summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/43980-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '43980-8.txt')
-rw-r--r--43980-8.txt11644
1 files changed, 0 insertions, 11644 deletions
diff --git a/43980-8.txt b/43980-8.txt
deleted file mode 100644
index 0ac96bb..0000000
--- a/43980-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,11644 +0,0 @@
-Project Gutenberg's Madame Sans-Gêne, Tome III, by Edmond Lepelletier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Madame Sans-Gêne, Tome III
- Le Roi de Rome
-
-Author: Edmond Lepelletier
-
-Release Date: October 19, 2013 [EBook #43980]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME III ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Clarity, Walt Farrell,
-Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team
-at http://www.pgdp.net (This book was produced from images
-made available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Note de transcription:
-
- L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
- typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
- mineures.
-
-
-
-
-MADAME
-
-SANS-GÊNE
-
-
-
-
-ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- _EDMOND LEPELLETIER_
-
-
- Madame
-
- Sans-Gêne
-
-
- ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE
- DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU
-
- [Illustration]
-
- * * *
-
- Le Roi de Rome
-
-
- PARIS
- A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
- 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-MADAME
-
-SANS-GÊNE
-
-
-CINQUIÈME PARTIE[1]
-
-LE ROI DE ROME
-
-
-
-
-I
-
-LE 20 MARS
-
-
-Le 20 mars 1811, l'empereur Napoléon, au faîte de la puissance, à
-l'apogée de la gloire, apparaissait dominateur en Europe, maître des
-destinées du restant du monde, arbitre de la paix et de la guerre,
-et rien ne semblait pouvoir ébranler son trône étagé sur cinquante
-victoires, autour duquel les sabres glorieux des maréchaux illustres
-et les baïonnettes terrifiantes des grenadiers formaient une haie
-éblouissante et solide.
-
- [1] L'épisode qui précède a pour titre: _Madame Sans-Gêne.--La
- Maréchale._
-
-Les rois consternés, les successeurs fictifs de Louis XVI, las
-d'attendre une restauration de plus en plus improbable, oubliés du
-peuple en leurs exodes prolongés, écartés par les monarques comme des
-cousins ruinés et compromettants, les anciens conspirateurs proscrits,
-pourchassés, démoralisés, renonçaient à leurs tentatives reconnues
-vaines et s'engourdissaient dans une résignation découragée;--tous ces
-ennemis de l'Empire, si abattus, si rampants, mais qui devaient se
-redresser bientôt furieux et impitoyables, dans la vapeur sanglante des
-désastres, alors n'avaient plus qu'un espoir, qu'une pensée: non plus
-la chute violente du colosse, mais la mort soudaine de l'homme.
-
-«Ah! si Napoléon pouvait mourir!» tel était le voeu farouche de tous
-ceux que l'Empereur gênait. Un implacable et opiniâtre ennemi soufflait
-cette espérance à toutes les oreilles favorables et propageait dans
-chaque cour d'Europe la possibilité de cette éventualité.
-
-Cet ennemi mortel, c'était le comte de Neipperg, et l'on verra dans les
-pages qui vont suivre qu'il chuchotait ce présage sinistre jusque dans
-le palais même de Napoléon, où Marie-Louise, sans épouvante comme sans
-indignation, en recueillait la rumeur.
-
-La mort de l'Empereur, c'était le centre de ralliement de toutes les
-haines, de toutes les vengeances, de toutes les représailles et de
-toutes les convoitises accumulées autour du nouveau Charlemagne.
-
-Il n'avait pas d'héritier direct. Sa succession disputée
-s'éparpillerait en des conflits féroces. De sanglantes funérailles
-d'Alexandre livreraient l'Empire immense au partage. Les généraux, les
-frères, les alliés de Napoléon se tailleraient une part dans la superbe
-dépouille. La curée serait ouverte à tous et l'on viendrait de loin. La
-mort de Napoléon, c'était pour les monarques vaincus la revanche, pour
-les nations asservies la délivrance, la restauration redevenue possible
-aux Bourbons abandonnés, effacés de la liste des rois.
-
-La nouvelle que Marie-Louise donnerait prochainement un enfant à
-l'Empereur anéantissait ces projets, détruisait ces espérances.
-
-Encore une fois la fortune servait son persistant favori.
-
-Le rêve de Napoléon s'accomplirait donc entièrement!
-
-Véritablement n'était-il pas alors trop heureux, trop insolemment
-heureux?
-
-Victorieux partout, jouissant pour la première fois de la paix générale
-avec confiance, n'ayant guère que l'épine de l'Espagne au pied, il
-attendait avec une fiévreuse impatience la délivrance de l'Impératrice.
-
-Malgré les soins les plus attentifs, Marie-Louise avait eu une
-grossesse difficile.
-
-A la minute suprême, l'angoisse s'établissait silencieuse et profonde
-autour de son lit.
-
-Corvisart, inquiet, fit appeler l'Empereur.
-
-Le potentat qui avait introduit à sa cour une étiquette asiatique, et
-qu'on n'approchait qu'avec un cérémonial rigoureux, ne craignit pas de
-déférer sur-le-champ à l'invitation du premier médecin.
-
-Sans chambellan, sans dame d'annonce, nu-tête et l'oeil troublé, celui
-qui n'avait pas eu un tressaillement de la face dans le cimetière
-d'Eylau parut, visiblement démonté, sur le seuil de la chambre de
-Marie-Louise:
-
---Sauvez la mère!... cria-t-il. Ne laissez pas périr ma Louise!...
-Corvisart, sur votre tête, vous me répondez de la vie de
-l'Impératrice!...
-
---Sire, j'essaierai de sauver aussi l'enfant... mais il faudra
-peut-être recourir aux forceps.
-
-Napoléon fit un geste douloureux, donnant pleins pouvoirs à l'homme de
-science.
-
-Puis avisant Dubois, accoucheur réputé et qui devait opérer la
-délivrance, il remarqua son trouble:
-
---Gardez votre sang-froid, monsieur! Morbleu! ajouta-t-il avec une
-rondeur familière, tel que s'il devait encourager ses grognards
-marchant au feu, comportez-vous comme si vous étiez au lit d'une
-paysanne!
-
-Il se retira au bout d'un quart d'heure de contemplation anxieuse
-et passionnée, après avoir pressé avec amour la main moite de
-Marie-Louise, pâle et haletante sous ses dentelles dans le combat des
-premières douleurs. Il rentra dans son cabinet, comptant les minutes,
-nerveux, agité, incapable de tenir en place.
-
-Non seulement il redoutait les complications de l'enfantement que
-lui annonçait Corvisart, mais cette crainte pour la vie de l'enfant
-s'accroissait d'inquiétudes cruelles pour le salut de la mère.
-
-Il était de plus tourmenté, en admettant que les choses eussent un
-heureux résultat, par l'incertitude du sort de la naissance: l'enfant
-serait-il mâle, l'Empire allait-il avoir un Napoléon II? Une fille,
-sans doute son coeur l'accueillerait avec plaisir, mais sa venue,
-en première parturition, dérangerait ou, tout au moins, ajournerait
-toutes ses combinaisons, toutes ses espérances. Et si la santé de
-Marie-Louise, ébranlée par la naissance de cette fille, si son
-organisme, secoué par cette délivrance laborieuse, ne lui permettait
-plus d'être mère une seconde fois, c'était le retour à l'incertitude,
-l'héritage impérial compromis ou dévolu à des mains trop débiles pour
-le recueillir, pour le conserver...
-
-Ah! le moment était lourd de préoccupations et l'attente poignante...
-
-Comme un joueur qui, penché sur la table, guette le coup de cartes qui
-doit le ruiner ou l'enrichir, Napoléon couvait de son oeil d'homme de
-proie la chambre de l'Impératrice, frémissant chaque fois que la porte
-s'ouvrait pour les allées et venues des gens de service, tressaillant
-au moindre bruit que son oreille percevait.
-
-Il avait des fébrilités d'amant inquiet sous la fenêtre, guettant
-l'aimée, redoutant la déception cruelle, et maudissant la lenteur des
-minutes.
-
-Pour distraire son impatience, il se dirigeait de temps à autre
-vers l'une des croisées de son cabinet et regardait la foule énorme
-stationnant dans le Carrousel, les yeux tournés avec avidité vers les
-Tuileries.
-
-Le peuple, comme lui, avait la fièvre.
-
-Ce 20 mars 1811, l'anxiété planait aussi sur le pays, et les sujets
-n'étaient pas moins impatients que le souverain de connaître ce que la
-nature allait accomplir dans la chambre de l'accouchée.
-
-La naissance du fils de l'Empereur semblait pour tout le monde le gage
-de la paix, le maintien de la puissance française, la garantie de
-l'avenir.
-
-La majorité raisonnait ainsi. Les dissidents, pareillement, ne
-cachaient pas l'importance qu'avait à leurs yeux l'événement qui se
-préparait. Les ennemis de Napoléon, les partisans des princes, ceux
-qui conspiraient avec les Chouans et préparaient dans l'ombre le
-retour des Bourbons, espéraient que l'enfant ne naîtrait pas viable.
-Les mauvaises nouvelles colportées dans la ville les réjouissaient.
-Si l'enfant venait, par hasard, bien portant, ils souhaitaient, comme
-consolation, que ce fût une fille. Un mâle déconcerterait leurs calculs
-qui reposaient tous sur la mort brusque de Napoléon sans héritier, sans
-successeur possible.
-
-Les Philadelphes, dispersés, emprisonnés ou en exil, à l'approche de
-la délivrance de l'Impératrice s'étaient concertés. Ceux qui étaient
-libres avaient tout tenté pour se réunir.
-
-Le 20 mars 1811, nous retrouvons les principaux d'entre eux attablés
-dans un petit cabaret du Carrousel attenant à l'hôtel de Nantes.
-
-Là, dans un étroit cabinet, le major Marcel, mis en liberté à la suite
-de la démarche faite par Renée auprès de l'Empereur, causait avec
-trois personnages différents par l'âge et par les allures, mais ayant
-un air d'analogie visible: ce caractère professionnel qui permet aux
-militaires, aux acteurs, aux ecclésiastiques de se reconnaître entre
-eux, même sous des costumes pouvant dérouter l'observation.
-
-Le premier, le plus jeune, se nommait Alexandre Boutreux. Il avait
-vingt-huit ans. Natif d'Angers; frère d'un prêtre du séminaire de
-Beauveau, près Saumur, il était précepteur dans une famille royaliste
-et en relation avec des amis des princes et des personnages influents
-de l'émigration.
-
-Le second, rasé et de manières douces, comme Boutreux, mais avec plus
-d'acuité dans le regard et de réserve dans le sourire, s'appelait
-l'abbé Lafon. Il avait été condamné à Bordeaux comme chef d'une
-association de jeunes gens très attachés au pape. L'abbé Lafon était un
-ardent royaliste. Il avait trente-huit ans.
-
-Le troisième personnage, petit, trapu, le teint bistré, dardait à
-droite et à gauche des yeux noirs et perçants. Une barbe rude et noire
-couvrait ses joues et son menton. C'était un moine espagnol nommé
-Camagno. Une tête d'inquisiteur avec l'âme d'un bandit. Camagno était
-un clérical violent. Il rêvait de recommencer la Vendée, et sa haine
-contre Napoléon était surtout motivée par les persécutions dont le pape
-avait été l'objet.
-
-Ces trois conspirateurs donnaient à Marcel des renseignements sur
-les efforts que faisaient les Philadelphes pour se reconstituer, à
-Bordeaux, dans le Poitou et dans les régions de l'Est.
-
-On n'attendait qu'une occasion, et le signal d'une insurrection serait
-donné.
-
-Tout en trinquant à leurs espérances, les quatre Philadelphes tendaient
-l'oreille, attendant le canon qui devait annoncer la naissance de
-l'enfant impérial.
-
-Pour eux aussi cette nativité était importante. Napoléon sans
-héritier serait plus vulnérable. Un fils, en consolidant le trône, en
-apparaissant aux yeux de l'armée et du peuple comme l'héritier légal du
-nom formidable de Napoléon, comme le continuateur de son oeuvre, de sa
-puissance, ôtait bien des chances de réussite aux plans des conjurés.
-
-Ils achevaient d'échanger leurs vues et de formuler leurs projets,
-quand un coup de canon retentit...
-
-Une immense clameur s'éleva en même temps du Carrousel...
-
-Mille poitrines anxieuses lançaient un confus rugissement où il y avait
-de l'espoir, de l'acclamation, de la joie, du brouhaha instinctif et
-dépourvu de son précis. On se détendait les nerfs, on se soulageait de
-l'irritation de l'attente dans ce long et rauque murmure.
-
-Le canon des Invalides avait parlé... l'enfant impérial était né!...
-
-Était-ce un prince?... L'épée de Napoléon tombait-elle en quenouille?
-
-Un second coup venait d'éclater, après un intervalle d'une minute...
-
-Nouveau déchaînement sourd des assistants, coupé de cris brefs,
-d'injonctions brutales.
-
---Taisez-vous!... faites silence!... Chut! Chut!... Vive l'Empereur!...
-
-Troisième coup.
-
-Dans le silence devenu presque général, où l'on ne percevait qu'une
-suite continue de murmures, semblable à un jaillissement d'eau très
-lointain, on entendit des voix qui comptaient et disaient:
-
---Trois!...
-
-Marcel et ses compagnons s'étaient avancés sur le seuil pour mieux
-entendre, pour suivre aussi les impressions des curieux.
-
-A quelques pas d'eux se trouvaient deux hommes paraissant désireux
-de ne pas attirer l'attention, car ils s'étaient placés derrière le
-contrevent du cabaret, repoussé par la pression de la foule.
-
---Je connais cette figure... dit Marcel à voix basse à l'abbé Lafon, il
-était des nôtres...
-
---Un traître?... un espion?
-
---Non!... un agent du comte de Provence... le marquis de Louvigné...
-Il s'est séparé d'avec nous... lorsqu'il a su que notre but était le
-rétablissement de la République...
-
---Oh! oh!... Malet n'a pas dit son dernier mot, fit l'abbé, et
-j'espère bien, avec le père Camagno, lui faire accepter la royauté,
-seul gouvernement possible en France... N'est-ce pas votre avis, mon
-révérend?...
-
---Peu m'importe le nom du gouvernement que nous substituerons à celui
-de Buonaparte, dit le moine d'un ton farouche, pourvu que ce pouvoir
-rétablisse l'Église dans sa gloire...
-
---Je ne partage pas vos idées, mon père, dit alors Boutreux, en ce qui
-concerne le retour d'un roi qui me paraît bien problématique...; je
-crois que si Napoléon est enfin abattu par nous, c'est la République
-qui s'impose!... mais, où je me retrouve d'accord avec vous, c'est que
-j'entends que cette République soit non pas impie, mais chrétienne...
-Jésus-Christ était républicain... croyez-moi, ne mêlez pas trop le pape
-à nos affaires... l'Église française, voilà ce qu'il nous faudrait;
-n'est-ce pas votre avis, major?
-
-Marcel hocha la tête:
-
---Il faut la République universelle, dit-il, tous les peuples
-frères!... plus de frontières!... la guerre abolie! La concorde
-remplaçant la rivalité, l'échange libre des produits, et les idées
-comme les marchandises affranchies des douanes, de l'autorité, du
-fisc, de la police; voilà mon idéal, à moi, et voilà pourquoi je veux
-renverser Napoléon! accentua-t-il avec une sombre exaltation.
-
-Son visage d'apôtre s'illuminait alors d'une clarté douce. Ses yeux
-prenaient une froide extase. Il semblait, grisé par son rêve, être déjà
-le contemporain de cette société idéale, fondée par la fraternité avec
-la paix pour régime, où les hommes de ce globe ne seraient plus que les
-enfants d'une famille habitant la même maison.
-
-Le canon continuait à tonner.
-
-Et la rumeur grandissante de la foule accompagnait les salves, au
-nombre encore mystérieux.
-
---Dix-sept!... ça approche, mon cher Maubreuil, dit M. de Louvigné à
-son compagnon, assez haut pour être entendu de Marcel et de ses amis.
-
-Ce compagnon du marquis de Louvigné, inquiétant personnage, avec ses
-allures de chercheur de querelles et de coureur d'aventures, son oeil
-fauve et sa lèvre mince, mauvaise, murmura:
-
---Encore quatre minutes!... Ah! Napoléon, ton étoile va-t-elle enfin
-s'éteindre!...
-
---Si, par malheur, nous avons encore quatre-vingt-quatre fois à
-entendre ce maudit canon... si c'était un garçon qui naissait à
-Bonaparte, quel parti devraient prendre nos princes, monsieur de
-Maubreuil?
-
---Faire ce que j'ai toujours conseillé: supprimer le tyran...
-
---Ce n'est pas commode...
-
---Il suffit d'un bon poignard...
-
---Et d'un homme pour le manier...
-
---L'homme existe... il est prêt...
-
---Vous le connaissez?...
-
---Sans doute!... c'est moi!
-
-Et une expression de haine féroce contracta la physionomie de cet
-aventurier sinistre, Guerri, marquis d'Orvault, comte de Maubreuil,
-qui reçut mission, par la suite, de Talleyrand et des Bourbons,
-d'assassiner Napoléon avec ses frères Jérôme et Joseph, et aussi
-d'enlever le roi de Rome et la reine de Westphalie,--l'un des
-personnages les plus étranges et les plus infâmes de l'histoire
-impériale.
-
---Vingt!... c'est le vingtième coup... murmuraient les voix de la
-foule...
-
-Un silence général écrasa tous les bruits, tous les chuchotements.
-
-Le vingt et unième coup de canon était tiré...
-
-L'artillerie des Invalides allait-elle demeurer muette, n'ayant plus
-d'autre événement à annoncer? Les vingt et un coups réglementaires pour
-la naissance d'une princesse étaient-ils accomplis?
-
-Toutes les poitrines étaient oppressées. Il sembla que l'intervalle
-fût plus prolongé, et déjà certains se disaient: «C'est tout! Napoléon
-n'aura pas d'héritier...»
-
-Mais une détonation éclate, suivie d'un immense hourra...
-
-Quelques assistants hésitent à partager l'allégresse unanime. Ils
-insinuent que peut-être l'on s'est trompé dans le compte des salves.
-Ils espèrent encore que Napoléon n'aura pas le fils qu'il attend; mais
-un autre coup de canon, puis un autre retentissent. Il n'y a plus à
-douter: un enfant mâle est né.
-
-Les acclamations, les cris, les chapeaux lancés en l'air, les
-serrements de mains, les propos exubérants échangés, toute la joie
-populaire se manifestait en ce jour unique de bonheur pour Napoléon.
-
-Il avait éprouvé de cruelles émotions. L'effort pour les cacher à tous
-l'avait brisé.
-
-Après avoir dit à l'accoucheur Dubois qu'il s'en remettait à lui et
-qu'il lui demandait de traiter l'Impératrice comme s'il eût à délivrer
-une fermière, il s'était retiré et plongé dans un bain pour calmer sa
-nervosité et prendre un peu de repos.
-
-Dubois, avec sang-froid et habileté, s'était mis à seconder le travail
-de la nature, dont la lenteur et le péril ne lui avaient pas échappé.
-
-L'Impératrice, en proie aux grandes douleurs, gémissait, se tordait,
-poussait de rauques geignements et, l'oeil épouvanté devant le forceps
-qu'approchait Dubois, criait qu'elle ne voulait pas, qu'elle comprenait
-bien que l'Empereur avait ordonné qu'on la sacrifiât pour sauver son
-héritier, ce qui était faux: Napoléon avait, comme on l'a vu, dans un
-élan passionné, crié à Dubois, le prévenant des difficultés de ce
-laborieux accouchement: «Avant tout, sauvez la mère!» Et Marie-Louise,
-dans sa souffrance, lançait un regard sournois et haineux vers le
-cabinet de son mari. On peut dire que cette torture de la maternité
-influa sur ses sentiments, et qu'à partir de ce jour, Napoléon, qu'elle
-n'avait jamais aimé, qui lui était apparu en épouvantail, en vilain
-homme méchant et grossier, dans ses imaginations apeurées de jeune
-princesse allemande, devint pour elle, en cet instant où sa sensibilité
-se trouvait hyper-surexcitée, où son âme était endolorie comme sa
-chair, un objet secret de répulsion et d'animosité. Quant à l'enfant
-qui lui causait ces intolérables douleurs, elle ne l'aima jamais.
-Cet infortuné dont toute la vie ne fut qu'un printemps court, morose
-comme un automne pluvieux, devait végéter, orphelin de père et de mère
-vivants. Les guerres, la France envahie à défendre, la captivité et
-l'agonie lente dans une île lointaine empêchèrent le père d'embrasser
-son fils. La mère était retenue au bras du comte de Neipperg et devait
-avoir d'autres enfants à caresser.
-
-Quand Dubois approcha les fers de l'utérus en travail, on alla de
-nouveau chercher l'Empereur.
-
-Napoléon, redevenu calme, maîtrisant son angoisse, assista à toute
-l'opération. Il se penchait vers l'Impératrice en sueur, toute
-frissonnante, poussant des sanglots saccadés, haletante, au supplice.
-Il lui prenait le front dans ses mains; il l'embrassait doucement,
-tendrement, craintivement; il lui murmurait à l'oreille d'affectueuses
-paroles qu'elle n'entendait point ou qui ne pouvaient ni l'émouvoir, ni
-lui donner l'énergie et la patience que la situation grave commandait.
-
-L'accoucheur, cependant, avait commencé à introduire le forceps.
-L'enfant se présentait par les pieds, il s'agissait de dégager la tête.
-
-Un grand silence emplissait la chambre, où se trouvaient, avec
-l'Empereur et Dubois, madame de Montesquiou, la garde veillant
-l'Impératrice, madame de Montebello, première dame d'honneur, et madame
-de Lucay, dame de service ce jour-là au palais, l'archichancelier
-Cambacérès et Berthier, prince de Neufchâtel, ces derniers mandés comme
-témoins.
-
-Au dehors montait comme une rumeur marine, le murmure confus de la
-foule s'animait sous l'attente de l'événement. De bouche en bouche,
-d'oreille en oreille, de l'Impératrice aux salles des gardes, du
-vestibule aux factionnaires, et de ceux-ci au public, la nouvelle
-s'était répandue que les souffrances de l'Impératrice augmentaient et
-que la naissance de l'enfant était périlleuse. On se taisait, de peur
-d'accroître les douleurs de la mère et l'anxiété de l'Empereur.
-
-Enfin Dubois, longtemps penché, se retira vivement, relevant sa tête
-courbée; très pâle, il se tourna vers l'Empereur, tenant dans ses mains
-une petite chose, pâle, informe, inerte et sanguinolente...
-
---Sire, c'est un garçon! dit-il à voix étranglée.
-
-Un soupir de délivrance, où il y avait tout un grondement de joie
-intérieure contenue, s'échappa de la poitrine du père.
-
-Enfin!... la fortune ne l'abandonnait pas!... Il avait un héritier...
-Le monde allait compter avec Napoléon II!...
-
-Il fit un mouvement pour s'élancer vers le praticien et prendre son
-enfant. Dubois l'arrêta d'un geste impatient, impérieux et, d'un regard
-inquiet, il enveloppa le petit être toujours inerte, au corps violacé...
-
-Il n'avait pas salué d'un de ces cris aigus, qui sont la diane de la
-vie, sa venue à la lumière, cet enfant chétif, dont aucun membre ne
-tressaillait et qui semblait un paquet de chair morte tiré du ventre
-d'une mère mourante...
-
-Napoléon éprouva subitement une contraction aiguë de tous ses nerfs. Il
-avait compris la perplexité et le doute du médecin. Mordant ses lèvres,
-crispant ses doigts, il s'efforça de conserver la sérénité impériale
-dont il avait jusque-là fait montre. N'avait-il donc tant espéré que
-pour désespérer davantage, et la fortune, comme pour le narguer, ne
-lui avait-elle donné la vue de cet enfant si désiré que pour le lui
-enlever aussitôt?
-
-En silence, il suivait, l'oeil fixe et sombre, tous les mouvements de
-l'accoucheur s'appliquant à ranimer l'enfant.
-
-«J'aurais préféré, dit-il plus tard, me retrouver dans le cimetière
-d'Eylau!...»
-
-Dubois, cependant, frictionnait le petit corps mou et décoloré; il
-insufflait de l'air dans les poumons, en appuyant ses lèvres sur la
-petite bouche immobile et froide; il tapotait doucement les reins et
-berçait avec précautions le nouveau-né.
-
-Sept minutes s'écoulèrent ainsi sans qu'un cri, sans qu'une
-manifestation de la vie vînt rassurer le père torturé...
-
-Tout à coup, la bouche de l'enfant s'entr'ouvrit et son premier cri,
-aux oreilles de l'Empereur plus délicieux qu'une fanfare de triomphe,
-s'éleva dans le silence angoisseux de la chambre...
-
-L'héritier de l'Empire était vivant, bien vivant!...
-
-Malgré toute sa force de concentration et tant de puissance
-d'impénétrabilité, Napoléon ne put s'empêcher de pousser comme un
-grognement de joie, farouche ainsi qu'un rugissement de fauve amoureux
-et vainqueur.
-
-Il saisit l'enfant qu'on venait d'emmailloter à la hâte, il se
-précipita vers le salon voisin où attendaient tous les députés de
-l'Empire, les maréchaux, les princes. Avec une ostentation brutale et
-dans un accès de joie orgueilleuse et vulgaire, empereur satisfait et
-père bien heureux, il présenta le nouveau-né en disant:
-
---Messieurs, voici le Roi de Rome!...
-
-Puis, tandis qu'au signal parti du château, le bourdon de Notre-Dame
-et les salves du canon des Invalides annonçaient la venue au monde
-de Napoléon II, dans l'exaltation de son bonheur paternel et de son
-triomphe de fondateur de dynastie, il accourut au balcon des Tuileries,
-devant lequel, retenue par un simple cordeau, attendait la foule
-immense...
-
-Alors, comme un trophée, comme un signe de victoire et de glorieux
-avenir, il éleva l'enfant impérial au-dessus de sa tête et le montra au
-peuple...
-
-Tels les premiers rois francs hissés sur le pavois, le fils de
-Napoléon, au milieu des acclamations, dans le fracas de l'artillerie et
-la sonorité des cloches, reçut l'investiture nationale.
-
-Cette couronne vivante qui venait se superposer aux diadèmes impériaux
-et royaux que déjà ceignait Napoléon fut saluée de ce cri encore
-terrible pour l'ennemi, encore joyeux pour la France:
-
-«Vive l'Empereur!...»
-
-A peine fut-il couvert par les sourdes imprécations des rares partisans
-des Bourbons, disséminés dans la foule. Le marquis de Louvigné et le
-comte de Maubreuil s'éloignèrent rapidement de l'hôtel de Nantes, en
-maudissant le sort trop favorable. Le major Marcel, l'abbé Lafon,
-le moine Camagno et le précepteur Boutreux quittèrent peu après le
-cabaret, mécontents, irrités, désappointés, et, hochant la tête avec
-anxiété, ils se dirent:
-
---Allons à la maison de santé consulter Philopoemen... Cette naissance
-va-t-elle changer ses plans?...
-
-Et tous les quatre, de plus en plus pensifs et déconcertés, se
-dirigèrent vers l'établissement du docteur Dubuisson, où était interné
-le général Malet.
-
-Nul ne prévoyait alors que la naissance du roi de Rome ne serait ni un
-obstacle aux audacieux projets de Malet, ni une garantie de paix pour
-la France.
-
-Personne ne pouvait deviner la destinée malchanceuse et touchante de
-cet enfant, que son père ne pourrait embrasser que tout petit et dont
-la jeunesse devait s'étioler dans une prison royale, hors de cette
-France dont on lui interdirait le langage, dont on lui cacherait la
-gloire.
-
-Les cloches sonnant à toutes volées, l'artillerie proclamant l'heureux
-avènement, étourdissaient, grisaient, enivraient le peuple et la
-cour; l'étranger s'inclinait, respectueux encore, devant cette faveur
-nouvelle du destin.
-
-Le comte de Provence, en Angleterre, murmurait avec un sourire
-contraint, au reçu de la nouvelle: «Il est dit que je ne coucherai
-jamais aux Tuileries.»
-
-Le 20 mars 1811 fut le jour de triomphe, la date culminante de la vie
-de Napoléon.
-
-Le versant de la jeunesse, de la victoire, de l'ascension hardie
-et puissante, était franchi:--après un court arrêt sur le sommet,
-la descente lente, puis précipitée, la dégringolade, la chute, le
-gouffre avec toute son horreur, Fontainebleau et le suicide entrevu,
-la trahison, l'abdication, Sainte-Hélène et les outrages du geôlier
-anglais, voilà ce qui était réservé au maître éphémère du monde, si
-joyeux d'être père en cette matinée de confiance et d'espoir.
-
-
-
-
-II
-
-L'AGENT DES PRINCES
-
-
-Le comte de Maubreuil, en quittant le marquis de Louvigné, lui avait
-serré significativement la main, en lui disant:
-
---La fortune ne servira pas toujours Napoléon!... Nous nous reverrons,
-marquis!...
-
-M. de Louvigné hocha la tête et murmura:
-
---Je ne le pense pas... ou du moins pas de sitôt... Je pars...
-
---Et y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander le motif de votre
-voyage?
-
---Tant que Buonaparte sera là, dit le marquis en montrant le poing aux
-Tuileries, je resterai éloigné de France... Oh! j'ai l'habitude de
-l'exil, moi!
-
---Et vous allez?
-
---A Londres... auprès de nos maîtres légitimes...
-
-Maubreuil parut réfléchir profondément.
-
-Puis un sourire éclaira son visage tourmenté:
-
---Vous êtes accrédité, je le sais, auprès des princes, mon cher
-marquis?... On vous écoute, là-bas? Parfois on vous consulte, je crois?
-
---Leurs Altesses Royales ont su apprécier mon dévouement dans
-l'émigration... Le comte de Provence veut bien m'honorer d'une
-bienveillance particulière et le comte d'Artois a daigné me confier
-à plusieurs reprises des missions difficiles dont il m'a témoigné
-satisfaction...
-
---Vous avez quelque peu conspiré, marquis?
-
---J'ai été de toutes les conspirations, monsieur, répondit vivement M.
-de Louvigné... C'est ainsi que j'ai servi d'intermédiaire aux princes
-avec MM. de Cadoudal, Pichegru, Fouché, Talleyrand, Moreau. Bernadotte,
-notre dernier espoir, s'est singulièrement refroidi... Il travaille à
-présent pour lui, le prince de Ponte-Corvo; c'est un ambitieux et un
-ingrat!... il ne faut plus compter sur cet intrigant... Oh! les hommes
-sûrs deviennent rares...
-
---Il s'en trouve d'autres... Fouché et Talleyrand seront toujours avec
-ceux qui réussiront... Mais, je vous le disais tout à l'heure, en
-écoutant ce maudit canon, il n'y a qu'un moyen, un seul, qui puisse
-nous débarrasser de l'Empire...
-
---C'est d'en finir avec l'Empereur... Nous y avons pensé... nous avons
-cherché...
-
---Mal! Usé, dangereux, trop incertain, le vieux moyen des conspirations
-civiles et militaires... ces maladroits de Philadelphes, dont vous
-êtes...
-
---Dont j'étais!... Je me suis retiré.
-
---Vous avez bien fait!... ils n'ont réussi qu'à se faire tuer à
-l'ennemi, car on les postait aux endroits les plus dangereux...; les
-plus favorisés se sont mis à l'abri dans les prisons... Il faut aborder
-le tyran face à face et le frapper... Voilà mon moyen!... Voulez-vous
-me faciliter l'occasion de le soumettre aux princes?...
-
---Vous avez un plan?
-
---J'en aurai un... Emmenez-moi à Londres...
-
---Je veux bien vous introduire auprès de Leurs Altesses, car vous me
-paraissez un homme résolu...
-
---On me jugera à l'oeuvre! dit froidement Maubreuil.
-
---Mais il demeure entendu que je ne sais rien; aujourd'hui, comme
-demain, comme dans dix ans, j'ignore tout de vos projets... Vous
-m'accompagnerez à Londres... vous êtes Français, vos sentiments de
-fidèle sujet me sont connus, vous désirez être admis à l'honneur de
-présenter vos hommages et vos voeux à vos souverains légitimes, je vous
-donne l'introduction de leur hôtel, voilà tout... Vous ne m'aurez fait
-part d'aucune de vos intentions... c'est bien convenu?
-
---Vous avez ma parole!...
-
---Vous la mienne.
-
---Quand partons-nous?
-
---Demain, si vous le voulez... J'ai remarqué aux alentours de mon logis
-des figures suspectes et je ne tiens pas à être logé, aux frais du
-tyran, à Bicêtre ou à Sainte-Marguerite...
-
---Marquis, je vais boucler ma valise et demain en route pour Calais...
-
---Dites-moi, monsieur de Maubreuil, vous haïssez donc bien Napoléon?
-demanda M. de Louvigné, regardant avec attention l'aventurier.
-
---Oui, je le hais... et je veux me venger!... dit avec une énergie
-terrible le comte de Maubreuil.
-
---Vous étiez pourtant presque de sa maison... N'aviez-vous pas
-charge d'écuyer à la cour de son frère, ce Jérôme Bonaparte qu'il a
-eu l'audace de faire roi de Westphalie... Ce faquin faire des rois!
-n'est-ce pas une pitié! dit en haussant les épaules le marquis indigné.
-
---Ah! vous avez entendu raconter mon histoire?... fit avec un geste
-cavalier Maubreuil... Oh! une aventure banale!... La reine m'avait
-témoigné quelque bonté... Jérôme en prit de l'ombrage... Il conta sa
-mésaventure conjugale à son frère; celui-ci, au lieu d'en rire et de
-conseiller à ce mari malheureux la philosophie qui est de mise en
-semblable occurrence, se fit le vengeur de l'honneur de Jérôme...
-J'étais à la veille d'obtenir l'emploi fort avantageux de commissaire
-aux frontières d'Espagne... Napoléon, d'un trait de plume, me ruina...:
-il biffa mon nom sur sa liste de présentation et défendit qu'on lui
-parlât de moi désormais... Je crois qu'il était jaloux pour son compte
-et qu'il avait eu des intentions sur la reine de Westphalie... Pauvre
-Catherine de Wurtemberg! Ah! je la plains bien... et c'est elle aussi
-que je veux venger en abattant le maudit Corse!... Marquis, j'ai hâte
-de mettre mon énergie et ma haine au service de nos princes!...
-
---Je vous y aiderai... mais soyons prudents... La police de Buonaparte
-a des oreilles partout... Adieu, à demain, cour de l'hôtel des
-Messageries...
-
---A demain!... Vive Dieu! marquis, quelle fortune inespérée que notre
-rencontre et je ne trouve plus cette journée si détestable!...
-
---Vous pardonnez au roi de Rome d'être né?
-
---Le roi de Rome?... Oh! ce roitelet aussi aura son tour... Qu'il tombe
-jamais entre mes mains!...
-
---Vous le tueriez aussi? dit M. de Louvigné impressionné par le ton
-sinistre et l'éclair féroce luisant dans les prunelles de Maubreuil...
-
-Et il ajouta entre ses dents, comme pris d'avance de pitié pour le
-petit roi:
-
---Un enfant!... Vous ne reculez devant rien! Ah çà! vous êtes un homme
-terrible!
-
---On le dit, fit le scélérat, joyeux comme d'un compliment, et avec un
-rictus cruel, il murmura:
-
---L'enfant grandira... Le lion abattu, ce serait folie que de laisser
-vivre le lionceau... A demain et bernique pour les agents du Corse!...
-
-Cinq jours après cette entente, Maubreuil, sur la recommandation du
-marquis de Louvigné, était introduit près du comte de Provence, qui
-devait s'appeler un jour dans l'histoire: Louis XVIII.
-
-Le futur roi de France habitait une élégante résidence du comté de
-Buckingham, qu'on nommait Hartwell.
-
-Là, dans tout le confort d'une demeure seigneuriale de la vieille
-Angleterre, Stanislas-Xavier, comte de Provence, attendait, sans trop
-de confiance, que la France, revenant de ses erreurs révolutionnaires,
-chassât l'usurpateur et lui rendît la couronne de son frère Louis XVI.
-
-Homme fin, esprit lettré, politique prudent, le comte de Provence ne se
-dissimulait pas les difficultés d'une restauration.
-
-Il avait si souvent entendu murmurer à ses oreilles des paroles de
-découragement, il avait vu tant de lassitude se manifester dans son
-entourage, qu'il n'écoutait plus que distraitement les rares pronostics
-d'un retour prochain au palais des Tuileries que lui ronronnaient,
-d'ailleurs sans grande conviction et comme un compliment commun et une
-formule de politesse obligatoire, les fidèles royalistes, de plus en
-plus clairsemés, venus dans sa solitude apporter leurs hommages rancis
-et offrir leur épée rouillée.
-
-Il assistait à l'enivrement de la France glorieuse. Le fracas des
-victoires, sans l'étourdir, lui couvrait la voix des flatteurs
-prédisant perpétuellement la chute de Napoléon.
-
-Il ne croyait plus au succès des complots ou des rébellions. Il
-dénombrait, sans tristesse, avec une philosophie résignée et un sourire
-sceptique, les dévouements inutiles, les sacrifices d'existences
-hardies. Il ne cherchait nullement à susciter des imitateurs à ces
-vaillants partisans, les Cadoudal, les Frotté, dont la race d'ailleurs
-lui semblait éteinte. Il n'accordait qu'une médiocre créance aux
-projets des conspirateurs, ces maladroits qui se faisaient toujours
-prendre avant d'agir ou dont les machines, fussent-elles infernales,
-rataient infailliblement à l'instant favorable. Un moment il avait mis
-quelque espoir dans ce maréchal Bernadotte qu'on lui avait dépeint
-comme un intrigant et un adroit personnage, jalousant terriblement
-Napoléon, prêt à le trahir et à disposer contre lui de son grand
-commandement, de ses anciennes attaches avec les militaires restés
-indépendants et de son prestige sur les rares républicains qui
-respectaient en lui le général venu en civil au rendez-vous de
-Bonaparte le matin du dix-huit brumaire. Bernadotte ne pouvait avoir la
-prétention de ceindre la couronne. Cromwell renversé, il serait Monk et
-rappellerait le roi légitime.
-
-Mais ce rêve favorable s'évanouissait. Bernadotte avait coupé court
-aux pourparlers engagés. On assurait qu'il cherchait, quelque part en
-Europe, une principauté, peut-être un royaume, où, s'affranchissant de
-toute sujétion vassale, de toute reconnaissance aussi envers Napoléon,
-il s'attacherait plutôt à consolider son jeune trône en l'appuyant aux
-vieilles monarchies.
-
-Mais, pour l'époque présente du moins, il n'y avait rien à fonder
-sur cet ambitieux sergent, devenu maréchal de l'Empire et prince de
-Ponte-Corvo. Que pouvait lui donner, lui promettre même, le prince en
-exil, dont les chances de retour apparaissaient si problématiques?
-
-Et l'avisé comte de Provence se répétait, avec une grimace ironique,
-les noms de tous ces anciens serviteurs de sa famille, les fils des
-courtisans de Louis XV et de Louis XVI, les descendants des preux
-héroïques, qui avaient peu à peu accepté des charges, des dotations,
-des commandements, quelques-uns même de nouveaux titres nobiliaires de
-ce gentillâtre corse devenu leur maître.
-
-Alors, sans récriminer à haute voix, sans dénoncer les défaillances,
-sans regretter les abandons, se sentant oublié des Français, dédaigné
-des rois de l'Europe, traité avec égards, mais sans aucune promesse
-d'appui, par l'Angleterre, Stanislas-Xavier, déjà obèse, répugnant
-à tout exercice physique, dans l'attente du bon dîner qu'il allait
-faire, car comme tous les Bourbons il était gros mangeur, s'enfonçait
-tranquillement dans son fauteuil, ne pensait plus à la couronne, et
-prenant son Horace, texte latin, édité par Elzévir et coquettement
-relié, relisait une ode qu'il annotait dans la quiétude parfaite d'un
-érudit revenu des affaires du monde.
-
-Quand le marquis d'Orvault, comte de Maubreuil, lui eut été annoncé,
-le comte de Provence, sans quitter son Horace ni déposer le crayon qui
-lui servait à inscrire ses réflexions en notes marginales, se rehaussa
-sur son fauteuil, remontant sa volumineuse corpulence, reprenant de la
-majesté...
-
-Puis, dévisageant dans une glace le personnage qu'on lui annonçait, il
-murmura avec un plissement de lèvres ironique:
-
---Voilà une bonne figure de sacripant!...
-
-Tandis que Maubreuil saluait et que M. de Blacas énumérait rapidement
-les titres de ce Français, venu exprès en Angleterre pour déposer ses
-hommages aux pieds de celui qu'il reconnaissait pour son souverain, le
-comte de Provence se disait:
-
---On va encore me leurrer avec quelque complot de caserne, une
-échauffourée de garnison!... Ce gentilhomme, qui semble avoir surtout
-fréquenté les grands chemins, ou sera pris, fusillé, à moins qu'on ne
-préfère le plonger dans quelque cachot bien lointain et bien ténébreux,
-ou il s'échappera, et n'ayant pas réussi, n'aura rien à obtenir et
-n'osera rien demander... Des deux façons je serai débarrassé de lui...
-Je puis donc l'écouter, cela n'engage à rien et fait tant de plaisir à
-mon dévoué Blacas!... J'aurais pourtant préféré mon tête-à-tête avec
-Horace!...
-
-Le duc Casimir de Blacas d'Aulps, descendant de ce fameux Blacas, ami
-des troubadours, grand escrimeur, grand preneur de forteresses et
-grand assaillant aussi des belles Provençales, était le confident,
-l'ami, le secrétaire du comte de Provence. Il l'avait suivi partout,
-à Coblentz, à Saint-Pétersbourg, à Londres, durant ses pérégrinations
-de prince errant. Fidèle écuyer, Blacas se comparait souvent à Sancho
-Pança, avec cette différence qu'il apparaissait maigre, efflanqué, le
-visage ascétique et les yeux caves à côté de son royal maître offrant
-au contraire la rotondité abdominale et la plénitude faciale du bon
-gouverneur de Barataria.
-
-Blacas était l'introducteur ordinaire des conspirateurs.
-
-Il remplissait plus fréquemment ces fonctions que celles de chambellan
-ou de maître des cérémonies auprès d'envoyés des souverains. Le prince
-exilé ne recevait guère dans sa cour singulièrement réduite d'Hartwell.
-Quelques intimes visiteurs, familiers de l'abandon, courtisans du
-malheur, s'y rencontraient à de longs intervalles avec des gaillards
-à mine suspecte, tannés, bistrés, balafrés, au visage recuit par les
-soleils et gaufré par les bises, exhibant des certificats, montrant
-parfois des blessures, qui racontaient leurs coups d'affût hasardeux
-dans les marais du pays de Machecoul et leurs embuscades patientes
-dans les halliers du Cotentin. Ces enfants perdus de la chouannerie
-maudissaient la République et se vantaient d'en finir avec le
-Bonaparte; ils offraient de recommencer la guerre des bois, assurant Sa
-Majesté qu'il suffisait d'un signal pour soulever six départements de
-l'Ouest et d'un homme énergique pour ramener le roi à Paris, à la tête
-de bataillons fleurdelysés de paysans vainqueurs.
-
-Invariablement, Sa Majesté ayant répondu que le moment lui paraissait
-peu favorable à une descente sur les côtes normandes et qu'elle
-préférait attendre, le visiteur se retirait, non sans avoir sollicité
-quelque indemnité pour ses chevaux tués et ses bagages pillés par les
-diables déchaînés des colonnes infernales.
-
-L'audience se terminait ainsi: Blacas, tout en rechignant, versait
-l'indemnité, et Stanislas-Xavier, se rencoignant dans son fauteuil,
-reprenait son Horace et annotait les odes.
-
-Ce jour-là cependant, la physionomie caractéristique de Maubreuil,
-son allure décidée, ses traits durs, son nez d'oiseau de proie qui le
-faisait ressembler au grand Condé, et la façon militaire dont il se
-présentait, disposèrent favorablement le prince.
-
-Il pensa: Peut-être cet homme-ci n'est-il pas un extravagant et un
-chercheur de folles équipées, comme les autres; écoutons-le!...
-
-Et avec le sourire qui lui était habituel, mais aussi en se
-départant momentanément du scepticisme qui cuirassait son caractère,
-Stanislas-Xavier indiqua d'un signe un siège à son visiteur.
-
-Maubreuil s'inclina, ne s'assit pas et attendit que le prince lui
-adressât la parole.
-
---Vous venez de Paris, monsieur? demanda le prétendant, se recueillant
-et toussotant légèrement comme un prêtre s'apprêtant à confesser,
-quelles nouvelles nous en apportez-vous? mauvaises, n'est-ce pas?
-
---Détestables, monseigneur!
-
---Le général Bonaparte est toujours victorieux, acclamé, populaire?...
-
---La fortune vient de le favoriser une fois encore, hélas! et la
-naissance de cet enfant, qu'il désigne comme son héritier, semble
-consolider son trône pourtant instable et chancelant...
-
---Vous jugez ainsi, monsieur, et je vous félicite de votre
-clairvoyance: cet Empire, fondé sur la violence, sur l'abus de la
-force, sur le mépris des libertés et des droits de la conscience
-aussi, ne saurait durer; mais les Français, oublieux, ingrats et
-séduits, sont loin d'avoir vos excellents sentiments...; les Français
-ne se souviennent plus guère de leurs anciens rois et vous êtes une
-exception, vous, monsieur, qui venez ici nous apporter dans l'exil
-l'hommage de votre fidélité!... Oh! vous trouverez peu d'imitateurs,
-ajouta le comte de Provence avec un sourire désabusé, et vous avez dû,
-en traversant mon antichambre, vous apercevoir que les hôtes tels que
-vous sont rares...
-
---Un événement brusque peut emplir ces salons d'une foule empressée!...
-
---Quel événement? je ne comprends pas bien...
-
---La mort de Bonaparte! dit Maubreuil d'une voix forte.
-
---Croyez-vous que cet événement, comme vous dites, soit de nature
-à amener un tel changement?... Bonaparte a pour lui l'armée, une
-administration considérable et que tout permet de supposer dévouée,
-des maréchaux autour de lui, dont les épées protégeraient son fils,
-son héritier... Êtes-vous donc d'avis, monsieur, que l'Empire soit
-une oeuvre fragile? Oseriez-vous affirmer qu'il n'y ait pour ses
-institutions qu'une durée périssable comme l'existence de son auteur?...
-
---L'Empereur mort, l'Empire tombera en poussière, monseigneur! L'armée,
-lasse de combattre et d'être transportée du sud au nord et des bords
-du Tage aux rives de la Vistule, ne réclame que la paix, n'attend
-que le repos... La mort de Napoléon lui donnera l'un sur-le-champ,
-lui garantira l'autre dans l'avenir, en lui laissant dans le passé
-la gloire... L'armée n'en exigera pas davantage. Les maréchaux,
-divisés, jaloux, envieux, fatigués aussi, et dont la lassitude est à
-la fois physique et morale, ne pourront s'entendre pour le partage de
-l'autorité, en cas de régence. La plupart sont, plus que les soldats,
-désireux de déposer enfin les armes. Ils ont des terres, des châteaux,
-des femmes jeunes et veulent jouir des années de vigueur relative et de
-santé fragile qui leur restent: ils n'iront pas follement se remettre
-en selle et guerroyer contre l'Europe et peut-être contre les Français,
-pour assurer au fils de Napoléon l'héritage disputé, impossible à
-recueillir en entier, et qui doit revenir aux maîtres légitimes! Les
-maréchaux, enchantés d'être traités par Votre Altesse Royale comme
-des grands vassaux de la couronne, tout fiers de voir leur noblesse
-de batailles reconnue l'égale de la noblesse de race,--car il faudra
-bien admettre cette égalité,--seront les plus fermes soutiens de votre
-trône restauré!... Quant à l'enfant qu'on appelle roi de Rome, il ne
-pourra de son front débile supporter la couronne; il sera écrasé par le
-nom même du soldat si longtemps redoutable dont il devra continuer les
-aventures et les coups de force; ce ne sera qu'une ombre d'empereur,
-qu'un fantôme de roi... Napoléon mort, personne, croyez-moi, prince,
-n'oserait garantir qu'il puisse revivre sous les traits d'un bambin!...
-
---Vous avez peut-être raison, monsieur, dit le comte de Provence
-réfléchissant profondément, et dont l'ironie fit place à une gravité
-d'homme d'État: l'Empire tombera le jour où celui qui est tout, dans
-cet immense État, ne sera plus debout... Mais comment l'abattre?... sa
-santé semble vigoureuse... il est jeune encore, beaucoup plus jeune
-que moi... Auriez-vous par hasard comme une intuition de cet événement
-considérable et problématique, auquel vous faisiez allusion, et qui
-amènerait le grand changement dans les destinées de la France que vous
-me dites si vivement souhaiter?...
-
---Votre Altesse Royale a deviné, mais j'ai plus qu'une intuition...
-c'est dans mon âme une certitude... il ne faudrait pour cela...
-
---Suffit, monsieur! dit vivement le comte de Provence. Il ne
-m'appartient pas d'en entendre davantage. Je vis ici à l'écart,
-paisible, loin des agitations de la politique, attendant sans
-impatience un retour de la fortune, en tête à tête avec mon vieux
-Blacas et mon Horace toujours jeune... Je ne veux pas m'occuper
-d'événements incertains, désirables sans doute, mais dont il m'est
-impossible de précipiter la venue... Si vous avez quelques espérances,
-quelques notions permettant d'augurer leur réalisation plus ou
-moins prompte, faites-en part à M. de Blacas... il s'intéresse à
-ces hypothèses heureuses, lui; quant à moi, monsieur le comte, j'en
-suis revenu, tout à fait revenu!... parlons donc d'autre chose, s'il
-vous plaît?... Avez-vous vu jouer à Paris la tragédie de _Marius à
-Minturnes_? il s'y trouve de fort beaux vers et je regrette de ne
-pouvoir y applaudir Talma qui s'y est montré, m'a-t-on dit, admirable.
-
-La conversation continua quelque temps sur des sujets indifférents,
-puis le comte de Provence fit un mouvement comme pour indiquer que
-l'audience était terminée et que l'annotation d'Horace le réclamait.
-
-Maubreuil prit respectueusement congé.
-
-M. de Blacas l'accompagna, et proposa de lui montrer les superbes
-allées du parc.
-
-Tous deux s'enfoncèrent sous les voûtes ombreuses de chênes
-centenaires, sous lesquels bondissaient des daims gracieux et
-craintifs.
-
-Maubreuil, qui avait parfaitement compris la réserve du comte de
-Provence, s'ouvrit tout entier au confident. Sans détour aucun il
-fit part à M. de Blacas de ses sinistres projets. Il fallait tuer
-l'Empereur et enlever le roi de Rome; alors, au milieu du désarroi
-général, une restauration pourrait être tentée...
-
-M. de Blacas l'écouta sans répugnance. Il n'osa pas donner son
-approbation au complot. Il se contenta de ne pas dissuader l'aventurier
-et de ne point témoigner d'indignation à l'audition de son infâme
-projet. Visiblement, le comte de Provence et son secrétaire, peu
-certains de la réussite, voulaient pouvoir se dégager de toute
-connivence avec l'assassin, s'il échouait dans sa tentative criminelle.
-Au fond du coeur ils souhaitaient son succès et ne le décourageaient
-pas.
-
---Et que demandez-vous, monsieur de Maubreuil, pour vous-même? dit
-Blacas au moment de quitter l'aventurier à la barrière du parc.
-
---Rien... que la reconnaissance de mon roi, le jour où, ma main ayant
-délivré la France du tyran qui l'opprime, Sa Majesté viendra aux
-Tuileries s'asseoir sur le trône de ses ancêtres!...
-
---Allez donc, monsieur, et que la divine Providence vous assiste!...
-Votre entreprise est hardie, mais le Seigneur qui a encouragé Judith
-frappant Holopherne, au milieu de son camp, et qui a soutenu Judas
-Macchabée contre Antiochus, favorisera vos desseins... puisqu'ils ont
-pour but la délivrance d'un peuple asservi, puisqu'ils ne tendent qu'à
-la restitution au maître légitime de l'autorité usurpée par un bandit
-qui est aussi un impie!... A l'honneur de vous revoir et au plaisir de
-recevoir de vos nouvelles, monsieur le comte!...
-
-Les deux hommes se saluèrent très cérémonieusement et se séparèrent.
-
-Maubreuil, sur la route, en regagnant à pied son auberge, se dit assez
-perplexe:
-
---Il fallait m'attendre à ces évasives façons!... Des paroles vagues,
-des promesses en l'air, mais rien de précis, rien de net ni de
-sincère!... ni un ordre franc, ni même une approbation claire!... Ah!
-ils ont peur de se compromettre, les princes!... avec cela, pas un écu
-tiré de leur bourse...
-
-Il fit un geste d'insouciance, puis murmura avec une grimace:
-
---Voyons! je leur ai promis que l'Empereur avant peu serait mort... Ma
-promesse a paru dérider notre Altesse ventrue et a fait sourire son
-maigre écuyer, tous deux ont paru avoir confiance en moi... à présent
-il s'agit de prouver que je n'ai pas parlé en gascon!... Bonaparte
-est vivant et acclamé, comment m'y prendre pour qu'avant un mois il
-soit mort et exécré?... Comment vais-je le faire mourir?... Bah!
-entrons toujours à l'auberge et soupons avec tranquillité... les
-idées me viendront en savourant le solide repas que l'hôtesse a dû
-me préparer!... la bonne bedaine du prince m'a inspiré des idées de
-gourmandise!...
-
-Et Maubreuil, dégagé de tout souci, confiant dans son audace, sûr de
-ses ressources, et assuré de trouver promptement le moyen de tuer
-l'empereur Napoléon, pénétra de fort belle humeur dans la taverne du
-Royal-Oak (Chêne-Royal), en criant dès le seuil, en mauvais anglais:
-
---Holà! mistress Betsy, le souper est-il prêt?... Allons! qu'on
-m'apporte une coupe de vin des Canaries et que je le boive à votre
-enseigne, charmante mistress Betsy, comme dit cet excellent sir John
-Falstaff, le plus grand homme de toute votre Angleterre!...
-
---Sir John Falstaff? dites-vous, répondit l'hôtesse, je ne le connais
-pas... Il vient pourtant beaucoup de lords et de baronnets, ici,
-ajouta-t-elle en se rengorgeant, et elle précéda Maubreuil dans la
-salle de la taverne, où nul souper ne fumait attendant le convive.
-
-
-
-
-III
-
-NAPOLÉON AU CHÊNE-ROYAL
-
-
-Mistress Betsy Chestnut, la patronne de la taverne du Chêne-Royal, une
-gaillarde à la poitrine rebondie comme une carène, haute comme un mât,
-et dont la mâchoire saxonne s'avançait telle que des sabords braquant
-l'artillerie d'une formidable dentition, devina le mécontentement du
-gentleman français.
-
-Elle s'excusa de n'avoir point servi le souper. La faute en était à son
-mari, Billy Chestnut, excellent père de famille, très considéré dans la
-paroisse, mais qui avait la fâcheuse habitude de s'enivrer chaque fois
-qu'un hôte de distinction descendait au Chêne-Royal.
-
-Cette occasion lui était fournie souvent, le séjour du comte de
-Provence au château attirant nombre d'étrangers de distinction, et
-aussi des Français, très aimables, très causeurs; ceux-ci venaient
-régulièrement s'informer de la santé du comte, de ses habitudes,
-des visiteurs qu'il recevait, et des lettres qu'il expédiait. Ces
-Français-là, qui d'ailleurs semblaient ne pas vouloir indiscrètement
-troubler la solitude du château et ne demandaient jamais à voir
-l'Altesse exilée, faisaient beaucoup de dépenses; ils étaient presque
-tous d'un caractère jovial et peu exigeants: ils se montraient
-seulement désireux d'être renseignés très exactement sur tout ce qui
-se passait dans la résidence du comte de Provence. Ils ne dédaignaient
-pas de causer longuement avec les servantes pour être au courant des
-moindres actions des princes royaux, et des plus petites particularités
-de leur existence. Sans doute des Français bien attachés à leurs
-souverains dans le malheur! conclut l'excellente Betsy.
-
---Des espions de Napoléon! pensa Maubreuil, et il ajouta tout haut:
-Est-ce qu'il est venu un de ces Français-là aujourd'hui, pour que votre
-mari, miss Betsy, se soit enivré et que le souper tarde?
-
---Justement, sir, il y a là un gentleman, que je suppose Français... il
-est accompagné de son domestique...
-
---Ah! fit Maubreuil désagréablement surpris, la police serait-elle
-si vite à mes trousses, et Rovigo m'a-t-il déjà expédié un de ses
-agents?... Bah! nous le verrons, ce limier, et s'il a le flair trop fin
-ou les crocs trop longs...
-
-Un geste expressif compléta la pensée du peu scrupuleux aventurier.
-
---Peut-on le voir, ce Français? demanda-t-il à l'hôtesse.
-
---Il est là dans la salle voisine... il se chauffe, en attendant
-le souper... son domestique dort à l'écurie. Voulez-vous que je
-l'appelle?...
-
---Je vais parler au maître... je saurai bien m'annoncer moi-même! dit
-Maubreuil.
-
-Et il poussa résolument la porte de la salle où se tenait, près de la
-cheminée, le voyageur, des papiers à la main.
-
-Maubreuil se disait: «Ou j'ai affaire à un agent de Rovigo lancé sur
-mes talons, et alors il sait qui je suis; ou bien cet étranger est un
-hobereau royaliste venu, par ferveur et peut-être par calcul, offrir
-ses hommages au comte de Provence, par conséquent ne me connaissant
-pas... Alors, inutile de me cacher...»
-
-Il s'avança donc délibérément et salua avec aisance le voyageur,
-un homme d'allure élégante, aux traits réguliers, paraissant la
-quarantaine, et lui dit:
-
---Vous êtes Français, monsieur, m'a appris notre hôtesse; moi aussi...
-Le hasard nous rassemblant si loin de notre pays, me ferez-vous la
-grâce de partager mon souper, qui semble s'être fait attendre pour que
-nous puissions nous attabler de compagnie. En faisant connaissance,
-nous prendrons plus aisément patience... Je me nomme le comte de
-Maubreuil...
-
-L'étranger s'était soulevé à demi sur sa chaise. Il salua de la tête
-et, ramassant précipitamment ses lettres qu'il semblait vouloir cacher
-aux regards de cet inconnu, répondit avec politesse:
-
---J'accepte volontiers votre offre courtoise, monsieur; souper en votre
-compagnie me sera fort agréable. Mais il faut tout d'abord que vous
-sachiez que je n'ai pas l'honneur d'être votre compatriote: je suis
-le comte de Neipperg, ministre plénipotentiaire de S. M. l'Empereur
-d'Autriche... pour le moment en congé. Je voyage pour mon plaisir...
-
---Comme moi pour ma santé! répondit vivement Maubreuil qui ne crut pas
-un instant à ce voyage d'un diplomate entrepris par plaisir, dans le
-voisinage de la résidence des princes.
-
---Eh bien! monsieur, je me félicite du hasard qui nous fait nous
-rencontrer, et je m'en rapporte à vous pour presser notre hôtesse, car
-le voyage m'a aiguisé l'appétit...
-
---Je vais donner un coup d'oeil aux fourneaux, gourmander Betsy et
-réveiller, si je puis, son ivrogne de mari...
-
---Faites, monsieur; je finirai, en vous attendant, la lecture de ces
-lettres... des lettres de famille que j'ai trouvées avant-hier à
-Londres, ajouta négligemment Neipperg.
-
-Maubreuil, en s'éloignant pour s'acquitter de la tâche de majordome
-qu'il avait prise, murmura:
-
---Hum! ces lettres de famille sur ce grand papier, avec un aigle et
-une couronne... du papier impérial!... elles me semblent suspectes!...
-Ce prétendu comte de Neipperg appartiendrait-il à la famille de
-Napoléon?...
-
-Tout à coup Maubreuil se frappa le front et s'arrêtant, sur les marches
-de la cour, d'où montait un ronflement sonore décelant la présence de
-Billy Chestnut achevant de cuver la bienvenue du voyageur français, il
-se dit:
-
---Imbécile que je suis!... je perds donc la mémoire, à présent!... Le
-comte de Neipperg, parbleu! c'est ce diplomate autrichien dont les
-gazettes de Londres et de La Haye ont tant parlé autrefois... il était
-amoureux de Marie-Louise et il fut surpris, dit-on, dans sa chambre,
-une nuit, par Napoléon... Ah! la rencontre est bonne, et, si, l'ale et
-le whisky de notre hôtesse aidant, la langue démange à l'amoureux de
-l'Impératrice de conter ce soir ses aventures galantes, il trouvera
-une paire d'oreilles disposées à l'écouter!... Il ne doit pas aimer
-Napoléon, non plus, cet amant évincé... nous pourrons peut-être nous
-entendre!... Mais que diable vient-il faire ici? Bah! il me l'apprendra
-ou je le devinerai... les coudes sur la table!...
-
-Et, en ajournant au cours du souper les investigations qu'il se
-proposait d'entreprendre, Maubreuil, pénétrant dans la cave, bouscula
-l'hôte endormi, le ramena tout étonné au jour, et le poussa à la
-cuisine d'une bourrade entre les omoplates. Il entreprit ensuite la
-solide Betsy, il l'activa, l'éperonna, et finalement revint vers la
-salle où l'attendait Neipperg, précédant triomphalement un énorme
-roastbeef cuit à point, entouré d'une blanche couronne d'appétissantes
-pommes de terre.
-
-Les deux voyageurs se mirent en mesure de faire honneur au repas, qui
-fut copieux et arrosé d'une ale excellente, servie dans de grandes
-pintes de grès par l'honnête Billy Chestnut enfin dégrisé, prêt à
-recommencer ses libations à l'arrivée de tout nouvel hôte que la
-Providence enverrait au Chêne-Royal.
-
-Les deux convives, s'observant, mesuraient leurs paroles et ne
-parlaient que de sujets très généraux: la différence entre la vie
-anglaise et l'existence qu'on menait en France et en Autriche, les
-difficultés de se faire comprendre des postillons et des gens de
-service qui, de leur côté, estropiaient leur idiome, supprimaient
-des syllabes et mâchaient le commencement des mots pour se rendre
-intentionnellement inintelligibles et forcer le montant des guides.
-Puis on en vint à examiner les conditions de la paix et les
-probabilités d'une guerre nouvelle. La Russie faisait des armements.
-De son côté, Napoléon semblait guetter une occasion pour se remettre en
-campagne...
-
-C'était la première fois que le nom de Napoléon se trouvait prononcé.
-
-Maubreuil surprit un éclair dans les yeux de Neipperg.
-
---Vous semblez ne pas admirer énormément Buonaparte? dit-il
-tranquillement, en entamant le plum-pudding chaud et gras que mistress
-Betsy venait de placer sur la table.
-
---Moi, je le hais! dit avec énergie Neipperg. Je ne sais, monsieur,
-reprit-il plus froidement, si vous êtes ami ou ennemi de cet homme;
-mais je suis en Angleterre, pays de liberté, et je ne saurais renfoncer
-dans mon âme les sentiments que j'éprouve chaque fois que devant moi
-l'on évoque le nom, la personne, les actes de ce monstre!...
-
---Vous pouvez donner libre cours à votre juste animosité, monsieur de
-Neipperg; moi aussi je suis un ennemi de Napoléon... Est-ce que vous
-avez eu personnellement à vous plaindre du tyran? demanda Maubreuil en
-affectant une ignorance complète de l'aventure du palais de Compiègne,
-dont l'amoureux de Marie-Louise avait été le piteux héros.
-
---Oui... dit avec effort Neipperg. Il m'a pris ce qui était plus que ma
-vie...
-
---Votre patrie?... fit Maubreuil avec une naïveté bien jouée. Je
-vous croyais Autrichien; seriez-vous Italien, Espagnol, Saxon,
-Wurtembergeois, Hollandais ou Français?... L'Autriche, heureusement,
-comme l'Angleterre, échappe encore à l'étreinte de ce vorace vautour
-qui se donne pour un aigle!...
-
---Mon pays est jusqu'ici à l'abri de ses rapts, mais Napoléon m'a
-humilié, répondit Neipperg... il m'a fait une de ces mortelles injures
-qu'on ne pardonne pas... il m'a frappé au visage, il m'a fouetté les
-épaules avec les aiguillettes de mon uniforme qu'il m'avait arrachées,
-tandis que ses mamelucks me tenaient renversé...
-
---Frapper un gentilhomme tel que vous, un officier, un ambassadeur!...
-c'était grave...
-
---Rien ne l'a arrêté... mais il m'a fait une insulte plus
-irréparable... J'avais pu, en me dégageant, tirer mon épée... on m'a
-désarmé à temps.
-
---Et vous êtes parvenu à échapper à ses mamelucks, à sa vengeance?
-
---Oui, il m'a fait grâce! dit Neipperg d'une voix sombre... je lui dois
-la vie... on allait me fusiller... brusquement un secours m'est venu...
-on m'a permis de m'évader et j'ai dû promettre à la personne qui
-s'intéressait si fortement à moi de ne pas chercher à me venger, de ne
-pas tenter de nettoyer dans le sang de Napoléon mon honneur souillé!...
-
---Vous tiendrez votre serment?...
-
---Oui... je le dois!... dit avec effort Neipperg. J'ai promis... et
-devant témoin... encore!...
-
---Diable!... et ce témoin?...
-
---Une amie sans pareille... qui deux fois m'a sauvé la vie... la
-meilleure et la plus brave des femmes aussi, dans le sens héroïque du
-mot, la maréchale Lefebvre...
-
---Madame Sans-Gêne?... C'est elle qui a votre promesse de ne rien
-entreprendre contre Napoléon?...
-
---Oui, c'est elle qui m'a arraché aux mamelucks de Napoléon, aux
-policiers de Rovigo, aux grenadiers du peloton d'exécution que devait
-fournir son mari... Je lui ai promis, je tiendrai! dit avec effort
-Neipperg... Si jamais vous voyez la maréchale...
-
---Je la connais un peu; je compte aller lui rendre mes devoirs aussitôt
-arrivé à Paris.
-
---Dites-lui bien que je n'ai pas oublié mon serment...
-
---Je m'acquitterai très volontiers de ce message, mais, reprit-il après
-un court silence, la personne au nom de qui l'on a exigé de vous cette
-promesse, elle du moins pourra vous en délier?...
-
---Non!... elle n'autorisera jamais un acte direct de moi contre
-Napoléon... Hélas! pour moi surtout, la vie de cet homme est sacrée!...
-dit avec accablement Neipperg.
-
-Maubreuil pensa:
-
---Ce gaillard-là n'est pas l'homme qu'il me faut! Il déteste Napoléon,
-plus que moi, pour d'autres motifs que moi... mais il a un fil à la
-patte!... quand il faudrait marcher, il resterait en route... Parbleu!
-Marie-Louise est là! il ne veut pas se rendre impossible en jetant
-entre lui et sa belle impératrice le cadavre de l'ogre corse... Eh! eh!
-grogna-t-il en souriant, M. de Neipperg voudrait sans doute succéder
-à Napoléon... mais pas au même endroit que cet excellent comte de
-Provence... C'est le lit impérial et non le trône qui l'attire... Après
-tout, il a peut-être raison!... Les femmes, c'est aussi dangereux que
-les conspirations, et c'est quelquefois plus agréable!... Ne pensons
-plus à nous associer M. de Neipperg; ce n'est qu'un amoureux, et il n'y
-a rien à entreprendre de sérieux en politique avec ses sensitifs-là...
-Au beau moment ils s'évanouissent ou se tuent... J'agirai seul!...
-
-Et Maubreuil, entamant avec énergie le plum-pudding succulent, dit à
-Neipperg, toujours sombre:
-
---Versez-moi, comte, un bon verre de ce vigoureux whisky... nous en
-arroserons le pudding de Betsy et, selon la vieille mode française,
-nous choquerons nos verres à la chute, à la mort du tyran!...
-
---La mort est le secret de la Providence, mais la chute de Napoléon
-dépend des hommes... Avant peu, nous y assisterons!...
-
---Vraiment?... délicieux, ce whisky! il brûle le gosier comme un
-fer rouge... Ah! vous croyez que le Buonaparte n'en a pas pour
-longtemps?... dit Maubreuil d'un ton dégagé.
-
---J'en suis sûr!... vous ne voyez donc pas ce qui se prépare?
-L'Espagne est un volcan mal éteint qui de nouveau va faire éruption,
-ensevelissant sous sa lave les meilleurs soldats de l'Empire...
-L'Angleterre a appris au Portugal à combattre et à vaincre ces légions
-réputées invincibles... l'Allemagne frémit, impatiente de chasser
-l'étranger... les poètes soufflent à la jeunesse l'amour de la patrie
-et le désir des vengeances... Napoléon va avoir bientôt devant lui,
-non plus une soldatesque plus ou moins aguerrie, cherchant à retrouver
-les secrètes tactiques du grand Frédéric, mais un peuple tout entier,
-debout, courant aux armes, comme autrefois votre France de 1792...
-
---Ce sera dangereux!
-
---Ce sera terrible! Oh! le sublime spectacle! je l'attends... je le
-prépare! dit avec une sorte de fièvre orgueilleuse Neipperg; mais cela
-ne suffirait pas encore peut-être pour abattre le colosse.
-
---Que prévoyez-vous donc de plus?
-
---Un piège que Napoléon se tend à lui-même et où il tombera
-infailliblement...
-
---Où est-il ce piège?
-
---Au Nord!
-
---La Russie?... Napoléon ferait-il cette folie?... Le pensez-vous?
-
---Elle est faite. Grisé par la gloire, la tête perdue comme les hommes
-au bord de la cuve où fermente le vin, se croyant tout permis, tout
-possible, le voilà tout prêt à provoquer l'empereur Alexandre...
-
---Son ancien ami? Mais S. M. Alexandre n'embrassa-t-elle pas Bonaparte
-à Erfurt?
-
---C'était pour apprendre à l'étrangler. Le czar est un Oriental, il
-sait se défendre avec la ruse. Napoléon, follement entraîné à propos
-de ce pauvre prince d'Oldenbourg, injustement arrêté, s'est emporté,
-en pleine réception, aux Tuileries, contre l'empereur Alexandre... il
-a fait valoir devant Kouriakin, l'ambassadeur russe tout décontenancé,
-sa force, son génie, son prestige... il a ridiculement lâché mille
-vantardises... il a voulu faire peur de loin à l'ours du Nord... L'ours
-l'attirera, en marchant à reculons jusqu'au fond de sa caverne, et là
-le dévorera!...
-
---Vous jugez donc la guerre inévitable et devant se terminer par un
-désastre?
-
---Oui... heureusement pour la France, bientôt délivrée, pour l'Europe,
-débarrassée d'un cauchemar, pour le comte de Provence, avec qui j'ai
-échangé de nouvelles espérances et qui redonnera à votre malheureuse
-nation, avec la paix, le régime qui fit si longtemps son bonheur.
-
---Alors, vous serez vengé plus tôt que vous ne l'espériez? dit
-Maubreuil; tous mes compliments...
-
---Oh! j'étais à bout de forces, s'écria nerveusement Neipperg...
-cet homme triomphait trop!... Songez donc qu'à tout instant je l'ai
-rencontré devant moi, me barrant la route, me blessant, m'accablant
-de l'insolence de sa fortune... aux préliminaires de Léoben, à
-Campo-Formio, où je me trouvais assistant M. de Cobentzel, plus tard à
-Vienne, enfin, dernièrement, à une époque pour moi douloureuse...
-
---A Paris?
-
---Oui... à Paris, à Compiègne aussi, dit avec émotion M. de Neipperg,
-partout j'ai rencontré Napoléon... Oh! je commençais à désespérer de
-ma revanche! Je ne pouvais prévoir ni à quelle époque ni de quelle
-façon il me serait permis de connaître la douceur de la vengeance;
-et, savez-vous, fit en changeant brusquement d'attitude, en modifiant
-le son de sa voix, en devenant presque gai, le morne diplomate qui se
-mordait les lèvres de s'être montré si bavard, emporté par la haine, et
-d'avoir ainsi déshabillé son âme devant cet inconnu, savez-vous, cher
-monsieur, comment je la trompais, cette vengeance, toujours ajournée,
-de quelle façon je forçais ma haine à patienter? Oh! c'est amusant et
-vous en rirez de franc coeur avec moi!... Vous ne soupçonnez pas mon
-moyen, mon invention drolatique, et peu majestueuse, j'en conviens;
-mais avec Jupiter-Scapin, comme le faquin Joseph appelle son digne
-frère, un peu de comédie est de mise et la farce est tolérée... Voyons,
-trouvez-vous? devinez-vous?...
-
---Ma foi non!
-
---Eh bien! je vais vous apprendre mon tour... Oh! pour vous ce sera
-pure folie, pour moi c'est une satisfaction profonde, un assouvissement
-de tous les instants... Vous rirez peut-être... Cela me réjouira
-d'avoir un spectateur pour ma pantalonnade, dont Napoléon est le
-pitre!...
-
-Et Neipperg, devenu tout à fait joyeux, de l'air d'un écolier achevant
-une niche, se leva, ouvrit la porte et cria par deux fois:
-
---Napoléon!... Napoléon!...
-
---Est-il fou? pensa Maubreuil, ou bien est-ce le whisky de mistress
-Betsy qui lui chauffe la tête?
-
---Vous allez voir... c'est fort plaisant! dit Neipperg se tournant vers
-Maubreuil... Regardez!... écoutez!...
-
-Alors, dans l'embrasure de la porte, se dessina une silhouette
-étrange...
-
-La lueur rougeâtre des bûches calcinées s'éteignant dans l'âtre, et
-la flamme frissonnante des chandelles fumeuses dont le suif coulant se
-figeait en stalactites jaunes sur le cuivre des flambeaux, éclairaient
-l'apparition fantastique...
-
-Sur le seuil, s'avançait lentement, un peu voûté, le front légèrement
-incliné, les mains croisées derrière le dos, un homme enveloppé
-de la redingote grise, coiffé du petit chapeau, avec l'habit vert
-traditionnel, le gilet blanc, la culotte de casimir, les bottes... Rien
-ne manquait à l'exactitude du costume.
-
---Pardieu! l'on dirait l'empereur Napoléon en personne! murmurait
-Maubreuil surpris, et il ajouta en lui-même: L'amour aura rendu fou ce
-galant Autrichien... Que diable signifie cette mascarade?...
-
---Vous n'avez pas tout vu, dit Neipperg avec un sourire où se mêlait
-une expression vive de haine rayonnante, regardez bien, monsieur
-de Maubreuil... Allons! Napoléon, fais la révérence à monsieur!
-commanda-t-il ensuite du ton d'un montreur de bêtes.
-
-L'apparition se décoiffa et fit deux ou trois profonds saluts de
-théâtre.
-
-Quand le personnage énigmatique eut remué la tête et que ses traits,
-bien éclairés en face, apparurent dans leur réalité à Maubreuil,
-celui-ci poussa un cri de stupéfaction:
-
---Oh! quelle ressemblance inouïe! murmura-t-il... Vraiment, si je ne
-savais que nous sommes à la comédie et que vous m'offrez un spectacle
-inattendu et curieux, monsieur le comte, je jurerais que l'empereur
-Napoléon en personne se trouve présentement avec vous et moi au
-Chêne-Royal...
