini ici avec le tyran,&mdash;répondit
+quand nous en aurons fini ici avec le tyran,&mdash;répondit
avec brusquerie Malet. Personne n'a
-plus d'objection à faire? reprit-il en lançant un
-regard impérieux à la ronde.</p>
+plus d'objection à faire? reprit-il en lançant un
+regard impérieux à la ronde.</p>
<p>&mdash;Nous ne devons pas seulement nous armer
-pour démolir un trône, dit, de sa voix calme de
+pour démolir un trône, dit, de sa voix calme de
sectaire, l'ex-major Marcel, l'humanitaire disciple
d'Anacharsis Clootz, mais bien pour fonder
-la république universelle, la fédération pacifique
-des États-Unis d'Europe. Je vous demande donc,
-général, de profiter de l'immense élan généreux
-que votre grand acte va donner à tous les peuples,
-pour délivrer les nations dans les fers... La
-Pologne, l'Irlande, la Grèce, attendent de nous
-leur délivrance... Il faut décréter la révolution
-au nom du principe des nationalités; il faut que <span class="pagenum" id="Page_233">233</span>
-la France donne une patrie à ceux qui n'en ont
+la république universelle, la fédération pacifique
+des États-Unis d'Europe. Je vous demande donc,
+général, de profiter de l'immense élan généreux
+que votre grand acte va donner à tous les peuples,
+pour délivrer les nations dans les fers... La
+Pologne, l'Irlande, la Grèce, attendent de nous
+leur délivrance... Il faut décréter la révolution
+au nom du principe des nationalités; il faut que <span class="pagenum" id="Page_233">233</span>
+la France donne une patrie à ceux qui n'en ont
pas, et affranchisse les humains encore esclaves...
-Voilà pour quel noble but je marche avec vous,
-général!</p>
+Voilà pour quel noble but je marche avec vous,
+général!</p>
<p>&mdash;Nous nous occuperons de nous fortifier, en
-nous créant des alliés parmi les peuples asservis,
-c'est entendu! dit Malet; mais avant de songer à
+nous créant des alliés parmi les peuples asservis,
+c'est entendu! dit Malet; mais avant de songer à
l'affranchissement des Polonais, des Irlandais et
-des Grecs, il faut délivrer les Français... On n'a
-plus rien à ajouter?</p>
+des Grecs, il faut délivrer les Français... On n'a
+plus rien à ajouter?</p>
-<p>&mdash;Pardon, général, dit timidement le séminariste
+<p>&mdash;Pardon, général, dit timidement le séminariste
Boutreux, il ne faudra pas oublier notre
saint Pontife, qui est en prison...</p>
-<p>&mdash;C'est convenu! Je l'ai déjà dit... Mais Napoléon
-d'abord, le pape après! fit Malet avec une
+<p>&mdash;C'est convenu! Je l'ai déjà dit... Mais Napoléon
+d'abord, le pape après! fit Malet avec une
irritation croissante. Et toi, ajouta-t-il en s'adressant
au caporal, as-tu quelque roi ou quelque
-pape à me recommander? Tu es le seul qui n'ait
+pape à me recommander? Tu es le seul qui n'ait
pas ouvert la bouche...</p>
-<p>&mdash;Mon général, répondit en rougissant Rateau,
+<p>&mdash;Mon général, répondit en rougissant Rateau,
je voudrais bien devenir sous-lieutenant...</p>
-<p>La figure de Malet s'éclaira:</p>
+<p>La figure de Malet s'éclaira:</p>
<p>&mdash;A la bonne heure! tu demandes quelque
chose pour toi, au moins... tu es le plus raisonnable...
-Sois heureux, mon garçon, tu auras tes
-épaulettes!... A présent, mes amis, écoutez-moi
+Sois heureux, mon garçon, tu auras tes
+épaulettes!... A présent, mes amis, écoutez-moi
attentivement, continua Malet; les heures sont
-brèves, et cette nuit même, nous allons tenter la
+brèves, et cette nuit même, nous allons tenter la
partie...</p>
<div class="pagenum" id="Page_234">234</div>
-<p>Un certain frémissement parcourut les auditeurs.
-Aucun ne tremblait. C'était plutôt une
-fièvre de plaisir, un de ces frissons d'attente qui
-font vibrer délicieusement les nerfs des joueurs
+<p>Un certain frémissement parcourut les auditeurs.
+Aucun ne tremblait. C'était plutôt une
+fièvre de plaisir, un de ces frissons d'attente qui
+font vibrer délicieusement les nerfs des joueurs
et des amoureux. Les conspirateurs connaissent
-cette titillation. Le désir, l'anxiété, l'inconnu
-leur communiquent d'étranges et puissantes secousses.
-Le sang accélère, à ces moments-là, sa
+cette titillation. Le désir, l'anxiété, l'inconnu
+leur communiquent d'étranges et puissantes secousses.
+Le sang accélère, à ces moments-là, sa
course dans les veines, et l'on vit double.</p>
-<p>Malet, profitant de l'émotion de ses affidés, développa
-froidement, posément, son plan, qui
-était encore plus insensé que hardi.</p>
+<p>Malet, profitant de l'émotion de ses affidés, développa
+froidement, posément, son plan, qui
+était encore plus insensé que hardi.</p>
-<p>Il en avait avec précision et méthode agencé
+<p>Il en avait avec précision et méthode agencé
les diverses parties. Seul, il le portait tout entier.
Nul des hommes subalternes auxquels il se
confiait n'en avait eu connaissance. On savait
-seulement que l'on chercherait à renverser l'Empire,
+seulement que l'on chercherait à renverser l'Empire,
et qu'on descendrait dans la rue, quand
Malet donnerait le signal.</p>
-<p>Il commença par leur faire remarquer combien
-le moment était propice pour agir. Dès qu'il avait
-vu Napoléon s'engager, avec toute son armée, sur
-la route périlleuse des solitudes du Nord, son espoir
-de recommencer avec succès les deux tentatives
-de 1807 et de 1809 lui était revenu plus
-vivace. Cette fois il semblait sûr du succès. Son
-idée fixe, sa marotte, la supposition de la mort de
-l'Empereur, allait prendre corps et apparaître la
-réalité.</p>
+<p>Il commença par leur faire remarquer combien
+le moment était propice pour agir. Dès qu'il avait
+vu Napoléon s'engager, avec toute son armée, sur
+la route périlleuse des solitudes du Nord, son espoir
+de recommencer avec succès les deux tentatives
+de 1807 et de 1809 lui était revenu plus
+vivace. Cette fois il semblait sûr du succès. Son
+idée fixe, sa marotte, la supposition de la mort de
+l'Empereur, allait prendre corps et apparaître la
+réalité.</p>
<div class="pagenum" id="Page_235">235</div>
-<p>Il y avait sept jours que Paris était sans nouvelles
-de Napoléon et de la Grande Armée. Les
-bruits les plus sinistres trouvaient créance. Le
-commerce paralysé, le travail arrêté, la récolte
-mauvaise,&mdash;la comète de 1812, favorable à la
-vigne, avait produit une sécheresse exceptionnelle,&mdash;l'impopularité
+<p>Il y avait sept jours que Paris était sans nouvelles
+de Napoléon et de la Grande Armée. Les
+bruits les plus sinistres trouvaient créance. Le
+commerce paralysé, le travail arrêté, la récolte
+mauvaise,&mdash;la comète de 1812, favorable à la
+vigne, avait produit une sécheresse exceptionnelle,&mdash;l'impopularité
de Marie-Louise, car le
-peuple regrettait Joséphine et n'avait pu s'accoutumer
-à cette Autrichienne, rappelant Marie-Antoinette,
-tout ce malaise et toute cette inquiétude
+peuple regrettait Joséphine et n'avait pu s'accoutumer
+à cette Autrichienne, rappelant Marie-Antoinette,
+tout ce malaise et toute cette inquiétude
favorisaient les desseins audacieux de
Malet.</p>
-<p>L'entreprise sans doute était folle et téméraire.
+<p>L'entreprise sans doute était folle et téméraire.
Elle prouvait cependant chez son auteur une
-sorte d'intuition très pénétrante de ce qui se
+sorte d'intuition très pénétrante de ce qui se
passait dans la conscience populaire, une perception
-très juste de l'état des esprits, des défaillances
+très juste de l'état des esprits, des défaillances
prochaines, des trahisons naissantes et
des surprises possibles.</p>
-<p>L'abbé Lafon qui, en sa qualité de royaliste et
-de clérical, prévoyait l'insuccès et aurait souhaité
-que Malet agît franchement au nom des Bourbons,
+<p>L'abbé Lafon qui, en sa qualité de royaliste et
+de clérical, prévoyait l'insuccès et aurait souhaité
+que Malet agît franchement au nom des Bourbons,
arborant la cocarde blanche et proclamant
-le souverain légitime, Louis XVIII, après avoir
-entendu l'exposé rapide de son plan, lui demanda:</p>
+le souverain légitime, Louis XVIII, après avoir
+entendu l'exposé rapide de son plan, lui demanda:</p>
-<p>&mdash;Comptez-vous sur l'appui du Sénat? avez-vous
+<p>&mdash;Comptez-vous sur l'appui du Sénat? avez-vous
pressenti quelques-uns de ses membres?</p>
-<p>Malet répondit avec franchise:</p>
+<p>Malet répondit avec franchise:</p>
<div class="pagenum" id="Page_236">236</div>
<p>&mdash;Aucun! vous seuls connaissez mon projet.
-Mais les sénateurs, au moins en grande majorité,
+Mais les sénateurs, au moins en grande majorité,
sont las de servir l'Empire. Des grondements
-précurseurs des révoltes s'élèvent des deux grands
-corps délibérants. Le Sénat, qui hésiterait sans
-doute à prendre l'initiative d'une insurrection,
-ratifiera avec ensemble le fait accompli. Dès que
-les sénateurs seront persuadés que Napoléon est
+précurseurs des révoltes s'élèvent des deux grands
+corps délibérants. Le Sénat, qui hésiterait sans
+doute à prendre l'initiative d'une insurrection,
+ratifiera avec ensemble le fait accompli. Dès que
+les sénateurs seront persuadés que Napoléon est
mort, ils s'empresseront de voter l'abolition de
-son régime. Il se passera ce qui s'est vu, sous
+son régime. Il se passera ce qui s'est vu, sous
l'ancienne monarchie, quand Louis XIV et
-Louis XV sont descendus dans la tombe. On déchirait
-leurs testaments, on se refusait à exécuter
-leurs volontés avant-dernières, on poursuivait
-les rares courtisans restés fidèles après
-la mort. L'humanité est lâche, mes amis; elle
-subit la force d'où qu'elle vienne, mais seulement
+Louis XV sont descendus dans la tombe. On déchirait
+leurs testaments, on se refusait à exécuter
+leurs volontés avant-dernières, on poursuivait
+les rares courtisans restés fidèles après
+la mort. L'humanité est lâche, mes amis; elle
+subit la force d'où qu'elle vienne, mais seulement
tant qu'elle est la force. Quand un pouvoir
nouveau surgit, les pires valets du pouvoir
-ancien se redressent de leur platitude, courent à
-la puissance qui apparaît et s'efforcent de se
-faire pardonner leur servilité passée en promettant
-une domestication plus complète... Tout
-avènement est beau. La foule salue les acteurs
-neufs qui paraissent sur la scène du monde et oublie
-ceux qu'on a forcés à rentrer dans la coulisse.
-L'Empereur mort, ou cru tel, c'est l'Empire enterré.
-Personne, demain, ne voudra plus avoir été
+ancien se redressent de leur platitude, courent à
+la puissance qui apparaît et s'efforcent de se
+faire pardonner leur servilité passée en promettant
+une domestication plus complète... Tout
+avènement est beau. La foule salue les acteurs
+neufs qui paraissent sur la scène du monde et oublie
+ceux qu'on a forcés à rentrer dans la coulisse.
+L'Empereur mort, ou cru tel, c'est l'Empire enterré.
+Personne, demain, ne voudra plus avoir été
bonapartiste. Oh! je connais ce peuple et ceux <span class="pagenum" id="Page_237">237</span>
-qui le mènent!... Nous aurons le Sénat pour nous,
+qui le mènent!... Nous aurons le Sénat pour nous,
j'en suis certain!... J'ai, d'ailleurs, d'avance
-compté sur son concours!... voyez plutôt...</p>
+compté sur son concours!... voyez plutôt...</p>
-<p>Et Malet, déployant un papier à en-tête, lut la
-pièce suivante, très habilement fabriquée par lui,
-et qui pouvait, par ses apparences d'authenticité,
-tromper des yeux non prévenus.</p>
+<p>Et Malet, déployant un papier à en-tête, lut la
+pièce suivante, très habilement fabriquée par lui,
+et qui pouvait, par ses apparences d'authenticité,
+tromper des yeux non prévenus.</p>
-<p>C'était un sénatus-consulte, destiné à être affiché,
-lu aux troupes de la garnison, envoyé aux
-préfets et aux commandants de places, et montré,
-s'il le fallait, aux généraux, aux ministres, aux
-divers agents de l'autorité, requis par Malet, au
-nom du pouvoir sénatorial.</p>
+<p>C'était un sénatus-consulte, destiné à être affiché,
+lu aux troupes de la garnison, envoyé aux
+préfets et aux commandants de places, et montré,
+s'il le fallait, aux généraux, aux ministres, aux
+divers agents de l'autorité, requis par Malet, au
+nom du pouvoir sénatorial.</p>
-<p>L'original de cette pièce, publiée pour la première
+<p>L'original de cette pièce, publiée pour la première
fois sous la Restauration, est aux Archives.</p>
-<p>Ce sénatus-consulte fictif portait l'en-tête suivant:</p>
+<p>Ce sénatus-consulte fictif portait l'en-tête suivant:</p>
<div class="manuscr">
-<p class="cent">SÉNAT CONSERVATEUR</p>
+<p class="cent">SÉNAT CONSERVATEUR</p>
-<p class="cent"><i>Séance du 22 octobre 1812.</i></p>
+<p class="cent"><i>Séance du 22 octobre 1812.</i></p>
-<p class="cent"><span class="smcap">Présidence de M. Sieyès.</span></p>
+<p class="cent"><span class="smcap">Présidence de M. Sieyès.</span></p>
-<p>«La séance s'est ouverte à huit heures du soir
-sous la présidence du sénateur Sieyès.</p>
+<p>«La séance s'est ouverte à huit heures du soir
+sous la présidence du sénateur Sieyès.</p>
-<p>»Le Sénat, réuni extraordinairement, s'est fait
+<p>»Le Sénat, réuni extraordinairement, s'est fait
donner lecture du message qui lui annonce la
-mort de l'empereur Napoléon qui a eu lieu sous
+mort de l'empereur Napoléon qui a eu lieu sous
les murs de Moscou, le 7 de ce mois.</p>
-<p>»Le Sénat, après avoir mûrement délibéré sur <span class="pagenum" id="Page_238">238</span>
-un événement aussi inattendu, a nommé une
-commission pour aviser, séance tenante, aux
+<p>»Le Sénat, après avoir mûrement délibéré sur <span class="pagenum" id="Page_238">238</span>
+un événement aussi inattendu, a nommé une
+commission pour aviser, séance tenante, aux
moyens de sauver la Patrie des dangers imminents
-qui la menacent, et après avoir entendu
+qui la menacent, et après avoir entendu
les rapports de la commission,</p>
-<p>»A discuté et nous ordonne ce qui suit...»</p>
+<p>»A discuté et nous ordonne ce qui suit...»</p>
</div>
-<p>Suivait le dispositif du sénatus-consulte en
+<p>Suivait le dispositif du sénatus-consulte en
19 articles.</p>
<p>Le premier article portait que le gouvernement
-impérial n'ayant pas rempli l'espoir de ceux
-qui en attendaient la paix et le bonheur des Français,
+impérial n'ayant pas rempli l'espoir de ceux
+qui en attendaient la paix et le bonheur des Français,
ce gouvernement, ainsi que ses institutions,
-était aboli.</p>
+était aboli.</p>
-<p>La Légion d'honneur était conservée.</p>
+<p>La Légion d'honneur était conservée.</p>
<p>Un gouvernement provisoire de quinze
-membres était établi et composé ainsi:</p>
+membres était établi et composé ainsi:</p>
-<p>Le général Moreau était nommé président. Ce
-traître célèbre se trouvait encore aux États-Unis;
+<p>Le général Moreau était nommé président. Ce
+traître célèbre se trouvait encore aux États-Unis;
mais ses ramifications avec les Philadelphes, ses
relations anciennes avec les royalistes, ses offres
de service aux Russes et aux Prussiens, dans les
-rangs desquels il devait, l'année suivante, trouver
-la mort en combattant la France, à Dresde,
+rangs desquels il devait, l'année suivante, trouver
+la mort en combattant la France, à Dresde,
indiquent bien que Malet, s'il agissait seul, avait
des accointances puissantes et aurait eu des
-alliances&mdash;s'il avait réussi&mdash;auprès des Bourbons
+alliances&mdash;s'il avait réussi&mdash;auprès des Bourbons
et dans les cours d'Europe.</p>
-<p>La vice-présidence avait été dévolue à Carnot.
-Les autres membres étaient: général Augereau; <span class="pagenum" id="Page_239">239</span>
-Bigonnet; Destutt de Tracy, sénateur; Florent-Guyot,
-ancien conventionnel; Frochot, alors préfet
-de la Seine; Jacquemont; Lambrecht, sénateur;
-Mathieu, duc de Montmorency, royaliste; général
+<p>La vice-présidence avait été dévolue à Carnot.
+Les autres membres étaient: général Augereau; <span class="pagenum" id="Page_239">239</span>
+Bigonnet; Destutt de Tracy, sénateur; Florent-Guyot,
+ancien conventionnel; Frochot, alors préfet
+de la Seine; Jacquemont; Lambrecht, sénateur;
+Mathieu, duc de Montmorency, royaliste; général
Malet; Alexis, duc de Noailles, royaliste; Truguet,
-vice-amiral; Volney et Garat, sénateurs.</p>
+vice-amiral; Volney et Garat, sénateurs.</p>
-<p>On voit que ce gouvernement était mixte et
-que si Carnot, Malet, Augereau y représentaient
-avec Florent-Guyot et Jacquemont l'élément républicain,
-le préfet Frochot, le vice-amiral Truguet,
+<p>On voit que ce gouvernement était mixte et
+que si Carnot, Malet, Augereau y représentaient
+avec Florent-Guyot et Jacquemont l'élément républicain,
+le préfet Frochot, le vice-amiral Truguet,
Volney, Lambrecht, Garat, Destutt de
-Tracy figuraient les anciens républicains ralliés
-à l'Empire, tandis que les ducs de Montmorency
-et de Noailles marquaient la place de la royauté.
-Les sénateurs impériaux pouvaient, le cas échéant,
-se rattacher aux royalistes, s'il s'était agi
-de délibérer sur l'offre de la couronne. En outre,
-la présidence confiée au général Moreau, déjà en
+Tracy figuraient les anciens républicains ralliés
+à l'Empire, tandis que les ducs de Montmorency
+et de Noailles marquaient la place de la royauté.
+Les sénateurs impériaux pouvaient, le cas échéant,
+se rattacher aux royalistes, s'il s'était agi
+de délibérer sur l'offre de la couronne. En outre,
+la présidence confiée au général Moreau, déjà en
pourparlers avec les futurs chefs de la coalition,
-donnait à la restauration de Louis XVIII les plus
-grandes chances, si le coup tenté par Malet eût
-été suivi de succès.</p>
-
-<p>Malet, c'est entendu, était républicain. Mais
-son républicanisme était celui d'un général. Il
-devait fort bien s'accommoder d'une royauté avec
-une charte. Les historiens favorables à Malet
-ont été embarrassés pour justifier la présence
-de royalistes et de législateurs alliés à l'Empereur
+donnait à la restauration de Louis XVIII les plus
+grandes chances, si le coup tenté par Malet eût
+été suivi de succès.</p>
+
+<p>Malet, c'est entendu, était républicain. Mais
+son républicanisme était celui d'un général. Il
+devait fort bien s'accommoder d'une royauté avec
+une charte. Les historiens favorables à Malet
+ont été embarrassés pour justifier la présence
+de royalistes et de législateurs alliés à l'Empereur
dans cette commission insurrectionnelle. <span class="pagenum" id="Page_240">240</span>
-M. Ernest Hamel, qui a écrit l'apologie de Malet
-et de ses conspirations, a été obligé de reconnaître
-que si le complot de 1808 (comité de la rue
-Bourg-l'Abbé) avait un caractère démocratique
-prononcé, avec le rétablissement de la République
+M. Ernest Hamel, qui a écrit l'apologie de Malet
+et de ses conspirations, a été obligé de reconnaître
+que si le complot de 1808 (comité de la rue
+Bourg-l'Abbé) avait un caractère démocratique
+prononcé, avec le rétablissement de la République
pour but, la seconde conspiration offrait un
objectif moins absolu. En 1812, la forme de gouvernement
-est réservée et un élément royaliste
-se trouve introduit parmi les membres chargés
-de préparer et de présenter à l'acceptation du
-peuple français une constitution nouvelle.</p>
+est réservée et un élément royaliste
+se trouve introduit parmi les membres chargés
+de préparer et de présenter à l'acceptation du
+peuple français une constitution nouvelle.</p>
-<p>Avec Moreau à sa tête, la commission eût certainement
+<p>Avec Moreau à sa tête, la commission eût certainement
fait les affaires des Bourbons et des
rois d'Europe, qui avaient encore plus peur de la
-République que de Napoléon.</p>
+République que de Napoléon.</p>
-<p>Aux termes de ce sénatus-consulte, les ministres
-étaient destitués; les fonctionnaires continuaient
-leurs fonctions; une amnistie était accordée
-aux déserteurs, déportés et émigrés,&mdash;cette
-dernière catégorie ne comprenait plus guère
+<p>Aux termes de ce sénatus-consulte, les ministres
+étaient destitués; les fonctionnaires continuaient
+leurs fonctions; une amnistie était accordée
+aux déserteurs, déportés et émigrés,&mdash;cette
+dernière catégorie ne comprenait plus guère
que les princes, leur entourage et les derniers
-chouans à la solde de l'Angleterre.</p>
+chouans à la solde de l'Angleterre.</p>
-<p>L'article 7 établissait qu'une députation serait
-envoyée «à Sa Sainteté le pape Pie VII, pour le
+<p>L'article 7 établissait qu'une députation serait
+envoyée «à Sa Sainteté le pape Pie VII, pour le
supplier, au nom de la nation, d'oublier les maux
-qu'il avait soufferts et pour l'inviter à visiter
-Paris avant de retourner à Rome».</p>
-
-<p>Malet, on le voit, n'avait eu garde de négliger
-l'élément religieux. Il comptait sur l'appui du <span class="pagenum" id="Page_241">241</span>
-pape et du clergé. Cet article avait dû plaire à ses
-complices de la première heure: l'abbé Lafon, le
-moine Camagno et le séminariste Boutreux.</p>
-
-<p>Les gardes nationaux, que les levées extraordinaires
-avaient appelés aux armées, étaient autorisés
-à rentrer dans leurs foyers, mesure qui devait
+qu'il avait soufferts et pour l'inviter à visiter
+Paris avant de retourner à Rome».</p>
+
+<p>Malet, on le voit, n'avait eu garde de négliger
+l'élément religieux. Il comptait sur l'appui du <span class="pagenum" id="Page_241">241</span>
+pape et du clergé. Cet article avait dû plaire à ses
+complices de la première heure: l'abbé Lafon, le
+moine Camagno et le séminariste Boutreux.</p>
+
+<p>Les gardes nationaux, que les levées extraordinaires
+avaient appelés aux armées, étaient autorisés
+à rentrer dans leurs foyers, mesure qui devait
certainement, si on affaiblissait nos corps de
-troupes aux prises avec l'ennemi, acquérir de la
-popularité au nouveau gouvernement. Enfin, le
-général Lecourbe était nommé commandant en
-chef de l'armée de Paris. Le général Malet remplaçait
-le général Hullin dans le commandement
+troupes aux prises avec l'ennemi, acquérir de la
+popularité au nouveau gouvernement. Enfin, le
+général Lecourbe était nommé commandant en
+chef de l'armée de Paris. Le général Malet remplaçait
+le général Hullin dans le commandement
de la place de Paris.</p>
-<p>Le sénatus-consulte était signé de: Sieyès, président,
-Lanjuinais et Grégoire, secrétaires; contresigné
-par Malet, «général de division, commandant
-en chef la force armée de Paris et les troupes
-de la première division militaire».</p>
+<p>Le sénatus-consulte était signé de: Sieyès, président,
+Lanjuinais et Grégoire, secrétaires; contresigné
+par Malet, «général de division, commandant
+en chef la force armée de Paris et les troupes
+de la première division militaire».</p>
-<p>Une proclamation, rédigée en même temps par
-Malet, devait être lue dans les casernes et affichée
+<p>Une proclamation, rédigée en même temps par
+Malet, devait être lue dans les casernes et affichée
sur les murs de Paris.</p>
-<p>On lisait dans cet appel d'une véhémence
-extrême des phrases comme celles-ci, faisant des
+<p>On lisait dans cet appel d'une véhémence
+extrême des phrases comme celles-ci, faisant des
Cosaques vainqueurs, et sous la lance desquels
-Napoléon, disait-on, avait succombé, les sauveurs
+Napoléon, disait-on, avait succombé, les sauveurs
de la France et du monde:</p>
<div class="manuscr">
-<p>«Citoyens et soldats, Bonaparte n'est plus! Le
-tyran est tombé sous les coups des vengeurs de
-l'humanité. Grâces leur soient rendues! Ils ont <span class="pagenum" id="Page_242">242</span>
-bien mérité de la patrie et du genre humain!...»</p>
+<p>«Citoyens et soldats, Bonaparte n'est plus! Le
+tyran est tombé sous les coups des vengeurs de
+l'humanité. Grâces leur soient rendues! Ils ont <span class="pagenum" id="Page_242">242</span>
+bien mérité de la patrie et du genre humain!...»</p>
</div>
-<p>Après ce tribut de reconnaissance aux ennemis
+<p>Après ce tribut de reconnaissance aux ennemis
victorieux, le factieux attaquait et insultait le fils
de l'Empereur.</p>
<div class="manuscr">
-<p>«Si nous avons à rougir d'avoir supporté si
-longtemps à notre tête un étranger, un Corse,
+<p>«Si nous avons à rougir d'avoir supporté si
+longtemps à notre tête un étranger, un Corse,
nous sommes trop fiers pour y souffrir un enfant
-bâtard...»</p>
+bâtard...»</p>
</div>
-<p>Si l'insulte à la Corse, île française, était inutile
+<p>Si l'insulte à la Corse, île française, était inutile
et peu habile, l'outrage au pauvre petit roi de
-Rome était fou. Mais Malet n'était pas homme à
-observer aucune mesure. Ne flétrissait-il pas,
+Rome était fou. Mais Malet n'était pas homme à
+observer aucune mesure. Ne flétrissait-il pas,
dans la fin de sa proclamation, sans doute pour
complaire aux anciens valets de Thermidor devenus
-les sénateurs de Bonaparte, qu'il embauchait,
-le grand citoyen qui avait incarné la Révolution
-et la République, jusqu'à la réaction de la Cabarrus
-et de son amant, le méprisable Tallien:</p>
+les sénateurs de Bonaparte, qu'il embauchait,
+le grand citoyen qui avait incarné la Révolution
+et la République, jusqu'à la réaction de la Cabarrus
+et de son amant, le méprisable Tallien:</p>
<div class="manuscr">
-<p>«Prouvez à la France, s'écriait Malet, que vous
-n'étiez pas plus les soldats de Bonaparte que vous
-ne fûtes ceux de Robespierre!»</p>
+<p>«Prouvez à la France, s'écriait Malet, que vous
+n'étiez pas plus les soldats de Bonaparte que vous
+ne fûtes ceux de Robespierre!»</p>
</div>
-<p>Quand la lecture des pièces fut achevée, Malet
-distribua à ses complices leurs rôles.</p>
+<p>Quand la lecture des pièces fut achevée, Malet
+distribua à ses complices leurs rôles.</p>
<p>Puis il collationna, signa et scella divers brevets
-nommant à des emplois et à des commandements
-ceux qu'il se proposait d'entraîner avec lui.</p>
+nommant à des emplois et à des commandements
+ceux qu'il se proposait d'entraîner avec lui.</p>
-<p>Ces dispositions prises, il leur donna à tous
+<p>Ces dispositions prises, il leur donna à tous
successivement la main, en leur disant d'un ton
de commandement:</p>
<div class="pagenum" id="Page_243">243</div>
<p>&mdash;C'est pour ce soir!... onze heures!... Soyez
-prêts!...</p>
+prêts!...</p>
-<p>Tous répondirent:</p>
+<p>Tous répondirent:</p>
<p>&mdash;A ce soir!...</p>
-<p>&mdash;Et le lieu du rendez-vous? demanda l'abbé
-Lafon... ce ne peut être ici: la maison de l'excellent
+<p>&mdash;Et le lieu du rendez-vous? demanda l'abbé
+Lafon... ce ne peut être ici: la maison de l'excellent
docteur Dubuisson n'ouvre pas, de nuit, ses
-portes à nos amis.</p>
+portes à nos amis.</p>
-<p>&mdash;Sans doute, fit Malet, il faut nous réunir
+<p>&mdash;Sans doute, fit Malet, il faut nous réunir
chez l'un de nous...</p>
<p>&mdash;Chez moi, si vous le voulez, dit le moine
Camagno; j'habite une maison tranquille, cul-de-sac
Saint-Pierre, rue Saint-Gilles, au Marais.</p>
-<p>&mdash;Accepté! décida Malet. Vous avez entendu,
-messieurs, à onze heures, rue Saint-Gilles?...</p>
+<p>&mdash;Accepté! décida Malet. Vous avez entendu,
+messieurs, à onze heures, rue Saint-Gilles?...</p>
-<p>&mdash;Nous y serons!... dirent les conjurés.</p>
+<p>&mdash;Nous y serons!... dirent les conjurés.</p>
<p>&mdash;Attendez, reprit le moine. Pour vous faire
-reconnaître, car il pourrait se faire que vous fussiez
-surveillés et suivis, vous ferez tomber dans
-la boîte de la porte un morceau de papier... je
+reconnaître, car il pourrait se faire que vous fussiez
+surveillés et suivis, vous ferez tomber dans
+la boîte de la porte un morceau de papier... je
n'ouvrirai que sur ce signe de ralliement...</p>
<p>Et le moine, tirant de la poche de sa robe une
-lettre froissée, visiblement un brouillon, la déchira
-en cinq morceaux qu'il présenta à Malet, à
-l'abbé Lafon, à Boutreux, à Marcel et au caporal
+lettre froissée, visiblement un brouillon, la déchira
+en cinq morceaux qu'il présenta à Malet, à
+l'abbé Lafon, à Boutreux, à Marcel et au caporal
Rateau.</p>
-<p>Chacun serra précieusement ce morceau de
+<p>Chacun serra précieusement ce morceau de
lettre.</p>
<div class="pagenum" id="Page_244">244</div>
-<p>Reconduits par le général jusqu'à la porte,
-les trois visiteurs quittèrent la maison de santé
-sans avoir attiré l'attention ni des pensionnaires
+<p>Reconduits par le général jusqu'à la porte,
+les trois visiteurs quittèrent la maison de santé
+sans avoir attiré l'attention ni des pensionnaires
du docteur Dubuisson, ni des agents de Rovigo
-susceptibles de rôder aux alentours.</p>
+susceptibles de rôder aux alentours.</p>
<h2 id="Page_245"><a href="#toc">XII</a><br />
-<small>COMPIÈGNE-CONSPIRATION</small></h2>
+<small>COMPIÈGNE-CONSPIRATION</small></h2>
-<p>Le général Malet, demeuré seul, réfléchit profondément
+<p>Le général Malet, demeuré seul, réfléchit profondément
quelques instants, tournant et retournant
-les papiers étalés sur la table, qu'il enferma
-ensuite dans un portefeuille à serrure.</p>
+les papiers étalés sur la table, qu'il enferma
+ensuite dans un portefeuille à serrure.</p>
-<p>Là se trouvait toute la conspiration. Avec ces
+<p>Là se trouvait toute la conspiration. Avec ces
feuilles de papier ministre, ces faux cachets, ces
-signatures imitées, cet homme, faible, isolé,
+signatures imitées, cet homme, faible, isolé,
captif, n'ayant ni argent ni prestige, ignorant tout
-de Paris, oublié des soldats, inconnu de la population
+de Paris, oublié des soldats, inconnu de la population
civile, allait un instant suspendre la vie
-publique, arrêter le mécanisme puissant de l'organisme
-impérial et, détournant à son usage les
-ressorts réguliers de l'administration, substituerait
-pendant quelques heures brèves, mais si remplies
-de faits extraordinaires, sa volonté à toute
-autorité établie et sa personnalité même à celle
-du grand Empereur éloigné.</p>
+publique, arrêter le mécanisme puissant de l'organisme
+impérial et, détournant à son usage les
+ressorts réguliers de l'administration, substituerait
+pendant quelques heures brèves, mais si remplies
+de faits extraordinaires, sa volonté à toute
+autorité établie et sa personnalité même à celle
+du grand Empereur éloigné.</p>
<div class="pagenum" id="Page_246">246</div>
-<p>Cet incroyable complot&mdash;en laissant de côté
-les alliances royalistes, les secours extérieurs et
-les adhésions des fonctionnaires et du peuple qui
-ne seraient venues qu'après la réussite complète
+<p>Cet incroyable complot&mdash;en laissant de côté
+les alliances royalistes, les secours extérieurs et
+les adhésions des fonctionnaires et du peuple qui
+ne seraient venues qu'après la réussite complète
et l'affermissement du nouveau pouvoir&mdash;prouve
-la force qui gît dans la volonté humaine.</p>
+la force qui gît dans la volonté humaine.</p>
-<p>L'idée fixe, la convergence de toutes les facultés,
+<p>L'idée fixe, la convergence de toutes les facultés,
de toutes les sensations, de toutes les volitions
vers un seul objectif: le renversement de
l'Empire par le fait de la mort soudaine et lointaine
-de l'Empereur, voilà ce qui fit la seule réalité
+de l'Empereur, voilà ce qui fit la seule réalité
de cette fantasmagorie.</p>
-<p>Il est évident que la nouvelle avait contre elle
-toutes les chances de crédibilité; qu'il suffisait de
-la défiance en éveil d'un esprit plus réfléchi, s'avisant
-qu'il était invraisemblable que la nouvelle
-de la mort de l'Empereur fût ainsi répandue et se
-demandant d'où sortait ce général Malet investi
-tout à coup par le Sénat du commandement de
-Paris, pour donner le soupçon de la fraude et
-empêcher le sénatus-consulte et les pièces fabriquées
+<p>Il est évident que la nouvelle avait contre elle
+toutes les chances de crédibilité; qu'il suffisait de
+la défiance en éveil d'un esprit plus réfléchi, s'avisant
+qu'il était invraisemblable que la nouvelle
+de la mort de l'Empereur fût ainsi répandue et se
+demandant d'où sortait ce général Malet investi
+tout à coup par le Sénat du commandement de
+Paris, pour donner le soupçon de la fraude et
+empêcher le sénatus-consulte et les pièces fabriquées
d'avoir le moindre effet; qu'un seul des fonctionnaires
-dont le concours était indispensable à
-Malet se refusât à le prendre au sérieux et à lui
-obéir, et tout son château de cartes s'écroulait.
+dont le concours était indispensable à
+Malet se refusât à le prendre au sérieux et à lui
+obéir, et tout son château de cartes s'écroulait.
Ce fut d'ailleurs ce qui arriva.</p>
<p>Mais il est toutefois admirable que la cervelle
-d'un homme, en prison et dénué de toutes ressources,
-ait pu projeter une si étrange folie et lui <span class="pagenum" id="Page_247">247</span>
+d'un homme, en prison et dénué de toutes ressources,
+ait pu projeter une si étrange folie et lui <span class="pagenum" id="Page_247">247</span>
donner une consistance apparente telle que la
-plupart des historiens l'ont discutée comme une
-conception réalisable et qui n'avait avorté que par
-des concours de circonstances accidentelles, demeurées
-d'ailleurs assez mystérieuses. Car pourquoi,
-comme on le verra par la suite, le préfet de
-la Seine, Frochot, dont le dévouement à l'Empereur
+plupart des historiens l'ont discutée comme une
+conception réalisable et qui n'avait avorté que par
+des concours de circonstances accidentelles, demeurées
+d'ailleurs assez mystérieuses. Car pourquoi,
+comme on le verra par la suite, le préfet de
+la Seine, Frochot, dont le dévouement à l'Empereur
ne peut faire de doute, crut-il Malet sur
-parole, lui prêta-t-il son concours et mit-il à sa
-disposition l'Hôtel de Ville, tandis que le général
-Hullin, dont l'habitude de l'obéissance passive et
-la persuasion d'être couvert par un ordre supérieur
+parole, lui prêta-t-il son concours et mit-il à sa
+disposition l'Hôtel de Ville, tandis que le général
+Hullin, dont l'habitude de l'obéissance passive et
+la persuasion d'être couvert par un ordre supérieur
pouvaient expliquer la soumission aux
-ordres à lui transmis, se refusa-t-il à céder la
-place à Malet? Jamais histoire vraie ne tint plus
-du roman. Cette conspiration, absurde en ses détails,
+ordres à lui transmis, se refusa-t-il à céder la
+place à Malet? Jamais histoire vraie ne tint plus
+du roman. Cette conspiration, absurde en ses détails,
et abracadabrante dans sa conception, fut
-donc avant tout un chef-d'&oelig;uvre de volonté.</p>
+donc avant tout un chef-d'&oelig;uvre de volonté.</p>
<p>Elle a d'ailleurs abouti, plus que ne le pensait
-son auteur, après l'insuccès. La disproportion
+son auteur, après l'insuccès. La disproportion
entre l'assaillant faible et le colossal Empire, une
-matinée mis en péril, fit trop bien voir la fragilité
-du trône impérial. Elle affirma la possibilité d'un
-écroulement, si l'Empereur venait à disparaître.
-En même temps elle accoutuma les esprits à ne
-pas considérer le roi de Rome comme l'héritier
-du pouvoir de Napoléon. On peut dire que c'est
-la conspiration Malet qui a préparé la France à
-la substitution, en 1814, d'une autre dynastie à <span class="pagenum" id="Page_248">248</span>
-Napoléon et à son fils. <span id="cor_12">Alexandre</span> de Russie, le roi
-de Prusse, Wellington, Blücher, comprirent dès
-lors que la France était vulnérable. Il fallait
+matinée mis en péril, fit trop bien voir la fragilité
+du trône impérial. Elle affirma la possibilité d'un
+écroulement, si l'Empereur venait à disparaître.
+En même temps elle accoutuma les esprits à ne
+pas considérer le roi de Rome comme l'héritier
+du pouvoir de Napoléon. On peut dire que c'est
+la conspiration Malet qui a préparé la France à
+la substitution, en 1814, d'une autre dynastie à <span class="pagenum" id="Page_248">248</span>
+Napoléon et à son fils. <span id="cor_12">Alexandre</span> de Russie, le roi
+de Prusse, Wellington, Blücher, comprirent dès
+lors que la France était vulnérable. Il fallait
frapper l'invincible nation, non pas au c&oelig;ur,
-mais à la tête. Napoléon n'était qu'un vainqueur
-éphémère. Fouché, <ins title="original: Tayllerand">Talleyrand</ins> se disaient qu'il
-fallait s'assurer d'un maître dont le trône fût plus
-solide. L'empereur d'Autriche conçut des doutes
-sur la valeur de son gendre. Malet a empêché
-Napoléon II.</p>
+mais à la tête. Napoléon n'était qu'un vainqueur
+éphémère. Fouché, <ins title="original: Tayllerand">Talleyrand</ins> se disaient qu'il
+fallait s'assurer d'un maître dont le trône fût plus
+solide. L'empereur d'Autriche conçut des doutes
+sur la valeur de son gendre. Malet a empêché
+Napoléon II.</p>
<p>Malet, qui avait clos sa porte, pour classer et
-ranger ses précieux papiers, entendant frapper,
-alla ouvrir. Il prit un air indifférent pour recevoir
+ranger ses précieux papiers, entendant frapper,
+alla ouvrir. Il prit un air indifférent pour recevoir
le visiteur.</p>
-<p>Un jeune homme, à figure énergique et franche,
-portant la longue redingote boutonnée, le chapeau
-à bords relevés, les bottes et la grosse canne,
+<p>Un jeune homme, à figure énergique et franche,
+portant la longue redingote boutonnée, le chapeau
+à bords relevés, les bottes et la grosse canne,
ayant toute l'apparence d'un officier en civil,
parut.</p>
-<p>La figure de Malet s'anima. Évidemment le
-nouveau venu l'intéressait, l'inquiétait peut-être.</p>
+<p>La figure de Malet s'anima. Évidemment le
+nouveau venu l'intéressait, l'inquiétait peut-être.</p>
<p>&mdash;Ah! c'est vous, colonel Henriot, dit-il vivement...
Soyez le bienvenu!... Quelles nouvelles?...</p>
-<p>&mdash;Ne dites pas mon nom, fit très bas le visiteur...</p>
+<p>&mdash;Ne dites pas mon nom, fit très bas le visiteur...</p>
<p>&mdash;Personne ne peut nous entendre, rassurez-vous!...
-Les murs sont épais, les portes closes,
-et les maisons comme celle-ci fort discrètes... Je <span class="pagenum" id="Page_249">249</span>
+Les murs sont épais, les portes closes,
+et les maisons comme celle-ci fort discrètes... Je <span class="pagenum" id="Page_249">249</span>
vous demandais: quelles nouvelles; j'ai tant de
-hâte de savoir si une dépêche est arrivée...</p>
+hâte de savoir si une dépêche est arrivée...</p>
<p>&mdash;Aucun courrier n'est encore venu de
Russie...</p>
-<p>&mdash;L'Impératrice?</p>
+<p>&mdash;L'Impératrice?</p>
-<p>&mdash;Toujours dans la plus vive inquiétude sur
+<p>&mdash;Toujours dans la plus vive inquiétude sur
le sort de son mari... elle se trouve au palais de
Saint-Cloud avec son fils... elle aussi attend un
courrier...</p>
<p>&mdash;Alors les dieux sont pour nous!... dit gaiement
-Malet, peut-être, mon cher colonel, Napoléon
-est-il mort, à l'heure qu'il est, dans les neiges de
+Malet, peut-être, mon cher colonel, Napoléon
+est-il mort, à l'heure qu'il est, dans les neiges de
la Moscovie?...</p>
-<p>&mdash;Non!... je suis sûr qu'il vit!... répondit Henriot
-avec amertume, un démon le protège...</p>
+<p>&mdash;Non!... je suis sûr qu'il vit!... répondit Henriot
+avec amertume, un démon le protège...</p>
-<p>&mdash;Vous êtes d'un c&oelig;ur solide, colonel, et votre
-haine contre Napoléon vous défend contre toute
-faiblesse... Vous m'aviez confié une partie de vos
-souffrances... eh bien! soyez déjà à demi consolé,
-vous n'allez pas tarder à être vengé!...</p>
+<p>&mdash;Vous êtes d'un c&oelig;ur solide, colonel, et votre
+haine contre Napoléon vous défend contre toute
+faiblesse... Vous m'aviez confié une partie de vos
+souffrances... eh bien! soyez déjà à demi consolé,
+vous n'allez pas tarder à être vengé!...</p>
<p>&mdash;Est-ce possible?... dit Henriot en secouant
-la tête; je commence, voyez-vous, à désespérer,
-et ne suis plus le même homme qui s'est ouvert
-à vous... Écoutez-moi, général je voulais partir
-avec l'armée, suivre Napoléon dans cette lointaine
-Russie, et là, un jour, l'attendre, le surprendre
+la tête; je commence, voyez-vous, à désespérer,
+et ne suis plus le même homme qui s'est ouvert
+à vous... Écoutez-moi, général je voulais partir
+avec l'armée, suivre Napoléon dans cette lointaine
+Russie, et là, un jour, l'attendre, le surprendre
et le frapper... au c&oelig;ur, comme il m'avait atteint,
-moi!... mais le comte de Maubreuil m'a dissuadé
-de tenter cette aventure, il m'a représenté que <span class="pagenum" id="Page_250">250</span>
-vous pourriez plus sûrement m'aider à me
-venger... il m'a conseillé de vous voir, de vous
+moi!... mais le comte de Maubreuil m'a dissuadé
+de tenter cette aventure, il m'a représenté que <span class="pagenum" id="Page_250">250</span>
+vous pourriez plus sûrement m'aider à me
+venger... il m'a conseillé de vous voir, de vous
fournir les renseignements qui vous seraient
-utiles pour un but que je soupçonne, mais que
-vous m'avez caché... j'ai obéi à Maubreuil, je
-suis venu vous trouver, et me mettant à votre
-disposition, je vous ai communiqué tous les
+utiles pour un but que je soupçonne, mais que
+vous m'avez caché... j'ai obéi à Maubreuil, je
+suis venu vous trouver, et me mettant à votre
+disposition, je vous ai communiqué tous les
renseignements que vous me demandiez...</p>
-<p>&mdash;Et vous avez été un aide fort précieux, mon
+<p>&mdash;Et vous avez été un aide fort précieux, mon
cher Henriot; avant peu, mes amis et moi, nous
-saurons reconnaître vos services...</p>
+saurons reconnaître vos services...</p>
<p>&mdash;J'ignore ce que vous voulez, je ne puis deviner
-vers quel but mystérieux vous marchez,
-reprit Henriot avec émotion, je vous ai suivi,
-comme un homme qui a les yeux bandés et qu'on
-dirige à tâtons dans un endroit ténébreux... pour
+vers quel but mystérieux vous marchez,
+reprit Henriot avec émotion, je vous ai suivi,
+comme un homme qui a les yeux bandés et qu'on
+dirige à tâtons dans un endroit ténébreux... pour
vous, pour vous servir, car je pensais servir en
-même temps ma vengeance, j'ai consenti à séjourner
-en France... prétextant une maladie
+même temps ma vengeance, j'ai consenti à séjourner
+en France... prétextant une maladie
interne, une faiblesse toute physique, alors que
-c'était à l'âme qu'était mon mal, j'ai pu, grâce à
-la protection du maréchal Lefebvre, rester en
-France, à Paris... Tandis que mes camarades donnent
+c'était à l'âme qu'était mon mal, j'ai pu, grâce à
+la protection du maréchal Lefebvre, rester en
+France, à Paris... Tandis que mes camarades donnent
des coups de sabre aux Russes, prennent
-des villes, gagnent des batailles, acquièrent
+des villes, gagnent des batailles, acquièrent
des grades et se couvrent de gloire dans cette
guerre gigantesque, moi, je demeure, l'arme au
-fourreau, devant une écritoire, plumitif obscur,
+fourreau, devant une écritoire, plumitif obscur,
assis paisiblement dans un bureau de la place, <span class="pagenum" id="Page_251">251</span>
-auprès du général Hullin, gouverneur de Paris...</p>
+auprès du général Hullin, gouverneur de Paris...</p>
<p>&mdash;Un poste d'honneur et de confiance!... ne
-vous plaignez pas!... c'est là que vous êtes surtout
-utile à la cause!</p>
+vous plaignez pas!... c'est là que vous êtes surtout
+utile à la cause!</p>
-<p>Henriot baissa la tête. Un vif combat semblait
+<p>Henriot baissa la tête. Un vif combat semblait
se livrer dans sa conscience. Il continua avec un
trouble croissant:</p>
-<p>&mdash;Mon emploi auprès du commandant de
-l'armée de Paris me permettait de connaître exactement
+<p>&mdash;Mon emploi auprès du commandant de
+l'armée de Paris me permettait de connaître exactement
les forces disponibles, les contingents des
postes, les noms des chefs et leur situation...
-Vous m'avez demandé de vous livrer ces renseignements,
-je l'ai fait... c'était une trahison, général!...</p>
+Vous m'avez demandé de vous livrer ces renseignements,
+je l'ai fait... c'était une trahison, général!...</p>
-<p>&mdash;Vous employez là un bien gros mot, dit
-Malet avec un air de bonhomie destiné à calmer
+<p>&mdash;Vous employez là un bien gros mot, dit
+Malet avec un air de bonhomie destiné à calmer
les remords visibles du jeune colonel. Soyez
-assuré, reprit-il avec plus d'énergie, que vous ne
+assuré, reprit-il avec plus d'énergie, que vous ne
trahissez ni vos devoirs ni votre pays... je ne vous
-ai rien demandé qui fût un forfait à l'honneur!
-Le général Malet est incapable de commander à
-qui que ce soit une action déshonorante!...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous crois, général!... Mais si, dans le
-premier moment de la colère, de la douleur aussi,
-en écoutant Maubreuil, j'étais prêt à tout braver,
-à tout entreprendre contre l'Empereur... c'était
+ai rien demandé qui fût un forfait à l'honneur!
+Le général Malet est incapable de commander à
+qui que ce soit une action déshonorante!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, général!... Mais si, dans le
+premier moment de la colère, de la douleur aussi,
+en écoutant Maubreuil, j'étais prêt à tout braver,
+à tout entreprendre contre l'Empereur... c'était
pour me venger de lui...</p>
-<p>&mdash;Et à présent... vous êtes moins emporté...
-votre colère s'est évanouie... votre douleur s'est <span class="pagenum" id="Page_252">252</span>
-apaisée?... demanda Malet, et presque ironiquement
-il ajouta: Vous estimeriez-vous déjà vengé,
-parce que l'on est sans nouvelles de Napoléon et
+<p>&mdash;Et à présent... vous êtes moins emporté...
+votre colère s'est évanouie... votre douleur s'est <span class="pagenum" id="Page_252">252</span>
+apaisée?... demanda Malet, et presque ironiquement
+il ajouta: Vous estimeriez-vous déjà vengé,
+parce que l'on est sans nouvelles de Napoléon et
que le bruit de sa mort sous les murs de Moscou
-peut tout à coup nous parvenir?...</p>
+peut tout à coup nous parvenir?...</p>
-<p>&mdash;Ma douleur est aussi vive, ma colère aussi
+<p>&mdash;Ma douleur est aussi vive, ma colère aussi
ardente qu'auparavant, et ma vengeance est toujours
-altérée...</p>
+altérée...</p>
-<p>&mdash;Eh bien! d'où proviennent ces scrupules,
-ces hésitations, mon jeune camarade?</p>
+<p>&mdash;Eh bien! d'où proviennent ces scrupules,
+ces hésitations, mon jeune camarade?</p>
-<p>&mdash;Général, écoutez-moi... j'ai voué une haine
-violente et terrible à Napoléon... Mais c'est Napoléon
+<p>&mdash;Général, écoutez-moi... j'ai voué une haine
+violente et terrible à Napoléon... Mais c'est Napoléon
seul que je cherche, c'est sa personne que
-je vise, c'est lui, c'est l'homme même que je veux
-frapper... L'Empereur m'est toujours sacré!... En
-lui je respecte le chef de notre armée, le bouclier
-de la France, l'épée de notre grande nation marchant
-à la gloire...</p>
-
-<p>&mdash;Enfant, murmura Malet hochant la tête,
-l'Empereur et Napoléon ne font qu'un...</p>
-
-<p>&mdash;Pas pour moi! Réfléchissant à ce qui se dit
-dans Paris, aux alarmes répandues, à l'absence
-de nouvelles qui permet de supposer des désastres
-pour l'armée, je me demande si je puis conserver
-ma haine, comme une arme chargée braquée
+je vise, c'est lui, c'est l'homme même que je veux
+frapper... L'Empereur m'est toujours sacré!... En
+lui je respecte le chef de notre armée, le bouclier
+de la France, l'épée de notre grande nation marchant
+à la gloire...</p>
+
+<p>&mdash;Enfant, murmura Malet hochant la tête,
+l'Empereur et Napoléon ne font qu'un...</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour moi! Réfléchissant à ce qui se dit
+dans Paris, aux alarmes répandues, à l'absence
+de nouvelles qui permet de supposer des désastres
+pour l'armée, je me demande si je puis conserver
+ma haine, comme une arme chargée braquée
sur la poitrine de celui qui porte la France
en croupe de son cheval...</p>
-<p>&mdash;Napoléon n'est pas la France! accentua
-énergiquement Malet. Il a trahi la cause de la <span class="pagenum" id="Page_253">253</span>
-liberté. C'est un despote qui a tout sacrifié à son
+<p>&mdash;Napoléon n'est pas la France! accentua
+énergiquement Malet. Il a trahi la cause de la <span class="pagenum" id="Page_253">253</span>
+liberté. C'est un despote qui a tout sacrifié à son
ambition. Il a fait couler, par cent canaux sur
tous les champs de l'Europe, le plus pur sang de
-notre jeunesse. Il emmène avec lui en ce moment
-dans les déserts béants comme des fosses la nation
-valide presque entière, elle s'y engloutira!... il
+notre jeunesse. Il emmène avec lui en ce moment
+dans les déserts béants comme des fosses la nation
+valide presque entière, elle s'y engloutira!... il
suit sa route funeste au milieu des ossements...
-La France a besoin d'air, et elle étouffe de liberté,
-et elle est bâillonnée; de paix, et elle est poussée
+La France a besoin d'air, et elle étouffe de liberté,
+et elle est bâillonnée; de paix, et elle est poussée
dans des combats sans fin... Non! la France n'est
-pas Napoléon et vous ne pouvez confondre le
+pas Napoléon et vous ne pouvez confondre le
tyran et l'esclave, le bourreau et la victime!...</p>
-<p>Malet avait prononcé avec force ce réquisitoire.
-Henriot, à qui le conspirateur n'avait rien révélé
-de ses projets, gardait le silence, les yeux fixés
+<p>Malet avait prononcé avec force ce réquisitoire.
+Henriot, à qui le conspirateur n'avait rien révélé
+de ses projets, gardait le silence, les yeux fixés
sur le carreau de la chambre.</p>
-<p>Après l'avoir observé quelques instants, Malet
-reprit avec fermeté:</p>
+<p>Après l'avoir observé quelques instants, Malet
+reprit avec fermeté:</p>
-<p>&mdash;Vous êtes venu à moi, colonel... je ne vous
-ai ni cherché ni sollicité... prisonnier, n'ayant
-pas à me louer de l'Empereur, républicain n'aimant
-pas l'Empire, militaire privé de son commandement
-et comme tel enclin à s'entourer de
-mécontents, je vous ai accueilli avec plaisir, avec
-confiance, avec espoir aussi, quand, recommandé
+<p>&mdash;Vous êtes venu à moi, colonel... je ne vous
+ai ni cherché ni sollicité... prisonnier, n'ayant
+pas à me louer de l'Empereur, républicain n'aimant
+pas l'Empire, militaire privé de son commandement
+et comme tel enclin à s'entourer de
+mécontents, je vous ai accueilli avec plaisir, avec
+confiance, avec espoir aussi, quand, recommandé
par le comte d'Orvault de Maubreuil que j'ai
-connu à la cour de Westphalie, l'on vous a adressé
-a moi... je ne vous ai pas interrogé, vous m'avez
-étalé votre c&oelig;ur; je ne vous ai rien demandé, <span class="pagenum" id="Page_254">254</span>
+connu à la cour de Westphalie, l'on vous a adressé
+a moi... je ne vous ai pas interrogé, vous m'avez
+étalé votre c&oelig;ur; je ne vous ai rien demandé, <span class="pagenum" id="Page_254">254</span>
vous m'avez offert de me seconder si j'entreprenais
-quelque chose contre Napoléon... sans vous
+quelque chose contre Napoléon... sans vous
engager, sans vous initier au moindre des projets
-que je pouvais avoir, je vous ai seulement indiqué
-que je serais heureux de posséder certains détails
+que je pouvais avoir, je vous ai seulement indiqué
+que je serais heureux de posséder certains détails
sur l'organisation de la place de Paris, que d'ailleurs
je pouvais facilement me procurer par
ailleurs...</p>
@@ -8523,98 +8484,98 @@ ailleurs...</p>
<p>&mdash;Vous en repentez-vous?...</p>
<p>&mdash;Non... puisque je vous en apportais d'autres,
-aujourd'hui même...</p>
+aujourd'hui même...</p>
<p>&mdash;Quel autre renseignement?</p>
<p>&mdash;Celui que vous m'avez fait demander par
-ce billet qui me fut passé hier à la place...</p>
+ce billet qui me fut passé hier à la place...</p>
-<p>Un éclair de joie brilla dans les yeux gris et
+<p>Un éclair de joie brilla dans les yeux gris et
ternes de Malet.</p>
<p>&mdash;Attendez! dit-il, je ne veux pas violenter
-votre conscience... je vous rappelais tout à
-l'heure comment vous étiez venu me trouver, et
+votre conscience... je vous rappelais tout à
+l'heure comment vous étiez venu me trouver, et
les services que vous m'aviez rendus, nullement
-compromettants du reste, et qui ne sauraient être
-qualifiés de trahisons... Ceci dit, je ne prétendais
+compromettants du reste, et qui ne sauraient être
+qualifiés de trahisons... Ceci dit, je ne prétendais
ni vous imposer de nouvelles communications,
-ni vous entraîner plus avant avec moi vers un
+ni vous entraîner plus avant avec moi vers un
but qui vous effraie...</p>
-<p>&mdash;Un but que j'ignore, général!</p>
+<p>&mdash;Un but que j'ignore, général!</p>
-<p>&mdash;Vous ne tarderez pas à le connaître... Oh!
+<p>&mdash;Vous ne tarderez pas à le connaître... Oh!
n'ayez aucune crainte, vous serez au courant de <span class="pagenum" id="Page_255">255</span>
-mes actions, bientôt, et sans être mêlé à aucune
+mes actions, bientôt, et sans être mêlé à aucune
d'elles...</p>
-<p>&mdash;Général, je n'ai pas peur...</p>
+<p>&mdash;Général, je n'ai pas peur...</p>
-<p>&mdash;Si!... vous avez peur de nuire à Napoléon!...</p>
+<p>&mdash;Si!... vous avez peur de nuire à Napoléon!...</p>
-<p>Henriot releva la tête qu'il avait gardée constamment
-baissée.</p>
+<p>Henriot releva la tête qu'il avait gardée constamment
+baissée.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! oui, vous avez raison, général, j'ai
-peur de combattre la patrie en combattant Napoléon;
+<p>&mdash;Eh bien! oui, vous avez raison, général, j'ai
+peur de combattre la patrie en combattant Napoléon;
j'ai peur de blesser la France en frappant
-son Empereur; j'ai peur d'achever à Paris la déroute
-de mes frères d'armes que là-bas transpercent
+son Empereur; j'ai peur d'achever à Paris la déroute
+de mes frères d'armes que là-bas transpercent
les lances des Cosaques... Mais cette crainte
-ne saurait m'empêcher de tenir vis-à-vis de vous
+ne saurait m'empêcher de tenir vis-à-vis de vous
les promesses que j'avais pu vous faire, et, en
-vous étant utile, je suis assuré de ne pas servir
-les ennemis, de ne pas aggraver la défaite qui,
-dans les solitudes russes, s'accomplit peut-être
-à l'heure où nous parlons!</p>
+vous étant utile, je suis assuré de ne pas servir
+les ennemis, de ne pas aggraver la défaite qui,
+dans les solitudes russes, s'accomplit peut-être
+à l'heure où nous parlons!</p>
-<p>&mdash;D'où vous viennent donc, aujourd'hui, de
-si grandes appréhensions?... fit Malet dardant
+<p>&mdash;D'où vous viennent donc, aujourd'hui, de
+si grandes appréhensions?... fit Malet dardant
son regard sur le jeune colonel; serait-ce la demande
contenue dans ce billet qui vous fut remis
-hier?... oh! par une personne tout à fait sûre,
+hier?... oh! par une personne tout à fait sûre,
ma femme!...</p>
-<p>&mdash;Oui, général, c'est bien cette demande qui
-m'alarme, qui me trouble, qui me force à m'arrêter
-sur les bords d'un précipice, que je ne vois
-pas, mais que je devine... Vous m'avez prié de
+<p>&mdash;Oui, général, c'est bien cette demande qui
+m'alarme, qui me trouble, qui me force à m'arrêter
+sur les bords d'un précipice, que je ne vois
+pas, mais que je devine... Vous m'avez prié de
vous faire tenir ce soir le mot d'ordre qui serait <span class="pagenum" id="Page_256">256</span>
-distribué par la place aux chefs de poste...</p>
+distribué par la place aux chefs de poste...</p>
<p>&mdash;Je pouvais me procurer ce mot d'ordre par
-des indiscrétions, par des amis que je compte dans
-la garnison de Paris; j'ai pensé à vous, comme
-étant plus à même par votre fonction auprès
+des indiscrétions, par des amis que je compte dans
+la garnison de Paris; j'ai pensé à vous, comme
+étant plus à même par votre fonction auprès
d'Hullin de me donner ce mot... Vous craignez
de vous compromettre en me le communiquant,
-libre à vous... je vais m'enquérir ailleurs...</p>
+libre à vous... je vais m'enquérir ailleurs...</p>
-<p>&mdash;Général, je vous l'apportais ce mot d'ordre...
+<p>&mdash;Général, je vous l'apportais ce mot d'ordre...
je vais vous le donner...</p>
<p>&mdash;A votre aise! dit Malet, affectant une grande
-indifférence. Ah! je ne vous contrains nullement,
+indifférence. Ah! je ne vous contrains nullement,
camarade!</p>
-<p>&mdash;En vous communiquant le mot, général, je
+<p>&mdash;En vous communiquant le mot, général, je
ne sollicite de vous qu'une chose, c'est de me
donner votre parole que vous ne comptez pas vous
en servir pour une entreprise susceptible de valoir
-un avantage à l'ennemi... Je ne chercherai même
-pas à savoir pour quel usage vous désirez être en
+un avantage à l'ennemi... Je ne chercherai même
+pas à savoir pour quel usage vous désirez être en
possession du mot...</p>
<p>&mdash;Parbleu! fit Malet jouant la bonne humeur,
vous n'imaginez pas que je vais livrer ce mot aux
avant-postes des Cosaques?... La Russie est trop
-loin, et avant qu'on sache à Moscou le mot d'ordre
-de Paris distribué dans la nuit du 23 octobre,
-trente nouveaux mots auront été donnés et
-changés... Tenez, colonel, je vais abattre mon jeu
-devant vous... je n'ai rien à vous cacher... je suis
+loin, et avant qu'on sache à Moscou le mot d'ordre
+de Paris distribué dans la nuit du 23 octobre,
+trente nouveaux mots auront été donnés et
+changés... Tenez, colonel, je vais abattre mon jeu
+devant vous... je n'ai rien à vous cacher... je suis
certain que vous ne me trahirez pas...</p>
<div class="pagenum" id="Page_257">257</div>
@@ -8623,101 +8584,101 @@ certain que vous ne me trahirez pas...</p>
<p>&mdash;Ne jurez pas! c'est inutile!... Apprenez donc
que, cette nuit, je compte sortir de cette prison...
-Bien que la maison de santé soit en somme d'un
-séjour supportable, et qu'à la table de cet excellent
+Bien que la maison de santé soit en somme d'un
+séjour supportable, et qu'à la table de cet excellent
docteur Dubuisson on rencontre aimable
-compagnie, je suis las d'être verrouillé chaque
-soir... Donc, une occasion favorable s'étant présentée,
-j'en profite... Cette nuit, qui me paraît
-sombre et pluvieuse à souhait, je me donne de
+compagnie, je suis las d'être verrouillé chaque
+soir... Donc, une occasion favorable s'étant présentée,
+j'en profite... Cette nuit, qui me paraît
+sombre et pluvieuse à souhait, je me donne de
l'air...</p>
-<p>&mdash;Et où irez-vous, général?</p>
+<p>&mdash;Et où irez-vous, général?</p>
-<p>&mdash;En Amérique... c'est un tour de liberté...
-j'ai des amis aux États-Unis...</p>
+<p>&mdash;En Amérique... c'est un tour de liberté...
+j'ai des amis aux États-Unis...</p>
-<p>&mdash;Je vous souhaite de réussir!...</p>
+<p>&mdash;Je vous souhaite de réussir!...</p>
-<p>&mdash;J'espère, à pareille heure demain, être bien
-près de Boulogne, où je compte m'embarquer
-pour l'Angleterre... Là je trouverai un passage
+<p>&mdash;J'espère, à pareille heure demain, être bien
+près de Boulogne, où je compte m'embarquer
+pour l'Angleterre... Là je trouverai un passage
pour New-York ou Philadelphie... Mais, pour
-arriver à Boulogne, il faut franchir les barrières
-de Paris... là se trouvent des postes de gardes
+arriver à Boulogne, il faut franchir les barrières
+de Paris... là se trouvent des postes de gardes
nationaux... Ces bons militaires peuvent me demander
des passeports que je n'ai point...
-voyageant en tenue, voyez, mon uniforme est là
-tout préparé,&mdash;et Malet, soulevant un divan,
-montra dans le coffre un costume complet de général,&mdash;il
-me suffira, pour rassurer les zélés
-gardes nationaux et éviter toute anicroche, de
+voyageant en tenue, voyez, mon uniforme est là
+tout préparé,&mdash;et Malet, soulevant un divan,
+montra dans le coffre un costume complet de général,&mdash;il
+me suffira, pour rassurer les zélés
+gardes nationaux et éviter toute anicroche, de
donner au chef de poste le mot d'ordre; ils me <span class="pagenum" id="Page_258">258</span>
laisseront passer en me portant les armes...
-Voilà pourquoi, mon cher Henriot, je vous ai prié
+Voilà pourquoi, mon cher Henriot, je vous ai prié
de m'apporter ce mot!...</p>
-<p>Malet parlait avec un tel accent de sincérité que
-le doute n'était pas possible sur son projet d'évasion.
+<p>Malet parlait avec un tel accent de sincérité que
+le doute n'était pas possible sur son projet d'évasion.
Henriot, qui de plus en plus concevait de
-l'inquiétude et presque de l'horreur pour un
-projet visant l'Empereur, en ce moment-là aux
+l'inquiétude et presque de l'horreur pour un
+projet visant l'Empereur, en ce moment-là aux
prises avec l'ennemi dans les plaines russes, ne
-pouvait éprouver aucune répugnance à aider un
-prisonnier politique à reprendre sa liberté. Favoriser
-l'évasion d'un détenu, dont la garde ne vous
-est pas confiée, n'a jamais passé pour une forfaiture,
-surtout quand la cause de la détention n'a
-rien de déshonorant.</p>
+pouvait éprouver aucune répugnance à aider un
+prisonnier politique à reprendre sa liberté. Favoriser
+l'évasion d'un détenu, dont la garde ne vous
+est pas confiée, n'a jamais passé pour une forfaiture,
+surtout quand la cause de la détention n'a
+rien de déshonorant.</p>
-<p>Henriot n'hésita donc plus.</p>
+<p>Henriot n'hésita donc plus.</p>
-<p>&mdash;Puisqu'il ne s'agit que de votre liberté, général,
-je ne crois pas manquer à l'honneur, dit-il,
-en vous aidant à la reprendre... le mot d'ordre
-pour cette nuit est: <i>Compiègne-Conspiration</i>.</p>
+<p>&mdash;Puisqu'il ne s'agit que de votre liberté, général,
+je ne crois pas manquer à l'honneur, dit-il,
+en vous aidant à la reprendre... le mot d'ordre
+pour cette nuit est: <i>Compiègne-Conspiration</i>.</p>
<p>&mdash;Merci! fit vivement Malet, et il serra la main
d'Henriot.</p>
-<p>Une lueur de triomphe égayait la physionomie
-sévère du conspirateur. Le mot d'ordre lui donnait
-l'accès des postes. Il tenait déjà la clef de la
-place: Paris allait être à lui.</p>
+<p>Une lueur de triomphe égayait la physionomie
+sévère du conspirateur. Le mot d'ordre lui donnait
+l'accès des postes. Il tenait déjà la clef de la
+place: Paris allait être à lui.</p>
-<p>Répétant les deux vocables qui lui étaient donnés,
+<p>Répétant les deux vocables qui lui étaient donnés,
il murmura:</p>
-<p>&mdash;Compiègne!... c'est de là que doit venir le <span class="pagenum" id="Page_259">259</span>
-régiment de dragons qui est avec nous... voilà
+<p>&mdash;Compiègne!... c'est de là que doit venir le <span class="pagenum" id="Page_259">259</span>
+régiment de dragons qui est avec nous... voilà
qui est de bon augure. Conspiration!... Ma foi! le
mot est bien choisi et prouve que nous avons
des amis en haut lieu...</p>
-<p>Puis, redevenant maître de lui-même, Malet,
-tendant de nouveau la main à Henriot, lui réitéra
+<p>Puis, redevenant maître de lui-même, Malet,
+tendant de nouveau la main à Henriot, lui réitéra
ses remerciements et ajouta comme le timbre
venait de sonner:</p>
<p>&mdash;Permettez-moi de vous quitter, mon cher
colonel, cette sonnerie m'avertit que madame
Malet vient d'arriver... Je ne puis la faire attendre...
