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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Madame Sans-Gêne, Tome III - Le Roi de Rome - -Author: Edmond Lepelletier - -Release Date: October 19, 2013 [EBook #43980] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME III *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Clarity, Walt Farrell, -Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This book was produced from images -made available by the HathiTrust Digital Library.) - - - - - - - - - - Note de transcription: - - L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs - typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections - mineures. - - - - -MADAME - -SANS-GÊNE - - - - -ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - _EDMOND LEPELLETIER_ - - - Madame - - Sans-Gêne - - - ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE - DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU - - [Illustration] - - * * * - - Le Roi de Rome - - - PARIS - A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE - 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 - - Tous droits réservés - - - - -MADAME - -SANS-GÊNE - - -CINQUIÈME PARTIE[1] - -LE ROI DE ROME - - - - -I - -LE 20 MARS - - -Le 20 mars 1811, l'empereur Napoléon, au faîte de la puissance, à -l'apogée de la gloire, apparaissait dominateur en Europe, maître des -destinées du restant du monde, arbitre de la paix et de la guerre, -et rien ne semblait pouvoir ébranler son trône étagé sur cinquante -victoires, autour duquel les sabres glorieux des maréchaux illustres -et les baïonnettes terrifiantes des grenadiers formaient une haie -éblouissante et solide. - - [1] L'épisode qui précède a pour titre: _Madame Sans-Gêne.--La - Maréchale._ - -Les rois consternés, les successeurs fictifs de Louis XVI, las -d'attendre une restauration de plus en plus improbable, oubliés du -peuple en leurs exodes prolongés, écartés par les monarques comme des -cousins ruinés et compromettants, les anciens conspirateurs proscrits, -pourchassés, démoralisés, renonçaient à leurs tentatives reconnues -vaines et s'engourdissaient dans une résignation découragée;--tous ces -ennemis de l'Empire, si abattus, si rampants, mais qui devaient se -redresser bientôt furieux et impitoyables, dans la vapeur sanglante des -désastres, alors n'avaient plus qu'un espoir, qu'une pensée: non plus -la chute violente du colosse, mais la mort soudaine de l'homme. - -«Ah! si Napoléon pouvait mourir!» tel était le voeu farouche de tous -ceux que l'Empereur gênait. Un implacable et opiniâtre ennemi soufflait -cette espérance à toutes les oreilles favorables et propageait dans -chaque cour d'Europe la possibilité de cette éventualité. - -Cet ennemi mortel, c'était le comte de Neipperg, et l'on verra dans les -pages qui vont suivre qu'il chuchotait ce présage sinistre jusque dans -le palais même de Napoléon, où Marie-Louise, sans épouvante comme sans -indignation, en recueillait la rumeur. - -La mort de l'Empereur, c'était le centre de ralliement de toutes les -haines, de toutes les vengeances, de toutes les représailles et de -toutes les convoitises accumulées autour du nouveau Charlemagne. - -Il n'avait pas d'héritier direct. Sa succession disputée -s'éparpillerait en des conflits féroces. De sanglantes funérailles -d'Alexandre livreraient l'Empire immense au partage. Les généraux, les -frères, les alliés de Napoléon se tailleraient une part dans la superbe -dépouille. La curée serait ouverte à tous et l'on viendrait de loin. La -mort de Napoléon, c'était pour les monarques vaincus la revanche, pour -les nations asservies la délivrance, la restauration redevenue possible -aux Bourbons abandonnés, effacés de la liste des rois. - -La nouvelle que Marie-Louise donnerait prochainement un enfant à -l'Empereur anéantissait ces projets, détruisait ces espérances. - -Encore une fois la fortune servait son persistant favori. - -Le rêve de Napoléon s'accomplirait donc entièrement! - -Véritablement n'était-il pas alors trop heureux, trop insolemment -heureux? - -Victorieux partout, jouissant pour la première fois de la paix générale -avec confiance, n'ayant guère que l'épine de l'Espagne au pied, il -attendait avec une fiévreuse impatience la délivrance de l'Impératrice. - -Malgré les soins les plus attentifs, Marie-Louise avait eu une -grossesse difficile. - -A la minute suprême, l'angoisse s'établissait silencieuse et profonde -autour de son lit. - -Corvisart, inquiet, fit appeler l'Empereur. - -Le potentat qui avait introduit à sa cour une étiquette asiatique, et -qu'on n'approchait qu'avec un cérémonial rigoureux, ne craignit pas de -déférer sur-le-champ à l'invitation du premier médecin. - -Sans chambellan, sans dame d'annonce, nu-tête et l'oeil troublé, celui -qui n'avait pas eu un tressaillement de la face dans le cimetière -d'Eylau parut, visiblement démonté, sur le seuil de la chambre de -Marie-Louise: - ---Sauvez la mère!... cria-t-il. Ne laissez pas périr ma Louise!... -Corvisart, sur votre tête, vous me répondez de la vie de -l'Impératrice!... - ---Sire, j'essaierai de sauver aussi l'enfant... mais il faudra -peut-être recourir aux forceps. - -Napoléon fit un geste douloureux, donnant pleins pouvoirs à l'homme de -science. - -Puis avisant Dubois, accoucheur réputé et qui devait opérer la -délivrance, il remarqua son trouble: - ---Gardez votre sang-froid, monsieur! Morbleu! ajouta-t-il avec une -rondeur familière, tel que s'il devait encourager ses grognards -marchant au feu, comportez-vous comme si vous étiez au lit d'une -paysanne! - -Il se retira au bout d'un quart d'heure de contemplation anxieuse -et passionnée, après avoir pressé avec amour la main moite de -Marie-Louise, pâle et haletante sous ses dentelles dans le combat des -premières douleurs. Il rentra dans son cabinet, comptant les minutes, -nerveux, agité, incapable de tenir en place. - -Non seulement il redoutait les complications de l'enfantement que -lui annonçait Corvisart, mais cette crainte pour la vie de l'enfant -s'accroissait d'inquiétudes cruelles pour le salut de la mère. - -Il était de plus tourmenté, en admettant que les choses eussent un -heureux résultat, par l'incertitude du sort de la naissance: l'enfant -serait-il mâle, l'Empire allait-il avoir un Napoléon II? Une fille, -sans doute son coeur l'accueillerait avec plaisir, mais sa venue, -en première parturition, dérangerait ou, tout au moins, ajournerait -toutes ses combinaisons, toutes ses espérances. Et si la santé de -Marie-Louise, ébranlée par la naissance de cette fille, si son -organisme, secoué par cette délivrance laborieuse, ne lui permettait -plus d'être mère une seconde fois, c'était le retour à l'incertitude, -l'héritage impérial compromis ou dévolu à des mains trop débiles pour -le recueillir, pour le conserver... - -Ah! le moment était lourd de préoccupations et l'attente poignante... - -Comme un joueur qui, penché sur la table, guette le coup de cartes qui -doit le ruiner ou l'enrichir, Napoléon couvait de son oeil d'homme de -proie la chambre de l'Impératrice, frémissant chaque fois que la porte -s'ouvrait pour les allées et venues des gens de service, tressaillant -au moindre bruit que son oreille percevait. - -Il avait des fébrilités d'amant inquiet sous la fenêtre, guettant -l'aimée, redoutant la déception cruelle, et maudissant la lenteur des -minutes. - -Pour distraire son impatience, il se dirigeait de temps à autre -vers l'une des croisées de son cabinet et regardait la foule énorme -stationnant dans le Carrousel, les yeux tournés avec avidité vers les -Tuileries. - -Le peuple, comme lui, avait la fièvre. - -Ce 20 mars 1811, l'anxiété planait aussi sur le pays, et les sujets -n'étaient pas moins impatients que le souverain de connaître ce que la -nature allait accomplir dans la chambre de l'accouchée. - -La naissance du fils de l'Empereur semblait pour tout le monde le gage -de la paix, le maintien de la puissance française, la garantie de -l'avenir. - -La majorité raisonnait ainsi. Les dissidents, pareillement, ne -cachaient pas l'importance qu'avait à leurs yeux l'événement qui se -préparait. Les ennemis de Napoléon, les partisans des princes, ceux -qui conspiraient avec les Chouans et préparaient dans l'ombre le -retour des Bourbons, espéraient que l'enfant ne naîtrait pas viable. -Les mauvaises nouvelles colportées dans la ville les réjouissaient. -Si l'enfant venait, par hasard, bien portant, ils souhaitaient, comme -consolation, que ce fût une fille. Un mâle déconcerterait leurs calculs -qui reposaient tous sur la mort brusque de Napoléon sans héritier, sans -successeur possible. - -Les Philadelphes, dispersés, emprisonnés ou en exil, à l'approche de -la délivrance de l'Impératrice s'étaient concertés. Ceux qui étaient -libres avaient tout tenté pour se réunir. - -Le 20 mars 1811, nous retrouvons les principaux d'entre eux attablés -dans un petit cabaret du Carrousel attenant à l'hôtel de Nantes. - -Là, dans un étroit cabinet, le major Marcel, mis en liberté à la suite -de la démarche faite par Renée auprès de l'Empereur, causait avec -trois personnages différents par l'âge et par les allures, mais ayant -un air d'analogie visible: ce caractère professionnel qui permet aux -militaires, aux acteurs, aux ecclésiastiques de se reconnaître entre -eux, même sous des costumes pouvant dérouter l'observation. - -Le premier, le plus jeune, se nommait Alexandre Boutreux. Il avait -vingt-huit ans. Natif d'Angers; frère d'un prêtre du séminaire de -Beauveau, près Saumur, il était précepteur dans une famille royaliste -et en relation avec des amis des princes et des personnages influents -de l'émigration. - -Le second, rasé et de manières douces, comme Boutreux, mais avec plus -d'acuité dans le regard et de réserve dans le sourire, s'appelait -l'abbé Lafon. Il avait été condamné à Bordeaux comme chef d'une -association de jeunes gens très attachés au pape. L'abbé Lafon était un -ardent royaliste. Il avait trente-huit ans. - -Le troisième personnage, petit, trapu, le teint bistré, dardait à -droite et à gauche des yeux noirs et perçants. Une barbe rude et noire -couvrait ses joues et son menton. C'était un moine espagnol nommé -Camagno. Une tête d'inquisiteur avec l'âme d'un bandit. Camagno était -un clérical violent. Il rêvait de recommencer la Vendée, et sa haine -contre Napoléon était surtout motivée par les persécutions dont le pape -avait été l'objet. - -Ces trois conspirateurs donnaient à Marcel des renseignements sur -les efforts que faisaient les Philadelphes pour se reconstituer, à -Bordeaux, dans le Poitou et dans les régions de l'Est. - -On n'attendait qu'une occasion, et le signal d'une insurrection serait -donné. - -Tout en trinquant à leurs espérances, les quatre Philadelphes tendaient -l'oreille, attendant le canon qui devait annoncer la naissance de -l'enfant impérial. - -Pour eux aussi cette nativité était importante. Napoléon sans -héritier serait plus vulnérable. Un fils, en consolidant le trône, en -apparaissant aux yeux de l'armée et du peuple comme l'héritier légal du -nom formidable de Napoléon, comme le continuateur de son oeuvre, de sa -puissance, ôtait bien des chances de réussite aux plans des conjurés. - -Ils achevaient d'échanger leurs vues et de formuler leurs projets, -quand un coup de canon retentit... - -Une immense clameur s'éleva en même temps du Carrousel... - -Mille poitrines anxieuses lançaient un confus rugissement où il y avait -de l'espoir, de l'acclamation, de la joie, du brouhaha instinctif et -dépourvu de son précis. On se détendait les nerfs, on se soulageait de -l'irritation de l'attente dans ce long et rauque murmure. - -Le canon des Invalides avait parlé... l'enfant impérial était né!... - -Était-ce un prince?... L'épée de Napoléon tombait-elle en quenouille? - -Un second coup venait d'éclater, après un intervalle d'une minute... - -Nouveau déchaînement sourd des assistants, coupé de cris brefs, -d'injonctions brutales. - ---Taisez-vous!... faites silence!... Chut! Chut!... Vive l'Empereur!... - -Troisième coup. - -Dans le silence devenu presque général, où l'on ne percevait qu'une -suite continue de murmures, semblable à un jaillissement d'eau très -lointain, on entendit des voix qui comptaient et disaient: - ---Trois!... - -Marcel et ses compagnons s'étaient avancés sur le seuil pour mieux -entendre, pour suivre aussi les impressions des curieux. - -A quelques pas d'eux se trouvaient deux hommes paraissant désireux -de ne pas attirer l'attention, car ils s'étaient placés derrière le -contrevent du cabaret, repoussé par la pression de la foule. - ---Je connais cette figure... dit Marcel à voix basse à l'abbé Lafon, il -était des nôtres... - ---Un traître?... un espion? - ---Non!... un agent du comte de Provence... le marquis de Louvigné... -Il s'est séparé d'avec nous... lorsqu'il a su que notre but était le -rétablissement de la République... - ---Oh! oh!... Malet n'a pas dit son dernier mot, fit l'abbé, et -j'espère bien, avec le père Camagno, lui faire accepter la royauté, -seul gouvernement possible en France... N'est-ce pas votre avis, mon -révérend?... - ---Peu m'importe le nom du gouvernement que nous substituerons à celui -de Buonaparte, dit le moine d'un ton farouche, pourvu que ce pouvoir -rétablisse l'Église dans sa gloire... - ---Je ne partage pas vos idées, mon père, dit alors Boutreux, en ce qui -concerne le retour d'un roi qui me paraît bien problématique...; je -crois que si Napoléon est enfin abattu par nous, c'est la République -qui s'impose!... mais, où je me retrouve d'accord avec vous, c'est que -j'entends que cette République soit non pas impie, mais chrétienne... -Jésus-Christ était républicain... croyez-moi, ne mêlez pas trop le pape -à nos affaires... l'Église française, voilà ce qu'il nous faudrait; -n'est-ce pas votre avis, major? - -Marcel hocha la tête: - ---Il faut la République universelle, dit-il, tous les peuples -frères!... plus de frontières!... la guerre abolie! La concorde -remplaçant la rivalité, l'échange libre des produits, et les idées -comme les marchandises affranchies des douanes, de l'autorité, du -fisc, de la police; voilà mon idéal, à moi, et voilà pourquoi je veux -renverser Napoléon! accentua-t-il avec une sombre exaltation. - -Son visage d'apôtre s'illuminait alors d'une clarté douce. Ses yeux -prenaient une froide extase. Il semblait, grisé par son rêve, être déjà -le contemporain de cette société idéale, fondée par la fraternité avec -la paix pour régime, où les hommes de ce globe ne seraient plus que les -enfants d'une famille habitant la même maison. - -Le canon continuait à tonner. - -Et la rumeur grandissante de la foule accompagnait les salves, au -nombre encore mystérieux. - ---Dix-sept!... ça approche, mon cher Maubreuil, dit M. de Louvigné à -son compagnon, assez haut pour être entendu de Marcel et de ses amis. - -Ce compagnon du marquis de Louvigné, inquiétant personnage, avec ses -allures de chercheur de querelles et de coureur d'aventures, son oeil -fauve et sa lèvre mince, mauvaise, murmura: - ---Encore quatre minutes!... Ah! Napoléon, ton étoile va-t-elle enfin -s'éteindre!... - ---Si, par malheur, nous avons encore quatre-vingt-quatre fois à -entendre ce maudit canon... si c'était un garçon qui naissait à -Bonaparte, quel parti devraient prendre nos princes, monsieur de -Maubreuil? - ---Faire ce que j'ai toujours conseillé: supprimer le tyran... - ---Ce n'est pas commode... - ---Il suffit d'un bon poignard... - ---Et d'un homme pour le manier... - ---L'homme existe... il est prêt... - ---Vous le connaissez?... - ---Sans doute!... c'est moi! - -Et une expression de haine féroce contracta la physionomie de cet -aventurier sinistre, Guerri, marquis d'Orvault, comte de Maubreuil, -qui reçut mission, par la suite, de Talleyrand et des Bourbons, -d'assassiner Napoléon avec ses frères Jérôme et Joseph, et aussi -d'enlever le roi de Rome et la reine de Westphalie,--l'un des -personnages les plus étranges et les plus infâmes de l'histoire -impériale. - ---Vingt!... c'est le vingtième coup... murmuraient les voix de la -foule... - -Un silence général écrasa tous les bruits, tous les chuchotements. - -Le vingt et unième coup de canon était tiré... - -L'artillerie des Invalides allait-elle demeurer muette, n'ayant plus -d'autre événement à annoncer? Les vingt et un coups réglementaires pour -la naissance d'une princesse étaient-ils accomplis? - -Toutes les poitrines étaient oppressées. Il sembla que l'intervalle -fût plus prolongé, et déjà certains se disaient: «C'est tout! Napoléon -n'aura pas d'héritier...» - -Mais une détonation éclate, suivie d'un immense hourra... - -Quelques assistants hésitent à partager l'allégresse unanime. Ils -insinuent que peut-être l'on s'est trompé dans le compte des salves. -Ils espèrent encore que Napoléon n'aura pas le fils qu'il attend; mais -un autre coup de canon, puis un autre retentissent. Il n'y a plus à -douter: un enfant mâle est né. - -Les acclamations, les cris, les chapeaux lancés en l'air, les -serrements de mains, les propos exubérants échangés, toute la joie -populaire se manifestait en ce jour unique de bonheur pour Napoléon. - -Il avait éprouvé de cruelles émotions. L'effort pour les cacher à tous -l'avait brisé. - -Après avoir dit à l'accoucheur Dubois qu'il s'en remettait à lui et -qu'il lui demandait de traiter l'Impératrice comme s'il eût à délivrer -une fermière, il s'était retiré et plongé dans un bain pour calmer sa -nervosité et prendre un peu de repos. - -Dubois, avec sang-froid et habileté, s'était mis à seconder le travail -de la nature, dont la lenteur et le péril ne lui avaient pas échappé. - -L'Impératrice, en proie aux grandes douleurs, gémissait, se tordait, -poussait de rauques geignements et, l'oeil épouvanté devant le forceps -qu'approchait Dubois, criait qu'elle ne voulait pas, qu'elle comprenait -bien que l'Empereur avait ordonné qu'on la sacrifiât pour sauver son -héritier, ce qui était faux: Napoléon avait, comme on l'a vu, dans un -élan passionné, crié à Dubois, le prévenant des difficultés de ce -laborieux accouchement: «Avant tout, sauvez la mère!» Et Marie-Louise, -dans sa souffrance, lançait un regard sournois et haineux vers le -cabinet de son mari. On peut dire que cette torture de la maternité -influa sur ses sentiments, et qu'à partir de ce jour, Napoléon, qu'elle -n'avait jamais aimé, qui lui était apparu en épouvantail, en vilain -homme méchant et grossier, dans ses imaginations apeurées de jeune -princesse allemande, devint pour elle, en cet instant où sa sensibilité -se trouvait hyper-surexcitée, où son âme était endolorie comme sa -chair, un objet secret de répulsion et d'animosité. Quant à l'enfant -qui lui causait ces intolérables douleurs, elle ne l'aima jamais. -Cet infortuné dont toute la vie ne fut qu'un printemps court, morose -comme un automne pluvieux, devait végéter, orphelin de père et de mère -vivants. Les guerres, la France envahie à défendre, la captivité et -l'agonie lente dans une île lointaine empêchèrent le père d'embrasser -son fils. La mère était retenue au bras du comte de Neipperg et devait -avoir d'autres enfants à caresser. - -Quand Dubois approcha les fers de l'utérus en travail, on alla de -nouveau chercher l'Empereur. - -Napoléon, redevenu calme, maîtrisant son angoisse, assista à toute -l'opération. Il se penchait vers l'Impératrice en sueur, toute -frissonnante, poussant des sanglots saccadés, haletante, au supplice. -Il lui prenait le front dans ses mains; il l'embrassait doucement, -tendrement, craintivement; il lui murmurait à l'oreille d'affectueuses -paroles qu'elle n'entendait point ou qui ne pouvaient ni l'émouvoir, ni -lui donner l'énergie et la patience que la situation grave commandait. - -L'accoucheur, cependant, avait commencé à introduire le forceps. -L'enfant se présentait par les pieds, il s'agissait de dégager la tête. - -Un grand silence emplissait la chambre, où se trouvaient, avec -l'Empereur et Dubois, madame de Montesquiou, la garde veillant -l'Impératrice, madame de Montebello, première dame d'honneur, et madame -de Lucay, dame de service ce jour-là au palais, l'archichancelier -Cambacérès et Berthier, prince de Neufchâtel, ces derniers mandés comme -témoins. - -Au dehors montait comme une rumeur marine, le murmure confus de la -foule s'animait sous l'attente de l'événement. De bouche en bouche, -d'oreille en oreille, de l'Impératrice aux salles des gardes, du -vestibule aux factionnaires, et de ceux-ci au public, la nouvelle -s'était répandue que les souffrances de l'Impératrice augmentaient et -que la naissance de l'enfant était périlleuse. On se taisait, de peur -d'accroître les douleurs de la mère et l'anxiété de l'Empereur. - -Enfin Dubois, longtemps penché, se retira vivement, relevant sa tête -courbée; très pâle, il se tourna vers l'Empereur, tenant dans ses mains -une petite chose, pâle, informe, inerte et sanguinolente... - ---Sire, c'est un garçon! dit-il à voix étranglée. - -Un soupir de délivrance, où il y avait tout un grondement de joie -intérieure contenue, s'échappa de la poitrine du père. - -Enfin!... la fortune ne l'abandonnait pas!... Il avait un héritier... -Le monde allait compter avec Napoléon II!... - -Il fit un mouvement pour s'élancer vers le praticien et prendre son -enfant. Dubois l'arrêta d'un geste impatient, impérieux et, d'un regard -inquiet, il enveloppa le petit être toujours inerte, au corps violacé... - -Il n'avait pas salué d'un de ces cris aigus, qui sont la diane de la -vie, sa venue à la lumière, cet enfant chétif, dont aucun membre ne -tressaillait et qui semblait un paquet de chair morte tiré du ventre -d'une mère mourante... - -Napoléon éprouva subitement une contraction aiguë de tous ses nerfs. Il -avait compris la perplexité et le doute du médecin. Mordant ses lèvres, -crispant ses doigts, il s'efforça de conserver la sérénité impériale -dont il avait jusque-là fait montre. N'avait-il donc tant espéré que -pour désespérer davantage, et la fortune, comme pour le narguer, ne -lui avait-elle donné la vue de cet enfant si désiré que pour le lui -enlever aussitôt? - -En silence, il suivait, l'oeil fixe et sombre, tous les mouvements de -l'accoucheur s'appliquant à ranimer l'enfant. - -«J'aurais préféré, dit-il plus tard, me retrouver dans le cimetière -d'Eylau!...» - -Dubois, cependant, frictionnait le petit corps mou et décoloré; il -insufflait de l'air dans les poumons, en appuyant ses lèvres sur la -petite bouche immobile et froide; il tapotait doucement les reins et -berçait avec précautions le nouveau-né. - -Sept minutes s'écoulèrent ainsi sans qu'un cri, sans qu'une -manifestation de la vie vînt rassurer le père torturé... - -Tout à coup, la bouche de l'enfant s'entr'ouvrit et son premier cri, -aux oreilles de l'Empereur plus délicieux qu'une fanfare de triomphe, -s'éleva dans le silence angoisseux de la chambre... - -L'héritier de l'Empire était vivant, bien vivant!... - -Malgré toute sa force de concentration et tant de puissance -d'impénétrabilité, Napoléon ne put s'empêcher de pousser comme un -grognement de joie, farouche ainsi qu'un rugissement de fauve amoureux -et vainqueur. - -Il saisit l'enfant qu'on venait d'emmailloter à la hâte, il se -précipita vers le salon voisin où attendaient tous les députés de -l'Empire, les maréchaux, les princes. Avec une ostentation brutale et -dans un accès de joie orgueilleuse et vulgaire, empereur satisfait et -père bien heureux, il présenta le nouveau-né en disant: - ---Messieurs, voici le Roi de Rome!... - -Puis, tandis qu'au signal parti du château, le bourdon de Notre-Dame -et les salves du canon des Invalides annonçaient la venue au monde -de Napoléon II, dans l'exaltation de son bonheur paternel et de son -triomphe de fondateur de dynastie, il accourut au balcon des Tuileries, -devant lequel, retenue par un simple cordeau, attendait la foule -immense... - -Alors, comme un trophée, comme un signe de victoire et de glorieux -avenir, il éleva l'enfant impérial au-dessus de sa tête et le montra au -peuple... - -Tels les premiers rois francs hissés sur le pavois, le fils de -Napoléon, au milieu des acclamations, dans le fracas de l'artillerie et -la sonorité des cloches, reçut l'investiture nationale. - -Cette couronne vivante qui venait se superposer aux diadèmes impériaux -et royaux que déjà ceignait Napoléon fut saluée de ce cri encore -terrible pour l'ennemi, encore joyeux pour la France: - -«Vive l'Empereur!...» - -A peine fut-il couvert par les sourdes imprécations des rares partisans -des Bourbons, disséminés dans la foule. Le marquis de Louvigné et le -comte de Maubreuil s'éloignèrent rapidement de l'hôtel de Nantes, en -maudissant le sort trop favorable. Le major Marcel, l'abbé Lafon, -le moine Camagno et le précepteur Boutreux quittèrent peu après le -cabaret, mécontents, irrités, désappointés, et, hochant la tête avec -anxiété, ils se dirent: - ---Allons à la maison de santé consulter Philopoemen... Cette naissance -va-t-elle changer ses plans?... - -Et tous les quatre, de plus en plus pensifs et déconcertés, se -dirigèrent vers l'établissement du docteur Dubuisson, où était interné -le général Malet. - -Nul ne prévoyait alors que la naissance du roi de Rome ne serait ni un -obstacle aux audacieux projets de Malet, ni une garantie de paix pour -la France. - -Personne ne pouvait deviner la destinée malchanceuse et touchante de -cet enfant, que son père ne pourrait embrasser que tout petit et dont -la jeunesse devait s'étioler dans une prison royale, hors de cette -France dont on lui interdirait le langage, dont on lui cacherait la -gloire. - -Les cloches sonnant à toutes volées, l'artillerie proclamant l'heureux -avènement, étourdissaient, grisaient, enivraient le peuple et la -cour; l'étranger s'inclinait, respectueux encore, devant cette faveur -nouvelle du destin. - -Le comte de Provence, en Angleterre, murmurait avec un sourire -contraint, au reçu de la nouvelle: «Il est dit que je ne coucherai -jamais aux Tuileries.» - -Le 20 mars 1811 fut le jour de triomphe, la date culminante de la vie -de Napoléon. - -Le versant de la jeunesse, de la victoire, de l'ascension hardie -et puissante, était franchi:--après un court arrêt sur le sommet, -la descente lente, puis précipitée, la dégringolade, la chute, le -gouffre avec toute son horreur, Fontainebleau et le suicide entrevu, -la trahison, l'abdication, Sainte-Hélène et les outrages du geôlier -anglais, voilà ce qui était réservé au maître éphémère du monde, si -joyeux d'être père en cette matinée de confiance et d'espoir. - - - - -II - -L'AGENT DES PRINCES - - -Le comte de Maubreuil, en quittant le marquis de Louvigné, lui avait -serré significativement la main, en lui disant: - ---La fortune ne servira pas toujours Napoléon!... Nous nous reverrons, -marquis!... - -M. de Louvigné hocha la tête et murmura: - ---Je ne le pense pas... ou du moins pas de sitôt... Je pars... - ---Et y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander le motif de votre -voyage? - ---Tant que Buonaparte sera là, dit le marquis en montrant le poing aux -Tuileries, je resterai éloigné de France... Oh! j'ai l'habitude de -l'exil, moi! - ---Et vous allez? - ---A Londres... auprès de nos maîtres légitimes... - -Maubreuil parut réfléchir profondément. - -Puis un sourire éclaira son visage tourmenté: - ---Vous êtes accrédité, je le sais, auprès des princes, mon cher -marquis?... On vous écoute, là-bas? Parfois on vous consulte, je crois? - ---Leurs Altesses Royales ont su apprécier mon dévouement dans -l'émigration... Le comte de Provence veut bien m'honorer d'une -bienveillance particulière et le comte d'Artois a daigné me confier -à plusieurs reprises des missions difficiles dont il m'a témoigné -satisfaction... - ---Vous avez quelque peu conspiré, marquis? - ---J'ai été de toutes les conspirations, monsieur, répondit vivement M. -de Louvigné... C'est ainsi que j'ai servi d'intermédiaire aux princes -avec MM. de Cadoudal, Pichegru, Fouché, Talleyrand, Moreau. Bernadotte, -notre dernier espoir, s'est singulièrement refroidi... Il travaille à -présent pour lui, le prince de Ponte-Corvo; c'est un ambitieux et un -ingrat!... il ne faut plus compter sur cet intrigant... Oh! les hommes -sûrs deviennent rares... - ---Il s'en trouve d'autres... Fouché et Talleyrand seront toujours avec -ceux qui réussiront... Mais, je vous le disais tout à l'heure, en -écoutant ce maudit canon, il n'y a qu'un moyen, un seul, qui puisse -nous débarrasser de l'Empire... - ---C'est d'en finir avec l'Empereur... Nous y avons pensé... nous avons -cherché... - ---Mal! Usé, dangereux, trop incertain, le vieux moyen des conspirations -civiles et militaires... ces maladroits de Philadelphes, dont vous -êtes... - ---Dont j'étais!... Je me suis retiré. - ---Vous avez bien fait!... ils n'ont réussi qu'à se faire tuer à -l'ennemi, car on les postait aux endroits les plus dangereux...; les -plus favorisés se sont mis à l'abri dans les prisons... Il faut aborder -le tyran face à face et le frapper... Voilà mon moyen!... Voulez-vous -me faciliter l'occasion de le soumettre aux princes?... - ---Vous avez un plan? - ---J'en aurai un... Emmenez-moi à Londres... - ---Je veux bien vous introduire auprès de Leurs Altesses, car vous me -paraissez un homme résolu... - ---On me jugera à l'oeuvre! dit froidement Maubreuil. - ---Mais il demeure entendu que je ne sais rien; aujourd'hui, comme -demain, comme dans dix ans, j'ignore tout de vos projets... Vous -m'accompagnerez à Londres... vous êtes Français, vos sentiments de -fidèle sujet me sont connus, vous désirez être admis à l'honneur de -présenter vos hommages et vos voeux à vos souverains légitimes, je vous -donne l'introduction de leur hôtel, voilà tout... Vous ne m'aurez fait -part d'aucune de vos intentions... c'est bien convenu? - ---Vous avez ma parole!... - ---Vous la mienne. - ---Quand partons-nous? - ---Demain, si vous le voulez... J'ai remarqué aux alentours de mon logis -des figures suspectes et je ne tiens pas à être logé, aux frais du -tyran, à Bicêtre ou à Sainte-Marguerite... - ---Marquis, je vais boucler ma valise et demain en route pour Calais... - ---Dites-moi, monsieur de Maubreuil, vous haïssez donc bien Napoléon? -demanda M. de Louvigné, regardant avec attention l'aventurier. - ---Oui, je le hais... et je veux me venger!... dit avec une énergie -terrible le comte de Maubreuil. - ---Vous étiez pourtant presque de sa maison... N'aviez-vous pas -charge d'écuyer à la cour de son frère, ce Jérôme Bonaparte qu'il a -eu l'audace de faire roi de Westphalie... Ce faquin faire des rois! -n'est-ce pas une pitié! dit en haussant les épaules le marquis indigné. - ---Ah! vous avez entendu raconter mon histoire?... fit avec un geste -cavalier Maubreuil... Oh! une aventure banale!... La reine m'avait -témoigné quelque bonté... Jérôme en prit de l'ombrage... Il conta sa -mésaventure conjugale à son frère; celui-ci, au lieu d'en rire et de -conseiller à ce mari malheureux la philosophie qui est de mise en -semblable occurrence, se fit le vengeur de l'honneur de Jérôme... -J'étais à la veille d'obtenir l'emploi fort avantageux de commissaire -aux frontières d'Espagne... Napoléon, d'un trait de plume, me ruina...: -il biffa mon nom sur sa liste de présentation et défendit qu'on lui -parlât de moi désormais... Je crois qu'il était jaloux pour son compte -et qu'il avait eu des intentions sur la reine de Westphalie... Pauvre -Catherine de Wurtemberg! Ah! je la plains bien... et c'est elle aussi -que je veux venger en abattant le maudit Corse!... Marquis, j'ai hâte -de mettre mon énergie et ma haine au service de nos princes!... - ---Je vous y aiderai... mais soyons prudents... La police de Buonaparte -a des oreilles partout... Adieu, à demain, cour de l'hôtel des -Messageries... - ---A demain!... Vive Dieu! marquis, quelle fortune inespérée que notre -rencontre et je ne trouve plus cette journée si détestable!... - ---Vous pardonnez au roi de Rome d'être né? - ---Le roi de Rome?... Oh! ce roitelet aussi aura son tour... Qu'il tombe -jamais entre mes mains!... - ---Vous le tueriez aussi? dit M. de Louvigné impressionné par le ton -sinistre et l'éclair féroce luisant dans les prunelles de Maubreuil... - -Et il ajouta entre ses dents, comme pris d'avance de pitié pour le -petit roi: - ---Un enfant!... Vous ne reculez devant rien! Ah çà! vous êtes un homme -terrible! - ---On le dit, fit le scélérat, joyeux comme d'un compliment, et avec un -rictus cruel, il murmura: - ---L'enfant grandira... Le lion abattu, ce serait folie que de laisser -vivre le lionceau... A demain et bernique pour les agents du Corse!... - -Cinq jours après cette entente, Maubreuil, sur la recommandation du -marquis de Louvigné, était introduit près du comte de Provence, qui -devait s'appeler un jour dans l'histoire: Louis XVIII. - -Le futur roi de France habitait une élégante résidence du comté de -Buckingham, qu'on nommait Hartwell. - -Là, dans tout le confort d'une demeure seigneuriale de la vieille -Angleterre, Stanislas-Xavier, comte de Provence, attendait, sans trop -de confiance, que la France, revenant de ses erreurs révolutionnaires, -chassât l'usurpateur et lui rendît la couronne de son frère Louis XVI. - -Homme fin, esprit lettré, politique prudent, le comte de Provence ne se -dissimulait pas les difficultés d'une restauration. - -Il avait si souvent entendu murmurer à ses oreilles des paroles de -découragement, il avait vu tant de lassitude se manifester dans son -entourage, qu'il n'écoutait plus que distraitement les rares pronostics -d'un retour prochain au palais des Tuileries que lui ronronnaient, -d'ailleurs sans grande conviction et comme un compliment commun et une -formule de politesse obligatoire, les fidèles royalistes, de plus en -plus clairsemés, venus dans sa solitude apporter leurs hommages rancis -et offrir leur épée rouillée. - -Il assistait à l'enivrement de la France glorieuse. Le fracas des -victoires, sans l'étourdir, lui couvrait la voix des flatteurs -prédisant perpétuellement la chute de Napoléon. - -Il ne croyait plus au succès des complots ou des rébellions. Il -dénombrait, sans tristesse, avec une philosophie résignée et un sourire -sceptique, les dévouements inutiles, les sacrifices d'existences -hardies. Il ne cherchait nullement à susciter des imitateurs à ces -vaillants partisans, les Cadoudal, les Frotté, dont la race d'ailleurs -lui semblait éteinte. Il n'accordait qu'une médiocre créance aux -projets des conspirateurs, ces maladroits qui se faisaient toujours -prendre avant d'agir ou dont les machines, fussent-elles infernales, -rataient infailliblement à l'instant favorable. Un moment il avait mis -quelque espoir dans ce maréchal Bernadotte qu'on lui avait dépeint -comme un intrigant et un adroit personnage, jalousant terriblement -Napoléon, prêt à le trahir et à disposer contre lui de son grand -commandement, de ses anciennes attaches avec les militaires restés -indépendants et de son prestige sur les rares républicains qui -respectaient en lui le général venu en civil au rendez-vous de -Bonaparte le matin du dix-huit brumaire. Bernadotte ne pouvait avoir la -prétention de ceindre la couronne. Cromwell renversé, il serait Monk et -rappellerait le roi légitime. - -Mais ce rêve favorable s'évanouissait. Bernadotte avait coupé court -aux pourparlers engagés. On assurait qu'il cherchait, quelque part en -Europe, une principauté, peut-être un royaume, où, s'affranchissant de -toute sujétion vassale, de toute reconnaissance aussi envers Napoléon, -il s'attacherait plutôt à consolider son jeune trône en l'appuyant aux -vieilles monarchies. - -Mais, pour l'époque présente du moins, il n'y avait rien à fonder -sur cet ambitieux sergent, devenu maréchal de l'Empire et prince de -Ponte-Corvo. Que pouvait lui donner, lui promettre même, le prince en -exil, dont les chances de retour apparaissaient si problématiques? - -Et l'avisé comte de Provence se répétait, avec une grimace ironique, -les noms de tous ces anciens serviteurs de sa famille, les fils des -courtisans de Louis XV et de Louis XVI, les descendants des preux -héroïques, qui avaient peu à peu accepté des charges, des dotations, -des commandements, quelques-uns même de nouveaux titres nobiliaires de -ce gentillâtre corse devenu leur maître. - -Alors, sans récriminer à haute voix, sans dénoncer les défaillances, -sans regretter les abandons, se sentant oublié des Français, dédaigné -des rois de l'Europe, traité avec égards, mais sans aucune promesse -d'appui, par l'Angleterre, Stanislas-Xavier, déjà obèse, répugnant -à tout exercice physique, dans l'attente du bon dîner qu'il allait -faire, car comme tous les Bourbons il était gros mangeur, s'enfonçait -tranquillement dans son fauteuil, ne pensait plus à la couronne, et -prenant son Horace, texte latin, édité par Elzévir et coquettement -relié, relisait une ode qu'il annotait dans la quiétude parfaite d'un -érudit revenu des affaires du monde. - -Quand le marquis d'Orvault, comte de Maubreuil, lui eut été annoncé, -le comte de Provence, sans quitter son Horace ni déposer le crayon qui -lui servait à inscrire ses réflexions en notes marginales, se rehaussa -sur son fauteuil, remontant sa volumineuse corpulence, reprenant de la -majesté... - -Puis, dévisageant dans une glace le personnage qu'on lui annonçait, il -murmura avec un plissement de lèvres ironique: - ---Voilà une bonne figure de sacripant!... - -Tandis que Maubreuil saluait et que M. de Blacas énumérait rapidement -les titres de ce Français, venu exprès en Angleterre pour déposer ses -hommages aux pieds de celui qu'il reconnaissait pour son souverain, le -comte de Provence se disait: - ---On va encore me leurrer avec quelque complot de caserne, une -échauffourée de garnison!... Ce gentilhomme, qui semble avoir surtout -fréquenté les grands chemins, ou sera pris, fusillé, à moins qu'on ne -préfère le plonger dans quelque cachot bien lointain et bien ténébreux, -ou il s'échappera, et n'ayant pas réussi, n'aura rien à obtenir et -n'osera rien demander... Des deux façons je serai débarrassé de lui... -Je puis donc l'écouter, cela n'engage à rien et fait tant de plaisir à -mon dévoué Blacas!... J'aurais pourtant préféré mon tête-à-tête avec -Horace!... - -Le duc Casimir de Blacas d'Aulps, descendant de ce fameux Blacas, ami -des troubadours, grand escrimeur, grand preneur de forteresses et -grand assaillant aussi des belles Provençales, était le confident, -l'ami, le secrétaire du comte de Provence. Il l'avait suivi partout, -à Coblentz, à Saint-Pétersbourg, à Londres, durant ses pérégrinations -de prince errant. Fidèle écuyer, Blacas se comparait souvent à Sancho -Pança, avec cette différence qu'il apparaissait maigre, efflanqué, le -visage ascétique et les yeux caves à côté de son royal maître offrant -au contraire la rotondité abdominale et la plénitude faciale du bon -gouverneur de Barataria. - -Blacas était l'introducteur ordinaire des conspirateurs. - -Il remplissait plus fréquemment ces fonctions que celles de chambellan -ou de maître des cérémonies auprès d'envoyés des souverains. Le prince -exilé ne recevait guère dans sa cour singulièrement réduite d'Hartwell. -Quelques intimes visiteurs, familiers de l'abandon, courtisans du -malheur, s'y rencontraient à de longs intervalles avec des gaillards -à mine suspecte, tannés, bistrés, balafrés, au visage recuit par les -soleils et gaufré par les bises, exhibant des certificats, montrant -parfois des blessures, qui racontaient leurs coups d'affût hasardeux -dans les marais du pays de Machecoul et leurs embuscades patientes -dans les halliers du Cotentin. Ces enfants perdus de la chouannerie -maudissaient la République et se vantaient d'en finir avec le -Bonaparte; ils offraient de recommencer la guerre des bois, assurant Sa -Majesté qu'il suffisait d'un signal pour soulever six départements de -l'Ouest et d'un homme énergique pour ramener le roi à Paris, à la tête -de bataillons fleurdelysés de paysans vainqueurs. - -Invariablement, Sa Majesté ayant répondu que le moment lui paraissait -peu favorable à une descente sur les côtes normandes et qu'elle -préférait attendre, le visiteur se retirait, non sans avoir sollicité -quelque indemnité pour ses chevaux tués et ses bagages pillés par les -diables déchaînés des colonnes infernales. - -L'audience se terminait ainsi: Blacas, tout en rechignant, versait -l'indemnité, et Stanislas-Xavier, se rencoignant dans son fauteuil, -reprenait son Horace et annotait les odes. - -Ce jour-là cependant, la physionomie caractéristique de Maubreuil, -son allure décidée, ses traits durs, son nez d'oiseau de proie qui le -faisait ressembler au grand Condé, et la façon militaire dont il se -présentait, disposèrent favorablement le prince. - -Il pensa: Peut-être cet homme-ci n'est-il pas un extravagant et un -chercheur de folles équipées, comme les autres; écoutons-le!... - -Et avec le sourire qui lui était habituel, mais aussi en se -départant momentanément du scepticisme qui cuirassait son caractère, -Stanislas-Xavier indiqua d'un signe un siège à son visiteur. - -Maubreuil s'inclina, ne s'assit pas et attendit que le prince lui -adressât la parole. - ---Vous venez de Paris, monsieur? demanda le prétendant, se recueillant -et toussotant légèrement comme un prêtre s'apprêtant à confesser, -quelles nouvelles nous en apportez-vous? mauvaises, n'est-ce pas? - ---Détestables, monseigneur! - ---Le général Bonaparte est toujours victorieux, acclamé, populaire?... - ---La fortune vient de le favoriser une fois encore, hélas! et la -naissance de cet enfant, qu'il désigne comme son héritier, semble -consolider son trône pourtant instable et chancelant... - ---Vous jugez ainsi, monsieur, et je vous félicite de votre -clairvoyance: cet Empire, fondé sur la violence, sur l'abus de la -force, sur le mépris des libertés et des droits de la conscience -aussi, ne saurait durer; mais les Français, oublieux, ingrats et -séduits, sont loin d'avoir vos excellents sentiments...; les Français -ne se souviennent plus guère de leurs anciens rois et vous êtes une -exception, vous, monsieur, qui venez ici nous apporter dans l'exil -l'hommage de votre fidélité!... Oh! vous trouverez peu d'imitateurs, -ajouta le comte de Provence avec un sourire désabusé, et vous avez dû, -en traversant mon antichambre, vous apercevoir que les hôtes tels que -vous sont rares... - ---Un événement brusque peut emplir ces salons d'une foule empressée!... - ---Quel événement? je ne comprends pas bien... - ---La mort de Bonaparte! dit Maubreuil d'une voix forte. - ---Croyez-vous que cet événement, comme vous dites, soit de nature -à amener un tel changement?... Bonaparte a pour lui l'armée, une -administration considérable et que tout permet de supposer dévouée, -des maréchaux autour de lui, dont les épées protégeraient son fils, -son héritier... Êtes-vous donc d'avis, monsieur, que l'Empire soit -une oeuvre fragile? Oseriez-vous affirmer qu'il n'y ait pour ses -institutions qu'une durée périssable comme l'existence de son auteur?... - ---L'Empereur mort, l'Empire tombera en poussière, monseigneur! L'armée, -lasse de combattre et d'être transportée du sud au nord et des bords -du Tage aux rives de la Vistule, ne réclame que la paix, n'attend -que le repos... La mort de Napoléon lui donnera l'un sur-le-champ, -lui garantira l'autre dans l'avenir, en lui laissant dans le passé -la gloire... L'armée n'en exigera pas davantage. Les maréchaux, -divisés, jaloux, envieux, fatigués aussi, et dont la lassitude est à -la fois physique et morale, ne pourront s'entendre pour le partage de -l'autorité, en cas de régence. La plupart sont, plus que les soldats, -désireux de déposer enfin les armes. Ils ont des terres, des châteaux, -des femmes jeunes et veulent jouir des années de vigueur relative et de -santé fragile qui leur restent: ils n'iront pas follement se remettre -en selle et guerroyer contre l'Europe et peut-être contre les Français, -pour assurer au fils de Napoléon l'héritage disputé, impossible à -recueillir en entier, et qui doit revenir aux maîtres légitimes! Les -maréchaux, enchantés d'être traités par Votre Altesse Royale comme -des grands vassaux de la couronne, tout fiers de voir leur noblesse -de batailles reconnue l'égale de la noblesse de race,--car il faudra -bien admettre cette égalité,--seront les plus fermes soutiens de votre -trône restauré!... Quant à l'enfant qu'on appelle roi de Rome, il ne -pourra de son front débile supporter la couronne; il sera écrasé par le -nom même du soldat si longtemps redoutable dont il devra continuer les -aventures et les coups de force; ce ne sera qu'une ombre d'empereur, -qu'un fantôme de roi... Napoléon mort, personne, croyez-moi, prince, -n'oserait garantir qu'il puisse revivre sous les traits d'un bambin!... - ---Vous avez peut-être raison, monsieur, dit le comte de Provence -réfléchissant profondément, et dont l'ironie fit place à une gravité -d'homme d'État: l'Empire tombera le jour où celui qui est tout, dans -cet immense État, ne sera plus debout... Mais comment l'abattre?... sa -santé semble vigoureuse... il est jeune encore, beaucoup plus jeune -que moi... Auriez-vous par hasard comme une intuition de cet événement -considérable et problématique, auquel vous faisiez allusion, et qui -amènerait le grand changement dans les destinées de la France que vous -me dites si vivement souhaiter?... - ---Votre Altesse Royale a deviné, mais j'ai plus qu'une intuition... -c'est dans mon âme une certitude... il ne faudrait pour cela... - ---Suffit, monsieur! dit vivement le comte de Provence. Il ne -m'appartient pas d'en entendre davantage. Je vis ici à l'écart, -paisible, loin des agitations de la politique, attendant sans -impatience un retour de la fortune, en tête à tête avec mon vieux -Blacas et mon Horace toujours jeune... Je ne veux pas m'occuper -d'événements incertains, désirables sans doute, mais dont il m'est -impossible de précipiter la venue... Si vous avez quelques espérances, -quelques notions permettant d'augurer leur réalisation plus ou -moins prompte, faites-en part à M. de Blacas... il s'intéresse à -ces hypothèses heureuses, lui; quant à moi, monsieur le comte, j'en -suis revenu, tout à fait revenu!... parlons donc d'autre chose, s'il -vous plaît?... Avez-vous vu jouer à Paris la tragédie de _Marius à -Minturnes_? il s'y trouve de fort beaux vers et je regrette de ne -pouvoir y applaudir Talma qui s'y est montré, m'a-t-on dit, admirable. - -La conversation continua quelque temps sur des sujets indifférents, -puis le comte de Provence fit un mouvement comme pour indiquer que -l'audience était terminée et que l'annotation d'Horace le réclamait. - -Maubreuil prit respectueusement congé. - -M. de Blacas l'accompagna, et proposa de lui montrer les superbes -allées du parc. - -Tous deux s'enfoncèrent sous les voûtes ombreuses de chênes -centenaires, sous lesquels bondissaient des daims gracieux et -craintifs. - -Maubreuil, qui avait parfaitement compris la réserve du comte de -Provence, s'ouvrit tout entier au confident. Sans détour aucun il -fit part à M. de Blacas de ses sinistres projets. Il fallait tuer -l'Empereur et enlever le roi de Rome; alors, au milieu du désarroi -général, une restauration pourrait être tentée... - -M. de Blacas l'écouta sans répugnance. Il n'osa pas donner son -approbation au complot. Il se contenta de ne pas dissuader l'aventurier -et de ne point témoigner d'indignation à l'audition de son infâme -projet. Visiblement, le comte de Provence et son secrétaire, peu -certains de la réussite, voulaient pouvoir se dégager de toute -connivence avec l'assassin, s'il échouait dans sa tentative criminelle. -Au fond du coeur ils souhaitaient son succès et ne le décourageaient -pas. - ---Et que demandez-vous, monsieur de Maubreuil, pour vous-même? dit -Blacas au moment de quitter l'aventurier à la barrière du parc. - ---Rien... que la reconnaissance de mon roi, le jour où, ma main ayant -délivré la France du tyran qui l'opprime, Sa Majesté viendra aux -Tuileries s'asseoir sur le trône de ses ancêtres!... - ---Allez donc, monsieur, et que la divine Providence vous assiste!... -Votre entreprise est hardie, mais le Seigneur qui a encouragé Judith -frappant Holopherne, au milieu de son camp, et qui a soutenu Judas -Macchabée contre Antiochus, favorisera vos desseins... puisqu'ils ont -pour but la délivrance d'un peuple asservi, puisqu'ils ne tendent qu'à -la restitution au maître légitime de l'autorité usurpée par un bandit -qui est aussi un impie!... A l'honneur de vous revoir et au plaisir de -recevoir de vos nouvelles, monsieur le comte!... - -Les deux hommes se saluèrent très cérémonieusement et se séparèrent. - -Maubreuil, sur la route, en regagnant à pied son auberge, se dit assez -perplexe: - ---Il fallait m'attendre à ces évasives façons!... Des paroles vagues, -des promesses en l'air, mais rien de précis, rien de net ni de -sincère!... ni un ordre franc, ni même une approbation claire!... Ah! -ils ont peur de se compromettre, les princes!... avec cela, pas un écu -tiré de leur bourse... - -Il fit un geste d'insouciance, puis murmura avec une grimace: - ---Voyons! je leur ai promis que l'Empereur avant peu serait mort... Ma -promesse a paru dérider notre Altesse ventrue et a fait sourire son -maigre écuyer, tous deux ont paru avoir confiance en moi... à présent -il s'agit de prouver que je n'ai pas parlé en gascon!... Bonaparte -est vivant et acclamé, comment m'y prendre pour qu'avant un mois il -soit mort et exécré?... Comment vais-je le faire mourir?... Bah! -entrons toujours à l'auberge et soupons avec tranquillité... les -idées me viendront en savourant le solide repas que l'hôtesse a dû -me préparer!... la bonne bedaine du prince m'a inspiré des idées de -gourmandise!... - -Et Maubreuil, dégagé de tout souci, confiant dans son audace, sûr de -ses ressources, et assuré de trouver promptement le moyen de tuer -l'empereur Napoléon, pénétra de fort belle humeur dans la taverne du -Royal-Oak (Chêne-Royal), en criant dès le seuil, en mauvais anglais: - ---Holà! mistress Betsy, le souper est-il prêt?... Allons! qu'on -m'apporte une coupe de vin des Canaries et que je le boive à votre -enseigne, charmante mistress Betsy, comme dit cet excellent sir John -Falstaff, le plus grand homme de toute votre Angleterre!... - ---Sir John Falstaff? dites-vous, répondit l'hôtesse, je ne le connais -pas... Il vient pourtant beaucoup de lords et de baronnets, ici, -ajouta-t-elle en se rengorgeant, et elle précéda Maubreuil dans la -salle de la taverne, où nul souper ne fumait attendant le convive. - - - - -III - -NAPOLÉON AU CHÊNE-ROYAL - - -Mistress Betsy Chestnut, la patronne de la taverne du Chêne-Royal, une -gaillarde à la poitrine rebondie comme une carène, haute comme un mât, -et dont la mâchoire saxonne s'avançait telle que des sabords braquant -l'artillerie d'une formidable dentition, devina le mécontentement du -gentleman français. - -Elle s'excusa de n'avoir point servi le souper. La faute en était à son -mari, Billy Chestnut, excellent père de famille, très considéré dans la -paroisse, mais qui avait la fâcheuse habitude de s'enivrer chaque fois -qu'un hôte de distinction descendait au Chêne-Royal. - -Cette occasion lui était fournie souvent, le séjour du comte de -Provence au château attirant nombre d'étrangers de distinction, et -aussi des Français, très aimables, très causeurs; ceux-ci venaient -régulièrement s'informer de la santé du comte, de ses habitudes, -des visiteurs qu'il recevait, et des lettres qu'il expédiait. Ces -Français-là, qui d'ailleurs semblaient ne pas vouloir indiscrètement -troubler la solitude du château et ne demandaient jamais à voir -l'Altesse exilée, faisaient beaucoup de dépenses; ils étaient presque -tous d'un caractère jovial et peu exigeants: ils se montraient -seulement désireux d'être renseignés très exactement sur tout ce qui -se passait dans la résidence du comte de Provence. Ils ne dédaignaient -pas de causer longuement avec les servantes pour être au courant des -moindres actions des princes royaux, et des plus petites particularités -de leur existence. Sans doute des Français bien attachés à leurs -souverains dans le malheur! conclut l'excellente Betsy. - ---Des espions de Napoléon! pensa Maubreuil, et il ajouta tout haut: -Est-ce qu'il est venu un de ces Français-là aujourd'hui, pour que votre -mari, miss Betsy, se soit enivré et que le souper tarde? - ---Justement, sir, il y a là un gentleman, que je suppose Français... il -est accompagné de son domestique... - ---Ah! fit Maubreuil désagréablement surpris, la police serait-elle -si vite à mes trousses, et Rovigo m'a-t-il déjà expédié un de ses -agents?... Bah! nous le verrons, ce limier, et s'il a le flair trop fin -ou les crocs trop longs... - -Un geste expressif compléta la pensée du peu scrupuleux aventurier. - ---Peut-on le voir, ce Français? demanda-t-il à l'hôtesse. - ---Il est là dans la salle voisine... il se chauffe, en attendant -le souper... son domestique dort à l'écurie. Voulez-vous que je -l'appelle?... - ---Je vais parler au maître... je saurai bien m'annoncer moi-même! dit -Maubreuil. - -Et il poussa résolument la porte de la salle où se tenait, près de la -cheminée, le voyageur, des papiers à la main. - -Maubreuil se disait: «Ou j'ai affaire à un agent de Rovigo lancé sur -mes talons, et alors il sait qui je suis; ou bien cet étranger est un -hobereau royaliste venu, par ferveur et peut-être par calcul, offrir -ses hommages au comte de Provence, par conséquent ne me connaissant -pas... Alors, inutile de me cacher...» - -Il s'avança donc délibérément et salua avec aisance le voyageur, -un homme d'allure élégante, aux traits réguliers, paraissant la -quarantaine, et lui dit: - ---Vous êtes Français, monsieur, m'a appris notre hôtesse; moi aussi... -Le hasard nous rassemblant si loin de notre pays, me ferez-vous la -grâce de partager mon souper, qui semble s'être fait attendre pour que -nous puissions nous attabler de compagnie. En faisant connaissance, -nous prendrons plus aisément patience... Je me nomme le comte de -Maubreuil... - -L'étranger s'était soulevé à demi sur sa chaise. Il salua de la tête -et, ramassant précipitamment ses lettres qu'il semblait vouloir cacher -aux regards de cet inconnu, répondit avec politesse: - ---J'accepte volontiers votre offre courtoise, monsieur; souper en votre -compagnie me sera fort agréable. Mais il faut tout d'abord que vous -sachiez que je n'ai pas l'honneur d'être votre compatriote: je suis -le comte de Neipperg, ministre plénipotentiaire de S. M. l'Empereur -d'Autriche... pour le moment en congé. Je voyage pour mon plaisir... - ---Comme moi pour ma santé! répondit vivement Maubreuil qui ne crut pas -un instant à ce voyage d'un diplomate entrepris par plaisir, dans le -voisinage de la résidence des princes. - ---Eh bien! monsieur, je me félicite du hasard qui nous fait nous -rencontrer, et je m'en rapporte à vous pour presser notre hôtesse, car -le voyage m'a aiguisé l'appétit... - ---Je vais donner un coup d'oeil aux fourneaux, gourmander Betsy et -réveiller, si je puis, son ivrogne de mari... - ---Faites, monsieur; je finirai, en vous attendant, la lecture de ces -lettres... des lettres de famille que j'ai trouvées avant-hier à -Londres, ajouta négligemment Neipperg. - -Maubreuil, en s'éloignant pour s'acquitter de la tâche de majordome -qu'il avait prise, murmura: - ---Hum! ces lettres de famille sur ce grand papier, avec un aigle et -une couronne... du papier impérial!... elles me semblent suspectes!... -Ce prétendu comte de Neipperg appartiendrait-il à la famille de -Napoléon?... - -Tout à coup Maubreuil se frappa le front et s'arrêtant, sur les marches -de la cour, d'où montait un ronflement sonore décelant la présence de -Billy Chestnut achevant de cuver la bienvenue du voyageur français, il -se dit: - ---Imbécile que je suis!... je perds donc la mémoire, à présent!... Le -comte de Neipperg, parbleu! c'est ce diplomate autrichien dont les -gazettes de Londres et de La Haye ont tant parlé autrefois... il était -amoureux de Marie-Louise et il fut surpris, dit-on, dans sa chambre, -une nuit, par Napoléon... Ah! la rencontre est bonne, et, si, l'ale et -le whisky de notre hôtesse aidant, la langue démange à l'amoureux de -l'Impératrice de conter ce soir ses aventures galantes, il trouvera -une paire d'oreilles disposées à l'écouter!... Il ne doit pas aimer -Napoléon, non plus, cet amant évincé... nous pourrons peut-être nous -entendre!... Mais que diable vient-il faire ici? Bah! il me l'apprendra -ou je le devinerai... les coudes sur la table!... - -Et, en ajournant au cours du souper les investigations qu'il se -proposait d'entreprendre, Maubreuil, pénétrant dans la cave, bouscula -l'hôte endormi, le ramena tout étonné au jour, et le poussa à la -cuisine d'une bourrade entre les omoplates. Il entreprit ensuite la -solide Betsy, il l'activa, l'éperonna, et finalement revint vers la -salle où l'attendait Neipperg, précédant triomphalement un énorme -roastbeef cuit à point, entouré d'une blanche couronne d'appétissantes -pommes de terre. - -Les deux voyageurs se mirent en mesure de faire honneur au repas, qui -fut copieux et arrosé d'une ale excellente, servie dans de grandes -pintes de grès par l'honnête Billy Chestnut enfin dégrisé, prêt à -recommencer ses libations à l'arrivée de tout nouvel hôte que la -Providence enverrait au Chêne-Royal. - -Les deux convives, s'observant, mesuraient leurs paroles et ne -parlaient que de sujets très généraux: la différence entre la vie -anglaise et l'existence qu'on menait en France et en Autriche, les -difficultés de se faire comprendre des postillons et des gens de -service qui, de leur côté, estropiaient leur idiome, supprimaient -des syllabes et mâchaient le commencement des mots pour se rendre -intentionnellement inintelligibles et forcer le montant des guides. -Puis on en vint à examiner les conditions de la paix et les -probabilités d'une guerre nouvelle. La Russie faisait des armements. -De son côté, Napoléon semblait guetter une occasion pour se remettre en -campagne... - -C'était la première fois que le nom de Napoléon se trouvait prononcé. - -Maubreuil surprit un éclair dans les yeux de Neipperg. - ---Vous semblez ne pas admirer énormément Buonaparte? dit-il -tranquillement, en entamant le plum-pudding chaud et gras que mistress -Betsy venait de placer sur la table. - ---Moi, je le hais! dit avec énergie Neipperg. Je ne sais, monsieur, -reprit-il plus froidement, si vous êtes ami ou ennemi de cet homme; -mais je suis en Angleterre, pays de liberté, et je ne saurais renfoncer -dans mon âme les sentiments que j'éprouve chaque fois que devant moi -l'on évoque le nom, la personne, les actes de ce monstre!... - ---Vous pouvez donner libre cours à votre juste animosité, monsieur de -Neipperg; moi aussi je suis un ennemi de Napoléon... Est-ce que vous -avez eu personnellement à vous plaindre du tyran? demanda Maubreuil en -affectant une ignorance complète de l'aventure du palais de Compiègne, -dont l'amoureux de Marie-Louise avait été le piteux héros. - ---Oui... dit avec effort Neipperg. Il m'a pris ce qui était plus que ma -vie... - ---Votre patrie?... fit Maubreuil avec une naïveté bien jouée. Je -vous croyais Autrichien; seriez-vous Italien, Espagnol, Saxon, -Wurtembergeois, Hollandais ou Français?... L'Autriche, heureusement, -comme l'Angleterre, échappe encore à l'étreinte de ce vorace vautour -qui se donne pour un aigle!... - ---Mon pays est jusqu'ici à l'abri de ses rapts, mais Napoléon m'a -humilié, répondit Neipperg... il m'a fait une de ces mortelles injures -qu'on ne pardonne pas... il m'a frappé au visage, il m'a fouetté les -épaules avec les aiguillettes de mon uniforme qu'il m'avait arrachées, -tandis que ses mamelucks me tenaient renversé... - ---Frapper un gentilhomme tel que vous, un officier, un ambassadeur!... -c'était grave... - ---Rien ne l'a arrêté... mais il m'a fait une insulte plus -irréparable... J'avais pu, en me dégageant, tirer mon épée... on m'a -désarmé à temps. - ---Et vous êtes parvenu à échapper à ses mamelucks, à sa vengeance? - ---Oui, il m'a fait grâce! dit Neipperg d'une voix sombre... je lui dois -la vie... on allait me fusiller... brusquement un secours m'est venu... -on m'a permis de m'évader et j'ai dû promettre à la personne qui -s'intéressait si fortement à moi de ne pas chercher à me venger, de ne -pas tenter de nettoyer dans le sang de Napoléon mon honneur souillé!... - ---Vous tiendrez votre serment?... - ---Oui... je le dois!... dit avec effort Neipperg. J'ai promis... et -devant témoin... encore!... - ---Diable!... et ce témoin?... - ---Une amie sans pareille... qui deux fois m'a sauvé la vie... la -meilleure et la plus brave des femmes aussi, dans le sens héroïque du -mot, la maréchale Lefebvre... - ---Madame Sans-Gêne?... C'est elle qui a votre promesse de ne rien -entreprendre contre Napoléon?... - ---Oui, c'est elle qui m'a arraché aux mamelucks de Napoléon, aux -policiers de Rovigo, aux grenadiers du peloton d'exécution que devait -fournir son mari... Je lui ai promis, je tiendrai! dit avec effort -Neipperg... Si jamais vous voyez la maréchale... - ---Je la connais un peu; je compte aller lui rendre mes devoirs aussitôt -arrivé à Paris. - ---Dites-lui bien que je n'ai pas oublié mon serment... - ---Je m'acquitterai très volontiers de ce message, mais, reprit-il après -un court silence, la personne au nom de qui l'on a exigé de vous cette -promesse, elle du moins pourra vous en délier?... - ---Non!... elle n'autorisera jamais un acte direct de moi contre -Napoléon... Hélas! pour moi surtout, la vie de cet homme est sacrée!... -dit avec accablement Neipperg. - -Maubreuil pensa: - ---Ce gaillard-là n'est pas l'homme qu'il me faut! Il déteste Napoléon, -plus que moi, pour d'autres motifs que moi... mais il a un fil à la -patte!... quand il faudrait marcher, il resterait en route... Parbleu! -Marie-Louise est là! il ne veut pas se rendre impossible en jetant -entre lui et sa belle impératrice le cadavre de l'ogre corse... Eh! eh! -grogna-t-il en souriant, M. de Neipperg voudrait sans doute succéder -à Napoléon... mais pas au même endroit que cet excellent comte de -Provence... C'est le lit impérial et non le trône qui l'attire... Après -tout, il a peut-être raison!... Les femmes, c'est aussi dangereux que -les conspirations, et c'est quelquefois plus agréable!... Ne pensons -plus à nous associer M. de Neipperg; ce n'est qu'un amoureux, et il n'y -a rien à entreprendre de sérieux en politique avec ses sensitifs-là... -Au