-
---N'est-ce pas que ce misérable, ce coquin que j'ai ramassé dans
-les bouges de Londres, mêlé aux pires voleurs et aux prostituées de
-Whitechapel, ressemble à s'y méprendre à votre glorieux empereur?...
-Avance un peu, drôle, dit Neipperg haussant la voix, puisque la
-nature a fait de toi l'image vivante du scélérat couronné que je n'ai
-pas encore traité comme il le mérite, approche, et qu'il subisse en
-effigie, sur ta vile personne, le commencement du châtiment qui se
-prépare pour lui... Allons! ton derrière, Napoléon!...
-
-Et Neipperg, ivre de fureur, surexcité par sa passion, dans un coup
-de folie que provoquait chez lui, chaque fois qu'elle se présentait,
-l'apparition de son rival, se précipita sur l'infortuné sosie, qui
-courbait comiquement les reins. Il lui appliqua alors un grand coup de
-pied au derrière en répétant dans une obsession vindicative et brutale:
-
---Tiens, voilà ton salaire, Napoléon!... Misérable Napoléon... Lâche
-Napoléon!... Tiens! Tiens! Voilà pour toi!...
-
-Et il retomba épuisé, soulagé, dans son fauteuil.
-
-Maubreuil, en assistant à cette scène où il y avait comme l'aberration
-de la haine et de la colère, réfléchissait profondément.
-
-Une idée étrange aussi, un projet vague mais attirant, se dessinait
-dans son esprit inventif...
-
-Il dissimula sous un sourire approbatif la combinaison, probablement
-scélérate, qui se développait dans son cerveau.
-
-L'homme cependant qui avait servi à tromper la jalouse animosité de
-l'amoureux de Marie-Louise s'était redressé; comme un acteur qui, son
-rôle fini, s'en vient avec ses camarades familièrement causer et boire,
-déposant la couronne du roi ou le poignard du traître, il s'approcha
-de la table, prit sans façon un gobelet, y versa une large lampée de
-whisky, l'avala, et reposa le verre en disant à Neipperg:
-
---Votre Honneur a tapé un peu fort aujourd'hui... Votre Honneur était
-en verve... C'est sans doute la présence de monsieur qui la disposait
-si bien... Avec la permission de Votre Honneur, je prendrai un second
-verre de whisky... et puis j'aurais grand besoin que Votre Honneur me
-fît l'avance de ma guinée d'après-demain... celle d'hier était dans la
-poche de mon gilet, en mauvais état sans doute, elle a dû tomber sur le
-chemin... la guinée d'aujourd'hui, je l'avais mise par précaution dans
-la poche de ma culotte... elle n'était probablement pas en meilleur
-état, cette poche maudite, que celle du gilet, et ma seconde guinée
-aura rejoint la première sur la route...
-
-Neipperg, avançant le bras, fit un mouvement vague. Il n'écoutait pas
-ce que lui débitait cet homme, méprisable sosie sur lequel il passait
-sa colère et dérivait sa haine. Son explosion de fureur passée, il
-redevenait sombre, un peu honteux de l'excentricité de sa vengeance
-par procuration. Il se disait: Ce comte de Maubreuil va avoir une
-singulière opinion de moi! Bah! J'avais besoin d'un témoin pour cette
-petite exécution en effigie... Si d'aventure la chose s'ébruite, on se
-moquera un peu de moi, à Paris et à Londres, on me traitera de fou, de
-maniaque, mais on se moquera bien davantage de Napoléon!...
-
-Et cette perspective rassurait Neipperg et ne lui faisait nullement
-regretter l'incartade accomplie en la présence de Maubreuil.
-
-L'aventurier cependant, qui n'avait pas cessé de fixer son regard sur
-l'étonnant ménechme de l'Empereur, dit tout à coup, quand Neipperg eut
-congédié le plastron après lui avoir donné la guinée qu'il implorait:
-
---Je vais vous faire une proposition, monsieur de Neipperg...
-
---Laquelle? dit celui-ci comme sortant d'un rêve.
-
---Il faut me céder Napoléon... votre Napoléon, bien entendu, ce drôle
-enfin!
-
---Qu'en voulez-vous faire?... voudriez-vous lui administrer, vous
-aussi, une correction qui soulage et permet de trouver le temps moins
-long du châtiment effectif?
-
---Il y a beaucoup mieux...
-
---Quoi donc?...
-
---Permettez-moi de vous demander quelques semaines de crédit... Si vous
-m'accordez votre Napoléon, oh! moyennant le remboursement d'une partie
-de ce que son entretien et sa livrée vous ont déjà coûté, je vous donne
-ma parole de gentilhomme que votre vengeance n'en ira que plus vite,
-n'en sera que plus complète...
-
---Quel projet avez-vous donc?
-
---Je ne puis aujourd'hui vous l'expliquer... mais vous apprendrez
-bientôt, comme tout l'univers, le résultat de l'entreprise que je vais
-tenter avec l'aide de cet admirable coquin... Vous consentez, monsieur
-le comte?...
-
---Emmenez-le donc, dit Neipperg, s'il peut contribuer à nous venger
-du bandit corse... aussi bien je devais me séparer de ce ruffian dont
-la nature a fait le jumeau de Napoléon... Je l'avais rencontré dans
-une taverne infâme de Whitechapel où je cherchais à recruter quelques
-gaillards sans scrupules pour parcourir les routes de France où
-circulent les courriers...
-
---Ah! oui!... ces compagnons qui arrêtent les malles-postes, et vident
-les sacoches contenant les dépêches sans négliger les envois d'argent
-aux armées?... des gens précieux, bien qu'ils oublient trop souvent
-de transmettre aux comités royalistes le numéraire saisi avec les
-dépêches... Et ce garçon était de ces braves?
-
---Non pas!... Un simple grime, un acteur de bas étage, courant les
-tavernes et, pour quelques shillings, distrayant les habitués de ces
-repaires... Au cours de ses gambades et de ses chansons, il vint à
-parodier l'allure et l'attitude de Napoléon... Bien qu'il se fût
-barbouillé entièrement le visage de noir de fumée, je fus frappé
-de sa ressemblance étrange, prodigieuse avec mon ennemi... l'idée
-baroque me vint alors de l'engager à mon service: je lui achetai une
-défroque rappelant celle de l'homme dont il portait sur sa face la
-physionomie, et je m'amusai à le garder ainsi près de moi, durant mon
-séjour en Angleterre... Je suis à la veille de repartir... je ne puis
-dans le voyage que j'entreprends, et, surtout, dans le milieu où je
-dois agir, traîner derrière moi un aussi compromettant portrait... Je
-vous abandonne donc, très volontiers, mon cher comte, le peu honorable
-Samuel Barker... puisse-t-il vous procurer, comme à moi, d'agréables
-moments de satisfaction!... Mais il se fait tard et nos lits nous
-attendent!
-
-Et Neipperg se leva, après avoir tendu la main à Maubreuil.
-
---Merci, comte, de votre cadeau!... Oh! vous ne tarderez pas à avoir
-des nouvelles de Samuel Barker... ce singulier acteur, dirigé par moi,
-me paraît destiné à un véritable succès dramatique...
-
---Que comptez-vous donc lui faire jouer? sera-ce un personnage
-comique?...
-
---Un rôle tragique...
-
---Diable!... vous m'intriguez! et Napoléon, pas ce coquin-ci, l'autre,
-le vrai, le pire?...
-
---Oh! je ne l'oublie pas... D'autres que moi pensent aussi à lui. Il
-y a en ce moment à Paris, dans les prisons, en province, dans divers
-régiments, dit Maubreuil avec gravité, de braves jeunes gens exaltés
-et quelques conspirateurs émérites qui attendent, eux aussi, la
-délivrance de la France!... Ils tablent sur des projets audacieux, mais
-impraticables ou dont la réussite paraît invraisemblable.
-
---Vous ne croyez pas au succès de ces conspirations militaires?
-
---Moi, pas du tout, répondit froidement Maubreuil. J'aurai plus de
-fonds à faire sur cette guerre que vous prévoyez... La Russie est
-un pays redoutable, inconnu, dont on ignore les forces réelles, les
-ressources, les défenses... Vous avez peut-être de ce côté quelque
-chance...
-
---C'est, si je ne me trompe, l'espoir du comte de Provence...
-
---Notre prince a aussi une autre espérance...
-
---Il vous l'a confiée?...
-
---Je l'ai devinée...
-
---Et de quelle nature?...
-
---Impossible même de vous en donner l'ombre d'une idée... Sachez
-cependant que pour la réaliser,--oh! je n'ai pas encore dans ma tête
-tout le plan de la pièce,--mais votre Samuel Barker y aura un rôle
-important qu'il remplira, j'en suis sûr, consciencieusement... d'autant
-plus qu'il n'en saura le premier mot!... Bonne nuit, monsieur de
-Neipperg, et merci de l'instrument que vous venez de me confier en la
-personne du très peu recommandable Sam Barker...
-
---Un instrument, dites-vous?
-
---Oh! une partie d'instrument tout au plus!... Quelque chose comme la
-gaine dissimulant le poignard... Encore une fois merci, et _good night,
-mylord_!...
-
---Vraiment, ce comte de Maubreuil est plus excentrique, plus fou
-que moi!... Parfait gentleman d'ailleurs et détestant cordialement
-Napoléon, murmura Neipperg, regardant l'aventurier s'éloigner dans le
-corridor, précédé du digne Billy Chestnut passablement gris, et portant
-un candélabre avec un balancement inquiétant, comme si le plancher de
-l'auberge eût été le pont d'un navire.
-
-Et Neipperg ajouta en pénétrant dans sa chambre:
-
---Que diable veut-il faire de ce faux Napoléon?
-
-
-
-
-IV
-
-MAMAN QUIOU
-
-
-Le roi de Rome était né au milieu des acclamations de l'armée et
-des bons souhaits du peuple, auxquels répondaient sourdement des
-imprécations et des appels à la mort, dans les rangs des royalistes et
-des agents de l'Angleterre.
-
-Quelques républicains, du genre de Malet, maudissaient la venue de cet
-enfant qui consolidait l'édifice impérial.
-
-Mais l'immense majorité de la nation éprouvait joie et confiance
-en voyant Napoléon, radieux, tenir dans ses bras, comme un nouveau
-trophée de gloire et d'espérance, ce fils qui pour lui devait s'appeler
-Napoléon le Désiré.
-
-La félicité paternelle n'étourdit pas Napoléon au point de lui faire
-négliger l'éducation toute spéciale de son héritier. On dut le préparer
-dès le plus jeune âge au rôle d'empereur qu'il lui faudrait un jour
-tenir, quand son père ne serait plus là et qu'il s'agirait de contenir
-vingt peuples alliés, rassemblés sous les aigles françaises, lorsqu'il
-lui appartiendrait d'administrer l'Europe des bouches de l'Escaut aux
-confins des steppes de la Dalmatie, et de maintenir, avec la paix, les
-conquêtes et la gloire dans la succession du moderne Charlemagne. O
-rêves magnifiques! ô splendeurs illusoires d'un mirage menteur, entrevu
-à côté de ce berceau, où, dans les dentelles, dormait celui qu'on
-supposait encore l'héritier désigné de la moitié du globe.
-
-Une gouvernante fut donnée au jeune prince. Elle se trouvait être une
-femme de rare mérite, madame de Montesquiou,--_maman Quiou_, comme
-l'appelait le petit roi en son parler enfantin.
-
-Madame de Montesquiou n'eut pas l'heur de plaire à Marie-Louise.
-Celle-ci réservait toutes ses faveurs à madame de Montebello, dont elle
-avait utilisé la complaisance lors de l'aventure de Neipperg, et la
-veuve de Lannes était jalouse de la gouvernante.
-
-Bonne, attentive, dévouée, madame de Montesquiou remplaça Marie-Louise
-auprès du fils de Napoléon, car l'Impératrice n'eut jamais qu'une
-affection fort modérée pour son enfant. Elle le voyait à peine dix
-minutes par jour et encore trouvait-elle le moyen d'effrayer et de
-faire crier le bébé, lorsqu'elle venait l'embrasser en descendant
-de cheval, balançant sur sa grosse tête un lourd panache de plumes
-d'autruche.
-
-La véritable mère du roi de Rome fut maman Quiou.
-
-Elle s'était efforcée de réprimer le caractère volontaire et irritable
-de son pupille, subissant la formidable hérédité paternelle. Des
-consignes sévères avaient été données pour que le jeune prince ne pût
-jamais sortir sans être accompagné de sa gouvernante.
-
-Un matin que l'enfant blond accourait seul vers le cabinet de
-l'Empereur, il trouva la porte fermée.
-
---Ouvrez-moi! je veux voir papa!... dit-il avec un petit ton impératif
-à l'huissier qui répondit:
-
---Sire, je ne puis ouvrir à Votre Majesté...
-
---Pourquoi cela? je suis le petit roi!
-
---Mais Votre Majesté est toute seule, je ne puis lui ouvrir!
-
-Le jeune Napoléon ne dit rien. Ses yeux se remplirent de larmes. Il
-attendit, immobile, madame de Montesquiou, qu'il avait devancée dans
-sa course. Quand la gouvernante arriva, il lui saisit la main et dit à
-l'huissier:
-
---Ouvrez, maintenant! le petit roi le veut!...
-
-Alors l'huissier, s'inclinant, ouvrit la porte à deux battants et
-annonça:
-
---Sa Majesté le roi de Rome!...
-
-Il entra, tout impressionné, dans le cabinet impérial et courut se
-jeter dans les bras de son père.
-
-Le conseil finissait. Il y avait là tous les ministres.
-
-Napoléon, bien qu'ému à l'approche de son fils, se contint, prit un air
-sévère et dit:
-
---Vous n'avez pas salué, Sire!... Allons! saluez ces messieurs!...
-Les Français ne voudraient jamais de vous pour leur empereur si vous
-manquiez de politesse!...
-
-L'enfant rougit, s'arrêta, et de sa petite main envoya un gracieux
-baiser aux ministres.
-
-L'Empereur, dont le sourire remplaça la sévérité apparente, prit alors
-le petit roi dans ses bras et dit à ses ministres:
-
---J'espère, messieurs, qu'on ne dira pas que je néglige l'éducation de
-mon fils... Il sait très bien sa civilité puérile et honnête...
-
-Le roi de Rome alors expliqua le motif de sa brusque venue.
-
-Il se promenait dans le jardin des Tuileries avec sa gouvernante, à
-l'heure du conseil, quand une femme en deuil, accompagnée d'un jeune
-garçon à peu près de son âge, vivement s'était approchée malgré les
-gardes et avait fait tendre par son enfant une pétition que le petit
-roi avait prise.
-
---Remettez cela à l'Empereur, avait dit la femme; c'est de la part de
-la veuve d'un de ses soldats!...
-
-La sensibilité du prince avait été émue par l'aspect de cette mère
-et de cet enfant aux sombres vêtements, et il avait grande hâte de
-remettre la pétition à son père.
-
---Tiens, papa, dit-il avec gravité, le salut aux ministres accompli,
-voilà ce que m'a donné pour toi un petit garçon dans le jardin. Il
-est habillé tout en noir. Son papa a été tué à la guerre et sa maman
-demande une pension... je la lui ai promise!...
-
---Ah! mon gaillard, tu donnes déjà des pensions, toi!... Diable!
-tu commences de bonne heure!... Enfin, c'est accordé... là, es-tu
-content?...
-
-Et Napoléon, serrant son fils contre sa poitrine, l'embrassa longuement.
-
-A l'époque où reprend notre récit, le roi de Rome n'est pas encore
-en âge de solliciter et d'obtenir des pensions pour ses protégés. Ce
-n'est qu'un bel enfant blond, promenant sa royauté en cheveux bouclés,
-dans une petite calèche traînée par des moutons habilement dressés par
-Franconi, à la grande joie des promeneurs des Tuileries.
-
-Au retour de la promenade, la gouvernante, qui savait que l'Empereur,
-lorsqu'il avait un instant de libre, ne manquait jamais de lui faire
-signe pour qu'elle lui amenât son fils, qu'il caressait avec effusion,
-et qu'il gardait auprès de lui durant quelques instants, prolongea son
-attente sous les fenêtres du cabinet impérial.
-
-Napoléon, tout en dictant à son secrétaire Méneval, allait et venait,
-de la cheminée à la fenêtre de la pièce, selon son habitude.
-
-Il aperçut la gouvernante, et, aussitôt, interrompant la dictée, il lui
-fit signe de monter.
-
-Après avoir étreint avec amour son fils, l'Empereur fit un signe comme
-pour congédier madame de Montesquiou et son pupille, puis il se tourna
-vers Méneval pour reprendre la dictée.
-
-La gouvernante, bien qu'ayant parfaitement compris l'intention de
-l'Empereur, ne bougea pas. Après avoir confié le roi de Rome à l'une
-des femmes de service, qu'elle savait à la portée du cabinet impérial,
-elle demeura silencieuse, immobile, droite, un peu comme en faction.
-
-Surpris, Napoléon fronça d'abord le sourcil, puis dit avec brusquerie:
-
---Voyons, maman Quiou, que se passe-t-il? Votre élève n'est-il pas
-sage?... Non? ce n'est pas cela? Avez-vous donc quelque chose à me
-demander? Eh bien! parlez!... je suis pressé et je ne sais pas deviner
-ce qui s'agite dans la cervelle des femmes...
-
-La gouvernante, un peu troublée, fit d'abord une grande révérence, puis
-dit avec quelques balbutiements:
-
---Sire, j'ai reçu ce matin la visite de madame la duchesse de Dantzig,
-qui m'a priée de solliciter une grande faveur de Votre Majesté!...
-
---La maréchale Lefebvre désire une grâce de moi?... Parbleu! n'est-elle
-pas assez grande personne pour la demander elle-même? Lui faut-il des
-ambassadrices, à présent, ou bien est-ce que je lui fais peur?... On ne
-la nomme donc plus la Sans-Gêne? Oh! oh! elle a peur de quelque chose,
-cette luronne?... voilà qui me surprend... Alors, ajouta l'Empereur,
-c'est donc bien grave?...
-
---Non, Sire, mais la maréchale a craint d'importuner Votre Majesté!...
-et puis elle assure que vous ayant déjà demandé une grande faveur, elle
-craint d'être trop indiscrète.
-
---Vraiment?... la duchesse de Dantzig est une excellente femme que
-j'aime beaucoup... Je ne partage pas du tout, à son égard, les
-sentiments railleurs des gens de ma cour qui se moquent de ses façons
-un peu rondes, par trop familières, j'en conviens... Dame! c'est une
-vaillante fille du peuple que j'ai connue autrefois, dans ma jeunesse,
-et qui a bravement fait son service sur les champs de bataille...
-Elle écorche, il est vrai, la langue française, ses expressions
-pittoresques sentent le faubourg et la caserne plus que le faubourg
-Saint-Germain et l'Académie, c'est encore exact. Elle ne se tient pas
-très correctement assise dans un salon, et dans son manteau de cour
-ses jambes s'embarrassent... je le reconnais avec tout le monde ici.
-N'importe! Je l'estime, cette bonne maréchale, et j'entends que tout
-le monde, à ma cour comme ailleurs, ait pour elle les plus grands
-ménagements, les plus absolus respects... Il ferait beau voir, reprit
-l'Empereur, s'animant et semblant s'adresser à Méneval, mais se parlant
-à lui-même, qu'on osât se montrer plus délicat que moi pour les
-manières, et plus difficile que je ne veux l'être pour le bon ton des
-femmes de mes meilleurs serviteurs... Lefebvre, je le lui ai déjà dit,
-a peut-être eu tort de se marier sergent, mais je lui ai pardonné...
-A elle aussi, la bonne Sans-Gêne, j'ai promis d'oublier qu'elle avait
-été blanchisseuse... A présent, maman Quiou, faites-nous vite connaître
-cette mission... Que désire la duchesse de Dantzig?
-
---Sire, son fils adoptif, le commandant de hussards Henriot, se marie.
-
---Ce brave officier qui m'a pris Stettin avec un peloton de cavaliers?
-Oh! je ne l'ai pas oublié. Et qui épouse-t-il?
-
---La fille d'un officier des armées de la République, sous les ordres
-duquel le maréchal Lefebvre, alors sergent, avait servi.
-
---Le nom de cet officier?
-
---Beaurepaire.
-
---Il fut de mes amis! dit vivement l'Empereur. Il a défendu
-héroïquement Verdun et s'est donné la mort, dit-on, plutôt que de
-rendre la ville dont il avait la garde. S'il avait survécu, je l'eusse
-fait comte et général. Ma foi! je suis bien aise de cette alliance.
-Voilà une famille qui se fonde sur de glorieux souvenirs. A quand le
-mariage?
-
---Après-demain, Sire... Je dois servir de mère à Alice de Beaurepaire,
-qui est orpheline, et la duchesse de Dantzig a espéré que Votre Majesté
-consentirait à signer au contrat...
-
---J'accepte! dit avec bonne humeur l'Empereur. Assurez la maréchale
-Lefebvre de ma présence... Nous assisterons à la cérémonie... Mais j'y
-pense, la duchesse de Dantzig ne doit pas être loin d'ici... ni votre
-jeune fiancée non plus?... Toutes deux doivent attendre près d'ici une
-réponse...
-
---Votre Majesté a deviné juste.
-
---La duchesse de Dantzig n'est pas seulement une énergique et bonne
-femme, digne du brave soldat dont elle a partagé les peines et la
-gloire, c'est aussi une femme intelligente, qui comprend à demi-mot
-et sait la conduite qu'il convient de tenir dans les circonstances
-embarrassantes... Ma foi! non, ce n'est pas une sotte... je le lui
-ai dit à elle-même, fit l'Empereur se souvenant de son intervention
-adroite durant cette nuit de Compiègne, qui avait failli devenir
-tragique, où Neipperg fut par lui surpris et envoyé au peloton
-d'exécution, la maréchale Lefebvre, ajouta-t-il en souriant; a craint
-de se trouver déplacée à ma cour... elle a pris trop à la lettre
-peut-être certaines observations par moi faites à son mari au sujet
-de sa tenue, de ses allures... volontairement elle s'est retirée dans
-son château de Combault, ne voulant pas s'exposer aux railleries des
-personnages de ma cour et aux façons méprisantes de leurs hautaines
-épouses qui ne la valent certes pas... je lui sais grand gré de cette
-déférence pour ce désir que je n'avais pas même exprimé... je veux lui
-en témoigner, moi-même, toute ma satisfaction... Allez, Montesquiou,
-allez me chercher la duchesse de Dantzig et la fiancée du brave
-commandant Henriot... je me souviens parfaitement de ma promesse de
-signer à son contrat, je la tiendrai... vous, Méneval, achevez cette
-note à M. de Lauriston: il faut en finir avec les atermoiements et les
-finasseries de mon cher cousin l'empereur Alexandre!...
-
-Et Napoléon, dont la voix s'était enflée et avait repris le ton de
-l'irritation, continua la dictée de sa dépêche à son ambassadeur auprès
-du czar, tandis que Montesquiou courait chercher la duchesse de Dantzig
-et Alice de Beaurepaire...
-
---Ah! c'est vous, madame Sans-Gêne! dit, avec une jovialité qu'il
-savait prendre quelquefois, l'Empereur allant au-devant de la
-maréchale, un peu inquiète, malgré les assurances de madame de
-Montesquiou, sur l'accueil qui lui était réservé. Eh bien! vous me
-boudez donc?
-
---Non, Sire, répondit Catherine, regardant bien en face son empereur,
-vous savez bien que Lefebvre et moi nous nous ferions pour vous hacher
-menu comme chair à pâté... Mais voyez-vous, l'air de la campagne nous
-est recommandé... Moi, ça n'allait pas, oh! mais pas du tout, dans vos
-salons...; à Combault, je suis dans mon élément: il y a des paysans qui
-nous aiment, des anciens soldats qui admirent mon Lefebvre comme ayant
-été partout, sous la mitraille, à vos côtés, et puis je vis au milieu
-des vaches, des moutons, des prairies, des arbres, qui ne valent pas
-les beaux sapins de mon Alsace, mais enfin nous les préférons, Lefebvre
-et moi, à vos antichambres et à vos _collidors_ tout dorés...
-
---Corridors! souffla madame de Montesquiou.
-
---Eh bien! oui, vos couloirs, reprit Catherine, ne comprenant pas bien
-l'observation... Moi, j'en avais assez de faire le pied de grue à la
-porte de votre salon... ça ne m'empêchait pas de vous aimer, Sire... de
-près comme de loin vous êtes notre empereur, et puis, soyez tranquille,
-le jour où vous lui ferez signe, Lefebvre ne sera pas long à graisser
-ses bottes et à venir vous rejoindre... Mais, quand on ne se bat pas,
-vous n'avez pas besoin de lui, n'est-ce pas? Qu'est-ce que vous en
-feriez à Paris, d'un vieux grognard comme lui... vous pouvez bien me
-le laisser, pas vrai?... Il plante ses choux à présent, auprès de moi.
-Mais que vous lui disiez: Ici, Lefebvre... on va encore se frotter sur
-la Vistule, sur le Danube, au tonnerre de... pardon! enfin, Votre
-Majesté comprend bien ce que je veux dire... eh bien! il ne sera pas
-long à me tirer sa révérence, à oublier son jardinage, et à vous
-répondre: Présent! quand vous crierez: En avant!...
-
---Oui, dit l'Empereur toujours souriant, gardez-le, soignez-le,
-aimez-le, dorlotez-le, mon brave Lefebvre!... profitez du bon temps
-présent, ma chère duchesse!... et, d'une voix plus grave, il ajouta:
-Peut-être aurai-je en effet bientôt besoin de vous enlever encore une
-fois votre mari...
-
---Alors, on va se battre, Sire? demanda vivement Catherine.
-
---Je n'en sais rien et personne non plus, répondit l'Empereur; moi, je
-veux la paix... sera-t-on de mon avis en Europe? L'Angleterre intrigue
-toujours et le czar est mal conseillé... Madame la duchesse, ne parlez
-de rien jusqu'à nouvel ordre. Inutile d'inquiéter votre mari... Cette
-lettre qu'écrit Méneval, fit-il en désignant d'un coup d'oeil son
-secrétaire, contient une demande. Nous verrons la réponse qui sera
-faite... Dans cette dépêche, il y a la paix ou la guerre!...
-
---Ah! vraiment? murmura Catherine dont le front s'assombrit. Et elle
-lança un regard à Méneval, penché sur sa petite table et recopiant la
-lettre dictée à paroles hachées par Napoléon.
-
-Elle ne pouvait comprendre que ce bout de papier, avec ces pattes de
-mouches dessus, contînt si grave résolution. Et elle avait presque
-l'envie de courir à Méneval et de lui dire: Ah çà! fiston, tu ne vas
-pas écrire de bêtises et nous brouiller avec l'empereur de Russie!
-
-Napoléon, cependant, examinait attentivement Alice de Beaurepaire,
-timide colombe effarouchée baissant les yeux sous le perçant regard de
-l'aigle.
-
---Et c'est cette jolie personne, reprit-il avec une certaine
-hésitation, qui va devenir l'épouse du commandant Henriot?... Vraiment,
-ce commandant est un trop heureux gaillard!...
-
-S'approchant alors de la jeune fille avec sa rapidité et sa brusque
-décision, il lui prit la tête à deux mains, approcha de ses lèvres en
-feu le front rougissant d'Alice, y déposa un baiser et dit:
-
---Ce baiser tout paternel vous portera bonheur, mademoiselle... vous
-êtes d'une ancienne famille je crois. Élégante, belle et douce, vous
-serez une femme charmante... il faudra venir à ma cour... je vous
-ferai inviter aux réceptions de l'Impératrice... Je vous reverrai
-après-demain, mademoiselle, à votre contrat!... Madame la duchesse, et
-vous, maman Quiou, retirez-vous... Méneval n'a pas fini sa lettre, et
-le courrier, ce bon Moustache, s'impatiente, tout botté dans la cour!
-
-Les deux femmes s'inclinèrent cérémonieusement, et il sembla à Alice,
-qui avait salué moins majestueusement, que l'Empereur continuait à lui
-sourire et ne la quittait pas des yeux.
-
-Madame de Montesquiou, après avoir reconduit la maréchale Lefebvre et
-Alice jusqu'au bas de l'escalier dominant la terrasse des Tuileries
-auprès du quai, se disposa à rentrer dans ses appartements.
-
-L'audience impériale lui avait donné un peu de fièvre. Napoléon
-troublait tous ceux qui l'approchaient. Elle résolut de faire encore
-deux tours de promenade avant de rentrer.
-
-Au moment où elle embrassait Catherine Lefebvre s'apprêtant à monter en
-voiture, il lui sembla qu'un homme, grand, de haute mine, le chapeau
-enfoncé sur les yeux, portant une redingote à pèlerine, s'était
-éloigné du valet de pied de la duchesse, avec lequel il paraissait
-avoir lié conversation. Que pouvait vouloir cet inconnu bien mis? Il
-semblait s'être embusqué non loin de la porte particulière par laquelle
-sortait l'Empereur dans ses courses privées quand il courait la ville
-incognito. Avait-il de mauvais desseins? Un instant, la gouvernante fut
-sur le point de signaler au factionnaire cet équivoque observateur.
-
-Tout à coup elle crut s'apercevoir que cet inconnu lui faisait un signe
-discret d'intelligence.
-
-Elle tressaillit, n'osa pas avancer, cherchant à dévisager à distance
-le personnage.
-
-Celui-ci s'était rapproché rapidement. Il souleva légèrement le rebord
-de son feutre, et dit, d'une voix teintée d'ironie:
-
---Vous ne me reconnaissez pas, chère madame?... la disgrâce change donc
-bien les gens?
-
---M. de Maubreuil! s'écria madame de Montesquiou, témoignant une vive
-surprise de la rencontre.
-
-Elle avait autrefois connu l'aventurier. Bien que son âge et son
-caractère la missent à l'abri de toute tentative de séduction,
-Maubreuil lui avait fait une cour assez assidue, par passe-temps, par
-cupidité peut-être, car à cette époque la gouvernante devait recueillir
-d'un oncle descendant des d'Artagnan, et royaliste ultra, un riche
-héritage qui lui fut d'ailleurs retiré en raison de son adhésion à
-l'Empire. Ayant repoussé les hommages du peu scrupuleux adorateur, elle
-avait cependant conservé à son endroit une assez favorable inclination.
-Quelle femme n'est flattée d'être désirée, n'eût-elle aucune prétention
-et nul goût amoureux?
-
-Elle n'accueillit donc point durement Maubreuil, s'informant des
-péripéties de son existence depuis la défaveur dont il s'était trouvé
-l'objet à la suite de ses intrigues à la cour du roi de Westphalie.
-L'aventurier fit un récit plus ou moins véridique de son séjour à
-l'étranger, se gardant bien de manifester le sentiment de haine qu'il
-portait à Napoléon. Il s'enquit seulement de la duchesse de Dantzig,
-dont il avait reconnu la livrée, témoignant d'un grand désir de la voir
-en particulier; il avoua qu'un ami très cher à la duchesse, avec lequel
-il s'était entretenu en Angleterre, l'avait chargé d'une commission
-pour elle, et qu'il souhaitait la remplir au plus vite.
-
-Madame de Montesquiou, parfaitement rassurée sur les intentions
-de celui qu'elle avait pris, dans le premier étonnement, pour un
-conspirateur aposté, passa aussitôt de la réserve inquiète à la grande
-confiance. Elle offrit à son ancien adorateur de le présenter à la
-duchesse de Dantzig. Malheureusement, celle-ci quittait Paris et
-retournait dans sa terre de Combault.
-
-Maubreuil remercia et répondit qu'il attendrait le retour à Paris de la
-duchesse.
-
---C'est que la maréchale Lefebvre demeurera peut-être longtemps dans
-son domaine, dit madame de Montesquiou, de plus en plus décidée à
-obliger Maubreuil. Et elle ajouta: Pourquoi ne vous rendriez-vous pas
-à Combault? On y célèbre un mariage. A une cérémonie de ce genre, les
-présentations sont aisées. D'ailleurs, je serai là...
-
---Je n'ai guère besoin d'aller aux champs, dit Maubreuil, déclinant
-avec un sourire l'offre qu'il jugeait sans intérêt. Il ne voulait
-aborder la maréchale Lefebvre que pour obtenir d'elle, en se
-servant du nom et de l'amitié de Neipperg, quelque intelligence
-avec Marie-Louise. Il pensa que madame de Montesquiou suffirait. La
-gouvernante des enfants de France, qu'il avait sous la main, qui se
-mettait à sa disposition, pourrait, aussi bien que la maréchale,
-lui faciliter une entrevue avec Marie-Louise. Une fois admis auprès
-de l'Impératrice, il s'efforcerait de gagner sa confiance, il se
-dirait l'ami, l'envoyé du comte de Neipperg, il parlerait de l'amour
-persistant de l'absent, et si Marie-Louise ne se montrait point
-courroucée, s'il n'était pas chassé aux premières allusions, si elle
-semblait l'écouter avec intérêt, le reste le regardait... Introduit
-dans la place, il saurait manoeuvrer... On était bien venu à bout
-d'Henri IV, avec l'aide consciente ou non de Marie de Médicis! Pour
-l'instant, la nécessité ne lui apparaissait nullement d'aller relancer
-à vingt lieues de Paris la maréchale Lefebvre: madame de Montesquiou le
-conduirait à la chambre de l'Impératrice, et de là, à la poitrine de
-Napoléon, il n'y aurait qu'une porte à ouvrir, qu'un rideau à écarter...
-
-Et son sourire, plus satisfait, plus gracieux, accompagna son refus
-d'aller à Combault.
-
---Vous avez tort, dit madame de Montesquiou, plus désireuse peut-être
-qu'elle n'osait se l'avouer de retrouver la compagnie de Maubreuil,
-Lefebvre et la maréchale sont d'excellentes gens qui nous recevront
-avec tout leur coeur... et puis la fête sera fort belle, l'Empereur a
-promis d'y assister...
-
-Maubreuil, si maître qu'il fût de lui-même, ne pût s'empêcher de
-pousser un cri de surprise:
-
---Comment, Napoléon sera présent à ce mariage?... il se dérangera!...
-Lui, à Combault?
-
---Il l'a promis...
-
---Quel intérêt peut-il avoir à ce déplacement fatigant, lui si
-profondément égoïste, si insensible aux joies comme aux douleurs des
-peuples, des individus aussi?...
-
---Oh! ne dites pas de mal de l'Empereur! s'écria vivement madame de
-Montesquiou, effrayée, regardant du côté du factionnaire, immobile,
-indifférent, considérant vaguement sa guérite.
-
-Maubreuil haussa légèrement les épaules.
-
---Je m'étonne simplement, dit-il, reprenant son sang-froid, que
-Napoléon quitte son palais, ses affaires, ses plaisirs même, dans
-le seul but de signer, dans un village, au contrat d'un simple chef
-d'escadron avec une orpheline sans situation, sans aïeux, dont la
-généalogie et l'apparentage ne pourront donner à sa cour récente ce
-lustre d'ancien régime qu'il recherche.
-
---Mademoiselle Alice de Beaurepaire est la fille du vaillant défenseur
-de Verdun...
-
---Hum! petite noblesse, toute petite... Est-elle jolie au moins, la
-fiancée?
-
---Charmante!... Sa Majesté, qui vient de l'entrevoir, à l'instant même,
-dans son cabinet, ne la quittait pas des yeux... Je ne voudrais pas, à
-mon tour, calomnier Sa Majesté, mais il me semble que les beaux yeux de
-la fiancée ont été pour quelque chose, pour beaucoup peut-être, dans la
-précieuse décision de l'Empereur.
-
-Maubreuil avait la pensée prompte. C'était un gaillard de coups de main
-et coups de tête également rapides.
-
---J'irai à ce mariage, dit-il brusquement... je compte sur vous,
-excellente amie, pour me faciliter les présentations...
-
---Venez donc, dit avec bonne humeur madame de Montesquiou, je suis
-bien heureuse de vous avoir décidé... un jour de fête, les souverains
-ont l'âme généreuse: peut-être rentrerez-vous en grâce auprès de
-l'Empereur... après tout, votre crime n'était-il pas bien grand?...
-
---Napoléon ignore ce que j'ai fait, ou du moins ce qu'on a pu me
-reprocher à la cour de Westphalie.
-
---Alors, tout est pour le mieux, rendez-vous donc à Combault... et si
-vous n'avez pas de honte à donner le bras à une douairière telle que
-moi, je vous ferai visiter toutes les agréables choses que renferme ce
-domaine...
-
---J'irai, je vous le promets, et nous ferons des promenades
-sentimentales... comme autrefois!...
-
---Voulez-vous bien vous taire, vilain moqueur! dit en riant madame de
-Montesquiou... Allons! à Combault!... je compte sur vous... Adieu! il
-faut que j'aille retrouver mon petit roi...
-
-Et maman Quiou, rajeunie par le souvenir des galanteries discrètes de
-jadis, enchantée de sa rencontre avec Maubreuil pour lequel elle avait
-conservé une affection quasi-maternelle,--toujours les sacripants ont
-été adorés des femmes vertueuses,--remonta joyeuse, légère comme à
-trente ans, l'escalier des Tuileries.
-
-Maubreuil, dont le voyage projeté avait modifié les plans, s'éloignait
-en songeant:
-
---Bonaparte doit vouloir posséder cette jolie fiancée!... Dubois,
-Corvisart, tous les médecins, à la suite des couches difficiles de
-Marie-Louise, lui ont ordonné un peu de modération; il est sans doute
-encore épris de sa femme, mais elle, qui ne l'aime guère, profite de
-l'ordonnance calmante... Privé de femmes en ce moment, n'osant à sa
-cour se donner de nouveau quelque lectrice, craignant de s'engager en
-une fâcheuse liaison avec une dame du palais, ne voulant pas, de peur
-d'une indiscrétion dans les gazettes qu'on lit à Vienne, commander à
-Constant de retourner flâner dans les théâtres et de lui amener, au
-petit entresol des Tuileries, la superbe Georges, la belle Bourgoing,
-l'opulente Grassini, ou quelque autre reine de la scène, Bonaparte
-se jettera avidement sur cette jeune chair tentante... Une fraîche
-épousée, cela ne l'arrêtera guère, au contraire! la robe nuptiale le
-séduira... le lieu est propice... dans un château, à la campagne, au
-milieu du relâchement d'une noce joyeuse, un souverain est plus libre,
-moins surveillé...
-
-Maubreuil s'arrêta. Sa physionomie s'éclaira d'un reflet mauvais, et il
-continua:
-
---Dans ce domaine vaste, mal gardé, courant le guilledou, la nuit,
-Bonaparte cherchant la volupté peut trouver la mort... Oh! oui!...
-j'irai à Combault et j'emmènerai avec moi Samuel Barker... son masque
-de sosie peut servir!...
-
-
-
-
-V
-
-LE MARIAGE D'HENRIOT
-
-
-Dans le grand salon du château de Combault, le contrat de mariage
-d'Henriot et d'Alice fut signé.
-
-L'Empereur, comme il l'avait promis, y assista, accompagné de Duroc et
-de quelques autres officiers de sa cour.
-
-Alice, ravissante dans son costume blanc, rayonnait de bonheur.
-
-Henriot, bien heureux aussi, ne quittait des yeux sa jeune épousée
-que pour adresser des regards chargés de reconnaissance au maréchal
-Lefebvre et à la duchesse de Dantzig, dont les physionomies franches
-et bonnes témoignaient de la vive satisfaction qu'ils éprouvaient, en
-voyant enfin unis les deux enfants qui avaient grandi côte à côte,
-et dont le sommeil avait été bercé par le bruit du canon. La joie du
-marié était encore accrue par le brevet de colonel d'un régiment de
-chasseurs, que l'Empereur venait de lui faire tenir, comme cadeau de
-noces.
-
-Après la cérémonie, Lefebvre et la maréchale emmenèrent les jeunes
-fiancés et quelques invités de choix dans le parc du château de
-Combault.
-
-Là, dans ce beau domaine, que Lefebvre avait reçu de l'Empereur, des
-réjouissances et des fêtes populaires commençaient qui durèrent pendant
-plusieurs jours.
-
-On mangea formidablement et l'on versa de multiples rasades à la santé
-de l'Empereur, du roi de Rome, des jeunes époux. Bien entendu, Lefebvre
-et la maréchale ne furent pas oubliés.
-
-A l'une des tables dressées devant le château, sur la pelouse, et
-où des paysans étaient attablés, un homme mince, long, dépassant de
-la tête tous les convives, pérorait, environné d'un cercle de têtes
-curieuses, d'oreilles penchées, de bouches béantes.
-
-Il portait une longue redingote bleue à boutons de métal, strictement
-boutonnée, et était coiffé d'un bicorne campé de travers. Un bout de
-ruban rouge était passé dans sa boutonnière.
-
-Une haute et forte canne était accrochée par une martingale de cuir à
-l'un des boutons de sa redingote.
-
-Par moments il se levait de table, décrochait sa canne et lui faisait
-accomplir de prestigieux moulinets qu'il accompagnait de trois
-ou quatre cris de: «Vive l'Empereur!... Vive le maréchal! Vive la
-duchesse!...»
-
-Puis, satisfait, calmé, il replaçait sa canne au bouton, reprenait sa
-place à table et se remettait à manger, à boire et à pérorer, objet de
-l'admiration de toute sa cour d'hommes champêtres.
-
-L'un des convives se risqua à l'interpeller:
-
---Alors, comme ça, m'sieu La Violette, dit ce civil considérant avec
-une stupéfaction narquoise l'un des héros de la grande armée, vous y
-avez parlé à l'Empereur?...
-
---Comme je te parle, naïf croquant!...
-
---Et quoi qu'il vous a dit, l'Empereur, m'sieu La Violette?...
-
---D'abord, appelez-moi gouverneur!... Ne savez-vous pas, bons
-villageois, paisibles naturels de la Queue-en-Brie, de Tournan et
-autres lieux, que j'ai l'honneur d'être le gouverneur de ce château
-de Combault, seigneurerie du maréchal Lefebvre, duc de Dantzig... ne
-l'oubliez pas... A présent, vous voulez savoir ce que l'Empereur il m'a
-dit?...
-
---Oui! oui! crièrent les paysans.
-
---Eh bien... une fois... il m'a trouvé à un endroit où il faisait
-chaud, et cependant c'était en hiver, le 15 novembre 1796... j'avais
-quinze ans de moins, les enfants!...
-
---Vous étiez aussi grand, m'sieu La Vio... pardon! m'sieu le
-gouverneur? dit le paysan qui avait interrogé l'ancien tambour-major.
-
---Un peu plus, conscrit!... Pour lors, nous nous trouvions à patauger
-dans des marais du côté de Vérone, en Italie.
-
---C'est loin l'Italie?...
-
---Oui... beaucoup plus loin encore! Les Autrichiens nous entouraient,
-ils voulaient nous faire régaler les sangsues des marais... Alvinzy,
-l'Autrichien, n'attendait plus qu'un renfort de 40,000 hommes pour nous
-tomber dessus... alors qu'est-ce que fait le général?...
-
---Napoléon?... pas vrai, m'sieu le gouverneur?
-
-La Violette regarda de travers son interrupteur:
-
---Oui, le général Bonaparte, devenu notre Empereur... homme rustique,
-tu sauras que bien qu'il y ait d'autres généraux et qu'il y ait encore
-d'autres empereurs dans le monde, quand on dit le général, c'est
-Bonaparte que ça veut dire, et quand on dit l'Empereur tout court,
-c'est Napoléon dont on a parlé... Allons! encore un verre de vin, pour
-arroser la leçon, et écoute la suite de l'histoire... A la santé du
-maréchal!...
-
-La rasade avalée, La Violette reprit:
-
---Le général nous dit donc: «Mes enfants, nous n'avons pas le nombre
-pour nous... il faut avoir la malice... tous ces marais sont traversés
-de chaussées, où une colonne d'hommes énergiques peut résister
-et passer... l'ennemi, bien plus fort que nous, perdra l'avantage
-numérique, obligé de se serrer au lieu de déployer ses bataillons...
-enfilons ces mauvais chemins-là... vous voyez ce village là-bas,
-il s'appelle Arcole... je veux y aller déjeuner: en avant, les
-enfants!...» et nous voilà partis!...
-
---Arcole?... c'est là où il y avait un pont? demanda l'un des voisins
-de La Violette.
-
---Et un fameux!... il était défendu par quarante pièces de canon,
-sans compter les tirailleurs, la cavalerie, la réserve... Bref, quand
-nous y arrivons, un feu du diable nous accueille... les plus solides
-commencent à vaciller... la fusillade et la mitraille couvrent le pont
-d'une pluie de balles. Impossible d'avancer!... c'était terrible et
-surprenant, ce pont vide, tout environné de fossés, où personne n'osait
-passer... Augereau ne savait que faire pour enlever ses troupes, quand
-tout à coup un grand brouhaha s'élève à la tête du pont... C'est le
-général Bonaparte qui arrive... Aussitôt il s'informe... il voit par
-ses yeux le danger, l'hésitation des soldats, la bataille perdue...
-alors il descend de cheval et crie: «--Un drapeau!... Qu'on m'apporte
-un drapeau!...» On lui apporta le drapeau de la 32e demi-brigade... Il
-porta à ses lèvres l'étoffe sacrée, puis, saisissant l'étendard par la
-hampe, il s'élança sur le pont, en criant: En avant!... On le suivit,
-pêle-mêle... en désordre, ivres, furieux, aveugles et fous, nous
-allions!... On courait sur le pont, enveloppés d'une pluie de balles...
-Le drapeau déployé au-dessus de la tête de Bonaparte semblait la voile
-d'un bateau battu par la tempête... Lannes, Bon, Muiron s'étaient jetés
-au-devant du général pour essayer de le protéger de leurs corps...
-Muiron, son aide de camp, tomba frappé d'une balle qui lui était
-destinée... C'est alors que je m'avançai...
-
-La Violette fit une pause. Il semblait recueillir ses souvenirs et
-chercher un mot qui lui échappait. Bientôt il reprit:
-
---Ah! voilà!... Muiron était tué, Lannes s'était jeté à droite vers
-Bonaparte, pour parer de sa poitrine la fusillade qui venait de la
-gauche du pont... De ce côté-là le général n'était pas protégé... je
-me trouvais avec mes tapins, des enragés, des gamins de dix-huit ans,
-toujours au premier rang... quelquefois plus près encore de l'ennemi...
-et, ma foi! pour soutenir le général, je faisais battre la charge à
-tour de bras... Voyant Muiron tomber, je me précipite vers le général
-et je me redresse... derrière moi, il était à l'abri... l'avantage de
-la taille... vous comprenez?... c'est alors que le général m'a parlé...
-
-Comme un artiste qui prend des temps et pose ses effets, La Violette
-s'arrêta, promenant sur son auditoire un regard dominateur...
-
---Or donc, reprit La Violette, satisfait de l'attentif silence qui
-l'environnait, le grand homme il me dit comme cela, au milieu de
-la pétarade: «Imbécile...--oui, je crois bien que c'est imbécile
-qu'il a dit, on n'entendait pas très bien à cause de la fusillade
-endiablée--baisse-toi donc, tu vas te faire tuer?...» Alors, je lui
-répondis, en faisant les marques de respect dues aux supérieurs: «Mon
-général, je suis là pour ça... si je suis tué, on battra la charge sans
-moi; mais si vous étiez tué, vous, qui donc battrait les Autrichiens?»
-
---C'était bien dit... et qu'est-ce qu'il a répondu, le général?... fit
-le paysan qui avait questionné La Violette.
-
---Rien..., il n'a pas eu le temps... Une furieuse décharge d'artillerie
-nous jetait tous dans le marais, en démolissant une partie du pont...
-Oh! ce que nous barbotions dans la vase, mes enfants!... mais c'est
-égal, je faisais toujours battre la charge à mes petits tambours, et
-le général tenait toujours son drapeau déployé au-dessus de sa tête...
-On a fini par le passer tout de même ce diable de pont, et l'on a
-culbuté Alvinzy dans les marais où il voulait nous donner comme pitance
-aux sangsues!... Voilà, mes amis, la première fois que j'ai causé à
-Napoléon... Nous avons ensuite parlé ensemble à la bataille d'Iéna...
-à Dantzig... à Friedland... et ça n'est pas fini, j'espère bien que
-ça n'est pas fini!... dit La Violette en cherchant autour de lui
-l'assentiment des paysans pour ses pronostics belliqueux.
-
-Un certain silence avait suivi ses dernières paroles. L'un des paysans,
-nommé Jean Sauvage, fermier du maréchal Lefebvre, robuste cultivateur
-approchant de la quarantaine, en levant son verre en signe d'amitié,
-dit à La Violette:
-
---A la vôtre, gouverneur! Je bois à un brave, à un vrai Français,
-et nous autres paysans de la Brie, nous avons la prétention d'être
-de notre pays... Nous avons écouté votre beau récit, et croyez bien
-que notre coeur bat au souvenir de tous ces grands combats dont vous
-avez été l'un des acteurs... Bonaparte, au pont d'Arcole, a été d'une
-bravoure téméraire... Il a entraîné l'armée, lui, dont la place n'est
-pas en première ligne, dans les combats, et qui a autre chose à faire
-que de risquer sa vie comme un simple soldat; il a montré qu'il savait,
-à l'occasion, risquer sa peau et braver la mort stupide... Nous
-l'admirons donc comme général, nous l'aimons comme Empereur... Mais
-nous commençons à trouver qu'il a suffisamment acquis de gloire comme
-cela et qu'il est temps de se reposer sur ses lauriers... Voilà notre
-sentiment, à nous autres, cultivateurs briards, monsieur le gouverneur
-La Violette.
-
---Et vous avez raison, mes amis, de vouloir le maintien de la paix!
-dit une voix forte derrière eux; j'espère que rien ne viendra plus vous
-arracher à vos champs, à vos foyers...
-
-C'était Lefebvre qui, ayant au bras Alice, la future mariée, conduisait
-ses invités à travers la prairie, où les tables dressées et les
-tonneaux défoncés donnaient l'aspect d'une joyeuse kermesse des pays
-flamands.
-
-La Violette s'était levé en reconnaissant la voix du maréchal.
-
-Il se mit au port d'armes avec sa canne et grogna:
-
---Alors on ne se battra plus?... On est donc rouillé?
-
---Que grommelles-tu dans ta moustache? dit Lefebvre. La France, mon
-vieux La Violette, a acquis assez de gloire pour ne plus vouloir
-chercher de nouvelles occasions de victoires. A tenter trop la fortune,
-on risque de tout perdre... Je crois que l'Empereur, dont tous les
-désirs sont satisfaits, qui vient d'éprouver la grande joie d'être père
-et dont la dynastie est désormais à l'abri des éventualités et des
-revers, comprendra qu'il est temps de donner à son peuple le repos, la
-tranquillité, les bienfaits de la vie paisible et laborieuse... C'est
-d'ailleurs le sentiment de tous les compagnons d'armes de Sa Majesté...
-Qu'il consulte ses maréchaux, il verra bien que personne ne veut plus
-la guerre!
-
---Parbleu! grogna La Violette, mal convaincu, tous les maréchaux sont
-devenus gras comme des chanoines... ils ont des châteaux, des fermes,
-de l'argent, ils ne demandent qu'à jouir de tout cela, à loisir...
-enfin!... la consigne est de désarmer, allons! vive la paix!... vivent
-la joie et les pommes de terre!...
-
-Et La Violette fit tournoyer sa canne avec une vélocité où il y avait
-du dépit et de l'ironie.
-
-Jean Sauvage, le paysan qui avait déjà parlé, reprit la parole:
-
---Monsieur le maréchal a raison, dit-il, quand il déclare, lui, un
-vaillant, lui, un héros, qu'il est sage de laisser souffler la France
-et qu'il est temps de suspendre le fusil au râtelier... Si l'on
-consultait le pays, encore plus que les maréchaux, il voudrait la
-paix... Puisse la naissance du fils de l'Empereur nous l'accorder!
-
-A ce moment, la maréchale Lefebvre, à qui le commandant Henriot donnait
-le bras, s'avança en tendant la main à Jean Sauvage:
-
---Bien dit, garçon!... Tu es paysan, moi je suis aussi une fille de la
-terre, je sais combien c'est douloureux pour ceux qui l'ont cultivée
-de voir un champ foulé par les chevaux, piétiné par les hommes,
-labouré par les roues de l'artillerie... Je sais aussi qu'après la
-guerre, les souverains se réunissent et se font mille fêtes entre eux,
-tandis qu'on pleure dans les villages et que des femmes en deuil
-s'agenouillent devant des croix représentant des fosses lointaines,
-des tombes inconnues, en Espagne, en Moravie, en Pologne... Oui, vous
-avez raison, mes amis, de vouloir la paix, mais soyez assurés qu'un
-peuple qui s'amollit est bien vite obligé de subir la pire des guerres,
-celle qu'on lui impose, qu'il fait à contre-coeur, sans élan ni
-enthousiasme...
-
-Elle s'arrêta un instant, puis continua, plus animée:
-
---L'Europe, en ce moment, est traversée par des courants souterrains
-menaçants. Une explosion brusque peut avoir lieu d'un instant à
-l'autre... Napoléon est toujours redouté des rois de l'Europe, mais il
-en est haï aussi... Pour eux, il est le soldat audacieux qui a fondé
-un trône non seulement sur la victoire, mais aussi sur la Révolution
-française... il est le champion de l'égalité, cette chose odieuse aux
-monarques du droit divin... il n'y a qu'en France qu'il est possible de
-voir maréchal et duc un paysan comme Lefebvre, maréchale et duchesse
-une paysanne comme moi, qu'on nommait jadis la Sans-Gêne!... Mes amis,
-réjouissons-nous d'avoir la paix, profitons de ses bienfaits, mais ne
-tremblez pas le jour où il faudra reprendre le fusil... vous devrez
-tous peut-être avant peu l'armer, non plus pour acquérir de la gloire
-et grandir encore le nom de Napoléon, mais pour préserver votre champ
-et sauver la patrie!...
-
-Jean Sauvage se leva, et, solennel, se découvrant, dit alors d'une voix
-forte:
-
---Madame la maréchale, et vous tous qui êtes ici, célébrant le mariage
-du commandant Henriot, le fils adoptif de notre maître aimé, qui a
-conduit à la victoire plusieurs d'entre nous, bien haut nous le disons,
-nous faisons tous des voeux pour l'Empereur et pour le roi de Rome,
-nous espérons qu'il saura maintenir à la France son rang dans le monde
-et lui garder ses frontières de la République... mais nous désirons,
-nous, les humbles, les petits, les travailleurs des champs, qui formons
-la grande masse de la nation, ne plus entendre le son du canon que pour
-célébrer les joyeux événements... nous souhaitons que la France puisse
-enfin cesser d'être un camp tout assourdi du fracas des armes... le
-sang de notre jeunesse a assez coulé sur cent champs de bataille...
-N'est-ce pas, les enfants? ajouta-t-il, en se tournant vers les
-paysans, cherchant leur approbation, et tous s'écrièrent:
-
---Oui! oui!... c'est bien cela!... Jean Sauvage, tu as raison!...
-
---Mais si nous voulons la paix, il faut que l'Empereur sache bien
-que nous ne sommes pas de mauvais citoyens, reprit Jean Sauvage avec
-assurance. Le jour où, par malheur, la victoire nous abandonnerait,
-le jour où l'ennemi, prenant sa revanche, viendrait, comme autrefois,
-jusque dans nos demeures insulter à nos courages inutiles, le jour
-où à notre tour nous connaîtrions les humiliations de la défaite et
-les horreurs de l'invasion, alors, j'en fais le serment, ici, devant
-vous, monsieur le maréchal, nous nous lèverions tous en masse, nous
-abandonnerions nos chevaux, nos sillons, nos femmes, nos enfants,
-et chacun de nous ferait alors son devoir... nous montrerions aux
-envahisseurs étonnés ce que peuvent les paysans de France courant aux
-fourches!...
-
---Je transmettrai à l'Empereur vos voeux et vos patriotiques paroles,
-mon ami, dit Lefebvre d'une voix émue... mais j'espère qu'il ne sera
-jamais nécessaire de vous les rappeler... Nous avons nos sabres et nos
-fusils pour repousser l'ennemi, si jamais il osait se présenter par
-ici; gardez vos fourches pour remuer le foin, vos fléaux pour battre le
-grain!... Au revoir, Jean Sauvage! mes amis, plaisir et bonne santé à
-tous!...
-
-Et le maréchal s'éloigna avec ses invités, au milieu des acclamations
-réitérées des paysans.
-
-Catherine Lefebvre cependant, bien qu'impressionnée par l'attitude et
-par les paroles de Jean Sauvage, car elle sentait que ce paysan briard
-exprimait les craintes, les pressentiments et les alarmes de tous les
-Français, voulut dissiper les inquiétudes qui s'étaient répandues parmi
-les invités.
-
---Venez faire un tour dans les galeries du château! dit-elle gaiement.
-On ne vous a pas tout fait voir, et nous avons, comme tout seigneur,
-notre galerie des ancêtres à montrer!... Allons, Henriot, donne le
-bras à ta fiancée; moi, je m'en vais avec Lefebvre, bras dessus, bras
-dessous, comme autrefois...
-
---Comme toujours, ma bonne Catherine! répondit Lefebvre, offrant avec
-empressement son bras à sa femme.
-
-Et tous deux, guidant le cortège des invités, comme à une noce
-villageoise, montèrent processionnellement le perron du château.
-
-Là, après avoir parcouru vestibules, salons d'honneur, chambres de
-gala et salles à manger de grande réception, la maréchale conduisit le
-cortège vers une galerie, sur la porte de laquelle était peinte une
-épée à coquille simple, épée ancienne, de simple garde ou de sergent,
-croisée d'un bâton de maréchal avec une couronne ducale et un chapeau
-de vivandière au-dessus, armoiries singulières et naïves.
-
-On entra. La pièce était nue. Une série d'armoires fermées garnissait
-seulement les murailles.
-
-Catherine ouvrit la première de ces armoires.
-
-Accrochée, une robe de toile, à petits bouquets fanés, pendait auprès
-d'un jupon court, surmontée d'un bonnet à barbes de dentelles.
-
---Mon costume de blanchisseuse, celui que je portais quand je connus
-Lefebvre, dit avec simplicité la maréchale. Ah! c'était l'époque où
-l'on prenait les Tuileries d'assaut, où l'on chassait les tyrans!
-
---Et où tu me faisais sauver la vie à un chevalier du poignard! ajouta
-Lefebvre à mi-voix.
-
---Chut! dit Catherine montrant Henriot, tu sais bien qu'on ne doit
-parler ni ici, ni chez l'Empereur, de celui qui n'est plus pour nous
-qu'un ami, mort depuis longtemps... Ah! reprit-elle à haute voix, en
-ouvrant la seconde armoire, voici mon uniforme de cantinière, celui que
-je portais à Verdun, à Fleurus... Tenez, regardez la déchirure produite
-par la baïonnette d'un Autrichien...
-
-Tous les invités s'approchèrent et contemplèrent avec une curiosité
-respectueuse le costume qui évoquait tant de combats passés, la
-blessure de Catherine et la gloire de son mari.
-
---Cette troisième armoire, continua Catherine, poursuivant le voyage
-à travers son passé, contient ma belle robe de maréchale, lorsque je
-fus au camp de Boulogne où Lefebvre reçut de la main de l'Empereur la
-plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur...
-
-On fit quelques pas.
-
---Passons à d'autres vêtements qui rappellent de grands souvenirs,
-dit-elle... Voici ma robe de sacre... mon manteau de cour, pour ma
-présentation à l'Impératrice..., ma pelisse de voyage lorsque j'allai
-retrouver Lefebvre à Dantzig!...
-
-Elle énumérait ainsi successivement tous ses costumes qu'elle avait
-conservés pieusement, en ouvrant successivement les placards où ces
-témoins de sa vie avaient été alignés et rangés.
-
-Arrivant enfin à une dernière armoire, Catherine dit en souriant:
-
---Nous regarderons celle-ci tout à l'heure... au tour de la défroque de
-Lefebvre à présent!...
-
-Et, comme elle l'avait fait pour elle, successivement, elle fit
-voir l'uniforme de garde-française qu'avait porté Lefebvre avant la
-Révolution, son sabre de lieutenant de la garde nationale au 10 août,
-son costume de voltigeur au 13e léger, puis son uniforme de général,
-quand il avait remplacé Hoche à l'armée de la Moselle, son habit de
-sénateur, son grand uniforme de maréchal de France...
-
-Les broderies ternies, les passementeries fanées, les brûlures faites
-par la poudre, les trous témoignant du passage d'une lance russe ou
-d'un sabre autrichien, faisaient de ce vestiaire domestique comme le
-musée de la gloire, le reliquaire de la piété patriotique...
-
-Tous les assistants étaient émus et nul ne songeait à railler, quand,
-ouvrant la dernière armoire qu'elle avait réservée, Catherine offrit à
-leurs regards deux costumes de paysans alsaciens, l'un d'homme, l'autre
-de femme:
-
---Avec ces humbles vêtements, Lefebvre et moi nous voulons être
-enterrés, dit-elle... cette jupe, je l'ai portée paysanne, cette blouse
-fut celle de Lefebvre quand il était au moulin, dans son village...
-avec ces modestes habits nous irons dormir ensemble pour toujours!...
-
---Oui... c'est mon voeu le plus cher! dit Lefebvre; vous le voyez, mes
-amis, voilà nos armoiries à nous et nos galeries d'aïeux!... L'Empereur
-nous a faits duc et duchesse, nous sommes restés ce que nous étions...
-et quand on enterrera Lefebvre, le soldat, et Catherine, la cantinière,
-dépouillés alors de leurs dignités, de leurs habits de cour, nous
-voulons qu'on dise d'eux tout simplement:
-
---Lefebvre et sa femme, la Sans-Gêne, n'avaient point de portraits
-généalogiques à montrer... leurs parchemins c'étaient leurs habits de
-travail ou de combat... ce n'étaient point des descendants, eux, ce
-furent des ancêtres!...
-
-
-
-
-VI
-
-L'EMPEREUR AMOUREUX
-
-
-Pendant la visite à l'armoire aux reliques domestiques que Lefebvre et
-Catherine avaient dirigée, Napoléon s'était retiré dans le pavillon
-séparé mis à sa disposition par ses hôtes.
-
-Il avait annoncé son intention de passer la nuit sous le toit
-hospitalier de Lefebvre et de ne retourner que le lendemain matin à
-Paris, après la cérémonie religieuse qui devait être célébrée dans la
-chapelle du château.
-
-Un service de courriers et d'estafettes avait été organisé, et
-l'Empereur, qui avait emmené son secrétaire Méneval, continuait à
-expédier ses affaires courantes. Il travaillait partout et partout se
-trouvait chez lui.
-
-Jusqu'à l'heure du dîner, l'Empereur parut distrait. Il s'informait
-de l'heure. Il marchait fiévreusement dans la pièce qui lui servait
-de cabinet, ouvrant brusquement la porte du salon voisin comme s'il
-devait y rencontrer quelqu'un d'attendu et la refermant avec la même
-vivacité, ainsi qu'à la suite d'une fausse joie, montrant un éclair de
-désappointement dans les yeux.
-
-Son secrétaire s'apercevait de son impatience, mais il ne pouvait en
-deviner la cause. Il attribuait aux nouvelles équivoques reçues de la
-cour de Russie la visible inquiétude de Napoléon.
-
-A la fin, comme n'y tenant plus, l'Empereur s'écria:
-
---En voilà assez pour cette après-midi, Méneval... vous pouvez vous
-retirer et prendre votre part des réjouissances que prodigue le duc de
-Dantzig à l'occasion du mariage de son pupille, le colonel Henriot...
-Amusez-vous, Méneval, c'est de votre âge... et puis une fête nuptiale
-dispose toujours à la gaieté!...
-
-Il cherchait ses mots, comme s'il avait une question à poser qui
-l'embarrassait. Il reprit bientôt, tandis que le secrétaire rassemblait
-ses papiers, bouchait l'écritoire et serrait dans un portefeuille
-fermant à clef les notes et les originaux de la correspondance:
-
---Tout le monde ici semble être fort joyeux... Le bal sera animé...
-il me semble qu'il y a de fort jolies femmes... Avez-vous remarqué la
-mariée, Méneval, elle m'a paru fort piquante?...
-
---C'est une des plus charmantes femmes qui se puisse trouver à votre
-cour, Sire, et le colonel Henriot a fait bien des jaloux...
-
---Ah! vous la trouvez jolie?... c'est aussi mon avis, dit l'Empereur
-avec vivacité, puis aussitôt, sur le même ton, désireux de cacher
-une impression secrète, en profond comédien qu'il était, même dans
-l'intimité, dissimulant même avec ses plus dévoués serviteurs: Avant de
-vous retirer, dit-il, préparez-moi donc, mon cher Méneval, un ordre...
-c'est pour un officier que je puis d'un moment à l'autre envoyer à
-Paris au ministère de la Guerre afin d'en rapporter le portefeuille F
-contenant les états de situation des troupes cantonnées dans la région
-de la Baltique...
-
---Voici l'ordre, Sire, dit Méneval... il n'y a plus qu'à y inscrire le
-nom de l'officier que Votre Majesté veut envoyer...
-
---Laissez-le en blanc... signez par ordre et remettez-moi ce papier...
-A présent, vous pouvez vous retirer... Ah! envoyez-moi Constant!
-
-Le secrétaire se retira et Constant, en habit noir, l'allure
-obséquieuse et l'air câlin, se présenta devant son maître, qui lui
-ordonna de l'habiller.
-
-Constant, fort au courant des habitudes de Napoléon, car il était à son
-service depuis le Consulat, se dirigea vers le cabinet de toilette,
-y prit une savonnette, un rasoir, un petit miroir et sur un réchaud
-à esprit-de-vin fit chauffer l'eau pour la barbe. Ces préparatifs
-accomplis en silence, il s'approcha de Napoléon et commença à le
-dévêtir. Il fallait l'habiller, le brosser, le peigner comme un enfant.
-Il ne touchait à rien et se laissait faire passivement. On eût dit un
-automate bien réglé. Sa pensée fatiguait loin durant cette inertie
-physique.
-
-Quand l'eau commença à chanter dans la bouilloire, Constant, sur la
-pointe du pied, se dirigea vers la porte du cabinet, l'entr'ouvrit, fit
-un signe muet.
-
-Une ombre haute apparut, raide, se mouvant lentement. L'ombre portait
-un turban avec aigrette, des pantalons larges, une veste ronde, le
-cimeterre lui pendait au côté et deux pistolets à pommeaux d'or
-luisaient à sa ceinture de soie filigranée d'or.
-
-C'était Roustan, le fidèle mameluck,--dont la fidélité, d'ailleurs,
-comme celle des maréchaux, ne devait pas persister dans les jours de
-malheur. Cet Oriental, comblé de bienfaits par son maître, qui avait en
-lui la plus grande confiance, qui ne s'en remettait qu'à lui du soin de
-sa sécurité, ne voulut pas se déranger après l'abdication. Le climat
-de l'île d'Elbe ne convenait pas à sa santé. Et puis les Bourbons lui
-offraient un bureau de loterie. Il le négocia avec fruit et se rendit
-en Angleterre. Là il se fit voir pour de l'argent. Wellington, qui
-s'était déjà donné la peu noble satisfaction d'acheter l'ancienne
-maîtresse de Napoléon, la Grassini, ne manqua pas d'offrir le spectacle
-du mameluck de l'Empereur, aux fêtes qu'il donnait à l'aristocratie
-anglaise en l'honneur de Waterloo. A partir du déclin, quand la roue
-de la fortune tourna et que l'Empereur descendit la pente vertigineuse
-de la défaite, on ne rencontre plus dans son entourage que des âmes
-lâches et des faces de traîtres. Roustan, esclave géorgien, musulman
-fataliste et soumis à la religion du plus fort, eut pourtant une excuse
-à sa trahison, que ne sauraient invoquer les maréchaux gavés et les
-courtisans repus qui mordirent si cruellement la main prisonnière
-qu'ils avaient si patiemment, si complaisamment léchée alors qu'elle
-tenait encore le sceptre et l'épée. On est presque tenté d'atténuer la
-perfidie des Anglais en évoquant celle de certains Français, quand les
-jours noirs furent venus et que l'étoile impériale eut définitivement
-disparu du ciel d'Europe.
-
-Mais, au château de Combault, Roustan n'avait aucune idée de sa
-future défection. Qui l'eût prédit se serait exposé à la fureur du
-mameluck. Il servait ponctuellement et aveuglément son maître. Jamais
-il ne s'écartait de lui et les assassins devaient s'attendre à le
-trouver sur leur passage. La nuit, il couchait en travers de la porte
-de l'Empereur. Maubreuil n'avait pas négligé ce vigilant gardien du
-seuil, et c'est pourquoi il s'était précautionné, dans un but encore
-mystérieux, de son auxiliaire Samuel Barker, le sosie napoléonien,
-susceptible de tromper Roustan et d'égarer sa vigilance.
-
-S'approchant de Constant qui portait la savonnette, Roustan prit le
-petit miroir et le maintint, applique vivante, devant l'Empereur.
-Celui-ci, debout, saisit alors le rasoir que Constant lui présenta
-tout ouvert et repassé. Napoléon se rasait lui-même. Il procéda
-avec rapidité à l'opération. Puis il se précipita vers le cabinet
-de toilette, se débarbouilla, se lava les mains, polit ses ongles
-et revint se confier aux soins de Constant. Celui-ci lui ôta alors
-sa chemise, son gilet de flanelle, et lui frotta tout le corps avec
-de l'eau de Cologne. Ce massage terminé, le valet de chambre allait
-lui passer son caleçon et sa culotte, quand, le repoussant, Napoléon
-s'élança vers la cheminée, y jeta impatiemment deux énormes bûches, en
-disant:
-
---Ah çà! maître drôle, vous voulez donc me faire mourir de froid!
-
-Et il lui pinça l'oreille, selon son habitude, aux moments de belle
-humeur.
-
-L'Empereur était excessivement frileux. Il lui fallait du feu dans tous
-ses appartements, même pendant l'été. En toute saison on le voyait
-charger son lit, la nuit, de chaudes couvertures. Les souffrances du
-froid durant la campagne de Russie furent pour lui insupportables et en
-quelque sorte paralysèrent son activité et congelèrent son génie.
-
-Égayé par la flamme claire qui jaillissait de l'âtre ravivé, Napoléon
-pinça de nouveau l'oreille de son valet de chambre, en disant:
-
---Vous allez me faire beau aujourd'hui... je désire plaire!...
-
-Et un sourire, où il y avait plus d'ironie que de contentement de
-soi, glissa entre ses lèvres. Il connaissait trop les hommes, les
-femmes aussi, pour ne pas savoir que ces soins d'élégance étaient
-superflus. N'était-il pas l'Empereur? Pour parure il avait sa gloire,
-son attrait était dans sa puissance. Mais, avec un grand désordre et
-une indifférence complète pour le luxe personnel, Napoléon avait le
-goût du costume spécial, des vêtements peu ordinaires, le signalant
-aux regards, et le faisant se détacher, simple, sans galon ni
-passementerie, sur le fond d'or de ses généraux et de ses courtisans.
-L'orgueil flottait dans les pans de la modeste redingote grise et
-rien que la forme inusitée de son petit chapeau sans plumet ni ganse
-révélait son soin de paraître différent, même par la coiffure, des
-autres hommes.
-
-Constant acheva donc d'habiller son maître. Il lui mit aux pieds de
-légères chaussures, lui passa un gilet de flanelle, sa chemise, puis
-lui enfila des bas de soie blancs sur un caleçon de toile très fine.
-Renonçant ce jour-là à la culotte de casimir blanc qu'il portait
-avec des bottes à l'écuyère, Napoléon désira mettre un pantalon à
-l'anglaise, très collant, de casimir blanc avec de petites bottes qui
-lui montaient au milieu du mollet. Elles étaient éperonnées, ces bottes
-de salon, avec de mignons éperons d'argent, presque invisibles. Ensuite
-Constant lui ajusta un col en soie noire, une cravate de mousseline,
-un gilet rond de piqué blanc; l'habit de chasseur que portait
-ordinairement Napoléon était tout prêt. Il le repoussa et demanda un
-habit de colonel de grenadiers de sa garde, qu'il mettait plus rarement.
-
---Le colonel Henriot, dit-il, sera en chasseur, moi en grenadier, cela
-fera une différence...
-
-Et son énigmatique sourire reparut sur ses lèvres.
-
-Il ajouta presque aussitôt, comme incapable de se contenir, et
-d'empêcher les paroles qui se pressaient dans sa gorge de s'échapper...
-
---Elle est fort gentille la jeune épousée... Qu'en dites-vous, maître
-Constant?
-
-Le valet de chambre qui comprenait à demi-mot, quand son maître,
-désireux de donner quelques instants à l'amour, lui désignait quelque
-beauté de la cour qu'il songeait à honorer de ses hommages, fit une
-grimace où il y avait de l'étonnement et un blâme discret.
-
---Votre Majesté a fort bon goût, dit-il d'un ton doucereux... cette
-jeune femme est vraiment digne d'attirer les regards... et dans toute
-autre circonstance je suis assuré que Votre Majesté n'aurait qu'à
-lui témoigner de la bonté pour qu'elle s'efforçât de reconnaître
-sur-le-champ la haute faveur qui lui serait réservée... Mais
-aujourd'hui... ici, dans ce château, la veille même de son mariage...
-je crois qu'il vaut mieux que Votre Majesté tourne ses regards et son
-attention ailleurs...
-
---Alors, vous croyez inutile toute démarche? demanda l'Empereur
-naïvement, un peu honteux, comprenant parfaitement les très plausibles
-objections de son valet de chambre.
-
---Je crois que Votre Majesté perdrait ses hommages... au moins pour le
-moment, répondit nettement Constant.
-
-Et il ajouta aussitôt:
-
---Si Votre Majesté est désireuse de prendre quelques distractions, il
-y a ici nombre de dames qui seront fort heureuses de dédommager leur
-empereur de cette petite déconvenue et de lui faire prendre patience...
-
-Et, avec la familiarité qui était permise à Constant, introducteur
-ordinaire des amoureuses de Napoléon dans le petit entresol des
-Tuileries, où jadis logeait Bourrienne et qui communiquait par un
-couloir sombre avec la chambre officielle, le valet de chambre, Mercure
-en titre, se hâta de dire:
-
---Il y a en ce moment à Combault madame de Rémusat... madame de Luçay...
-
-Napoléon fit un geste d'impatience.
-
---Laissez ces dames coqueter avec mon aide de camp... Voyons! suis-je
-prêt?... ma toilette est achevée... Eh bien! prenez ce flambeau... le
-dîner est servi et l'on m'attend depuis longtemps!...
-
-Constant, voyant ses offres de galants services refusées, demeura
-surpris du ton de l'Empereur. Il prit le flambeau en hochant la tête et
-précéda Napoléon dans la pièce où l'attendait l'officier de service. Il
-murmurait, avec sa profonde expérience des boutades amoureuses de son
-maître:
-
---Le colonel Henriot fera bien de monter la garde, cette nuit, à la
-porte de sa fiancée, s'il veut demain la conduire à l'autel dans sa
-robe nuptiale!