-J'ai aussi mes préparatifs à faire...
+J'ai aussi mes préparatifs à faire...
excusez-moi et embrassez-moi!...</p>
<p>Henriot, qui ne concevait plus aucun doute sur
-la réalité de l'évasion annoncée, reçut l'accolade
-du général, et lui souhaita de nouveau bonne
+la réalité de l'évasion annoncée, reçut l'accolade
+du général, et lui souhaita de nouveau bonne
chance.</p>
-<p>Tandis que tous deux se tenaient embrassés,
+<p>Tandis que tous deux se tenaient embrassés,
madame Malet entra.</p>
<p>Le courant d'air de la porte souleva un chiffon
-de papier traînant à terre, le morceau de la lettre
-que Camagno avait tirée de sa robe, et dont les
-fragments déchirés avaient été distribués aux
-conjurés comme moyen de reconnaissance à
+de papier traînant à terre, le morceau de la lettre
+que Camagno avait tirée de sa robe, et dont les
+fragments déchirés avaient été distribués aux
+conjurés comme moyen de reconnaissance à
l'huis de la rue Saint-Gilles.</p>
<p id="cor_13">Madame Malet, voyant son mari avec un <ins title="original: visisiteur">visiteur</ins>,
@@ -8728,552 +8689,552 @@ du moine et la refoula dans le corridor.</p>
<div class="pagenum" id="Page_260">260</div>
-<p>Henriot s'était excusé et retiré, après une dernière
-poignée de main échangée avec le général;
-madame Malet pénétra dans la chambre, dont la
-porte fut soigneusement refermée derrière elle.</p>
+<p>Henriot s'était excusé et retiré, après une dernière
+poignée de main échangée avec le général;
+madame Malet pénétra dans la chambre, dont la
+porte fut soigneusement refermée derrière elle.</p>
<p>Dans le corridor, Henriot poussa du pied le
chiffon de papier, et, machinalement, se baissant,
-le ramassa. Il allait le rejeter, mais cette réflexion
+le ramassa. Il allait le rejeter, mais cette réflexion
lui vint que ce papier pouvait contenir quelque
-détail sur l'évasion du général. Il rebroussa donc
-chemin dans l'intention de frapper à la porte de
-Malet et de lui remettre cette moitié de billet qui
-l'intéressait peut-être et qui était susceptible de
+détail sur l'évasion du général. Il rebroussa donc
+chemin dans l'intention de frapper à la porte de
+Malet et de lui remettre cette moitié de billet qui
+l'intéressait peut-être et qui était susceptible de
tomber entre des mains hostiles.</p>
-<p>Mais le valet de chambre attaché au service du
-général s'avançait dans le corridor pour éclairer
+<p>Mais le valet de chambre attaché au service du
+général s'avançait dans le corridor pour éclairer
et reconduire le visiteur.</p>
-<p>Henriot, ne voulant donner aucun éveil, car son
+<p>Henriot, ne voulant donner aucun éveil, car son
insistance pour rapporter ce tortillon de papier
-sans importance apparente pouvait faire naître
-des soupçons, serra tranquillement la paperasse
+sans importance apparente pouvait faire naître
+des soupçons, serra tranquillement la paperasse
dans sa poche et suivit le domestique.</p>
<h2 id="Page_261"><a href="#toc">XIII</a><br />
<small>MARCHE! MARCHE!</small></h2>
-<p>A l'heure où Malet se préparait à franchir les
-murs de sa geôle médicale et à s'élancer de sa
-chambre du faubourg Saint-Antoine vers l'Hôtel
-de Ville, but convergent de ses pensées, et vers
+<p>A l'heure où Malet se préparait à franchir les
+murs de sa geôle médicale et à s'élancer de sa
+chambre du faubourg Saint-Antoine vers l'Hôtel
+de Ville, but convergent de ses pensées, et vers
les bureaux du gouvernement militaire de Paris,
objectif de son audacieux projet, voici ce qu'il
-advenait de Napoléon et de la Grande Armée
+advenait de Napoléon et de la Grande Armée
dans les plaines de Russie.</p>
-<p>Le Niémen avait été franchi le 24 juin. Napoléon
-s'était avancé dans la direction du nord-est
+<p>Le Niémen avait été franchi le 24 juin. Napoléon
+s'était avancé dans la direction du nord-est
par Kowno, Wilna et Witebsk.</p>
-<p>La Grande Armée comprenait 10 corps, plus
-la cavalerie de réserve de la garde impériale.</p>
+<p>La Grande Armée comprenait 10 corps, plus
+la cavalerie de réserve de la garde impériale.</p>
-<p>Ces 10 corps étaient composés comme suit:</p>
+<p>Ces 10 corps étaient composés comme suit:</p>
-<p>1<sup>er</sup> corps.&mdash;Maréchal Davout, prince
-d'Eckmühl:</p>
+<p>1<sup>er</sup> corps.&mdash;Maréchal Davout, prince
+d'Eckmühl:</p>
<p>Divisions Moreau, Friant, Gudin, Desaix, Compans; <span class="pagenum" id="Page_262">262</span>
environ 200,000 hommes. Ces troupes
-étaient les meilleures de l'Empire.</p>
+étaient les meilleures de l'Empire.</p>
-<p>2<sup>e</sup> corps.&mdash;Maréchal Oudinot, duc de Reggio:</p>
+<p>2<sup>e</sup> corps.&mdash;Maréchal Oudinot, duc de Reggio:</p>
<p>Divisions Legrand, Verdier, Merle; 40,000 hommes.</p>
-<p>3<sup>e</sup> corps.&mdash;Maréchal Ney, duc d'Elchingen:</p>
+<p>3<sup>e</sup> corps.&mdash;Maréchal Ney, duc d'Elchingen:</p>
<p>Divisions Ledru, Razout; division wurtembergeoise
-(général Marchand). Les divisions françaises
-étaient les anciennes troupes de Lannes et
-de Masséna; 57,000 hommes.</p>
+(général Marchand). Les divisions françaises
+étaient les anciennes troupes de Lannes et
+de Masséna; 57,000 hommes.</p>
-<p>4<sup>e</sup> corps.&mdash;Le prince Eugène, vice-roi
+<p>4<sup>e</sup> corps.&mdash;Le prince Eugène, vice-roi
d'Italie:</p>
<p>Divisions Delzon et Broussier, les anciennes
-troupes de l'armée d'Italie. Division italienne
-(Pino, général). Cavalerie de la garde royale italienne;
+troupes de l'armée d'Italie. Division italienne
+(Pino, général). Cavalerie de la garde royale italienne;
45,000 hommes.</p>
<p>5<sup>e</sup> corps.&mdash;Le prince Poniatowski:</p>
-<p>L'armée polonaise, moins une division donnée
-à Davout. Divisions Sambrousky, Zayouschek,
+<p>L'armée polonaise, moins une division donnée
+à Davout. Divisions Sambrousky, Zayouschek,
Fischer; 36,000 hommes.</p>
-<p>6<sup>e</sup> corps.&mdash;Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr:</p>
+<p>6<sup>e</sup> corps.&mdash;Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr:</p>
-<p>Corps bavarois, divisions Deroi et de Wrède;
+<p>Corps bavarois, divisions Deroi et de Wrède;
25,000 hommes.</p>
-<p>7<sup>e</sup> corps.&mdash;Le général Reynier:</p>
+<p>7<sup>e</sup> corps.&mdash;Le général Reynier:</p>
<p>Corps saxon, divisions Lecoq et Reschen;
20,000 hommes.</p>
-<p>8<sup>e</sup> corps.&mdash;Le roi Jérôme&mdash;commandement
-donné plus tard au général Junot, duc
-d'Abrantès:</p>
+<p>8<sup>e</sup> corps.&mdash;Le roi Jérôme&mdash;commandement
+donné plus tard au général Junot, duc
+d'Abrantès:</p>
<div class="pagenum" id="Page_263">263</div>
<p>Corps westphaliens et hessois, divisions Ochs
et Damas; 18,000 hommes.</p>
-<p>9<sup>e</sup> corps.&mdash;Le maréchal Victor, duc de Bellune:</p>
+<p>9<sup>e</sup> corps.&mdash;Le maréchal Victor, duc de Bellune:</p>
-<p>12<sup>e</sup> division française et bataillons de dépôt.
-Le 9<sup>e</sup> corps devait garder l'Allemagne. Le maréchal
-Victor était nommé commandant de Berlin;
+<p>12<sup>e</sup> division française et bataillons de dépôt.
+Le 9<sup>e</sup> corps devait garder l'Allemagne. Le maréchal
+Victor était nommé commandant de Berlin;
38,000 hommes.</p>
-<p>10<sup>e</sup> corps.&mdash;Le maréchal Macdonald, duc de
+<p>10<sup>e</sup> corps.&mdash;Le maréchal Macdonald, duc de
Tarente:</p>
<p>Division Grandjean, corps prussien d'York,
troupes des petits princes allemands; 26,000
hommes.</p>
-<p>Il fallait ajouter à ces dix corps deux troupes
-qui valaient dix armées: la cavalerie de réserve
-et la garde impériale.</p>
+<p>Il fallait ajouter à ces dix corps deux troupes
+qui valaient dix armées: la cavalerie de réserve
+et la garde impériale.</p>
-<p>La cavalerie de réserve avait à sa tête l'Achille
+<p>La cavalerie de réserve avait à sa tête l'Achille
de l'Iliade moderne, le chevaleresque Murat, roi
-de Naples. Sous lui, les généraux Nansouty,
+de Naples. Sous lui, les généraux Nansouty,
Montbrun, Grouchy, Latour-Maubourg; 17,000
hommes.</p>
-<p>L'empereur d'Autriche avait fourni à son
-gendre 30,000 hommes de cavalerie commandés
+<p>L'empereur d'Autriche avait fourni à son
+gendre 30,000 hommes de cavalerie commandés
par le prince de Schwartzenberg qui, plus tard,
-devait marcher à la tête des armées de la coalition.
-Cette cavalerie était placée sous le commandement
-supérieur de Murat.</p>
+devait marcher à la tête des armées de la coalition.
+Cette cavalerie était placée sous le commandement
+supérieur de Murat.</p>
-<p>Enfin la garde impériale, qui à elle seule était
-une véritable armée, puisqu'elle comprenait, <span class="pagenum" id="Page_264">264</span>
+<p>Enfin la garde impériale, qui à elle seule était
+une véritable armée, puisqu'elle comprenait, <span class="pagenum" id="Page_264">264</span>
outre ses tirailleurs et voltigeurs (jeune garde),
ses chasseurs et ses grenadiers (vieille garde),
-6,000 cavaliers, 3,000 artilleurs, 200 bouches à
-feu, et la légion de la Vistule, les légendaires
+6,000 cavaliers, 3,000 artilleurs, 200 bouches à
+feu, et la légion de la Vistule, les légendaires
lanciers polonais.</p>
-<p>La vieille garde était commandée par le maréchal
+<p>La vieille garde était commandée par le maréchal
Lefebvre, duc de Dantzig.</p>
-<p>La jeune garde, par le maréchal Mortier, duc
-de Trévise.</p>
+<p>La jeune garde, par le maréchal Mortier, duc
+de Trévise.</p>
-<p>La cavalerie de la garde, par l'héroïque Bessières,
+<p>La cavalerie de la garde, par l'héroïque Bessières,
duc d'Istrie.</p>
-<p>Il convient de compter encore les troupes détachées
-dans les places, à Stettin, Glogau, Erfurt,
-les 9,000 cavaliers à pied venus de Hongrie se
-remonter en Hanovre, et les quatrièmes bataillons
-tirés d'Espagne, ainsi que les bataillons de
-dépôt, le tout formant le corps de réserve placé
-sous les ordres du maréchal Augereau, duc de
-Castiglione. Enfin, une division danoise avait été
-mise à la disposition de Napoléon par le Danemark,
-pour faire face à Bernadotte, dans le cas
-où le déloyal Français aurait accompli sa menace
-de faire une descente sur les derrières de l'armée
+<p>Il convient de compter encore les troupes détachées
+dans les places, à Stettin, Glogau, Erfurt,
+les 9,000 cavaliers à pied venus de Hongrie se
+remonter en Hanovre, et les quatrièmes bataillons
+tirés d'Espagne, ainsi que les bataillons de
+dépôt, le tout formant le corps de réserve placé
+sous les ordres du maréchal Augereau, duc de
+Castiglione. Enfin, une division danoise avait été
+mise à la disposition de Napoléon par le Danemark,
+pour faire face à Bernadotte, dans le cas
+où le déloyal Français aurait accompli sa menace
+de faire une descente sur les derrières de l'armée
de son pays.</p>
-<p>La Grande Armée comprenait donc plus de
-600,000 hommes. C'était la plus formidable masse
-de guerriers qu'on eût vus rassemblés depuis les
+<p>La Grande Armée comprenait donc plus de
+600,000 hommes. C'était la plus formidable masse
+de guerriers qu'on eût vus rassemblés depuis les
invasions des barbares.</p>
-<p>On remarquera que l'élément étranger était en <span class="pagenum" id="Page_265">265</span>
+<p>On remarquera que l'élément étranger était en <span class="pagenum" id="Page_265">265</span>
nombre. Il y avait 50,000 Polonais, 20,000 Italiens,
10,000 Suisses, 30,000 Autrichiens, et
150,000 Prussiens, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois,
Westphaliens, Croates, Hollandais, des
-Espagnols et même des Portugais.</p>
-
-<p>Sauf les Polonais, au dévouement admirable
-comme la bravoure, et les Suisses, dont la fidélité
-une fois promise était inébranlable, tous ces régiments
-étrangers étaient peu sûrs. Non seulement
-ils étaient prêts à lâcher pied, et même à
-fusiller dans le dos les Français, comme le firent
+Espagnols et même des Portugais.</p>
+
+<p>Sauf les Polonais, au dévouement admirable
+comme la bravoure, et les Suisses, dont la fidélité
+une fois promise était inébranlable, tous ces régiments
+étrangers étaient peu sûrs. Non seulement
+ils étaient prêts à lâcher pied, et même à
+fusiller dans le dos les Français, comme le firent
par la suite les Saxons, mais encore, dans les
marches, dans les campements, ils introduisaient
-l'indiscipline, le désordre, parfois la révolte. Ils
-donnaient l'exemple et le goût de la maraude et
-du pillage à nos troupes.</p>
+l'indiscipline, le désordre, parfois la révolte. Ils
+donnaient l'exemple et le goût de la maraude et
+du pillage à nos troupes.</p>
-<p>Avant les hostilités, lors du mouvement en
-avant ordonné par Napoléon, de l'Oder à la Vistule,
+<p>Avant les hostilités, lors du mouvement en
+avant ordonné par Napoléon, de l'Oder à la Vistule,
les Wurtembergeois, du corps de Ney,
-avaient ravagé les États prussiens qu'ils traversaient,
-volant, brûlant, détruisant, et poussant à
-l'exaspération les peuples de la Prusse, avec lesquels
-on n'était pas en guerre. Cette sauvage
+avaient ravagé les États prussiens qu'ils traversaient,
+volant, brûlant, détruisant, et poussant à
+l'exaspération les peuples de la Prusse, avec lesquels
+on n'était pas en guerre. Cette sauvage
conduite des Wurtembergeois, qui se moquaient
des cris de douleur et des clameurs de haine
-escortant leur passage, car c'était les Français
-qu'on maudissait, a été pour beaucoup dans le
-réveil du patriotisme allemand et dans la fureur
-de vengeance qui, dès l'année 1813, devait se <span class="pagenum" id="Page_266">266</span>
-manifester contre nous, en Prusse, où, malgré les
-victoires passées, le nom français n'était pas
-exécré; nos soldats avaient même été généralement
-bien reçus et bien traités par les populations
+escortant leur passage, car c'était les Français
+qu'on maudissait, a été pour beaucoup dans le
+réveil du patriotisme allemand et dans la fureur
+de vengeance qui, dès l'année 1813, devait se <span class="pagenum" id="Page_266">266</span>
+manifester contre nous, en Prusse, où, malgré les
+victoires passées, le nom français n'était pas
+exécré; nos soldats avaient même été généralement
+bien reçus et bien traités par les populations
prussiennes.</p>
-<p>L'antagonisme de ces soldats exotiques était si
-manifeste, que l'on dut renoncer à faire commander
-les Bavarois et les Saxons par des généraux
-français. Ils se refusaient à exécuter les
-ordres qui ne leur étaient pas donnés par des officiers
+<p>L'antagonisme de ces soldats exotiques était si
+manifeste, que l'on dut renoncer à faire commander
+les Bavarois et les Saxons par des généraux
+français. Ils se refusaient à exécuter les
+ordres qui ne leur étaient pas donnés par des officiers
allemands.</p>
-<p>Il n'y eut donc guère en Russie qu'un peu plus
-de la moitié de soldats français d'engagés: 370,000
-environ, mêlés à 250,000 étrangers.</p>
+<p>Il n'y eut donc guère en Russie qu'un peu plus
+de la moitié de soldats français d'engagés: 370,000
+environ, mêlés à 250,000 étrangers.</p>
-<p>A cette cause de démoralisation et de désorganisation
-vint s'ajouter l'énorme embarras d'un
-matériel immense. Les charrois étaient innombrables;
-les caissons, les voitures légères destinées
+<p>A cette cause de démoralisation et de désorganisation
+vint s'ajouter l'énorme embarras d'un
+matériel immense. Les charrois étaient innombrables;
+les caissons, les voitures légères destinées
au transport des vivres, car on savait que le
pays vers lequel on se portait n'offrirait aucune
ressource, encombraient les routes; les troupeaux
de b&oelig;ufs que les divisions emmenaient
-avec elles pour se ravitailler, les équipages de
+avec elles pour se ravitailler, les équipages de
ponts formaient des files interminables; les voitures
-des états-majors venaient encore ajouter à
-ces obstacles matériels et arrêter la marche des
-convois. Outre l'état-major de l'Empereur, le roi
-de Naples, le roi Jérôme, le prince Eugène, les
-maréchaux Davout, Ney, Oudinot, traînaient <span class="pagenum" id="Page_267">267</span>
-après eux des fourgons et des chariots chargés
-de vaisselle, de vêtements, de mobilier même.
+des états-majors venaient encore ajouter à
+ces obstacles matériels et arrêter la marche des
+convois. Outre l'état-major de l'Empereur, le roi
+de Naples, le roi Jérôme, le prince Eugène, les
+maréchaux Davout, Ney, Oudinot, traînaient <span class="pagenum" id="Page_267">267</span>
+après eux des fourgons et des chariots chargés
+de vaisselle, de vêtements, de mobilier même.
Non seulement le fastueux Murat, mais presque
-tous les chefs de corps, à l'exception du sobre et
+tous les chefs de corps, à l'exception du sobre et
modeste Lefebvre, avaient une suite d'aides de
-camp, d'officiers, de secrétaires, de domestiques,
+camp, d'officiers, de secrétaires, de domestiques,
dont les bagages venaient encore allonger la file
-démesurée des convois serpentant parmi les
-terres marécageuses. Qu'ils étaient loin et démodés
+démesurée des convois serpentant parmi les
+terres marécageuses. Qu'ils étaient loin et démodés
les bataillons indigents d'Italie ou du Rhin!
-Le grand luxe des généraux de l'Empire avait sa
-répercussion jusque chez le plus simple capitaine.
-A chaque étape on faisait dresser des
-tables somptueuses garnies de pièces d'orfèvrerie.
-Des tapis, des lits élégants, des canapés, des
-coffres contenant des costumes et du linge à profusion,
-suivaient ces états-majors trop riches. Ce
-n'était plus une armée de combattants qui
-s'avançait vers la Russie, mais une sorte de caravane
-formidable, composé de toutes les nations,
-où les idiomes se mélangeaient en un brouhaha
-confus, où tous les uniformes défilaient, où les
-marchandises, les produits, même les &oelig;uvres
+Le grand luxe des généraux de l'Empire avait sa
+répercussion jusque chez le plus simple capitaine.
+A chaque étape on faisait dresser des
+tables somptueuses garnies de pièces d'orfèvrerie.
+Des tapis, des lits élégants, des canapés, des
+coffres contenant des costumes et du linge à profusion,
+suivaient ces états-majors trop riches. Ce
+n'était plus une armée de combattants qui
+s'avançait vers la Russie, mais une sorte de caravane
+formidable, composé de toutes les nations,
+où les idiomes se mélangeaient en un brouhaha
+confus, où tous les uniformes défilaient, où les
+marchandises, les produits, même les &oelig;uvres
d'art, de vingt nations, s'empilaient ainsi qu'en un
monstrueux bazar mouvant. Le camp prenait l'aspect
d'une foire du monde; et, lorsque le signal de
-lever le camp donné, lourdement, péniblement,
+lever le camp donné, lourdement, péniblement,
lentement, tout cet amas d'hommes se remettait
en route, on avait le spectacle d'une de ces <span class="pagenum" id="Page_268">268</span>
-grandes émigrations de l'antiquité, l'exode d'un
+grandes émigrations de l'antiquité, l'exode d'un
peuple abandonnant sa terre natale, sans espoir
-de retour, et emportant, avec ses armes, ses trésors
-et ses dieux. Pour la plupart de ces émigrants,
-hélas! la route était véritablement sans
-retour, l'exode définitif.</p>
+de retour, et emportant, avec ses armes, ses trésors
+et ses dieux. Pour la plupart de ces émigrants,
+hélas! la route était véritablement sans
+retour, l'exode définitif.</p>
-<p>Derrière le fouillis des états-majors, s'avançait
-toute une horde, déjà dépenaillée et lamentable,
+<p>Derrière le fouillis des états-majors, s'avançait
+toute une horde, déjà dépenaillée et lamentable,
de cantiniers, de mercantis, de juifs, de brocanteurs,
avec des femmes, des enfants, des animaux.
-Toute cette cohue grouillante, destinée à
-s'engloutir dans la Bérésina, se juchait sur de
-méchantes carrioles, poussait de fantastiques
+Toute cette cohue grouillante, destinée à
+s'engloutir dans la Bérésina, se juchait sur de
+méchantes carrioles, poussait de fantastiques
attelages, se remorquait avec des b&oelig;ufs, parfois
-à bras d'hommes tirant à tour de rôle les
-cordeaux de véhicules étranges rappelant les
+à bras d'hommes tirant à tour de rôle les
+cordeaux de véhicules étranges rappelant les
chars sauvages des Vandales et des Huns.</p>
-<p>Napoléon eut une peine énorme à alléger son
-armée de ce poids mort paralysant sa marche. Il
-fit un règlement sévère limitant le nombre des
+<p>Napoléon eut une peine énorme à alléger son
+armée de ce poids mort paralysant sa marche. Il
+fit un règlement sévère limitant le nombre des
voitures selon le rang et le grade, depuis les rois
-jusqu'aux généraux; il désigna la quantité de
-bagages qu'il serait permis à chaque officier
-d'emmener; enfin il congédia les diplomates, les
-aides de camp amateurs, les secrétaires qui
-s'étaient joints aux états-majors par curiosité,
-par attrait de la nouvelle conquête, et aussi, car
-la plupart étaient étrangers, dans le but d'espionnage
+jusqu'aux généraux; il désigna la quantité de
+bagages qu'il serait permis à chaque officier
+d'emmener; enfin il congédia les diplomates, les
+aides de camp amateurs, les secrétaires qui
+s'étaient joints aux états-majors par curiosité,
+par attrait de la nouvelle conquête, et aussi, car
+la plupart étaient étrangers, dans le but d'espionnage
pour le compte de leur gouvernement. Il <span class="pagenum" id="Page_269">269</span>
-coupa son quartier général en deux: le grand
-service ne devait le suivre qu'à distance et le rejoindrait
-dans les villes où l'on stationnerait; le
-petit service qu'il conserva n'était composé que
+coupa son quartier général en deux: le grand
+service ne devait le suivre qu'à distance et le rejoindrait
+dans les villes où l'on stationnerait; le
+petit service qu'il conserva n'était composé que
de ses aides de camp indispensables. Pour lui,
-toujours simple au milieu du faste de ses créatures,
-il couchait sur son étroit lit de fer et
+toujours simple au milieu du faste de ses créatures,
+il couchait sur son étroit lit de fer et
n'avait retenu, comme bagage, que quatre grandes
-caisses où se trouvaient ses cartes et tout le matériel
+caisses où se trouvaient ses cartes et tout le matériel
topographique qui ne le quittait jamais.</p>
<p>Le plan redoutable que Neipperg, Rostopchine
-et le Suédois d'Armsfeld avaient conseillé à
-Alexandre, s'exécutait rigoureusement; le général
+et le Suédois d'Armsfeld avaient conseillé à
+Alexandre, s'exécutait rigoureusement; le général
Barclay de Tolly, plein de sang-froid et de
-fermeté, mais impopulaire, avait reçu l'ordre de
+fermeté, mais impopulaire, avait reçu l'ordre de
refuser sans cesse la bataille. Il se conforma
-donc fidèlement à ce plan temporisateur, qui dans
-l'antiquité valut à Fabius sa gloire, mais qui ne
+donc fidèlement à ce plan temporisateur, qui dans
+l'antiquité valut à Fabius sa gloire, mais qui ne
pouvait ni passionner les foules ni frapper l'imagination
contemporaine. On avait sagement
-abandonné le système proposé par l'Allemand
-Pfuhl, d'établir un camp retranché à Drissa,
+abandonné le système proposé par l'Allemand
+Pfuhl, d'établir un camp retranché à Drissa,
dans la boucle de la Duna. Les Russes reculaient
-à mesure que les Français avançaient. Ils se défendaient
+à mesure que les Français avançaient. Ils se défendaient
avec l'espace.</p>
-<p>Napoléon avait combiné une man&oelig;uvre hardie.
-L'armée russe était divisée en deux corps: l'un,
-celui de Barclay de Tolly, occupait le nord,&mdash;c'est-à-dire
-les régions qu'arrose la Duna, cours <span class="pagenum" id="Page_270">270</span>
-d'eau qui se jette dans la Baltique, et s'étendait
-de Witebsk à Dunabourg; l'autre, le corps du
+<p>Napoléon avait combiné une man&oelig;uvre hardie.
+L'armée russe était divisée en deux corps: l'un,
+celui de Barclay de Tolly, occupait le nord,&mdash;c'est-à-dire
+les régions qu'arrose la Duna, cours <span class="pagenum" id="Page_270">270</span>
+d'eau qui se jette dans la Baltique, et s'étendait
+de Witebsk à Dunabourg; l'autre, le corps du
prince Bagration, au sud&mdash;avait sa ligne sur le
-Dniéper, qui se jette dans la mer Noire, et s'avançait
-jusqu'à Grodno sur le Niémen. Le plan de
-Napoléon consistait donc à empêcher la jonction
-de Barclay de Tolly et du prince Bagration et à
-les battre séparément. Il devait franchir soudainement
+Dniéper, qui se jette dans la mer Noire, et s'avançait
+jusqu'à Grodno sur le Niémen. Le plan de
+Napoléon consistait donc à empêcher la jonction
+de Barclay de Tolly et du prince Bagration et à
+les battre séparément. Il devait franchir soudainement
la Duna sur la gauche de Barclay de
-Tolly et envelopper son armée dans le camp retranché
-de la Drissa, véritable poche où le général
-russe s'était blotti. Une fois là, il serait maître
-des routes de Saint-Pétersbourg et de Moscou,
-et les couperait, tandis que les corps du maréchal
-Davout et du roi Jérôme, opérant leur jonction,
-battraient le prince Bagration sur le Dniéper.</p>
-
-<p>Cette double opération était admirablement
-conçue, mais il fallait pour sa réussite que l'ennemi
-livrât bataille. Et l'ennemi continuait l'exécution
-du plan et se dérobait.</p>
-
-<p id="cor_14">Il se produisit, en même temps, un conflit
-funeste dans l'armée française. Mécontent du retard
-que le roi Jérôme avait, selon lui, apporté à
-joindre le corps du maréchal Davout, l'Empereur
-retira à son frère son commandement et le plaça
-sous les ordres du maréchal. Le roi de <ins title="original: Wetsphalie">Westphalie</ins>
-ne voulut pas supporter cette disgrâce. Il se démit
+Tolly et envelopper son armée dans le camp retranché
+de la Drissa, véritable poche où le général
+russe s'était blotti. Une fois là, il serait maître
+des routes de Saint-Pétersbourg et de Moscou,
+et les couperait, tandis que les corps du maréchal
+Davout et du roi Jérôme, opérant leur jonction,
+battraient le prince Bagration sur le Dniéper.</p>
+
+<p>Cette double opération était admirablement
+conçue, mais il fallait pour sa réussite que l'ennemi
+livrât bataille. Et l'ennemi continuait l'exécution
+du plan et se dérobait.</p>
+
+<p id="cor_14">Il se produisit, en même temps, un conflit
+funeste dans l'armée française. Mécontent du retard
+que le roi Jérôme avait, selon lui, apporté à
+joindre le corps du maréchal Davout, l'Empereur
+retira à son frère son commandement et le plaça
+sous les ordres du maréchal. Le roi de <ins title="original: Wetsphalie">Westphalie</ins>
+ne voulut pas supporter cette disgrâce. Il se démit
de son commandement. Ce conflit entre Davout
-et Jérôme se prolongea assez pour permettre au <span class="pagenum" id="Page_271">271</span>
-prince Bagration d'échapper et de profiter de six
-à sept jours d'avance pour descendre le Dniéper.
-La première partie du plan, l'écrasement du corps
-d'armée du sud et l'interception des communications
+et Jérôme se prolongea assez pour permettre au <span class="pagenum" id="Page_271">271</span>
+prince Bagration d'échapper et de profiter de six
+à sept jours d'avance pour descendre le Dniéper.
+La première partie du plan, l'écrasement du corps
+d'armée du sud et l'interception des communications
entre Bagration et Barclay de Tolly, avait
-ainsi avorté. Restait la seconde man&oelig;uvre, la
-plus importante: l'enveloppement de l'armée du
+ainsi avorté. Restait la seconde man&oelig;uvre, la
+plus importante: l'enveloppement de l'armée du
nord dans le cul-de-sac de la Drissa.</p>
-<p>Mais déjà l'armée russe avait renoncé à l'idée
+<p>Mais déjà l'armée russe avait renoncé à l'idée
d'ailleurs si mauvaise de se retrancher dans le
-camp de la Drissa; l'Allemand Pfuhl, qui s'était
-rallié au plan d'exécution proposé par Neipperg
-et d'Armsfeld, insista auprès d'Alexandre pour
-que l'on évacuât la position. Napoléon, devant
-qui l'ennemi persistait à faire retraite, dut alors
+camp de la Drissa; l'Allemand Pfuhl, qui s'était
+rallié au plan d'exécution proposé par Neipperg
+et d'Armsfeld, insista auprès d'Alexandre pour
+que l'on évacuât la position. Napoléon, devant
+qui l'ennemi persistait à faire retraite, dut alors
le poursuivre.</p>
-<p>La chaleur était accablante. On était au mois
-de juillet. L'armée suait, souffrait de la soif
+<p>La chaleur était accablante. On était au mois
+de juillet. L'armée suait, souffrait de la soif
autant que du soleil, durant cette poursuite en
-des plaines où bientôt la neige allait étendre son
-linceul. Ah! nul ne prévoyait sur les bords verdoyants
-de la Bérésina, où les soldats couraient
-se désaltérer et se baigner, qu'avant six mois
-cette rivière, solide et glacée, s'entr'ouvrirait
+des plaines où bientôt la neige allait étendre son
+linceul. Ah! nul ne prévoyait sur les bords verdoyants
+de la Bérésina, où les soldats couraient
+se désaltérer et se baigner, qu'avant six mois
+cette rivière, solide et glacée, s'entr'ouvrirait
comme un tombeau de marbre pour recevoir,
-par charretées, les corps raidis, sanglants, broyés
-de ces lurons qui chantaient à pleine voix et réclamaient
+par charretées, les corps raidis, sanglants, broyés
+de ces lurons qui chantaient à pleine voix et réclamaient
de l'ombre, de la pluie, du froid, en
rageant contre le soleil moscovite rappelant aux <span class="pagenum" id="Page_272">272</span>
anciens les coups de cuisson d'Aboukir et de
Jaffa!</p>
<p>Et aussi impatients de rencontrer l'ennemi que
-Napoléon même, les grenadiers et chasseurs se
+Napoléon même, les grenadiers et chasseurs se
demandaient, chaque matin, s'il allait enfin luire,
le jour de la grande bataille. On se souvenait de
-la façon dont les choses s'étaient passées en Italie,
+la façon dont les choses s'étaient passées en Italie,
en Hollande, en Autriche, en Prusse, et l'on ne
-doutait pas qu'une journée comme Marengo,
-Austerlitz ou Friedland ne livrât la Russie entière
-à l'Empereur. Il n'y avait plus qu'à se mettre
-à astiquer les buffleteries et à fourbir les plaques
-des ceinturons, afin de défiler proprement sous
+doutait pas qu'une journée comme Marengo,
+Austerlitz ou Friedland ne livrât la Russie entière
+à l'Empereur. Il n'y avait plus qu'à se mettre
+à astiquer les buffleteries et à fourbir les plaques
+des ceinturons, afin de défiler proprement sous
les yeux des belles Moscovites, le fameux jour
-de l'entrée joyeuse et brillante dans la capitale
+de l'entrée joyeuse et brillante dans la capitale
des czars.</p>
-<p>La bataille cependant se faisait désirer. On eut
+<p>La bataille cependant se faisait désirer. On eut
un matin l'espoir que l'ennemi aurait la politesse
de se laisser aborder et battre.</p>
<p>Il y avait eu sur quelques points de rapides
-engagements, au moulin de Fatowa, à Mohilew,
-à Ostrowno, mais ce n'étaient que des escarmouches,
+engagements, au moulin de Fatowa, à Mohilew,
+à Ostrowno, mais ce n'étaient que des escarmouches,
des chocs accidentels. Leur issue, bien
-que favorable aux Français, ne pouvait compter
-sérieusement. En avant de Witebsk, le 27 juillet,
+que favorable aux Français, ne pouvait compter
+sérieusement. En avant de Witebsk, le 27 juillet,
on eut un instant l'illusion qu'une grande bataille
-commençait.</p>
+commençait.</p>
<p>On apercevait les clochers de la ville. Witebsk,
chef-lieu du gouvernement de ce nom, est une assez <span class="pagenum" id="Page_273">273</span>
-grande ville, sur la Duna; elle contenait huit à
-dix couvents et plusieurs églises, romaines et
+grande ville, sur la Duna; elle contenait huit à
+dix couvents et plusieurs églises, romaines et
grecques, ainsi que des synagogues. Les juifs y
sont au nombre de quinze mille. La campagne
-environnante est belle. Une vaste plaine, au delà
-du ravin, s'étend à l'est, traversée d'une petite
-rivière. Derrière ce cours d'eau on aperçut,
-massée, l'armée russe. Enfin on allait donc
-s'aborder! Près de cent mille hommes paraissaient
-prêts à entrer en ligne dans la plaine de Witebsk.
-L'armée poussa de vigoureux vivats. Il semblait
-que déjà, au bout des fusils, on tînt la victoire.</p>
-
-<p>Napoléon monta à cheval et prit en personne
-la direction de l'affaire, qui s'annonçait comme
+environnante est belle. Une vaste plaine, au delà
+du ravin, s'étend à l'est, traversée d'une petite
+rivière. Derrière ce cours d'eau on aperçut,
+massée, l'armée russe. Enfin on allait donc
+s'aborder! Près de cent mille hommes paraissaient
+prêts à entrer en ligne dans la plaine de Witebsk.
+L'armée poussa de vigoureux vivats. Il semblait
+que déjà, au bout des fusils, on tînt la victoire.</p>
+
+<p>Napoléon monta à cheval et prit en personne
+la direction de l'affaire, qui s'annonçait comme
importante.</p>
-<p>Tandis qu'on réparait le pont, sur un ravin,
-pour permettre à la cavalerie de Nansouty de
-passer, trois cents hommes se portèrent en avant,
-sur la gauche. Ils furent aussitôt enveloppés
-par une nuée de Cosaques. Ces deux compagnies,
-encadrées dans l'armée russe, semblaient des
-épaves entraînées dans un fleuve débordé. Mais
-ces fiers lapins ne se débandèrent pas. Cette poignée
-de braves environnée d'une armée serra les
+<p>Tandis qu'on réparait le pont, sur un ravin,
+pour permettre à la cavalerie de Nansouty de
+passer, trois cents hommes se portèrent en avant,
+sur la gauche. Ils furent aussitôt enveloppés
+par une nuée de Cosaques. Ces deux compagnies,
+encadrées dans l'armée russe, semblaient des
+épaves entraînées dans un fleuve débordé. Mais
+ces fiers lapins ne se débandèrent pas. Cette poignée
+de braves environnée d'une armée serra les
rangs en tiraillant sans discontinuer. Les Cosaques
s'abattaient, sans entamer cette redoute
-marchante, d'où partait un feu terrible.</p>
+marchante, d'où partait un feu terrible.</p>
-<p>Napoléon, la lunette à la main, s'aperçut du
-péril où se trouvaient ces trois cents soldats <span class="pagenum" id="Page_274">274</span>
-isolés, perdus, noyés dans la cavalerie russe. Il
-s'avança avec le 16<sup>e</sup> chasseurs, au delà du ravin,
-dispersa les Cosaques et dégagea les aventureux
-éclaireurs.</p>
+<p>Napoléon, la lunette à la main, s'aperçut du
+péril où se trouvaient ces trois cents soldats <span class="pagenum" id="Page_274">274</span>
+isolés, perdus, noyés dans la cavalerie russe. Il
+s'avança avec le 16<sup>e</sup> chasseurs, au delà du ravin,
+dispersa les Cosaques et dégagea les aventureux
+éclaireurs.</p>
-<p>&mdash;Qui êtes-vous, mes braves enfants? leur demanda
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, mes braves enfants? leur demanda
l'Empereur tout joyeux de les voir sortir
-vivants de cette forêt de lances et de sabres.</p>
+vivants de cette forêt de lances et de sabres.</p>
<p>&mdash;Voltigeurs du 9<sup>e</sup> de ligne, tous enfants de
-Paris! répondit le sergent.</p>
+Paris! répondit le sergent.</p>
<p>&mdash;Eh bien! mes petits Parisiens, vous avez
-tous mérité la croix, dit l'Empereur rayonnant.
-A présent, suivez-moi!... la route de Moscou est
+tous mérité la croix, dit l'Empereur rayonnant.
+A présent, suivez-moi!... la route de Moscou est
ouverte... En avant!...</p>
-<p>Mais déjà, derrière son rideau de Cosaques,
-l'armée russe reculait, s'abritait, s'effaçait, disparaissait...</p>
+<p>Mais déjà, derrière son rideau de Cosaques,
+l'armée russe reculait, s'abritait, s'effaçait, disparaissait...</p>
-<p>La grande bataille n'était pas encore pour ce
-jour-là.</p>
+<p>La grande bataille n'était pas encore pour ce
+jour-là.</p>
-<p>Le front de Napoléon se rembrunit, et ce fut
-tout alourdi de fâcheux pressentiments qu'il fit
-son entrée dans Witebsk, capitale de la Russie
+<p>Le front de Napoléon se rembrunit, et ce fut
+tout alourdi de fâcheux pressentiments qu'il fit
+son entrée dans Witebsk, capitale de la Russie
blanche.</p>
<p>Comme toujours en se retirant, les Russes
-mettaient le feu à la ville évacuée. Mais l'avant-garde
-les poussa si vivement qu'ils eurent à
+mettaient le feu à la ville évacuée. Mais l'avant-garde
+les poussa si vivement qu'ils eurent à
peine le temps, cette fois, d'incendier quelques
maisons des faubourgs.</p>
-<p>La Grande Armée se remit en marche. La route
-était morne, l'accablement profond. Le thermomètre <span class="pagenum" id="Page_275">275</span>
-Réaumur marquait 27 degrés. L'eau devenait
-rare. Le pain manquait. L'armée souffrait de
-la marche, de la chaleur, de l'incuriosité de
-l'étape. La sinistre retraite dans les champs de
-neige a effacé les souvenirs de la marche en avant,
-mais à cette époque la fatigue était grande et les
+<p>La Grande Armée se remit en marche. La route
+était morne, l'accablement profond. Le thermomètre <span class="pagenum" id="Page_275">275</span>
+Réaumur marquait 27 degrés. L'eau devenait
+rare. Le pain manquait. L'armée souffrait de
+la marche, de la chaleur, de l'incuriosité de
+l'étape. La sinistre retraite dans les champs de
+neige a effacé les souvenirs de la marche en avant,
+mais à cette époque la fatigue était grande et les
souffrances vives. Le fastidieux chemin s'allongeait
-de toutes les misères de la soif, de la faim,
+de toutes les misères de la soif, de la faim,
de la lassitude. Les chevaux tombaient sur la
-route et les traînards devenaient légion. En
-même temps l'armée se décourageait. On se rendait
+route et les traînards devenaient légion. En
+même temps l'armée se décourageait. On se rendait
compte que jamais on n'atteindrait et l'on
n'envelopperait Barclay de Tolly.</p>
<p>La campagne de Russie, longue suite de stations
douloureuses, n'a pas eu que le retour de
Moscou de terrible. Ce calvaire eut deux versants
-et si la descente fut pire, la montée fut mauvaise;
-et si la lugubre odyssée du recul, seule, est restée
-dans la mémoire des hommes, les désastres de
-la marche en avant méritent d'être rappelés. Il
-est vrai qu'à l'aller, le désert parcouru se trouvait
-coupé d'oasis, qui étaient de courtes batailles,
-et que l'espoir, étoile bientôt éteinte, guidait
-par-ci par-là les conquérants égarés.</p>
-
-<p>Les officiers, les maréchaux même, se montraient
+et si la descente fut pire, la montée fut mauvaise;
+et si la lugubre odyssée du recul, seule, est restée
+dans la mémoire des hommes, les désastres de
+la marche en avant méritent d'être rappelés. Il
+est vrai qu'à l'aller, le désert parcouru se trouvait
+coupé d'oasis, qui étaient de courtes batailles,
+et que l'espoir, étoile bientôt éteinte, guidait
+par-ci par-là les conquérants égarés.</p>
+
+<p>Les officiers, les maréchaux même, se montraient
aussi abattus que les soldats.</p>
-<p>Berthier, prince de Wagram et major général,
-était l'un des plus disposés aux plaintes et aux
-récriminations.</p>
+<p>Berthier, prince de Wagram et major général,
+était l'un des plus disposés aux plaintes et aux
+récriminations.</p>
<div class="pagenum" id="Page_276">276</div>
-<p>Ce major général dont le rôle a été fort gratuitement
-étendu par certains historiens, qui lui ont
-même attribué des talents militaires qu'il n'a pas
-eu l'occasion de montrer, n'était en réalité qu'une
-sorte de secrétaire militaire de Napoléon. Il n'a
-jamais donné un ordre de lui-même, ni écrit
-une dépêche qui n'eût été dictée par l'Empereur.
+<p>Ce major général dont le rôle a été fort gratuitement
+étendu par certains historiens, qui lui ont
+même attribué des talents militaires qu'il n'a pas
+eu l'occasion de montrer, n'était en réalité qu'une
+sorte de secrétaire militaire de Napoléon. Il n'a
+jamais donné un ordre de lui-même, ni écrit
+une dépêche qui n'eût été dictée par l'Empereur.
Non seulement les grosses entreprises, les plans,
-les importantes décisions, mais aussi les détails
-dans l'organisation ou la marche de l'armée, lui
-échappaient. L'Empereur faisait tout, savait tout,
+les importantes décisions, mais aussi les détails
+dans l'organisation ou la marche de l'armée, lui
+échappaient. L'Empereur faisait tout, savait tout,
voyait tout, ordonnait tout. Berthier a sans doute
connu plusieurs de ses combinaisons, le premier.
-Mais jamais Napoléon ne l'a consulté; jamais le
-major général ne se serait d'ailleurs permis de
-contrôler ou de contrecarrer une opération militaire
-jugée utile par l'Empereur. En cela, Berthier
+Mais jamais Napoléon ne l'a consulté; jamais le
+major général ne se serait d'ailleurs permis de
+contrôler ou de contrecarrer une opération militaire
+jugée utile par l'Empereur. En cela, Berthier
faisait preuve de bon sens. Ce scribe militaire,
-cet homme de confiance du grand stratégiste,
-a d'ailleurs, en 1814, abandonné à Fontainebleau
-celui à qui il devait tout. La reconnaissance
-et la fidélité, cela ne faisait pas partie
-des bagages du chef d'état-major après la défaite
-de son général.</p>
-
-<p>A Witebsk, où Napoléon avait ordonné une
-halte pour reposer les troupes et donner aux traînards
-le temps de rejoindre, le maréchal Lefebvre
-entra dans la maison où logeait le prince de
+cet homme de confiance du grand stratégiste,
+a d'ailleurs, en 1814, abandonné à Fontainebleau
+celui à qui il devait tout. La reconnaissance
+et la fidélité, cela ne faisait pas partie
+des bagages du chef d'état-major après la défaite
+de son général.</p>
+
+<p>A Witebsk, où Napoléon avait ordonné une
+halte pour reposer les troupes et donner aux traînards
+le temps de rejoindre, le maréchal Lefebvre
+entra dans la maison où logeait le prince de
Wagram.</p>
<div class="pagenum" id="Page_277">277</div>
@@ -9286,277 +9247,277 @@ de la garde.</p>
dit gaiement Lefebvre sur le seuil de la chambre,
il faut boucler son sac et repartir du pied gauche...</p>
-<p>&mdash;Encore en route! dit Berthier avec découragement;
-et où l'Empereur nous emmène-t-il?</p>
+<p>&mdash;Encore en route! dit Berthier avec découragement;
+et où l'Empereur nous emmène-t-il?</p>
<p>&mdash;A Smolensk!</p>
-<p>Le major général, qui s'était levé pour recevoir
+<p>Le major général, qui s'était levé pour recevoir
le duc de Dantzig, se laissa tomber sur une chaise
-devant la table où se trouvait la carte de Russie
-déployée.</p>
+devant la table où se trouvait la carte de Russie
+déployée.</p>
-<p>&mdash;A quoi bon, murmura-t-il, m'avoir donné
-quinze cent mille livres de rentes, un bel hôtel à
+<p>&mdash;A quoi bon, murmura-t-il, m'avoir donné
+quinze cent mille livres de rentes, un bel hôtel à
Paris, une terre magnifique, pour m'infliger le
-supplice de Tantale?... je mourrai ici à la peine...
+supplice de Tantale?... je mourrai ici à la peine...
le simple soldat est plus heureux que moi!...</p>
-<p>Et comme Lefebvre faisait un geste où il y avait
+<p>Et comme Lefebvre faisait un geste où il y avait
du fanatisme et qui semblait mimer l'insouciance
-du soldat prêt à suivre son chef aveuglément,
-au nord, au sud, partout où il lui plairait
+du soldat prêt à suivre son chef aveuglément,
+au nord, au sud, partout où il lui plairait
planter sa tente et porter son drapeau, Berthier
-ajouta avec un soupir où il y avait bien de la
-mélancolie visible:</p>
+ajouta avec un soupir où il y avait bien de la
+mélancolie visible:</p>
-<p>&mdash;Ah! que je voudrais donc être à Grosbois!</p>
+<p>&mdash;Ah! que je voudrais donc être à Grosbois!</p>
-<p>Grosbois était une terre superbe, aux environs
-de Paris, don de l'Empereur à son ami Berthier.</p>
+<p>Grosbois était une terre superbe, aux environs
+de Paris, don de l'Empereur à son ami Berthier.</p>
-<p>Ainsi les libéralités même du souverain, les récompenses <span class="pagenum" id="Page_278">278</span>
-magnifiques dont il avait accablé ses
+<p>Ainsi les libéralités même du souverain, les récompenses <span class="pagenum" id="Page_278">278</span>
+magnifiques dont il avait accablé ses
lieutenants, tournaient contre son &oelig;uvre et
-ôtaient, à ceux sur l'énergie desquels il comptait
-le plus, la ténacité et l'endurance, nécessaires
-plus que jamais dans cette téméraire chevauchée
-à travers l'Europe, aboutissant aux fondrières et
+ôtaient, à ceux sur l'énergie desquels il comptait
+le plus, la ténacité et l'endurance, nécessaires
+plus que jamais dans cette téméraire chevauchée
+à travers l'Europe, aboutissant aux fondrières et
aux steppes russes.</p>
-<p>Berthier, «cet oison dont j'ai tenté de faire un
-aigle», a dit Napoléon, ayant appelé ses secrétaires,
+<p>Berthier, «cet oison dont j'ai tenté de faire un
+aigle», a dit Napoléon, ayant appelé ses secrétaires,
Salomon et Ledru, en rechignant donna
-les ordres pour la mise en marche de l'armée.</p>
+les ordres pour la mise en marche de l'armée.</p>
<p>Puis il suivit Lefebvre chez l'Empereur qui
l'attendait.</p>
-<p>Ils trouvèrent Napoléon pensif et sombre.</p>
+<p>Ils trouvèrent Napoléon pensif et sombre.</p>
-<p>La retraite lamentable semblait déjà prévue
-dans son cerveau qui embrassait, avec le présent,
-l'avenir. La sinistre clairvoyance des désastres
-promis luisait dans son &oelig;il irrité. Il commençait
-à comprendre que la fortune, lasse de le suivre,
-changeait de camp. Une voix, en lui, s'élevait qui
-lui criait: «Arrête-toi! il est temps! il le faut!»
+<p>La retraite lamentable semblait déjà prévue
+dans son cerveau qui embrassait, avec le présent,
+l'avenir. La sinistre clairvoyance des désastres
+promis luisait dans son &oelig;il irrité. Il commençait
+à comprendre que la fortune, lasse de le suivre,
+changeait de camp. Une voix, en lui, s'élevait qui
+lui criait: «Arrête-toi! il est temps! il le faut!»
Mais une autre voix, non moins puissante, plus
-écoutée, celle de l'orgueil, de l'audace, de la confiance,
-la voix qui avait caressé son oreille de
-l'Adige au Nil et du Tage à la Vistule, lui murmurait,
-sirène funeste: «Marche! Marche! Toujours
-plus avant enfonce-toi dans ton rêve, et recule,
+écoutée, celle de l'orgueil, de l'audace, de la confiance,
+la voix qui avait caressé son oreille de
+l'Adige au Nil et du Tage à la Vistule, lui murmurait,
+sirène funeste: «Marche! Marche! Toujours
+plus avant enfonce-toi dans ton rêve, et recule,
s'il le faut, les confins du monde pour accomplir
-ta mission!» Semblable à l'homme que <span class="pagenum" id="Page_279">279</span>
-Bossuet montre poussé par une force irrésistible
-et ne s'arrêtant qu'au fossé où une chute commune,
-égale, rassemble tous les êtres que la
-grandeur et les circonstances ont pu séparer un
+ta mission!» Semblable à l'homme que <span class="pagenum" id="Page_279">279</span>
+Bossuet montre poussé par une force irrésistible
+et ne s'arrêtant qu'au fossé où une chute commune,
+égale, rassemble tous les êtres que la
+grandeur et les circonstances ont pu séparer un
moment, il allait, il allait, les yeux perdus dans
-l'immensité de sa vision. C'était alors un poète,
-un illuminé, un fakir de la conquête, un derviche
+l'immensité de sa vision. C'était alors un poète,
+un illuminé, un fakir de la conquête, un derviche
dont la cervelle tournait dans l'axe du
-monde et qui, dans le tourbillon où il se mouvait,
-perdait l'équilibre et la notion des réalités.</p>
+monde et qui, dans le tourbillon où il se mouvait,
+perdait l'équilibre et la notion des réalités.</p>
<p>Il accueillit avec moins de brusquerie que de
-coutume, mais avec une tristesse qui ne lui était
-pas ordinaire, ses deux maréchaux.</p>
+coutume, mais avec une tristesse qui ne lui était
+pas ordinaire, ses deux maréchaux.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! mes amis, que dit-on dans l'armée?
+<p>&mdash;Eh bien! mes amis, que dit-on dans l'armée?
est-on content de marcher en avant et d'en
finir avec cette terrible guerre? fit-il interrogeant
du regard Berthier et Lefebvre.</p>
-<p>Berthier, courtisan toujours, s'inclina et répondit:</p>
+<p>Berthier, courtisan toujours, s'inclina et répondit:</p>
-<p>&mdash;Sire, l'armée est heureuse de savoir Votre
-Majesté en bonne santé et compte qu'une grande
-victoire bientôt vous permettra d'obtenir une
+<p>&mdash;Sire, l'armée est heureuse de savoir Votre
+Majesté en bonne santé et compte qu'une grande
+victoire bientôt vous permettra d'obtenir une
paix glorieuse et de nous faire retourner en
France...</p>
<p>&mdash;La paix!... je la voudrais, murmura l'Empereur,
je l'ai toujours voulue, quoi qu'on en ait
dit; mais pouvais-je ramener sans combat mes
-troupes en arrière, évacuer honteusement l'Allemagne,
+troupes en arrière, évacuer honteusement l'Allemagne,
comme l'exigeait Alexandre?... Je ne peux <span class="pagenum" id="Page_280">280</span>
-traiter de la paix que dans une capitale, Pétersbourg
+traiter de la paix que dans une capitale, Pétersbourg
ou Moscou... Nous sommes sur la route
-de Moscou... nous irons à Moscou!... Est-ce ton
+de Moscou... nous irons à Moscou!... Est-ce ton
avis, Lefebvre?</p>
-<p>&mdash;Moi, je suis toujours de l'avis de Votre Majesté,
-dit Lefebvre avec une hésitation qui ne lui
-était pas commune, cependant...</p>
+<p>&mdash;Moi, je suis toujours de l'avis de Votre Majesté,
+dit Lefebvre avec une hésitation qui ne lui
+était pas commune, cependant...</p>
<p>&mdash;Cependant quoi?... Voyons! dis ce que tu
-as sur les lèvres... sur le c&oelig;ur... Tu sais bien,
+as sur les lèvres... sur le c&oelig;ur... Tu sais bien,
mon vieux compagnon, que tu as toujours eu ton
-franc-parler avec moi... que ce soit à l'hôtel de
+franc-parler avec moi... que ce soit à l'hôtel de
la rue Chantereine, le matin du 18 brumaire...</p>
-<p>&mdash;Où Votre Majesté m'a donné son sabre!...</p>
+<p>&mdash;Où Votre Majesté m'a donné son sabre!...</p>
-<p>&mdash;Oui... après Iéna, devant Dantzig...</p>
+<p>&mdash;Oui... après Iéna, devant Dantzig...</p>
-<p>&mdash;Où Votre Majesté m'a donné un titre... Oh!
+<p>&mdash;Où Votre Majesté m'a donné un titre... Oh!
je n'oublie aucun de vos bienfaits, aucune de vos
-marques d'amitié, Sire, s'écria le duc de Dantzig
-avec élan; c'est pourquoi, ce que je sais, je le
+marques d'amitié, Sire, s'écria le duc de Dantzig
+avec élan; c'est pourquoi, ce que je sais, je le
garde pour moi, et ce que je crains, je me mords
-la langue pour ne pas le laisser échapper...</p>
+la langue pour ne pas le laisser échapper...</p>
-<p>Napoléon vint à Lefebvre et, lui plaçant familièrement
-la main sur l'épaule, lui dit dans un
+<p>Napoléon vint à Lefebvre et, lui plaçant familièrement
+la main sur l'épaule, lui dit dans un
de ces mouvements d'abandon, de confiance, et
d'expansion avec ses lieutenants, qu'il n'eut
qu'en Russie:</p>
<p>&mdash;Tu as tort, mon bon Lefebvre, de retenir ta
-langue et de comprimer ton âme devant moi...
+langue et de comprimer ton âme devant moi...
Va! je sais tout entendre!... Depuis que j'ai mis
le pied dans cette maudite Russie, je ne suis <span class="pagenum" id="Page_281">281</span>
-plus le même homme... Avant je doutais des
-autres, à présent je doute de moi... je ne me
-sens plus aussi maître des événements... quelque
-chose m'échappe... je suis comme un dormeur
-éveillé qui se débat dans un cauchemar, et ne
-sais où commence la réalité, où finit le rêve...
+plus le même homme... Avant je doutais des
+autres, à présent je doute de moi... je ne me
+sens plus aussi maître des événements... quelque
+chose m'échappe... je suis comme un dormeur
+éveillé qui se débat dans un cauchemar, et ne
+sais où commence la réalité, où finit le rêve...
Il faut m'aider, me soutenir, me faire voir clair
-dans ces vapeurs, vous, mes anciens fidèles, mes
+dans ces vapeurs, vous, mes anciens fidèles, mes
camarades de vingt ans de batailles... Voyons,
-prince, quel est l'état de l'armée? je veux le savoir!...</p>
+prince, quel est l'état de l'armée? je veux le savoir!...</p>
<p>&mdash;Sire, le moral est toujours excellent, dit Berthier;
-cependant les désertions sont nombreuses,
-les traînards partout colportent le pillage et l'insubordination...</p>
+cependant les désertions sont nombreuses,
+les traînards partout colportent le pillage et l'insubordination...</p>
<p>&mdash;Fusillez-en quelques-uns, pour l'exemple!...
Mais les bons, les solides, les vaillants, ils ne
-songent, eux, ni à marauder, ni à abandonner le
+songent, eux, ni à marauder, ni à abandonner le
drapeau?</p>
<p>&mdash;Non, Sire, mais ils grognent...</p>
<p>&mdash;Parbleu! ce sont mes grognards, mes chers
-grognards! dit Napoléon souriant; il faut les
-laisser se plaindre à leur façon, dire même du
+grognards! dit Napoléon souriant; il faut les
+laisser se plaindre à leur façon, dire même du
mal de moi... Ils grognent, mais ils me suivent!...
-Ils me traitent de fou, d'insensé, d'ambitieux,
+Ils me traitent de fou, d'insensé, d'ambitieux,
d'extravagant... oh! je me rends justice!... mais
-ils me gagnent des batailles... Maréchal, vous
+ils me gagnent des batailles... Maréchal, vous
commandez ma garde... que dit-elle, ma garde?
que veut-elle?...</p>
<div class="pagenum" id="Page_282">282</div>
<p>&mdash;Ma foi! Sire, puisque vous l'exigez et que
-vous savez déjà qu'elle grogne, la garde, et qu'elle
-n'est pas seule à grogner, je vous dirai qu'on
-est las de courir après ces Russes qui détalent à
+vous savez déjà qu'elle grogne, la garde, et qu'elle
+n'est pas seule à grogner, je vous dirai qu'on
+est las de courir après ces Russes qui détalent à
notre approche...</p>
<p>&mdash;Oh! nous les rejoindrons!...</p>
<p>&mdash;Qui sait?... Chaque jour on attend la bataille
et c'est toujours partie remise... On se dit:
-Ce sera pour demain... Quand viendra-t-il, ce demain-là?...</p>
+Ce sera pour demain... Quand viendra-t-il, ce demain-là?...</p>
-<p>&mdash;Nous allons le hâter!... A Smolensk, probablement,
-à Moscou, assurément, nous rencontrerons
-les Russes et nous les battrons! dit Napoléon
+<p>&mdash;Nous allons le hâter!... A Smolensk, probablement,
+à Moscou, assurément, nous rencontrerons
+les Russes et nous les battrons! dit Napoléon
avec conviction.</p>
-<p>Il était, à ce moment-là, en présence de la
+<p>Il était, à ce moment-là, en présence de la
contradiction des faits, comme le chercheur de
-chimères, à qui l'on ose contester la possibilité
-de sa poursuite. Poète en action, romancier de
-l'épée, il concevait comme réalisables et voyait
+chimères, à qui l'on ose contester la possibilité
+de sa poursuite. Poète en action, romancier de
+l'épée, il concevait comme réalisables et voyait
comme accomplis les projets les plus hardis; les
-hypothèses invraisemblables prenaient en lui
-l'aspect de la certitude; il s'embarquait avec sérénité
-pour des voyages à travers l'impossible
-et, dès le départ, se considérait comme ayant
-atterri. Il était, dans ce moment-là, pour lui analogue
-à l'échauffement cérébral de l'auteur composant
-son poème, à la fascination du joueur devant
-le tapis chargé d'or, à l'extase de la dévote
-contemplant le tabernacle, il était le hâbleur de <span class="pagenum" id="Page_283">283</span>
-bonne foi, et, comme le menteur légendaire, ce
-grand imaginatif tenait pour condensées en faits
-exacts et pour résolues en événements réalisés
-les nuées qui flottaient devant sa pensée, les
-extraordinaires inventions de son cerveau déréglé.</p>
-
-<p>Lefebvre avait secoué la tête en entendant
-Napoléon annoncer avec cette certitude une
+hypothèses invraisemblables prenaient en lui
+l'aspect de la certitude; il s'embarquait avec sérénité
+pour des voyages à travers l'impossible
+et, dès le départ, se considérait comme ayant
+atterri. Il était, dans ce moment-là, pour lui analogue
+à l'échauffement cérébral de l'auteur composant
+son poème, à la fascination du joueur devant
+le tapis chargé d'or, à l'extase de la dévote
+contemplant le tabernacle, il était le hâbleur de <span class="pagenum" id="Page_283">283</span>
+bonne foi, et, comme le menteur légendaire, ce
+grand imaginatif tenait pour condensées en faits
+exacts et pour résolues en événements réalisés
+les nuées qui flottaient devant sa pensée, les
+extraordinaires inventions de son cerveau déréglé.</p>
+
+<p>Lefebvre avait secoué la tête en entendant
+Napoléon annoncer avec cette certitude une
bataille probable sous les murs de Moscou.</p>
-<p>&mdash;En attendant, dit-il, ces sacrés mangeurs de
+<p>&mdash;En attendant, dit-il, ces sacrés mangeurs de
chandelles f... le camp devant nous! Mais leur
fugue ne me dit rien de bon... ils partent pour
-revenir plus nombreux, plus redoutables, peut-être!
+revenir plus nombreux, plus redoutables, peut-être!
Ces Cosaques ressemblent aux moucherons
-des soirs d'été: ils nous assaillent, ils tournaillent
-autour de nous... On lève la main pour les
+des soirs d'été: ils nous assaillent, ils tournaillent
+autour de nous... On lève la main pour les
chasser... ils s'enfuient... Nous nous endormons
-tranquilles, confiants, en essaim plus serré le vol
-revient... et vous êtes, durant votre sommeil,
-piqué, saigné, sucé!... Nous nous épuisons à ne
-pas combattre, Sire; quand ils nous verront diminués,
-affaiblis, affamés, ils tourbillonneront plus
-acharnés sur nous ces damnés moustiques!...
-Voilà le danger, Sire, et chacun le prévoit!...</p>
+tranquilles, confiants, en essaim plus serré le vol
+revient... et vous êtes, durant votre sommeil,
+piqué, saigné, sucé!... Nous nous épuisons à ne
+pas combattre, Sire; quand ils nous verront diminués,
+affaiblis, affamés, ils tourbillonneront plus
+acharnés sur nous ces damnés moustiques!...
+Voilà le danger, Sire, et chacun le prévoit!...</p>
<p>&mdash;Vous vous laisseriez abattre par des moucherons!...
-vous, des braves, des héros!...</p>
+vous, des braves, des héros!...</p>
<p>&mdash;Sire, il faut peu de chose, trop de chaleur ou
de froid, pas assez de nourriture ou de sommeil,
-pour changer une armée de vaillants en une <span class="pagenum" id="Page_284">284</span>
-bande misérable de traînards et d'éclopés!... La
+pour changer une armée de vaillants en une <span class="pagenum" id="Page_284">284</span>
+bande misérable de traînards et d'éclopés!... La
Russie, voyez-vous, c'est trop grand!... Nous
-n'usons pas que des souliers à les poursuivre...
-On voit bien leur calcul à présent: trop faibles
-pour résister, n'ayant pas de soldats à mettre en
-ligne, ils nous combattent par la dérobade...
+n'usons pas que des souliers à les poursuivre...
+On voit bien leur calcul à présent: trop faibles
+pour résister, n'ayant pas de soldats à mettre en
+ligne, ils nous combattent par la dérobade...
Mais ils sont chez eux, ils se nourrissent, ils
trouvent des renforts tout en se repliant; nous
-autres, nous sommes à six cents lieues de chez
-nous, et nous ne pouvons que nous émietter, que
-nous diminuer, comme une miche qu'on a trimballée
+autres, nous sommes à six cents lieues de chez
+nous, et nous ne pouvons que nous émietter, que
+nous diminuer, comme une miche qu'on a trimballée
sur le sac durant des semaines... Sire, le
-temps, ce grand maître, comme on dit, nous
-affaiblit et donne à nos ennemis de la force...
-L'armée russe et la nôtre, cela fait deux boules
-de neige, seulement la nôtre fond et la leur
+temps, ce grand maître, comme on dit, nous
+affaiblit et donne à nos ennemis de la force...
+L'armée russe et la nôtre, cela fait deux boules
+de neige, seulement la nôtre fond et la leur
grossit...</p>
<p>&mdash;Il y a du vrai dans ton dire, Lefebvre. Mais
proposes-tu quelque chose?... As-tu un plan...,
-une idée?...</p>
+une idée?...</p>
-<p>Le brave Lefebvre eut un geste de désespoir
+<p>Le brave Lefebvre eut un geste de désespoir
comique.</p>
-<p>&mdash;Une idée... un plan!... moi!... oh! non!
-C'est votre affaire à vous, qui êtes notre Empereur...
+<p>&mdash;Une idée... un plan!... moi!... oh! non!
+C'est votre affaire à vous, qui êtes notre Empereur...
Dites-nous ce qu'il faut faire, et nous le
ferons!...</p>
-<p>&mdash;Et vous, Berthier, en votre qualité de major
-général, vous avez peut-être une manière de voir
-particulière, une conception à vous sur la façon <span class="pagenum" id="Page_285">285</span>
+<p>&mdash;Et vous, Berthier, en votre qualité de major
+général, vous avez peut-être une manière de voir
+particulière, une conception à vous sur la façon <span class="pagenum" id="Page_285">285</span>
de conduire cette guerre et de la terminer en profitant
-des avantages acquis? demanda Napoléon.</p>
+des avantages acquis? demanda Napoléon.</p>
-<p>&mdash;Je suis de l'avis de Lefebvre, répondit Berthier,
+<p>&mdash;Je suis de l'avis de Lefebvre, répondit Berthier,
et, comme lui, je vois le danger que nous
-courons en avançant toujours... nos effectifs sont
-réduits de près de moitié et nous n'avons pas
-livré de bataille!... La chaleur nous a fait plus de
+courons en avançant toujours... nos effectifs sont
+réduits de près de moitié et nous n'avons pas
+livré de bataille!... La chaleur nous a fait plus de
mal que les lances des Cosaques et que les boulets
de l'artillerie russe!...</p>
@@ -9564,14 +9525,14 @@ de l'artillerie russe!...</p>
murmura Lefebvre... Ah! bon sang! quand donc
le vent tournera-t-il au nord!...</p>
-<p>&mdash;Plus tôt que toi et moi ne le voudrons alors!