beau moment ils s'évanouissent ou se tuent... J'agirai seul!... - -Et Maubreuil, entamant avec énergie le plum-pudding succulent, dit à -Neipperg, toujours sombre: - ---Versez-moi, comte, un bon verre de ce vigoureux whisky... nous en -arroserons le pudding de Betsy et, selon la vieille mode française, -nous choquerons nos verres à la chute, à la mort du tyran!... - ---La mort est le secret de la Providence, mais la chute de Napoléon -dépend des hommes... Avant peu, nous y assisterons!... - ---Vraiment?... délicieux, ce whisky! il brûle le gosier comme un -fer rouge... Ah! vous croyez que le Buonaparte n'en a pas pour -longtemps?... dit Maubreuil d'un ton dégagé. - ---J'en suis sûr!... vous ne voyez donc pas ce qui se prépare? -L'Espagne est un volcan mal éteint qui de nouveau va faire éruption, -ensevelissant sous sa lave les meilleurs soldats de l'Empire... -L'Angleterre a appris au Portugal à combattre et à vaincre ces légions -réputées invincibles... l'Allemagne frémit, impatiente de chasser -l'étranger... les poètes soufflent à la jeunesse l'amour de la patrie -et le désir des vengeances... Napoléon va avoir bientôt devant lui, -non plus une soldatesque plus ou moins aguerrie, cherchant à retrouver -les secrètes tactiques du grand Frédéric, mais un peuple tout entier, -debout, courant aux armes, comme autrefois votre France de 1792... - ---Ce sera dangereux! - ---Ce sera terrible! Oh! le sublime spectacle! je l'attends... je le -prépare! dit avec une sorte de fièvre orgueilleuse Neipperg; mais cela -ne suffirait pas encore peut-être pour abattre le colosse. - ---Que prévoyez-vous donc de plus? - ---Un piège que Napoléon se tend à lui-même et où il tombera -infailliblement... - ---Où est-il ce piège? - ---Au Nord! - ---La Russie?... Napoléon ferait-il cette folie?... Le pensez-vous? - ---Elle est faite. Grisé par la gloire, la tête perdue comme les hommes -au bord de la cuve où fermente le vin, se croyant tout permis, tout -possible, le voilà tout prêt à provoquer l'empereur Alexandre... - ---Son ancien ami? Mais S. M. Alexandre n'embrassa-t-elle pas Bonaparte -à Erfurt? - ---C'était pour apprendre à l'étrangler. Le czar est un Oriental, il -sait se défendre avec la ruse. Napoléon, follement entraîné à propos -de ce pauvre prince d'Oldenbourg, injustement arrêté, s'est emporté, -en pleine réception, aux Tuileries, contre l'empereur Alexandre... il -a fait valoir devant Kouriakin, l'ambassadeur russe tout décontenancé, -sa force, son génie, son prestige... il a ridiculement lâché mille -vantardises... il a voulu faire peur de loin à l'ours du Nord... L'ours -l'attirera, en marchant à reculons jusqu'au fond de sa caverne, et là -le dévorera!... - ---Vous jugez donc la guerre inévitable et devant se terminer par un -désastre? - ---Oui... heureusement pour la France, bientôt délivrée, pour l'Europe, -débarrassée d'un cauchemar, pour le comte de Provence, avec qui j'ai -échangé de nouvelles espérances et qui redonnera à votre malheureuse -nation, avec la paix, le régime qui fit si longtemps son bonheur. - ---Alors, vous serez vengé plus tôt que vous ne l'espériez? dit -Maubreuil; tous mes compliments... - ---Oh! j'étais à bout de forces, s'écria nerveusement Neipperg... -cet homme triomphait trop!... Songez donc qu'à tout instant je l'ai -rencontré devant moi, me barrant la route, me blessant, m'accablant -de l'insolence de sa fortune... aux préliminaires de Léoben, à -Campo-Formio, où je me trouvais assistant M. de Cobentzel, plus tard à -Vienne, enfin, dernièrement, à une époque pour moi douloureuse... - ---A Paris? - ---Oui... à Paris, à Compiègne aussi, dit avec émotion M. de Neipperg, -partout j'ai rencontré Napoléon... Oh! je commençais à désespérer de -ma revanche! Je ne pouvais prévoir ni à quelle époque ni de quelle -façon il me serait permis de connaître la douceur de la vengeance; -et, savez-vous, fit en changeant brusquement d'attitude, en modifiant -le son de sa voix, en devenant presque gai, le morne diplomate qui se -mordait les lèvres de s'être montré si bavard, emporté par la haine, et -d'avoir ainsi déshabillé son âme devant cet inconnu, savez-vous, cher -monsieur, comment je la trompais, cette vengeance, toujours ajournée, -de quelle façon je forçais ma haine à patienter? Oh! c'est amusant et -vous en rirez de franc coeur avec moi!... Vous ne soupçonnez pas mon -moyen, mon invention drolatique, et peu majestueuse, j'en conviens; -mais avec Jupiter-Scapin, comme le faquin Joseph appelle son digne -frère, un peu de comédie est de mise et la farce est tolérée... Voyons, -trouvez-vous? devinez-vous?... - ---Ma foi non! - ---Eh bien! je vais vous apprendre mon tour... Oh! pour vous ce sera -pure folie, pour moi c'est une satisfaction profonde, un assouvissement -de tous les instants... Vous rirez peut-être... Cela me réjouira -d'avoir un spectateur pour ma pantalonnade, dont Napoléon est le -pitre!... - -Et Neipperg, devenu tout à fait joyeux, de l'air d'un écolier achevant -une niche, se leva, ouvrit la porte et cria par deux fois: - ---Napoléon!... Napoléon!... - ---Est-il fou? pensa Maubreuil, ou bien est-ce le whisky de mistress -Betsy qui lui chauffe la tête? - ---Vous allez voir... c'est fort plaisant! dit Neipperg se tournant vers -Maubreuil... Regardez!... écoutez!... - -Alors, dans l'embrasure de la porte, se dessina une silhouette -étrange... - -La lueur rougeâtre des bûches calcinées s'éteignant dans l'âtre, et -la flamme frissonnante des chandelles fumeuses dont le suif coulant se -figeait en stalactites jaunes sur le cuivre des flambeaux, éclairaient -l'apparition fantastique... - -Sur le seuil, s'avançait lentement, un peu voûté, le front légèrement -incliné, les mains croisées derrière le dos, un homme enveloppé -de la redingote grise, coiffé du petit chapeau, avec l'habit vert -traditionnel, le gilet blanc, la culotte de casimir, les bottes... Rien -ne manquait à l'exactitude du costume. - ---Pardieu! l'on dirait l'empereur Napoléon en personne! murmurait -Maubreuil surpris, et il ajouta en lui-même: L'amour aura rendu fou ce -galant Autrichien... Que diable signifie cette mascarade?... - ---Vous n'avez pas tout vu, dit Neipperg avec un sourire où se mêlait -une expression vive de haine rayonnante, regardez bien, monsieur -de Maubreuil... Allons! Napoléon, fais la révérence à monsieur! -commanda-t-il ensuite du ton d'un montreur de bêtes. - -L'apparition se décoiffa et fit deux ou trois profonds saluts de -théâtre. - -Quand le personnage énigmatique eut remué la tête et que ses traits, -bien éclairés en face, apparurent dans leur réalité à Maubreuil, -celui-ci poussa un cri de stupéfaction: - ---Oh! quelle ressemblance inouïe! murmura-t-il... Vraiment, si je ne -savais que nous sommes à la comédie et que vous m'offrez un spectacle -inattendu et curieux, monsieur le comte, je jurerais que l'empereur -Napoléon en personne se trouve présentement avec vous et moi au -Chêne-Royal... - ---N'est-ce pas que ce misérable, ce coquin que j'ai ramassé dans -les bouges de Londres, mêlé aux pires voleurs et aux prostituées de -Whitechapel, ressemble à s'y méprendre à votre glorieux empereur?... -Avance un peu, drôle, dit Neipperg haussant la voix, puisque la -nature a fait de toi l'image vivante du scélérat couronné que je n'ai -pas encore traité comme il le mérite, approche, et qu'il subisse en -effigie, sur ta vile personne, le commencement du châtiment qui se -prépare pour lui... Allons! ton derrière, Napoléon!... - -Et Neipperg, ivre de fureur, surexcité par sa passion, dans un coup -de folie que provoquait chez lui, chaque fois qu'elle se présentait, -l'apparition de son rival, se précipita sur l'infortuné sosie, qui -courbait comiquement les reins. Il lui appliqua alors un grand coup de -pied au derrière en répétant dans une obsession vindicative et brutale: - ---Tiens, voilà ton salaire, Napoléon!... Misérable Napoléon... Lâche -Napoléon!... Tiens! Tiens! Voilà pour toi!... - -Et il retomba épuisé, soulagé, dans son fauteuil. - -Maubreuil, en assistant à cette scène où il y avait comme l'aberration -de la haine et de la colère, réfléchissait profondément. - -Une idée étrange aussi, un projet vague mais attirant, se dessinait -dans son esprit inventif... - -Il dissimula sous un sourire approbatif la combinaison, probablement -scélérate, qui se développait dans son cerveau. - -L'homme cependant qui avait servi à tromper la jalouse animosité de -l'amoureux de Marie-Louise s'était redressé; comme un acteur qui, son -rôle fini, s'en vient avec ses camarades familièrement causer et boire, -déposant la couronne du roi ou le poignard du traître, il s'approcha -de la table, prit sans façon un gobelet, y versa une large lampée de -whisky, l'avala, et reposa le verre en disant à Neipperg: - ---Votre Honneur a tapé un peu fort aujourd'hui... Votre Honneur était -en verve... C'est sans doute la présence de monsieur qui la disposait -si bien... Avec la permission de Votre Honneur, je prendrai un second -verre de whisky... et puis j'aurais grand besoin que Votre Honneur me -fît l'avance de ma guinée d'après-demain... celle d'hier était dans la -poche de mon gilet, en mauvais état sans doute, elle a dû tomber sur le -chemin... la guinée d'aujourd'hui, je l'avais mise par précaution dans -la poche de ma culotte... elle n'était probablement pas en meilleur -état, cette poche maudite, que celle du gilet, et ma seconde guinée -aura rejoint la première sur la route... - -Neipperg, avançant le bras, fit un mouvement vague. Il n'écoutait pas -ce que lui débitait cet homme, méprisable sosie sur lequel il passait -sa colère et dérivait sa haine. Son explosion de fureur passée, il -redevenait sombre, un peu honteux de l'excentricité de sa vengeance -par procuration. Il se disait: Ce comte de Maubreuil va avoir une -singulière opinion de moi! Bah! J'avais besoin d'un témoin pour cette -petite exécution en effigie... Si d'aventure la chose s'ébruite, on se -moquera un peu de moi, à Paris et à Londres, on me traitera de fou, de -maniaque, mais on se moquera bien davantage de Napoléon!... - -Et cette perspective rassurait Neipperg et ne lui faisait nullement -regretter l'incartade accomplie en la présence de Maubreuil. - -L'aventurier cependant, qui n'avait pas cessé de fixer son regard sur -l'étonnant ménechme de l'Empereur, dit tout à coup, quand Neipperg eut -congédié le plastron après lui avoir donné la guinée qu'il implorait: - ---Je vais vous faire une proposition, monsieur de Neipperg... - ---Laquelle? dit celui-ci comme sortant d'un rêve. - ---Il faut me céder Napoléon... votre Napoléon, bien entendu, ce drôle -enfin! - ---Qu'en voulez-vous faire?... voudriez-vous lui administrer, vous -aussi, une correction qui soulage et permet de trouver le temps moins -long du châtiment effectif? - ---Il y a beaucoup mieux... - ---Quoi donc?... - ---Permettez-moi de vous demander quelques semaines de crédit... Si vous -m'accordez votre Napoléon, oh! moyennant le remboursement d'une partie -de ce que son entretien et sa livrée vous ont déjà coûté, je vous donne -ma parole de gentilhomme que votre vengeance n'en ira que plus vite, -n'en sera que plus complète... - ---Quel projet avez-vous donc? - ---Je ne puis aujourd'hui vous l'expliquer... mais vous apprendrez -bientôt, comme tout l'univers, le résultat de l'entreprise que je vais -tenter avec l'aide de cet admirable coquin... Vous consentez, monsieur -le comte?... - ---Emmenez-le donc, dit Neipperg, s'il peut contribuer à nous venger -du bandit corse... aussi bien je devais me séparer de ce ruffian dont -la nature a fait le jumeau de Napoléon... Je l'avais rencontré dans -une taverne infâme de Whitechapel où je cherchais à recruter quelques -gaillards sans scrupules pour parcourir les routes de France où -circulent les courriers... - ---Ah! oui!... ces compagnons qui arrêtent les malles-postes, et vident -les sacoches contenant les dépêches sans négliger les envois d'argent -aux armées?... des gens précieux, bien qu'ils oublient trop souvent -de transmettre aux comités royalistes le numéraire saisi avec les -dépêches... Et ce garçon était de ces braves? - ---Non pas!... Un simple grime, un acteur de bas étage, courant les -tavernes et, pour quelques shillings, distrayant les habitués de ces -repaires... Au cours de ses gambades et de ses chansons, il vint à -parodier l'allure et l'attitude de Napoléon... Bien qu'il se fût -barbouillé entièrement le visage de noir de fumée, je fus frappé -de sa ressemblance étrange, prodigieuse avec mon ennemi... l'idée -baroque me vint alors de l'engager à mon service: je lui achetai une -défroque rappelant celle de l'homme dont il portait sur sa face la -physionomie, et je m'amusai à le garder ainsi près de moi, durant mon -séjour en Angleterre... Je suis à la veille de repartir... je ne puis -dans le voyage que j'entreprends, et, surtout, dans le milieu où je -dois agir, traîner derrière moi un aussi compromettant portrait... Je -vous abandonne donc, très volontiers, mon cher comte, le peu honorable -Samuel Barker... puisse-t-il vous procurer, comme à moi, d'agréables -moments de satisfaction!... Mais il se fait tard et nos lits nous -attendent! - -Et Neipperg se leva, après avoir tendu la main à Maubreuil. - ---Merci, comte, de votre cadeau!... Oh! vous ne tarderez pas à avoir -des nouvelles de Samuel Barker... ce singulier acteur, dirigé par moi, -me paraît destiné à un véritable succès dramatique... - ---Que comptez-vous donc lui faire jouer? sera-ce un personnage -comique?... - ---Un rôle tragique... - ---Diable!... vous m'intriguez! et Napoléon, pas ce coquin-ci, l'autre, -le vrai, le pire?... - ---Oh! je ne l'oublie pas... D'autres que moi pensent aussi à lui. Il -y a en ce moment à Paris, dans les prisons, en province, dans divers -régiments, dit Maubreuil avec gravité, de braves jeunes gens exaltés -et quelques conspirateurs émérites qui attendent, eux aussi, la -délivrance de la France!... Ils tablent sur des projets audacieux, mais -impraticables ou dont la réussite paraît invraisemblable. - ---Vous ne croyez pas au succès de ces conspirations militaires? - ---Moi, pas du tout, répondit froidement Maubreuil. J'aurai plus de -fonds à faire sur cette guerre que vous prévoyez... La Russie est -un pays redoutable, inconnu, dont on ignore les forces réelles, les -ressources, les défenses... Vous avez peut-être de ce côté quelque -chance... - ---C'est, si je ne me trompe, l'espoir du comte de Provence... - ---Notre prince a aussi une autre espérance... - ---Il vous l'a confiée?... - ---Je l'ai devinée... - ---Et de quelle nature?... - ---Impossible même de vous en donner l'ombre d'une idée... Sachez -cependant que pour la réaliser,--oh! je n'ai pas encore dans ma tête -tout le plan de la pièce,--mais votre Samuel Barker y aura un rôle -important qu'il remplira, j'en suis sûr, consciencieusement... d'autant -plus qu'il n'en saura le premier mot!... Bonne nuit, monsieur de -Neipperg, et merci de l'instrument que vous venez de me confier en la -personne du très peu recommandable Sam Barker... - ---Un instrument, dites-vous? - ---Oh! une partie d'instrument tout au plus!... Quelque chose comme la -gaine dissimulant le poignard... Encore une fois merci, et _good night, -mylord_!... - ---Vraiment, ce comte de Maubreuil est plus excentrique, plus fou -que moi!... Parfait gentleman d'ailleurs et détestant cordialement -Napoléon, murmura Neipperg, regardant l'aventurier s'éloigner dans le -corridor, précédé du digne Billy Chestnut passablement gris, et portant -un candélabre avec un balancement inquiétant, comme si le plancher de -l'auberge eût été le pont d'un navire. - -Et Neipperg ajouta en pénétrant dans sa chambre: - ---Que diable veut-il faire de ce faux Napoléon? - - - - -IV - -MAMAN QUIOU - - -Le roi de Rome était né au milieu des acclamations de l'armée et -des bons souhaits du peuple, auxquels répondaient sourdement des -imprécations et des appels à la mort, dans les rangs des royalistes et -des agents de l'Angleterre. - -Quelques républicains, du genre de Malet, maudissaient la venue de cet -enfant qui consolidait l'édifice impérial. - -Mais l'immense majorité de la nation éprouvait joie et confiance -en voyant Napoléon, radieux, tenir dans ses bras, comme un nouveau -trophée de gloire et d'espérance, ce fils qui pour lui devait s'appeler -Napoléon le Désiré. - -La félicité paternelle n'étourdit pas Napoléon au point de lui faire -négliger l'éducation toute spéciale de son héritier. On dut le préparer -dès le plus jeune âge au rôle d'empereur qu'il lui faudrait un jour -tenir, quand son père ne serait plus là et qu'il s'agirait de contenir -vingt peuples alliés, rassemblés sous les aigles françaises, lorsqu'il -lui appartiendrait d'administrer l'Europe des bouches de l'Escaut aux -confins des steppes de la Dalmatie, et de maintenir, avec la paix, les -conquêtes et la gloire dans la succession du moderne Charlemagne. O -rêves magnifiques! ô splendeurs illusoires d'un mirage menteur, entrevu -à côté de ce berceau, où, dans les dentelles, dormait celui qu'on -supposait encore l'héritier désigné de la moitié du globe. - -Une gouvernante fut donnée au jeune prince. Elle se trouvait être une -femme de rare mérite, madame de Montesquiou,--_maman Quiou_, comme -l'appelait le petit roi en son parler enfantin. - -Madame de Montesquiou n'eut pas l'heur de plaire à Marie-Louise. -Celle-ci réservait toutes ses faveurs à madame de Montebello, dont elle -avait utilisé la complaisance lors de l'aventure de Neipperg, et la -veuve de Lannes était jalouse de la gouvernante. - -Bonne, attentive, dévouée, madame de Montesquiou remplaça Marie-Louise -auprès du fils de Napoléon, car l'Impératrice n'eut jamais qu'une -affection fort modérée pour son enfant. Elle le voyait à peine dix -minutes par jour et encore trouvait-elle le moyen d'effrayer et de -faire crier le bébé, lorsqu'elle venait l'embrasser en descendant -de cheval, balançant sur sa grosse tête un lourd panache de plumes -d'autruche. - -La véritable mère du roi de Rome fut maman Quiou. - -Elle s'était efforcée de réprimer le caractère volontaire et irritable -de son pupille, subissant la formidable hérédité paternelle. Des -consignes sévères avaient été données pour que le jeune prince ne pût -jamais sortir sans être accompagné de sa gouvernante. - -Un matin que l'enfant blond accourait seul vers le cabinet de -l'Empereur, il trouva la porte fermée. - ---Ouvrez-moi! je veux voir papa!... dit-il avec un petit ton impératif -à l'huissier qui répondit: - ---Sire, je ne puis ouvrir à Votre Majesté... - ---Pourquoi cela? je suis le petit roi! - ---Mais Votre Majesté est toute seule, je ne puis lui ouvrir! - -Le jeune Napoléon ne dit rien. Ses yeux se remplirent de larmes. Il -attendit, immobile, madame de Montesquiou, qu'il avait devancée dans -sa course. Quand la gouvernante arriva, il lui saisit la main et dit à -l'huissier: - ---Ouvrez, maintenant! le petit roi le veut!... - -Alors l'huissier, s'inclinant, ouvrit la porte à deux battants et -annonça: - ---Sa Majesté le roi de Rome!... - -Il entra, tout impressionné, dans le cabinet impérial et courut se -jeter dans les bras de son père. - -Le conseil finissait. Il y avait là tous les ministres. - -Napoléon, bien qu'ému à l'approche de son fils, se contint, prit un air -sévère et dit: - ---Vous n'avez pas salué, Sire!... Allons! saluez ces messieurs!... -Les Français ne voudraient jamais de vous pour leur empereur si vous -manquiez de politesse!... - -L'enfant rougit, s'arrêta, et de sa petite main envoya un gracieux -baiser aux ministres. - -L'Empereur, dont le sourire remplaça la sévérité apparente, prit alors -le petit roi dans ses bras et dit à ses ministres: - ---J'espère, messieurs, qu'on ne dira pas que je néglige l'éducation de -mon fils... Il sait très bien sa civilité puérile et honnête... - -Le roi de Rome alors expliqua le motif de sa brusque venue. - -Il se promenait dans le jardin des Tuileries avec sa gouvernante, à -l'heure du conseil, quand une femme en deuil, accompagnée d'un jeune -garçon à peu près de son âge, vivement s'était approchée malgré les -gardes et avait fait tendre par son enfant une pétition que le petit -roi avait prise. - ---Remettez cela à l'Empereur, avait dit la femme; c'est de la part de -la veuve d'un de ses soldats!... - -La sensibilité du prince avait été émue par l'aspect de cette mère -et de cet enfant aux sombres vêtements, et il avait grande hâte de -remettre la pétition à son père. - ---Tiens, papa, dit-il avec gravité, le salut aux ministres accompli, -voilà ce que m'a donné pour toi un petit garçon dans le jardin. Il -est habillé tout en noir. Son papa a été tué à la guerre et sa maman -demande une pension... je la lui ai promise!... - ---Ah! mon gaillard, tu donnes déjà des pensions, toi!... Diable! -tu commences de bonne heure!... Enfin, c'est accordé... là, es-tu -content?... - -Et Napoléon, serrant son fils contre sa poitrine, l'embrassa longuement. - -A l'époque où reprend notre récit, le roi de Rome n'est pas encore -en âge de solliciter et d'obtenir des pensions pour ses protégés. Ce -n'est qu'un bel enfant blond, promenant sa royauté en cheveux bouclés, -dans une petite calèche traînée par des moutons habilement dressés par -Franconi, à la grande joie des promeneurs des Tuileries. - -Au retour de la promenade, la gouvernante, qui savait que l'Empereur, -lorsqu'il avait un instant de libre, ne manquait jamais de lui faire -signe pour qu'elle lui amenât son fils, qu'il caressait avec effusion, -et qu'il gardait auprès de lui durant quelques instants, prolongea son -attente sous les fenêtres du cabinet impérial. - -Napoléon, tout en dictant à son secrétaire Méneval, allait et venait, -de la cheminée à la fenêtre de la pièce, selon son habitude. - -Il aperçut la gouvernante, et, aussitôt, interrompant la dictée, il lui -fit signe de monter. - -Après avoir étreint avec amour son fils, l'Empereur fit un signe comme -pour congédier madame de Montesquiou et son pupille, puis il se tourna -vers Méneval pour reprendre la dictée. - -La gouvernante, bien qu'ayant parfaitement compris l'intention de -l'Empereur, ne bougea pas. Après avoir confié le roi de Rome à l'une -des femmes de service, qu'elle savait à la portée du cabinet impérial, -elle demeura silencieuse, immobile, droite, un peu comme en faction. - -Surpris, Napoléon fronça d'abord le sourcil, puis dit avec brusquerie: - ---Voyons, maman Quiou, que se passe-t-il? Votre élève n'est-il pas -sage?... Non? ce n'est pas cela? Avez-vous donc quelque chose à me -demander? Eh bien! parlez!... je suis pressé et je ne sais pas deviner -ce qui s'agite dans la cervelle des femmes... - -La gouvernante, un peu troublée, fit d'abord une grande révérence, puis -dit avec quelques balbutiements: - ---Sire, j'ai reçu ce matin la visite de madame la duchesse de Dantzig, -qui m'a priée de solliciter une grande faveur de Votre Majesté!... - ---La maréchale Lefebvre désire une grâce de moi?... Parbleu! n'est-elle -pas assez grande personne pour la demander elle-même? Lui faut-il des -ambassadrices, à présent, ou bien est-ce que je lui fais peur?... On ne -la nomme donc plus la Sans-Gêne? Oh! oh! elle a peur de quelque chose, -cette luronne?... voilà qui me surprend... Alors, ajouta l'Empereur, -c'est donc bien grave?... - ---Non, Sire, mais la maréchale a craint d'importuner Votre Majesté!... -et puis elle assure que vous ayant déjà demandé une grande faveur, elle -craint d'être trop indiscrète. - ---Vraiment?... la duchesse de Dantzig est une excellente femme que -j'aime beaucoup... Je ne partage pas du tout, à son égard, les -sentiments railleurs des gens de ma cour qui se moquent de ses façons -un peu rondes, par trop familières, j'en conviens... Dame! c'est une -vaillante fille du peuple que j'ai connue autrefois, dans ma jeunesse, -et qui a bravement fait son service sur les champs de bataille... -Elle écorche, il est vrai, la langue française, ses expressions -pittoresques sentent le faubourg et la caserne plus que le faubourg -Saint-Germain et l'Académie, c'est encore exact. Elle ne se tient pas -très correctement assise dans un salon, et dans son manteau de cour -ses jambes s'embarrassent... je le reconnais avec tout le monde ici. -N'importe! Je l'estime, cette bonne maréchale, et j'entends que tout -le monde, à ma cour comme ailleurs, ait pour elle les plus grands -ménagements, les plus absolus respects... Il ferait beau voir, reprit -l'Empereur, s'animant et semblant s'adresser à Méneval, mais se parlant -à lui-même, qu'on osât se montrer plus délicat que moi pour les -manières, et plus difficile que je ne veux l'être pour le bon ton des -femmes de mes meilleurs serviteurs... Lefebvre, je le lui ai déjà dit, -a peut-être eu tort de se marier sergent, mais je lui ai pardonné... -A elle aussi, la bonne Sans-Gêne, j'ai promis d'oublier qu'elle avait -été blanchisseuse... A présent, maman Quiou, faites-nous vite connaître -cette mission... Que désire la duchesse de Dantzig? - ---Sire, son fils adoptif, le commandant de hussards Henriot, se marie. - ---Ce brave officier qui m'a pris Stettin avec un peloton de cavaliers? -Oh! je ne l'ai pas oublié. Et qui épouse-t-il? - ---La fille d'un officier des armées de la République, sous les ordres -duquel le maréchal Lefebvre, alors sergent, avait servi. - ---Le nom de cet officier? - ---Beaurepaire. - ---Il fut de mes amis! dit vivement l'Empereur. Il a défendu -héroïquement Verdun et s'est donné la mort, dit-on, plutôt que de -rendre la ville dont il avait la garde. S'il avait survécu, je l'eusse -fait comte et général. Ma foi! je suis bien aise de cette alliance. -Voilà une famille qui se fonde sur de glorieux souvenirs. A quand le -mariage? - ---Après-demain, Sire... Je dois servir de mère à Alice de Beaurepaire, -qui est orpheline, et la duchesse de Dantzig a espéré que Votre Majesté -consentirait à signer au contrat... - ---J'accepte! dit avec bonne humeur l'Empereur. Assurez la maréchale -Lefebvre de ma présence... Nous assisterons à la cérémonie... Mais j'y -pense, la duchesse de Dantzig ne doit pas être loin d'ici... ni votre -jeune fiancée non plus?... Toutes deux doivent attendre près d'ici une -réponse... - ---Votre Majesté a deviné juste. - ---La duchesse de Dantzig n'est pas seulement une énergique et bonne -femme, digne du brave soldat dont elle a partagé les peines et la -gloire, c'est aussi une femme intelligente, qui comprend à demi-mot -et sait la conduite qu'il convient de tenir dans les circonstances -embarrassantes... Ma foi! non, ce n'est pas une sotte... je le lui -ai dit à elle-même, fit l'Empereur se souvenant de son intervention -adroite durant cette nuit de Compiègne, qui avait failli devenir -tragique, où Neipperg fut par lui surpris et envoyé au peloton -d'exécution, la maréchale Lefebvre, ajouta-t-il en souriant; a craint -de se trouver déplacée à ma cour... elle a pris trop à la lettre -peut-être certaines observations par moi faites à son mari au sujet -de sa tenue, de ses allures... volontairement elle s'est retirée dans -son château de Combault, ne voulant pas s'exposer aux railleries des -personnages de ma cour et aux façons méprisantes de leurs hautaines -épouses qui ne la valent certes pas... je lui sais grand gré de cette -déférence pour ce désir que je n'avais pas même exprimé... je veux lui -en témoigner, moi-même, toute ma satisfaction... Allez, Montesquiou, -allez me chercher la duchesse de Dantzig et la fiancée du brave -commandant Henriot... je me souviens parfaitement de ma promesse de -signer à son contrat, je la tiendrai... vous, Méneval, achevez cette -note à M. de Lauriston: il faut en finir avec les atermoiements et les -finasseries de mon cher cousin l'empereur Alexandre!... - -Et Napoléon, dont la voix s'était enflée et avait repris le ton de -l'irritation, continua la dictée de sa dépêche à son ambassadeur auprès -du czar, tandis que Montesquiou courait chercher la duchesse de Dantzig -et Alice de Beaurepaire... - ---Ah! c'est vous, madame Sans-Gêne! dit, avec une jovialité qu'il -savait prendre quelquefois, l'Empereur allant au-devant de la -maréchale, un peu inquiète, malgré les assurances de madame de -Montesquiou, sur l'accueil qui lui était réservé. Eh bien! vous me -boudez donc? - ---Non, Sire, répondit Catherine, regardant bien en face son empereur, -vous savez bien que Lefebvre et moi nous nous ferions pour vous hacher -menu comme chair à pâté... Mais voyez-vous, l'air de la campagne nous -est recommandé... Moi, ça n'allait pas, oh! mais pas du tout, dans vos -salons...; à Combault, je suis dans mon élément: il y a des paysans qui -nous aiment, des anciens soldats qui admirent mon Lefebvre comme ayant -été partout, sous la mitraille, à vos côtés, et puis je vis au milieu -des vaches, des moutons, des prairies, des arbres, qui ne valent pas -les beaux sapins de mon Alsace, mais enfin nous les préférons, Lefebvre -et moi, à vos antichambres et à vos _collidors_ tout dorés... - ---Corridors! souffla madame de Montesquiou. - ---Eh bien! oui, vos couloirs, reprit Catherine, ne comprenant pas bien -l'observation... Moi, j'en avais assez de faire le pied de grue à la -porte de votre salon... ça ne m'empêchait pas de vous aimer, Sire... de -près comme de loin vous êtes notre empereur, et puis, soyez tranquille, -le jour où vous lui ferez signe, Lefebvre ne sera pas long à graisser -ses bottes et à venir vous rejoindre... Mais, quand on ne se bat pas, -vous n'avez pas besoin de lui, n'est-ce pas? Qu'est-ce que vous en -feriez à Paris, d'un vieux grognard comme lui... vous pouvez bien me -le laisser, pas vrai?... Il plante ses choux à présent, auprès de moi. -Mais que vous lui disiez: Ici, Lefebvre... on va encore se frotter sur -la Vistule, sur le Danube, au tonnerre de... pardon! enfin, Votre -Majesté comprend bien ce que je veux dire... eh bien! il ne sera pas -long à me tirer sa révérence, à oublier son jardinage, et à vous -répondre: Présent! quand vous crierez: En avant!... - ---Oui, dit l'Empereur toujours souriant, gardez-le, soignez-le, -aimez-le, dorlotez-le, mon brave Lefebvre!... profitez du bon temps -présent, ma chère duchesse!... et, d'une voix plus grave, il ajouta: -Peut-être aurai-je en effet bientôt besoin de vous enlever encore une -fois votre mari... - ---Alors, on va se battre, Sire? demanda vivement Catherine. - ---Je n'en sais rien et personne non plus, répondit l'Empereur; moi, je -veux la paix... sera-t-on de mon avis en Europe? L'Angleterre intrigue -toujours et le czar est mal conseillé... Madame la duchesse, ne parlez -de rien jusqu'à nouvel ordre. Inutile d'inquiéter votre mari... Cette -lettre qu'écrit Méneval, fit-il en désignant d'un coup d'oeil son -secrétaire, contient une demande. Nous verrons la réponse qui sera -faite... Dans cette dépêche, il y a la paix ou la guerre!... - ---Ah! vraiment? murmura Catherine dont le front s'assombrit. Et elle -lança un regard à Méneval, penché sur sa petite table et recopiant la -lettre dictée à paroles hachées par Napoléon. - -Elle ne pouvait comprendre que ce bout de papier, avec ces pattes de -mouches dessus, contînt si grave résolution. Et elle avait presque -l'envie de courir à Méneval et de lui dire: Ah çà! fiston, tu ne vas -pas écrire de bêtises et nous brouiller avec l'empereur de Russie! - -Napoléon, cependant, examinait