-
-Au dîner qui fut somptueux et longuement servi, on remarqua avec
-la plus grande surprise que l'Empereur demeura, jusqu'au troisième
-service, à table, lui qui se levait d'ordinaire aussitôt les premiers
-plats servis.
-
-Il prolongea le dîner, lançant au grand maréchal, placé auprès d'Alice
-de Beaurepaire, des questions et des regards qui s'adressaient surtout
-à sa jolie voisine.
-
-Duroc répondait de son mieux, facilitant le manège de l'Empereur
-qu'il n'avait pas tardé à surprendre. Tous les généraux, tous les
-courtisans de Napoléon étaient un peu ses pourvoyeurs. Lorsqu'il
-avait jeté son dévolu sur quelque dame réputée aimable, susceptible
-d'être, entre deux dépêches, entre deux audiences, presque entre deux
-portes, honorée de l'amour instantané et tout physique dont il était
-en ces occasions capable, c'était à qui s'empresserait de deviner, de
-favoriser, de devancer les désirs du maître. Les maris, indirectement,
-par leur surveillance molle, encourageaient leurs femmes à l'auguste
-adultère; les amants, négligeant leurs maîtresses, les poussaient à
-une si flatteuse trahison; les pères laissaient orgueilleusement leurs
-filles s'égarer du côté du canapé impérial. Ces élégants proxénètes
-portaient, les uns, des titres sonores de la plus vieille aristocratie
-française; les autres, des noms retentissants que la victoire avait
-blasonnés; mais tous, également inconscients et asservis, ne pensaient
-qu'à se montrer complaisants domestiques. Constant avait des ducs et
-des maréchaux pour collègues dans le service du petit entresol.
-
-Ceux qui ont reproché à Napoléon son immense orgueil, son dédain
-des sentiments ordinaires de l'humanité et le souverain mépris des
-hommes qui perçait dans ses actes, dans ses paroles, dans ses regards,
-n'ont-ils pas vu que les choses autour de lui justifiaient le dédain
-et l'orgueil? Quant au mépris, les hommes qui l'approchaient ne le
-sollicitaient-ils pas? Quel homme résisterait au désir de se trouver
-grand au milieu d'une foule agenouillée? Durant quinze années de
-vraie puissance, Napoléon ne vit autour et devant lui que des nuques
-inclinées. Patience! viennent l'Anglais, le Prussien, le Russe et
-l'Autrichien enfin victorieux, et toutes ces échines courbées se
-redresseront, les anoblis d'hier avec les hobereaux de jadis iront
-faire la courbette devant le ventre de Louis XVIII, et, pour faire
-oublier leurs services d'alcôve et leurs fonctions d'antichambre, tous
-ces auxiliaires de Constant s'efforceront de reléguer bien loin, dans
-l'Afrique australe, celui dont la vue seule évoquerait leur ancienne
-domesticité.
-
-Le charme qu'éprouvait visiblement l'Empereur en la présence de la
-fiancée d'Henriot, à la ronde des courtisans et des dignitaires, par
-des clins d'yeux significatifs, des coudes poussés, des toussements
-étouffés, et des prises de tabac offertes avec malice et acceptées
-d'un air entendu, bien vite fut signalé, constaté et commenté; seul,
-Lefebvre, très occupé par ses devoirs de maître de maison, comme le
-futur mari, ne s'était aperçu de rien. Cécité naturelle. Ordre logique.
-
-Mais la préoccupation de Napoléon, si visible quand Duroc se penchait
-vers Alice, semblant lui traduire la pensée d'amour et de convoitise
-qui jaillissait en éclairs des yeux si vifs, si étranges de son
-maître, puis l'embarras inattendu que témoignait l'amoureux despote
-quand il adressait directement la parole à la fiancée d'Henriot, tout
-ce manège révélateur n'avait pas échappé à la maréchale.
-
-Elle frémissait d'impatience. Sous la table ses pieds agités et nerveux
-se heurtaient, comme des cymbales sourdes, rythmant sa nervosité.
-Elle sentait le sang empourprer ses joues. Elle aurait voulu se
-lever, lâcher ses convives, intervenir, parler, et avec le sans-façon
-dont elle avait fait montre deux ou trois fois, dans des entrevues
-mémorables, apostropher Napoléon, lui reprocher son dessein, l'en
-détourner, et, avec audace, comme lors de la terrible scène de nuit du
-palais de Compiègne, où il s'était agi de sauver Neipperg, préserver
-l'honneur d'Alice et garder à Henriot le coeur de sa femme. Oh! elle
-savait bien ce qu'il fallait dire! Elle connaissait l'art de prendre
-Napoléon, de le surprendre surtout. Mais il fallait l'aborder, se
-trouver face à face avec lui. Et l'étiquette la clouait sur sa chaise,
-devant l'Empereur. Elle mâchonnait avec rage son pain, sans toucher
-aux plats qu'on lui passait et, par moments, pour se soulager, elle
-décochait des regards furieux à Lefebvre, qui, ne comprenant rien à
-l'émotion de sa femme, roulait autour de lui de gros yeux ahuris et se
-disait avec inquiétude:
-
---Est-ce que j'aurais, sans m'en apercevoir, lâché quelque sottise?...
-L'Empereur n'a pourtant pas son air des mauvais jours... jamais,
-au contraire, il ne m'a paru de meilleure humeur... Pourquoi donc
-Catherine me regarde-t-elle ainsi? Pour sûr il y a quelque chose, mais
-quoi?...
-
-Cette sérénité impériale qu'il constatait le rassurait un peu.
-Pourtant, il ne parvenait pas à deviner le motif qui rendait Catherine
-si visiblement irritée. Oh! il la connaissait bien, sa bonne femme!
-Il ne se trompait jamais à sa physionomie. «Elle a mis son bonnet de
-travers, ce matin! murmurait-il; gare la bourrasque!» Et il se faisait
-tout doux, tout gentil, laissant passer la trombe et grêler l'averse.
-Mais quel accroc à la réception, quelle anicroche, quel contretemps
-avaient pu troubler ainsi la maréchale? Tout ne se passait-il pas
-admirablement? Les invités se montraient ravis, la fête bien ordonnée
-n'attirait que des compliments, et l'Empereur souriait. Qui diable
-avait dérangé, en une si belle journée, le bonnet ou plutôt le diadème
-à plumes de la Sans-Gêne!... Et cette anxiété gâtait au bon maréchal sa
-satisfaction de maître de maison, sa joie de voir l'Empereur content.
-
-Le dîner s'acheva sans que le pauvre Lefebvre eût trouvé la cause de la
-tempête qu'il voyait fondre sur lui.
-
-Voulant éviter une explication devant ses invités, car il savait de
-longue date que rien n'arrêtait Catherine quand elle avait une chose
-sur le coeur, et qu'il s'agissait de répandre ce trop-plein, il se
-glissa derrière les courtisans empressés autour de l'Empereur debout,
-adossé à la cheminée, tenant à la main la tasse de café brûlant que
-venait de lui tendre Alice, la joue en feu, les yeux brillants.
-
-La jeune épousée avait compris, elle, sinon la colère de la maréchale,
-du moins la vive impression ressentie par Napoléon, à son aspect. Le
-grand maréchal avait d'ailleurs facilité par ses très brèves mais très
-nettes confidences, chuchotées au cours du dîner, l'explication des
-regards, des soupirs et des attitudes aimables de l'Empereur.
-
-Le café pris, Napoléon passa dans le petit salon qui lui avait été
-réservé, et où personne ne pouvait pénétrer sans avoir été appelé.
-
-Tout le monde s'était écarté. L'Empereur fit signe à Duroc de le suivre.
-
-Après quelques minutes d'entretien loin des regards et des oreilles, on
-vit reparaître le grand maréchal.
-
-Il semblait chercher quelqu'un dans la foule brillante des uniformes et
-des robes décolletées.
-
-Catherine, alors, quitta brusquement madame de Montesquiou, qui lui
-présentait un des invités, le comte de Maubreuil. Elle n'avait pas
-perdu de vue le grand maréchal qui disparaissait avec l'Empereur. Elle
-voulait savoir les instructions confidentielles que le duc de Frioul
-avait pu recevoir.
-
---Que complotent-ils là tous les deux? pensa-t-elle. Pour sûr, il
-s'agit d'Alice!... Ah! mais ça ne se passera pas comme cela!... je suis
-là, moi! je veille et Napoléon ne me fait pas peur!...
-
-Quand elle vit Duroc, traversant le salon, se diriger vers le fauteuil
-où se tenait Alice, ayant auprès d'elle Henriot, elle n'y put tenir...
-elle jeta à Maubreuil et à la gouvernante cette brève excuse:
-
---Pardon!... un mot urgent à dire au duc de Frioul!...
-
-Puis elle marcha droit vers Duroc. Mais celui-ci, déjà, s'était éloigné
-du fauteuil d'Alice. Empoignant Henriot sous le bras, il l'avait
-entraîné vers le petit salon de l'Empereur.
-
-Déconcertée, Catherine prit une résolution brusque. Quittant à son tour
-le salon comme si quelque ordre intérieur à donner l'eût appelée à
-l'improviste, elle passa dans la salle à manger, gagna un couloir qui
-contournait les grands appartements et s'approcha, sur la pointe des
-pieds, d'une petite porte qui donnait accès dans le salon réservé.
-
---Ça n'est pas très digne ce que je fais là, d'écouter aux portes,
-murmura-t-elle en retroussant sa traîne qui l'embarrassait; si l'on me
-surprenait, on me prendrait pour une camériste... Mais la fin justifie
-les moyens, comme me disait l'autre jour Talleyrand à qui je reprochais
-une de ses canailleries... Présentement, il s'agit de sauver Alice...
-sans parler de ce pauvre Henriot qui ne se doute guère de l'aigrette
-que Duroc veut lui planter sur le front... Tant pis! je saurai à quoi
-m'en tenir, au moins!...
-
-Et se penchant, anxieusement, fiévreusement, elle colla son oreille au
-panneau...
-
-L'Empereur parlait:
-
---Vous allez partir cette nuit même, disait-il de son ton saccadé...
-vous pourrez continuer à faire votre cour à votre charmante fiancée...
-D'ailleurs, il est inutile que personne ici sache la mission que
-je vous confie, et votre absence peut être inaperçue. La fête sera
-vraisemblablement terminée dans une heure, chacun sera rentré chez
-soi... et vous pourrez vous mettre en route sans être remarqué... Vous
-avez bien compris?
-
---Parfaitement, Sire! répondit une voix que la maréchale reconnut pour
-être celle d'Henriot.
-
---Une de mes voitures attend tout attelée sous la remise... vous la
-prendrez... Le duc de Frioul vous conduira... Combien faut-il d'ici
-Paris, Duroc?
-
---Avec les chevaux de Votre Majesté, quatre heures! dit une autre voix
-qui était celle du grand maréchal.
-
---Bien. Colonel Henriot, reprit l'Empereur, vous vous rendrez
-directement au ministère de la Guerre... Vous vous ferez remettre
-par l'officier de service au cabinet le portefeuille F, coté nº 26,
-contenant diverses pièces et états, avec une série de cartes...
-L'étui est en maroquin et porte les indications suivantes:
-Varsovie--Vilna--Vitepsk... vous le reconnaîtrez facilement... Je
-compte sur vous!
-
---Sire, je ferai de mon mieux...
-
---Vous me rapporterez ce portefeuille, en grande hâte... Vous serez de
-retour demain dans les premières heures de la matinée, je pense... Je
-regrette--ajouta Napoléon avec une inflexion de voix plus douce, qui
-surprit Catherine et lui arracha cette exclamation: «Ah! le coquin!
-comme il l'enjôle!»--de vous éloigner à la veille de votre heureuse
-union, mais une absence d'aussi courte durée ne saurait que vous rendre
-plus agréable le retour. Vous reviendrez demain assez tôt pour conduire
-votre jolie fiancée à l'autel, plus dispos, plus satisfait, ayant servi
-votre Empereur, et vous justifierez ainsi la confiance que je mets en
-vous et le nouveau grade que vous venez d'obtenir...
-
---Sire! pour vous on va au bout du monde!...
-
---Très bien!... mais je ne vous demande pour le moment que d'aller
-jusqu'à Paris... ce n'est qu'à dix lieues d'ici... Ah! prenez cet
-ordre... il vous donnera l'accès du ministère... A demain, colonel!
-
-Et l'Empereur, ayant remis à Henriot l'ordre qu'il avait fait préparer
-par Méneval, congédia le jeune officier, fier de la mission qui lui
-était accordée, ravi de la faveur que lui témoignait le souverain, et
-dont il était bien éloigné de soupçonner la véritable cause.
-
-La maréchale, ayant surpris cet entretien, s'était redressée, le visage
-empourpré, le coeur battant, en proie à une de ces violentes explosions
-qui lui avaient valu jadis, dans le quartier Saint-Roch et aux camps
-avec Lefebvre, sa réputation et son sobriquet.
-
-Elle avait éloigné son oreille de la cloison, Napoléon ayant alors
-parlé à voix basse à Duroc, qui s'était bientôt retiré pour faire
-place à M. de Narbonne, aide de camp de service, donnant à l'Empereur
-des renseignements sur l'attitude, dans les salons de Paris, de
-l'ambassadeur de Russie, et relatant les propos qu'il avait tenus dans
-un dîner où assistait Talleyrand.
-
-Il n'y avait plus rien à entendre. Elle en savait assez, beaucoup trop
-même.
-
---Mille bombes! grommela-t-elle en se campant le poing sur la hanche,
-retrouvant une de ses attitudes de cantinière de Sambre-et-Meuse, au
-milieu du corridor sombre et désert, comme si elle se fût adressée
-à un auditeur invisible, non! cela ne se passera pas ainsi!... Il ne
-sera pas dit que cet imbécile d'Henriot se trouvera jobardé comme cela
-la veille de ses noces... Il n'y a vu que du feu, l'innocent, à cette
-histoire de portefeuille... Heureusement, je veille au grain, moi!...
-Mais que faire? Avertir Henriot, c'est amener du bruit, peut-être
-rompre le mariage... et puis, il a l'air si content, ce garçon,
-pourquoi lui faire de la peine... Qu'il ignore tout, cela vaudra
-mieux... c'est Alice qu'il faut avertir...
-
-Elle avait fait quelques pas; elle se ravisa, s'arrêta...
-
---Non! Alice n'a pas à savoir ce que je ferai... les jeunes femmes sont
-coquettes, légères, inconscientes, elles ne s'aperçoivent que lorsqu'il
-est trop tard, des imprudences commises... elle aime certainement
-Henriot... mais l'empereur est si puissant!... peut-être est-elle
-flattée de son attention... Quelle femme aurait l'énergie de lui
-résister?...
-
-Un sourire éclaira sa physionomie bouleversée, et ses traits irrités
-s'adoucirent:
-
---Moi, ça m'est arrivé, c'est vrai!... fit-elle en se dandinant, mais
-ça ne compte pas!... je ne suis pas une femme, moi, j'ai servi aux
-grenadiers... Cette mauviette d'Alice n'a pas de force... si elle tombe
-dans les pattes de l'Empereur, elle est prise... La prévenir, c'est
-la pousser droit au piège... Non! j'agirai seule; mais comment?...
-Henriot ne doit pas partir sur-le-champ, l'Empereur lui a recommandé
-d'attendre... J'ai une heure devant moi, au moins; c'est suffisant...
-j'vas toujours prévenir Lefebvre!
-
-Et, retroussant cavalièrement sa longue jupe de riche lampas de Lyon,
-Catherine parcourut vivement le couloir, passa dans la salle à manger,
-traversa plusieurs salons, interrogeant, demandant si l'on avait vu le
-maréchal.
-
-A la fin, dans l'embrasure d'une fenêtre, elle découvrit Lefebvre
-causant avec cet ancien écuyer du roi de Westphalie, M. de Maubreuil,
-dont elle avait si brusquement quitté la compagnie après que madame de
-Montesquiou le lui eut présenté.
-
-Elle s'approcha vivement, s'efforçant de masquer sous un air riant son
-anxiété, et s'adressant à Maubreuil:
-
---Vraiment, monsieur, je joue de malheur avec vous... il y a un
-instant, je fus forcée de vous quitter pour une affaire... d'intérieur,
-très urgente... Vous comprenez cela, n'est-ce pas? avec tant de monde
-à recevoir en présence de Sa Majesté, et vous m'aurez certainement
-excusée... Je vous retrouve ici, mais voici qu'il faut que je vous
-enlève le maréchal, interrompant votre conversation... Mon Dieu! vous
-me pardonnerez cette fois encore; un jour comme celui-ci, des maîtres
-de maison ne s'appartiennent pas!...
-
-Elle ponctua son congé d'une belle révérence, pour indiquer à Maubreuil
-que l'entretien était terminé. En même temps qu'elle tirait la jambe
-et qu'elle tendait le buste selon les principes savants enseignés par
-maître Despréaux pour les saluts de cérémonie, elle faisait des signes
-réitérés à Lefebvre pour lui indiquer de s'en aller, lui aussi, de la
-rejoindre à l'écart.
-
-Maubreuil, avec une grave politesse, se hâta de répondre que c'était
-à lui d'être excusé, importunant ses hôtes au milieu d'une réception.
-Il ne disait d'ailleurs au maréchal que des choses qui pouvaient être
-ajournées. On reprendrait, dans un moment plus propice, la conversation.
-
---Oui, cher monsieur, nous reparlerons de votre étrange, de votre
-invraisemblable conviction, dit Lefebvre avec son ordinaire bonhomie;
-croirais-tu, ma chère, que M. le comte de Maubreuil, qui revient
-de Londres, est persuadé que nous allons avoir la guerre avec la
-Russie?... Voyons! est-ce croyable?... est-ce que l'empereur Alexandre
-n'est pas l'ami, l'admirateur, l'élève, comme il l'a dit, de notre
-Empereur?... Alexandre ne jure que par Napoléon... D'abord, je les ai
-vus s'embrasser, moi, à Erfurt!...
-
---Ah! monsieur prévoit une guerre avec les Russes?... M. de Maubreuil
-pourrait être meilleur prophète que tu ne le crois! répondit Catherine
-d'un ton sérieux. Les paroles de Napoléon, lors de l'audience aux
-Tuileries, lui revenaient à la mémoire.
-
---Pardonnez-moi, madame la duchesse, reprit Maubreuil avec une grâce
-parfaite, je ne veux pas attrister votre fête par des présages
-fâcheux... j'espère me tromper, et M. le maréchal me pardonnera de
-l'avoir retenu pour de si incertaines conjectures...
-
-Et, saluant Lefebvre, il s'avança vers Catherine et très bas lui dit:
-
---C'est à vous, surtout, madame la duchesse, que je désirais parler...
-Je suis envoyé par M. de Neipperg, qui est à Londres... Où et quand
-puis-je vous voir, loin des indiscrets?... Ce que j'ai à vous dire a de
-l'importance et ne doit pas être entendu ni deviné ici... Nous sommes
-trop près...
-
-Et Maubreuil, d'un coup d'oeil, désigna le salon réservé à Napoléon.
-
-Au nom de Neipperg, la maréchale avait tressailli. Elle soupçonnait
-quelque nouvelle intrigue dont Marie-Louise était l'objet.
-
-Inquiète, elle dit rapidement, à voix basse, à Maubreuil:
-
---M. de Neipperg n'est pas à Paris, au moins?...
-
---Non, madame, je l'ai laissé à Londres... il se disposait à se rendre
-à Saint-Pétersbourg, avec une mission de son gouvernement.
-
---Vous me rassurez!... Eh bien, monsieur le comte, pour que nous
-puissions parler librement de notre ami, allez m'attendre dans mon
-appartement... j'irai vous rejoindre aussitôt que l'Empereur se sera
-retiré...
-
---Votre appartement? dans quelle partie du château se trouve-t-il? Il
-est inutile que je m'informe. On pourrait s'étonner de ma présence à
-cette heure tardive chez vous...
-
---Il est facile de vous orienter... Mon boudoir, où je vous prierai de
-vouloir bien prendre patience jusqu'à ce que je vous rejoigne, donne
-sur le salon où sont exposés les cadeaux et la corbeille de noces de
-la mariée... vous le traverserez... Ah! reprit en riant la maréchale,
-n'allez pas vous tromper au moins et pénétrer chez la jeune épousée...
-D'ailleurs, je vais vous y faire conduire!...
-
-La maréchale fit signe à un valet de pied et lui donna une brève
-instruction. Maubreuil, après avoir salué profondément, suivit ce
-domestique. Son sourire mauvais des jours de grandes coquineries avait
-reparu sur ses lèvres minces.
-
-Catherine prit alors son mari par le bras et l'emmena vers la fenêtre:
-
---Écoute, lui dit-elle, il y a du nouveau...
-
---Quoi?... la guerre avec la Russie?...
-
---Il ne s'agit pas de cela pour le moment.. mais d'Henriot... d'Alice...
-
---Est-ce qu'ils sont malades... ou brouillés?
-
---C'est bien pis! l'Empereur trouve Alice à son goût... il la veut...
-
---Diable!... une drôle d'idée qu'il a là, par exemple, l'Empereur!
-
---Tu trouves cela une drôlerie, toi! s'écria Catherine dardant des yeux
-furibonds sur Lefebvre, qui recula, intimidé.
-
---Mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse! dit-il, en haussant les
-épaules, est-ce qu'il me consulte sur ses amours, l'Empereur?... est-ce
-que je peux l'empêcher de se toquer d'Alice, moi?...
-
---Non!... mais tu peux, tu dois te mettre entre lui et Alice... C'est
-la femme d'Henriot, Lefebvre, ce sont nos deux enfants... Nous est-il
-possible de ne pas les défendre contre le malheur qui les menace?...
-
---C'est-à-dire les défendre contre l'Empereur!...
-
---Tu hésites... tu as donc peur, toi, Lefebvre!...
-
---Oui... j'ai peur... tu sais bien de qui? Il n'y a que lui, en Europe,
-qui soit capable de me faire cet effet-là... Aussi, quand je le vois,
-je ne suis jamais à mon aise, quoique je l'aime bien... Rien qu'en
-me regardant, tu sais, avec ses yeux!...il me retourne la peau, cet
-homme-là!... enfin, je ne me vois pas du tout empêchant Napoléon de
-prendre une ville ou une femme si ça lui plaît... Non! Catherine, je
-me fourrerais dans un caisson, plutôt que d'oser dire: «Sire, vous ne
-ferez pas cela!...» D'abord, il m'enverrait promener...
-
---Eh bien! moi, je le lui dirai... et il ne m'enverra pas du tout où tu
-dis...
-
---Tu auras cette audace?
-
---Pardine! oui, je l'aurai... Avec cela que je ne lui ai pas déjà parlé
-plusieurs fois à l'Empereur... il ne m'a jamais empêchée de lui dire ce
-que je pensais, moi!...
-
-Lefebvre regarda sa femme avec une admiration mélangée de stupeur,
-comme on contemplerait un audacieux explorateur qui va entrer dans le
-gîte d'un lion ou descendre dans un volcan en éruption.
-
---Prends garde, au moins, de ne pas me brouiller avec l'Empereur!
-recommanda-t-il, fort inquiet sur la démarche de Catherine.
-
-La maréchale leva à deux reprises son épaule gauche et dit:
-
---Tu n'es qu'un imbécile!
-
---Tu parles comme Napoléon! murmura Lefebvre en recevant ce compliment.
-
-Mais déjà Catherine l'avait planté là, car elle venait de voir un
-mouvement se produire dans la foule des invités vers le petit salon:
-l'Empereur allait probablement se retirer, il fallait saisir le moment
-et lui parler, seule, face à face, bravement.
-
-C'est au gîte qu'il fallait aborder le lion.
-
-
-
-
-VII
-
-SANS-GÊNE EMBRASSE NAPOLÉON
-
-
-L'Empereur accueillit gracieusement la maréchale. Il était tout à fait
-dans ses bonnes lunes. Il la félicita sur l'ordonnance de sa fête
-et lui adressa même un compliment, qui, en d'autres moments, l'eût
-particulièrement flattée, sur sa bonne grâce et son excellente façon de
-recevoir ses hôtes.
-
-Comme Napoléon débitait ses agréables propos, en manière de congé, tout
-en faisant signe à Duroc de commander son service pour la rentrée dans
-ses appartements, la maréchale, avec un léger tremblement dans la voix,
-lui dit:
-
---Sire, vous êtes trop bon de nous témoigner votre satisfaction... Nous
-avons fait ce que nous avons pu, Lefebvre et moi, pour vous offrir une
-hospitalité qui ne fût pas trop indigne de vous...
-
---Et vous avez réussi en tout point, madame la duchesse!
-
---Merci, oh! merci!... mais, écoutez-moi, à présent, Sire, fit-elle
-d'une voix de suppliante, j'ai une grâce à vous demander...
-
---Une grâce? dit l'Empereur surpris, et laquelle?... parlez!...
-
---Sire, je n'ose..., j'ai si grande crainte d'offenser Votre Majesté...
-
---Est-ce donc si grave que cela?... Voyons, finissons-en! de quoi
-s'agit-il?...
-
---Du colonel Henriot, Sire!
-
-La voix de Catherine tremblait en prononçant ce nom.
-
-Elle regarda, avec angoisse, l'Empereur, dont les sourcils s'étaient
-contractés.
-
-Il n'avait plus du tout sa bonne physionomie des jours contents et la
-lune avait changé.
-
---Eh bien! qu'y a-t-il pour le colonel Henriot?... Vous l'avez
-peut-être vu se mettre en route?... avez-vous besoin de lui?... ce
-n'est pas vous qui l'épousez, que je sache!
-
---Non, Sire, c'est mademoiselle Alice de Beaurepaire, mon Alice, que
-j'aime comme ma fille... C'est le bonheur d'Henriot que je défends,
-c'est peut-être la vie d'Alice que je viens vous demander, à genoux,
-Sire!... grâce!... soyez bon! soyez généreux!...
-
---Que voulez-vous dire? Auriez-vous, dans l'étourdissement de cette
-fête, perdu un peu de ce jugement que je me plaisais à reconnaître et à
-louer en vous, duchesse? fit l'Empereur, légèrement troublé et cachant
-sa confusion sous une brusquerie ironique.
-
---J'ai toute ma raison et Votre Majesté sait trop bien que, s'il y a
-une folie quelque part, ce n'est pas moi qui suis à la veille de la
-commettre...
-
---Vous êtes bien audacieuse de me parler ainsi... Qui vous en a donné
-le droit?
-
---Vous, Sire!... Oh! écoutez-moi!... vous êtes grand, vous êtes
-puissant... la terre vous admire... tout le monde est à vos genoux et
-nul n'ose braver la moindre de vos volontés... Pour tout l'univers
-vos désirs sont des ordres, et vos fantaisies ne trouvent que des
-complaisants... Seule, je risque votre colère en vous disant ce que
-personne n'aurait le courage de formuler en votre présence...
-
---Non, personne, en vérité, n'aurait cette audace, cette insolence!...
-mais continuez, je veux savoir jusqu'où ira votre impertinence... vous
-vous croyez donc tout permis, madame?...
-
---Sire, je puise ma témérité dans l'amour que j'ai pour vous, pour
-votre gloire... J'ai pénétré vos desseins... je sais que vous avez
-conçu une passion... est-ce bien une passion? c'est un caprice, une
-curiosité d'un instant, j'en suis certaine... Oh! ne vous abandonnez
-pas à cette fantaisie... puisque vous pouvez tout, commandez à
-vous-même... ne vous laissez pas entraîner quand vous êtes assez fort
-pour ne point céder à ce qui gouverne les autres hommes!... Que Votre
-Majesté ne change pas une journée de joie en une longue suite d'années
-de deuil... Alice est une innocente et douce jeune fille, Henriot
-un bon soldat, un de vos dévoués serviteurs, il l'a prouvé, Sire;
-ne faites pas à tous deux leur malheur, et après les avoir comblés
-de votre faveur, ne les accablez pas du poids de votre volonté...
-respectez le bonheur de ces deux jeunes gens, Sire, vous le devez, et
-vous le pouvez!
-
---Cette femme est folle, en vérité! grommela Napoléon, un peu
-décontenancé.
-
-Et, pour se remettre, il tira sa tabatière et y puisa nerveusement
-deux larges pincées de tabac, qui, en s'éparpillant, atteignirent la
-maréchale et la firent éternuer:
-
---A vos souhaits! dit machinalement Napoléon, continuant à remuer son
-tabac.
-
---Merci, et vous pareillement, Sire! répondit Catherine, et, reprenant
-aussitôt le fil de sa supplique, elle retraça, avec émotion, la
-naissance hasardeuse des deux enfants, leur enfance côte à côte dans
-un berceau qui souvent reposait sur l'affût d'un canon... Ils avaient
-été bercés par la fusillade de l'armée de Sambre-et-Meuse, et Henriot
-avait tenu un fusil avant d'avoir perdu ses dents de lait... Alice,
-séparée de lui, l'avait retrouvé au cours de la glorieuse campagne
-d'Allemagne... leurs amours d'enfance s'étaient ravivées et le mariage
-avait été décidé après la victoire... L'Empereur n'avait-il pas promis
-de signer au contrat de ce jeune officier, qui lui avait pris la
-ville de Stettin avec un peloton de cavaliers?... Tant de grâce, de
-jeunesse, de vaillance devaient inspirer à l'Empereur un sentiment de
-bienveillance et de protection, les jeunes gens en étaient dignes...
-Venu dans ce château, que tenaient de sa bonté deux anciens serviteurs,
-un soldat des premiers jours comme Lefebvre, une amie des heures de
-jeunesse, comme sa femme, Napoléon ne pouvait y payer son hospitalité
-par le désespoir et le déshonneur...--Sire, vous n'infligerez pas ce
-châtiment à votre vieille Sans-Gêne de maudire l'inspiration qu'elle
-eut de solliciter de vous l'honneur de votre présence au mariage de
-ceux qu'elle considère comme ses deux enfants!... termina-t-elle, en se
-jetant aux pieds de l'Empereur.
-
---Relevez-vous, duchesse!... on pourrait vous surprendre dans cette
-posture, car j'attends le duc de Frioul, et cette situation ferait
-naître de fâcheux commentaires... on se demanderait quelle grâce je
-pouvais refuser à la femme de mon vieux camarade Lefebvre...
-
-Et avec gravité, l'oeil redevenu clair, le front reprenant sa sérénité,
-Napoléon aida Catherine à se relever.
-
-L'espoir donnait de l'aplomb à la maréchale. Elle sentait qu'elle avait
-trouvé le moyen d'émouvoir l'Empereur et que sa cause se trouvait à
-moitié gagnée. Elle résolut de revenir à la charge. Le coeur, comme le
-fer, demande à être battu quand il est chaud.
-
---En renonçant à cette amourette, qui détruirait le bonheur de deux
-êtres dignes de votre protection, Sire, vous ne vous montrerez pas
-seulement humain et bon, vous serez en même temps habile et prévoyant...
-
---Que voulez-vous dire, duchesse? des menaces, à présent?...
-
---Non... des avis tout au plus, Sire!... Vous êtes au faîte de
-la puissance et vous ne trouvez autour de vous que louanges et
-acclamations; mais votre trône, si solide qu'il soit, est sapé par la
-trahison... Dans toutes ces foules dorées qui s'inclinent et vous font
-cortège, je devine bien des langues qui mentent, bien des regards qui
-luisent faux, et plus d'une échine qui n'attend qu'une circonstance
-pour se redresser... Vous avez le talon sur la tête de ces serpents
-chamarrés, et pas un n'ose mordre, mais qu'un événement se produise...
-
---Vous voulez parler de ma mort?... dit avec calme Napoléon... Oh!
-j'y suis préparé... oui, quand je ne serai plus là, tous ceux que j'ai
-contenus, dominés, écrasés peut-être, se relèveront pleins de venin...
-et mon fils aura à se défendre contre eux... Eh bien! après?... qu'y
-voulez-vous faire et où tend ce langage irrespectueux, que je pardonne
-à cause de l'intention, mais que je ne saurais entendre plus longtemps?
-
---Au nom de votre enfant, Sire, ne découragez pas, ne blessez pas vos
-meilleurs serviteurs... Croyez-vous que si vous me repoussez, si malgré
-tout, vous donnez suite à vos desseins, le bruit ne se répandra pas de
-cette aventure et qu'elle n'aura pas pour conséquence la désaffection
-d'un certain nombre de ceux qui déjà, peut-être, regardent par delà les
-frontières en cherchant un prétexte, une excuse à des défections, à des
-trahisons que vous ne soupçonnez pas, Sire, mais que nous devinons,
-que nous voyons, que nous savons, Lefebvre et moi, parce que nous vous
-aimons!...
-
---Vous savez des trahisons et vous ne me nommez pas les traîtres!
-
---Votre Majesté ne me croirait pas si je lui donnais les noms...
-
---Parbleu! je vois où vous voulez en venir... Fouché, Talleyrand...
-toujours les mêmes!... J'ai les oreilles rebattues de dénonciations
-contre eux! fit avec impatience Napoléon.
-
---Je souhaite que l'avenir ne se charge pas de justifier les courageux
-dénonciateurs, répondit Catherine avec fermeté; mais, Sire, considérez
-qu'il y a aussi vos généraux, vos anciens compagnons d'armes. Beaucoup
-parmi ceux-ci sont las de vous suivre sur tous les champs de bataille
-où vous les menez; d'autres sont fatigués de toujours voir remettre au
-lendemain le moment où ils pourront jouir tranquillement de ce qu'ils
-ont acquis, de ce qu'ils ont entassé dans leurs poches, dans leurs
-châteaux, où ils sont comme des voyageurs descendus à l'hôtellerie
-entre deux chevauchées... Enfin, il en est qui, pour se justifier
-d'une impatience qui déjà se lit dans leurs yeux, ne craignent pas de
-répandre sur vous mille bruits calomnieux; des gazetiers sans scrupules
-les reproduisent dans des feuilles que vos ennemis se prêtent et se
-disputent à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg... Oh! n'allez
-pas fournir un nouveau virus à ces plumes empoisonnées!...
-
---Vous êtes bien osée de me parler ainsi, dit l'Empereur, faisant un
-pas vers Catherine en dardant sur elle son oeil fixe et terrible, mais
-j'aime la franchise, et votre sermon, quoique rude, peut me profiter...
-Oui, je sais qu'il s'imprime et qu'il se colporte à l'étranger des
-libelles infâmes où l'on me dépeint souillé de tous les crimes, où
-j'apparais comme un monstre ajoutant l'inceste à l'assassinat, et
-complétant l'adultère par des sauvageries dignes de ce fou qui
-écrivit _Justine_ et pour la délivrance duquel les Parisiens ont pris
-la Bastille... Vous avez peut-être raison! Je dois tenir compte des
-trahisons qui rampent autour de moi, dans l'ombre, des pamphlétaires
-qui me diffament dans toutes les cours de l'Europe... il me faut aussi
-garder précieusement pour mon fils l'amitié et la fidélité de mes
-braves, de ceux qui ne m'ont marchandé ni la fatigue, ni la souffrance,
-ni parfois leur vie... Comme je ne veux pas, reprit Napoléon après
-une brève interruption, faisant un geste de protestation comme pour
-mieux convaincre, que vous, duchesse, votre mari, et les autres vieux
-soutiens de ma couronne vous puissiez conserver le moindre doute sur
-mes intentions... je vais donner l'ordre au capitaine Henriot de ne pas
-se rendre à Paris, cette nuit, comme il devait le faire pour un service
-commandé... Il restera dans cette maison, puisque ce contre-ordre vous
-fait si grand plaisir; sous le même toit que sa fiancée, il passera
-cette nuit précédant son union... ainsi aucun soupçon ne pourra
-effleurer cette femme, aucun doute ne saurait pénétrer dans l'âme de ce
-vaillant officier... Est-ce bien ce que vous voulez, duchesse?
-
---Ah! Sire, vous êtes grand et vous êtes bon!...
-
---Attendez! ce n'est pas tout... Ma présence à la cérémonie de demain
-est inutile... Elle pourrait être pénible... pour moi! car cette jeune
-mariée est bien séduisante, duchesse, et bien dangereuse...
-
---Sire, ce n'est pas de sa faute.
-
---Sans doute, dit l'Empereur se reprenant à sourire, mais le danger,
-pour ceux qui s'y trouvent exposés, n'en est pas moins certain... Il
-est des périls en face desquels le courage consiste à fuir... ou du
-moins à ne pas accepter le combat... Vous avez compris? la mission
-d'Henriot se rapportait aux plus grands intérêts de l'État... vous
-savez à présent ma résolution, j'espère que vous la tiendrez secrète?...
-
---Oui, Sire... d'autant plus facilement me tairai-je, que j'ignore tout
-à fait le secret que Votre Majesté m'ordonne de garder...
-
---Vraiment?... Le colonel Henriot avait pour mission de rapporter
-du ministère de la Guerre un portefeuille dont j'ai besoin de
-consulter le contenu avant d'expédier un courrier à M. de Pradt, à
-Varsovie... Eh bien! ce portefeuille, Henriot restant ici n'aura
-pas à me l'apporter... comme Mahomet à la montagne, je vais aller
-au portefeuille... Avez-vous compris, cette fois? Je pars... je ne
-reverrai plus cette redoutable et charmante épousée en présence de
-laquelle je ne répondrais pas que tinssent les bonnes résolutions
-que vous me faites prendre, duchesse!... C'est donc entendu!... Mon
-départ, justifié par d'importantes nouvelles reçues dans la nuit, ne
-saurait surprendre personne... il n'inspirera aucune fâcheuse réflexion
-sur votre excellente hospitalité, ma chère maréchale, ni sur mes
-sentiments à l'égard de votre mari... Ma présence toute la journée aux
-fêtes, aux réjouissances que vous avez si bien su organiser tous deux,
-fera passer sur mon absence demain; je devais d'ailleurs me mettre en
-route après une rapide apparition à la chapelle... Vos jeunes gens se
-marieront peut-être plus joyeusement sans moi... Allez donc, rassurée
-et heureuse! ne craignez rien sur le bonheur de votre enfant adoptif...
-et pour que vous n'ayez plus cette nuit aucune inquiétude, aucune
-arrière-pensée, allez me chercher le colonel Henriot... je veux lui
-retirer moi-même sa mission et, afin qu'il ignore tout et ne prenne pas
-ce contre-ordre pour une disgrâce, je désire en personne lui renouveler
-mes bons souhaits!...
-
-Catherine regardait avec ahurissement l'Empereur, ne pouvant encore
-s'imaginer avoir si complètement gagné son coeur.
-
-L'Empereur jouissait de sa surprise et de sa joie.
-
---Eh bien! ma bonne Sans-Gêne, dit-il alors, est-ce que vous êtes
-contente de moi?...
-
---Ah! Sire!... Ah! mon Empereur, si je ne me retenais pas...
-
---Que feriez-vous donc?
-
---Sire, je vous sauterais au cou et je vous embrasserais!...
-
---Bah!... Nous sommes seuls... personne ne saurait trouver à redire et
-Lefebvre ne sera pas jaloux... Puisque le coeur vous en dit, ne vous
-gênez pas, duchesse!
-
-Et Napoléon, dans un de ces accès de bonne et familière humeur qui lui
-survenaient assez fréquemment, tendit ses bras à Catherine qui s'y
-précipita...
-
---Maintenant, duchesse, dit-il en se dégageant et en lui pinçant
-le lobe de l'oreille, allez vite chercher le colonel Henriot et
-envoyez-moi Duroc...
-
-La maréchale revint presque aussitôt, la physionomie décontenancée.
-
-Le grand maréchal l'accompagnait.
-
---Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Napoléon.
-
---Sire, vous avez fait appeler le colonel Henriot, mais il vient de
-partir... Selon les ordres de Votre Majesté, il roule depuis vingt-cinq
-minutes sur la route de Paris... Il va être onze heures et demie,
-ajouta Duroc.
-
---C'est juste!... nous avons bavardé avec la duchesse de Dantzig et le
-temps a passé... Duroc, faites galoper sur-le-champ un de mes guides,
-qu'il rejoigne ma voiture et qu'il fasse rebrousser chemin au colonel
-Henriot... sa mission est terminée... Quant à nous deux, nous allons
-nous glisser, mon cher duc, à la faveur des ombres de la nuit, nous
-quitterons sans bruit ce château et nous cheminerons jusqu'au village,
-incognito, ainsi que le calife Haroun-al-Raschid en compagnie de son
-fidèle vizir Giaffar, qui parcourait les rues de Bagdad endormie...
-Duchesse, vous direz à Roustan qu'il nous amène une des voitures
-de Lefebvre sur la route de la Queue-en-Brie... nous monterons
-tranquillement dans le carrosse, avec Roustan sur le siège à côté du
-cocher, et, tandis qu'on nous croira paisiblement endormis ici dans nos
-lits, nous trotterons vers les barrières de Paris... Au petit jour, je
-surprendrai l'Impératrice aux Tuileries, elle sera ravie!... Adieu,
-duchesse! tous mes compliments d'hôte très satisfait... En route,
-Duroc; madame la maréchale va couvrir notre retraite!...
-
-Et il sortit vivement, suivi de Duroc, par la petite porte à travers
-laquelle Catherine, espionnant, avait surpris l'entretien avec Henriot.
-
---Ah! comment ne pas l'aimer, cet homme-là! s'écria Catherine, encore
-sous le coup de l'admiration; ce qu'il a fait là, c'est plus beau
-qu'une bataille... Mille bombes! on voudrait avoir dix existences pour
-lui en faire cadeau!...
-
-Et elle envoya, en signe d'adieu, deux gros et expressifs baisers
-à travers la porte, discrètement refermée sur les pas de Napoléon,
-s'éloignant au bras du grand maréchal.
-
-
-
-
-VIII
-
-LE RETOUR D'HENRIOT
-
-
-Napoléon quittant Alice, comme il l'avait décidé, mais non sans un
-regret mélangé de dépit qu'il se garda bien de manifester à Duroc, la
-jeune fille, préservée d'un danger qu'elle n'avait qu'entrevu, pouvait
-se donner tout entière à la joie d'appartenir le lendemain à son époux.
-
-Cette union, si longtemps désirée, enfin avec le jour s'accomplirait.
-Encore quelques tours d'aiguille sur le cadran de la grande horloge
-du château de Combault et elle serait la femme de son ami d'enfance,
-devenu un vaillant jeune homme, un des brillants officiers de
-l'Empereur, un colonel à qui peut-être était réservée la gloire
-des Lasalle, des Nansouty, des Murat,--pourquoi, comme Lasalle, ne
-deviendrait-il pas général? Était-il impossible même qu'il fût un jour
-roi comme Murat, qui l'était déjà, comme Soult, qui avait failli
-l'être, comme Bernadotte qui le serait bientôt? Reine?... Et pourquoi
-pas? Est-ce qu'il y avait quelque chose d'interdit à l'espoir, à
-l'ambition, sous Napoléon?
-
-Alice, tout en disant qu'il était improbable que son rêve pût atteindre
-ces hauteurs éblouissantes, se souvenait que les plus audacieuses
-suppositions étaient permises aux jeunes filles qui épousaient des
-officiers comme son Henriot. Ainsi que dans les contes de fées,
-l'Empereur, magicien surhumain, changeait en manteaux de cour les
-sarraux, en couronnes les bonnets de paysannes, et les chaumières en
-palais. Dès qu'il touchait de son sceptre un meunier comme Lefebvre,
-une bergerie comme la maison natale de Catherine, il faisait de la
-bergerie un château, et du meunier un duc. Voilà qui dépassait les
-prodiges des bonnes fées de Perrault!
-
-Et Alice ajoutait, à peu près comme Catherine:
-
---Qu'il est puissant, qu'il est bon, l'Empereur! Qu'on est fier de le
-servir! Qu'on est heureux de l'aimer!...
-
-Quand la maréchale, après l'avoir reconduite dans la chambre où elle
-devait dormir sa dernière nuitée de jeune fille, l'eut laissée à
-ses rêveries et à ses préoccupations de future épouse, sa songerie
-se reporta, non sans une sensible et vaniteuse satisfaction, sur la
-personne de l'Empereur. Durant cette journée de fête, qu'il avait été
-aimable, empressé, galant presque! On le disait parfois si bourru, si
-impatient, si brutal même, avec les femmes. Auprès d'elle, il n'avait
-eu que paroles douces, et qu'agréables compliments...
-
-Alice faisait ainsi son examen de minuit, la fenêtre ouverte, dans
-l'attente où elle se trouvait d'Henriot qui devait, comme chaque soir,
-venir lui murmurer quelques doux propos d'amour avant de regagner son
-logis. Elle regardait les grands arbres du parc dont la ligne noire,
-barrant l'extrémité du jardin, se trouvait éclairée en diagonale
-par les clartés venues des chambres du château. Elle reprenait un à
-un, l'oeil perdu vers le fond sombre du parc, les menus faits de la
-journée. Elle se souvenait, non sans un peu d'orgueil, que l'Empereur
-avait même poussé fort loin pour elle l'amabilité. Ce que les yeux
-si expressifs du souverain semblaient lui exprimer avec une certaine
-réserve: qu'il la trouvait jolie et que si elle n'était pas destinée à
-ce brave Henriot, il la courtiserait, le grand maréchal le lui avait
-plus nettement formulé.
-
-Usant d'une franchise assez embarrassante, le duc de Frioul lui avait
-demandé, adoucissant par un sourire la brutalité de la sollicitation,
-si elle consentirait à venir retrouver l'Empereur, cette nuit-là même,
-dans son appartement. Sa Majesté avait tant de choses à lui dire!
-Elle craignait de s'entretenir trop longuement avec elle, devant les
-invités du maréchal Lefebvre qui ne perdaient jamais de vue un colloque
-impérial. Oh! Sa Majesté n'avait d'autre intention que de lui présenter
-plus librement ses hommages et de mieux lui témoigner tout le plaisir
-qu'elle lui ferait, quand, devenue l'épouse du colonel Henriot, elle
-viendrait aux Tuileries ou à Saint-Cloud animer de sa grâce et de sa
-jeunesse les réceptions impériales.
-
-Elle avait ri de la singularité de la proposition, considérée comme
-un badinage, et d'un refus, donné en riant, elle s'était excusée de
-ne pouvoir accorder à Sa Majesté l'entretien qu'elle lui faisait
-l'honneur de demander. Si les curiosités en éveil et les malignités
-en suspens avaient à s'exercer lorsque l'Empereur se montrait galant
-et attentif en public auprès d'une jeune femme, c'était offrir aux
-médisants une trop belle et trop vraisemblable occasion que d'accepter
-un rendez-vous de Sa Majesté. Sûre d'elle-même, défendue par l'amour
-qu'elle éprouvait pour celui qui allait être son mari, Alice n'avait
-pas pris très au sérieux le langage de Duroc. Elle n'en avait même
-pas saisi complètement la portée. Son âme innocente, sa pensée pure,
-n'allaient pas au delà d'une galanterie verbale, d'une conversation
-enjouée avec des compliments et des fadeurs, une distraction sans
-gravité, sans danger non plus, que l'Empereur voulait prendre après les
-solennités de la journée. On disait qu'il avait parfois de ces désirs
-de la causerie en tête à tête avec des jeunes femmes, et qu'il avait
-ainsi fait appeler plusieurs fois, soit des princesses de sa famille,
-la reine Hortense, la grande-duchesse Stéphanie, voire de simples dames
-de la cour, madame de Brignole, madame de Luçay, pour s'entretenir et
-deviser avec elles à l'issue de cérémonies religieuses ou de longues
-réceptions diplomatiques.
-
-Elle ne soupçonnait donc nullement le coup de désir qui avait un
-instant fouetté les sens de Napoléon. Sa pensée de pauvre petite
-colombe ignorante du danger n'allait pas jusqu'à supposer la convoitise
-de l'aigle.
-
-En lui, elle n'avait vu innocemment que l'homme aimable, non
-l'amoureux. Peut-être n'entrait-il pas dans son esprit que Napoléon pût
-devenir un amoureux?
-
-Duroc, penché vers elle, à l'issue du dîner, lui avait pourtant murmuré
-une parole assez étrange:
-
---Prenez garde, mademoiselle, avait-il dit d'un ton presque sérieux, ce
-que l'Empereur veut, il le veut fortement, et toujours il l'obtient...
-Si vous ne venez pas à lui, comme il vous y invite par mon entremise,
-eh bien! Sa Majesté est capable de se déranger cette nuit afin de vous
-trouver, seule, dans votre chambre... Or, cela peut faire scandale et
-occasionner à Sa Majesté plus d'un ennui... Réfléchissez, mademoiselle,
-soyez bonne autant que vous êtes jolie... soyez aussi intelligente et
-discrète!...
-
-Elle avait ri franchement à l'idée du grand maréchal: son annonce d'une
-visite nocturne de Napoléon ne l'effraya nullement, et sa réponse fut
-donnée, en manière de plaisanterie:
-
---Eh bien! moi, monsieur le duc, je ne me dérangerai pas... Dites bien
-à Sa Majesté que j'attendrai qu'elle me fasse l'honneur de me rendre
-visite, sur le coup de minuit, comme un héros de roman!...
-
-Duroc avait alors salué et, tout satisfait de cette réponse, qu'il
-prenait pour formelle, s'était éloigné afin de remplir l'office de
-sa charge de grand maréchal. Alice n'avait plus guère pensé, dans le
-tourbillon de la fête, à cette supposition de l'Empereur venant frapper
-à la porte de sa chambre, en pleine nuit.
-
-Cette conversation lui revenait, à présent, dans la paix
-rafraîchissante de la soirée silencieuse. Elle s'en trouvait plus
-impressionnée. Elle comparait certaines attitudes, elle se remémorait
-les regards significatifs de Napoléon. Évidemment, à ce dîner, il ne
-la regardait pas de la même façon que les autres convives. Pour elle,
-ses yeux si beaux, si étrangement lumineux parfois, s'étaient illuminés
-d'une clarté qu'ils n'avaient point quand ils se fixaient par exemple
-sur la maréchale Lefebvre ou sur madame de Montesquiou. Elle commençait
-à deviner une partie de la vérité...
-
-Une rougeur pudique l'envahit. Était-il possible que l'Empereur
-l'aimât? Avait-il donc pu penser qu'elle trahirait Henriot, qu'elle
-renoncerait à son amour?...
-
-Cette découverte la troubla. En même temps elle éprouva comme un
-sentiment nouveau de défiance et presque de dédain pour cet Empereur
-qu'elle voyait jusqu'alors si haut, si grand, si au-dessus des
-mesquines passions des hommes. Napoléon amoureux d'elle, cela ne la
-grandissait pas et le diminuait, lui.
-
-Toute son âme se repliait, froissée. L'Empereur se dressait devant
-son imagination sous un aspect inattendu. C'était une autre crainte,
-que celle qu'il avait coutume d'inspirer à tout le monde, qui alors
-s'empara d'elle.
-
-Si Duroc avait dit vrai? Si cette plaisanterie de la visite nocturne,
-qu'elle avait reçue en riant, se transformait en tentative sérieuse?
-Que ferait-elle? Que répondrait-elle? Lui faudrait-il appeler? Si
-l'Empereur insistait pour être reçu? S'il voulait, par hasard,
-pénétrer de force chez elle, qu'arriverait-il? Ce qu'elle savait de
-son caractère violent, de son habitude de voir tout obstacle s'abîmer
-devant lui, autorisait toutes les hypothèses, suscitait toutes les
-anxiétés...
-
-La nuit avançait. Une à une les bandes de lumières balafrant la rangée
-d'arbres du parc s'étaient fondues dans le noir large et profond
-du massif. Un mur de ténèbres, à droite, à gauche, se dressait. La
-dernière chambre éclairée aux étages supérieurs du château était
-devenue sombre. Seule, Alice veillait dans le silence impressionnant de
-cette nuit sans lune.
-
-De nouveau elle dirigea un regard inquiet vers le parc...
-
-En même temps elle tendit l'oreille...
-
-Il lui semblait avoir entendu marcher...
-
-Avec une angoisse croissante elle murmura:
-
---On dirait qu'on s'approche... Oh! mon Dieu! Si c'était l'Empereur!...
-
-On pouvait du perron, en se haussant à l'aide de la barre d'appui,
-enjamber la croisée et pénétrer dans sa chambre.
-
-Elle voulut alors fermer la fenêtre, mais elle s'arrêta, se disant:
-
---Je suis folle!... Personne ne peut venir, personne autre
-qu'Henriot... Comment n'est-il pas déjà venu?... Chaque soir, avant
-de se retirer dans sa chambre, il vient ainsi me dire quelques douces
-paroles qui me font faire des rêves charmants et me mettent de la joie
-dans mon sommeil... Il devrait déjà être là... Mais la maréchale m'a
-prévenue que l'Empereur lui avait donné un ordre à porter... de là
-sans doute son retard... Je dois l'attendre. Que croirait-il s'il
-trouvait ma fenêtre close et ma lampe éteinte quand il sera de retour
-au château?... Il ne saurait tarder, puisqu'il n'a dû se rendre, m'a
-dit la maréchale, qu'à la ville voisine... Comme il serait triste s'il
-voyait que je n'ai pas eu la patience de veiller une heure en pensant à
-lui...
-
-Et résolument, elle revint vers la fenêtre, et s'accoudant sur l'appui,
-elle continua à interroger la nuit, auscultant le silence, scrutant
-l'ombre de son clair regard. Elle se dit alors, riant presque et moins
-effrayée:
-
---J'étais folle avec mes terreurs! personne ne viendra qu'Henriot...
-et puis, si l'Empereur se présentait, eh bien! c'est Henriot qui
-le recevrait et je ne crois pas que Sa Majesté soit d'humeur à se
-priver de sommeil pour causer devant une fenêtre avec un colonel de
-hussards!...
-
-Elle riait tout à fait et se retrouvait pleinement rassurée...
-
-Tout à coup le sourire s'arrêta sur ses lèvres et devint une grimace
-effrayée, ses doigts se crispèrent sur l'appui de la fenêtre; elle
-voulait bouger, puis se réfugier dans la chambre; ses jambes, molles
-et vacillantes, se perdaient sous elle; elle essaya de crier, sa voix
-s'étrangla dans sa gorge...
-
-Elle renversa son buste en arrière, la main toujours cramponnée à
-l'appui...
-
-Un homme--qu'elle reconnut avec un redoublement d'effroi,--ne
-portait-il pas le petit chapeau et un habit de colonel de chasseurs, le
-costume ordinaire bien connu du souverain?--cherchait à escalader la
-fenêtre, sans parler.
-
-Elle sentait l'évanouissement la gagner. Ce seul mot, comme un reproche
-et comme une plainte, s'échappa de ses lèvres décolorées:
-
---Sire...
-
-Mais aussitôt la voix lui revint avec la force...
-
-Ses yeux brillaient, tout son visage contracté sous l'épouvante se
-détendait dans un accès subit de joie...
-
-Elle cria, joyeuse:
-
---Henriot!... Henriot!
-
-Un cri sourd, une exclamation gutturale suivirent cet appel.
-
-Elle vit s'effondrer sous la fenêtre le petit chapeau et l'habit de
-chasseurs disparaître.
-
-Puis quelque chose de sombre, de confus qui s'esquivait, qui
-s'évanouissait dans la nuit.
-
-Henriot était devant elle, hagard, le sabre dégainé...
-
-Il demeurait comme anéanti et, d'un oeil affolé, considérait la fenêtre
-ouverte et la place d'où venaient de s'échapper le petit chapeau et
-l'habit de chasseur...
-
-Alice, encore toute bouleversée, le regardait, ne comprenant rien à son
-attitude:
-
---Henriot!... Mon Henriot! dit-elle doucement.
-
-En entendant son nom, celui-ci parut tiré d'un rêve.
-
-Il remit avec rage son sabre dans le fourreau et, montrant le poing à
-la fenêtre où se penchait Alice l'attendant, l'implorant:
-
---Salope! cria-t-il.
-
-Et dans cet outrage immérité ayant craché son désespoir, sa fureur et
-l'affolement de son amour trahi, éperdu, vaguement épouvanté de son
-action comme d'un parricide, car c'était l'Empereur qu'il pensait avoir
-frappé, Henriot bondit dans l'épaisseur des ombres du parc. Son pas et
-sa silhouette bientôt se perdirent dans la profondeur noire, tandis
-qu'Alice, inanimée, tombait sur le carreau de sa chambre, auprès de la
-fenêtre béante à la nuit.
-
-
-
-
-IX
-
-L'AMOUR ET LA HAINE
-
-
-Dans le massif bordant la terrasse du château, à vingt mètres environ
-du cercle lumineux que traçait sur le sable, devant la chambre d'Alice,
-la lampe, seule clarté perçant les ténèbres du parc, un homme penché se
-tâtait les membres, se palpait la poitrine.
-
-Cet examen corporel consciencieusement accompli, il poussa un soupir de
-satisfaction:
-
---Allons! je m'en tire pas trop mal pour cette fois, murmura-t-il en
-anglais, rien de cassé!... J'ai cru que ce sacré hussard allait me
-fendre comme une bûche, quand j'ai vu son sabre briller sur ma pauvre
-tête et comme un fléau sur le grain s'abattre... Je l'ai vraiment
-échappé belle!... Il tapait comme un diable, le hussard... Ah! ce n'est
-pas toujours comique de jouer les empereurs Napoléon à la ville! Que je
-regrette mes bonnes et joyeuses tavernes de la cité!...
-
-Et l'étrange personnage qui, vêtu de l'uniforme de colonel de
-chasseurs, coiffé du petit chapeau, avait tenté d'escalader la fenêtre
-d'Alice, le digne Samuel Barker, le sosie de Napoléon emprunté par
-Maubreuil à M. de Neipperg, se trouvant complètement rassuré, sifflota
-un air de gigue. Puis, après s'être orienté du regard, il se dit:
-
---Les coups de sabre doivent se payer à part... le patron ne m'avait
-pas dit qu'il y eût des estafilades à recevoir... je les lui mettrai
-sur la note... Mais à présent il faudrait filer d'ici... _By God!_
-(par Dieu!) que j'ai soif!... ce combat m'a desséché la gorge...
-je donnerais une des vingt livres que m'a promises le patron pour
-un grog... un simple grog au whisky... pour moins que cela!... je
-donnerais de grand coeur cette livre, et c'est pourtant difficile et
-parfois dangereux à gagner une livre!... oui, une guinée, pour une
-méchante pinte d'ale!... Mais, pas la moindre taverne dans ce damné
-pays! et la nuit est plus noire que le fond de ma poche!...
-
-Samuel Barker fit quelques pas en avant, au hasard, puis il s'arrêta,
-un léger frisson aux jambes. Il avait cru entendre marcher.
-
---Est-ce que le hussard reviendrait? pensa-t-il, le hussard avec son
-sabre; cela n'entre point dans nos conventions... Le mieux est de
-déguerpir d'ici au plus vite!...
-
-Et il chercha à retrouver son chemin dans la nuit. Il allait tâtonnant
-les charmilles, palpant la rondeur des troncs en bordure de l'allée.
-
---Ah! voilà l'arbre où j'ai caché ma défroque, se dit-il, en
-s'approchant d'un gros orme, au pied duquel se trouvait un paquet de
-vêtements.
-
-Il ôta rapidement l'habit de chasseur et la culotte blanche, et il
-endossa une longue houppelande à pèlerine.
-
---Me voilà transformé... méconnaissable, je pense! reprit-il avec
-satisfaction... et s'il était possible de me voir dans cette ombre, je
-ne pourrais discerner en moi présentement l'ex-empereur des Français
-qui, tout à l'heure, affrontait les coups de sabre du hussard...
-Oh! ces coups de sabre! ils me faisaient aimer les honnêtes, les
-inoffensifs coups de pied de mon ancien patron, le digne gentleman
-autrichien, M. de Neipperg... mais je suis redevenu Samuel Barker, le
-bon Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je défie qui que ce soit de
-prétendre que j'ai jamais eu la moindre accointance avec celui qu'on
-nomme Napoléon... voilà tout ce qu'il reste du Napoléon que j'étais!...
-
-Et Sam poussa du pied avec dédain l'uniforme, la culotte et le petit
-chapeau qui lui avaient servi à jouer le rôle que Maubreuil lui avait
-assigné dans la comédie, à dénouement sinistre, qu'il avait charpentée.
-
-Sam allait s'éloigner tranquillement, mais il se ravisa.
-
---Le patron, se dit-il, m'avait bien recommandé de laisser, quelque
-part dans la chambre de la demoiselle, le petit chapeau... je n'ai pas
-eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empêché... Que faire?
-
-Le complice inconscient de Maubreuil réfléchit un instant.
-
---Pourquoi fallait-il abandonner ce petit chapeau dans la chambre? Je
-n'en sais rien, se dit-il, assez perplexe, sans doute une lubie du
-patron... Il m'avait aussi ordonné de jeter dans la pièce d'eau, qui
-se trouve près d'ici, sur la droite, m'a-t-il indiqué, le costume de
-chasseur, et la culotte de casimir blanc de mon emploi... ma foi! je
-vais envoyer le tout dans la mare... tant pis pour le petit chapeau!...
-Il n'y a plus qu'à trouver l'endroit...
-
-Ramassant les vêtements qui complétaient l'illusion napoléonienne de
-son masque, Samuel Barker lentement, sous les grands arbres de l'allée,
-chercha la pièce d'eau. Après quelques tours et détours il entendit le
-clapotis d'un ruisseau formé par le trop-plein de l'étang. Guidé par
-le bruit de l'eau se déversant dans une rigole, il se dirigea vers le
-petit lac qui s'étendait au milieu d'une vaste pelouse. Là, se postant
-sur une passerelle qui le surmontait à son extrémité, il lança, lesté
-d'une pierre, le paquet de vêtements dans l'eau, et s'en fut, avec la
-conscience heureuse du serviteur ayant correctement fait son ouvrage et
-bien gagné son salaire.
-
---Le patron m'a prescrit de me rendre à Brie-Comte-Robert, en marchant
-toujours sur la route, reprit-il, une fois qu'il eut rejoint la grande
-allée du parc... là, je trouverai de l'argent et un passeport à
-l'auberge du Soleil-d'Or... bien!... mais il faut d'abord sortir de ce
-maudit parc... Ah! j'aperçois un mur, pas trop élevé, fait à souhait
-pour l'escalade... voilà le moment de me souvenir des leçons d'évasion
-gymnastique qui me furent données par cet honorable voleur de Newgate,
-vétéran des prisons d'Angleterre...
-
-Et Sam, de plus en plus satisfait, son petit sifflement d'air de gigue
-aux lèvres, s'apprêta à grimper lestement sur la crête de la muraille...
-
-Déjà il avait levé le genou gauche et empoigné d'une main le rebord du
-pignon avec agilité, tandis que son pied droit, s'enlevant de terre,
-allait se poser sur une aspérité du mur, quand une poigne solide
-s'abattit sur lui. Il se sentit enlever ou plutôt arracher du mur, en
-même temps qu'une voix forte s'écriait:
-
---Nom de nom! Qu'est-ce que tu fiches là, toi, à cette heure-ci?...
-
-Sam avait roulé à trois mètres. Il se releva, tout abasourdi, en
-baragouinant un juron en anglais:
-
---Un goddam! redit la même voix, un espion des Anglais, sans doute? Ah!
-nous allons voir ta frimousse, écrevisse de mer!...
-
-Samuel Barker s'était rapidement remis. Il avait une certaine frayeur
-des sabres, des lances, des baïonnettes, et généralement de toutes
-les choses perforantes et saillantes; mais une lutte avec les armes
-naturelles ne lui répugnait point. Il avait appris à boxer avec les
-voleurs de Londres et se piquait d'une certaine force dans l'art
-de tambouriner un adversaire, après l'avoir pris en chancellerie,
-c'est-à-dire en lui maintenant la tête serrée sous le bras, offrant
-ainsi une surface inerte où faire rouler les coups de poing.
-
-Dans l'ombre, il avait reconnu que son antagoniste ne portait aucun
-sabre, et, de plus, qu'il était d'une très haute taille, un désavantage
-à la boxe. La partie était donc plus qu'agréable. Sam estima qu'il ne
-devait point reculer et qu'il y allait de son honneur d'accepter le
-combat qui lui était offert. Il ne pouvait d'ailleurs guère le refuser.
-L'homme qui l'avait assailli, et si rudement descendu de la crête
-du mur, lui barrait le passage et marchait sur lui pour le saisir à
-nouveau.
-
-Sam, qui avait interrompu l'air de gigue, se remit à siffler; l'aplomb
-lui était revenu. Il se campa résolument sur ses jambes arquées,
-arrondit les coudes, espaça ses poings et, au moment où l'homme
-s'approchait de lui, avec l'intention visible de le prendre au collet,
-il détendit, comme un ressort qu'on fait jouer, son avant-bras et
-détacha deux très beaux coups de poing qui atteignirent en poitrine
-l'assaillant et le firent trébucher.
-
-Celui-ci poussa un grognement:
-
---Nom de nom! tu cognes dur, mon bon goddam!... Attends un peu, je vais
-t'apprendre, moi, la boxe nationale des Français, la savate, ou, si tu
-aimes mieux, le chausson... Attention! J'annonce la gueule!... Pare-moi
-celui-là!...
-
-Et, pirouettant, en même temps qu'il gouaillait ainsi l'Anglais,
-l'homme lançait son pied avec vitesse et appliquait sa semelle, comme
-un emplâtre, sur la bouche et le nez de Samuel Barker.
-
-Le sang jaillit et Sam, étourdi, tomba.
-
---C'est ce que nous appelons le coup de figure... l'as-tu compris?
-reprit le grand diable qui avait rompu et s'était remis en garde, se
-tenant sur la défensive; j'ai peut-être tapé un peu fort, mais j'avais
-annoncé la tête, il fallait parer, et puis, tu n'avais pas négligé
-tes poings non plus, et si je n'avais pas le coffre aussi solide...
-Ah! bien! quoi qu'il y a... tu ne te relèves pas?... Ce n'est pas une
-frime, par hasard?... Vrai! tu ne bouges pas?... Mille cartouches!
-c'est donc sérieux?...
-
-Et vivement il s'approcha de Sam qui, inerte sur le sol, poussait de
-sourds gémissements.
-
-Il le secoua sans brutalité. Sa voix s'était adoucie.
-
---Mais, qu'as-tu?... remets-toi!... un peu de vigueur...
-
---Grâce!... Pardon!... balbutia Sam en gémissant.
-
---Tu n'as pas besoin de demander grâce... tu as ton compte... Jamais La
-Violette, ex-tambour-major des grenadiers de la Garde, n'a frappé un
-ennemi à terre, entends-tu bien? Allons, goddam, lève-toi!...
-
-Et La Violette--car c'était le brave régisseur du château de Lefebvre
-qui, faisant par prudence une ronde du côté du pavillon, qu'il croyait
-encore occupé par l'Empereur, avait surpris Samuel Barker escaladant le
-mur--après s'être penché de nouveau vers l'Anglais, à qui, en échange
-de son assaut de boxe, il avait donné une si formidable leçon de
-chausson, grommela:
-
---Allons! bon!... tu ne peux pas te lever, à présent... je ne t'ai
-pourtant pas démoli les pattes?... Eh bien! tant pis! puisque je t'ai
-abîmé comme cela, je vais essayer de te réparer ta façade... Ça ne sera
-rien, va! Les coups à la tête, ça ne compte pas... j'en ai reçu huit
-ou neuf pour ma part, dont un coup de lance à Eylau, un éclat d'obus
-à Wagram et un coup de couteau à Tarragone... et ça ne se voit pas
-trop... Allons! laisse-toi faire, je vais te convoyer... Ah! j'en ai
-assez trimballé des camarades qui étaient plus mal arrangés que toi...
-n'aie donc pas peur et cramponne-toi à mon cou...
-
-Alors La Violette, avec cette générosité qui est coutumière au soldat
-français, saisit Samuel Barker évanoui et l'emporta jusqu'à son logis.
-
-Là, le concierge et sa femme, éveillés par les appels retentissants
-de La Violette, soignèrent l'Anglais; on lui lava la figure qui était
-toute saignante, l'hémorragie du nez ayant été abondante, et l'on
-disposa un bandeau sur ses joues tuméfiées.
-
-La Violette surveillait ce pansement. Il avait examiné de près les
-plaies. Il avait constaté avec plaisir qu'il n'y avait aucune blessure
-sérieuse. Une forte contusion devant avoir pour seule conséquence le
-nez grossi et l'oeil poché, voilà toute l'avarie de Samuel Barker.
-
---Elle te reconnaîtra pas de sitôt, la belle à laquelle tu allais sans
-doute conter fleurette, dit La Violette en riant, quand Sam ranimé
-commença à ouvrir les yeux et à se reconnaître.
-
-Sam parlait très difficilement le français, mais il le comprenait.
-
-Revenu de sa stupeur, rassuré par les bons traitements dont il se
-voyait l'objet, il se reprenait à réfléchir et se demandait quelle
-explication il pourrait fournir de sa présence dans le parc, au
-pied d'un mur à moitié enjambé, quand son adversaire, après l'avoir
-soigné, l'interrogerait. Il était traité en malade, mais, guéri, on
-le considérerait comme un prisonnier. Pour pouvoir sortir de cette
-maison, pour s'en aller, sans être inquiété ni suivi, pour regagner
-cette auberge du Soleil-d'Or, à Brie-Comte-Robert, où se trouvaient les
-vingt-cinq livres qui lui étaient destinées, il fallait donner un motif
-à sa promenade nocturne dans le parc de Combault. La phrase que venait
-de lancer La Violette, il la ramassa. N'était-ce pas la plus plausible,
-la meilleure des explications qu'une escapade amoureuse? Si l'on
-admettait qu'il venait d'une bonne fortune et cherchait à s'esquiver,
-devant quelque mari en éveil, il était hors de tout soupçon. Les
-Français admettent volontiers les histoires d'amour et sont pleins
-d'indulgence pour les amants en péril.
-
-Il essaya donc de sourire, sous les bandages qui s'entre-croisaient sur
-sa face, et baragouina, en s'efforçant de placer un doigt sur sa bouche
-aux lèvres gonflées, dans la pose classique du dieu du silence:
-
---Pas parler... rien dire!... mari... là-bas!...
-
-La Violette rit de bon coeur:
-
---Tu as beau t'exprimer comme un nègre, mon vieux goddam... sois
-tranquille! je ne te trahirai pas!... Ah! mon gaillard, tu venais
-faire tes farces au château... tu as ravagé le coeur d'une des femmes
-de chambre de madame la maréchale, je parie! Serait-ce la grosse
-Augustine... ou la petite Mélanie?...
-
-Sam multipliait les gestes de dénégation et replaçait son doigt barrant
-les lèvres en répétant:
-
---Rien dire... Mari!... Pas parler!...
-
---Dors, repose-toi, refais-toi du sang! continua La Violette avec
-bonhomie, je t'ai dit que tu n'avais rien à craindre... Garde ton
-secret et guéris ta bobine, car tu ne ferais pas de conquêtes en ce
-moment, mon bon goddam!... tu es blessé, tu as posé les armes, tu es un
-vrai frère, pour moi!... tu peux rester ici tant que tu voudras... Tant
-que ta binette sera comme une poire tapée... on te soignera bien...
-Quoique vous autres, Englische, vous soyez féroces, à ce qu'on dit,
-pour les camarades qui moisissent là-bas sur vos pontons!...
-
-Samuel Barker fit un signe désespéré pour témoigner qu'il était
-profondément innocent de ce qui se passait sur les atroces bagnes
-insulaires.
-
-La Violette le rassura encore une fois, et, boutonnant sa redingote
-d'uniforme à brandebourgs, sortit pour reprendre et achever sa ronde
-interrompue, avant de se mettre au lit.
-
-Tandis que Samuel Barker, surpris par l'attaque d'Henriot, détalait,
-puis, ayant immergé le costume impérial dans la pièce d'eau, au moment
-d'enjamber le mur du parc, recevait de La Violette, en réponse à ses
-coups de poing de boxeur, ce solide coup de chausson en pleine figure,
-qui pour longtemps devait changer sa physionomie et lui enlever son
-caractère napoléonien, voici ce qui se passait au carrefour de la route
-de la Queue-en-Brie et des chemins d'Emerainville et de Combault:
-
-Un homme, nu-tête, essoufflé, comme au terme d'une longue course,
-les vêtements en désordre, gesticulant et proférant des paroles
-entrecoupées de sanglots, semblable à un aliéné qui se serait échappé
-d'un asile, s'arrêtait auprès de la borne indiquant les distances et
-les directions. Là semblait se trouver le but de sa marche désordonnée
-dans la nuit. Alors, dégrafant avec violence l'uniforme militaire qu'il
-portait, il écartait sa chemise d'une main convulsive, puis tirait le
-sabre qui lui battait les jambes...
-
-Ensuite, empoignant l'arme par la lame, il enfonça la poignée dans le
-sol, et ramenant le buste en arrière, comme pour prendre de l'élan,
-sans lâcher la lame maintenue penchée, il s'apprêta à se précipiter sur
-la pointe, poitrine en avant...
-
-Tout à coup le sabre tomba...
-
-En même temps un bras, s'interposant, força l'homme qui allait ainsi se
-donner la mort à reculer.
-
---Qui êtes-vous, demanda-t-il furieux, pour vous permettre d'arrêter
-mon bras?
-
---Qui je suis?... un ami! répondit une voix bien timbrée.
-
---Vous ne le prouvez guère en ce moment... Qui que vous soyez, passez
-votre chemin!... laissez-moi accomplir ce que j'ai résolu...
-
---Colonel Henriot, ne faites pas cette folie.
-
---Vous me connaissez? demanda le malheureux fiancé d'Alice, car c'était
-lui, qui, apercevant celui qu'il avait pris, trompé par le costume et
-par les traits du visage, pour l'Empereur sortant de la chambre de la
-jeune fille, s'était enfui, comme un fou, à travers la campagne.
-
---Je vous connais et je viens vous empêcher de mourir...
-
---Que faites-vous? de quel droit voulez-vous empêcher un malheureux
-d'achever une existence désormais misérable et sans but?... Vous ne
-savez pas quelle fatalité ni quel affreux désespoir me poussent à la
-mort?...
-
---Peut-être suis-je plus instruit que vous ne le supposez sur des
-motifs qui vous entraînent à commettre une irrémédiable sottise, reprit
-la voix. Je suis, colonel Henriot, un ami inconnu... je me nomme le
-comte de Maubreuil... j'ai l'honneur de connaître quelque peu la
-duchesse de Dantzig, et c'est elle qui m'a mis sur votre trace... Je
-l'ai quittée, il y a une heure à peine...
-
---La duchesse ne peut apprécier ma conduite... j'ai été indignement
-trahi... la vie m'est insupportable... Si vous avez quelque humanité,
-ne retardez pas plus longuement l'heure de la délivrance et de l'oubli
-qui va sonner pour moi... Merci, comte de Maubreuil, de votre généreuse
-intervention, mais vous ne pouvez rien pour moi... continuez votre
-route et permettez-moi de m'affranchir de ma souffrance!...