-dit Napoléon, mais voyons, prince de Wagram,
+<p>&mdash;Plus tôt que toi et moi ne le voudrons alors!
+dit Napoléon, mais voyons, prince de Wagram,
je vous demande avis, que me conseillez-vous?</p>
-<p>&mdash;Je crois qu'il serait plus sage de nous arrêter
-pendant qu'il est temps encore! répondit Berthier,
-s'enhardissant à donner le conseil que
-toute l'armée semblait souhaiter voir suivre.</p>
+<p>&mdash;Je crois qu'il serait plus sage de nous arrêter
+pendant qu'il est temps encore! répondit Berthier,
+s'enhardissant à donner le conseil que
+toute l'armée semblait souhaiter voir suivre.</p>
<p>&mdash;C'est aussi ton avis, Lefebvre?</p>
@@ -9579,406 +9540,406 @@ toute l'armée semblait souhaiter voir suivre.</p>
Nous voici aux limites de la Pologne et de la
Moscovie, nous sommes parvenus au seuil de la
vraie Russie... Fortifions-nous ici... il y a des
-vivres, du fourrage, l'armée se retrempera...
-Nous serons à l'abri de tout retour offensif des
-Russes, étant appuyés sur la Duna et sur le
-Dniéper... nous pourrons, pour occuper nos
+vivres, du fourrage, l'armée se retrempera...
+Nous serons à l'abri de tout retour offensif des
+Russes, étant appuyés sur la Duna et sur le
+Dniéper... nous pourrons, pour occuper nos
hommes, faire une marche au nord et prendre <span class="pagenum" id="Page_286">286</span>
-Riga qui n'est pas défendu comme le fut Dantzig,
+Riga qui n'est pas défendu comme le fut Dantzig,
pousser au sud sur la Volhynie et, tout en nous
cantonnant pour l'hiver, organiser la Pologne...</p>
-<p>&mdash;La Pologne!... voilà le grand mot lâché!
-s'écria Napoléon. Parbleu! vous croyez que c'est
+<p>&mdash;La Pologne!... voilà le grand mot lâché!
+s'écria Napoléon. Parbleu! vous croyez que c'est
facile d'organiser la Pologne... Vous allez me
demander, n'est-ce pas, de reconstituer le
royaume des Polonais?...</p>
-<p>&mdash;Sire, dit Lefebvre, avec un ton plus énergique,
+<p>&mdash;Sire, dit Lefebvre, avec un ton plus énergique,
les Polonais se sont bravement battus dans
nos rangs, vous leur devez quelque chose... Le
-partage de leur patrie a été un crime des rois...
-il nous appartient de le réparer: vous devez rendre
-à ces exilés chez eux, la terre où sont les
-ossements de leurs pères... Ce n'est pas seulement
-une question d'humanité, de justice, de
+partage de leur patrie a été un crime des rois...
+il nous appartient de le réparer: vous devez rendre
+à ces exilés chez eux, la terre où sont les
+ossements de leurs pères... Ce n'est pas seulement
+une question d'humanité, de justice, de
reconnaissance, c'est aussi une question de salut
-pour l'Occident, de sécurité pour la France, de
-gloire éternelle pour Votre Majesté!...</p>
-
-<p>Napoléon, en entendant s'exprimer avec cette
-fermeté le maréchal Lefebvre, en qui survivait le
-vieux républicain de l'an II, le volontaire des
-armées de la République courant à la délivrance
-des peuples opprimés, eut un mouvement de vif
-mécontentement.</p>
-
-<p>&mdash;Rétablir le royaume de Pologne, dit-il, le
-puis-je?... Oui, je sais quelle barrière infranchissable
-serait la Pologne reconstituée, si jamais, le
+pour l'Occident, de sécurité pour la France, de
+gloire éternelle pour Votre Majesté!...</p>
+
+<p>Napoléon, en entendant s'exprimer avec cette
+fermeté le maréchal Lefebvre, en qui survivait le
+vieux républicain de l'an II, le volontaire des
+armées de la République courant à la délivrance
+des peuples opprimés, eut un mouvement de vif
+mécontentement.</p>
+
+<p>&mdash;Rétablir le royaume de Pologne, dit-il, le
+puis-je?... Oui, je sais quelle barrière infranchissable
+serait la Pologne reconstituée, si jamais, le
sort des armes nous devenant favorable, Alexandre <span class="pagenum" id="Page_287">287</span>
-voulait reprendre l'offensive et marcher, à
+voulait reprendre l'offensive et marcher, à
travers l'Europe ouverte, sur la France affaiblie,
en proie aux factions... Moi mort, qui oserait
-prévoir ce qu'il peut advenir de cet immense
-empire que je laisserai à cet héritier, peut-être
+prévoir ce qu'il peut advenir de cet immense
+empire que je laisserai à cet héritier, peut-être
encore enfant?... Oui, la Pologne serait la sauvegarde
-de mon trône et le rempart de mon empire,
-mais les Polonais sont divisés... des haines profondes
-dévorent ce vaillant pays... les soldats
+de mon trône et le rempart de mon empire,
+mais les Polonais sont divisés... des haines profondes
+dévorent ce vaillant pays... les soldats
sont pour nous, les bourgeois, les paysans nous
-voient avec défiance... Les nobles sont tous en
+voient avec défiance... Les nobles sont tous en
guerre les uns contre les autres... les plus sages
-ne peuvent s'entendre entre eux... leur diète
-générale n'a abouti qu'à la confusion et à la
-déroute... et puis, n'ai-je pas des engagements à
+ne peuvent s'entendre entre eux... leur diète
+générale n'a abouti qu'à la confusion et à la
+déroute... et puis, n'ai-je pas des engagements à
tenir envers l'empereur d'Autriche?... Je l'ai
-déclaré aux députés de la Confédération de Pologne
-à Wilna: j'ai garanti à l'empereur d'Autriche
-l'intégrité de ses États et je ne saurais autoriser
+déclaré aux députés de la Confédération de Pologne
+à Wilna: j'ai garanti à l'empereur d'Autriche
+l'intégrité de ses États et je ne saurais autoriser
aucune man&oelig;uvre ni aucun mouvement qui tendrait
-à le troubler dans la paisible possession de
+à le troubler dans la paisible possession de
ce qui lui reste des provinces polonaises... Non,
-il ne peut être question pour le moment du
+il ne peut être question pour le moment du
royaume de Pologne!... Que les Polonais attendent
-la victoire... c'est à Moscou que leur sort se
-décidera!</p>
+la victoire... c'est à Moscou que leur sort se
+décidera!</p>
<p>Moscou! comme un refrain fatidique, ce nom
-sonnait dans les rêves de Napoléon, tintait dans
-sa pensée, vibrait dans ses paroles.</p>
+sonnait dans les rêves de Napoléon, tintait dans
+sa pensée, vibrait dans ses paroles.</p>
<div class="pagenum" id="Page_288">288</div>
-<p>Moscou l'étourdissait, le grisait, couvrait en
-lui la voix de la raison, de la politique, de la prévoyance.</p>
+<p>Moscou l'étourdissait, le grisait, couvrait en
+lui la voix de la raison, de la politique, de la prévoyance.</p>
-<p>Ainsi se trouvait formulée, décidée, consommée
+<p>Ainsi se trouvait formulée, décidée, consommée
la grande faute. La campagne de Russie
-suspendue, l'entrée à Moscou ajournée, peut-être
-abandonnée, la Grande Armée, se ravitaillant et
-se refaisant à Witebsk, avait pour s'approvisionner
-durant l'hiver les riches dépôts de Wilna, de
-Varsovie. L'armée russe fuyant, démoralisée,
-Alexandre réduit à battre en retraite sans espoir
+suspendue, l'entrée à Moscou ajournée, peut-être
+abandonnée, la Grande Armée, se ravitaillant et
+se refaisant à Witebsk, avait pour s'approvisionner
+durant l'hiver les riches dépôts de Wilna, de
+Varsovie. L'armée russe fuyant, démoralisée,
+Alexandre réduit à battre en retraite sans espoir
de retour victorieux, et par-dessus tout la Pologne
-rendue à elle-même, offrant un territoire
-énorme et seize millions d'habitants résolus à
-lutter pour l'indépendance jusqu'à la mort, en
-cas d'offensive des Russes, voilà ce que la fortune
-offrait encore à Napoléon. A Witebsk rien n'était
-perdu, rien même n'était compromis, mais il fallait
-s'arrêter sur la route de Moscou, il fallait ne
+rendue à elle-même, offrant un territoire
+énorme et seize millions d'habitants résolus à
+lutter pour l'indépendance jusqu'à la mort, en
+cas d'offensive des Russes, voilà ce que la fortune
+offrait encore à Napoléon. A Witebsk rien n'était
+perdu, rien même n'était compromis, mais il fallait
+s'arrêter sur la route de Moscou, il fallait ne
pas craindre de faire rendre gorge aux souverains
-recéleurs du vol monstrueux de 1768, il fallait
+recéleurs du vol monstrueux de 1768, il fallait
oser refaire de la Pologne une puissance.</p>
-<p>Tout devait pousser Napoléon à prendre ce
-sage parti. Malheureusement les conséquences
+<p>Tout devait pousser Napoléon à prendre ce
+sage parti. Malheureusement les conséquences
fatales du mariage autrichien allaient peser de
tout leur poids dans la balance et emporter les
destins de la France.</p>
-<p>Pour reconstituer la Pologne, pour anéantir
-l'odieux acte de partage du siècle précédent, on <span class="pagenum" id="Page_289">289</span>
-devait enlever à la Russie et à la Prusse les provinces
-qui avaient constitué leur part de dépouilles.
+<p>Pour reconstituer la Pologne, pour anéantir
+l'odieux acte de partage du siècle précédent, on <span class="pagenum" id="Page_289">289</span>
+devait enlever à la Russie et à la Prusse les provinces
+qui avaient constitué leur part de dépouilles.
S'il n'y avait eu en cause que ces deux
-copartageants, Napoléon n'aurait sans doute
-éprouvé aucun scrupule. Mais il s'agissait aussi
+copartageants, Napoléon n'aurait sans doute
+éprouvé aucun scrupule. Mais il s'agissait aussi
de faire restituer par l'Autriche sa part de sa
-complicité dans la rapine. Que dirait Marie-Louise,
-quand son père se plaindrait à elle d'être
-dépouillé de sa Gallicie par Napoléon? Les rois
+complicité dans la rapine. Que dirait Marie-Louise,
+quand son père se plaindrait à elle d'être
+dépouillé de sa Gallicie par Napoléon? Les rois
d'Europe ne trouveraient-ils pas indigne la conduite
de ce gendre amoindrissant la couronne de
-son beau-père? N'apparaîtrait-il pas alors à ces
-monarques, dont il avait la sottise, la folie plutôt,
-de rêver l'amitié, la considération, comme le jacobin
-sur le trône, le Robespierre à cheval qu'il ne
-voulait plus être? Il était parvenu à pénétrer, un
+son beau-père? N'apparaîtrait-il pas alors à ces
+monarques, dont il avait la sottise, la folie plutôt,
+de rêver l'amitié, la considération, comme le jacobin
+sur le trône, le Robespierre à cheval qu'il ne
+voulait plus être? Il était parvenu à pénétrer, un
peu avec effraction et en casseur de portes, dans
-la famille des rois; il avait cette naïveté de se
+la famille des rois; il avait cette naïveté de se
croire des leurs et de s'imaginer qu'on lui pardonnerait
-d'avoir emporté d'assaut, comme une
+d'avoir emporté d'assaut, comme une
ville, une fille d'empereur authentique; par cette
alliance trompeuse, provisoire, qui tenait au cheveu
de la victoire continue, de la puissance persistante,
-il se croyait obligé à des ménagements,
-à des égards, presque à une complicité rétrospective
+il se croyait obligé à des ménagements,
+à des égards, presque à une complicité rétrospective
dans le crime du partage; vainqueur des
rois, il s'estimait des leurs; il ne pouvait, pensait-il
sottement, leur confisquer des provinces
-pour les donner à des insurgés. Quand il faisait <span class="pagenum" id="Page_290">290</span>
-de ses frères des rois, il affermissait sa dynastie,
-il procédait comme les fondateurs des grands
+pour les donner à des insurgés. Quand il faisait <span class="pagenum" id="Page_290">290</span>
+de ses frères des rois, il affermissait sa dynastie,
+il procédait comme les fondateurs des grands
empires, il ne servait pas la cause contraire aux
-rois. En s'alliant avec les Polonais, en démembrant
+rois. En s'alliant avec les Polonais, en démembrant
non seulement l'empire russe et la Prusse,
-mais l'empire d'Autriche, il trahissait les intérêts
-des monarques à la tête desquels il se plaçait!
-Tant pis pour les Polonais, mais le père de Marie-Louise
-ne pouvait être sacrifié pour eux, et ses
-domaines étaient sacrés!... Ainsi s'aveuglait le
+mais l'empire d'Autriche, il trahissait les intérêts
+des monarques à la tête desquels il se plaçait!
+Tant pis pour les Polonais, mais le père de Marie-Louise
+ne pouvait être sacrifié pour eux, et ses
+domaines étaient sacrés!... Ainsi s'aveuglait le
soldat heureux. Il ne devinait pas l'horreur des
-rois pour lui, égale à leur crainte et à leur bassesse.</p>
+rois pour lui, égale à leur crainte et à leur bassesse.</p>
-<p>Ce funeste raisonnement devait entraîner Napoléon
+<p>Ce funeste raisonnement devait entraîner Napoléon
sur la pente qu'il ne pourrait plus remonter.
-L'abîme se rapprochait. Marie-Louise, femme
-fatale, de Saint-Cloud, contribuait à la perte de
-son mari, et arrachait la couronne du front bouclé
+L'abîme se rapprochait. Marie-Louise, femme
+fatale, de Saint-Cloud, contribuait à la perte de
+son mari, et arrachait la couronne du front bouclé
du roi de Rome.</p>
-<p>Napoléon, sans avouer franchement que son
-principal motif de refuser le rétablissement du
+<p>Napoléon, sans avouer franchement que son
+principal motif de refuser le rétablissement du
royaume de Pologne avait sa source dans sa
-crainte de déplaire à Marie-Louise et aussi dans
-le désir d'être agréable à son beau-père,&mdash;qui
+crainte de déplaire à Marie-Louise et aussi dans
+le désir d'être agréable à son beau-père,&mdash;qui
trois ans plus tard, sans une protestation, sans un
-mot de clémence jeté aux rois ses alliés, le laisserait
-déporter sur un roc désolé et mourir dans
-le plus cruel abandon,&mdash;répondit à Lefebvre et
-à Berthier qu'il comprenait leurs raisons, qu'il <span class="pagenum" id="Page_291">291</span>
-les admettait même en majeure partie, mais qu'il
-ne pouvait se résoudre à interrompre sa marche
-ni à se cantonner à Witebsk.</p>
-
-<p>&mdash;Les cantonnements d'abord, dit-il avec vivacité,
-ne sont point si aisés que vous le supposez.
-La Duna et le Dniéper nous couvrent en été;
-mais, l'hiver venu, ces cours d'eau gelés seront
-des routes ouvertes aux Russes. Les Français
-sont disposés à l'action. Ils ne pourront demeurer
+mot de clémence jeté aux rois ses alliés, le laisserait
+déporter sur un roc désolé et mourir dans
+le plus cruel abandon,&mdash;répondit à Lefebvre et
+à Berthier qu'il comprenait leurs raisons, qu'il <span class="pagenum" id="Page_291">291</span>
+les admettait même en majeure partie, mais qu'il
+ne pouvait se résoudre à interrompre sa marche
+ni à se cantonner à Witebsk.</p>
+
+<p>&mdash;Les cantonnements d'abord, dit-il avec vivacité,
+ne sont point si aisés que vous le supposez.
+La Duna et le Dniéper nous couvrent en été;
+mais, l'hiver venu, ces cours d'eau gelés seront
+des routes ouvertes aux Russes. Les Français
+sont disposés à l'action. Ils ne pourront demeurer
immobiles durant de longs mois d'hiver. C'est
-alors que les désertions, les maraudages se multiplieraient.
-Les effectifs déjà réduits deviendraient
-à rien. On est au mois d'août. La campagne
+alors que les désertions, les maraudages se multiplieraient.
+Les effectifs déjà réduits deviendraient
+à rien. On est au mois d'août. La campagne
ne fait que commencer. Que pensera la
-France en apprenant qu'on s'arrête au début?
-N'est-elle pas habituée à une autre rapidité? On
-me croira malade, affaibli, épuisé, chef dégénéré
-d'une armée démoralisée, réclamant le repos de
-Capoue, avant d'avoir approché Rome. L'Europe
-va douter du succès. L'Espagne, qui s'agite, profitera
+France en apprenant qu'on s'arrête au début?
+N'est-elle pas habituée à une autre rapidité? On
+me croira malade, affaibli, épuisé, chef dégénéré
+d'une armée démoralisée, réclamant le repos de
+Capoue, avant d'avoir approché Rome. L'Europe
+va douter du succès. L'Espagne, qui s'agite, profitera
de notre stagnation lointaine et l'Angleterre
rendra inutile, aux bords du Guadalquivir,
-le passage du Niémen. Et puis, les partis qui
-n'ont jamais désarmé ne chercheront-ils pas à
+le passage du Niémen. Et puis, les partis qui
+n'ont jamais désarmé ne chercheront-ils pas à
fomenter des troubles, en propageant des bruits
alarmants?... Il est impossible que le chef d'un
-grand empire demeure une année loin de sa capitale,
+grand empire demeure une année loin de sa capitale,
sans que le tapage des victoires vienne
-annoncer aux peuples qu'il est toujours présent, <span class="pagenum" id="Page_292">292</span>
+annoncer aux peuples qu'il est toujours présent, <span class="pagenum" id="Page_292">292</span>
toujours vainqueur, toujours vivant!... Non!
-mes amis, il m'est interdit également de stationner
+mes amis, il m'est interdit également de stationner
ici et de reculer... La gloire et le salut pour
-nous sont en avant... Berthier, préparez les ordres
+nous sont en avant... Berthier, préparez les ordres
de marche pour demain! Lefebvre, que ma garde
prenne les armes... dans quinze jours elle entrera
-avec moi à Smolensk! dans un mois je donne
-rendez-vous à mes braves au Kremlin!</p>
+avec moi à Smolensk! dans un mois je donne
+rendez-vous à mes braves au Kremlin!</p>
-<p>Le coup de dés était jeté et la France avait
+<p>Le coup de dés était jeté et la France avait
perdu.</p>
-<p>Le 16 août, on campait devant la citadelle de
+<p>Le 16 août, on campait devant la citadelle de
Smolensk.</p>
-<p>Smolensk, située sur le Dniéper, au pied de coteaux,
-était entourée en partie de murailles avec
+<p>Smolensk, située sur le Dniéper, au pied de coteaux,
+était entourée en partie de murailles avec
de grands faubourgs. Un pont joignait la vieille
et la nouvelle ville. Des tours flanquaient son antique
-enceinte. Une cathédrale byzantine dominait
-palais, édifices et maisons. Smolensk, une
-des plus anciennes cités russes, était presque
-aussi vénérée que Moscou. Aussi Barclay de
-Tolly, qui n'exécutait qu'avec une visible répugnance
+enceinte. Une cathédrale byzantine dominait
+palais, édifices et maisons. Smolensk, une
+des plus anciennes cités russes, était presque
+aussi vénérée que Moscou. Aussi Barclay de
+Tolly, qui n'exécutait qu'avec une visible répugnance
le plan de retraite constante qui lui avait
-été imposé, résolut-il de faire un simulacre de
-défense de la ville.</p>
+été imposé, résolut-il de faire un simulacre de
+défense de la ville.</p>
-<p>Les Russes opposèrent une héroïque résistance.
-Ils avaient affaire à Davout, avec les divisions
-Gudin, Morand et Friant, la fleur de l'armée
-française, et Napoléon, en personne, dirigeait
+<p>Les Russes opposèrent une héroïque résistance.
+Ils avaient affaire à Davout, avec les divisions
+Gudin, Morand et Friant, la fleur de l'armée
+française, et Napoléon, en personne, dirigeait
l'attaque.</p>
<div class="pagenum" id="Page_293">293</div>
-<p>Après un combat de six heures, la nuit étant
+<p>Après un combat de six heures, la nuit étant
venue, on remit au lendemain matin l'assaut.</p>
-<p>Le général Haxo avait reconnu dans les remparts
-une ancienne brèche, la brèche Sigismonde:
-par là devaient pénétrer les braves de la division
+<p>Le général Haxo avait reconnu dans les remparts
+une ancienne brèche, la brèche Sigismonde:
+par là devaient pénétrer les braves de la division
Friant.</p>
<p>Mais, au milieu de la nuit, une aube sinistre
-grandit et tout à coup envahit le ciel. On avait
-cru d'abord à un phénomène céleste, météore
-traversant l'espace, aurore boréale aux lueurs
-venues du pôle. Mais tout s'empourpra dans une
-clarté lugubre et grandissante. Barclay de Tolly,
-à qui des ordres précis étaient parvenus, obéissait
-à l'inspiration terrible qui avait dicté à la
-Russie le plan de son salut. Il s'était décidé à reprendre
-son mouvement de retraite, et à laisser
-Napoléon encore une fois devant l'espace libre et
-menaçant. En évacuant Smolensk, il y avait porté,
-comme arrière-garde protectrice, la flamme de
-ses torches, embrasant édifices et maisons. Le
-général Incendie, comme avait dit Rostopchine,
+grandit et tout à coup envahit le ciel. On avait
+cru d'abord à un phénomène céleste, météore
+traversant l'espace, aurore boréale aux lueurs
+venues du pôle. Mais tout s'empourpra dans une
+clarté lugubre et grandissante. Barclay de Tolly,
+à qui des ordres précis étaient parvenus, obéissait
+à l'inspiration terrible qui avait dicté à la
+Russie le plan de son salut. Il s'était décidé à reprendre
+son mouvement de retraite, et à laisser
+Napoléon encore une fois devant l'espace libre et
+menaçant. En évacuant Smolensk, il y avait porté,
+comme arrière-garde protectrice, la flamme de
+ses torches, embrasant édifices et maisons. Le
+général Incendie, comme avait dit Rostopchine,
accomplissait son &oelig;uvre. La route de Moscou
-s'éclairait ainsi de brasiers volontaires. Plutôt
+s'éclairait ainsi de brasiers volontaires. Plutôt
que de laisser prendre leur ville, les Slaves la
-brûlaient. Pendant la nuit, tandis que des incendiaires
+brûlaient. Pendant la nuit, tandis que des incendiaires
patriotes propageaient le feu dans les maisons
vides, les habitants, sur l'ordre de Barclay
de Tolly, fuyaient, emportant avec eux ce qu'ils
pouvaient transporter de leur mobilier et de <span class="pagenum" id="Page_294">294</span>
leurs hardes. La retraite rouge s'accomplissait.
-La Russie se faisait bûcher avant de se transformer
-en sépulcre blanc. Les combattants, les habitants
+La Russie se faisait bûcher avant de se transformer
+en sépulcre blanc. Les combattants, les habitants
se perdaient dans les plaines interminables;
les maisons, les villages, les villes se transformaient
-en décombres fumants. Partout la Grande
-Armée, en avançant, rencontrait la ruine, la solitude,
-et ne conquérait que des cadavres et des
+en décombres fumants. Partout la Grande
+Armée, en avançant, rencontrait la ruine, la solitude,
+et ne conquérait que des cadavres et des
cendres.</p>
-<p>L'entrée de Napoléon et de ses soldats dans la
-ville, évacuée au milieu des flammèches, ne ressemblait
+<p>L'entrée de Napoléon et de ses soldats dans la
+ville, évacuée au milieu des flammèches, ne ressemblait
aucunement aux triomphales prises de
possession de jadis. A Smolensk, il eut la vision
-et comme la répétition de la tragédie de Moscou.</p>
+et comme la répétition de la tragédie de Moscou.</p>
-<p>Là encore, après cette bataille, qui était une
-victoire, et devait au loin apparaître encore plus
-considérable qu'elle ne l'était, Napoléon pouvait
-s'arrêter.</p>
+<p>Là encore, après cette bataille, qui était une
+victoire, et devait au loin apparaître encore plus
+considérable qu'elle ne l'était, Napoléon pouvait
+s'arrêter.</p>
-<p>Mais il était presque aux portes de Moscou.
-Avait-il donc conduit si loin, et après tant de
+<p>Mais il était presque aux portes de Moscou.
+Avait-il donc conduit si loin, et après tant de
fatigues, de dangers, de victoires, ses soldats invincibles,
pour se contenter d'un demi-triomphe
et s'engourdir dans la torpeur d'un cantonnement
-d'hiver? Les jours étaient encore longs et chauds.
+d'hiver? Les jours étaient encore longs et chauds.
Les Russes avaient perdu beaucoup d'hommes
-dans les divers combats livrés depuis un mois.
-Ils ne pouvaient reculer perpétuellement ainsi.
+dans les divers combats livrés depuis un mois.
+Ils ne pouvaient reculer perpétuellement ainsi.
A Moscou, d'ailleurs, on tiendrait la paix.
-Alexandre, dépossédé de la ville sainte de son <span class="pagenum" id="Page_295">295</span>
-empire, ne pourrait se résoudre à une fuite sans
+Alexandre, dépossédé de la ville sainte de son <span class="pagenum" id="Page_295">295</span>
+empire, ne pourrait se résoudre à une fuite sans
fin. Il traiterait dans la capitale des czars; on
pourrait y prendre ses quartiers d'hiver. L'Europe
-serait frappée d'admiration en recevant des décrets
-datés du Kremlin. La nouvelle que la Grande
-Armée et le grand Empereur s'étaient confinés
-dans Smolensk, une bourgade désormais en
-ruines, ne produirait qu'une impression de défiance
+serait frappée d'admiration en recevant des décrets
+datés du Kremlin. La nouvelle que la Grande
+Armée et le grand Empereur s'étaient confinés
+dans Smolensk, une bourgade désormais en
+ruines, ne produirait qu'une impression de défiance
et l'on douterait de la victoire finale.</p>
-<p>Une autre raison vint raffermir Napoléon dans
-son idée de marcher sur Moscou.</p>
-
-<p>Il venait d'apprendre que Koutousoff, nommé
-généralissime, remplaçait Barclay de Tolly. Pour
-donner satisfaction au patriotisme russe qui s'étonnait
-de voir les armées d'Alexandre se retirer
-sans combattre et s'indignait à la prévision de
-l'entrée des Français dans Moscou, presque sans
-avoir vaincu, le nouveau général avait résolu d'attendre
-la Grande Armée sur les collines qui protègent
-la route de cette ville. Là une bataille,
-qui deviendrait probablement décisive, serait
-livrée. Le sort de Moscou et de la Russie, dans ce
-choc gigantesque, se déciderait par les armes.
-Le soir de cette journée, la Russie délivrée acclamerait
+<p>Une autre raison vint raffermir Napoléon dans
+son idée de marcher sur Moscou.</p>
+
+<p>Il venait d'apprendre que Koutousoff, nommé
+généralissime, remplaçait Barclay de Tolly. Pour
+donner satisfaction au patriotisme russe qui s'étonnait
+de voir les armées d'Alexandre se retirer
+sans combattre et s'indignait à la prévision de
+l'entrée des Français dans Moscou, presque sans
+avoir vaincu, le nouveau général avait résolu d'attendre
+la Grande Armée sur les collines qui protègent
+la route de cette ville. Là une bataille,
+qui deviendrait probablement décisive, serait
+livrée. Le sort de Moscou et de la Russie, dans ce
+choc gigantesque, se déciderait par les armes.
+Le soir de cette journée, la Russie délivrée acclamerait
son empereur ou bien Alexandre serait
-obligé de demander la paix.</p>
+obligé de demander la paix.</p>
-<p>Tous les généraux, Ney en tête, fournirent cependant
-des rapports défavorables. Ils essayèrent
-de faire revenir Napoléon sur sa résolution. Les <span class="pagenum" id="Page_296">296</span>
-pertes étaient considérables. Les chevaux tombaient
+<p>Tous les généraux, Ney en tête, fournirent cependant
+des rapports défavorables. Ils essayèrent
+de faire revenir Napoléon sur sa résolution. Les <span class="pagenum" id="Page_296">296</span>
+pertes étaient considérables. Les chevaux tombaient
par milliers. On ne pouvait plus les
-nourrir. L'artillerie s'embourbait dans les marécages.
-Les pluies détrempaient tout. La fièvre
+nourrir. L'artillerie s'embourbait dans les marécages.
+Les pluies détrempaient tout. La fièvre
faisait des ravages pires que ceux des boulets.
-Pourquoi ne pas rétrograder sur Smolensk?</p>
+Pourquoi ne pas rétrograder sur Smolensk?</p>
-<p>Napoléon parut un instant céder aux observations
+<p>Napoléon parut un instant céder aux observations
de ses lieutenants, il leur dit enfin:</p>
-<p>&mdash;Oui, la saison ne nous est guère favorable...
-ce pays est véritablement désolé et intolérable
+<p>&mdash;Oui, la saison ne nous est guère favorable...
+ce pays est véritablement désolé et intolérable
avec ses terres fangeuses... Si le temps ne change
-pas, dès demain je donne l'ordre de retourner à
+pas, dès demain je donne l'ordre de retourner à
Smolensk!...</p>
<p>Le temps malheureusement changea. Le lendemain,
4 septembre, un soleil radieux dorait les
-tentes de la Grande Armée et faisait gaiement
-briller les armes. Un air vif séchait les routes.
-L'espoir et la gaieté revenaient avec le soleil.</p>
+tentes de la Grande Armée et faisait gaiement
+briller les armes. Un air vif séchait les routes.
+L'espoir et la gaieté revenaient avec le soleil.</p>
<p>&mdash;On ne peut pas reculer par un temps pareil!
-dit Napoléon joyeusement, saisissant le prétexte
+dit Napoléon joyeusement, saisissant le prétexte
de retirer la promesse faite, heureux de la marche
en avant rendue possible... Allons! Murat,
Davout, un peu de nerf, morbleu!... Marchons
sur les Russes... Nous finirons bien par les
-joindre et nous nous reposerons à Moscou!</p>
+joindre et nous nous reposerons à Moscou!</p>
<p>Alors, redevenu confiant, il donna l'ordre de
-se porter sur les rives de la Moskowa, rivière qui
+se porter sur les rives de la Moskowa, rivière qui
traverse Moscou et serpente dans les plaines
-avoisinantes. La bataille devait être livrée vers <span class="pagenum" id="Page_297">297</span>
-un village nommé Borodino, où Koutousoff l'attendait
-avec toute l'armée russe.</p>
+avoisinantes. La bataille devait être livrée vers <span class="pagenum" id="Page_297">297</span>
+un village nommé Borodino, où Koutousoff l'attendait
+avec toute l'armée russe.</p>
<p>Le soleil, comme plus tard la neige, se faisait
-l'allié des Russes.</p>
+l'allié des Russes.</p>
-<p>Si la pluie eût persisté, en constatant l'impossibilité
-pour son artillerie de traverser les marécages,
-Napoléon se fût probablement décidé à retourner
-prendre ses cantonnements à Smolensk.
-A défaut de la paix, la guerre se serait prolongée
+<p>Si la pluie eût persisté, en constatant l'impossibilité
+pour son artillerie de traverser les marécages,
+Napoléon se fût probablement décidé à retourner
+prendre ses cantonnements à Smolensk.
+A défaut de la paix, la guerre se serait prolongée
en 1813, et dans des conditions beaucoup plus
favorables.</p>
-<p>Mais la destinée était autre. Le soleil d'Austerlitz
-avait changé de camp.</p>
+<p>Mais la destinée était autre. Le soleil d'Austerlitz
+avait changé de camp.</p>
<h2 id="Page_298"><a href="#toc">XIV</a><br />
<small>L'EMPEREUR EST MORT</small></h2>
-<p>Le général Malet était resté dans sa chambre
-avec sa femme, après le départ d'Henriot.</p>
+<p>Le général Malet était resté dans sa chambre
+avec sa femme, après le départ d'Henriot.</p>
-<p>Madame Malet était au courant de ses projets,
-mais sans en connaître les détails. Elle savait
+<p>Madame Malet était au courant de ses projets,
+mais sans en connaître les détails. Elle savait
seulement que le but que se proposait son mari
-était le renversement de l'Empire. Elle ignorait
-de quelle façon il comptait amener ce grand bouleversement.</p>
+était le renversement de l'Empire. Elle ignorait
+de quelle façon il comptait amener ce grand bouleversement.</p>
<p>Malet lui dit brusquement:</p>
-<p>&mdash;C'est décidé!... Ce soir, je m'évade, ma chère
-femme, et je vais essayer de délivrer ce peuple
+<p>&mdash;C'est décidé!... Ce soir, je m'évade, ma chère
+femme, et je vais essayer de délivrer ce peuple
asservi!...</p>
-<p>Madame Malet poussa un léger cri, mais ni
-larmes, ni supplications ne lui échappèrent. Elle
+<p>Madame Malet poussa un léger cri, mais ni
+larmes, ni supplications ne lui échappèrent. Elle
ne voulait pas, en faiblissant, paralyser l'action
-de son mari. Elle lui demanda seulement, inquiète
-et redoutant l'insuccès:</p>
+de son mari. Elle lui demanda seulement, inquiète
+et redoutant l'insuccès:</p>
<div class="pagenum" id="Page_299">299</div>
-<p>&mdash;As-tu des chances de réussite?... Tu as donc
+<p>&mdash;As-tu des chances de réussite?... Tu as donc
du nouveau?</p>
<p>&mdash;Beaucoup de nouveau!... l'Empereur est
@@ -9986,569 +9947,569 @@ mort!...</p>
<p>&mdash;Est-ce possible! murmura madame Malet.</p>
-<p>&mdash;J'ai reçu la nouvelle... de Russie... d'un
-ami sûr... répondit vivement Malet. Le gouvernement
+<p>&mdash;J'ai reçu la nouvelle... de Russie... d'un
+ami sûr... répondit vivement Malet. Le gouvernement
ne sait rien encore. Dans la nuit, le matin
-peut-être seulement, il apprendra ce grand événement.
-Oh! j'aurai mis à profit la nuit et la
-connaissance anticipée de cette heureuse catastrophe.</p>
+peut-être seulement, il apprendra ce grand événement.
+Oh! j'aurai mis à profit la nuit et la
+connaissance anticipée de cette heureuse catastrophe.</p>
<p>&mdash;Que comptes-tu donc faire?</p>
<p>&mdash;Profiter de la surprise des uns, de l'irritation
-des autres... rallier les bonnes volontés...
-faire appel à l'énergie des patriotes, à la sagesse
+des autres... rallier les bonnes volontés...
+faire appel à l'énergie des patriotes, à la sagesse
des anciens partis qui me laisseront faire, dans
l'espoir de tirer avantage, plus tard, des troubles
possibles... Oui, je vais enlever le pouvoir aux incapables
-et aux séides de Bonaparte, qui se cacheront
-d'ailleurs au premier signal et se hâteront
-de faire leur soumission... et à la faveur de
-ce désordre, de cet interrègne, je compte cette
-nuit, au plus tard demain matin, à l'aube, proclamer
+et aux séides de Bonaparte, qui se cacheront
+d'ailleurs au premier signal et se hâteront
+de faire leur soumission... et à la faveur de
+ce désordre, de cet interrègne, je compte cette
+nuit, au plus tard demain matin, à l'aube, proclamer
un gouvernement nouveau...</p>
-<p>&mdash;Mon ami, prends garde!... Tu veux être Bonaparte
+<p>&mdash;Mon ami, prends garde!... Tu veux être Bonaparte
ou Monk!</p>
-<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre... Washington peut-être!...
-Je suis républicain et je ne réclame pas la puissance <span class="pagenum" id="Page_300">300</span>
-pour moi-même... Une commission de gouvernement
-délibérera sur le régime qu'il conviendra
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre... Washington peut-être!...
+Je suis républicain et je ne réclame pas la puissance <span class="pagenum" id="Page_300">300</span>
+pour moi-même... Une commission de gouvernement
+délibérera sur le régime qu'il conviendra
le mieux de proposer au peuple... Si les
-factions et les intérêts particuliers l'emportaient
-et refusaient de rendre à la France la République,
+factions et les intérêts particuliers l'emportaient
+et refusaient de rendre à la France la République,
je me retirerais... je n'abuserai pas de la force
-qui va m'être confiée; si je ne puis l'employer au
-bien de la France, si les résistances sont trop
-fortes, je quitterai, après avoir assuré l'ordre,
+qui va m'être confiée; si je ne puis l'employer au
+bien de la France, si les résistances sont trop
+fortes, je quitterai, après avoir assuré l'ordre,
mon commandement, et je m'en irai, avec toi, ma
-bonne amie, loin de l'Europe même, aux colonies,
+bonne amie, loin de l'Europe même, aux colonies,
le c&oelig;ur tranquille et le front haut, croyant avoir
-assez fait pour mon pays en le délivrant du despote
+assez fait pour mon pays en le délivrant du despote
militaire qui l'opprime et le saigne!... Mais,
-rassure-toi, je suis presque sûr d'être suivi par
-tous... Ces Français d'aujourd'hui se lient avec
-bonheur à la servitude, et c'est par la force qu'il
-faut leur ôter leur collier... par la force et par la
-ruse encore! dit Malet avec un sourire énigmatique.
+rassure-toi, je suis presque sûr d'être suivi par
+tous... Ces Français d'aujourd'hui se lient avec
+bonheur à la servitude, et c'est par la force qu'il
+faut leur ôter leur collier... par la force et par la
+ruse encore! dit Malet avec un sourire énigmatique.
Et il ajouta presque gaiement: Je
-saurai bien les contraindre à accepter la République!</p>
+saurai bien les contraindre à accepter la République!</p>
<p>Bien qu'ayant toute confiance dans sa compagne,
Malet ne lui avait pas dit que la mort de
-l'Empereur était imaginée par lui. Il calculait
-qu'il était préférable que même les personnes,
-dont il ne pouvait mettre en doute le dévouement,
+l'Empereur était imaginée par lui. Il calculait
+qu'il était préférable que même les personnes,
+dont il ne pouvait mettre en doute le dévouement,
crussent la nouvelle exacte. Leur bonne
-foi donnerait plus de sincérité à leur accent, <span class="pagenum" id="Page_301">301</span>
-quand elles répéteraient le bruit et le propageraient
+foi donnerait plus de sincérité à leur accent, <span class="pagenum" id="Page_301">301</span>
+quand elles répéteraient le bruit et le propageraient
dans la ville.</p>
-<p>Après avoir recommandé à madame Malet de
+<p>Après avoir recommandé à madame Malet de
garder le secret sur ce qu'elle venait d'apprendre,
-jusqu'à ce qu'elle entendit la rumeur publique
-colporter la nouvelle de graves événements survenus
+jusqu'à ce qu'elle entendit la rumeur publique
+colporter la nouvelle de graves événements survenus
dans la nuit, il la chargea de porter chez le
moine Camagno, rue Saint-Gilles, son uniforme
-de général.</p>
+de général.</p>
-<p>Puis, comme l'heure était venue de la clôture
-du parloir, c'est-à-dire qu'aucun visiteur ne pouvait
-rester dans la maison de santé redevenue
-prison, Malet embrassa à deux reprises sa femme
-qui s'éloigna lentement, s'efforçant de dissimuler
+<p>Puis, comme l'heure était venue de la clôture
+du parloir, c'est-à-dire qu'aucun visiteur ne pouvait
+rester dans la maison de santé redevenue
+prison, Malet embrassa à deux reprises sa femme
+qui s'éloigna lentement, s'efforçant de dissimuler
ses pleurs en passant devant le portier.</p>
-<p>Malet la reconduisit jusqu'à la grille intérieure,
+<p>Malet la reconduisit jusqu'à la grille intérieure,
limite de la promenade des pensionnaires-prisonniers
-et, avec bonne humeur, à travers les barreaux,
-il jeta cet adieu à la visiteuse qui se retournait
-éplorée:</p>
+et, avec bonne humeur, à travers les barreaux,
+il jeta cet adieu à la visiteuse qui se retournait
+éplorée:</p>
-<p>&mdash;A bientôt, ma bonne!... à bientôt!...</p>
+<p>&mdash;A bientôt, ma bonne!... à bientôt!...</p>
<p>Il ne devait plus la revoir.</p>
-<p>La cloche du dîner sonnait. Il était six heures.</p>
+<p>La cloche du dîner sonnait. Il était six heures.</p>
-<p>Malet entra dans la salle à manger et se mit à
+<p>Malet entra dans la salle à manger et se mit à
table tranquillement avec ses convives ordinaires.</p>
<p>Il mangea, but, causa comme d'habitude. Rien
-ne révéla la gravité des résolutions qu'il avait
-prises. Son empire sur lui-même était tel et sa <span class="pagenum" id="Page_302">302</span>
-force de dissimulation si intense qu'il put, après
-le dîner, passer au salon et faire sa partie de
-cartes, comme tous les soirs, sans qu'une préoccupation,
+ne révéla la gravité des résolutions qu'il avait
+prises. Son empire sur lui-même était tel et sa <span class="pagenum" id="Page_302">302</span>
+force de dissimulation si intense qu'il put, après
+le dîner, passer au salon et faire sa partie de
+cartes, comme tous les soirs, sans qu'une préoccupation,
un tressaillement nerveux ou quelque
marque d'impatience eussent pu laisser supposer
-qu'il allait entamer une autre partie, dont sa tête
-était l'enjeu.</p>
+qu'il allait entamer une autre partie, dont sa tête
+était l'enjeu.</p>
<p>A dix heures, il se leva de la table de whist: il
avait battu tous les joueurs. Il compta son gain
d'un air satisfait, souhaita le bonsoir et meilleure
-chance à ses adversaires malheureux, puis monta
-se coucher, en même temps que tout le monde.</p>
+chance à ses adversaires malheureux, puis monta
+se coucher, en même temps que tout le monde.</p>
-<p>A onze heures, la maison de santé était plongée
-dans le sommeil. Aucune lumière ne luisait aux
-fenêtres. Le quartier devenait silencieux.</p>
+<p>A onze heures, la maison de santé était plongée
+dans le sommeil. Aucune lumière ne luisait aux
+fenêtres. Le quartier devenait silencieux.</p>
<p>Malet sortit doucement de sa chambre, gagna
-par l'escalier de service l'office dont il s'était procuré
+par l'escalier de service l'office dont il s'était procuré
la clef.</p>
-<p>Surpris, car il prévoyait tout, par quelque
-domestique éveillé en sursaut, il eût allégué une
-fringale le saisissant et le poussant à rechercher
-au garde-manger quelque relief du dîner.</p>
+<p>Surpris, car il prévoyait tout, par quelque
+domestique éveillé en sursaut, il eût allégué une
+fringale le saisissant et le poussant à rechercher
+au garde-manger quelque relief du dîner.</p>
-<p>Il traversa le jardin, s'approcha du mur, où
-l'abbé Lafon l'attendait, avec l'échelle du jardinier.</p>
+<p>Il traversa le jardin, s'approcha du mur, où
+l'abbé Lafon l'attendait, avec l'échelle du jardinier.</p>
<p>Lafon, qui couchait dans un petit pavillon au
-fond du jardin, n'avait eu qu'à se laisser couler
-par la fenêtre le long d'un treillage supportant
+fond du jardin, n'avait eu qu'à se laisser couler
+par la fenêtre le long d'un treillage supportant
des rosiers grimpants.</p>
<div class="pagenum" id="Page_303">303</div>
-<p>Tous deux franchirent aisément le mur, et,
-couchant l'échelle afin de ne point donner l'éveil
-à quelque patrouille venant à passer, se hâtèrent
+<p>Tous deux franchirent aisément le mur, et,
+couchant l'échelle afin de ne point donner l'éveil
+à quelque patrouille venant à passer, se hâtèrent
de descendre le faubourg Saint-Antoine.</p>
-<p>L'abbé Lafon portait le gros portefeuille contenant
-toutes les pièces fabriquées par Malet; le
-général, sous son manteau, tenait ses deux pistolets
-tout armés, prêt à faire feu sur quiconque
-lui aurait barré le passage.</p>
+<p>L'abbé Lafon portait le gros portefeuille contenant
+toutes les pièces fabriquées par Malet; le
+général, sous son manteau, tenait ses deux pistolets
+tout armés, prêt à faire feu sur quiconque
+lui aurait barré le passage.</p>
-<p>Ils allaient ainsi isolés, aventureux, confiants,
-dans la nuit noire, à la conquête de Paris et du
+<p>Ils allaient ainsi isolés, aventureux, confiants,
+dans la nuit noire, à la conquête de Paris et du
monde.</p>
-<p>Don Quichotte-Malet et Sancho-Lafon déambulaient
+<p>Don Quichotte-Malet et Sancho-Lafon déambulaient
donc gravement, sans se douter de la folie
-de leur équipée, se retournant à peine de temps en
-temps pour s'assurer qu'ils n'étaient point suivis.</p>
+de leur équipée, se retournant à peine de temps en
+temps pour s'assurer qu'ils n'étaient point suivis.</p>
-<p>Ils allaient, emportés par leur rêve: le général
-évoquant la vision de Napoléon prisonnier, détrôné,
-fusillé peut-être; l'abbé voyant le roi
-Louis XVIII sacré à Reims et lui remettant la barrette
+<p>Ils allaient, emportés par leur rêve: le général
+évoquant la vision de Napoléon prisonnier, détrôné,
+fusillé peut-être; l'abbé voyant le roi
+Louis XVIII sacré à Reims et lui remettant la barrette
de cardinal.</p>
-<p>Ils n'échangeaient aucune parole, ayant hâte
-d'arriver et craignant d'être rejoints, si l'alarme
-avait été donnée chez Dubuisson.</p>
+<p>Ils n'échangeaient aucune parole, ayant hâte
+d'arriver et craignant d'être rejoints, si l'alarme
+avait été donnée chez Dubuisson.</p>
-<p>Enfin ils atteignirent, sans avoir attiré l'attention
-de qui que ce fût, la rue Saint-Gilles, au
-Marais, proche la place Royale. Là, dans le cul-de-sac
-Saint-Pierre, était le logis du moine
+<p>Enfin ils atteignirent, sans avoir attiré l'attention
+de qui que ce fût, la rue Saint-Gilles, au
+Marais, proche la place Royale. Là, dans le cul-de-sac
+Saint-Pierre, était le logis du moine
Camagno.</p>
<div class="pagenum" id="Page_304">304</div>
-<p>Malet et Lafon firent tomber dans la boîte,
-placée à la porte et s'ouvrant intérieurement, les
+<p>Malet et Lafon firent tomber dans la boîte,
+placée à la porte et s'ouvrant intérieurement, les
deux fragments de la lettre qui devaient servir de
signe de ralliement.</p>
-<p>Presque aussitôt la porte s'entre-bâilla.</p>
+<p>Presque aussitôt la porte s'entre-bâilla.</p>
<p>Le moine les attendait. Il avait une paire de
-pistolets passés à sa ceinture et sur l'épaule il
+pistolets passés à sa ceinture et sur l'épaule il
portait un tromblon.</p>
<p>Rateau et Boutreux se trouvaient dans une
salle basse.</p>
<p>Le moine, guidant Malet, lui fit voir trois
-chevaux attachés à des anneaux dans la cour.</p>
+chevaux attachés à des anneaux dans la cour.</p>
-<p>Sur la table de la salle où se tenaient Boutreux
-et Rateau, des pistolets, une épée, un sabre, un
-costume de général de division et une ceinture
-tricolore, étaient rangés.</p>
+<p>Sur la table de la salle où se tenaient Boutreux
+et Rateau, des pistolets, une épée, un sabre, un
+costume de général de division et une ceinture
+tricolore, étaient rangés.</p>
-<p>&mdash;Je vois que mes ordres ont été compris et
-exécutés... c'est d'excellent augure! dit Malet.</p>
+<p>&mdash;Je vois que mes ordres ont été compris et
+exécutés... c'est d'excellent augure! dit Malet.</p>
<p>Et, tout en souriant, comme s'il s'agissait d'une
-promenade ou d'une soirée réclamant la grande
-tenue, Malet revêtit le costume de général apporté
-par sa femme. Il y ajouta les épaulettes de général
-de division; Malet n'était que brigadier.</p>
+promenade ou d'une soirée réclamant la grande
+tenue, Malet revêtit le costume de général apporté
+par sa femme. Il y ajouta les épaulettes de général
+de division; Malet n'était que brigadier.</p>
-<p>Quand il fut habillé, il dit à Boutreux:</p>
+<p>Quand il fut habillé, il dit à Boutreux:</p>
<p>&mdash;Prenez cette ceinture et passez-la sous votre
-redingote... vous êtes commissaire de police du
+redingote... vous êtes commissaire de police du
gouvernement national provisoire!...</p>
-<p>Boutreux ceignit l'écharpe, donna un coup de
-poing sur son chapeau, et, prenant aussitôt l'air <span class="pagenum" id="Page_305">305</span>
-casseur d'un vieil argousin, l'ancien séminariste
-se déclara prêt à empoigner tout récalcitrant.</p>
+<p>Boutreux ceignit l'écharpe, donna un coup de
+poing sur son chapeau, et, prenant aussitôt l'air <span class="pagenum" id="Page_305">305</span>
+casseur d'un vieil argousin, l'ancien séminariste
+se déclara prêt à empoigner tout récalcitrant.</p>
-<p>Le caporal Rateau était venu en manches de
-chemise. Il n'avait pu sortir de sa caserne habillé.</p>
+<p>Le caporal Rateau était venu en manches de
+chemise. Il n'avait pu sortir de sa caserne habillé.</p>
<p>Malet lui montra dans une malle qui appartenait
-à Marcel, dont l'absence avait été annoncée
-par un billet envoyé à Camagno, un costume
-d'état-major.</p>
+à Marcel, dont l'absence avait été annoncée
+par un billet envoyé à Camagno, un costume
+d'état-major.</p>
-<p>&mdash;Je t'avais promis de l'avancement, mon garçon,
-dit Malet... Je tiens ma parole!... Te voilà
+<p>&mdash;Je t'avais promis de l'avancement, mon garçon,
+dit Malet... Je tiens ma parole!... Te voilà
capitaine... endosse cet uniforme: je te fais mon
aide de camp!...</p>
-<p>&mdash;Merci, mon général! vous n'aurez affaire ni
-à un clampin, ni à un traître... je vous le jure!...</p>
+<p>&mdash;Merci, mon général! vous n'aurez affaire ni
+à un clampin, ni à un traître... je vous le jure!...</p>
<p>&mdash;Bien, je compte sur toi... je compte sur vous
-tous, mes amis!... Ah çà! pourquoi le major
+tous, mes amis!... Ah çà! pourquoi le major
Marcel n'est-il pas ici?... Est-ce que, par hasard,
il aurait eu peur? demanda Malet. Sait-on les
motifs de son manque de parole?... car il avait
-bien promis d'être des nôtres...</p>
+bien promis d'être des nôtres...</p>
<p>&mdash;Le billet qu'il m'a fait tenir, dit Camagno,
-ne contenait que ces deux lignes: «Ne m'attendez
-pas. Je reprends ma liberté d'action. J'ai
-rencontré le colonel Henriot. Brûlez ceci.»</p>
+ne contenait que ces deux lignes: «Ne m'attendez
+pas. Je reprends ma liberté d'action. J'ai
+rencontré le colonel Henriot. Brûlez ceci.»</p>
<p>&mdash;Pas autre chose?... c'est bizarre! fit Malet,
soucieux. Que veut dire cette rencontre du colonel
-Henriot?... Est-ce que le colonel l'aurait dissuadé?...
-Bah! à nous cinq nous suffirons... il
+Henriot?... Est-ce que le colonel l'aurait dissuadé?...
+Bah! à nous cinq nous suffirons... il
vaut mieux ne livrer le combat qu'avec des amis <span class="pagenum" id="Page_306">306</span>
-résolus et confiants... comme vous, compagnons!...
+résolus et confiants... comme vous, compagnons!...
Mais assez de paroles, agissons!... A
cheval! et marchons sans plus tarder sur la caserne
-des Minimes... c'est à deux pas!...</p>
+des Minimes... c'est à deux pas!...</p>
-<p>&mdash;Impossible de sortir à présent! dit Lafon
-qui s'était rendu dans la cour. Écoutez! il pleut
-à torrents... j'ai dû faire rentrer les chevaux à
-l'écurie...</p>
+<p>&mdash;Impossible de sortir à présent! dit Lafon
+qui s'était rendu dans la cour. Écoutez! il pleut
+à torrents... j'ai dû faire rentrer les chevaux à
+l'écurie...</p>
<p>&mdash;La pluie! grommela Malet ironiquement.
-Ah! oui, on ne fait pas de révolutions en temps
-d'averse, c'est Pétion qui a dit cela... il s'y connaissait,
+Ah! oui, on ne fait pas de révolutions en temps
+d'averse, c'est Pétion qui a dit cela... il s'y connaissait,
le maire de Paris... Eh bien! attendons
que la pluie cesse et soupons pour tuer le temps!</p>
<p>Le moine avait cave garnie et buffet suffisant.</p>
<p>On mangea, on trinqua, on alluma un bol de
-punch et l'on porta des santés qui étaient de véritables
+punch et l'on porta des santés qui étaient de véritables
antiphrases, puisqu'on n'y parlait que
-de la mort des gens: Napoléon d'abord, puis
-Cambacérès, Rovigo; enfin les fidèles maréchaux,
-comme Ney et Lefebvre, étaient de ceux dont le
-peloton d'exécution débarrasserait la France.
-Marie-Louise serait renvoyée en Autriche et le
-petit roi de Rome confié à des corsaires qui en
+de la mort des gens: Napoléon d'abord, puis
+Cambacérès, Rovigo; enfin les fidèles maréchaux,
+comme Ney et Lefebvre, étaient de ceux dont le
+peloton d'exécution débarrasserait la France.
+Marie-Louise serait renvoyée en Autriche et le
+petit roi de Rome confié à des corsaires qui en
feraient un mousse, et plus tard sans doute un
-bon matelot, destiné à ignorer toujours sa naissance.</p>
+bon matelot, destiné à ignorer toujours sa naissance.</p>
<p>Cette beuverie intempestive, ce bavardage
inutile firent perdre aux conspirateurs un temps
-précieux.</p>
+précieux.</p>
<div class="pagenum" id="Page_307">307</div>
-<p>Il est presque certain qu'ils n'eussent pas réussi
+<p>Il est presque certain qu'ils n'eussent pas réussi
davantage en s'abstenant de boire et de causer
-jusqu'à trois heures du matin, mais leurs chances
-de surprendre les autorités endormies, les grands
-fonctionnaires isolés, ne pouvant communiquer
-entre eux, ni échanger leurs doutes sur la réalité
-de la nouvelle, eussent été plus fortes.</p>
+jusqu'à trois heures du matin, mais leurs chances
+de surprendre les autorités endormies, les grands
+fonctionnaires isolés, ne pouvant communiquer
+entre eux, ni échanger leurs doutes sur la réalité
+de la nouvelle, eussent été plus fortes.</p>
<p>A trois heures et demie seulement, la pluie
-ayant enfin cessé, Malet, Rateau et Boutreux
-quittèrent le cul-de-sac Saint-Pierre.</p>
+ayant enfin cessé, Malet, Rateau et Boutreux
+quittèrent le cul-de-sac Saint-Pierre.</p>
-<p>L'abbé Lafon et Camagno devaient rester rue
-Saint-Gilles, attendant les événements et prêts à
-exécuter les missions que Malet leur confierait.</p>
+<p>L'abbé Lafon et Camagno devaient rester rue
+Saint-Gilles, attendant les événements et prêts à
+exécuter les missions que Malet leur confierait.</p>
-<p>Camagno avait réclamé l'honneur d'être le
-premier à porter à Ferdinand VII la nouvelle de
-sa prochaine restauration, et l'abbé Lafon, tandis
+<p>Camagno avait réclamé l'honneur d'être le
+premier à porter à Ferdinand VII la nouvelle de
+sa prochaine restauration, et l'abbé Lafon, tandis
que Malet et ses deux acolytes parcouraient
-Paris, devait rédiger des brevets et copier des
-proclamations. Il s'était réservé d'informer le
-comte de Provence à Londres, et le pape à Fontainebleau,
+Paris, devait rédiger des brevets et copier des
+proclamations. Il s'était réservé d'informer le
+comte de Provence à Londres, et le pape à Fontainebleau,
du changement, si favorable pour
-eux, qui s'accomplissait dans les destinées de la
+eux, qui s'accomplissait dans les destinées de la
France.</p>
-<p>Malet se rendit directement à la caserne Popincourt,
-qui était toute proche; c'était l'ancienne
-caserne des gardes françaises. Là se trouvait la
+<p>Malet se rendit directement à la caserne Popincourt,
+qui était toute proche; c'était l'ancienne
+caserne des gardes françaises. Là se trouvait la
10<sup>e</sup> cohorte.</p>
-<p>Rateau et Boutreux, aussi résolus que leur
+<p>Rateau et Boutreux, aussi résolus que leur
chef, car ils tentaient cette impossible aventure <span class="pagenum" id="Page_308">308</span>
avec une hardiesse inconsciente autant admirable
-qu'extraordinaire, frappèrent rudement à la
+qu'extraordinaire, frappèrent rudement à la
porte de la caserne.</p>
-<p>Une sentinelle était placée à l'intérieur. Elle
+<p>Une sentinelle était placée à l'intérieur. Elle
appela aux armes.</p>
-<p>Le chef du poste accourut, effaré. Il reconnaissait
-un général, il crut à une ronde exceptionnelle.
+<p>Le chef du poste accourut, effaré. Il reconnaissait
+un général, il crut à une ronde exceptionnelle.
Il salua et attendit les ordres.</p>
-<p>Malet lui commanda d'aller prévenir le colonel
-de la cohorte qu'un général&mdash;le général Lamotte&mdash;avait
-à lui parler.</p>
+<p>Malet lui commanda d'aller prévenir le colonel
+de la cohorte qu'un général&mdash;le général Lamotte&mdash;avait
+à lui parler.</p>
-<p>Ce nom de Lamotte que prenait Malet, se dédoublant,
-était celui d'un officier, ignorant de la
+<p>Ce nom de Lamotte que prenait Malet, se dédoublant,
+était celui d'un officier, ignorant de la
conspiration et de l'abus que l'on faisait de sa
-personnalité. Le véritable Lamotte eut, plus tard,
-beaucoup de peine à se disculper. On crut longtemps
-qu'il était au courant des projets de Malet.
+personnalité. Le véritable Lamotte eut, plus tard,
+beaucoup de peine à se disculper. On crut longtemps
+qu'il était au courant des projets de Malet.
Celui-ci avait choisi ce nom au hasard sur la liste
-des généraux et sans connaître celui dont il empruntait
-l'identité.</p>
+des généraux et sans connaître celui dont il empruntait
+l'identité.</p>
<p>Suivant le chef de poste, Malet gagna la chambre
du colonel Soulier. Un brave homme, ce Soulier,
-pas très intelligent, ayant fait les campagnes
+pas très intelligent, ayant fait les campagnes
d'Italie et qui, se souvenant du glorieux Premier
Consul, aimait beaucoup l'Empereur. Il expia
-cruellement sa crédulité.</p>
+cruellement sa crédulité.</p>
-<p>Réveillé en sursaut, surpris de la visite d'un
-général dans sa chambre, accompagné d'un aide
-de camp, et d'un commissaire de police, éclairés <span class="pagenum" id="Page_309">309</span>
+<p>Réveillé en sursaut, surpris de la visite d'un
+général dans sa chambre, accompagné d'un aide
+de camp, et d'un commissaire de police, éclairés <span class="pagenum" id="Page_309">309</span>
par un falot, Soulier demanda, en se frottant les
yeux, ce qu'il y avait.</p>
-<p>&mdash;Je vois que vous n'avez pas été averti, dit
+<p>&mdash;Je vois que vous n'avez pas été averti, dit
Malet d'une voix tranquille. Eh bien! l'Empereur
-est mort! Le Sénat, rassemblé cette nuit, a proclamé
+est mort! Le Sénat, rassemblé cette nuit, a proclamé
un gouvernement provisoire. Je suis le
-général Lamotte: voici des ordres que j'ai à vous
-transmettre de la part du général Malet, nommé
+général Lamotte: voici des ordres que j'ai à vous
+transmettre de la part du général Malet, nommé
gouverneur de Paris, et je dois m'assurer de leur
-exécution!...</p>
+exécution!...</p>
-<p>Soulier était malade. La nouvelle qu'il apprenait
-si inopinément lui ôta toute présence d'esprit,
+<p>Soulier était malade. La nouvelle qu'il apprenait
+si inopinément lui ôta toute présence d'esprit,
tout raisonnement. Il fut le jouet d'une
-illusion qui lui sembla réelle et lui coûta la vie.</p>
+illusion qui lui sembla réelle et lui coûta la vie.</p>
<p>Le pauvre homme se leva tout abattu. Il cherchait
-ses vêtements, en proie à un trouble total
+ses vêtements, en proie à un trouble total
et prenant un objet pour un autre, enfilant de
-travers caleçon et pantalon, se trompant de pied
-pour se chausser; il ne parvenait pas à s'habiller.
-Le commissaire de police improvisé lui donna
-lecture du sénatus-consulte, et d'une lettre signée
-Malet. Ce document portait que le général Lamotte
-devait lui transmettre les ordres nécessaires
-pour l'exécution du sénatus-consulte.</p>
-
-<p>Il y était dit formellement: «Vous ferez prendre
-les armes à la cohorte dans le plus grand
+travers caleçon et pantalon, se trompant de pied
+pour se chausser; il ne parvenait pas à s'habiller.
+Le commissaire de police improvisé lui donna
+lecture du sénatus-consulte, et d'une lettre signée
+Malet. Ce document portait que le général Lamotte
+devait lui transmettre les ordres nécessaires
+pour l'exécution du sénatus-consulte.</p>
+
+<p>Il y était dit formellement: «Vous ferez prendre
+les armes à la cohorte dans le plus grand
silence et avec le plus de diligence possible. Pour
-remplir ce but plus sûrement, vous défendrez
-qu'on avertisse les officiers qui seraient éloignés <span class="pagenum" id="Page_310">310</span>
+remplir ce but plus sûrement, vous défendrez
+qu'on avertisse les officiers qui seraient éloignés <span class="pagenum" id="Page_310">310</span>
de la caserne. Les sergents majors commanderont
-les compagnies où il n'y aurait pas d'officiers.»</p>
+les compagnies où il n'y aurait pas d'officiers.»</p>
-<p>A ces ordres qui pouvaient présenter un caractère
-de vraisemblance, étant admise l'hypothèse
-de la mort de Napoléon exacte, se trouvait jointe
-une mention visant spécialement Soulier, et qui
-était susceptible de mettre en défiance le naïf
+<p>A ces ordres qui pouvaient présenter un caractère
+de vraisemblance, étant admise l'hypothèse
+de la mort de Napoléon exacte, se trouvait jointe
+une mention visant spécialement Soulier, et qui
+était susceptible de mettre en défiance le naïf
colonel.</p>
-<p>«Le général Lamotte, portait cet ajouté, vous
-remettra un bon de cent mille francs destiné à
-payer la haute solde accordée aux soldats et les
-doubles appointements aux officiers.»</p>
+<p>«Le général Lamotte, portait cet ajouté, vous
+remettra un bon de cent mille francs destiné à
+payer la haute solde accordée aux soldats et les
+doubles appointements aux officiers.»</p>
<p>Un second post-scriptum prescrivait au colonel
-Soulier de se rendre à l'Hôtel de Ville avec une
-partie de ses troupes, d'y remettre un pli au préfet
-de la Seine et de veiller à ce qu'une salle fût
-préparée pour recevoir le général Malet et son
-état-major, à huit heures du matin.</p>
-
-<p>Le crédule Soulier ne conçut pas le moindre
-doute sur la vérité des événements qu'on lui annonçait
-ni sur la régularité des ordres qui lui
-étaient transmis. Le bon de cent mille francs et
-le brevet de général de brigade qui l'accompagnait
+Soulier de se rendre à l'Hôtel de Ville avec une
+partie de ses troupes, d'y remettre un pli au préfet
+de la Seine et de veiller à ce qu'une salle fût
+préparée pour recevoir le général Malet et son
+état-major, à huit heures du matin.</p>
+
+<p>Le crédule Soulier ne conçut pas le moindre
+doute sur la vérité des événements qu'on lui annonçait
+ni sur la régularité des ordres qui lui
+étaient transmis. Le bon de cent mille francs et
+le brevet de général de brigade qui l'accompagnait
avaient sans doute une force persuasive
-grande. Il ne fit aucune objection à cette étrange
-recommandation de ne pas prévenir les officiers
-ne couchant pas à la caserne.</p>
+grande. Il ne fit aucune objection à cette étrange
+recommandation de ne pas prévenir les officiers
+ne couchant pas à la caserne.</p>
-<p>Il manda son capitaine adjudant-major, nommé <span class="pagenum" id="Page_311">311</span>
+<p>Il manda son capitaine adjudant-major, nommé <span class="pagenum" id="Page_311">311</span>
Antoine Picquerel, et lui communiqua la nouvelle
-avec l'ordre de faire prendre immédiatement
-les armes à la troupe.</p>
+avec l'ordre de faire prendre immédiatement
+les armes à la troupe.</p>
<p>Malet descendit avec le colonel dans la cour et
fit former le cercle. Boutreux, solennellement,
-lut le sénatus consulte et la proclamation.</p>
+lut le sénatus consulte et la proclamation.</p>
-<p>Il fut constaté et déclaré plus tard que Malet,
-en s'avançant au milieu des troupes, avait échangé
+<p>Il fut constaté et déclaré plus tard que Malet,
+en s'avançant au milieu des troupes, avait échangé
des regards d'intelligence avec Picquerel, l'adjudant-major,
-avec un autre officier nommé Louis-Joseph
-Lefèvre, lieutenant.</p>
+avec un autre officier nommé Louis-Joseph
+Lefèvre, lieutenant.</p>
-<p>Tous deux étaient vraisemblablement affiliés
+<p>Tous deux étaient vraisemblablement affiliés
aux Philadelphes et connaissaient, au moins dans
son but, les projets de Malet. Ces deux officiers
-nièrent devant le conseil de guerre toute connivence.</p>
+nièrent devant le conseil de guerre toute connivence.</p>
-<p>La lecture faite par Boutreux fut écoutée sans
+<p>La lecture faite par Boutreux fut écoutée sans
mouvement. Aucun cri, aucune protestation ne
-s'élevèrent. Le système de l'obéissance passive
-stricte a ses inconvénients. Le chef disait à ses
-hommes que l'Empereur était mort, ils le
-croyaient; c'était au rapport et tout ce qui se
+s'élevèrent. Le système de l'obéissance passive
+stricte a ses inconvénients. Le chef disait à ses
+hommes que l'Empereur était mort, ils le
+croyaient; c'était au rapport et tout ce qui se
trouve au rapport est vrai; un autre chef, leur
adjudant-major, leur colonel, leur faisait faire
demi-tour et leur ordonnait de marcher sur
-l'Hôtel de Ville ou de suivre un général dont ils
+l'Hôtel de Ville ou de suivre un général dont ils
ignoraient le nom, mais dont ils reconnaissaient
-le grade, sans hésiter, sans réfléchir, sans discuter;
-ces machines à obéir obéissaient; on ne saurait <span class="pagenum" id="Page_312">312</span>
+le grade, sans hésiter, sans réfléchir, sans discuter;
+ces machines à obéir obéissaient; on ne saurait <span class="pagenum" id="Page_312">312</span>
ni leur en faire un crime, ni leur refuser
-même des compliments pour leur soumission
-aveugle à des ordres ayant l'apparence régulière.