attentivement Alice de Beaurepaire, -timide colombe effarouchée baissant les yeux sous le perçant regard de -l'aigle. - ---Et c'est cette jolie personne, reprit-il avec une certaine -hésitation, qui va devenir l'épouse du commandant Henriot?... Vraiment, -ce commandant est un trop heureux gaillard!... - -S'approchant alors de la jeune fille avec sa rapidité et sa brusque -décision, il lui prit la tête à deux mains, approcha de ses lèvres en -feu le front rougissant d'Alice, y déposa un baiser et dit: - ---Ce baiser tout paternel vous portera bonheur, mademoiselle... vous -êtes d'une ancienne famille je crois. Élégante, belle et douce, vous -serez une femme charmante... il faudra venir à ma cour... je vous -ferai inviter aux réceptions de l'Impératrice... Je vous reverrai -après-demain, mademoiselle, à votre contrat!... Madame la duchesse, et -vous, maman Quiou, retirez-vous... Méneval n'a pas fini sa lettre, et -le courrier, ce bon Moustache, s'impatiente, tout botté dans la cour! - -Les deux femmes s'inclinèrent cérémonieusement, et il sembla à Alice, -qui avait salué moins majestueusement, que l'Empereur continuait à lui -sourire et ne la quittait pas des yeux. - -Madame de Montesquiou, après avoir reconduit la maréchale Lefebvre et -Alice jusqu'au bas de l'escalier dominant la terrasse des Tuileries -auprès du quai, se disposa à rentrer dans ses appartements. - -L'audience impériale lui avait donné un peu de fièvre. Napoléon -troublait tous ceux qui l'approchaient. Elle résolut de faire encore -deux tours de promenade avant de rentrer. - -Au moment où elle embrassait Catherine Lefebvre s'apprêtant à monter en -voiture, il lui sembla qu'un homme, grand, de haute mine, le chapeau -enfoncé sur les yeux, portant une redingote à pèlerine, s'était -éloigné du valet de pied de la duchesse, avec lequel il paraissait -avoir lié conversation. Que pouvait vouloir cet inconnu bien mis? Il -semblait s'être embusqué non loin de la porte particulière par laquelle -sortait l'Empereur dans ses courses privées quand il courait la ville -incognito. Avait-il de mauvais desseins? Un instant, la gouvernante fut -sur le point de signaler au factionnaire cet équivoque observateur. - -Tout à coup elle crut s'apercevoir que cet inconnu lui faisait un signe -discret d'intelligence. - -Elle tressaillit, n'osa pas avancer, cherchant à dévisager à distance -le personnage. - -Celui-ci s'était rapproché rapidement. Il souleva légèrement le rebord -de son feutre, et dit, d'une voix teintée d'ironie: - ---Vous ne me reconnaissez pas, chère madame?... la disgrâce change donc -bien les gens? - ---M. de Maubreuil! s'écria madame de Montesquiou, témoignant une vive -surprise de la rencontre. - -Elle avait autrefois connu l'aventurier. Bien que son âge et son -caractère la missent à l'abri de toute tentative de séduction, -Maubreuil lui avait fait une cour assez assidue, par passe-temps, par -cupidité peut-être, car à cette époque la gouvernante devait recueillir -d'un oncle descendant des d'Artagnan, et royaliste ultra, un riche -héritage qui lui fut d'ailleurs retiré en raison de son adhésion à -l'Empire. Ayant repoussé les hommages du peu scrupuleux adorateur, elle -avait cependant conservé à son endroit une assez favorable inclination. -Quelle femme n'est flattée d'être désirée, n'eût-elle aucune prétention -et nul goût amoureux? - -Elle n'accueillit donc point durement Maubreuil, s'informant des -péripéties de son existence depuis la défaveur dont il s'était trouvé -l'objet à la suite de ses intrigues à la cour du roi de Westphalie. -L'aventurier fit un récit plus ou moins véridique de son séjour à -l'étranger, se gardant bien de manifester le sentiment de haine qu'il -portait à Napoléon. Il s'enquit seulement de la duchesse de Dantzig, -dont il avait reconnu la livrée, témoignant d'un grand désir de la voir -en particulier; il avoua qu'un ami très cher à la duchesse, avec lequel -il s'était entretenu en Angleterre, l'avait chargé d'une commission -pour elle, et qu'il souhaitait la remplir au plus vite. - -Madame de Montesquiou, parfaitement rassurée sur les intentions -de celui qu'elle avait pris, dans le premier étonnement, pour un -conspirateur aposté, passa aussitôt de la réserve inquiète à la grande -confiance. Elle offrit à son ancien adorateur de le présenter à la -duchesse de Dantzig. Malheureusement, celle-ci quittait Paris et -retournait dans sa terre de Combault. - -Maubreuil remercia et répondit qu'il attendrait le retour à Paris de la -duchesse. - ---C'est que la maréchale Lefebvre demeurera peut-être longtemps dans -son domaine, dit madame de Montesquiou, de plus en plus décidée à -obliger Maubreuil. Et elle ajouta: Pourquoi ne vous rendriez-vous pas -à Combault? On y célèbre un mariage. A une cérémonie de ce genre, les -présentations sont aisées. D'ailleurs, je serai là... - ---Je n'ai guère besoin d'aller aux champs, dit Maubreuil, déclinant -avec un sourire l'offre qu'il jugeait sans intérêt. Il ne voulait -aborder la maréchale Lefebvre que pour obtenir d'elle, en se -servant du nom et de l'amitié de Neipperg, quelque intelligence -avec Marie-Louise. Il pensa que madame de Montesquiou suffirait. La -gouvernante des enfants de France, qu'il avait sous la main, qui se -mettait à sa disposition, pourrait, aussi bien que la maréchale, -lui faciliter une entrevue avec Marie-Louise. Une fois admis auprès -de l'Impératrice, il s'efforcerait de gagner sa confiance, il se -dirait l'ami, l'envoyé du comte de Neipperg, il parlerait de l'amour -persistant de l'absent, et si Marie-Louise ne se montrait point -courroucée, s'il n'était pas chassé aux premières allusions, si elle -semblait l'écouter avec intérêt, le reste le regardait... Introduit -dans la place, il saurait manoeuvrer... On était bien venu à bout -d'Henri IV, avec l'aide consciente ou non de Marie de Médicis! Pour -l'instant, la nécessité ne lui apparaissait nullement d'aller relancer -à vingt lieues de Paris la maréchale Lefebvre: madame de Montesquiou le -conduirait à la chambre de l'Impératrice, et de là, à la poitrine de -Napoléon, il n'y aurait qu'une porte à ouvrir, qu'un rideau à écarter... - -Et son sourire, plus satisfait, plus gracieux, accompagna son refus -d'aller à Combault. - ---Vous avez tort, dit madame de Montesquiou, plus désireuse peut-être -qu'elle n'osait se l'avouer de retrouver la compagnie de Maubreuil, -Lefebvre et la maréchale sont d'excellentes gens qui nous recevront -avec tout leur coeur... et puis la fête sera fort belle, l'Empereur a -promis d'y assister... - -Maubreuil, si maître qu'il fût de lui-même, ne pût s'empêcher de -pousser un cri de surprise: - ---Comment, Napoléon sera présent à ce mariage?... il se dérangera!... -Lui, à Combault? - ---Il l'a promis... - ---Quel intérêt peut-il avoir à ce déplacement fatigant, lui si -profondément égoïste, si insensible aux joies comme aux douleurs des -peuples, des individus aussi?... - ---Oh! ne dites pas de mal de l'Empereur! s'écria vivement madame de -Montesquiou, effrayée, regardant du côté du factionnaire, immobile, -indifférent, considérant vaguement sa guérite. - -Maubreuil haussa légèrement les épaules. - ---Je m'étonne simplement, dit-il, reprenant son sang-froid, que -Napoléon quitte son palais, ses affaires, ses plaisirs même, dans -le seul but de signer, dans un village, au contrat d'un simple chef -d'escadron avec une orpheline sans situation, sans aïeux, dont la -généalogie et l'apparentage ne pourront donner à sa cour récente ce -lustre d'ancien régime qu'il recherche. - ---Mademoiselle Alice de Beaurepaire est la fille du vaillant défenseur -de Verdun... - ---Hum! petite noblesse, toute petite... Est-elle jolie au moins, la -fiancée? - ---Charmante!... Sa Majesté, qui vient de l'entrevoir, à l'instant même, -dans son cabinet, ne la quittait pas des yeux... Je ne voudrais pas, à -mon tour, calomnier Sa Majesté, mais il me semble que les beaux yeux de -la fiancée ont été pour quelque chose, pour beaucoup peut-être, dans la -précieuse décision de l'Empereur. - -Maubreuil avait la pensée prompte. C'était un gaillard de coups de main -et coups de tête également rapides. - ---J'irai à ce mariage, dit-il brusquement... je compte sur vous, -excellente amie, pour me faciliter les présentations... - ---Venez donc, dit avec bonne humeur madame de Montesquiou, je suis -bien heureuse de vous avoir décidé... un jour de fête, les souverains -ont l'âme généreuse: peut-être rentrerez-vous en grâce auprès de -l'Empereur... après tout, votre crime n'était-il pas bien grand?... - ---Napoléon ignore ce que j'ai fait, ou du moins ce qu'on a pu me -reprocher à la cour de Westphalie. - ---Alors, tout est pour le mieux, rendez-vous donc à Combault... et si -vous n'avez pas de honte à donner le bras à une douairière telle que -moi, je vous ferai visiter toutes les agréables choses que renferme ce -domaine... - ---J'irai, je vous le promets, et nous ferons des promenades -sentimentales... comme autrefois!... - ---Voulez-vous bien vous taire, vilain moqueur! dit en riant madame de -Montesquiou... Allons! à Combault!... je compte sur vous... Adieu! il -faut que j'aille retrouver mon petit roi... - -Et maman Quiou, rajeunie par le souvenir des galanteries discrètes de -jadis, enchantée de sa rencontre avec Maubreuil pour lequel elle avait -conservé une affection quasi-maternelle,--toujours les sacripants ont -été adorés des femmes vertueuses,--remonta joyeuse, légère comme à -trente ans, l'escalier des Tuileries. - -Maubreuil, dont le voyage projeté avait modifié les plans, s'éloignait -en songeant: - ---Bonaparte doit vouloir posséder cette jolie fiancée!... Dubois, -Corvisart, tous les médecins, à la suite des couches difficiles de -Marie-Louise, lui ont ordonné un peu de modération; il est sans doute -encore épris de sa femme, mais elle, qui ne l'aime guère, profite de -l'ordonnance calmante... Privé de femmes en ce moment, n'osant à sa -cour se donner de nouveau quelque lectrice, craignant de s'engager en -une fâcheuse liaison avec une dame du palais, ne voulant pas, de peur -d'une indiscrétion dans les gazettes qu'on lit à Vienne, commander à -Constant de retourner flâner dans les théâtres et de lui amener, au -petit entresol des Tuileries, la superbe Georges, la belle Bourgoing, -l'opulente Grassini, ou quelque autre reine de la scène, Bonaparte -se jettera avidement sur cette jeune chair tentante... Une fraîche -épousée, cela ne l'arrêtera guère, au contraire! la robe nuptiale le -séduira... le lieu est propice... dans un château, à la campagne, au -milieu du relâchement d'une noce joyeuse, un souverain est plus libre, -moins surveillé... - -Maubreuil s'arrêta. Sa physionomie s'éclaira d'un reflet mauvais, et il -continua: - ---Dans ce domaine vaste, mal gardé, courant le guilledou, la nuit, -Bonaparte cherchant la volupté peut trouver la mort... Oh! oui!... -j'irai à Combault et j'emmènerai avec moi Samuel Barker... son masque -de sosie peut servir!... - - - - -V - -LE MARIAGE D'HENRIOT - - -Dans le grand salon du château de Combault, le contrat de mariage -d'Henriot et d'Alice fut signé. - -L'Empereur, comme il l'avait promis, y assista, accompagné de Duroc et -de quelques autres officiers de sa cour. - -Alice, ravissante dans son costume blanc, rayonnait de bonheur. - -Henriot, bien heureux aussi, ne quittait des yeux sa jeune épousée -que pour adresser des regards chargés de reconnaissance au maréchal -Lefebvre et à la duchesse de Dantzig, dont les physionomies franches -et bonnes témoignaient de la vive satisfaction qu'ils éprouvaient, en -voyant enfin unis les deux enfants qui avaient grandi côte à côte, -et dont le sommeil avait été bercé par le bruit du canon. La joie du -marié était encore accrue par le brevet de colonel d'un régiment de -chasseurs, que l'Empereur venait de lui faire tenir, comme cadeau de -noces. - -Après la cérémonie, Lefebvre et la maréchale emmenèrent les jeunes -fiancés et quelques invités de choix dans le parc du château de -Combault. - -Là, dans ce beau domaine, que Lefebvre avait reçu de l'Empereur, des -réjouissances et des fêtes populaires commençaient qui durèrent pendant -plusieurs jours. - -On mangea formidablement et l'on versa de multiples rasades à la santé -de l'Empereur, du roi de Rome, des jeunes époux. Bien entendu, Lefebvre -et la maréchale ne furent pas oubliés. - -A l'une des tables dressées devant le château, sur la pelouse, et -où des paysans étaient attablés, un homme mince, long, dépassant de -la tête tous les convives, pérorait, environné d'un cercle de têtes -curieuses, d'oreilles penchées, de bouches béantes. - -Il portait une longue redingote bleue à boutons de métal, strictement -boutonnée, et était coiffé d'un bicorne campé de travers. Un bout de -ruban rouge était passé dans sa boutonnière. - -Une haute et forte canne était accrochée par une martingale de cuir à -l'un des boutons de sa redingote. - -Par moments il se levait de table, décrochait sa canne et lui faisait -accomplir de prestigieux moulinets qu'il accompagnait de trois -ou quatre cris de: «Vive l'Empereur!... Vive le maréchal! Vive la -duchesse!...» - -Puis, satisfait, calmé, il replaçait sa canne au bouton, reprenait sa -place à table et se remettait à manger, à boire et à pérorer, objet de -l'admiration de toute sa cour d'hommes champêtres. - -L'un des convives se risqua à l'interpeller: - ---Alors, comme ça, m'sieu La Violette, dit ce civil considérant avec -une stupéfaction narquoise l'un des héros de la grande armée, vous y -avez parlé à l'Empereur?... - ---Comme je te parle, naïf croquant!... - ---Et quoi qu'il vous a dit, l'Empereur, m'sieu La Violette?... - ---D'abord, appelez-moi gouverneur!... Ne savez-vous pas, bons -villageois, paisibles naturels de la Queue-en-Brie, de Tournan et -autres lieux, que j'ai l'honneur d'être le gouverneur de ce château -de Combault, seigneurerie du maréchal Lefebvre, duc de Dantzig... ne -l'oubliez pas... A présent, vous voulez savoir ce que l'Empereur il m'a -dit?... - ---Oui! oui! crièrent les paysans. - ---Eh bien... une fois... il m'a trouvé à un endroit où il faisait -chaud, et cependant c'était en hiver, le 15 novembre 1796... j'avais -quinze ans de moins, les enfants!... - ---Vous étiez aussi grand, m'sieu La Vio... pardon! m'sieu le -gouverneur? dit le paysan qui avait interrogé l'ancien tambour-major. - ---Un peu plus, conscrit!... Pour lors, nous nous trouvions à patauger -dans des marais du côté de Vérone, en Italie. - ---C'est loin l'Italie?... - ---Oui... beaucoup plus loin encore! Les Autrichiens nous entouraient, -ils voulaient nous faire régaler les sangsues des marais... Alvinzy, -l'Autrichien, n'attendait plus qu'un renfort de 40,000 hommes pour nous -tomber dessus... alors qu'est-ce que fait le général?... - ---Napoléon?... pas vrai, m'sieu le gouverneur? - -La Violette regarda de travers son interrupteur: - ---Oui, le général Bonaparte, devenu notre Empereur... homme rustique, -tu sauras que bien qu'il y ait d'autres généraux et qu'il y ait encore -d'autres empereurs dans le monde, quand on dit le général, c'est -Bonaparte que ça veut dire, et quand on dit l'Empereur tout court, -c'est Napoléon dont on a parlé... Allons! encore un verre de vin, pour -arroser la leçon, et écoute la suite de l'histoire... A la santé du -maréchal!... - -La rasade avalée, La Violette reprit: - ---Le général nous dit donc: «Mes enfants, nous n'avons pas le nombre -pour nous... il faut avoir la malice... tous ces marais sont traversés -de chaussées, où une colonne d'hommes énergiques peut résister -et passer... l'ennemi, bien plus fort que nous, perdra l'avantage -numérique, obligé de se serrer au lieu de déployer ses bataillons... -enfilons ces mauvais chemins-là... vous voyez ce village là-bas, -il s'appelle Arcole... je veux y aller déjeuner: en avant, les -enfants!...» et nous voilà partis!... - ---Arcole?... c'est là où il y avait un pont? demanda l'un des voisins -de La Violette. - ---Et un fameux!... il était défendu par quarante pièces de canon, -sans compter les tirailleurs, la cavalerie, la réserve... Bref, quand -nous y arrivons, un feu du diable nous accueille... les plus solides -commencent à vaciller... la fusillade et la mitraille couvrent le pont -d'une pluie de balles. Impossible d'avancer!... c'était terrible et -surprenant, ce pont vide, tout environné de fossés, où personne n'osait -passer... Augereau ne savait que faire pour enlever ses troupes, quand -tout à coup un grand brouhaha s'élève à la tête du pont... C'est le -général Bonaparte qui arrive... Aussitôt il s'informe... il voit par -ses yeux le danger, l'hésitation des soldats, la bataille perdue... -alors il descend de cheval et crie: «--Un drapeau!... Qu'on m'apporte -un drapeau!...» On lui apporta le drapeau de la 32e demi-brigade... Il -porta à ses lèvres l'étoffe sacrée, puis, saisissant l'étendard par la -hampe, il s'élança sur le pont, en criant: En avant!... On le suivit, -pêle-mêle... en désordre, ivres, furieux, aveugles et fous, nous -allions!... On courait sur le pont, enveloppés d'une pluie de balles... -Le drapeau déployé au-dessus de la tête de Bonaparte semblait la voile -d'un bateau battu par la tempête... Lannes, Bon, Muiron s'étaient jetés -au-devant du général pour essayer de le protéger de leurs corps... -Muiron, son aide de camp, tomba frappé d'une balle qui lui était -destinée... C'est alors que je m'avançai... - -La Violette fit une pause. Il semblait recueillir ses souvenirs et -chercher un mot qui lui échappait. Bientôt il reprit: - ---Ah! voilà!... Muiron était tué, Lannes s'était jeté à droite vers -Bonaparte, pour parer de sa poitrine la fusillade qui venait de la -gauche du pont... De ce côté-là le général n'était pas protégé... je -me trouvais avec mes tapins, des enragés, des gamins de dix-huit ans, -toujours au premier rang... quelquefois plus près encore de l'ennemi... -et, ma foi! pour soutenir le général, je faisais battre la charge à -tour de bras... Voyant Muiron tomber, je me précipite vers le général -et je me redresse... derrière moi, il était à l'abri... l'avantage de -la taille... vous comprenez?... c'est alors que le général m'a parlé... - -Comme un artiste qui prend des temps et pose ses effets, La Violette -s'arrêta, promenant sur son auditoire un regard dominateur... - ---Or donc, reprit La Violette, satisfait de l'attentif silence qui -l'environnait, le grand homme il me dit comme cela, au milieu de -la pétarade: «Imbécile...--oui, je crois bien que c'est imbécile -qu'il a dit, on n'entendait pas très bien à cause de la fusillade -endiablée--baisse-toi donc, tu vas te faire tuer?...» Alors, je lui -répondis, en faisant les marques de respect dues aux supérieurs: «Mon -général, je suis là pour ça... si je suis tué, on battra la charge sans -moi; mais si vous étiez tué, vous, qui donc battrait les Autrichiens?» - ---C'était bien dit... et qu'est-ce qu'il a répondu, le général?... fit -le paysan qui avait questionné La Violette. - ---Rien..., il n'a pas eu le temps... Une furieuse décharge d'artillerie -nous jetait tous dans le marais, en démolissant une partie du pont... -Oh! ce que nous barbotions dans la vase, mes enfants!... mais c'est -égal, je faisais toujours battre la charge à mes petits tambours, et -le général tenait toujours son drapeau déployé au-dessus de sa tête... -On a fini par le passer tout de même ce diable de pont, et l'on a -culbuté Alvinzy dans les marais où il voulait nous donner comme pitance -aux sangsues!... Voilà, mes amis, la première fois que j'ai causé à -Napoléon... Nous avons ensuite parlé ensemble à la bataille d'Iéna... -à Dantzig... à Friedland... et ça n'est pas fini, j'espère bien que -ça n'est pas fini!... dit La Violette en cherchant autour de lui -l'assentiment des paysans pour ses pronostics belliqueux. - -Un certain silence avait suivi ses dernières paroles. L'un des paysans, -nommé Jean Sauvage, fermier du maréchal Lefebvre, robuste cultivateur -approchant de la quarantaine, en levant son verre en signe d'amitié, -dit à La Violette: - ---A la vôtre, gouverneur! Je bois à un brave, à un vrai Français, -et nous autres paysans de la Brie, nous avons la prétention d'être -de notre pays... Nous avons écouté votre beau récit, et croyez bien -que notre coeur bat au souvenir de tous ces grands combats dont vous -avez été l'un des acteurs... Bonaparte, au pont d'Arcole, a été d'une -bravoure téméraire... Il a entraîné l'armée, lui, dont la place n'est -pas en première ligne, dans les combats, et qui a autre chose à faire -que de risquer sa vie comme un simple soldat; il a montré qu'il savait, -à l'occasion, risquer sa peau et braver la mort stupide... Nous -l'admirons donc comme général, nous l'aimons comme Empereur... Mais -nous commençons à trouver qu'il a suffisamment acquis de gloire comme -cela et qu'il est temps de se reposer sur ses lauriers... Voilà notre -sentiment, à nous autres, cultivateurs briards, monsieur le gouverneur -La Violette. - ---Et vous avez raison, mes amis, de vouloir le maintien de la paix! -dit une voix forte derrière eux; j'espère que rien ne viendra plus vous -arracher à vos champs, à vos foyers... - -C'était Lefebvre qui, ayant au bras Alice, la future mariée, conduisait -ses invités à travers la prairie, où les tables dressées et les -tonneaux défoncés donnaient l'aspect d'une joyeuse kermesse des pays -flamands. - -La Violette s'était levé en reconnaissant la voix du maréchal. - -Il se mit au port d'armes avec sa canne et grogna: - ---Alors on ne se battra plus?... On est donc rouillé? - ---Que grommelles-tu dans ta moustache? dit Lefebvre. La France, mon -vieux La Violette, a acquis assez de gloire pour ne plus vouloir -chercher de nouvelles occasions de victoires. A tenter trop la fortune, -on risque de tout perdre... Je crois que l'Empereur, dont tous les -désirs sont satisfaits, qui vient d'éprouver la grande joie d'être père -et dont la dynastie est désormais à l'abri des éventualités et des -revers, comprendra qu'il est temps de donner à son peuple le repos, la -tranquillité, les bienfaits de la vie paisible et laborieuse... C'est -d'ailleurs le sentiment de tous les compagnons d'armes de Sa Majesté... -Qu'il consulte ses maréchaux, il verra bien que personne ne veut plus -la guerre! - ---Parbleu! grogna La Violette, mal convaincu, tous les maréchaux sont -devenus gras comme des chanoines... ils ont des châteaux, des fermes, -de l'argent, ils ne demandent qu'à jouir de tout cela, à loisir... -enfin!... la consigne est de désarmer, allons! vive la paix!... vivent -la joie et les pommes de terre!... - -Et La Violette fit tournoyer sa canne avec une vélocité où il y avait -du dépit et de l'ironie. - -Jean Sauvage, le paysan qui avait déjà parlé, reprit la parole: - ---Monsieur le maréchal a raison, dit-il, quand il déclare, lui, un -vaillant, lui, un héros, qu'il est sage de laisser souffler la France -et qu'il est temps de suspendre le fusil au râtelier... Si l'on -consultait le pays, encore plus que les maréchaux, il voudrait la -paix... Puisse la naissance du fils de l'Empereur nous l'accorder! - -A ce moment, la maréchale Lefebvre, à qui le commandant Henriot donnait -le bras, s'avança en tendant la main à Jean Sauvage: - ---Bien dit, garçon!... Tu es paysan, moi je suis aussi une fille de la -terre, je sais combien c'est douloureux pour ceux qui l'ont cultivée -de voir un champ foulé par les chevaux, piétiné par les hommes, -labouré par les roues de l'artillerie... Je sais aussi qu'après la -guerre, les souverains se réunissent et se font mille fêtes entre eux, -tandis qu'on pleure dans les villages et que des femmes en deuil -s'agenouillent devant des croix représentant des fosses lointaines, -des tombes inconnues, en Espagne, en Moravie, en Pologne... Oui, vous -avez raison, mes amis, de vouloir la paix, mais soyez assurés qu'un -peuple qui s'amollit est bien vite obligé de subir la pire des guerres, -celle qu'on lui impose, qu'il fait à contre-coeur, sans élan ni -enthousiasme... - -Elle s'arrêta un instant, puis continua, plus animée: - ---L'Europe, en ce moment, est traversée par des courants souterrains -menaçants. Une explosion brusque peut avoir lieu d'un instant à -l'autre... Napoléon est toujours redouté des rois de l'Europe, mais il -en est haï aussi... Pour eux, il est le soldat audacieux qui a fondé -un trône non seulement sur la victoire, mais aussi sur la Révolution -française... il est le champion de l'égalité, cette chose odieuse aux -monarques du droit divin... il n'y a qu'en France qu'il est possible de -voir maréchal et duc un paysan comme Lefebvre, maréchale et duchesse -une paysanne comme moi, qu'on nommait jadis la Sans-Gêne!... Mes amis, -réjouissons-nous d'avoir la paix, profitons de ses bienfaits, mais ne -tremblez pas le jour où il faudra reprendre le fusil... vous devrez -tous peut-être avant peu l'armer, non plus pour acquérir de la gloire -et grandir encore le nom de Napoléon, mais pour préserver votre champ -et sauver la patrie!... - -Jean Sauvage se leva, et, solennel, se découvrant, dit alors d'une voix -forte: - ---Madame la maréchale, et vous tous qui êtes ici, célébrant le mariage -du commandant Henriot, le fils adoptif de notre maître aimé, qui a -conduit à la victoire plusieurs d'entre nous, bien haut nous le disons, -nous faisons tous des voeux pour l'Empereur et pour le roi de Rome, -nous espérons qu'il saura maintenir à la France son rang dans le monde -et lui garder ses frontières de la République... mais nous désirons, -nous, les humbles, les petits, les travailleurs des champs, qui formons -la grande masse de la nation, ne plus entendre le son du canon que pour -célébrer les joyeux événements... nous souhaitons que la France puisse -enfin cesser d'être un camp tout assourdi du fracas des armes... le -sang de notre jeunesse a assez coulé sur cent champs de bataille... -N'est-ce pas, les enfants? ajouta-t-il, en se tournant vers les -paysans, cherchant leur approbation, et tous s'écrièrent: - ---Oui! oui!... c'est bien cela!... Jean Sauvage, tu as raison!... - ---Mais si nous voulons la paix, il faut que l'Empereur sache bien -que nous ne sommes pas de mauvais citoyens, reprit Jean Sauvage avec -assurance. Le jour où, par malheur, la victoire nous abandonnerait, -le jour où l'ennemi, prenant sa revanche, viendrait, comme autrefois, -jusque dans nos demeures insulter à nos courages inutiles, le jour -où à notre tour nous connaîtrions les humiliations de la défaite et -les horreurs de l'invasion, alors, j'en fais le serment, ici, devant -vous, monsieur le maréchal, nous nous lèverions tous en masse, nous -abandonnerions nos chevaux, nos sillons, nos femmes, nos enfants, -et chacun de nous ferait alors son devoir... nous montrerions aux -envahisseurs étonnés ce que peuvent les paysans de France courant aux -fourches!... - ---Je transmettrai à l'Empereur vos voeux et vos patriotiques paroles, -mon ami, dit Lefebvre d'une voix émue... mais j'espère qu'il ne sera -jamais nécessaire de vous les rappeler... Nous avons nos sabres et nos -fusils pour repousser l'ennemi, si jamais il osait se présenter par -ici; gardez vos fourches pour remuer le foin, vos fléaux pour battre le -grain!... Au revoir, Jean Sauvage! mes amis, plaisir et bonne santé à -tous!... - -Et le maréchal s'éloigna avec ses invités, au milieu des acclamations -réitérées des paysans. - -Catherine Lefebvre cependant, bien qu'impressionnée par l'attitude et -par les paroles de Jean Sauvage, car elle sentait que ce paysan briard -exprimait les craintes, les pressentiments et les alarmes de tous les -Français, voulut dissiper les inquiétudes qui s'étaient répandues parmi -les invités. - ---Venez faire un tour dans les galeries du château! dit-elle gaiement. -On ne vous a pas tout fait voir, et nous avons, comme tout seigneur, -notre galerie des ancêtres à montrer!... Allons, Henriot, donne le -bras à ta fiancée; moi, je m'en vais avec Lefebvre, bras dessus, bras -dessous, comme autrefois... - ---Comme toujours, ma bonne Catherine! répondit Lefebvre, offrant avec -empressement son bras à sa femme. - -Et tous deux, guidant le cortège des invités, comme à une noce -villageoise, montèrent processionnellement le perron du château. - -Là, après avoir parcouru vestibules, salons d'honneur, chambres de -gala et salles à manger de grande réception, la maréchale conduisit le -cortège vers une galerie, sur la porte de laquelle était peinte une -épée à coquille simple, épée ancienne, de simple garde ou de sergent, -croisée d'un bâton de maréchal avec une couronne ducale et un chapeau -de vivandière au-dessus, armoiries singulières et naïves. - -On entra. La pièce était nue. Une série d'armoires fermées garnissait -seulement les murailles. - -Catherine ouvrit la première de ces armoires. - -Accrochée, une robe de toile, à petits bouquets fanés, pendait auprès -d'un jupon court, surmontée d'un bonnet à barbes de dentelles. - ---Mon costume de blanchisseuse, celui que je portais quand je connus -Lefebvre, dit avec simplicité la maréchale. Ah! c'était l'époque où -l'on prenait les Tuileries d'assaut, où l'on chassait les tyrans! - ---Et où tu me faisais sauver la vie à un chevalier du poignard! ajouta -Lefebvre à mi-voix. - ---Chut! dit Catherine montrant Henriot, tu sais bien qu'on ne doit -parler ni ici, ni chez l'Empereur, de celui qui n'est plus pour nous -qu'un ami, mort depuis longtemps... Ah! reprit-elle à haute voix, en -ouvrant la seconde armoire, voici mon uniforme de cantinière, celui que -je portais à Verdun, à Fleurus... Tenez, regardez la déchirure produite -par la baïonnette d'un Autrichien... - -Tous les invités s'approchèrent et contemplèrent avec une curiosité -respectueuse le costume qui évoquait tant de combats passés, la -blessure de Catherine et la gloire de son mari. - ---Cette troisième armoire, continua Catherine, poursuivant le voyage -à travers son passé, contient ma belle robe de maréchale, lorsque je -fus au camp de Boulogne où Lefebvre reçut de la main de l'Empereur la -plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur... - -On fit quelques pas. - ---Passons à d'autres vêtements qui rappellent de grands souvenirs, -dit-elle... Voici ma robe de sacre... mon manteau de cour, pour ma -présentation à l'Impératrice..., ma pelisse de voyage lorsque j'allai -retrouver Lefebvre à Dantzig!... - -Elle énumérait ainsi successivement tous ses costumes qu'elle avait -conservés pieusement, en ouvrant successivement les placards où ces -témoins de sa vie avaient été alignés et rangés. - -Arrivant enfin à une dernière armoire, Catherine dit en souriant: - ---Nous regarderons celle-ci tout à l'heure... au tour de la défroque de -Lefebvre à présent!... - -Et, comme elle l'avait fait pour elle, successivement, elle fit -voir l'uniforme de garde-française qu'avait porté Lefebvre avant la -Révolution, son sabre de lieutenant de la garde nationale au 10 août, -son costume de voltigeur au 13e léger, puis son uniforme de général, -quand il avait remplacé Hoche à l'armée de la Moselle, son habit de -sénateur, son grand uniforme de maréchal de France... - -Les broderies ternies, les passementeries fanées, les brûlures faites -par la poudre, les trous témoignant du passage d'une lance russe ou -d'un sabre autrichien, faisaient de ce vestiaire domestique comme le -musée de la gloire, le