-
---Il sera toujours temps de vous abandonner quand vous m'aurez écouté,
-reprit Maubreuil d'une voix persuasive... Moi aussi je connais la
-trahison et je sais ce que c'est que la douleur... mais, croyez-moi, on
-ne se repent jamais d'avoir retardé de quelques instants une funeste
-résolution comme la vôtre... Si vous êtes toujours dans les mêmes
-intentions, quand je vous aurai parlé, je vous donne ma parole de ne
-plus chercher à retenir votre bras... je m'éloignerai sur-le-champ...
-mais j'espère rester, ou plutôt continuer ma route avec vous, quand
-vous m'aurez entendu...
-
---Parlez donc... mais ne comptez pas me faire revenir sur mon projet...
-Moi aussi je veux que vous m'entendiez, et vous jugerez après si la
-mort n'est pas pour moi un bienfait, la seule issue à une impasse
-terrible où je me suis follement et fatalement engagé!...
-
---Eh bien! asseyons-nous là, sur cette borne, et causons comme deux
-vieux amis, comme deux frères, colonel Henriot, car je me sens pour
-vous une irrésistible sympathie et je veux vous sauver d'abord... vous
-aider à vous venger ensuite!...
-
---Me venger! s'écria Henriot, changeant de ton et comme se raccrochant
-à un espoir soudainement entrevu... Oui, vous avez raison, reprit-il
-d'une vois plus accablée, la vengeance ordonne de vivre... elle donne
-la force de supporter bien des blessures... c'est elle qui fait se
-soulever l'homme frappé à mort et lui rend une minute d'énergie
-suffisante pour empoigner son pistolet et, appuyé sur le coude,
-soutenant d'une main ses entrailles, viser l'ennemi, l'abattre et
-retomber à côté de son corps expirant... Mais la vengeance même m'est
-impossible... et je dois mourir tout de suite!...
-
---Qui sait? dit Maubreuil gravement.
-
-Et avec autorité, il ajouta, prenant Henriot par le bras:
-
---Venez vous asseoir là, vous dis-je... et ouvrez-moi votre coeur!
-
-Tous deux se campèrent sur la borne et Henriot se confessa.
-
-Le choc avait été, pour lui, terrible de reconnaître Napoléon devant la
-fenêtre d'Alice.
-
-Comme Maubreuil, l'arrêtant dès les premières paroles de son récit,
-lui demandait hypocritement s'il était bien certain d'avoir reconnu
-l'Empereur, car des méprises étaient toujours possibles, la nuit, et
-les amants ont souvent de mauvais yeux, Henriot persista dans son
-affirmation.
-
-Aucun doute n'était permis, c'était bien l'Empereur qu'il avait eu
-sous les yeux. Que venait faire le souverain, la nuit, à cette fenêtre
-où Alice se tenait, sinon posséder la jeune fille? Mais entrait-il ou
-s'échappait-il, ceci importait peu. Depuis longtemps peut-être elle
-était sa maîtresse. Alice, d'ailleurs, avait crié quand, tout joyeux
-de sa mission abrégée, il était accouru dans l'espoir d'apercevoir du
-moins sa fenêtre. Eh! quel aveuglement de sa part, quelle coquinerie
-de la sienne! Se pouvait-il que tant de perfidie et de vice fussent
-abrités sous un masque aussi candide? Il ne pouvait encore croire à la
-trahison. Cependant il avait vu, réellement vu. Et il douterait?... Ah!
-le niais!...
-
-Son premier mouvement avait été la colère, la fureur... Il s'était rué
-sur son rival, le sabre haut...
-
-Il ne connaissait plus l'Empereur alors, il ne voyait qu'un homme qui
-lui volait son Alice, un assassin qui tuait son bonheur...
-
-Il avait frappé...
-
-Mal, sans doute! L'arme n'avait fait qu'effleurer les habits. Il lui
-avait semblé que son rival s'enfuyait...
-
-Tout cela tremblotait, comme les figures d'un cauchemar, dans sa
-cervelle. La seule chose dont il se souvenait, c'est qu'il n'avait pas
-tué...
-
-Affolé, inconscient, dans un élan impulsif il s'était enfui à travers
-la campagne. Il avait atteint, au bout de sa course fiévreuse, ce
-carrefour et cette borne qu'il avait envisagés comme le terme de sa
-fuite et de sa vie...
-
-Durant cette marche folle, une idée fixe: mourir, s'était dégagée du
-tourbillon de fureur, de désespoir, d'exaspération qui l'enveloppait.
-
-Il s'arrêtait par moments dans son étape saccadée: il essayait de
-lier des raisonnements. Oh! la situation était claire et nettement
-lui apparaissait, dans toute sa navrante étendue, son malheur. Alice
-l'avait trompé. Elle ne l'aimait donc pas? Alors elle lui avait menti
-et encore menti! Toute cette camaraderie d'enfance, si délicieuse à
-son souvenir, l'émoi d'Alice le retrouvant à Berlin, après la victoire
-d'Iéna, l'attente charmante, depuis son retour en Prusse auprès de la
-maréchale Lefebvre, de cette union que leurs deux coeurs avaient déjà
-formulée, avant que la loi et l'Église en eussent reçu le serment, les
-sourires qui lui étaient prodigués, les paroles douces, les gentils
-projets, les espérances et les rêves qu'on avait jusqu'à cette nuit
-fatale si passionnément échangés, tout cela n'était qu'illusion, fumée,
-mensonge et duperie!...
-
-Ainsi Alice en aimait un autre! Et quel autre! Celui-là seul qui ne
-pouvait être un rival pour aucun homme: l'Empereur! Cela était-il
-possible? Alice avait donc été séduite par la gloire, par la
-toute-puissance, par la force rayonnante et la majesté dominatrice de
-l'Empereur? C'était croyable. Que de femmes, avant elle, avaient subi
-l'ascendant du maître, que d'autres le subiraient par la suite, car
-l'Empereur n'éprouvait certainement pour elle qu'un caprice passager,
-qu'un désir éphémère; d'une main distraite il la cueillait, en passant,
-comme une fleur qui tente au bord du chemin, et bientôt, il la
-rejetterait, avant même que sa fraîcheur eût passé et que se fût fanée
-sa jeunesse. On comprenait qu'Alice eût succombé à cette tentation. Ne
-pouvait-elle résister? parfois une femme se refusait à l'Empereur: il y
-avait des exemples, il suffisait que cette femme eût un amour au coeur!
-alors elle était forte, elle était invincible...
-
---Mais Alice ne m'aimait pas! répétait-il avec fureur et souffrance.
-Elle ne pouvait que céder!
-
-Irrité, il reprenait sa course dans la nuit, ruminant des projets
-étranges, échafaudant des desseins impossibles.
-
-A un nouvel arrêt, reprenant haleine, sondant vaguement l'épaisseur
-noire d'alentour, comme s'il cherchait un endroit propice à
-l'accomplissement d'une résolution encore mal formulée, il repassait
-les faits un à un, et les rattachait par le fil de son désespoir. Il
-égrenait ce chapelet douloureux en énumérant tous les menus détails
-de l'épouvantable soirée. Oh! il comprenait tout à présent! Des
-minuties qui lui avaient échappé se représentaient devant ses yeux
-dans un grossissement fantastique. Ainsi il se souvenait qu'à table,
-au grand dîner du maréchal, regardant Alice, et de loin cherchant à
-lui transmettre par les yeux son amour, son impatience d'être auprès
-d'elle, son ennui de toute cette brillante société qui érigeait un mur
-d'uniformes, de soie, de broderies et de diamants entre elle et lui,
-son regard n'avait pas trouvé le sien. Alice avait les yeux fixés sur
-l'Empereur. C'était excusable. L'Empereur est si grand, si magnifique
-et sa présence est si accaparante! Mais l'Empereur lui aussi avait son
-oeil fixé sur Alice; alors il n'y avait fait aucune attention; ces
-vagues impressions de défiance et de jalousie reviennent après plus
-nettes quand la triste vérité s'est révélée; à présent il comprenait
-cet échange de coups d'oeil. Si une jeune fille pouvait, à la rigueur,
-demeurer comme fascinée par le regard de Napoléon, il n'avait pas, lui,
-l'Empereur glorieux, à subir d'éblouissement en présence d'Alice. S'il
-la regardait, comme lui, Henriot, amant inquiet, la couvait, la suivait
-de sa prunelle ardente, c'est qu'il y avait communication secrète et
-entente concertée entre eux!
-
-Il comprenait ensuite certains regards ironiques et il s'expliquait
-les compliments excessifs de généraux, de courtisans, le félicitant
-sur son bonheur avec une insistance à laquelle il n'avait alors porté
-aucune attention, vantant la beauté de sa fiancée, qui ne pouvait
-manquer, disaient ces insolents flatteurs, de faire sensation aux
-réceptions des Tuileries où l'Empereur ne tarderait pas à l'inviter.
-Ces complimenteurs n'étaient pas dans le secret, mais ils devinaient,
-ils voyaient peut-être!...
-
-Et cette pensée le torturait plus fort, que son infortune pouvait être
-d'avance prévue et se trouvait presque divulguée.
-
-Il recousait, l'un après l'autre, les lambeaux de son enquête mentale.
-Il se rendait compte du motif qui lui avait fait donner cette mission,
-sans doute inutile, puisqu'on l'avait décommandée ensuite et qu'un
-cavalier avait été lancé après lui pour le faire revenir. On avait
-voulu l'éloigner pour permettre à l'entrevue de s'accomplir. Seulement
-il était revenu trop tôt...
-
-Alors, il était tenté de maudire sa précipitation qui lui avait fait
-surprendre l'Empereur s'évadant, à son approche signalée par un cri
-d'Alice, de la chambre où il avait possédé la jeune fille. Il éprouvait
-la sensation déchirante de la vision corrosive de la possession par
-autrui de la chair aimée, convoitée, jusque-là respectée, devenant
-la proie, la chose d'un autre. Si par bonheur, pensait-il, revenu
-tardivement, il eût laissé le temps à son formidable rival de
-disparaître... il ignorerait encore... il pourrait peut-être encore se
-trouver heureux...
-
-Pourtant il valait mieux qu'il eût surpris la trahison. Il aurait tôt
-ou tard découvert la réalité. Il était préférable que ce fût ainsi.
-Prise sur le fait, Alice ne pouvait songer à nier. Elle n'avait
-d'ailleurs pas cherché à le faire. Son malheur était immense, mais
-n'eût-il pas été pire s'il eût appris, le lendemain, une semaine, un
-mois plus tard, que la femme qu'il avait épousée était la maîtresse
-de Napoléon! On l'eût peut-être soupçonné d'un infâme calcul. Oui,
-le hasard l'avait servi en le faisant arriver à temps sous la
-fenêtre d'Alice. C'était un de ces caprices d'amant qui n'ont aucune
-explication raisonnable. Il était persuadé qu'il trouverait Alice
-endormie derrière ses volets clos et toute lumière éteinte. A tout
-hasard, il voulait passer par là. C'est déjà une joie pour un amoureux
-que la vue de la demeure où repose la bien-aimée, et combien, sans
-espoir du sourire ou du regard jeté du balcon, ont chanté de secrètes
-et tacites sérénades sous la fenêtre inexorablement fermée!...
-
-Oui, il avait eu raison de venir... il savait... il avait vu...
-il tenait la preuve!... Aucun doute n'était admissible... Aucune
-réparation non plus! Alice était perdue pour lui à jamais, et ce
-refrain, dans sa monotonie tragique, lui remontait du coeur aux lèvres:
-Il faut mourir!...
-
-Maubreuil avait silencieusement écouté l'aveu, entrecoupé de plaintes
-et de sanglots, qu'il avait su arracher à Henriot. Il souriait
-cyniquement dans l'ombre, le perfide conseiller! sa machination
-réussissait. Le premier moment d'exaltation était passé pour Henriot.
-Quand la souffrance se fait moins aiguë, on la raconte. Les paroles
-soulagent. Avec elles s'évapore la fermentation désespérée d'où le
-suicide peut se dégager. Il n'y avait plus à craindre d'explosion
-brusque. Henriot lui appartenait. Il dirigerait à son gré la fureur
-débordante, que la trahison d'Alice avait condensée. Comme un éclusier
-habile, il tenait le levier qui soulève ou abaisse les vannes,
-laissant s'échapper le flot ou le contenant. Henriot ferait ce qu'il
-voudrait; il l'avait amené au point psychologique qu'il avait calculé.
-L'amour trahi, l'amour-propre irrité, tous les sentiments généreux
-et confiants du jeune homme froissés, faussés, dénaturés, faisaient
-de lui un naufragé qui, ballotté sur un radeau désemparé, s'accroche
-convulsivement à l'amarre qui lui est jetée tout à coup, au hasard,
-dans la nuit. Maubreuil se disposait à lancer la corde. Le naufragé
-la saisirait-il, ou, inerte et définitivement perdu, se laisserait-il
-couler, dédaigneux de la lutte et n'ayant plus la force de vouloir
-conserver sa misérable existence?
-
-Mais un autre mobile, encore, la persuasion où Henriot se trouvait
-d'avoir commis un attentat de lèse-majesté, et par conséquent d'être
-hors la loi, hors le monde, sans pardon possible, sans asile, sans
-appui, réduit à fuir, à se cacher, contraint de renoncer à l'armée, à
-la société, ainsi que la certitude où il était de n'avoir d'autre repos
-et d'autre avenir que dans la tombe, pouvaient lui livrer, âme et corps
-liés, le malheureux qui se noyait.
-
-Avec circonspection, mais en précisant les faits, Maubreuil, après
-avoir essayé de prouver au jeune homme qu'il était insensé celui qui,
-pour punir une femme de son infidélité, faute si fréquente et si
-prévue, se condamnait à mourir, aborda le point grave, selon lui: la
-colère de Napoléon. Il ne lui dissimula pas qu'il courait un grand
-danger. Jamais Napoléon ne pardonnerait à un officier de son armée
-d'avoir levé le sabre sur lui. C'était un forfait qui paraîtrait digne
-des plus atroces supplices. Oh! il ne s'agirait pas d'affronter le
-peloton d'exécution. On éviterait le bruit, le scandale. Des policiers
-dévoués, prêts à toutes les besognes sinistres, la nuit s'empareraient
-de lui. Ils l'expédieraient sous bonne garde vers quelque forteresse
-obscure, aux îles Sainte-Marguerite, à l'île d'Aix. Là, il demeurerait
-enseveli dans une ombre profonde. Personne jamais n'entendrait plus
-prononcer son nom. Il serait effacé de la liste des vivants. Ses
-plaintes, des murs épais les étoufferaient; sa mort, s'il essayait de
-franchir les murs de sa prison et de tuer un geôlier, s'accomplirait
-dans les ténèbres et dans le silence. Voulait-il donner cette joie
-à Napoléon d'avoir abusé d'une jeune fille, fiancée à l'un de ses
-officiers, d'avoir rompu le pacte d'amitié qui devait l'unir à l'un
-des plus fidèles parmi ses serviteurs, et de punir celui à qui il
-avait infligé une si cruelle offense, le loyal soldat dont il n'avait
-pas hésité à briser la vie? Il faisait bon marché de cette existence
-à jamais empoisonnée, soit! Mais n'y avait-il pas quelque lâcheté à
-disparaître ainsi sans s'être vengé, sinon d'Alice, qui avait sans
-doute cédé aux puissantes sommations impériales, qui avait subi la
-contrainte du pouvoir suprême, du moins de celui qui lui prenait sa
-femme et ne lui laissait pour avenir que la honte, s'il acceptait
-l'outrage, la prison, s'il se révoltait contre la trahison, le suicide,
-s'il s'abandonnait à la tristesse et au désespoir.
-
---Un homme fort, un brave, n'agirait pas comme vous pensez le faire,
-colonel Henriot! dit en terminant le tentateur, prenant le ton de la
-sévérité et du blâme.
-
---Que feriez-vous à ma place? demanda faiblement Henriot, se laissant
-dominer.
-
---Je vous l'ai dit: je me vengerais! articula nettement Maubreuil.
-
---Me venger!... le puis-je?... On ne se venge pas de Napoléon...
-
---Si fait..., quand on le veut bien...
-
---Admettez que je le veuille...
-
---Il faut vouloir avec énergie...
-
---J'aurai de l'énergie!... accentua alors résolument Henriot.
-
-L'âme humaine est un prisme mobile. Toutes les lueurs de la passion
-s'y colorent tour à tour dans une révolution chromatique. La rouge
-vengeance apparaissait, chassant les noirs rayons du suicide. Peu à
-peu, Henriot se sentait reprendre à la vie. Il retrouvait un but et
-sa course ne devait pas se terminer dans ce fossé de grande route.
-L'existence lui semblait, tout en demeurant douloureuse, supportable
-avec la vengeance au bout. Les paroles de Maubreuil lui montraient
-sous un autre aspect la destinée. Oui, Napoléon l'avait trahi; sans
-égard pour ses services, sans crainte de ternir la pureté d'une âme
-virginale, comme celle d'Alice, sans délicatesse et sans retenue, il
-avait séduit, capté, abusé, souillé celle qui l'aimait, qui allait
-être sa femme. La pauvre enfant n'était peut-être pas si coupable
-qu'elle le paraissait. Qui pouvait dire sous quel amas de promesses, de
-flatteries, de mensonges, de menaces aussi, elle avait succombé?
-
-Peu à peu, Henriot se démunissait de colère contre Alice et s'armait de
-haine contre Napoléon.
-
-Maubreuil observait ce déplacement lent des forces de l'âme, qu'il
-avait prévu et dont il calculait le jeu comme un mécanicien, sûr de
-ses contre-poids et de ses ressorts, attend, penché sur la machine, le
-mouvement de va-et-vient qu'il a réglé. A présent, il ne doutait plus
-de la réussite. L'âme d'Henriot évoluait selon ses calculs. Le jeune
-homme était dans sa main, déjà résigné, presque docile, et passivement
-il obéissait.--Qu'on place entre ses doigts, naguère crispés, et
-maintenant soumis, un poignard, un pistolet, une fiole de poison, et
-qu'on laisse aller droit devant soi cet homme, devenu instrument, la
-fiole, le pistolet, le poignard iront au but et peut-être, si la chance
-nous favorise, en aura-t-on fini avec toi, Napoléon!... se disait
-Maubreuil triomphant; et il ajoutait, avec son sourire méchant: Allons,
-Samuel Barker, je le vois, a bien rempli son rôle, et M. de Neipperg
-n'aura pas à se repentir de m'avoir confié cet utile coquin!...
-
-Aussi fut-ce avec la certitude de la victoire prochaine qu'il releva
-la parole qui venait de s'échapper des lèvres frémissantes d'Henriot
-affirmant qu'il aurait de l'énergie.
-
---L'énergie ne suffit pas, dit-il lentement. Il faut, pour qui veut se
-venger, outre une âme forte, une volonté bien trempée et qui ne casse
-pas au dernier moment comme un mauvais acier; enfin, il est nécessaire
-d'avoir un plan, une organisation, une méthode... Que comptez-vous
-faire, mon jeune ami?
-
---Je vous écoute et vous obéirai... Donnez-moi vos conseils... ce que
-vous me direz, je le ferai... Je veux me venger de Napoléon, voilà tout!
-
---C'est fort bien, je vous approuve. Mais je serais un misérable
-si je vous encourageais ainsi sans vous raisonner les difficultés
-de l'entreprise. Vous êtes encore sous l'influence d'une légitime
-indignation, vous ne prévoyez aucune difficulté. L'esprit est prompt
-et saute par-dessus les obstacles. Moi qui suis plus calme et n'ai pas
-les mêmes motifs de précipitation, je devine les dangers, je vois les
-murs qui se dresseront devant vous, au premier pas, barrant la route et
-couvrant le but que vous voulez atteindre...
-
---A qui hait comme moi, à qui veut comme moi sa vengeance, nul obstacle
-n'est infranchissable, et aucun péril n'est suffisant pour empêcher la
-volonté de parvenir là où elle a décidé de vous conduire. J'ai fait le
-sacrifice de ma vie, comte; sans vous, sans cet espoir que vous m'avez
-fait luire, comme un phare, et qui va désormais me guider dans mon
-naufrage, je serais étendu là, sur la route, le corps percé... A qui
-est décidé à donner existence pour existence, l'ennemi quel qu'il soit
-appartient!... Tout homme qui veut frapper est assuré de réussir, s'il
-ne regarde pas derrière lui, mais devant, s'il renonce à la fuite, au
-salut, à l'espoir, et si d'avance il a décidé de faire l'échange de
-deux vies...
-
---Napoléon est bien gardé. Vous ne sauriez aisément aujourd'hui
-approcher de lui. Ne pensez-vous pas que votre nom donné à la police
-de Rovigo, votre signalement transmis à tous les officiers, à tous les
-gendarmes, à tous les agents de l'Empire, suffiraient à vous interdire
-cet accès, ce combat corps à corps que vous souhaitez? Croyez-moi,
-mon jeune ami, un tyran comme Napoléon ne s'attaque pas de face et au
-grand jour, mais par derrière et dans l'ombre. Renoncez à votre idée
-chevaleresque d'offrir votre sang en sacrifice. Ne cherchez pas à
-aborder votre ennemi, fuyez-le plutôt et attendez votre heure!
-
---Je ne puis pas attendre... mon sang bout et ma haine veut être
-assouvie, brûlante...
-
---Je ne vous dis pas de renoncer à votre énergique dessein, je vous
-conseille de combiner plus froidement le châtiment que vous voulez
-infliger à celui qui vous a si cruellement atteint.
-
---Que faut-il faire?... Avez-vous une idée?... Vous avez peut-être
-le projet, vous aussi, de frapper cet homme?... Oh! peu importe que
-ce soit au visage ou dans les reins! C'est dans l'ombre qu'il m'a
-blessé, moi, ce n'est pas à face découverte qu'il m'a volé mon Alice...
-Il s'est glissé, la nuit, comme un brigand, et c'est dans un lâche
-guet-apens que j'ai succombé... Parlez, comte, je suis dans vos mains,
-je vous appartiens...
-
---Eh bien! sachez qu'il existe depuis longtemps des centaines de
-braves qui, comme vous, sont animés du désir de faire disparaître
-Napoléon. Pour n'être pas aussi personnelle que la vôtre, notre haine
-est vigoureuse et persistante. Ce sont pour la plupart des mécontents;
-il y a parmi eux d'anciens républicains, des jacobins non convertis
-ou qu'on a négligé de pourvoir d'une baronnie, d'un siège au Sénat ou
-d'une dotation; il s'y rencontre aussi des philosophes qui rêvent une
-fédération des nations d'Europe comme cela se voit parmi les États
-américains, et avec eux des royalistes sincères, comme votre serviteur,
-car je ne dois pas vous cacher le motif qui me pousse à détester
-Napoléon et à souhaiter la fin de sa terrible dictature... Je veux
-rétablir Sa Majesté le Roi de France sur le trône de ses pères... Nous
-ne sommes guère que trois qui ayons en ce moment cette idée fixe et
-la persuasion de la réussite prochaine: moi, M. de Vitrolles et M. de
-Neipperg.
-
---Je ne m'occupe pas de politique, répondit Henriot vivement. Jusqu'à
-ce jour j'ai servi fidèlement Napoléon et j'ai eu peu de temps, je
-l'avoue, au milieu des champs de bataille, pour examiner si son pouvoir
-était légitime ou non, si la façon dont il l'exerçait était nuisible ou
-heureuse... Ne me parlez donc pas des idées, des plans de gouvernement
-de ces ennemis de Napoléon... Je n'ai rien de commun avec eux... Je
-suis un homme qui cherche à se venger d'un autre homme, voilà tout!
-
---Je l'entends bien ainsi! reprit Maubreuil, inquiet, redoutant de
-voir lui échapper cette âme, accessible à la vengeance, rebelle à la
-trahison. Ce que je vous dis de nos sociétés secrètes, qui ont déjà
-à plusieurs reprises montré leur force et leur audace aux sbires de
-Napoléon, c'est pour vous indiquer des compagnons, des amis, qui
-au besoin sauraient vous offrir un asile, vous guider, et qui vous
-permettront d'accomplir, seul, si vous le voulez, votre hardi dessein.
-Rien de plus.
-
---J'accepte cet appui, s'il en est ainsi.
-
---Vous garderez toute liberté avec les Philadelphes; c'est le nom
-qu'ont pris les ennemis de Napoléon. Je vous l'ai dit: toutes les
-opinions sont admises chez eux. Entre eux un lien commun, la haine de
-Napoléon, et un but unique vers lequel tous tendent: la disparition du
-tyran!...
-
---Où pourrai-je me rencontrer avec ces Philadelphes?
-
---Actuellement la mort, la prison, la proscription ont fait de graves
-ravages dans leurs rangs. L'un de leurs chefs principaux était le
-colonel Oudet...
-
---Je l'ai connu. C'était un beau, alerte et brillant cavalier. On le
-disait tout occupé des femmes...
-
---C'était une façon à lui de déguiser la gravité de ses projets. Il a
-été tué à Wagram dans une embuscade, dit-on. Depuis, c'est le général
-Malet qui est le chef des Philadelphes, le centre de tout ce qui est
-attiré dans la lutte contre Napoléon, le foyer de toute haine et de
-toute vengeance rayonnant vers le trône des Tuileries...
-
---J'irai trouver le général Malet, dit résolument Henriot. Où puis-je
-le voir?
-
---Vous vous rendrez à la maison de santé du docteur Dubuisson...
-
---A quel endroit?
-
---En haut du faubourg Saint-Antoine, tout proche la barrière du Trône...
-
---Bien. Mais comment y pénétrer?
-
---Le docteur Dubuisson n'est pas un geôlier. Le général prisonnier est
-l'objet de certaines faveurs. Il peut recevoir des visites. Seulement
-Rovigo veille aux portes. Vous ferez attention à ne pas attirer la
-surveillance des agents qui observent et dépistent ceux qui se rendent
-chez le général.
-
---Comment Malet me recevra-t-il? Il est prisonnier, il a déjà conspiré,
-et déjà il fut victime de la trahison. Qui lui donnera confiance en
-moi?...
-
---Vous vous présenterez en disant: «Je viens de Rome et je veux aller à
-Sparte...»
-
---C'est le mot d'ordre?
-
---Oui. Ne l'oubliez pas.
-
---Ce mot d'ordre, n'est-ce pas le point de départ de ma vengeance?...
-Je n'aurai garde de l'oublier... Mais, vous-même, comte de Maubreuil,
-ne faites-vous point partie des Philadelphes?
-
---Je suis de coeur avec eux. Les conspirateurs, je vous le dirai
-franchement, m'ont toujours découragé des conspirations. On parle
-beaucoup, et l'on agit peu dans ces conciliabules. Et le bavardage
-ne cesse que lorsqu'une oreille indiscrète en ayant recueilli les
-échos, la police survient et envoie tout le monde en prison...
-Les Philadelphes avaient du bon, je ne dis pas... Mais leur
-chef, le général Malet, ruminait des conceptions vraiment trop
-extraordinaires... il attendait d'un événement guerrier le signal du
-soulèvement qu'il projetait... il comptait sur un boulet autrichien ou
-russe pour en finir avec l'Empereur... Il y a mieux et plus sûr!...
-pour abattre le tyran, un homme vaut mieux qu'un canon... Tant qu'il
-n'y avait du côté de Malet que l'espoir en l'artillerie, j'augurais
-mal de sa réussite; à présent je suis plus confiant, je suis presque
-certain de son succès...
-
---Pourquoi cela, comte?
-
---Parce que, plus heureux que Diogène, et cela sans lanterne, il a, un
-peu grâce à moi, trouvé un homme...
-
---Qui donc?
-
---Vous!...
-
-Henriot prit la main de Maubreuil et la serra énergiquement.
-
---Je serai l'homme sur lequel vous comptez! Les Philadelphes trouveront
-en moi l'arme qu'il faut... j'en fais le serment!... A présent je veux
-vivre; oui, vivre pour me venger!... Comte, que faut-il faire cette
-nuit... demain? quand dois-je agir? je me laisse guider par vous, comme
-un enfant...
-
---Eh bien! venez!... La nuit s'éclaircit et l'aube bientôt va rendre
-les routes dangereuses pour ceux qui conspirent... Suivez-moi jusqu'à
-la ville voisine; là vous trouverez des vêtements civils, là nous nous
-séparerons...
-
---En vous quittant, j'irai à la maison de santé du docteur Dubuisson...
-Mais quand nous reverrons-nous?
-
---Quand il le faudra... au jour de votre vengeance!...
-
---Ce sera bientôt... Ah! comte, je suis bien malheureux!
-
-Et Henriot, dont les nerfs alors se détendirent, incapable de surmonter
-plus longtemps la crise nerveuse qui le secouait, suivit le tentateur
-en pleurant silencieusement sur la route.
-
-Maubreuil, tout à fait satisfait, murmurait en regardant blanchir la
-cime des arbres au loin:
-
---Ce rêveur de général Malet va enfin avoir ce qui lui manquait... un
-bon poignard emmanché dans une main solide!...
-
-
-
-
-X
-
-EN ROUTE VERS L'ABIME
-
-
-Wilna,--en russe Vilno,--l'ancienne capitale de la Lithuanie, où
-s'élevait jadis le temple du Jupiter tonnant de l'Olympe Scandinave,
-était en fête et le canon faisait vibrer les vitraux de la cathédrale
-de Saint-Stanislas.
-
-Sur l'emplacement de l'autel païen où la chrétienne basilique dressait
-victorieusement ses deux tours byzantines, les hardis navigateurs
-normands venaient invoquer la divinité farouche qui disposait de la
-foudre et présidait aux combats. Puis ils détachaient leurs barques
-étroites et s'enfonçaient dans les brumes et dans l'inconnu, les proues
-en col de cygne tournées vers ces villes opulentes de l'Occident,
-vers ces monastères emplis d'orfèvrerie et ces villages entourés de
-champs fertiles, qu'on devait rencontrer et piller, des embouchures de
-la rivière de Seine au pont de bois de Paris, fabuleuse cité, proie
-tentante des aventuriers du Nord.
-
-De Wilna, cité sainte, comme des vagues, l'une poussant l'autre,
-peuplades, tribus, nations, emportées par un courant mystérieux et
-puissant, s'étaient répandues sur l'ouest. Jusqu'au ras des murs de
-Paris que défendirent héroïquement Eudes, comte, et Gozlin, évêque,
-aidés des bourgeois et du menu peuple, leurs flots barbares étaient
-venus battre. Puis ces marées humaines, laissant derrière elles
-quelques alluvions, comme en terre neustrienne, dans un reflux non
-moins étrange et irrésistible, s'étaient trouvées reportées au marécage
-originel, aux fiords, aux côtes basses et aux archipels embrumés des
-mers septentrionales et des plages boréales.
-
-Il semblait qu'un travail secret agitât perpétuellement ces lointains
-océans humains, et qu'un mouvement de va-et-vient fatal dût les ramener
-une fois encore vers ces terres occidentales où jadis les fils d'Odin,
-vêtus de peaux de bêtes, avaient enfoncé l'avant de leurs barques et
-planté le fer de leurs lances.
-
-De Wilna, de nouvelles hordes n'allaient pas tarder à dévaler sur
-l'Europe centrale et rouler leurs masses torrentueuses jusqu'au pied
-des tours de Notre-Dame de Paris.
-
-Le fracas de l'artillerie que les cloches de Saint-Stanislas
-accompagnaient de leurs cadences argentines, les roulements sourds des
-tambours, le déchirement aigu des trompettes et le cliquetis sonore des
-sabres, des fusils, des lances, des arcs, des carquois entre-choqués
-dans la marche pesante d'un corps de troupe défilant, donnaient à la
-petite ville bourgeoise et savante, riche de bibliothèques, de musées
-et de gymnases, un aspect martial et joyeux.
-
-Sur le château flottait l'étendard des czars.
-
-La foule, de la route de Saint-Pétersbourg à la cathédrale, dès les
-premières heures, s'était portée; groupée, campée, entassée, juchée sur
-des escabeaux, perchée aux échelles, agglutinée aux fenêtres, accrochée
-même aux poteaux des lanternes et suspendue en grappes aux grilles du
-château, la paisible population cherchait par tous les moyens possibles
-à voir de son mieux et au plus près S. M. Alexandre Ier, empereur de
-toutes les Russies, faisant son entrée solennelle dans sa belle ville
-de Wilna.
-
-Un peu avant midi, le czar parut. Il était entouré d'un brillant
-état-major. On se montrait dans son cortège le ministre de l'Intérieur,
-prince Kotchoubey; le ministre de la police, le plus important des
-fonctionnaires, Ballachoff; le grand maître du palais, comte Tolstoï;
-M. de Menchode, envoyé extraordinaire auprès de l'empereur des
-Français, revenu de sa mission. Rapportait-il la paix ou la guerre? on
-l'ignorait encore. Derrière ces personnages venait le général allemand
-Pfuhl, tacticien émérite, précédant un groupe de généraux, diversement
-célèbres, et à qui la population fit des ovations différentes. Là
-chevauchaient Barclay de Tolly, ancien pasteur de Livonie devenu
-général, stratégiste consommé, mais vieilli et peu aimé; Beningsen,
-le général qui avait été vaincu dans la précédente guerre de Pologne;
-le prince Bagration, commandant l'armée du Dniéper; et enfin le vieux
-Koutousoff, que Napoléon avait battu à Austerlitz et qui s'était
-justifié de sa défaite en prouvant qu'on n'avait pas écouté son avis
-qui consistait à ne pas livrer bataille tant que l'archiduc Charles ne
-serait pas arrivé.
-
-La foule, en apercevant Koutousoff, redoubla d'acclamations. Ce général
-était considéré comme l'élève et le successeur du célèbre Souwaroff. On
-lui attribuait des secrets stratégiques merveilleux. Il profitait de
-l'énorme impopularité de l'Allemand Barclay de Tolly.
-
-Un peu à l'écart du groupe des généraux, s'entretenant, le sourire aux
-lèvres, de choses frivoles ou insignifiantes, échangeant des remarques
-sur la population lithuanienne rangée en files profondes tout le long
-du parcours du cortège impérial, parlant peut-être des dernières modes
-de Paris ou d'_Atala_, le touchant roman de M. de Chateaubriand,
-trois personnages, élégants, d'aspect plus policé que la plupart des
-fonctionnaires et des militaires composant cette escorte demi-barbare,
-fermaient la marche et précédaient les troupes.
-
-Ces trois cavaliers étaient le comte d'Armsfeld, envoyé de Suède, le
-confident du traître Bernadotte; le prince Rostopchine, gouverneur de
-Moscou, et le comte de Neipperg, envoyé secret d'Autriche.
-
-Ces trois hommes, également funestes pour la France, distingués et
-souriants, devisant sur des sujets mondains en caracolant derrière les
-généraux d'Alexandre, devaient être les fossoyeurs de la Grande Armée.
-Dans la cité d'Odin, l'antique ville des corbeaux, ils étaient les
-sinistres oiseaux noirs qui allaient arracher les premières plumes à
-l'aigle blessé.
-
-Après le service religieux à la cathédrale, l'empereur Alexandre
-se rendit au château et reçut les députations des notables et des
-propriétaires de Wilna.
-
-Au cours de la réception, un courrier extraordinaire fut annoncé.
-
-Alexandre, surpris de l'arrivée de ce messager, suspendit la réception
-et donna l'ordre qu'on l'introduisît sur-le-champ.
-
-Il se nommait Dividoff et était l'un des principaux secrétaires de
-l'ambassade de Russie à Paris. L'ambassadeur l'envoyait pour informer
-le czar d'un incident fâcheux survenu à Paris.
-
-M. de Czernicheff, chargé d'une mission en France et que Napoléon
-traitait avec amitié, avait profité de ses relations dans le haut
-personnel administratif français, et de la complaisance nuisible et
-coupable avec laquelle on le laissait pénétrer dans les bureaux,
-pour corrompre un employé du ministère de la Guerre et lui faire
-livrer, moyennant espèces, des pièces fort importantes, concernant
-la situation des places, les approvisionnements et l'organisation de
-l'armée ainsi que les places d'attaque, en prévision d'une guerre avec
-la Russie. Malheureusement, M. de Czernicheff avait laissé tomber
-aux mains de la police une lettre contenant le nom du traître et des
-révélations précises sur ses coupables agissements. Un des domestiques
-de l'ambassade russe, qui avait servi d'intermédiaire, était en prison,
-et le prince Kourakin, l'ambassadeur, avait vainement réclamé son
-serviteur en invoquant les privilèges diplomatiques.
-
-M. Dividoff était donc envoyé spécialement pour expliquer à l'empereur
-Alexandre cette situation. Napoléon était furieux et ne doutait pas que
-la Russie, tout en multipliant les envoyés et les assurances de paix,
-ne se préparât secrètement à la guerre et ne cherchât à en rejeter sur
-lui la responsabilité aux yeux de l'Europe et devant l'histoire. Cette
-découverte lui avait fait brusquer la mise en mouvement de ses troupes.
-
-Et M. Dividoff ajouta:
-
---Sire, le maréchal Davout, qui commande le 1er corps, est déjà en
-route!
-
---Vous l'avez vu? demanda vivement Alexandre.
-
---De mes yeux vu, au delà de la Vistule, frontière de Prusse, à
-Elbing...
-
---Combien d'hommes?...
-
---Le maréchal Davout, Sire, avait sous ses ordres, quand je l'ai
-croisé, me rendant à Pétersbourg aussi vite que les chevaux et les
-chemins me le permettaient, quatre corps de troupes: les divisions
-Morand, Friant, Gudin, Desaix et Compans... en tout 63,000 hommes!
-
---Et des hommes comme ceux qui composent les divisions Morand et
-Friant, commandés par le prince d'Eckmühl! dit Alexandre devenu pensif.
-
-Il ajouta aussitôt, un éclair de fierté aux yeux:
-
---C'est donc la guerre!... Le prince d'Eckmühl, après avoir amené ses
-troupes de l'Oder à la Vistule, marche vers le Niémen... la frontière
-russe ne va pas tarder à être violée... Oui, c'est bien la guerre!...
-je m'y attendais... je m'y suis préparé et la Russie me trouvera
-prêt à supporter, avec l'appui de Dieu, le choc terrible que vous
-m'annoncez... Merci, monsieur, de votre renseignement, il est précieux;
-quant à la saisie des papiers importants que le colonel Czernicheff
-s'était habilement procurés à Paris, rassurez-vous; cette saisie a été
-heureusement tardive... Ces documents inestimables, je les ai... ils me
-serviront à contrôler les notes confidentielles que vous nous apportez
-de la part de notre fidèle ambassadeur, le prince Kourakin.
-
-Ayant félicité ainsi M. Dividoff, l'empereur Alexandre fit aussitôt
-mander près de lui les généraux qui composaient son état-major et les
-ministres qui l'avaient accompagné à Wilna.
-
-Un peu surpris de cette brusque convocation qui interrompait les
-réceptions et les fêtes, les généraux et les ministres prirent place
-à ce conseil de guerre improvisé en se lançant les uns aux autres des
-regards soupçonneux. En Russie, où le caprice du souverain est tout,
-les plus hauts fonctionnaires ne sont jamais à l'abri d'une disgrâce,
-bientôt suivie d'un ordre d'exil, et la rivalité était grande entre les
-généraux. Chacun accusait secrètement son collègue de l'avoir dénigré
-auprès du maître et de préparer son renvoi.
-
-Alexandre fit part des nouvelles que M. Dividoff apportait. Le corps
-de Davout était en marche, et s'avançait à travers la Prusse orientale
-vers la Russie. Dans quelques semaines, peut-être avant, le Niémen
-serait franchi et le sol russe verrait pour la première fois les
-terribles soldats de Napoléon fouler ses étendues vierges d'invasions.
-On pouvait considérer la guerre comme déclarée. Il n'y avait plus
-d'illusions pacifiques à entretenir. Chacun devait se préparer à
-une lutte opiniâtre, et la paix ne s'établirait que sur un champ de
-bataille désastreux, où la Russie serait irrévocablement écrasée, ou
-bien à Paris!...
-
---Oui! oui! à Paris! crièrent les généraux enthousiasmés, portant la
-main à leurs épées, prêts à s'engager par un serment solennel.
-
-Alexandre Ier était un jeune empereur, mais il avait des desseins mûris
-et possédait un sang-froid politique de vieux diplomate. Il laissa
-tomber l'élan tapageur de ses généraux, et se plongea dans une profonde
-méditation.
-
-La nouvelle de la marche en avant du corps de Davout ne le surprenait
-guère. Il prévoyait depuis longtemps cette guerre, et l'on peut
-affirmer qu'il l'avait cherchée, provoquée, pour ainsi dire rendue
-forcée, nécessaire et presque inévitable, assurément. N'avait-il
-pas notamment réclamé l'évacuation de la Prusse par les troupes de
-Napoléon? Qu'aurait-il exigé de plus de la France vaincue? Bien que
-Napoléon ait gardé aux yeux de la postérité la responsabilité d'une
-provocation téméraire adressée à ce colosse du Nord, et tout en
-reconnaissant que, confiant dans sa force, grisé par le vin de la
-gloire bu à toutes les coupes de l'Europe, entraîné par la fureur
-conquérante et acquisitoire, semblable à la folie du joueur emballé,
-qui risque ses gains et son avoir sur une dernière carte, il n'ait
-pas très énergiquement tenté de conserver la paix, il est certain que
-depuis longtemps Alexandre s'attendait à ce formidable duel et qu'il
-s'était exercé, préparé, armé en vue du combat qu'il prévoyait et qu'il
-ne fit rien pour l'empêcher.
-
-A Tilsitt, à Erfurt, dans ces grandes parades pompeuses et
-étourdissantes, il avait sans doute témoigné envers Napoléon d'une
-admiration profonde. Il était sincère alors, le jeune empereur, et son
-exaltation élogieuse n'avait pas le caractère d'une menteuse flatterie.
-Son enthousiasme, manifesté publiquement et à plusieurs reprises, pour
-son glorieux hôte du radeau du Niémen et du palais de Berlin, n'eut
-jamais le caractère d'une trompeuse comédie. Mais tout en admirant
-réellement le grand soldat victorieux, tout en se montrant fier et
-même heureux de son intimité avec lui, ravi et grandi, se trouvant
-traité par le puissant César de France comme un égal, comme un associé
-au partage du monde, Napoléon ayant l'Occident et Alexandre l'Orient,
-son âme slave s'ouvrait à la fois à l'admiration et à l'envie: plus il
-trouvait grand Napoléon, plus il souhaitait le rabaisser et l'abattre.
-En même temps que son orgueil était satisfait de cette égalité
-souveraine, un autre sentiment envahissait l'âme du jeune czar. Il
-se disait que Napoléon renversé, battu, proscrit, tué, sa puissance
-serait détruite, son prestige de gloire évanoui pour longtemps, pour
-toujours peut-être en France, et qu'avec la chute de l'Empereur
-s'accomplirait aussi l'effondrement de cette nation vaillante et
-dangereuse, qui représentait la Révolution, se révélait impie ou peu
-croyante dans tous ses actes, et qui n'avait pas craint, après avoir
-proscrit les prêtres de sa religion et renversé les autels, de couper
-la tête à un roi, à Louis XVI, son maître légitime.
-
-Et Alexandre se disait aussi qu'il lui appartenait d'être le justicier
-de son époque. Il châtierait les Français de leur révolte contre leur
-souverain, il effacerait dans le sang des batailles la souillure
-révolutionnaire, et à Napoléon qui n'était qu'un Robespierre plus
-puissant, plus terrible que l'homme de la guillotine, vrai boucher de
-l'Europe, régicide à sa façon, frappant les souverains à coups de canon
-et promenant des rives du Tage au bord du Niémen son drapeau tricolore
-qui était celui des jacobins, il ôterait, si Dieu prêtait force à ses
-armes, ce pouvoir immense, véritable outrage aux monarques tenant leur
-couronne de Dieu, menace perpétuelle pour tous les trônes.
-
-En même temps qu'il rêvait de devenir l'arbitre du monde, le roi
-des rois d'Europe,--car quel potentat pourrait rivaliser avec lui
-s'il venait à bout de Napoléon?--un certain ressentiment familial
-lui tenait au coeur: Napoléon, résolu à divorcer afin d'épouser une
-princesse susceptible de lui donner un héritier, avait laissé presque
-officiellement pressentir qu'une alliance avec la Russie lui serait
-précieuse. La grande-duchesse Anne, soeur d'Alexandre, avait même été
-avertie des démarches de Napoléon. Le mariage russe était déjà annoncé,
-quand brusquement, en prenant le prétexte d'une question de rites, et
-paraissant s'effrayer de l'introduction au Palais des Tuileries d'un
-pope et d'une liturgie grecque, Napoléon avait rompu les pourparlers,
-en hâte décidé et conclu son mariage avec l'archiduchesse d'Autriche.
-
-Tous ces éléments divers avaient modifié l'état d'âme d'Alexandre à
-l'égard de Napoléon. Il l'admirait toujours, il n'en était que plus
-ardent à vouloir le vaincre. Plus tard il devait le haïr d'une aversion
-profonde, et, vaincu, l'accabler.
-
-Il calculait alors, outre les avantages de la position et l'importance
-des forces dont il disposait, le bénéfice d'un apport moral
-considérable résultant de la lassitude visible qui s'emparait de
-la nation française, épuisée par vingt ans de combats; il tablait
-également sur l'hostilité sourde mais certaine de tous les petits rois
-et des principicules que Napoléon avait absorbés dans son Empire, dont
-il avait éteint le rayonnement en son éclatant foyer de gloire.
-
-Il possédait à l'égard de ces forces morales des données aussi exactes,
-aussi précises que celles que M. de Czernicheff lui avait procurées
-sur l'état des armées françaises, en échange d'un peu d'or compté à un
-commis des bureaux de la Guerre.
-
-Ce n'était donc pas à la légère qu'il se résolvait à la bataille,
-refusant les dernières propositions que Napoléon lui avait fait
-transmettre par M. de Narbonne et par M. de Lauriston. Mais, au moment
-d'engager un si formidable combat, l'émotion le prenait: l'adversaire
-était si fort, si glorieux, si habitué à vaincre, et il traînait
-avec lui toute une nation qui ignorait la retraite! La Victoire,
-ailes déployées, ne semblait-elle pas faire partie de l'avant-garde
-française? De là, l'air soucieux avec lequel il accueillait l'explosion
-d'enthousiasme patriotique des généraux, et la méditation où il s'abîma
-à la suite.
-
-Quand il rompit le silence que personne n'avait osé interrompre, ce
-fut pour demander aux militaires rassemblés en conseil s'ils avaient
-un plan à lui soumettre, un projet à discuter, et quelle tactique ils
-conseillaient de suivre pour répondre à la marche sur le Niémen du
-corps de Davout.
-
-Le général Barclay de Tolly exposa, le premier, son plan. Il consistait
-à ne pas attendre Napoléon en personne. On n'avait affaire, quant à
-présent, qu'au prince d'Eckmühl, il fallait lui barrer la route et
-anéantir son corps, avant qu'il fût rejoint par ceux de Ney ou de
-Victor. L'immense armée de Napoléon était éparpillée en Espagne, en
-Hollande, en Prusse, en Italie; il ne fallait pas lui donner le temps
-de se réunir, et la bataille devait être livrée, avec la concentration
-de tous les corps en route, de la Vistule à l'Oder.
-
-C'était la tactique ordinaire de Napoléon. Elle lui avait assuré la
-victoire à Austerlitz, comme à Wagram. Le secret de son génie militaire
-consistait à se porter en avant, à attaquer avec des forces supérieures
-l'ennemi divisé, à empêcher sa jonction et à se retourner ensuite sur
-le second tronçon, en bénéficiant de l'élan, de la confiance issue de
-la victoire, en accablant un adversaire affaibli et démoralisé.--Il
-faut battre Napoléon avec les armes de Napoléon, conclut Barclay de
-Tolly: c'est à force d'être vaincus par lui que nous aurons appris à le
-vaincre. Montrons-lui que, s'il est bon professeur, nous ne sommes pas
-mauvais écoliers!...
-
-Le prince Bagration, l'Allemand Pfuhl, le général Beningsen
-approuvèrent leur collègue.
-
-Tous conseillèrent la marche en avant: il ne fallait pas accorder à
-Napoléon le temps de s'organiser, on devait surprendre Davout, le
-refouler, envahir le grand-duché de Varsovie, puis la Prusse, et
-livrer combat successivement à tous les corps qu'on rencontrerait.
-On n'aurait qu'à achever la victoire quand le maréchal Ney arriverait
-avec ses soldats de Mayence et du Rhin; le prince Eugène qui amenait
-ses troupes de plus loin encore, de la Lombardie, serait obligé de se
-rendre sans pouvoir livrer bataille. Enfin, puisqu'on avait terminé
-la guerre avec les Turcs et qu'on disposait de l'armée du Danube
-commandée par l'amiral Tchikackoff et de l'armée de Volhynie commandée
-par le général Tormasoff, on prendrait à revers les débris des corps
-successivement écrasés en marchant par Lembey et Varsovie sur le flanc
-des Français. Rien alors ne pourrait plus arrêter l'armée russe,
-décuplée par ses victoires successives, et si l'on rencontrait Napoléon
-vers Dresde ou Leipsick, on lui livrerait bataille avec des contingents
-bien supérieurs. Cette fois, il serait vaincu.
-
-Ce plan séduisit tout d'abord Alexandre. Il correspondait à des
-idées hardies que sa vaillance aimait et la marche en avant ne
-pouvait déplaire à un jeune empereur, impatient de gloire et assoiffé
-de revanche. La possibilité de vaincre Napoléon en employant sa
-tactique, en tombant successivement sur ses corps isolés, flattait son
-amour-propre: le mirage d'une destruction complète de l'armée française
-et peut-être d'une marche sur Paris à travers l'Allemagne reconquise,
-grâce à l'appoint des armées du Danube et de Volhynie, séduisait son
-imagination orientale.
-
-Il remercia et félicita ses généraux, se réservant dans une seconde
-délibération, après avoir reçu des renseignements militaires précis sur
-la position de divers corps français et sur la mise en mouvement du
-corps du prince d'Eckmühl, d'arrêter définitivement le plan de combat.
-
-Il remarqua seulement qu'un seul des chefs militaires n'avait pas parlé.
-
---Et vous, prince, vous ne dites rien? N'avez-vous donc aucun plan à
-nous proposer ou bien vous ralliez vous simplement à l'avis qui vient
-d'être exprimé? demanda Alexandre à Koutousoff.
-
-Le vieux général hocha la tête et répondit d'une voix sombre, avec un
-mouvement d'épaules significatif:
-
---On est mal venu, lorsque la trompette a déjà sonné, et que l'épée est
-à moitié hors du fourreau, de conseiller d'interrompre la sonnerie et
-de faire retomber, au moins pour un temps, l'épée dans sa gaine...
-
---C'est donc cela que vous me conseillez? dit vivement Alexandre, la
-paix, l'humiliation... Napoléon vous fait peur!
-
---Je pourrais avoir peur d'une lutte avec Napoléon sans être pour cela
-un poltron, Sire, dit le vieux guerrier froissé. J'ai écouté en silence
-mes jeunes collègues parler d'envahir le grand-duché, de traverser la
-Prusse, même de nous promener à travers l'Allemagne et de gagner ainsi
-les frontières de France, d'atteindre Paris peut-être... Ce sont là des
-rêves! Je ne dis pas qu'ils soient irréalisables, mais pas à présent...
-Plus tard!... Quand Napoléon aura été vaincu... car il peut l'être;
-mais à la condition de ne pas se jeter étourdiment au-devant de lui, de
-ne pas se précipiter dans le piège toujours ouvert de son génie et de
-son incomparable audace que la fortune a jusqu'ici récompensés...
-
---Un poète latin, je crois, a dit cela, général, interrompit Alexandre
-avec un léger sourire, et il pensait: Ce vieux brave radote!
-
---Un autre poète a dit aussi, répondit vivement Koutousoff, un
-fabuliste français, qu'il ne fallait pas vendre la peau de l'ours
-vivant... Napoléon est toujours debout... vous le peignez à terre,
-mais, pour le moment, il est toujours vainqueur et le plus formidable
-général triomphant qui soit... Rien qu'à son nom les armées s'enfuient
-et les villes s'ouvrent... Vous serez à la merci d'une bataille si
-vous allez au-devant de Napoléon... Ce que je dis là, ce n'est pas
-moi qui l'ai vu et compris le premier... j'en ai fait mon profit, je
-souhaiterais, Sire, que tout le monde ici en fût comme moi persuadé.
-
---Et qui donc vous a donné des leçons, à vous, éminent stratégiste?
-demanda ironiquement le czar.
-
---Un diplomate autrichien, qui est en même temps général... M. le comte
-de Neipperg, répondit Koutousoff... Que Votre Majesté fasse venir M.
-de Neipperg et l'interroge, il lui développera son plan que j'admire
-et que j'approuve... C'est le seul que je suivrais si Votre Majesté me
-faisait l'honneur de me confier le commandement en chef de ses armées
-et la responsabilité du salut de la Russie! ajouta avec gravité le
-vieux guerrier, dont les paroles et l'attitude surprirent tous les
-assistants de ce décisif conseil.
-
-Au dehors des cris, des rumeurs s'élevaient de la foule. Le bruit de la
-guerre déclarée et de l'arrivée prochaine des Français sur le Niémen
-s'était propagé à la suite du passage du courrier extraordinaire.
-
---Vive notre père le Czar!... A bas Barclay!... Vive Koutousoff!... Que
-Koutousoff soit chef!...
-
-Voilà ce que criait cette foule sous les fenêtres du palais où
-délibérait Alexandre.
-
-L'acclamation populaire lui désignant Koutousoff comme généralissime
-fit une impression assez vive sur son esprit. La fermeté avec laquelle
-l'émule de Souwaroff avait conseillé d'attendre Napoléon et non de se
-porter imprudemment au-devant de lui le décida à examiner de plus près
-le projet de Koutousoff.
-
---J'interrogerai M. de Neipperg, dit-il, je le savais homme très
-bien informé des affaires d'Europe; il m'a donné des indications
-intéressantes déjà, dans un mémoire qu'il m'a remis, sur l'état des
-esprits en France et sur les dispositions de la cour d'Autriche à
-l'égard du dangereux gendre de notre bien-aimé frère François; mais
-j'ignorais qu'à ses talents de diplomate il ajoutait des connaissances
-d'art militaire... Sur votre avis, général, je prendrai donc aussi
-conseil de M. de Neipperg et je soumettrai son plan à votre examen à
-tous, messieurs, conclut Alexandre en levant la séance.
-
---Faites venir également, Sire, M. d'Armsfeld, l'émigré suédois, et
-avec lui le comte Rostopchine, dit Koutousoff en se retirant, tous les
-trois sont d'accord sur le danger qu'il y aurait à aller à la rencontre
-de Napoléon, sur l'avantage qui résultera de l'attente!
-
-Alexandre aussitôt manda près de lui les trois personnages désignés par
-le vieux général.
-
-Il leur répéta la question qu'il avait posée au conseil des généraux,
-s'adressant d'abord à M. de Neipperg.
-
-M. de Neipperg, après avoir remercié l'empereur Alexandre de sa
-flatteuse interrogation, lui confirma le plan qu'il avait imaginé et
-dont Koutousoff avait indiqué les grandes lignes.
-
-Bien loin de songer à s'avancer au-devant de Napoléon, selon le
-projet de Neipperg, soumis et concerté avec M. d'Armsfeld et le
-général Rostopchine, il fallait au contraire reculer, reculer
-sans cesse devant lui, faire le désert, en face, sur les côtés,
-derrière, partout autour de lui... en l'attirant dans l'intérieur de
-l'immense empire, on le vouait, lui et son armée, à une destruction
-complète!... Ce n'était pas d'un seul coup et brillamment, dans
-la fumée et le tapage d'une grande bataille, qu'on anéantirait sa
-puissance, mais on l'émietterait... par bribes on lui arracherait le
-sceptre des combats... Il faudrait éviter autant que possible les
-grandes rencontres et faire la guerre d'escarmouches... régiments
-par régiments, compagnies par compagnies, homme par homme, on lui
-dévorerait son armée... comme une bande de loups qui laisse passer le
-troupeau et se jette sur les traînards, sur les isolés, on rongerait
-ses magnifiques corps d'armée. Ce que l'Espagne avait si héroïquement
-tenté et si grandement réussi avec ses guérillas et ses partisans, on
-pourrait l'oser avec les Cosaques... Platoff, leur hetman, n'était-il
-pas là, prêt à cette guerre de ruses, de surprises, de brusque
-irruption, puis de fuite soudaine et de retour rapide et inattendu...
-une guerre d'oiseaux de proie au vol tournoyant, fondant sur les
-victimes à dépecer, disparaissant au fond de l'horizon, quand elle
-bouge et fait mine de les chasser, pour revenir bientôt la harceler
-plus faible, moins capable de résister. Les Parthes et les Scythes
-ainsi se défendaient en attaquant, poignée de moustiques aux prises
-avec le lion... Les lances des Cosaques seraient les aiguillons de ces
-moustiques... le lion, impuissant et ensanglanté, s'en retournerait
-honteux et blessé... la gloire était dans le succès final et non dans
-les moyens de l'obtenir... Par l'espace, par la fuite, par la solitude,
-voilà comment il fallait défendre le sol russe. C'était une fosse
-immense qu'il s'agissait de creuser devant la Grande Armée... elle y
-coulerait, et ne se relèverait d'une de ces tombes de neige que pour
-trébucher et s'enterrer dans la suivante. La terre russe se défendrait
-d'elle-même: dans ses steppes invincibles, imprenables et contre
-lesquels le canon, comme le génie de Napoléon, seraient impuissants,
-elle engloutirait jusqu'au dernier Français, si ce Français s'obstinait
-à ne point battre en retraite!...
-
-Neipperg développa avec précision ce plan véritablement génial et
-terrible que lui avait inspiré sa haine contre Napoléon.
-
-Le czar, frappé par les raisons qui lui étaient fournies, approuva
-silencieusement les idées de M. de Neipperg. Puis, se tournant vers M.
-d'Armsfeld, à son tour il l'interrogea.
-
-L'agent suédois appuya le plan de M. de Neipperg. La retraite, la fuite
-même étaient glorieuses, comme une marche en avant, si la victoire
-était au bout. On reviendrait alors sur la route parcourue et l'on
-reconduirait les Français, au delà du Niémen, au delà de l'Oder, au
-delà du Rhin, peut-être!...
-
-M. d'Armsfeld ajouta que Sa Majesté pouvait compter sur l'appui de la
-Suède. Bernadotte, fidèle aux engagements pris envers la Russie, se
-dégageait complètement de la cause française. Pour accentuer la rupture
-avec Napoléon, il avait réclamé la cession de la Norvège que gardait
-le Danemark, et renoncé à la Finlande que Napoléon lui offrait au
-détriment de la Russie. Il avait en outre demandé un subside de vingt
-millions. Napoléon avait, comme s'y attendait le prince royal, refusé
-d'accepter ces conditions. Bernadotte serait donc l'allié de la Russie
-et il s'engageait à suivre jusqu'au bout la fortune de ses nouveaux
-amis, à combattre, jusqu'à la victoire finale, Napoléon.
-
-Alexandre écouta avec grand plaisir la communication de M. d'Armsfeld.
-L'appoint des Suédois n'était pas à négliger. Le prestige de Bernadotte
-comme homme de guerre était très grand en Russie. Par des bouches
-intéressées, Bernadotte faisait mousser ses capacités militaires. Il se
-donnait comme l'égal de Napoléon, insinuait que c'était lui l'auteur
-principal de ses victoires et prétendait qu'il était le seul homme de
-guerre en Europe capable de le battre. Le prestige des lieutenants de
-Napoléon était si grand alors que tout le monde en Russie et en Suède
-ajoutait foi aux gasconnades du perfide maréchal de l'Empire. Cet
-envieux et intrigant personnage n'était encore que prince royal de
-Suède; en servant la Russie et en trahissant son Empereur, qui avait
-fait maréchal, prince de Ponte-Corvo, et avait comblé de dignités
-et d'argent son ancien camarade des armées de la République, il
-comptait bien recevoir, pour prix de sa trahison, la couronne. Judas,
-fréquemment, encaisse plus de trente deniers.
-
---Eh bien! messieurs, reprit le czar, en présence des observations
-et renseignements pleins d'intérêt de M. le comte d'Armsfeld, je me
-rends entièrement à vos idées... J'adopte le plan si inattendu, si
-simple et si grand à la fois de M. de Neipperg... Nous écouterons notre
-vieil et illustre Koutousoff, et nous nous en rapporterons à lui pour
-l'exécution... Ainsi nous reculerons devant les Français... nous les
-laisserons s'aventurer et se perdre en notre empire... partout les
-habitants devront céder la place aux envahisseurs!...
-
-Alexandre tout à coup s'arrêta. Une objection, forte sans doute, venait
-de se présenter à son esprit très lucide. Il la soumit aussitôt à ses
-trois conseillers improvisés:
-
---Mais les Français, messieurs, dit-il avec vivacité, si nous leur
-laissons l'accès libre, si nous ne livrons que les batailles qu'il
-sera impossible d'éviter, finiront par atteindre les grandes villes
-où existent des approvisionnements considérables, où les habitants,
-plus sédentaires et plus riches que ceux des villages, se refuseront
-peut-être à évacuer l'enceinte de la cité, à abandonner leurs maisons,
-les richesses qu'elles renferment, que ferons-nous si Napoléon
-arrive jusqu'à Moscou? Ne lui disputerons-nous pas les trésors, les
-provisions, les richesses de toute nature et les abondants magasins que
-contient cette antique capitale? Croyez-vous qu'il faille aussi reculer
-une fois là et laisser l'envahisseur entrer dans Moscou portes ouvertes?
-
-Le troisième personnage, le comte Rostopchine, qui n'avait pas encore
-dit un mot, toussa légèrement comme pour attirer l'attention du czar et
-hasarda d'une voix flûtée:
-
---En ma qualité de gouverneur de Moscou, je désirerais répondre!
-
---Comte Fédor Rostopchine, nous vous écoutons, dit Alexandre avec
-bienveillance.
-
-Le gouverneur de Moscou était un homme fort élégant, très lettré. Il
-avait alors quarante-sept ans. Officier distingué, ayant servi sous
-l'illustre Souwaroff, gentilhomme de la chambre, confident et ami du
-czar Paul, il ne voulut accepter aucune dignité d'Alexandre, à la
-suite de l'assassinat de son maître. Il se livra, dans une studieuse
-retraite, à l'histoire et aux lettres. Il était de beaucoup supérieur
-comme culture et comme état intellectuel à ces Russes, moitié hommes,
-moitié ours, qui l'entouraient et dont il disait plaisamment: «Je
-suis forcé de donner raison à un Anglais qui affirmait, en parlant
-des Russes, qu'on n'avait qu'à fendre la veste pour sentir le poil.»
-Alexandre, à l'approche de Napoléon, et sur l'instante recommandation
-de la comtesse Potassof, la parente de Rostopchine et amie de la
-grande-duchesse Anne, avait fait appel à son patriotisme: il lui avait
-confié la défense de Moscou, la ville sainte de l'empire.
-
-Le gouverneur, de sa voix aux inflexions aristocratiques, reprit la
-phrase d'Alexandre:
-
---Votre Majesté s'inquiète du sort de Moscou, si l'ennemi parvient
-jusqu'à ses murs?... Que Votre Majesté s'en repose sur moi!... Napoléon
-ne trouvera dans la ville dont la garde m'est confiée que péril et
-honte... Plutôt que de lui abandonner les vivres, les munitions, les
-ressources de toute nature dont est remplie la cité, ses magasins,
-ses maisons particulières, plutôt que de le voir se ravitailler dans
-les bazars et s'abriter derrière les remparts sacrés du Kremlin, je
-ferai sauter moi-même ces murailles vénérées! Afin de contraindre les
-habitants à abandonner leurs périssables richesses, pour les entraîner
-à la suite de l'armée, s'il était nécessaire, je saurai recourir à la
-force pour cette offrande à la patrie et à l'Empereur; je les obligerai
-à se retirer avec nous, fût-ce jusqu'aux bouches de la Volga, ou par
-delà les roches inaccessibles du Caucase, ou encore dans les ténèbres
-blanches des solitudes sibériennes! Oui, pour exécuter jusqu'au bout
-le plan le plus admirable, le plan sauveur que Votre Majesté vient
-d'approuver, Sire, avec la grâce de Dieu et la permission de votre
-conseil, sûr de l'approbation de tout ce qui a le coeur russe, comptant
-sur l'admiration des générations, réclamant d'avance l'absolution de
-l'histoire, je renouvellerai l'exemple des héroïques défenseurs de
-Sagonte; sans remords comme sans faiblesse, je le jure ici, en présence
-de l'Empereur, plutôt que de voir Napoléon et ses soldats parader et se
-réconforter dans Moscou, moi, Rostopchine, je brûlerai Moscou!...
-
-Cette menaçante prophétie, ce sauvage système défensif, avaient été
-formulés doucement, sans éclat de voix, comme un simple fait énoncé
-posément, dans une conversation, entre amis. Neipperg et d'Armsfeld
-ne purent s'empêcher de tressaillir en écoutant Rostopchine. Le
-patriotisme exaspéré jusqu'à la frénésie luisait dans ses yeux indécis,
-d'un gris bleu terne, tels que ceux des chats-tigres.
-
-Alexandre était retombé dans sa méditation. Sa tête se penchait sur sa
-poitrine. Ses paupières abaissées ne laissaient filtrer aucun regard.
-Tout son corps demeurait immobile et comme figé. On eût dit qu'il
-s'était assoupi sur son fauteuil durant la délibération.
-
-Lentement il releva la tête, et son regard s'anima.
-
-Il se tourna vers Rostopchine.
-
---Ainsi, gouverneur, c'est par le feu que vous comptez combattre les
-Français.
-
---Avec le feu et le froid, Sire!... Comme lieutenants de Koutousoff,
-supérieurs à lui peut-être, vous aurez pour repousser l'ennemi et
-garder le sol de la sainte Russie deux généraux invincibles: le général
-Incendie et le général Hiver... n'est-il pas vrai, monsieur d'Armsfeld?
-
-Le Suédois, que Rostopchine appelait à son aide, ajouta aussitôt:
-
---Il faut ajouter un troisième général aussi redoutable... En attirant
-Napoléon dans les plaines que le général Hiver saura rendre intenables,
-en le faisant chasser de l'abri des villes par le général Incendie,
-il succombera infailliblement, lui et son troupeau d'hommes, sous les
-coups d'un troisième adversaire, le général Famine!... Sire, nous
-n'avons rien à craindre: en suivant le plan que M. de Neipperg, le
-comte de Rostopchine et moi avons eu l'honneur de vous soumettre, la
-Russie sera le tombeau de cette Grande Armée qui s'avance imprudemment
-vers elle... Les Français pourront franchir le Niémen, bien peu le
-repasseront...
-
---Il leur faudrait la barque à Caron, car le Niémen sera pour eux plus
-infranchissable au retour que l'Achéron, dit en souriant Rostopchine
-qui, grand admirateur des poètes du dix-huitième siècle en honneur à la
-cour de Catherine II, se plaisait fort aux comparaisons mythologiques.
-
---J'accepte l'augure favorable, dit Alexandre; mais, messieurs, malgré
-les excellentes prévisions que vous m'exposez, un doute, une anxiété
-pour moi subsistent toujours... Je crois que le plan que vous m'exposez
-si clairement est d'une réussite certaine... une seule chose m'arrête,
-vous ne parlez pas de Napoléon!... Vous oubliez ce que vaut cet homme
-extraordinaire... à lui seul il est une armée... partout où il va,
-docile comme un chien dressé, la victoire accourt et lui rabat les
-armées, les peuples, les souverains... Il est de taille à lutter à lui
-seul contre votre général Famine, d'Armsfeld, contre vos généraux Hiver
-et Incendie, Rostopchine... Il faudrait contre lui, contre sa personne
-même, un autre général... plus fort que les trois autres, et nous ne
-l'avons pas!
-
---Cet auxiliaire que Votre Majesté invoque existe, dit alors Neipperg.
-
---Vraiment... et il se nomme?
-
---La Mort!...
-
-Alexandre eut un mouvement de surprise, presque un frisson.
-
---Mais Napoléon, dit-il, est en fort bonne santé, d'après les derniers
-renseignements venus de Paris et de Dresde... Rien ne peut vous
-autoriser, comte de Neipperg, à faire entrer en ligne défensive cet
-allié quelque peu lugubre...
-
---Sire, mes derniers renseignements à moi me permettent de supposer
-l'intervention probable de cet allié...
-
---Et sur quoi fondez-vous cette prévision?
-
---Votre Majesté n'ignore pas que depuis longtemps, au sein de l'Empire
-français, des associations redoutables et ténébreuses ont noué des
-intrigues, réuni des complices, préparé des attentats soudains...
-
---Oui, je sais, les jacobins...
-
---Il n'y a pas que les détestables survivants de l'infâme Révolution
-qui soient les instigateurs de complots contre Napoléon, Sire. Tous
-les partis ont fourni des éléments à une vaste association nommée
-les Philadelphes, dont les membres se recrutent principalement dans
-l'armée... Le général Moreau, du fond des États-Unis, leur a promis son
-appui... Un général, républicain celui-là, mal récompensé, aigri, puni
-d'ailleurs de l'emprisonnement, le général Malet, est le chef actuel
-de cette formidable armée souterraine où s'enrôlent les mécontents,
-les partisans de la légitimité, les catholiques fidèles indignés des
-mauvais traitements infligés au vénérable Pontife, prisonnier à
-Fontainebleau... Sire, voilà pour vous des auxiliaires plus précieux,
-peut-être, que ceux dont parlaient mon ami M. d'Armsfeld et le comte
-Rostopchine...
-
---Mais ce complot est-il sérieux? Est-il près d'aboutir? Ce général
-Malet, dont j'entends prononcer le nom pour la première fois,
-représente-t-il une force?
-
---Des avis particuliers que je tiens d'un Français très animé contre
-Napoléon et fort dévoué à ses princes légitimes,--il se nomme M.
-d'Orvault, comte de Maubreuil,--me permettent d'affirmer à Votre
-Majesté, bien que le général Malet soit fort circonspect et ne révèle
-ses projets à personne, qu'il saura mettre à profit l'absence de
-Napoléon... Tandis que, privé de communications avec la France, perdu
-dans l'immensité de votre empire, Bonaparte s'enlisera de plus en plus
-dans les neiges, Malet et ses amis s'armeront et donneront le signal de
-la révolte...
-
---Le projet est audacieux! dit Alexandre pensif.
-
---Le général Malet est un homme d'une rare ténacité, reprit Neipperg
-encouragé par un geste du czar. Il a une première fois, au mois de
-juin 1808, tenté de soulever le peuple français et d'abolir l'Empire.
-Napoléon était absent, retenu à Bayonne par les affaires d'Espagne.
-Malet, à la tête d'un comité siégeant à Paris, rue Bourg-l'Abbé,
-imagina de répandre le bruit que Napoléon avait trouvé la mort
-en Égypte, et à l'aide du sénatus-consulte, fabriqué par lui, de
-proclamer la déchéance de la famille impériale et l'établissement d'un
-gouvernement provisoire dont faisaient partie des hommes d'opinions
-diverses modérées: les sénateurs Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht,
-le général Moreau, l'ancien directeur Carnot, et Malet lui-même qui ne
-s'était pas oublié. Le général Lafayette recevait le commandement de la
-garde nationale, Masséna était nommé généralissime...
-
---J'ai entendu parler de cette histoire, dit le czar. Le complot a
-avorté... La nouvelle de la mort de Napoléon, d'ailleurs, avait pu être
-facilement démentie... Malet ne pouvait réussir... Bayonne n'est pas
-loin de Paris...
-
---La Russie est plus lointaine, plus mystérieuse que l'Espagne. Si
-Malet, durant cette campagne, recommence sa tentative, je crois qu'il
-a de grandes chances... Il pourrait se faire aussi qu'un des affidés,
-profitant du désarroi d'une guerre lointaine, parvînt à s'approcher de
-Napoléon et à rendre réelle la nouvelle supposée de la mort de votre
-ennemi, du tyran de la France et de l'Europe...
-
-Alexandre s'était levé brusquement:
-
---L'existence des princes, comme le salut des nations, dit-il
-gravement, est dans la main de Dieu... N'ayons pas l'impiété,
-messieurs, de diriger les desseins de la Providence... L'empereur
-Napoléon est, comme tout ce qui respire, tributaire de la mort... mais
-il ne nous appartient ni de souhaiter ni de favoriser les sinistres
-projets de ceux qui tenteraient de hâter le destin et d'anticiper sur
-les arrêts mystérieux du Seigneur... Messieurs, je vous remercie de vos
-renseignements; je conférerai avec le général Koutousoff et avec les
-autres généraux... Gardez le secret et que Dieu protège la Russie!...
-
-Le sort tournait sa roue. Napoléon, vainqueur perpétuel, allait
-connaître la défaite. Le plan terrible et simple que Neipperg,
-Rostopchine et d'Armsfeld avaient imaginé, et qui consistait à reculer
-sans cesse devant Napoléon et à battre l'immortelle Grande Armée avec
-le froid, avec la famine, avec l'incendie,--plan dont après coup
-plusieurs personnages se sont attribué le mérite,--n'allait pas tarder
-à recevoir un commencement d'exécution.
-
-Le 23 juin 1812, ayant couché dans une cabane, au milieu de la forêt
-de Wilkowisk, Napoléon parut sur les bords du Niémen, au-dessus de la
-ville de Kowno, à un endroit qu'on appelait Poniemoff.
-
-Le général Haxo, sur l'ordre de Napoléon, s'approcha et tous deux
-traversèrent le Niémen dans une barque.
-
-Napoléon avait ôté sa traditionnelle redingote et changé son petit
-chapeau. Il avait revêtu le manteau et coiffé le shapska d'un lancier
-polonais.
-
-Ainsi déguisé, par crainte des coureurs ennemis pouvant le reconnaître
-et s'acharner sur lui, il traversa la plaine, sa lunette à la main.
-
-Il semblait prendre ainsi possession paisible de l'empire des czars.
-
-Une barque montée par des sapeurs escortait l'esquif impérial.
-
-Les sapeurs débarquent. Au loin, une petite troupe à cheval galope dans
-la plaine.
-
-C'est une patrouille cosaque. L'officier s'avance et demande en
-allemand:
-
---Qui êtes-vous?
-
---Sapeurs du général Eblé! répond le lieutenant.
-
---Pourquoi venez-vous en Russie? demande alors en français l'officier
-cosaque.
-
---Pour vous faire la guerre!
-
---Malédiction sur vous! répond le Russe, et il décharge son pistolet
-vers la barque. Les sapeurs tirent. Le Cosaque et ses hommes ont
-disparu dans la forêt. Rien ne répond. Aucun bruit de chevaux ou
-d'armes qu'on apprête. Le silence noir.
-
-L'Empereur descend à terre. Un cheval a été transbordé. Il le monte. La
-bête fait un faux pas et s'abat sur la berge.
-
---Mauvais présage! murmure le général Haxo.
-
-Napoléon hausse les épaules et part au hasard vers la forêt.
-
-Là se trouve une petite éminence. Il y grimpe. Il braque sa lunette. Il
-fouille l'étendue. Il cherche l'armée d'Alexandre, les tentes, le camp,
-les chevaux russes. Il ne voit que la forêt et la plaine à perte de
-vue. La forêt noire et muette, la plaine brune et déserte. Tout se tait.