+même des compliments pour leur soumission
+aveugle à des ordres ayant l'apparence régulière.
Un rouage n'est pas responsable de sa mise en
mouvement. La bielle, le piston, le volant ne
discutent pas avec la main qui tient le levier.
-Aucun soldat ne fut d'ailleurs inquiété par la
-suite, et si les officiers furent compromis, jugés
-et condamnés, ce fut par un abus de pouvoir,
-par une répercussion de la venette éprouvée et
-par une injuste sévérité. Ils n'avaient été qu'agents
-de transmission, et se croyaient à couvert
-par le grade supérieur du mécanicien.</p>
-
-<p>Malet, dont l'énergie croissait avec les événements,
-enchanté de la tournure que prenaient les
-choses, assuré d'avoir une force armée à sa disposition,
-s'investit aussitôt du commandement d'une
+Aucun soldat ne fut d'ailleurs inquiété par la
+suite, et si les officiers furent compromis, jugés
+et condamnés, ce fut par un abus de pouvoir,
+par une répercussion de la venette éprouvée et
+par une injuste sévérité. Ils n'avaient été qu'agents
+de transmission, et se croyaient à couvert
+par le grade supérieur du mécanicien.</p>
+
+<p>Malet, dont l'énergie croissait avec les événements,
+enchanté de la tournure que prenaient les
+choses, assuré d'avoir une force armée à sa disposition,
+s'investit aussitôt du commandement d'une
partie de la cohorte, mille hommes environ, et
laissa une compagnie au quartier pour servir d'estrade
-à Soulier, qui devait se rendre à l'Hôtel de
+à Soulier, qui devait se rendre à l'Hôtel de
Ville.</p>
<p>Avec les soldats dont il se trouvait ainsi le chef,
lui, prisonnier quelques heures auparavant,
-Malet se dirigea sur la prison de la Force. Là, devait
+Malet se dirigea sur la prison de la Force. Là, devait
s'accomplir un de ces coups hasardeux, qui,
-par son invraisemblance et aussi son inutilité,
-devait ajouter à la fantasmagorie de ce complot
+par son invraisemblance et aussi son inutilité,
+devait ajouter à la fantasmagorie de ce complot
surprenant.</p>
<p>Les soldats sortirent de la caserne, inconscients, <span class="pagenum" id="Page_313">313</span>
-disciplinés, passifs, ne sachant où on les menait,
-mais disposés à y aller, tant est grande l'habitude
-de l'obéissance. Aucun ne songeait à discuter les
+disciplinés, passifs, ne sachant où on les menait,
+mais disposés à y aller, tant est grande l'habitude
+de l'obéissance. Aucun ne songeait à discuter les
ordres. Il y avait de la stupeur dans les esprits.
-La machine militaire fonctionnait avec sa régularité
-accoutumée. Rien ne semblait changé.
-L'impulsion était donnée par un général ayant le
-même costume, la même apparence que les chefs
-ordinaires dont on exécutait les ordres sans les
+La machine militaire fonctionnait avec sa régularité
+accoutumée. Rien ne semblait changé.
+L'impulsion était donnée par un général ayant le
+même costume, la même apparence que les chefs
+ordinaires dont on exécutait les ordres sans les
examiner. Les hommes de la 10<sup>e</sup> cohorte, rompant
-avec toutes leurs habitudes, se dégageant
+avec toutes leurs habitudes, se dégageant
de la seconde nature que l'uniforme, l'exercice, la
-caserne leur avaient donnée, pouvaient-ils délibérer?
-Jamais il ne leur était venu à l'idée de
-douter de la légitimité d'un ordre donné. La soumission
-aveugle était chez eux passée à l'état
+caserne leur avaient donnée, pouvaient-ils délibérer?
+Jamais il ne leur était venu à l'idée de
+douter de la légitimité d'un ordre donné. La soumission
+aveugle était chez eux passée à l'état
d'instinct. Ils se trouvaient accomplir journellement
-des actes impulsifs, où le jugement n'avait
-rien à voir. Pourquoi se seraient-ils transformés,
-ce matin-là, en logiciens, en analystes, en subtils
-policiers? Ce n'étaient point des baïonnettes intelligentes,
-c'étaient de bonnes, de fidèles baïonnettes.
-Qui pourrait leur reprocher leur docilité?
-Là est la marque de l'esprit supérieur de Malet,
-ayant calculé et prévu ce qu'on pouvait attendre
-de la discipline invétérée.</p>
-
-<p>Tout au plus, en défilant dans les rues désertes
-de Paris endormi, l'un à l'autre, ces militaires,
-transformés à leur insu en insurgés, se disaient-ils <span class="pagenum" id="Page_314">314</span>
-avec étonnement, attristés sans doute, car la
-plupart adoraient et admiraient Napoléon, mais
-nullement défiants:</p>
-
-<p>&mdash;Comme ça, l'Empereur, il est mort!... C'est
-bien malheureux! Qui donc, à présent, battra les
+des actes impulsifs, où le jugement n'avait
+rien à voir. Pourquoi se seraient-ils transformés,
+ce matin-là, en logiciens, en analystes, en subtils
+policiers? Ce n'étaient point des baïonnettes intelligentes,
+c'étaient de bonnes, de fidèles baïonnettes.
+Qui pourrait leur reprocher leur docilité?
+Là est la marque de l'esprit supérieur de Malet,
+ayant calculé et prévu ce qu'on pouvait attendre
+de la discipline invétérée.</p>
+
+<p>Tout au plus, en défilant dans les rues désertes
+de Paris endormi, l'un à l'autre, ces militaires,
+transformés à leur insu en insurgés, se disaient-ils <span class="pagenum" id="Page_314">314</span>
+avec étonnement, attristés sans doute, car la
+plupart adoraient et admiraient Napoléon, mais
+nullement défiants:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, l'Empereur, il est mort!... C'est
+bien malheureux! Qui donc, à présent, battra les
ennemis?...</p>
-<p>Ils allaient, mornes, résignés, passifs, un peu
-stupides, n'osant envisager les conséquences de
+<p>Ils allaient, mornes, résignés, passifs, un peu
+stupides, n'osant envisager les conséquences de
la terrible nouvelle, incapables pour la plupart de
-raisonner, attendant les ordres comme les événements
+raisonner, attendant les ordres comme les événements
et s'occupant de marcher en cadence et de
bien balancer les bras.</p>
-<p>Les officiers, eux, réfléchissaient davantage. Ils
-tenaient la nouvelle pour exacte. L'Empereur n'était-il
-pas mortel? Son éloignement, la rareté des
-dépêches de Russie permettaient toutes les suppositions.
-«Il y a peut-être longtemps qu'il a été
-tué, disaient les plus malins; on nous a caché sa
-mort pour préparer un nouveau gouvernement!»</p>
-
-<p>Les ordres reçus auraient pu les trouver plus
-récalcitrants. Ce sénatus-consulte disposant du
-pouvoir, l'Empereur mort, n'était-il pas un acte
-révolutionnaire? Le trône n'était pas vacant parce
-que Napoléon venait à disparaître. On n'était plus
-à l'époque où de la première Impératrice vainement
-un héritier était attendu. Le successeur de
-Napoléon existait: il se nommait le Roi de Rome.
+<p>Les officiers, eux, réfléchissaient davantage. Ils
+tenaient la nouvelle pour exacte. L'Empereur n'était-il
+pas mortel? Son éloignement, la rareté des
+dépêches de Russie permettaient toutes les suppositions.
+«Il y a peut-être longtemps qu'il a été
+tué, disaient les plus malins; on nous a caché sa
+mort pour préparer un nouveau gouvernement!»</p>
+
+<p>Les ordres reçus auraient pu les trouver plus
+récalcitrants. Ce sénatus-consulte disposant du
+pouvoir, l'Empereur mort, n'était-il pas un acte
+révolutionnaire? Le trône n'était pas vacant parce
+que Napoléon venait à disparaître. On n'était plus
+à l'époque où de la première Impératrice vainement
+un héritier était attendu. Le successeur de
+Napoléon existait: il se nommait le Roi de Rome.
Tous ces soldats et tous ces officiers avaient entendu
les salves et les carillons proclamant la <span class="pagenum" id="Page_315">315</span>
-naissance de celui qui devait s'appeler, son père
-mort, Napoléon II. Nul n'y songea. La dynastie
-n'avait pas pénétré l'esprit public. Napoléon était
-considéré comme seul soutien de l'Empire: le
-trône s'écroulait du jour où il n'y siégeait plus.
-Il apparaissait isolé, dans sa gloire, sans descendants
-comme il avait été sans aïeux.</p>
+naissance de celui qui devait s'appeler, son père
+mort, Napoléon II. Nul n'y songea. La dynastie
+n'avait pas pénétré l'esprit public. Napoléon était
+considéré comme seul soutien de l'Empire: le
+trône s'écroulait du jour où il n'y siégeait plus.
+Il apparaissait isolé, dans sa gloire, sans descendants
+comme il avait été sans aïeux.</p>
<p>Un des principaux auteurs de la conspiration
-Malet, le général Lahorie, complice inconscient
+Malet, le général Lahorie, complice inconscient
aussi, l'avoua franchement devant le conseil de
guerre:</p>
-<p>&mdash;J'avais vu le 18 Brumaire, dit-il, une révolution
-qui s'était faite de la même manière; je
+<p>&mdash;J'avais vu le 18 Brumaire, dit-il, une révolution
+qui s'était faite de la même manière; je
croyais qu'il s'agissait de la formation d'un nouveau
gouvernement, et j'y apportais mon concours,
-comme j'avais concouru au 18 Brumaire. Un sénatus-consulte
-pouvait, selon moi, en disposer à
-sa mort. Je ne suis pas légiste, je suis un soldat!...</p>
+comme j'avais concouru au 18 Brumaire. Un sénatus-consulte
+pouvait, selon moi, en disposer à
+sa mort. Je ne suis pas légiste, je suis un soldat!...</p>
-<p>Il était environ six heures du matin quand
-Malet, suivi de sa troupe, se présenta devant la
+<p>Il était environ six heures du matin quand
+Malet, suivi de sa troupe, se présenta devant la
Force.</p>
<h2 id="Page_316"><a href="#toc">XV</a><br />
@@ -10557,520 +10518,520 @@ Force.</p>
<p>Au palais de Saint-Cloud, le 23 juillet 1812, un
officier d'administration, en grand uniforme, attendait,
dans un salon, au milieu de divers fonctionnaires,
-une audience de l'Impératrice.</p>
+une audience de l'Impératrice.</p>
-<p>C'était un homme jeune, assez grand, d'une
-corpulence déjà marquée, aux traits forts, mais
-dont la physionomie, en apparence vulgaire, était
-comme illuminée par un sourire étrange, profond,
+<p>C'était un homme jeune, assez grand, d'une
+corpulence déjà marquée, aux traits forts, mais
+dont la physionomie, en apparence vulgaire, était
+comme illuminée par un sourire étrange, profond,
terrible...</p>
<p>Cette inoubliable puissance de ce sourire ironique,
-cruel, pénétrant comme une vrille, échappait
-d'ailleurs à la plupart des contemporains
-vivant côte à côte avec ce jeune officier, qui était
-attaché aux bureaux du comte Daru.</p>
+cruel, pénétrant comme une vrille, échappait
+d'ailleurs à la plupart des contemporains
+vivant côte à côte avec ce jeune officier, qui était
+attaché aux bureaux du comte Daru.</p>
<p>Un huissier de service appela:</p>
<p>&mdash;M. Beyle!</p>
-<p>Aussitôt celui que la postérité devait glorifier <span class="pagenum" id="Page_317">317</span>
+<p>Aussitôt celui que la postérité devait glorifier <span class="pagenum" id="Page_317">317</span>
sous le nom de Stendhal, l'illustre auteur de la
<i>Chartreuse de Parme</i> et de <i>Le Rouge et le Noir</i>,
-pénétra chez l'Impératrice.</p>
+pénétra chez l'Impératrice.</p>
-<p>Il a écrit lui-même le récit de son audience:</p>
+<p>Il a écrit lui-même le récit de son audience:</p>
-<p>«Je pars ce soir, mandait-il à sa s&oelig;ur Pauline,
+<p>«Je pars ce soir, mandait-il à sa s&oelig;ur Pauline,
pour les bords de la Duna. Je suis venu prendre
-les ordres de S. M. l'Impératrice. Cette princesse
+les ordres de S. M. l'Impératrice. Cette princesse
vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs
minutes sur la route que je dois prendre,
-la durée du voyage. En sortant de chez Sa Majesté,
-je suis allé chez S. M. le roi de Rome, mais
+la durée du voyage. En sortant de chez Sa Majesté,
+je suis allé chez S. M. le roi de Rome, mais
il dormait, et madame la comtesse de Montesquiou
-vient de me dire qu'il était impossible de
+vient de me dire qu'il était impossible de
le voir avant trois heures. J'ai donc deux heures
-à attendre. Ce n'est pas commode en grand uniforme
-et en dentelles.»</p>
+à attendre. Ce n'est pas commode en grand uniforme
+et en dentelles.»</p>
<p>Beyle devait voir le roi de Rome afin de donner
-à l'Empereur des renseignements oculaires
-sur l'état de son fils, sa santé, son aspect, sa précocité
-et son développement.</p>
+à l'Empereur des renseignements oculaires
+sur l'état de son fils, sa santé, son aspect, sa précocité
+et son développement.</p>
-<p>Il avait en outre une mission particulière de
-l'Impératrice. Il accompagnait M. de Bausset,
+<p>Il avait en outre une mission particulière de
+l'Impératrice. Il accompagnait M. de Bausset,
l'un des chambellans, porteur du portrait du roi
-de Rome, que Marie-Louise envoyait à son mari
+de Rome, que Marie-Louise envoyait à son mari
au centre de la Russie.</p>
-<p>Quand les deux messagers se présentèrent au
-quartier impérial, on était au 6 septembre. Le
-lendemain, le soleil pâle, obscurci par les fumées
-des canons, devait éclairer quatre-vingt <span class="pagenum" id="Page_318">318</span>
-mille cadavres dans cette plaine de Borodino, auprès
+<p>Quand les deux messagers se présentèrent au
+quartier impérial, on était au 6 septembre. Le
+lendemain, le soleil pâle, obscurci par les fumées
+des canons, devait éclairer quatre-vingt <span class="pagenum" id="Page_318">318</span>
+mille cadavres dans cette plaine de Borodino, auprès
de la Moskowa, que ces deux fonctionnaires
-civils atteignaient, de si loin, et après avoir traversé
-de mornes plaines où fumaient les cendres
-des villages incendiés, chargés du portrait d'un
+civils atteignaient, de si loin, et après avoir traversé
+de mornes plaines où fumaient les cendres
+des villages incendiés, chargés du portrait d'un
enfant.</p>
-<p>Napoléon attendait avec impatience la rencontre
-formidable et peut-être décisive que lui offrait
+<p>Napoléon attendait avec impatience la rencontre
+formidable et peut-être décisive que lui offrait
Koutousoff. Ses combinaisons n'avaient pas
-réussi et tout semblait tourner contre lui depuis
+réussi et tout semblait tourner contre lui depuis
le commencement de la campagne.</p>
<p>Il n'avait pu rejoindre le prince Bagration, il
-avait inutilement essayé de déborder Barclay de
-Tolly; après un mouvement hardi pour tourner
-les deux armées, Smolensk l'avait arrêté, sans
-qu'il retirât grand avantage de la prise d'une
-ville incendiée; enfin, au combat sanglant de Valoutina,
-où, dans une lutte acharnée à l'arme
-blanche, le brave général Gudin avait trouvé la
-mort, l'inertie de Junot, son obstination à ne
-pas secourir Ney, sa lenteur à traverser un marécage
-le séparant de l'armée russe qu'il pouvait
-prendre à revers et anéantir, tous ces insuccès
-accompagnant des batailles sans résultat sérieux,
-victoires sans doute, mais qui coûtaient cher et
-tiraient le meilleur du sang de l'armée, faisaient
-souhaiter impatiemment une action décisive.</p>
-
-<p>Peut-être, s'il avait pu frapper un grand coup
-plus tôt, se fût-il rendu aux avis de ses généraux <span class="pagenum" id="Page_319">319</span>
-et eût-il séjourné à Smolensk ou à Witebsk. Mais
-il se disait que l'éclat, le prestige d'une grande
-et réelle victoire manquaient à sa campagne, et
-qu'il lui serait impossible de rentrer à Paris,
-laissant ses armées en Pologne et en Volhynie,
-sans être précédé de la nouvelle d'une écrasante
-défaite des Russes. Il lui fallait des drapeaux à
-accrocher aux Invalides et des canons russes à
+avait inutilement essayé de déborder Barclay de
+Tolly; après un mouvement hardi pour tourner
+les deux armées, Smolensk l'avait arrêté, sans
+qu'il retirât grand avantage de la prise d'une
+ville incendiée; enfin, au combat sanglant de Valoutina,
+où, dans une lutte acharnée à l'arme
+blanche, le brave général Gudin avait trouvé la
+mort, l'inertie de Junot, son obstination à ne
+pas secourir Ney, sa lenteur à traverser un marécage
+le séparant de l'armée russe qu'il pouvait
+prendre à revers et anéantir, tous ces insuccès
+accompagnant des batailles sans résultat sérieux,
+victoires sans doute, mais qui coûtaient cher et
+tiraient le meilleur du sang de l'armée, faisaient
+souhaiter impatiemment une action décisive.</p>
+
+<p>Peut-être, s'il avait pu frapper un grand coup
+plus tôt, se fût-il rendu aux avis de ses généraux <span class="pagenum" id="Page_319">319</span>
+et eût-il séjourné à Smolensk ou à Witebsk. Mais
+il se disait que l'éclat, le prestige d'une grande
+et réelle victoire manquaient à sa campagne, et
+qu'il lui serait impossible de rentrer à Paris,
+laissant ses armées en Pologne et en Volhynie,
+sans être précédé de la nouvelle d'une écrasante
+défaite des Russes. Il lui fallait des drapeaux à
+accrocher aux Invalides et des canons russes à
montrer aux Parisiens.</p>
-<p>Napoléon avait pénétré le plan de retraite des
+<p>Napoléon avait pénétré le plan de retraite des
Russes. Aussi avec quelle joie vit-il Koutousoff
se masser en avant de la Moskowa et se disposer
-à lui disputer la route de Moscou!</p>
+à lui disputer la route de Moscou!</p>
<p>Il se trompait dans ses calculs en livrant bataille,
et les Russes ne faisaient pas une meilleure
combinaison en l'acceptant. Car la position
-des Russes n'était pas assez formidable pour
-arrêter Napoléon, et la bataille perdue lui livrait
-Moscou, ce que les Russes voulaient éviter; d'un
-autre côté, une sanglante tuerie, comme celle qui
-s'annonçait, devait certainement affaiblir les
-Français et rendre plus difficiles les victoires ultérieures,
+des Russes n'était pas assez formidable pour
+arrêter Napoléon, et la bataille perdue lui livrait
+Moscou, ce que les Russes voulaient éviter; d'un
+autre côté, une sanglante tuerie, comme celle qui
+s'annonçait, devait certainement affaiblir les
+Français et rendre plus difficiles les victoires ultérieures,
presque impossible leur maintien en
-Russie. Des deux côtés, il y eut surprise, déception
+Russie. Des deux côtés, il y eut surprise, déception
et faute.</p>
<p>Il est inexact de dire que les Russes avaient
-fortifié à l'avance Chevardino et Borodino. La
-grande redoute n'était pas un avant-poste, mais
-une défense de place. Le champ de bataille se <span class="pagenum" id="Page_320">320</span>
-trouva transporté de droite à gauche, par suite
+fortifié à l'avance Chevardino et Borodino. La
+grande redoute n'était pas un avant-poste, mais
+une défense de place. Le champ de bataille se <span class="pagenum" id="Page_320">320</span>
+trouva transporté de droite à gauche, par suite
de la prise de la redoute de Chevardino.</p>
-<p>La bataille n'en était pas moins désirée et
-considérée comme inévitable dans les deux
+<p>La bataille n'en était pas moins désirée et
+considérée comme inévitable dans les deux
camps.</p>
-<p>En route, marchant sur la rivière Kolotcha,
+<p>En route, marchant sur la rivière Kolotcha,
qui traverse le village de Borodino, un jeune Cosaque
-fut pris par l'escorte de Napoléon.</p>
+fut pris par l'escorte de Napoléon.</p>
<p>L'Empereur fit donner un cheval au prisonnier
-et l'interrogea, tout en chevauchant. Un interprète
-traduisait les réponses du Cosaque, qui ne
+et l'interrogea, tout en chevauchant. Un interprète
+traduisait les réponses du Cosaque, qui ne
se doutait nullement du rang de celui qui le faisait
-questionner. La simplicité du costume de
-Napoléon ne permettait pas à cet enfant des
-steppes, accoutumé aux broderies et aux panaches
-des chefs, de soupçonner qu'il parlait au
+questionner. La simplicité du costume de
+Napoléon ne permettait pas à cet enfant des
+steppes, accoutumé aux broderies et aux panaches
+des chefs, de soupçonner qu'il parlait au
glorieux souverain.</p>
-<p>Avec une grande loquacité, le Cosaque répondit.
-Il déclara que prochainement on s'attendait
-à une grande bataille. La conviction de l'armée
-était qu'on allait à une défaite. Les Français
-étaient commandés par un général du nom de
+<p>Avec une grande loquacité, le Cosaque répondit.
+Il déclara que prochainement on s'attendait
+à une grande bataille. La conviction de l'armée
+était qu'on allait à une défaite. Les Français
+étaient commandés par un général du nom de
Bonaparte qui avait toujours battu ses ennemis.
-On ne pouvait lui résister qu'en fuyant devant
+On ne pouvait lui résister qu'en fuyant devant
lui. Plus tard, avec des renforts, et quand l'hiver
aurait rendu les approvisionnements difficiles,
-peut-être serait-on plus heureux. Et avec le fatalisme
+peut-être serait-on plus heureux. Et avec le fatalisme
oriental, le jeune cavalier du Don ajouta:
-«Quand Dieu voudra, il retirera la victoire à Napoléon <span class="pagenum" id="Page_321">321</span>
-Bonaparte, mais Dieu ne le veut pas encore!»</p>
+«Quand Dieu voudra, il retirera la victoire à Napoléon <span class="pagenum" id="Page_321">321</span>
+Bonaparte, mais Dieu ne le veut pas encore!»</p>
-<p>L'Empereur sourit de la naïve confidence du
-Cosaque, et il dit à l'interprète de lui révéler quel
-était le personnage auprès duquel il cheminait
-en bavardant si familièrement.</p>
+<p>L'Empereur sourit de la naïve confidence du
+Cosaque, et il dit à l'interprète de lui révéler quel
+était le personnage auprès duquel il cheminait
+en bavardant si familièrement.</p>
<p>Quand le Cosaque eut appris qu'il se trouvait
-aux côtés de Napoléon, sa physionomie exprima
-une stupeur profonde; il sauta à bas de son cheval,
+aux côtés de Napoléon, sa physionomie exprima
+une stupeur profonde; il sauta à bas de son cheval,
se prosterna comme les fanatiques de l'Inde,
-baisa l'étrier de l'Empereur et, le regardant avec
-vénération, demeura comme fasciné par la présence
-de ce conquérant dont le nom, les batailles,
-la légende avaient, bien des nuits, tenu éveillés
-sous la tente les hardis cavaliers écoutant un
+baisa l'étrier de l'Empereur et, le regardant avec
+vénération, demeura comme fasciné par la présence
+de ce conquérant dont le nom, les batailles,
+la légende avaient, bien des nuits, tenu éveillés
+sous la tente les hardis cavaliers écoutant un
conteur de steppe.</p>
-<p>Napoléon, touché de l'admiration que lui témoignait
-le captif, ordonna qu'on le mit en liberté,
+<p>Napoléon, touché de l'admiration que lui témoignait
+le captif, ordonna qu'on le mit en liberté,
et lui faisant donner un cheval avec des
vivres et un peu d'argent:</p>
<p>&mdash;Va retrouver tes camarades, dit-il, et apprends-leur
-qu'après-demain l'empereur Napoléon
+qu'après-demain l'empereur Napoléon
traversera avec ses braves la Moskowa!...
Tu es libre; conduis-toi en bon soldat parmi les
-tiens, et que Dieu te préserve de nos balles!...</p>
+tiens, et que Dieu te préserve de nos balles!...</p>
-<p>La journée du 6 septembre s'écoula gaiement
-au camp français.</p>
+<p>La journée du 6 septembre s'écoula gaiement
+au camp français.</p>
-<p>Les feux allumés, la soupe en train, les armes
-nettoyées, grognards et recrues s'abandonnèrent <span class="pagenum" id="Page_322">322</span>
+<p>Les feux allumés, la soupe en train, les armes
+nettoyées, grognards et recrues s'abandonnèrent <span class="pagenum" id="Page_322">322</span>
au plaisir de vivre. Pour combien d'entre eux
-cette veillée des armes, si insoucieusement passée,
-devait être le seuil de l'éternité! Quelques
-provisions chapardées aux détours des villages,
+cette veillée des armes, si insoucieusement passée,
+devait être le seuil de l'éternité! Quelques
+provisions chapardées aux détours des villages,
une distribution plus abondante faite par le service
des subsistances, la vue de l'Empereur, parcourant
-à cheval et la lunette à la main le champ
-de bataille désigné, la certitude d'être vainqueurs
-le lendemain, et l'espoir d'arriver à Moscou et de
+à cheval et la lunette à la main le champ
+de bataille désigné, la certitude d'être vainqueurs
+le lendemain, et l'espoir d'arriver à Moscou et de
s'y reposer, mettaient la bonne humeur et l'animation
-partout dans le camp français.</p>
+partout dans le camp français.</p>
-<p>Tout était sombre, au contraire, du côté des
-Russes. Le général ne comptait guère sur la victoire
+<p>Tout était sombre, au contraire, du côté des
+Russes. Le général ne comptait guère sur la victoire
et les soldats priaient et se lamentaient,
-s'attendant tous à ne pas survivre au désastre du
+s'attendant tous à ne pas survivre au désastre du
lendemain.</p>
-<p>Bien que l'issue de la sanglante bataille dût
-prouver la vaillance de ces Russes, si accablés
-avant l'action, on ne semblait dans leur camp espérer
+<p>Bien que l'issue de la sanglante bataille dût
+prouver la vaillance de ces Russes, si accablés
+avant l'action, on ne semblait dans leur camp espérer
le salut qu'en un secours extra-terrestre.</p>
-<p>Une grande cérémonie religieuse fut ordonnée
+<p>Une grande cérémonie religieuse fut ordonnée
par Koutousoff. On promena devant le front de
-l'armée une Vierge sauvée de l'incendie de Smolensk,
-et à laquelle on attribuait le pouvoir de
-préserver la Russie. Les anges, disaient les chefs
-aux crédules soldats, pour empêcher que la sainte
-protectrice ne tombât aux mains des Français impies,
-avaient emporté la madone sur leurs ailes à
+l'armée une Vierge sauvée de l'incendie de Smolensk,
+et à laquelle on attribuait le pouvoir de
+préserver la Russie. Les anges, disaient les chefs
+aux crédules soldats, pour empêcher que la sainte
+protectrice ne tombât aux mains des Français impies,
+avaient emporté la madone sur leurs ailes à
travers les flammes de la ville prise d'assaut. Tant <span class="pagenum" id="Page_323">323</span>
qu'ils conserveraient cette Vierge au milieu d'eux,
les Russes seraient invincibles.</p>
<p>La procession, immense, majestueuse, imposante,
-se déroula d'un bout à l'autre de la ligne
+se déroula d'un bout à l'autre de la ligne
des Russes. Koutousoff, bien qu'au fond partageant
-l'incrédulité de ces philosophes français si
-bien reçus autrefois à la cour de l'impératrice
-Catherine, et avec lesquels il avait soupé jadis et
-fait profession d'athéisme, suivait tête nue, et
-l'air recueilli, la théorie des popes formant cortège
-à l'archimandrite, devant qui l'image miraculeuse
-était portée par des officiers, à travers les
-tentes et les bivouacs. Jusqu'à la tombée du jour
-elle se prolongea. Du camp français on pouvait
-apercevoir, dans les brumes du crépuscule, les
-flambeaux et les cierges des prêtres défilant, et
+l'incrédulité de ces philosophes français si
+bien reçus autrefois à la cour de l'impératrice
+Catherine, et avec lesquels il avait soupé jadis et
+fait profession d'athéisme, suivait tête nue, et
+l'air recueilli, la théorie des popes formant cortège
+à l'archimandrite, devant qui l'image miraculeuse
+était portée par des officiers, à travers les
+tentes et les bivouacs. Jusqu'à la tombée du jour
+elle se prolongea. Du camp français on pouvait
+apercevoir, dans les brumes du crépuscule, les
+flambeaux et les cierges des prêtres défilant, et
les chants religieux, traversant la plaine, arrivaient
-jusqu'aux oreilles des troupiers de Napoléon,
+jusqu'aux oreilles des troupiers de Napoléon,
qui s'en moquaient.</p>
<p>Il est certain que l'Empereur, prenant avec
-méthode ses dispositions pour le combat du lendemain,
-et ses soldats festoyant pleins de gaieté,
-pareils à ces braves de l'antiquité qui s'attendaient
-à souper le soir chez Pluton, étaient plutôt dans
-la logique de la guerre. Mais la préparation superstitieuse
-des Russes avait sa raison d'être et
-sa force. Ce peuple dévot puisait une énergie et
-une confiance considérables dans la persuasion
-d'un secours céleste. La madone, en insufflant <span class="pagenum" id="Page_324">324</span>
-dans les âmes la possibilité d'être plus forts que
-la fortune et de triompher de Napoléon par la volonté
-divine, suppléait à l'insuffisance d'Alexandre
-et de ses généraux. Les popes, en usant de ce
-fétiche, réparaient la faute de Koutousoff qui,
-ayant par trop étendu sa ligne, s'exposait à être
-débordé par la gauche et ne s'apercevait pas que
-la prise par les Français de la redoute de Chevardino
-le mettait dans le plus grand péril. Tous
-les historiens, en désaccord sur des faits secondaires,
-sont unanimes à reconnaître que les dispositions
+méthode ses dispositions pour le combat du lendemain,
+et ses soldats festoyant pleins de gaieté,
+pareils à ces braves de l'antiquité qui s'attendaient
+à souper le soir chez Pluton, étaient plutôt dans
+la logique de la guerre. Mais la préparation superstitieuse
+des Russes avait sa raison d'être et
+sa force. Ce peuple dévot puisait une énergie et
+une confiance considérables dans la persuasion
+d'un secours céleste. La madone, en insufflant <span class="pagenum" id="Page_324">324</span>
+dans les âmes la possibilité d'être plus forts que
+la fortune et de triompher de Napoléon par la volonté
+divine, suppléait à l'insuffisance d'Alexandre
+et de ses généraux. Les popes, en usant de ce
+fétiche, réparaient la faute de Koutousoff qui,
+ayant par trop étendu sa ligne, s'exposait à être
+débordé par la gauche et ne s'apercevait pas que
+la prise par les Français de la redoute de Chevardino
+le mettait dans le plus grand péril. Tous
+les historiens, en désaccord sur des faits secondaires,
+sont unanimes à reconnaître que les dispositions
de Koutousoff furent mal prises. Le plan de
-Davout, que Napoléon n'accepta point comme trop
-aventureux, et qui consistait à les tourner par la
+Davout, que Napoléon n'accepta point comme trop
+aventureux, et qui consistait à les tourner par la
gauche, en traversant de nuit les bois d'Outitza,
-pouvait la forcer à s'acculer à la Moskowa,
-comme dans un sac dont la redoute était le fermoir.
-Devant être vaincu, par la force même des
-positions, s'il put éviter à son armée la destruction
-complète, si même il eut la possibilité de
-contester la victoire, ce fut seulement grâce au
-courage de ses troupes et à la prudence inattendue
-de Napoléon. La force morale acquise par
+pouvait la forcer à s'acculer à la Moskowa,
+comme dans un sac dont la redoute était le fermoir.
+Devant être vaincu, par la force même des
+positions, s'il put éviter à son armée la destruction
+complète, si même il eut la possibilité de
+contester la victoire, ce fut seulement grâce au
+courage de ses troupes et à la prudence inattendue
+de Napoléon. La force morale acquise par
les Russes au cours de cette procession fut donc
-pour beaucoup dans cette atténuation de la défaite.
-La crédulité peut surexciter les âmes. La
-croyance où un soldat se confie que des puissances
-célestes combattent à côté de lui et pour lui
-est de nature à faire pencher la balance. Le vieux <span class="pagenum" id="Page_325">325</span>
+pour beaucoup dans cette atténuation de la défaite.
+La crédulité peut surexciter les âmes. La
+croyance où un soldat se confie que des puissances
+célestes combattent à côté de lui et pour lui
+est de nature à faire pencher la balance. Le vieux <span class="pagenum" id="Page_325">325</span>
Koutousoff sut habilement man&oelig;uvrer ce ressort
-grossier de l'âme russe. Si ses soldats s'étaient
+grossier de l'âme russe. Si ses soldats s'étaient
moins vaillamment battus, s'ils n'eussent pas si
-résolument défendu leurs positions et fait payer
-la victoire, Napoléon les eût certainement poursuivis
-et anéantis.</p>
+résolument défendu leurs positions et fait payer
+la victoire, Napoléon les eût certainement poursuivis
+et anéantis.</p>
-<p>Ayant arrêté toutes ses dispositions, l'Empereur
+<p>Ayant arrêté toutes ses dispositions, l'Empereur
revenait vers sa tente quand deux personnages,
dont la tenue civile au milieu de tous ces
-uniformes faisait contraste, frappèrent sa vue.</p>
+uniformes faisait contraste, frappèrent sa vue.</p>
-<p>Il s'approcha avec curiosité. M. de Bausset et
-Henri Beyle, après avoir salué le souverain,
-s'acquittèrent de la mission qui leur avait été
-confiée par Marie-Louise.</p>
+<p>Il s'approcha avec curiosité. M. de Bausset et
+Henri Beyle, après avoir salué le souverain,
+s'acquittèrent de la mission qui leur avait été
+confiée par Marie-Louise.</p>
-<p>Napoléon eut alors un tressaillement subit de
-joie naïve.</p>
+<p>Napoléon eut alors un tressaillement subit de
+joie naïve.</p>
-<p>Il sauta vivement à bas de son cheval, se précipita
-vers la caisse que lui présentaient les deux
-envoyés de l'Impératrice et de ses mains voulut
+<p>Il sauta vivement à bas de son cheval, se précipita
+vers la caisse que lui présentaient les deux
+envoyés de l'Impératrice et de ses mains voulut
en faire sauter les barres.</p>
<p>Avec impatience, il laissa faire Roustan et son
-valet de chambre déclouant la caisse. Il les pressait,
+valet de chambre déclouant la caisse. Il les pressait,
trouvant qu'ils n'en finissaient pas et se
-baissait pour examiner où ils en étaient de leur
-travail et si le précieux envoi de l'Impératrice
-allait être dégagé de ses enveloppes.</p>
+baissait pour examiner où ils en étaient de leur
+travail et si le précieux envoi de l'Impératrice
+allait être dégagé de ses enveloppes.</p>
<p>Enfin le portrait apparut, et les yeux si secs et si
-froids du grand despote s'humectèrent. Il se contint
+froids du grand despote s'humectèrent. Il se contint
pour ne pas pleurer devant ses officiers et <span class="pagenum" id="Page_326">326</span>
-puisa, à petits coups, trois ou quatre prises dans
-sa tabatière fébrilement secouée.</p>
+puisa, à petits coups, trois ou quatre prises dans
+sa tabatière fébrilement secouée.</p>
<p>Il demeura quelques instants, comme en extase,
-les bras allongés. On eût dit qu'il voulait faire
-venir à lui l'image de son fils et la serrer sur son
+les bras allongés. On eût dit qu'il voulait faire
+venir à lui l'image de son fils et la serrer sur son
c&oelig;ur.</p>
<p>L'enfant, dans ce beau morceau de peinture du
-baron Gérard, était représenté assis dans son
+baron Gérard, était représenté assis dans son
berceau, jouant avec un bilboquet.</p>
-<p>L'un des messagers fit observer à mi-voix
+<p>L'un des messagers fit observer à mi-voix
que la boule pouvait figurer le globe du monde
-et le bâton, le sceptre.</p>
-
-<p>Cette flatterie entendue par Napoléon le fit sourire
-et l'arracha un instant à sa contemplation. Il
-ordonna qu'on portât le portrait dans sa tente.
-Aussitôt il s'y précipita, congédia tout le monde,
-et demeura seul, en tête à tête, avec les traits de
-son fils. Ce fut une profonde rêverie, délicieuse à
-coup sûr, mêlée aussi de sombres pressentiments.
-Retrouvant la petite tête blonde et bouclée de
-l'enfant, si éloigné de lui, qu'il ne devait plus revoir
-que deux fois, et en de courts épanchements,
-Napoléon cessait d'être empereur et redevenait
-homme. Peut-être, en cet instant d'attendrissement,
-concevait-il l'inanité de toute destinée,
+et le bâton, le sceptre.</p>
+
+<p>Cette flatterie entendue par Napoléon le fit sourire
+et l'arracha un instant à sa contemplation. Il
+ordonna qu'on portât le portrait dans sa tente.
+Aussitôt il s'y précipita, congédia tout le monde,
+et demeura seul, en tête à tête, avec les traits de
+son fils. Ce fut une profonde rêverie, délicieuse à
+coup sûr, mêlée aussi de sombres pressentiments.
+Retrouvant la petite tête blonde et bouclée de
+l'enfant, si éloigné de lui, qu'il ne devait plus revoir
+que deux fois, et en de courts épanchements,
+Napoléon cessait d'être empereur et redevenait
+homme. Peut-être, en cet instant d'attendrissement,
+concevait-il l'inanité de toute destinée,
l'obstacle des choses, le trompe-l'&oelig;il de la grandeur,
-et se disait-il qu'il avait lâché imprudemment
+et se disait-il qu'il avait lâché imprudemment
la proie du bonheur pour l'ombre de la
-puissance, et qu'il eût été plus heureux, loin du <span class="pagenum" id="Page_327">327</span>
-trône, l'épée au fourreau, passant ignoré, obscur,
-paisible, dans un chemin tranquille, tenant, père
+puissance, et qu'il eût été plus heureux, loin du <span class="pagenum" id="Page_327">327</span>
+trône, l'épée au fourreau, passant ignoré, obscur,
+paisible, dans un chemin tranquille, tenant, père
satisfait, son enfant par la main. Un doute lui
-vint-il alors sur le néant de la grandeur et sur la
-réalité des joies simples, les contentements du
-c&oelig;ur, à la portée du plus humble de ses sujets,
-et qui lui étaient, à lui, interdits?</p>
+vint-il alors sur le néant de la grandeur et sur la
+réalité des joies simples, les contentements du
+c&oelig;ur, à la portée du plus humble de ses sujets,
+et qui lui étaient, à lui, interdits?</p>
<p>Dans sa joie de revoir la figure innocente et
-douce de son enfant, Napoléon, chassant la tristesse
-qui l'envahissait à la pensée de la distance
-énorme et des événements formidables le séparant
-de son fils, voulut que l'armée partageât son
+douce de son enfant, Napoléon, chassant la tristesse
+qui l'envahissait à la pensée de la distance
+énorme et des événements formidables le séparant
+de son fils, voulut que l'armée partageât son
plaisir paternel.</p>
<p>Il donna donc l'ordre de placer le tableau hors
de sa tente, sur une chaise...</p>
-<p>Alors les maréchaux, les généraux, les officiers,
+<p>Alors les maréchaux, les généraux, les officiers,
par courtisanerie surtout, puis ensuite les soldats,
tous ceux de Friedland et ceux de Rivoli,
-plus sincères dans leur rude enthousiasme, avec
-assez de fanatisme, défilèrent devant le portrait du
+plus sincères dans leur rude enthousiasme, avec
+assez de fanatisme, défilèrent devant le portrait du
roi de Rome, heureux de saluer l'image du fils de
leur dieu.</p>
-<p>Ce n'était plus la procession des Russes, la
+<p>Ce n'était plus la procession des Russes, la
Madone miraculeuse devant laquelle s'agenouillait
la superstition d'un peuple ignorant et farouche;
-c'était l'exaltation d'une armée qui se
-considérait comme une famille, dont l'Empereur
-était le père, venant demander la bénédiction
+c'était l'exaltation d'une armée qui se
+considérait comme une famille, dont l'Empereur
+était le père, venant demander la bénédiction
d'un enfant.</p>
<div class="pagenum" id="Page_328">328</div>
-<p>Toute la journée, le portrait du roi de Rome
-demeura ainsi exposé à la vue des soldats.</p>
+<p>Toute la journée, le portrait du roi de Rome
+demeura ainsi exposé à la vue des soldats.</p>
-<p>L'Empereur, tout réjoui par la vue des traits de
-son fils, fut jusqu'au soir allègre et dispos. Il
-écouta de fort bonne humeur le récit que lui fit
-le colonel Sabvier, arrivé d'Espagne le jour même,
-de la fâcheuse campagne méridionale. Les nouvelles
-étaient peu satisfaisantes. La division du
+<p>L'Empereur, tout réjoui par la vue des traits de
+son fils, fut jusqu'au soir allègre et dispos. Il
+écouta de fort bonne humeur le récit que lui fit
+le colonel Sabvier, arrivé d'Espagne le jour même,
+de la fâcheuse campagne méridionale. Les nouvelles
+étaient peu satisfaisantes. La division du
commandement, les fautes de Marmont, les
-succès des Anglais pouvaient indisposer Napoléon.
-Il ne montra aucun mécontentement et écouta,
-avec une grave sérénité d'esprit, le rapport de
+succès des Anglais pouvaient indisposer Napoléon.
+Il ne montra aucun mécontentement et écouta,
+avec une grave sérénité d'esprit, le rapport de
Sabvier sur la bataille de Salamanque. Il dit, en
-congédiant le colonel, qu'il allait réparer sur les
+congédiant le colonel, qu'il allait réparer sur les
rives de la Moskowa les maladresses commises par
ses lieutenants aux Arapiles. Le roi de Rome, par
son image, apaisait tout, adoucissait tout et lui
rendait supportables des nouvelles, qu'en d'autres
-circonstances il eût accueillies avec des éclats de
-colère et des bourrades au mauvais messager.</p>
+circonstances il eût accueillies avec des éclats de
+colère et des bourrades au mauvais messager.</p>
<p>Au coucher du soleil il jeta un dernier regard
-sur les positions des Russes et, ayant constaté
+sur les positions des Russes et, ayant constaté
qu'ils restaient fermes sur leurs lignes, et cette
-fois ne songeaient à se dérober devant lui, sûr de
-la victoire, puisque la bataille ne lui échappait
+fois ne songeaient à se dérober devant lui, sûr de
+la victoire, puisque la bataille ne lui échappait
pas, il rentra prendre un peu de repos dans sa
tente.</p>
-<p>Un silence profond s'étendit sur la plaine immense,
-aux médiocres ondulations, où les ombres, <span class="pagenum" id="Page_329">329</span>
+<p>Un silence profond s'étendit sur la plaine immense,
+aux médiocres ondulations, où les ombres, <span class="pagenum" id="Page_329">329</span>
en grandes vagues, roulaient, bougeaient, ondulaient,
-se perdaient. Les feux des bivouacs çà et
-là piquaient de rouge ce fond noir, comme des
-barques voguant dans un océan brumeux. Les
-cantiques des Russes avaient cessé. Les refrains
-bachiques et les propos grivois des Français ne
+se perdaient. Les feux des bivouacs çà et
+là piquaient de rouge ce fond noir, comme des
+barques voguant dans un océan brumeux. Les
+cantiques des Russes avaient cessé. Les refrains
+bachiques et les propos grivois des Français ne
troublaient plus le repos du camp. Une petite pluie
fine et froide tombait. Les gardes des avant-postes,
-roulés dans leurs manteaux, se blottissaient contre
+roulés dans leurs manteaux, se blottissaient contre
les maigres troncs des arbres et cherchaient un
abri sous les buissons. Un vague soupir, la respiration
de trois cent mille hommes endormis,
montait doucement, comme une haleine d'enfant
sommeillant dans un berceau. Ce calme, cette
-tranquillité, étaient le prélude du tumulte sauvage
+tranquillité, étaient le prélude du tumulte sauvage
et du fracas sinistre du lendemain. Rien
-n'évoquait l'aspect de charnier sanglant, de cimetière
-lugubre que d'un soleil à l'autre allait
-prendre cette plaine muette, paisible, où comme
+n'évoquait l'aspect de charnier sanglant, de cimetière
+lugubre que d'un soleil à l'autre allait
+prendre cette plaine muette, paisible, où comme
des laboureurs, las du travail du jour et reposant
leurs membres pour la pacifique besogne qu'on
-devrait reprendre à l'aube, fantassins, cavaliers,
-pontonniers, artilleurs s'étendaient insoucieux,
-béats, se gaudissant auprès des grands feux,
-rêvaient des jolies femmes et des vivres succulents
-qu'on trouverait à Moscou, les Russes battus.</p>
+devrait reprendre à l'aube, fantassins, cavaliers,
+pontonniers, artilleurs s'étendaient insoucieux,
+béats, se gaudissant auprès des grands feux,
+rêvaient des jolies femmes et des vivres succulents
+qu'on trouverait à Moscou, les Russes battus.</p>
-<p>Dans la dernière ronde qu'il avait voulu faire
+<p>Dans la dernière ronde qu'il avait voulu faire
pour s'assurer que les Russes n'avaient pas
-bougé, surpris par la pluie glaciale, Napoléon fut <span class="pagenum" id="Page_330">330</span>
+bougé, surpris par la pluie glaciale, Napoléon fut <span class="pagenum" id="Page_330">330</span>
transi et un gros rhume, qui devait le lendemain
-lui donner la fièvre et embarrasser son activité
-cérébrale, le saisit.</p>
+lui donner la fièvre et embarrasser son activité
+cérébrale, le saisit.</p>
<p>A trois heures du matin, selon les ordres de
l'Empereur, les troupes prirent les armes en
-silence. Le brouillard était froid et épais. A la
-faveur de ce rideau, le prince Eugène se porta
-vis-à-vis du village de Borodino, en face de la
-grande redoute; la rivière Kolocha fut traversée;
+silence. Le brouillard était froid et épais. A la
+faveur de ce rideau, le prince Eugène se porta
+vis-à-vis du village de Borodino, en face de la
+grande redoute; la rivière Kolocha fut traversée;
Ney et Davout prirent leurs positions; tandis que
-Friant avec le maréchal Lefebvre et la garde se
-massaient au centre, Poniatowski filait à droite
-par les bois et les canonniers debout, derrière
-les pièces de trois grandes batteries, attendaient
+Friant avec le maréchal Lefebvre et la garde se
+massaient au centre, Poniatowski filait à droite
+par les bois et les canonniers debout, derrière
+les pièces de trois grandes batteries, attendaient
le signal.</p>
-<p>L'Empereur avait pris son cantonnement à la
+<p>L'Empereur avait pris son cantonnement à la
redoute de Chevardino. Murat passa devant lui
-et le salua théâtralement.</p>
+et le salua théâtralement.</p>
-<p>Ce cabotin héroïque était costumé, on pourrait
-dire déguisé, comme pour une représentation au
-Cirque. Il portait une tunique de velours vert où
+<p>Ce cabotin héroïque était costumé, on pourrait
+dire déguisé, comme pour une représentation au
+Cirque. Il portait une tunique de velours vert où
les passementeries d'or s'entre-croisaient, une
-toque polonaise à plumes, des bottes jaunes, oh!
-les belles bottes, armées d'éperons démesurés.
-Jamais les généraux de la Commune de Paris, si
-ridiculisés depuis, bien que les obus du Mont-Valérien
-qu'ils affrontaient fussent fort sérieux,
-n'arborèrent défroque si pompeuse et si carnavalesque.
-Murat avait jeté son sabre. Il brandissait <span class="pagenum" id="Page_331">331</span>
-une cravache, disant: «C'est assez bon pour
-chasser les Cosaques!»</p>
-
-<p>Ce Murat, vulgaire, brutal, trop chamarré, plus
+toque polonaise à plumes, des bottes jaunes, oh!
+les belles bottes, armées d'éperons démesurés.
+Jamais les généraux de la Commune de Paris, si
+ridiculisés depuis, bien que les obus du Mont-Valérien
+qu'ils affrontaient fussent fort sérieux,
+n'arborèrent défroque si pompeuse et si carnavalesque.
+Murat avait jeté son sabre. Il brandissait <span class="pagenum" id="Page_331">331</span>
+une cravache, disant: «C'est assez bon pour
+chasser les Cosaques!»</p>
+
+<p>Ce Murat, vulgaire, brutal, trop chamarré, plus
saltimbanque en apparence que guerrier, fut
-cependant le héros de cette bataille de géants que
+cependant le héros de cette bataille de géants que
les Russes nomment le Borodino et nous la
Moskowa.</p>
-<p>L'écuyer de cirque lança quatre fois des
+<p>L'écuyer de cirque lança quatre fois des
masses formidables de cavalerie&mdash;et par cavaliers!
les cuirassiers de Latour-Maubourg, les
-carabiniers du général Defranc,&mdash;contre les
-carrés d'infanterie russe. Il fut tout, il fut partout.
-Il remplaçait Davout, le premier des lieutenants
-de Napoléon, souffrant, au début de la
-bataille périlleuse. Il fut aux côtés de Ney, le
+carabiniers du général Defranc,&mdash;contre les
+carrés d'infanterie russe. Il fut tout, il fut partout.
+Il remplaçait Davout, le premier des lieutenants
+de Napoléon, souffrant, au début de la
+bataille périlleuse. Il fut aux côtés de Ney, le
brave des braves, au plus fort de l'action. Il
-franchit le ravin que défendait la garde russe,
-enleva la légendaire redoute, occupa la position
-de Séménofskovié, et, devant l'histoire, affirma la
-victoire de la Moskowa, contestée plus tard par
-les Russes. Murat prouva qu'il était Français,
+franchit le ravin que défendait la garde russe,
+enleva la légendaire redoute, occupa la position
+de Séménofskovié, et, devant l'histoire, affirma la
+victoire de la Moskowa, contestée plus tard par
+les Russes. Murat prouva qu'il était Français,
puisque toujours coupant l'air de sa cravache
fanfaronne, il poursuivit, sous le canon, les derniers
-bataillons de la garde russe retranchée dans
-Soski, le point extrême du champ de bataille,
-proche la rivière.</p>
+bataillons de la garde russe retranchée dans
+Soski, le point extrême du champ de bataille,
+proche la rivière.</p>
-<p>Murat se trouvait à la tête des premiers soldats
+<p>Murat se trouvait à la tête des premiers soldats
du monde, la division Friant, quand cet illustre
-général fut transporté à l'ambulance où déjà son <span class="pagenum" id="Page_332">332</span>
-fils, blessé, était aux mains des chirurgiens. La
+général fut transporté à l'ambulance où déjà son <span class="pagenum" id="Page_332">332</span>
+fils, blessé, était aux mains des chirurgiens. La
phalange superbe se trouvait sans chef. Le cabotin
-sublime accourut: le chef d'état-major Solidet
+sublime accourut: le chef d'état-major Solidet
venait de prendre le commandement. Il
-s'empressa de le céder au beau-frère de l'Empereur.
+s'empressa de le céder au beau-frère de l'Empereur.
Un boulet passa entre eux deux, au moment
-où ils se serraient la main pour manifester
-l'échange du commandement.</p>
+où ils se serraient la main pour manifester
+l'échange du commandement.</p>
<p>&mdash;Il ne fait pas bon ici! dit Murat en souriant;
ils ont failli me couper ma cravache! Bah! nous
@@ -11080,156 +11041,156 @@ les Russes vont nous faire de la place!</p>
<p>Et se tournant vers les soldats que les cuirassiers
russes chargeaient.</p>
-<p>&mdash;Formez deux carrés! cria-t-il de sa voix
+<p>&mdash;Formez deux carrés! cria-t-il de sa voix
retentissante. Soldats de Friant, souvenez-vous
-que vous êtes des héros!</p>
+que vous êtes des héros!</p>
-<p>&mdash;Vive le roi Murat! crièrent les soldats de
+<p>&mdash;Vive le roi Murat! crièrent les soldats de
Friant, et man&oelig;uvrant comme dans la cour de
-l'École militaire, ils formèrent deux carrés dont
+l'École militaire, ils formèrent deux carrés dont
les feux convergents abattirent en monceaux
-sanglants et désordonnés les superbes cuirassiers
-russes. La place était libre et le mauvais
+sanglants et désordonnés les superbes cuirassiers
+russes. La place était libre et le mauvais
endroit devenait supportable.</p>
-<p>Murat ne fit pas que charger à la tête des escadrons
+<p>Murat ne fit pas que charger à la tête des escadrons
et commander des fantassins. Il dirigea
aussi un feu foudroyant d'artillerie sur les corps
russes de Doctoroff et d'Ostermann. Trois cents
-pièces de canon commandées par lui arrêtèrent les <span class="pagenum" id="Page_333">333</span>
+pièces de canon commandées par lui arrêtèrent les <span class="pagenum" id="Page_333">333</span>
Russes en lui permettant de lancer ensuite sa
formidable charge de cavalerie dans les ravins
-de Semenoffskoïe. En cette journée, où la mort
-multipliait ses coups, Murat fut vraiment le soldat-Protée;
-comme alléché, il changeait de costume
+de Semenoffskoïe. En cette journée, où la mort
+multipliait ses coups, Murat fut vraiment le soldat-Protée;
+comme alléché, il changeait de costume
selon les besoins de l'action et jouait un
-prodigieux rôle à transformations.</p>
+prodigieux rôle à transformations.</p>
<p>On se faisait des politesses sur le champ de
-carnage. Les cuirassiers du général Caulaincourt,
-qui fut tué dans cette charge, passant devant le
-9<sup>e</sup> carabiniers que sabrait la garde russe à cheval,
-crièrent:</p>
+carnage. Les cuirassiers du général Caulaincourt,
+qui fut tué dans cette charge, passant devant le
+9<sup>e</sup> carabiniers que sabrait la garde russe à cheval,
+crièrent:</p>
<p>&mdash;Vive le 9<sup>e</sup>! Afin de ne pas humilier... ces
-braves qu'on débarrassait.</p>
+braves qu'on débarrassait.</p>
<p>&mdash;Vivent les cuirassiers! reprirent les carabiniers,
-et la mêlée continua, affreuse et sans pitié.</p>
+et la mêlée continua, affreuse et sans pitié.</p>
<p>Cette bataille fut atroce. Ney et Murat, comme
-les héros de l'antiquité, apparurent invincibles et
-invulnérables. Le massacre dépassa tout ce qu'on
+les héros de l'antiquité, apparurent invincibles et
+invulnérables. Le massacre dépassa tout ce qu'on
avait vu auparavant. Ni dans les temps anciens,
-ni dans les guerres modernes, malgré l'énergie du
-combat individuel, dans les guerres à l'arme blanche,
+ni dans les guerres modernes, malgré l'énergie du
+combat individuel, dans les guerres à l'arme blanche,
et la puissance destructive de l'artillerie et
-des fusils à tir rapide dans les batailles contemporaines,
-l'intensité de la tuerie n'atteignit semblable
-horreur. Trente mille Français furent
-tués, soixante mille Russes restèrent sur le
-champ de bataille. Quarante-sept généraux et
-trente-huit colonels se trouvèrent hors de combat <span class="pagenum" id="Page_334">334</span>
-de notre côté. A côté de ces quatre-vingt-dix
-mille cadavres, vingt mille chevaux blessés erraient,
+des fusils à tir rapide dans les batailles contemporaines,
+l'intensité de la tuerie n'atteignit semblable
+horreur. Trente mille Français furent
+tués, soixante mille Russes restèrent sur le
+champ de bataille. Quarante-sept généraux et
+trente-huit colonels se trouvèrent hors de combat <span class="pagenum" id="Page_334">334</span>
+de notre côté. A côté de ces quatre-vingt-dix
+mille cadavres, vingt mille chevaux blessés erraient,
avec des hennissements lugubres, parmi
-les caissons démontés.</p>
+les caissons démontés.</p>
<p>Rien que la nomenclature des chefs atteints
-dans cette épouvantable collision prouve l'acharnement
-de la lutte: le général en chef de l'armée
-russe du Dniéper, le prince Bagration, avait été
-tué lors de l'assaut de la grande redoute. Dans
-nos rangs, le maréchal Davout, les généraux
+dans cette épouvantable collision prouve l'acharnement
+de la lutte: le général en chef de l'armée
+russe du Dniéper, le prince Bagration, avait été
+tué lors de l'assaut de la grande redoute. Dans
+nos rangs, le maréchal Davout, les généraux
Friant, Morand, Rapp, Compans, Belliard, Nansouty,
-Grouchy, Saint-Germain, Bruyère, Pajol,
+Grouchy, Saint-Germain, Bruyère, Pajol,
Defranc, Bonamy, Teste, Guillerminet, furent
-grièvement blessés. Parmi les morts, on releva
-les généraux Caulaincourt, Montbrun, Romeuf,
-Chastel, Lanchère, Compère, Dunas, Dessaix,
+grièvement blessés. Parmi les morts, on releva
+les généraux Caulaincourt, Montbrun, Romeuf,
+Chastel, Lanchère, Compère, Dunas, Dessaix,
Canonville. Les subdivisions, au milieu de la
-journée, étaient commandées par des généraux
+journée, étaient commandées par des généraux
de brigade.</p>
-<p>Vers la fin de l'action, le brave Séruzier, général
-d'artillerie, <i>le père aux boulets</i>, comme on
-l'appelait familièrement, était occupé à reconnaître
+<p>Vers la fin de l'action, le brave Séruzier, général
+d'artillerie, <i>le père aux boulets</i>, comme on
+l'appelait familièrement, était occupé à reconnaître
l'emplacement d'une batterie, selon lui
-portée trop en avant, et que menaçaient les
+portée trop en avant, et que menaçaient les
Cosaques de Platow, quand une batterie aux
-champs arriva à ses oreilles.</p>
+champs arriva à ses oreilles.</p>
-<p>C'était l'Empereur qui parcourait le champ de
-bataille et venait réconforter par sa présence les
-blessés, animer les survivants.</p>
+<p>C'était l'Empereur qui parcourait le champ de
+bataille et venait réconforter par sa présence les
+blessés, animer les survivants.</p>
<div class="pagenum" id="Page_335">335</div>
-<p>Séruzier s'approche de l'Empereur, qui lui
-commande de réunir à l'instant tous ses escadrons
+<p>Séruzier s'approche de l'Empereur, qui lui
+commande de réunir à l'instant tous ses escadrons
qu'il veut passer en revue.</p>
<p>&mdash;Sire, ce n'est pas le moment d'une revue,
-répond Séruzier, nous allons être chargés!...</p>
+répond Séruzier, nous allons être chargés!...</p>
-<p>Aussitôt, avec des clameurs sauvages, Cosaques
-et Baskirs se précipitent sur l'Empereur
+<p>Aussitôt, avec des clameurs sauvages, Cosaques
+et Baskirs se précipitent sur l'Empereur
et les artilleurs. Cette charge formidable comprenait
plus de vingt mille cavaliers. L'Empereur se
-trouvait en péril dans ce retour offensif et Murat
-n'était pas là.</p>
+trouvait en péril dans ce retour offensif et Murat
+n'était pas là.</p>
-<p>Séruzier courut à ses canons. Il fit commencer
-le tir à boulets par les pièces paires, tandis que
+<p>Séruzier courut à ses canons. Il fit commencer
+le tir à boulets par les pièces paires, tandis que
les impaires mitraillaient. Tous les coups de ce
-feu terrible portèrent dans la nuée des Cosaques.
-Le feu était aussi régulier qu'à l'exercice. Les
-chevaux des Cosaques en tel tas s'amoncelèrent
-devant les batteries, qu'ils formèrent un retranchement.
+feu terrible portèrent dans la nuée des Cosaques.
+Le feu était aussi régulier qu'à l'exercice. Les
+chevaux des Cosaques en tel tas s'amoncelèrent
+devant les batteries, qu'ils formèrent un retranchement.
L'Empereur souriait:</p>
-<p>&mdash;Allons, dit-il à Séruzier, puisqu'ils en veulent
+<p>&mdash;Allons, dit-il à Séruzier, puisqu'ils en veulent
encore, donnez-leur-en!...</p>
-<p>Quatre cents bouches à feu tirèrent alors sur
-la cavalerie russe, qui se retira en désordre
-et atteignit la garde massée en arrière. On
+<p>Quatre cents bouches à feu tirèrent alors sur
+la cavalerie russe, qui se retira en désordre
+et atteignit la garde massée en arrière. On
ne faisait plus de prisonniers. On tuait en
masse.</p>
-<p>Ce n'était plus l'époque où les savantes man&oelig;uvres
-du général Bonaparte et du Premier
-Consul enveloppaient les armées d'Alvinzy, de <span class="pagenum" id="Page_336">336</span>
-Milan et de l'archiduc Charles, et les forçaient à
+<p>Ce n'était plus l'époque où les savantes man&oelig;uvres
+du général Bonaparte et du Premier
+Consul enveloppaient les armées d'Alvinzy, de <span class="pagenum" id="Page_336">336</span>
+Milan et de l'archiduc Charles, et les forçaient à
mettre bas les armes.</p>
<p>Perdu au milieu de cet immense empire russe,
-ayant tout tiré de la France pour se ruer sur le
-Nord, n'ayant ni renforts ni aide à espérer, c'était
+ayant tout tiré de la France pour se ruer sur le
+Nord, n'ayant ni renforts ni aide à espérer, c'était
une guerre de farouche extermination que faisait
-Napoléon. Il se comportait, avec les cavaliers de
+Napoléon. Il se comportait, avec les cavaliers de
Murat, avec les fantassins de Ney, avec les artilleurs
-de Séruzier, comme l'explorateur entouré des
+de Séruzier, comme l'explorateur entouré des
sauvages assaillants dans les bois d'Afrique: il ne
-pouvait se livrer un passage qu'en détruisant
-tout ce qui lui barrait la route. Terrible bûcheron,
-il se traçait un sentier rouge dans une forêt
+pouvait se livrer un passage qu'en détruisant
+tout ce qui lui barrait la route. Terrible bûcheron,
+il se traçait un sentier rouge dans une forêt
d'hommes.</p>
-<p>Quand le canon de Séruzier eut refoulé les
+<p>Quand le canon de Séruzier eut refoulé les
masses ennemies, l'Empereur voulut quand
-même passer la revue qu'il avait décidée, croyant
+même passer la revue qu'il avait décidée, croyant
l'action finie.</p>
-<p>Il distribua des récompenses à tous les braves
-qui lui étaient signalés. Il manda Ney, déjà maréchal
-et duc d'Elchingen,&mdash;Tolstoï désigne
-ainsi le brave des braves: «Ney, se disant duc
-d'Elchingen»,&mdash;et aux applaudissements des
+<p>Il distribua des récompenses à tous les braves
+qui lui étaient signalés. Il manda Ney, déjà maréchal
+et duc d'Elchingen,&mdash;Tolstoï désigne
+ainsi le brave des braves: «Ney, se disant duc
+d'Elchingen»,&mdash;et aux applaudissements des
troupes, le nomma prince de la Moskowa.</p>
-<p>Quant à Séruzier, qui l'avait préservé de l'atteinte
-des Cosaques et avait achevé la déroute de
+<p>Quant à Séruzier, qui l'avait préservé de l'atteinte
+des Cosaques et avait achevé la déroute de
l'ennemi, il lui demanda:</p>
<p>&mdash;Quel est le plus brave de tous ceux que
@@ -11237,1207 +11198,1207 @@ tu commandes?</p>
<div class="pagenum" id="Page_337">337</div>
-<p>Séruzier répondit simplement:</p>
+<p>Séruzier répondit simplement:</p>
<p>&mdash;Ma foi, Sire, je n'en sais rien! Tout ce que
je sais, c'est que je suis le plus capon!</p>
-<p>Cette réponse fit rire l'Empereur. Après avoir
-donné croix et grades aux officiers et soldats de
-Séruzier, il lui dit:</p>
+<p>Cette réponse fit rire l'Empereur. Après avoir
+donné croix et grades aux officiers et soldats de
+Séruzier, il lui dit:</p>
<p>&mdash;Il faut que je finisse par toi, puisque tu es,
dis-tu, le plus capon: je te donne quatre mille
francs de dotation et le titre de baron!</p>
-<p>Napoléon savait récompenser les braves.</p>
+<p>Napoléon savait récompenser les braves.</p>
-<p>La nuit enfin était descendue sur le champ de
-bataille. La plaine de Borodino n'était qu'une immense
+<p>La nuit enfin était descendue sur le champ de
+bataille. La plaine de Borodino n'était qu'une immense
ambulance avec, par places, des morgues
-où des milliers de cadavres gisaient, sanglants,
-fracassés, défigurés, horribles. Le ravin de Séménofskoié
-semblait un cercueil immense où l'on
-avait entassé pêle-mêle les morts. Là s'étaient
-réfugiés, pour s'abriter de la canonnade, les soldats
-russes, et Murat avait haché tout ce qui se
+où des milliers de cadavres gisaient, sanglants,
+fracassés, défigurés, horribles. Le ravin de Séménofskoié
+semblait un cercueil immense où l'on
+avait entassé pêle-mêle les morts. Là s'étaient
+réfugiés, pour s'abriter de la canonnade, les soldats
+russes, et Murat avait haché tout ce qui se
trouvait de chair vivante sous sa cravache,
pire que le marteau d'Attila. Rien ne respirait
-plus là où ce chevaucheur de la mort avait
-passé.</p>
+plus là où ce chevaucheur de la mort avait
+passé.</p>
-<p id="cor_15">La mauvaise foi des Russes a contesté à Napoléon
+<p id="cor_15">La mauvaise foi des Russes a contesté à Napoléon
le gain de la <ins title="original: bataile">bataille</ins> de Borodino ou de la
Moskowa.</p>
-<p>Koutousoff eut l'impudence d'écrire à Alexandre
-qu'il avait battu les Français et que s'il se
-retirait devant Napoléon, c'était pour conserver <span class="pagenum" id="Page_338">338</span>
+<p>Koutousoff eut l'impudence d'écrire à Alexandre
+qu'il avait battu les Français et que s'il se
+retirait devant Napoléon, c'était pour conserver <span class="pagenum" id="Page_338">338</span>
ou sauver Moscou, la ville sainte. Rostopchine,
-en brûlant la capitale moscovite, évacuée sans
-avoir été défendue, devait contredire cette audacieuse
+en brûlant la capitale moscovite, évacuée sans
+avoir été défendue, devait contredire cette audacieuse
assertion.</p>
-<p>L'armée française a couché sur les positions
-conquises de Borodino. Elle a occupé les redoutes
-élevées par les Russes. Koutousoff a reporté son
-armée en arrière. La bataille a été acceptée par
+<p>L'armée française a couché sur les positions
+conquises de Borodino. Elle a occupé les redoutes
+élevées par les Russes. Koutousoff a reporté son
+armée en arrière. La bataille a été acceptée par
les Russes pour couvrir et sauver Moscou, et si
-Napoléon est entré quelques jours après au
-Kremlin, l'évidence des faits prouve que Koutousoff
-a menti et que les Russes ont bien été vaincus
-le 7 septembre. Que la victoire ait été achetée
-cher, et qu'à la suite des désordres de la retraite
-hivernale, ses résultats aient été insignifiants,
+Napoléon est entré quelques jours après au
+Kremlin, l'évidence des faits prouve que Koutousoff
+a menti et que les Russes ont bien été vaincus
+le 7 septembre. Que la victoire ait été achetée
+cher, et qu'à la suite des désordres de la retraite
+hivernale, ses résultats aient été insignifiants,
sauf pour les pauvres diables qui trouvaient la
mort en ce champ funeste, ceci est indiscutable.