reliquaire de la piété patriotique... - -Tous les assistants étaient émus et nul ne songeait à railler, quand, -ouvrant la dernière armoire qu'elle avait réservée, Catherine offrit à -leurs regards deux costumes de paysans alsaciens, l'un d'homme, l'autre -de femme: - ---Avec ces humbles vêtements, Lefebvre et moi nous voulons être -enterrés, dit-elle... cette jupe, je l'ai portée paysanne, cette blouse -fut celle de Lefebvre quand il était au moulin, dans son village... -avec ces modestes habits nous irons dormir ensemble pour toujours!... - ---Oui... c'est mon voeu le plus cher! dit Lefebvre; vous le voyez, mes -amis, voilà nos armoiries à nous et nos galeries d'aïeux!... L'Empereur -nous a faits duc et duchesse, nous sommes restés ce que nous étions... -et quand on enterrera Lefebvre, le soldat, et Catherine, la cantinière, -dépouillés alors de leurs dignités, de leurs habits de cour, nous -voulons qu'on dise d'eux tout simplement: - ---Lefebvre et sa femme, la Sans-Gêne, n'avaient point de portraits -généalogiques à montrer... leurs parchemins c'étaient leurs habits de -travail ou de combat... ce n'étaient point des descendants, eux, ce -furent des ancêtres!... - - - - -VI - -L'EMPEREUR AMOUREUX - - -Pendant la visite à l'armoire aux reliques domestiques que Lefebvre et -Catherine avaient dirigée, Napoléon s'était retiré dans le pavillon -séparé mis à sa disposition par ses hôtes. - -Il avait annoncé son intention de passer la nuit sous le toit -hospitalier de Lefebvre et de ne retourner que le lendemain matin à -Paris, après la cérémonie religieuse qui devait être célébrée dans la -chapelle du château. - -Un service de courriers et d'estafettes avait été organisé, et -l'Empereur, qui avait emmené son secrétaire Méneval, continuait à -expédier ses affaires courantes. Il travaillait partout et partout se -trouvait chez lui. - -Jusqu'à l'heure du dîner, l'Empereur parut distrait. Il s'informait -de l'heure. Il marchait fiévreusement dans la pièce qui lui servait -de cabinet, ouvrant brusquement la porte du salon voisin comme s'il -devait y rencontrer quelqu'un d'attendu et la refermant avec la même -vivacité, ainsi qu'à la suite d'une fausse joie, montrant un éclair de -désappointement dans les yeux. - -Son secrétaire s'apercevait de son impatience, mais il ne pouvait en -deviner la cause. Il attribuait aux nouvelles équivoques reçues de la -cour de Russie la visible inquiétude de Napoléon. - -A la fin, comme n'y tenant plus, l'Empereur s'écria: - ---En voilà assez pour cette après-midi, Méneval... vous pouvez vous -retirer et prendre votre part des réjouissances que prodigue le duc de -Dantzig à l'occasion du mariage de son pupille, le colonel Henriot... -Amusez-vous, Méneval, c'est de votre âge... et puis une fête nuptiale -dispose toujours à la gaieté!... - -Il cherchait ses mots, comme s'il avait une question à poser qui -l'embarrassait. Il reprit bientôt, tandis que le secrétaire rassemblait -ses papiers, bouchait l'écritoire et serrait dans un portefeuille -fermant à clef les notes et les originaux de la correspondance: - ---Tout le monde ici semble être fort joyeux... Le bal sera animé... -il me semble qu'il y a de fort jolies femmes... Avez-vous remarqué la -mariée, Méneval, elle m'a paru fort piquante?... - ---C'est une des plus charmantes femmes qui se puisse trouver à votre -cour, Sire, et le colonel Henriot a fait bien des jaloux... - ---Ah! vous la trouvez jolie?... c'est aussi mon avis, dit l'Empereur -avec vivacité, puis aussitôt, sur le même ton, désireux de cacher -une impression secrète, en profond comédien qu'il était, même dans -l'intimité, dissimulant même avec ses plus dévoués serviteurs: Avant de -vous retirer, dit-il, préparez-moi donc, mon cher Méneval, un ordre... -c'est pour un officier que je puis d'un moment à l'autre envoyer à -Paris au ministère de la Guerre afin d'en rapporter le portefeuille F -contenant les états de situation des troupes cantonnées dans la région -de la Baltique... - ---Voici l'ordre, Sire, dit Méneval... il n'y a plus qu'à y inscrire le -nom de l'officier que Votre Majesté veut envoyer... - ---Laissez-le en blanc... signez par ordre et remettez-moi ce papier... -A présent, vous pouvez vous retirer... Ah! envoyez-moi Constant! - -Le secrétaire se retira et Constant, en habit noir, l'allure -obséquieuse et l'air câlin, se présenta devant son maître, qui lui -ordonna de l'habiller. - -Constant, fort au courant des habitudes de Napoléon, car il était à son -service depuis le Consulat, se dirigea vers le cabinet de toilette, -y prit une savonnette, un rasoir, un petit miroir et sur un réchaud -à esprit-de-vin fit chauffer l'eau pour la barbe. Ces préparatifs -accomplis en silence, il s'approcha de Napoléon et commença à le -dévêtir. Il fallait l'habiller, le brosser, le peigner comme un enfant. -Il ne touchait à rien et se laissait faire passivement. On eût dit un -automate bien réglé. Sa pensée fatiguait loin durant cette inertie -physique. - -Quand l'eau commença à chanter dans la bouilloire, Constant, sur la -pointe du pied, se dirigea vers la porte du cabinet, l'entr'ouvrit, fit -un signe muet. - -Une ombre haute apparut, raide, se mouvant lentement. L'ombre portait -un turban avec aigrette, des pantalons larges, une veste ronde, le -cimeterre lui pendait au côté et deux pistolets à pommeaux d'or -luisaient à sa ceinture de soie filigranée d'or. - -C'était Roustan, le fidèle mameluck,--dont la fidélité, d'ailleurs, -comme celle des maréchaux, ne devait pas persister dans les jours de -malheur. Cet Oriental, comblé de bienfaits par son maître, qui avait en -lui la plus grande confiance, qui ne s'en remettait qu'à lui du soin de -sa sécurité, ne voulut pas se déranger après l'abdication. Le climat -de l'île d'Elbe ne convenait pas à sa santé. Et puis les Bourbons lui -offraient un bureau de loterie. Il le négocia avec fruit et se rendit -en Angleterre. Là il se fit voir pour de l'argent. Wellington, qui -s'était déjà donné la peu noble satisfaction d'acheter l'ancienne -maîtresse de Napoléon, la Grassini, ne manqua pas d'offrir le spectacle -du mameluck de l'Empereur, aux fêtes qu'il donnait à l'aristocratie -anglaise en l'honneur de Waterloo. A partir du déclin, quand la roue -de la fortune tourna et que l'Empereur descendit la pente vertigineuse -de la défaite, on ne rencontre plus dans son entourage que des âmes -lâches et des faces de traîtres. Roustan, esclave géorgien, musulman -fataliste et soumis à la religion du plus fort, eut pourtant une excuse -à sa trahison, que ne sauraient invoquer les maréchaux gavés et les -courtisans repus qui mordirent si cruellement la main prisonnière -qu'ils avaient si patiemment, si complaisamment léchée alors qu'elle -tenait encore le sceptre et l'épée. On est presque tenté d'atténuer la -perfidie des Anglais en évoquant celle de certains Français, quand les -jours noirs furent venus et que l'étoile impériale eut définitivement -disparu du ciel d'Europe. - -Mais, au château de Combault, Roustan n'avait aucune idée de sa -future défection. Qui l'eût prédit se serait exposé à la fureur du -mameluck. Il servait ponctuellement et aveuglément son maître. Jamais -il ne s'écartait de lui et les assassins devaient s'attendre à le -trouver sur leur passage. La nuit, il couchait en travers de la porte -de l'Empereur. Maubreuil n'avait pas négligé ce vigilant gardien du -seuil, et c'est pourquoi il s'était précautionné, dans un but encore -mystérieux, de son auxiliaire Samuel Barker, le sosie napoléonien, -susceptible de tromper Roustan et d'égarer sa vigilance. - -S'approchant de Constant qui portait la savonnette, Roustan prit le -petit miroir et le maintint, applique vivante, devant l'Empereur. -Celui-ci, debout, saisit alors le rasoir que Constant lui présenta -tout ouvert et repassé. Napoléon se rasait lui-même. Il procéda -avec rapidité à l'opération. Puis il se précipita vers le cabinet -de toilette, se débarbouilla, se lava les mains, polit ses ongles -et revint se confier aux soins de Constant. Celui-ci lui ôta alors -sa chemise, son gilet de flanelle, et lui frotta tout le corps avec -de l'eau de Cologne. Ce massage terminé, le valet de chambre allait -lui passer son caleçon et sa culotte, quand, le repoussant, Napoléon -s'élança vers la cheminée, y jeta impatiemment deux énormes bûches, en -disant: - ---Ah çà! maître drôle, vous voulez donc me faire mourir de froid! - -Et il lui pinça l'oreille, selon son habitude, aux moments de belle -humeur. - -L'Empereur était excessivement frileux. Il lui fallait du feu dans tous -ses appartements, même pendant l'été. En toute saison on le voyait -charger son lit, la nuit, de chaudes couvertures. Les souffrances du -froid durant la campagne de Russie furent pour lui insupportables et en -quelque sorte paralysèrent son activité et congelèrent son génie. - -Égayé par la flamme claire qui jaillissait de l'âtre ravivé, Napoléon -pinça de nouveau l'oreille de son valet de chambre, en disant: - ---Vous allez me faire beau aujourd'hui... je désire plaire!... - -Et un sourire, où il y avait plus d'ironie que de contentement de -soi, glissa entre ses lèvres. Il connaissait trop les hommes, les -femmes aussi, pour ne pas savoir que ces soins d'élégance étaient -superflus. N'était-il pas l'Empereur? Pour parure il avait sa gloire, -son attrait était dans sa puissance. Mais, avec un grand désordre et -une indifférence complète pour le luxe personnel, Napoléon avait le -goût du costume spécial, des vêtements peu ordinaires, le signalant -aux regards, et le faisant se détacher, simple, sans galon ni -passementerie, sur le fond d'or de ses généraux et de ses courtisans. -L'orgueil flottait dans les pans de la modeste redingote grise et -rien que la forme inusitée de son petit chapeau sans plumet ni ganse -révélait son soin de paraître différent, même par la coiffure, des -autres hommes. - -Constant acheva donc d'habiller son maître. Il lui mit aux pieds de -légères chaussures, lui passa un gilet de flanelle, sa chemise, puis -lui enfila des bas de soie blancs sur un caleçon de toile très fine. -Renonçant ce jour-là à la culotte de casimir blanc qu'il portait -avec des bottes à l'écuyère, Napoléon désira mettre un pantalon à -l'anglaise, très collant, de casimir blanc avec de petites bottes qui -lui montaient au milieu du mollet. Elles étaient éperonnées, ces bottes -de salon, avec de mignons éperons d'argent, presque invisibles. Ensuite -Constant lui ajusta un col en soie noire, une cravate de mousseline, -un gilet rond de piqué blanc; l'habit de chasseur que portait -ordinairement Napoléon était tout prêt. Il le repoussa et demanda un -habit de colonel de grenadiers de sa garde, qu'il mettait plus rarement. - ---Le colonel Henriot, dit-il, sera en chasseur, moi en grenadier, cela -fera une différence... - -Et son énigmatique sourire reparut sur ses lèvres. - -Il ajouta presque aussitôt, comme incapable de se contenir, et -d'empêcher les paroles qui se pressaient dans sa gorge de s'échapper... - ---Elle est fort gentille la jeune épousée... Qu'en dites-vous, maître -Constant? - -Le valet de chambre qui comprenait à demi-mot, quand son maître, -désireux de donner quelques instants à l'amour, lui désignait quelque -beauté de la cour qu'il songeait à honorer de ses hommages, fit une -grimace où il y avait de l'étonnement et un blâme discret. - ---Votre Majesté a fort bon goût, dit-il d'un ton doucereux... cette -jeune femme est vraiment digne d'attirer les regards... et dans toute -autre circonstance je suis assuré que Votre Majesté n'aurait qu'à -lui témoigner de la bonté pour qu'elle s'efforçât de reconnaître -sur-le-champ la haute faveur qui lui serait réservée... Mais -aujourd'hui... ici, dans ce château, la veille même de son mariage... -je crois qu'il vaut mieux que Votre Majesté tourne ses regards et son -attention ailleurs... - ---Alors, vous croyez inutile toute démarche? demanda l'Empereur -naïvement, un peu honteux, comprenant parfaitement les très plausibles -objections de son valet de chambre. - ---Je crois que Votre Majesté perdrait ses hommages... au moins pour le -moment, répondit nettement Constant. - -Et il ajouta aussitôt: - ---Si Votre Majesté est désireuse de prendre quelques distractions, il -y a ici nombre de dames qui seront fort heureuses de dédommager leur -empereur de cette petite déconvenue et de lui faire prendre patience... - -Et, avec la familiarité qui était permise à Constant, introducteur -ordinaire des amoureuses de Napoléon dans le petit entresol des -Tuileries, où jadis logeait Bourrienne et qui communiquait par un -couloir sombre avec la chambre officielle, le valet de chambre, Mercure -en titre, se hâta de dire: - ---Il y a en ce moment à Combault madame de Rémusat... madame de Luçay... - -Napoléon fit un geste d'impatience. - ---Laissez ces dames coqueter avec mon aide de camp... Voyons! suis-je -prêt?... ma toilette est achevée... Eh bien! prenez ce flambeau... le -dîner est servi et l'on m'attend depuis longtemps!... - -Constant, voyant ses offres de galants services refusées, demeura -surpris du ton de l'Empereur. Il prit le flambeau en hochant la tête et -précéda Napoléon dans la pièce où l'attendait l'officier de service. Il -murmurait, avec sa profonde expérience des boutades amoureuses de son -maître: - ---Le colonel Henriot fera bien de monter la garde, cette nuit, à la -porte de sa fiancée, s'il veut demain la conduire à l'autel dans sa -robe nuptiale! - -Au dîner qui fut somptueux et longuement servi, on remarqua avec -la plus grande surprise que l'Empereur demeura, jusqu'au troisième -service, à table, lui qui se levait d'ordinaire aussitôt les premiers -plats servis. - -Il prolongea le dîner, lançant au grand maréchal, placé auprès d'Alice -de Beaurepaire, des questions et des regards qui s'adressaient surtout -à sa jolie voisine. - -Duroc répondait de son mieux, facilitant le manège de l'Empereur -qu'il n'avait pas tardé à surprendre. Tous les généraux, tous les -courtisans de Napoléon étaient un peu ses pourvoyeurs. Lorsqu'il -avait jeté son dévolu sur quelque dame réputée aimable, susceptible -d'être, entre deux dépêches, entre deux audiences, presque entre deux -portes, honorée de l'amour instantané et tout physique dont il était -en ces occasions capable, c'était à qui s'empresserait de deviner, de -favoriser, de devancer les désirs du maître. Les maris, indirectement, -par leur surveillance molle, encourageaient leurs femmes à l'auguste -adultère; les amants, négligeant leurs maîtresses, les poussaient à -une si flatteuse trahison; les pères laissaient orgueilleusement leurs -filles s'égarer du côté du canapé impérial. Ces élégants proxénètes -portaient, les uns, des titres sonores de la plus vieille aristocratie -française; les autres, des noms retentissants que la victoire avait -blasonnés; mais tous, également inconscients et asservis, ne pensaient -qu'à se montrer complaisants domestiques. Constant avait des ducs et -des maréchaux pour collègues dans le service du petit entresol. - -Ceux qui ont reproché à Napoléon son immense orgueil, son dédain -des sentiments ordinaires de l'humanité et le souverain mépris des -hommes qui perçait dans ses actes, dans ses paroles, dans ses regards, -n'ont-ils pas vu que les choses autour de lui justifiaient le dédain -et l'orgueil? Quant au mépris, les hommes qui l'approchaient ne le -sollicitaient-ils pas? Quel homme résisterait au désir de se trouver -grand au milieu d'une foule agenouillée? Durant quinze années de -vraie puissance, Napoléon ne vit autour et devant lui que des nuques -inclinées. Patience! viennent l'Anglais, le Prussien, le Russe et -l'Autrichien enfin victorieux, et toutes ces échines courbées se -redresseront, les anoblis d'hier avec les hobereaux de jadis iront -faire la courbette devant le ventre de Louis XVIII, et, pour faire -oublier leurs services d'alcôve et leurs fonctions d'antichambre, tous -ces auxiliaires de Constant s'efforceront de reléguer bien loin, dans -l'Afrique australe, celui dont la vue seule évoquerait leur ancienne -domesticité. - -Le charme qu'éprouvait visiblement l'Empereur en la présence de la -fiancée d'Henriot, à la ronde des courtisans et des dignitaires, par -des clins d'yeux significatifs, des coudes poussés, des toussements -étouffés, et des prises de tabac offertes avec malice et acceptées -d'un air entendu, bien vite fut signalé, constaté et commenté; seul, -Lefebvre, très occupé par ses devoirs de maître de maison, comme le -futur mari, ne s'était aperçu de rien. Cécité naturelle. Ordre logique. - -Mais la préoccupation de Napoléon, si visible quand Duroc se penchait -vers Alice, semblant lui traduire la pensée d'amour et de convoitise -qui jaillissait en éclairs des yeux si vifs, si étranges de son -maître, puis l'embarras inattendu que témoignait l'amoureux despote -quand il adressait directement la parole à la fiancée d'Henriot, tout -ce manège révélateur n'avait pas échappé à la maréchale. - -Elle frémissait d'impatience. Sous la table ses pieds agités et nerveux -se heurtaient, comme des cymbales sourdes, rythmant sa nervosité. -Elle sentait le sang empourprer ses joues. Elle aurait voulu se -lever, lâcher ses convives, intervenir, parler, et avec le sans-façon -dont elle avait fait montre deux ou trois fois, dans des entrevues -mémorables, apostropher Napoléon, lui reprocher son dessein, l'en -détourner, et, avec audace, comme lors de la terrible scène de nuit du -palais de Compiègne, où il s'était agi de sauver Neipperg, préserver -l'honneur d'Alice et garder à Henriot le coeur de sa femme. Oh! elle -savait bien ce qu'il fallait dire! Elle connaissait l'art de prendre -Napoléon, de le surprendre surtout. Mais il fallait l'aborder, se -trouver face à face avec lui. Et l'étiquette la clouait sur sa chaise, -devant l'Empereur. Elle mâchonnait avec rage son pain, sans toucher -aux plats qu'on lui passait et, par moments, pour se soulager, elle -décochait des regards furieux à Lefebvre, qui, ne comprenant rien à -l'émotion de sa femme, roulait autour de lui de gros yeux ahuris et se -disait avec inquiétude: - ---Est-ce que j'aurais, sans m'en apercevoir, lâché quelque sottise?... -L'Empereur n'a pourtant pas son air des mauvais jours... jamais, -au contraire, il ne m'a paru de meilleure humeur... Pourquoi donc -Catherine me regarde-t-elle ainsi? Pour sûr il y a quelque chose, mais -quoi?... - -Cette sérénité impériale qu'il constatait le rassurait un peu. -Pourtant, il ne parvenait pas à deviner le motif qui rendait Catherine -si visiblement irritée. Oh! il la connaissait bien, sa bonne femme! -Il ne se trompait jamais à sa physionomie. «Elle a mis son bonnet de -travers, ce matin! murmurait-il; gare la bourrasque!» Et il se faisait -tout doux, tout gentil, laissant passer la trombe et grêler l'averse. -Mais quel accroc à la réception, quelle anicroche, quel contretemps -avaient pu troubler ainsi la maréchale? Tout ne se passait-il pas -admirablement? Les invités se montraient ravis, la fête bien ordonnée -n'attirait que des compliments, et l'Empereur souriait. Qui diable -avait dérangé, en une si belle journée, le bonnet ou plutôt le diadème -à plumes de la Sans-Gêne!... Et cette anxiété gâtait au bon maréchal sa -satisfaction de maître de maison, sa joie de voir l'Empereur content. - -Le dîner s'acheva sans que le pauvre Lefebvre eût trouvé la cause de la -tempête qu'il voyait fondre sur lui. - -Voulant éviter une explication devant ses invités, car il savait de -longue date que rien n'arrêtait Catherine quand elle avait une chose -sur le coeur, et qu'il s'agissait de répandre ce trop-plein, il se -glissa derrière les courtisans empressés autour de l'Empereur debout, -adossé à la cheminée, tenant à la main la tasse de café brûlant que -venait de lui tendre Alice, la joue en feu, les yeux brillants. - -La jeune épousée avait compris, elle, sinon la colère de la maréchale, -du moins la vive impression ressentie par Napoléon, à son aspect. Le -grand maréchal avait d'ailleurs facilité par ses très brèves mais très -nettes confidences, chuchotées au cours du dîner, l'explication des -regards, des soupirs et des attitudes aimables de l'Empereur. - -Le café pris, Napoléon passa dans le petit salon qui lui avait été -réservé, et où personne ne pouvait pénétrer sans avoir été appelé. - -Tout le monde s'était écarté. L'Empereur fit signe à Duroc de le suivre. - -Après quelques minutes d'entretien loin des regards et des oreilles, on -vit reparaître le grand maréchal. - -Il semblait chercher quelqu'un dans la foule brillante des uniformes et -des robes décolletées. - -Catherine, alors, quitta brusquement madame de Montesquiou, qui lui -présentait un des invités, le comte de Maubreuil. Elle n'avait pas -perdu de vue le grand maréchal qui disparaissait avec l'Empereur. Elle -voulait savoir les instructions confidentielles que le duc de Frioul -avait pu recevoir. - ---Que complotent-ils là tous les deux? pensa-t-elle. Pour sûr, il -s'agit d'Alice!... Ah! mais ça ne se passera pas comme cela!... je suis -là, moi! je veille et Napoléon ne me fait pas peur!... - -Quand elle vit Duroc, traversant le salon, se diriger vers le fauteuil -où se tenait Alice, ayant auprès d'elle Henriot, elle n'y put tenir... -elle jeta à Maubreuil et à la gouvernante cette brève excuse: - ---Pardon!... un mot urgent à dire au duc de Frioul!... - -Puis elle marcha droit vers Duroc. Mais celui-ci, déjà, s'était éloigné -du fauteuil d'Alice. Empoignant Henriot sous le bras, il l'avait -entraîné vers le petit salon de l'Empereur. - -Déconcertée, Catherine prit une résolution brusque. Quittant à son tour -le salon comme si quelque ordre intérieur à donner l'eût appelée à -l'improviste, elle passa dans la salle à manger, gagna un couloir qui -contournait les grands appartements et s'approcha, sur la pointe des -pieds, d'une petite porte qui donnait accès dans le salon réservé. - ---Ça n'est pas très digne ce que je fais là, d'écouter aux portes, -murmura-t-elle en retroussant sa traîne qui l'embarrassait; si l'on me -surprenait, on me prendrait pour une camériste... Mais la fin justifie -les moyens, comme me disait l'autre jour Talleyrand à qui je reprochais -une de ses canailleries... Présentement, il s'agit de sauver Alice... -sans parler de ce pauvre Henriot qui ne se doute guère de l'aigrette -que Duroc veut lui planter sur le front... Tant pis! je saurai à quoi -m'en tenir, au moins!... - -Et se penchant, anxieusement, fiévreusement, elle colla son oreille au -panneau... - -L'Empereur parlait: - ---Vous allez partir cette nuit même, disait-il de son ton saccadé... -vous pourrez continuer à faire votre cour à votre charmante fiancée... -D'ailleurs, il est inutile que personne ici sache la mission que -je vous confie, et votre absence peut être inaperçue. La fête sera -vraisemblablement terminée dans une heure, chacun sera rentré chez -soi... et vous pourrez vous mettre en route sans être remarqué... Vous -avez bien compris? - ---Parfaitement, Sire! répondit une voix que la maréchale reconnut pour -être celle d'Henriot. - ---Une de mes voitures attend tout attelée sous la remise... vous la -prendrez... Le duc de Frioul vous conduira... Combien faut-il d'ici -Paris, Duroc? - ---Avec les chevaux de Votre Majesté, quatre heures! dit une autre voix -qui était celle du grand maréchal. - ---Bien. Colonel Henriot, reprit l'Empereur, vous vous rendrez -directement au ministère de la Guerre... Vous vous ferez remettre -par l'officier de service au cabinet le portefeuille F, coté nº 26, -contenant diverses pièces et états, avec une série de cartes... -L'étui est en maroquin et porte les indications suivantes: -Varsovie--Vilna--Vitepsk... vous le reconnaîtrez facilement... Je -compte sur vous! - ---Sire, je ferai de mon mieux... - ---Vous me rapporterez ce portefeuille, en grande hâte... Vous serez de -retour demain dans les premières heures de la matinée, je pense... Je -regrette--ajouta Napoléon avec une inflexion de voix plus douce, qui -surprit Catherine et lui arracha cette exclamation: «Ah! le coquin! -comme il l'enjôle!»--de vous éloigner à la veille de votre heureuse -union, mais une absence d'aussi courte durée ne saurait que vous rendre -plus agréable le retour. Vous reviendrez demain assez tôt pour conduire -votre jolie fiancée à l'autel, plus dispos, plus satisfait, ayant servi -votre Empereur, et vous justifierez ainsi la confiance que je mets en -vous et le nouveau grade que vous venez d'obtenir... - ---Sire! pour vous on va au bout du monde!... - ---Très bien!... mais je ne vous demande pour le moment que d'aller -jusqu'à Paris... ce n'est qu'à dix lieues d'ici... Ah! prenez cet -ordre... il vous donnera l'accès du ministère... A demain, colonel! - -Et l'Empereur, ayant remis à Henriot l'ordre qu'il avait fait préparer -par Méneval, congédia le jeune officier, fier de la mission qui lui -était accordée, ravi de la faveur que lui témoignait le souverain, et -dont il était bien éloigné de soupçonner la véritable cause. - -La maréchale, ayant surpris cet entretien, s'était redressée, le visage -empourpré, le coeur battant, en proie à une de ces violentes explosions -qui lui avaient valu jadis, dans le quartier Saint-Roch et aux camps -avec Lefebvre, sa réputation et son sobriquet. - -Elle avait éloigné son oreille de la cloison, Napoléon ayant alors -parlé à voix basse à Duroc, qui s'était bientôt retiré pour faire -place à M. de Narbonne, aide de camp de service, donnant à l'Empereur -des renseignements sur l'attitude, dans les salons de Paris, de -l'ambassadeur de Russie, et relatant les propos qu'il avait tenus dans -un dîner où assistait Talleyrand. - -Il n'y avait plus rien à entendre. Elle en savait assez, beaucoup trop -même. - ---Mille bombes! grommela-t-elle en se campant le poing sur la hanche, -retrouvant une de ses attitudes de cantinière de Sambre-et-Meuse, au -milieu du corridor sombre et désert, comme si elle se fût adressée -à un auditeur invisible, non! cela ne se passera pas ainsi!... Il ne -sera pas dit que cet imbécile d'Henriot se trouvera jobardé comme cela -la veille de ses noces... Il n'y a vu que du feu, l'innocent, à cette -histoire de portefeuille... Heureusement, je veille au grain, moi!... -Mais que faire? Avertir Henriot, c'est amener du bruit, peut-être -rompre le mariage... et puis, il a l'air si content, ce garçon, -pourquoi lui faire de la peine... Qu'il ignore tout, cela vaudra -mieux... c'est Alice qu'il faut avertir... - -Elle avait fait quelques pas; elle se ravisa, s'arrêta... - ---Non! Alice n'a pas à savoir ce que je ferai... les jeunes femmes sont -coquettes, légères, inconscientes, elles ne s'aperçoivent que lorsqu'il -est trop tard, des imprudences commises... elle aime certainement -Henriot... mais l'empereur est si puissant!... peut-être est-elle -flattée de son attention... Quelle femme aurait l'énergie de lui -résister?... - -Un sourire éclaira sa physionomie bouleversée, et ses traits irrités -s'adoucirent: - ---Moi, ça m'est arrivé, c'est vrai!... fit-elle en se dandinant, mais -ça ne compte pas!... je ne suis pas une femme, moi, j'ai servi aux -grenadiers... Cette mauviette d'Alice n'a pas de force... si elle tombe -dans les pattes de l'Empereur, elle est prise... La prévenir, c'est -la pousser droit au piège... Non! j'agirai seule; mais comment?... -Henriot ne doit pas partir sur-le-champ, l'Empereur lui a recommandé -d'attendre... J'ai une heure devant moi, au moins; c'est suffisant... -j'vas toujours prévenir Lefebvre! - -Et, retroussant cavalièrement sa longue jupe de riche lampas de Lyon, -Catherine parcourut vivement le couloir, passa dans la salle à manger, -traversa plusieurs salons, interrogeant, demandant si l'on avait vu le -maréchal. - -A la fin, dans l'embrasure d'une fenêtre, elle découvrit Lefebvre -causant avec cet ancien écuyer du roi de Westphalie, M. de Maubreuil, -dont elle avait si brusquement quitté la compagnie après que madame de -Montesquiou le lui eut présenté. - -Elle s'approcha vivement, s'efforçant de masquer sous un air riant son -anxiété, et s'adressant à Maubreuil: - ---Vraiment, monsieur, je joue de malheur avec vous... il y a un -instant, je fus forcée de vous quitter pour une affaire... d'intérieur, -très urgente... Vous comprenez cela, n'est-ce pas? avec tant de monde -à recevoir en présence de Sa Majesté, et vous m'aurez certainement -excusée... Je vous retrouve ici, mais voici qu'il faut que je vous -enlève le maréchal, interrompant votre conversation... Mon Dieu! vous -me pardonnerez cette fois encore; un jour comme celui-ci, des maîtres -de maison ne s'appartiennent pas!... - -Elle ponctua son congé d'une belle révérence, pour indiquer à Maubreuil -que l'entretien était terminé. En même temps qu'elle tirait la jambe -et qu'elle tendait le buste selon les principes savants enseignés par -maître Despréaux pour les saluts de cérémonie, elle faisait des signes -réitérés à Lefebvre pour lui indiquer de s'en aller, lui aussi, de la -rejoindre à l'écart. - -Maubreuil, avec une grave politesse, se hâta de répondre que c'était -à lui d'être excusé, importunant ses hôtes au milieu d'une réception. -Il ne disait d'ailleurs au maréchal que des choses qui pouvaient être -ajournées. On reprendrait, dans un moment plus propice, la conversation. - ---Oui, cher monsieur, nous reparlerons de votre étrange, de votre -invraisemblable conviction, dit Lefebvre avec son ordinaire bonhomie; -croirais-tu, ma chère, que M. le comte de Maubreuil, qui revient -de Londres, est persuadé que nous allons avoir la guerre avec la -Russie?... Voyons! est-ce croyable?... est-ce que l'empereur Alexandre -n'est pas l'ami, l'admirateur, l'élève, comme il l'a dit, de notre -Empereur?... Alexandre ne jure que par Napoléon... D'abord, je les ai -vus s'embrasser, moi, à Erfurt!... - ---Ah! monsieur prévoit une guerre avec les Russes?... M. de Maubreuil -pourrait être meilleur prophète que tu ne le crois! répondit Catherine -d'un ton sérieux. Les paroles de Napoléon, lors de l'audience aux -Tuileries, lui revenaient à la mémoire. - ---Pardonnez-moi, madame la duchesse, reprit Maubreuil avec une grâce -parfaite, je ne veux pas attrister votre fête par des présages -fâcheux... j'espère me tromper, et M. le maréchal me pardonnera de -l'avoir retenu pour de si incertaines conjectures... - -Et, saluant Lefebvre, il s'avança vers Catherine et très bas lui dit: - ---C'est à vous, surtout, madame la duchesse, que je désirais parler... -Je suis envoyé par M. de Neipperg, qui est à Londres... Où et quand -puis-je vous voir, loin des indiscrets?... Ce que j'ai à vous dire a de -l'importance et ne doit pas être entendu ni deviné ici... Nous sommes -trop près... - -Et Maubreuil, d'un coup d'oeil, désigna le salon réservé à Napoléon. - -Au nom de Neipperg, la maréchale avait tressailli. Elle soupçonnait -quelque nouvelle intrigue dont Marie-Louise était l'objet. - -Inquiète, elle dit rapidement, à voix basse, à Maubreuil: - ---M. de Neipperg n'est pas à Paris, au moins?... - ---Non, madame, je l'ai laissé à Londres... il se disposait à se rendre -à Saint-Pétersbourg, avec une mission de son gouvernement. - ---Vous me rassurez!... Eh bien, monsieur le comte, pour que nous -puissions parler librement de notre ami, allez m'attendre dans mon -appartement... j'irai vous rejoindre