-
-Tout à coup l'Empereur prête l'oreille. Il tressaille. Sa physionomie
-s'anime. Il a cru entendre le canon. C'est un orage formidable qui
-gronde au loin. Promenant sa lunette sur un autre coin de l'horizon,
-dans les ombres déjà grandissantes du crépuscule il a cru découvrir
-les feux d'un bivouac. Sans doute l'armée d'Alexandre est campée
-là... alors demain ce sera la bataille!... Et son visage s'illumine
-de contentement et d'espoir. Mais il examine plus attentivement.
-Ces flammes de bivouac ont une activité suspecte. Il ne tarde pas à
-reconnaître leur nature: c'est un hameau, le premier sur la route,
-auquel en s'enfuyant les habitants ont mis le feu. Rostopchine a été
-compris et déjà obéi.
-
-Partout la solitude, le vide, l'abîme, le gouffre, l'inconnu; partout
-l'ombre et le silence, avec çà et là le jaillissement soudain des
-flammes...
-
-Le plan fatal était rigoureusement suivi. L'armée russe s'évanouissait
-comme une nuée qui disparaît et se fond sous l'horizon; elle
-s'effaçait confondue dans la ligne monotone et grise des plaines se
-déroulant, triste tapis sans fin. L'étendue allait capter la Grande
-Armée. A son tour, on la verrait fondre et se dissoudre dans le creuset
-perfide de ces steppes. Cette terre boirait ce demi-million d'hommes
-comme le sable du désert les cours d'eau qui s'y perdent.
-
-Les soldats russes, les habitants même semblaient entraînés dans une
-déroute fantastique; mais les trois sinistres chefs qui devaient
-changer en retour victorieux cette panique apparente, le Froid, la
-Faim, le Feu, bientôt prendraient l'offensive.
-
-Napoléon, comme si déjà il eût entrevu ces visions terribles et
-pressenti l'épouvantable destinée, revint, sombre et soucieux, au pas
-de son cheval, vers son armée.
-
-Mais le lendemain, 24 juin 1812, le magnifique spectacle offert à ses
-yeux chassa les présages funèbres de la veille.
-
-A trois heures du matin, sur trois ponts jetés pendant la nuit par
-des voltigeurs de la division Morand et par les pontonniers d'Eblé,
-commença le majestueux passage de cette formidable armée de six
-cent mille hommes dont une poignée à peine, comme l'avait annoncé
-d'Armsfeld, retournerait sur l'autre rive.
-
-Le Niémen franchi, l'empire russe s'ouvrait béant comme un entonnoir
-devant Napoléon et ses braves: l'humiliation de la défaite, les
-souffrances du froid et de la faim, les épouvantes des villes enlevées
-et le retour lamentable à travers le cimetière des neiges, voilà les
-parois de cet entonnoir sinistre au fond duquel étaient l'invasion, la
-captivité, Sainte-Hélène et la mort.
-
-Comme poussés par une puissance mystérieuse et funeste, le Niémen
-traversé, Napoléon et la France étaient en route vers l'abîme.
-
-
-
-
-XI
-
-LA MAISON DE SANTÉ
-
-
-La maison de santé du docteur Dubuisson était à la fois un
-établissement thérapeutique où l'on soignait des pensionnaires atteints
-de diverses affections chroniques et une annexe des prisons d'État, où
-l'on recevait des détenus spéciaux.
-
-Certains condamnés politiques obtenaient, en arguant d'infirmités ou
-en invoquant des maladies que le complaisant certificat d'un médecin
-ami savait aggraver par l'emploi de termes scientifiques terrifiants,
-la faveur d'être transférés chez le docteur Dubuisson et de subir leur
-peine en ses chambres plus confortables et plus saines que les cellules
-des prisons de l'Empire.
-
-Sous tous les gouvernements, il y eut ainsi des prisonniers
-privilégiés. Pendant le second Empire, l'établissement hydrothérapique
-du docteur Pascal, la maison du docteur Béni-Barde, bien d'autres
-hôtels médicaux analogues reçurent les journalistes et les orateurs de
-réunions publiques désireux d'échapper au régime, relativement bénin
-d'ailleurs, de Sainte-Pélagie. Cette faveur est continuée sous la
-République.
-
-Ce fut Napoléon qui inaugura ce système mixte, plein de tolérance et
-d'humanité pour des adversaires politiques rarement dangereux et qu'un
-retour de fortune peut brusquement porter au pouvoir. Que de ministères
-se sont, chez nous, recrutés dans les prisons!
-
-Mais on remarquera que, sous les pouvoirs qui succédèrent à l'Empire,
-les détenus admis à jouir du transfèrement hospitalier n'étaient
-frappés que de condamnations légères et n'avaient commis que des délits
-de plume ou de parole. Les autres subissaient le régime pénitentiaire
-commun. Parfois même les forteresses du Taureau, de l'île d'Aix, de
-Joux, les maisons centrales de Fontevrault, de Doullens, de Clairvaux,
-les villes d'Afrique comme Lambessa, les bagnes aussi, gardaient les
-auteurs de complots ou les chefs d'émeutes vaincues. Le terrible
-despote que fut Napoléon se montra souvent, envers des hommes qui
-avaient tenté de l'assassiner, plus clément.
-
-Dans l'établissement du docteur Dubuisson, situé en haut du faubourg
-Saint-Antoine, proche la barrière du Trône, au milieu d'une
-demi-campagne, avec des arbres, du bon air, le quartier voisin porte
-encore le nom de Bel-Air, parmi de riantes maisonnettes et proche le
-bois de Vincennes, des ennemis redoutables et personnels de l'Empereur
-subissaient une captivité assez douce.
-
-Là se trouvaient incarcérés pour des causes diverses, outre le général
-Malet, deux frères, les princes Armand et Jules de Polignac, arrêtés à
-la suite de la conspiration de Georges Cadoudal, le marquis de Puyvert
-également royaliste, enfin l'abbé Lafon, le conseiller, le confident de
-Malet, mais qui croyait de bonne foi que le général travaillait pour
-les Bourbons et pour le pape.
-
-L'abbé Lafon que nous avons vu, le jour de la naissance du roi de
-Rome, attendre avec impatience, dans le petit cabaret de l'hôtel de
-Nantes, la nouvelle qui pouvait hâter ou retarder ses espérances de
-conspirateur royaliste, avait été écroué depuis. Protégé par le comte
-Dubois, préfet de police, il avait obtenu de subir sa peine en la
-maison de santé de la barrière du Trône.
-
-Malet prit sur-le-champ l'abbé en affection. Il ne tarda pas à lui
-donner toute sa confiance.
-
-Le général Claude-François Malet avait alors cinquante-huit ans. Il
-était né à Dôle, dans le Jura, d'une famille noble; il s'engagea à
-l'âge de seize ans et se trouvait capitaine de cavalerie aux premières
-heures de la Révolution. Délégué à la fête de la Fédération en 1790 par
-son département, il fut élu chef du bataillon franc-comtois et commanda
-la place de Besançon. En 1799, il fut envoyé comme général de brigade
-à l'armée d'Italie et servit sous Championnet et Masséna. Il se trouva,
-dans les premières promotions, nommé commandeur de la Légion d'honneur.
-Il avait adhéré à la constitution de l'Empire, avec quelques réserves:
-«Citoyen Premier Consul, écrivait-il à Bonaparte, en lui envoyant son
-vote et celui de ses soldats, nous réunissons nos voeux à ceux des
-Français qui désirent voir leur patrie heureuse et libre. Si l'Empire
-héréditaire est le seul refuge qui nous reste contre les factions,
-soyez Empereur...»
-
-Il y avait en ce militaire plein de révoltes et aussi de rêves
-aventureux, soldat médiocre d'ailleurs, perpétuel mécontent, subordonné
-aigri, qui voyait d'un oeil irrité l'avancement brusque de camarades
-beaucoup plus jeunes que lui, une âme de conspirateur et des calculs
-de traître. Le mémorable complot qui porte son nom n'était pas son
-coup d'essai. Toute son existence fut agitée par des projets ténébreux
-de coups de main, d'émeutes de casernes, de pronunciamentos dans les
-camps, avec de romanesques combinaisons d'enlèvement. On retrouvait en
-lui le condottiere des petites républiques d'Italie et le franc-juge
-teutonique. Les généraux espagnols contemporains ont reproduit son
-tempérament.
-
-Il s'était affilié de bonne heure à des associations militaires dont
-le but était le renversement de tout chef voulant s'emparer du pouvoir
-et changer la forme républicaine. Ces sociétés portaient différents
-noms. Leurs adhérents se nommaient _Miquelets_ dans la région des
-Pyrénées, _Barbets_ dans les Alpes, _Bandoliers_ dans le Jura, _Frères
-bleus_ dans le Centre et l'Ouest. Ces groupes divers parvinrent à se
-fondre dans la société des Philadelphes, qui avait des ramifications
-à l'étranger, et sur laquelle nous avons donné quelques détails dans
-l'épisode intitulé: _La Maréchale_. Malet portait le nom de Léonidas,
-chez les Philadelphes dont il devint le chef à la mort du colonel Oudet
-(Philopoemen), tué à Wagram.
-
-Commandant le camp de Dijon en 1799, Malet, avec les Philadelphes,
-combina un plan d'enlèvement du Premier Consul, qui devait passer par
-Dijon pour aller gagner la bataille de Marengo et sauver la France.
-
-Cent hommes résolus, apostés par Malet qui leur avait donné une
-consigne en apparence insignifiante, pouvaient entourer le cortège
-de Bonaparte dans les défilés du Jura et le faire prisonnier. Quelle
-aubaine pour l'Autriche si Malet eût réussi! Son plan consistait à
-profiter de la confusion suivant la mort du Premier Consul pour marcher
-sur Paris à la tête des troupes du Jura. Le complot fut éventé. Le
-Premier Consul évita les défilés suspects et put parvenir sur le champ
-de bataille de Marengo. La fortune tournait le dos aux Autrichiens.
-
-Malet fut alors soupçonné, mais non convaincu de trahison. Le chef
-de la haute police, Desmarets, dit en ses curieux et précieux
-_Témoignages_: «Je crus le voir affilié alors à certain projet
-d'enlèvement du Premier Consul à son passage à Dijon. L'explication
-que j'ai eue avec lui mit fin à quelques relations que nous avions
-conservées de l'armée d'Italie.»
-
-D'Angoulême, où il avait été détaché, il passa à Rome où, à la suite
-d'actes d'insubordination affichant son désaccord avec le général
-Miollis, il fut révoqué.
-
-Cette mesure ne fut point pour calmer ses idées de rébellion. Il voua
-une haine vigoureuse à l'Empereur. Il chercha donc avec une tenace
-patience à profiter de tous les événements, à les susciter s'il était
-possible, à les supposer au besoin, pour s'emparer de l'armée, soulever
-le peuple et renverser son ennemi.
-
-Cette haine, plus que le passé de Malet, explique ses sentiments
-républicains qui sont incontestables, quoiqu'il ait cherché des alliés
-parmi les royalistes.
-
-Il tenta, comme nous l'avons vu, en 1807, avec le comité de la rue
-Bourg-l'Abbé dont le jacobin Demaillot était le mineur, de détrôner
-Napoléon. Son plan consistait à profiter de l'éloignement de
-l'Empereur, pour répandre le bruit de sa mort. Le complot fut dénoncé
-et Malet ne tarda pas à être emprisonné.
-
-Nous avons reproduit la lettre, pleine de soumission, par laquelle
-il demandait sa grâce à l'Empereur, offrant de quitter la France et
-d'aller vivre de l'existence du colon à l'île de France.
-
-A la suite de la démarche faite par Renée, accompagnée de La Violette,
-et sollicitant, à Saint-Cloud, la grâce de Malet et du major Marcel,
-compromis dans son complot, l'Empereur avait accordé remise de sa
-peine au major et autorisé Malet à séjourner dans la maison du docteur
-Dubuisson.
-
-C'est là que nous le retrouvons le jeudi 22 octobre 1812,--le jour
-même, à jamais tragique, où Napoléon évacuait Moscou et commençait,
-avec la Grande Armée en haillons, la sinistre étape dans les neiges.
-
-Malet, même en prison, n'avait pas cessé de conspirer. En 1809, il
-avait voulu recommencer sa tentative, c'est-à-dire répandre le bruit
-que l'Empereur avait été tué à Wagram; puis, à la faveur du désarroi
-général, marcher sur Notre-Dame,--il avait choisi le 29 juin, où l'on y
-célébrait un _Te Deum_. Là, il se serait emparé des autorités civiles
-et militaires rassemblées pour la cérémonie. Un Italien nommé Sorbi,
-détenu avec lui à la Force, avait surpris en partie son plan. Malet
-conçut des doutes sur la fidélité de cet homme. Il donna contre-ordre à
-ses affidés. Le _Te Deum_ de Wagram se passa donc sans incidents.
-
-Ce conspirateur opiniâtre avait une idée fixe: profiter de la stupeur
-qui suivrait la nouvelle de la mort de l'Empereur, brusquement
-proclamée, et se rendre maître, à la faveur de la confusion
-universelle, de divers postes et du suprême pouvoir militaire. Il
-évoque ainsi la physionomie sombre et restée quelque peu mystérieuse
-d'un autre prisonnier d'État, Auguste Blanqui, comme lui cherchant le
-renversement du pouvoir par des coups de surprise, des émeutes faites à
-petit nombre, et l'usurpation des ministères, de l'Hôtel de ville, de
-la police, soit par la force, soit à l'aide de faux cachets et d'actes
-fabriqués.
-
-Malet a-t-il conspiré seul, en 1812, avec les quelques compagnons qui
-figurèrent à son procès; ou bien était-il soutenu par des complices
-puissants, restés secrets et indemnes? Comptait-il sur l'appoint de ce
-qui restait des Philadelphes, sur le secours immédiat des officiers
-révoqués partageant ses rancunes et n'attendant qu'une occasion de se
-jeter dans une insurrection? Tout porte à le croire, mais la preuve
-historique de cette double complicité n'a pas été faite, et l'on ne
-peut, en toute sécurité, donner à Malet d'autres auxiliaires que ceux
-qui furent connus par la suite.
-
-Le règlement de la maison de santé permettait aux pensionnaires de
-recevoir des visites toute la journée.
-
-Malet accueillait donc chaque jour un certain nombre de visiteurs. Rien
-d'insolite ne marqua ses réceptions du jeudi 22 octobre.
-
-Dans sa chambre, se trouvaient réunis l'abbé Lafon, le moine Camagno,
-le séminariste Boutreux, l'ex-médecin-major Marcel, et un jeune
-militaire, le caporal Rateau, de la garde de Paris.
-
-Rateau avait vingt-huit ans. Il était le fils d'un fabricant de
-liqueurs de Bordeaux et était parent du baron Rateau, procureur général
-à la Cour de Bordeaux.
-
-Quand les cinq complices furent seuls en face de leur chef, qui les
-avait retenus sous des prétextes divers, Malet dit d'un ton bref:
-
---Il faut en finir, mes amis... l'Empire a trop duré, et l'Empereur a
-trop vécu!... voici l'heure de frapper le grand coup... Êtes-vous prêts
-à me suivre?...
-
-Il les interrogea du regard rapidement. Tous répondirent
-affirmativement.
-
-L'abbé Lafon fit cette réserve:
-
---Il est entendu, mon cher général, qu'il s'agit seulement de renverser
-l'Empire et non de rétablir la République?
-
-Malet eut un geste d'impatience.
-
---Nous réservons la forme de gouvernement, dit-il; les Français,
-redevenus libres, choisiront le régime qui leur paraîtra le meilleur...
-
---Soit, dit le moine Camagno, avec sa face bistrée de forban et ses
-yeux où luisait la flamme du fanatisme, nous marcherons avec vous,
-général, fût-ce au supplice, mais vous me garantissez à moi, pour
-que je puisse le confirmer à mes amis, que tous vos efforts, si vous
-réussissez, tendront à rétablir sur son trône le roi d'Espagne,
-Ferdinand VII?
-
---Nous nous occuperons des affaires d'Espagne quand nous en aurons fini
-ici avec le tyran,--répondit avec brusquerie Malet. Personne n'a plus
-d'objection à faire? reprit-il en lançant un regard impérieux à la
-ronde.
-
---Nous ne devons pas seulement nous armer pour démolir un trône, dit,
-de sa voix calme de sectaire, l'ex-major Marcel, l'humanitaire disciple
-d'Anacharsis Clootz, mais bien pour fonder la république universelle,
-la fédération pacifique des États-Unis d'Europe. Je vous demande donc,
-général, de profiter de l'immense élan généreux que votre grand acte va
-donner à tous les peuples, pour délivrer les nations dans les fers...
-La Pologne, l'Irlande, la Grèce, attendent de nous leur délivrance...
-Il faut décréter la révolution au nom du principe des nationalités;
-il faut que la France donne une patrie à ceux qui n'en ont pas, et
-affranchisse les humains encore esclaves... Voilà pour quel noble but
-je marche avec vous, général!
-
---Nous nous occuperons de nous fortifier, en nous créant des alliés
-parmi les peuples asservis, c'est entendu! dit Malet; mais avant de
-songer à l'affranchissement des Polonais, des Irlandais et des Grecs,
-il faut délivrer les Français... On n'a plus rien à ajouter?
-
---Pardon, général, dit timidement le séminariste Boutreux, il ne faudra
-pas oublier notre saint Pontife, qui est en prison...
-
---C'est convenu! Je l'ai déjà dit... Mais Napoléon d'abord, le pape
-après! fit Malet avec une irritation croissante. Et toi, ajouta-t-il
-en s'adressant au caporal, as-tu quelque roi ou quelque pape à me
-recommander? Tu es le seul qui n'ait pas ouvert la bouche...
-
---Mon général, répondit en rougissant Rateau, je voudrais bien devenir
-sous-lieutenant...
-
-La figure de Malet s'éclaira:
-
---A la bonne heure! tu demandes quelque chose pour toi, au moins...
-tu es le plus raisonnable... Sois heureux, mon garçon, tu auras tes
-épaulettes!... A présent, mes amis, écoutez-moi attentivement, continua
-Malet; les heures sont brèves, et cette nuit même, nous allons tenter
-la partie...
-
-Un certain frémissement parcourut les auditeurs. Aucun ne tremblait.
-C'était plutôt une fièvre de plaisir, un de ces frissons d'attente
-qui font vibrer délicieusement les nerfs des joueurs et des amoureux.
-Les conspirateurs connaissent cette titillation. Le désir, l'anxiété,
-l'inconnu leur communiquent d'étranges et puissantes secousses. Le sang
-accélère, à ces moments-là, sa course dans les veines, et l'on vit
-double.
-
-Malet, profitant de l'émotion de ses affidés, développa froidement,
-posément, son plan, qui était encore plus insensé que hardi.
-
-Il en avait avec précision et méthode agencé les diverses parties.
-Seul, il le portait tout entier. Nul des hommes subalternes auxquels il
-se confiait n'en avait eu connaissance. On savait seulement que l'on
-chercherait à renverser l'Empire, et qu'on descendrait dans la rue,
-quand Malet donnerait le signal.
-
-Il commença par leur faire remarquer combien le moment était propice
-pour agir. Dès qu'il avait vu Napoléon s'engager, avec toute son
-armée, sur la route périlleuse des solitudes du Nord, son espoir de
-recommencer avec succès les deux tentatives de 1807 et de 1809 lui
-était revenu plus vivace. Cette fois il semblait sûr du succès. Son
-idée fixe, sa marotte, la supposition de la mort de l'Empereur, allait
-prendre corps et apparaître la réalité.
-
-Il y avait sept jours que Paris était sans nouvelles de Napoléon et
-de la Grande Armée. Les bruits les plus sinistres trouvaient créance.
-Le commerce paralysé, le travail arrêté, la récolte mauvaise,--la
-comète de 1812, favorable à la vigne, avait produit une sécheresse
-exceptionnelle,--l'impopularité de Marie-Louise, car le peuple
-regrettait Joséphine et n'avait pu s'accoutumer à cette Autrichienne,
-rappelant Marie-Antoinette, tout ce malaise et toute cette inquiétude
-favorisaient les desseins audacieux de Malet.
-
-L'entreprise sans doute était folle et téméraire. Elle prouvait
-cependant chez son auteur une sorte d'intuition très pénétrante de ce
-qui se passait dans la conscience populaire, une perception très juste
-de l'état des esprits, des défaillances prochaines, des trahisons
-naissantes et des surprises possibles.
-
-L'abbé Lafon qui, en sa qualité de royaliste et de clérical, prévoyait
-l'insuccès et aurait souhaité que Malet agît franchement au nom des
-Bourbons, arborant la cocarde blanche et proclamant le souverain
-légitime, Louis XVIII, après avoir entendu l'exposé rapide de son plan,
-lui demanda:
-
---Comptez-vous sur l'appui du Sénat? avez-vous pressenti quelques-uns
-de ses membres?
-
-Malet répondit avec franchise:
-
---Aucun! vous seuls connaissez mon projet. Mais les sénateurs, au
-moins en grande majorité, sont las de servir l'Empire. Des grondements
-précurseurs des révoltes s'élèvent des deux grands corps délibérants.
-Le Sénat, qui hésiterait sans doute à prendre l'initiative d'une
-insurrection, ratifiera avec ensemble le fait accompli. Dès que les
-sénateurs seront persuadés que Napoléon est mort, ils s'empresseront de
-voter l'abolition de son régime. Il se passera ce qui s'est vu, sous
-l'ancienne monarchie, quand Louis XIV et Louis XV sont descendus dans
-la tombe. On déchirait leurs testaments, on se refusait à exécuter
-leurs volontés avant-dernières, on poursuivait les rares courtisans
-restés fidèles après la mort. L'humanité est lâche, mes amis; elle
-subit la force d'où qu'elle vienne, mais seulement tant qu'elle est la
-force. Quand un pouvoir nouveau surgit, les pires valets du pouvoir
-ancien se redressent de leur platitude, courent à la puissance qui
-apparaît et s'efforcent de se faire pardonner leur servilité passée en
-promettant une domestication plus complète... Tout avènement est beau.
-La foule salue les acteurs neufs qui paraissent sur la scène du monde
-et oublie ceux qu'on a forcés à rentrer dans la coulisse. L'Empereur
-mort, ou cru tel, c'est l'Empire enterré. Personne, demain, ne voudra
-plus avoir été bonapartiste. Oh! je connais ce peuple et ceux qui le
-mènent!... Nous aurons le Sénat pour nous, j'en suis certain!... J'ai,
-d'ailleurs, d'avance compté sur son concours!... voyez plutôt...
-
-Et Malet, déployant un papier à en-tête, lut la pièce suivante, très
-habilement fabriquée par lui, et qui pouvait, par ses apparences
-d'authenticité, tromper des yeux non prévenus.
-
-C'était un sénatus-consulte, destiné à être affiché, lu aux troupes
-de la garnison, envoyé aux préfets et aux commandants de places, et
-montré, s'il le fallait, aux généraux, aux ministres, aux divers agents
-de l'autorité, requis par Malet, au nom du pouvoir sénatorial.
-
-L'original de cette pièce, publiée pour la première fois sous la
-Restauration, est aux Archives.
-
-Ce sénatus-consulte fictif portait l'en-tête suivant:
-
-
- SÉNAT CONSERVATEUR
-
- _Séance du 22 octobre 1812._
-
- PRÉSIDENCE DE M. SIEYÈS.
-
- «La séance s'est ouverte à huit heures du soir sous la présidence
- du sénateur Sieyès.
-
- »Le Sénat, réuni extraordinairement, s'est fait donner lecture du
- message qui lui annonce la mort de l'empereur Napoléon qui a eu
- lieu sous les murs de Moscou, le 7 de ce mois.
-
- »Le Sénat, après avoir mûrement délibéré sur un événement aussi
- inattendu, a nommé une commission pour aviser, séance tenante, aux
- moyens de sauver la Patrie des dangers imminents qui la menacent,
- et après avoir entendu les rapports de la commission,
-
- »A discuté et nous ordonne ce qui suit...»
-
-
-Suivait le dispositif du sénatus-consulte en 19 articles.
-
-Le premier article portait que le gouvernement impérial n'ayant pas
-rempli l'espoir de ceux qui en attendaient la paix et le bonheur des
-Français, ce gouvernement, ainsi que ses institutions, était aboli.
-
-La Légion d'honneur était conservée.
-
-Un gouvernement provisoire de quinze membres était établi et composé
-ainsi:
-
-Le général Moreau était nommé président. Ce traître célèbre se trouvait
-encore aux États-Unis; mais ses ramifications avec les Philadelphes,
-ses relations anciennes avec les royalistes, ses offres de service aux
-Russes et aux Prussiens, dans les rangs desquels il devait, l'année
-suivante, trouver la mort en combattant la France, à Dresde, indiquent
-bien que Malet, s'il agissait seul, avait des accointances puissantes
-et aurait eu des alliances--s'il avait réussi--auprès des Bourbons et
-dans les cours d'Europe.
-
-La vice-présidence avait été dévolue à Carnot. Les autres membres
-étaient: général Augereau; Bigonnet; Destutt de Tracy, sénateur;
-Florent-Guyot, ancien conventionnel; Frochot, alors préfet de la
-Seine; Jacquemont; Lambrecht, sénateur; Mathieu, duc de Montmorency,
-royaliste; général Malet; Alexis, duc de Noailles, royaliste; Truguet,
-vice-amiral; Volney et Garat, sénateurs.
-
-On voit que ce gouvernement était mixte et que si Carnot, Malet,
-Augereau y représentaient avec Florent-Guyot et Jacquemont l'élément
-républicain, le préfet Frochot, le vice-amiral Truguet, Volney,
-Lambrecht, Garat, Destutt de Tracy figuraient les anciens républicains
-ralliés à l'Empire, tandis que les ducs de Montmorency et de Noailles
-marquaient la place de la royauté. Les sénateurs impériaux pouvaient,
-le cas échéant, se rattacher aux royalistes, s'il s'était agi de
-délibérer sur l'offre de la couronne. En outre, la présidence confiée
-au général Moreau, déjà en pourparlers avec les futurs chefs de la
-coalition, donnait à la restauration de Louis XVIII les plus grandes
-chances, si le coup tenté par Malet eût été suivi de succès.
-
-Malet, c'est entendu, était républicain. Mais son républicanisme était
-celui d'un général. Il devait fort bien s'accommoder d'une royauté
-avec une charte. Les historiens favorables à Malet ont été embarrassés
-pour justifier la présence de royalistes et de législateurs alliés
-à l'Empereur dans cette commission insurrectionnelle. M. Ernest
-Hamel, qui a écrit l'apologie de Malet et de ses conspirations, a
-été obligé de reconnaître que si le complot de 1808 (comité de la
-rue Bourg-l'Abbé) avait un caractère démocratique prononcé, avec le
-rétablissement de la République pour but, la seconde conspiration
-offrait un objectif moins absolu. En 1812, la forme de gouvernement est
-réservée et un élément royaliste se trouve introduit parmi les membres
-chargés de préparer et de présenter à l'acceptation du peuple français
-une constitution nouvelle.
-
-Avec Moreau à sa tête, la commission eût certainement fait les affaires
-des Bourbons et des rois d'Europe, qui avaient encore plus peur de la
-République que de Napoléon.
-
-Aux termes de ce sénatus-consulte, les ministres étaient destitués;
-les fonctionnaires continuaient leurs fonctions; une amnistie était
-accordée aux déserteurs, déportés et émigrés,--cette dernière catégorie
-ne comprenait plus guère que les princes, leur entourage et les
-derniers chouans à la solde de l'Angleterre.
-
-L'article 7 établissait qu'une députation serait envoyée «à Sa Sainteté
-le pape Pie VII, pour le supplier, au nom de la nation, d'oublier les
-maux qu'il avait soufferts et pour l'inviter à visiter Paris avant de
-retourner à Rome».
-
-Malet, on le voit, n'avait eu garde de négliger l'élément religieux. Il
-comptait sur l'appui du pape et du clergé. Cet article avait dû plaire
-à ses complices de la première heure: l'abbé Lafon, le moine Camagno et
-le séminariste Boutreux.
-
-Les gardes nationaux, que les levées extraordinaires avaient appelés
-aux armées, étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers, mesure
-qui devait certainement, si on affaiblissait nos corps de troupes
-aux prises avec l'ennemi, acquérir de la popularité au nouveau
-gouvernement. Enfin, le général Lecourbe était nommé commandant en chef
-de l'armée de Paris. Le général Malet remplaçait le général Hullin dans
-le commandement de la place de Paris.
-
-Le sénatus-consulte était signé de: Sieyès, président, Lanjuinais et
-Grégoire, secrétaires; contresigné par Malet, «général de division,
-commandant en chef la force armée de Paris et les troupes de la
-première division militaire».
-
-Une proclamation, rédigée en même temps par Malet, devait être lue dans
-les casernes et affichée sur les murs de Paris.
-
-On lisait dans cet appel d'une véhémence extrême des phrases comme
-celles-ci, faisant des Cosaques vainqueurs, et sous la lance desquels
-Napoléon, disait-on, avait succombé, les sauveurs de la France et du
-monde:
-
-«Citoyens et soldats, Bonaparte n'est plus! Le tyran est tombé sous les
-coups des vengeurs de l'humanité. Grâces leur soient rendues! Ils ont
-bien mérité de la patrie et du genre humain!...»
-
-Après ce tribut de reconnaissance aux ennemis victorieux, le factieux
-attaquait et insultait le fils de l'Empereur.
-
-«Si nous avons à rougir d'avoir supporté si longtemps à notre tête un
-étranger, un Corse, nous sommes trop fiers pour y souffrir un enfant
-bâtard...»
-
-Si l'insulte à la Corse, île française, était inutile et peu habile,
-l'outrage au pauvre petit roi de Rome était fou. Mais Malet n'était
-pas homme à observer aucune mesure. Ne flétrissait-il pas, dans la
-fin de sa proclamation, sans doute pour complaire aux anciens valets
-de Thermidor devenus les sénateurs de Bonaparte, qu'il embauchait, le
-grand citoyen qui avait incarné la Révolution et la République, jusqu'à
-la réaction de la Cabarrus et de son amant, le méprisable Tallien:
-
-«Prouvez à la France, s'écriait Malet, que vous n'étiez pas plus les
-soldats de Bonaparte que vous ne fûtes ceux de Robespierre!»
-
-Quand la lecture des pièces fut achevée, Malet distribua à ses
-complices leurs rôles.
-
-Puis il collationna, signa et scella divers brevets nommant à des
-emplois et à des commandements ceux qu'il se proposait d'entraîner avec
-lui.
-
-Ces dispositions prises, il leur donna à tous successivement la main,
-en leur disant d'un ton de commandement:
-
---C'est pour ce soir!... onze heures!... Soyez prêts!...
-
-Tous répondirent:
-
---A ce soir!...
-
---Et le lieu du rendez-vous? demanda l'abbé Lafon... ce ne peut être
-ici: la maison de l'excellent docteur Dubuisson n'ouvre pas, de nuit,
-ses portes à nos amis.
-
---Sans doute, fit Malet, il faut nous réunir chez l'un de nous...
-
---Chez moi, si vous le voulez, dit le moine Camagno; j'habite une
-maison tranquille, cul-de-sac Saint-Pierre, rue Saint-Gilles, au Marais.
-
---Accepté! décida Malet. Vous avez entendu, messieurs, à onze heures,
-rue Saint-Gilles?...
-
---Nous y serons!... dirent les conjurés.
-
---Attendez, reprit le moine. Pour vous faire reconnaître, car il
-pourrait se faire que vous fussiez surveillés et suivis, vous ferez
-tomber dans la boîte de la porte un morceau de papier... je n'ouvrirai
-que sur ce signe de ralliement...
-
-Et le moine, tirant de la poche de sa robe une lettre froissée,
-visiblement un brouillon, la déchira en cinq morceaux qu'il présenta à
-Malet, à l'abbé Lafon, à Boutreux, à Marcel et au caporal Rateau.
-
-Chacun serra précieusement ce morceau de lettre.
-
-Reconduits par le général jusqu'à la porte, les trois visiteurs
-quittèrent la maison de santé sans avoir attiré l'attention ni
-des pensionnaires du docteur Dubuisson, ni des agents de Rovigo
-susceptibles de rôder aux alentours.
-
-
-
-
-XII
-
-COMPIÈGNE-CONSPIRATION
-
-
-Le général Malet, demeuré seul, réfléchit profondément quelques
-instants, tournant et retournant les papiers étalés sur la table, qu'il
-enferma ensuite dans un portefeuille à serrure.
-
-Là se trouvait toute la conspiration. Avec ces feuilles de papier
-ministre, ces faux cachets, ces signatures imitées, cet homme, faible,
-isolé, captif, n'ayant ni argent ni prestige, ignorant tout de Paris,
-oublié des soldats, inconnu de la population civile, allait un instant
-suspendre la vie publique, arrêter le mécanisme puissant de l'organisme
-impérial et, détournant à son usage les ressorts réguliers de
-l'administration, substituerait pendant quelques heures brèves, mais si
-remplies de faits extraordinaires, sa volonté à toute autorité établie
-et sa personnalité même à celle du grand Empereur éloigné.
-
-Cet incroyable complot--en laissant de côté les alliances royalistes,
-les secours extérieurs et les adhésions des fonctionnaires et du
-peuple qui ne seraient venues qu'après la réussite complète et
-l'affermissement du nouveau pouvoir--prouve la force qui gît dans la
-volonté humaine.
-
-L'idée fixe, la convergence de toutes les facultés, de toutes les
-sensations, de toutes les volitions vers un seul objectif: le
-renversement de l'Empire par le fait de la mort soudaine et lointaine
-de l'Empereur, voilà ce qui fit la seule réalité de cette fantasmagorie.
-
-Il est évident que la nouvelle avait contre elle toutes les chances de
-crédibilité; qu'il suffisait de la défiance en éveil d'un esprit plus
-réfléchi, s'avisant qu'il était invraisemblable que la nouvelle de la
-mort de l'Empereur fût ainsi répandue et se demandant d'où sortait
-ce général Malet investi tout à coup par le Sénat du commandement
-de Paris, pour donner le soupçon de la fraude et empêcher le
-sénatus-consulte et les pièces fabriquées d'avoir le moindre effet;
-qu'un seul des fonctionnaires dont le concours était indispensable à
-Malet se refusât à le prendre au sérieux et à lui obéir, et tout son
-château de cartes s'écroulait. Ce fut d'ailleurs ce qui arriva.
-
-Mais il est toutefois admirable que la cervelle d'un homme, en prison
-et dénué de toutes ressources, ait pu projeter une si étrange folie
-et lui donner une consistance apparente telle que la plupart des
-historiens l'ont discutée comme une conception réalisable et qui
-n'avait avorté que par des concours de circonstances accidentelles,
-demeurées d'ailleurs assez mystérieuses. Car pourquoi, comme on le
-verra par la suite, le préfet de la Seine, Frochot, dont le dévouement
-à l'Empereur ne peut faire de doute, crut-il Malet sur parole, lui
-prêta-t-il son concours et mit-il à sa disposition l'Hôtel de Ville,
-tandis que le général Hullin, dont l'habitude de l'obéissance passive
-et la persuasion d'être couvert par un ordre supérieur pouvaient
-expliquer la soumission aux ordres à lui transmis, se refusa-t-il à
-céder la place à Malet? Jamais histoire vraie ne tint plus du roman.
-Cette conspiration, absurde en ses détails, et abracadabrante dans sa
-conception, fut donc avant tout un chef-d'oeuvre de volonté.
-
-Elle a d'ailleurs abouti, plus que ne le pensait son auteur, après
-l'insuccès. La disproportion entre l'assaillant faible et le colossal
-Empire, une matinée mis en péril, fit trop bien voir la fragilité
-du trône impérial. Elle affirma la possibilité d'un écroulement, si
-l'Empereur venait à disparaître. En même temps elle accoutuma les
-esprits à ne pas considérer le roi de Rome comme l'héritier du pouvoir
-de Napoléon. On peut dire que c'est la conspiration Malet qui a préparé
-la France à la substitution, en 1814, d'une autre dynastie à Napoléon
-et à son fils. Alexandre de Russie, le roi de Prusse, Wellington,
-Blücher, comprirent dès lors que la France était vulnérable. Il fallait
-frapper l'invincible nation, non pas au coeur, mais à la tête. Napoléon
-n'était qu'un vainqueur éphémère. Fouché, Talleyrand se disaient qu'il
-fallait s'assurer d'un maître dont le trône fût plus solide. L'empereur
-d'Autriche conçut des doutes sur la valeur de son gendre. Malet a
-empêché Napoléon II.
-
-Malet, qui avait clos sa porte, pour classer et ranger ses précieux
-papiers, entendant frapper, alla ouvrir. Il prit un air indifférent
-pour recevoir le visiteur.
-
-Un jeune homme, à figure énergique et franche, portant la longue
-redingote boutonnée, le chapeau à bords relevés, les bottes et la
-grosse canne, ayant toute l'apparence d'un officier en civil, parut.
-
-La figure de Malet s'anima. Évidemment le nouveau venu l'intéressait,
-l'inquiétait peut-être.
-
---Ah! c'est vous, colonel Henriot, dit-il vivement... Soyez le
-bienvenu!... Quelles nouvelles?...
-
---Ne dites pas mon nom, fit très bas le visiteur...
-
---Personne ne peut nous entendre, rassurez-vous!... Les murs sont
-épais, les portes closes, et les maisons comme celle-ci fort
-discrètes... Je vous demandais: quelles nouvelles; j'ai tant de hâte
-de savoir si une dépêche est arrivée...
-
---Aucun courrier n'est encore venu de Russie...
-
---L'Impératrice?
-
---Toujours dans la plus vive inquiétude sur le sort de son mari... elle
-se trouve au palais de Saint-Cloud avec son fils... elle aussi attend
-un courrier...
-
---Alors les dieux sont pour nous!... dit gaiement Malet, peut-être,
-mon cher colonel, Napoléon est-il mort, à l'heure qu'il est, dans les
-neiges de la Moscovie?...
-
---Non!... je suis sûr qu'il vit!... répondit Henriot avec amertume, un
-démon le protège...
-
---Vous êtes d'un coeur solide, colonel, et votre haine contre Napoléon
-vous défend contre toute faiblesse... Vous m'aviez confié une partie de
-vos souffrances... eh bien! soyez déjà à demi consolé, vous n'allez pas
-tarder à être vengé!...
-
---Est-ce possible?... dit Henriot en secouant la tête; je commence,
-voyez-vous, à désespérer, et ne suis plus le même homme qui s'est
-ouvert à vous... Écoutez-moi, général je voulais partir avec
-l'armée, suivre Napoléon dans cette lointaine Russie, et là, un
-jour, l'attendre, le surprendre et le frapper... au coeur, comme il
-m'avait atteint, moi!... mais le comte de Maubreuil m'a dissuadé de
-tenter cette aventure, il m'a représenté que vous pourriez plus
-sûrement m'aider à me venger... il m'a conseillé de vous voir, de vous
-fournir les renseignements qui vous seraient utiles pour un but que
-je soupçonne, mais que vous m'avez caché... j'ai obéi à Maubreuil, je
-suis venu vous trouver, et me mettant à votre disposition, je vous ai
-communiqué tous les renseignements que vous me demandiez...
-
---Et vous avez été un aide fort précieux, mon cher Henriot; avant peu,
-mes amis et moi, nous saurons reconnaître vos services...
-
---J'ignore ce que vous voulez, je ne puis deviner vers quel but
-mystérieux vous marchez, reprit Henriot avec émotion, je vous ai suivi,
-comme un homme qui a les yeux bandés et qu'on dirige à tâtons dans un
-endroit ténébreux... pour vous, pour vous servir, car je pensais servir
-en même temps ma vengeance, j'ai consenti à séjourner en France...
-prétextant une maladie interne, une faiblesse toute physique, alors
-que c'était à l'âme qu'était mon mal, j'ai pu, grâce à la protection
-du maréchal Lefebvre, rester en France, à Paris... Tandis que mes
-camarades donnent des coups de sabre aux Russes, prennent des villes,
-gagnent des batailles, acquièrent des grades et se couvrent de gloire
-dans cette guerre gigantesque, moi, je demeure, l'arme au fourreau,
-devant une écritoire, plumitif obscur, assis paisiblement dans un
-bureau de la place, auprès du général Hullin, gouverneur de Paris...
-
---Un poste d'honneur et de confiance!... ne vous plaignez pas!... c'est
-là que vous êtes surtout utile à la cause!
-
-Henriot baissa la tête. Un vif combat semblait se livrer dans sa
-conscience. Il continua avec un trouble croissant:
-
---Mon emploi auprès du commandant de l'armée de Paris me permettait
-de connaître exactement les forces disponibles, les contingents des
-postes, les noms des chefs et leur situation... Vous m'avez demandé de
-vous livrer ces renseignements, je l'ai fait... c'était une trahison,
-général!...
-
---Vous employez là un bien gros mot, dit Malet avec un air de bonhomie
-destiné à calmer les remords visibles du jeune colonel. Soyez assuré,
-reprit-il avec plus d'énergie, que vous ne trahissez ni vos devoirs
-ni votre pays... je ne vous ai rien demandé qui fût un forfait à
-l'honneur! Le général Malet est incapable de commander à qui que ce
-soit une action déshonorante!...
-
---Je vous crois, général!... Mais si, dans le premier moment de la
-colère, de la douleur aussi, en écoutant Maubreuil, j'étais prêt à tout
-braver, à tout entreprendre contre l'Empereur... c'était pour me venger
-de lui...
-
---Et à présent... vous êtes moins emporté... votre colère s'est
-évanouie... votre douleur s'est apaisée?... demanda Malet, et presque
-ironiquement il ajouta: Vous estimeriez-vous déjà vengé, parce que l'on
-est sans nouvelles de Napoléon et que le bruit de sa mort sous les murs
-de Moscou peut tout à coup nous parvenir?...
-
---Ma douleur est aussi vive, ma colère aussi ardente qu'auparavant, et
-ma vengeance est toujours altérée...
-
---Eh bien! d'où proviennent ces scrupules, ces hésitations, mon jeune
-camarade?
-
---Général, écoutez-moi... j'ai voué une haine violente et terrible à
-Napoléon... Mais c'est Napoléon seul que je cherche, c'est sa personne
-que je vise, c'est lui, c'est l'homme même que je veux frapper...
-L'Empereur m'est toujours sacré!... En lui je respecte le chef de notre
-armée, le bouclier de la France, l'épée de notre grande nation marchant
-à la gloire...
-
---Enfant, murmura Malet hochant la tête, l'Empereur et Napoléon ne font
-qu'un...
-
---Pas pour moi! Réfléchissant à ce qui se dit dans Paris, aux alarmes
-répandues, à l'absence de nouvelles qui permet de supposer des
-désastres pour l'armée, je me demande si je puis conserver ma haine,
-comme une arme chargée braquée sur la poitrine de celui qui porte la
-France en croupe de son cheval...
-
---Napoléon n'est pas la France! accentua énergiquement Malet. Il a
-trahi la cause de la liberté. C'est un despote qui a tout sacrifié à
-son ambition. Il a fait couler, par cent canaux sur tous les champs de
-l'Europe, le plus pur sang de notre jeunesse. Il emmène avec lui en
-ce moment dans les déserts béants comme des fosses la nation valide
-presque entière, elle s'y engloutira!... il suit sa route funeste au
-milieu des ossements... La France a besoin d'air, et elle étouffe de
-liberté, et elle est bâillonnée; de paix, et elle est poussée dans des
-combats sans fin... Non! la France n'est pas Napoléon et vous ne pouvez
-confondre le tyran et l'esclave, le bourreau et la victime!...
-
-Malet avait prononcé avec force ce réquisitoire. Henriot, à qui le
-conspirateur n'avait rien révélé de ses projets, gardait le silence,
-les yeux fixés sur le carreau de la chambre.
-
-Après l'avoir observé quelques instants, Malet reprit avec fermeté:
-
---Vous êtes venu à moi, colonel... je ne vous ai ni cherché ni
-sollicité... prisonnier, n'ayant pas à me louer de l'Empereur,
-républicain n'aimant pas l'Empire, militaire privé de son commandement
-et comme tel enclin à s'entourer de mécontents, je vous ai accueilli
-avec plaisir, avec confiance, avec espoir aussi, quand, recommandé par
-le comte d'Orvault de Maubreuil que j'ai connu à la cour de Westphalie,
-l'on vous a adressé a moi... je ne vous ai pas interrogé, vous m'avez
-étalé votre coeur; je ne vous ai rien demandé, vous m'avez offert
-de me seconder si j'entreprenais quelque chose contre Napoléon...
-sans vous engager, sans vous initier au moindre des projets que je
-pouvais avoir, je vous ai seulement indiqué que je serais heureux de
-posséder certains détails sur l'organisation de la place de Paris, que
-d'ailleurs je pouvais facilement me procurer par ailleurs...
-
---Je vous ai fourni les renseignements.
-
---Vous en repentez-vous?...
-
---Non... puisque je vous en apportais d'autres, aujourd'hui même...
-
---Quel autre renseignement?
-
---Celui que vous m'avez fait demander par ce billet qui me fut passé
-hier à la place...
-
-Un éclair de joie brilla dans les yeux gris et ternes de Malet.
-
---Attendez! dit-il, je ne veux pas violenter votre conscience... je
-vous rappelais tout à l'heure comment vous étiez venu me trouver, et
-les services que vous m'aviez rendus, nullement compromettants du
-reste, et qui ne sauraient être qualifiés de trahisons... Ceci dit,
-je ne prétendais ni vous imposer de nouvelles communications, ni vous
-entraîner plus avant avec moi vers un but qui vous effraie...
-
---Un but que j'ignore, général!
-
---Vous ne tarderez pas à le connaître... Oh! n'ayez aucune crainte,
-vous serez au courant de mes actions, bientôt, et sans être mêlé à
-aucune d'elles...
-
---Général, je n'ai pas peur...
-
---Si!... vous avez peur de nuire à Napoléon!...
-
-Henriot releva la tête qu'il avait gardée constamment baissée.
-
---Eh bien! oui, vous avez raison, général, j'ai peur de combattre
-la patrie en combattant Napoléon; j'ai peur de blesser la France en
-frappant son Empereur; j'ai peur d'achever à Paris la déroute de mes
-frères d'armes que là-bas transpercent les lances des Cosaques... Mais
-cette crainte ne saurait m'empêcher de tenir vis-à-vis de vous les
-promesses que j'avais pu vous faire, et, en vous étant utile, je suis
-assuré de ne pas servir les ennemis, de ne pas aggraver la défaite qui,
-dans les solitudes russes, s'accomplit peut-être à l'heure où nous
-parlons!
-
---D'où vous viennent donc, aujourd'hui, de si grandes appréhensions?...
-fit Malet dardant son regard sur le jeune colonel; serait-ce la demande
-contenue dans ce billet qui vous fut remis hier?... oh! par une
-personne tout à fait sûre, ma femme!...
-
---Oui, général, c'est bien cette demande qui m'alarme, qui me trouble,
-qui me force à m'arrêter sur les bords d'un précipice, que je ne vois
-pas, mais que je devine... Vous m'avez prié de vous faire tenir ce soir
-le mot d'ordre qui serait distribué par la place aux chefs de poste...
-
---Je pouvais me procurer ce mot d'ordre par des indiscrétions, par des
-amis que je compte dans la garnison de Paris; j'ai pensé à vous, comme
-étant plus à même par votre fonction auprès d'Hullin de me donner ce
-mot... Vous craignez de vous compromettre en me le communiquant, libre
-à vous... je vais m'enquérir ailleurs...
-
---Général, je vous l'apportais ce mot d'ordre... je vais vous le
-donner...
-
---A votre aise! dit Malet, affectant une grande indifférence. Ah! je ne
-vous contrains nullement, camarade!
-
---En vous communiquant le mot, général, je ne sollicite de vous qu'une
-chose, c'est de me donner votre parole que vous ne comptez pas vous
-en servir pour une entreprise susceptible de valoir un avantage à
-l'ennemi... Je ne chercherai même pas à savoir pour quel usage vous
-désirez être en possession du mot...
-
---Parbleu! fit Malet jouant la bonne humeur, vous n'imaginez pas que je
-vais livrer ce mot aux avant-postes des Cosaques?... La Russie est trop
-loin, et avant qu'on sache à Moscou le mot d'ordre de Paris distribué
-dans la nuit du 23 octobre, trente nouveaux mots auront été donnés et
-changés... Tenez, colonel, je vais abattre mon jeu devant vous... je
-n'ai rien à vous cacher... je suis certain que vous ne me trahirez
-pas...
-
---Je vous jure...
-
---Ne jurez pas! c'est inutile!... Apprenez donc que, cette nuit, je
-compte sortir de cette prison... Bien que la maison de santé soit
-en somme d'un séjour supportable, et qu'à la table de cet excellent
-docteur Dubuisson on rencontre aimable compagnie, je suis las d'être
-verrouillé chaque soir... Donc, une occasion favorable s'étant
-présentée, j'en profite... Cette nuit, qui me paraît sombre et
-pluvieuse à souhait, je me donne de l'air...
-
---Et où irez-vous, général?
-
---En Amérique... c'est un tour de liberté... j'ai des amis aux
-États-Unis...
-
---Je vous souhaite de réussir!...
-
---J'espère, à pareille heure demain, être bien près de Boulogne, où
-je compte m'embarquer pour l'Angleterre... Là je trouverai un passage
-pour New-York ou Philadelphie... Mais, pour arriver à Boulogne, il faut
-franchir les barrières de Paris... là se trouvent des postes de gardes
-nationaux... Ces bons militaires peuvent me demander des passeports
-que je n'ai point... voyageant en tenue, voyez, mon uniforme est là
-tout préparé,--et Malet, soulevant un divan, montra dans le coffre un
-costume complet de général,--il me suffira, pour rassurer les zélés
-gardes nationaux et éviter toute anicroche, de donner au chef de poste
-le mot d'ordre; ils me laisseront passer en me portant les armes...
-Voilà pourquoi, mon cher Henriot, je vous ai prié de m'apporter ce
-mot!...
-
-Malet parlait avec un tel accent de sincérité que le doute n'était
-pas possible sur son projet d'évasion. Henriot, qui de plus en plus
-concevait de l'inquiétude et presque de l'horreur pour un projet visant
-l'Empereur, en ce moment-là aux prises avec l'ennemi dans les plaines
-russes, ne pouvait éprouver aucune répugnance à aider un prisonnier
-politique à reprendre sa liberté. Favoriser l'évasion d'un détenu, dont
-la garde ne vous est pas confiée, n'a jamais passé pour une forfaiture,
-surtout quand la cause de la détention n'a rien de déshonorant.
-
-Henriot n'hésita donc plus.
-
---Puisqu'il ne s'agit que de votre liberté, général, je ne crois pas
-manquer à l'honneur, dit-il, en vous aidant à la reprendre... le mot
-d'ordre pour cette nuit est: _Compiègne-Conspiration_.
-
---Merci! fit vivement Malet, et il serra la main d'Henriot.
-
-Une lueur de triomphe égayait la physionomie sévère du conspirateur. Le
-mot d'ordre lui donnait l'accès des postes. Il tenait déjà la clef de
-la place: Paris allait être à lui.
-
-Répétant les deux vocables qui lui étaient donnés, il murmura:
-
---Compiègne!... c'est de là que doit venir le régiment de dragons qui
-est avec nous... voilà qui est de bon augure. Conspiration!... Ma foi!
-le mot est bien choisi et prouve que nous avons des amis en haut lieu...
-
-Puis, redevenant maître de lui-même, Malet, tendant de nouveau la main
-à Henriot, lui réitéra ses remerciements et ajouta comme le timbre
-venait de sonner:
-
---Permettez-moi de vous quitter, mon cher colonel, cette sonnerie
-m'avertit que madame Malet vient d'arriver... Je ne puis la faire
-attendre... J'ai aussi mes préparatifs à faire... excusez-moi et
-embrassez-moi!...
-
-Henriot, qui ne concevait plus aucun doute sur la réalité de l'évasion
-annoncée, reçut l'accolade du général, et lui souhaita de nouveau bonne
-chance.
-
-Tandis que tous deux se tenaient embrassés, madame Malet entra.
-
-Le courant d'air de la porte souleva un chiffon de papier traînant à
-terre, le morceau de la lettre que Camagno avait tirée de sa robe, et
-dont les fragments déchirés avaient été distribués aux conjurés comme
-moyen de reconnaissance à l'huis de la rue Saint-Gilles.
-
-Madame Malet, voyant son mari avec un visiteur, voulut se retirer.
-
-Dans ce mouvement, sa jupe balaya la lettre du moine et la refoula dans
-le corridor.
-
-Henriot s'était excusé et retiré, après une dernière poignée de main
-échangée avec le général; madame Malet pénétra dans la chambre, dont la
-porte fut soigneusement refermée derrière elle.
-
-Dans le corridor, Henriot poussa du pied le chiffon de papier, et,
-machinalement, se baissant, le ramassa. Il allait le rejeter, mais
-cette réflexion lui vint que ce papier pouvait contenir quelque détail
-sur l'évasion du général. Il rebroussa donc chemin dans l'intention de
-frapper à la porte de Malet et de lui remettre cette moitié de billet
-qui l'intéressait peut-être et qui était susceptible de tomber entre
-des mains hostiles.
-
-Mais le valet de chambre attaché au service du général s'avançait dans
-le corridor pour éclairer et reconduire le visiteur.
-
-Henriot, ne voulant donner aucun éveil, car son insistance pour
-rapporter ce tortillon de papier sans importance apparente pouvait
-faire naître des soupçons, serra tranquillement la paperasse dans sa
-poche et suivit le domestique.
-
-
-
-
-XIII
-
-MARCHE! MARCHE!
-
-
-A l'heure où Malet se préparait à franchir les murs de sa geôle
-médicale et à s'élancer de sa chambre du faubourg Saint-Antoine vers
-l'Hôtel de Ville, but convergent de ses pensées, et vers les bureaux
-du gouvernement militaire de Paris, objectif de son audacieux projet,
-voici ce qu'il advenait de Napoléon et de la Grande Armée dans les
-plaines de Russie.
-
-Le Niémen avait été franchi le 24 juin. Napoléon s'était avancé dans la
-direction du nord-est par Kowno, Wilna et Witebsk.
-
-La Grande Armée comprenait 10 corps, plus la cavalerie de réserve de la
-garde impériale.
-
-Ces 10 corps étaient composés comme suit:
-
-1er corps.--Maréchal Davout, prince d'Eckmühl:
-
-Divisions Moreau, Friant, Gudin, Desaix, Compans; environ 200,000
-hommes. Ces troupes étaient les meilleures de l'Empire.
-
-2e corps.--Maréchal Oudinot, duc de Reggio:
-
-Divisions Legrand, Verdier, Merle; 40,000 hommes.
-
-3e corps.--Maréchal Ney, duc d'Elchingen:
-
-Divisions Ledru, Razout; division wurtembergeoise (général Marchand).
-Les divisions françaises étaient les anciennes troupes de Lannes et de
-Masséna; 57,000 hommes.
-
-4e corps.--Le prince Eugène, vice-roi d'Italie:
-
-Divisions Delzon et Broussier, les anciennes troupes de l'armée
-d'Italie. Division italienne (Pino, général). Cavalerie de la garde
-royale italienne; 45,000 hommes.
-
-5e corps.--Le prince Poniatowski:
-
-L'armée polonaise, moins une division donnée à Davout. Divisions
-Sambrousky, Zayouschek, Fischer; 36,000 hommes.
-
-6e corps.--Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr:
-
-Corps bavarois, divisions Deroi et de Wrède; 25,000 hommes.
-
-7e corps.--Le général Reynier:
-
-Corps saxon, divisions Lecoq et Reschen; 20,000 hommes.
-
-8e corps.--Le roi Jérôme--commandement donné plus tard au général
-Junot, duc d'Abrantès:
-
-Corps westphaliens et hessois, divisions Ochs et Damas; 18,000 hommes.
-
-9e corps.--Le maréchal Victor, duc de Bellune:
-
-12e division française et bataillons de dépôt. Le 9e corps devait
-garder l'Allemagne. Le maréchal Victor était nommé commandant de
-Berlin; 38,000 hommes.
-
-10e corps.--Le maréchal Macdonald, duc de Tarente:
-
-Division Grandjean, corps prussien d'York, troupes des petits princes
-allemands; 26,000 hommes.
-
-Il fallait ajouter à ces dix corps deux troupes qui valaient dix
-armées: la cavalerie de réserve et la garde impériale.
-
-La cavalerie de réserve avait à sa tête l'Achille de l'Iliade moderne,
-le chevaleresque Murat, roi de Naples. Sous lui, les généraux Nansouty,
-Montbrun, Grouchy, Latour-Maubourg; 17,000 hommes.
-
-L'empereur d'Autriche avait fourni à son gendre 30,000 hommes de
-cavalerie commandés par le prince de Schwartzenberg qui, plus tard,
-devait marcher à la tête des armées de la coalition. Cette cavalerie
-était placée sous le commandement supérieur de Murat.
-
-Enfin la garde impériale, qui à elle seule était une véritable armée,
-puisqu'elle comprenait, outre ses tirailleurs et voltigeurs (jeune
-garde), ses chasseurs et ses grenadiers (vieille garde), 6,000
-cavaliers, 3,000 artilleurs, 200 bouches à feu, et la légion de la
-Vistule, les légendaires lanciers polonais.
-
-La vieille garde était commandée par le maréchal Lefebvre, duc de
-Dantzig.
-
-La jeune garde, par le maréchal Mortier, duc de Trévise.
-
-La cavalerie de la garde, par l'héroïque Bessières, duc d'Istrie.
-
-Il convient de compter encore les troupes détachées dans les places, à
-Stettin, Glogau, Erfurt, les 9,000 cavaliers à pied venus de Hongrie
-se remonter en Hanovre, et les quatrièmes bataillons tirés d'Espagne,
-ainsi que les bataillons de dépôt, le tout formant le corps de réserve
-placé sous les ordres du maréchal Augereau, duc de Castiglione. Enfin,
-une division danoise avait été mise à la disposition de Napoléon par
-le Danemark, pour faire face à Bernadotte, dans le cas où le déloyal
-Français aurait accompli sa menace de faire une descente sur les
-derrières de l'armée de son pays.
-
-La Grande Armée comprenait donc plus de 600,000 hommes. C'était la
-plus formidable masse de guerriers qu'on eût vus rassemblés depuis les
-invasions des barbares.
-
-On remarquera que l'élément étranger était en nombre. Il y avait
-50,000 Polonais, 20,000 Italiens, 10,000 Suisses, 30,000 Autrichiens,
-et 150,000 Prussiens, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, Westphaliens,
-Croates, Hollandais, des Espagnols et même des Portugais.
-
-Sauf les Polonais, au dévouement admirable comme la bravoure, et les
-Suisses, dont la fidélité une fois promise était inébranlable, tous ces
-régiments étrangers étaient peu sûrs. Non seulement ils étaient prêts
-à lâcher pied, et même à fusiller dans le dos les Français, comme le
-firent par la suite les Saxons, mais encore, dans les marches, dans les
-campements, ils introduisaient l'indiscipline, le désordre, parfois la
-révolte. Ils donnaient l'exemple et le goût de la maraude et du pillage
-à nos troupes.
-
-Avant les hostilités, lors du mouvement en avant ordonné par Napoléon,
-de l'Oder à la Vistule, les Wurtembergeois, du corps de Ney, avaient
-ravagé les États prussiens qu'ils traversaient, volant, brûlant,
-détruisant, et poussant à l'exaspération les peuples de la Prusse,
-avec lesquels on n'était pas en guerre. Cette sauvage conduite des
-Wurtembergeois, qui se moquaient des cris de douleur et des clameurs
-de haine escortant leur passage, car c'était les Français qu'on
-maudissait, a été pour beaucoup dans le réveil du patriotisme allemand
-et dans la fureur de vengeance qui, dès l'année 1813, devait se
-manifester contre nous, en Prusse, où, malgré les victoires passées,
-le nom français n'était pas exécré; nos soldats avaient même été
-généralement bien reçus et bien traités par les populations prussiennes.
-
-L'antagonisme de ces soldats exotiques était si manifeste, que l'on dut
-renoncer à faire commander les Bavarois et les Saxons par des généraux
-français. Ils se refusaient à exécuter les ordres qui ne leur étaient
-pas donnés par des officiers allemands.
-
-Il n'y eut donc guère en Russie qu'un peu plus de la moitié de soldats
-français d'engagés: 370,000 environ, mêlés à 250,000 étrangers.
-
-A cette cause de démoralisation et de désorganisation vint s'ajouter
-l'énorme embarras d'un matériel immense. Les charrois étaient
-innombrables; les caissons, les voitures légères destinées au transport
-des vivres, car on savait que le pays vers lequel on se portait
-n'offrirait aucune ressource, encombraient les routes; les troupeaux
-de boeufs que les divisions emmenaient avec elles pour se ravitailler,
-les équipages de ponts formaient des files interminables; les voitures
-des états-majors venaient encore ajouter à ces obstacles matériels et
-arrêter la marche des convois. Outre l'état-major de l'Empereur, le roi
-de Naples, le roi Jérôme, le prince Eugène, les maréchaux Davout, Ney,
-Oudinot, traînaient après eux des fourgons et des chariots chargés de
-vaisselle, de vêtements, de mobilier même. Non seulement le fastueux
-Murat, mais presque tous les chefs de corps, à l'exception du sobre et
-modeste Lefebvre, avaient une suite d'aides de camp, d'officiers, de
-secrétaires, de domestiques, dont les bagages venaient encore allonger
-la file démesurée des convois serpentant parmi les terres marécageuses.
-Qu'ils étaient loin et démodés les bataillons indigents d'Italie ou
-du Rhin! Le grand luxe des généraux de l'Empire avait sa répercussion
-jusque chez le plus simple capitaine. A chaque étape on faisait dresser
-des tables somptueuses garnies de pièces d'orfèvrerie. Des tapis, des
-lits élégants, des canapés, des coffres contenant des costumes et du
-linge à profusion, suivaient ces états-majors trop riches. Ce n'était
-plus une armée de combattants qui s'avançait vers la Russie, mais une
-sorte de caravane formidable, composé de toutes les nations, où les
-idiomes se mélangeaient en un brouhaha confus, où tous les uniformes
-défilaient, où les marchandises, les produits, même les oeuvres d'art,
-de vingt nations, s'empilaient ainsi qu'en un monstrueux bazar mouvant.
-Le camp prenait l'aspect d'une foire du monde; et, lorsque le signal
-de lever le camp donné, lourdement, péniblement, lentement, tout cet
-amas d'hommes se remettait en route, on avait le spectacle d'une de ces
-grandes émigrations de l'antiquité, l'exode d'un peuple abandonnant sa
-terre natale, sans espoir de retour, et emportant, avec ses armes, ses
-trésors et ses dieux. Pour la plupart de ces émigrants, hélas! la route
-était véritablement sans retour, l'exode définitif.
-
-Derrière le fouillis des états-majors, s'avançait toute une horde, déjà
-dépenaillée et lamentable, de cantiniers, de mercantis, de juifs, de
-brocanteurs, avec des femmes, des enfants, des animaux. Toute cette
-cohue grouillante, destinée à s'engloutir dans la Bérésina, se juchait
-sur de méchantes carrioles, poussait de fantastiques attelages, se
-remorquait avec des boeufs, parfois à bras d'hommes tirant à tour de
-rôle les cordeaux de véhicules étranges rappelant les chars sauvages
-des Vandales et des Huns.
-
-Napoléon eut une peine énorme à alléger son armée de ce poids mort
-paralysant sa marche. Il fit un règlement sévère limitant le nombre
-des voitures selon le rang et le grade, depuis les rois jusqu'aux
-généraux; il désigna la quantité de bagages qu'il serait permis à
-chaque officier d'emmener; enfin il congédia les diplomates, les aides
-de camp amateurs, les secrétaires qui s'étaient joints aux états-majors
-par curiosité, par attrait de la nouvelle conquête, et aussi, car la
-plupart étaient étrangers, dans le but d'espionnage pour le compte de
-leur gouvernement. Il coupa son quartier général en deux: le grand
-service ne devait le suivre qu'à distance et le rejoindrait dans les
-villes où l'on stationnerait; le petit service qu'il conserva n'était
-composé que de ses aides de camp indispensables. Pour lui, toujours
-simple au milieu du faste de ses créatures, il couchait sur son étroit
-lit de fer et n'avait retenu, comme bagage, que quatre grandes caisses
-où se trouvaient ses cartes et tout le matériel topographique qui ne le
-quittait jamais.
-
-Le plan redoutable que Neipperg, Rostopchine et le Suédois d'Armsfeld
-avaient conseillé à Alexandre, s'exécutait rigoureusement; le général
-Barclay de Tolly, plein de sang-froid et de fermeté, mais impopulaire,
-avait reçu l'ordre de refuser sans cesse la bataille. Il se conforma
-donc fidèlement à ce plan temporisateur, qui dans l'antiquité valut
-à Fabius sa gloire, mais qui ne pouvait ni passionner les foules ni
-frapper l'imagination contemporaine. On avait sagement abandonné le
-système proposé par l'Allemand Pfuhl, d'établir un camp retranché à
-Drissa, dans la boucle de la Duna. Les Russes reculaient à mesure que
-les Français avançaient. Ils se défendaient avec l'espace.
-
-Napoléon avait combiné une manoeuvre hardie. L'armée russe était
-divisée en deux corps: l'un, celui de Barclay de Tolly, occupait le
-nord,--c'est-à-dire les régions qu'arrose la Duna, cours d'eau qui se
-jette dans la Baltique, et s'étendait de Witebsk à Dunabourg; l'autre,
-le corps du prince Bagration, au sud--avait sa ligne sur le Dniéper,
-qui se jette dans la mer Noire, et s'avançait jusqu'à Grodno sur le
-Niémen. Le plan de Napoléon consistait donc à empêcher la jonction de
-Barclay de Tolly et du prince Bagration et à les battre séparément. Il
-devait franchir soudainement la Duna sur la gauche de Barclay de Tolly
-et envelopper son armée dans le camp retranché de la Drissa, véritable
-poche où le général russe s'était blotti. Une fois là, il serait
-maître des routes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, et les couperait,
-tandis que les corps du maréchal Davout et du roi Jérôme, opérant leur
-jonction, battraient le prince Bagration sur le Dniéper.
-
-Cette double opération était admirablement conçue, mais il fallait
-pour sa réussite que l'ennemi livrât bataille. Et l'ennemi continuait
-l'exécution du plan et se dérobait.
-
-Il se produisit, en même temps, un conflit funeste dans l'armée
-française. Mécontent du retard que le roi Jérôme avait, selon lui,
-apporté à joindre le corps du maréchal Davout, l'Empereur retira à son
-frère son commandement et le plaça sous les ordres du maréchal. Le roi
-de Westphalie ne voulut pas supporter cette disgrâce. Il se démit de
-son commandement. Ce conflit entre Davout et Jérôme se prolongea assez
-pour permettre au prince Bagration d'échapper et de profiter de six
-à sept jours d'avance pour descendre le Dniéper. La première partie
-du plan, l'écrasement du corps d'armée du sud et l'interception des
-communications entre Bagration et Barclay de Tolly, avait ainsi avorté.
-Restait la seconde manoeuvre, la plus importante: l'enveloppement de
-l'armée du nord dans le cul-de-sac de la Drissa.
-
-Mais déjà l'armée russe avait renoncé à l'idée d'ailleurs si mauvaise
-de se retrancher dans le camp de la Drissa; l'Allemand Pfuhl, qui
-s'était rallié au plan d'exécution proposé par Neipperg et d'Armsfeld,
-insista auprès d'Alexandre pour que l'on évacuât la position. Napoléon,
-devant qui l'ennemi persistait à faire retraite, dut alors le
-poursuivre.
-
-La chaleur était accablante. On était au mois de juillet. L'armée
-suait, souffrait de la soif autant que du soleil, durant cette
-poursuite en des plaines où bientôt la neige allait étendre son
-linceul. Ah! nul ne prévoyait sur les bords verdoyants de la Bérésina,
-où les soldats couraient se désaltérer et se baigner, qu'avant six mois
-cette rivière, solide et glacée, s'entr'ouvrirait comme un tombeau de
-marbre pour recevoir, par charretées, les corps raidis, sanglants,
-broyés de ces lurons qui chantaient à pleine voix et réclamaient de
-l'ombre, de la pluie, du froid, en rageant contre le soleil moscovite
-rappelant aux anciens les coups de cuisson d'Aboukir et de Jaffa!
-
-Et aussi impatients de rencontrer l'ennemi que Napoléon même, les
-grenadiers et chasseurs se demandaient, chaque matin, s'il allait enfin
-luire, le jour de la grande bataille. On se souvenait de la façon dont
-les choses s'étaient passées en Italie, en Hollande, en Autriche, en
-Prusse, et l'on ne doutait pas qu'une journée comme Marengo, Austerlitz
-ou Friedland ne livrât la Russie entière à l'Empereur. Il n'y avait
-plus qu'à se mettre à astiquer les buffleteries et à fourbir les
-plaques des ceinturons, afin de défiler proprement sous les yeux des
-belles Moscovites, le fameux jour de l'entrée joyeuse et brillante dans
-la capitale des czars.
-
-La bataille cependant se faisait désirer. On eut un matin l'espoir que
-l'ennemi aurait la politesse de se laisser aborder et battre.
-
-Il y avait eu sur quelques points de rapides engagements, au moulin de
-Fatowa, à Mohilew, à Ostrowno, mais ce n'étaient que des escarmouches,
-des chocs accidentels. Leur issue, bien que favorable aux Français, ne
-pouvait compter sérieusement. En avant de Witebsk, le 27 juillet, on
-eut un instant l'illusion qu'une grande bataille commençait.
-
-On apercevait les clochers de la ville. Witebsk, chef-lieu du
-gouvernement de ce nom, est une assez grande ville, sur la Duna;
-elle contenait huit à dix couvents et plusieurs églises, romaines et
-grecques, ainsi que des synagogues. Les juifs y sont au nombre de
-quinze mille. La campagne environnante est belle. Une vaste plaine,
-au delà du ravin, s'étend à l'est, traversée d'une petite rivière.
-Derrière ce cours d'eau on aperçut, massée, l'armée russe. Enfin on
-allait donc s'aborder! Près de cent mille hommes paraissaient prêts à
-entrer en ligne dans la plaine de Witebsk. L'armée poussa de vigoureux
-vivats. Il semblait que déjà, au bout des fusils, on tînt la victoire.
-
-Napoléon monta à cheval et prit en personne la direction de l'affaire,
-qui s'annonçait comme importante.
-
-Tandis qu'on réparait le pont, sur un ravin, pour permettre à la
-cavalerie de Nansouty de passer, trois cents hommes se portèrent en
-avant, sur la gauche. Ils furent aussitôt enveloppés par une nuée de
-Cosaques. Ces deux compagnies, encadrées dans l'armée russe, semblaient
-des épaves entraînées dans un fleuve débordé. Mais ces fiers lapins
-ne se débandèrent pas. Cette poignée de braves environnée d'une
-armée serra les rangs en tiraillant sans discontinuer. Les Cosaques
-s'abattaient, sans entamer cette redoute marchante, d'où partait un feu
-terrible.
-
-Napoléon, la lunette à la main, s'aperçut du péril où se trouvaient ces
-trois cents soldats isolés, perdus, noyés dans la cavalerie russe. Il
-s'avança avec le 16e chasseurs, au delà du ravin, dispersa les Cosaques
-et dégagea les aventureux éclaireurs.
-
---Qui êtes-vous, mes braves enfants? leur demanda l'Empereur tout
-joyeux de les voir sortir vivants de cette forêt de lances et de sabres.
-
---Voltigeurs du 9e de ligne, tous enfants de Paris! répondit le sergent.
-
---Eh bien! mes petits Parisiens, vous avez tous mérité la croix, dit
-l'Empereur rayonnant. A présent, suivez-moi!... la route de Moscou est
-ouverte... En avant!...
-
-Mais déjà, derrière son rideau de Cosaques, l'armée russe reculait,
-s'abritait, s'effaçait, disparaissait...
-
-La grande bataille n'était pas encore pour ce jour-là.
-
-Le front de Napoléon se rembrunit, et ce fut tout alourdi de fâcheux
-pressentiments qu'il fit son entrée dans Witebsk, capitale de la Russie
-blanche.
-
-Comme toujours en se retirant, les Russes mettaient le feu à la ville
-évacuée. Mais l'avant-garde les poussa si vivement qu'ils eurent à
-peine le temps, cette fois, d'incendier quelques maisons des faubourgs.
-
-La Grande Armée se remit en marche. La route était morne, l'accablement
-profond. Le thermomètre Réaumur marquait 27 degrés. L'eau devenait
-rare. Le pain manquait. L'armée souffrait de la marche, de la chaleur,
-de l'incuriosité de l'étape. La sinistre retraite dans les champs
-de neige a effacé les souvenirs de la marche en avant, mais à cette
-époque la fatigue était grande et les souffrances vives. Le fastidieux
-chemin s'allongeait de toutes les misères de la soif, de la faim, de
-la lassitude. Les chevaux tombaient sur la route et les traînards
-devenaient légion. En même temps l'armée se décourageait. On se rendait
-compte que jamais on n'atteindrait et l'on n'envelopperait Barclay de
-Tolly.
-
-La campagne de Russie, longue suite de stations douloureuses, n'a pas
-eu que le retour de Moscou de terrible. Ce calvaire eut deux versants
-et si la descente fut pire, la montée fut mauvaise; et si la lugubre
-odyssée du recul, seule, est restée dans la mémoire des hommes, les
-désastres de la marche en avant méritent d'être rappelés. Il est vrai
-qu'à l'aller, le désert parcouru se trouvait coupé d'oasis, qui étaient
-de courtes batailles, et que l'espoir, étoile bientôt éteinte, guidait
-par-ci par-là les conquérants égarés.
-
-Les officiers, les maréchaux même, se montraient aussi abattus que les
-soldats.
-
-Berthier, prince de Wagram et major général, était l'un des plus
-disposés aux plaintes et aux récriminations.
-
-Ce major général dont le rôle a été fort gratuitement étendu par
-certains historiens, qui lui ont même attribué des talents militaires
-qu'il n'a pas eu l'occasion de montrer, n'était en réalité qu'une sorte
-de secrétaire militaire de Napoléon. Il n'a jamais donné un ordre de
-lui-même, ni écrit une dépêche qui n'eût été dictée par l'Empereur.
-Non seulement les grosses entreprises, les plans, les importantes
-décisions, mais aussi les détails dans l'organisation ou la marche
-de l'armée, lui échappaient. L'Empereur faisait tout, savait tout,
-voyait tout, ordonnait tout. Berthier a sans doute connu plusieurs de
-ses combinaisons, le premier. Mais jamais Napoléon ne l'a consulté;
-jamais le major général ne se serait d'ailleurs permis de contrôler ou
-de contrecarrer une opération militaire jugée utile par l'Empereur.
-En cela, Berthier faisait preuve de bon sens. Ce scribe militaire,
-cet homme de confiance du grand stratégiste, a d'ailleurs, en 1814,
-abandonné à Fontainebleau celui à qui il devait tout. La reconnaissance
-et la fidélité, cela ne faisait pas partie des bagages du chef
-d'état-major après la défaite de son général.