La mauvaise foi slave a eu tort de nier les
faits.</p>
-<p>Le célèbre romancier russe, Tolstoï, qui est
-tombé depuis dans un complet gâtisme humanitaire
-et mystique, a prétendu que la bataille de
-Borodino «était la première que Napoléon n'ait
-pas gagnée».</p>
-
-<p>Il a contesté avec sincérité l'influence du rhume
-de cerveau ayant paralysé le génie si actif de Napoléon;
-sans ce coryza, disait-on, la Russie eût
-été perdue et la face du monde aurait changé. Il
-a déclaré dans son ouvrage <i>Napoléon et la campagne <span class="pagenum" id="Page_339">339</span>
+<p>Le célèbre romancier russe, Tolstoï, qui est
+tombé depuis dans un complet gâtisme humanitaire
+et mystique, a prétendu que la bataille de
+Borodino «était la première que Napoléon n'ait
+pas gagnée».</p>
+
+<p>Il a contesté avec sincérité l'influence du rhume
+de cerveau ayant paralysé le génie si actif de Napoléon;
+sans ce coryza, disait-on, la Russie eût
+été perdue et la face du monde aurait changé. Il
+a déclaré dans son ouvrage <i>Napoléon et la campagne <span class="pagenum" id="Page_339">339</span>
de Russie</i> que le rhume de l'Empereur n'a
pas plus d'importance historique que le rhume
-du dernier des soldats du train. Il reconnaît que
-le plan de Napoléon n'est en rien inférieur à celui
-des campagnes précédentes, mais il affirme que
-cette glorieuse et meurtrière rencontre ne pouvait
-qu'être inutile. «Le résultat immédiat de cette
-bataille, dit-il, fut pour les Russes d'accélérer la
+du dernier des soldats du train. Il reconnaît que
+le plan de Napoléon n'est en rien inférieur à celui
+des campagnes précédentes, mais il affirme que
+cette glorieuse et meurtrière rencontre ne pouvait
+qu'être inutile. «Le résultat immédiat de cette
+bataille, dit-il, fut pour les Russes d'accélérer la
chute de Moscou, ce qu'ils redoutaient le plus au
-monde, et pour les Français de hâter la destruction
-de toute leur armée, ce qu'ils avaient raison
-de craindre par-dessus tout.»</p>
+monde, et pour les Français de hâter la destruction
+de toute leur armée, ce qu'ils avaient raison
+de craindre par-dessus tout.»</p>
-<p>Tolstoï ici a raison. La boucherie de Borodino
-ne livra pas la Russie à l'armée française, ne
-contraignit pas Alexandre à proposer la paix et
-elle affaiblit terriblement Napoléon.</p>
+<p>Tolstoï ici a raison. La boucherie de Borodino
+ne livra pas la Russie à l'armée française, ne
+contraignit pas Alexandre à proposer la paix et
+elle affaiblit terriblement Napoléon.</p>
<p>Et ici, il faut rendre une fois de plus hommage
-à ce grand capitaine,&mdash;tout en déplorant au nom
-de l'humanité ces exterminations en masse reconnues
-infécondes par les historiens, par les
-philosophes, par les hommes d'État,&mdash;que jamais
-son génie ne fut plus puissant, plus universel,
-plus omnipotent qu'à la Moskowa.</p>
-
-<p>Séparé de la France par d'énormes distances,
-sentant derrière lui remuer l'Allemagne prête à
-courir aux armes et à le frapper dans les reins
-s'il était vaincu, préoccupé de livrer une bataille
-décisive pour épouvanter l'empereur de Russie et
+à ce grand capitaine,&mdash;tout en déplorant au nom
+de l'humanité ces exterminations en masse reconnues
+infécondes par les historiens, par les
+philosophes, par les hommes d'État,&mdash;que jamais
+son génie ne fut plus puissant, plus universel,
+plus omnipotent qu'à la Moskowa.</p>
+
+<p>Séparé de la France par d'énormes distances,
+sentant derrière lui remuer l'Allemagne prête à
+courir aux armes et à le frapper dans les reins
+s'il était vaincu, préoccupé de livrer une bataille
+décisive pour épouvanter l'empereur de Russie et
ses conseillers, croyant que la paix lui serait <span class="pagenum" id="Page_340">340</span>
-offerte après cette hémorragie, il accepta le
-combat, mais, pour la première fois, il sentit la
-gravité des pertes subies.</p>
+offerte après cette hémorragie, il accepta le
+combat, mais, pour la première fois, il sentit la
+gravité des pertes subies.</p>
-<p>Il dirigea toute la mêlée à distance, laissant
+<p>Il dirigea toute la mêlée à distance, laissant
faire Ney et Murat. Ce sont pourtant ses dispositions
-qui assurèrent la possession finale du champ
+qui assurèrent la possession finale du champ
de bataille.</p>
-<p>Mais, penché sur la plaine, il regardait avec
-une angoisse indescriptible fondre et disparaître
-un à un ses régiments. Comment les remplacerait-il?
-Telle était la pensée qui le rongeait pendant
-l'action. Il était semblable au joueur hardi
+<p>Mais, penché sur la plaine, il regardait avec
+une angoisse indescriptible fondre et disparaître
+un à un ses régiments. Comment les remplacerait-il?
+Telle était la pensée qui le rongeait pendant
+l'action. Il était semblable au joueur hardi
martingalant et qui se demande s'il lui restera
assez d'or pour tenter la chance jusqu'au bout et
forcer la fortune.</p>
<p>A dix heures du matin, on vint lui annoncer
-que la grande redoute avait été enlevée à la
-baïonnette par le 30<sup>e</sup> de ligne, commandé par le
-général Bonamy, de la division Morand. Ney et
-Murat envoyèrent alors Belliard demander à Napoléon
+que la grande redoute avait été enlevée à la
+baïonnette par le 30<sup>e</sup> de ligne, commandé par le
+général Bonamy, de la division Morand. Ney et
+Murat envoyèrent alors Belliard demander à Napoléon
de faire donner sa garde pour achever la
-déroute. Il refusa, et, sagement, trouvant que
-c'était tôt d'engager sa garde dans la matinée. Il
+déroute. Il refusa, et, sagement, trouvant que
+c'était tôt d'engager sa garde dans la matinée. Il
accorda cependant la division Friant.</p>
-<p>Après la prise du ravin, Ney et le vice-roi réclamèrent
-encore les secours de la garde. Napoléon
-ne consentit qu'à lancer la division Claparède,
+<p>Après la prise du ravin, Ney et le vice-roi réclamèrent
+encore les secours de la garde. Napoléon
+ne consentit qu'à lancer la division Claparède,
de la jeune garde.</p>
<p>Quand Poniatowski, ayant fini d'occuper les <span class="pagenum" id="Page_341">341</span>
-bois, enleva à droite Outitza, sur la vieille route
-de Moscou, et que l'armée russe débordée eut
-commencé son mouvement de retraite, l'Empereur
-répondit au maréchal Lefebvre qui le suppliait
-de lui permettre d'achever l'écrasement des
-Russes et de les f.... dans la Moskowa, la baïonnette
+bois, enleva à droite Outitza, sur la vieille route
+de Moscou, et que l'armée russe débordée eut
+commencé son mouvement de retraite, l'Empereur
+répondit au maréchal Lefebvre qui le suppliait
+de lui permettre d'achever l'écrasement des
+Russes et de les f.... dans la Moskowa, la baïonnette
de ses grenadiers au c...:</p>
<p>&mdash;Non, mon vieux camarade, je ne te laisserai
pas te couvrir de gloire aujourd'hui... Tes grenadiers
-ont assez gagné de batailles!... Les Russes
-sont en désordre. Mais ce sont de bons soldats.
+ont assez gagné de batailles!... Les Russes
+sont en désordre. Mais ce sont de bons soldats.
Voici les meilleures troupes du czar devant nous
battant en retraite. Ils ne sont que dix-huit mille
-environ ces survivants de la journée; mais dix-huit
-mille combattants solides et désespérés, acculés
-à une rivière, peuvent se défendre brillamment...</p>
+environ ces survivants de la journée; mais dix-huit
+mille combattants solides et désespérés, acculés
+à une rivière, peuvent se défendre brillamment...</p>
<p>&mdash;Sire, nous les aurons! dit Lefebvre, impatient
de combattre.</p>
<p>&mdash;Je le sais bien, par Dieu! que nous les aurons,
-répondit l'Empereur, mais combien de mes
-braves succomberont dans cette suprême lutte?...
-Je ne veux pas faire démolir ma garde!... à huit
-cents lieues de France on ne risque pas sa dernière
-réserve!... Duc de Dantzig, avant peu
-peut-être, je ferai appel à ma garde!... Pour le
-moment, qu'elle se contente d'admirer l'armée
-qui a vaincu et qu'elle se dise qu'après avoir
-fait une entrée triomphale dans Moscou, je ne <span class="pagenum" id="Page_342">342</span>
-puis rentrer à Paris, seul, comme un général
+répondit l'Empereur, mais combien de mes
+braves succomberont dans cette suprême lutte?...
+Je ne veux pas faire démolir ma garde!... à huit
+cents lieues de France on ne risque pas sa dernière
+réserve!... Duc de Dantzig, avant peu
+peut-être, je ferai appel à ma garde!... Pour le
+moment, qu'elle se contente d'admirer l'armée
+qui a vaincu et qu'elle se dise qu'après avoir
+fait une entrée triomphale dans Moscou, je ne <span class="pagenum" id="Page_342">342</span>
+puis rentrer à Paris, seul, comme un général
vaincu!...</p>
-<p>Il ne croyait pas ainsi prophétiser. Il faut reconnaître
+<p>Il ne croyait pas ainsi prophétiser. Il faut reconnaître
que sa sagesse et sa prudence furent
-alors dignes de son génie. Ce n'était plus le téméraire
-conquérant d'Égypte, l'audacieux vainqueur
+alors dignes de son génie. Ce n'était plus le téméraire
+conquérant d'Égypte, l'audacieux vainqueur
d'Italie, le confiant preneur de capitales; l'esprit
-de prévoyance lui venait. Il regardait en arrière.
-Embarqué pour un atterrissage inconnu, il se
-préoccupait du retour. S'il lui fallait livrer le
+de prévoyance lui venait. Il regardait en arrière.
+Embarqué pour un atterrissage inconnu, il se
+préoccupait du retour. S'il lui fallait livrer le
lendemain une seconde bataille, avec quoi irait-il
au combat? On ne remplace pas les hommes
-tués aussi facilement que les cartouches tirées.
-Il avait raison de ménager la poignée de braves
+tués aussi facilement que les cartouches tirées.
+Il avait raison de ménager la poignée de braves
qui lui restait, car si Koutousoff et les historiens
russes ont dit juste, la victoire de Borodino a plus
-contribué à la perte de Napoléon qu'un insuccès.
-Si les Russes eussent arrêté sa marche en avant,
-Napoléon eût ramené ses troupes à Smolensk ou
-à Witebsk. Il eût pris ses cantonnements d'hiver
-et avec des soldats ravitaillés, refaits, endurcis
-au froid, il eût, en 1813, consommé l'occupation
-de la Russie et signé la paix à Pétersbourg.</p>
-
-<p>Napoléon, le soir de la bataille, d'abord donna
-ses ordres pour le pansement des blessés et convertit
-en ambulance l'abbaye de Kolotskoï, visita
-le champ de bataille, où l'infatigable Larrey,
+contribué à la perte de Napoléon qu'un insuccès.
+Si les Russes eussent arrêté sa marche en avant,
+Napoléon eût ramené ses troupes à Smolensk ou
+à Witebsk. Il eût pris ses cantonnements d'hiver
+et avec des soldats ravitaillés, refaits, endurcis
+au froid, il eût, en 1813, consommé l'occupation
+de la Russie et signé la paix à Pétersbourg.</p>
+
+<p>Napoléon, le soir de la bataille, d'abord donna
+ses ordres pour le pansement des blessés et convertit
+en ambulance l'abbaye de Kolotskoï, visita
+le champ de bataille, où l'infatigable Larrey,
pendant trois jours, banda les plaies, pratiqua
-les premières amputations, distribua des cordiaux <span class="pagenum" id="Page_343">343</span>
-et de la charpie aux malheureux râlant sur le sol
+les premières amputations, distribua des cordiaux <span class="pagenum" id="Page_343">343</span>
+et de la charpie aux malheureux râlant sur le sol
fangeux. Puis il rentra, triste et pensif, sous la
tente.</p>
<p>Le portrait du roi de Rome frappa ses regards.</p>
<p>&mdash;Enlevez, cachez ce tableau! dit-il vivement
-au général Gourgaud, ce pauvre enfant voit de
+au général Gourgaud, ce pauvre enfant voit de
trop bonne heure un champ de bataille... et quel
champ de bataille!</p>
-<p>Il se laissa tomber fatigué, découragé, pris de
-la fièvre de rhume, sur un pliant, vainqueur mécontent
-de sa victoire. Il était effrayé de la violence
+<p>Il se laissa tomber fatigué, découragé, pris de
+la fièvre de rhume, sur un pliant, vainqueur mécontent
+de sa victoire. Il était effrayé de la violence
du carnage et surpris de ne point entendre
-s'élever du camp les vivats joyeux et les
+s'élever du camp les vivats joyeux et les
bruyantes acclamations par lesquelles ses soldats
-célébraient ses succès chaque soir de bataille.
-Jetant les yeux sur une carte déployée et plaçant
-son doigt sur la France, anxieux, secoué peut-être
+célébraient ses succès chaque soir de bataille.
+Jetant les yeux sur une carte déployée et plaçant
+son doigt sur la France, anxieux, secoué peut-être
par un de ces pressentiments qui sont
-comme le mystérieux garde à vous! que lance
-dans la nuit de la conscience l'âme-sentinelle,
-Napoléon se demanda:</p>
+comme le mystérieux garde à vous! que lance
+dans la nuit de la conscience l'âme-sentinelle,
+Napoléon se demanda:</p>
-<p>&mdash;Que disent-ils?... Que font-ils à Paris?...
-Peut-être a-t-on déjà répandu le bruit que j'étais
+<p>&mdash;Que disent-ils?... Que font-ils à Paris?...
+Peut-être a-t-on déjà répandu le bruit que j'étais
mort!...</p>
<h2 id="Page_344"><a href="#toc">XVI</a><br />
-<small>LA FÉERIE D'UNE CONSPIRATION</small></h2>
+<small>LA FÉERIE D'UNE CONSPIRATION</small></h2>
-<p>La conspiration Malet fut un conte de fées tragiquement
-achevé. Nous n'en sommes qu'à
-l'heure fantasmagorique où, comme les citrouilles
+<p>La conspiration Malet fut un conte de fées tragiquement
+achevé. Nous n'en sommes qu'à
+l'heure fantasmagorique où, comme les citrouilles
qui se changent en carrosses, les prisonniers
-se métamorphosent en ministres, tandis
+se métamorphosent en ministres, tandis
que les ministres vont occuper les cellules
-évacuées. Paris fut pendant cette mémorable
-matinée le théâtre d'une prodigieuse et dramatique
-féerie.</p>
+évacuées. Paris fut pendant cette mémorable
+matinée le théâtre d'une prodigieuse et dramatique
+féerie.</p>
-<p>Tandis que Napoléon envisageait, non sans
-inquiétude, la situation, et se préoccupait, le soir
-même de la bataille de la Moskowa, de ce que
+<p>Tandis que Napoléon envisageait, non sans
+inquiétude, la situation, et se préoccupait, le soir
+même de la bataille de la Moskowa, de ce que
pensait, de ce que faisait Paris, tout en continuant
-sa marche téméraire sur Moscou, où il
-entra bientôt, la capitale de l'Empire s'éveillait,
+sa marche téméraire sur Moscou, où il
+entra bientôt, la capitale de l'Empire s'éveillait,
surprise par le coup audacieux de Malet.</p>
-<p>Nous avons laissé l'étrange conspirateur se <span class="pagenum" id="Page_345">345</span>
-rendant, après les ordres donnés à Soulier, à la
+<p>Nous avons laissé l'étrange conspirateur se <span class="pagenum" id="Page_345">345</span>
+rendant, après les ordres donnés à Soulier, à la
prison de la Force.</p>
-<p>Cette vieille geôle parisienne, célèbre par les
-événements qui s'y accomplirent durant la Révolution
-et dont le souvenir s'est aussi perpétué
+<p>Cette vieille geôle parisienne, célèbre par les
+événements qui s'y accomplirent durant la Révolution
+et dont le souvenir s'est aussi perpétué
dans les annales judiciaires, car les plus grands
-scélérats y furent détenus, s'élevait rue Pavée-au-Marais
-et rue du Roi-de-Sicile. C'était l'ancien
-hôtel de la famille de la Force. Ses bâtiments
-avaient été originairement élevés par Charles,
+scélérats y furent détenus, s'élevait rue Pavée-au-Marais
+et rue du Roi-de-Sicile. C'était l'ancien
+hôtel de la famille de la Force. Ses bâtiments
+avaient été originairement élevés par Charles,
roi de Naples et de Sicile. C'est Louis XVI qui
-transforma en prison l'ancien hôtel royal et
-ducal. Une propriété voisine, l'hôtel de Brienne,
-fut achetée par Necker, et servit de maison
-de détention pour les filles et les comédiens,
-le For-l'Évêque et le Petit-Châtelet ayant été
-supprimés. Cette prison, nommée la Petite-Force,
-subsista jusqu'au règne de Charles X,
-où elle fut remplacée par Saint-Lazare. Sous
-le second Empire, cette sinistre bâtisse fut démolie.</p>
-
-<p>Quel motif pouvait pousser Malet à s'arrêter à
-la porte d'une prison, à s'en faire ouvrir les
+transforma en prison l'ancien hôtel royal et
+ducal. Une propriété voisine, l'hôtel de Brienne,
+fut achetée par Necker, et servit de maison
+de détention pour les filles et les comédiens,
+le For-l'Évêque et le Petit-Châtelet ayant été
+supprimés. Cette prison, nommée la Petite-Force,
+subsista jusqu'au règne de Charles X,
+où elle fut remplacée par Saint-Lazare. Sous
+le second Empire, cette sinistre bâtisse fut démolie.</p>
+
+<p>Quel motif pouvait pousser Malet à s'arrêter à
+la porte d'une prison, à s'en faire ouvrir les
grilles, au lieu de poursuivre directement sa
-route vers les ministères, l'état-major, et de
+route vers les ministères, l'état-major, et de
s'emparer le plus promptement possible des
deux ou trois postes principaux du gouvernement:
-le commandement militaire, le ministère
-de l'Intérieur avec la police, l'Hôtel des Postes <span class="pagenum" id="Page_346">346</span>
-et l'Hôtel de Ville où devait se rassembler la
+le commandement militaire, le ministère
+de l'Intérieur avec la police, l'Hôtel des Postes <span class="pagenum" id="Page_346">346</span>
+et l'Hôtel de Ville où devait se rassembler la
Commission provisoire?</p>
<p>Malet s'interrompait dans sa marche de risque-tout
-et faisait ce détour par la rue du Roi-de-Sicile
-pour délivrer deux prisonniers, deux
-généraux, nommés Lahorie et Guidal.</p>
+et faisait ce détour par la rue du Roi-de-Sicile
+pour délivrer deux prisonniers, deux
+généraux, nommés Lahorie et Guidal.</p>
-<p>Ces deux officiers étaient connus depuis longtemps
+<p>Ces deux officiers étaient connus depuis longtemps
de Malet, mais n'avaient eu avec lui aucune
correspondance, aucune intelligence. Ils
-étaient, comme lui, gens d'insubordination, mécontents,
+étaient, comme lui, gens d'insubordination, mécontents,
inquiets, sans grandes opinions de
-parti, mais prêts à se ranger du côté où soufflerait
-la révolte. Ils haïssaient l'Empereur, comme
-ils avaient jalousé le général Bonaparte, et devaient
-être disposés à seconder les projets de
-quiconque s'armerait pour renverser le régime
-impérial.</p>
+parti, mais prêts à se ranger du côté où soufflerait
+la révolte. Ils haïssaient l'Empereur, comme
+ils avaient jalousé le général Bonaparte, et devaient
+être disposés à seconder les projets de
+quiconque s'armerait pour renverser le régime
+impérial.</p>
<p>Lahorie, originaire de la Mayenne, avait quarante-sept
-ans. Il était de famille noble et se
+ans. Il était de famille noble et se
nommait Alexandre Fanneau de Lahorie. Tout
-jeune, il avait atteint les hauts grades. Général
-de brigade à trente ans, il était devenu chef
-d'état-major de Moreau. Les traîtres s'attirent.
-Moreau avait sans doute apprécié en lui un instrument
+jeune, il avait atteint les hauts grades. Général
+de brigade à trente ans, il était devenu chef
+d'état-major de Moreau. Les traîtres s'attirent.
+Moreau avait sans doute apprécié en lui un instrument
utile pour ses complots futurs. Compromis
-dans l'affaire de son général, qu'il voulait
-retrouver aux États-Unis, Lahorie fut emprisonné
-à la Force.</p>
+dans l'affaire de son général, qu'il voulait
+retrouver aux États-Unis, Lahorie fut emprisonné
+à la Force.</p>
<p>Il ignorait certainement les projets de Malet et <span class="pagenum" id="Page_347">347</span>
ne fut pas mis au courant de la supposition
-imaginée par son ancien camarade. Il crut, lui
-aussi, à la vérité de la nouvelle de la mort de
-l'Empereur et pensa concourir à un coup
-d'État.</p>
+imaginée par son ancien camarade. Il crut, lui
+aussi, à la vérité de la nouvelle de la mort de
+l'Empereur et pensa concourir à un coup
+d'État.</p>
<p>Malet avait pu assez facilement surprendre
-la crédulité de Soulier, le commandant de la
+la crédulité de Soulier, le commandant de la
10<sup>e</sup> cohorte, et les hommes de cette cohorte
-le suivaient sans hésitation; mais il lui fallait
+le suivaient sans hésitation; mais il lui fallait
des chefs hardis, des militaires professionnels,
-capables de maintenir, d'entraîner les
-troupes, et sur lesquels il pût compter au moment
+capables de maintenir, d'entraîner les
+troupes, et sur lesquels il pût compter au moment
de l'action. Il faut remarquer, en effet, que
les hommes de la caserne des Minimes, qui formaient
-à Malet sa première force armée, étaient
-de simples gardes nationaux. Napoléon avait
-emmené en Russie tout ce qu'il possédait de soldats
+à Malet sa première force armée, étaient
+de simples gardes nationaux. Napoléon avait
+emmené en Russie tout ce qu'il possédait de soldats
disponibles. La France se trouvait non
-gardée. Pour assurer le service intérieur de
-défense et de sûreté, il organisa trois bans de
-garde nationale. Le premier, composé des
-hommes non mariés, de vingt à vingt-six ans,
-qui n'avaient pas été appelés à faire partie des
-derniers contingents, fut divisé en cent cohortes.
+gardée. Pour assurer le service intérieur de
+défense et de sûreté, il organisa trois bans de
+garde nationale. Le premier, composé des
+hommes non mariés, de vingt à vingt-six ans,
+qui n'avaient pas été appelés à faire partie des
+derniers contingents, fut divisé en cent cohortes.
Chaque cohorte se composait de onze cents
hommes, dont une compagnie d'artilleurs. Les
-cohortes ne devaient pas sortir des frontières.</p>
+cohortes ne devaient pas sortir des frontières.</p>
<p>Mais les hommes qui faisaient partie de cette
-armée territoriale ne se dissimulaient pas que <span class="pagenum" id="Page_348">348</span>
-Napoléon, le terrible consommateur d'hommes,
+armée territoriale ne se dissimulaient pas que <span class="pagenum" id="Page_348">348</span>
+Napoléon, le terrible consommateur d'hommes,
ne se priverait pas de les envoyer renforcer ses
-régiments en Espagne, en Allemagne, en Russie,
+régiments en Espagne, en Allemagne, en Russie,
quand il aurait besoin de boucher des vides. Ces
-gardes nationaux, arrachés à leurs professions
-civiles, troublés dans leurs affections et dans
-leurs intérêts, formaient une armée de mécontents.
-Ils seraient enclins à favoriser le renversement
-du régime qui faisait d'eux des soldats et
+gardes nationaux, arrachés à leurs professions
+civiles, troublés dans leurs affections et dans
+leurs intérêts, formaient une armée de mécontents.
+Ils seraient enclins à favoriser le renversement
+du régime qui faisait d'eux des soldats et
les exposait aux sanglantes et lointaines rencontres.
-Commandées par des chefs ayant réputation
-militaire, et animés contre l'Empire, ces
+Commandées par des chefs ayant réputation
+militaire, et animés contre l'Empire, ces
cohortes fourniraient le levier suffisant pour
-soulever et abattre le colosse napoléonien.
-Lahorie et Guidal, sur l'énergie et la haine
+soulever et abattre le colosse napoléonien.
+Lahorie et Guidal, sur l'énergie et la haine
desquels Malet pouvait compter, seraient les
-poignées de ce formidable levier humain.</p>
-
-<p>Il est possible que ces deux généraux, Lahorie
-surtout, ayant été lié avec Moreau, président
-d'une loge de Philadelphes aux États-Unis,
-eussent avec Malet d'antérieures relations secrètes,
-et que la pensée lui vint de les embaucher,
-à raison de leur affiliation et de la garantie
-qu'ils lui offraient comme tels. Mais, à l'époque
-où éclata la seconde conspiration de Malet, les
-Philadelphes n'avaient plus la même activité
-qu'en 1808. Lahorie et Guidal, détenus, ne pouvaient
-pas être des frères bien actifs, et les
+poignées de ce formidable levier humain.</p>
+
+<p>Il est possible que ces deux généraux, Lahorie
+surtout, ayant été lié avec Moreau, président
+d'une loge de Philadelphes aux États-Unis,
+eussent avec Malet d'antérieures relations secrètes,
+et que la pensée lui vint de les embaucher,
+à raison de leur affiliation et de la garantie
+qu'ils lui offraient comme tels. Mais, à l'époque
+où éclata la seconde conspiration de Malet, les
+Philadelphes n'avaient plus la même activité
+qu'en 1808. Lahorie et Guidal, détenus, ne pouvaient
+pas être des frères bien actifs, et les
membres de l'association, les ayant perdus de <span class="pagenum" id="Page_349">349</span>
-vue, ne devaient plus guère les compter que
-comme des affiliés honoraires.</p>
+vue, ne devaient plus guère les compter que
+comme des affiliés honoraires.</p>
-<p>Guidal, âgé de quarante-huit ans, était un
-Méridional à l'aspect d'homme du Nord. Né à
-Grasse, il était grand, robuste, avec les yeux
-bleus et les cheveux blonds. Mis en réforme, il
+<p>Guidal, âgé de quarante-huit ans, était un
+Méridional à l'aspect d'homme du Nord. Né à
+Grasse, il était grand, robuste, avec les yeux
+bleus et les cheveux blonds. Mis en réforme, il
fut compromis dans des troubles qui se produisirent
dans le Var, en 1811. On l'accusa, sans
preuves certaines, d'avoir voulu livrer nos flottes
-et nos arsenaux de la Méditerranée aux Anglais.
-Plus tard, sa veuve intrigua auprès de Louis XVIII
+et nos arsenaux de la Méditerranée aux Anglais.
+Plus tard, sa veuve intrigua auprès de Louis XVIII
pour obtenir une pension. Elle fit valoir les services
-récents que son mari aurait rendus aux
-Bourbons, d'abord avec M. de Frotté en 1794, en
-soulevant des rébellions dans l'Orne, et en favorisant
-la chouannerie dans ce département, où il
+récents que son mari aurait rendus aux
+Bourbons, d'abord avec M. de Frotté en 1794, en
+soulevant des rébellions dans l'Orne, et en favorisant
+la chouannerie dans ce département, où il
commandait. Elle produisit ensuite un certificat
-surpris probablement à la bonne foi de l'amiral
-anglais, lord Eymouth, attestant que son prédécesseur,
-l'amiral Cotton, avait été en rapports
-avec un agent français, du nom de Guidal, travaillant
-pour le rétablissement de la royauté. La
-seule chose qui paraît démontrée, en ces obscures
-allégations, ayant cependant une apparence
-sérieuse, puisque la veuve de Guidal s'en
+surpris probablement à la bonne foi de l'amiral
+anglais, lord Eymouth, attestant que son prédécesseur,
+l'amiral Cotton, avait été en rapports
+avec un agent français, du nom de Guidal, travaillant
+pour le rétablissement de la royauté. La
+seule chose qui paraît démontrée, en ces obscures
+allégations, ayant cependant une apparence
+sérieuse, puisque la veuve de Guidal s'en
autorisait pour solliciter une pension des Bourbons,
-dont la police pouvait aisément vérifier si
-oui ou non le général les avait secrètement servis
+dont la police pouvait aisément vérifier si
+oui ou non le général les avait secrètement servis
en conspirant sous le Consulat et sous l'Empire, <span class="pagenum" id="Page_350">350</span>
-c'est que le fils de Guidal servait à bord des
+c'est que le fils de Guidal servait à bord des
vaisseaux anglais. Lord Eymouth copiant sa
-déclaration sur les registres du bord ne pouvait
-se tromper. Ceci d'ailleurs importe peu: le général
+déclaration sur les registres du bord ne pouvait
+se tromper. Ceci d'ailleurs importe peu: le général
Guidal, en entrant dans la conspiration de
-Malet, a plus nui à l'Empereur et a été plus utile
-aux Bourbons que s'il avait pointé les canons
+Malet, a plus nui à l'Empereur et a été plus utile
+aux Bourbons que s'il avait pointé les canons
britanniques.</p>
-<p>Comme Lahorie, le général Guidal ignorait
+<p>Comme Lahorie, le général Guidal ignorait
tout des combinaisons de Malet. Il se montra,
-comme lui, surpris et joyeux de sa délivrance
-soudaine, qu'il attribuait également à un coup
-de force militaire, avec l'appui du Sénat.</p>
+comme lui, surpris et joyeux de sa délivrance
+soudaine, qu'il attribuait également à un coup
+de force militaire, avec l'appui du Sénat.</p>
-<p>Boutreux, continuant à remplir avec dignité et
-énergie ses fonctions de commissaire de police,
-s'était fait ouvrir les cellules des deux prisonniers.
+<p>Boutreux, continuant à remplir avec dignité et
+énergie ses fonctions de commissaire de police,
+s'était fait ouvrir les cellules des deux prisonniers.
Il leur notifia gravement un acte de mise
-en liberté. Tous deux furent étonnés et crurent
-d'abord à un ordre dissimulé.</p>
-
-<p>Ils pensèrent qu'on leur cachait la vérité, et
-qu'il s'agissait d'un transfèrement ayant pour
-but la déportation. Lahorie mit beaucoup de
-lenteur à s'habiller. Guidal descendit, sa valise à
-la main, ce qui n'est guère une tenue pour marcher
-à la tête de troupes rebelles contre le gouvernement
-établi.</p>
-
-<p>Leur stupéfaction fut grande en trouvant dans
-la cour Malet, qu'ils savaient être en prison,
-libre, en grand uniforme, entouré d'officiers et <span class="pagenum" id="Page_351">351</span>
-donnant des ordres. Évidemment, pour eux, une
-révolution s'était accomplie, dont les victimes
-du système impérial profiteraient.</p>
+en liberté. Tous deux furent étonnés et crurent
+d'abord à un ordre dissimulé.</p>
+
+<p>Ils pensèrent qu'on leur cachait la vérité, et
+qu'il s'agissait d'un transfèrement ayant pour
+but la déportation. Lahorie mit beaucoup de
+lenteur à s'habiller. Guidal descendit, sa valise à
+la main, ce qui n'est guère une tenue pour marcher
+à la tête de troupes rebelles contre le gouvernement
+établi.</p>
+
+<p>Leur stupéfaction fut grande en trouvant dans
+la cour Malet, qu'ils savaient être en prison,
+libre, en grand uniforme, entouré d'officiers et <span class="pagenum" id="Page_351">351</span>
+donnant des ordres. Évidemment, pour eux, une
+révolution s'était accomplie, dont les victimes
+du système impérial profiteraient.</p>
<p>Malet les embrassa et leur apprit rapidement
-qu'ils étaient libres, appelés à un commandement,
-et que l'Empereur était mort. Rien ne
+qu'ils étaient libres, appelés à un commandement,
+et que l'Empereur était mort. Rien ne
leur parut invraisemblable en ces nouvelles.</p>
-<p>Guidal s'était lié, dans la prison, avec un
-Corse, nommé Bocchéiampe, détenu pour complot
-contre l'Empire. Il demanda à Malet de le
-mettre aussi en liberté. Boutreux reçut l'ordre
-de procéder sur-le-champ à l'élargissement de ce
-brave homme, qui, tout ahuri, fut ainsi englobé
-dans une conspiration dont il ignora tout, à
+<p>Guidal s'était lié, dans la prison, avec un
+Corse, nommé Bocchéiampe, détenu pour complot
+contre l'Empire. Il demanda à Malet de le
+mettre aussi en liberté. Boutreux reçut l'ordre
+de procéder sur-le-champ à l'élargissement de ce
+brave homme, qui, tout ahuri, fut ainsi englobé
+dans une conspiration dont il ignora tout, à
laquelle il ne comprit rien, si ce n'est que, croyant
-recouvrer la liberté, il trouva la mort. Tout est
+recouvrer la liberté, il trouva la mort. Tout est
fantastique en cette aventure.</p>
-<p>&mdash;Tu es ministre de la police, dit Malet à
-Lahorie, tu vas te rendre à ton poste, tu prendras
-possession de l'hôtel et tu m'arrêteras Savary,
+<p>&mdash;Tu es ministre de la police, dit Malet à
+Lahorie, tu vas te rendre à ton poste, tu prendras
+possession de l'hôtel et tu m'arrêteras Savary,
mort ou vif.</p>
-<p>Lahorie, toujours persuadé qu'il s'agissait
+<p>Lahorie, toujours persuadé qu'il s'agissait
d'un second dix-huit brumaire, accepta et s'en
-fut, on peut le dire, les yeux fermés, à l'hôtel de
+fut, on peut le dire, les yeux fermés, à l'hôtel de
Savary.</p>
-<p>Boutreux et Bocchéiampe avaient mission de
-se diriger vers la Préfecture de police, dont le
-titulaire était le baron Pasquier.</p>
+<p>Boutreux et Bocchéiampe avaient mission de
+se diriger vers la Préfecture de police, dont le
+titulaire était le baron Pasquier.</p>
-<p>Rendez-vous général fut donné à neuf heures <span class="pagenum" id="Page_352">352</span>
-à l'Hôtel de Ville où Malet devait se trouver dès
+<p>Rendez-vous général fut donné à neuf heures <span class="pagenum" id="Page_352">352</span>
+à l'Hôtel de Ville où Malet devait se trouver dès
huit heures pour l'installation du gouvernement
provisoire.</p>
<p>&mdash;Allez, dit Malet, en leur remettant des
papiers contenant leurs brevets et des ordres
pour les chefs de poste, il n'y a pas un moment
-à perdre, mettez-vous en mouvement!</p>
+à perdre, mettez-vous en mouvement!</p>
-<p>Un simple planton fut dépêché par Malet à la
-caserne de la rue de Babylone, où se trouvait
+<p>Un simple planton fut dépêché par Malet à la
+caserne de la rue de Babylone, où se trouvait
la garde municipale.</p>
-<p>Le colonel, nommé Rabbe, vieux soldat, dévoué
-à l'Empereur, et qui avait fait partie de la
+<p>Le colonel, nommé Rabbe, vieux soldat, dévoué
+à l'Empereur, et qui avait fait partie de la
cour martiale dans l'affaire du duc d'Enghien,
vit entrer chez lui, vers sept heures et demie, un
-adjudant, tout essoufflé.</p>
+adjudant, tout essoufflé.</p>
<p>&mdash;Mon colonel, dit l'adjudant, du seuil de la
chambre, nous avons beaucoup de nouveau aujourd'hui...</p>
<p>Le messager tremblait, ne trouvait pas ses
-mots, remuait fébrilement des papiers qu'il tenait.</p>
+mots, remuait fébrilement des papiers qu'il tenait.</p>
-<p>A la fin, il finit par maîtriser son émotion et
-apprendre au colonel la mort de l'Empereur, à
-Moscou, tué d'un coup de feu sur un rempart,
-disait-on, et il lui lut les ordres qui lui étaient
-donnés.</p>
+<p>A la fin, il finit par maîtriser son émotion et
+apprendre au colonel la mort de l'Empereur, à
+Moscou, tué d'un coup de feu sur un rempart,
+disait-on, et il lui lut les ordres qui lui étaient
+donnés.</p>
-<p>Rabbe, très troublé, murmura:</p>
+<p>Rabbe, très troublé, murmura:</p>
<p>&mdash;Nous sommes perdus! qu'allons-nous devenir!</p>
<div class="pagenum" id="Page_353">353</div>
-<p>Il ne douta pas une seconde de la vérité de la
-nouvelle. Il ne songea pas à discuter les ordres
-transmis. Il fit prendre aussitôt les armes à son
-régiment, s'habilla à la hâte et se rendit avec un
-bataillon à l'hôtel de la place, où il était mandé.</p>
+<p>Il ne douta pas une seconde de la vérité de la
+nouvelle. Il ne songea pas à discuter les ordres
+transmis. Il fit prendre aussitôt les armes à son
+régiment, s'habilla à la hâte et se rendit avec un
+bataillon à l'hôtel de la place, où il était mandé.</p>
-<p>Tandis que le brave et naïf Rabbe court ainsi
-à la mort, le restant de son régiment occupe les
-postes qui lui sont assignés. Personne ne soupçonne
+<p>Tandis que le brave et naïf Rabbe court ainsi
+à la mort, le restant de son régiment occupe les
+postes qui lui sont assignés. Personne ne soupçonne
la fraude. Aucune suspicion ne vient aux
soldats et aux officiers. On accepte le fait qui
-s'accomplit. L'obéissance et la discipline triomphent
+s'accomplit. L'obéissance et la discipline triomphent
partout.</p>
-<p>Lahorie et Guidal s'étaient rendus au ministère
-de la police générale. Les hommes du poste
-les laissèrent passer. Pouvaient-ils s'opposer à
-l'introduction de deux généraux en uniforme,
+<p>Lahorie et Guidal s'étaient rendus au ministère
+de la police générale. Les hommes du poste
+les laissèrent passer. Pouvaient-ils s'opposer à
+l'introduction de deux généraux en uniforme,
suivis d'un bataillon?</p>
-<p>Le ministre de la police était Savary, duc de
-Rovigo, ancien général de l'armée de la Moselle,
-aide de camp de Napoléon; il était tout dévoué
-à l'Empire et à l'Empereur.</p>
+<p>Le ministre de la police était Savary, duc de
+Rovigo, ancien général de l'armée de la Moselle,
+aide de camp de Napoléon; il était tout dévoué
+à l'Empire et à l'Empereur.</p>
-<p>Savary était couché quand les conspirateurs le
+<p>Savary était couché quand les conspirateurs le
surprirent.</p>
-<p>C'était un grand travailleur, et bien souvent il
-passait les nuits à traduire des dépêches de l'Empereur
-et à expédier les instructions qu'il avait
-reçues du quartier général impérial sur tous les
+<p>C'était un grand travailleur, et bien souvent il
+passait les nuits à traduire des dépêches de l'Empereur
+et à expédier les instructions qu'il avait
+reçues du quartier général impérial sur tous les
points de l'Empire.</p>
-<p>Il avait écrit jusqu'à l'aube, cette nuit du 23 octobre, <span class="pagenum" id="Page_354">354</span>
-et il se couchait à peine quand il entendit
-un grand tumulte dans la cour de son hôtel.
-Un piétinement de chevaux, des voix d'hommes,
+<p>Il avait écrit jusqu'à l'aube, cette nuit du 23 octobre, <span class="pagenum" id="Page_354">354</span>
+et il se couchait à peine quand il entendit
+un grand tumulte dans la cour de son hôtel.
+Un piétinement de chevaux, des voix d'hommes,
un remuement d'armes lui parvenaient aux
-oreilles. Il ne savait à quelle cause attribuer ce
-bruit, quand son valet de chambre se précipite
-tout bouleversé:</p>
+oreilles. Il ne savait à quelle cause attribuer ce
+bruit, quand son valet de chambre se précipite
+tout bouleversé:</p>
<p>&mdash;Monseigneur! monseigneur! cria-t-il, on
-vient vous arrêter!</p>
+vient vous arrêter!</p>
<p>&mdash;Quelle folie! dit Rovigo. Voyons, que signifie
cette plaisanterie?... J'ai besoin de dormir,
qu'on me laisse!...</p>
-<p>&mdash;Mais, monseigneur, c'est très sérieux, reprit
-le domestique. L'hôtel est plein de soldats.
-Il y a en bas un général qui vous demande. Il dit
-qu'il vient pour vous arrêter... Entendez-vous,
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, c'est très sérieux, reprit
+le domestique. L'hôtel est plein de soldats.
+Il y a en bas un général qui vous demande. Il dit
+qu'il vient pour vous arrêter... Entendez-vous,
ils montent le grand escalier!... Ils montent,
monseigneur!...</p>
-<p>Et le valet de chambre courut à la porte mettre
+<p>Et le valet de chambre courut à la porte mettre
le verrou, en disant:</p>
-<p>&mdash;Je suis venu prévenir monseigneur... pensant
-que monseigneur avait peut-être des papiers
-à mettre en sûreté...</p>
+<p>&mdash;Je suis venu prévenir monseigneur... pensant
+que monseigneur avait peut-être des papiers
+à mettre en sûreté...</p>
-<p>Savary avait repoussé les draps, et se tenait,
-immobile, hésitant, pensif, assis sur le bord du
-lit, ses jambes nues pendantes, ayant à la main
-le caleçon, que le domestique, en tremblant, lui
-avait passé, et qu'il ne songeait point à enfiler.</p>
+<p>Savary avait repoussé les draps, et se tenait,
+immobile, hésitant, pensif, assis sur le bord du
+lit, ses jambes nues pendantes, ayant à la main
+le caleçon, que le domestique, en tremblant, lui
+avait passé, et qu'il ne songeait point à enfiler.</p>
-<p>Le duc de Rovigo murmurait, très abattu, en <span class="pagenum" id="Page_355">355</span>
+<p>Le duc de Rovigo murmurait, très abattu, en <span class="pagenum" id="Page_355">355</span>
homme qui s'interroge et cherche l'explication
-d'une accusation imprévue, imméritée:</p>
+d'une accusation imprévue, imméritée:</p>
-<p>&mdash;Qu'ai-je donc fait à Sa Majesté?... pourquoi
-a-t-elle donné l'ordre de m'arrêter?... Et il ajouta,
+<p>&mdash;Qu'ai-je donc fait à Sa Majesté?... pourquoi
+a-t-elle donné l'ordre de m'arrêter?... Et il ajouta,
entre les dents: Je parie que c'est encore quelque
-canaillerie de Fouché!... L'Empereur écoute donc
+canaillerie de Fouché!... L'Empereur écoute donc
toujours ce fourbe, ce coquin!...</p>
-<p>La première pensée du ministre de la police
-était donc qu'on venait, au nom de l'Empereur,
-s'assurer de sa personne. Il s'efforçait, dans son
+<p>La première pensée du ministre de la police
+était donc qu'on venait, au nom de l'Empereur,
+s'assurer de sa personne. Il s'efforçait, dans son
trouble, de deviner la cause de cette rigueur si
soudaine et ne trouvait aucune raison vraisemblable
-à la mesure de rigueur qu'on lui annonçait.</p>
+à la mesure de rigueur qu'on lui annonçait.</p>
-<p>Un tapage considérable se produisait dans la
-chambre voisine, et l'empêcha de s'arrêter plus
-longtemps à cette recherche. On n'allait pas tarder
-sans doute à lui apprendre pourquoi on venait
-l'arrêter.</p>
+<p>Un tapage considérable se produisait dans la
+chambre voisine, et l'empêcha de s'arrêter plus
+longtemps à cette recherche. On n'allait pas tarder
+sans doute à lui apprendre pourquoi on venait
+l'arrêter.</p>
<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix.</p>
-<p>Et en même temps, sous la lourdeur des crosses,
-la porte céda.</p>
+<p>Et en même temps, sous la lourdeur des crosses,
+la porte céda.</p>
-<p>Le panneau d'en bas fut enfoncé, et, par cette
-ouverture, un soldat, baïonnette au canon, pénétra
+<p>Le panneau d'en bas fut enfoncé, et, par cette
+ouverture, un soldat, baïonnette au canon, pénétra
dans la chambre. Puis un autre, puis un
-troisième surgirent devant le duc, le couchant
+troisième surgirent devant le duc, le couchant
en joue.</p>
<p>Enfin la porte toute grande fut ouverte et Savary,
-stupéfait, vit s'avancer un général, apparition <span class="pagenum" id="Page_356">356</span>
-surprenante: c'était Lahorie qu'il avait fait
-coffrer, et qu'il croyait bien gardé, à la Force. Il
-était pourtant réellement en face de lui, vêtu en
-général, l'épée au côté, commandant à des soldats
-qui paraissaient lui obéir, ce prisonnier
-d'État. Que se passait-il donc? Savary semblait
-emporté dans un cauchemar, et cependant il se dit
-qu'il était bien éveillé. S'il ne rêvait pas, c'est
-que le monde était renversé. Les détenus se promenaient
-et arrêtaient les gens. C'était à ne pas
+stupéfait, vit s'avancer un général, apparition <span class="pagenum" id="Page_356">356</span>
+surprenante: c'était Lahorie qu'il avait fait
+coffrer, et qu'il croyait bien gardé, à la Force. Il
+était pourtant réellement en face de lui, vêtu en
+général, l'épée au côté, commandant à des soldats
+qui paraissaient lui obéir, ce prisonnier
+d'État. Que se passait-il donc? Savary semblait
+emporté dans un cauchemar, et cependant il se dit
+qu'il était bien éveillé. S'il ne rêvait pas, c'est
+que le monde était renversé. Les détenus se promenaient
+et arrêtaient les gens. C'était à ne pas
croire ses yeux.</p>
-<p>&mdash;Sacré nom de D...! dit Lahorie, familièrement,
+<p>&mdash;Sacré nom de D...! dit Lahorie, familièrement,
presque gaiement, ta chambre est comme
-une forteresse?... Ah çà! mon vieux Savary, tu
-es étonné de me voir, n'est-ce pas?</p>
+une forteresse?... Ah çà! mon vieux Savary, tu
+es étonné de me voir, n'est-ce pas?</p>
<p>Le duc de Rovigo ne put que balbutier:</p>
<p>&mdash;C'est donc vous, Lahorie?... que faites-vous
-ici?... Comment n'êtes-vous plus à la Force?...</p>
+ici?... Comment n'êtes-vous plus à la Force?...</p>
-<p>&mdash;Le gouvernement m'a mis en liberté et remis
+<p>&mdash;Le gouvernement m'a mis en liberté et remis
le commandement de ces braves! dit Lahorie,
-toujours allègre, l'air plutôt bon enfant.</p>
+toujours allègre, l'air plutôt bon enfant.</p>
<p>&mdash;Quel gouvernement?... Je ne comprends
pas...</p>
-<p>&mdash;Eh bien! voilà!... L'Empereur est mort!...
+<p>&mdash;Eh bien! voilà!... L'Empereur est mort!...
Le peuple nomme ses magistrats...</p>
<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... le pauvre Empereur!...
-s'écria Savary, et, la douleur l'accablant, car il
-aimait sincèrement Napoléon, il se laissa tomber
-à la renverse sur son lit.</p>
+s'écria Savary, et, la douleur l'accablant, car il
+aimait sincèrement Napoléon, il se laissa tomber
+à la renverse sur son lit.</p>
<div class="pagenum" id="Page_357">357</div>
-<p>Il demeura quelques secondes évanoui, puis,
-sa raison, sa lucidité d'esprit reprirent le dessus.
-Il devina sur-le-champ une machination. Ce n'était
-pas qu'il mît en doute la mort de l'Empereur.
-Cet accident terrible et désastreux était
+<p>Il demeura quelques secondes évanoui, puis,
+sa raison, sa lucidité d'esprit reprirent le dessus.
+Il devina sur-le-champ une machination. Ce n'était
+pas qu'il mît en doute la mort de l'Empereur.
+Cet accident terrible et désastreux était
malheureusement dans les choses possibles. Que
-de fois, durant cette longue et nécessaire campagne
+de fois, durant cette longue et nécessaire campagne
de Russie, l'absence de nouvelles avait
-fait envisager aux amis, aux fidèles de Napoléon,
-l'hypothèse effrayante de sa mort dans un combat,
-ou à la suite d'une foudroyante maladie! Le
-silence gardé par Napoléon depuis plusieurs
+fait envisager aux amis, aux fidèles de Napoléon,
+l'hypothèse effrayante de sa mort dans un combat,
+ou à la suite d'une foudroyante maladie! Le
+silence gardé par Napoléon depuis plusieurs
jours pouvait rendre vraisemblable une catastrophe
survenue sous les murs de Moscou. Mais
-Savary réfléchissait que ce n'était pas un personnage
+Savary réfléchissait que ce n'était pas un personnage
encore en prison la veille, comme Lahorie,
-qui devait lui notifier un si grand événement.
-Lui, ministre de la police, aurait dû être prévenu
-le premier. La délivrance d'un conspirateur détenu
-ne pouvait avoir été obtenue que par un
-attentat. L'Impératrice, l'archichancelier Cambacérès
-avaient donc imaginé, en apprenant la mort
-de l'Empereur, de le faire arrêter, lui, son ami,
-son serviteur, le défenseur désigné du roi de
-Rome? Et puis, qui pouvait leur avoir donné
-l'idée de mettre en liberté un adversaire du pouvoir
-impérial comme Lahorie? Il y avait, dans
-ce coup de théâtre, un mystère et une invraisemblance
-qui lui firent aussitôt douter de la réalité <span class="pagenum" id="Page_358">358</span>
-de la mission de celui qui venait l'arrêter, et de
-la loyauté du pouvoir au nom duquel Lahorie
-prétendait agir.</p>
+qui devait lui notifier un si grand événement.
+Lui, ministre de la police, aurait dû être prévenu
+le premier. La délivrance d'un conspirateur détenu
+ne pouvait avoir été obtenue que par un
+attentat. L'Impératrice, l'archichancelier Cambacérès
+avaient donc imaginé, en apprenant la mort
+de l'Empereur, de le faire arrêter, lui, son ami,
+son serviteur, le défenseur désigné du roi de
+Rome? Et puis, qui pouvait leur avoir donné
+l'idée de mettre en liberté un adversaire du pouvoir
+impérial comme Lahorie? Il y avait, dans
+ce coup de théâtre, un mystère et une invraisemblance
+qui lui firent aussitôt douter de la réalité <span class="pagenum" id="Page_358">358</span>
+de la mission de celui qui venait l'arrêter, et de
+la loyauté du pouvoir au nom duquel Lahorie
+prétendait agir.</p>
<p>Guidal, qui accompagnait Lahorie, observait,
-du coin de l'&oelig;il, le travail intérieur qui s'accomplissait
-dans la conscience de Savary, tout à fait
-réveillé, et reprenant visiblement son sang-froid.</p>
+du coin de l'&oelig;il, le travail intérieur qui s'accomplissait
+dans la conscience de Savary, tout à fait
+réveillé, et reprenant visiblement son sang-froid.</p>
-<p>Il se pencha à l'oreille de son camarade et lui
+<p>Il se pencha à l'oreille de son camarade et lui
conseilla sans doute de tuer Rovigo.</p>
<p>Et il commanda, se tournant vers les soldats:</p>
<p>&mdash;Un sergent?...</p>
-<p>Puis, comme nul ne répondait:</p>
+<p>Puis, comme nul ne répondait:</p>
-<p>&mdash;Où est le petit Noirot?... reprit Guidal avec
+<p>&mdash;Où est le petit Noirot?... reprit Guidal avec
un regard sinistre, cherchant autour de lui le
-sous-officier qu'il avait réclamé, sans doute plus
-exalté et plus sûr que les soldats présents, qui se
-chargerait de donner le coup de grâce au ministre.</p>
+sous-officier qu'il avait réclamé, sans doute plus
+exalté et plus sûr que les soldats présents, qui se
+chargerait de donner le coup de grâce au ministre.</p>
-<p>Un officier, le nommé Fessard, croit-on, qui
-avait sans doute eu à se plaindre de Savary, dit
-alors à haute voix, en le désignant de la pointe
-de l'épée:</p>
+<p>Un officier, le nommé Fessard, croit-on, qui
+avait sans doute eu à se plaindre de Savary, dit
+alors à haute voix, en le désignant de la pointe
+de l'épée:</p>
<p>&mdash;On embroche cela comme une grenouille!...</p>
<p>Savary fit un haut-le-corps et vivement se retrancha
-derrière une chaise.</p>
+derrière une chaise.</p>
<p>Il crut surprendre une expression d'indignation
sur la martiale figure de Lahorie.</p>
-<p>Il s'approcha de lui et d'une voix émue lui dit:</p>
+<p>Il s'approcha de lui et d'une voix émue lui dit:</p>
<p>&mdash;Lahorie, mon vieux camarade, nous avons <span class="pagenum" id="Page_359">359</span>
-mangé ensemble le pain de munition, campé,
-bivouaqué, donné des coups de sabre aux Autrichiens
-ensemble... Souviens-toi de l'armée de la
-Moselle! Nous avons affronté bien des fois la
-mort côte à côte, tu ne l'as pas oublié?... On
-n'oublie pas ces moments-là!... Tu ne vas pas
+mangé ensemble le pain de munition, campé,
+bivouaqué, donné des coups de sabre aux Autrichiens
+ensemble... Souviens-toi de l'armée de la
+Moselle! Nous avons affronté bien des fois la
+mort côte à côte, tu ne l'as pas oublié?... On
+n'oublie pas ces moments-là!... Tu ne vas pas
me laisser assassiner?... je suis, comme toi, un
-soldat, tu ne peux pas être devenu un assassin,
-je ne puis pas être aujourd'hui ta victime...</p>
+soldat, tu ne peux pas être devenu un assassin,
+je ne puis pas être aujourd'hui ta victime...</p>
-<p>Lahorie fit un mouvement d'énergique dénégation:</p>
+<p>Lahorie fit un mouvement d'énergique dénégation:</p>
<p>&mdash;Qui parle d'assassiner?... Moi! je ne suis
-pas un assassin, Savary... où vois-tu ici des
+pas un assassin, Savary... où vois-tu ici des
assassins?...</p>
<p>&mdash;Ces hommes que tu commandes ont des
allures de coupe-jarrets... je ne sais ce qui les
anime!... Mais toi, Lahorie, tu ne dois pas avoir
perdu le souvenir de ce que j'ai fait pour toi,
-lors de l'affaire Moreau... je t'ai sauvé la vie,
+lors de l'affaire Moreau... je t'ai sauvé la vie,
alors!</p>
-<p>&mdash;C'est vrai! murmura Lahorie, remué par ce
+<p>&mdash;C'est vrai! murmura Lahorie, remué par ce
souvenir et subissant l'influence de la camaraderie
-évoquée par son ancien compagnon d'armes.</p>
+évoquée par son ancien compagnon d'armes.</p>
-<p>S'avançant rapidement vers Savary, il lui prit
-la main, la secoua énergiquement, en disant:</p>
+<p>S'avançant rapidement vers Savary, il lui prit
+la main, la secoua énergiquement, en disant:</p>
<p>&mdash;N'aie pas peur, mon vieux!... tu tombes
-dans des mains généreuses!... Allons! finis de
-t'habiller, on va te conduire dans un endroit où
-tu seras en sûreté!...</p>
+dans des mains généreuses!... Allons! finis de
+t'habiller, on va te conduire dans un endroit où
+tu seras en sûreté!...</p>
<div class="pagenum" id="Page_360">360</div>
-<p>En tremblant, Savary mit ses vêtements.</p>
+<p>En tremblant, Savary mit ses vêtements.</p>
-<p>Lahorie donna l'ordre au général Guidal de
+<p>Lahorie donna l'ordre au général Guidal de
conduire le ministre, avec Desmarets, chef de la
-haute police, que Boutreux venait d'arrêter, à la
+haute police, que Boutreux venait d'arrêter, à la
prison de la Force.</p>
-<p>Ce fut une grosse faute, car si l'on hésitait à
+<p>Ce fut une grosse faute, car si l'on hésitait à
tuer le ministre de la police, il fallait au moins
-le garder comme otage dans son hôtel, et ne pas
+le garder comme otage dans son hôtel, et ne pas
se priver de Guidal et des hommes d'escorte.</p>
-<p>Savary fut conduit en cabriolet à la Force. Il
+<p>Savary fut conduit en cabriolet à la Force. Il
tenta de sauter hors de la voiture sur le quai de
-l'Horloge, mais il tomba sur le pavé. Des badauds,
-qui regardaient curieusement passer le cortège,
-reconnurent le ministre de la police, très peu
-populaire, s'emparèrent de lui, et, loin de faciliter
-son évasion, le remirent aux mains des
+l'Horloge, mais il tomba sur le pavé. Des badauds,
+qui regardaient curieusement passer le cortège,
+reconnurent le ministre de la police, très peu
+populaire, s'emparèrent de lui, et, loin de faciliter
+son évasion, le remirent aux mains des
gardes.</p>
-<p>Arrivé à la Force, Savary dit au concierge surpris
-d'avoir le ministre à écrouer, mais obéissant
-à ce qu'il pensait l'ordre émané d'une autorité
-régulière supérieure:</p>
+<p>Arrivé à la Force, Savary dit au concierge surpris
+d'avoir le ministre à écrouer, mais obéissant
+à ce qu'il pensait l'ordre émané d'une autorité
+régulière supérieure:</p>
<p>&mdash;Mon ami, je ne sais ce qui se passe. C'est
-étrange, c'est inconcevable! Qui sait ce qui en
-résultera!... Place-moi dans un cachot écarté,
+étrange, c'est inconcevable! Qui sait ce qui en
+résultera!... Place-moi dans un cachot écarté,
donne-moi des vivres et jette la clef dans le
puits!...</p>
<p>Boutreux, pendant l'arrestation de Savary,
-prenait possession de l'hôtel de la police, et arrêtait
-Desmarets et le préfet, le baron Pasquier. Il <span class="pagenum" id="Page_361">361</span>
-installait, comme successeur, le Corse Bocchéiampe,
-le détenu libéré, trimbalé depuis
+prenait possession de l'hôtel de la police, et arrêtait
+Desmarets et le préfet, le baron Pasquier. Il <span class="pagenum" id="Page_361">361</span>
+installait, comme successeur, le Corse Bocchéiampe,
+le détenu libéré, trimbalé depuis
l'aube parmi les conspirateurs, ne comprenant
-pas grand chose à ce qui s'accomplissait autour
-de lui, marchant cependant avec entrain derrière
-Guidal et Malet vers un but encore mystérieux,
-et qui, pour ce malheureux embarqué comme
+pas grand chose à ce qui s'accomplissait autour
+de lui, marchant cependant avec entrain derrière
+Guidal et Malet vers un but encore mystérieux,
+et qui, pour ce malheureux embarqué comme
un matelot un peu ivre sur un port inconnu,
-devait être la plaine sinistre de Grenelle.</p>
+devait être la plaine sinistre de Grenelle.</p>
-<p>Pasquier était un poltron et une pauvre cervelle.
+<p>Pasquier était un poltron et une pauvre cervelle.
Il se laissa emmener. Il ne comprenait
-rien, lui non plus, à cette aventure, mais il ne
-songea pas un instant à résister, à appeler ses
-agents, à démasquer l'imposteur qu'il devait au
-moins soupçonner.</p>
+rien, lui non plus, à cette aventure, mais il ne
+songea pas un instant à résister, à appeler ses
+agents, à démasquer l'imposteur qu'il devait au
+moins soupçonner.</p>
-<p>Tout semblait réussir du côté de Malet. La
+<p>Tout semblait réussir du côté de Malet. La
police avec ses deux grandes administrations, le
-ministère de la Sûreté générale et la Préfecture,
+ministère de la Sûreté générale et la Préfecture,
la garde de Paris, les gardes nationaux de la 10<sup>e</sup>
-cohorte; enfin, le personnel de l'Hôtel de Ville et
-celui de la préfecture de la Seine, obéissaient
+cohorte; enfin, le personnel de l'Hôtel de Ville et
+celui de la préfecture de la Seine, obéissaient
aux conspirateurs.</p>
-<p>Le colonel Soulier avait occupé, conformément
-aux ordres de Malet, la préfecture de la Seine.
-Le préfet était absent.</p>
+<p>Le colonel Soulier avait occupé, conformément
+aux ordres de Malet, la préfecture de la Seine.
+Le préfet était absent.</p>
<p>Le comte Frochot avait l'habitude d'aller coucher
-tous les soirs à sa maison de campagne à
-Nogent-sur-Marne. Il n'était pas encore de retour.</p>
+tous les soirs à sa maison de campagne à
+Nogent-sur-Marne. Il n'était pas encore de retour.</p>
-<p>Les employés furent rassemblés par Soulier <span class="pagenum" id="Page_362">362</span>
-qui leur donna lecture du sénatus-consulte. Personne
+<p>Les employés furent rassemblés par Soulier <span class="pagenum" id="Page_362">362</span>
+qui leur donna lecture du sénatus-consulte. Personne
ne protesta. La nouvelle semblait aussi
vraisemblable aux civils qu'aux militaires. Pas
-une voix ne s'éleva pour demander ce que faisaient
+une voix ne s'éleva pour demander ce que faisaient
Marie-Louise et son fils, ni ce que l'on
-faisait d'eux. L'Empereur tombé, rien ne restait
+faisait d'eux. L'Empereur tombé, rien ne restait
debout de ce qui l'entourait. Cette constatation,
-qui n'ôte rien à la grandeur, au prestige de l'Empereur,
-au contraire, prouve combien le régime
-était anormal, monstrueux, et affirme l'impossibilité
-de recommencer sans crime, la folie, après
-la restauration désastreuse du second Empire,
-d'espérer jamais un troisième essai.</p>
-
-<p>Un des chefs de bureau de la préfecture, homme
-érudit sans doute, et voulant user pour communiquer
-avec son supérieur hiérarchique d'un langage
-non accessible à l'oreille vulgaire, se hâta d'informer
-le préfet de ce qui se passait, par un exprès
-porteur d'un billet où se trouvaient écrits ces deux
+qui n'ôte rien à la grandeur, au prestige de l'Empereur,
+au contraire, prouve combien le régime
+était anormal, monstrueux, et affirme l'impossibilité
+de recommencer sans crime, la folie, après
+la restauration désastreuse du second Empire,
+d'espérer jamais un troisième essai.</p>
+
+<p>Un des chefs de bureau de la préfecture, homme
+érudit sans doute, et voulant user pour communiquer
+avec son supérieur hiérarchique d'un langage
+non accessible à l'oreille vulgaire, se hâta d'informer
+le préfet de ce qui se passait, par un exprès
+porteur d'un billet où se trouvaient écrits ces deux
laconiques termes latins: <i lang="la" xml:lang="la">Fuit Imperator</i> (L'Empereur
-a vécu). C'était la formule consacrée à
-Rome pour annoncer qu'un César devenait dieu.</p>
+a vécu). C'était la formule consacrée à
+Rome pour annoncer qu'un César devenait dieu.</p>
-<p>L'exprès rencontra, dans le faubourg Saint-Antoine,
+<p>L'exprès rencontra, dans le faubourg Saint-Antoine,
Frochot qui revenait de Nogent, au pas
-de son cheval, l'air tranquille et le regard indifférent.</p>
+de son cheval, l'air tranquille et le regard indifférent.</p>
<p>Frochot lut mal le billet d'abord et ne comprit
-pas le <i lang="la" xml:lang="la">Fuit</i>. Il lui semblait qu'il y avait écrit:
+pas le <i lang="la" xml:lang="la">Fuit</i>. Il lui semblait qu'il y avait écrit:
<i lang="la" xml:lang="la">fecit</i>, ce qui n'offrait aucun sens.</p>
<div class="pagenum" id="Page_363">363</div>
-<p>Il pressa son cheval cependant et arriva à la
-préfecture, où Soulier le reçut avec égards; sa
-troupe rangée sur la place de Grève rendit les
+<p>Il pressa son cheval cependant et arriva à la
+préfecture, où Soulier le reçut avec égards; sa
+troupe rangée sur la place de Grève rendit les
honneurs militaires.</p>
-<p>Ici se passa une scène véritablement inattendue
+<p>Ici se passa une scène véritablement inattendue
et comique.</p>
-<p>Soulier, répétant passivement la leçon de
-Malet, apprit à Frochot la mort de l'Empereur, la
-réunion du Sénat, la déchéance de la dynastie
-impériale prononcée, la nomination du général
-Malet au commandement supérieur de Paris et la
+<p>Soulier, répétant passivement la leçon de
+Malet, apprit à Frochot la mort de l'Empereur, la
+réunion du Sénat, la déchéance de la dynastie
+impériale prononcée, la nomination du général
+Malet au commandement supérieur de Paris et la
formation du gouvernement provisoire qui devait
-se réunir à neuf heures du matin à l'Hôtel de
-Ville. En même temps, Soulier transmit au préfet
-l'ordre d'avoir à préparer une des salles de l'Hôtel
-de Ville pour la séance de la commission du gouvernement
+se réunir à neuf heures du matin à l'Hôtel de
+Ville. En même temps, Soulier transmit au préfet
+l'ordre d'avoir à préparer une des salles de l'Hôtel
+de Ville pour la séance de la commission du gouvernement
dont il lui donna les noms.</p>
-<p>Frochot était un ancien membre de la Constituante.
-Il avait été, à l'immortelle assemblée, le
-collègue, l'âme et l'exécuteur testamentaire de
-Mirabeau. Il eut peut-être alors, à cette heure de
-surprise, où on lui apprenait si soudainement et
-la mort de l'Empereur et une sorte de révolution
-qui en était la conséquence, un revenez-y républicain.
-Il se crut peut-être reporté aux journées
-de la liberté naissante. Il est permis aussi de supposer
-qu'en lui s'élevait cet esprit de désertion
-et cette préoccupation de se concilier le
+<p>Frochot était un ancien membre de la Constituante.
+Il avait été, à l'immortelle assemblée, le
+collègue, l'âme et l'exécuteur testamentaire de
+Mirabeau. Il eut peut-être alors, à cette heure de
+surprise, où on lui apprenait si soudainement et
+la mort de l'Empereur et une sorte de révolution
+qui en était la conséquence, un revenez-y républicain.