aussitôt que l'Empereur se sera -retiré... - ---Votre appartement? dans quelle partie du château se trouve-t-il? Il -est inutile que je m'informe. On pourrait s'étonner de ma présence à -cette heure tardive chez vous... - ---Il est facile de vous orienter... Mon boudoir, où je vous prierai de -vouloir bien prendre patience jusqu'à ce que je vous rejoigne, donne -sur le salon où sont exposés les cadeaux et la corbeille de noces de -la mariée... vous le traverserez... Ah! reprit en riant la maréchale, -n'allez pas vous tromper au moins et pénétrer chez la jeune épousée... -D'ailleurs, je vais vous y faire conduire!... - -La maréchale fit signe à un valet de pied et lui donna une brève -instruction. Maubreuil, après avoir salué profondément, suivit ce -domestique. Son sourire mauvais des jours de grandes coquineries avait -reparu sur ses lèvres minces. - -Catherine prit alors son mari par le bras et l'emmena vers la fenêtre: - ---Écoute, lui dit-elle, il y a du nouveau... - ---Quoi?... la guerre avec la Russie?... - ---Il ne s'agit pas de cela pour le moment.. mais d'Henriot... d'Alice... - ---Est-ce qu'ils sont malades... ou brouillés? - ---C'est bien pis! l'Empereur trouve Alice à son goût... il la veut... - ---Diable!... une drôle d'idée qu'il a là, par exemple, l'Empereur! - ---Tu trouves cela une drôlerie, toi! s'écria Catherine dardant des yeux -furibonds sur Lefebvre, qui recula, intimidé. - ---Mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse! dit-il, en haussant les -épaules, est-ce qu'il me consulte sur ses amours, l'Empereur?... est-ce -que je peux l'empêcher de se toquer d'Alice, moi?... - ---Non!... mais tu peux, tu dois te mettre entre lui et Alice... C'est -la femme d'Henriot, Lefebvre, ce sont nos deux enfants... Nous est-il -possible de ne pas les défendre contre le malheur qui les menace?... - ---C'est-à-dire les défendre contre l'Empereur!... - ---Tu hésites... tu as donc peur, toi, Lefebvre!... - ---Oui... j'ai peur... tu sais bien de qui? Il n'y a que lui, en Europe, -qui soit capable de me faire cet effet-là... Aussi, quand je le vois, -je ne suis jamais à mon aise, quoique je l'aime bien... Rien qu'en -me regardant, tu sais, avec ses yeux!...il me retourne la peau, cet -homme-là!... enfin, je ne me vois pas du tout empêchant Napoléon de -prendre une ville ou une femme si ça lui plaît... Non! Catherine, je -me fourrerais dans un caisson, plutôt que d'oser dire: «Sire, vous ne -ferez pas cela!...» D'abord, il m'enverrait promener... - ---Eh bien! moi, je le lui dirai... et il ne m'enverra pas du tout où tu -dis... - ---Tu auras cette audace? - ---Pardine! oui, je l'aurai... Avec cela que je ne lui ai pas déjà parlé -plusieurs fois à l'Empereur... il ne m'a jamais empêchée de lui dire ce -que je pensais, moi!... - -Lefebvre regarda sa femme avec une admiration mélangée de stupeur, -comme on contemplerait un audacieux explorateur qui va entrer dans le -gîte d'un lion ou descendre dans un volcan en éruption. - ---Prends garde, au moins, de ne pas me brouiller avec l'Empereur! -recommanda-t-il, fort inquiet sur la démarche de Catherine. - -La maréchale leva à deux reprises son épaule gauche et dit: - ---Tu n'es qu'un imbécile! - ---Tu parles comme Napoléon! murmura Lefebvre en recevant ce compliment. - -Mais déjà Catherine l'avait planté là, car elle venait de voir un -mouvement se produire dans la foule des invités vers le petit salon: -l'Empereur allait probablement se retirer, il fallait saisir le moment -et lui parler, seule, face à face, bravement. - -C'est au gîte qu'il fallait aborder le lion. - - - - -VII - -SANS-GÊNE EMBRASSE NAPOLÉON - - -L'Empereur accueillit gracieusement la maréchale. Il était tout à fait -dans ses bonnes lunes. Il la félicita sur l'ordonnance de sa fête -et lui adressa même un compliment, qui, en d'autres moments, l'eût -particulièrement flattée, sur sa bonne grâce et son excellente façon de -recevoir ses hôtes. - -Comme Napoléon débitait ses agréables propos, en manière de congé, tout -en faisant signe à Duroc de commander son service pour la rentrée dans -ses appartements, la maréchale, avec un léger tremblement dans la voix, -lui dit: - ---Sire, vous êtes trop bon de nous témoigner votre satisfaction... Nous -avons fait ce que nous avons pu, Lefebvre et moi, pour vous offrir une -hospitalité qui ne fût pas trop indigne de vous... - ---Et vous avez réussi en tout point, madame la duchesse! - ---Merci, oh! merci!... mais, écoutez-moi, à présent, Sire, fit-elle -d'une voix de suppliante, j'ai une grâce à vous demander... - ---Une grâce? dit l'Empereur surpris, et laquelle?... parlez!... - ---Sire, je n'ose..., j'ai si grande crainte d'offenser Votre Majesté... - ---Est-ce donc si grave que cela?... Voyons, finissons-en! de quoi -s'agit-il?... - ---Du colonel Henriot, Sire! - -La voix de Catherine tremblait en prononçant ce nom. - -Elle regarda, avec angoisse, l'Empereur, dont les sourcils s'étaient -contractés. - -Il n'avait plus du tout sa bonne physionomie des jours contents et la -lune avait changé. - ---Eh bien! qu'y a-t-il pour le colonel Henriot?... Vous l'avez -peut-être vu se mettre en route?... avez-vous besoin de lui?... ce -n'est pas vous qui l'épousez, que je sache! - ---Non, Sire, c'est mademoiselle Alice de Beaurepaire, mon Alice, que -j'aime comme ma fille... C'est le bonheur d'Henriot que je défends, -c'est peut-être la vie d'Alice que je viens vous demander, à genoux, -Sire!... grâce!... soyez bon! soyez généreux!... - ---Que voulez-vous dire? Auriez-vous, dans l'étourdissement de cette -fête, perdu un peu de ce jugement que je me plaisais à reconnaître et à -louer en vous, duchesse? fit l'Empereur, légèrement troublé et cachant -sa confusion sous une brusquerie ironique. - ---J'ai toute ma raison et Votre Majesté sait trop bien que, s'il y a -une folie quelque part, ce n'est pas moi qui suis à la veille de la -commettre... - ---Vous êtes bien audacieuse de me parler ainsi... Qui vous en a donné -le droit? - ---Vous, Sire!... Oh! écoutez-moi!... vous êtes grand, vous êtes -puissant... la terre vous admire... tout le monde est à vos genoux et -nul n'ose braver la moindre de vos volontés... Pour tout l'univers -vos désirs sont des ordres, et vos fantaisies ne trouvent que des -complaisants... Seule, je risque votre colère en vous disant ce que -personne n'aurait le courage de formuler en votre présence... - ---Non, personne, en vérité, n'aurait cette audace, cette insolence!... -mais continuez, je veux savoir jusqu'où ira votre impertinence... vous -vous croyez donc tout permis, madame?... - ---Sire, je puise ma témérité dans l'amour que j'ai pour vous, pour -votre gloire... J'ai pénétré vos desseins... je sais que vous avez -conçu une passion... est-ce bien une passion? c'est un caprice, une -curiosité d'un instant, j'en suis certaine... Oh! ne vous abandonnez -pas à cette fantaisie... puisque vous pouvez tout, commandez à -vous-même... ne vous laissez pas entraîner quand vous êtes assez fort -pour ne point céder à ce qui gouverne les autres hommes!... Que Votre -Majesté ne change pas une journée de joie en une longue suite d'années -de deuil... Alice est une innocente et douce jeune fille, Henriot -un bon soldat, un de vos dévoués serviteurs, il l'a prouvé, Sire; -ne faites pas à tous deux leur malheur, et après les avoir comblés -de votre faveur, ne les accablez pas du poids de votre volonté... -respectez le bonheur de ces deux jeunes gens, Sire, vous le devez, et -vous le pouvez! - ---Cette femme est folle, en vérité! grommela Napoléon, un peu -décontenancé. - -Et, pour se remettre, il tira sa tabatière et y puisa nerveusement -deux larges pincées de tabac, qui, en s'éparpillant, atteignirent la -maréchale et la firent éternuer: - ---A vos souhaits! dit machinalement Napoléon, continuant à remuer son -tabac. - ---Merci, et vous pareillement, Sire! répondit Catherine, et, reprenant -aussitôt le fil de sa supplique, elle retraça, avec émotion, la -naissance hasardeuse des deux enfants, leur enfance côte à côte dans -un berceau qui souvent reposait sur l'affût d'un canon... Ils avaient -été bercés par la fusillade de l'armée de Sambre-et-Meuse, et Henriot -avait tenu un fusil avant d'avoir perdu ses dents de lait... Alice, -séparée de lui, l'avait retrouvé au cours de la glorieuse campagne -d'Allemagne... leurs amours d'enfance s'étaient ravivées et le mariage -avait été décidé après la victoire... L'Empereur n'avait-il pas promis -de signer au contrat de ce jeune officier, qui lui avait pris la -ville de Stettin avec un peloton de cavaliers?... Tant de grâce, de -jeunesse, de vaillance devaient inspirer à l'Empereur un sentiment de -bienveillance et de protection, les jeunes gens en étaient dignes... -Venu dans ce château, que tenaient de sa bonté deux anciens serviteurs, -un soldat des premiers jours comme Lefebvre, une amie des heures de -jeunesse, comme sa femme, Napoléon ne pouvait y payer son hospitalité -par le désespoir et le déshonneur...--Sire, vous n'infligerez pas ce -châtiment à votre vieille Sans-Gêne de maudire l'inspiration qu'elle -eut de solliciter de vous l'honneur de votre présence au mariage de -ceux qu'elle considère comme ses deux enfants!... termina-t-elle, en se -jetant aux pieds de l'Empereur. - ---Relevez-vous, duchesse!... on pourrait vous surprendre dans cette -posture, car j'attends le duc de Frioul, et cette situation ferait -naître de fâcheux commentaires... on se demanderait quelle grâce je -pouvais refuser à la femme de mon vieux camarade Lefebvre... - -Et avec gravité, l'oeil redevenu clair, le front reprenant sa sérénité, -Napoléon aida Catherine à se relever. - -L'espoir donnait de l'aplomb à la maréchale. Elle sentait qu'elle avait -trouvé le moyen d'émouvoir l'Empereur et que sa cause se trouvait à -moitié gagnée. Elle résolut de revenir à la charge. Le coeur, comme le -fer, demande à être battu quand il est chaud. - ---En renonçant à cette amourette, qui détruirait le bonheur de deux -êtres dignes de votre protection, Sire, vous ne vous montrerez pas -seulement humain et bon, vous serez en même temps habile et prévoyant... - ---Que voulez-vous dire, duchesse? des menaces, à présent?... - ---Non... des avis tout au plus, Sire!... Vous êtes au faîte de -la puissance et vous ne trouvez autour de vous que louanges et -acclamations; mais votre trône, si solide qu'il soit, est sapé par la -trahison... Dans toutes ces foules dorées qui s'inclinent et vous font -cortège, je devine bien des langues qui mentent, bien des regards qui -luisent faux, et plus d'une échine qui n'attend qu'une circonstance -pour se redresser... Vous avez le talon sur la tête de ces serpents -chamarrés, et pas un n'ose mordre, mais qu'un événement se produise... - ---Vous voulez parler de ma mort?... dit avec calme Napoléon... Oh! -j'y suis préparé... oui, quand je ne serai plus là, tous ceux que j'ai -contenus, dominés, écrasés peut-être, se relèveront pleins de venin... -et mon fils aura à se défendre contre eux... Eh bien! après?... qu'y -voulez-vous faire et où tend ce langage irrespectueux, que je pardonne -à cause de l'intention, mais que je ne saurais entendre plus longtemps? - ---Au nom de votre enfant, Sire, ne découragez pas, ne blessez pas vos -meilleurs serviteurs... Croyez-vous que si vous me repoussez, si malgré -tout, vous donnez suite à vos desseins, le bruit ne se répandra pas de -cette aventure et qu'elle n'aura pas pour conséquence la désaffection -d'un certain nombre de ceux qui déjà, peut-être, regardent par delà les -frontières en cherchant un prétexte, une excuse à des défections, à des -trahisons que vous ne soupçonnez pas, Sire, mais que nous devinons, -que nous voyons, que nous savons, Lefebvre et moi, parce que nous vous -aimons!... - ---Vous savez des trahisons et vous ne me nommez pas les traîtres! - ---Votre Majesté ne me croirait pas si je lui donnais les noms... - ---Parbleu! je vois où vous voulez en venir... Fouché, Talleyrand... -toujours les mêmes!... J'ai les oreilles rebattues de dénonciations -contre eux! fit avec impatience Napoléon. - ---Je souhaite que l'avenir ne se charge pas de justifier les courageux -dénonciateurs, répondit Catherine avec fermeté; mais, Sire, considérez -qu'il y a aussi vos généraux, vos anciens compagnons d'armes. Beaucoup -parmi ceux-ci sont las de vous suivre sur tous les champs de bataille -où vous les menez; d'autres sont fatigués de toujours voir remettre au -lendemain le moment où ils pourront jouir tranquillement de ce qu'ils -ont acquis, de ce qu'ils ont entassé dans leurs poches, dans leurs -châteaux, où ils sont comme des voyageurs descendus à l'hôtellerie -entre deux chevauchées... Enfin, il en est qui, pour se justifier -d'une impatience qui déjà se lit dans leurs yeux, ne craignent pas de -répandre sur vous mille bruits calomnieux; des gazetiers sans scrupules -les reproduisent dans des feuilles que vos ennemis se prêtent et se -disputent à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg... Oh! n'allez -pas fournir un nouveau virus à ces plumes empoisonnées!... - ---Vous êtes bien osée de me parler ainsi, dit l'Empereur, faisant un -pas vers Catherine en dardant sur elle son oeil fixe et terrible, mais -j'aime la franchise, et votre sermon, quoique rude, peut me profiter... -Oui, je sais qu'il s'imprime et qu'il se colporte à l'étranger des -libelles infâmes où l'on me dépeint souillé de tous les crimes, où -j'apparais comme un monstre ajoutant l'inceste à l'assassinat, et -complétant l'adultère par des sauvageries dignes de ce fou qui -écrivit _Justine_ et pour la délivrance duquel les Parisiens ont pris -la Bastille... Vous avez peut-être raison! Je dois tenir compte des -trahisons qui rampent autour de moi, dans l'ombre, des pamphlétaires -qui me diffament dans toutes les cours de l'Europe... il me faut aussi -garder précieusement pour mon fils l'amitié et la fidélité de mes -braves, de ceux qui ne m'ont marchandé ni la fatigue, ni la souffrance, -ni parfois leur vie... Comme je ne veux pas, reprit Napoléon après -une brève interruption, faisant un geste de protestation comme pour -mieux convaincre, que vous, duchesse, votre mari, et les autres vieux -soutiens de ma couronne vous puissiez conserver le moindre doute sur -mes intentions... je vais donner l'ordre au capitaine Henriot de ne pas -se rendre à Paris, cette nuit, comme il devait le faire pour un service -commandé... Il restera dans cette maison, puisque ce contre-ordre vous -fait si grand plaisir; sous le même toit que sa fiancée, il passera -cette nuit précédant son union... ainsi aucun soupçon ne pourra -effleurer cette femme, aucun doute ne saurait pénétrer dans l'âme de ce -vaillant officier... Est-ce bien ce que vous voulez, duchesse? - ---Ah! Sire, vous êtes grand et vous êtes bon!... - ---Attendez! ce n'est pas tout... Ma présence à la cérémonie de demain -est inutile... Elle pourrait être pénible... pour moi! car cette jeune -mariée est bien séduisante, duchesse, et bien dangereuse... - ---Sire, ce n'est pas de sa faute. - ---Sans doute, dit l'Empereur se reprenant à sourire, mais le danger, -pour ceux qui s'y trouvent exposés, n'en est pas moins certain... Il -est des périls en face desquels le courage consiste à fuir... ou du -moins à ne pas accepter le combat... Vous avez compris? la mission -d'Henriot se rapportait aux plus grands intérêts de l'État... vous -savez à présent ma résolution, j'espère que vous la tiendrez secrète?... - ---Oui, Sire... d'autant plus facilement me tairai-je, que j'ignore tout -à fait le secret que Votre Majesté m'ordonne de garder... - ---Vraiment?... Le colonel Henriot avait pour mission de rapporter -du ministère de la Guerre un portefeuille dont j'ai besoin de -consulter le contenu avant d'expédier un courrier à M. de Pradt, à -Varsovie... Eh bien! ce portefeuille, Henriot restant ici n'aura -pas à me l'apporter... comme Mahomet à la montagne, je vais aller -au portefeuille... Avez-vous compris, cette fois? Je pars... je ne -reverrai plus cette redoutable et charmante épousée en présence de -laquelle je ne répondrais pas que tinssent les bonnes résolutions -que vous me faites prendre, duchesse!... C'est donc entendu!... Mon -départ, justifié par d'importantes nouvelles reçues dans la nuit, ne -saurait surprendre personne... il n'inspirera aucune fâcheuse réflexion -sur votre excellente hospitalité, ma chère maréchale, ni sur mes -sentiments à l'égard de votre mari... Ma présence toute la journée aux -fêtes, aux réjouissances que vous avez si bien su organiser tous deux, -fera passer sur mon absence demain; je devais d'ailleurs me mettre en -route après une rapide apparition à la chapelle... Vos jeunes gens se -marieront peut-être plus joyeusement sans moi... Allez donc, rassurée -et heureuse! ne craignez rien sur le bonheur de votre enfant adoptif... -et pour que vous n'ayez plus cette nuit aucune inquiétude, aucune -arrière-pensée, allez me chercher le colonel Henriot... je veux lui -retirer moi-même sa mission et, afin qu'il ignore tout et ne prenne pas -ce contre-ordre pour une disgrâce, je désire en personne lui renouveler -mes bons souhaits!... - -Catherine regardait avec ahurissement l'Empereur, ne pouvant encore -s'imaginer avoir si complètement gagné son coeur. - -L'Empereur jouissait de sa surprise et de sa joie. - ---Eh bien! ma bonne Sans-Gêne, dit-il alors, est-ce que vous êtes -contente de moi?... - ---Ah! Sire!... Ah! mon Empereur, si je ne me retenais pas... - ---Que feriez-vous donc? - ---Sire, je vous sauterais au cou et je vous embrasserais!... - ---Bah!... Nous sommes seuls... personne ne saurait trouver à redire et -Lefebvre ne sera pas jaloux... Puisque le coeur vous en dit, ne vous -gênez pas, duchesse! - -Et Napoléon, dans un de ces accès de bonne et familière humeur qui lui -survenaient assez fréquemment, tendit ses bras à Catherine qui s'y -précipita... - ---Maintenant, duchesse, dit-il en se dégageant et en lui pinçant -le lobe de l'oreille, allez vite chercher le colonel Henriot et -envoyez-moi Duroc... - -La maréchale revint presque aussitôt, la physionomie décontenancée. - -Le grand maréchal l'accompagnait. - ---Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Napoléon. - ---Sire, vous avez fait appeler le colonel Henriot, mais il vient de -partir... Selon les ordres de Votre Majesté, il roule depuis vingt-cinq -minutes sur la route de Paris... Il va être onze heures et demie, -ajouta Duroc. - ---C'est juste!... nous avons bavardé avec la duchesse de Dantzig et le -temps a passé... Duroc, faites galoper sur-le-champ un de mes guides, -qu'il rejoigne ma voiture et qu'il fasse rebrousser chemin au colonel -Henriot... sa mission est terminée... Quant à nous deux, nous allons -nous glisser, mon cher duc, à la faveur des ombres de la nuit, nous -quitterons sans bruit ce château et nous cheminerons jusqu'au village, -incognito, ainsi que le calife Haroun-al-Raschid en compagnie de son -fidèle vizir Giaffar, qui parcourait les rues de Bagdad endormie... -Duchesse, vous direz à Roustan qu'il nous amène une des voitures -de Lefebvre sur la route de la Queue-en-Brie... nous monterons -tranquillement dans le carrosse, avec Roustan sur le siège à côté du -cocher, et, tandis qu'on nous croira paisiblement endormis ici dans nos -lits, nous trotterons vers les barrières de Paris... Au petit jour, je -surprendrai l'Impératrice aux Tuileries, elle sera ravie!... Adieu, -duchesse! tous mes compliments d'hôte très satisfait... En route, -Duroc; madame la maréchale va couvrir notre retraite!... - -Et il sortit vivement, suivi de Duroc, par la petite porte à travers -laquelle Catherine, espionnant, avait surpris l'entretien avec Henriot. - ---Ah! comment ne pas l'aimer, cet homme-là! s'écria Catherine, encore -sous le coup de l'admiration; ce qu'il a fait là, c'est plus beau -qu'une bataille... Mille bombes! on voudrait avoir dix existences pour -lui en faire cadeau!... - -Et elle envoya, en signe d'adieu, deux gros et expressifs baisers -à travers la porte, discrètement refermée sur les pas de Napoléon, -s'éloignant au bras du grand maréchal. - - - - -VIII - -LE RETOUR D'HENRIOT - - -Napoléon quittant Alice, comme il l'avait décidé, mais non sans un -regret mélangé de dépit qu'il se garda bien de manifester à Duroc, la -jeune fille, préservée d'un danger qu'elle n'avait qu'entrevu, pouvait -se donner tout entière à la joie d'appartenir le lendemain à son époux. - -Cette union, si longtemps désirée, enfin avec le jour s'accomplirait. -Encore quelques tours d'aiguille sur le cadran de la grande horloge -du château de Combault et elle serait la femme de son ami d'enfance, -devenu un vaillant jeune homme, un des brillants officiers de -l'Empereur, un colonel à qui peut-être était réservée la gloire -des Lasalle, des Nansouty, des Murat,--pourquoi, comme Lasalle, ne -deviendrait-il pas général? Était-il impossible même qu'il fût un jour -roi comme Murat, qui l'était déjà, comme Soult, qui avait failli -l'être, comme Bernadotte qui le serait bientôt? Reine?... Et pourquoi -pas? Est-ce qu'il y avait quelque chose d'interdit à l'espoir, à -l'ambition, sous Napoléon? - -Alice, tout en disant qu'il était improbable que son rêve pût atteindre -ces hauteurs éblouissantes, se souvenait que les plus audacieuses -suppositions étaient permises aux jeunes filles qui épousaient des -officiers comme son Henriot. Ainsi que dans les contes de fées, -l'Empereur, magicien surhumain, changeait en manteaux de cour les -sarraux, en couronnes les bonnets de paysannes, et les chaumières en -palais. Dès qu'il touchait de son sceptre un meunier comme Lefebvre, -une bergerie comme la maison natale de Catherine, il faisait de la -bergerie un château, et du meunier un duc. Voilà qui dépassait les -prodiges des bonnes fées de Perrault! - -Et Alice ajoutait, à peu près comme Catherine: - ---Qu'il est puissant, qu'il est bon, l'Empereur! Qu'on est fier de le -servir! Qu'on est heureux de l'aimer!... - -Quand la maréchale, après l'avoir reconduite dans la chambre où elle -devait dormir sa dernière nuitée de jeune fille, l'eut laissée à -ses rêveries et à ses préoccupations de future épouse, sa songerie -se reporta, non sans une sensible et vaniteuse satisfaction, sur la -personne de l'Empereur. Durant cette journée de fête, qu'il avait été -aimable, empressé, galant presque! On le disait parfois si bourru, si -impatient, si brutal même, avec les femmes. Auprès d'elle, il n'avait -eu que paroles douces, et qu'agréables compliments... - -Alice faisait ainsi son examen de minuit, la fenêtre ouverte, dans -l'attente où elle se trouvait d'Henriot qui devait, comme chaque soir, -venir lui murmurer quelques doux propos d'amour avant de regagner son -logis. Elle regardait les grands arbres du parc dont la ligne noire, -barrant l'extrémité du jardin, se trouvait éclairée en diagonale -par les clartés venues des chambres du château. Elle reprenait un à -un, l'oeil perdu vers le fond sombre du parc, les menus faits de la -journée. Elle se souvenait, non sans un peu d'orgueil, que l'Empereur -avait même poussé fort loin pour elle l'amabilité. Ce que les yeux -si expressifs du souverain semblaient lui exprimer avec une certaine -réserve: qu'il la trouvait jolie et que si elle n'était pas destinée à -ce brave Henriot, il la courtiserait, le grand maréchal le lui avait -plus nettement formulé. - -Usant d'une franchise assez embarrassante, le duc de Frioul lui avait -demandé, adoucissant par un sourire la brutalité de la sollicitation, -si elle consentirait à venir retrouver l'Empereur, cette nuit-là même, -dans son appartement. Sa Majesté avait tant de choses à lui dire! -Elle craignait de s'entretenir trop longuement avec elle, devant les -invités du maréchal Lefebvre qui ne perdaient jamais de vue un colloque -impérial. Oh! Sa Majesté n'avait d'autre intention que de lui présenter -plus librement ses hommages et de mieux lui témoigner tout le plaisir -qu'elle lui ferait, quand, devenue l'épouse du colonel Henriot, elle -viendrait aux Tuileries ou à Saint-Cloud animer de sa grâce et de sa -jeunesse les réceptions impériales. - -Elle avait ri de la singularité de la proposition, considérée comme -un badinage, et d'un refus, donné en riant, elle s'était excusée de -ne pouvoir accorder à Sa Majesté l'entretien qu'elle lui faisait -l'honneur de demander. Si les curiosités en éveil et les malignités -en suspens avaient à s'exercer lorsque l'Empereur se montrait galant -et attentif en public auprès d'une jeune femme, c'était offrir aux -médisants une trop belle et trop vraisemblable occasion que d'accepter -un rendez-vous de Sa Majesté. Sûre d'elle-même, défendue par l'amour -qu'elle éprouvait pour celui qui allait être son mari, Alice n'avait -pas pris très au sérieux le langage de Duroc. Elle n'en avait même -pas saisi complètement la portée. Son âme innocente, sa pensée pure, -n'allaient pas au delà d'une galanterie verbale, d'une conversation -enjouée avec des compliments et des fadeurs, une distraction sans -gravité, sans danger non plus, que l'Empereur voulait prendre après les -solennités de la journée. On disait qu'il avait parfois de ces désirs -de la causerie en tête à tête avec des jeunes femmes, et qu'il avait -ainsi fait appeler plusieurs fois, soit des princesses de sa famille, -la reine Hortense, la grande-duchesse Stéphanie, voire de simples dames -de la cour, madame de Brignole, madame de Luçay, pour s'entretenir et -deviser avec elles à l'issue de cérémonies religieuses ou de longues -réceptions diplomatiques. - -Elle ne soupçonnait donc nullement le coup de désir qui avait un -instant fouetté les sens de Napoléon. Sa pensée de pauvre petite -colombe ignorante du danger n'allait pas jusqu'à supposer la convoitise -de l'aigle. - -En lui, elle n'avait vu innocemment que l'homme aimable, non -l'amoureux. Peut-être n'entrait-il pas dans son esprit que Napoléon pût -devenir un amoureux? - -Duroc, penché vers elle, à l'issue du dîner, lui avait pourtant murmuré -une parole assez étrange: - ---Prenez garde, mademoiselle, avait-il dit d'un ton presque sérieux, ce -que l'Empereur veut, il le veut fortement, et toujours il l'obtient... -Si vous ne venez pas à lui, comme il vous y invite par mon entremise, -eh bien! Sa Majesté est capable de se déranger cette nuit afin de vous -trouver, seule, dans votre chambre... Or, cela peut faire scandale et -occasionner à Sa Majesté plus d'un ennui... Réfléchissez, mademoiselle, -soyez bonne autant que vous êtes jolie... soyez aussi intelligente et -discrète!... - -Elle avait ri franchement à l'idée du grand maréchal: son annonce d'une -visite nocturne de Napoléon ne l'effraya nullement, et sa réponse fut -donnée, en manière de plaisanterie: - ---Eh bien! moi, monsieur le duc, je ne me dérangerai pas... Dites bien -à Sa Majesté que j'attendrai qu'elle me fasse l'honneur de me rendre -visite, sur le coup de minuit, comme un héros de roman!... - -Duroc avait alors salué et, tout satisfait de cette réponse, qu'il -prenait pour formelle, s'était éloigné afin de remplir l'office de -sa charge de grand maréchal. Alice n'avait plus guère pensé, dans le -tourbillon de la fête, à cette supposition de l'Empereur venant frapper -à la porte de sa chambre, en pleine nuit. - -Cette conversation lui revenait, à présent, dans la paix -rafraîchissante de la soirée silencieuse. Elle s'en trouvait plus -impressionnée. Elle comparait certaines attitudes, elle se remémorait -les regards significatifs de Napoléon. Évidemment, à ce dîner, il ne -la regardait pas de la même façon que les autres convives. Pour elle, -ses yeux si beaux, si étrangement lumineux parfois, s'étaient illuminés -d'une clarté qu'ils n'avaient point quand ils se fixaient par exemple -sur la maréchale Lefebvre ou sur madame de Montesquiou. Elle commençait -à deviner une partie de la vérité... - -Une rougeur pudique l'envahit. Était-il possible que l'Empereur -l'aimât? Avait-il donc pu penser qu'elle trahirait Henriot, qu'elle -renoncerait à son amour?... - -Cette découverte la troubla. En même temps elle éprouva comme un -sentiment nouveau de défiance et presque de dédain pour cet Empereur -qu'elle voyait jusqu'alors si haut, si grand, si au-dessus des -mesquines passions des hommes. Napoléon amoureux d'elle, cela ne la -grandissait pas et le diminuait, lui. - -Toute son âme se repliait, froissée. L'Empereur se dressait devant -son imagination sous un aspect inattendu. C'était une autre crainte, -que celle qu'il avait coutume d'inspirer à tout le monde, qui alors -s'empara d'elle. - -Si Duroc avait dit vrai? Si cette plaisanterie de la visite nocturne, -qu'elle avait reçue en riant, se transformait en tentative sérieuse? -Que ferait-elle? Que répondrait-elle? Lui faudrait-il appeler? Si -l'Empereur insistait pour être reçu? S'il voulait, par hasard, -pénétrer de force chez elle, qu'arriverait-il? Ce qu'elle savait de -son caractère violent, de son habitude de voir tout obstacle s'abîmer -devant lui, autorisait toutes les hypothèses, suscitait toutes les -anxiétés... - -La nuit avançait. Une à une les bandes de lumières balafrant la rangée -d'arbres du parc s'étaient fondues dans le noir large et profond -du massif. Un mur de ténèbres, à droite, à gauche, se dressait. La -dernière chambre éclairée aux étages supérieurs du château était -devenue sombre. Seule, Alice veillait dans le silence impressionnant de -cette nuit sans lune. - -De nouveau elle dirigea un regard inquiet vers le parc... - -En même temps elle tendit l'oreille... - -Il lui semblait avoir entendu marcher... - -Avec une angoisse croissante elle murmura: - ---On dirait qu'on s'approche... Oh! mon Dieu! Si c'était l'Empereur!... - -On pouvait du perron, en se haussant à l'aide de la barre d'appui, -enjamber la croisée et pénétrer dans sa chambre. - -Elle voulut alors fermer la fenêtre, mais elle s'arrêta, se disant: - ---Je suis folle!... Personne ne peut venir, personne autre -qu'Henriot... Comment n'est-il pas déjà venu?... Chaque soir, avant -de se retirer dans sa chambre, il vient ainsi me dire quelques douces -paroles qui me font faire des rêves charmants et me mettent de la joie -dans mon sommeil... Il devrait déjà être là... Mais la maréchale m'a -prévenue que l'Empereur lui avait donné un ordre à porter... de là -sans doute son retard... Je dois l'attendre. Que croirait-il s'il -trouvait ma fenêtre close et ma lampe éteinte quand il sera de retour -au château?... Il ne saurait tarder, puisqu'il n'a dû se rendre, m'a -dit la maréchale, qu'à la ville voisine... Comme il serait triste s'il -voyait que je n'ai pas eu la patience de veiller une heure en pensant à -lui... - -Et résolument, elle revint vers la fenêtre, et s'accoudant sur l'appui, -elle continua à interroger la nuit, auscultant le silence, scrutant -l'ombre de son clair regard. Elle se dit alors, riant presque et moins -effrayée: - ---J'étais folle avec mes terreurs! personne ne viendra qu'Henriot... -et puis, si l'Empereur se présentait, eh bien! c'est Henriot qui -le recevrait et je ne crois pas que Sa Majesté soit d'humeur à se -priver de sommeil pour causer devant une fenêtre avec un colonel de -hussards!... - -Elle riait tout à fait et se retrouvait pleinement rassurée... - -Tout à coup le sourire s'arrêta sur ses lèvres et devint une grimace -effrayée, ses doigts se crispèrent sur l'appui de la fenêtre; elle -voulait bouger, puis se réfugier dans la chambre; ses jambes, molles -et vacillantes, se perdaient sous elle; elle essaya de crier, sa voix -s'étrangla dans sa gorge... - -Elle renversa son buste en arrière, la main toujours cramponnée à -l'appui... - -Un homme--qu'elle reconnut avec un redoublement d'effroi,--ne -portait-il pas le petit chapeau et un habit de colonel de chasseurs, le -costume ordinaire bien connu du souverain?