-
-A Witebsk, où Napoléon avait ordonné une halte pour reposer les troupes
-et donner aux traînards le temps de rejoindre, le maréchal Lefebvre
-entra dans la maison où logeait le prince de Wagram.
-
-Lefebvre quittait l'Empereur. Il venait de recevoir les derniers ordres
-pour la mise en mouvement de la garde.
-
---Allons, prince!... Allons, mon vieux soldat, dit gaiement Lefebvre
-sur le seuil de la chambre, il faut boucler son sac et repartir du pied
-gauche...
-
---Encore en route! dit Berthier avec découragement; et où l'Empereur
-nous emmène-t-il?
-
---A Smolensk!
-
-Le major général, qui s'était levé pour recevoir le duc de Dantzig, se
-laissa tomber sur une chaise devant la table où se trouvait la carte de
-Russie déployée.
-
---A quoi bon, murmura-t-il, m'avoir donné quinze cent mille livres de
-rentes, un bel hôtel à Paris, une terre magnifique, pour m'infliger le
-supplice de Tantale?... je mourrai ici à la peine... le simple soldat
-est plus heureux que moi!...
-
-Et comme Lefebvre faisait un geste où il y avait du fanatisme et
-qui semblait mimer l'insouciance du soldat prêt à suivre son chef
-aveuglément, au nord, au sud, partout où il lui plairait planter sa
-tente et porter son drapeau, Berthier ajouta avec un soupir où il y
-avait bien de la mélancolie visible:
-
---Ah! que je voudrais donc être à Grosbois!
-
-Grosbois était une terre superbe, aux environs de Paris, don de
-l'Empereur à son ami Berthier.
-
-Ainsi les libéralités même du souverain, les récompenses magnifiques
-dont il avait accablé ses lieutenants, tournaient contre son oeuvre et
-ôtaient, à ceux sur l'énergie desquels il comptait le plus, la ténacité
-et l'endurance, nécessaires plus que jamais dans cette téméraire
-chevauchée à travers l'Europe, aboutissant aux fondrières et aux
-steppes russes.
-
-Berthier, «cet oison dont j'ai tenté de faire un aigle», a dit
-Napoléon, ayant appelé ses secrétaires, Salomon et Ledru, en rechignant
-donna les ordres pour la mise en marche de l'armée.
-
-Puis il suivit Lefebvre chez l'Empereur qui l'attendait.
-
-Ils trouvèrent Napoléon pensif et sombre.
-
-La retraite lamentable semblait déjà prévue dans son cerveau qui
-embrassait, avec le présent, l'avenir. La sinistre clairvoyance
-des désastres promis luisait dans son oeil irrité. Il commençait à
-comprendre que la fortune, lasse de le suivre, changeait de camp. Une
-voix, en lui, s'élevait qui lui criait: «Arrête-toi! il est temps! il
-le faut!» Mais une autre voix, non moins puissante, plus écoutée, celle
-de l'orgueil, de l'audace, de la confiance, la voix qui avait caressé
-son oreille de l'Adige au Nil et du Tage à la Vistule, lui murmurait,
-sirène funeste: «Marche! Marche! Toujours plus avant enfonce-toi dans
-ton rêve, et recule, s'il le faut, les confins du monde pour accomplir
-ta mission!» Semblable à l'homme que Bossuet montre poussé par une
-force irrésistible et ne s'arrêtant qu'au fossé où une chute commune,
-égale, rassemble tous les êtres que la grandeur et les circonstances
-ont pu séparer un moment, il allait, il allait, les yeux perdus dans
-l'immensité de sa vision. C'était alors un poète, un illuminé, un fakir
-de la conquête, un derviche dont la cervelle tournait dans l'axe du
-monde et qui, dans le tourbillon où il se mouvait, perdait l'équilibre
-et la notion des réalités.
-
-Il accueillit avec moins de brusquerie que de coutume, mais avec une
-tristesse qui ne lui était pas ordinaire, ses deux maréchaux.
-
---Eh bien! mes amis, que dit-on dans l'armée? est-on content de marcher
-en avant et d'en finir avec cette terrible guerre? fit-il interrogeant
-du regard Berthier et Lefebvre.
-
-Berthier, courtisan toujours, s'inclina et répondit:
-
---Sire, l'armée est heureuse de savoir Votre Majesté en bonne santé et
-compte qu'une grande victoire bientôt vous permettra d'obtenir une paix
-glorieuse et de nous faire retourner en France...
-
---La paix!... je la voudrais, murmura l'Empereur, je l'ai toujours
-voulue, quoi qu'on en ait dit; mais pouvais-je ramener sans combat mes
-troupes en arrière, évacuer honteusement l'Allemagne, comme l'exigeait
-Alexandre?... Je ne peux traiter de la paix que dans une capitale,
-Pétersbourg ou Moscou... Nous sommes sur la route de Moscou... nous
-irons à Moscou!... Est-ce ton avis, Lefebvre?
-
---Moi, je suis toujours de l'avis de Votre Majesté, dit Lefebvre avec
-une hésitation qui ne lui était pas commune, cependant...
-
---Cependant quoi?... Voyons! dis ce que tu as sur les lèvres... sur le
-coeur... Tu sais bien, mon vieux compagnon, que tu as toujours eu ton
-franc-parler avec moi... que ce soit à l'hôtel de la rue Chantereine,
-le matin du 18 brumaire...
-
---Où Votre Majesté m'a donné son sabre!...
-
---Oui... après Iéna, devant Dantzig...
-
---Où Votre Majesté m'a donné un titre... Oh! je n'oublie aucun de vos
-bienfaits, aucune de vos marques d'amitié, Sire, s'écria le duc de
-Dantzig avec élan; c'est pourquoi, ce que je sais, je le garde pour
-moi, et ce que je crains, je me mords la langue pour ne pas le laisser
-échapper...
-
-Napoléon vint à Lefebvre et, lui plaçant familièrement la main sur
-l'épaule, lui dit dans un de ces mouvements d'abandon, de confiance, et
-d'expansion avec ses lieutenants, qu'il n'eut qu'en Russie:
-
---Tu as tort, mon bon Lefebvre, de retenir ta langue et de comprimer
-ton âme devant moi... Va! je sais tout entendre!... Depuis que j'ai mis
-le pied dans cette maudite Russie, je ne suis plus le même homme...
-Avant je doutais des autres, à présent je doute de moi... je ne me sens
-plus aussi maître des événements... quelque chose m'échappe... je suis
-comme un dormeur éveillé qui se débat dans un cauchemar, et ne sais où
-commence la réalité, où finit le rêve... Il faut m'aider, me soutenir,
-me faire voir clair dans ces vapeurs, vous, mes anciens fidèles, mes
-camarades de vingt ans de batailles... Voyons, prince, quel est l'état
-de l'armée? je veux le savoir!...
-
---Sire, le moral est toujours excellent, dit Berthier; cependant les
-désertions sont nombreuses, les traînards partout colportent le pillage
-et l'insubordination...
-
---Fusillez-en quelques-uns, pour l'exemple!... Mais les bons, les
-solides, les vaillants, ils ne songent, eux, ni à marauder, ni à
-abandonner le drapeau?
-
---Non, Sire, mais ils grognent...
-
---Parbleu! ce sont mes grognards, mes chers grognards! dit Napoléon
-souriant; il faut les laisser se plaindre à leur façon, dire même du
-mal de moi... Ils grognent, mais ils me suivent!... Ils me traitent
-de fou, d'insensé, d'ambitieux, d'extravagant... oh! je me rends
-justice!... mais ils me gagnent des batailles... Maréchal, vous
-commandez ma garde... que dit-elle, ma garde? que veut-elle?...
-
---Ma foi! Sire, puisque vous l'exigez et que vous savez déjà qu'elle
-grogne, la garde, et qu'elle n'est pas seule à grogner, je vous
-dirai qu'on est las de courir après ces Russes qui détalent à notre
-approche...
-
---Oh! nous les rejoindrons!...
-
---Qui sait?... Chaque jour on attend la bataille et c'est toujours
-partie remise... On se dit: Ce sera pour demain... Quand viendra-t-il,
-ce demain-là?...
-
---Nous allons le hâter!... A Smolensk, probablement, à Moscou,
-assurément, nous rencontrerons les Russes et nous les battrons! dit
-Napoléon avec conviction.
-
-Il était, à ce moment-là, en présence de la contradiction des faits,
-comme le chercheur de chimères, à qui l'on ose contester la possibilité
-de sa poursuite. Poète en action, romancier de l'épée, il concevait
-comme réalisables et voyait comme accomplis les projets les plus
-hardis; les hypothèses invraisemblables prenaient en lui l'aspect de
-la certitude; il s'embarquait avec sérénité pour des voyages à travers
-l'impossible et, dès le départ, se considérait comme ayant atterri. Il
-était, dans ce moment-là, pour lui analogue à l'échauffement cérébral
-de l'auteur composant son poème, à la fascination du joueur devant le
-tapis chargé d'or, à l'extase de la dévote contemplant le tabernacle,
-il était le hâbleur de bonne foi, et, comme le menteur légendaire,
-ce grand imaginatif tenait pour condensées en faits exacts et pour
-résolues en événements réalisés les nuées qui flottaient devant sa
-pensée, les extraordinaires inventions de son cerveau déréglé.
-
-Lefebvre avait secoué la tête en entendant Napoléon annoncer avec cette
-certitude une bataille probable sous les murs de Moscou.
-
---En attendant, dit-il, ces sacrés mangeurs de chandelles f... le camp
-devant nous! Mais leur fugue ne me dit rien de bon... ils partent
-pour revenir plus nombreux, plus redoutables, peut-être! Ces Cosaques
-ressemblent aux moucherons des soirs d'été: ils nous assaillent, ils
-tournaillent autour de nous... On lève la main pour les chasser... ils
-s'enfuient... Nous nous endormons tranquilles, confiants, en essaim
-plus serré le vol revient... et vous êtes, durant votre sommeil, piqué,
-saigné, sucé!... Nous nous épuisons à ne pas combattre, Sire; quand ils
-nous verront diminués, affaiblis, affamés, ils tourbillonneront plus
-acharnés sur nous ces damnés moustiques!... Voilà le danger, Sire, et
-chacun le prévoit!...
-
---Vous vous laisseriez abattre par des moucherons!... vous, des braves,
-des héros!...
-
---Sire, il faut peu de chose, trop de chaleur ou de froid, pas assez
-de nourriture ou de sommeil, pour changer une armée de vaillants
-en une bande misérable de traînards et d'éclopés!... La Russie,
-voyez-vous, c'est trop grand!... Nous n'usons pas que des souliers à
-les poursuivre... On voit bien leur calcul à présent: trop faibles pour
-résister, n'ayant pas de soldats à mettre en ligne, ils nous combattent
-par la dérobade... Mais ils sont chez eux, ils se nourrissent, ils
-trouvent des renforts tout en se repliant; nous autres, nous sommes à
-six cents lieues de chez nous, et nous ne pouvons que nous émietter,
-que nous diminuer, comme une miche qu'on a trimballée sur le sac durant
-des semaines... Sire, le temps, ce grand maître, comme on dit, nous
-affaiblit et donne à nos ennemis de la force... L'armée russe et la
-nôtre, cela fait deux boules de neige, seulement la nôtre fond et la
-leur grossit...
-
---Il y a du vrai dans ton dire, Lefebvre. Mais proposes-tu quelque
-chose?... As-tu un plan..., une idée?...
-
-Le brave Lefebvre eut un geste de désespoir comique.
-
---Une idée... un plan!... moi!... oh! non! C'est votre affaire à vous,
-qui êtes notre Empereur... Dites-nous ce qu'il faut faire, et nous le
-ferons!...
-
---Et vous, Berthier, en votre qualité de major général, vous avez
-peut-être une manière de voir particulière, une conception à vous sur
-la façon de conduire cette guerre et de la terminer en profitant des
-avantages acquis? demanda Napoléon.
-
---Je suis de l'avis de Lefebvre, répondit Berthier, et, comme lui,
-je vois le danger que nous courons en avançant toujours... nos
-effectifs sont réduits de près de moitié et nous n'avons pas livré de
-bataille!... La chaleur nous a fait plus de mal que les lances des
-Cosaques et que les boulets de l'artillerie russe!...
-
---Et l'on disait qu'il faisait froid en Russie!... murmura Lefebvre...
-Ah! bon sang! quand donc le vent tournera-t-il au nord!...
-
---Plus tôt que toi et moi ne le voudrons alors! dit Napoléon, mais
-voyons, prince de Wagram, je vous demande avis, que me conseillez-vous?
-
---Je crois qu'il serait plus sage de nous arrêter pendant qu'il est
-temps encore! répondit Berthier, s'enhardissant à donner le conseil que
-toute l'armée semblait souhaiter voir suivre.
-
---C'est aussi ton avis, Lefebvre?
-
---Oui, Sire... faire halte n'est pas fuir!... Nous voici aux limites
-de la Pologne et de la Moscovie, nous sommes parvenus au seuil de la
-vraie Russie... Fortifions-nous ici... il y a des vivres, du fourrage,
-l'armée se retrempera... Nous serons à l'abri de tout retour offensif
-des Russes, étant appuyés sur la Duna et sur le Dniéper... nous
-pourrons, pour occuper nos hommes, faire une marche au nord et prendre
-Riga qui n'est pas défendu comme le fut Dantzig, pousser au sud sur
-la Volhynie et, tout en nous cantonnant pour l'hiver, organiser la
-Pologne...
-
---La Pologne!... voilà le grand mot lâché! s'écria Napoléon. Parbleu!
-vous croyez que c'est facile d'organiser la Pologne... Vous allez me
-demander, n'est-ce pas, de reconstituer le royaume des Polonais?...
-
---Sire, dit Lefebvre, avec un ton plus énergique, les Polonais se sont
-bravement battus dans nos rangs, vous leur devez quelque chose... Le
-partage de leur patrie a été un crime des rois... il nous appartient de
-le réparer: vous devez rendre à ces exilés chez eux, la terre où sont
-les ossements de leurs pères... Ce n'est pas seulement une question
-d'humanité, de justice, de reconnaissance, c'est aussi une question de
-salut pour l'Occident, de sécurité pour la France, de gloire éternelle
-pour Votre Majesté!...
-
-Napoléon, en entendant s'exprimer avec cette fermeté le maréchal
-Lefebvre, en qui survivait le vieux républicain de l'an II, le
-volontaire des armées de la République courant à la délivrance des
-peuples opprimés, eut un mouvement de vif mécontentement.
-
---Rétablir le royaume de Pologne, dit-il, le puis-je?... Oui, je sais
-quelle barrière infranchissable serait la Pologne reconstituée, si
-jamais, le sort des armes nous devenant favorable, Alexandre voulait
-reprendre l'offensive et marcher, à travers l'Europe ouverte, sur
-la France affaiblie, en proie aux factions... Moi mort, qui oserait
-prévoir ce qu'il peut advenir de cet immense empire que je laisserai
-à cet héritier, peut-être encore enfant?... Oui, la Pologne serait la
-sauvegarde de mon trône et le rempart de mon empire, mais les Polonais
-sont divisés... des haines profondes dévorent ce vaillant pays...
-les soldats sont pour nous, les bourgeois, les paysans nous voient
-avec défiance... Les nobles sont tous en guerre les uns contre les
-autres... les plus sages ne peuvent s'entendre entre eux... leur diète
-générale n'a abouti qu'à la confusion et à la déroute... et puis,
-n'ai-je pas des engagements à tenir envers l'empereur d'Autriche?...
-Je l'ai déclaré aux députés de la Confédération de Pologne à Wilna:
-j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses États et je ne
-saurais autoriser aucune manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le
-troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces
-polonaises... Non, il ne peut être question pour le moment du royaume
-de Pologne!... Que les Polonais attendent la victoire... c'est à Moscou
-que leur sort se décidera!
-
-Moscou! comme un refrain fatidique, ce nom sonnait dans les rêves de
-Napoléon, tintait dans sa pensée, vibrait dans ses paroles.
-
-Moscou l'étourdissait, le grisait, couvrait en lui la voix de la
-raison, de la politique, de la prévoyance.
-
-Ainsi se trouvait formulée, décidée, consommée la grande faute. La
-campagne de Russie suspendue, l'entrée à Moscou ajournée, peut-être
-abandonnée, la Grande Armée, se ravitaillant et se refaisant à Witebsk,
-avait pour s'approvisionner durant l'hiver les riches dépôts de Wilna,
-de Varsovie. L'armée russe fuyant, démoralisée, Alexandre réduit à
-battre en retraite sans espoir de retour victorieux, et par-dessus tout
-la Pologne rendue à elle-même, offrant un territoire énorme et seize
-millions d'habitants résolus à lutter pour l'indépendance jusqu'à la
-mort, en cas d'offensive des Russes, voilà ce que la fortune offrait
-encore à Napoléon. A Witebsk rien n'était perdu, rien même n'était
-compromis, mais il fallait s'arrêter sur la route de Moscou, il fallait
-ne pas craindre de faire rendre gorge aux souverains recéleurs du vol
-monstrueux de 1768, il fallait oser refaire de la Pologne une puissance.
-
-Tout devait pousser Napoléon à prendre ce sage parti. Malheureusement
-les conséquences fatales du mariage autrichien allaient peser de tout
-leur poids dans la balance et emporter les destins de la France.
-
-Pour reconstituer la Pologne, pour anéantir l'odieux acte de partage
-du siècle précédent, on devait enlever à la Russie et à la Prusse les
-provinces qui avaient constitué leur part de dépouilles. S'il n'y avait
-eu en cause que ces deux copartageants, Napoléon n'aurait sans doute
-éprouvé aucun scrupule. Mais il s'agissait aussi de faire restituer
-par l'Autriche sa part de sa complicité dans la rapine. Que dirait
-Marie-Louise, quand son père se plaindrait à elle d'être dépouillé
-de sa Gallicie par Napoléon? Les rois d'Europe ne trouveraient-ils
-pas indigne la conduite de ce gendre amoindrissant la couronne de son
-beau-père? N'apparaîtrait-il pas alors à ces monarques, dont il avait
-la sottise, la folie plutôt, de rêver l'amitié, la considération, comme
-le jacobin sur le trône, le Robespierre à cheval qu'il ne voulait
-plus être? Il était parvenu à pénétrer, un peu avec effraction et en
-casseur de portes, dans la famille des rois; il avait cette naïveté de
-se croire des leurs et de s'imaginer qu'on lui pardonnerait d'avoir
-emporté d'assaut, comme une ville, une fille d'empereur authentique;
-par cette alliance trompeuse, provisoire, qui tenait au cheveu de la
-victoire continue, de la puissance persistante, il se croyait obligé à
-des ménagements, à des égards, presque à une complicité rétrospective
-dans le crime du partage; vainqueur des rois, il s'estimait des leurs;
-il ne pouvait, pensait-il sottement, leur confisquer des provinces
-pour les donner à des insurgés. Quand il faisait de ses frères des
-rois, il affermissait sa dynastie, il procédait comme les fondateurs
-des grands empires, il ne servait pas la cause contraire aux rois. En
-s'alliant avec les Polonais, en démembrant non seulement l'empire russe
-et la Prusse, mais l'empire d'Autriche, il trahissait les intérêts des
-monarques à la tête desquels il se plaçait! Tant pis pour les Polonais,
-mais le père de Marie-Louise ne pouvait être sacrifié pour eux, et ses
-domaines étaient sacrés!... Ainsi s'aveuglait le soldat heureux. Il ne
-devinait pas l'horreur des rois pour lui, égale à leur crainte et à
-leur bassesse.
-
-Ce funeste raisonnement devait entraîner Napoléon sur la pente qu'il
-ne pourrait plus remonter. L'abîme se rapprochait. Marie-Louise,
-femme fatale, de Saint-Cloud, contribuait à la perte de son mari, et
-arrachait la couronne du front bouclé du roi de Rome.
-
-Napoléon, sans avouer franchement que son principal motif de refuser le
-rétablissement du royaume de Pologne avait sa source dans sa crainte de
-déplaire à Marie-Louise et aussi dans le désir d'être agréable à son
-beau-père,--qui trois ans plus tard, sans une protestation, sans un mot
-de clémence jeté aux rois ses alliés, le laisserait déporter sur un roc
-désolé et mourir dans le plus cruel abandon,--répondit à Lefebvre et
-à Berthier qu'il comprenait leurs raisons, qu'il les admettait même
-en majeure partie, mais qu'il ne pouvait se résoudre à interrompre sa
-marche ni à se cantonner à Witebsk.
-
---Les cantonnements d'abord, dit-il avec vivacité, ne sont point si
-aisés que vous le supposez. La Duna et le Dniéper nous couvrent en été;
-mais, l'hiver venu, ces cours d'eau gelés seront des routes ouvertes
-aux Russes. Les Français sont disposés à l'action. Ils ne pourront
-demeurer immobiles durant de longs mois d'hiver. C'est alors que les
-désertions, les maraudages se multiplieraient. Les effectifs déjà
-réduits deviendraient à rien. On est au mois d'août. La campagne ne
-fait que commencer. Que pensera la France en apprenant qu'on s'arrête
-au début? N'est-elle pas habituée à une autre rapidité? On me croira
-malade, affaibli, épuisé, chef dégénéré d'une armée démoralisée,
-réclamant le repos de Capoue, avant d'avoir approché Rome. L'Europe va
-douter du succès. L'Espagne, qui s'agite, profitera de notre stagnation
-lointaine et l'Angleterre rendra inutile, aux bords du Guadalquivir,
-le passage du Niémen. Et puis, les partis qui n'ont jamais désarmé ne
-chercheront-ils pas à fomenter des troubles, en propageant des bruits
-alarmants?... Il est impossible que le chef d'un grand empire demeure
-une année loin de sa capitale, sans que le tapage des victoires vienne
-annoncer aux peuples qu'il est toujours présent, toujours vainqueur,
-toujours vivant!... Non! mes amis, il m'est interdit également de
-stationner ici et de reculer... La gloire et le salut pour nous sont en
-avant... Berthier, préparez les ordres de marche pour demain! Lefebvre,
-que ma garde prenne les armes... dans quinze jours elle entrera avec
-moi à Smolensk! dans un mois je donne rendez-vous à mes braves au
-Kremlin!
-
-Le coup de dés était jeté et la France avait perdu.
-
-Le 16 août, on campait devant la citadelle de Smolensk.
-
-Smolensk, située sur le Dniéper, au pied de coteaux, était entourée
-en partie de murailles avec de grands faubourgs. Un pont joignait
-la vieille et la nouvelle ville. Des tours flanquaient son antique
-enceinte. Une cathédrale byzantine dominait palais, édifices et
-maisons. Smolensk, une des plus anciennes cités russes, était presque
-aussi vénérée que Moscou. Aussi Barclay de Tolly, qui n'exécutait
-qu'avec une visible répugnance le plan de retraite constante qui lui
-avait été imposé, résolut-il de faire un simulacre de défense de la
-ville.
-
-Les Russes opposèrent une héroïque résistance. Ils avaient affaire à
-Davout, avec les divisions Gudin, Morand et Friant, la fleur de l'armée
-française, et Napoléon, en personne, dirigeait l'attaque.
-
-Après un combat de six heures, la nuit étant venue, on remit au
-lendemain matin l'assaut.
-
-Le général Haxo avait reconnu dans les remparts une ancienne brèche, la
-brèche Sigismonde: par là devaient pénétrer les braves de la division
-Friant.
-
-Mais, au milieu de la nuit, une aube sinistre grandit et tout à coup
-envahit le ciel. On avait cru d'abord à un phénomène céleste, météore
-traversant l'espace, aurore boréale aux lueurs venues du pôle. Mais
-tout s'empourpra dans une clarté lugubre et grandissante. Barclay
-de Tolly, à qui des ordres précis étaient parvenus, obéissait à
-l'inspiration terrible qui avait dicté à la Russie le plan de son
-salut. Il s'était décidé à reprendre son mouvement de retraite, et à
-laisser Napoléon encore une fois devant l'espace libre et menaçant. En
-évacuant Smolensk, il y avait porté, comme arrière-garde protectrice,
-la flamme de ses torches, embrasant édifices et maisons. Le général
-Incendie, comme avait dit Rostopchine, accomplissait son oeuvre. La
-route de Moscou s'éclairait ainsi de brasiers volontaires. Plutôt que
-de laisser prendre leur ville, les Slaves la brûlaient. Pendant la
-nuit, tandis que des incendiaires patriotes propageaient le feu dans
-les maisons vides, les habitants, sur l'ordre de Barclay de Tolly,
-fuyaient, emportant avec eux ce qu'ils pouvaient transporter de leur
-mobilier et de leurs hardes. La retraite rouge s'accomplissait. La
-Russie se faisait bûcher avant de se transformer en sépulcre blanc. Les
-combattants, les habitants se perdaient dans les plaines interminables;
-les maisons, les villages, les villes se transformaient en décombres
-fumants. Partout la Grande Armée, en avançant, rencontrait la ruine, la
-solitude, et ne conquérait que des cadavres et des cendres.
-
-L'entrée de Napoléon et de ses soldats dans la ville, évacuée au milieu
-des flammèches, ne ressemblait aucunement aux triomphales prises
-de possession de jadis. A Smolensk, il eut la vision et comme la
-répétition de la tragédie de Moscou.
-
-Là encore, après cette bataille, qui était une victoire, et devait au
-loin apparaître encore plus considérable qu'elle ne l'était, Napoléon
-pouvait s'arrêter.
-
-Mais il était presque aux portes de Moscou. Avait-il donc conduit si
-loin, et après tant de fatigues, de dangers, de victoires, ses soldats
-invincibles, pour se contenter d'un demi-triomphe et s'engourdir dans
-la torpeur d'un cantonnement d'hiver? Les jours étaient encore longs
-et chauds. Les Russes avaient perdu beaucoup d'hommes dans les divers
-combats livrés depuis un mois. Ils ne pouvaient reculer perpétuellement
-ainsi. A Moscou, d'ailleurs, on tiendrait la paix. Alexandre, dépossédé
-de la ville sainte de son empire, ne pourrait se résoudre à une fuite
-sans fin. Il traiterait dans la capitale des czars; on pourrait y
-prendre ses quartiers d'hiver. L'Europe serait frappée d'admiration en
-recevant des décrets datés du Kremlin. La nouvelle que la Grande Armée
-et le grand Empereur s'étaient confinés dans Smolensk, une bourgade
-désormais en ruines, ne produirait qu'une impression de défiance et
-l'on douterait de la victoire finale.
-
-Une autre raison vint raffermir Napoléon dans son idée de marcher sur
-Moscou.
-
-Il venait d'apprendre que Koutousoff, nommé généralissime, remplaçait
-Barclay de Tolly. Pour donner satisfaction au patriotisme russe qui
-s'étonnait de voir les armées d'Alexandre se retirer sans combattre
-et s'indignait à la prévision de l'entrée des Français dans Moscou,
-presque sans avoir vaincu, le nouveau général avait résolu d'attendre
-la Grande Armée sur les collines qui protègent la route de cette
-ville. Là une bataille, qui deviendrait probablement décisive, serait
-livrée. Le sort de Moscou et de la Russie, dans ce choc gigantesque, se
-déciderait par les armes. Le soir de cette journée, la Russie délivrée
-acclamerait son empereur ou bien Alexandre serait obligé de demander la
-paix.
-
-Tous les généraux, Ney en tête, fournirent cependant des rapports
-défavorables. Ils essayèrent de faire revenir Napoléon sur sa
-résolution. Les pertes étaient considérables. Les chevaux tombaient
-par milliers. On ne pouvait plus les nourrir. L'artillerie s'embourbait
-dans les marécages. Les pluies détrempaient tout. La fièvre faisait des
-ravages pires que ceux des boulets. Pourquoi ne pas rétrograder sur
-Smolensk?
-
-Napoléon parut un instant céder aux observations de ses lieutenants, il
-leur dit enfin:
-
---Oui, la saison ne nous est guère favorable... ce pays est
-véritablement désolé et intolérable avec ses terres fangeuses... Si
-le temps ne change pas, dès demain je donne l'ordre de retourner à
-Smolensk!...
-
-Le temps malheureusement changea. Le lendemain, 4 septembre, un soleil
-radieux dorait les tentes de la Grande Armée et faisait gaiement
-briller les armes. Un air vif séchait les routes. L'espoir et la gaieté
-revenaient avec le soleil.
-
---On ne peut pas reculer par un temps pareil! dit Napoléon joyeusement,
-saisissant le prétexte de retirer la promesse faite, heureux de la
-marche en avant rendue possible... Allons! Murat, Davout, un peu de
-nerf, morbleu!... Marchons sur les Russes... Nous finirons bien par les
-joindre et nous nous reposerons à Moscou!
-
-Alors, redevenu confiant, il donna l'ordre de se porter sur les rives
-de la Moskowa, rivière qui traverse Moscou et serpente dans les plaines
-avoisinantes. La bataille devait être livrée vers un village nommé
-Borodino, où Koutousoff l'attendait avec toute l'armée russe.
-
-Le soleil, comme plus tard la neige, se faisait l'allié des Russes.
-
-Si la pluie eût persisté, en constatant l'impossibilité pour son
-artillerie de traverser les marécages, Napoléon se fût probablement
-décidé à retourner prendre ses cantonnements à Smolensk. A défaut de
-la paix, la guerre se serait prolongée en 1813, et dans des conditions
-beaucoup plus favorables.
-
-Mais la destinée était autre. Le soleil d'Austerlitz avait changé de
-camp.
-
-
-
-
-XIV
-
-L'EMPEREUR EST MORT
-
-
-Le général Malet était resté dans sa chambre avec sa femme, après le
-départ d'Henriot.
-
-Madame Malet était au courant de ses projets, mais sans en connaître
-les détails. Elle savait seulement que le but que se proposait son mari
-était le renversement de l'Empire. Elle ignorait de quelle façon il
-comptait amener ce grand bouleversement.
-
-Malet lui dit brusquement:
-
---C'est décidé!... Ce soir, je m'évade, ma chère femme, et je vais
-essayer de délivrer ce peuple asservi!...
-
-Madame Malet poussa un léger cri, mais ni larmes, ni supplications
-ne lui échappèrent. Elle ne voulait pas, en faiblissant, paralyser
-l'action de son mari. Elle lui demanda seulement, inquiète et redoutant
-l'insuccès:
-
---As-tu des chances de réussite?... Tu as donc du nouveau?
-
---Beaucoup de nouveau!... l'Empereur est mort!...
-
---Est-ce possible! murmura madame Malet.
-
---J'ai reçu la nouvelle... de Russie... d'un ami sûr... répondit
-vivement Malet. Le gouvernement ne sait rien encore. Dans la nuit, le
-matin peut-être seulement, il apprendra ce grand événement. Oh! j'aurai
-mis à profit la nuit et la connaissance anticipée de cette heureuse
-catastrophe.
-
---Que comptes-tu donc faire?
-
---Profiter de la surprise des uns, de l'irritation des autres...
-rallier les bonnes volontés... faire appel à l'énergie des patriotes,
-à la sagesse des anciens partis qui me laisseront faire, dans l'espoir
-de tirer avantage, plus tard, des troubles possibles... Oui, je vais
-enlever le pouvoir aux incapables et aux séides de Bonaparte, qui se
-cacheront d'ailleurs au premier signal et se hâteront de faire leur
-soumission... et à la faveur de ce désordre, de cet interrègne, je
-compte cette nuit, au plus tard demain matin, à l'aube, proclamer un
-gouvernement nouveau...
-
---Mon ami, prends garde!... Tu veux être Bonaparte ou Monk!
-
---Ni l'un ni l'autre... Washington peut-être!... Je suis républicain
-et je ne réclame pas la puissance pour moi-même... Une commission de
-gouvernement délibérera sur le régime qu'il conviendra le mieux de
-proposer au peuple... Si les factions et les intérêts particuliers
-l'emportaient et refusaient de rendre à la France la République, je
-me retirerais... je n'abuserai pas de la force qui va m'être confiée;
-si je ne puis l'employer au bien de la France, si les résistances
-sont trop fortes, je quitterai, après avoir assuré l'ordre, mon
-commandement, et je m'en irai, avec toi, ma bonne amie, loin de
-l'Europe même, aux colonies, le coeur tranquille et le front haut,
-croyant avoir assez fait pour mon pays en le délivrant du despote
-militaire qui l'opprime et le saigne!... Mais, rassure-toi, je suis
-presque sûr d'être suivi par tous... Ces Français d'aujourd'hui se
-lient avec bonheur à la servitude, et c'est par la force qu'il faut
-leur ôter leur collier... par la force et par la ruse encore! dit Malet
-avec un sourire énigmatique. Et il ajouta presque gaiement: Je saurai
-bien les contraindre à accepter la République!
-
-Bien qu'ayant toute confiance dans sa compagne, Malet ne lui avait pas
-dit que la mort de l'Empereur était imaginée par lui. Il calculait
-qu'il était préférable que même les personnes, dont il ne pouvait
-mettre en doute le dévouement, crussent la nouvelle exacte. Leur
-bonne foi donnerait plus de sincérité à leur accent, quand elles
-répéteraient le bruit et le propageraient dans la ville.
-
-Après avoir recommandé à madame Malet de garder le secret sur ce
-qu'elle venait d'apprendre, jusqu'à ce qu'elle entendit la rumeur
-publique colporter la nouvelle de graves événements survenus dans la
-nuit, il la chargea de porter chez le moine Camagno, rue Saint-Gilles,
-son uniforme de général.
-
-Puis, comme l'heure était venue de la clôture du parloir, c'est-à-dire
-qu'aucun visiteur ne pouvait rester dans la maison de santé redevenue
-prison, Malet embrassa à deux reprises sa femme qui s'éloigna
-lentement, s'efforçant de dissimuler ses pleurs en passant devant le
-portier.
-
-Malet la reconduisit jusqu'à la grille intérieure, limite de la
-promenade des pensionnaires-prisonniers et, avec bonne humeur,
-à travers les barreaux, il jeta cet adieu à la visiteuse qui se
-retournait éplorée:
-
---A bientôt, ma bonne!... à bientôt!...
-
-Il ne devait plus la revoir.
-
-La cloche du dîner sonnait. Il était six heures.
-
-Malet entra dans la salle à manger et se mit à table tranquillement
-avec ses convives ordinaires.
-
-Il mangea, but, causa comme d'habitude. Rien ne révéla la gravité des
-résolutions qu'il avait prises. Son empire sur lui-même était tel et sa
-force de dissimulation si intense qu'il put, après le dîner, passer au
-salon et faire sa partie de cartes, comme tous les soirs, sans qu'une
-préoccupation, un tressaillement nerveux ou quelque marque d'impatience
-eussent pu laisser supposer qu'il allait entamer une autre partie, dont
-sa tête était l'enjeu.
-
-A dix heures, il se leva de la table de whist: il avait battu tous les
-joueurs. Il compta son gain d'un air satisfait, souhaita le bonsoir et
-meilleure chance à ses adversaires malheureux, puis monta se coucher,
-en même temps que tout le monde.
-
-A onze heures, la maison de santé était plongée dans le sommeil. Aucune
-lumière ne luisait aux fenêtres. Le quartier devenait silencieux.
-
-Malet sortit doucement de sa chambre, gagna par l'escalier de service
-l'office dont il s'était procuré la clef.
-
-Surpris, car il prévoyait tout, par quelque domestique éveillé en
-sursaut, il eût allégué une fringale le saisissant et le poussant à
-rechercher au garde-manger quelque relief du dîner.
-
-Il traversa le jardin, s'approcha du mur, où l'abbé Lafon l'attendait,
-avec l'échelle du jardinier.
-
-Lafon, qui couchait dans un petit pavillon au fond du jardin, n'avait
-eu qu'à se laisser couler par la fenêtre le long d'un treillage
-supportant des rosiers grimpants.
-
-Tous deux franchirent aisément le mur, et, couchant l'échelle afin
-de ne point donner l'éveil à quelque patrouille venant à passer, se
-hâtèrent de descendre le faubourg Saint-Antoine.
-
-L'abbé Lafon portait le gros portefeuille contenant toutes les pièces
-fabriquées par Malet; le général, sous son manteau, tenait ses deux
-pistolets tout armés, prêt à faire feu sur quiconque lui aurait barré
-le passage.
-
-Ils allaient ainsi isolés, aventureux, confiants, dans la nuit noire, à
-la conquête de Paris et du monde.
-
-Don Quichotte-Malet et Sancho-Lafon déambulaient donc gravement, sans
-se douter de la folie de leur équipée, se retournant à peine de temps
-en temps pour s'assurer qu'ils n'étaient point suivis.
-
-Ils allaient, emportés par leur rêve: le général évoquant la vision de
-Napoléon prisonnier, détrôné, fusillé peut-être; l'abbé voyant le roi
-Louis XVIII sacré à Reims et lui remettant la barrette de cardinal.
-
-Ils n'échangeaient aucune parole, ayant hâte d'arriver et craignant
-d'être rejoints, si l'alarme avait été donnée chez Dubuisson.
-
-Enfin ils atteignirent, sans avoir attiré l'attention de qui que ce
-fût, la rue Saint-Gilles, au Marais, proche la place Royale. Là, dans
-le cul-de-sac Saint-Pierre, était le logis du moine Camagno.
-
-Malet et Lafon firent tomber dans la boîte, placée à la porte et
-s'ouvrant intérieurement, les deux fragments de la lettre qui devaient
-servir de signe de ralliement.
-
-Presque aussitôt la porte s'entre-bâilla.
-
-Le moine les attendait. Il avait une paire de pistolets passés à sa
-ceinture et sur l'épaule il portait un tromblon.
-
-Rateau et Boutreux se trouvaient dans une salle basse.
-
-Le moine, guidant Malet, lui fit voir trois chevaux attachés à des
-anneaux dans la cour.
-
-Sur la table de la salle où se tenaient Boutreux et Rateau, des
-pistolets, une épée, un sabre, un costume de général de division et une
-ceinture tricolore, étaient rangés.
-
---Je vois que mes ordres ont été compris et exécutés... c'est
-d'excellent augure! dit Malet.
-
-Et, tout en souriant, comme s'il s'agissait d'une promenade ou d'une
-soirée réclamant la grande tenue, Malet revêtit le costume de général
-apporté par sa femme. Il y ajouta les épaulettes de général de
-division; Malet n'était que brigadier.
-
-Quand il fut habillé, il dit à Boutreux:
-
---Prenez cette ceinture et passez-la sous votre redingote... vous êtes
-commissaire de police du gouvernement national provisoire!...
-
-Boutreux ceignit l'écharpe, donna un coup de poing sur son chapeau,
-et, prenant aussitôt l'air casseur d'un vieil argousin, l'ancien
-séminariste se déclara prêt à empoigner tout récalcitrant.
-
-Le caporal Rateau était venu en manches de chemise. Il n'avait pu
-sortir de sa caserne habillé.
-
-Malet lui montra dans une malle qui appartenait à Marcel, dont
-l'absence avait été annoncée par un billet envoyé à Camagno, un costume
-d'état-major.
-
---Je t'avais promis de l'avancement, mon garçon, dit Malet... Je tiens
-ma parole!... Te voilà capitaine... endosse cet uniforme: je te fais
-mon aide de camp!...
-
---Merci, mon général! vous n'aurez affaire ni à un clampin, ni à un
-traître... je vous le jure!...
-
---Bien, je compte sur toi... je compte sur vous tous, mes amis!...
-Ah çà! pourquoi le major Marcel n'est-il pas ici?... Est-ce que, par
-hasard, il aurait eu peur? demanda Malet. Sait-on les motifs de son
-manque de parole?... car il avait bien promis d'être des nôtres...
-
---Le billet qu'il m'a fait tenir, dit Camagno, ne contenait que ces
-deux lignes: «Ne m'attendez pas. Je reprends ma liberté d'action. J'ai
-rencontré le colonel Henriot. Brûlez ceci.»
-
---Pas autre chose?... c'est bizarre! fit Malet, soucieux. Que veut
-dire cette rencontre du colonel Henriot?... Est-ce que le colonel
-l'aurait dissuadé?... Bah! à nous cinq nous suffirons... il vaut mieux
-ne livrer le combat qu'avec des amis résolus et confiants... comme
-vous, compagnons!... Mais assez de paroles, agissons!... A cheval! et
-marchons sans plus tarder sur la caserne des Minimes... c'est à deux
-pas!...
-
---Impossible de sortir à présent! dit Lafon qui s'était rendu dans la
-cour. Écoutez! il pleut à torrents... j'ai dû faire rentrer les chevaux
-à l'écurie...
-
---La pluie! grommela Malet ironiquement. Ah! oui, on ne fait pas de
-révolutions en temps d'averse, c'est Pétion qui a dit cela... il s'y
-connaissait, le maire de Paris... Eh bien! attendons que la pluie cesse
-et soupons pour tuer le temps!
-
-Le moine avait cave garnie et buffet suffisant.
-
-On mangea, on trinqua, on alluma un bol de punch et l'on porta des
-santés qui étaient de véritables antiphrases, puisqu'on n'y parlait que
-de la mort des gens: Napoléon d'abord, puis Cambacérès, Rovigo; enfin
-les fidèles maréchaux, comme Ney et Lefebvre, étaient de ceux dont
-le peloton d'exécution débarrasserait la France. Marie-Louise serait
-renvoyée en Autriche et le petit roi de Rome confié à des corsaires qui
-en feraient un mousse, et plus tard sans doute un bon matelot, destiné
-à ignorer toujours sa naissance.
-
-Cette beuverie intempestive, ce bavardage inutile firent perdre aux
-conspirateurs un temps précieux.
-
-Il est presque certain qu'ils n'eussent pas réussi davantage en
-s'abstenant de boire et de causer jusqu'à trois heures du matin,
-mais leurs chances de surprendre les autorités endormies, les grands
-fonctionnaires isolés, ne pouvant communiquer entre eux, ni échanger
-leurs doutes sur la réalité de la nouvelle, eussent été plus fortes.
-
-A trois heures et demie seulement, la pluie ayant enfin cessé, Malet,
-Rateau et Boutreux quittèrent le cul-de-sac Saint-Pierre.
-
-L'abbé Lafon et Camagno devaient rester rue Saint-Gilles, attendant les
-événements et prêts à exécuter les missions que Malet leur confierait.
-
-Camagno avait réclamé l'honneur d'être le premier à porter à Ferdinand
-VII la nouvelle de sa prochaine restauration, et l'abbé Lafon, tandis
-que Malet et ses deux acolytes parcouraient Paris, devait rédiger des
-brevets et copier des proclamations. Il s'était réservé d'informer le
-comte de Provence à Londres, et le pape à Fontainebleau, du changement,
-si favorable pour eux, qui s'accomplissait dans les destinées de la
-France.
-
-Malet se rendit directement à la caserne Popincourt, qui était toute
-proche; c'était l'ancienne caserne des gardes françaises. Là se
-trouvait la 10e cohorte.
-
-Rateau et Boutreux, aussi résolus que leur chef, car ils tentaient
-cette impossible aventure avec une hardiesse inconsciente autant
-admirable qu'extraordinaire, frappèrent rudement à la porte de la
-caserne.
-
-Une sentinelle était placée à l'intérieur. Elle appela aux armes.
-
-Le chef du poste accourut, effaré. Il reconnaissait un général, il crut
-à une ronde exceptionnelle. Il salua et attendit les ordres.
-
-Malet lui commanda d'aller prévenir le colonel de la cohorte qu'un
-général--le général Lamotte--avait à lui parler.
-
-Ce nom de Lamotte que prenait Malet, se dédoublant, était celui d'un
-officier, ignorant de la conspiration et de l'abus que l'on faisait de
-sa personnalité. Le véritable Lamotte eut, plus tard, beaucoup de peine
-à se disculper. On crut longtemps qu'il était au courant des projets de
-Malet. Celui-ci avait choisi ce nom au hasard sur la liste des généraux
-et sans connaître celui dont il empruntait l'identité.
-
-Suivant le chef de poste, Malet gagna la chambre du colonel Soulier. Un
-brave homme, ce Soulier, pas très intelligent, ayant fait les campagnes
-d'Italie et qui, se souvenant du glorieux Premier Consul, aimait
-beaucoup l'Empereur. Il expia cruellement sa crédulité.
-
-Réveillé en sursaut, surpris de la visite d'un général dans sa chambre,
-accompagné d'un aide de camp, et d'un commissaire de police, éclairés
-par un falot, Soulier demanda, en se frottant les yeux, ce qu'il y
-avait.
-
---Je vois que vous n'avez pas été averti, dit Malet d'une voix
-tranquille. Eh bien! l'Empereur est mort! Le Sénat, rassemblé cette
-nuit, a proclamé un gouvernement provisoire. Je suis le général
-Lamotte: voici des ordres que j'ai à vous transmettre de la part du
-général Malet, nommé gouverneur de Paris, et je dois m'assurer de leur
-exécution!...
-
-Soulier était malade. La nouvelle qu'il apprenait si inopinément lui
-ôta toute présence d'esprit, tout raisonnement. Il fut le jouet d'une
-illusion qui lui sembla réelle et lui coûta la vie.
-
-Le pauvre homme se leva tout abattu. Il cherchait ses vêtements, en
-proie à un trouble total et prenant un objet pour un autre, enfilant
-de travers caleçon et pantalon, se trompant de pied pour se chausser;
-il ne parvenait pas à s'habiller. Le commissaire de police improvisé
-lui donna lecture du sénatus-consulte, et d'une lettre signée Malet.
-Ce document portait que le général Lamotte devait lui transmettre les
-ordres nécessaires pour l'exécution du sénatus-consulte.
-
-Il y était dit formellement: «Vous ferez prendre les armes à la cohorte
-dans le plus grand silence et avec le plus de diligence possible.
-Pour remplir ce but plus sûrement, vous défendrez qu'on avertisse les
-officiers qui seraient éloignés de la caserne. Les sergents majors
-commanderont les compagnies où il n'y aurait pas d'officiers.»
-
-A ces ordres qui pouvaient présenter un caractère de vraisemblance,
-étant admise l'hypothèse de la mort de Napoléon exacte, se trouvait
-jointe une mention visant spécialement Soulier, et qui était
-susceptible de mettre en défiance le naïf colonel.
-
-«Le général Lamotte, portait cet ajouté, vous remettra un bon de cent
-mille francs destiné à payer la haute solde accordée aux soldats et les
-doubles appointements aux officiers.»
-
-Un second post-scriptum prescrivait au colonel Soulier de se rendre à
-l'Hôtel de Ville avec une partie de ses troupes, d'y remettre un pli au
-préfet de la Seine et de veiller à ce qu'une salle fût préparée pour
-recevoir le général Malet et son état-major, à huit heures du matin.
-
-Le crédule Soulier ne conçut pas le moindre doute sur la vérité des
-événements qu'on lui annonçait ni sur la régularité des ordres qui lui
-étaient transmis. Le bon de cent mille francs et le brevet de général
-de brigade qui l'accompagnait avaient sans doute une force persuasive
-grande. Il ne fit aucune objection à cette étrange recommandation de ne
-pas prévenir les officiers ne couchant pas à la caserne.
-
-Il manda son capitaine adjudant-major, nommé Antoine Picquerel, et lui
-communiqua la nouvelle avec l'ordre de faire prendre immédiatement les
-armes à la troupe.
-
-Malet descendit avec le colonel dans la cour et fit former le cercle.
-Boutreux, solennellement, lut le sénatus consulte et la proclamation.
-
-Il fut constaté et déclaré plus tard que Malet, en s'avançant au milieu
-des troupes, avait échangé des regards d'intelligence avec Picquerel,
-l'adjudant-major, avec un autre officier nommé Louis-Joseph Lefèvre,
-lieutenant.
-
-Tous deux étaient vraisemblablement affiliés aux Philadelphes et
-connaissaient, au moins dans son but, les projets de Malet. Ces deux
-officiers nièrent devant le conseil de guerre toute connivence.
-
-La lecture faite par Boutreux fut écoutée sans mouvement. Aucun cri,
-aucune protestation ne s'élevèrent. Le système de l'obéissance passive
-stricte a ses inconvénients. Le chef disait à ses hommes que l'Empereur
-était mort, ils le croyaient; c'était au rapport et tout ce qui se
-trouve au rapport est vrai; un autre chef, leur adjudant-major, leur
-colonel, leur faisait faire demi-tour et leur ordonnait de marcher sur
-l'Hôtel de Ville ou de suivre un général dont ils ignoraient le nom,
-mais dont ils reconnaissaient le grade, sans hésiter, sans réfléchir,
-sans discuter; ces machines à obéir obéissaient; on ne saurait ni
-leur en faire un crime, ni leur refuser même des compliments pour leur
-soumission aveugle à des ordres ayant l'apparence régulière. Un rouage
-n'est pas responsable de sa mise en mouvement. La bielle, le piston, le
-volant ne discutent pas avec la main qui tient le levier. Aucun soldat
-ne fut d'ailleurs inquiété par la suite, et si les officiers furent
-compromis, jugés et condamnés, ce fut par un abus de pouvoir, par une
-répercussion de la venette éprouvée et par une injuste sévérité. Ils
-n'avaient été qu'agents de transmission, et se croyaient à couvert par
-le grade supérieur du mécanicien.
-
-Malet, dont l'énergie croissait avec les événements, enchanté de la
-tournure que prenaient les choses, assuré d'avoir une force armée à sa
-disposition, s'investit aussitôt du commandement d'une partie de la
-cohorte, mille hommes environ, et laissa une compagnie au quartier pour
-servir d'estrade à Soulier, qui devait se rendre à l'Hôtel de Ville.
-
-Avec les soldats dont il se trouvait ainsi le chef, lui, prisonnier
-quelques heures auparavant, Malet se dirigea sur la prison de la
-Force. Là, devait s'accomplir un de ces coups hasardeux, qui, par
-son invraisemblance et aussi son inutilité, devait ajouter à la
-fantasmagorie de ce complot surprenant.
-
-Les soldats sortirent de la caserne, inconscients, disciplinés,
-passifs, ne sachant où on les menait, mais disposés à y aller, tant est
-grande l'habitude de l'obéissance. Aucun ne songeait à discuter les
-ordres. Il y avait de la stupeur dans les esprits. La machine militaire
-fonctionnait avec sa régularité accoutumée. Rien ne semblait changé.
-L'impulsion était donnée par un général ayant le même costume, la
-même apparence que les chefs ordinaires dont on exécutait les ordres
-sans les examiner. Les hommes de la 10e cohorte, rompant avec toutes
-leurs habitudes, se dégageant de la seconde nature que l'uniforme,
-l'exercice, la caserne leur avaient donnée, pouvaient-ils délibérer?
-Jamais il ne leur était venu à l'idée de douter de la légitimité d'un
-ordre donné. La soumission aveugle était chez eux passée à l'état
-d'instinct. Ils se trouvaient accomplir journellement des actes
-impulsifs, où le jugement n'avait rien à voir. Pourquoi se seraient-ils
-transformés, ce matin-là, en logiciens, en analystes, en subtils
-policiers? Ce n'étaient point des baïonnettes intelligentes, c'étaient
-de bonnes, de fidèles baïonnettes. Qui pourrait leur reprocher leur
-docilité? Là est la marque de l'esprit supérieur de Malet, ayant
-calculé et prévu ce qu'on pouvait attendre de la discipline invétérée.
-
-Tout au plus, en défilant dans les rues désertes de Paris endormi,
-l'un à l'autre, ces militaires, transformés à leur insu en insurgés,
-se disaient-ils avec étonnement, attristés sans doute, car la plupart
-adoraient et admiraient Napoléon, mais nullement défiants:
-
---Comme ça, l'Empereur, il est mort!... C'est bien malheureux! Qui
-donc, à présent, battra les ennemis?...
-
-Ils allaient, mornes, résignés, passifs, un peu stupides, n'osant
-envisager les conséquences de la terrible nouvelle, incapables pour
-la plupart de raisonner, attendant les ordres comme les événements et
-s'occupant de marcher en cadence et de bien balancer les bras.
-
-Les officiers, eux, réfléchissaient davantage. Ils tenaient la nouvelle
-pour exacte. L'Empereur n'était-il pas mortel? Son éloignement, la
-rareté des dépêches de Russie permettaient toutes les suppositions. «Il
-y a peut-être longtemps qu'il a été tué, disaient les plus malins; on
-nous a caché sa mort pour préparer un nouveau gouvernement!»
-
-Les ordres reçus auraient pu les trouver plus récalcitrants. Ce
-sénatus-consulte disposant du pouvoir, l'Empereur mort, n'était-il
-pas un acte révolutionnaire? Le trône n'était pas vacant parce que
-Napoléon venait à disparaître. On n'était plus à l'époque où de la
-première Impératrice vainement un héritier était attendu. Le successeur
-de Napoléon existait: il se nommait le Roi de Rome. Tous ces soldats
-et tous ces officiers avaient entendu les salves et les carillons
-proclamant la naissance de celui qui devait s'appeler, son père mort,
-Napoléon II. Nul n'y songea. La dynastie n'avait pas pénétré l'esprit
-public. Napoléon était considéré comme seul soutien de l'Empire: le
-trône s'écroulait du jour où il n'y siégeait plus. Il apparaissait
-isolé, dans sa gloire, sans descendants comme il avait été sans aïeux.
-
-Un des principaux auteurs de la conspiration Malet, le général Lahorie,
-complice inconscient aussi, l'avoua franchement devant le conseil de
-guerre:
-
---J'avais vu le 18 Brumaire, dit-il, une révolution qui s'était faite
-de la même manière; je croyais qu'il s'agissait de la formation d'un
-nouveau gouvernement, et j'y apportais mon concours, comme j'avais
-concouru au 18 Brumaire. Un sénatus-consulte pouvait, selon moi, en
-disposer à sa mort. Je ne suis pas légiste, je suis un soldat!...
-
-Il était environ six heures du matin quand Malet, suivi de sa troupe,
-se présenta devant la Force.
-
-
-
-
-XV
-
-LE PORTRAIT
-
-
-Au palais de Saint-Cloud, le 23 juillet 1812, un officier
-d'administration, en grand uniforme, attendait, dans un salon, au
-milieu de divers fonctionnaires, une audience de l'Impératrice.
-
-C'était un homme jeune, assez grand, d'une corpulence déjà marquée, aux
-traits forts, mais dont la physionomie, en apparence vulgaire, était
-comme illuminée par un sourire étrange, profond, terrible...
-
-Cette inoubliable puissance de ce sourire ironique, cruel, pénétrant
-comme une vrille, échappait d'ailleurs à la plupart des contemporains
-vivant côte à côte avec ce jeune officier, qui était attaché aux
-bureaux du comte Daru.
-
-Un huissier de service appela:
-
---M. Beyle!
-
-Aussitôt celui que la postérité devait glorifier sous le nom de
-Stendhal, l'illustre auteur de la _Chartreuse de Parme_ et de _Le Rouge
-et le Noir_, pénétra chez l'Impératrice.
-
-Il a écrit lui-même le récit de son audience:
-
-«Je pars ce soir, mandait-il à sa soeur Pauline, pour les bords de la
-Duna. Je suis venu prendre les ordres de S. M. l'Impératrice. Cette
-princesse vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs minutes
-sur la route que je dois prendre, la durée du voyage. En sortant de
-chez Sa Majesté, je suis allé chez S. M. le roi de Rome, mais il
-dormait, et madame la comtesse de Montesquiou vient de me dire qu'il
-était impossible de le voir avant trois heures. J'ai donc deux heures à
-attendre. Ce n'est pas commode en grand uniforme et en dentelles.»
-
-Beyle devait voir le roi de Rome afin de donner à l'Empereur des
-renseignements oculaires sur l'état de son fils, sa santé, son aspect,
-sa précocité et son développement.
-
-Il avait en outre une mission particulière de l'Impératrice. Il
-accompagnait M. de Bausset, l'un des chambellans, porteur du portrait
-du roi de Rome, que Marie-Louise envoyait à son mari au centre de la
-Russie.
-
-Quand les deux messagers se présentèrent au quartier impérial, on était
-au 6 septembre. Le lendemain, le soleil pâle, obscurci par les fumées
-des canons, devait éclairer quatre-vingt mille cadavres dans cette
-plaine de Borodino, auprès de la Moskowa, que ces deux fonctionnaires
-civils atteignaient, de si loin, et après avoir traversé de mornes
-plaines où fumaient les cendres des villages incendiés, chargés du
-portrait d'un enfant.
-
-Napoléon attendait avec impatience la rencontre formidable et peut-être
-décisive que lui offrait Koutousoff. Ses combinaisons n'avaient pas
-réussi et tout semblait tourner contre lui depuis le commencement de la
-campagne.
-
-Il n'avait pu rejoindre le prince Bagration, il avait inutilement
-essayé de déborder Barclay de Tolly; après un mouvement hardi pour
-tourner les deux armées, Smolensk l'avait arrêté, sans qu'il retirât
-grand avantage de la prise d'une ville incendiée; enfin, au combat
-sanglant de Valoutina, où, dans une lutte acharnée à l'arme blanche,
-le brave général Gudin avait trouvé la mort, l'inertie de Junot, son
-obstination à ne pas secourir Ney, sa lenteur à traverser un marécage
-le séparant de l'armée russe qu'il pouvait prendre à revers et
-anéantir, tous ces insuccès accompagnant des batailles sans résultat
-sérieux, victoires sans doute, mais qui coûtaient cher et tiraient
-le meilleur du sang de l'armée, faisaient souhaiter impatiemment une
-action décisive.
-
-Peut-être, s'il avait pu frapper un grand coup plus tôt, se fût-il
-rendu aux avis de ses généraux et eût-il séjourné à Smolensk ou à
-Witebsk. Mais il se disait que l'éclat, le prestige d'une grande
-et réelle victoire manquaient à sa campagne, et qu'il lui serait
-impossible de rentrer à Paris, laissant ses armées en Pologne et en
-Volhynie, sans être précédé de la nouvelle d'une écrasante défaite des
-Russes. Il lui fallait des drapeaux à accrocher aux Invalides et des
-canons russes à montrer aux Parisiens.
-
-Napoléon avait pénétré le plan de retraite des Russes. Aussi avec
-quelle joie vit-il Koutousoff se masser en avant de la Moskowa et se
-disposer à lui disputer la route de Moscou!
-
-Il se trompait dans ses calculs en livrant bataille, et les Russes ne
-faisaient pas une meilleure combinaison en l'acceptant. Car la position
-des Russes n'était pas assez formidable pour arrêter Napoléon, et la
-bataille perdue lui livrait Moscou, ce que les Russes voulaient éviter;
-d'un autre côté, une sanglante tuerie, comme celle qui s'annonçait,
-devait certainement affaiblir les Français et rendre plus difficiles
-les victoires ultérieures, presque impossible leur maintien en Russie.
-Des deux côtés, il y eut surprise, déception et faute.
-
-Il est inexact de dire que les Russes avaient fortifié à l'avance
-Chevardino et Borodino. La grande redoute n'était pas un avant-poste,
-mais une défense de place. Le champ de bataille se trouva transporté
-de droite à gauche, par suite de la prise de la redoute de Chevardino.
-
-La bataille n'en était pas moins désirée et considérée comme inévitable
-dans les deux camps.
-
-En route, marchant sur la rivière Kolotcha, qui traverse le village de
-Borodino, un jeune Cosaque fut pris par l'escorte de Napoléon.
-
-L'Empereur fit donner un cheval au prisonnier et l'interrogea, tout
-en chevauchant. Un interprète traduisait les réponses du Cosaque, qui
-ne se doutait nullement du rang de celui qui le faisait questionner.
-La simplicité du costume de Napoléon ne permettait pas à cet enfant
-des steppes, accoutumé aux broderies et aux panaches des chefs, de
-soupçonner qu'il parlait au glorieux souverain.
-
-Avec une grande loquacité, le Cosaque répondit. Il déclara que
-prochainement on s'attendait à une grande bataille. La conviction
-de l'armée était qu'on allait à une défaite. Les Français étaient
-commandés par un général du nom de Bonaparte qui avait toujours
-battu ses ennemis. On ne pouvait lui résister qu'en fuyant devant
-lui. Plus tard, avec des renforts, et quand l'hiver aurait rendu les
-approvisionnements difficiles, peut-être serait-on plus heureux. Et
-avec le fatalisme oriental, le jeune cavalier du Don ajouta: «Quand
-Dieu voudra, il retirera la victoire à Napoléon Bonaparte, mais Dieu
-ne le veut pas encore!»
-
-L'Empereur sourit de la naïve confidence du Cosaque, et il dit à
-l'interprète de lui révéler quel était le personnage auprès duquel il
-cheminait en bavardant si familièrement.
-
-Quand le Cosaque eut appris qu'il se trouvait aux côtés de Napoléon,
-sa physionomie exprima une stupeur profonde; il sauta à bas de son
-cheval, se prosterna comme les fanatiques de l'Inde, baisa l'étrier de
-l'Empereur et, le regardant avec vénération, demeura comme fasciné par
-la présence de ce conquérant dont le nom, les batailles, la légende
-avaient, bien des nuits, tenu éveillés sous la tente les hardis
-cavaliers écoutant un conteur de steppe.
-
-Napoléon, touché de l'admiration que lui témoignait le captif, ordonna
-qu'on le mit en liberté, et lui faisant donner un cheval avec des
-vivres et un peu d'argent:
-
---Va retrouver tes camarades, dit-il, et apprends-leur qu'après-demain
-l'empereur Napoléon traversera avec ses braves la Moskowa!... Tu es
-libre; conduis-toi en bon soldat parmi les tiens, et que Dieu te
-préserve de nos balles!...
-
-La journée du 6 septembre s'écoula gaiement au camp français.
-
-Les feux allumés, la soupe en train, les armes nettoyées, grognards
-et recrues s'abandonnèrent au plaisir de vivre. Pour combien d'entre
-eux cette veillée des armes, si insoucieusement passée, devait être le
-seuil de l'éternité! Quelques provisions chapardées aux détours des
-villages, une distribution plus abondante faite par le service des
-subsistances, la vue de l'Empereur, parcourant à cheval et la lunette à
-la main le champ de bataille désigné, la certitude d'être vainqueurs le
-lendemain, et l'espoir d'arriver à Moscou et de s'y reposer, mettaient
-la bonne humeur et l'animation partout dans le camp français.
-
-Tout était sombre, au contraire, du côté des Russes. Le général
-ne comptait guère sur la victoire et les soldats priaient et se
-lamentaient, s'attendant tous à ne pas survivre au désastre du
-lendemain.
-
-Bien que l'issue de la sanglante bataille dût prouver la vaillance de
-ces Russes, si accablés avant l'action, on ne semblait dans leur camp
-espérer le salut qu'en un secours extra-terrestre.
-
-Une grande cérémonie religieuse fut ordonnée par Koutousoff. On promena
-devant le front de l'armée une Vierge sauvée de l'incendie de Smolensk,
-et à laquelle on attribuait le pouvoir de préserver la Russie. Les
-anges, disaient les chefs aux crédules soldats, pour empêcher que la
-sainte protectrice ne tombât aux mains des Français impies, avaient
-emporté la madone sur leurs ailes à travers les flammes de la ville
-prise d'assaut. Tant qu'ils conserveraient cette Vierge au milieu
-d'eux, les Russes seraient invincibles.
-
-La procession, immense, majestueuse, imposante, se déroula d'un bout à
-l'autre de la ligne des Russes. Koutousoff, bien qu'au fond partageant
-l'incrédulité de ces philosophes français si bien reçus autrefois à la
-cour de l'impératrice Catherine, et avec lesquels il avait soupé jadis
-et fait profession d'athéisme, suivait tête nue, et l'air recueilli, la
-théorie des popes formant cortège à l'archimandrite, devant qui l'image
-miraculeuse était portée par des officiers, à travers les tentes et les
-bivouacs. Jusqu'à la tombée du jour elle se prolongea. Du camp français
-on pouvait apercevoir, dans les brumes du crépuscule, les flambeaux et
-les cierges des prêtres défilant, et les chants religieux, traversant
-la plaine, arrivaient jusqu'aux oreilles des troupiers de Napoléon, qui
-s'en moquaient.
-
-Il est certain que l'Empereur, prenant avec méthode ses dispositions
-pour le combat du lendemain, et ses soldats festoyant pleins de
-gaieté, pareils à ces braves de l'antiquité qui s'attendaient à souper
-le soir chez Pluton, étaient plutôt dans la logique de la guerre.
-Mais la préparation superstitieuse des Russes avait sa raison d'être
-et sa force. Ce peuple dévot puisait une énergie et une confiance
-considérables dans la persuasion d'un secours céleste. La madone, en
-insufflant dans les âmes la possibilité d'être plus forts que la
-fortune et de triompher de Napoléon par la volonté divine, suppléait
-à l'insuffisance d'Alexandre et de ses généraux. Les popes, en usant
-de ce fétiche, réparaient la faute de Koutousoff qui, ayant par
-trop étendu sa ligne, s'exposait à être débordé par la gauche et
-ne s'apercevait pas que la prise par les Français de la redoute de
-Chevardino le mettait dans le plus grand péril. Tous les historiens, en
-désaccord sur des faits secondaires, sont unanimes à reconnaître que
-les dispositions de Koutousoff furent mal prises. Le plan de Davout,
-que Napoléon n'accepta point comme trop aventureux, et qui consistait
-à les tourner par la gauche, en traversant de nuit les bois d'Outitza,
-pouvait la forcer à s'acculer à la Moskowa, comme dans un sac dont la
-redoute était le fermoir. Devant être vaincu, par la force même des
-positions, s'il put éviter à son armée la destruction complète, si même
-il eut la possibilité de contester la victoire, ce fut seulement grâce
-au courage de ses troupes et à la prudence inattendue de Napoléon. La
-force morale acquise par les Russes au cours de cette procession fut
-donc pour beaucoup dans cette atténuation de la défaite. La crédulité
-peut surexciter les âmes. La croyance où un soldat se confie que
-des puissances célestes combattent à côté de lui et pour lui est de
-nature à faire pencher la balance. Le vieux Koutousoff sut habilement
-manoeuvrer ce ressort grossier de l'âme russe. Si ses soldats
-s'étaient moins vaillamment battus, s'ils n'eussent pas si résolument
-défendu leurs positions et fait payer la victoire, Napoléon les eût
-certainement poursuivis et anéantis.
-
-Ayant arrêté toutes ses dispositions, l'Empereur revenait vers sa tente
-quand deux personnages, dont la tenue civile au milieu de tous ces
-uniformes faisait contraste, frappèrent sa vue.
-
-Il s'approcha avec curiosité. M. de Bausset et Henri Beyle, après avoir
-salué le souverain, s'acquittèrent de la mission qui leur avait été
-confiée par Marie-Louise.
-
-Napoléon eut alors un tressaillement subit de joie naïve.
-
-Il sauta vivement à bas de son cheval, se précipita vers la caisse que
-lui présentaient les deux envoyés de l'Impératrice et de ses mains
-voulut en faire sauter les barres.
-
-Avec impatience, il laissa faire Roustan et son valet de chambre
-déclouant la caisse. Il les pressait, trouvant qu'ils n'en finissaient
-pas et se baissait pour examiner où ils en étaient de leur travail
-et si le précieux envoi de l'Impératrice allait être dégagé de ses
-enveloppes.
-
-Enfin le portrait apparut, et les yeux si secs et si froids du grand
-despote s'humectèrent. Il se contint pour ne pas pleurer devant ses
-officiers et puisa, à petits coups, trois ou quatre prises dans sa
-tabatière fébrilement secouée.
-
-Il demeura quelques instants, comme en extase, les bras allongés. On
-eût dit qu'il voulait faire venir à lui l'image de son fils et la
-serrer sur son coeur.
-
-L'enfant, dans ce beau morceau de peinture du baron Gérard, était
-représenté assis dans son berceau, jouant avec un bilboquet.
-
-L'un des messagers fit observer à mi-voix que la boule pouvait figurer
-le globe du monde et le bâton, le sceptre.
-
-Cette flatterie entendue par Napoléon le fit sourire et l'arracha un
-instant à sa contemplation. Il ordonna qu'on portât le portrait dans sa
-tente. Aussitôt il s'y précipita, congédia tout le monde, et demeura
-seul, en tête à tête, avec les traits de son fils. Ce fut une profonde
-rêverie, délicieuse à coup sûr, mêlée aussi de sombres pressentiments.
-Retrouvant la petite tête blonde et bouclée de l'enfant, si éloigné
-de lui, qu'il ne devait plus revoir que deux fois, et en de courts
-épanchements, Napoléon cessait d'être empereur et redevenait homme.
-Peut-être, en cet instant d'attendrissement, concevait-il l'inanité de
-toute destinée, l'obstacle des choses, le trompe-l'oeil de la grandeur,
-et se disait-il qu'il avait lâché imprudemment la proie du bonheur pour
-l'ombre de la puissance, et qu'il eût été plus heureux, loin du trône,
-l'épée au fourreau, passant ignoré, obscur, paisible, dans un chemin
-tranquille, tenant, père satisfait, son enfant par la main. Un doute
-lui vint-il alors sur le néant de la grandeur et sur la réalité des
-joies simples, les contentements du coeur, à la portée du plus humble
-de ses sujets, et qui lui étaient, à lui, interdits?
-
-Dans sa joie de revoir la figure innocente et douce de son enfant,
-Napoléon, chassant la tristesse qui l'envahissait à la pensée de la
-distance énorme et des événements formidables le séparant de son fils,
-voulut que l'armée partageât son plaisir paternel.
-
-Il donna donc l'ordre de placer le tableau hors de sa tente, sur une
-chaise...
-
-Alors les maréchaux, les généraux, les officiers, par courtisanerie
-surtout, puis ensuite les soldats, tous ceux de Friedland et ceux
-de Rivoli, plus sincères dans leur rude enthousiasme, avec assez de
-fanatisme, défilèrent devant le portrait du roi de Rome, heureux de
-saluer l'image du fils de leur dieu.
-
-Ce n'était plus la procession des Russes, la Madone miraculeuse devant
-laquelle s'agenouillait la superstition d'un peuple ignorant et
-farouche; c'était l'exaltation d'une armée qui se considérait comme une
-famille, dont l'Empereur était le père, venant demander la bénédiction
-d'un enfant.
-
-Toute la journée, le portrait du roi de Rome demeura ainsi exposé à la
-vue des soldats.
-
-L'Empereur, tout réjoui par la vue des traits de son fils, fut jusqu'au
-soir allègre et dispos. Il écouta de fort bonne humeur le récit que lui
-fit le colonel Sabvier, arrivé d'Espagne le jour même, de la fâcheuse
-campagne méridionale. Les nouvelles étaient peu satisfaisantes. La
-division du commandement, les fautes de Marmont, les succès des Anglais
-pouvaient indisposer Napoléon. Il ne montra aucun mécontentement et
-écouta, avec une grave sérénité d'esprit, le rapport de Sabvier sur
-la bataille de Salamanque. Il dit, en congédiant le colonel, qu'il
-allait réparer sur les rives de la Moskowa les maladresses commises par
-ses lieutenants aux Arapiles. Le roi de Rome, par son image, apaisait
-tout, adoucissait tout et lui rendait supportables des nouvelles, qu'en
-d'autres circonstances il eût accueillies avec des éclats de colère et
-des bourrades au mauvais messager.
-
-Au coucher du soleil il jeta un dernier regard sur les positions des
-Russes et, ayant constaté qu'ils restaient fermes sur leurs lignes, et
-cette fois ne songeaient à se dérober devant lui, sûr de la victoire,
-puisque la bataille ne lui échappait pas, il rentra prendre un peu de
-repos dans sa tente.
-
-Un silence profond s'étendit sur la plaine immense, aux médiocres
-ondulations, où les ombres, en grandes vagues, roulaient, bougeaient,
-ondulaient, se perdaient. Les feux des bivouacs çà et là piquaient de
-rouge ce fond noir, comme des barques voguant dans un océan brumeux.
-Les cantiques des Russes avaient cessé. Les refrains bachiques et les
-propos grivois des Français ne troublaient plus le repos du camp. Une
-petite pluie fine et froide tombait. Les gardes des avant-postes,
-roulés dans leurs manteaux, se blottissaient contre les maigres troncs
-des arbres et cherchaient un abri sous les buissons. Un vague soupir,
-la respiration de trois cent mille hommes endormis, montait doucement,
-comme une haleine d'enfant sommeillant dans un berceau. Ce calme,
-cette tranquillité, étaient le prélude du tumulte sauvage et du fracas
-sinistre du lendemain. Rien n'évoquait l'aspect de charnier sanglant,
-de cimetière lugubre que d'un soleil à l'autre allait prendre cette
-plaine muette, paisible, où comme des laboureurs, las du travail du
-jour et reposant leurs membres pour la pacifique besogne qu'on devrait
-reprendre à l'aube, fantassins, cavaliers, pontonniers, artilleurs
-s'étendaient insoucieux, béats, se gaudissant auprès des grands feux,
-rêvaient des jolies femmes et des vivres succulents qu'on trouverait à
-Moscou, les Russes battus.
-
-Dans la dernière ronde qu'il avait voulu faire pour s'assurer que les
-Russes n'avaient pas bougé, surpris par la pluie glaciale, Napoléon fut
-transi et un gros rhume, qui devait le lendemain lui donner la fièvre
-et embarrasser son activité cérébrale, le saisit.
-
-A trois heures du matin, selon les ordres de l'Empereur, les troupes
-prirent les armes en silence. Le brouillard était froid et épais.
-A la faveur de ce rideau, le prince Eugène se porta vis-à-vis du
-village de Borodino, en face de la grande redoute; la rivière Kolocha
-fut traversée; Ney et Davout prirent leurs positions; tandis que
-Friant avec le maréchal Lefebvre et la garde se massaient au centre,
-Poniatowski filait à droite par les bois et les canonniers debout,
-derrière les pièces de trois grandes batteries, attendaient le signal.
-
-L'Empereur avait pris son cantonnement à la redoute de Chevardino.
-Murat passa devant lui et le salua théâtralement.
-
-Ce cabotin héroïque était costumé, on pourrait dire déguisé, comme pour
-une représentation au Cirque. Il portait une tunique de velours vert
-où les passementeries d'or s'entre-croisaient, une toque polonaise à
-plumes, des bottes jaunes, oh! les belles bottes, armées d'éperons
-démesurés. Jamais les généraux de la Commune de Paris, si ridiculisés
-depuis, bien que les obus du Mont-Valérien qu'ils affrontaient fussent
-fort sérieux, n'arborèrent défroque si pompeuse et si carnavalesque.
-Murat avait jeté son sabre. Il brandissait une cravache, disant:
-«C'est assez bon pour chasser les Cosaques!»
-
-Ce Murat, vulgaire, brutal, trop chamarré, plus saltimbanque en
-apparence que guerrier, fut cependant le héros de cette bataille de
-géants que les Russes nomment le Borodino et nous la Moskowa.
-
-L'écuyer de cirque lança quatre fois des masses formidables de
-cavalerie--et par cavaliers! les cuirassiers de Latour-Maubourg, les
-carabiniers du général Defranc,--contre les carrés d'infanterie russe.
-Il fut tout, il fut partout. Il remplaçait Davout, le premier des
-lieutenants de Napoléon, souffrant, au début de la bataille périlleuse.
-Il fut aux côtés de Ney, le brave des braves, au plus fort de l'action.