+Il se crut peut-être reporté aux journées
+de la liberté naissante. Il est permis aussi de supposer
+qu'en lui s'élevait cet esprit de désertion
+et cette préoccupation de se concilier le
pouvoir nouveau, qui se manifesta si vif, si honteux <span class="pagenum" id="Page_364">364</span>
-et si misérable par la suite, aux jours des
-désastres, dans tout l'entourage de l'Empereur,
-parmi les fonctionnaires les plus serviles et même
-chez ses compagnons de bataille les plus gorgés
-de faveurs. Frochot, bien que fait comte par Napoléon,
+et si misérable par la suite, aux jours des
+désastres, dans tout l'entourage de l'Empereur,
+parmi les fonctionnaires les plus serviles et même
+chez ses compagnons de bataille les plus gorgés
+de faveurs. Frochot, bien que fait comte par Napoléon,
pouvait oublier les bienfaits du souverain,
-du moment que le bienfaiteur avait péri
-misérablement et ne reviendrait plus pour le
-combler à nouveau. Et puis, on l'avait désigné
+du moment que le bienfaiteur avait péri
+misérablement et ne reviendrait plus pour le
+combler à nouveau. Et puis, on l'avait désigné
pour faire partie du gouvernement provisoire,
et ce choix devait lui donner certaine confiance
-dans l'ordre nouveau qui lui était annoncé.</p>
+dans l'ordre nouveau qui lui était annoncé.</p>
-<p>Non seulement le trop crédule préfet ne fit aucune
-objection aux ordres communiqués, mais il
-se hâta de les exécuter. Avec un empressement,
+<p>Non seulement le trop crédule préfet ne fit aucune
+objection aux ordres communiqués, mais il
+se hâta de les exécuter. Avec un empressement,
qui par la suite parut fort risible au public, et
-peu méritoire aux yeux de Napoléon ressuscité, il
-manda les tapissiers, les décorateurs de la ville,
-et stimula le zèle de tout le personnel pour disposer
-fort convenablement un des salons de l'Hôtel
+peu méritoire aux yeux de Napoléon ressuscité, il
+manda les tapissiers, les décorateurs de la ville,
+et stimula le zèle de tout le personnel pour disposer
+fort convenablement un des salons de l'Hôtel
de Ville, afin que le gouvernement provisoire
-annoncé pût, à neuf heures, ouvrir sa séance.</p>
+annoncé pût, à neuf heures, ouvrir sa séance.</p>
<p>Le gouvernement ne vint pas. Son inventeur
-était arrêté et Frochot, qui apprenait enfin qu'il
-avait été dupe et que l'Empereur n'était pas mort,
-s'écria: «Est-ce qu'un si grand homme pouvait
-mourir!» Il supporta par la suite une disgrâce
-suffisamment justifiée.</p>
-
-<p>Guidal, lui, avait gaspillé un temps inestimable <span class="pagenum" id="Page_365">365</span>
-en consignant Savary à la Force, un sous-officier
+était arrêté et Frochot, qui apprenait enfin qu'il
+avait été dupe et que l'Empereur n'était pas mort,
+s'écria: «Est-ce qu'un si grand homme pouvait
+mourir!» Il supporta par la suite une disgrâce
+suffisamment justifiée.</p>
+
+<p>Guidal, lui, avait gaspillé un temps inestimable <span class="pagenum" id="Page_365">365</span>
+en consignant Savary à la Force, un sous-officier
suffisait pour cette conduite.</p>
<p>Ses instructions lui enjoignaient de se rendre
-au ministère de la Guerre et de s'assurer de
+au ministère de la Guerre et de s'assurer de
Clarke, duc de Feltre.</p>
-<p>Quand il arriva au ministère, Clarke, averti de
-l'arrestation de Rovigo, avait décampé, attendant
-en sûreté les événements. Il avait eu, toutefois,
-la présence d'esprit de signer l'ordre aux élèves
-de Saint-Cyr de se transporter immédiatement en
-armes à Saint-Cloud, afin de protéger l'Impératrice
+<p>Quand il arriva au ministère, Clarke, averti de
+l'arrestation de Rovigo, avait décampé, attendant
+en sûreté les événements. Il avait eu, toutefois,
+la présence d'esprit de signer l'ordre aux élèves
+de Saint-Cyr de se transporter immédiatement en
+armes à Saint-Cloud, afin de protéger l'Impératrice
et le roi de Rome.</p>
-<p>Clarke avait couru chez l'archichancelier Cambacérès.</p>
+<p>Clarke avait couru chez l'archichancelier Cambacérès.</p>
<p>Cet important personnage qui, en l'absence de
l'Empereur, remplissait un peu les fonctions de
-régent, avait été négligé par Malet. Sans doute
-il pensait que Cambacérès, n'ayant sous ses
+régent, avait été négligé par Malet. Sans doute
+il pensait que Cambacérès, n'ayant sous ses
ordres directs aucune force, ne pouvait ni le
-servir, ni l'arrêter. Peut-être aussi suffirait-il,
-avec sa connaissance du caractère versatile de
-l'archichancelier, que ce courtisan du succès se
+servir, ni l'arrêter. Peut-être aussi suffirait-il,
+avec sa connaissance du caractère versatile de
+l'archichancelier, que ce courtisan du succès se
garderait bien de protester contre le fait accompli
-et se rallierait aux nouveaux maîtres.</p>
+et se rallierait aux nouveaux maîtres.</p>
-<p>Ce fut le comte Réal qui vint le mettre au courant.
-Réal, conseiller d'État, au premier bruit
-d'un mouvement de troupes dans Paris, s'était
-rendu à la place pour prendre des renseignements
-auprès du général Hullin, son ami.</p>
+<p>Ce fut le comte Réal qui vint le mettre au courant.
+Réal, conseiller d'État, au premier bruit
+d'un mouvement de troupes dans Paris, s'était
+rendu à la place pour prendre des renseignements
+auprès du général Hullin, son ami.</p>
<div class="pagenum" id="Page_366">366</div>
<p>Les soldats de Malet venaient d'arriver. On lui
barra le passage. Il se nomma.</p>
-<p>&mdash;Je suis le comte Réal! dit-il avec hauteur.</p>
+<p>&mdash;Je suis le comte Réal! dit-il avec hauteur.</p>
-<p>&mdash;Il n'y a plus de comtes! lui répondit un des
-officiers de la 10<sup>e</sup> cohorte, le sous-lieutenant Lefèvre.</p>
+<p>&mdash;Il n'y a plus de comtes! lui répondit un des
+officiers de la 10<sup>e</sup> cohorte, le sous-lieutenant Lefèvre.</p>
-<p>Réal, surpris, et ne demandant pas à approfondir
-la situation, redescendit en hâte l'escalier
-et courut chez Cambacérès l'informer qu'une révolution
-commençait et qu'on abolissait les titres
-de noblesse conférés par l'Empereur.</p>
+<p>Réal, surpris, et ne demandant pas à approfondir
+la situation, redescendit en hâte l'escalier
+et courut chez Cambacérès l'informer qu'une révolution
+commençait et qu'on abolissait les titres
+de noblesse conférés par l'Empereur.</p>
-<p>L'archichancelier était un personnage souple,
-rusé, très sceptique et fort intelligent, mais
-entièrement dépourvu de courage, même civique.</p>
+<p>L'archichancelier était un personnage souple,
+rusé, très sceptique et fort intelligent, mais
+entièrement dépourvu de courage, même civique.</p>
<p>En apprenant les nouvelles que lui apportait
-Réal, il fut pris d'un tremblement convulsif, une
-pâleur subite couvrit son visage. Le propos du
-sous-lieutenant, rapporté par Réal, lui fit supposer
+Réal, il fut pris d'un tremblement convulsif, une
+pâleur subite couvrit son visage. Le propos du
+sous-lieutenant, rapporté par Réal, lui fit supposer
que les jacobins s'emparaient du pays.</p>
<p>&mdash;C'est la Terreur qui recommence! murmura-t-il.</p>
-<p>Plusieurs fonctionnaires étaient accourus aux
+<p>Plusieurs fonctionnaires étaient accourus aux
nouvelles. Il donna l'ordre de les faire entrer. Et,
-s'armant d'énergie, il essaya de rassurer tous ces
+s'armant d'énergie, il essaya de rassurer tous ces
trembleurs.</p>
-<p>&mdash;Va me chercher mon barbier, dit-il à son
+<p>&mdash;Va me chercher mon barbier, dit-il à son
valet de chambre, qu'il me fasse vite la barbe...
-Ma tête ne sera peut-être plus ce soir sur mes <span class="pagenum" id="Page_367">367</span>
-épaules, n'importe! on la trouvera du moins en
-bon état!...</p>
+Ma tête ne sera peut-être plus ce soir sur mes <span class="pagenum" id="Page_367">367</span>
+épaules, n'importe! on la trouvera du moins en
+bon état!...</p>
-<p>Et tandis qu'on l'accommodait, il se mit à recueillir
-les propos divers qui arrivaient à son
-hôtel, cherchant à démêler dans les récits contradictoires
-la part de l'exagération et celle de la
-vérité.</p>
+<p>Et tandis qu'on l'accommodait, il se mit à recueillir
+les propos divers qui arrivaient à son
+hôtel, cherchant à démêler dans les récits contradictoires
+la part de l'exagération et celle de la
+vérité.</p>
-<p>Guidal, sans se préoccuper du duc de Feltre,
+<p>Guidal, sans se préoccuper du duc de Feltre,
qui ne l'avait pas attendu, se campa dans le fauteuil
vacant du ministre de la Guerre, s'y complut,
-et perdit son temps à donner des ordres insignifiants,
-à recevoir des chefs de service, à
-échanger avec eux des politesses oiseuses, et dans
-un tel moment, fort périlleuses. Il se prenait pour
-titulaire réel et durable du ministère et agissait,
-comme s'il eût régulièrement remplacé Clarke.</p>
-
-<p>Lahorie tomba dans le même travers. Il joua,
-lui aussi, au vrai ministre de la police. Après
-avoir passé une grande heure à se faire reconnaître
-et saluer par ses subordonnés, il parcourut
-les rapports, tranquillement, comme s'il eût été
-depuis de longs jours installé, distribua des ordres
+et perdit son temps à donner des ordres insignifiants,
+à recevoir des chefs de service, à
+échanger avec eux des politesses oiseuses, et dans
+un tel moment, fort périlleuses. Il se prenait pour
+titulaire réel et durable du ministère et agissait,
+comme s'il eût régulièrement remplacé Clarke.</p>
+
+<p>Lahorie tomba dans le même travers. Il joua,
+lui aussi, au vrai ministre de la police. Après
+avoir passé une grande heure à se faire reconnaître
+et saluer par ses subordonnés, il parcourut
+les rapports, tranquillement, comme s'il eût été
+depuis de longs jours installé, distribua des ordres
secondaires; il manda ensuite un tailleur et se fit
-prendre mesure d'habits de cérémonie. Il occupa,
-en outre, ses loisirs à commander des invitations
-pour un grand dîner qu'il se proposait de donner.
+prendre mesure d'habits de cérémonie. Il occupa,
+en outre, ses loisirs à commander des invitations
+pour un grand dîner qu'il se proposait de donner.
Ne trouvant sans doute plus rien de bien urgent
-à décider, il donna l'ordre d'atteler la voiture qui
-était à la disposition du ministre et se fit conduire <span class="pagenum" id="Page_368">368</span>
-à l'Hôtel de Ville, dans le but de rendre
-une visite officielle au préfet de la Seine. Il revint
-ensuite à l'hôtel et s'occupa de la rédaction d'une
-circulaire annonçant aux divers fonctionnaires
-placés sous ses ordres sa nomination au ministère
+à décider, il donna l'ordre d'atteler la voiture qui
+était à la disposition du ministre et se fit conduire <span class="pagenum" id="Page_368">368</span>
+à l'Hôtel de Ville, dans le but de rendre
+une visite officielle au préfet de la Seine. Il revint
+ensuite à l'hôtel et s'occupa de la rédaction d'une
+circulaire annonçant aux divers fonctionnaires
+placés sous ses ordres sa nomination au ministère
de la police.</p>
-<p>Ces enfantillages compromirent tout le succès
+<p>Ces enfantillages compromirent tout le succès
du complot.</p>
-<p>Malet ne fut pas secondé, et ses acolytes précipitèrent
-la chute, d'ailleurs inévitable, de son
-autorité éphémère.</p>
+<p>Malet ne fut pas secondé, et ses acolytes précipitèrent
+la chute, d'ailleurs inévitable, de son
+autorité éphémère.</p>
<p>Malet, pendant cette prise de possession de
-l'Hôtel de Ville par Soulier, et l'arrestation de
+l'Hôtel de Ville par Soulier, et l'arrestation de
Savary par Lahorie et Guidal, avait conduit sa
-petite troupe à l'hôtel du général Hullin, commandant
+petite troupe à l'hôtel du général Hullin, commandant
la place de Paris.</p>
-<p>Cet hôtel était situé place Vendôme, en face
-de l'hôtel de l'état-major général.</p>
+<p>Cet hôtel était situé place Vendôme, en face
+de l'hôtel de l'état-major général.</p>
-<p>En route, Malet fit faire halte à ses hommes et
-s'avança vers une boutique de marchand de vin,
-située rue Saint-Honoré, en face de l'église
+<p>En route, Malet fit faire halte à ses hommes et
+s'avança vers une boutique de marchand de vin,
+située rue Saint-Honoré, en face de l'église
Saint-Roch.</p>
-<p>Il avisa le patron, debout sur sa porte, attiré
+<p>Il avisa le patron, debout sur sa porte, attiré
par le passage des soldats.</p>
<p>&mdash;N'avez-vous pas dans la maison, demanda-t-il,
-un cordonnier nommé Ladré?</p>
+un cordonnier nommé Ladré?</p>
-<p>&mdash;Oui! c'est ici que loge en effet Ladré... Mais
-il est sorti... il ne va probablement pas tarder à
-rentrer... Qu'est-ce que vous lui voulez? répondit <span class="pagenum" id="Page_369">369</span>
-le débitant, légèrement surpris qu'un général en
-grande tenue, à la tête de ses troupes, fît halte
+<p>&mdash;Oui! c'est ici que loge en effet Ladré... Mais
+il est sorti... il ne va probablement pas tarder à
+rentrer... Qu'est-ce que vous lui voulez? répondit <span class="pagenum" id="Page_369">369</span>
+le débitant, légèrement surpris qu'un général en
+grande tenue, à la tête de ses troupes, fît halte
devant son comptoir pour s'informer d'un cordonnier.</p>
-<p>Malet, contrarié par l'absence de l'homme qu'il
+<p>Malet, contrarié par l'absence de l'homme qu'il
cherchait, cria brusquement au marchand de vin
-en donnant à sa troupe le signal de se remettre
+en donnant à sa troupe le signal de se remettre
en route:</p>
-<p>&mdash;Dites à Ladré qu'il vienne me rejoindre à la
-place Vendôme! Il demandera l'aide de camp du
-général Malet...</p>
+<p>&mdash;Dites à Ladré qu'il vienne me rejoindre à la
+place Vendôme! Il demandera l'aide de camp du
+général Malet...</p>
-<p>Ce Ladré est demeuré un personnage mystérieux.
+<p>Ce Ladré est demeuré un personnage mystérieux.
Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il chaussait
-Malet. Il venait à la maison de santé et
+Malet. Il venait à la maison de santé et
bavardait en apportant ses bottes. Malet l'avait
-sans doute pressenti, et il devait être en rapport
-avec quelques bourgeois et commerçants du
-quartier, royalistes ou républicains, également
-mécontents du régime impérial et impatients
+sans doute pressenti, et il devait être en rapport
+avec quelques bourgeois et commerçants du
+quartier, royalistes ou républicains, également
+mécontents du régime impérial et impatients
d'une paix durable. <span id="cor_16">Malet</span>, croit-on, voulait
-conférer à Ladré une fonction civile, probablement
-la mairie de son arrondissement, destinée
-à être le quartier général du nouveau pouvoir.
-Ladré et le marchand de vin étonné qui
+conférer à Ladré une fonction civile, probablement
+la mairie de son arrondissement, destinée
+à être le quartier général du nouveau pouvoir.
+Ladré et le marchand de vin étonné qui
avait fait la commission furent par la suite
-<ins title="original: inquétés">inquiétés</ins>.</p>
+<ins title="original: inquétés">inquiétés</ins>.</p>
-<p>Au coin de la rue Saint-Honoré, Malet s'arrêta
+<p>Au coin de la rue Saint-Honoré, Malet s'arrêta
de nouveau. Il envoya porter, par Rateau, un
-ordre avec un uniforme de général à l'un de ses <span class="pagenum" id="Page_370">370</span>
-amis, le général Desnoyers, qui demeurait près
-de là, et dont il voulait faire le chef d'état-major
+ordre avec un uniforme de général à l'un de ses <span class="pagenum" id="Page_370">370</span>
+amis, le général Desnoyers, qui demeurait près
+de là, et dont il voulait faire le chef d'état-major
de la place. Desnoyers ne bougea pas et sauva
ainsi sa vie.</p>
<p>Sur la place, Malet divisa sa troupe en deux
-pelotons. Un lieutenant, nommé Provost, fut
-chargé d'occuper avec un de ces pelotons l'hôtel
-de l'état-major. La consigne était de ne laisser
+pelotons. Un lieutenant, nommé Provost, fut
+chargé d'occuper avec un de ces pelotons l'hôtel
+de l'état-major. La consigne était de ne laisser
sortir personne. Une lettre fut remise au lieutenant
-pour le colonel chef d'état-major, nommé
-Doucet. Cette lettre contenait le brevet de général
+pour le colonel chef d'état-major, nommé
+Doucet. Cette lettre contenait le brevet de général
de brigade pour Doucet et l'ordre de mettre en
-arrestation le sous-chef d'état-major Laborde, que
-Malet considérait comme dangereux et suspect
-de dévouement à l'Empereur.</p>
+arrestation le sous-chef d'état-major Laborde, que
+Malet considérait comme dangereux et suspect
+de dévouement à l'Empereur.</p>
-<p>Ces dispositions prises, Malet, à la tête du second
-peloton, se porta vers l'hôtel du général
+<p>Ces dispositions prises, Malet, à la tête du second
+peloton, se porta vers l'hôtel du général
Hullin, qui commandait la place de Paris et la
-première division en l'absence de Junot, gouverneur
+première division en l'absence de Junot, gouverneur
de Paris, alors en Russie.</p>
-<p>Hullin, le comte Hullin, était ce fameux volontaire
-faubourien qui, le 14 juillet 1789, avait entraîné
-le peuple à l'assaut de la Bastille. C'était
-à ce vainqueur populaire de l'ancien régime, fait
-comte par Napoléon, et qui avait toute sa confiance,
-puisqu'il avait été chargé de présider le
+<p>Hullin, le comte Hullin, était ce fameux volontaire
+faubourien qui, le 14 juillet 1789, avait entraîné
+le peuple à l'assaut de la Bastille. C'était
+à ce vainqueur populaire de l'ancien régime, fait
+comte par Napoléon, et qui avait toute sa confiance,
+puisqu'il avait été chargé de présider le
conseil de guerre jugeant le duc d'Enghien, que
-la garde de Paris était confiée. L'Empereur n'avait
+la garde de Paris était confiée. L'Empereur n'avait
pas mal choisi.</p>
<div class="pagenum" id="Page_371">371</div>
-<p>Hullin était au lit avec sa femme quand Malet
-se présenta.</p>
+<p>Hullin était au lit avec sa femme quand Malet
+se présenta.</p>
-<p>Après avoir attendu quelques instants que le
-général fût levé, Malet pénétra dans un salon,
-accompagné d'un capitaine et de quatre gardes
-nationaux. Hullin vint aussitôt. Il avait passé à
-la hâte une robe de chambre. Il ne connaissait
+<p>Après avoir attendu quelques instants que le
+général fût levé, Malet pénétra dans un salon,
+accompagné d'un capitaine et de quatre gardes
+nationaux. Hullin vint aussitôt. Il avait passé à
+la hâte une robe de chambre. Il ne connaissait
pas Malet.</p>
-<p>Malet répéta son boniment sur la mort de l'Empereur,
-le sénatus-consulte, sa nomination et la
+<p>Malet répéta son boniment sur la mort de l'Empereur,
+le sénatus-consulte, sa nomination et la
formation d'un gouvernement provisoire, puis il
ajouta:</p>
-<p>&mdash;Je suis chargé d'une mission qui m'est pénible...
-Vous êtes destitué, général, je vous remplace...
-veuillez me remettre votre épée!... J'ai
-l'ordre de vous arrêter...</p>
+<p>&mdash;Je suis chargé d'une mission qui m'est pénible...
+Vous êtes destitué, général, je vous remplace...
+veuillez me remettre votre épée!... J'ai
+l'ordre de vous arrêter...</p>
-<p>Hullin devint très pâle. C'était un homme d'une
-grande énergie. Il ne se laissait pas facilement
+<p>Hullin devint très pâle. C'était un homme d'une
+grande énergie. Il ne se laissait pas facilement
intimider.</p>
<p>Surpris cependant par cette avalanche de nouvelles,
il balbutia:</p>
-<p>&mdash;Vous m'arrêtez?... pourquoi?...</p>
+<p>&mdash;Vous m'arrêtez?... pourquoi?...</p>
-<p>Et, se remettant presque instantanément, il
-ajouta avec une grande présence d'esprit qui déconcerta
+<p>Et, se remettant presque instantanément, il
+ajouta avec une grande présence d'esprit qui déconcerta
une seconde Malet:</p>
-<p>&mdash;Général, je demanderai à voir vos ordres...</p>
+<p>&mdash;Général, je demanderai à voir vos ordres...</p>
<p>&mdash;Volontiers, passons dans votre cabinet!...
-répondit Malet s'efforçant de paraître indifférent
+répondit Malet s'efforçant de paraître indifférent
et correct.</p>
<div class="pagenum" id="Page_372">372</div>
-<p>L'énergique Hullin avait repris tout son sang-froid.
-Il avait fixé un &oelig;il calme et sévère sur
-Malet et le conspirateur s'était troublé. La méfiance
-s'éveillait dans l'esprit d'Hullin. La pensée
-d'une fraude lui vint. N'était-il pas invraisemblable
-qu'on le mît en état d'arrestation? pour
-quelle faute? Et puis est-ce Malet qu'on eût
-chargé de le conduire en prison? Le soupçon d'un
-complot grandit dans sa pensée. Malet n'était
-qu'un audacieux imposteur, mais comment l'arrêter?
+<p>L'énergique Hullin avait repris tout son sang-froid.
+Il avait fixé un &oelig;il calme et sévère sur
+Malet et le conspirateur s'était troublé. La méfiance
+s'éveillait dans l'esprit d'Hullin. La pensée
+d'une fraude lui vint. N'était-il pas invraisemblable
+qu'on le mît en état d'arrestation? pour
+quelle faute? Et puis est-ce Malet qu'on eût
+chargé de le conduire en prison? Le soupçon d'un
+complot grandit dans sa pensée. Malet n'était
+qu'un audacieux imposteur, mais comment l'arrêter?
Il devait avoir des hommes avec lui et
Hullin, en robe de chambre, n'ayant aucune force
-à sa disposition, se trouvait isolé, dans son appartement,
-à la merci de cet aventurier qui prétendait
-avoir contre lui un mandat régulier.</p>
+à sa disposition, se trouvait isolé, dans son appartement,
+à la merci de cet aventurier qui prétendait
+avoir contre lui un mandat régulier.</p>
-<p>Pour gagner du temps, Hullin avait demandé à
+<p>Pour gagner du temps, Hullin avait demandé à
voir les ordres.</p>
-<p>Il ouvrit donc la porte de son cabinet où Malet
+<p>Il ouvrit donc la porte de son cabinet où Malet
le suivit, et se dirigea vers son bureau.</p>
-<p>Il ne pensa pas à user de sa force herculéenne,
-car il avait six pieds et Malet était faible et de
+<p>Il ne pensa pas à user de sa force herculéenne,
+car il avait six pieds et Malet était faible et de
taille moyenne, mais il voulut s'armer pour tenir
-en respect l'intrus, jusqu'à l'arrivée du secours.</p>
+en respect l'intrus, jusqu'à l'arrivée du secours.</p>
<p>Se dirigeant rapidement vers son bureau, Hullin
entr'ouvrit le tiroir pour y prendre une paire de
-pistolets chargés qui s'y trouvait.</p>
+pistolets chargés qui s'y trouvait.</p>
<p>Malet surprit son mouvement.</p>
@@ -12448,391 +12409,391 @@ bref:</p>
<p>&mdash;Eh bien! ces ordres?...</p>
-<p>&mdash;Les voici! répondit Malet en lui déchargeant
-un pistolet à bout portant.</p>
+<p>&mdash;Les voici! répondit Malet en lui déchargeant
+un pistolet à bout portant.</p>
-<p>Hullin tomba la mâchoire fracassée. Il ne mourut
+<p>Hullin tomba la mâchoire fracassée. Il ne mourut
pas, mais il garda de sa terrible blessure une
-difformité à la joue gauche, qui lui valut des Parisiens
+difformité à la joue gauche, qui lui valut des Parisiens
gouailleurs le surnom de <i>Bouffe-la-Balle</i>.</p>
-<p>Malet laissa Hullin étendu sur le tapis, perdant
-beaucoup de sang. Il crut l'avoir tué. C'était un
+<p>Malet laissa Hullin étendu sur le tapis, perdant
+beaucoup de sang. Il crut l'avoir tué. C'était un
dangereux adversaire de moins. Un brave, sans
-doute et un enfant du peuple héroïque, ce Hullin,
-qui presque à lui seul avait pris la Bastille.</p>
+doute et un enfant du peuple héroïque, ce Hullin,
+qui presque à lui seul avait pris la Bastille.</p>
<p>&mdash;Mais on ne fait pas d'omelettes sans casser
-d'&oelig;ufs, ni de révolution sans casser de caboches!
-dit philosophiquement le général, en remettant
+d'&oelig;ufs, ni de révolution sans casser de caboches!
+dit philosophiquement le général, en remettant
son pistolet fumant dans sa poche.</p>
-<p>Tout réussissait donc à Malet jusque-là. Paris
-allait être à lui. Pour couronner sa victoire et
+<p>Tout réussissait donc à Malet jusque-là. Paris
+allait être à lui. Pour couronner sa victoire et
achever de mettre dans ses mains tous les services
-publics, il ne lui restait plus qu'à occuper
-l'hôtel de l'état-major.</p>
-
-<p>Ce devait être tâche facile. L'hôtel était en face.
-Il n'y avait qu'à traverser la place. Il comptait
-que le colonel Doucet, ayant reçu son brevet de
-général, avait exécuté ses ordres et mis en arrestation
-le sous-chef d'état-major Laborde. La prise
-de possession de l'état-major n'était plus qu'une
-formalité.</p>
-
-<p>Alors il se dirigea, seul, vers l'hôtel, passant au <span class="pagenum" id="Page_374">374</span>
-milieu de la place Vendôme, où se rangeaient les
-détachements de la garde de Paris envoyés par le
-colonel Rabbe. Au moment où il allait franchir le
-seuil de l'hôtel, il aperçut un homme de très
-haute taille, portant un costume moitié civil,
-moitié militaire, longue redingote boutonnée,
-pantalon à la hussarde, un bonnet de police sur
-la tête et une énorme canne pendue, par un cuir,
-à son poignet. L'homme avait, sur sa redingote,
+publics, il ne lui restait plus qu'à occuper
+l'hôtel de l'état-major.</p>
+
+<p>Ce devait être tâche facile. L'hôtel était en face.
+Il n'y avait qu'à traverser la place. Il comptait
+que le colonel Doucet, ayant reçu son brevet de
+général, avait exécuté ses ordres et mis en arrestation
+le sous-chef d'état-major Laborde. La prise
+de possession de l'état-major n'était plus qu'une
+formalité.</p>
+
+<p>Alors il se dirigea, seul, vers l'hôtel, passant au <span class="pagenum" id="Page_374">374</span>
+milieu de la place Vendôme, où se rangeaient les
+détachements de la garde de Paris envoyés par le
+colonel Rabbe. Au moment où il allait franchir le
+seuil de l'hôtel, il aperçut un homme de très
+haute taille, portant un costume moitié civil,
+moitié militaire, longue redingote boutonnée,
+pantalon à la hussarde, un bonnet de police sur
+la tête et une énorme canne pendue, par un cuir,
+à son poignet. L'homme avait, sur sa redingote,
la croix d'honneur.</p>
-<p>&mdash;Il me semble connaître cette tête-là!... se
+<p>&mdash;Il me semble connaître cette tête-là!... se
dit Malet. On dirait un ancien tambour-major,
-nommé La Violette; serait-il des nôtres?...</p>
+nommé La Violette; serait-il des nôtres?...</p>
-<p>Il eut un instant l'intention de s'arrêter et de
-parler à ce vieux soldat, en qui il supposait un
-partisan, mais les moments étaient à compter; il
-ne s'était que trop arrêté en chemin, pour Ladré
-et le général Desnoyers; à présent il avait hâte
+<p>Il eut un instant l'intention de s'arrêter et de
+parler à ce vieux soldat, en qui il supposait un
+partisan, mais les moments étaient à compter; il
+ne s'était que trop arrêté en chemin, pour Ladré
+et le général Desnoyers; à présent il avait hâte
d'achever son entreprise audacieuse et d'avoir un
-siège légal en prenant possession de l'état-major.
-De là il dirigerait, à sa guise et pour ses desseins,
-toutes les troupes restées en France et la garde
-nationale, force armée mécontente, prête à soutenir
-de ses baïonnettes délibérantes le gouvernement
-insurrectionnel. L'état-major, c'était son
-palais des Tuileries. Là il régnerait, là seulement
-il serait son maître et tiendrait dans ses mains
+siège légal en prenant possession de l'état-major.
+De là il dirigerait, à sa guise et pour ses desseins,
+toutes les troupes restées en France et la garde
+nationale, force armée mécontente, prête à soutenir
+de ses baïonnettes délibérantes le gouvernement
+insurrectionnel. L'état-major, c'était son
+palais des Tuileries. Là il régnerait, là seulement
+il serait son maître et tiendrait dans ses mains
tous les fils du pouvoir.</p>
-<p>Malet s'avançait, triomphal, dans son rêve <span class="pagenum" id="Page_375">375</span>
-étourdissant. Oh! l'étonnante féerie qui continuait,
+<p>Malet s'avançait, triomphal, dans son rêve <span class="pagenum" id="Page_375">375</span>
+étourdissant. Oh! l'étonnante féerie qui continuait,
que rien ne venait interrompre!</p>
-<p>Le prisonnier de la nuit commandait à présent
-à des troupes, donnait des ordres, nommait à des
-emplois. Il avait supprimé le gouverneur de
-Paris. Il logeait à la Force le ministre et le préfet
-de police, dont les détenus évadés, ses complices
-inconscients, occupaient les hôtels. Nulle part ne
-s'élevaient de protestations; personne ne mettait
-en doute les pouvoirs du remplaçant d'Hullin.
-Encore un petit effort, et à l'hôtel de l'état-major,
-la féerie devenait réalité, le conte de fées fabuleux
-se changeait en événement mémorable, et la
+<p>Le prisonnier de la nuit commandait à présent
+à des troupes, donnait des ordres, nommait à des
+emplois. Il avait supprimé le gouverneur de
+Paris. Il logeait à la Force le ministre et le préfet
+de police, dont les détenus évadés, ses complices
+inconscients, occupaient les hôtels. Nulle part ne
+s'élevaient de protestations; personne ne mettait
+en doute les pouvoirs du remplaçant d'Hullin.
+Encore un petit effort, et à l'hôtel de l'état-major,
+la féerie devenait réalité, le conte de fées fabuleux
+se changeait en événement mémorable, et la
nuit fantasmagorique finirait par une grande
-journée historique...</p>
+journée historique...</p>
-<p>Rien ne semblait plus à redouter, et Malet, relevant
-la tête, superbe, orgueilleux, confiant, résolu,
+<p>Rien ne semblait plus à redouter, et Malet, relevant
+la tête, superbe, orgueilleux, confiant, résolu,
ne connaissant plus d'obstacles, entra dans
-l'hôtel de la place Vendôme, en se disant, la main
-sur son épée:</p>
+l'hôtel de la place Vendôme, en se disant, la main
+sur son épée:</p>
-<p>&mdash;Napoléon n'est plus rien et je possède sa baguette
+<p>&mdash;Napoléon n'est plus rien et je possède sa baguette
magique!...</p>
<p>Il ne se doutait pas qu'au poignet de ce vieux
-soldat, géant à grosse canne, qu'il avait cru reconnaître
-dans la foule des badauds, se balançait
-la véritable baguette qui allait changer la féerie,
+soldat, géant à grosse canne, qu'il avait cru reconnaître
+dans la foule des badauds, se balançait
+la véritable baguette qui allait changer la féerie,
rendre aux carrosses merveilleux la forme des
-citrouilles et substituer aux palais improvisés les
+citrouilles et substituer aux palais improvisés les
prisons.</p>
<h2 id="Page_376"><a href="#toc">XVII</a><br />
-<small>LE CAFÉ DU MONT SAINT-BERNARD</small></h2>
+<small>LE CAFÉ DU MONT SAINT-BERNARD</small></h2>
-<p>Henriot, en quittant le général Malet, revint
-lentement à pied par le faubourg Saint-Antoine,
-indifférent aux hommes et aux choses rencontrés.
-Ni l'animation du vieux quartier révolutionnaire
-et laborieux, ni les gentilles ouvrières croisées,
+<p>Henriot, en quittant le général Malet, revint
+lentement à pied par le faubourg Saint-Antoine,
+indifférent aux hommes et aux choses rencontrés.
+Ni l'animation du vieux quartier révolutionnaire
+et laborieux, ni les gentilles ouvrières croisées,
sortant de l'atelier et regagnant leurs demeures,
-ni le va-et-vient de la chaussée où les voitures,
+ni le va-et-vient de la chaussée où les voitures,
les chevaux, les diligences, les pataches se pressaient,
se bousculaient, s'accrochaient, car la nuit
approchait et l'heure du souper pressait voyageurs,
bourgeois, artisans.</p>
-<p>Il cheminait comme écrasé sous le poids des
-pensées qu'il portait en lui.</p>
+<p>Il cheminait comme écrasé sous le poids des
+pensées qu'il portait en lui.</p>
-<p>Les ombres du passé voltigeaient autour de lui.
+<p>Les ombres du passé voltigeaient autour de lui.
Il faisait noir dans son c&oelig;ur comme il faisait
-sombre sur la ville. Dans la mélancolie assourdissante
-de cette fin de journée d'octobre il allait, <span class="pagenum" id="Page_377">377</span>
-inquiet, absorbé, chagrin, mécontent de lui-même
+sombre sur la ville. Dans la mélancolie assourdissante
+de cette fin de journée d'octobre il allait, <span class="pagenum" id="Page_377">377</span>
+inquiet, absorbé, chagrin, mécontent de lui-même
et des autres.</p>
<p>S'interrogeant, il se demandait s'il avait bien
-et droitement agi en communiquant à Malet le
+et droitement agi en communiquant à Malet le
mot d'ordre de la nuit.</p>
<p>Malet ne pouvait faire de cette communication
-un usage nuisible à la défense du pays. On n'était
-pas aux avant-postes. Et puis le général, bien
-qu'ennemi acharné de l'Empereur, était incapable,
+un usage nuisible à la défense du pays. On n'était
+pas aux avant-postes. Et puis le général, bien
+qu'ennemi acharné de l'Empereur, était incapable,
il l'avait dit, de commander et d'accomplir
-une action déshonorante. La possession de ce mot
-d'ordre lui servirait à recouvrer sa liberté. Il n'y
-avait là aucune déloyauté, aucune trahison. On
-ne lui avait pas confié à lui, Henriot, la garde des
+une action déshonorante. La possession de ce mot
+d'ordre lui servirait à recouvrer sa liberté. Il n'y
+avait là aucune déloyauté, aucune trahison. On
+ne lui avait pas confié à lui, Henriot, la garde des
prisonniers. Aider un captif politique, comme
-l'était Malet, à tromper la surveillance de ses
-geôliers et à franchir les frontières, ne serait jamais
-considéré comme une action vile et criminelle.</p>
+l'était Malet, à tromper la surveillance de ses
+geôliers et à franchir les frontières, ne serait jamais
+considéré comme une action vile et criminelle.</p>
-<p>Aux yeux de bien des gens ce serait même acte
-méritoire. Henriot cependant ne se sentait pas en
+<p>Aux yeux de bien des gens ce serait même acte
+méritoire. Henriot cependant ne se sentait pas en
repos. Sa conscience parlait et lui reprochait
-d'avoir confié à Malet ce mot qui lui était donné,
-à lui, pour le service et non pour faire évader des
-prisonniers d'État. Le général ne lui avait jamais
-fait part de ses projets, mais il était permis de
-supposer qu'il avait noué des relations avec tous
-les ennemis de Napoléon. Peut-être une conspiration
-était-elle en préparation, et le général, en <span class="pagenum" id="Page_378">378</span>
-s'échappant de la maison de santé, cherchait sans
-doute à se rapprocher de ses amis. Il devait
-gagner l'Angleterre, avait-il dit, puis de là s'embarquer
-pour les États-Unis. Peut-être resterait-il
+d'avoir confié à Malet ce mot qui lui était donné,
+à lui, pour le service et non pour faire évader des
+prisonniers d'État. Le général ne lui avait jamais
+fait part de ses projets, mais il était permis de
+supposer qu'il avait noué des relations avec tous
+les ennemis de Napoléon. Peut-être une conspiration
+était-elle en préparation, et le général, en <span class="pagenum" id="Page_378">378</span>
+s'échappant de la maison de santé, cherchait sans
+doute à se rapprocher de ses amis. Il devait
+gagner l'Angleterre, avait-il dit, puis de là s'embarquer
+pour les États-Unis. Peut-être resterait-il
sur cette terre anglaise qui abritait les plus
-acharnés adversaires de Napoléon, les Bourbons,
-les émigrés, les anciens chefs de la chouannerie.</p>
-
-<p>Henriot éprouvait comme un remords d'avoir
-ainsi facilité à Malet les moyens d'ébranler la
-sûreté de l'État, de troubler la France, d'y propager
-la révolte, à une époque aussi périlleuse,
-aussi menaçante.</p>
-
-<p id="cor_17">Sa haine pour Napoléon n'avait pas diminué. Il
-détestait aussi fortement le tout-puissant souverain
-qui n'avait pas hésité à lui voler son bonheur,
-à lui enlever Alice; mais, il l'avait déclaré
-à Malet, soldat et Français avant tout, il ne voulait
+acharnés adversaires de Napoléon, les Bourbons,
+les émigrés, les anciens chefs de la chouannerie.</p>
+
+<p>Henriot éprouvait comme un remords d'avoir
+ainsi facilité à Malet les moyens d'ébranler la
+sûreté de l'État, de troubler la France, d'y propager
+la révolte, à une époque aussi périlleuse,
+aussi menaçante.</p>
+
+<p id="cor_17">Sa haine pour Napoléon n'avait pas diminué. Il
+détestait aussi fortement le tout-puissant souverain
+qui n'avait pas hésité à lui voler son bonheur,
+à lui enlever Alice; mais, il l'avait déclaré
+à Malet, soldat et Français avant tout, il ne voulait
rien entreprendre contre <ins title="manque dans l'original">l</ins>'Empereur, tant
-qu'on était sans nouvelles de l'armée, tant qu'il se
+qu'on était sans nouvelles de l'armée, tant qu'il se
trouvait, au milieu des plaines de Russie, le
champion de la patrie, incarnant en lui la gloire
-et peut-être le salut de l'armée. Tant que Napoléon
-combattait, il était sacré à ses yeux. Il avait
-suspendu sa haine et ajourné sa vengeance.
-Quand, à la tête de ses légionnaires superbes,
-Napoléon rentrerait triomphant dans sa capitale
-en fête, alors il verrait, il aviserait, mais jusque-là
-l'Empereur devait être pour lui inviolable: sa <span class="pagenum" id="Page_379">379</span>
-vie n'était-elle pas liée à l'existence même de la
+et peut-être le salut de l'armée. Tant que Napoléon
+combattait, il était sacré à ses yeux. Il avait
+suspendu sa haine et ajourné sa vengeance.
+Quand, à la tête de ses légionnaires superbes,
+Napoléon rentrerait triomphant dans sa capitale
+en fête, alors il verrait, il aviserait, mais jusque-là
+l'Empereur devait être pour lui inviolable: sa <span class="pagenum" id="Page_379">379</span>
+vie n'était-elle pas liée à l'existence même de la
France?</p>
-<p>Un instant Henriot, cinglé par ces reproches
-intimes, eut la pensée de courir à la place et
-de dire qu'une indiscrétion ayant divulgué le
-mot d'ordre de la soirée, il conviendrait peut-être
+<p>Un instant Henriot, cinglé par ces reproches
+intimes, eut la pensée de courir à la place et
+de dire qu'une indiscrétion ayant divulgué le
+mot d'ordre de la soirée, il conviendrait peut-être
de le changer.</p>
-<p>Mais il réfléchit que cette déclaration attirerait
-inévitablement l'attention sur lui-même, qu'on le
-suspecterait, et que, soumis à une surveillance
+<p>Mais il réfléchit que cette déclaration attirerait
+inévitablement l'attention sur lui-même, qu'on le
+suspecterait, et que, soumis à une surveillance
probablement continue, il ne pourrait, au retour
-de Napoléon vainqueur, accomplir ses derniers
+de Napoléon vainqueur, accomplir ses derniers
desseins et se venger de l'amant d'Alice. En outre,
-son avertissement avait pour premier résultat de
-faire arrêter aux barrières le général Malet. Surpris
-s'évadant, le malheureux prisonnier verrait
-sa captivité, douce relativement, se transformer
-en dure détention, peut-être le déporterait-on
-aux îles Seychelles. Il ne devait pas trahir ainsi
-ce prisonnier d'État qui s'était fié à lui. Il ne pouvait
-que se taire et laisser s'écouler cette nuit
-favorable à l'évasion de Malet. Le lendemain, si
-le général n'avait pu exécuter sa tentative pour
+son avertissement avait pour premier résultat de
+faire arrêter aux barrières le général Malet. Surpris
+s'évadant, le malheureux prisonnier verrait
+sa captivité, douce relativement, se transformer
+en dure détention, peut-être le déporterait-on
+aux îles Seychelles. Il ne devait pas trahir ainsi
+ce prisonnier d'État qui s'était fié à lui. Il ne pouvait
+que se taire et laisser s'écouler cette nuit
+favorable à l'évasion de Malet. Le lendemain, si
+le général n'avait pu exécuter sa tentative pour
une cause ou pour une autre, il ne lui ferait
aucune communication. Il s'alarmait sans doute
-à tort, Malet ne choisirait peut-être pas cette soirée
-même pour sa fuite. Il n'y avait qu'à laisser
+à tort, Malet ne choisirait peut-être pas cette soirée
+même pour sa fuite. Il n'y avait qu'à laisser
aller les choses.</p>
-<p>Sa conscience n'était cependant qu'imparfaitement <span class="pagenum" id="Page_380">380</span>
-apaisée. Le pressentiment, qui n'est que la
-surexcitation alarmiste de la pensée, d'une grave
-responsabilité, d'une participation indirecte et
-inconsciente à quelque fait, encore inconnu, mais
-sérieux, terrible peut-être, le hantait.</p>
+<p>Sa conscience n'était cependant qu'imparfaitement <span class="pagenum" id="Page_380">380</span>
+apaisée. Le pressentiment, qui n'est que la
+surexcitation alarmiste de la pensée, d'une grave
+responsabilité, d'une participation indirecte et
+inconsciente à quelque fait, encore inconnu, mais
+sérieux, terrible peut-être, le hantait.</p>
<p>Pour se distraire, pour chasser ces angoisses
-qui l'assaillaient, car tout en réfléchissant et en
-s'examinant ainsi il était parvenu au Palais-Royal,
-le jeune colonel pénétra sous les fameuses
+qui l'assaillaient, car tout en réfléchissant et en
+s'examinant ainsi il était parvenu au Palais-Royal,
+le jeune colonel pénétra sous les fameuses
galeries de bois.</p>
-<p>Le Palais-Royal alors, c'était une ville dans la
+<p>Le Palais-Royal alors, c'était une ville dans la
ville. On y rencontrait tout ce que la fantaisie, le
-caprice, le luxe, la débauche, la cupidité peuvent
-souhaiter à côté des &oelig;uvres de l'art, des produits
-de l'industrie. Cette nécropole actuelle, avec ses
-arcades sonores et désertes rappelant les Procuraties
+caprice, le luxe, la débauche, la cupidité peuvent
+souhaiter à côté des &oelig;uvres de l'art, des produits
+de l'industrie. Cette nécropole actuelle, avec ses
+arcades sonores et désertes rappelant les Procuraties
de Venise, et qui, comme Venise est un
-spectre, alors était une cité grouillante, passionnée,
-fiévreuse, où le tintement de l'or, le pétillement
+spectre, alors était une cité grouillante, passionnée,
+fiévreuse, où le tintement de l'or, le pétillement
du champagne, les baisers, les chants,
-les jurons, formaient une symphonie heurtée, bizarre
-et puissante, où parfois le pistolet d'un décavé
+les jurons, formaient une symphonie heurtée, bizarre
+et puissante, où parfois le pistolet d'un décavé
se faisant sauter la cervelle sous un marronnier
formait le point d'orgue.</p>
-<p>L'ancien Palais-Cardinal, où le régent avait,
-avec ses roués, donné des soupers orgiaques, où
-Camille Desmoulins, arrachant à un arbre une
-cocarde couleur d'espérance, entraînait le peuple
-à la Bastille, était devenu, sous le nom de Palais <span class="pagenum" id="Page_381">381</span>
-du Tribunat, le rendez-vous des étrangers, des
-oisifs, des militaires, des nouvellistes, des spéculateurs
-et des filles. Le Tout-Paris viveur, dépensier,
+<p>L'ancien Palais-Cardinal, où le régent avait,
+avec ses roués, donné des soupers orgiaques, où
+Camille Desmoulins, arrachant à un arbre une
+cocarde couleur d'espérance, entraînait le peuple
+à la Bastille, était devenu, sous le nom de Palais <span class="pagenum" id="Page_381">381</span>
+du Tribunat, le rendez-vous des étrangers, des
+oisifs, des militaires, des nouvellistes, des spéculateurs
+et des filles. Le Tout-Paris viveur, dépensier,
frivole, se donnait rendez-vous dans ce jardin
attirant et dans ses annexes. Le Palais-Royal,
-dans son ensemble, était beaucoup plus vaste
-qu'aujourd'hui. Les galeries de bois, remplacées
-par la galerie vitrée et dallée dite d'Orléans, présentaient
+dans son ensemble, était beaucoup plus vaste
+qu'aujourd'hui. Les galeries de bois, remplacées
+par la galerie vitrée et dallée dite d'Orléans, présentaient
l'aspect de nos boulevards durant la semaine
-du premier janvier. Des échoppes, des baraques
+du premier janvier. Des échoppes, des baraques
en planches y formaient un champ de foire
-perpétuelle. Le sol sablé, défoncé, détrempé, les
-jours de pluie, se transformait en marécage. La
-foule piétinait avec fureur ce terrain fangeux. Les
+perpétuelle. Le sol sablé, défoncé, détrempé, les
+jours de pluie, se transformait en marécage. La
+foule piétinait avec fureur ce terrain fangeux. Les
libraires, les marchandes de modes, les coiffeurs,
-étaient les occupants de ces boutiques primitives.
-Balzac, dans son <i>Grand Homme de province à
-Paris</i>, a tracé un magistral tableau de ces galeries
-littéraires, où les jeunes auteurs venaient
-feuilleter les nouveautés et discuter les derniers
+étaient les occupants de ces boutiques primitives.
+Balzac, dans son <i>Grand Homme de province à
+Paris</i>, a tracé un magistral tableau de ces galeries
+littéraires, où les jeunes auteurs venaient
+feuilleter les nouveautés et discuter les derniers
ouvrages parus. On appelait ces galeries le <i>Camp
des Tartares</i>.</p>
<p>Les marronniers du Palais-Royal, bien que le
-fameux <i>arbre de Cracovie</i> eût été abattu lors des
+fameux <i>arbre de Cracovie</i> eût été abattu lors des
agrandissements et constructions entrepris par le
-duc de Chartres, avaient toujours la spécialité d'abriter
+duc de Chartres, avaient toujours la spécialité d'abriter
les colporteurs de nouvelles, les badauds
-désireux de politiquer en plein vent et les boursicotiers
-misérables. On voyait là les groupes minables <span class="pagenum" id="Page_382">382</span>
-et comiques qui se retrouvent présentement
+désireux de politiquer en plein vent et les boursicotiers
+misérables. On voyait là les groupes minables <span class="pagenum" id="Page_382">382</span>
+et comiques qui se retrouvent présentement
sous les arbres de la Bourse, en face de la
-rue de la Banque. Le jardin avait à peu près
+rue de la Banque. Le jardin avait à peu près
l'aspect actuel. A la place du bassin central
-s'élevait un cirque en bois qu'un incendie détruisit.</p>
+s'élevait un cirque en bois qu'un incendie détruisit.</p>
<p>Le jeu et les filles formaient la grande attraction
du Palais-Royal et y amenaient tout ce que
-Paris contenait de filous, de déclassés et de chevaliers
-des Grieux à la recherche d'une Manon.
-L'éclairage, qui nous semblerait bien terne, semblait
-féerique aux prunelles d'alors. Tout est relatif;
-cent quatre-vingts réverbères, suspendus
+Paris contenait de filous, de déclassés et de chevaliers
+des Grieux à la recherche d'une Manon.
+L'éclairage, qui nous semblerait bien terne, semblait
+féerique aux prunelles d'alors. Tout est relatif;
+cent quatre-vingts réverbères, suspendus
aux cent quatre-vingts arcades, illuminaient les
-galeries. Les cafés, restaurants, salles de jeux
+galeries. Les cafés, restaurants, salles de jeux
avaient pour luminaire de vulgaires quinquets,
-alors dans toute leur nouveauté.</p>
+alors dans toute leur nouveauté.</p>
-<p>Les maisons de jeu étaient nombreuses. Le
-113, parmi elles, est resté légendaire, mais c'était
-un tripot de bas étage. La mise de quarante sous
-était acceptée. <i>Frascati</i> et le <i>Cercle des Étrangers</i>
-représentaient les palais du hasard. La roulette,
+<p>Les maisons de jeu étaient nombreuses. Le
+113, parmi elles, est resté légendaire, mais c'était
+un tripot de bas étage. La mise de quarante sous
+était acceptée. <i>Frascati</i> et le <i>Cercle des Étrangers</i>
+représentaient les palais du hasard. La roulette,
le trente et quarante, le biribi, le pharaon, le
-vingt et un, étaient les jeux en faveur. Le maximum
+vingt et un, étaient les jeux en faveur. Le maximum
n'existait pas. Il se jouait parfois des coups
de cinquante mille francs. Toutes les classes de
-la société, appâtées et confondues par le jeu, se
+la société, appâtées et confondues par le jeu, se
rassemblaient donc au Palais-Royal.</p>
<p>Un millier de femmes, chaque soir, balayaient <span class="pagenum" id="Page_383">383</span>
-de leurs jupes plus ou moins crottées le Camp
+de leurs jupes plus ou moins crottées le Camp
des Tartares et les galeries. Beaucoup de ces
-«nymphes» du Palais-Royal, comme on les
-désignait dans le style mythologique en honneur
+«nymphes» du Palais-Royal, comme on les
+désignait dans le style mythologique en honneur
au temps de Delille, de Luce de Lancival et de
-Chênedollé, se promenaient en toilette de bal,
-décolletées, avec de grosses verroteries au cou et
-aux bras, imitant grossièrement perles et diamants.
-On répartissait ces «sirènes», autre nom
-de la Fable à elles conféré, en <i>demi-castors</i>,&mdash;on
+Chênedollé, se promenaient en toilette de bal,
+décolletées, avec de grosses verroteries au cou et
+aux bras, imitant grossièrement perles et diamants.
+On répartissait ces «sirènes», autre nom
+de la Fable à elles conféré, en <i>demi-castors</i>,&mdash;on
voit que le terme, rajeuni de nos jours, est fort
-vénérable,&mdash;en <i>castors</i> et en <i>fins castors</i>. Cette
-dernière catégorie, la plus huppée, fréquentait
-principalement les théâtres et ne se commettait
-qu'accidentellement avec la tourbe féminine des
+vénérable,&mdash;en <i>castors</i> et en <i>fins castors</i>. Cette
+dernière catégorie, la plus huppée, fréquentait
+principalement les théâtres et ne se commettait
+qu'accidentellement avec la tourbe féminine des
galeries de bois.</p>
-<p>On a compté au Palais-Royal de l'Empire dix-huit
-maisons de jeu, onze monts-de-piété, sans
-les maisons clandestines de prêts sur gages et
+<p>On a compté au Palais-Royal de l'Empire dix-huit
+maisons de jeu, onze monts-de-piété, sans
+les maisons clandestines de prêts sur gages et
une trentaine de restaurants. Les sous-sols donnaient
-asile à mille industries foraines, à des
-spectacles et à des curiosités variés. Les chambres
-et les mansardes étaient peuplées de filles. Les
-cafés-billards, les confiseurs, les pâtissiers, les
+asile à mille industries foraines, à des
+spectacles et à des curiosités variés. Les chambres
+et les mansardes étaient peuplées de filles. Les
+cafés-billards, les confiseurs, les pâtissiers, les
glaciers, les marchands de comestibles abondaient.
-Il y avait un marchand de gaufres renommé,
+Il y avait un marchand de gaufres renommé,
un cabinet de lecture tenu par Jorre
-très fréquenté, où l'on trouvait une quarantaine
+très fréquenté, où l'on trouvait une quarantaine
de journaux; enfin la boutique d'une association <span class="pagenum" id="Page_384">384</span>
-de décrotteurs achalandés portait cette enseigne:
-<i>Aux Artistes réunis</i>.</p>
+de décrotteurs achalandés portait cette enseigne:
+<i>Aux Artistes réunis</i>.</p>
<p>Parmi les spectacles et divertissements, on
-n'avait que l'embarras du choix: le <i>Théâtre-Français</i>
-d'abord, puis le théâtre de la Montansier
-qui a gardé le nom de théâtre du Palais-Royal,
-les <i>Ombres Chinoises</i> de Séraphin, les <i>Marionnettes</i>
-où <i>Pyrame et Thisbé</i> attira longtemps
+n'avait que l'embarras du choix: le <i>Théâtre-Français</i>
+d'abord, puis le théâtre de la Montansier
+qui a gardé le nom de théâtre du Palais-Royal,
+les <i>Ombres Chinoises</i> de Séraphin, les <i>Marionnettes</i>
+où <i>Pyrame et Thisbé</i> attira longtemps
la foule, le <i>Caveau</i>, le concert du <i>Sauvage</i>, etc.</p>
-<p>Les cafés du Palais-Royal sont demeurés longtemps
-fréquentés et plusieurs ont gardé une renommée
-dans l'histoire: tels le café de Foy, rendez-vous
-des promeneurs aristocratiques, où le
-garde Pâris tua le conventionnel Lepelletier de
-Saint-Fargeau; le café Lemblin, fréquenté sous
+<p>Les cafés du Palais-Royal sont demeurés longtemps
+fréquentés et plusieurs ont gardé une renommée
+dans l'histoire: tels le café de Foy, rendez-vous
+des promeneurs aristocratiques, où le
+garde Pâris tua le conventionnel Lepelletier de
+Saint-Fargeau; le café Lemblin, fréquenté sous
la Restauration par les officiers bonapartistes en
-demi-solde et où tant de duels furent décidés; le
-café de Valois, rendez-vous des royalistes; le
-café Borel, où on écoutait un ventriloque; le café
+demi-solde et où tant de duels furent décidés; le
+café de Valois, rendez-vous des royalistes; le
+café Borel, où on écoutait un ventriloque; le café
des Mille-Colonnes, dont les glaces habilement
-disposées rappelaient à l'infini les douze colonnes
-de cristal, et le café du Mont Saint-Bernard, où
-le hasard avait fait asseoir Henriot, courbaturé
+disposées rappelaient à l'infini les douze colonnes
+de cristal, et le café du Mont Saint-Bernard, où
+le hasard avait fait asseoir Henriot, courbaturé
moralement et un peu las aussi de sa longue
-marche pédestre, en quittant la maison de santé
+marche pédestre, en quittant la maison de santé
du docteur Dubuisson.</p>
-<p>Le café du Mont Saint-Bernard était agencé un
+<p>Le café du Mont Saint-Bernard était agencé un
peu comme nos cabarets artistiques et nos
-tavernes décoratives. Des grottes, des pans de <span class="pagenum" id="Page_385">385</span>
-rocs, des cabanes, des routes et des précipices y
-étaient figurés. On y était servi pas des garçons
-costumés en montagnards italiens ou suisses.
+tavernes décoratives. Des grottes, des pans de <span class="pagenum" id="Page_385">385</span>
+rocs, des cabanes, des routes et des précipices y
+étaient figurés. On y était servi pas des garçons
+costumés en montagnards italiens ou suisses.
Des abris, simulant des excavations dans la montagne,
permettaient aux consommateurs de
-s'isoler, sans perdre le coup d'&oelig;il général, en
-même temps qu'ils pouvaient suivre sur une
-petite scène, disposée au fond du café, les grimaces
+s'isoler, sans perdre le coup d'&oelig;il général, en
+même temps qu'ils pouvaient suivre sur une
+petite scène, disposée au fond du café, les grimaces
et les contorsions de deux ou trois pitres,
dont les exercices acrobatiques coupaient les
-morceaux joués par un orchestre de quatre musiciens.</p>
+morceaux joués par un orchestre de quatre musiciens.</p>
<p>Henriot cherchait une table libre et parcourait
-l'un des sentiers cachés de ce café alpestre, quand,
-passant devant une des grottes, il aperçut un
+l'un des sentiers cachés de ce café alpestre, quand,
+passant devant une des grottes, il aperçut un
homme et une femme qui firent un mouvement
en le voyant:</p>
@@ -12840,167 +12801,167 @@ en le voyant:</p>
<p>&mdash;Le major Marcel!...</p>
-<p>Ces deux exclamations se croisèrent, on se reconnut,
+<p>Ces deux exclamations se croisèrent, on se reconnut,
on se serra la main.</p>
-<p>Marcel invita Henriot à s'asseoir à sa table et
-lui présenta sa femme Renée.</p>
+<p>Marcel invita Henriot à s'asseoir à sa table et
+lui présenta sa femme Renée.</p>
-<p>Henriot était venu par dés&oelig;uvrement au Palais-Royal.
-Rien ne l'y avait entraîné que le désir
-d'échapper, dans le tumulte et dans la foule, aux
+<p>Henriot était venu par dés&oelig;uvrement au Palais-Royal.
+Rien ne l'y avait entraîné que le désir
+d'échapper, dans le tumulte et dans la foule, aux
reproches de sa conscience et aux bourdonnements
-de l'anxiété. Il connaissait depuis longtemps
-le major Marcel, et aussi Renée, dont madame <span class="pagenum" id="Page_386">386</span>
-Sans-Gêne et ce bon La Violette lui avaient
-conté les aventures; il n'avait aucune raison
+de l'anxiété. Il connaissait depuis longtemps
+le major Marcel, et aussi Renée, dont madame <span class="pagenum" id="Page_386">386</span>
+Sans-Gêne et ce bon La Violette lui avaient
+conté les aventures; il n'avait aucune raison
pour ne pas accepter l'invitation faite cordialement.</p>
-<p>Il s'assit donc à leur table.</p>
+<p>Il s'assit donc à leur table.</p>
-<p>On échangea divers propos indifférents tout en
-donnant un coup d'&oelig;il à une scène burlesque
-jouée par deux comiques sur le petit théâtre du
+<p>On échangea divers propos indifférents tout en
+donnant un coup d'&oelig;il à une scène burlesque
+jouée par deux comiques sur le petit théâtre du
fond.</p>
-<p>L'un des deux pitres, costumé en Anglais comique,
-avec pantalon de nankin, habit bleu à
-boutons d'or, gilet rouge et chapeau jaunâtre à
+<p>L'un des deux pitres, costumé en Anglais comique,
+avec pantalon de nankin, habit bleu à
+boutons d'or, gilet rouge et chapeau jaunâtre à
longs poils, imitait dans la perfection le ridicule
-insulaire dont la salle s'égayait. De grands favoris
+insulaire dont la salle s'égayait. De grands favoris
filasse lui pendaient le long des joues. Il les
tortillait en accomplissant ses gambades et ses
contorsions.</p>
<p>Les trois consommateurs ne prenaient qu'un
-médiocre plaisir à ce spectacle.</p>
-
-<p>Tous trois semblaient absorbés. Ils ne riaient
-que du bord des lèvres. La tristesse était au fond
-des yeux de Renée; Marcel et Henriot avaient
-dans le regard de l'inquiétude, et, si leurs corps
-se trouvaient réellement attablés à l'un des guéridons
-du Mont Saint-Bernard, leur âme était
+médiocre plaisir à ce spectacle.</p>
+
+<p>Tous trois semblaient absorbés. Ils ne riaient
+que du bord des lèvres. La tristesse était au fond
+des yeux de Renée; Marcel et Henriot avaient
+dans le regard de l'inquiétude, et, si leurs corps
+se trouvaient réellement attablés à l'un des guéridons
+du Mont Saint-Bernard, leur âme était
ailleurs.</p>
<p>A un moment Marcel tira sa montre et la consulta.</p>
<p>&mdash;Oh! ne t'en va pas encore! il n'est pas <span class="pagenum" id="Page_387">387</span>
-l'heure que tu m'as dite!... supplia Renée retenant
+l'heure que tu m'as dite!... supplia Renée retenant
son amant.</p>
-<p>&mdash;J'ai encore un quart d'heure, ma chère!...
+<p>&mdash;J'ai encore un quart d'heure, ma chère!...
puis il faudra, tu le sais, que j'aille retrouver
mes amis...</p>
-<p>Un éclair de frayeur dans le regard, un geste
-de vague supplication montrèrent que Renée, inquiète,
-se résignait et comptait en soupirant les
+<p>Un éclair de frayeur dans le regard, un geste
+de vague supplication montrèrent que Renée, inquiète,
+se résignait et comptait en soupirant les
minutes.</p>
-<p>&mdash;Cette journée a été bien courte et bien
-longue pour moi!... murmura Renée à l'oreille
-de Marcel, bien longue parce que tu m'as laissée
+<p>&mdash;Cette journée a été bien courte et bien
+longue pour moi!... murmura Renée à l'oreille
+de Marcel, bien longue parce que tu m'as laissée
seule si longtemps, bien courte puisque tu me
-dis que peut-être je serai plusieurs jours sans te
+dis que peut-être je serai plusieurs jours sans te
revoir...</p>
-<p>&mdash;Oui... oui! fit Marcel impatienté, cherchant
-à arrêter une confidence possible, une indiscrétion
-à prévoir...</p>
+<p>&mdash;Oui... oui! fit Marcel impatienté, cherchant
+à arrêter une confidence possible, une indiscrétion
+à prévoir...</p>
<p>&mdash;C'est triste ce voyage dont tu ne veux pas
-me dire le but, ni la durée, reprit Renée insistant.
+me dire le but, ni la durée, reprit Renée insistant.
Elle parlait cette fois assez haut pour que
-Henriot entendît. Sais-tu bien, ajouta-t-elle, que
-je pourrais être jalouse!...</p>
+Henriot entendît. Sais-tu bien, ajouta-t-elle, que
+je pourrais être jalouse!...</p>
<p>&mdash;Folle que tu es! dit Marcel lui prenant la
-main pour la calmer et peut-être pour l'engager
-à se taire, en présence d'Henriot.</p>
+main pour la calmer et peut-être pour l'engager
+à se taire, en présence d'Henriot.</p>
-<p>Mais les femmes ont la curiosité tenace, et les
+<p>Mais les femmes ont la curiosité tenace, et les
recommandations du silence ne font qu'exciter
leur verve causeuse.</p>
<div class="pagenum" id="Page_388">388</div>
-<p>Renée, avec vivacité, reprit:</p>
+<p>Renée, avec vivacité, reprit:</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il peut vouloir encore te dire,
-la nuit, ce général Malet... avec lequel tu as
-passé toute la journée!...</p>
+la nuit, ce général Malet... avec lequel tu as
+passé toute la journée!...</p>
-<p>Marcel serra énergiquement la main de Renée:</p>
+<p>Marcel serra énergiquement la main de Renée:</p>
<p>&mdash;Tais-toi!... tais-toi! je t'en prie! dit-il vivement,
en accompagnant son mouvement d'un
-coup d'&oelig;il mécontent.</p>
+coup d'&oelig;il mécontent.</p>
-<p>Renée se recula d'un air boudeur.</p>
+<p>Renée se recula d'un air boudeur.</p>
<p>Henriot avait entendu.</p>
-<p>&mdash;Vous connaissez le général Malet? demanda-t-il
-à Marcel.</p>
+<p>&mdash;Vous connaissez le général Malet? demanda-t-il
+à Marcel.</p>
<p>&mdash;Oui... un peu... dit celui-ci, visiblement
-contrarié de la question.</p>
+contrarié de la question.</p>
<p>&mdash;Je le connais aussi, reprit Henriot, sans
-affectation... j'ai même été le visiter aujourd'hui
-dans la maison de santé où il est gardé...</p>
+affectation... j'ai même été le visiter aujourd'hui
+dans la maison de santé où il est gardé...</p>
-<p>&mdash;Vous?... Mais j'y pense, dit tout à coup
-Marcel baissant la voix, le général a parlé, oh!
-discrètement, d'un officier, du service de la place,
-avec lequel il était en relation... serait-ce vous?...</p>
+<p>&mdash;Vous?... Mais j'y pense, dit tout à coup
+Marcel baissant la voix, le général a parlé, oh!
+discrètement, d'un officier, du service de la place,
+avec lequel il était en relation... serait-ce vous?...</p>
-<p>&mdash;Ce doit être moi, répondit tranquillement
+<p>&mdash;Ce doit être moi, répondit tranquillement
Henriot.</p>
-<p>&mdash;Alors vous êtes des nôtres?...</p>
+<p>&mdash;Alors vous êtes des nôtres?...</p>
-<p>&mdash;Oui et non... dit évasivement le colonel.</p>
+<p>&mdash;Oui et non... dit évasivement le colonel.</p>
-<p>Cette réponse ne parut pas satisfaire entièrement
-Marcel. Il ne savait pas de quels éléments
-Malet disposait dans l'armée; or, tous les conjurés
-étaient inconnus les uns des autres, sauf les cinq <span class="pagenum" id="Page_389">389</span>
-personnages qui s'étaient trouvés rassemblés
-dans la journée même chez Malet. Le général
+<p>Cette réponse ne parut pas satisfaire entièrement
+Marcel. Il ne savait pas de quels éléments
+Malet disposait dans l'armée; or, tous les conjurés
+étaient inconnus les uns des autres, sauf les cinq <span class="pagenum" id="Page_389">389</span>
+personnages qui s'étaient trouvés rassemblés
+dans la journée même chez Malet. Le général
leur faisait croire qu'il disposait de ressources
-considérables, de partisans nombreux disséminés
+considérables, de partisans nombreux disséminés
dans tous les rangs sociaux, principalement dans
-l'armée: Marcel ne douta plus qu'Henriot ayant
-eu, le jour même, une entrevue avec Malet, ne
-fût comme lui entré dans la conspiration. L'attitude
-prudente et les paroles réservées d'Henriot
-n'étaient point pour lui ôter ce soupçon.</p>
+l'armée: Marcel ne douta plus qu'Henriot ayant
+eu, le jour même, une entrevue avec Malet, ne
+fût comme lui entré dans la conspiration. L'attitude
+prudente et les paroles réservées d'Henriot
+n'étaient point pour lui ôter ce soupçon.</p>
-<p>Il résolut de savoir aussitôt à quoi s'en tenir.</p>
+<p>Il résolut de savoir aussitôt à quoi s'en tenir.</p>
-<p>Tirant de sa poche le fragment de la lettre déchirée
+<p>Tirant de sa poche le fragment de la lettre déchirée
par Camagno et qui devait servir aux
-conspirateurs de signe de ralliement, il le présenta
-à Henriot, en lui disant:</p>
+conspirateurs de signe de ralliement, il le présenta
+à Henriot, en lui disant:</p>
<p>&mdash;Vous connaissez cela?...</p>
<p>Henriot regarda le morceau de papier, sans
-paraître frappé par ce signe. Évidemment il n'était
-pas dans le secret. Marcel, très contrarié,
+paraître frappé par ce signe. Évidemment il n'était
+pas dans le secret. Marcel, très contrarié,
remit le fragment dans sa poche, sans mot dire.</p>
-<p>Mais Henriot tout à coup s'écria:</p>
+<p>Mais Henriot tout à coup s'écria:</p>
-<p>&mdash;Attendez donc!... ce bout de papier déchiré
-que vous me présentez là... est-ce qu'il ne viendrait
+<p>&mdash;Attendez donc!... ce bout de papier déchiré
+que vous me présentez là... est-ce qu'il ne viendrait
pas...</p>
-<p>Et sans achever sa pensée, il sortit à son tour
-la lettre de Camagno, ramassée chez Malet, et,
-la tendant à Marcel tout à fait surpris:</p>
+<p>Et sans achever sa pensée, il sortit à son tour
+la lettre de Camagno, ramassée chez Malet, et,
+la tendant à Marcel tout à fait surpris:</p>
<p>&mdash;On dirait que ce bout de papier provient de
cette lettre... regardez donc! dit-il.</p>
@@ -13010,23 +12971,23 @@ cette lettre... regardez donc! dit-il.</p>
<p>&mdash;En effet! murmura Marcel... comment avez-vous
donc ce papier?</p>
-<p>&mdash;Je l'ai trouvé dans le couloir, chez le général
+<p>&mdash;Je l'ai trouvé dans le couloir, chez le général
Malet... Je supposais qu'il n'avait aucune
-importance... cependant je l'avais conservé de
-peur qu'il ne tombât sous des yeux indiscrets...