--cherchait à escalader la -fenêtre, sans parler. - -Elle sentait l'évanouissement la gagner. Ce seul mot, comme un reproche -et comme une plainte, s'échappa de ses lèvres décolorées: - ---Sire... - -Mais aussitôt la voix lui revint avec la force... - -Ses yeux brillaient, tout son visage contracté sous l'épouvante se -détendait dans un accès subit de joie... - -Elle cria, joyeuse: - ---Henriot!... Henriot! - -Un cri sourd, une exclamation gutturale suivirent cet appel. - -Elle vit s'effondrer sous la fenêtre le petit chapeau et l'habit de -chasseurs disparaître. - -Puis quelque chose de sombre, de confus qui s'esquivait, qui -s'évanouissait dans la nuit. - -Henriot était devant elle, hagard, le sabre dégainé... - -Il demeurait comme anéanti et, d'un oeil affolé, considérait la fenêtre -ouverte et la place d'où venaient de s'échapper le petit chapeau et -l'habit de chasseur... - -Alice, encore toute bouleversée, le regardait, ne comprenant rien à son -attitude: - ---Henriot!... Mon Henriot! dit-elle doucement. - -En entendant son nom, celui-ci parut tiré d'un rêve. - -Il remit avec rage son sabre dans le fourreau et, montrant le poing à -la fenêtre où se penchait Alice l'attendant, l'implorant: - ---Salope! cria-t-il. - -Et dans cet outrage immérité ayant craché son désespoir, sa fureur et -l'affolement de son amour trahi, éperdu, vaguement épouvanté de son -action comme d'un parricide, car c'était l'Empereur qu'il pensait avoir -frappé, Henriot bondit dans l'épaisseur des ombres du parc. Son pas et -sa silhouette bientôt se perdirent dans la profondeur noire, tandis -qu'Alice, inanimée, tombait sur le carreau de sa chambre, auprès de la -fenêtre béante à la nuit. - - - - -IX - -L'AMOUR ET LA HAINE - - -Dans le massif bordant la terrasse du château, à vingt mètres environ -du cercle lumineux que traçait sur le sable, devant la chambre d'Alice, -la lampe, seule clarté perçant les ténèbres du parc, un homme penché se -tâtait les membres, se palpait la poitrine. - -Cet examen corporel consciencieusement accompli, il poussa un soupir de -satisfaction: - ---Allons! je m'en tire pas trop mal pour cette fois, murmura-t-il en -anglais, rien de cassé!... J'ai cru que ce sacré hussard allait me -fendre comme une bûche, quand j'ai vu son sabre briller sur ma pauvre -tête et comme un fléau sur le grain s'abattre... Je l'ai vraiment -échappé belle!... Il tapait comme un diable, le hussard... Ah! ce n'est -pas toujours comique de jouer les empereurs Napoléon à la ville! Que je -regrette mes bonnes et joyeuses tavernes de la cité!... - -Et l'étrange personnage qui, vêtu de l'uniforme de colonel de -chasseurs, coiffé du petit chapeau, avait tenté d'escalader la fenêtre -d'Alice, le digne Samuel Barker, le sosie de Napoléon emprunté par -Maubreuil à M. de Neipperg, se trouvant complètement rassuré, sifflota -un air de gigue. Puis, après s'être orienté du regard, il se dit: - ---Les coups de sabre doivent se payer à part... le patron ne m'avait -pas dit qu'il y eût des estafilades à recevoir... je les lui mettrai -sur la note... Mais à présent il faudrait filer d'ici... _By God!_ -(par Dieu!) que j'ai soif!... ce combat m'a desséché la gorge... -je donnerais une des vingt livres que m'a promises le patron pour -un grog... un simple grog au whisky... pour moins que cela!... je -donnerais de grand coeur cette livre, et c'est pourtant difficile et -parfois dangereux à gagner une livre!... oui, une guinée, pour une -méchante pinte d'ale!... Mais, pas la moindre taverne dans ce damné -pays! et la nuit est plus noire que le fond de ma poche!... - -Samuel Barker fit quelques pas en avant, au hasard, puis il s'arrêta, -un léger frisson aux jambes. Il avait cru entendre marcher. - ---Est-ce que le hussard reviendrait? pensa-t-il, le hussard avec son -sabre; cela n'entre point dans nos conventions... Le mieux est de -déguerpir d'ici au plus vite!... - -Et il chercha à retrouver son chemin dans la nuit. Il allait tâtonnant -les charmilles, palpant la rondeur des troncs en bordure de l'allée. - ---Ah! voilà l'arbre où j'ai caché ma défroque, se dit-il, en -s'approchant d'un gros orme, au pied duquel se trouvait un paquet de -vêtements. - -Il ôta rapidement l'habit de chasseur et la culotte blanche, et il -endossa une longue houppelande à pèlerine. - ---Me voilà transformé... méconnaissable, je pense! reprit-il avec -satisfaction... et s'il était possible de me voir dans cette ombre, je -ne pourrais discerner en moi présentement l'ex-empereur des Français -qui, tout à l'heure, affrontait les coups de sabre du hussard... -Oh! ces coups de sabre! ils me faisaient aimer les honnêtes, les -inoffensifs coups de pied de mon ancien patron, le digne gentleman -autrichien, M. de Neipperg... mais je suis redevenu Samuel Barker, le -bon Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je défie qui que ce soit de -prétendre que j'ai jamais eu la moindre accointance avec celui qu'on -nomme Napoléon... voilà tout ce qu'il reste du Napoléon que j'étais!... - -Et Sam poussa du pied avec dédain l'uniforme, la culotte et le petit -chapeau qui lui avaient servi à jouer le rôle que Maubreuil lui avait -assigné dans la comédie, à dénouement sinistre, qu'il avait charpentée. - -Sam allait s'éloigner tranquillement, mais il se ravisa. - ---Le patron, se dit-il, m'avait bien recommandé de laisser, quelque -part dans la chambre de la demoiselle, le petit chapeau... je n'ai pas -eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empêché... Que faire? - -Le complice inconscient de Maubreuil réfléchit un instant. - ---Pourquoi fallait-il abandonner ce petit chapeau dans la chambre? Je -n'en sais rien, se dit-il, assez perplexe, sans doute une lubie du -patron... Il m'avait aussi ordonné de jeter dans la pièce d'eau, qui -se trouve près d'ici, sur la droite, m'a-t-il indiqué, le costume de -chasseur, et la culotte de casimir blanc de mon emploi... ma foi! je -vais envoyer le tout dans la mare... tant pis pour le petit chapeau!... -Il n'y a plus qu'à trouver l'endroit... - -Ramassant les vêtements qui complétaient l'illusion napoléonienne de -son masque, Samuel Barker lentement, sous les grands arbres de l'allée, -chercha la pièce d'eau. Après quelques tours et détours il entendit le -clapotis d'un ruisseau formé par le trop-plein de l'étang. Guidé par -le bruit de l'eau se déversant dans une rigole, il se dirigea vers le -petit lac qui s'étendait au milieu d'une vaste pelouse. Là, se postant -sur une passerelle qui le surmontait à son extrémité, il lança, lesté -d'une pierre, le paquet de vêtements dans l'eau, et s'en fut, avec la -conscience heureuse du serviteur ayant correctement fait son ouvrage et -bien gagné son salaire. - ---Le patron m'a prescrit de me rendre à Brie-Comte-Robert, en marchant -toujours sur la route, reprit-il, une fois qu'il eut rejoint la grande -allée du parc... là, je trouverai de l'argent et un passeport à -l'auberge du Soleil-d'Or... bien!... mais il faut d'abord sortir de ce -maudit parc... Ah! j'aperçois un mur, pas trop élevé, fait à souhait -pour l'escalade... voilà le moment de me souvenir des leçons d'évasion -gymnastique qui me furent données par cet honorable voleur de Newgate, -vétéran des prisons d'Angleterre... - -Et Sam, de plus en plus satisfait, son petit sifflement d'air de gigue -aux lèvres, s'apprêta à grimper lestement sur la crête de la muraille... - -Déjà il avait levé le genou gauche et empoigné d'une main le rebord du -pignon avec agilité, tandis que son pied droit, s'enlevant de terre, -allait se poser sur une aspérité du mur, quand une poigne solide -s'abattit sur lui. Il se sentit enlever ou plutôt arracher du mur, en -même temps qu'une voix forte s'écriait: - ---Nom de nom! Qu'est-ce que tu fiches là, toi, à cette heure-ci?... - -Sam avait roulé à trois mètres. Il se releva, tout abasourdi, en -baragouinant un juron en anglais: - ---Un goddam! redit la même voix, un espion des Anglais, sans doute? Ah! -nous allons voir ta frimousse, écrevisse de mer!... - -Samuel Barker s'était rapidement remis. Il avait une certaine frayeur -des sabres, des lances, des baïonnettes, et généralement de toutes -les choses perforantes et saillantes; mais une lutte avec les armes -naturelles ne lui répugnait point. Il avait appris à boxer avec les -voleurs de Londres et se piquait d'une certaine force dans l'art -de tambouriner un adversaire, après l'avoir pris en chancellerie, -c'est-à-dire en lui maintenant la tête serrée sous le bras, offrant -ainsi une surface inerte où faire rouler les coups de poing. - -Dans l'ombre, il avait reconnu que son antagoniste ne portait aucun -sabre, et, de plus, qu'il était d'une très haute taille, un désavantage -à la boxe. La partie était donc plus qu'agréable. Sam estima qu'il ne -devait point reculer et qu'il y allait de son honneur d'accepter le -combat qui lui était offert. Il ne pouvait d'ailleurs guère le refuser. -L'homme qui l'avait assailli, et si rudement descendu de la crête -du mur, lui barrait le passage et marchait sur lui pour le saisir à -nouveau. - -Sam, qui avait interrompu l'air de gigue, se remit à siffler; l'aplomb -lui était revenu. Il se campa résolument sur ses jambes arquées, -arrondit les coudes, espaça ses poings et, au moment où l'homme -s'approchait de lui, avec l'intention visible de le prendre au collet, -il détendit, comme un ressort qu'on fait jouer, son avant-bras et -détacha deux très beaux coups de poing qui atteignirent en poitrine -l'assaillant et le firent trébucher. - -Celui-ci poussa un grognement: - ---Nom de nom! tu cognes dur, mon bon goddam!... Attends un peu, je vais -t'apprendre, moi, la boxe nationale des Français, la savate, ou, si tu -aimes mieux, le chausson... Attention! J'annonce la gueule!... Pare-moi -celui-là!... - -Et, pirouettant, en même temps qu'il gouaillait ainsi l'Anglais, -l'homme lançait son pied avec vitesse et appliquait sa semelle, comme -un emplâtre, sur la bouche et le nez de Samuel Barker. - -Le sang jaillit et Sam, étourdi, tomba. - ---C'est ce que nous appelons le coup de figure... l'as-tu compris? -reprit le grand diable qui avait rompu et s'était remis en garde, se -tenant sur la défensive; j'ai peut-être tapé un peu fort, mais j'avais -annoncé la tête, il fallait parer, et puis, tu n'avais pas négligé -tes poings non plus, et si je n'avais pas le coffre aussi solide... -Ah! bien! quoi qu'il y a... tu ne te relèves pas?... Ce n'est pas une -frime, par hasard?... Vrai! tu ne bouges pas?... Mille cartouches! -c'est donc sérieux?... - -Et vivement il s'approcha de Sam qui, inerte sur le sol, poussait de -sourds gémissements. - -Il le secoua sans brutalité. Sa voix s'était adoucie. - ---Mais, qu'as-tu?... remets-toi!... un peu de vigueur... - ---Grâce!... Pardon!... balbutia Sam en gémissant. - ---Tu n'as pas besoin de demander grâce... tu as ton compte... Jamais La -Violette, ex-tambour-major des grenadiers de la Garde, n'a frappé un -ennemi à terre, entends-tu bien? Allons, goddam, lève-toi!... - -Et La Violette--car c'était le brave régisseur du château de Lefebvre -qui, faisant par prudence une ronde du côté du pavillon, qu'il croyait -encore occupé par l'Empereur, avait surpris Samuel Barker escaladant le -mur--après s'être penché de nouveau vers l'Anglais, à qui, en échange -de son assaut de boxe, il avait donné une si formidable leçon de -chausson, grommela: - ---Allons! bon!... tu ne peux pas te lever, à présent... je ne t'ai -pourtant pas démoli les pattes?... Eh bien! tant pis! puisque je t'ai -abîmé comme cela, je vais essayer de te réparer ta façade... Ça ne sera -rien, va! Les coups à la tête, ça ne compte pas... j'en ai reçu huit -ou neuf pour ma part, dont un coup de lance à Eylau, un éclat d'obus -à Wagram et un coup de couteau à Tarragone... et ça ne se voit pas -trop... Allons! laisse-toi faire, je vais te convoyer... Ah! j'en ai -assez trimballé des camarades qui étaient plus mal arrangés que toi... -n'aie donc pas peur et cramponne-toi à mon cou... - -Alors La Violette, avec cette générosité qui est coutumière au soldat -français, saisit Samuel Barker évanoui et l'emporta jusqu'à son logis. - -Là, le concierge et sa femme, éveillés par les appels retentissants -de La Violette, soignèrent l'Anglais; on lui lava la figure qui était -toute saignante, l'hémorragie du nez ayant été abondante, et l'on -disposa un bandeau sur ses joues tuméfiées. - -La Violette surveillait ce pansement. Il avait examiné de près les -plaies. Il avait constaté avec plaisir qu'il n'y avait aucune blessure -sérieuse. Une forte contusion devant avoir pour seule conséquence le -nez grossi et l'oeil poché, voilà toute l'avarie de Samuel Barker. - ---Elle te reconnaîtra pas de sitôt, la belle à laquelle tu allais sans -doute conter fleurette, dit La Violette en riant, quand Sam ranimé -commença à ouvrir les yeux et à se reconnaître. - -Sam parlait très difficilement le français, mais il le comprenait. - -Revenu de sa stupeur, rassuré par les bons traitements dont il se -voyait l'objet, il se reprenait à réfléchir et se demandait quelle -explication il pourrait fournir de sa présence dans le parc, au -pied d'un mur à moitié enjambé, quand son adversaire, après l'avoir -soigné, l'interrogerait. Il était traité en malade, mais, guéri, on -le considérerait comme un prisonnier. Pour pouvoir sortir de cette -maison, pour s'en aller, sans être inquiété ni suivi, pour regagner -cette auberge du Soleil-d'Or, à Brie-Comte-Robert, où se trouvaient les -vingt-cinq livres qui lui étaient destinées, il fallait donner un motif -à sa promenade nocturne dans le parc de Combault. La phrase que venait -de lancer La Violette, il la ramassa. N'était-ce pas la plus plausible, -la meilleure des explications qu'une escapade amoureuse? Si l'on -admettait qu'il venait d'une bonne fortune et cherchait à s'esquiver, -devant quelque mari en éveil, il était hors de tout soupçon. Les -Français admettent volontiers les histoires d'amour et sont pleins -d'indulgence pour les amants en péril. - -Il essaya donc de sourire, sous les bandages qui s'entre-croisaient sur -sa face, et baragouina, en s'efforçant de placer un doigt sur sa bouche -aux lèvres gonflées, dans la pose classique du dieu du silence: - ---Pas parler... rien dire!... mari... là-bas!... - -La Violette rit de bon coeur: - ---Tu as beau t'exprimer comme un nègre, mon vieux goddam... sois -tranquille! je ne te trahirai pas!... Ah! mon gaillard, tu venais -faire tes farces au château... tu as ravagé le coeur d'une des femmes -de chambre de madame la maréchale, je parie! Serait-ce la grosse -Augustine... ou la petite Mélanie?... - -Sam multipliait les gestes de dénégation et replaçait son doigt barrant -les lèvres en répétant: - ---Rien dire... Mari!... Pas parler!... - ---Dors, repose-toi, refais-toi du sang! continua La Violette avec -bonhomie, je t'ai dit que tu n'avais rien à craindre... Garde ton -secret et guéris ta bobine, car tu ne ferais pas de conquêtes en ce -moment, mon bon goddam!... tu es blessé, tu as posé les armes, tu es un -vrai frère, pour moi!... tu peux rester ici tant que tu voudras... Tant -que ta binette sera comme une poire tapée... on te soignera bien... -Quoique vous autres, Englische, vous soyez féroces, à ce qu'on dit, -pour les camarades qui moisissent là-bas sur vos pontons!... - -Samuel Barker fit un signe désespéré pour témoigner qu'il était -profondément innocent de ce qui se passait sur les atroces bagnes -insulaires. - -La Violette le rassura encore une fois, et, boutonnant sa redingote -d'uniforme à brandebourgs, sortit pour reprendre et achever sa ronde -interrompue, avant de se mettre au lit. - -Tandis que Samuel Barker, surpris par l'attaque d'Henriot, détalait, -puis, ayant immergé le costume impérial dans la pièce d'eau, au moment -d'enjamber le mur du parc, recevait de La Violette, en réponse à ses -coups de poing de boxeur, ce solide coup de chausson en pleine figure, -qui pour longtemps devait changer sa physionomie et lui enlever son -caractère napoléonien, voici ce qui se passait au carrefour de la route -de la Queue-en-Brie et des chemins d'Emerainville et de Combault: - -Un homme, nu-tête, essoufflé, comme au terme d'une longue course, -les vêtements en désordre, gesticulant et proférant des paroles -entrecoupées de sanglots, semblable à un aliéné qui se serait échappé -d'un asile, s'arrêtait auprès de la borne indiquant les distances et -les directions. Là semblait se trouver le but de sa marche désordonnée -dans la nuit. Alors, dégrafant avec violence l'uniforme militaire qu'il -portait, il écartait sa chemise d'une main convulsive, puis tirait le -sabre qui lui battait les jambes... - -Ensuite, empoignant l'arme par la lame, il enfonça la poignée dans le -sol, et ramenant le buste en arrière, comme pour prendre de l'élan, -sans lâcher la lame maintenue penchée, il s'apprêta à se précipiter sur -la pointe, poitrine en avant... - -Tout à coup le sabre tomba... - -En même temps un bras, s'interposant, força l'homme qui allait ainsi se -donner la mort à reculer. - ---Qui êtes-vous, demanda-t-il furieux, pour vous permettre d'arrêter -mon bras? - ---Qui je suis?... un ami! répondit une voix bien timbrée. - ---Vous ne le prouvez guère en ce moment... Qui que vous soyez, passez -votre chemin!... laissez-moi accomplir ce que j'ai résolu... - ---Colonel Henriot, ne faites pas cette folie. - ---Vous me connaissez? demanda le malheureux fiancé d'Alice, car c'était -lui, qui, apercevant celui qu'il avait pris, trompé par le costume et -par les traits du visage, pour l'Empereur sortant de la chambre de la -jeune fille, s'était enfui, comme un fou, à travers la campagne. - ---Je vous connais et je viens vous empêcher de mourir... - ---Que faites-vous? de quel droit voulez-vous empêcher un malheureux -d'achever une existence désormais misérable et sans but?... Vous ne -savez pas quelle fatalité ni quel affreux désespoir me poussent à la -mort?... - ---Peut-être suis-je plus instruit que vous ne le supposez sur des -motifs qui vous entraînent à commettre une irrémédiable sottise, reprit -la voix. Je suis, colonel Henriot, un ami inconnu... je me nomme le -comte de Maubreuil... j'ai l'honneur de connaître quelque peu la -duchesse de Dantzig, et c'est elle qui m'a mis sur votre trace... Je -l'ai quittée, il y a une heure à peine... - ---La duchesse ne peut apprécier ma conduite... j'ai été indignement -trahi... la vie m'est insupportable... Si vous avez quelque humanité, -ne retardez pas plus longuement l'heure de la délivrance et de l'oubli -qui va sonner pour moi... Merci, comte de Maubreuil, de votre généreuse -intervention, mais vous ne pouvez rien pour moi... continuez votre -route et permettez-moi de m'affranchir de ma souffrance!... - ---Il sera toujours temps de vous abandonner quand vous m'aurez écouté, -reprit Maubreuil d'une voix persuasive... Moi aussi je connais la -trahison et je sais ce que c'est que la douleur... mais, croyez-moi, on -ne se repent jamais d'avoir retardé de quelques instants une funeste -résolution comme la vôtre... Si vous êtes toujours dans les mêmes -intentions, quand je vous aurai parlé, je vous donne ma parole de ne -plus chercher à retenir votre bras... je m'éloignerai sur-le-champ... -mais j'espère rester, ou plutôt continuer ma route avec vous, quand -vous m'aurez entendu... - ---Parlez donc... mais ne comptez pas me faire revenir sur mon projet... -Moi aussi je veux que vous m'entendiez, et vous jugerez après si la -mort n'est pas pour moi un bienfait, la seule issue à une impasse -terrible où je me suis follement et fatalement engagé!... - ---Eh bien! asseyons-nous là, sur cette borne, et causons comme deux -vieux amis, comme deux frères, colonel Henriot, car je me sens pour -vous une irrésistible sympathie et je veux vous sauver d'abord... vous -aider à vous venger ensuite!... - ---Me venger! s'écria Henriot, changeant de ton et comme se raccrochant -à un espoir soudainement entrevu... Oui, vous avez raison, reprit-il -d'une vois plus accablée, la vengeance ordonne de vivre... elle donne -la force de supporter bien des blessures... c'est elle qui fait se -soulever l'homme frappé à mort et lui rend une minute d'énergie -suffisante pour empoigner son pistolet et, appuyé sur le coude, -soutenant d'une main ses entrailles, viser l'ennemi, l'abattre et -retomber à côté de son corps expirant... Mais la vengeance même m'est -impossible... et je dois mourir tout de suite!... - ---Qui sait? dit Maubreuil gravement. - -Et avec autorité, il ajouta, prenant Henriot par le bras: - ---Venez vous asseoir là, vous dis-je... et ouvrez-moi votre coeur! - -Tous deux se campèrent sur la borne et Henriot se confessa. - -Le choc avait été, pour lui, terrible de reconnaître Napoléon devant la -fenêtre d'Alice. - -Comme Maubreuil, l'arrêtant dès les premières paroles de son récit, -lui demandait hypocritement s'il était bien certain d'avoir reconnu -l'Empereur, car des méprises étaient toujours possibles, la nuit, et -les amants ont souvent de mauvais yeux, Henriot persista dans son -affirmation. - -Aucun doute n'était permis, c'était bien l'Empereur qu'il avait eu -sous les yeux. Que venait faire le souverain, la nuit, à cette fenêtre -où Alice se tenait, sinon posséder la jeune fille? Mais entrait-il ou -s'échappait-il, ceci importait peu. Depuis longtemps peut-être elle -était sa maîtresse. Alice, d'ailleurs, avait crié quand, tout joyeux -de sa mission abrégée, il était accouru dans l'espoir d'apercevoir du -moins sa fenêtre. Eh! quel aveuglement de sa part, quelle coquinerie -de la sienne! Se pouvait-il que tant de perfidie et de vice fussent -abrités sous un masque aussi candide? Il ne pouvait encore croire à la -trahison. Cependant il avait vu, réellement vu. Et il douterait?... Ah! -le niais!... - -Son premier mouvement avait été la colère, la fureur... Il s'était rué -sur son rival, le sabre haut... - -Il ne connaissait plus l'Empereur alors, il ne voyait qu'un homme qui -lui volait son Alice, un assassin qui tuait son bonheur... - -Il avait frappé... - -Mal, sans doute! L'arme n'avait fait qu'effleurer les habits. Il lui -avait semblé que son rival s'enfuyait... - -Tout cela tremblotait, comme les figures d'un cauchemar, dans sa -cervelle. La seule chose dont il se souvenait, c'est qu'il n'avait pas -tué... - -Affolé, inconscient, dans un élan impulsif il s'était enfui à travers -la campagne. Il avait atteint, au bout de sa course fiévreuse, ce -carrefour et cette borne qu'il avait envisagés comme le terme de sa -fuite et de sa vie... - -Durant cette marche folle, une idée fixe: mourir, s'était dégagée du -tourbillon de fureur, de désespoir, d'exaspération qui l'enveloppait. - -Il s'arrêtait par moments dans son étape saccadée: il essayait de -lier des raisonnements. Oh! la situation était claire et nettement -lui apparaissait, dans toute sa navrante étendue, son malheur. Alice -l'avait trompé. Elle ne l'aimait donc pas? Alors elle lui avait menti -et encore menti! Toute cette camaraderie d'enfance, si délicieuse à -son souvenir, l'émoi d'Alice le retrouvant à Berlin, après la victoire -d'Iéna, l'attente charmante, depuis son retour en Prusse auprès de la -maréchale Lefebvre, de cette union que leurs deux coeurs avaient déjà -formulée, avant que la loi et l'Église en eussent reçu le serment, les -sourires qui lui étaient prodigués, les paroles douces, les gentils -projets, les espérances et les rêves qu'on avait jusqu'à cette nuit -fatale si passionnément échangés, tout cela n'était qu'illusion, fumée, -mensonge et duperie!... - -Ainsi Alice en aimait un autre! Et quel autre! Celui-là seul qui ne -pouvait être un rival pour aucun homme: l'Empereur! Cela était-il -possible? Alice avait donc été séduite par la gloire, par la -toute-puissance, par la force rayonnante et la majesté dominatrice de -l'Empereur? C'était croyable. Que de femmes, avant elle, avaient subi -l'ascendant du maître, que d'autres le subiraient par la suite, car -l'Empereur n'éprouvait certainement pour elle qu'un caprice passager, -qu'un désir éphémère; d'une main distraite il la cueillait, en passant, -comme une fleur qui tente au bord du chemin, et bientôt, il la -rejetterait, avant même que sa fraîcheur eût passé et que se fût fanée -sa jeunesse. On comprenait qu'Alice eût succombé à cette tentation. Ne -pouvait-elle résister? parfois une femme se refusait à l'Empereur: il y -avait des exemples, il suffisait que cette femme eût un amour au coeur! -alors elle était forte, elle était invincible... - ---Mais Alice ne m'aimait pas! répétait-il avec fureur et souffrance. -Elle ne pouvait que céder! - -Irrité, il reprenait sa course dans la nuit, ruminant des projets -étranges, échafaudant des desseins impossibles. - -A un nouvel arrêt, reprenant haleine, sondant vaguement l'épaisseur -noire d'alentour, comme s'il cherchait un endroit propice à -l'accomplissement d'une résolution encore mal formulée, il repassait -les faits un à un, et les rattachait par le fil de son désespoir. Il -égrenait ce chapelet douloureux en énumérant tous les menus détails -de l'épouvantable soirée. Oh! il comprenait tout à présent! Des -minuties qui lui avaient échappé se représentaient devant ses yeux -dans un grossissement fantastique. Ainsi il se souvenait qu'à table, -au grand dîner du maréchal, regardant Alice, et de loin cherchant à -lui transmettre par les yeux son amour, son impatience d'être auprès -d'elle, son ennui de toute cette brillante société qui érigeait un mur -d'uniformes, de soie, de broderies et de diamants entre elle et lui, -son regard n'avait pas trouvé le sien. Alice avait les yeux fixés sur -l'Empereur. C'était excusable. L'Empereur est si grand, si magnifique -et sa présence est si accaparante! Mais l'Empereur lui aussi avait son -oeil fixé sur Alice; alors il n'y avait fait aucune attention; ces -vagues impressions de défiance et de jalousie reviennent après plus -nettes quand la triste vérité s'est révélée; à présent il comprenait -cet échange de coups d'oeil. Si une jeune fille pouvait, à la rigueur, -demeurer comme fascinée par le regard de Napoléon, il n'avait pas, lui, -l'Empereur glorieux, à subir d'éblouissement en présence d'Alice. S'il -la regardait, comme lui, Henriot, amant inquiet, la couvait, la suivait -de sa prunelle ardente, c'est qu'il y avait communication secrète et -entente concertée entre eux! - -Il comprenait ensuite certains regards ironiques et il s'expliquait -les compliments excessifs de généraux, de courtisans, le félicitant -sur son bonheur avec une insistance à laquelle il n'avait alors porté -aucune attention, vantant la beauté de sa fiancée, qui ne pouvait -manquer, disaient ces insolents flatteurs, de faire sensation aux -réceptions des Tuileries où l'Empereur ne tarderait pas à l'inviter. -Ces complimenteurs n'étaient pas dans le secret, mais ils devinaient, -ils voyaient peut-être!... - -Et cette pensée le torturait plus fort, que son infortune pouvait être -d'avance prévue et se trouvait presque divulguée. - -Il recousait, l'un après l'autre, les lambeaux de son enquête mentale. -Il se rendait compte du motif qui lui avait fait donner cette mission, -sans doute inutile, puisqu'on l'avait décommandée ensuite et qu'un -cavalier avait été lancé après lui pour le faire revenir. On avait -voulu l'éloigner pour permettre à l'entrevue de s'accomplir. Seulement -il était revenu trop tôt... - -Alors, il était tenté de maudire sa précipitation qui lui avait fait -surprendre l'Empereur s'évadant, à son approche signalée par un cri -d'Alice, de la chambre où il avait possédé la jeune fille. Il éprouvait -la sensation déchirante de la vision corrosive de la possession par -autrui de la chair aimée, convoitée, jusque-là respectée, devenant -la proie, la chose d'un autre. Si par bonheur, pensait-il, revenu -tardivement, il eût laissé le temps à son formidable rival de -disparaître... il ignorerait encore... il pourrait peut-être encore se -trouver heureux... - -Pourtant il valait mieux qu'il eût surpris la trahison. Il aurait tôt -ou tard découvert la réalité. Il était préférable que ce fût ainsi. -Prise sur le fait, Alice ne pouvait songer à nier. Elle n'avait -d'ailleurs pas cherché à le faire. Son malheur était immense, mais -n'eût-il pas été pire s'il eût appris, le lendemain, une semaine, un -mois plus tard, que la femme qu'il avait épousée était la maîtresse -de Napoléon! On l'eût peut-être soupçonné d'un infâme calcul. Oui, -le hasard l'avait servi en le faisant arriver à temps sous la -fenêtre d'Alice. C'était un de ces caprices d'amant qui n'ont aucune -explication raisonnable. Il était persuadé qu'il trouverait Alice -endormie derrière ses volets clos et toute lumière éteinte. A tout -hasard, il voulait passer par là. C'est déjà une joie pour un amoureux -que la vue de la demeure où repose la bien-aimée, et combien, sans -espoir du sourire ou du regard jeté du balcon, ont chanté de secrètes -et tacites sérénades sous la fenêtre inexorablement fermée!... - -Oui, il avait eu raison de venir... il savait... il avait vu... -il tenait la preuve!... Aucun doute n'était admissible... Aucune -réparation non plus! Alice était perdue pour lui à jamais, et ce -refrain, dans sa monotonie tragique, lui remontait du coeur aux lèvres: -Il faut mourir!... - -Maubreuil avait silencieusement écouté l'aveu, entrecoupé de plaintes -et de sanglots, qu'il avait su arracher à Henriot. Il souriait -cyniquement dans l'ombre, le perfide conseiller! sa machination -réussissait. Le premier moment d'exaltation était passé pour Henriot. -Quand la souffrance se fait moins aiguë, on la raconte. Les paroles -soulagent. Avec elles s'évapore la fermentation désespérée d'où le -suicide peut se dégager. Il n'y avait plus à craindre d'explosion -brusque. Henriot lui appartenait. Il dirigerait à son gré la fureur -débordante, que la trahison d'Alice avait condensée. Comme un éclusier -habile, il tenait le levier qui soulève ou abaisse les vannes, -laissant s'échapper le flot ou le contenant. Henriot ferait ce qu'il -voudrait; il l'avait amené au point psychologique qu'il avait calculé. -L'amour trahi, l'amour-propre irrité, tous les sentiments généreux -et confiants du jeune homme froissés, faussés, dénaturés, faisaient -de lui un naufragé qui, ballotté sur un radeau désemparé, s'accroche -convulsivement à l'amarre qui lui est jetée tout à coup, au hasard, -dans la nuit. Maubreuil se disposait à lancer la corde. Le naufragé -la saisirait-il, ou, inerte et définitivement perdu, se laisserait-il -couler, dédaigneux de la lutte et n'ayant plus la force de vouloir -conserver sa misérable existence? - -Mais un autre mobile, encore, la persuasion où Henriot se trouvait -d'avoir commis un attentat de lèse-majesté, et par conséquent d'être -hors la loi, hors le monde, sans pardon possible, sans asile, sans -appui, réduit à fuir, à se cacher, contraint de renoncer à l'armée, à -la société, ainsi que la certitude où il était de n'avoir d'autre repos -et d'autre avenir que dans la tombe, pouvaient lui livrer, âme et corps -liés, le malheureux qui se noyait. - -Avec circonspection, mais en précisant les faits, Maubreuil, après -avoir essayé de prouver au jeune homme qu'il était insensé celui qui, -pour punir une femme de son infidélité, faute si fréquente et si -prévue, se condamnait à mourir, aborda le point grave, selon lui: la -colère de Napoléon. Il ne lui dissimula pas qu'il courait un grand -danger. Jamais Napoléon ne pardonnerait à un officier de son armée -d'avoir levé le sabre sur lui. C'était un forfait qui paraîtrait digne -des plus atroces supplices. Oh! il ne s'agirait pas d'affronter le -peloton d'exécution. On éviterait le bruit, le scandale. Des policiers -dévoués, prêts à toutes les besognes sinistres, la nuit s'empareraient -de lui. Ils l'expédieraient sous bonne garde vers quelque forteresse -obscure, aux îles Sainte-Marguerite, à l'île d'Aix. Là, il demeurerait -enseveli dans une ombre profonde. Personne jamais n'entendrait plus -prononcer son nom. Il serait effacé de la liste des vivants. Ses -plaintes, des murs épais les étoufferaient; sa mort, s'il essayait de -franchir les murs de sa prison et de tuer un geôlier, s'accomplirait -dans les ténèbres et dans le silence. Voulait-il donner cette joie -à Napoléon d'avoir abusé d'une jeune fille, fiancée à l'un de ses -officiers, d'avoir rompu le pacte d'amitié qui devait l'unir à l'un -des plus fidèles parmi ses serviteurs, et de punir celui à qui il -avait infligé une si cruelle offense, le loyal soldat dont il n'avait -pas hésité à briser la vie? Il faisait bon marché de cette existence -à jamais empoisonnée, soit! Mais n'y avait-il pas quelque lâcheté à -disparaître ainsi sans s'être vengé, sinon d'Alice, qui avait sans -doute cédé aux puissantes sommations impériales, qui avait subi la -contrainte du pouvoir suprême, du moins de celui qui lui prenait sa -femme et ne lui laissait pour avenir que la honte, s'il acceptait -l'outrage, la prison, s'il se révoltait contre la trahison, le suicide, -s'il s'abandonnait à la tristesse et au désespoir. - ---Un homme fort, un brave, n'agirait pas comme vous pensez le faire, -colonel Henriot! dit en terminant le tentateur, prenant le ton de la -sévérité et du blâme. - ---Que feriez-vous à ma place? demanda faiblement Henriot, se laissant -dominer. - ---Je vous l'ai dit: je me vengerais! articula nettement Maubreuil. - ---Me venger!... le puis-je?... On ne se venge pas de Napoléon... - ---Si fait..., quand on le veut bien... - ---Admettez que je le veuille... - ---Il faut vouloir avec énergie... - ---J'aurai de l'énergie!... accentua alors résolument Henriot. - -L'âme humaine est un prisme mobile. Toutes les lueurs de la passion -s'y colorent tour à tour dans une révolution chromatique. La rouge -vengeance apparaissait, chassant les noirs rayons du suicide. Peu à -peu, Henriot se sentait reprendre à la vie. Il retrouvait un but et -sa course ne devait pas se terminer dans ce fossé de grande route. -L'existence lui semblait, tout en demeurant douloureuse, supportable -avec la vengeance au bout. Les paroles de Maubreuil lui montraient -sous un autre aspect la destinée. Oui, Napoléon l'avait trahi; sans -égard pour ses services, sans crainte de ternir la pureté d'une âme -virginale, comme celle d'Alice, sans délicatesse et sans retenue, il -avait séduit, capté, abusé, souillé celle qui l'aimait, qui allait -être sa femme. La pauvre enfant n'était peut-être pas si coupable -qu'elle le paraissait. Qui pouvait dire sous quel amas de promesses, de -flatteries, de mensonges, de menaces aussi, elle avait succombé? - -Peu à peu, Henriot se démunissait de colère contre Alice et s'armait de -haine contre Napoléon. - -Maubreuil observait ce déplacement lent des forces de l'âme, qu'il -avait prévu et dont il calculait le jeu comme un mécanicien, sûr de -ses contre-poids et de ses ressorts, attend, penché sur la machine, le -mouvement de va-et-vient qu'il a réglé. A présent, il ne doutait plus -de la réussite. L'âme d'Henriot évoluait selon ses calculs. Le jeune -homme était dans sa main, déjà résigné, presque docile, et passivement -il obéissait.