-Il franchit le ravin que défendait la garde russe, enleva la légendaire
-redoute, occupa la position de Séménofskovié, et, devant l'histoire,
-affirma la victoire de la Moskowa, contestée plus tard par les Russes.
-Murat prouva qu'il était Français, puisque toujours coupant l'air de
-sa cravache fanfaronne, il poursuivit, sous le canon, les derniers
-bataillons de la garde russe retranchée dans Soski, le point extrême du
-champ de bataille, proche la rivière.
-
-Murat se trouvait à la tête des premiers soldats du monde, la division
-Friant, quand cet illustre général fut transporté à l'ambulance où
-déjà son fils, blessé, était aux mains des chirurgiens. La phalange
-superbe se trouvait sans chef. Le cabotin sublime accourut: le chef
-d'état-major Solidet venait de prendre le commandement. Il s'empressa
-de le céder au beau-frère de l'Empereur. Un boulet passa entre eux
-deux, au moment où ils se serraient la main pour manifester l'échange
-du commandement.
-
---Il ne fait pas bon ici! dit Murat en souriant; ils ont failli me
-couper ma cravache! Bah! nous n'y resterons pas longtemps en ce mauvais
-endroit, les Russes vont nous faire de la place!
-
-Et se tournant vers les soldats que les cuirassiers russes chargeaient.
-
---Formez deux carrés! cria-t-il de sa voix retentissante. Soldats de
-Friant, souvenez-vous que vous êtes des héros!
-
---Vive le roi Murat! crièrent les soldats de Friant, et manoeuvrant
-comme dans la cour de l'École militaire, ils formèrent deux carrés dont
-les feux convergents abattirent en monceaux sanglants et désordonnés
-les superbes cuirassiers russes. La place était libre et le mauvais
-endroit devenait supportable.
-
-Murat ne fit pas que charger à la tête des escadrons et commander
-des fantassins. Il dirigea aussi un feu foudroyant d'artillerie sur
-les corps russes de Doctoroff et d'Ostermann. Trois cents pièces de
-canon commandées par lui arrêtèrent les Russes en lui permettant de
-lancer ensuite sa formidable charge de cavalerie dans les ravins de
-Semenoffskoïe. En cette journée, où la mort multipliait ses coups,
-Murat fut vraiment le soldat-Protée; comme alléché, il changeait de
-costume selon les besoins de l'action et jouait un prodigieux rôle à
-transformations.
-
-On se faisait des politesses sur le champ de carnage. Les cuirassiers
-du général Caulaincourt, qui fut tué dans cette charge, passant devant
-le 9e carabiniers que sabrait la garde russe à cheval, crièrent:
-
---Vive le 9e! Afin de ne pas humilier... ces braves qu'on débarrassait.
-
---Vivent les cuirassiers! reprirent les carabiniers, et la mêlée
-continua, affreuse et sans pitié.
-
-Cette bataille fut atroce. Ney et Murat, comme les héros de
-l'antiquité, apparurent invincibles et invulnérables. Le massacre
-dépassa tout ce qu'on avait vu auparavant. Ni dans les temps anciens,
-ni dans les guerres modernes, malgré l'énergie du combat individuel,
-dans les guerres à l'arme blanche, et la puissance destructive
-de l'artillerie et des fusils à tir rapide dans les batailles
-contemporaines, l'intensité de la tuerie n'atteignit semblable horreur.
-Trente mille Français furent tués, soixante mille Russes restèrent
-sur le champ de bataille. Quarante-sept généraux et trente-huit
-colonels se trouvèrent hors de combat de notre côté. A côté de ces
-quatre-vingt-dix mille cadavres, vingt mille chevaux blessés erraient,
-avec des hennissements lugubres, parmi les caissons démontés.
-
-Rien que la nomenclature des chefs atteints dans cette épouvantable
-collision prouve l'acharnement de la lutte: le général en chef de
-l'armée russe du Dniéper, le prince Bagration, avait été tué lors de
-l'assaut de la grande redoute. Dans nos rangs, le maréchal Davout, les
-généraux Friant, Morand, Rapp, Compans, Belliard, Nansouty, Grouchy,
-Saint-Germain, Bruyère, Pajol, Defranc, Bonamy, Teste, Guillerminet,
-furent grièvement blessés. Parmi les morts, on releva les généraux
-Caulaincourt, Montbrun, Romeuf, Chastel, Lanchère, Compère, Dunas,
-Dessaix, Canonville. Les subdivisions, au milieu de la journée, étaient
-commandées par des généraux de brigade.
-
-Vers la fin de l'action, le brave Séruzier, général d'artillerie, _le
-père aux boulets_, comme on l'appelait familièrement, était occupé à
-reconnaître l'emplacement d'une batterie, selon lui portée trop en
-avant, et que menaçaient les Cosaques de Platow, quand une batterie aux
-champs arriva à ses oreilles.
-
-C'était l'Empereur qui parcourait le champ de bataille et venait
-réconforter par sa présence les blessés, animer les survivants.
-
-Séruzier s'approche de l'Empereur, qui lui commande de réunir à
-l'instant tous ses escadrons qu'il veut passer en revue.
-
---Sire, ce n'est pas le moment d'une revue, répond Séruzier, nous
-allons être chargés!...
-
-Aussitôt, avec des clameurs sauvages, Cosaques et Baskirs se
-précipitent sur l'Empereur et les artilleurs. Cette charge formidable
-comprenait plus de vingt mille cavaliers. L'Empereur se trouvait en
-péril dans ce retour offensif et Murat n'était pas là.
-
-Séruzier courut à ses canons. Il fit commencer le tir à boulets par les
-pièces paires, tandis que les impaires mitraillaient. Tous les coups
-de ce feu terrible portèrent dans la nuée des Cosaques. Le feu était
-aussi régulier qu'à l'exercice. Les chevaux des Cosaques en tel tas
-s'amoncelèrent devant les batteries, qu'ils formèrent un retranchement.
-L'Empereur souriait:
-
---Allons, dit-il à Séruzier, puisqu'ils en veulent encore,
-donnez-leur-en!...
-
-Quatre cents bouches à feu tirèrent alors sur la cavalerie russe, qui
-se retira en désordre et atteignit la garde massée en arrière. On ne
-faisait plus de prisonniers. On tuait en masse.
-
-Ce n'était plus l'époque où les savantes manoeuvres du général
-Bonaparte et du Premier Consul enveloppaient les armées d'Alvinzy, de
-Milan et de l'archiduc Charles, et les forçaient à mettre bas les
-armes.
-
-Perdu au milieu de cet immense empire russe, ayant tout tiré de la
-France pour se ruer sur le Nord, n'ayant ni renforts ni aide à espérer,
-c'était une guerre de farouche extermination que faisait Napoléon. Il
-se comportait, avec les cavaliers de Murat, avec les fantassins de
-Ney, avec les artilleurs de Séruzier, comme l'explorateur entouré des
-sauvages assaillants dans les bois d'Afrique: il ne pouvait se livrer
-un passage qu'en détruisant tout ce qui lui barrait la route. Terrible
-bûcheron, il se traçait un sentier rouge dans une forêt d'hommes.
-
-Quand le canon de Séruzier eut refoulé les masses ennemies, l'Empereur
-voulut quand même passer la revue qu'il avait décidée, croyant l'action
-finie.
-
-Il distribua des récompenses à tous les braves qui lui étaient signalés.
-Il manda Ney, déjà maréchal et duc d'Elchingen,--Tolstoï désigne ainsi
-le brave des braves: «Ney, se disant duc d'Elchingen»,--et aux
-applaudissements des troupes, le nomma prince de la Moskowa.
-
-Quant à Séruzier, qui l'avait préservé de l'atteinte des Cosaques et
-avait achevé la déroute de l'ennemi, il lui demanda:
-
---Quel est le plus brave de tous ceux que tu commandes?
-
-Séruzier répondit simplement:
-
---Ma foi, Sire, je n'en sais rien! Tout ce que je sais, c'est que je
-suis le plus capon!
-
-Cette réponse fit rire l'Empereur. Après avoir donné croix et grades
-aux officiers et soldats de Séruzier, il lui dit:
-
---Il faut que je finisse par toi, puisque tu es, dis-tu, le plus capon:
-je te donne quatre mille francs de dotation et le titre de baron!
-
-Napoléon savait récompenser les braves.
-
-La nuit enfin était descendue sur le champ de bataille. La plaine de
-Borodino n'était qu'une immense ambulance avec, par places, des morgues
-où des milliers de cadavres gisaient, sanglants, fracassés, défigurés,
-horribles. Le ravin de Séménofskoié semblait un cercueil immense où
-l'on avait entassé pêle-mêle les morts. Là s'étaient réfugiés, pour
-s'abriter de la canonnade, les soldats russes, et Murat avait haché
-tout ce qui se trouvait de chair vivante sous sa cravache, pire que le
-marteau d'Attila. Rien ne respirait plus là où ce chevaucheur de la
-mort avait passé.
-
-La mauvaise foi des Russes a contesté à Napoléon le gain de la bataille
-de Borodino ou de la Moskowa.
-
-Koutousoff eut l'impudence d'écrire à Alexandre qu'il avait battu
-les Français et que s'il se retirait devant Napoléon, c'était pour
-conserver ou sauver Moscou, la ville sainte. Rostopchine, en brûlant
-la capitale moscovite, évacuée sans avoir été défendue, devait
-contredire cette audacieuse assertion.
-
-L'armée française a couché sur les positions conquises de Borodino.
-Elle a occupé les redoutes élevées par les Russes. Koutousoff a reporté
-son armée en arrière. La bataille a été acceptée par les Russes pour
-couvrir et sauver Moscou, et si Napoléon est entré quelques jours après
-au Kremlin, l'évidence des faits prouve que Koutousoff a menti et que
-les Russes ont bien été vaincus le 7 septembre. Que la victoire ait été
-achetée cher, et qu'à la suite des désordres de la retraite hivernale,
-ses résultats aient été insignifiants, sauf pour les pauvres diables
-qui trouvaient la mort en ce champ funeste, ceci est indiscutable. La
-mauvaise foi slave a eu tort de nier les faits.
-
-Le célèbre romancier russe, Tolstoï, qui est tombé depuis dans un
-complet gâtisme humanitaire et mystique, a prétendu que la bataille de
-Borodino «était la première que Napoléon n'ait pas gagnée».
-
-Il a contesté avec sincérité l'influence du rhume de cerveau ayant
-paralysé le génie si actif de Napoléon; sans ce coryza, disait-on, la
-Russie eût été perdue et la face du monde aurait changé. Il a déclaré
-dans son ouvrage _Napoléon et la campagne de Russie_ que le rhume de
-l'Empereur n'a pas plus d'importance historique que le rhume du dernier
-des soldats du train. Il reconnaît que le plan de Napoléon n'est en
-rien inférieur à celui des campagnes précédentes, mais il affirme que
-cette glorieuse et meurtrière rencontre ne pouvait qu'être inutile.
-«Le résultat immédiat de cette bataille, dit-il, fut pour les Russes
-d'accélérer la chute de Moscou, ce qu'ils redoutaient le plus au monde,
-et pour les Français de hâter la destruction de toute leur armée, ce
-qu'ils avaient raison de craindre par-dessus tout.»
-
-Tolstoï ici a raison. La boucherie de Borodino ne livra pas la Russie à
-l'armée française, ne contraignit pas Alexandre à proposer la paix et
-elle affaiblit terriblement Napoléon.
-
-Et ici, il faut rendre une fois de plus hommage à ce grand
-capitaine,--tout en déplorant au nom de l'humanité ces exterminations
-en masse reconnues infécondes par les historiens, par les philosophes,
-par les hommes d'État,--que jamais son génie ne fut plus puissant, plus
-universel, plus omnipotent qu'à la Moskowa.
-
-Séparé de la France par d'énormes distances, sentant derrière lui
-remuer l'Allemagne prête à courir aux armes et à le frapper dans les
-reins s'il était vaincu, préoccupé de livrer une bataille décisive pour
-épouvanter l'empereur de Russie et ses conseillers, croyant que la paix
-lui serait offerte après cette hémorragie, il accepta le combat, mais,
-pour la première fois, il sentit la gravité des pertes subies.
-
-Il dirigea toute la mêlée à distance, laissant faire Ney et Murat. Ce
-sont pourtant ses dispositions qui assurèrent la possession finale du
-champ de bataille.
-
-Mais, penché sur la plaine, il regardait avec une angoisse
-indescriptible fondre et disparaître un à un ses régiments. Comment
-les remplacerait-il? Telle était la pensée qui le rongeait pendant
-l'action. Il était semblable au joueur hardi martingalant et qui se
-demande s'il lui restera assez d'or pour tenter la chance jusqu'au bout
-et forcer la fortune.
-
-A dix heures du matin, on vint lui annoncer que la grande redoute
-avait été enlevée à la baïonnette par le 30e de ligne, commandé par le
-général Bonamy, de la division Morand. Ney et Murat envoyèrent alors
-Belliard demander à Napoléon de faire donner sa garde pour achever la
-déroute. Il refusa, et, sagement, trouvant que c'était tôt d'engager sa
-garde dans la matinée. Il accorda cependant la division Friant.
-
-Après la prise du ravin, Ney et le vice-roi réclamèrent encore les
-secours de la garde. Napoléon ne consentit qu'à lancer la division
-Claparède, de la jeune garde.
-
-Quand Poniatowski, ayant fini d'occuper les bois, enleva à droite
-Outitza, sur la vieille route de Moscou, et que l'armée russe débordée
-eut commencé son mouvement de retraite, l'Empereur répondit au maréchal
-Lefebvre qui le suppliait de lui permettre d'achever l'écrasement des
-Russes et de les f.... dans la Moskowa, la baïonnette de ses grenadiers
-au c...:
-
---Non, mon vieux camarade, je ne te laisserai pas te couvrir de gloire
-aujourd'hui... Tes grenadiers ont assez gagné de batailles!... Les
-Russes sont en désordre. Mais ce sont de bons soldats. Voici les
-meilleures troupes du czar devant nous battant en retraite. Ils ne sont
-que dix-huit mille environ ces survivants de la journée; mais dix-huit
-mille combattants solides et désespérés, acculés à une rivière, peuvent
-se défendre brillamment...
-
---Sire, nous les aurons! dit Lefebvre, impatient de combattre.
-
---Je le sais bien, par Dieu! que nous les aurons, répondit l'Empereur,
-mais combien de mes braves succomberont dans cette suprême lutte?... Je
-ne veux pas faire démolir ma garde!... à huit cents lieues de France
-on ne risque pas sa dernière réserve!... Duc de Dantzig, avant peu
-peut-être, je ferai appel à ma garde!... Pour le moment, qu'elle se
-contente d'admirer l'armée qui a vaincu et qu'elle se dise qu'après
-avoir fait une entrée triomphale dans Moscou, je ne puis rentrer à
-Paris, seul, comme un général vaincu!...
-
-Il ne croyait pas ainsi prophétiser. Il faut reconnaître que sa sagesse
-et sa prudence furent alors dignes de son génie. Ce n'était plus le
-téméraire conquérant d'Égypte, l'audacieux vainqueur d'Italie, le
-confiant preneur de capitales; l'esprit de prévoyance lui venait. Il
-regardait en arrière. Embarqué pour un atterrissage inconnu, il se
-préoccupait du retour. S'il lui fallait livrer le lendemain une seconde
-bataille, avec quoi irait-il au combat? On ne remplace pas les hommes
-tués aussi facilement que les cartouches tirées. Il avait raison de
-ménager la poignée de braves qui lui restait, car si Koutousoff et
-les historiens russes ont dit juste, la victoire de Borodino a plus
-contribué à la perte de Napoléon qu'un insuccès. Si les Russes eussent
-arrêté sa marche en avant, Napoléon eût ramené ses troupes à Smolensk
-ou à Witebsk. Il eût pris ses cantonnements d'hiver et avec des soldats
-ravitaillés, refaits, endurcis au froid, il eût, en 1813, consommé
-l'occupation de la Russie et signé la paix à Pétersbourg.
-
-Napoléon, le soir de la bataille, d'abord donna ses ordres pour le
-pansement des blessés et convertit en ambulance l'abbaye de Kolotskoï,
-visita le champ de bataille, où l'infatigable Larrey, pendant trois
-jours, banda les plaies, pratiqua les premières amputations, distribua
-des cordiaux et de la charpie aux malheureux râlant sur le sol
-fangeux. Puis il rentra, triste et pensif, sous la tente.
-
-Le portrait du roi de Rome frappa ses regards.
-
---Enlevez, cachez ce tableau! dit-il vivement au général Gourgaud, ce
-pauvre enfant voit de trop bonne heure un champ de bataille... et quel
-champ de bataille!
-
-Il se laissa tomber fatigué, découragé, pris de la fièvre de rhume,
-sur un pliant, vainqueur mécontent de sa victoire. Il était effrayé
-de la violence du carnage et surpris de ne point entendre s'élever du
-camp les vivats joyeux et les bruyantes acclamations par lesquelles
-ses soldats célébraient ses succès chaque soir de bataille. Jetant
-les yeux sur une carte déployée et plaçant son doigt sur la France,
-anxieux, secoué peut-être par un de ces pressentiments qui sont comme
-le mystérieux garde à vous! que lance dans la nuit de la conscience
-l'âme-sentinelle, Napoléon se demanda:
-
---Que disent-ils?... Que font-ils à Paris?... Peut-être a-t-on déjà
-répandu le bruit que j'étais mort!...
-
-
-
-
-XVI
-
-LA FÉERIE D'UNE CONSPIRATION
-
-
-La conspiration Malet fut un conte de fées tragiquement achevé. Nous
-n'en sommes qu'à l'heure fantasmagorique où, comme les citrouilles
-qui se changent en carrosses, les prisonniers se métamorphosent en
-ministres, tandis que les ministres vont occuper les cellules évacuées.
-Paris fut pendant cette mémorable matinée le théâtre d'une prodigieuse
-et dramatique féerie.
-
-Tandis que Napoléon envisageait, non sans inquiétude, la situation,
-et se préoccupait, le soir même de la bataille de la Moskowa, de ce
-que pensait, de ce que faisait Paris, tout en continuant sa marche
-téméraire sur Moscou, où il entra bientôt, la capitale de l'Empire
-s'éveillait, surprise par le coup audacieux de Malet.
-
-Nous avons laissé l'étrange conspirateur se rendant, après les ordres
-donnés à Soulier, à la prison de la Force.
-
-Cette vieille geôle parisienne, célèbre par les événements qui s'y
-accomplirent durant la Révolution et dont le souvenir s'est aussi
-perpétué dans les annales judiciaires, car les plus grands scélérats y
-furent détenus, s'élevait rue Pavée-au-Marais et rue du Roi-de-Sicile.
-C'était l'ancien hôtel de la famille de la Force. Ses bâtiments avaient
-été originairement élevés par Charles, roi de Naples et de Sicile.
-C'est Louis XVI qui transforma en prison l'ancien hôtel royal et ducal.
-Une propriété voisine, l'hôtel de Brienne, fut achetée par Necker, et
-servit de maison de détention pour les filles et les comédiens, le
-For-l'Évêque et le Petit-Châtelet ayant été supprimés. Cette prison,
-nommée la Petite-Force, subsista jusqu'au règne de Charles X, où elle
-fut remplacée par Saint-Lazare. Sous le second Empire, cette sinistre
-bâtisse fut démolie.
-
-Quel motif pouvait pousser Malet à s'arrêter à la porte d'une prison,
-à s'en faire ouvrir les grilles, au lieu de poursuivre directement
-sa route vers les ministères, l'état-major, et de s'emparer le
-plus promptement possible des deux ou trois postes principaux du
-gouvernement: le commandement militaire, le ministère de l'Intérieur
-avec la police, l'Hôtel des Postes et l'Hôtel de Ville où devait se
-rassembler la Commission provisoire?
-
-Malet s'interrompait dans sa marche de risque-tout et faisait ce détour
-par la rue du Roi-de-Sicile pour délivrer deux prisonniers, deux
-généraux, nommés Lahorie et Guidal.
-
-Ces deux officiers étaient connus depuis longtemps de Malet, mais
-n'avaient eu avec lui aucune correspondance, aucune intelligence. Ils
-étaient, comme lui, gens d'insubordination, mécontents, inquiets,
-sans grandes opinions de parti, mais prêts à se ranger du côté où
-soufflerait la révolte. Ils haïssaient l'Empereur, comme ils avaient
-jalousé le général Bonaparte, et devaient être disposés à seconder les
-projets de quiconque s'armerait pour renverser le régime impérial.
-
-Lahorie, originaire de la Mayenne, avait quarante-sept ans. Il était de
-famille noble et se nommait Alexandre Fanneau de Lahorie. Tout jeune,
-il avait atteint les hauts grades. Général de brigade à trente ans,
-il était devenu chef d'état-major de Moreau. Les traîtres s'attirent.
-Moreau avait sans doute apprécié en lui un instrument utile pour ses
-complots futurs. Compromis dans l'affaire de son général, qu'il voulait
-retrouver aux États-Unis, Lahorie fut emprisonné à la Force.
-
-Il ignorait certainement les projets de Malet et ne fut pas mis au
-courant de la supposition imaginée par son ancien camarade. Il crut,
-lui aussi, à la vérité de la nouvelle de la mort de l'Empereur et pensa
-concourir à un coup d'État.
-
-Malet avait pu assez facilement surprendre la crédulité de Soulier,
-le commandant de la 10e cohorte, et les hommes de cette cohorte le
-suivaient sans hésitation; mais il lui fallait des chefs hardis, des
-militaires professionnels, capables de maintenir, d'entraîner les
-troupes, et sur lesquels il pût compter au moment de l'action. Il faut
-remarquer, en effet, que les hommes de la caserne des Minimes, qui
-formaient à Malet sa première force armée, étaient de simples gardes
-nationaux. Napoléon avait emmené en Russie tout ce qu'il possédait de
-soldats disponibles. La France se trouvait non gardée. Pour assurer le
-service intérieur de défense et de sûreté, il organisa trois bans de
-garde nationale. Le premier, composé des hommes non mariés, de vingt
-à vingt-six ans, qui n'avaient pas été appelés à faire partie des
-derniers contingents, fut divisé en cent cohortes. Chaque cohorte se
-composait de onze cents hommes, dont une compagnie d'artilleurs. Les
-cohortes ne devaient pas sortir des frontières.
-
-Mais les hommes qui faisaient partie de cette armée territoriale ne se
-dissimulaient pas que Napoléon, le terrible consommateur d'hommes, ne
-se priverait pas de les envoyer renforcer ses régiments en Espagne,
-en Allemagne, en Russie, quand il aurait besoin de boucher des vides.
-Ces gardes nationaux, arrachés à leurs professions civiles, troublés
-dans leurs affections et dans leurs intérêts, formaient une armée
-de mécontents. Ils seraient enclins à favoriser le renversement du
-régime qui faisait d'eux des soldats et les exposait aux sanglantes
-et lointaines rencontres. Commandées par des chefs ayant réputation
-militaire, et animés contre l'Empire, ces cohortes fourniraient le
-levier suffisant pour soulever et abattre le colosse napoléonien.
-Lahorie et Guidal, sur l'énergie et la haine desquels Malet pouvait
-compter, seraient les poignées de ce formidable levier humain.
-
-Il est possible que ces deux généraux, Lahorie surtout, ayant été lié
-avec Moreau, président d'une loge de Philadelphes aux États-Unis,
-eussent avec Malet d'antérieures relations secrètes, et que la pensée
-lui vint de les embaucher, à raison de leur affiliation et de la
-garantie qu'ils lui offraient comme tels. Mais, à l'époque où éclata
-la seconde conspiration de Malet, les Philadelphes n'avaient plus la
-même activité qu'en 1808. Lahorie et Guidal, détenus, ne pouvaient
-pas être des frères bien actifs, et les membres de l'association, les
-ayant perdus de vue, ne devaient plus guère les compter que comme des
-affiliés honoraires.
-
-Guidal, âgé de quarante-huit ans, était un Méridional à l'aspect
-d'homme du Nord. Né à Grasse, il était grand, robuste, avec les yeux
-bleus et les cheveux blonds. Mis en réforme, il fut compromis dans des
-troubles qui se produisirent dans le Var, en 1811. On l'accusa, sans
-preuves certaines, d'avoir voulu livrer nos flottes et nos arsenaux
-de la Méditerranée aux Anglais. Plus tard, sa veuve intrigua auprès
-de Louis XVIII pour obtenir une pension. Elle fit valoir les services
-récents que son mari aurait rendus aux Bourbons, d'abord avec M.
-de Frotté en 1794, en soulevant des rébellions dans l'Orne, et en
-favorisant la chouannerie dans ce département, où il commandait. Elle
-produisit ensuite un certificat surpris probablement à la bonne foi
-de l'amiral anglais, lord Eymouth, attestant que son prédécesseur,
-l'amiral Cotton, avait été en rapports avec un agent français, du
-nom de Guidal, travaillant pour le rétablissement de la royauté.
-La seule chose qui paraît démontrée, en ces obscures allégations,
-ayant cependant une apparence sérieuse, puisque la veuve de Guidal
-s'en autorisait pour solliciter une pension des Bourbons, dont la
-police pouvait aisément vérifier si oui ou non le général les avait
-secrètement servis en conspirant sous le Consulat et sous l'Empire,
-c'est que le fils de Guidal servait à bord des vaisseaux anglais. Lord
-Eymouth copiant sa déclaration sur les registres du bord ne pouvait se
-tromper. Ceci d'ailleurs importe peu: le général Guidal, en entrant
-dans la conspiration de Malet, a plus nui à l'Empereur et a été plus
-utile aux Bourbons que s'il avait pointé les canons britanniques.
-
-Comme Lahorie, le général Guidal ignorait tout des combinaisons de
-Malet. Il se montra, comme lui, surpris et joyeux de sa délivrance
-soudaine, qu'il attribuait également à un coup de force militaire, avec
-l'appui du Sénat.
-
-Boutreux, continuant à remplir avec dignité et énergie ses fonctions
-de commissaire de police, s'était fait ouvrir les cellules des deux
-prisonniers. Il leur notifia gravement un acte de mise en liberté. Tous
-deux furent étonnés et crurent d'abord à un ordre dissimulé.
-
-Ils pensèrent qu'on leur cachait la vérité, et qu'il s'agissait d'un
-transfèrement ayant pour but la déportation. Lahorie mit beaucoup de
-lenteur à s'habiller. Guidal descendit, sa valise à la main, ce qui
-n'est guère une tenue pour marcher à la tête de troupes rebelles contre
-le gouvernement établi.
-
-Leur stupéfaction fut grande en trouvant dans la cour Malet, qu'ils
-savaient être en prison, libre, en grand uniforme, entouré d'officiers
-et donnant des ordres. Évidemment, pour eux, une révolution s'était
-accomplie, dont les victimes du système impérial profiteraient.
-
-Malet les embrassa et leur apprit rapidement qu'ils étaient libres,
-appelés à un commandement, et que l'Empereur était mort. Rien ne leur
-parut invraisemblable en ces nouvelles.
-
-Guidal s'était lié, dans la prison, avec un Corse, nommé Bocchéiampe,
-détenu pour complot contre l'Empire. Il demanda à Malet de le mettre
-aussi en liberté. Boutreux reçut l'ordre de procéder sur-le-champ à
-l'élargissement de ce brave homme, qui, tout ahuri, fut ainsi englobé
-dans une conspiration dont il ignora tout, à laquelle il ne comprit
-rien, si ce n'est que, croyant recouvrer la liberté, il trouva la mort.
-Tout est fantastique en cette aventure.
-
---Tu es ministre de la police, dit Malet à Lahorie, tu vas te rendre à
-ton poste, tu prendras possession de l'hôtel et tu m'arrêteras Savary,
-mort ou vif.
-
-Lahorie, toujours persuadé qu'il s'agissait d'un second dix-huit
-brumaire, accepta et s'en fut, on peut le dire, les yeux fermés, à
-l'hôtel de Savary.
-
-Boutreux et Bocchéiampe avaient mission de se diriger vers la
-Préfecture de police, dont le titulaire était le baron Pasquier.
-
-Rendez-vous général fut donné à neuf heures à l'Hôtel de Ville
-où Malet devait se trouver dès huit heures pour l'installation du
-gouvernement provisoire.
-
---Allez, dit Malet, en leur remettant des papiers contenant leurs
-brevets et des ordres pour les chefs de poste, il n'y a pas un moment à
-perdre, mettez-vous en mouvement!
-
-Un simple planton fut dépêché par Malet à la caserne de la rue de
-Babylone, où se trouvait la garde municipale.
-
-Le colonel, nommé Rabbe, vieux soldat, dévoué à l'Empereur, et qui
-avait fait partie de la cour martiale dans l'affaire du duc d'Enghien,
-vit entrer chez lui, vers sept heures et demie, un adjudant, tout
-essoufflé.
-
---Mon colonel, dit l'adjudant, du seuil de la chambre, nous avons
-beaucoup de nouveau aujourd'hui...
-
-Le messager tremblait, ne trouvait pas ses mots, remuait fébrilement
-des papiers qu'il tenait.
-
-A la fin, il finit par maîtriser son émotion et apprendre au colonel
-la mort de l'Empereur, à Moscou, tué d'un coup de feu sur un rempart,
-disait-on, et il lui lut les ordres qui lui étaient donnés.
-
-Rabbe, très troublé, murmura:
-
---Nous sommes perdus! qu'allons-nous devenir!
-
-Il ne douta pas une seconde de la vérité de la nouvelle. Il ne songea
-pas à discuter les ordres transmis. Il fit prendre aussitôt les armes
-à son régiment, s'habilla à la hâte et se rendit avec un bataillon à
-l'hôtel de la place, où il était mandé.
-
-Tandis que le brave et naïf Rabbe court ainsi à la mort, le restant
-de son régiment occupe les postes qui lui sont assignés. Personne ne
-soupçonne la fraude. Aucune suspicion ne vient aux soldats et aux
-officiers. On accepte le fait qui s'accomplit. L'obéissance et la
-discipline triomphent partout.
-
-Lahorie et Guidal s'étaient rendus au ministère de la police générale.
-Les hommes du poste les laissèrent passer. Pouvaient-ils s'opposer à
-l'introduction de deux généraux en uniforme, suivis d'un bataillon?
-
-Le ministre de la police était Savary, duc de Rovigo, ancien général de
-l'armée de la Moselle, aide de camp de Napoléon; il était tout dévoué à
-l'Empire et à l'Empereur.
-
-Savary était couché quand les conspirateurs le surprirent.
-
-C'était un grand travailleur, et bien souvent il passait les nuits à
-traduire des dépêches de l'Empereur et à expédier les instructions
-qu'il avait reçues du quartier général impérial sur tous les points de
-l'Empire.
-
-Il avait écrit jusqu'à l'aube, cette nuit du 23 octobre, et il se
-couchait à peine quand il entendit un grand tumulte dans la cour de
-son hôtel. Un piétinement de chevaux, des voix d'hommes, un remuement
-d'armes lui parvenaient aux oreilles. Il ne savait à quelle cause
-attribuer ce bruit, quand son valet de chambre se précipite tout
-bouleversé:
-
---Monseigneur! monseigneur! cria-t-il, on vient vous arrêter!
-
---Quelle folie! dit Rovigo. Voyons, que signifie cette plaisanterie?...
-J'ai besoin de dormir, qu'on me laisse!...
-
---Mais, monseigneur, c'est très sérieux, reprit le domestique. L'hôtel
-est plein de soldats. Il y a en bas un général qui vous demande. Il dit
-qu'il vient pour vous arrêter... Entendez-vous, ils montent le grand
-escalier!... Ils montent, monseigneur!...
-
-Et le valet de chambre courut à la porte mettre le verrou, en disant:
-
---Je suis venu prévenir monseigneur... pensant que monseigneur avait
-peut-être des papiers à mettre en sûreté...
-
-Savary avait repoussé les draps, et se tenait, immobile, hésitant,
-pensif, assis sur le bord du lit, ses jambes nues pendantes, ayant à la
-main le caleçon, que le domestique, en tremblant, lui avait passé, et
-qu'il ne songeait point à enfiler.
-
-Le duc de Rovigo murmurait, très abattu, en homme qui s'interroge et
-cherche l'explication d'une accusation imprévue, imméritée:
-
---Qu'ai-je donc fait à Sa Majesté?... pourquoi a-t-elle donné l'ordre
-de m'arrêter?... Et il ajouta, entre les dents: Je parie que c'est
-encore quelque canaillerie de Fouché!... L'Empereur écoute donc
-toujours ce fourbe, ce coquin!...
-
-La première pensée du ministre de la police était donc qu'on venait,
-au nom de l'Empereur, s'assurer de sa personne. Il s'efforçait, dans
-son trouble, de deviner la cause de cette rigueur si soudaine et ne
-trouvait aucune raison vraisemblable à la mesure de rigueur qu'on lui
-annonçait.
-
-Un tapage considérable se produisait dans la chambre voisine, et
-l'empêcha de s'arrêter plus longtemps à cette recherche. On n'allait
-pas tarder sans doute à lui apprendre pourquoi on venait l'arrêter.
-
---Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix.
-
-Et en même temps, sous la lourdeur des crosses, la porte céda.
-
-Le panneau d'en bas fut enfoncé, et, par cette ouverture, un soldat,
-baïonnette au canon, pénétra dans la chambre. Puis un autre, puis un
-troisième surgirent devant le duc, le couchant en joue.
-
-Enfin la porte toute grande fut ouverte et Savary, stupéfait, vit
-s'avancer un général, apparition surprenante: c'était Lahorie qu'il
-avait fait coffrer, et qu'il croyait bien gardé, à la Force. Il
-était pourtant réellement en face de lui, vêtu en général, l'épée
-au côté, commandant à des soldats qui paraissaient lui obéir, ce
-prisonnier d'État. Que se passait-il donc? Savary semblait emporté
-dans un cauchemar, et cependant il se dit qu'il était bien éveillé.
-S'il ne rêvait pas, c'est que le monde était renversé. Les détenus se
-promenaient et arrêtaient les gens. C'était à ne pas croire ses yeux.
-
---Sacré nom de D...! dit Lahorie, familièrement, presque gaiement, ta
-chambre est comme une forteresse?... Ah çà! mon vieux Savary, tu es
-étonné de me voir, n'est-ce pas?
-
-Le duc de Rovigo ne put que balbutier:
-
---C'est donc vous, Lahorie?... que faites-vous ici?... Comment
-n'êtes-vous plus à la Force?...
-
---Le gouvernement m'a mis en liberté et remis le commandement de ces
-braves! dit Lahorie, toujours allègre, l'air plutôt bon enfant.
-
---Quel gouvernement?... Je ne comprends pas...
-
---Eh bien! voilà!... L'Empereur est mort!... Le peuple nomme ses
-magistrats...
-
---Ah! mon Dieu!... le pauvre Empereur!... s'écria Savary, et, la
-douleur l'accablant, car il aimait sincèrement Napoléon, il se laissa
-tomber à la renverse sur son lit.
-
-Il demeura quelques secondes évanoui, puis, sa raison, sa lucidité
-d'esprit reprirent le dessus. Il devina sur-le-champ une machination.
-Ce n'était pas qu'il mît en doute la mort de l'Empereur. Cet accident
-terrible et désastreux était malheureusement dans les choses possibles.
-Que de fois, durant cette longue et nécessaire campagne de Russie,
-l'absence de nouvelles avait fait envisager aux amis, aux fidèles de
-Napoléon, l'hypothèse effrayante de sa mort dans un combat, ou à la
-suite d'une foudroyante maladie! Le silence gardé par Napoléon depuis
-plusieurs jours pouvait rendre vraisemblable une catastrophe survenue
-sous les murs de Moscou. Mais Savary réfléchissait que ce n'était pas
-un personnage encore en prison la veille, comme Lahorie, qui devait
-lui notifier un si grand événement. Lui, ministre de la police, aurait
-dû être prévenu le premier. La délivrance d'un conspirateur détenu
-ne pouvait avoir été obtenue que par un attentat. L'Impératrice,
-l'archichancelier Cambacérès avaient donc imaginé, en apprenant la
-mort de l'Empereur, de le faire arrêter, lui, son ami, son serviteur,
-le défenseur désigné du roi de Rome? Et puis, qui pouvait leur avoir
-donné l'idée de mettre en liberté un adversaire du pouvoir impérial
-comme Lahorie? Il y avait, dans ce coup de théâtre, un mystère et une
-invraisemblance qui lui firent aussitôt douter de la réalité de la
-mission de celui qui venait l'arrêter, et de la loyauté du pouvoir au
-nom duquel Lahorie prétendait agir.
-
-Guidal, qui accompagnait Lahorie, observait, du coin de l'oeil, le
-travail intérieur qui s'accomplissait dans la conscience de Savary,
-tout à fait réveillé, et reprenant visiblement son sang-froid.
-
-Il se pencha à l'oreille de son camarade et lui conseilla sans doute de
-tuer Rovigo.
-
-Et il commanda, se tournant vers les soldats:
-
---Un sergent?...
-
-Puis, comme nul ne répondait:
-
---Où est le petit Noirot?... reprit Guidal avec un regard sinistre,
-cherchant autour de lui le sous-officier qu'il avait réclamé, sans
-doute plus exalté et plus sûr que les soldats présents, qui se
-chargerait de donner le coup de grâce au ministre.
-
-Un officier, le nommé Fessard, croit-on, qui avait sans doute eu à
-se plaindre de Savary, dit alors à haute voix, en le désignant de la
-pointe de l'épée:
-
---On embroche cela comme une grenouille!...
-
-Savary fit un haut-le-corps et vivement se retrancha derrière une
-chaise.
-
-Il crut surprendre une expression d'indignation sur la martiale figure
-de Lahorie.
-
-Il s'approcha de lui et d'une voix émue lui dit:
-
---Lahorie, mon vieux camarade, nous avons mangé ensemble le pain de
-munition, campé, bivouaqué, donné des coups de sabre aux Autrichiens
-ensemble... Souviens-toi de l'armée de la Moselle! Nous avons affronté
-bien des fois la mort côte à côte, tu ne l'as pas oublié?... On
-n'oublie pas ces moments-là!... Tu ne vas pas me laisser assassiner?...
-je suis, comme toi, un soldat, tu ne peux pas être devenu un assassin,
-je ne puis pas être aujourd'hui ta victime...
-
-Lahorie fit un mouvement d'énergique dénégation:
-
---Qui parle d'assassiner?... Moi! je ne suis pas un assassin, Savary...
-où vois-tu ici des assassins?...
-
---Ces hommes que tu commandes ont des allures de coupe-jarrets... je ne
-sais ce qui les anime!... Mais toi, Lahorie, tu ne dois pas avoir perdu
-le souvenir de ce que j'ai fait pour toi, lors de l'affaire Moreau...
-je t'ai sauvé la vie, alors!
-
---C'est vrai! murmura Lahorie, remué par ce souvenir et subissant
-l'influence de la camaraderie évoquée par son ancien compagnon d'armes.
-
-S'avançant rapidement vers Savary, il lui prit la main, la secoua
-énergiquement, en disant:
-
---N'aie pas peur, mon vieux!... tu tombes dans des mains généreuses!...
-Allons! finis de t'habiller, on va te conduire dans un endroit où tu
-seras en sûreté!...
-
-En tremblant, Savary mit ses vêtements.
-
-Lahorie donna l'ordre au général Guidal de conduire le ministre, avec
-Desmarets, chef de la haute police, que Boutreux venait d'arrêter, à la
-prison de la Force.
-
-Ce fut une grosse faute, car si l'on hésitait à tuer le ministre de la
-police, il fallait au moins le garder comme otage dans son hôtel, et ne
-pas se priver de Guidal et des hommes d'escorte.
-
-Savary fut conduit en cabriolet à la Force. Il tenta de sauter hors de
-la voiture sur le quai de l'Horloge, mais il tomba sur le pavé. Des
-badauds, qui regardaient curieusement passer le cortège, reconnurent
-le ministre de la police, très peu populaire, s'emparèrent de lui, et,
-loin de faciliter son évasion, le remirent aux mains des gardes.
-
-Arrivé à la Force, Savary dit au concierge surpris d'avoir le ministre
-à écrouer, mais obéissant à ce qu'il pensait l'ordre émané d'une
-autorité régulière supérieure:
-
---Mon ami, je ne sais ce qui se passe. C'est étrange, c'est
-inconcevable! Qui sait ce qui en résultera!... Place-moi dans un cachot
-écarté, donne-moi des vivres et jette la clef dans le puits!...
-
-Boutreux, pendant l'arrestation de Savary, prenait possession de
-l'hôtel de la police, et arrêtait Desmarets et le préfet, le baron
-Pasquier. Il installait, comme successeur, le Corse Bocchéiampe, le
-détenu libéré, trimbalé depuis l'aube parmi les conspirateurs, ne
-comprenant pas grand chose à ce qui s'accomplissait autour de lui,
-marchant cependant avec entrain derrière Guidal et Malet vers un but
-encore mystérieux, et qui, pour ce malheureux embarqué comme un matelot
-un peu ivre sur un port inconnu, devait être la plaine sinistre de
-Grenelle.
-
-Pasquier était un poltron et une pauvre cervelle. Il se laissa emmener.
-Il ne comprenait rien, lui non plus, à cette aventure, mais il ne
-songea pas un instant à résister, à appeler ses agents, à démasquer
-l'imposteur qu'il devait au moins soupçonner.
-
-Tout semblait réussir du côté de Malet. La police avec ses deux grandes
-administrations, le ministère de la Sûreté générale et la Préfecture,
-la garde de Paris, les gardes nationaux de la 10e cohorte; enfin, le
-personnel de l'Hôtel de Ville et celui de la préfecture de la Seine,
-obéissaient aux conspirateurs.
-
-Le colonel Soulier avait occupé, conformément aux ordres de Malet, la
-préfecture de la Seine. Le préfet était absent.
-
-Le comte Frochot avait l'habitude d'aller coucher tous les soirs à sa
-maison de campagne à Nogent-sur-Marne. Il n'était pas encore de retour.
-
-Les employés furent rassemblés par Soulier qui leur donna lecture du
-sénatus-consulte. Personne ne protesta. La nouvelle semblait aussi
-vraisemblable aux civils qu'aux militaires. Pas une voix ne s'éleva
-pour demander ce que faisaient Marie-Louise et son fils, ni ce que
-l'on faisait d'eux. L'Empereur tombé, rien ne restait debout de ce
-qui l'entourait. Cette constatation, qui n'ôte rien à la grandeur, au
-prestige de l'Empereur, au contraire, prouve combien le régime était
-anormal, monstrueux, et affirme l'impossibilité de recommencer sans
-crime, la folie, après la restauration désastreuse du second Empire,
-d'espérer jamais un troisième essai.
-
-Un des chefs de bureau de la préfecture, homme érudit sans doute, et
-voulant user pour communiquer avec son supérieur hiérarchique d'un
-langage non accessible à l'oreille vulgaire, se hâta d'informer le
-préfet de ce qui se passait, par un exprès porteur d'un billet où se
-trouvaient écrits ces deux laconiques termes latins: _Fuit Imperator_
-(L'Empereur a vécu). C'était la formule consacrée à Rome pour annoncer
-qu'un César devenait dieu.
-
-L'exprès rencontra, dans le faubourg Saint-Antoine, Frochot qui
-revenait de Nogent, au pas de son cheval, l'air tranquille et le regard
-indifférent.
-
-Frochot lut mal le billet d'abord et ne comprit pas le _Fuit_. Il lui
-semblait qu'il y avait écrit: _fecit_, ce qui n'offrait aucun sens.
-
-Il pressa son cheval cependant et arriva à la préfecture, où Soulier le
-reçut avec égards; sa troupe rangée sur la place de Grève rendit les
-honneurs militaires.
-
-Ici se passa une scène véritablement inattendue et comique.
-
-Soulier, répétant passivement la leçon de Malet, apprit à Frochot la
-mort de l'Empereur, la réunion du Sénat, la déchéance de la dynastie
-impériale prononcée, la nomination du général Malet au commandement
-supérieur de Paris et la formation du gouvernement provisoire qui
-devait se réunir à neuf heures du matin à l'Hôtel de Ville. En même
-temps, Soulier transmit au préfet l'ordre d'avoir à préparer une
-des salles de l'Hôtel de Ville pour la séance de la commission du
-gouvernement dont il lui donna les noms.
-
-Frochot était un ancien membre de la Constituante. Il avait été, à
-l'immortelle assemblée, le collègue, l'âme et l'exécuteur testamentaire
-de Mirabeau. Il eut peut-être alors, à cette heure de surprise, où on
-lui apprenait si soudainement et la mort de l'Empereur et une sorte
-de révolution qui en était la conséquence, un revenez-y républicain.
-Il se crut peut-être reporté aux journées de la liberté naissante.
-Il est permis aussi de supposer qu'en lui s'élevait cet esprit de
-désertion et cette préoccupation de se concilier le pouvoir nouveau,
-qui se manifesta si vif, si honteux et si misérable par la suite,
-aux jours des désastres, dans tout l'entourage de l'Empereur, parmi
-les fonctionnaires les plus serviles et même chez ses compagnons de
-bataille les plus gorgés de faveurs. Frochot, bien que fait comte par
-Napoléon, pouvait oublier les bienfaits du souverain, du moment que
-le bienfaiteur avait péri misérablement et ne reviendrait plus pour
-le combler à nouveau. Et puis, on l'avait désigné pour faire partie
-du gouvernement provisoire, et ce choix devait lui donner certaine
-confiance dans l'ordre nouveau qui lui était annoncé.
-
-Non seulement le trop crédule préfet ne fit aucune objection aux ordres
-communiqués, mais il se hâta de les exécuter. Avec un empressement,
-qui par la suite parut fort risible au public, et peu méritoire aux
-yeux de Napoléon ressuscité, il manda les tapissiers, les décorateurs
-de la ville, et stimula le zèle de tout le personnel pour disposer
-fort convenablement un des salons de l'Hôtel de Ville, afin que le
-gouvernement provisoire annoncé pût, à neuf heures, ouvrir sa séance.
-
-Le gouvernement ne vint pas. Son inventeur était arrêté et Frochot,
-qui apprenait enfin qu'il avait été dupe et que l'Empereur n'était
-pas mort, s'écria: «Est-ce qu'un si grand homme pouvait mourir!» Il
-supporta par la suite une disgrâce suffisamment justifiée.
-
-Guidal, lui, avait gaspillé un temps inestimable en consignant Savary
-à la Force, un sous-officier suffisait pour cette conduite.
-
-Ses instructions lui enjoignaient de se rendre au ministère de la
-Guerre et de s'assurer de Clarke, duc de Feltre.
-
-Quand il arriva au ministère, Clarke, averti de l'arrestation de
-Rovigo, avait décampé, attendant en sûreté les événements. Il avait
-eu, toutefois, la présence d'esprit de signer l'ordre aux élèves de
-Saint-Cyr de se transporter immédiatement en armes à Saint-Cloud, afin
-de protéger l'Impératrice et le roi de Rome.
-
-Clarke avait couru chez l'archichancelier Cambacérès.
-
-Cet important personnage qui, en l'absence de l'Empereur, remplissait
-un peu les fonctions de régent, avait été négligé par Malet. Sans
-doute il pensait que Cambacérès, n'ayant sous ses ordres directs
-aucune force, ne pouvait ni le servir, ni l'arrêter. Peut-être
-aussi suffirait-il, avec sa connaissance du caractère versatile de
-l'archichancelier, que ce courtisan du succès se garderait bien de
-protester contre le fait accompli et se rallierait aux nouveaux maîtres.
-
-Ce fut le comte Réal qui vint le mettre au courant. Réal, conseiller
-d'État, au premier bruit d'un mouvement de troupes dans Paris, s'était
-rendu à la place pour prendre des renseignements auprès du général
-Hullin, son ami.
-
-Les soldats de Malet venaient d'arriver. On lui barra le passage. Il se
-nomma.
-
---Je suis le comte Réal! dit-il avec hauteur.
-
---Il n'y a plus de comtes! lui répondit un des officiers de la 10e
-cohorte, le sous-lieutenant Lefèvre.
-
-Réal, surpris, et ne demandant pas à approfondir la situation,
-redescendit en hâte l'escalier et courut chez Cambacérès l'informer
-qu'une révolution commençait et qu'on abolissait les titres de noblesse
-conférés par l'Empereur.
-
-L'archichancelier était un personnage souple, rusé, très sceptique et
-fort intelligent, mais entièrement dépourvu de courage, même civique.
-
-En apprenant les nouvelles que lui apportait Réal, il fut pris d'un
-tremblement convulsif, une pâleur subite couvrit son visage. Le propos
-du sous-lieutenant, rapporté par Réal, lui fit supposer que les
-jacobins s'emparaient du pays.
-
---C'est la Terreur qui recommence! murmura-t-il.
-
-Plusieurs fonctionnaires étaient accourus aux nouvelles. Il donna
-l'ordre de les faire entrer. Et, s'armant d'énergie, il essaya de
-rassurer tous ces trembleurs.
-
---Va me chercher mon barbier, dit-il à son valet de chambre, qu'il me
-fasse vite la barbe... Ma tête ne sera peut-être plus ce soir sur mes
-épaules, n'importe! on la trouvera du moins en bon état!...
-
-Et tandis qu'on l'accommodait, il se mit à recueillir les propos
-divers qui arrivaient à son hôtel, cherchant à démêler dans les récits
-contradictoires la part de l'exagération et celle de la vérité.
-
-Guidal, sans se préoccuper du duc de Feltre, qui ne l'avait pas
-attendu, se campa dans le fauteuil vacant du ministre de la Guerre,
-s'y complut, et perdit son temps à donner des ordres insignifiants,
-à recevoir des chefs de service, à échanger avec eux des politesses
-oiseuses, et dans un tel moment, fort périlleuses. Il se prenait pour
-titulaire réel et durable du ministère et agissait, comme s'il eût
-régulièrement remplacé Clarke.
-
-Lahorie tomba dans le même travers. Il joua, lui aussi, au vrai
-ministre de la police. Après avoir passé une grande heure à se faire
-reconnaître et saluer par ses subordonnés, il parcourut les rapports,
-tranquillement, comme s'il eût été depuis de longs jours installé,
-distribua des ordres secondaires; il manda ensuite un tailleur et
-se fit prendre mesure d'habits de cérémonie. Il occupa, en outre,
-ses loisirs à commander des invitations pour un grand dîner qu'il
-se proposait de donner. Ne trouvant sans doute plus rien de bien
-urgent à décider, il donna l'ordre d'atteler la voiture qui était à
-la disposition du ministre et se fit conduire à l'Hôtel de Ville,
-dans le but de rendre une visite officielle au préfet de la Seine. Il
-revint ensuite à l'hôtel et s'occupa de la rédaction d'une circulaire
-annonçant aux divers fonctionnaires placés sous ses ordres sa
-nomination au ministère de la police.
-
-Ces enfantillages compromirent tout le succès du complot.
-
-Malet ne fut pas secondé, et ses acolytes précipitèrent la chute,
-d'ailleurs inévitable, de son autorité éphémère.
-
-Malet, pendant cette prise de possession de l'Hôtel de Ville par
-Soulier, et l'arrestation de Savary par Lahorie et Guidal, avait
-conduit sa petite troupe à l'hôtel du général Hullin, commandant la
-place de Paris.
-
-Cet hôtel était situé place Vendôme, en face de l'hôtel de l'état-major
-général.
-
-En route, Malet fit faire halte à ses hommes et s'avança vers une
-boutique de marchand de vin, située rue Saint-Honoré, en face de
-l'église Saint-Roch.
-
-Il avisa le patron, debout sur sa porte, attiré par le passage des
-soldats.
-
---N'avez-vous pas dans la maison, demanda-t-il, un cordonnier nommé
-Ladré?
-
---Oui! c'est ici que loge en effet Ladré... Mais il est sorti... il ne
-va probablement pas tarder à rentrer... Qu'est-ce que vous lui voulez?
-répondit le débitant, légèrement surpris qu'un général en grande
-tenue, à la tête de ses troupes, fît halte devant son comptoir pour
-s'informer d'un cordonnier.
-
-Malet, contrarié par l'absence de l'homme qu'il cherchait, cria
-brusquement au marchand de vin en donnant à sa troupe le signal de se
-remettre en route:
-
---Dites à Ladré qu'il vienne me rejoindre à la place Vendôme! Il
-demandera l'aide de camp du général Malet...
-
-Ce Ladré est demeuré un personnage mystérieux. Tout ce qu'on sait de
-lui, c'est qu'il chaussait Malet. Il venait à la maison de santé et
-bavardait en apportant ses bottes. Malet l'avait sans doute pressenti,
-et il devait être en rapport avec quelques bourgeois et commerçants du
-quartier, royalistes ou républicains, également mécontents du régime
-impérial et impatients d'une paix durable. Malet, croit-on, voulait
-conférer à Ladré une fonction civile, probablement la mairie de son
-arrondissement, destinée à être le quartier général du nouveau pouvoir.
-Ladré et le marchand de vin étonné qui avait fait la commission furent
-par la suite inquiétés.
-
-Au coin de la rue Saint-Honoré, Malet s'arrêta de nouveau. Il envoya
-porter, par Rateau, un ordre avec un uniforme de général à l'un de
-ses amis, le général Desnoyers, qui demeurait près de là, et dont il
-voulait faire le chef d'état-major de la place. Desnoyers ne bougea pas
-et sauva ainsi sa vie.
-
-Sur la place, Malet divisa sa troupe en deux pelotons. Un lieutenant,
-nommé Provost, fut chargé d'occuper avec un de ces pelotons l'hôtel
-de l'état-major. La consigne était de ne laisser sortir personne. Une
-lettre fut remise au lieutenant pour le colonel chef d'état-major,
-nommé Doucet. Cette lettre contenait le brevet de général de brigade
-pour Doucet et l'ordre de mettre en arrestation le sous-chef
-d'état-major Laborde, que Malet considérait comme dangereux et suspect
-de dévouement à l'Empereur.
-
-Ces dispositions prises, Malet, à la tête du second peloton, se porta
-vers l'hôtel du général Hullin, qui commandait la place de Paris et la
-première division en l'absence de Junot, gouverneur de Paris, alors en
-Russie.
-
-Hullin, le comte Hullin, était ce fameux volontaire faubourien qui, le
-14 juillet 1789, avait entraîné le peuple à l'assaut de la Bastille.
-C'était à ce vainqueur populaire de l'ancien régime, fait comte par
-Napoléon, et qui avait toute sa confiance, puisqu'il avait été chargé
-de présider le conseil de guerre jugeant le duc d'Enghien, que la garde
-de Paris était confiée. L'Empereur n'avait pas mal choisi.
-
-Hullin était au lit avec sa femme quand Malet se présenta.
-
-Après avoir attendu quelques instants que le général fût levé, Malet
-pénétra dans un salon, accompagné d'un capitaine et de quatre gardes
-nationaux. Hullin vint aussitôt. Il avait passé à la hâte une robe de
-chambre. Il ne connaissait pas Malet.
-
-Malet répéta son boniment sur la mort de l'Empereur, le
-sénatus-consulte, sa nomination et la formation d'un gouvernement
-provisoire, puis il ajouta:
-
---Je suis chargé d'une mission qui m'est pénible... Vous êtes destitué,
-général, je vous remplace... veuillez me remettre votre épée!... J'ai
-l'ordre de vous arrêter...
-
-Hullin devint très pâle. C'était un homme d'une grande énergie. Il ne
-se laissait pas facilement intimider.
-
-Surpris cependant par cette avalanche de nouvelles, il balbutia:
-
---Vous m'arrêtez?... pourquoi?...
-
-Et, se remettant presque instantanément, il ajouta avec une grande
-présence d'esprit qui déconcerta une seconde Malet:
-
---Général, je demanderai à voir vos ordres...
-
---Volontiers, passons dans votre cabinet!... répondit Malet s'efforçant
-de paraître indifférent et correct.
-
-L'énergique Hullin avait repris tout son sang-froid. Il avait fixé un
-oeil calme et sévère sur Malet et le conspirateur s'était troublé.
-La méfiance s'éveillait dans l'esprit d'Hullin. La pensée d'une
-fraude lui vint. N'était-il pas invraisemblable qu'on le mît en état
-d'arrestation? pour quelle faute? Et puis est-ce Malet qu'on eût
-chargé de le conduire en prison? Le soupçon d'un complot grandit dans
-sa pensée. Malet n'était qu'un audacieux imposteur, mais comment
-l'arrêter? Il devait avoir des hommes avec lui et Hullin, en robe de
-chambre, n'ayant aucune force à sa disposition, se trouvait isolé, dans
-son appartement, à la merci de cet aventurier qui prétendait avoir
-contre lui un mandat régulier.
-
-Pour gagner du temps, Hullin avait demandé à voir les ordres.
-
-Il ouvrit donc la porte de son cabinet où Malet le suivit, et se
-dirigea vers son bureau.
-
-Il ne pensa pas à user de sa force herculéenne, car il avait six pieds
-et Malet était faible et de taille moyenne, mais il voulut s'armer pour
-tenir en respect l'intrus, jusqu'à l'arrivée du secours.
-
-Se dirigeant rapidement vers son bureau, Hullin entr'ouvrit le tiroir
-pour y prendre une paire de pistolets chargés qui s'y trouvait.
-
-Malet surprit son mouvement.
-
-En prenant ses armes, Hullin avait dit d'un ton bref:
-
---Eh bien! ces ordres?...
-
---Les voici! répondit Malet en lui déchargeant un pistolet à bout
-portant.
-
-Hullin tomba la mâchoire fracassée. Il ne mourut pas, mais il garda de
-sa terrible blessure une difformité à la joue gauche, qui lui valut des
-Parisiens gouailleurs le surnom de _Bouffe-la-Balle_.
-
-Malet laissa Hullin étendu sur le tapis, perdant beaucoup de sang. Il
-crut l'avoir tué. C'était un dangereux adversaire de moins. Un brave,
-sans doute et un enfant du peuple héroïque, ce Hullin, qui presque à
-lui seul avait pris la Bastille.
-
---Mais on ne fait pas d'omelettes sans casser d'oeufs, ni de révolution
-sans casser de caboches! dit philosophiquement le général, en remettant
-son pistolet fumant dans sa poche.
-
-Tout réussissait donc à Malet jusque-là. Paris allait être à lui.
-Pour couronner sa victoire et achever de mettre dans ses mains tous
-les services publics, il ne lui restait plus qu'à occuper l'hôtel de
-l'état-major.
-
-Ce devait être tâche facile. L'hôtel était en face. Il n'y avait qu'à
-traverser la place. Il comptait que le colonel Doucet, ayant reçu son
-brevet de général, avait exécuté ses ordres et mis en arrestation le
-sous-chef d'état-major Laborde. La prise de possession de l'état-major
-n'était plus qu'une formalité.
-
-Alors il se dirigea, seul, vers l'hôtel, passant au milieu de la place
-Vendôme, où se rangeaient les détachements de la garde de Paris envoyés
-par le colonel Rabbe. Au moment où il allait franchir le seuil de
-l'hôtel, il aperçut un homme de très haute taille, portant un costume
-moitié civil, moitié militaire, longue redingote boutonnée, pantalon
-à la hussarde, un bonnet de police sur la tête et une énorme canne
-pendue, par un cuir, à son poignet. L'homme avait, sur sa redingote, la
-croix d'honneur.
-
---Il me semble connaître cette tête-là!... se dit Malet. On dirait un
-ancien tambour-major, nommé La Violette; serait-il des nôtres?...
-
-Il eut un instant l'intention de s'arrêter et de parler à ce vieux
-soldat, en qui il supposait un partisan, mais les moments étaient à
-compter; il ne s'était que trop arrêté en chemin, pour Ladré et le
-général Desnoyers; à présent il avait hâte d'achever son entreprise
-audacieuse et d'avoir un siège légal en prenant possession de
-l'état-major. De là il dirigerait, à sa guise et pour ses desseins,
-toutes les troupes restées en France et la garde nationale, force
-armée mécontente, prête à soutenir de ses baïonnettes délibérantes
-le gouvernement insurrectionnel. L'état-major, c'était son palais
-des Tuileries. Là il régnerait, là seulement il serait son maître et
-tiendrait dans ses mains tous les fils du pouvoir.
-
-Malet s'avançait, triomphal, dans son rêve étourdissant. Oh!
-l'étonnante féerie qui continuait, que rien ne venait interrompre!
-
-Le prisonnier de la nuit commandait à présent à des troupes, donnait
-des ordres, nommait à des emplois. Il avait supprimé le gouverneur de
-Paris. Il logeait à la Force le ministre et le préfet de police, dont
-les détenus évadés, ses complices inconscients, occupaient les hôtels.
-Nulle part ne s'élevaient de protestations; personne ne mettait en
-doute les pouvoirs du remplaçant d'Hullin. Encore un petit effort,
-et à l'hôtel de l'état-major, la féerie devenait réalité, le conte
-de fées fabuleux se changeait en événement mémorable, et la nuit
-fantasmagorique finirait par une grande journée historique...
-
-Rien ne semblait plus à redouter, et Malet, relevant la tête, superbe,
-orgueilleux, confiant, résolu, ne connaissant plus d'obstacles, entra
-dans l'hôtel de la place Vendôme, en se disant, la main sur son épée:
-
---Napoléon n'est plus rien et je possède sa baguette magique!...
-
-Il ne se doutait pas qu'au poignet de ce vieux soldat, géant à grosse
-canne, qu'il avait cru reconnaître dans la foule des badauds, se
-balançait la véritable baguette qui allait changer la féerie, rendre
-aux carrosses merveilleux la forme des citrouilles et substituer aux
-palais improvisés les prisons.
-
-
-
-
-XVII
-
-LE CAFÉ DU MONT SAINT-BERNARD
-
-
-Henriot, en quittant le général Malet, revint lentement à pied par
-le faubourg Saint-Antoine, indifférent aux hommes et aux choses
-rencontrés. Ni l'animation du vieux quartier révolutionnaire et
-laborieux, ni les gentilles ouvrières croisées, sortant de l'atelier
-et regagnant leurs demeures, ni le va-et-vient de la chaussée où les
-voitures, les chevaux, les diligences, les pataches se pressaient, se
-bousculaient, s'accrochaient, car la nuit approchait et l'heure du
-souper pressait voyageurs, bourgeois, artisans.
-
-Il cheminait comme écrasé sous le poids des pensées qu'il portait en
-lui.
-
-Les ombres du passé voltigeaient autour de lui. Il faisait noir dans
-son coeur comme il faisait sombre sur la ville. Dans la mélancolie
-assourdissante de cette fin de journée d'octobre il allait, inquiet,
-absorbé, chagrin, mécontent de lui-même et des autres.
-
-S'interrogeant, il se demandait s'il avait bien et droitement agi en
-communiquant à Malet le mot d'ordre de la nuit.
-
-Malet ne pouvait faire de cette communication un usage nuisible à la
-défense du pays. On n'était pas aux avant-postes. Et puis le général,
-bien qu'ennemi acharné de l'Empereur, était incapable, il l'avait dit,
-de commander et d'accomplir une action déshonorante. La possession de
-ce mot d'ordre lui servirait à recouvrer sa liberté. Il n'y avait là
-aucune déloyauté, aucune trahison. On ne lui avait pas confié à lui,
-Henriot, la garde des prisonniers. Aider un captif politique, comme
-l'était Malet, à tromper la surveillance de ses geôliers et à franchir
-les frontières, ne serait jamais considéré comme une action vile et
-criminelle.
-
-Aux yeux de bien des gens ce serait même acte méritoire. Henriot
-cependant ne se sentait pas en repos. Sa conscience parlait et lui
-reprochait d'avoir confié à Malet ce mot qui lui était donné, à lui,
-pour le service et non pour faire évader des prisonniers d'État. Le
-général ne lui avait jamais fait part de ses projets, mais il était
-permis de supposer qu'il avait noué des relations avec tous les ennemis
-de Napoléon. Peut-être une conspiration était-elle en préparation, et
-le général, en s'échappant de la maison de santé, cherchait sans doute
-à se rapprocher de ses amis. Il devait gagner l'Angleterre, avait-il
-dit, puis de là s'embarquer pour les États-Unis. Peut-être resterait-il
-sur cette terre anglaise qui abritait les plus acharnés adversaires
-de Napoléon, les Bourbons, les émigrés, les anciens chefs de la
-chouannerie.
-
-Henriot éprouvait comme un remords d'avoir ainsi facilité à Malet les
-moyens d'ébranler la sûreté de l'État, de troubler la France, d'y
-propager la révolte, à une époque aussi périlleuse, aussi menaçante.
-
-Sa haine pour Napoléon n'avait pas diminué. Il détestait aussi
-fortement le tout-puissant souverain qui n'avait pas hésité à lui voler
-son bonheur, à lui enlever Alice; mais, il l'avait déclaré à Malet,
-soldat et Français avant tout, il ne voulait rien entreprendre contre
-l'Empereur, tant qu'on était sans nouvelles de l'armée, tant qu'il se
-trouvait, au milieu des plaines de Russie, le champion de la patrie,
-incarnant en lui la gloire et peut-être le salut de l'armée. Tant que
-Napoléon combattait, il était sacré à ses yeux. Il avait suspendu sa
-haine et ajourné sa vengeance. Quand, à la tête de ses légionnaires
-superbes, Napoléon rentrerait triomphant dans sa capitale en fête,
-alors il verrait, il aviserait, mais jusque-là l'Empereur devait être
-pour lui inviolable: sa vie n'était-elle pas liée à l'existence même
-de la France?
-
-Un instant Henriot, cinglé par ces reproches intimes, eut la pensée de
-courir à la place et de dire qu'une indiscrétion ayant divulgué le mot
-d'ordre de la soirée, il conviendrait peut-être de le changer.
-
-Mais il réfléchit que cette déclaration attirerait inévitablement
-l'attention sur lui-même, qu'on le suspecterait, et que, soumis à
-une surveillance probablement continue, il ne pourrait, au retour
-de Napoléon vainqueur, accomplir ses derniers desseins et se
-venger de l'amant d'Alice. En outre, son avertissement avait pour
-premier résultat de faire arrêter aux barrières le général Malet.
-Surpris s'évadant, le malheureux prisonnier verrait sa captivité,
-douce relativement, se transformer en dure détention, peut-être le
-déporterait-on aux îles Seychelles. Il ne devait pas trahir ainsi ce
-prisonnier d'État qui s'était fié à lui. Il ne pouvait que se taire
-et laisser s'écouler cette nuit favorable à l'évasion de Malet. Le
-lendemain, si le général n'avait pu exécuter sa tentative pour une
-cause ou pour une autre, il ne lui ferait aucune communication. Il
-s'alarmait sans doute à tort, Malet ne choisirait peut-être pas cette
-soirée même pour sa fuite. Il n'y avait qu'à laisser aller les choses.
-
-Sa conscience n'était cependant qu'imparfaitement apaisée. Le
-pressentiment, qui n'est que la surexcitation alarmiste de la
-pensée, d'une grave responsabilité, d'une participation indirecte et
-inconsciente à quelque fait, encore inconnu, mais sérieux, terrible
-peut-être, le hantait.
-
-Pour se distraire, pour chasser ces angoisses qui l'assaillaient, car
-tout en réfléchissant et en s'examinant ainsi il était parvenu au
-Palais-Royal, le jeune colonel pénétra sous les fameuses galeries de
-bois.
-
-Le Palais-Royal alors, c'était une ville dans la ville. On y
-rencontrait tout ce que la fantaisie, le caprice, le luxe, la débauche,
-la cupidité peuvent souhaiter à côté des oeuvres de l'art, des produits
-de l'industrie. Cette nécropole actuelle, avec ses arcades sonores et
-désertes rappelant les Procuraties de Venise, et qui, comme Venise est
-un spectre, alors était une cité grouillante, passionnée, fiévreuse,
-où le tintement de l'or, le pétillement du champagne, les baisers,
-les chants, les jurons, formaient une symphonie heurtée, bizarre et
-puissante, où parfois le pistolet d'un décavé se faisant sauter la
-cervelle sous un marronnier formait le point d'orgue.
-
-L'ancien Palais-Cardinal, où le régent avait, avec ses roués, donné
-des soupers orgiaques, où Camille Desmoulins, arrachant à un arbre
-une cocarde couleur d'espérance, entraînait le peuple à la Bastille,
-était devenu, sous le nom de Palais du Tribunat, le rendez-vous
-des étrangers, des oisifs, des militaires, des nouvellistes, des
-spéculateurs et des filles. Le Tout-Paris viveur, dépensier, frivole,
-se donnait rendez-vous dans ce jardin attirant et dans ses annexes.
-Le Palais-Royal, dans son ensemble, était beaucoup plus vaste
-qu'aujourd'hui. Les galeries de bois, remplacées par la galerie vitrée
-et dallée dite d'Orléans, présentaient l'aspect de nos boulevards
-durant la semaine du premier janvier. Des échoppes, des baraques en
-planches y formaient un champ de foire perpétuelle. Le sol sablé,
-défoncé, détrempé, les jours de pluie, se transformait en marécage.
-La foule piétinait avec fureur ce terrain fangeux. Les libraires,
-les marchandes de modes, les coiffeurs, étaient les occupants de ces
-boutiques primitives. Balzac, dans son _Grand Homme de province à
-Paris_, a tracé un magistral tableau de ces galeries littéraires, où
-les jeunes auteurs venaient feuilleter les nouveautés et discuter
-les derniers ouvrages parus. On appelait ces galeries le _Camp des
-Tartares_.
-
-Les marronniers du Palais-Royal, bien que le fameux _arbre de Cracovie_
-eût été abattu lors des agrandissements et constructions entrepris
-par le duc de Chartres, avaient toujours la spécialité d'abriter les
-colporteurs de nouvelles, les badauds désireux de politiquer en plein
-vent et les boursicotiers misérables. On voyait là les groupes minables
-et comiques qui se retrouvent présentement sous les arbres de la
-Bourse, en face de la rue de la Banque. Le jardin avait à peu près
-l'aspect actuel. A la place du bassin central s'élevait un cirque en
-bois qu'un incendie détruisit.
-
-Le jeu et les filles formaient la grande attraction du Palais-Royal
-et y amenaient tout ce que Paris contenait de filous, de déclassés
-et de chevaliers des Grieux à la recherche d'une Manon. L'éclairage,
-qui nous semblerait bien terne, semblait féerique aux prunelles
-d'alors. Tout est relatif; cent quatre-vingts réverbères, suspendus
-aux cent quatre-vingts arcades, illuminaient les galeries. Les cafés,
-restaurants, salles de jeux avaient pour luminaire de vulgaires
-quinquets, alors dans toute leur nouveauté.
-
-Les maisons de jeu étaient nombreuses. Le 113, parmi elles, est
-resté légendaire, mais c'était un tripot de bas étage. La mise de
-quarante sous était acceptée. _Frascati_ et le _Cercle des Étrangers_
-représentaient les palais du hasard. La roulette, le trente et
-quarante, le biribi, le pharaon, le vingt et un, étaient les jeux en
-faveur. Le maximum n'existait pas. Il se jouait parfois des coups de
-cinquante mille francs. Toutes les classes de la société, appâtées et
-confondues par le jeu, se rassemblaient donc au Palais-Royal.
-
-Un millier de femmes, chaque soir, balayaient de leurs jupes plus
-ou moins crottées le Camp des Tartares et les galeries. Beaucoup de
-ces «nymphes» du Palais-Royal, comme on les désignait dans le style
-mythologique en honneur au temps de Delille, de Luce de Lancival et de
-Chênedollé, se promenaient en toilette de bal, décolletées, avec de
-grosses verroteries au cou et aux bras, imitant grossièrement perles
-et diamants. On répartissait ces «sirènes», autre nom de la Fable à
-elles conféré, en _demi-castors_,--on voit que le terme, rajeuni de
-nos jours, est fort vénérable,--en _castors_ et en _fins castors_.
-Cette dernière catégorie, la plus huppée, fréquentait principalement
-les théâtres et ne se commettait qu'accidentellement avec la tourbe
-féminine des galeries de bois.
-
-On a compté au Palais-Royal de l'Empire dix-huit maisons de jeu,
-onze monts-de-piété, sans les maisons clandestines de prêts sur
-gages et une trentaine de restaurants. Les sous-sols donnaient asile
-à mille industries foraines, à des spectacles et à des curiosités
-variés. Les chambres et les mansardes étaient peuplées de filles.
-Les cafés-billards, les confiseurs, les pâtissiers, les glaciers,
-les marchands de comestibles abondaient. Il y avait un marchand de
-gaufres renommé, un cabinet de lecture tenu par Jorre très fréquenté,
-où l'on trouvait une quarantaine de journaux; enfin la boutique d'une
-association de décrotteurs achalandés portait cette enseigne: _Aux
-Artistes réunis_.
-
-Parmi les spectacles et divertissements, on n'avait que l'embarras du
-choix: le _Théâtre-Français_ d'abord, puis le théâtre de la Montansier
-qui a gardé le nom de théâtre du Palais-Royal, les _Ombres Chinoises_
-de Séraphin, les _Marionnettes_ où _Pyrame et Thisbé_ attira longtemps
-la foule, le _Caveau_, le concert du _Sauvage_, etc.
-
-Les cafés du Palais-Royal sont demeurés longtemps fréquentés et
-plusieurs ont gardé une renommée dans l'histoire: tels le café de Foy,
-rendez-vous des promeneurs aristocratiques, où le garde Pâris tua le
-conventionnel Lepelletier de Saint-Fargeau; le café Lemblin, fréquenté
-sous la Restauration par les officiers bonapartistes en demi-solde
-et où tant de duels furent décidés; le café de Valois, rendez-vous
-des royalistes; le café Borel, où on écoutait un ventriloque; le café
-des Mille-Colonnes, dont les glaces habilement disposées rappelaient
-à l'infini les douze colonnes de cristal, et le café du Mont
-Saint-Bernard, où le hasard avait fait asseoir Henriot, courbaturé
-moralement et un peu las aussi de sa longue marche pédestre, en
-quittant la maison de santé du docteur Dubuisson.
-
-Le café du Mont Saint-Bernard était agencé un peu comme nos cabarets
-artistiques et nos tavernes décoratives. Des grottes, des pans de
-rocs, des cabanes, des routes et des précipices y étaient figurés.
-On y était servi pas des garçons costumés en montagnards italiens
-ou suisses. Des abris, simulant des excavations dans la montagne,
-permettaient aux consommateurs de s'isoler, sans perdre le coup d'oeil
-général, en même temps qu'ils pouvaient suivre sur une petite scène,
-disposée au fond du café, les grimaces et les contorsions de deux ou
-trois pitres, dont les exercices acrobatiques coupaient les morceaux
-joués par un orchestre de quatre musiciens.
-
-Henriot cherchait une table libre et parcourait l'un des sentiers
-cachés de ce café alpestre, quand, passant devant une des grottes, il
-aperçut un homme et une femme qui firent un mouvement en le voyant:
-
---C'est le colonel Henriot!
-
---Le major Marcel!...
-
-Ces deux exclamations se croisèrent, on se reconnut, on se serra la
-main.
-
-Marcel invita Henriot à s'asseoir à sa table et lui présenta sa femme
-Renée.
-
-Henriot était venu par désoeuvrement au Palais-Royal. Rien ne l'y avait
-entraîné que le désir d'échapper, dans le tumulte et dans la foule,
-aux reproches de sa conscience et aux bourdonnements de l'anxiété.