-car si le fragment déchiré est blanc, l'autre moitié
-de la lettre est couverte d'écriture... voyez
-plutôt!...</p>
+importance... cependant je l'avais conservé de
+peur qu'il ne tombât sous des yeux indiscrets...
+car si le fragment déchiré est blanc, l'autre moitié
+de la lettre est couverte d'écriture... voyez
+plutôt!...</p>
<p>Et machinalement, comme pour rapprocher
-les deux fragments et vérifier la déchirure,
+les deux fragments et vérifier la déchirure,
Henriot, fixant son regard, parcourait la page
-écrite...</p>
+écrite...</p>
<p>A peine avait-il lu quelques mots, qu'il tressaillit,
et faisant un mouvement comme pour
-froisser la lettre, il murmura, en regardant secrètement
-Marcel stupéfait:</p>
+froisser la lettre, il murmura, en regardant secrètement
+Marcel stupéfait:</p>
<p>&mdash;C'est grave! dit-il.</p>
@@ -13036,13 +12997,13 @@ colonel?... C'est une lettre de Malet?...</p>
<p>&mdash;Non!... un brouillon sans doute... une initiale
pour signature...</p>
-<p>&mdash;Et qu'y a-t-il donc d'écrit? vous m'effrayez!...
+<p>&mdash;Et qu'y a-t-il donc d'écrit? vous m'effrayez!...
puis-je voir?...</p>
<p>&mdash;Lisez! dit Henriot. Puisque vous connaissez
-le général Malet, vous devinerez peut-être l'entier
-de cette lettre... peut-être vous trouverez-vous au
-courant du secret qu'elle révèle...</p>
+le général Malet, vous devinerez peut-être l'entier
+de cette lettre... peut-être vous trouverez-vous au
+courant du secret qu'elle révèle...</p>
<p>&mdash;Donnez! dit froidement Marcel.</p>
@@ -13052,83 +13013,83 @@ courant du secret qu'elle révèle...</p>
ce qu'il lut:</p>
<div class="manuscr">
-<p class="addr">«Très cher Ximenès,</p>
+<p class="addr">«Très cher Ximenès,</p>
-<p>»Tout décidément prend bonne tournure; si,
-comme nous l'espérons, Malet se décide à profiter
+<p>»Tout décidément prend bonne tournure; si,
+comme nous l'espérons, Malet se décide à profiter
des circonstances favorables, plus que jamais
-Jupiter-Scapin, comme l'a si bien baptisé ce cher
-de Pradt, est embourbé dans les marécages de
-la Pologne, dans les terres inondées de la Moscovie.
-Il ne sera pas de sitôt ici. L'Impératrice, au
-premier tapage, s'enfuira à la cour de papa. Le
+Jupiter-Scapin, comme l'a si bien baptisé ce cher
+de Pradt, est embourbé dans les marécages de
+la Pologne, dans les terres inondées de la Moscovie.
+Il ne sera pas de sitôt ici. L'Impératrice, au
+premier tapage, s'enfuira à la cour de papa. Le
roi de Rome ne sera pas un obstacle. Un gentilhomme
-fort intelligent et dévoué, M. de Maubreuil,
-s'offre à lui servir de précepteur. Entre
-ses mains, le prétendu roi de Rome ne nous donnera
-pas longtemps d'inquiétude.</p>
+fort intelligent et dévoué, M. de Maubreuil,
+s'offre à lui servir de précepteur. Entre
+ses mains, le prétendu roi de Rome ne nous donnera
+pas longtemps d'inquiétude.</p>
-<p>»Votre général Malet est un niais. Il nous est
-facile de le jouer. Continuez à tout promettre,
+<p>»Votre général Malet est un niais. Il nous est
+facile de le jouer. Continuez à tout promettre,
engagez le roi, mais les parlements,&mdash;ils ont parfois
-du bon, n'ayant rien promis, rien enregistré,
-rien autorisé,&mdash;feront bonne justice de tous ces
-misérables impénitents ou soi-disant repentants.
+du bon, n'ayant rien promis, rien enregistré,
+rien autorisé,&mdash;feront bonne justice de tous ces
+misérables impénitents ou soi-disant repentants.
Tous ceux qui demanderont des garanties seront
-pendus, on exilera les autres. Quant à nous,
+pendus, on exilera les autres. Quant à nous,
n'ayons aucune crainte: j'aurai la charge de
-grand écuyer, dont le prince de Lambege a promis
-la démission; Fouché sera fait premier ministre,
-le roi lui a promis cette place bien due à <span class="pagenum" id="Page_392">392</span>
-son intelligence, à d'autres considérations éminentes.
-Pour vous, un évêché, celui de Mirepoix
-ou d'Auch, sera mis à votre disposition, avec
+grand écuyer, dont le prince de Lambege a promis
+la démission; Fouché sera fait premier ministre,
+le roi lui a promis cette place bien due à <span class="pagenum" id="Page_392">392</span>
+son intelligence, à d'autres considérations éminentes.
+Pour vous, un évêché, celui de Mirepoix
+ou d'Auch, sera mis à votre disposition, avec
cent mille francs pour balayer vos dettes. Le roi
-Ferdinand VII, rétabli sur son trône, contribuera
-aussi, sans doute, à vous récompenser de vos
+Ferdinand VII, rétabli sur son trône, contribuera
+aussi, sans doute, à vous récompenser de vos
loyaux services, mais Ferdinand n'est pas riche
-et je vous conseille de rester en France, où l'épiscopat
-est lucratif et sûr.</p>
+et je vous conseille de rester en France, où l'épiscopat
+est lucratif et sûr.</p>
-<p>»Quant au sieur Malet, attendu qu'il est bon
+<p>»Quant au sieur Malet, attendu qu'il est bon
gentilhomme et qu'il va rendre un grand service
-à Sa Majesté et à la France, il sera maintenu dans
-son grade de maréchal de camp, avec le brevet
+à Sa Majesté et à la France, il sera maintenu dans
+son grade de maréchal de camp, avec le brevet
de commandeur de Saint-Louis, une pension de
-mille louis reversible par moitié sur sa femme.
-Mais, si au lieu de servir fidèlement lui aussi
+mille louis reversible par moitié sur sa femme.
+Mais, si au lieu de servir fidèlement lui aussi
veut des exigences, s'il s'avisait de persister dans
-ces sottises républicaines dont il fait volontiers
-parade et qui ne sont bonnes qu'à lui attirer les
-sympathies de la plèbe, on l'enverra pourrir à
-Pierre-Encise ou au château d'If. Du reste, promettez
+ces sottises républicaines dont il fait volontiers
+parade et qui ne sont bonnes qu'à lui attirer les
+sympathies de la plèbe, on l'enverra pourrir à
+Pierre-Encise ou au château d'If. Du reste, promettez
tout, acceptez tout, ne refusez rien de ce
-que vous demanderont Malet et ses affidés, faites-leur
-croire même qu'on les laisserait travailler
-pour la République, Mgr de Clermont-Tonnerre
-prétend que ce n'est pas péché véniel que de
+que vous demanderont Malet et ses affidés, faites-leur
+croire même qu'on les laisserait travailler
+pour la République, Mgr de Clermont-Tonnerre
+prétend que ce n'est pas péché véniel que de
combattre les jacobins avec leurs propres armes.</p>
-<p>»Agissez donc et poussez votre Malet. Jamais
+<p>»Agissez donc et poussez votre Malet. Jamais
l'heure ne sera plus propice.</p>
-<p class="signat">»T...»</p>
+<p class="signat">»T...»</p>
</div>
<div class="pagenum" id="Page_393">393</div>
-<p>&mdash;C'est signé d'un T... Qui peut ainsi écrire
+<p>&mdash;C'est signé d'un T... Qui peut ainsi écrire
cela? demanda Henriot.</p>
<p>&mdash;T... Talleyrand, parbleu! oh! le double
-traître... Mais, colonel, vous plairait-il que nous
+traître... Mais, colonel, vous plairait-il que nous
allions faire un tour de promenade dans le jardin?...
ce papier renferme des choses trop graves
-pour que nous n'échangions pas nos idées... Renée
+pour que nous n'échangions pas nos idées... Renée
nous attendra un instant en regardant le
spectacle...</p>
-<p>&mdash;Je vous suis, dit Henriot, très impressionné.</p>
+<p>&mdash;Je vous suis, dit Henriot, très impressionné.</p>
<p>Quand ils furent seuls sous les marronniers,
Marcel dit avec un accent douloureux:</p>
@@ -13136,282 +13097,282 @@ Marcel dit avec un accent douloureux:</p>
<p>&mdash;Ainsi Malet conspire avec les royalistes!...
le saviez-vous, colonel?</p>
-<p>&mdash;Je ne savais rien des projets du général
+<p>&mdash;Je ne savais rien des projets du général
Malet... Je connaissais ses griefs contre les ministres
-qui le tenaient en prison, sa haine même
+qui le tenaient en prison, sa haine même
contre l'Empereur auquel il reprochait le 18 brumaire,
le couronnement, son pouvoir absolu...
-mais j'ignorais, je vous le jure, qu'il fût à la tête
-d'un complot tout organisé, tout prêt à éclater,
+mais j'ignorais, je vous le jure, qu'il fût à la tête
+d'un complot tout organisé, tout prêt à éclater,
comme cette lettre l'indique...</p>
-<p>&mdash;Et un complot avec Talleyrand, avec Fouché,
-avec Clermont-Tonnerre, avec tous les suppôts
-du fanatisme, de l'intolérance, qui voudraient
-nous ramener, avec leur roi, le régime de la féodalité...
-Ah! c'est infâme!... Et moi qui pensais
-servir, en m'alliant à Malet, la cause sacrée de
-l'indépendance des nations et préparer l'avènement <span class="pagenum" id="Page_394">394</span>
-de la fédération des États européens!...</p>
+<p>&mdash;Et un complot avec Talleyrand, avec Fouché,
+avec Clermont-Tonnerre, avec tous les suppôts
+du fanatisme, de l'intolérance, qui voudraient
+nous ramener, avec leur roi, le régime de la féodalité...
+Ah! c'est infâme!... Et moi qui pensais
+servir, en m'alliant à Malet, la cause sacrée de
+l'indépendance des nations et préparer l'avènement <span class="pagenum" id="Page_394">394</span>
+de la fédération des États européens!...</p>
-<p>&mdash;Le général Malet ne soupçonne peut-être pas
+<p>&mdash;Le général Malet ne soupçonne peut-être pas
que les royalistes le prennent pour instrument...</p>
<p>&mdash;Il devrait s'en douter! De qui s'entoure-t-il?
-de Lafon, un abbé; de Boutreux, un échappé de
-séminaire; les Polignac sont ses amis; qui a-t-il
+de Lafon, un abbé; de Boutreux, un échappé de
+séminaire; les Polignac sont ses amis; qui a-t-il
mis au premier rang de sa commission provisoire?
Alexis de Noailles, Montmorency, deux
-ducs, deux représentants incorrigibles de l'ancien
-régime... Cette lettre, tombée de la poche d'un
-convive, achève de dissiper mon illusion... J'avais
-fait un rêve... je m'éveille brusquement!... Je
-vous laisse libre, colonel, de continuer à suivre
-Malet; moi, je me sépare de lui...</p>
+ducs, deux représentants incorrigibles de l'ancien
+régime... Cette lettre, tombée de la poche d'un
+convive, achève de dissiper mon illusion... J'avais
+fait un rêve... je m'éveille brusquement!... Je
+vous laisse libre, colonel, de continuer à suivre
+Malet; moi, je me sépare de lui...</p>
<p>&mdash;Mais je n'avais nullement l'intention de le
-seconder dans ses projets... je le lui ai déclaré à
-lui-même aujourd'hui...</p>
+seconder dans ses projets... je le lui ai déclaré à
+lui-même aujourd'hui...</p>
<p>&mdash;Ah! vraiment?... Alors ce soir... cette
nuit... vous ne saviez rien?...</p>
-<p>&mdash;Rien du tout... Le général ne m'a mis au
+<p>&mdash;Rien du tout... Le général ne m'a mis au
courant que d'une chose... son projet de quitter,
-cette nuit probablement, la maison de santé où il
-est détenu...</p>
+cette nuit probablement, la maison de santé où il
+est détenu...</p>
<p>&mdash;Il ne vous a pas dit ce qu'il comptait faire,
-une fois évadé?</p>
+une fois évadé?</p>
<p>&mdash;Non... je ne saurai que ce que vous voudrez
-bien m'apprendre, car vous paraissez être fort
-informé des desseins de Malet...</p>
+bien m'apprendre, car vous paraissez être fort
+informé des desseins de Malet...</p>
<p>&mdash;Il vaut mieux pour vous, colonel, que vous <span class="pagenum" id="Page_395">395</span>
-gardiez votre ignorance... Vous ne tenez plus à
-servir les royalistes, à renouer en France l'odieux
+gardiez votre ignorance... Vous ne tenez plus à
+servir les royalistes, à renouer en France l'odieux
pouvoir royal?...</p>
-<p>&mdash;Non... je ne veux même pas, en ce moment
-où il combat pour la France devant Moscou,
-entreprendre quoi que ce soit contre Napoléon...</p>
+<p>&mdash;Non... je ne veux même pas, en ce moment
+où il combat pour la France devant Moscou,
+entreprendre quoi que ce soit contre Napoléon...</p>
<p>&mdash;Ceci vous regarde, mais, croyez-moi, allons
-retrouver Renée qui doit s'impatienter en notre
-absence et ne nous mêlons en aucune façon des
+retrouver Renée qui doit s'impatienter en notre
+absence et ne nous mêlons en aucune façon des
entreprises de Malet... Laissons-le, avec son
moine, conspirer pour nous ramener les Bourbons...
-à la fois dupe et complice des Talleyrand
-et des Fouché... Venez, colonel, ni vous, ni moi
-ne devons être les jouets de ces fourbes aux
-mains desquels Malet n'est qu'un misérable pantin
+à la fois dupe et complice des Talleyrand
+et des Fouché... Venez, colonel, ni vous, ni moi
+ne devons être les jouets de ces fourbes aux
+mains desquels Malet n'est qu'un misérable pantin
dont ils tiennent la ficelle... ils le font ainsi
-mouvoir dans l'ombre, mais, s'il échoue, ils l'étrangleront
+mouvoir dans l'ombre, mais, s'il échoue, ils l'étrangleront
au grand jour!...</p>
-<p>Et Marcel, indigné, contenant de son mieux
-son irritation, entraîna Henriot vers le café du
+<p>Et Marcel, indigné, contenant de son mieux
+son irritation, entraîna Henriot vers le café du
Mont Saint-Bernard.</p>
-<p>Une grande agitation emplissait l'établissement.
+<p>Une grande agitation emplissait l'établissement.
On entendait des cris, le bruit d'une querelle.
Les consommateurs, en partie debout, masquaient
-la petite scène, disposée au fond de la
-salle, et d'où partaient des cris et des jurons.</p>
+la petite scène, disposée au fond de la
+salle, et d'où partaient des cris et des jurons.</p>
-<p>Marcel avait dit quelques mots à l'oreille de
-Renée qui s'était levée aussitôt.</p>
+<p>Marcel avait dit quelques mots à l'oreille de
+Renée qui s'était levée aussitôt.</p>
<p>&mdash;Excusez-nous, fit alors l'aide-major en tendant <span class="pagenum" id="Page_396">396</span>
-la main à Henriot. Il faut que nous partions...
+la main à Henriot. Il faut que nous partions...
ce que je viens d'apprendre, ajouta-t-il
-à voix basse, me force à prévenir Malet qu'il
-n'ait plus à compter sur moi, en aucune façon...</p>
+à voix basse, me force à prévenir Malet qu'il
+n'ait plus à compter sur moi, en aucune façon...</p>
-<p>&mdash;Vous pouvez également parler en mon nom...
-quoique je n'aie pas donné ma parole à Malet...</p>
+<p>&mdash;Vous pouvez également parler en mon nom...
+quoique je n'aie pas donné ma parole à Malet...</p>
<p>&mdash;Je dirai simplement que je vous ai vu. Il
-devinera... Oh! brûlez ce papier qui pourrait
-nous compromettre inutilement, s'il venait à
-s'égarer encore une fois!</p>
+devinera... Oh! brûlez ce papier qui pourrait
+nous compromettre inutilement, s'il venait à
+s'égarer encore une fois!</p>
-<p>&mdash;Comme vous êtes prudent!...</p>
+<p>&mdash;Comme vous êtes prudent!...</p>
-<p>&mdash;C'est que j'ai beaucoup conspiré déjà, reprit
+<p>&mdash;C'est que j'ai beaucoup conspiré déjà, reprit
en souriant Marcel, mais pour longtemps c'est
-fini... Renée vient d'apprendre que son père adoptif,
-La Brisée, l'ancien garde du comte de Surgères,
-était mort, lui laissant un joli petit bien
-dans la Mayenne... Elle devait se rendre seule à
-Laval pour recueillir l'héritage... Nous irons ensemble!...
-et, là-bas, en plantant nos choux et en
+fini... Renée vient d'apprendre que son père adoptif,
+La Brisée, l'ancien garde du comte de Surgères,
+était mort, lui laissant un joli petit bien
+dans la Mayenne... Elle devait se rendre seule à
+Laval pour recueillir l'héritage... Nous irons ensemble!...
+et, là-bas, en plantant nos choux et en
cueillant nos pommes, nous attendrons que
-l'heure sonne de la délivrance des peuples et de
-la disparition des frontières... N'est-ce pas, ma
-Renée?...</p>
+l'heure sonne de la délivrance des peuples et de
+la disparition des frontières... N'est-ce pas, ma
+Renée?...</p>
-<p>&mdash;Oh! que je suis heureuse! s'écria celle qui,
-jadis, dans les armées de la République, s'était
-nommée le <i>Joli Sergent</i>.</p>
+<p>&mdash;Oh! que je suis heureuse! s'écria celle qui,
+jadis, dans les armées de la République, s'était
+nommée le <i>Joli Sergent</i>.</p>
-<p>Et elle embrassa Marcel, certaine de n'être
-point remarquée au milieu du tumulte qui allait
+<p>Et elle embrassa Marcel, certaine de n'être
+point remarquée au milieu du tumulte qui allait
croissant autour d'elle.</p>
<div class="pagenum" id="Page_397">397</div>
-<p>La querelle dégénérait en bataille. Les tabourets
-et les verres volaient à travers la salle. Les
+<p>La querelle dégénérait en bataille. Les tabourets
+et les verres volaient à travers la salle. Les
cris redoublaient et l'on entendait la dame du
-comptoir, éplorée, au milieu de ses petits tas de
-sucre, dire à ses garçons:</p>
+comptoir, éplorée, au milieu de ses petits tas de
+sucre, dire à ses garçons:</p>
<p>&mdash;Allez donc chercher la garde!</p>
-<p>&mdash;Partons! Partons! dit vivement Marcel à sa
-compagne. Les choses peuvent se gâter, et je
-n'ai pas le droit à l'heure présente de me trouver
-fourré, malgré moi, dans une bagarre... j'ai le
+<p>&mdash;Partons! Partons! dit vivement Marcel à sa
+compagne. Les choses peuvent se gâter, et je
+n'ai pas le droit à l'heure présente de me trouver
+fourré, malgré moi, dans une bagarre... j'ai le
devoir d'avertir de mon abstention qui vous savez...
Adieu, colonel Henriot!...</p>
-<p>&mdash;Adieu!... Au revoir plutôt!... car on vous
+<p>&mdash;Adieu!... Au revoir plutôt!... car on vous
reverra un jour ou l'autre?...</p>
-<p>&mdash;Je resterai à la campagne, perdu, oublié,
-paisible, mais non indifférent... jusqu'au jour
-où la République universelle m'appellera!...
-Allons!... viens, Renée!...</p>
+<p>&mdash;Je resterai à la campagne, perdu, oublié,
+paisible, mais non indifférent... jusqu'au jour
+où la République universelle m'appellera!...
+Allons!... viens, Renée!...</p>
-<p>Et tous deux sortirent du café du Mont Saint-Bernard,
-où le tapage et le désordre avaient attiré
-au fond, vers la scène, tous les consommateurs.</p>
+<p>Et tous deux sortirent du café du Mont Saint-Bernard,
+où le tapage et le désordre avaient attiré
+au fond, vers la scène, tous les consommateurs.</p>
-<p>Henriot s'était lui aussi rapproché, désireux de
-connaître la cause de cette rixe.</p>
+<p>Henriot s'était lui aussi rapproché, désireux de
+connaître la cause de cette rixe.</p>
-<p>Il poussa tout à coup ce cri:</p>
+<p>Il poussa tout à coup ce cri:</p>
<p>&mdash;Mais c'est La Violette!...</p>
-<p>Il venait d'apercevoir entouré de gens le poussant,
-le tirant, cherchant à lui arracher un homme
-qu'il tenait serré à la gorge, en passe d'être étranglé,
+<p>Il venait d'apercevoir entouré de gens le poussant,
+le tirant, cherchant à lui arracher un homme
+qu'il tenait serré à la gorge, en passe d'être étranglé,
l'ancien tambour-major des grenadiers, son <span class="pagenum" id="Page_398">398</span>
-précepteur à l'armée de Rhin-et-Moselle, son sauveur,
-lorsqu'il était prisonnier à Dantzig, le factotum
-dévoué de la maréchale Lefebvre. Que faisait-il
+précepteur à l'armée de Rhin-et-Moselle, son sauveur,
+lorsqu'il était prisonnier à Dantzig, le factotum
+dévoué de la maréchale Lefebvre. Que faisait-il
dans cette bagarre?</p>
<p>La Violette, en reconnaissant la voix d'Henriot,
-lâcha l'homme qu'il retenait, et fit un pas pour
-s'avancer vers son élève, qu'il n'avait pas vu depuis
-la journée du mariage interrompu au château
+lâcha l'homme qu'il retenait, et fit un pas pour
+s'avancer vers son élève, qu'il n'avait pas vu depuis
+la journée du mariage interrompu au château
de Combault.</p>
-<p>Le prisonnier, dégagé, voulut se relever et
+<p>Le prisonnier, dégagé, voulut se relever et
s'enfuir.</p>
<p>Mais La Violette, de sa poigne solide, le saisit
par un pan de sa souquenille.</p>
-<p>C'était l'un des pitres de la farce qu'on venait
-de représenter, l'homme qui faisait l'Anglais si
+<p>C'était l'un des pitres de la farce qu'on venait
+de représenter, l'homme qui faisait l'Anglais si
ridicule.</p>
-<p>Il se trouvait dans un piteux état. L'un de
-ses favoris en filasse avait été arraché. L'autre
-pendait tout défrisé. Son chapeau cabossé avait
-roulé à terre, son gilet rouge était dégrafé. Dans
-sa lutte avec La Violette, sa perruque s'était décrochée.
+<p>Il se trouvait dans un piteux état. L'un de
+ses favoris en filasse avait été arraché. L'autre
+pendait tout défrisé. Son chapeau cabossé avait
+roulé à terre, son gilet rouge était dégrafé. Dans
+sa lutte avec La Violette, sa perruque s'était décrochée.
Il apparaissait, tremblant de peur, sous
son fard.</p>
-<p>Décoiffé, avec sa face rasée, il montra sa véritable
+<p>Décoiffé, avec sa face rasée, il montra sa véritable
physionomie.</p>
-<p>Tous les assistants et Henriot lui-même ne
-purent s'empêcher d'être frappés par la ressemblance
+<p>Tous les assistants et Henriot lui-même ne
+purent s'empêcher d'être frappés par la ressemblance
extraordinaire de ce queue-rouge avec
-Napoléon.</p>
+Napoléon.</p>
<div class="pagenum" id="Page_399">399</div>
<p>&mdash;Mais c'est l'Empereur!... cria-t-on autour
de lui.</p>
-<p>&mdash;Oui, ce coquin se permet encore de voler à
+<p>&mdash;Oui, ce coquin se permet encore de voler à
notre Empereur son auguste visage! dit La Violette
avec une indignation comique, et comme
-prenant à témoin le cercle des spectateurs qui
-avait paru blâmer sa violence et vouloir lui ôter
+prenant à témoin le cercle des spectateurs qui
+avait paru blâmer sa violence et vouloir lui ôter
des mains le pitre qu'il maltraitait. Si encore il
-n'avait volé que cela!...</p>
+n'avait volé que cela!...</p>
<p>&mdash;Moi pas voleur!... Moi artiste!... Moi, Samuel
Walter, sujet britannique!... clamait le
-faux Napoléon cherchant à se dégager de l'étreinte
-de La Violette, et quêtant un appui parmi l'assistance.</p>
+faux Napoléon cherchant à se dégager de l'étreinte
+de La Violette, et quêtant un appui parmi l'assistance.</p>
<p>&mdash;Tu es un voleur!... reprit avec force l'ex-tambour-major;
imaginez-vous, mon colonel,
-fit-il en s'adressant à Henriot, comme s'il était
-le seul dans cette foule de pékins qui méritât une
-explication, que j'avais recueilli ce chimpanzé-là,
-une nuit, au château de Combault...</p>
+fit-il en s'adressant à Henriot, comme s'il était
+le seul dans cette foule de pékins qui méritât une
+explication, que j'avais recueilli ce chimpanzé-là,
+une nuit, au château de Combault...</p>
<p>&mdash;Assis!... assis!... criaient les spectateurs
-éloignés, qui voulaient voir, tandis que les premiers
-rangs et l'auditoire improvisé, s'amusant
-fort à cet intermède non prévu au programme, se
+éloignés, qui voulaient voir, tandis que les premiers
+rangs et l'auditoire improvisé, s'amusant
+fort à cet intermède non prévu au programme, se
serraient, impatients d'entendre la suite.</p>
<p>Sans se laisser intimider par les cris, par les
lazzis, La Violette continua:</p>
<p>&mdash;En faisant ma ronde je trouve donc ce particulier,
-qui rôdait dans le parc... il veut faire le <span class="pagenum" id="Page_400">400</span>
-méchant... je l'envoie d'un coup de pied je ne
-sais pas où..., mais ça avait porté!... je l'entends
+qui rôdait dans le parc... il veut faire le <span class="pagenum" id="Page_400">400</span>
+méchant... je l'envoie d'un coup de pied je ne
+sais pas où..., mais ça avait porté!... je l'entends
qui geint... je le ramasse... je ne lui en voulais
-pas autrement, je l'emmène... je le soigne...
+pas autrement, je l'emmène... je le soigne...
Bref! il se remet sur ses pattes. Savez-vous ce
-qu'il fait, le gredin, pour me payer mon hospitalité?...
-il décampe un beau jour en m'emportant des
+qu'il fait, le gredin, pour me payer mon hospitalité?...
+il décampe un beau jour en m'emportant des
habits, un peu d'argent, et ma belle croix d'honneur
-que m'a donnée l'Empereur!... Il était parti
+que m'a donnée l'Empereur!... Il était parti
sans me laisser son adresse. Heureusement l'un
-des cochers de la maréchale m'avait dit l'avoir
-aperçu de ces côtés-ci, au Palais-Royal... Alors,
-je me suis mis à battre tous les musicos du quartier...
-J'ai retrouvé mon gaillard ici... je n'ai pas
-pu m'empêcher de lui mettre le grappin dessus...
-et voilà toute l'histoire, mon colonel!...</p>
-
-<p>L'auditoire riait de plus belle. Tout à coup un
+des cochers de la maréchale m'avait dit l'avoir
+aperçu de ces côtés-ci, au Palais-Royal... Alors,
+je me suis mis à battre tous les musicos du quartier...
+J'ai retrouvé mon gaillard ici... je n'ai pas
+pu m'empêcher de lui mettre le grappin dessus...
+et voilà toute l'histoire, mon colonel!...</p>
+
+<p>L'auditoire riait de plus belle. Tout à coup un
mouvement se produisit vers la porte.</p>
-<p>On entendit un bruit de pas cadencés, puis un
+<p>On entendit un bruit de pas cadencés, puis un
maniement d'armes.</p>
<p>Quatre hommes conduits par un caporal, qu'il
-avait été requérir au poste voisin, apparurent.
-Le caporal dit à Sam Walter:</p>
+avait été requérir au poste voisin, apparurent.
+Le caporal dit à Sam Walter:</p>
<p>&mdash;Suivez-nous!... et plus vite que cela!...</p>
<p>On l'escorta, tout frissonnant, entre les quatre
gardes.</p>
-<p>&mdash;Vous êtes le plaignant... venez avec nous au
+<p>&mdash;Vous êtes le plaignant... venez avec nous au
poste! fit le caporal se tournant vers La Violette.</p>
<div class="pagenum" id="Page_401">401</div>
-<p>Les quatre hommes, emmenant leur prise, s'éloignèrent.
-La Violette marchait derrière, expliquant
+<p>Les quatre hommes, emmenant leur prise, s'éloignèrent.
+La Violette marchait derrière, expliquant
son affaire au caporal.</p>
<p>Quand on fut dans le jardin, Henriot, qui de
@@ -13420,11 +13381,11 @@ caporal. Il se nomma:</p>
<p>&mdash;Laissez aller cet homme, j'ai besoin de l'interroger,
dit-il; s'il y a lieu, moi et La Violette
-nous suffirons à vous le ramener.</p>
+nous suffirons à vous le ramener.</p>
-<p>Le caporal hésita un instant, mais le grade de
-colonel lui en imposait énormément; il se contenta
-de demander à La Violette:</p>
+<p>Le caporal hésita un instant, mais le grade de
+colonel lui en imposait énormément; il se contenta
+de demander à La Violette:</p>
<p>&mdash;Retirez-vous votre plainte?</p>
@@ -13432,159 +13393,159 @@ de demander à La Violette:</p>
sur un signe d'Henriot.</p>
<p>&mdash;Alors! grenadiers, demi-tour! commanda
-le caporal à ses hommes.</p>
+le caporal à ses hommes.</p>
-<p>Et les cinq bourgeois, après avoir pivoté, se dirigèrent
+<p>Et les cinq bourgeois, après avoir pivoté, se dirigèrent
au pas, sans grand soin de cadencer le
pas et de marcher deux par deux, vers un estaminet
-voisin, où ils s'engouffrèrent avec leurs
-armes et leurs bonnets à poils, profitant de l'occasion
-pour déboucher quelques canettes de
-bière, avec des échaudés.</p>
+voisin, où ils s'engouffrèrent avec leurs
+armes et leurs bonnets à poils, profitant de l'occasion
+pour déboucher quelques canettes de
+bière, avec des échaudés.</p>
<p>Sam Walter demeura, tout frissonnant, entre
-La Violette, prêt à lui poser sa forte main sur
-l'épaule s'il faisait mine de s'enfuir, et Henriot
+La Violette, prêt à lui poser sa forte main sur
+l'épaule s'il faisait mine de s'enfuir, et Henriot
fixant sur lui un regard inquisiteur.</p>
-<p>&mdash;Cet homme t'a donc volé? demanda Henriot <span class="pagenum" id="Page_402">402</span>
-à La Violette. Et tu l'avais recueilli chez toi, là-bas,
-au château?</p>
-
-<p>&mdash;J'avais fait cette bêtise, mon colonel, répondit
-avec humilité La Violette. Que voulez-vous, on
-est faible!... je lui avais administré une correction
-sérieuse, l'ayant surpris qui rôdait dans le
-parc, j'ai eu pitié de lui... j'ai voulu réparer un
-peu son individu que j'avais endommagé... Au
-fond, je ne lui en voulais plus... j'avais tapé un
-peu fort... et voilà comment monsieur est devenu
-mon hôte et a pu me voler... Oh! brigand! tu me
+<p>&mdash;Cet homme t'a donc volé? demanda Henriot <span class="pagenum" id="Page_402">402</span>
+à La Violette. Et tu l'avais recueilli chez toi, là-bas,
+au château?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais fait cette bêtise, mon colonel, répondit
+avec humilité La Violette. Que voulez-vous, on
+est faible!... je lui avais administré une correction
+sérieuse, l'ayant surpris qui rôdait dans le
+parc, j'ai eu pitié de lui... j'ai voulu réparer un
+peu son individu que j'avais endommagé... Au
+fond, je ne lui en voulais plus... j'avais tapé un
+peu fort... et voilà comment monsieur est devenu
+mon hôte et a pu me voler... Oh! brigand! tu me
rendras ma croix ou je me paierai sur ta peau!...</p>
<p>Et La Violette ponctua sa phrase d'une bourrade
qui fit ployer sur les genoux Sam, fort inquiet
de cette reddition de compte dont il lui
-était parlé, la nuit, dans le jardin désert.</p>
+était parlé, la nuit, dans le jardin désert.</p>
<p>&mdash;Un bienfait est souvent perdu! mon pauvre
La Violette, reprit Henriot, mais tu ne m'as pas
-fait connaître comment ce drôle se trouvait, la
+fait connaître comment ce drôle se trouvait, la
nuit, dans le parc de Combault? Qu'y venait-il
faire?...</p>
-<p>&mdash;Cela je l'ignore, mon colonel... j'ai supposé
-qu'il était venu pour courtiser une des filles de
-cuisine de la maréchale... C'est du moins ce
-qu'il m'a raconté... Mais j'ai soupçonné depuis
+<p>&mdash;Cela je l'ignore, mon colonel... j'ai supposé
+qu'il était venu pour courtiser une des filles de
+cuisine de la maréchale... C'est du moins ce
+qu'il m'a raconté... Mais j'ai soupçonné depuis
qu'il mentait...</p>
-<p>&mdash;Qui t'a donné cette idée?</p>
+<p>&mdash;Qui t'a donné cette idée?</p>
<p>&mdash;Imaginez-vous, mon colonel, que quelques
-jours après l'entrée de ce chinois-là sous mon toit, <span class="pagenum" id="Page_403">403</span>
+jours après l'entrée de ce chinois-là sous mon toit, <span class="pagenum" id="Page_403">403</span>
Thomas, l'aide-jardinier, en retirant les feuilles
-mortes tombées dans la pièce d'eau et obstruant
-la petite rivière, a ramené avec son râteau une
-défroque singulière... Il y avait une redingote
+mortes tombées dans la pièce d'eau et obstruant
+la petite rivière, a ramené avec son râteau une
+défroque singulière... Il y avait une redingote
grise, un uniforme de chasseur, un petit chapeau...
-On aurait dit, révérence parler, que notre
-Empereur avait pris un bain dans la pièce d'eau
-et que, surpris, il y avait oublié ses habits...</p>
+On aurait dit, révérence parler, que notre
+Empereur avait pris un bain dans la pièce d'eau
+et que, surpris, il y avait oublié ses habits...</p>
-<p>&mdash;C'est étrange!... et t'es-tu expliqué la provenance
-de ces vêtements semblables à ceux de
+<p>&mdash;C'est étrange!... et t'es-tu expliqué la provenance
+de ces vêtements semblables à ceux de
l'Empereur?...</p>
-<p>&mdash;En aucune façon... j'allais demander à ce
-particulier s'il savait quelque chose là-dessus,
-mais, à la première nouvelle de la trouvaille, il
-avait décampé m'emportant ce que vous savez...</p>
+<p>&mdash;En aucune façon... j'allais demander à ce
+particulier s'il savait quelque chose là-dessus,
+mais, à la première nouvelle de la trouvaille, il
+avait décampé m'emportant ce que vous savez...</p>
-<p>&mdash;Il y a donc un rapport entre ce costume impérial
-et la présence de cet homme dans le parc,
-la nuit même où l'Empereur se trouvait à Combault?...
-soupçonnes-tu ce qui peut l'avoir
-attiré?...</p>
+<p>&mdash;Il y a donc un rapport entre ce costume impérial
+et la présence de cet homme dans le parc,
+la nuit même où l'Empereur se trouvait à Combault?...
+soupçonnes-tu ce qui peut l'avoir
+attiré?...</p>
-<p>&mdash;Non... mon colonel... pourtant, j'avais remarqué
-déjà à Combault, malgré le bandeau qui
-lui couvrait la moitié du visage, combien ce paltoquet-là
-se permettait de ressembler à Sa Majesté...</p>
+<p>&mdash;Non... mon colonel... pourtant, j'avais remarqué
+déjà à Combault, malgré le bandeau qui
+lui couvrait la moitié du visage, combien ce paltoquet-là
+se permettait de ressembler à Sa Majesté...</p>
<p>&mdash;C'est extraordinaire, en effet, cette ressemblance!...</p>
-<p>&mdash;Tout à l'heure, le reconnaissant dans ce bastringue,
-j'ai sauté dessus... oh! ça, c'était plus <span class="pagenum" id="Page_404">404</span>
+<p>&mdash;Tout à l'heure, le reconnaissant dans ce bastringue,
+j'ai sauté dessus... oh! ça, c'était plus <span class="pagenum" id="Page_404">404</span>
fort que moi!... impossible de me retenir... je
-suis tombé comme un obus au milieu des saltimbanques...
+suis tombé comme un obus au milieu des saltimbanques...
en allongeant le bras dans le tas,
-la perruque de ce pierrot m'est restée dans la
-main... j'ai reculé de surprise, mon colonel!...
-Vrai! ça ne devrait pas être toléré par la police
-de ressembler comme cela à l'Empereur...</p>
+la perruque de ce pierrot m'est restée dans la
+main... j'ai reculé de surprise, mon colonel!...
+Vrai! ça ne devrait pas être toléré par la police
+de ressembler comme cela à l'Empereur...</p>
-<p>Henriot réfléchissait profondément. Une lueur
-commençait à poindre en lui, éclairant des événements
-ténébreux.</p>
+<p>Henriot réfléchissait profondément. Une lueur
+commençait à poindre en lui, éclairant des événements
+ténébreux.</p>
-<p>&mdash;Tu es un voleur? dit-il en regardant sévèrement
+<p>&mdash;Tu es un voleur? dit-il en regardant sévèrement
Sam Walter...</p>
<p>&mdash;Je suis sujet anglais!... balbutia le grime.</p>
-<p>&mdash;L'un n'empêche pas l'autre!... grommela
+<p>&mdash;L'un n'empêche pas l'autre!... grommela
La Violette.</p>
<p>&mdash;Nos lois punissent les voleurs, qu'ils soient
-Anglais ou Français, reprit Henriot. Je t'ai soustrait
-pour un instant à ces braves gardes nationaux
+Anglais ou Français, reprit Henriot. Je t'ai soustrait
+pour un instant à ces braves gardes nationaux
t'emmenant au poste, mais il suffit de moi
et de La Violette que voici, dont tu connais la
-poigne, pour te conduire au poste... De là tu
+poigne, pour te conduire au poste... De là tu
feras connaissance avec les prisons de France...</p>
<p>&mdash;Je les connais!... elles se ressemblent
toutes, les prisons!... murmura Sam.</p>
-<p>&mdash;Veux-tu les éviter?...</p>
+<p>&mdash;Veux-tu les éviter?...</p>
<p>&mdash;Que faut-il faire? demanda hardiment l'agent
de Maubreuil. Vous me tenez, gentleman,
vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira...
-Si ça n'est pas trop difficile, pour que vous me <span class="pagenum" id="Page_405">405</span>
-lâchiez, je vous promets d'exécuter vos ordres...</p>
+Si ça n'est pas trop difficile, pour que vous me <span class="pagenum" id="Page_405">405</span>
+lâchiez, je vous promets d'exécuter vos ordres...</p>
<p>&mdash;Soit, dit Henriot. Nous allons voir... Eh
-bien! fais-moi savoir le motif de ta présence
+bien! fais-moi savoir le motif de ta présence
dans le parc de Combault?...</p>
<p>&mdash;Vous ne demandez que cela?... dit Sam
joyeusement.</p>
-<p>Il s'attendait à une rançon plus pénible.</p>
+<p>Il s'attendait à une rançon plus pénible.</p>
<p>&mdash;Fais attention de ne pas me tromper!</p>
-<p>&mdash;Pourquoi mentirais-je à Son Honneur? je
-n'ai aucune crainte à dire la vérité... Une seule
+<p>&mdash;Pourquoi mentirais-je à Son Honneur? je
+n'ai aucune crainte à dire la vérité... Une seule
chose peut m'effrayer, c'est que Votre Honneur
-ne voudra pas croire à mon explication...</p>
+ne voudra pas croire à mon explication...</p>
-<p>&mdash;Parle toujours, nous verrons après!</p>
+<p>&mdash;Parle toujours, nous verrons après!</p>
<p>&mdash;C'est que la chose est si simple, si peu importante...
-Votre Honneur a promis quand même
-de me laisser aller après...</p>
+Votre Honneur a promis quand même
+de me laisser aller après...</p>
<p>&mdash;Je te confirme cette promesse... confesse-toi!...</p>
<p>&mdash;Il faut que Votre Honneur sache d'abord que
-j'étais au service, en Angleterre, d'un personnage...
-un général qui était quelque chose aussi
+j'étais au service, en Angleterre, d'un personnage...
+un général qui était quelque chose aussi
comme diplomate, ambassadeur...</p>
-<p>&mdash;Français?</p>
+<p>&mdash;Français?</p>
<p>&mdash;Non, Autrichien...</p>
@@ -13592,671 +13553,671 @@ comme diplomate, ambassadeur...</p>
<p>&mdash;Le comte de Neipperg.</p>
-<p>Henriot poussa un cri étouffé et porta la main
-à sa poitrine.</p>
+<p>Henriot poussa un cri étouffé et porta la main
+à sa poitrine.</p>
-<p>Neipperg!... son père! Comme un fantôme, la <span class="pagenum" id="Page_406">406</span>
-physionomie du fonctionnaire autrichien à
-Dantzig lui révélant sa naissance et l'engageant
-à quitter le drapeau de la France se dressait devant
+<p>Neipperg!... son père! Comme un fantôme, la <span class="pagenum" id="Page_406">406</span>
+physionomie du fonctionnaire autrichien à
+Dantzig lui révélant sa naissance et l'engageant
+à quitter le drapeau de la France se dressait devant
lui. Certes, il se sentait libre de tous devoirs
envers M. de Neipperg qui ne l'avait ni
-élevé, ni aimé, et dont tout le séparait. Son vrai
-père, c'était le maréchal Lefebvre qui l'avait accueilli
+élevé, ni aimé, et dont tout le séparait. Son vrai
+père, c'était le maréchal Lefebvre qui l'avait accueilli
enfant, qui avait fait de lui un homme,
-un soldat, un Français; et sa famille, c'était la
+un soldat, un Français; et sa famille, c'était la
bonne Catherine Lefebvre, le brave La Violette,
-Alice enfin... Il n'avait rien à se reprocher à l'égard
-de M. de Neipperg, mais à l'évocation de
+Alice enfin... Il n'avait rien à se reprocher à l'égard
+de M. de Neipperg, mais à l'évocation de
son nom, la vision du diplomate lui ouvrant tout
-à coup ses bras, dans cette ville prussienne où il
-allait être fusillé, troublait douloureusement
+à coup ses bras, dans cette ville prussienne où il
+allait être fusillé, troublait douloureusement
Henriot.</p>
-<p>Il maîtrisa cependant son émotion et demanda
-à Sam quel rapport il pouvait y avoir entre M. de
-Neipperg et sa présence dans le château du maréchal
+<p>Il maîtrisa cependant son émotion et demanda
+à Sam quel rapport il pouvait y avoir entre M. de
+Neipperg et sa présence dans le château du maréchal
Lefebvre.</p>
-<p>Sam expliqua alors avec une sincérité visible
+<p>Sam expliqua alors avec une sincérité visible
le genre de services qu'exigeait de lui M. de Neipperg,
-utilisant sa ressemblance avec Napoléon
-pour satisfaire une haine singulière et une vengeance
-excentrique. Il narra le déguisement qu'il
-devait endosser pour que la ressemblance fût
-alors complète et les coups de pied ignominieux
-qu'il recevait comme sosie impérial.</p>
+utilisant sa ressemblance avec Napoléon
+pour satisfaire une haine singulière et une vengeance
+excentrique. Il narra le déguisement qu'il
+devait endosser pour que la ressemblance fût
+alors complète et les coups de pied ignominieux
+qu'il recevait comme sosie impérial.</p>
-<p>&mdash;C'était frappant! dit La Violette à mi-voix.</p>
+<p>&mdash;C'était frappant! dit La Violette à mi-voix.</p>
<div class="pagenum" id="Page_407">407</div>
<p>&mdash;Arrive au fait, reprit Henriot, car je ne vois
-aucun lien entre les coups de pied, ce déguisement,
-et le château de Combault...</p>
+aucun lien entre les coups de pied, ce déguisement,
+et le château de Combault...</p>
<p>&mdash;Voici, Votre Honneur!... M. de Neipperg
avait fait la connaissance d'un gentilhomme
-français... M. de Maubreuil...</p>
+français... M. de Maubreuil...</p>
-<p>&mdash;Lui! s'écria Henriot surpris. Tu connais
+<p>&mdash;Lui! s'écria Henriot surpris. Tu connais
M. de Maubreuil!...</p>
-<p>&mdash;J'ai eu l'honneur d'être au service de M. le
-comte... c'est lui-même qui m'a envoyé au château...</p>
+<p>&mdash;J'ai eu l'honneur d'être au service de M. le
+comte... c'est lui-même qui m'a envoyé au château...</p>
<p>&mdash;En effet... il s'y trouvait... et c'est lui qui
-t'a commandé de reprendre ton déguisement
-peut-être?... Ah çà! est-ce que M. de Maubreuil
-aimait, comme ton autre maître, à donner des
-coups de pied à Napoléon en effigie?...</p>
+t'a commandé de reprendre ton déguisement
+peut-être?... Ah çà! est-ce que M. de Maubreuil
+aimait, comme ton autre maître, à donner des
+coups de pied à Napoléon en effigie?...</p>
-<p>&mdash;Non!... M. de Maubreuil ne s'amusait pas à
+<p>&mdash;Non!... M. de Maubreuil ne s'amusait pas à
cela... il m'avait fait habiller, comme vous savez,
dans un autre but...</p>
-<p>&mdash;Lequel? dit Henriot d'une voix frémissante
+<p>&mdash;Lequel? dit Henriot d'une voix frémissante
d'impatience.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! Votre Honneur ne me croira peut-être
-pas, car c'était bien étrange, et bien peu intéressant
-ce que m'avait ordonné M. de Maubreuil...
-je devais tout bonnement, une nuit, vêtu comme
-Napoléon, pénétrer dans le parc, m'avancer jusqu'à
-une fenêtre qui serait ouverte, et là...</p>
-
-<p>&mdash;Une fenêtre au rez-de-chaussée?... achève,
-misérable! dit Henriot haletant, secouant vigoureusement <span class="pagenum" id="Page_408">408</span>
-Sam, de nouveau effrayé et ne comprenant
-pas ce que ce récit pouvait présenter de si
+<p>&mdash;Eh bien! Votre Honneur ne me croira peut-être
+pas, car c'était bien étrange, et bien peu intéressant
+ce que m'avait ordonné M. de Maubreuil...
+je devais tout bonnement, une nuit, vêtu comme
+Napoléon, pénétrer dans le parc, m'avancer jusqu'à
+une fenêtre qui serait ouverte, et là...</p>
+
+<p>&mdash;Une fenêtre au rez-de-chaussée?... achève,
+misérable! dit Henriot haletant, secouant vigoureusement <span class="pagenum" id="Page_408">408</span>
+Sam, de nouveau effrayé et ne comprenant
+pas ce que ce récit pouvait présenter de si
grave pour motiver la violence du jeune colonel.</p>
-<p>&mdash;Je finis, Votre Honneur!... mais ne m'étranglez
+<p>&mdash;Je finis, Votre Honneur!... mais ne m'étranglez
pas!...</p>
<p>&mdash;Que comptais-tu faire, une fois devant cette
-fenêtre... Oh! ne mens pas, sinon!...</p>
+fenêtre... Oh! ne mens pas, sinon!...</p>
-<p id="cor_18">&mdash;Quel intérêt aurais-je à mentir, puisque je
-n'ai rien fait du tout?... Un officier est arrivé au
-moment où, selon les instructions de M. de Maubreuil,
+<p id="cor_18">&mdash;Quel intérêt aurais-je à mentir, puisque je
+n'ai rien fait du tout?... Un officier est arrivé au
+moment où, selon les instructions de M. de Maubreuil,
je devais m'introduire dans la chambre de
cette jeune fille, et y laisser mon petit chapeau...
-Je n'ai pas eu le temps... je me suis sauvé tout
-de suite et j'ai jeté dans la pièce d'eau ma défroque
-inutile et <ins title="original: peut être">peut-être</ins> dangereuse à porter... Voilà
-toute la vérité, honorable gentleman!...</p>
+Je n'ai pas eu le temps... je me suis sauvé tout
+de suite et j'ai jeté dans la pièce d'eau ma défroque
+inutile et <ins title="original: peut être">peut-être</ins> dangereuse à porter... Voilà
+toute la vérité, honorable gentleman!...</p>
-<p>Henriot s'était jeté dans les bras de La Violette,
-pleurant, riant, étouffant.</p>
+<p>Henriot s'était jeté dans les bras de La Violette,
+pleurant, riant, étouffant.</p>
<p>Il murmurait dans sa joie:</p>
-<p>&mdash;Ah! voilà donc l'affreuse méprise!... La
-Violette, elle était innocente... et moi qui osais la
-soupçonner... moi qui calomniais l'Empereur...
+<p>&mdash;Ah! voilà donc l'affreuse méprise!... La
+Violette, elle était innocente... et moi qui osais la
+soupçonner... moi qui calomniais l'Empereur...
Oh! vite, partons... Allons retrouver Alice... je
-veux me mettre à ses pieds... lui demander pardon!...
+veux me mettre à ses pieds... lui demander pardon!...
Crois-tu que je l'obtiendrai?...</p>
-<p>&mdash;Je pense que ce drôle aurait bien dû dégoiser
-tout cela à Combault, quand je l'ai accommodé
+<p>&mdash;Je pense que ce drôle aurait bien dû dégoiser
+tout cela à Combault, quand je l'ai accommodé
d'un coup de chausson dans le parc... Enfin!
-suffit!... Le mal est réparable... mon colonel, <span class="pagenum" id="Page_409">409</span>
-mam'zelle Alice vous aime toujours... Elle a pleuré
-toutes les larmes de ses yeux depuis qu'on était
+suffit!... Le mal est réparable... mon colonel, <span class="pagenum" id="Page_409">409</span>
+mam'zelle Alice vous aime toujours... Elle a pleuré
+toutes les larmes de ses yeux depuis qu'on était
sans nouvelles de vous...</p>
<p>&mdash;Tu penses qu'elle me pardonnera?</p>
-<p>&mdash;J'en suis sûr... Elle me disait souvent: «La
+<p>&mdash;J'en suis sûr... Elle me disait souvent: «La
Violette, que fait-il?... je sais qu'il n'est pas parti
-pour l'armée... il est resté en France... Je suis
-sûre qu'il va revenir...»</p>
+pour l'armée... il est resté en France... Je suis
+sûre qu'il va revenir...»</p>
<p>&mdash;Elle disait cela, mon Alice?...</p>
<p>&mdash;Oui, mon colonel, et elle en pensait encore
plus long qu'elle gardait pour elle...</p>
-<p>&mdash;Je comprends tout, à présent... sauf une
-chose: pourquoi Maubreuil avait-il combiné
+<p>&mdash;Je comprends tout, à présent... sauf une
+chose: pourquoi Maubreuil avait-il combiné
cette machination? Dans quel but?... oh! je le
-saurai... mais pour le moment, le plus pressé c'est
+saurai... mais pour le moment, le plus pressé c'est
d'aller chercher mon pardon... La Violette, peux-tu
trouver des chevaux, nous allons nous rendre
-à Combault sur-le-champ...</p>
+à Combault sur-le-champ...</p>
<p>&mdash;Vous voulez courir la campagne, la nuit?...
-mais on ne nous laissera pas franchir les barrières...
+mais on ne nous laissera pas franchir les barrières...
il faut le mot d'ordre.</p>
<p>&mdash;Je l'ai, dit vivement Henriot.</p>
-<p>Et, en même temps, le souvenir du général
-Malet auquel il l'avait confié traversa son esprit.
-Le remords qu'il avait déjà éprouvé s'accrut au
+<p>Et, en même temps, le souvenir du général
+Malet auquel il l'avait confié traversa son esprit.
+Le remords qu'il avait déjà éprouvé s'accrut au
souvenir de la lettre lue avec Marcel et de l'indignation
-que l'ex-major avait montrée en découvrant
-les espérances que les royalistes fondaient
-sur Malet. Peut-être ne s'évadait-il que pour tenter <span class="pagenum" id="Page_410">410</span>
+que l'ex-major avait montrée en découvrant
+les espérances que les royalistes fondaient
+sur Malet. Peut-être ne s'évadait-il que pour tenter <span class="pagenum" id="Page_410">410</span>
quelque coup de main avec l'alliance des Anglais
-et des émigrés. Il résolut de réparer en partie
+et des émigrés. Il résolut de réparer en partie
sa faute. Il n'avait plus de motifs pour se
-venger de Napoléon, puisque l'innocence d'Alice
-comme celle de l'Empereur lui étaient à présent
-démontrées.</p>
+venger de Napoléon, puisque l'innocence d'Alice
+comme celle de l'Empereur lui étaient à présent
+démontrées.</p>
-<p>&mdash;Je veux être revenu demain dans la matinée,
-dit-il. Il peut se passer à Paris des événements
-graves et je dois être à mon poste, à l'état-major,
+<p>&mdash;Je veux être revenu demain dans la matinée,
+dit-il. Il peut se passer à Paris des événements
+graves et je dois être à mon poste, à l'état-major,
demain...</p>
<p>&mdash;Soit, mettons-nous en route, mon colonel...
-je sais où trouver des chevaux... rue du Bouloi...
-à deux pas d'ici... Mais, c'est égal, je ne comptais
-pas, en venant au Palais-Royal, passer la nuit à
+je sais où trouver des chevaux... rue du Bouloi...
+à deux pas d'ici... Mais, c'est égal, je ne comptais
+pas, en venant au Palais-Royal, passer la nuit à
cheval sur les routes! dit La Violette en hochant
-la tête.</p>
+la tête.</p>
<p>&mdash;Tu reviendras... le Palais-Royal est encore
-là, demain et après...</p>
+là, demain et après...</p>
-<p>&mdash;C'est possible... mais mon voleur pincé, je
+<p>&mdash;C'est possible... mais mon voleur pincé, je
pensais retrouver des amis... des anciens... j'en
-ai aperçu en passant... et l'on aurait festoyé quelque
-peu... ça ne m'arrive pas si souvent, la maréchale
-n'aime pas qu'on se dérange!...</p>
+ai aperçu en passant... et l'on aurait festoyé quelque
+peu... ça ne m'arrive pas si souvent, la maréchale
+n'aime pas qu'on se dérange!...</p>
<p>&mdash;La Violette, je te ferai avoir huit jours de
-congé, que tu passeras si tu le veux au Palais-Royal,
+congé, que tu passeras si tu le veux au Palais-Royal,
mais quand j'aurai revu Alice et qu'elle
-m'aura pardonné!... Il faut que tu viennes avec
-moi à Combault, ne serait-ce que comme témoin
+m'aura pardonné!... Il faut que tu viennes avec
+moi à Combault, ne serait-ce que comme témoin
de ce que tu as entendu...</p>
<div class="pagenum" id="Page_411">411</div>
<p>&mdash;C'est compris, mon colonel. Allons chercher
-nos montures... Ah! et ce paillasse-là, qu'est-ce
+nos montures... Ah! et ce paillasse-là, qu'est-ce
que nous en faisons?...</p>
<p>&mdash;Tu vas voir!... Tenez! dit Henriot sortant
-deux napoléons de sa bourse, voilà pour boire à
-ma santé...</p>
+deux napoléons de sa bourse, voilà pour boire à
+ma santé...</p>
-<p>&mdash;Vive Votre Honneur! cria Sam enthousiasmé.</p>
+<p>&mdash;Vive Votre Honneur! cria Sam enthousiasmé.</p>
<p>&mdash;Attends!... tu en auras deux autres si tu
-rends à ce brave soldat la croix d'honneur que tu
-lui as volée...</p>
+rends à ce brave soldat la croix d'honneur que tu
+lui as volée...</p>
-<p>&mdash;Je sais où elle est... Le brocanteur qui me
-l'a achetée ne l'a pas encore vendue... Où faudra-t-il
+<p>&mdash;Je sais où elle est... Le brocanteur qui me
+l'a achetée ne l'a pas encore vendue... Où faudra-t-il
la remettre?</p>
<p>&mdash;Donne-nous ton adresse, dit La Violette, on
peut avoir besoin de toi!...</p>
-<p>Sam hésita un instant, puis, rassuré par
-les deux napoléons qu'il palpait dans son gousset:</p>
+<p>Sam hésita un instant, puis, rassuré par
+les deux napoléons qu'il palpait dans son gousset:</p>
<p>&mdash;Je demeure rue d'Argenteuil, n<sup>o</sup> 14, dit-il. Je
-me fie à vous, gentlemen; ne donnez pas mon
+me fie à vous, gentlemen; ne donnez pas mon
adresse!...</p>
-<p>&mdash;Sois tranquille. Après-demain j'irai te porter
-les deux napoléons promis... et jusque-là ne te
-fais pas arrêter, surtout!...</p>
+<p>&mdash;Sois tranquille. Après-demain j'irai te porter
+les deux napoléons promis... et jusque-là ne te
+fais pas arrêter, surtout!...</p>
<p>&mdash;Oh! j'y veillerai... Vivent Vos Honneurs!
dit gaiement Samuel Walter.</p>
-<p>&mdash;Crie plutôt: Vive l'Empereur! dit La Violette;
-ça signifie quelque chose, ce cri-là.</p>
+<p>&mdash;Crie plutôt: Vive l'Empereur! dit La Violette;
+ça signifie quelque chose, ce cri-là.</p>
-<p>Enflant ses joues, Sam lança dans la nuit, avec <span class="pagenum" id="Page_412">412</span>
+<p>Enflant ses joues, Sam lança dans la nuit, avec <span class="pagenum" id="Page_412">412</span>
son accent de cabotin forain, un retentissant:
Vive l'Empereur!</p>
-<p>&mdash;Ça fait toujours plaisir d'entendre crier ça,
+<p>&mdash;Ça fait toujours plaisir d'entendre crier ça,
hein, mon colonel? dit La Violette portant la main
-à son bonnet de police.</p>
+à son bonnet de police.</p>
-<p>&mdash;Oui! oui!... répondit Henriot ému, ça fait du
+<p>&mdash;Oui! oui!... répondit Henriot ému, ça fait du
bien!... Il y avait longtemps que j'avais envie de
le crier et que je n'osais pas!...</p>
<p>Alors, comme ils s'engageaient dans un passage
-désert qui conduisait à la cour des Fontaines,
-Henriot répéta à mi-voix, comme une incantation
-magique, comme une formule sacrée:</p>
+désert qui conduisait à la cour des Fontaines,
+Henriot répéta à mi-voix, comme une incantation
+magique, comme une formule sacrée:</p>
-<p>&mdash;Oh!... oui!... vive l'Empereur!... vive Napoléon!...</p>
+<p>&mdash;Oh!... oui!... vive l'Empereur!... vive Napoléon!...</p>
<h2 id="Page_413"><a href="#toc">XVIII</a><br />
<small>LA PLAINE DE GRENELLE</small></h2>
-<p>Malet avait pénétré seul à l'État-Major. Il montait
-allègrement l'escalier. Tout lui réussissait. Il
-n'avait plus qu'à donner une poignée de main au
-chef d'état-major Doucet, à lui confirmer son
-grade de général, et à travailler, avec le successeur
-du sous-chef Laborde, à l'expédition des
+<p>Malet avait pénétré seul à l'État-Major. Il montait
+allègrement l'escalier. Tout lui réussissait. Il
+n'avait plus qu'à donner une poignée de main au
+chef d'état-major Doucet, à lui confirmer son
+grade de général, et à travailler, avec le successeur
+du sous-chef Laborde, à l'expédition des
nouvelles instructions aux chefs de corps.</p>
-<p>Donc une simple formalité, une prise de possession
-rapide et sans obstacles prévus.</p>
+<p>Donc une simple formalité, une prise de possession
+rapide et sans obstacles prévus.</p>
<p>La rencontre qu'il venait de faire sur la place
de ce vieux soldat, l'ancien tambour-major de la
garde, lui semblait d'excellent augure. Les anciens
-troupiers de la République, les grognards
-de Napoléon venaient à lui. On était décidément
+troupiers de la République, les grognards
+de Napoléon venaient à lui. On était décidément
las du despote et le cri: A bas le tyran! comme
-à Rome, au jour de la mort de César, allait s'échapper
+à Rome, au jour de la mort de César, allait s'échapper
de toutes les poitrines.</p>
<div class="pagenum" id="Page_414">414</div>
<p>Ce fut en souriant qu'il entra dans le cabinet
-du chef d'état-major Doucet.</p>
+du chef d'état-major Doucet.</p>
<p>Il lui tendit la main et lui dit:</p>
-<p>&mdash;Général, je viens m'entendre avec vous pour
-les mesures à prendre...</p>
+<p>&mdash;Général, je viens m'entendre avec vous pour
+les mesures à prendre...</p>
-<p>Doucet, assis, paraissait hésitant. Il soupçonnait
+<p>Doucet, assis, paraissait hésitant. Il soupçonnait
l'imposture.</p>
-<p>Le sous-chef d'état-major Laborde, très suspect
-aux yeux de Malet, parut tout à coup.</p>
+<p>Le sous-chef d'état-major Laborde, très suspect
+aux yeux de Malet, parut tout à coup.</p>
-<p>&mdash;Que faites-vous ici, monsieur? s'écria Malet,
-je vous avais ordonné de vous rendre aux arrêts
-forcés?...</p>
+<p>&mdash;Que faites-vous ici, monsieur? s'écria Malet,
+je vous avais ordonné de vous rendre aux arrêts
+forcés?...</p>
-<p>&mdash;Général, je ne puis sortir, les troupes m'ont
-barré le passage, dit Laborde, en faisant un signe
-d'intelligence à Doucet.</p>
+<p>&mdash;Général, je ne puis sortir, les troupes m'ont
+barré le passage, dit Laborde, en faisant un signe
+d'intelligence à Doucet.</p>
<p>Malet surprend cette indication. Il se sent
-soupçonné, il se voit perdu.</p>
+soupçonné, il se voit perdu.</p>
-<p>Il veut recourir à la force qui lui a si bien
-réussi chez Hullin. Il porte la main à sa poche et
+<p>Il veut recourir à la force qui lui a si bien
+réussi chez Hullin. Il porte la main à sa poche et
prend un pistolet.</p>
-<p>Mais une glace le trahit. Doucet se lève, Laborde
-s'élance. Tous deux crient: Au secours!
+<p>Mais une glace le trahit. Doucet se lève, Laborde
+s'élance. Tous deux crient: Au secours!
aux armes!...</p>
-<p>Malet veut tirer, mais une ombre géante s'interpose...</p>
+<p>Malet veut tirer, mais une ombre géante s'interpose...</p>
-<p>Un coup de bâton violent s'abat sur son bras.</p>
+<p>Un coup de bâton violent s'abat sur son bras.</p>
<p>Saisi vivement par une main vigoureuse, il ne
peut se servir de son pistolet.</p>
-<p>Il est maîtrisé par une sorte de géant...</p>
+<p>Il est maîtrisé par une sorte de géant...</p>
<div class="pagenum" id="Page_415">415</div>
-<p>Il reconnaît l'ex-tambour-major aperçu dans la
-foule devant l'hôtel.</p>
+<p>Il reconnaît l'ex-tambour-major aperçu dans la
+foule devant l'hôtel.</p>
-<p>C'est La Violette qui le maintient désarmé, impuissant.</p>
+<p>C'est La Violette qui le maintient désarmé, impuissant.</p>
-<p>Laborde cependant a répété son cri: Aux
+<p>Laborde cependant a répété son cri: Aux
armes! sur le palier.</p>
<p>Des gendarmes accourent. Ils envahissent la
-pièce. Ils se précipitent sur Malet qui, en un instant,
-est garrotté.</p>
+pièce. Ils se précipitent sur Malet qui, en un instant,
+est garrotté.</p>
-<p>&mdash;Messieurs, prenez garde, s'écria Malet, cherchant
-à en imposer encore à ceux qui démasquaient
+<p>&mdash;Messieurs, prenez garde, s'écria Malet, cherchant
+à en imposer encore à ceux qui démasquaient
en lui le conspirateur, le faussaire, il
vous arrivera malheur, si vous me retenez...
prenez garde!</p>
-<p>&mdash;Qu'on le bâillonne! commanda Laborde, qui
-fut en cette circonstance rempli d'énergie et montra
-une vive présence d'esprit.</p>
+<p>&mdash;Qu'on le bâillonne! commanda Laborde, qui
+fut en cette circonstance rempli d'énergie et montra
+une vive présence d'esprit.</p>
-<p>L'ordre est exécuté. Le fidèle Rateau survient,
-attiré par le tumulte. Il veut défendre son général
-et tire son épée. En un instant il est saisi, lié,
-et bâillonné comme son chef.</p>
+<p>L'ordre est exécuté. Le fidèle Rateau survient,
+attiré par le tumulte. Il veut défendre son général
+et tire son épée. En un instant il est saisi, lié,
+et bâillonné comme son chef.</p>
-<p>Il était dix heures. La conspiration Malet était
-terminée. Elle avait juste duré, depuis l'évasion
-de la maison de santé, douze heures. Le roman
+<p>Il était dix heures. La conspiration Malet était
+terminée. Elle avait juste duré, depuis l'évasion
+de la maison de santé, douze heures. Le roman
d'une nuit.</p>
-<p>Après une courte délibération, Doucet, Laborde
-et La Violette prirent le parti de faire paraître sur
-le balcon Malet et Rateau, liés, entourés de gendarmes.</p>
+<p>Après une courte délibération, Doucet, Laborde
+et La Violette prirent le parti de faire paraître sur
+le balcon Malet et Rateau, liés, entourés de gendarmes.</p>
<div class="pagenum" id="Page_416">416</div>
<p>&mdash;Ces hommes sont des imposteurs!... L'Empereur
-n'est pas mort! Votre père vit encore!
+n'est pas mort! Votre père vit encore!
cria Laborde.</p>
<p>Et La Violette, portant son bonnet de police au
bout de sa canne, fit le simulacre du commandement
du roulement.</p>
-<p>Ces soldats, rassemblés sur la place Vendôme,
-ne comprenaient pas très bien. Ils crièrent quand
-même avec ensemble: «Vive l'Empereur!»</p>
+<p>Ces soldats, rassemblés sur la place Vendôme,
+ne comprenaient pas très bien. Ils crièrent quand
+même avec ensemble: «Vive l'Empereur!»</p>
<p>Il se produisit alors dans Paris un va-et-vient
-étrange et presque comique. Les troupes furent
-renvoyées dans leurs casernes. Il y eut des mutations
+étrange et presque comique. Les troupes furent
+renvoyées dans leurs casernes. Il y eut des mutations
dans les prisons. Les vrais ministres, Savary,
-Pasquier, furent tirés de la Force; Malet,
-Guidal, Lahorie, les remplacèrent.</p>
+Pasquier, furent tirés de la Force; Malet,
+Guidal, Lahorie, les remplacèrent.</p>
<p>Les soldats de la garde de Paris et les hommes
-de la 10<sup>e</sup> cohorte regagnèrent avec docilité leurs
-casernements, commentant ces allées et venues,
+de la 10<sup>e</sup> cohorte regagnèrent avec docilité leurs
+casernements, commentant ces allées et venues,
ces ordres contradictoires, et se demandant si,
-cette fois, on ne les abusait point, et soupçonnant
-une conspiration, un coup d'État dans les nouvelles
+cette fois, on ne les abusait point, et soupçonnant
+une conspiration, un coup d'État dans les nouvelles
arrestations qui se produisaient.</p>
<p>Le colonel Rabbe fut surpris par ce revirement
-comme il l'avait été par la nouvelle de la mort de
+comme il l'avait été par la nouvelle de la mort de
l'Empereur. Il n'avait pas encore eu le temps de
finir de s'habiller pour rejoindre ses hommes:
-«Qu'avez-vous donc fait, colonel Rabbe? lui dit
+«Qu'avez-vous donc fait, colonel Rabbe? lui dit
Doucet, et comment avez-vous pu, sans un ordre
de la place, envoyer vos compagnies se promener <span class="pagenum" id="Page_417">417</span>
-à droite et à gauche?» Rabbe ne put que confesser
-qu'il avait perdu la tête en apprenant la
+à droite et à gauche?» Rabbe ne put que confesser
+qu'il avait perdu la tête en apprenant la
mort de l'Empereur.</p>
-<p>Guidal et Lahorie se laissèrent arrêter sans résistance.
-Tous deux croyaient à la réalité du pouvoir
-de Malet, issu d'un sénatus-consulte. Lahorie
-se faisait prendre mesure d'un habit de cérémonie,
-et Guidal déjeunait tranquillement au restaurant
-quand on les empoigna. Ils s'étaient crus ministres
-réguliers. Ils avaient conspiré sans le
-savoir. Aussi n'avaient-ils pris aucune précaution,
-tenté aucune action. Les soldats de Lahorie
-n'avaient pas de pierres à leurs fusils; des morceaux
-de bois, comme à l'exercice, tenaient lieu
+<p>Guidal et Lahorie se laissèrent arrêter sans résistance.
+Tous deux croyaient à la réalité du pouvoir
+de Malet, issu d'un sénatus-consulte. Lahorie
+se faisait prendre mesure d'un habit de cérémonie,
+et Guidal déjeunait tranquillement au restaurant
+quand on les empoigna. Ils s'étaient crus ministres
+réguliers. Ils avaient conspiré sans le
+savoir. Aussi n'avaient-ils pris aucune précaution,
+tenté aucune action. Les soldats de Lahorie
+n'avaient pas de pierres à leurs fusils; des morceaux
+de bois, comme à l'exercice, tenaient lieu
de l'amorce.</p>
-<p>Boutreux et le Corse Bocchéiampe furent arrêtés
-sans difficulté.</p>
+<p>Boutreux et le Corse Bocchéiampe furent arrêtés
+sans difficulté.</p>
-<p>A midi tout était fini. Le rideau était tiré sur
-cette farce émouvante. Comme à la fin d'une
-féerie, acteurs et spectateurs se demandaient
-comment on avait pu être dupe d'une semblable
+<p>A midi tout était fini. Le rideau était tiré sur
+cette farce émouvante. Comme à la fin d'une
+féerie, acteurs et spectateurs se demandaient
+comment on avait pu être dupe d'une semblable
illusion.</p>
-<p>Cambacérès se rendit aussitôt au palais de
-Saint-Cloud. Il apprit à l'Impératrice la conspiration
-et son rapide dénouement.</p>
+<p>Cambacérès se rendit aussitôt au palais de
+Saint-Cloud. Il apprit à l'Impératrice la conspiration
+et son rapide dénouement.</p>
-<p>Marie-Louise se montra fort peu émue. Elle se
-disposait à monter à cheval, et parut contrariée
+<p>Marie-Louise se montra fort peu émue. Elle se
+disposait à monter à cheval, et parut contrariée
seulement de la visite de l'archichancelier, qui
retardait sa promenade.</p>
<div class="pagenum" id="Page_418">418</div>
<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit-elle d'un ton calme,
-qu'auraient pu faire de moi vos conjurés, de
+qu'auraient pu faire de moi vos conjurés, de
moi, la fille de l'empereur d'Autriche?</p>
-<p>Et elle congédia Cambacérès, sans paraître attacher
-aucune importance aux événements qu'il
-lui annonçait.</p>
+<p>Et elle congédia Cambacérès, sans paraître attacher
+aucune importance aux événements qu'il
+lui annonçait.</p>
-<p>L'apathie de Marie-Louise ici pouvait n'être
-qu'une feinte. Elle était peut-être, sinon dans le
+<p>L'apathie de Marie-Louise ici pouvait n'être
+qu'une feinte. Elle était peut-être, sinon dans le
secret de la conspiration, du moins avertie que
quelque chose se tramait contre son mari.</p>
-<p>La désaffection qu'elle témoignait déjà s'accrut
-d'un certain mépris pour ce trône impérial, que
-des inconnus, évadés de prisons, avaient pu
-mettre un instant en péril.</p>
+<p>La désaffection qu'elle témoignait déjà s'accrut
+d'un certain mépris pour ce trône impérial, que
+des inconnus, évadés de prisons, avaient pu
+mettre un instant en péril.</p>
-<p>Le comte Frochot paya par la suite d'une révocation
-justifiée la crédulité avec laquelle il avait
+<p>Le comte Frochot paya par la suite d'une révocation
+justifiée la crédulité avec laquelle il avait
accueilli la nouvelle de la mort de l'Empereur,
-et le zèle qu'il avait mis à faire préparer un salon
-à l'Hôtel de Ville pour la séance du nouveau
+et le zèle qu'il avait mis à faire préparer un salon
+à l'Hôtel de Ville pour la séance du nouveau
gouvernement.</p>
-<p>Il eut beau s'écrier quand on lui révéla l'imposture
-de Malet et la fausseté du bruit de la mort
-de Napoléon: «Je me disais bien qu'un si grand
-homme ne pouvait mourir!» Il fut destitué.</p>
+<p>Il eut beau s'écrier quand on lui révéla l'imposture
+de Malet et la fausseté du bruit de la mort
+de Napoléon: «Je me disais bien qu'un si grand
+homme ne pouvait mourir!» Il fut destitué.</p>
-<p>Les conjurés, leurs complices, et aussi les militaires,
-coupables surtout d'avoir obéi trop passivement
-à des ordres hiérarchiques qu'ils
-croyaient réguliers, furent déférés le 27 octobre
-à un conseil de guerre.</p>
+<p>Les conjurés, leurs complices, et aussi les militaires,
+coupables surtout d'avoir obéi trop passivement
+à des ordres hiérarchiques qu'ils
+croyaient réguliers, furent déférés le 27 octobre
+à un conseil de guerre.</p>
<div class="pagenum" id="Page_419">419</div>
-<p>La commission chargée de juger les accusés,
-au nombre de vingt-quatre, fut ainsi composée:
+<p>La commission chargée de juger les accusés,
+au nombre de vingt-quatre, fut ainsi composée:
comte Dejean, grand officier de l'Empire, premier
-inspecteur général du génie, président; le général
-de brigade baron Deriot, le général baron Henry,
-le colonel Géneval, le colonel Moncey, le major
+inspecteur général du génie, président; le général
+de brigade baron Deriot, le général baron Henry,
+le colonel Géneval, le colonel Moncey, le major
Thibault, juges; le capitaine Delon, rapporteur.</p>
-<p>La séance s'ouvrit à sept heures du matin. A
-quatre heures du matin, l'arrêt fut rendu.</p>
+<p>La séance s'ouvrit à sept heures du matin. A
+quatre heures du matin, l'arrêt fut rendu.</p>
-<p>Malet eut une attitude très ferme, prenant tout
+<p>Malet eut une attitude très ferme, prenant tout
sur lui, assumant toutes les charges, revendiquant
-toutes les responsabilités.</p>
+toutes les responsabilités.</p>
<p>Le rapporteur eut cette interruption qui montre
-le sang-froid de Malet devant ses juges: «Je prie
-monsieur le président d'imposer silence à Malet
-qui dicte les réponses à tous les accusés.»</p>
+le sang-froid de Malet devant ses juges: «Je prie
+monsieur le président d'imposer silence à Malet
+qui dicte les réponses à tous les accusés.»</p>
-<p>Malet s'était écrié, au cours de l'interrogatoire
+<p>Malet s'était écrié, au cours de l'interrogatoire
de Soulier:</p>
<p>&mdash;J'ai pris tous les moyens pour prouver que
-j'agissais d'après des ordres supérieurs; je crois
-que Soulier devait obéir comme il l'a fait. C'est
+j'agissais d'après des ordres supérieurs; je crois
+que Soulier devait obéir comme il l'a fait. C'est
moi qui ai mis M. le commandant dans l'erreur,
-j'ai usé pour cela de tous mes soins, comme ma
-déposition le constate.</p>
+j'ai usé pour cela de tous mes soins, comme ma
+déposition le constate.</p>
-<p>Il eut au cours de son interrogatoire une réponse
-mémorable.</p>
+<p>Il eut au cours de son interrogatoire une réponse
+mémorable.</p>
-<p>&mdash;Ces officiers sont innocents, dit-il; à leurs
-yeux j'obéissais à des ordres supérieurs, ils ont
-dû exécuter les miens.</p>
+<p>&mdash;Ces officiers sont innocents, dit-il; à leurs
+yeux j'obéissais à des ordres supérieurs, ils ont
+dû exécuter les miens.</p>
<div class="pagenum" id="Page_420">420</div>
-<p>&mdash;Quels étaient donc vos complices, dans cela?
-demanda imprudemment le président.</p>
+<p>&mdash;Quels étaient donc vos complices, dans cela?
+demanda imprudemment le président.</p>
-<p>&mdash;La France entière! vous-même, monsieur,
-vous tous, mes juges, si j'avais réussi!</p>
+<p>&mdash;La France entière! vous-même, monsieur,
+vous tous, mes juges, si j'avais réussi!</p>
-<p id="cor_19">A l'unanimité furent condamnés, comme coupables
-de crime contre la sûreté de l'État, d'attentat
-dont le but était de détruire le gouvernement
-et l'ordre de successibilité au trône, et
-d'excitation aux citoyens, aux habitants à s'armer,
-à la peine de mort et à la confiscation des
-biens: Malet, Lahorie, Guidal, généraux; Soulier,
+<p id="cor_19">A l'unanimité furent condamnés, comme coupables
+de crime contre la sûreté de l'État, d'attentat
+dont le but était de détruire le gouvernement
+et l'ordre de successibilité au trône, et
+d'excitation aux citoyens, aux habitants à s'armer,
+à la peine de mort et à la confiscation des
+biens: Malet, Lahorie, Guidal, généraux; Soulier,
chef de bataillon; Steenhover, Piquerel,
-Borderieux, capitaines; Lepars, Fessart, Régnier,
-Bleumont, lieutenants; <ins title="original: Lefebvre">Lefèvre</ins>, sous-lieutenant;
+Borderieux, capitaines; Lepars, Fessart, Régnier,
+Bleumont, lieutenants; <ins title="original: Lefebvre">Lefèvre</ins>, sous-lieutenant;
Rateau, caporal.</p>
-<p>A la majorité de six voix contre une, Rabbe,
-colonel, à la même peine.</p>
+<p>A la majorité de six voix contre une, Rabbe,
+colonel, à la même peine.</p>
-<p>A la majorité de cinq voix contre deux, Bocchéiampe,
-à la même peine.</p>
+<p>A la majorité de cinq voix contre deux, Bocchéiampe,
+à la même peine.</p>
-<p>Furent acquittés: Girard, Rouff, capitaines;
+<p>Furent acquittés: Girard, Rouff, capitaines;
Lebas, Prevost, lieutenants; Gomont, dit Saint-Charles,
sous-lieutenant; Viallavieilhe, Caron,
Limozin, adjudants sous-officiers; Dulin et Caumette,
sergents-majors.</p>
<p>Malet, Rabbe, Soulier, Piquerel, Borderieux,
-qui étaient décorés, furent exclus séance tenante
-de la Légion d'honneur.</p>
+qui étaient décorés, furent exclus séance tenante
+de la Légion d'honneur.</p>
-<p>Le jugement fut exécuté le 29 octobre, à quatre
+<p>Le jugement fut exécuté le 29 octobre, à quatre
heures du soir, dans la plaine de Grenelle.</p>
<div class="pagenum" id="Page_421">421</div>
<p>Le colonel Rabbe et le caporal Rateau obtinrent
-un sursis et virent leur peine commuée.</p>
+un sursis et virent leur peine commuée.</p>
-<p>Vers trois heures de l'après-midi, sur la place
-de l'Abbaye, où des gendarmes à pied, à cheval,
-et un demi-escadron de dragons étaient rangés
+<p>Vers trois heures de l'après-midi, sur la place
+de l'Abbaye, où des gendarmes à pied, à cheval,
+et un demi-escadron de dragons étaient rangés
en bataille, sept fiacres vinrent s'aligner.</p>
-<p>Les portes de la prison s'ouvrirent et les condamnés
+<p>Les portes de la prison s'ouvrirent et les condamnés
furent conduits deux par deux dans les
-fiacres. Ils furent placés au fond ainsi; dans
+fiacres. Ils furent placés au fond ainsi; dans
chaque voiture, deux gendarmes se tenaient sur
la banquette de devant.</p>
<p>Le lugubre convoi se mit en route par les rues
Sainte-Marguerite (aujourd'hui rue Gozlin), Tavanne,
Grenelle-Saint-Germain, les Invalides, l'avenue
-La Motte-Piquet; il longea l'École militaire,
-traversa le Champ de Mars et passa à l'endroit
-où avait été fusillé Bab&oelig;uf.</p>
+La Motte-Piquet; il longea l'École militaire,
+traversa le Champ de Mars et passa à l'endroit
+où avait été fusillé Bab&oelig;uf.</p>
-<p>Durant le trajet, Malet, placé dans le premier
+<p>Durant le trajet, Malet, placé dans le premier
fiacre avec Lahorie, lui dit simplement:</p>
-<p>&mdash;Général, c'est votre indécision qui nous a
+<p>&mdash;Général, c'est votre indécision qui nous a
mis ici!</p>
-<p>Le reproche n'était qu'en partie fondé. Si Malet
-avait prévenu Lahorie qu'il n'était qu'un ministre
-d'insurrection, celui-ci eût agi plus sérieusement
-qu'il ne l'a fait. Il se croyait fonctionnaire régulier,
-stable; de là son temps perdu à essayer des
-vêtements et à lancer des invitations à dîner.</p>
+<p>Le reproche n'était qu'en partie fondé. Si Malet
+avait prévenu Lahorie qu'il n'était qu'un ministre
+d'insurrection, celui-ci eût agi plus sérieusement
+qu'il ne l'a fait. Il se croyait fonctionnaire régulier,
+stable; de là son temps perdu à essayer des
+vêtements et à lancer des invitations à dîner.</p>
-<p>Très ferme, très héroïque fut Malet jusqu'au
-dernier moment. Il y eut même de la pose et <span class="pagenum" id="Page_422">422</span>
-de l'emphase théâtrale dans ses dernières paroles:</p>
+<p>Très ferme, très héroïque fut Malet jusqu'au
+dernier moment. Il y eut même de la pose et <span class="pagenum" id="Page_422">422</span>
+de l'emphase théâtrale dans ses dernières paroles:</p>
<p>&mdash;Jeunes gens, souvenez-vous du 23 octobre!
-dit-il en apercevant un groupe d'étudiants.</p>
+dit-il en apercevant un groupe d'étudiants.</p>
-<p>Devant l'École militaire, il salua en criant par
-la portière:</p>
+<p>Devant l'École militaire, il salua en criant par
+la portière:</p>
<p>&mdash;Soldats! je tombe, mais je ne suis pas le dernier
des Romains!</p>
<p>Un cordon de troupes contenait les curieux.
-Quand les voitures débouchèrent de la barrière
+Quand les voitures débouchèrent de la barrière
de Grenelle, on cria: A bas les chapeaux! Chacun
-se découvrit: c'est l'usage devant les suppliciés;
-on salue la mort qui passe et préside. A moins
-que ce ne soit seulement la curiosité qui fasse
+se découvrit: c'est l'usage devant les suppliciés;
+on salue la mort qui passe et préside. A moins
+que ce ne soit seulement la curiosité qui fasse
pousser aux spectateurs des premiers rangs ce
-cri forçant les mieux placés à se découvrir, pour
+cri forçant les mieux placés à se découvrir, pour
leur permettre de mieux voir.</p>
<p>Il tombait une pluie fine et froide. La foule
-s'éclaircit, les guinguettes qui avoisinaient
-l'École militaire et la barrière se remplirent.
-Toutes les fenêtres furent occupées.</p>
+s'éclaircit, les guinguettes qui avoisinaient
+l'École militaire et la barrière se remplirent.
+Toutes les fenêtres furent occupées.</p>
-<p>Les voitures s'étant arrêtées dans le carré, les
-tambours battirent aux champs. Les condamnés
-marchèrent d'un pas ferme, pour la plupart, à
-l'endroit désigné pour l'exécution.</p>
+<p>Les voitures s'étant arrêtées dans le carré, les
+tambours battirent aux champs. Les condamnés
+marchèrent d'un pas ferme, pour la plupart, à
+l'endroit désigné pour l'exécution.</p>
-<p>Malet était le premier; le pauvre Corse Bocchéiampe,
-fourré dans cette passe, sans qu'il y
-eût la moindre volonté de sa part, traînait la jambe
-le dernier. Il réclamait un prêtre.</p>
+<p>Malet était le premier; le pauvre Corse Bocchéiampe,
+fourré dans cette passe, sans qu'il y
+eût la moindre volonté de sa part, traînait la jambe
+le dernier. Il réclamait un prêtre.</p>
<div class="pagenum" id="Page_423">423</div>
-<p>Quelques-uns de ces malheureux parlèrent en
+<p>Quelques-uns de ces malheureux parlèrent en
cette minute affreuse.</p>
<p>&mdash;Ma pauvre famille! mes pauvres enfants!
sanglotait Soulier.</p>
<p>&mdash;Quelqu'un d'entre vous pourrait-il me faire
-l'amitié de me dire pourquoi on me fusille? demanda
+l'amitié de me dire pourquoi on me fusille? demanda
tranquillement Piquerel s'adressant aux
soldats du peloton.</p>
-<p>&mdash;Misérable! criait Guidal au capitaine rapporteur
+<p>&mdash;Misérable! criait Guidal au capitaine rapporteur
Delon s'approchant pour lire la sentence, les
trois quarts de ceux que tu as fait condamner
sont innocents, tu le sais bien!</p>
<p>&mdash;Monsieur le gendarme, disait au garde qui
-le tenait par le bras Bocchéiampe, j'avais demandé
+le tenait par le bras Bocchéiampe, j'avais demandé
un confesseur.</p>
-<p>&mdash;Je suis né sous les drapeaux, j'ai toujours
-été dévoué à l'Empereur, moi... Pourquoi me
-fusilles-tu? Vive l'Empereur! s'écriait Borderieux.</p>
+<p>&mdash;Je suis né sous les drapeaux, j'ai toujours
+été dévoué à l'Empereur, moi... Pourquoi me
+fusilles-tu? Vive l'Empereur! s'écriait Borderieux.</p>
<p>&mdash;Ton Empereur! lui dit Lahorie se tournant
-vers lui, s'il avait été dans mon c&oelig;ur, il y a longtemps
-que je me fusse poignardé!...</p>
+vers lui, s'il avait été dans mon c&oelig;ur, il y a longtemps
+que je me fusse poignardé!...</p>
<p>&mdash;Silence dans les rangs! dit alors Malet d'une
-voix forte. C'est ici à moi de parler!</p>
+voix forte. C'est ici à moi de parler!</p>
<p>Et faisant un pas vers l'officier de gendarmerie:</p>
-<p>&mdash;Monsieur, en ma qualité de général et
+<p>&mdash;Monsieur, en ma qualité de général et
comme chef de ceux qui vont mourir ici pour
-moi, je demande à commander le feu!</p>
+moi, je demande à commander le feu!</p>
<div class="pagenum" id="Page_424">424</div>
-<p>L'officier inclina la tête en signe d'assentiment.</p>
+<p>L'officier inclina la tête en signe d'assentiment.</p>
<p>Malet jeta un coup d'&oelig;il sur les troupes. Le
-carré était composé de 120 hommes. Le peloton
-d'exécution comprenait 30 hommes, tous vieux
-soldats. Le carré était formé de très jeunes soldats.</p>
+carré était composé de 120 hommes. Le peloton
+d'exécution comprenait 30 hommes, tous vieux
+soldats. Le carré était formé de très jeunes soldats.</p>
-<p>Les condamnés étaient placés sur un seul
-rang, adossés à un mur.</p>
+<p>Les condamnés étaient placés sur un seul
+rang, adossés à un mur.</p>
-<p>Dans l'encoignure du mur étaient quatre charrettes
-attelées chacune d'un seul cheval, destinées
-à emporter les corps. Ce lugubre équipage
-était accompagné d'infirmiers du Val-de-Grâce,
-vêtus de vestes grises à collets bleus, qui devaient
-procéder à l'inhumation.</p>
+<p>Dans l'encoignure du mur étaient quatre charrettes
+attelées chacune d'un seul cheval, destinées
+à emporter les corps. Ce lugubre équipage
+était accompagné d'infirmiers du Val-de-Grâce,
+vêtus de vestes grises à collets bleus, qui devaient
+procéder à l'inhumation.</p>
<p>L'officier de gendarmerie fit battre un ban.</p>
@@ -14264,67 +14225,67 @@ procéder à l'inhumation.</p>
immobiles:</p>
<p>&mdash;Peloton, attention! commanda-t-il d'une
-voix sonore. Portez armes!... apprêtez armes!...</p>
+voix sonore. Portez armes!... apprêtez armes!...</p>
-<p>Il s'arrêta:</p>
+<p>Il s'arrêta:</p>
<p>&mdash;Cela ne vaut rien, dit-il, nous allons recommencer!...
L'arme au bras, tout le monde!</p>
<p>Il y eut un tressaillement parmi les soldats.
-Puis les armes furent replacées.</p>
+Puis les armes furent replacées.</p>
<p>Malet reprit:</p>
<p>&mdash;Attention, cette fois!... Portez... armes!...
-apprêtez... armes!... à la bonne heure!... C'est
+apprêtez... armes!... à la bonne heure!... C'est
bien!... joue!... feu!...</p>
<div class="pagenum" id="Page_425">425</div>
<p>Trente coups de feu partirent. Les malheureux
-condamnés tombèrent tous, excepté Malet. Il
-n'était que blessé. Plusieurs soldats avaient
-hésité à tirer sur lui.</p>
+condamnés tombèrent tous, excepté Malet. Il
+n'était que blessé. Plusieurs soldats avaient
+hésité à tirer sur lui.</p>
-<p>Il resta debout. Il porta la main à sa poitrine
-d'où le sang coulait. Puis, reculant jusqu'au mur,
+<p>Il resta debout. Il porta la main à sa poitrine
+d'où le sang coulait. Puis, reculant jusqu'au mur,
il s'adossa:</p>
<p>&mdash;Et moi donc, mes amis, cria-t-il, vous
-m'avez oublié!...</p>
+m'avez oublié!...</p>
<p>&mdash;Moi aussi! dit Borderieux se soulevant tout
ruisselant de sang, et il murmura: Vive l'Empereur!...</p>
<p>&mdash;Pauvre soldat, fit Malet, ton Empereur a
-reçu comme toi le coup mortel!...</p>
+reçu comme toi le coup mortel!...</p>
<p>Puis il reprit:</p>
-<p>&mdash;A moi le peloton de réserve!</p>
+<p>&mdash;A moi le peloton de réserve!</p>
-<p>&mdash;En avant la réserve! commanda l'officier de
+<p>&mdash;En avant la réserve! commanda l'officier de
gendarmerie.</p>
-<p>A cette seconde décharge, Malet, face en avant,
+<p>A cette seconde décharge, Malet, face en avant,
tomba.</p>
-<p>L'exécution était achevée. Il était quatre
-heures et demie. Les corps furent emportés à
+<p>L'exécution était achevée. Il était quatre
+heures et demie. Les corps furent emportés à
Clamart.</p>
-<p>L'abbé Lafon et le moine Camagno seuls
-avaient échappé. Ils furent en faveur sous la Restauration.</p>
+<p>L'abbé Lafon et le moine Camagno seuls
+avaient échappé. Ils furent en faveur sous la Restauration.</p>
-<p>Louis XVIII fit une pension à la veuve de
-Malet et donna les épaulettes de sous-lieutenant
-de chasseurs au fils du général, Aristide Malet, <span class="pagenum" id="Page_426">426</span>
-en reconnaissance du mal que son père avait
-voulu faire à Napoléon et du grand service qu'il
+<p>Louis XVIII fit une pension à la veuve de
+Malet et donna les épaulettes de sous-lieutenant
+de chasseurs au fils du général, Aristide Malet, <span class="pagenum" id="Page_426">426</span>
+en reconnaissance du mal que son père avait
+voulu faire à Napoléon et du grand service qu'il
avait rendu aux Bourbons en prouvant que si
l'Empereur mourait ou disparaissait, les pouvoirs
-publics, l'armée, les citoyens ne semblaient
+publics, l'armée, les citoyens ne semblaient
pas se souvenir de l'existence du roi de Rome.</p>
<hr />
@@ -14334,109 +14295,109 @@ pas se souvenir de l'existence du roi de Rome.</p>
<hr />
<p>&mdash;Ils sont morts en braves! disait le soir de
-l'exécution La Violette aux gens de Combault...
-Je ne regrette pas d'avoir contribué à arrêter
-Malet, car il avait conspiré contre l'Empereur et
-travaillé ici pour les Cosaques... Mais ces pauvres
-officiers, ces soldats qui ont cru obéir à des
-ordres réguliers, à des chefs hiérarchiques, je
-donnerais la moitié de mes membres pour les
-voir ici, vivants et graciés!...</p>
+l'exécution La Violette aux gens de Combault...
+Je ne regrette pas d'avoir contribué à arrêter
+Malet, car il avait conspiré contre l'Empereur et
+travaillé ici pour les Cosaques... Mais ces pauvres
+officiers, ces soldats qui ont cru obéir à des
+ordres réguliers, à des chefs hiérarchiques, je
+donnerais la moitié de mes membres pour les
+voir ici, vivants et graciés!...</p>
<p>Et ce bon La Violette, du revers de sa manche,
-essuya une larme indiscrète.</p>
+essuya une larme indiscrète.</p>
-<p>Puis, pour changer ses idées sombres, il se
-leva et considéra avec attendrissement Henriot,
-joyeux, heureux, qui s'avançait sous les arbres,
-donnant le bras à Alice qui lui parlait, amoureusement
-penchée vers lui.</p>
+<p>Puis, pour changer ses idées sombres, il se
+leva et considéra avec attendrissement Henriot,
+joyeux, heureux, qui s'avançait sous les arbres,
+donnant le bras à Alice qui lui parlait, amoureusement
+penchée vers lui.</p>
-<p>Derrière eux, sa bonne figure éclairée d'une
-joie maternelle, la maréchale Lefebvre regardait
-les deux jeunes gens enfin réunis et dont le
-bonheur était désormais stable et définitif.</p>
+<p>Derrière eux, sa bonne figure éclairée d'une
+joie maternelle, la maréchale Lefebvre regardait
+les deux jeunes gens enfin réunis et dont le
+bonheur était désormais stable et définitif.</p>
<div class="pagenum" id="Page_427">427</div>
-<p>Le malentendu s'était promptement dissipé.</p>
+<p>Le malentendu s'était promptement dissipé.</p>
-<p>Henriot, en arrivant à Combault avec La Violette,
-s'était confessé à l'excellente madame
-Sans-Gêne. Il avait avoué son erreur, la nuit,
-lorsqu'il avait cru surprendre l'Empereur auprès
-d'Alice, puis sa fuite, ses désirs de vengeance et
-enfin la révélation de la vérité au Palais-Royal,
+<p>Henriot, en arrivant à Combault avec La Violette,
+s'était confessé à l'excellente madame
+Sans-Gêne. Il avait avoué son erreur, la nuit,
+lorsqu'il avait cru surprendre l'Empereur auprès
+d'Alice, puis sa fuite, ses désirs de vengeance et
+enfin la révélation de la vérité au Palais-Royal,
lors de la rencontre de La Violette et de Samuel
-Walter, le sosie impérial.</p>
+Walter, le sosie impérial.</p>
-<p>Catherine rit de la méprise et de la façon dont
-elle avait été reconnue, puis elle dit à Henriot,
-en lui désignant Alice:</p>
+<p>Catherine rit de la méprise et de la façon dont
+elle avait été reconnue, puis elle dit à Henriot,
+en lui désignant Alice:</p>
<p>&mdash;Allez embrasser votre femme!</p>
<p>Henriot cependant se montrait inquiet. Les
-projets de Malet que la lettre du nommé Camagno
-dénonçait en partie lui troublaient sa joie.
-Que se passait-il à Paris? Malet s'était-il évadé?
-Pourquoi l'ex-major Marcel, en s'éclipsant brusquement
-du Palais-Royal, avait-il paru si accablé,
-si pressé d'avertir quelqu'un de sa cachette
+projets de Malet que la lettre du nommé Camagno
+dénonçait en partie lui troublaient sa joie.
+Que se passait-il à Paris? Malet s'était-il évadé?
+Pourquoi l'ex-major Marcel, en s'éclipsant brusquement
+du Palais-Royal, avait-il paru si accablé,
+si pressé d'avertir quelqu'un de sa cachette
et de contremander quelque chose? Henriot,
-malgré tout son désir de rester auprès d'Alice,
-voulait se rendre à Paris.</p>
+malgré tout son désir de rester auprès d'Alice,
+voulait se rendre à Paris.</p>
<p>La Violette lui offrit alors de faire le voyage.
-Il irait à l'État-Major et lui enverrait un exprès,
+Il irait à l'État-Major et lui enverrait un exprès,
s'il y avait du nouveau.</p>
-<p>Le tambour-major, en approchant de l'Hôtel
+<p>Le tambour-major, en approchant de l'Hôtel
de Ville, fut surpris du mouvement des troupes
-qui s'exécutait.</p>
+qui s'exécutait.</p>
<div class="pagenum" id="Page_428">428</div>
-<p>Il chercha à s'informer. Parmi la foule il aperçut
-un inspecteur de police, nommé Pâques,
-qu'il avait connu au régiment. L'agent lui apprit
+<p>Il chercha à s'informer. Parmi la foule il aperçut
+un inspecteur de police, nommé Pâques,
+qu'il avait connu au régiment. L'agent lui apprit
les nouvelles, la mort de l'Empereur et l'installation
-du nouveau gouvernement, avec le général
+du nouveau gouvernement, avec le général
Malet pour commandant militaire.</p>
<p>Au nom de Malet, La Violette, mis au courant
-par Henriot des projets d'évasion du général,
-comprit aussitôt la fraude. Résolu à couvrir Henriot
-dont l'absence, à l'État-Major, en un pareil
-moment, pouvait par la suite être gravement
-interprétée, il demanda à son camarade de lui
-prêter sa carte d'inspecteur. Il la lui rapporterait
-dans la journée, après s'en être servi comme
+par Henriot des projets d'évasion du général,
+comprit aussitôt la fraude. Résolu à couvrir Henriot
+dont l'absence, à l'État-Major, en un pareil
+moment, pouvait par la suite être gravement
+interprétée, il demanda à son camarade de lui
+prêter sa carte d'inspecteur. Il la lui rapporterait
+dans la journée, après s'en être servi comme
laissez-passer.</p>
-<p>N'étant point de service, l'inspecteur consentit.
-Muni de la carte et sous le nom de Pâques, La
-Violette pénétra donc dans l'hôtel de l'État-Major
-et contribua, comme on l'a vu, à l'arrestation de
+<p>N'étant point de service, l'inspecteur consentit.
+Muni de la carte et sous le nom de Pâques, La
+Violette pénétra donc dans l'hôtel de l'État-Major
+et contribua, comme on l'a vu, à l'arrestation de
Malet.</p>
-<p>Quand, informé de sa participation à cette défense
-des institutions impériales, l'archichancelier
-Cambacérès voulut récompenser La Violette,
+<p>Quand, informé de sa participation à cette défense
+des institutions impériales, l'archichancelier
+Cambacérès voulut récompenser La Violette,
celui-ci ne demanda qu'une chose: de l'avancement
-et une gratification pour l'inspecteur Pâques
+et une gratification pour l'inspecteur Pâques
dont il avait pris la carte et l'emploi.</p>
-<p>Le mariage d'Henriot et d'Alice fut célébré sans
-éclat dans la chapelle de Combault quelques jours
-après. La Violette était témoin, et le jour de la <span class="pagenum" id="Page_429">429</span>
-cérémonie, rentré en possession de sa croix volée,
-il remit à Samuel Walter les deux napoléons
+<p>Le mariage d'Henriot et d'Alice fut célébré sans
+éclat dans la chapelle de Combault quelques jours
+après. La Violette était témoin, et le jour de la <span class="pagenum" id="Page_429">429</span>
+cérémonie, rentré en possession de sa croix volée,
+il remit à Samuel Walter les deux napoléons
promis par Henriot, plus deux autres qu'il ajouta.
-Sam, enchanté, déclara à La Violette qu'entre
-eux c'était à la vie, la mort, qu'il pourrait peut-être
+Sam, enchanté, déclara à La Violette qu'entre
+eux c'était à la vie, la mort, qu'il pourrait peut-être
un jour prouver sa reconnaissance,&mdash;et
-avec les quatre napoléons, le faux Empereur
+avec les quatre napoléons, le faux Empereur
courut s'enivrer consciencieusement dans un des
bouges du Palais-Royal.</p>
@@ -14444,340 +14405,340 @@ bouges du Palais-Royal.</p>
<hr />
-<p>Les désastres cependant avaient succédé aux
-désastres pour la Grande Armée.</p>
+<p>Les désastres cependant avaient succédé aux
+désastres pour la Grande Armée.</p>
-<p>Le 14 septembre 1812, à deux heures de l'après-midi,
-Napoléon était parvenu en vue de Moscou.</p>
+<p>Le 14 septembre 1812, à deux heures de l'après-midi,
+Napoléon était parvenu en vue de Moscou.</p>
<p>A cheval sur une butte dominant Moscou,
comme Montmartre Paris,&mdash;Moscou, avec sa
-Moskowa dont le cours sinueux ressemble à la
-Seine, a une figuration analogue à Paris,&mdash;il
-contemple la ville aux coupoles dorées. Ses clochetons,
-ses dômes, ses coupoles, ses maisons
-où le rose, le jaune, le vert, mettaient leurs bariolages,
+Moskowa dont le cours sinueux ressemble à la
+Seine, a une figuration analogue à Paris,&mdash;il
+contemple la ville aux coupoles dorées. Ses clochetons,
+ses dômes, ses coupoles, ses maisons
+où le rose, le jaune, le vert, mettaient leurs bariolages,
son Kremlin, ville dans la ville, ses bazars,
-ses palais, étincelait dans une gloire. C'était
-Venise et Byzance enveloppées d'une buée d'or.
-Le rêve du conquérant s'accomplissait. Il avait
-atteint son but, saisi son rêve. Devant lui s'ouvrait
-l'Asie. Un éblouissement d'orgueil le saisit devant
+ses palais, étincelait dans une gloire. C'était
+Venise et Byzance enveloppées d'une buée d'or.
+Le rêve du conquérant s'accomplissait. Il avait
+atteint son but, saisi son rêve. Devant lui s'ouvrait
+l'Asie. Un éblouissement d'orgueil le saisit devant
la magnificence du spectacle, et pendant que <span class="pagenum" id="Page_430">430</span>
-l'armée, partageant l'émotion de ce sublime tableau,
+l'armée, partageant l'émotion de ce sublime tableau,
levait les armes, agitait les drapeaux,
-portait les bonnets à poils au bout des baïonnettes,
-secouait la crinière des casques, et criait d'une
-seule voix, comme les pèlerins tombant à genoux
-en acclamant Jérusalem: Moscou! Moscou!...</p>
+portait les bonnets à poils au bout des baïonnettes,
+secouait la crinière des casques, et criait d'une
+seule voix, comme les pèlerins tombant à genoux
+en acclamant Jérusalem: Moscou! Moscou!...</p>
<p>Quel sinistre coucher, dans une rougeur
effrayante, sur cette belle ville radieuse, ce soleil
-automnal d'un après-midi de triomphe devait
+automnal d'un après-midi de triomphe devait
avoir!</p>
-<p>Ce ne fut point l'entrée superbe des capitales
-jadis prises ou rendues. Napoléon ne put croire
+<p>Ce ne fut point l'entrée superbe des capitales
+jadis prises ou rendues. Napoléon ne put croire
tout d'abord aux rapports de ses officiers lui affirmant
-que Moscou était déserte. Pas un factionnaire
+que Moscou était déserte. Pas un factionnaire
ne vint pourtant au-devant de lui, le saluer
-et le précéder dans la cité conquise. Il réclama
-avec colère les «boyards». Où sont les boyards?
+et le précéder dans la cité conquise. Il réclama
+avec colère les «boyards». Où sont les boyards?
Qu'on aille me chercher les boyards! criait-il.
-Aucune réponse. L'ordre ne pouvait être exécuté.
+Aucune réponse. L'ordre ne pouvait être exécuté.
Les boyards fuyaient avec Rostopchine, et des
hommes sinistres, en guise d'illuminations, des
-torches à la main, déjà parcouraient les rues et
+torches à la main, déjà parcouraient les rues et
les maisons, propageant l'incendie.</p>
-<p>Napoléon avait poussé un soupir de soulagement
-en voyant à ses pieds la capitale des czars:
-«La voilà donc enfin, cette fameuse ville, dit-il
-à Beillac. Il était temps!»</p>
+<p>Napoléon avait poussé un soupir de soulagement
+en voyant à ses pieds la capitale des czars:
+«La voilà donc enfin, cette fameuse ville, dit-il
+à Beillac. Il était temps!»</p>
-<p>L'incendie de la ville détruisit le prestigieux
-effet de la vision féerique.</p>
+<p>L'incendie de la ville détruisit le prestigieux
+effet de la vision féerique.</p>
<div class="pagenum" id="Page_431">431</div>
<p>Moscou allait se briser, s'effriter entre ses
-doigts. Il ne tiendrait bientôt plus qu'un tison
-éteint, et sur ses cendres il ferait avancer son
+doigts. Il ne tiendrait bientôt plus qu'un tison
+éteint, et sur ses cendres il ferait avancer son
cheval.</p>
-<p>Le plan de Rostopchine s'accomplit. Bientôt les
-flammes de tous côtés surgirent, disputant aux
-Français le sol sacré.</p>
+<p>Le plan de Rostopchine s'accomplit. Bientôt les
+flammes de tous côtés surgirent, disputant aux
+Français le sol sacré.</p>
-<p>Rostopchine, par la suite, a repoussé l'honneur
-de cet acte d'héroïsme sauvage qui servit la Russie
-et perdit Napoléon.</p>
+<p>Rostopchine, par la suite, a repoussé l'honneur
+de cet acte d'héroïsme sauvage qui servit la Russie
+et perdit Napoléon.</p>
-<p>Les preuves surabondent cependant pour démontrer
+<p>Les preuves surabondent cependant pour démontrer
que l'incendie fut non pas accidentel,
-ni mis par les Français, mais volontaire et exécuté
-comme une man&oelig;uvre stratégique: d'abord
-l'entassement des matières inflammables, pétards
-enfouis dans l'hôtel de Rostopchine; son explication
-de pièces d'artifice emmagasinées pour des
-fêtes prochaines n'est pas sérieuse. L'époque ne
-convenait guère aux réjouissances pyrotechniques.
-Son palais épargné presque seul dans la conflagration
-générale, ce qui fit que, par la suite, pour
+ni mis par les Français, mais volontaire et exécuté
+comme une man&oelig;uvre stratégique: d'abord
+l'entassement des matières inflammables, pétards
+enfouis dans l'hôtel de Rostopchine; son explication
+de pièces d'artifice emmagasinées pour des
+fêtes prochaines n'est pas sérieuse. L'époque ne
+convenait guère aux réjouissances pyrotechniques.
+Son palais épargné presque seul dans la conflagration
+générale, ce qui fit que, par la suite, pour
effacer cette exception accusatrice, il mit le feu
-de ses mains à sa maison de campagne; l'ordre
-d'évacuation signifié aux habitants; l'enlèvement
-des pompes à incendie, au nombre de cent treize,&mdash;une
-armée en retraite n'avait guère besoin de
-pompes et de pompiers; enfin l'incendie porté auparavant
+de ses mains à sa maison de campagne; l'ordre
+d'évacuation signifié aux habitants; l'enlèvement
+des pompes à incendie, au nombre de cent treize,&mdash;une
+armée en retraite n'avait guère besoin de
+pompes et de pompiers; enfin l'incendie porté auparavant
et par ordre, non seulement dans
Smolensk, au moment de sa prise d'assaut, mais <span class="pagenum" id="Page_432">432</span>
-dans tous les villages que les Français occupaient,
-établissent surabondamment la sauvagerie et la
-gloire de Rostopchine. La Russie envahie se défendait,
-selon la tactique conseillée par Neipperg,
+dans tous les villages que les Français occupaient,
+établissent surabondamment la sauvagerie et la
+gloire de Rostopchine. La Russie envahie se défendait,
+selon la tactique conseillée par Neipperg,
d'Armsfeld et Rostopchine, par le feu en attendant
le froid.</p>
<p>La comtesse Lydia Rostopchine, publiant les
-&oelig;uvres de son père, objet de son pieux respect, a
-expliqué le secret du problème contesté: «Mon
-père, dit-elle, ne donna jamais d'ordre direct à
-personne de mettre le feu à Moscou, mais il prit
-d'avance les mesures pour que cela arrivât.»</p>
+&oelig;uvres de son père, objet de son pieux respect, a
+expliqué le secret du problème contesté: «Mon
+père, dit-elle, ne donna jamais d'ordre direct à
+personne de mettre le feu à Moscou, mais il prit
+d'avance les mesures pour que cela arrivât.»</p>
<p>La distinction est subtile. L'&oelig;uvre n'en est pas
-moins constatée dans cette précaution si longtemps
-niée par Rostopchine. La comtesse Lydia
-ajoute que son frère accompagnait Rostopchine au
-moment où le gouverneur de Moscou sortit à
+moins constatée dans cette précaution si longtemps
+niée par Rostopchine. La comtesse Lydia
+ajoute que son frère accompagnait Rostopchine au
+moment où le gouverneur de Moscou sortit à
cheval par la porte de Riazan, tandis que les cavaliers
-de Murat entraient à l'autre extrémité. Le
-gouverneur ôta son chapeau et, s'étant retourné,
-dit à son fils Serge:</p>
+de Murat entraient à l'autre extrémité. Le
+gouverneur ôta son chapeau et, s'étant retourné,
+dit à son fils Serge:</p>
-<p>&mdash;Salue Moscou pour la dernière fois, mon
+<p>&mdash;Salue Moscou pour la dernière fois, mon
fils, dans une demi-heure elle sera en flammes!</p>
-<p>Pourquoi Rostopchine a-t-il repoussé la gloire
-du patriote qui se résout, pour sauver son pays,
-à accomplir une action barbare et sublime?
-Pourquoi s'est-il lavé comme d'une souillure
-d'une réputation qui ne pouvait, même aux yeux
-des Français vaincus, que lui mériter admiration <span class="pagenum" id="Page_433">433</span>
-et respect? La comtesse Lydia a modifié cette dénégation:
+<p>Pourquoi Rostopchine a-t-il repoussé la gloire
+du patriote qui se résout, pour sauver son pays,
+à accomplir une action barbare et sublime?
+Pourquoi s'est-il lavé comme d'une souillure
+d'une réputation qui ne pouvait, même aux yeux
+des Français vaincus, que lui mériter admiration <span class="pagenum" id="Page_433">433</span>
+et respect? La comtesse Lydia a modifié cette dénégation:
les Moscovites, dans les premiers
-temps, applaudirent à la destruction de leurs
-maisons, mais, rentrés dans leur capitale, ils
-commencèrent des plaintes contre l'auteur de ce
-désastre. Rostopchine, irrité, désillusionné, nia
-le fait qui eût dû lui valoir la reconnaissance et
-l'amour de ses compatriotes sauvés. Il écrivit
-alors: «Puisque les Moscovites se plaignent de
-cette auréole de gloire dont j'ai ceint leurs têtes,
-eh bien, je la leur ôterai!» L'histoire la leur a
+temps, applaudirent à la destruction de leurs
+maisons, mais, rentrés dans leur capitale, ils
+commencèrent des plaintes contre l'auteur de ce
+désastre. Rostopchine, irrité, désillusionné, nia
+le fait qui eût dû lui valoir la reconnaissance et
+l'amour de ses compatriotes sauvés. Il écrivit
+alors: «Puisque les Moscovites se plaignent de
+cette auréole de gloire dont j'ai ceint leurs têtes,
+eh bien, je la leur ôterai!» L'histoire la leur a
rendue.</p>
-<p>Pendant trente-cinq jours, Napoléon demeura
-au Kremlin, environné des décombres et des
-débris fumants de la ville mal éteinte. On lui a
-reproché son inaction. Il était nécessaire cependant
-de laisser son armée, épuisée, affamée, se
+<p>Pendant trente-cinq jours, Napoléon demeura
+au Kremlin, environné des décombres et des
+débris fumants de la ville mal éteinte. On lui a
+reproché son inaction. Il était nécessaire cependant
+de laisser son armée, épuisée, affamée, se
refaire et se ravitailler. Il se proposait tout d'abord
-d'élever un grand camp retranché, d'y passer
+d'élever un grand camp retranché, d'y passer
l'hiver, de faire saler les chevaux qu'on ne pourrait
nourrir, d'attendre le printemps et avec la
belle saison des renforts qui permettraient d'achever
-la conquête.</p>
+la conquête.</p>
-<p>Mais la préoccupation de l'opinion en France
-lui faisait écarter ce projet. «Que dirait Paris?
-s'écria-t-il soucieux. On ne saurait s'accoutumer
-à mon absence. On a besoin de me revoir!»</p>
+<p>Mais la préoccupation de l'opinion en France
+lui faisait écarter ce projet. «Que dirait Paris?
+s'écria-t-il soucieux. On ne saurait s'accoutumer
+à mon absence. On a besoin de me revoir!»</p>
-<p>Le 18 octobre, il décide la retraite. Le 23 octobre,
-à une heure et demie du matin, à l'heure où <span class="pagenum" id="Page_434">434</span>
-le général Malet, sorti de la maison de santé, donnait
-ses premiers ordres et se préparait à entraîner
+<p>Le 18 octobre, il décide la retraite. Le 23 octobre,
+à une heure et demie du matin, à l'heure où <span class="pagenum" id="Page_434">434</span>
+le général Malet, sorti de la maison de santé, donnait
+ses premiers ordres et se préparait à entraîner
les hommes de la 10<sup>e</sup> cohorte, une explosion formidable
-ébranla Moscou, en même temps que
+ébranla Moscou, en même temps que
l'avant-garde franchissait la porte du sud-ouest.
-C'était le maréchal Mortier, qui, selon les ordres
-de Napoléon, faisait sauter le Kremlin évacué.</p>
-
-<p>La retraite lamentable était commencée. Deux
-routes étaient ouvertes. Celle du sud-ouest ou de
-Kelunga était nouvelle, et pouvait offrir des ressources.
-Après s'y être engagé, Napoléon, trouvant
-devant lui et sur ses côtés l'armée russe, donna
+C'était le maréchal Mortier, qui, selon les ordres
+de Napoléon, faisait sauter le Kremlin évacué.</p>
+
+<p>La retraite lamentable était commencée. Deux
+routes étaient ouvertes. Celle du sud-ouest ou de
+Kelunga était nouvelle, et pouvait offrir des ressources.
+Après s'y être engagé, Napoléon, trouvant
+devant lui et sur ses côtés l'armée russe, donna
l'ordre de reprendre l'ancienne route de Smolensk;
-autant il avait désiré, en avançant, entendre
+autant il avait désiré, en avançant, entendre
le canon russe et rencontrer l'ennemi, autant il
-voulait l'éviter dans la retraite et recherchait les
+voulait l'éviter dans la retraite et recherchait les
plaines silencieuses.</p>
-<p>La route déjà parcourue pouvait aussi tromper
-l'opinion et faire croire à une retraite toute volontaire
-et organisée.</p>
+<p>La route déjà parcourue pouvait aussi tromper
+l'opinion et faire croire à une retraite toute volontaire
+et organisée.</p>
-<p>L'heure fut tragique et douloureuse. Au général
-Incendie, vint s'adjoindre le général Gelée
-(Morosow). Le thermomètre descendit le 6 novembre
-à 18 degrés au-dessous de zéro. La neige,
-comme un drap mortuaire, couvrait les régiments
-endormis. Beaucoup ne se réveillaient pas.
-Trente mille chevaux périrent dans une seule
-nuit. On fut obligé d'abandonner cinq cents bouches
-à feu.</p>
+<p>L'heure fut tragique et douloureuse. Au général
+Incendie, vint s'adjoindre le général Gelée
+(Morosow). Le thermomètre descendit le 6 novembre
+à 18 degrés au-dessous de zéro. La neige,
+comme un drap mortuaire, couvrait les régiments
+endormis. Beaucoup ne se réveillaient pas.
+Trente mille chevaux périrent dans une seule
+nuit. On fut obligé d'abandonner cinq cents bouches
+à feu.</p>
<div class="pagenum" id="Page_435">435</div>
-<p>Le général Famine, comme Neipperg et les
+<p>Le général Famine, comme Neipperg et les
deux autres conseillers d'Alexandre l'avaient
-prédit, acheva la déroute. Ces fiers soldats, tremblant
-pour la première fois, disputaient aux
-oiseaux de proie les débris de chevaux morts
-déjà dépecés qu'on retrouvait sur la route parcourue.</p>
+prédit, acheva la déroute. Ces fiers soldats, tremblant
+pour la première fois, disputaient aux
+oiseaux de proie les débris de chevaux morts
+déjà dépecés qu'on retrouvait sur la route parcourue.</p>
<p>Les Cosaques, tourbillonnant autour de ces
-débris grelottants, faillirent surprendre et enlever
-Napoléon. Il dut mettre l'épée à la main.</p>
+débris grelottants, faillirent surprendre et enlever
+Napoléon. Il dut mettre l'épée à la main.</p>
-<p>La catastrophe de la Bérésina acheva de réduire
-à une poignée de fuyards délabrés ce qui avait
-été la Grande Armée.</p>
+<p>La catastrophe de la Bérésina acheva de réduire
+à une poignée de fuyards délabrés ce qui avait
+été la Grande Armée.</p>
-<p>Napoléon marchait, à pied, un bâton à la main,
-sombre et pourtant ne désespérant pas.</p>
+<p>Napoléon marchait, à pied, un bâton à la main,
+sombre et pourtant ne désespérant pas.</p>
-<p>Une estafette le trouva à Dorogobourg et lui apporta
+<p>Une estafette le trouva à Dorogobourg et lui apporta
la nouvelle surprenante de la conspiration
-de Malet. Le même courrier annonçait l'exécution
-de douze condamnés.</p>
+de Malet. Le même courrier annonçait l'exécution
+de douze condamnés.</p>
-<p>Napoléon fut accablé par ces nouvelles qui lui
-montraient la précarité de son pouvoir, l'instabilité
-de sa dynastie. Il ne pouvait croire à cette
-facilité avec laquelle tous ces fonctionnaires
-avaient oublié son fils et leurs serments.</p>
+<p>Napoléon fut accablé par ces nouvelles qui lui
+montraient la précarité de son pouvoir, l'instabilité
+de sa dynastie. Il ne pouvait croire à cette
+facilité avec laquelle tous ces fonctionnaires
+avaient oublié son fils et leurs serments.</p>
-<p>&mdash;Eh! quoi! dit-il à Lariboisière, le consultant
+<p>&mdash;Eh! quoi! dit-il à Lariboisière, le consultant
sur Lahorie qui avait servi sous ses ordres,
-on ne songeait donc point à mon fils, à ma femme,
+on ne songeait donc point à mon fils, à ma femme,
aux institutions de l'Empire!</p>
-<p>Et, se promenant à grands pas dans la cabane <span class="pagenum" id="Page_436">436</span>
-où lui parvenaient ces affligeantes dépêches, il
+<p>Et, se promenant à grands pas dans la cabane <span class="pagenum" id="Page_436">436</span>
+où lui parvenaient ces affligeantes dépêches, il
murmurait:</p>
-<p>&mdash;Triste reste de nos révolutions! Au premier
+<p>&mdash;Triste reste de nos révolutions! Au premier
mot de ma mort, sur l'ordre d'un inconnu, des
-officiers mènent leur régiment forcer les prisons,
-se saisir des premières autorités! Un concierge
-enferme les ministres sous ses guichets! Le préfet
-de la capitale, à la voix de quelques soldats,
-se prête à faire arranger la grande salle d'apparat
-pour je ne sais quelle assemblée de factieux!
-Tandis que l'Impératrice est là, le roi de Rome,
+officiers mènent leur régiment forcer les prisons,
+se saisir des premières autorités! Un concierge
+enferme les ministres sous ses guichets! Le préfet
+de la capitale, à la voix de quelques soldats,
+se prête à faire arranger la grande salle d'apparat
+pour je ne sais quelle assemblée de factieux!
+Tandis que l'Impératrice est là, le roi de Rome,
les princes, les ministres et tous les grands pouvoirs
-de l'État! Un homme est-il donc tout ici?
+de l'État! Un homme est-il donc tout ici?
les Institutions, les serments, rien?</p>
-<p>Puis, désapprouvant les exécutions rapides,
-mécontent de la précipitation apportée à ce supplice:</p>
+<p>Puis, désapprouvant les exécutions rapides,
+mécontent de la précipitation apportée à ce supplice:</p>
-<p>&mdash;Ces imbéciles de ministres! grogna-t-il,
-après s'être laissé prendre, ils cherchent à se
-rattraper auprès de moi en faisant fusiller les
+<p>&mdash;Ces imbéciles de ministres! grogna-t-il,
+après s'être laissé prendre, ils cherchent à se
+rattraper auprès de moi en faisant fusiller les
gens par douzaines!...</p>
-<p>Napoléon blâma sévèrement à son retour l'archichancelier
-Cambacérès d'avoir si rapidement et
-sans l'avoir attendu fait exécuter l'arrêt qu'il eût
+<p>Napoléon blâma sévèrement à son retour l'archichancelier
+Cambacérès d'avoir si rapidement et
+sans l'avoir attendu fait exécuter l'arrêt qu'il eût
voulu examiner.</p>
-<p>La conspiration Malet, bien que terminée dans
-la plaine de Grenelle, décida Napoléon à rentrer
-précipitamment en France. Il ne voulait pas
-laisser son trône à la merci d'un nouveau coup <span class="pagenum" id="Page_437">437</span>
-de main. Le 5 décembre, à la nuit, il réunit
-Murat, le vice-roi Eugène, Berthier, Lefebvre,
+<p>La conspiration Malet, bien que terminée dans
+la plaine de Grenelle, décida Napoléon à rentrer
+précipitamment en France. Il ne voulait pas
+laisser son trône à la merci d'un nouveau coup <span class="pagenum" id="Page_437">437</span>
+de main. Le 5 décembre, à la nuit, il réunit
+Murat, le vice-roi Eugène, Berthier, Lefebvre,
Davout et quelques autres compagnons d'armes,
-et leur fit part de sa résolution de retourner en
+et leur fit part de sa résolution de retourner en
France.</p>
-<p>Personne ne le désapprouva. Alors il les embrassa
-tous les uns après les autres, comme si
-jamais plus il ne dût les revoir,&mdash;la lance d'un
-Cosaque ne pouvait-elle l'arrêter à la première
-verste?&mdash;et il monta en traîneau accompagné de
+<p>Personne ne le désapprouva. Alors il les embrassa
+tous les uns après les autres, comme si
+jamais plus il ne dût les revoir,&mdash;la lance d'un
+Cosaque ne pouvait-elle l'arrêter à la première
+verste?&mdash;et il monta en traîneau accompagné de
Duroc, avec le mameluck Roustan pour seule
-garde. Le comte Wosorwich, placé sur le devant
-du traîneau, lui servait d'interprète.</p>
+garde. Le comte Wosorwich, placé sur le devant
+du traîneau, lui servait d'interprète.</p>
-<p>Dans un autre traîneau Caulaincourt, le comte
-Lobau, le général Lefebvre-Desnouettes le suivaient.</p>
+<p>Dans un autre traîneau Caulaincourt, le comte
+Lobau, le général Lefebvre-Desnouettes le suivaient.</p>
-<p>Le thermomètre marquait 30 degrés Réaumur,
-c'est-à-dire 35 degrés centigrades au-dessous de
-zéro.</p>
+<p>Le thermomètre marquait 30 degrés Réaumur,
+c'est-à-dire 35 degrés centigrades au-dessous de
+zéro.</p>
-<p>Après avoir échappé au froid, aux Cosaques, à
-tous les dangers qu'offrait cette course à travers
-l'Europe, Napoléon arriva le 18 décembre, dans
+<p>Après avoir échappé au froid, aux Cosaques, à
+tous les dangers qu'offrait cette course à travers
+l'Europe, Napoléon arriva le 18 décembre, dans
la nuit, aux Tuileries.</p>
-<p>L'Impératrice était couchée. Elle n'était pas
-prévenue.</p>
+<p>L'Impératrice était couchée. Elle n'était pas
+prévenue.</p>
-<p>Entendant du bruit, elle se leva, fort inquiète...</p>
+<p>Entendant du bruit, elle se leva, fort inquiète...</p>
-<p>Peut-être n'était-elle pas seule?</p>
+<p>Peut-être n'était-elle pas seule?</p>
-<p>L'Empereur, non sans difficulté, se fit ouvrir.</p>
+<p>L'Empereur, non sans difficulté, se fit ouvrir.</p>
<div class="pagenum" id="Page_438">438</div>
<p>Il serra dans ses bras Marie-Louise, qui lui
rendit fort paisiblement ses caresses.</p>
-<p>Brusquement, se séparant de l'Impératrice, il
-courut à la chambre où reposait le roi de Rome.</p>
+<p>Brusquement, se séparant de l'Impératrice, il
+courut à la chambre où reposait le roi de Rome.</p>
-<p>L'enfant dormait. Au bruit il s'éveilla.</p>
+<p>L'enfant dormait. Au bruit il s'éveilla.</p>
-<p>Reconnaissant son père, il tendit ses petits bras
+<p>Reconnaissant son père, il tendit ses petits bras
en criant joyeusement: Papa! papa!...</p>
-<p>Napoléon enleva l'enfant hors de son lit; il le
-serra, l'étreignit sur sa poitrine.</p>
+<p>Napoléon enleva l'enfant hors de son lit; il le
+serra, l'étreignit sur sa poitrine.</p>
<p>Le petit roi disait en son parler enfantin:</p>
<p>&mdash;Papa! Papa!... As-tu battu les vilains Cosaques?</p>
-<p>L'Empereur ne répondit rien. Il embrassait
+<p>L'Empereur ne répondit rien. Il embrassait
avec une joie silencieuse et farouche son fils.
Alors, pressentant l'avenir tragique, entrevoyant
-peut-être la défaite continue succédant à la victoire
-perpétuelle, l'exil, les outrages, la haine et
+peut-être la défaite continue succédant à la victoire
+perpétuelle, l'exil, les outrages, la haine et
la vengeance des rois donnant pour tombeau, au
-père Sainte-Hélène, à l'enfant le palais de Sch&oelig;nbrunn,
-et tombeau pire, à Marie-Louise, devenue
-femme Neipperg, l'alcôve du palais de Parme,
-c'était lui, Napoléon, qui pleurait.</p>
+père Sainte-Hélène, à l'enfant le palais de Sch&oelig;nbrunn,
+et tombeau pire, à Marie-Louise, devenue
+femme Neipperg, l'alcôve du palais de Parme,
+c'était lui, Napoléon, qui pleurait.</p>
<p class="sep3 cent">FIN</p>
<div class="pagenum" id="Page_439"></div>
-<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES</h2>
<hr class="hr20" />
<table summary="Table" class="sepb">
<tr>
- <td class="tdc" colspan="3"><a href="#Page_1">CINQUIÈME PARTIE</a><br /><small>LE ROI DE ROME</small></td>
+ <td class="tdc" colspan="3"><a href="#Page_1">CINQUIÈME PARTIE</a><br /><small>LE ROI DE ROME</small></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdn">I.</td>
@@ -14791,7 +14752,7 @@ c'était lui, Napoléon, qui pleurait.</p>
</tr>
<tr>
<td class="tdn">III.</td>
- <td class="tdl">Napoléon au Chêne-Royal</td>
+ <td class="tdl">Napoléon au Chêne-Royal</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -14811,7 +14772,7 @@ c'était lui, Napoléon, qui pleurait.</p>
</tr>
<tr>
<td class="tdn">VII.</td>
- <td class="tdl">Sans-Gêne embrasse Napoléon</td>
+ <td class="tdl">Sans-Gêne embrasse Napoléon</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_129">129</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -14826,17 +14787,17 @@ c'était lui, Napoléon, qui pleurait.</p>
</tr>
<tr>
<td class="tdn">X.</td>
- <td class="tdl">En route vers l'abîme</td>
+ <td class="tdl">En route vers l'abîme</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdn">XI.</td>
- <td class="tdl">La maison de santé</td>
+ <td class="tdl">La maison de santé</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdn">XII.</td>
- <td class="tdl">Compiègne-conspiration</td>
+ <td class="tdl">Compiègne-conspiration</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_245">245</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -14856,12 +14817,12 @@ c'était lui, Napoléon, qui pleurait.</p>
</tr>
<tr>
<td class="tdn">XVI.</td>
- <td class="tdl">La féerie d'une conspiration</td>
+ <td class="tdl">La féerie d'une conspiration</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_344">344</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdn">XVII.</td>
- <td class="tdl">Le café du mont Saint-Bernard</td>
+ <td class="tdl">Le café du mont Saint-Bernard</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_376">376</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -14873,19 +14834,19 @@ c'était lui, Napoléon, qui pleurait.</p>
<hr class="hr20 sep3" />
-<p class="t3 cent">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+<p class="t3 cent">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
<div class="box sep4" id="au_lecteur">
<p>Au lecteur:</p>
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée, mais
-quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées.</p>
+<p>L'orthographe d'origine a été conservée, mais
+quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées.</p>
<p><span class="screenonly">Pour voir les corrections, faites glisser votre souris, sans cliquer,
-sur un mot souligné <ins title="texte original">en pointillés gris</ins> et le texte d'origine apparaîtra.</span>
+sur un mot souligné <ins title="texte original">en pointillés gris</ins> et le texte d'origine apparaîtra.</span>
<span class="handonly">La <a href="#cor_list">liste</a> de ces corrections se trouve ci-dessous.</span></p>
-<p>La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
+<p>La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
mineures.</p> </div>
<div class="box sep4 handonly" id="cor_list">
@@ -14898,468 +14859,87 @@ mineures.</p> </div>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_1">6</a></td>
- <td class="tdl">«avevenir» remplacé par «avenir» (la garantie de l'avenir).</td>
+ <td class="tdl">«avevenir» remplacé par «avenir» (la garantie de l'avenir).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_2">7</a></td>
- <td class="tdl">«l'Impétrice» par «l'Impératrice» (la délivrance de l'Impératrice).</td>
+ <td class="tdl">«l'Impétrice» par «l'Impératrice» (la délivrance de l'Impératrice).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_3">7</a></td>
- <td class="tdl">«différent» par «différents» (trois personnages différents par l'âge
+ <td class="tdl">«différent» par «différents» (trois personnages différents par l'âge
et par les allures).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_4">80</a></td>
- <td class="tdl">«conscient» par «consciente» (avec l'aide consciente ou non de Marie
- de Médicis).</td>
+ <td class="tdl">«conscient» par «consciente» (avec l'aide consciente ou non de Marie
+ de Médicis).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_5">136</a></td>
- <td class="tdl">«vous» par «vos» (des feuilles que vos ennemis se prêtent).</td>
+ <td class="tdl">«vous» par «vos» (des feuilles que vos ennemis se prêtent).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_6">141</a></td>
- <td class="tdl">«la» par «le» (nous monterons tranquillement dans le carrosse).</td>
+ <td class="tdl">«la» par «le» (nous monterons tranquillement dans le carrosse).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_7">154</a></td>
- <td class="tdl">«god» par «God» (<i>By God!</i>).</td>
+ <td class="tdl">«god» par «God» (<i>By God!</i>).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_8">190</a></td>
- <td class="tdl">«Pfulh» par «Pfuhl» (le général allemand Pfuhl).</td>
+ <td class="tdl">«Pfulh» par «Pfuhl» (le général allemand Pfuhl).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_9">200</a></td>
- <td class="tdl">«Pfulh» par «Pfuhl» (l'Allemand Pfuhl).</td>
+ <td class="tdl">«Pfulh» par «Pfuhl» (l'Allemand Pfuhl).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_10">216</a></td>
- <td class="tdl">«s'enlizera» par «s'enlisera» (Bonaparte s'enlisera de plus en plus).</td>
+ <td class="tdl">«s'enlizera» par «s'enlisera» (Bonaparte s'enlisera de plus en plus).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_11">231</a></td>
- <td class="tdl">«affirmativememt» par «affirmativement» (Tous répondirent affirmativement.)</td>
+ <td class="tdl">«affirmativememt» par «affirmativement» (Tous répondirent affirmativement.)</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_12">248</a></td>
- <td class="tdl">«Tayllerand» par «Talleyrand» (Fouché, Talleyrand se disaient).</td>
+ <td class="tdl">«Tayllerand» par «Talleyrand» (Fouché, Talleyrand se disaient).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_13">259</a></td>
- <td class="tdl">«visisiteur» par «visiteur» (voyant son mari avec un visiteur).</td>
+ <td class="tdl">«visisiteur» par «visiteur» (voyant son mari avec un visiteur).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_14">270</a></td>
- <td class="tdl">«Wetsphalie» par «Westphalie» (Le roi de Westphalie ne voulut pas supporter).</td>
+ <td class="tdl">«Wetsphalie» par «Westphalie» (Le roi de Westphalie ne voulut pas supporter).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_15">337</a></td>
- <td class="tdl">«bataile» par «bataille» (le gain de la bataille de Borodino).</td>
+ <td class="tdl">«bataile» par «bataille» (le gain de la bataille de Borodino).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_16">369</a></td>
- <td class="tdl">«inquétés» par «inquiétés» (furent par la suite inquiétés).</td>
+ <td class="tdl">«inquétés» par «inquiétés» (furent par la suite inquiétés).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_17">378</a></td>
- <td class="tdl">«'Empereur» par «l'Empereur» (rien entreprendre contre l'Empereur).</td>
+ <td class="tdl">«'Empereur» par «l'Empereur» (rien entreprendre contre l'Empereur).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_18">408</a></td>
- <td class="tdl">«peut être» par «peut-être» (défroque inutile et peut-être dangereuse).</td>
+ <td class="tdl">«peut être» par «peut-être» (défroque inutile et peut-être dangereuse).</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdp"><a href="#cor_19">420</a></td>
- <td class="tdl">Lefebvre par Lefèvre (Lefèvre, sous-lieutenant).</td>
+ <td class="tdl">Lefebvre par Lefèvre (Lefèvre, sous-lieutenant).</td>
</tr>
</table>
</div>
<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Madame Sans-Gêne, Tome III, by Edmond Lepelletier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME III ***
-
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-1.E.9.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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- http://www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43980 ***</div>
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