-Il connaissait depuis longtemps le major Marcel, et aussi Renée,
-dont madame Sans-Gêne et ce bon La Violette lui avaient conté les
-aventures; il n'avait aucune raison pour ne pas accepter l'invitation
-faite cordialement.
-
-Il s'assit donc à leur table.
-
-On échangea divers propos indifférents tout en donnant un coup d'oeil
-à une scène burlesque jouée par deux comiques sur le petit théâtre du
-fond.
-
-L'un des deux pitres, costumé en Anglais comique, avec pantalon de
-nankin, habit bleu à boutons d'or, gilet rouge et chapeau jaunâtre à
-longs poils, imitait dans la perfection le ridicule insulaire dont
-la salle s'égayait. De grands favoris filasse lui pendaient le long
-des joues. Il les tortillait en accomplissant ses gambades et ses
-contorsions.
-
-Les trois consommateurs ne prenaient qu'un médiocre plaisir à ce
-spectacle.
-
-Tous trois semblaient absorbés. Ils ne riaient que du bord des lèvres.
-La tristesse était au fond des yeux de Renée; Marcel et Henriot avaient
-dans le regard de l'inquiétude, et, si leurs corps se trouvaient
-réellement attablés à l'un des guéridons du Mont Saint-Bernard, leur
-âme était ailleurs.
-
-A un moment Marcel tira sa montre et la consulta.
-
---Oh! ne t'en va pas encore! il n'est pas l'heure que tu m'as dite!...
-supplia Renée retenant son amant.
-
---J'ai encore un quart d'heure, ma chère!... puis il faudra, tu le
-sais, que j'aille retrouver mes amis...
-
-Un éclair de frayeur dans le regard, un geste de vague supplication
-montrèrent que Renée, inquiète, se résignait et comptait en soupirant
-les minutes.
-
---Cette journée a été bien courte et bien longue pour moi!... murmura
-Renée à l'oreille de Marcel, bien longue parce que tu m'as laissée
-seule si longtemps, bien courte puisque tu me dis que peut-être je
-serai plusieurs jours sans te revoir...
-
---Oui... oui! fit Marcel impatienté, cherchant à arrêter une confidence
-possible, une indiscrétion à prévoir...
-
---C'est triste ce voyage dont tu ne veux pas me dire le but, ni la
-durée, reprit Renée insistant. Elle parlait cette fois assez haut pour
-que Henriot entendît. Sais-tu bien, ajouta-t-elle, que je pourrais être
-jalouse!...
-
---Folle que tu es! dit Marcel lui prenant la main pour la calmer et
-peut-être pour l'engager à se taire, en présence d'Henriot.
-
-Mais les femmes ont la curiosité tenace, et les recommandations du
-silence ne font qu'exciter leur verve causeuse.
-
-Renée, avec vivacité, reprit:
-
---Qu'est-ce qu'il peut vouloir encore te dire, la nuit, ce général
-Malet... avec lequel tu as passé toute la journée!...
-
-Marcel serra énergiquement la main de Renée:
-
---Tais-toi!... tais-toi! je t'en prie! dit-il vivement, en accompagnant
-son mouvement d'un coup d'oeil mécontent.
-
-Renée se recula d'un air boudeur.
-
-Henriot avait entendu.
-
---Vous connaissez le général Malet? demanda-t-il à Marcel.
-
---Oui... un peu... dit celui-ci, visiblement contrarié de la question.
-
---Je le connais aussi, reprit Henriot, sans affectation... j'ai même
-été le visiter aujourd'hui dans la maison de santé où il est gardé...
-
---Vous?... Mais j'y pense, dit tout à coup Marcel baissant la voix,
-le général a parlé, oh! discrètement, d'un officier, du service de la
-place, avec lequel il était en relation... serait-ce vous?...
-
---Ce doit être moi, répondit tranquillement Henriot.
-
---Alors vous êtes des nôtres?...
-
---Oui et non... dit évasivement le colonel.
-
-Cette réponse ne parut pas satisfaire entièrement Marcel. Il ne
-savait pas de quels éléments Malet disposait dans l'armée; or, tous
-les conjurés étaient inconnus les uns des autres, sauf les cinq
-personnages qui s'étaient trouvés rassemblés dans la journée même chez
-Malet. Le général leur faisait croire qu'il disposait de ressources
-considérables, de partisans nombreux disséminés dans tous les rangs
-sociaux, principalement dans l'armée: Marcel ne douta plus qu'Henriot
-ayant eu, le jour même, une entrevue avec Malet, ne fût comme lui entré
-dans la conspiration. L'attitude prudente et les paroles réservées
-d'Henriot n'étaient point pour lui ôter ce soupçon.
-
-Il résolut de savoir aussitôt à quoi s'en tenir.
-
-Tirant de sa poche le fragment de la lettre déchirée par Camagno et qui
-devait servir aux conspirateurs de signe de ralliement, il le présenta
-à Henriot, en lui disant:
-
---Vous connaissez cela?...
-
-Henriot regarda le morceau de papier, sans paraître frappé par
-ce signe. Évidemment il n'était pas dans le secret. Marcel, très
-contrarié, remit le fragment dans sa poche, sans mot dire.
-
-Mais Henriot tout à coup s'écria:
-
---Attendez donc!... ce bout de papier déchiré que vous me présentez
-là... est-ce qu'il ne viendrait pas...
-
-Et sans achever sa pensée, il sortit à son tour la lettre de Camagno,
-ramassée chez Malet, et, la tendant à Marcel tout à fait surpris:
-
---On dirait que ce bout de papier provient de cette lettre... regardez
-donc! dit-il.
-
---En effet! murmura Marcel... comment avez-vous donc ce papier?
-
---Je l'ai trouvé dans le couloir, chez le général Malet... Je
-supposais qu'il n'avait aucune importance... cependant je l'avais
-conservé de peur qu'il ne tombât sous des yeux indiscrets... car si le
-fragment déchiré est blanc, l'autre moitié de la lettre est couverte
-d'écriture... voyez plutôt!...
-
-Et machinalement, comme pour rapprocher les deux fragments et vérifier
-la déchirure, Henriot, fixant son regard, parcourait la page écrite...
-
-A peine avait-il lu quelques mots, qu'il tressaillit, et faisant un
-mouvement comme pour froisser la lettre, il murmura, en regardant
-secrètement Marcel stupéfait:
-
---C'est grave! dit-il.
-
---Quoi donc?... que venez-vous d'apprendre, colonel?... C'est une
-lettre de Malet?...
-
---Non!... un brouillon sans doute... une initiale pour signature...
-
---Et qu'y a-t-il donc d'écrit? vous m'effrayez!... puis-je voir?...
-
---Lisez! dit Henriot. Puisque vous connaissez le général Malet,
-vous devinerez peut-être l'entier de cette lettre... peut-être vous
-trouverez-vous au courant du secret qu'elle révèle...
-
---Donnez! dit froidement Marcel.
-
-Il prit la lettre que lui tendait Henriot, et voici ce qu'il lut:
-
- «Très cher Ximenès,
-
- »Tout décidément prend bonne tournure; si, comme nous l'espérons,
- Malet se décide à profiter des circonstances favorables, plus
- que jamais Jupiter-Scapin, comme l'a si bien baptisé ce cher de
- Pradt, est embourbé dans les marécages de la Pologne, dans les
- terres inondées de la Moscovie. Il ne sera pas de sitôt ici.
- L'Impératrice, au premier tapage, s'enfuira à la cour de papa.
- Le roi de Rome ne sera pas un obstacle. Un gentilhomme fort
- intelligent et dévoué, M. de Maubreuil, s'offre à lui servir de
- précepteur. Entre ses mains, le prétendu roi de Rome ne nous
- donnera pas longtemps d'inquiétude.
-
- »Votre général Malet est un niais. Il nous est facile de le
- jouer. Continuez à tout promettre, engagez le roi, mais les
- parlements,--ils ont parfois du bon, n'ayant rien promis, rien
- enregistré, rien autorisé,--feront bonne justice de tous ces
- misérables impénitents ou soi-disant repentants. Tous ceux qui
- demanderont des garanties seront pendus, on exilera les autres.
- Quant à nous, n'ayons aucune crainte: j'aurai la charge de grand
- écuyer, dont le prince de Lambege a promis la démission; Fouché
- sera fait premier ministre, le roi lui a promis cette place bien
- due à son intelligence, à d'autres considérations éminentes. Pour
- vous, un évêché, celui de Mirepoix ou d'Auch, sera mis à votre
- disposition, avec cent mille francs pour balayer vos dettes. Le
- roi Ferdinand VII, rétabli sur son trône, contribuera aussi, sans
- doute, à vous récompenser de vos loyaux services, mais Ferdinand
- n'est pas riche et je vous conseille de rester en France, où
- l'épiscopat est lucratif et sûr.
-
- »Quant au sieur Malet, attendu qu'il est bon gentilhomme et qu'il
- va rendre un grand service à Sa Majesté et à la France, il sera
- maintenu dans son grade de maréchal de camp, avec le brevet de
- commandeur de Saint-Louis, une pension de mille louis reversible
- par moitié sur sa femme. Mais, si au lieu de servir fidèlement
- lui aussi veut des exigences, s'il s'avisait de persister dans
- ces sottises républicaines dont il fait volontiers parade et qui
- ne sont bonnes qu'à lui attirer les sympathies de la plèbe, on
- l'enverra pourrir à Pierre-Encise ou au château d'If. Du reste,
- promettez tout, acceptez tout, ne refusez rien de ce que vous
- demanderont Malet et ses affidés, faites-leur croire même qu'on les
- laisserait travailler pour la République, Mgr de Clermont-Tonnerre
- prétend que ce n'est pas péché véniel que de combattre les jacobins
- avec leurs propres armes.
-
- »Agissez donc et poussez votre Malet. Jamais l'heure ne sera plus
- propice.
-
- »T...»
-
---C'est signé d'un T... Qui peut ainsi écrire cela? demanda Henriot.
-
---T... Talleyrand, parbleu! oh! le double traître... Mais, colonel,
-vous plairait-il que nous allions faire un tour de promenade dans
-le jardin?... ce papier renferme des choses trop graves pour que
-nous n'échangions pas nos idées... Renée nous attendra un instant en
-regardant le spectacle...
-
---Je vous suis, dit Henriot, très impressionné.
-
-Quand ils furent seuls sous les marronniers, Marcel dit avec un accent
-douloureux:
-
---Ainsi Malet conspire avec les royalistes!... le saviez-vous, colonel?
-
---Je ne savais rien des projets du général Malet... Je connaissais ses
-griefs contre les ministres qui le tenaient en prison, sa haine même
-contre l'Empereur auquel il reprochait le 18 brumaire, le couronnement,
-son pouvoir absolu... mais j'ignorais, je vous le jure, qu'il fût à
-la tête d'un complot tout organisé, tout prêt à éclater, comme cette
-lettre l'indique...
-
---Et un complot avec Talleyrand, avec Fouché, avec Clermont-Tonnerre,
-avec tous les suppôts du fanatisme, de l'intolérance, qui voudraient
-nous ramener, avec leur roi, le régime de la féodalité... Ah! c'est
-infâme!... Et moi qui pensais servir, en m'alliant à Malet, la cause
-sacrée de l'indépendance des nations et préparer l'avènement de la
-fédération des États européens!...
-
---Le général Malet ne soupçonne peut-être pas que les royalistes le
-prennent pour instrument...
-
---Il devrait s'en douter! De qui s'entoure-t-il? de Lafon, un abbé;
-de Boutreux, un échappé de séminaire; les Polignac sont ses amis; qui
-a-t-il mis au premier rang de sa commission provisoire? Alexis de
-Noailles, Montmorency, deux ducs, deux représentants incorrigibles
-de l'ancien régime... Cette lettre, tombée de la poche d'un convive,
-achève de dissiper mon illusion... J'avais fait un rêve... je m'éveille
-brusquement!... Je vous laisse libre, colonel, de continuer à suivre
-Malet; moi, je me sépare de lui...
-
---Mais je n'avais nullement l'intention de le seconder dans ses
-projets... je le lui ai déclaré à lui-même aujourd'hui...
-
---Ah! vraiment?... Alors ce soir... cette nuit... vous ne saviez
-rien?...
-
---Rien du tout... Le général ne m'a mis au courant que d'une chose...
-son projet de quitter, cette nuit probablement, la maison de santé où
-il est détenu...
-
---Il ne vous a pas dit ce qu'il comptait faire, une fois évadé?
-
---Non... je ne saurai que ce que vous voudrez bien m'apprendre, car
-vous paraissez être fort informé des desseins de Malet...
-
---Il vaut mieux pour vous, colonel, que vous gardiez votre
-ignorance... Vous ne tenez plus à servir les royalistes, à renouer en
-France l'odieux pouvoir royal?...
-
---Non... je ne veux même pas, en ce moment où il combat pour la France
-devant Moscou, entreprendre quoi que ce soit contre Napoléon...
-
---Ceci vous regarde, mais, croyez-moi, allons retrouver Renée qui doit
-s'impatienter en notre absence et ne nous mêlons en aucune façon des
-entreprises de Malet... Laissons-le, avec son moine, conspirer pour
-nous ramener les Bourbons... à la fois dupe et complice des Talleyrand
-et des Fouché... Venez, colonel, ni vous, ni moi ne devons être les
-jouets de ces fourbes aux mains desquels Malet n'est qu'un misérable
-pantin dont ils tiennent la ficelle... ils le font ainsi mouvoir dans
-l'ombre, mais, s'il échoue, ils l'étrangleront au grand jour!...
-
-Et Marcel, indigné, contenant de son mieux son irritation, entraîna
-Henriot vers le café du Mont Saint-Bernard.
-
-Une grande agitation emplissait l'établissement. On entendait des
-cris, le bruit d'une querelle. Les consommateurs, en partie debout,
-masquaient la petite scène, disposée au fond de la salle, et d'où
-partaient des cris et des jurons.
-
-Marcel avait dit quelques mots à l'oreille de Renée qui s'était levée
-aussitôt.
-
---Excusez-nous, fit alors l'aide-major en tendant la main à Henriot.
-Il faut que nous partions... ce que je viens d'apprendre, ajouta-t-il
-à voix basse, me force à prévenir Malet qu'il n'ait plus à compter sur
-moi, en aucune façon...
-
---Vous pouvez également parler en mon nom... quoique je n'aie pas donné
-ma parole à Malet...
-
---Je dirai simplement que je vous ai vu. Il devinera... Oh! brûlez
-ce papier qui pourrait nous compromettre inutilement, s'il venait à
-s'égarer encore une fois!
-
---Comme vous êtes prudent!...
-
---C'est que j'ai beaucoup conspiré déjà, reprit en souriant Marcel,
-mais pour longtemps c'est fini... Renée vient d'apprendre que son
-père adoptif, La Brisée, l'ancien garde du comte de Surgères, était
-mort, lui laissant un joli petit bien dans la Mayenne... Elle devait
-se rendre seule à Laval pour recueillir l'héritage... Nous irons
-ensemble!... et, là-bas, en plantant nos choux et en cueillant nos
-pommes, nous attendrons que l'heure sonne de la délivrance des peuples
-et de la disparition des frontières... N'est-ce pas, ma Renée?...
-
---Oh! que je suis heureuse! s'écria celle qui, jadis, dans les armées
-de la République, s'était nommée le _Joli Sergent_.
-
-Et elle embrassa Marcel, certaine de n'être point remarquée au milieu
-du tumulte qui allait croissant autour d'elle.
-
-La querelle dégénérait en bataille. Les tabourets et les verres
-volaient à travers la salle. Les cris redoublaient et l'on entendait la
-dame du comptoir, éplorée, au milieu de ses petits tas de sucre, dire à
-ses garçons:
-
---Allez donc chercher la garde!
-
---Partons! Partons! dit vivement Marcel à sa compagne. Les choses
-peuvent se gâter, et je n'ai pas le droit à l'heure présente de
-me trouver fourré, malgré moi, dans une bagarre... j'ai le devoir
-d'avertir de mon abstention qui vous savez... Adieu, colonel Henriot!...
-
---Adieu!... Au revoir plutôt!... car on vous reverra un jour ou
-l'autre?...
-
---Je resterai à la campagne, perdu, oublié, paisible, mais
-non indifférent... jusqu'au jour où la République universelle
-m'appellera!... Allons!... viens, Renée!...
-
-Et tous deux sortirent du café du Mont Saint-Bernard, où le tapage
-et le désordre avaient attiré au fond, vers la scène, tous les
-consommateurs.
-
-Henriot s'était lui aussi rapproché, désireux de connaître la cause de
-cette rixe.
-
-Il poussa tout à coup ce cri:
-
---Mais c'est La Violette!...
-
-Il venait d'apercevoir entouré de gens le poussant, le tirant,
-cherchant à lui arracher un homme qu'il tenait serré à la gorge, en
-passe d'être étranglé, l'ancien tambour-major des grenadiers, son
-précepteur à l'armée de Rhin-et-Moselle, son sauveur, lorsqu'il était
-prisonnier à Dantzig, le factotum dévoué de la maréchale Lefebvre. Que
-faisait-il dans cette bagarre?
-
-La Violette, en reconnaissant la voix d'Henriot, lâcha l'homme qu'il
-retenait, et fit un pas pour s'avancer vers son élève, qu'il n'avait
-pas vu depuis la journée du mariage interrompu au château de Combault.
-
-Le prisonnier, dégagé, voulut se relever et s'enfuir.
-
-Mais La Violette, de sa poigne solide, le saisit par un pan de sa
-souquenille.
-
-C'était l'un des pitres de la farce qu'on venait de représenter,
-l'homme qui faisait l'Anglais si ridicule.
-
-Il se trouvait dans un piteux état. L'un de ses favoris en filasse
-avait été arraché. L'autre pendait tout défrisé. Son chapeau cabossé
-avait roulé à terre, son gilet rouge était dégrafé. Dans sa lutte avec
-La Violette, sa perruque s'était décrochée. Il apparaissait, tremblant
-de peur, sous son fard.
-
-Décoiffé, avec sa face rasée, il montra sa véritable physionomie.
-
-Tous les assistants et Henriot lui-même ne purent s'empêcher d'être
-frappés par la ressemblance extraordinaire de ce queue-rouge avec
-Napoléon.
-
---Mais c'est l'Empereur!... cria-t-on autour de lui.
-
---Oui, ce coquin se permet encore de voler à notre Empereur son auguste
-visage! dit La Violette avec une indignation comique, et comme prenant
-à témoin le cercle des spectateurs qui avait paru blâmer sa violence
-et vouloir lui ôter des mains le pitre qu'il maltraitait. Si encore il
-n'avait volé que cela!...
-
---Moi pas voleur!... Moi artiste!... Moi, Samuel Walter, sujet
-britannique!... clamait le faux Napoléon cherchant à se dégager de
-l'étreinte de La Violette, et quêtant un appui parmi l'assistance.
-
---Tu es un voleur!... reprit avec force l'ex-tambour-major;
-imaginez-vous, mon colonel, fit-il en s'adressant à Henriot, comme s'il
-était le seul dans cette foule de pékins qui méritât une explication,
-que j'avais recueilli ce chimpanzé-là, une nuit, au château de
-Combault...
-
---Assis!... assis!... criaient les spectateurs éloignés, qui voulaient
-voir, tandis que les premiers rangs et l'auditoire improvisé, s'amusant
-fort à cet intermède non prévu au programme, se serraient, impatients
-d'entendre la suite.
-
-Sans se laisser intimider par les cris, par les lazzis, La Violette
-continua:
-
---En faisant ma ronde je trouve donc ce particulier, qui rôdait dans le
-parc... il veut faire le méchant... je l'envoie d'un coup de pied je
-ne sais pas où..., mais ça avait porté!... je l'entends qui geint...
-je le ramasse... je ne lui en voulais pas autrement, je l'emmène...
-je le soigne... Bref! il se remet sur ses pattes. Savez-vous ce qu'il
-fait, le gredin, pour me payer mon hospitalité?... il décampe un beau
-jour en m'emportant des habits, un peu d'argent, et ma belle croix
-d'honneur que m'a donnée l'Empereur!... Il était parti sans me laisser
-son adresse. Heureusement l'un des cochers de la maréchale m'avait dit
-l'avoir aperçu de ces côtés-ci, au Palais-Royal... Alors, je me suis
-mis à battre tous les musicos du quartier... J'ai retrouvé mon gaillard
-ici... je n'ai pas pu m'empêcher de lui mettre le grappin dessus... et
-voilà toute l'histoire, mon colonel!...
-
-L'auditoire riait de plus belle. Tout à coup un mouvement se produisit
-vers la porte.
-
-On entendit un bruit de pas cadencés, puis un maniement d'armes.
-
-Quatre hommes conduits par un caporal, qu'il avait été requérir au
-poste voisin, apparurent. Le caporal dit à Sam Walter:
-
---Suivez-nous!... et plus vite que cela!...
-
-On l'escorta, tout frissonnant, entre les quatre gardes.
-
---Vous êtes le plaignant... venez avec nous au poste! fit le caporal se
-tournant vers La Violette.
-
-Les quatre hommes, emmenant leur prise, s'éloignèrent. La Violette
-marchait derrière, expliquant son affaire au caporal.
-
-Quand on fut dans le jardin, Henriot, qui de loin avait suivi la petite
-troupe, se rapprocha du caporal. Il se nomma:
-
---Laissez aller cet homme, j'ai besoin de l'interroger, dit-il; s'il y
-a lieu, moi et La Violette nous suffirons à vous le ramener.
-
-Le caporal hésita un instant, mais le grade de colonel lui en imposait
-énormément; il se contenta de demander à La Violette:
-
---Retirez-vous votre plainte?
-
---Je la retire! dit majestueusement le tambour-major sur un signe
-d'Henriot.
-
---Alors! grenadiers, demi-tour! commanda le caporal à ses hommes.
-
-Et les cinq bourgeois, après avoir pivoté, se dirigèrent au pas, sans
-grand soin de cadencer le pas et de marcher deux par deux, vers un
-estaminet voisin, où ils s'engouffrèrent avec leurs armes et leurs
-bonnets à poils, profitant de l'occasion pour déboucher quelques
-canettes de bière, avec des échaudés.
-
-Sam Walter demeura, tout frissonnant, entre La Violette, prêt à lui
-poser sa forte main sur l'épaule s'il faisait mine de s'enfuir, et
-Henriot fixant sur lui un regard inquisiteur.
-
---Cet homme t'a donc volé? demanda Henriot à La Violette. Et tu
-l'avais recueilli chez toi, là-bas, au château?
-
---J'avais fait cette bêtise, mon colonel, répondit avec humilité La
-Violette. Que voulez-vous, on est faible!... je lui avais administré
-une correction sérieuse, l'ayant surpris qui rôdait dans le parc, j'ai
-eu pitié de lui... j'ai voulu réparer un peu son individu que j'avais
-endommagé... Au fond, je ne lui en voulais plus... j'avais tapé un
-peu fort... et voilà comment monsieur est devenu mon hôte et a pu me
-voler... Oh! brigand! tu me rendras ma croix ou je me paierai sur ta
-peau!...
-
-Et La Violette ponctua sa phrase d'une bourrade qui fit ployer sur les
-genoux Sam, fort inquiet de cette reddition de compte dont il lui était
-parlé, la nuit, dans le jardin désert.
-
---Un bienfait est souvent perdu! mon pauvre La Violette, reprit
-Henriot, mais tu ne m'as pas fait connaître comment ce drôle se
-trouvait, la nuit, dans le parc de Combault? Qu'y venait-il faire?...
-
---Cela je l'ignore, mon colonel... j'ai supposé qu'il était venu pour
-courtiser une des filles de cuisine de la maréchale... C'est du moins
-ce qu'il m'a raconté... Mais j'ai soupçonné depuis qu'il mentait...
-
---Qui t'a donné cette idée?
-
---Imaginez-vous, mon colonel, que quelques jours après l'entrée de ce
-chinois-là sous mon toit, Thomas, l'aide-jardinier, en retirant les
-feuilles mortes tombées dans la pièce d'eau et obstruant la petite
-rivière, a ramené avec son râteau une défroque singulière... Il y avait
-une redingote grise, un uniforme de chasseur, un petit chapeau... On
-aurait dit, révérence parler, que notre Empereur avait pris un bain
-dans la pièce d'eau et que, surpris, il y avait oublié ses habits...
-
---C'est étrange!... et t'es-tu expliqué la provenance de ces vêtements
-semblables à ceux de l'Empereur?...
-
---En aucune façon... j'allais demander à ce particulier s'il savait
-quelque chose là-dessus, mais, à la première nouvelle de la trouvaille,
-il avait décampé m'emportant ce que vous savez...
-
---Il y a donc un rapport entre ce costume impérial et la présence
-de cet homme dans le parc, la nuit même où l'Empereur se trouvait à
-Combault?... soupçonnes-tu ce qui peut l'avoir attiré?...
-
---Non... mon colonel... pourtant, j'avais remarqué déjà à Combault,
-malgré le bandeau qui lui couvrait la moitié du visage, combien ce
-paltoquet-là se permettait de ressembler à Sa Majesté...
-
---C'est extraordinaire, en effet, cette ressemblance!...
-
---Tout à l'heure, le reconnaissant dans ce bastringue, j'ai sauté
-dessus... oh! ça, c'était plus fort que moi!... impossible de me
-retenir... je suis tombé comme un obus au milieu des saltimbanques...
-en allongeant le bras dans le tas, la perruque de ce pierrot m'est
-restée dans la main... j'ai reculé de surprise, mon colonel!... Vrai!
-ça ne devrait pas être toléré par la police de ressembler comme cela à
-l'Empereur...
-
-Henriot réfléchissait profondément. Une lueur commençait à poindre en
-lui, éclairant des événements ténébreux.
-
---Tu es un voleur? dit-il en regardant sévèrement Sam Walter...
-
---Je suis sujet anglais!... balbutia le grime.
-
---L'un n'empêche pas l'autre!... grommela La Violette.
-
---Nos lois punissent les voleurs, qu'ils soient Anglais ou Français,
-reprit Henriot. Je t'ai soustrait pour un instant à ces braves gardes
-nationaux t'emmenant au poste, mais il suffit de moi et de La Violette
-que voici, dont tu connais la poigne, pour te conduire au poste... De
-là tu feras connaissance avec les prisons de France...
-
---Je les connais!... elles se ressemblent toutes, les prisons!...
-murmura Sam.
-
---Veux-tu les éviter?...
-
---Que faut-il faire? demanda hardiment l'agent de Maubreuil. Vous me
-tenez, gentleman, vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira... Si
-ça n'est pas trop difficile, pour que vous me lâchiez, je vous promets
-d'exécuter vos ordres...
-
---Soit, dit Henriot. Nous allons voir... Eh bien! fais-moi savoir le
-motif de ta présence dans le parc de Combault?...
-
---Vous ne demandez que cela?... dit Sam joyeusement.
-
-Il s'attendait à une rançon plus pénible.
-
---Fais attention de ne pas me tromper!
-
---Pourquoi mentirais-je à Son Honneur? je n'ai aucune crainte à dire la
-vérité... Une seule chose peut m'effrayer, c'est que Votre Honneur ne
-voudra pas croire à mon explication...
-
---Parle toujours, nous verrons après!
-
---C'est que la chose est si simple, si peu importante... Votre Honneur
-a promis quand même de me laisser aller après...
-
---Je te confirme cette promesse... confesse-toi!...
-
---Il faut que Votre Honneur sache d'abord que j'étais au service, en
-Angleterre, d'un personnage... un général qui était quelque chose aussi
-comme diplomate, ambassadeur...
-
---Français?
-
---Non, Autrichien...
-
---Ah! et le nom de ce militaire-ambassadeur?...
-
---Le comte de Neipperg.
-
-Henriot poussa un cri étouffé et porta la main à sa poitrine.
-
-Neipperg!... son père! Comme un fantôme, la physionomie du
-fonctionnaire autrichien à Dantzig lui révélant sa naissance et
-l'engageant à quitter le drapeau de la France se dressait devant lui.
-Certes, il se sentait libre de tous devoirs envers M. de Neipperg qui
-ne l'avait ni élevé, ni aimé, et dont tout le séparait. Son vrai père,
-c'était le maréchal Lefebvre qui l'avait accueilli enfant, qui avait
-fait de lui un homme, un soldat, un Français; et sa famille, c'était
-la bonne Catherine Lefebvre, le brave La Violette, Alice enfin...
-Il n'avait rien à se reprocher à l'égard de M. de Neipperg, mais à
-l'évocation de son nom, la vision du diplomate lui ouvrant tout à
-coup ses bras, dans cette ville prussienne où il allait être fusillé,
-troublait douloureusement Henriot.
-
-Il maîtrisa cependant son émotion et demanda à Sam quel rapport il
-pouvait y avoir entre M. de Neipperg et sa présence dans le château du
-maréchal Lefebvre.
-
-Sam expliqua alors avec une sincérité visible le genre de services
-qu'exigeait de lui M. de Neipperg, utilisant sa ressemblance avec
-Napoléon pour satisfaire une haine singulière et une vengeance
-excentrique. Il narra le déguisement qu'il devait endosser pour que la
-ressemblance fût alors complète et les coups de pied ignominieux qu'il
-recevait comme sosie impérial.
-
---C'était frappant! dit La Violette à mi-voix.
-
---Arrive au fait, reprit Henriot, car je ne vois aucun lien entre les
-coups de pied, ce déguisement, et le château de Combault...
-
---Voici, Votre Honneur!... M. de Neipperg avait fait la connaissance
-d'un gentilhomme français... M. de Maubreuil...
-
---Lui! s'écria Henriot surpris. Tu connais M. de Maubreuil!...
-
---J'ai eu l'honneur d'être au service de M. le comte... c'est lui-même
-qui m'a envoyé au château...
-
---En effet... il s'y trouvait... et c'est lui qui t'a commandé de
-reprendre ton déguisement peut-être?... Ah çà! est-ce que M. de
-Maubreuil aimait, comme ton autre maître, à donner des coups de pied à
-Napoléon en effigie?...
-
---Non!... M. de Maubreuil ne s'amusait pas à cela... il m'avait fait
-habiller, comme vous savez, dans un autre but...
-
---Lequel? dit Henriot d'une voix frémissante d'impatience.
-
---Eh bien! Votre Honneur ne me croira peut-être pas, car c'était
-bien étrange, et bien peu intéressant ce que m'avait ordonné M. de
-Maubreuil... je devais tout bonnement, une nuit, vêtu comme Napoléon,
-pénétrer dans le parc, m'avancer jusqu'à une fenêtre qui serait
-ouverte, et là...
-
---Une fenêtre au rez-de-chaussée?... achève, misérable! dit Henriot
-haletant, secouant vigoureusement Sam, de nouveau effrayé et ne
-comprenant pas ce que ce récit pouvait présenter de si grave pour
-motiver la violence du jeune colonel.
-
---Je finis, Votre Honneur!... mais ne m'étranglez pas!...
-
---Que comptais-tu faire, une fois devant cette fenêtre... Oh! ne mens
-pas, sinon!...
-
---Quel intérêt aurais-je à mentir, puisque je n'ai rien fait du
-tout?... Un officier est arrivé au moment où, selon les instructions de
-M. de Maubreuil, je devais m'introduire dans la chambre de cette jeune
-fille, et y laisser mon petit chapeau... Je n'ai pas eu le temps...
-je me suis sauvé tout de suite et j'ai jeté dans la pièce d'eau ma
-défroque inutile et peut-être dangereuse à porter... Voilà toute la
-vérité, honorable gentleman!...
-
-Henriot s'était jeté dans les bras de La Violette, pleurant, riant,
-étouffant.
-
-Il murmurait dans sa joie:
-
---Ah! voilà donc l'affreuse méprise!... La Violette, elle était
-innocente... et moi qui osais la soupçonner... moi qui calomniais
-l'Empereur... Oh! vite, partons... Allons retrouver Alice... je veux
-me mettre à ses pieds... lui demander pardon!... Crois-tu que je
-l'obtiendrai?...
-
---Je pense que ce drôle aurait bien dû dégoiser tout cela à Combault,
-quand je l'ai accommodé d'un coup de chausson dans le parc... Enfin!
-suffit!... Le mal est réparable... mon colonel, mam'zelle Alice vous
-aime toujours... Elle a pleuré toutes les larmes de ses yeux depuis
-qu'on était sans nouvelles de vous...
-
---Tu penses qu'elle me pardonnera?
-
---J'en suis sûr... Elle me disait souvent: «La Violette, que
-fait-il?... je sais qu'il n'est pas parti pour l'armée... il est resté
-en France... Je suis sûre qu'il va revenir...»
-
---Elle disait cela, mon Alice?...
-
---Oui, mon colonel, et elle en pensait encore plus long qu'elle gardait
-pour elle...
-
---Je comprends tout, à présent... sauf une chose: pourquoi Maubreuil
-avait-il combiné cette machination? Dans quel but?... oh! je le
-saurai... mais pour le moment, le plus pressé c'est d'aller chercher
-mon pardon... La Violette, peux-tu trouver des chevaux, nous allons
-nous rendre à Combault sur-le-champ...
-
---Vous voulez courir la campagne, la nuit?... mais on ne nous laissera
-pas franchir les barrières... il faut le mot d'ordre.
-
---Je l'ai, dit vivement Henriot.
-
-Et, en même temps, le souvenir du général Malet auquel il l'avait
-confié traversa son esprit. Le remords qu'il avait déjà éprouvé
-s'accrut au souvenir de la lettre lue avec Marcel et de l'indignation
-que l'ex-major avait montrée en découvrant les espérances que les
-royalistes fondaient sur Malet. Peut-être ne s'évadait-il que pour
-tenter quelque coup de main avec l'alliance des Anglais et des
-émigrés. Il résolut de réparer en partie sa faute. Il n'avait plus de
-motifs pour se venger de Napoléon, puisque l'innocence d'Alice comme
-celle de l'Empereur lui étaient à présent démontrées.
-
---Je veux être revenu demain dans la matinée, dit-il. Il peut se
-passer à Paris des événements graves et je dois être à mon poste, à
-l'état-major, demain...
-
---Soit, mettons-nous en route, mon colonel... je sais où trouver des
-chevaux... rue du Bouloi... à deux pas d'ici... Mais, c'est égal, je ne
-comptais pas, en venant au Palais-Royal, passer la nuit à cheval sur
-les routes! dit La Violette en hochant la tête.
-
---Tu reviendras... le Palais-Royal est encore là, demain et après...
-
---C'est possible... mais mon voleur pincé, je pensais retrouver des
-amis... des anciens... j'en ai aperçu en passant... et l'on aurait
-festoyé quelque peu... ça ne m'arrive pas si souvent, la maréchale
-n'aime pas qu'on se dérange!...
-
---La Violette, je te ferai avoir huit jours de congé, que tu passeras
-si tu le veux au Palais-Royal, mais quand j'aurai revu Alice et qu'elle
-m'aura pardonné!... Il faut que tu viennes avec moi à Combault, ne
-serait-ce que comme témoin de ce que tu as entendu...
-
---C'est compris, mon colonel. Allons chercher nos montures... Ah! et ce
-paillasse-là, qu'est-ce que nous en faisons?...
-
---Tu vas voir!... Tenez! dit Henriot sortant deux napoléons de sa
-bourse, voilà pour boire à ma santé...
-
---Vive Votre Honneur! cria Sam enthousiasmé.
-
---Attends!... tu en auras deux autres si tu rends à ce brave soldat la
-croix d'honneur que tu lui as volée...
-
---Je sais où elle est... Le brocanteur qui me l'a achetée ne l'a pas
-encore vendue... Où faudra-t-il la remettre?
-
---Donne-nous ton adresse, dit La Violette, on peut avoir besoin de
-toi!...
-
-Sam hésita un instant, puis, rassuré par les deux napoléons qu'il
-palpait dans son gousset:
-
---Je demeure rue d'Argenteuil, nº 14, dit-il. Je me fie à vous,
-gentlemen; ne donnez pas mon adresse!...
-
---Sois tranquille. Après-demain j'irai te porter les deux napoléons
-promis... et jusque-là ne te fais pas arrêter, surtout!...
-
---Oh! j'y veillerai... Vivent Vos Honneurs! dit gaiement Samuel Walter.
-
---Crie plutôt: Vive l'Empereur! dit La Violette; ça signifie quelque
-chose, ce cri-là.
-
-Enflant ses joues, Sam lança dans la nuit, avec son accent de cabotin
-forain, un retentissant: Vive l'Empereur!
-
---Ça fait toujours plaisir d'entendre crier ça, hein, mon colonel? dit
-La Violette portant la main à son bonnet de police.
-
---Oui! oui!... répondit Henriot ému, ça fait du bien!... Il y avait
-longtemps que j'avais envie de le crier et que je n'osais pas!...
-
-Alors, comme ils s'engageaient dans un passage désert qui conduisait à
-la cour des Fontaines, Henriot répéta à mi-voix, comme une incantation
-magique, comme une formule sacrée:
-
---Oh!... oui!... vive l'Empereur!... vive Napoléon!...
-
-
-
-
-XVIII
-
-LA PLAINE DE GRENELLE
-
-
-Malet avait pénétré seul à l'État-Major. Il montait allègrement
-l'escalier. Tout lui réussissait. Il n'avait plus qu'à donner une
-poignée de main au chef d'état-major Doucet, à lui confirmer son grade
-de général, et à travailler, avec le successeur du sous-chef Laborde, à
-l'expédition des nouvelles instructions aux chefs de corps.
-
-Donc une simple formalité, une prise de possession rapide et sans
-obstacles prévus.
-
-La rencontre qu'il venait de faire sur la place de ce vieux soldat,
-l'ancien tambour-major de la garde, lui semblait d'excellent augure.
-Les anciens troupiers de la République, les grognards de Napoléon
-venaient à lui. On était décidément las du despote et le cri: A bas le
-tyran! comme à Rome, au jour de la mort de César, allait s'échapper de
-toutes les poitrines.
-
-Ce fut en souriant qu'il entra dans le cabinet du chef d'état-major
-Doucet.
-
-Il lui tendit la main et lui dit:
-
---Général, je viens m'entendre avec vous pour les mesures à prendre...
-
-Doucet, assis, paraissait hésitant. Il soupçonnait l'imposture.
-
-Le sous-chef d'état-major Laborde, très suspect aux yeux de Malet,
-parut tout à coup.
-
---Que faites-vous ici, monsieur? s'écria Malet, je vous avais ordonné
-de vous rendre aux arrêts forcés?...
-
---Général, je ne puis sortir, les troupes m'ont barré le passage, dit
-Laborde, en faisant un signe d'intelligence à Doucet.
-
-Malet surprend cette indication. Il se sent soupçonné, il se voit perdu.
-
-Il veut recourir à la force qui lui a si bien réussi chez Hullin. Il
-porte la main à sa poche et prend un pistolet.
-
-Mais une glace le trahit. Doucet se lève, Laborde s'élance. Tous deux
-crient: Au secours! aux armes!...
-
-Malet veut tirer, mais une ombre géante s'interpose...
-
-Un coup de bâton violent s'abat sur son bras.
-
-Saisi vivement par une main vigoureuse, il ne peut se servir de son
-pistolet.
-
-Il est maîtrisé par une sorte de géant...
-
-Il reconnaît l'ex-tambour-major aperçu dans la foule devant l'hôtel.
-
-C'est La Violette qui le maintient désarmé, impuissant.
-
-Laborde cependant a répété son cri: Aux armes! sur le palier.
-
-Des gendarmes accourent. Ils envahissent la pièce. Ils se précipitent
-sur Malet qui, en un instant, est garrotté.
-
---Messieurs, prenez garde, s'écria Malet, cherchant à en imposer encore
-à ceux qui démasquaient en lui le conspirateur, le faussaire, il vous
-arrivera malheur, si vous me retenez... prenez garde!
-
---Qu'on le bâillonne! commanda Laborde, qui fut en cette circonstance
-rempli d'énergie et montra une vive présence d'esprit.
-
-L'ordre est exécuté. Le fidèle Rateau survient, attiré par le tumulte.
-Il veut défendre son général et tire son épée. En un instant il est
-saisi, lié, et bâillonné comme son chef.
-
-Il était dix heures. La conspiration Malet était terminée. Elle avait
-juste duré, depuis l'évasion de la maison de santé, douze heures. Le
-roman d'une nuit.
-
-Après une courte délibération, Doucet, Laborde et La Violette prirent
-le parti de faire paraître sur le balcon Malet et Rateau, liés,
-entourés de gendarmes.
-
---Ces hommes sont des imposteurs!... L'Empereur n'est pas mort! Votre
-père vit encore! cria Laborde.
-
-Et La Violette, portant son bonnet de police au bout de sa canne, fit
-le simulacre du commandement du roulement.
-
-Ces soldats, rassemblés sur la place Vendôme, ne comprenaient pas très
-bien. Ils crièrent quand même avec ensemble: «Vive l'Empereur!»
-
-Il se produisit alors dans Paris un va-et-vient étrange et presque
-comique. Les troupes furent renvoyées dans leurs casernes. Il y eut
-des mutations dans les prisons. Les vrais ministres, Savary, Pasquier,
-furent tirés de la Force; Malet, Guidal, Lahorie, les remplacèrent.
-
-Les soldats de la garde de Paris et les hommes de la 10e cohorte
-regagnèrent avec docilité leurs casernements, commentant ces allées et
-venues, ces ordres contradictoires, et se demandant si, cette fois, on
-ne les abusait point, et soupçonnant une conspiration, un coup d'État
-dans les nouvelles arrestations qui se produisaient.
-
-Le colonel Rabbe fut surpris par ce revirement comme il l'avait été
-par la nouvelle de la mort de l'Empereur. Il n'avait pas encore eu le
-temps de finir de s'habiller pour rejoindre ses hommes: «Qu'avez-vous
-donc fait, colonel Rabbe? lui dit Doucet, et comment avez-vous pu, sans
-un ordre de la place, envoyer vos compagnies se promener à droite et
-à gauche?» Rabbe ne put que confesser qu'il avait perdu la tête en
-apprenant la mort de l'Empereur.
-
-Guidal et Lahorie se laissèrent arrêter sans résistance. Tous deux
-croyaient à la réalité du pouvoir de Malet, issu d'un sénatus-consulte.
-Lahorie se faisait prendre mesure d'un habit de cérémonie, et Guidal
-déjeunait tranquillement au restaurant quand on les empoigna. Ils
-s'étaient crus ministres réguliers. Ils avaient conspiré sans le
-savoir. Aussi n'avaient-ils pris aucune précaution, tenté aucune
-action. Les soldats de Lahorie n'avaient pas de pierres à leurs fusils;
-des morceaux de bois, comme à l'exercice, tenaient lieu de l'amorce.
-
-Boutreux et le Corse Bocchéiampe furent arrêtés sans difficulté.
-
-A midi tout était fini. Le rideau était tiré sur cette farce émouvante.
-Comme à la fin d'une féerie, acteurs et spectateurs se demandaient
-comment on avait pu être dupe d'une semblable illusion.
-
-Cambacérès se rendit aussitôt au palais de Saint-Cloud. Il apprit à
-l'Impératrice la conspiration et son rapide dénouement.
-
-Marie-Louise se montra fort peu émue. Elle se disposait à
-monter à cheval, et parut contrariée seulement de la visite de
-l'archichancelier, qui retardait sa promenade.
-
---Eh bien, monsieur, dit-elle d'un ton calme, qu'auraient pu faire de
-moi vos conjurés, de moi, la fille de l'empereur d'Autriche?
-
-Et elle congédia Cambacérès, sans paraître attacher aucune importance
-aux événements qu'il lui annonçait.
-
-L'apathie de Marie-Louise ici pouvait n'être qu'une feinte. Elle était
-peut-être, sinon dans le secret de la conspiration, du moins avertie
-que quelque chose se tramait contre son mari.
-
-La désaffection qu'elle témoignait déjà s'accrut d'un certain mépris
-pour ce trône impérial, que des inconnus, évadés de prisons, avaient pu
-mettre un instant en péril.
-
-Le comte Frochot paya par la suite d'une révocation justifiée la
-crédulité avec laquelle il avait accueilli la nouvelle de la mort de
-l'Empereur, et le zèle qu'il avait mis à faire préparer un salon à
-l'Hôtel de Ville pour la séance du nouveau gouvernement.
-
-Il eut beau s'écrier quand on lui révéla l'imposture de Malet et la
-fausseté du bruit de la mort de Napoléon: «Je me disais bien qu'un si
-grand homme ne pouvait mourir!» Il fut destitué.
-
-Les conjurés, leurs complices, et aussi les militaires, coupables
-surtout d'avoir obéi trop passivement à des ordres hiérarchiques qu'ils
-croyaient réguliers, furent déférés le 27 octobre à un conseil de
-guerre.
-
-La commission chargée de juger les accusés, au nombre de vingt-quatre,
-fut ainsi composée: comte Dejean, grand officier de l'Empire, premier
-inspecteur général du génie, président; le général de brigade baron
-Deriot, le général baron Henry, le colonel Géneval, le colonel Moncey,
-le major Thibault, juges; le capitaine Delon, rapporteur.
-
-La séance s'ouvrit à sept heures du matin. A quatre heures du matin,
-l'arrêt fut rendu.
-
-Malet eut une attitude très ferme, prenant tout sur lui, assumant
-toutes les charges, revendiquant toutes les responsabilités.
-
-Le rapporteur eut cette interruption qui montre le sang-froid de Malet
-devant ses juges: «Je prie monsieur le président d'imposer silence à
-Malet qui dicte les réponses à tous les accusés.»
-
-Malet s'était écrié, au cours de l'interrogatoire de Soulier:
-
---J'ai pris tous les moyens pour prouver que j'agissais d'après des
-ordres supérieurs; je crois que Soulier devait obéir comme il l'a fait.
-C'est moi qui ai mis M. le commandant dans l'erreur, j'ai usé pour cela
-de tous mes soins, comme ma déposition le constate.
-
-Il eut au cours de son interrogatoire une réponse mémorable.
-
---Ces officiers sont innocents, dit-il; à leurs yeux j'obéissais à des
-ordres supérieurs, ils ont dû exécuter les miens.
-
---Quels étaient donc vos complices, dans cela? demanda imprudemment le
-président.
-
---La France entière! vous-même, monsieur, vous tous, mes juges, si
-j'avais réussi!
-
-A l'unanimité furent condamnés, comme coupables de crime contre
-la sûreté de l'État, d'attentat dont le but était de détruire le
-gouvernement et l'ordre de successibilité au trône, et d'excitation
-aux citoyens, aux habitants à s'armer, à la peine de mort et à la
-confiscation des biens: Malet, Lahorie, Guidal, généraux; Soulier, chef
-de bataillon; Steenhover, Piquerel, Borderieux, capitaines; Lepars,
-Fessart, Régnier, Bleumont, lieutenants; Lefèvre, sous-lieutenant;
-Rateau, caporal.
-
-A la majorité de six voix contre une, Rabbe, colonel, à la même peine.
-
-A la majorité de cinq voix contre deux, Bocchéiampe, à la même peine.
-
-Furent acquittés: Girard, Rouff, capitaines; Lebas, Prevost,
-lieutenants; Gomont, dit Saint-Charles, sous-lieutenant; Viallavieilhe,
-Caron, Limozin, adjudants sous-officiers; Dulin et Caumette,
-sergents-majors.
-
-Malet, Rabbe, Soulier, Piquerel, Borderieux, qui étaient décorés,
-furent exclus séance tenante de la Légion d'honneur.
-
-Le jugement fut exécuté le 29 octobre, à quatre heures du soir, dans la
-plaine de Grenelle.
-
-Le colonel Rabbe et le caporal Rateau obtinrent un sursis et virent
-leur peine commuée.
-
-Vers trois heures de l'après-midi, sur la place de l'Abbaye, où des
-gendarmes à pied, à cheval, et un demi-escadron de dragons étaient
-rangés en bataille, sept fiacres vinrent s'aligner.
-
-Les portes de la prison s'ouvrirent et les condamnés furent conduits
-deux par deux dans les fiacres. Ils furent placés au fond ainsi; dans
-chaque voiture, deux gendarmes se tenaient sur la banquette de devant.
-
-Le lugubre convoi se mit en route par les rues Sainte-Marguerite
-(aujourd'hui rue Gozlin), Tavanne, Grenelle-Saint-Germain, les
-Invalides, l'avenue La Motte-Piquet; il longea l'École militaire,
-traversa le Champ de Mars et passa à l'endroit où avait été fusillé
-Baboeuf.
-
-Durant le trajet, Malet, placé dans le premier fiacre avec Lahorie, lui
-dit simplement:
-
---Général, c'est votre indécision qui nous a mis ici!
-
-Le reproche n'était qu'en partie fondé. Si Malet avait prévenu Lahorie
-qu'il n'était qu'un ministre d'insurrection, celui-ci eût agi plus
-sérieusement qu'il ne l'a fait. Il se croyait fonctionnaire régulier,
-stable; de là son temps perdu à essayer des vêtements et à lancer des
-invitations à dîner.
-
-Très ferme, très héroïque fut Malet jusqu'au dernier moment. Il y eut
-même de la pose et de l'emphase théâtrale dans ses dernières paroles:
-
---Jeunes gens, souvenez-vous du 23 octobre! dit-il en apercevant un
-groupe d'étudiants.
-
-Devant l'École militaire, il salua en criant par la portière:
-
---Soldats! je tombe, mais je ne suis pas le dernier des Romains!
-
-Un cordon de troupes contenait les curieux. Quand les voitures
-débouchèrent de la barrière de Grenelle, on cria: A bas les chapeaux!
-Chacun se découvrit: c'est l'usage devant les suppliciés; on salue
-la mort qui passe et préside. A moins que ce ne soit seulement la
-curiosité qui fasse pousser aux spectateurs des premiers rangs ce cri
-forçant les mieux placés à se découvrir, pour leur permettre de mieux
-voir.
-
-Il tombait une pluie fine et froide. La foule s'éclaircit, les
-guinguettes qui avoisinaient l'École militaire et la barrière se
-remplirent. Toutes les fenêtres furent occupées.
-
-Les voitures s'étant arrêtées dans le carré, les tambours battirent aux
-champs. Les condamnés marchèrent d'un pas ferme, pour la plupart, à
-l'endroit désigné pour l'exécution.
-
-Malet était le premier; le pauvre Corse Bocchéiampe, fourré dans cette
-passe, sans qu'il y eût la moindre volonté de sa part, traînait la
-jambe le dernier. Il réclamait un prêtre.
-
-Quelques-uns de ces malheureux parlèrent en cette minute affreuse.
-
---Ma pauvre famille! mes pauvres enfants! sanglotait Soulier.
-
---Quelqu'un d'entre vous pourrait-il me faire l'amitié de me dire
-pourquoi on me fusille? demanda tranquillement Piquerel s'adressant aux
-soldats du peloton.
-
---Misérable! criait Guidal au capitaine rapporteur Delon s'approchant
-pour lire la sentence, les trois quarts de ceux que tu as fait
-condamner sont innocents, tu le sais bien!
-
---Monsieur le gendarme, disait au garde qui le tenait par le bras
-Bocchéiampe, j'avais demandé un confesseur.
-
---Je suis né sous les drapeaux, j'ai toujours été dévoué à l'Empereur,
-moi... Pourquoi me fusilles-tu? Vive l'Empereur! s'écriait Borderieux.
-
---Ton Empereur! lui dit Lahorie se tournant vers lui, s'il avait été
-dans mon coeur, il y a longtemps que je me fusse poignardé!...
-
---Silence dans les rangs! dit alors Malet d'une voix forte. C'est ici à
-moi de parler!
-
-Et faisant un pas vers l'officier de gendarmerie:
-
---Monsieur, en ma qualité de général et comme chef de ceux qui vont
-mourir ici pour moi, je demande à commander le feu!
-
-L'officier inclina la tête en signe d'assentiment.
-
-Malet jeta un coup d'oeil sur les troupes. Le carré était composé de
-120 hommes. Le peloton d'exécution comprenait 30 hommes, tous vieux
-soldats. Le carré était formé de très jeunes soldats.
-
-Les condamnés étaient placés sur un seul rang, adossés à un mur.
-
-Dans l'encoignure du mur étaient quatre charrettes attelées chacune
-d'un seul cheval, destinées à emporter les corps. Ce lugubre équipage
-était accompagné d'infirmiers du Val-de-Grâce, vêtus de vestes grises à
-collets bleus, qui devaient procéder à l'inhumation.
-
-L'officier de gendarmerie fit battre un ban.
-
-Puis Malet, regardant bien en face les soldats immobiles:
-
---Peloton, attention! commanda-t-il d'une voix sonore. Portez armes!...
-apprêtez armes!...
-
-Il s'arrêta:
-
---Cela ne vaut rien, dit-il, nous allons recommencer!... L'arme au
-bras, tout le monde!
-
-Il y eut un tressaillement parmi les soldats. Puis les armes furent
-replacées.
-
-Malet reprit:
-
---Attention, cette fois!... Portez... armes!... apprêtez... armes!... à
-la bonne heure!... C'est bien!... joue!... feu!...
-
-Trente coups de feu partirent. Les malheureux condamnés tombèrent tous,
-excepté Malet. Il n'était que blessé. Plusieurs soldats avaient hésité
-à tirer sur lui.
-
-Il resta debout. Il porta la main à sa poitrine d'où le sang coulait.
-Puis, reculant jusqu'au mur, il s'adossa:
-
---Et moi donc, mes amis, cria-t-il, vous m'avez oublié!...
-
---Moi aussi! dit Borderieux se soulevant tout ruisselant de sang, et il
-murmura: Vive l'Empereur!...
-
---Pauvre soldat, fit Malet, ton Empereur a reçu comme toi le coup
-mortel!...
-
-Puis il reprit:
-
---A moi le peloton de réserve!
-
---En avant la réserve! commanda l'officier de gendarmerie.
-
-A cette seconde décharge, Malet, face en avant, tomba.
-
-L'exécution était achevée. Il était quatre heures et demie. Les corps
-furent emportés à Clamart.
-
-L'abbé Lafon et le moine Camagno seuls avaient échappé. Ils furent en
-faveur sous la Restauration.
-
-Louis XVIII fit une pension à la veuve de Malet et donna les épaulettes
-de sous-lieutenant de chasseurs au fils du général, Aristide Malet,
-en reconnaissance du mal que son père avait voulu faire à Napoléon
-et du grand service qu'il avait rendu aux Bourbons en prouvant que si
-l'Empereur mourait ou disparaissait, les pouvoirs publics, l'armée, les
-citoyens ne semblaient pas se souvenir de l'existence du roi de Rome.
-
- * * * * *
-
---Ils sont morts en braves! disait le soir de l'exécution La Violette
-aux gens de Combault... Je ne regrette pas d'avoir contribué à arrêter
-Malet, car il avait conspiré contre l'Empereur et travaillé ici pour
-les Cosaques... Mais ces pauvres officiers, ces soldats qui ont cru
-obéir à des ordres réguliers, à des chefs hiérarchiques, je donnerais
-la moitié de mes membres pour les voir ici, vivants et graciés!...
-
-Et ce bon La Violette, du revers de sa manche, essuya une larme
-indiscrète.
-
-Puis, pour changer ses idées sombres, il se leva et considéra avec
-attendrissement Henriot, joyeux, heureux, qui s'avançait sous les
-arbres, donnant le bras à Alice qui lui parlait, amoureusement penchée
-vers lui.
-
-Derrière eux, sa bonne figure éclairée d'une joie maternelle, la
-maréchale Lefebvre regardait les deux jeunes gens enfin réunis et dont
-le bonheur était désormais stable et définitif.
-
-Le malentendu s'était promptement dissipé.
-
-Henriot, en arrivant à Combault avec La Violette, s'était confessé à
-l'excellente madame Sans-Gêne. Il avait avoué son erreur, la nuit,
-lorsqu'il avait cru surprendre l'Empereur auprès d'Alice, puis sa
-fuite, ses désirs de vengeance et enfin la révélation de la vérité au
-Palais-Royal, lors de la rencontre de La Violette et de Samuel Walter,
-le sosie impérial.
-
-Catherine rit de la méprise et de la façon dont elle avait été
-reconnue, puis elle dit à Henriot, en lui désignant Alice:
-
---Allez embrasser votre femme!
-
-Henriot cependant se montrait inquiet. Les projets de Malet que la
-lettre du nommé Camagno dénonçait en partie lui troublaient sa joie.
-Que se passait-il à Paris? Malet s'était-il évadé? Pourquoi l'ex-major
-Marcel, en s'éclipsant brusquement du Palais-Royal, avait-il paru
-si accablé, si pressé d'avertir quelqu'un de sa cachette et de
-contremander quelque chose? Henriot, malgré tout son désir de rester
-auprès d'Alice, voulait se rendre à Paris.
-
-La Violette lui offrit alors de faire le voyage. Il irait à
-l'État-Major et lui enverrait un exprès, s'il y avait du nouveau.
-
-Le tambour-major, en approchant de l'Hôtel de Ville, fut surpris du
-mouvement des troupes qui s'exécutait.
-
-Il chercha à s'informer. Parmi la foule il aperçut un inspecteur de
-police, nommé Pâques, qu'il avait connu au régiment. L'agent lui apprit
-les nouvelles, la mort de l'Empereur et l'installation du nouveau
-gouvernement, avec le général Malet pour commandant militaire.
-
-Au nom de Malet, La Violette, mis au courant par Henriot des projets
-d'évasion du général, comprit aussitôt la fraude. Résolu à couvrir
-Henriot dont l'absence, à l'État-Major, en un pareil moment, pouvait
-par la suite être gravement interprétée, il demanda à son camarade
-de lui prêter sa carte d'inspecteur. Il la lui rapporterait dans la
-journée, après s'en être servi comme laissez-passer.
-
-N'étant point de service, l'inspecteur consentit. Muni de la carte
-et sous le nom de Pâques, La Violette pénétra donc dans l'hôtel de
-l'État-Major et contribua, comme on l'a vu, à l'arrestation de Malet.
-
-Quand, informé de sa participation à cette défense des institutions
-impériales, l'archichancelier Cambacérès voulut récompenser La
-Violette, celui-ci ne demanda qu'une chose: de l'avancement et une
-gratification pour l'inspecteur Pâques dont il avait pris la carte et
-l'emploi.
-
-Le mariage d'Henriot et d'Alice fut célébré sans éclat dans la chapelle
-de Combault quelques jours après. La Violette était témoin, et le
-jour de la cérémonie, rentré en possession de sa croix volée, il
-remit à Samuel Walter les deux napoléons promis par Henriot, plus deux
-autres qu'il ajouta. Sam, enchanté, déclara à La Violette qu'entre eux
-c'était à la vie, la mort, qu'il pourrait peut-être un jour prouver sa
-reconnaissance,--et avec les quatre napoléons, le faux Empereur courut
-s'enivrer consciencieusement dans un des bouges du Palais-Royal.
-
- * * * * *
-
-Les désastres cependant avaient succédé aux désastres pour la Grande
-Armée.
-
-Le 14 septembre 1812, à deux heures de l'après-midi, Napoléon était
-parvenu en vue de Moscou.
-
-A cheval sur une butte dominant Moscou, comme Montmartre
-Paris,--Moscou, avec sa Moskowa dont le cours sinueux ressemble à
-la Seine, a une figuration analogue à Paris,--il contemple la ville
-aux coupoles dorées. Ses clochetons, ses dômes, ses coupoles, ses
-maisons où le rose, le jaune, le vert, mettaient leurs bariolages, son
-Kremlin, ville dans la ville, ses bazars, ses palais, étincelait dans
-une gloire. C'était Venise et Byzance enveloppées d'une buée d'or. Le
-rêve du conquérant s'accomplissait. Il avait atteint son but, saisi
-son rêve. Devant lui s'ouvrait l'Asie. Un éblouissement d'orgueil le
-saisit devant la magnificence du spectacle, et pendant que l'armée,
-partageant l'émotion de ce sublime tableau, levait les armes, agitait
-les drapeaux, portait les bonnets à poils au bout des baïonnettes,
-secouait la crinière des casques, et criait d'une seule voix, comme les
-pèlerins tombant à genoux en acclamant Jérusalem: Moscou! Moscou!...
-
-Quel sinistre coucher, dans une rougeur effrayante, sur cette belle
-ville radieuse, ce soleil automnal d'un après-midi de triomphe devait
-avoir!
-
-Ce ne fut point l'entrée superbe des capitales jadis prises ou rendues.
-Napoléon ne put croire tout d'abord aux rapports de ses officiers
-lui affirmant que Moscou était déserte. Pas un factionnaire ne vint
-pourtant au-devant de lui, le saluer et le précéder dans la cité
-conquise. Il réclama avec colère les «boyards». Où sont les boyards?
-Qu'on aille me chercher les boyards! criait-il. Aucune réponse. L'ordre
-ne pouvait être exécuté. Les boyards fuyaient avec Rostopchine, et des
-hommes sinistres, en guise d'illuminations, des torches à la main, déjà
-parcouraient les rues et les maisons, propageant l'incendie.
-
-Napoléon avait poussé un soupir de soulagement en voyant à ses pieds la
-capitale des czars: «La voilà donc enfin, cette fameuse ville, dit-il à
-Beillac. Il était temps!»
-
-L'incendie de la ville détruisit le prestigieux effet de la vision
-féerique.
-
-Moscou allait se briser, s'effriter entre ses doigts. Il ne tiendrait
-bientôt plus qu'un tison éteint, et sur ses cendres il ferait avancer
-son cheval.
-
-Le plan de Rostopchine s'accomplit. Bientôt les flammes de tous côtés
-surgirent, disputant aux Français le sol sacré.
-
-Rostopchine, par la suite, a repoussé l'honneur de cet acte d'héroïsme
-sauvage qui servit la Russie et perdit Napoléon.
-
-Les preuves surabondent cependant pour démontrer que l'incendie fut
-non pas accidentel, ni mis par les Français, mais volontaire et
-exécuté comme une manoeuvre stratégique: d'abord l'entassement des
-matières inflammables, pétards enfouis dans l'hôtel de Rostopchine;
-son explication de pièces d'artifice emmagasinées pour des fêtes
-prochaines n'est pas sérieuse. L'époque ne convenait guère aux
-réjouissances pyrotechniques. Son palais épargné presque seul dans la
-conflagration générale, ce qui fit que, par la suite, pour effacer
-cette exception accusatrice, il mit le feu de ses mains à sa maison de
-campagne; l'ordre d'évacuation signifié aux habitants; l'enlèvement des
-pompes à incendie, au nombre de cent treize,--une armée en retraite
-n'avait guère besoin de pompes et de pompiers; enfin l'incendie porté
-auparavant et par ordre, non seulement dans Smolensk, au moment de
-sa prise d'assaut, mais dans tous les villages que les Français
-occupaient, établissent surabondamment la sauvagerie et la gloire
-de Rostopchine. La Russie envahie se défendait, selon la tactique
-conseillée par Neipperg, d'Armsfeld et Rostopchine, par le feu en
-attendant le froid.
-
-La comtesse Lydia Rostopchine, publiant les oeuvres de son père, objet
-de son pieux respect, a expliqué le secret du problème contesté: «Mon
-père, dit-elle, ne donna jamais d'ordre direct à personne de mettre le
-feu à Moscou, mais il prit d'avance les mesures pour que cela arrivât.»
-
-La distinction est subtile. L'oeuvre n'en est pas moins constatée
-dans cette précaution si longtemps niée par Rostopchine. La comtesse
-Lydia ajoute que son frère accompagnait Rostopchine au moment où le
-gouverneur de Moscou sortit à cheval par la porte de Riazan, tandis que
-les cavaliers de Murat entraient à l'autre extrémité. Le gouverneur ôta
-son chapeau et, s'étant retourné, dit à son fils Serge:
-
---Salue Moscou pour la dernière fois, mon fils, dans une demi-heure
-elle sera en flammes!
-
-Pourquoi Rostopchine a-t-il repoussé la gloire du patriote qui se
-résout, pour sauver son pays, à accomplir une action barbare et
-sublime? Pourquoi s'est-il lavé comme d'une souillure d'une réputation
-qui ne pouvait, même aux yeux des Français vaincus, que lui mériter
-admiration et respect? La comtesse Lydia a modifié cette dénégation:
-les Moscovites, dans les premiers temps, applaudirent à la destruction
-de leurs maisons, mais, rentrés dans leur capitale, ils commencèrent
-des plaintes contre l'auteur de ce désastre. Rostopchine, irrité,
-désillusionné, nia le fait qui eût dû lui valoir la reconnaissance et
-l'amour de ses compatriotes sauvés. Il écrivit alors: «Puisque les
-Moscovites se plaignent de cette auréole de gloire dont j'ai ceint
-leurs têtes, eh bien, je la leur ôterai!» L'histoire la leur a rendue.
-
-Pendant trente-cinq jours, Napoléon demeura au Kremlin, environné des
-décombres et des débris fumants de la ville mal éteinte. On lui a
-reproché son inaction. Il était nécessaire cependant de laisser son
-armée, épuisée, affamée, se refaire et se ravitailler. Il se proposait
-tout d'abord d'élever un grand camp retranché, d'y passer l'hiver,
-de faire saler les chevaux qu'on ne pourrait nourrir, d'attendre le
-printemps et avec la belle saison des renforts qui permettraient
-d'achever la conquête.
-
-Mais la préoccupation de l'opinion en France lui faisait écarter
-ce projet. «Que dirait Paris? s'écria-t-il soucieux. On ne saurait
-s'accoutumer à mon absence. On a besoin de me revoir!»
-
-Le 18 octobre, il décide la retraite. Le 23 octobre, à une heure et
-demie du matin, à l'heure où le général Malet, sorti de la maison de
-santé, donnait ses premiers ordres et se préparait à entraîner les
-hommes de la 10e cohorte, une explosion formidable ébranla Moscou,
-en même temps que l'avant-garde franchissait la porte du sud-ouest.
-C'était le maréchal Mortier, qui, selon les ordres de Napoléon, faisait
-sauter le Kremlin évacué.
-
-La retraite lamentable était commencée. Deux routes étaient ouvertes.
-Celle du sud-ouest ou de Kelunga était nouvelle, et pouvait offrir des
-ressources. Après s'y être engagé, Napoléon, trouvant devant lui et sur
-ses côtés l'armée russe, donna l'ordre de reprendre l'ancienne route de
-Smolensk; autant il avait désiré, en avançant, entendre le canon russe
-et rencontrer l'ennemi, autant il voulait l'éviter dans la retraite et
-recherchait les plaines silencieuses.
-
-La route déjà parcourue pouvait aussi tromper l'opinion et faire croire
-à une retraite toute volontaire et organisée.
-
-L'heure fut tragique et douloureuse. Au général Incendie, vint
-s'adjoindre le général Gelée (Morosow). Le thermomètre descendit le
-6 novembre à 18 degrés au-dessous de zéro. La neige, comme un drap
-mortuaire, couvrait les régiments endormis. Beaucoup ne se réveillaient
-pas. Trente mille chevaux périrent dans une seule nuit. On fut obligé
-d'abandonner cinq cents bouches à feu.
-
-Le général Famine, comme Neipperg et les deux autres conseillers
-d'Alexandre l'avaient prédit, acheva la déroute. Ces fiers soldats,
-tremblant pour la première fois, disputaient aux oiseaux de proie les
-débris de chevaux morts déjà dépecés qu'on retrouvait sur la route
-parcourue.
-
-Les Cosaques, tourbillonnant autour de ces débris grelottants,
-faillirent surprendre et enlever Napoléon. Il dut mettre l'épée à la
-main.
-
-La catastrophe de la Bérésina acheva de réduire à une poignée de
-fuyards délabrés ce qui avait été la Grande Armée.
-
-Napoléon marchait, à pied, un bâton à la main, sombre et pourtant ne
-désespérant pas.
-
-Une estafette le trouva à Dorogobourg et lui apporta la nouvelle
-surprenante de la conspiration de Malet. Le même courrier annonçait
-l'exécution de douze condamnés.
-
-Napoléon fut accablé par ces nouvelles qui lui montraient la précarité
-de son pouvoir, l'instabilité de sa dynastie. Il ne pouvait croire à
-cette facilité avec laquelle tous ces fonctionnaires avaient oublié son
-fils et leurs serments.
-
---Eh! quoi! dit-il à Lariboisière, le consultant sur Lahorie qui avait
-servi sous ses ordres, on ne songeait donc point à mon fils, à ma
-femme, aux institutions de l'Empire!
-
-Et, se promenant à grands pas dans la cabane où lui parvenaient ces
-affligeantes dépêches, il murmurait:
-
---Triste reste de nos révolutions! Au premier mot de ma mort, sur
-l'ordre d'un inconnu, des officiers mènent leur régiment forcer les
-prisons, se saisir des premières autorités! Un concierge enferme les
-ministres sous ses guichets! Le préfet de la capitale, à la voix de
-quelques soldats, se prête à faire arranger la grande salle d'apparat
-pour je ne sais quelle assemblée de factieux! Tandis que l'Impératrice
-est là, le roi de Rome, les princes, les ministres et tous les grands
-pouvoirs de l'État! Un homme est-il donc tout ici? les Institutions,
-les serments, rien?
-
-Puis, désapprouvant les exécutions rapides, mécontent de la
-précipitation apportée à ce supplice:
-
---Ces imbéciles de ministres! grogna-t-il, après s'être laissé prendre,
-ils cherchent à se rattraper auprès de moi en faisant fusiller les gens
-par douzaines!...
-
-Napoléon blâma sévèrement à son retour l'archichancelier Cambacérès
-d'avoir si rapidement et sans l'avoir attendu fait exécuter l'arrêt
-qu'il eût voulu examiner.
-
-La conspiration Malet, bien que terminée dans la plaine de Grenelle,
-décida Napoléon à rentrer précipitamment en France. Il ne voulait pas
-laisser son trône à la merci d'un nouveau coup de main. Le 5 décembre,
-à la nuit, il réunit Murat, le vice-roi Eugène, Berthier, Lefebvre,
-Davout et quelques autres compagnons d'armes, et leur fit part de sa
-résolution de retourner en France.
-
-Personne ne le désapprouva. Alors il les embrassa tous les uns après
-les autres, comme si jamais plus il ne dût les revoir,--la lance d'un
-Cosaque ne pouvait-elle l'arrêter à la première verste?--et il monta
-en traîneau accompagné de Duroc, avec le mameluck Roustan pour seule
-garde. Le comte Wosorwich, placé sur le devant du traîneau, lui servait
-d'interprète.
-
-Dans un autre traîneau Caulaincourt, le comte Lobau, le général
-Lefebvre-Desnouettes le suivaient.
-
-Le thermomètre marquait 30 degrés Réaumur, c'est-à-dire 35 degrés
-centigrades au-dessous de zéro.
-
-Après avoir échappé au froid, aux Cosaques, à tous les dangers
-qu'offrait cette course à travers l'Europe, Napoléon arriva le 18
-décembre, dans la nuit, aux Tuileries.
-
-L'Impératrice était couchée. Elle n'était pas prévenue.
-
-Entendant du bruit, elle se leva, fort inquiète...
-
-Peut-être n'était-elle pas seule?
-
-L'Empereur, non sans difficulté, se fit ouvrir.
-
-Il serra dans ses bras Marie-Louise, qui lui rendit fort paisiblement
-ses caresses.
-
-Brusquement, se séparant de l'Impératrice, il courut à la chambre où
-reposait le roi de Rome.
-
-L'enfant dormait. Au bruit il s'éveilla.
-
-Reconnaissant son père, il tendit ses petits bras en criant
-joyeusement: Papa! papa!...
-
-Napoléon enleva l'enfant hors de son lit; il le serra, l'étreignit sur
-sa poitrine.
-
-Le petit roi disait en son parler enfantin:
-
---Papa! Papa!... As-tu battu les vilains Cosaques?
-
-L'Empereur ne répondit rien. Il embrassait avec une joie silencieuse et
-farouche son fils. Alors, pressentant l'avenir tragique, entrevoyant
-peut-être la défaite continue succédant à la victoire perpétuelle,
-l'exil, les outrages, la haine et la vengeance des rois donnant pour
-tombeau, au père Sainte-Hélène, à l'enfant le palais de Schoenbrunn,
-et tombeau pire, à Marie-Louise, devenue femme Neipperg, l'alcôve du
-palais de Parme, c'était lui, Napoléon, qui pleurait.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-CINQUIÈME PARTIE
-
-LE ROI DE ROME
-
- I. Le 20 mars 1
- II. L'agent des princes 22
- III. Napoléon au Chêne-Royal 41
- IV. Maman Quiou 64
- V. Le mariage d'Henriot 85
- VI. L'Empereur amoureux 102
- VII. Sans-Gêne embrasse Napoléon 129
- VIII. Le retour d'Henriot 142
- IX. L'amour et la haine 153
- X. En route vers l'abîme 187
- XI. La maison de santé 223
- XII. Compiègne-conspiration 245
- XIII. Marche! marche! 261
- XIV. L'Empereur est mort 298
- XV. Le portrait 316
- XVI. La féerie d'une conspiration 344
- XVII. Le café du mont Saint-Bernard 376
- XVIII. La plaine de Grenelle 413
-
-
-ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
- * * * * *
-
-
- Modifications:
-
- Page 6: «avevenir» remplacé par «avenir» (la garantie de
- l'avenir).
- Page 7: «l'Impétrice» par «l'Impératrice» (la délivrance de
- l'Impératrice).
- «différent» par «différents» (trois personnages
- différents par l'âge et par les allures).
- Page 80: «conscient» par «consciente» (avec l'aide consciente
- ou non de Marie de Médicis).
- Page 136: «vous» par «vos» (des feuilles que vos ennemis se
- prêtent).
- Page 141: «la» par «le» (nous monterons tranquillement dans le
- carrosse).
- Page 154: «god» par «God» (_By God!_).
- Page 190: «Pfulh» par «Pfuhl» (le général allemand Pfuhl).
- Page 200: «Pfulh» par «Pfuhl» (l'Allemand Pfuhl).
- Page 216: «s'enlizera» par «s'enlisera» (Bonaparte s'enlisera
- de plus en plus).
- Page 231: «affirmativememt» par «affirmativement» (Tous
- répondirent affirmativement.)
- Page 248: «Tayllerand» par «Talleyrand» (Fouché, Talleyrand se
- disaient).
- Page 259: «visisiteur» par «visiteur» (voyant son mari avec un
- visiteur).
- Page 270: «Wetsphalie» par «Westphalie» (Le roi de Westphalie ne
- voulut pas supporter).
- Page 337: «bataile» par «bataille» (le gain de la bataille de
- Borodino).
- Page 369: «inquétés» par «inquiétés» (furent par la suite
- inquiétés).
- Page 378: «'Empereur» par «l'Empereur» (rien entreprendre contre
- l'Empereur).
- Page 408: «peut être» par «peut-être» (défroque inutile et
- peut-être dangereuse).
- Page 420: Lefebvre par Lefèvre (Lefèvre, sous-lieutenant).
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Madame Sans-Gêne, Tome III, by Edmond Lepelletier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME III ***
-
-***** This file should be named 43980-8.txt or 43980-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/3/9/8/43980/
-
-Produced by Claudine Corbasson, Clarity, Walt Farrell,
-Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team
-at http://www.pgdp.net (This book was produced from images
-made available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.