--Qu'on place entre ses doigts, naguère crispés, et -maintenant soumis, un poignard, un pistolet, une fiole de poison, et -qu'on laisse aller droit devant soi cet homme, devenu instrument, la -fiole, le pistolet, le poignard iront au but et peut-être, si la chance -nous favorise, en aura-t-on fini avec toi, Napoléon!... se disait -Maubreuil triomphant; et il ajoutait, avec son sourire méchant: Allons, -Samuel Barker, je le vois, a bien rempli son rôle, et M. de Neipperg -n'aura pas à se repentir de m'avoir confié cet utile coquin!... - -Aussi fut-ce avec la certitude de la victoire prochaine qu'il releva -la parole qui venait de s'échapper des lèvres frémissantes d'Henriot -affirmant qu'il aurait de l'énergie. - ---L'énergie ne suffit pas, dit-il lentement. Il faut, pour qui veut se -venger, outre une âme forte, une volonté bien trempée et qui ne casse -pas au dernier moment comme un mauvais acier; enfin, il est nécessaire -d'avoir un plan, une organisation, une méthode... Que comptez-vous -faire, mon jeune ami? - ---Je vous écoute et vous obéirai... Donnez-moi vos conseils... ce que -vous me direz, je le ferai... Je veux me venger de Napoléon, voilà tout! - ---C'est fort bien, je vous approuve. Mais je serais un misérable -si je vous encourageais ainsi sans vous raisonner les difficultés -de l'entreprise. Vous êtes encore sous l'influence d'une légitime -indignation, vous ne prévoyez aucune difficulté. L'esprit est prompt -et saute par-dessus les obstacles. Moi qui suis plus calme et n'ai pas -les mêmes motifs de précipitation, je devine les dangers, je vois les -murs qui se dresseront devant vous, au premier pas, barrant la route et -couvrant le but que vous voulez atteindre... - ---A qui hait comme moi, à qui veut comme moi sa vengeance, nul obstacle -n'est infranchissable, et aucun péril n'est suffisant pour empêcher la -volonté de parvenir là où elle a décidé de vous conduire. J'ai fait le -sacrifice de ma vie, comte; sans vous, sans cet espoir que vous m'avez -fait luire, comme un phare, et qui va désormais me guider dans mon -naufrage, je serais étendu là, sur la route, le corps percé... A qui -est décidé à donner existence pour existence, l'ennemi quel qu'il soit -appartient!... Tout homme qui veut frapper est assuré de réussir, s'il -ne regarde pas derrière lui, mais devant, s'il renonce à la fuite, au -salut, à l'espoir, et si d'avance il a décidé de faire l'échange de -deux vies... - ---Napoléon est bien gardé. Vous ne sauriez aisément aujourd'hui -approcher de lui. Ne pensez-vous pas que votre nom donné à la police -de Rovigo, votre signalement transmis à tous les officiers, à tous les -gendarmes, à tous les agents de l'Empire, suffiraient à vous interdire -cet accès, ce combat corps à corps que vous souhaitez? Croyez-moi, -mon jeune ami, un tyran comme Napoléon ne s'attaque pas de face et au -grand jour, mais par derrière et dans l'ombre. Renoncez à votre idée -chevaleresque d'offrir votre sang en sacrifice. Ne cherchez pas à -aborder votre ennemi, fuyez-le plutôt et attendez votre heure! - ---Je ne puis pas attendre... mon sang bout et ma haine veut être -assouvie, brûlante... - ---Je ne vous dis pas de renoncer à votre énergique dessein, je vous -conseille de combiner plus froidement le châtiment que vous voulez -infliger à celui qui vous a si cruellement atteint. - ---Que faut-il faire?... Avez-vous une idée?... Vous avez peut-être -le projet, vous aussi, de frapper cet homme?... Oh! peu importe que -ce soit au visage ou dans les reins! C'est dans l'ombre qu'il m'a -blessé, moi, ce n'est pas à face découverte qu'il m'a volé mon Alice... -Il s'est glissé, la nuit, comme un brigand, et c'est dans un lâche -guet-apens que j'ai succombé... Parlez, comte, je suis dans vos mains, -je vous appartiens... - ---Eh bien! sachez qu'il existe depuis longtemps des centaines de -braves qui, comme vous, sont animés du désir de faire disparaître -Napoléon. Pour n'être pas aussi personnelle que la vôtre, notre haine -est vigoureuse et persistante. Ce sont pour la plupart des mécontents; -il y a parmi eux d'anciens républicains, des jacobins non convertis -ou qu'on a négligé de pourvoir d'une baronnie, d'un siège au Sénat ou -d'une dotation; il s'y rencontre aussi des philosophes qui rêvent une -fédération des nations d'Europe comme cela se voit parmi les États -américains, et avec eux des royalistes sincères, comme votre serviteur, -car je ne dois pas vous cacher le motif qui me pousse à détester -Napoléon et à souhaiter la fin de sa terrible dictature... Je veux -rétablir Sa Majesté le Roi de France sur le trône de ses pères... Nous -ne sommes guère que trois qui ayons en ce moment cette idée fixe et -la persuasion de la réussite prochaine: moi, M. de Vitrolles et M. de -Neipperg. - ---Je ne m'occupe pas de politique, répondit Henriot vivement. Jusqu'à -ce jour j'ai servi fidèlement Napoléon et j'ai eu peu de temps, je -l'avoue, au milieu des champs de bataille, pour examiner si son pouvoir -était légitime ou non, si la façon dont il l'exerçait était nuisible ou -heureuse... Ne me parlez donc pas des idées, des plans de gouvernement -de ces ennemis de Napoléon... Je n'ai rien de commun avec eux... Je -suis un homme qui cherche à se venger d'un autre homme, voilà tout! - ---Je l'entends bien ainsi! reprit Maubreuil, inquiet, redoutant de -voir lui échapper cette âme, accessible à la vengeance, rebelle à la -trahison. Ce que je vous dis de nos sociétés secrètes, qui ont déjà -à plusieurs reprises montré leur force et leur audace aux sbires de -Napoléon, c'est pour vous indiquer des compagnons, des amis, qui -au besoin sauraient vous offrir un asile, vous guider, et qui vous -permettront d'accomplir, seul, si vous le voulez, votre hardi dessein. -Rien de plus. - ---J'accepte cet appui, s'il en est ainsi. - ---Vous garderez toute liberté avec les Philadelphes; c'est le nom -qu'ont pris les ennemis de Napoléon. Je vous l'ai dit: toutes les -opinions sont admises chez eux. Entre eux un lien commun, la haine de -Napoléon, et un but unique vers lequel tous tendent: la disparition du -tyran!... - ---Où pourrai-je me rencontrer avec ces Philadelphes? - ---Actuellement la mort, la prison, la proscription ont fait de graves -ravages dans leurs rangs. L'un de leurs chefs principaux était le -colonel Oudet... - ---Je l'ai connu. C'était un beau, alerte et brillant cavalier. On le -disait tout occupé des femmes... - ---C'était une façon à lui de déguiser la gravité de ses projets. Il a -été tué à Wagram dans une embuscade, dit-on. Depuis, c'est le général -Malet qui est le chef des Philadelphes, le centre de tout ce qui est -attiré dans la lutte contre Napoléon, le foyer de toute haine et de -toute vengeance rayonnant vers le trône des Tuileries... - ---J'irai trouver le général Malet, dit résolument Henriot. Où puis-je -le voir? - ---Vous vous rendrez à la maison de santé du docteur Dubuisson... - ---A quel endroit? - ---En haut du faubourg Saint-Antoine, tout proche la barrière du Trône... - ---Bien. Mais comment y pénétrer? - ---Le docteur Dubuisson n'est pas un geôlier. Le général prisonnier est -l'objet de certaines faveurs. Il peut recevoir des visites. Seulement -Rovigo veille aux portes. Vous ferez attention à ne pas attirer la -surveillance des agents qui observent et dépistent ceux qui se rendent -chez le général. - ---Comment Malet me recevra-t-il? Il est prisonnier, il a déjà conspiré, -et déjà il fut victime de la trahison. Qui lui donnera confiance en -moi?... - ---Vous vous présenterez en disant: «Je viens de Rome et je veux aller à -Sparte...» - ---C'est le mot d'ordre? - ---Oui. Ne l'oubliez pas. - ---Ce mot d'ordre, n'est-ce pas le point de départ de ma vengeance?... -Je n'aurai garde de l'oublier... Mais, vous-même, comte de Maubreuil, -ne faites-vous point partie des Philadelphes? - ---Je suis de coeur avec eux. Les conspirateurs, je vous le dirai -franchement, m'ont toujours découragé des conspirations. On parle -beaucoup, et l'on agit peu dans ces conciliabules. Et le bavardage -ne cesse que lorsqu'une oreille indiscrète en ayant recueilli les -échos, la police survient et envoie tout le monde en prison... -Les Philadelphes avaient du bon, je ne dis pas... Mais leur -chef, le général Malet, ruminait des conceptions vraiment trop -extraordinaires... il attendait d'un événement guerrier le signal du -soulèvement qu'il projetait... il comptait sur un boulet autrichien ou -russe pour en finir avec l'Empereur... Il y a mieux et plus sûr!... -pour abattre le tyran, un homme vaut mieux qu'un canon... Tant qu'il -n'y avait du côté de Malet que l'espoir en l'artillerie, j'augurais -mal de sa réussite; à présent je suis plus confiant, je suis presque -certain de son succès... - ---Pourquoi cela, comte? - ---Parce que, plus heureux que Diogène, et cela sans lanterne, il a, un -peu grâce à moi, trouvé un homme... - ---Qui donc? - ---Vous!... - -Henriot prit la main de Maubreuil et la serra énergiquement. - ---Je serai l'homme sur lequel vous comptez! Les Philadelphes trouveront -en moi l'arme qu'il faut... j'en fais le serment!... A présent je veux -vivre; oui, vivre pour me venger!... Comte, que faut-il faire cette -nuit... demain? quand dois-je agir? je me laisse guider par vous, comme -un enfant... - ---Eh bien! venez!... La nuit s'éclaircit et l'aube bientôt va rendre -les routes dangereuses pour ceux qui conspirent... Suivez-moi jusqu'à -la ville voisine; là vous trouverez des vêtements civils, là nous nous -séparerons... - ---En vous quittant, j'irai à la maison de santé du docteur Dubuisson... -Mais quand nous reverrons-nous? - ---Quand il le faudra... au jour de votre vengeance!... - ---Ce sera bientôt... Ah! comte, je suis bien malheureux! - -Et Henriot, dont les nerfs alors se détendirent, incapable de surmonter -plus longtemps la crise nerveuse qui le secouait, suivit le tentateur -en pleurant silencieusement sur la route. - -Maubreuil, tout à fait satisfait, murmurait en regardant blanchir la -cime des arbres au loin: - ---Ce rêveur de général Malet va enfin avoir ce qui lui manquait... un -bon poignard emmanché dans une main solide!... - - - - -X - -EN ROUTE VERS L'ABIME - - -Wilna,--en russe Vilno,--l'ancienne capitale de la Lithuanie, où -s'élevait jadis le temple du Jupiter tonnant de l'Olympe Scandinave, -était en fête et le canon faisait vibrer les vitraux de la cathédrale -de Saint-Stanislas. - -Sur l'emplacement de l'autel païen où la chrétienne basilique dressait -victorieusement ses deux tours byzantines, les hardis navigateurs -normands venaient invoquer la divinité farouche qui disposait de la -foudre et présidait aux combats. Puis ils détachaient leurs barques -étroites et s'enfonçaient dans les brumes et dans l'inconnu, les proues -en col de cygne tournées vers ces villes opulentes de l'Occident, -vers ces monastères emplis d'orfèvrerie et ces villages entourés de -champs fertiles, qu'on devait rencontrer et piller, des embouchures de -la rivière de Seine au pont de bois de Paris, fabuleuse cité, proie -tentante des aventuriers du Nord. - -De Wilna, cité sainte, comme des vagues, l'une poussant l'autre, -peuplades, tribus, nations, emportées par un courant mystérieux et -puissant, s'étaient répandues sur l'ouest. Jusqu'au ras des murs de -Paris que défendirent héroïquement Eudes, comte, et Gozlin, évêque, -aidés des bourgeois et du menu peuple, leurs flots barbares étaient -venus battre. Puis ces marées humaines, laissant derrière elles -quelques alluvions, comme en terre neustrienne, dans un reflux non -moins étrange et irrésistible, s'étaient trouvées reportées au marécage -originel, aux fiords, aux côtes basses et aux archipels embrumés des -mers septentrionales et des plages boréales. - -Il semblait qu'un travail secret agitât perpétuellement ces lointains -océans humains, et qu'un mouvement de va-et-vient fatal dût les ramener -une fois encore vers ces terres occidentales où jadis les fils d'Odin, -vêtus de peaux de bêtes, avaient enfoncé l'avant de leurs barques et -planté le fer de leurs lances. - -De Wilna, de nouvelles hordes n'allaient pas tarder à dévaler sur -l'Europe centrale et rouler leurs masses torrentueuses jusqu'au pied -des tours de Notre-Dame de Paris. - -Le fracas de l'artillerie que les cloches de Saint-Stanislas -accompagnaient de leurs cadences argentines, les roulements sourds des -tambours, le déchirement aigu des trompettes et le cliquetis sonore des -sabres, des fusils, des lances, des arcs, des carquois entre-choqués -dans la marche pesante d'un corps de troupe défilant, donnaient à la -petite ville bourgeoise et savante, riche de bibliothèques, de musées -et de gymnases, un aspect martial et joyeux. - -Sur le château flottait l'étendard des czars. - -La foule, de la route de Saint-Pétersbourg à la cathédrale, dès les -premières heures, s'était portée; groupée, campée, entassée, juchée sur -des escabeaux, perchée aux échelles, agglutinée aux fenêtres, accrochée -même aux poteaux des lanternes et suspendue en grappes aux grilles du -château, la paisible population cherchait par tous les moyens possibles -à voir de son mieux et au plus près S. M. Alexandre Ier, empereur de -toutes les Russies, faisant son entrée solennelle dans sa belle ville -de Wilna. - -Un peu avant midi, le czar parut. Il était entouré d'un brillant -état-major. On se montrait dans son cortège le ministre de l'Intérieur, -prince Kotchoubey; le ministre de la police, le plus important des -fonctionnaires, Ballachoff; le grand maître du palais, comte Tolstoï; -M. de Menchode, envoyé extraordinaire auprès de l'empereur des -Français, revenu de sa mission. Rapportait-il la paix ou la guerre? on -l'ignorait encore. Derrière ces personnages venait le général allemand -Pfuhl, tacticien émérite, précédant un groupe de généraux, diversement -célèbres, et à qui la population fit des ovations différentes. Là -chevauchaient Barclay de Tolly, ancien pasteur de Livonie devenu -général, stratégiste consommé, mais vieilli et peu aimé; Beningsen, -le général qui avait été vaincu dans la précédente guerre de Pologne; -le prince Bagration, commandant l'armée du Dniéper; et enfin le vieux -Koutousoff, que Napoléon avait battu à Austerlitz et qui s'était -justifié de sa défaite en prouvant qu'on n'avait pas écouté son avis -qui consistait à ne pas livrer bataille tant que l'archiduc Charles ne -serait pas arrivé. - -La foule, en apercevant Koutousoff, redoubla d'acclamations. Ce général -était considéré comme l'élève et le successeur du célèbre Souwaroff. On -lui attribuait des secrets stratégiques merveilleux. Il profitait de -l'énorme impopularité de l'Allemand Barclay de Tolly. - -Un peu à l'écart du groupe des généraux, s'entretenant, le sourire aux -lèvres, de choses frivoles ou insignifiantes, échangeant des remarques -sur la population lithuanienne rangée en files profondes tout le long -du parcours du cortège impérial, parlant peut-être des dernières modes -de Paris ou d'_Atala_, le touchant roman de M. de Chateaubriand, -trois personnages, élégants, d'aspect plus policé que la plupart des -fonctionnaires et des militaires composant cette escorte demi-barbare, -fermaient la marche et précédaient les troupes. - -Ces trois cavaliers étaient le comte d'Armsfeld, envoyé de Suède, le -confident du traître Bernadotte; le prince Rostopchine, gouverneur de -Moscou, et le comte de Neipperg, envoyé secret d'Autriche. - -Ces trois hommes, également funestes pour la France, distingués et -souriants, devisant sur des sujets mondains en caracolant derrière les -généraux d'Alexandre, devaient être les fossoyeurs de la Grande Armée. -Dans la cité d'Odin, l'antique ville des corbeaux, ils étaient les -sinistres oiseaux noirs qui allaient arracher les premières plumes à -l'aigle blessé. - -Après le service religieux à la cathédrale, l'empereur Alexandre -se rendit au château et reçut les députations des notables et des -propriétaires de Wilna. - -Au cours de la réception, un courrier extraordinaire fut annoncé. - -Alexandre, surpris de l'arrivée de ce messager, suspendit la réception -et donna l'ordre qu'on l'introduisît sur-le-champ. - -Il se nommait Dividoff et était l'un des principaux secrétaires de -l'ambassade de Russie à Paris. L'ambassadeur l'envoyait pour informer -le czar d'un incident fâcheux survenu à Paris. - -M. de Czernicheff, chargé d'une mission en France et que Napoléon -traitait avec amitié, avait profité de ses relations dans le haut -personnel administratif français, et de la complaisance nuisible et -coupable avec laquelle on le laissait pénétrer dans les bureaux, -pour corrompre un employé du ministère de la Guerre et lui faire -livrer, moyennant espèces, des pièces fort importantes, concernant -la situation des places, les approvisionnements et l'organisation de -l'armée ainsi que les places d'attaque, en prévision d'une guerre avec -la Russie. Malheureusement, M. de Czernicheff avait laissé tomber -aux mains de la police une lettre contenant le nom du traître et des -révélations précises sur ses coupables agissements. Un des domestiques -de l'ambassade russe, qui avait servi d'intermédiaire, était en prison, -et le prince Kourakin, l'ambassadeur, avait vainement réclamé son -serviteur en invoquant les privilèges diplomatiques. - -M. Dividoff était donc envoyé spécialement pour expliquer à l'empereur -Alexandre cette situation. Napoléon était furieux et ne doutait pas que -la Russie, tout en multipliant les envoyés et les assurances de paix, -ne se préparât secrètement à la guerre et ne cherchât à en rejeter sur -lui la responsabilité aux yeux de l'Europe et devant l'histoire. Cette -découverte lui avait fait brusquer la mise en mouvement de ses troupes. - -Et M. Dividoff ajouta: - ---Sire, le maréchal Davout, qui commande le 1er corps, est déjà en -route! - ---Vous l'avez vu? demanda vivement Alexandre. - ---De mes yeux vu, au delà de la Vistule, frontière de Prusse, à -Elbing... - ---Combien d'hommes?... - ---Le maréchal Davout, Sire, avait sous ses ordres, quand je l'ai -croisé, me rendant à Pétersbourg aussi vite que les chevaux et les -chemins me le permettaient, quatre corps de troupes: les divisions -Morand, Friant, Gudin, Desaix et Compans... en tout 63,000 hommes! - ---Et des hommes comme ceux qui composent les divisions Morand et -Friant, commandés par le prince d'Eckmühl! dit Alexandre devenu pensif. - -Il ajouta aussitôt, un éclair de fierté aux yeux: - ---C'est donc la guerre!... Le prince d'Eckmühl, après avoir amené ses -troupes de l'Oder à la Vistule, marche vers le Niémen... la frontière -russe ne va pas tarder à être violée... Oui, c'est bien la guerre!... -je m'y attendais... je m'y suis préparé et la Russie me trouvera -prêt à supporter, avec l'appui de Dieu, le choc terrible que vous -m'annoncez... Merci, monsieur, de votre renseignement, il est précieux; -quant à la saisie des papiers importants que le colonel Czernicheff -s'était habilement procurés à Paris, rassurez-vous; cette saisie a été -heureusement tardive... Ces documents inestimables, je les ai... ils me -serviront à contrôler les notes confidentielles que vous nous apportez -de la part de notre fidèle ambassadeur, le prince Kourakin. - -Ayant félicité ainsi M. Dividoff, l'empereur Alexandre fit aussitôt -mander près de lui les généraux qui composaient son état-major et les -ministres qui l'avaient accompagné à Wilna. - -Un peu surpris de cette brusque convocation qui interrompait les -réceptions et les fêtes, les généraux et les ministres prirent place -à ce conseil de guerre improvisé en se lançant les uns aux autres des -regards soupçonneux. En Russie, où le caprice du souverain est tout, -les plus hauts fonctionnaires ne sont jamais à l'abri d'une disgrâce, -bientôt suivie d'un ordre d'exil, et la rivalité était grande entre les -généraux. Chacun accusait secrètement son collègue de l'avoir dénigré -auprès du maître et de préparer son renvoi. - -Alexandre fit part des nouvelles que M. Dividoff apportait. Le corps -de Davout était en marche, et s'avançait à travers la Prusse orientale -vers la Russie. Dans quelques semaines, peut-être avant, le Niémen -serait franchi et le sol russe verrait pour la première fois les -terribles soldats de Napoléon fouler ses étendues vierges d'invasions. -On pouvait considérer la guerre comme déclarée. Il n'y avait plus -d'illusions pacifiques à entretenir. Chacun devait se préparer à -une lutte opiniâtre, et la paix ne s'établirait que sur un champ de -bataille désastreux, où la Russie serait irrévocablement écrasée, ou -bien à Paris!... - ---Oui! oui! à Paris! crièrent les généraux enthousiasmés, portant la -main à leurs épées, prêts à s'engager par un serment solennel. - -Alexandre Ier était un jeune empereur, mais il avait des desseins mûris -et possédait un sang-froid politique de vieux diplomate. Il laissa -tomber l'élan tapageur de ses généraux, et se plongea dans une profonde -méditation. - -La nouvelle de la marche en avant du corps de Davout ne le surprenait -guère. Il prévoyait depuis longtemps cette guerre, et l'on peut -affirmer qu'il l'avait cherchée, provoquée, pour ainsi dire rendue -forcée, nécessaire et presque inévitable, assurément. N'avait-il -pas notamment réclamé l'évacuation de la Prusse par les troupes de -Napoléon? Qu'aurait-il exigé de plus de la France vaincue? Bien que -Napoléon ait gardé aux yeux de la postérité la responsabilité d'une -provocation téméraire adressée à ce colosse du Nord, et tout en -reconnaissant que, confiant dans sa force, grisé par le vin de la -gloire bu à toutes les coupes de l'Europe, entraîné par la fureur -conquérante et acquisitoire, semblable à la folie du joueur emballé, -qui risque ses gains et son avoir sur une dernière carte, il n'ait -pas très énergiquement tenté de conserver la paix, il est certain que -depuis longtemps Alexandre s'attendait à ce formidable duel et qu'il -s'était exercé, préparé, armé en vue du combat qu'il prévoyait et qu'il -ne fit rien pour l'empêcher. - -A Tilsitt, à Erfurt, dans ces grandes parades pompeuses et -étourdissantes, il avait sans doute témoigné envers Napoléon d'une -admiration profonde. Il était sincère alors, le jeune empereur, et son -exaltation élogieuse n'avait pas le caractère d'une menteuse flatterie. -Son enthousiasme, manifesté publiquement et à plusieurs reprises, pour -son glorieux hôte du radeau du Niémen et du palais de Berlin, n'eut -jamais le caractère d'une trompeuse comédie. Mais tout en admirant -réellement le grand soldat victorieux, tout en se montrant fier et -même heureux de son intimité avec lui, ravi et grandi, se trouvant -traité par le puissant César de France comme un égal, comme un associé -au partage du monde, Napoléon ayant l'Occident et Alexandre l'Orient, -son âme slave s'ouvrait à la fois à l'admiration et à l'envie: plus il -trouvait grand Napoléon, plus il souhaitait le rabaisser et l'abattre. -En même temps que son orgueil était satisfait de cette égalité -souveraine, un autre sentiment envahissait l'âme du jeune czar. Il -se disait que Napoléon renversé, battu, proscrit, tué, sa puissance -serait détruite, son prestige de gloire évanoui pour longtemps, pour -toujours peut-être en France, et qu'avec la chute de l'Empereur -s'accomplirait aussi l'effondrement de cette nation vaillante et -dangereuse, qui représentait la Révolution, se révélait impie ou peu -croyante dans tous ses actes, et qui n'avait pas craint, après avoir -proscrit les prêtres de sa religion et renversé les autels, de couper -la tête à un roi, à Louis XVI, son maître légitime. - -Et Alexandre se disait aussi qu'il lui appartenait d'être le justicier -de son époque. Il châtierait les Français de leur révolte contre leur -souverain, il effacerait dans le sang des batailles la souillure -révolutionnaire, et à Napoléon qui n'était qu'un Robespierre plus -puissant, plus terrible que l'homme de la guillotine, vrai boucher de -l'Europe, régicide à sa façon, frappant les souverains à coups de canon -et promenant des rives du Tage au bord du Niémen son drapeau tricolore -qui était celui des jacobins, il ôterait, si Dieu prêtait force à ses -armes, ce pouvoir immense, véritable outrage aux monarques tenant leur -couronne de Dieu, menace perpétuelle pour tous les trônes. - -En même temps qu'il rêvait de devenir l'arbitre du monde, le roi -des rois d'Europe,--car quel potentat pourrait rivaliser avec lui -s'il venait à bout de Napoléon?--un certain ressentiment familial -lui tenait au coeur: Napoléon, résolu à divorcer afin d'épouser une -princesse susceptible de lui donner un héritier, avait laissé presque -officiellement pressentir qu'une alliance avec la Russie lui serait -précieuse. La grande-duchesse Anne, soeur d'Alexandre, avait même été -avertie des démarches de Napoléon. Le mariage russe était déjà annoncé, -quand brusquement, en prenant le prétexte d'une question de rites, et -paraissant s'effrayer de l'introduction au Palais des Tuileries d'un -pope et d'une liturgie grecque, Napoléon avait rompu les pourparlers, -en hâte décidé et conclu son mariage avec l'archiduchesse d'Autriche. - -Tous ces éléments divers avaient modifié l'état d'âme d'Alexandre à -l'égard de Napoléon. Il l'admirait toujours, il n'en était que plus -ardent à vouloir le vaincre. Plus tard il devait le haïr d'une aversion -profonde, et, vaincu, l'accabler. - -Il calculait alors, outre les avantages de la position et l'importance -des forces dont il disposait, le bénéfice d'un apport moral -considérable résultant de la lassitude visible qui s'emparait de -la nation française, épuisée par vingt ans de combats; il tablait -également sur l'hostilité sourde mais certaine de tous les petits rois -et des principicules que Napoléon avait absorbés dans son Empire, dont -il avait éteint le rayonnement en son éclatant foyer de gloire. - -Il possédait à l'égard de ces forces morales des données aussi exactes, -aussi précises que celles que M. de Czernicheff lui avait procurées -sur l'état des armées françaises, en échange d'un peu d'or compté à un -commis des bureaux de la Guerre. - -Ce n'était donc pas à la légère qu'il se résolvait à la bataille, -refusant les dernières propositions que Napoléon lui avait fait -transmettre par M. de Narbonne et par M. de Lauriston. Mais, au moment -d'engager un si formidable combat, l'émotion le prenait: l'adversaire -était si fort, si glorieux, si habitué à vaincre, et il traînait -avec lui toute une nation qui ignorait la retraite! La Victoire, -ailes déployées, ne semblait-elle pas faire partie de l'avant-garde -française? De là, l'air soucieux avec lequel il accueillait l'explosion -d'enthousiasme patriotique des généraux, et la méditation où il s'abîma -à la suite. - -Quand il rompit le silence que personne n'avait osé interrompre, ce -fut pour demander aux militaires rassemblés en conseil s'ils avaient -un plan à lui soumettre, un projet à discuter, et quelle tactique ils -conseillaient de suivre pour répondre à la marche sur le Niémen du -corps de Davout. - -Le général Barclay de Tolly exposa, le premier, son plan. Il consistait -à ne pas attendre Napoléon en personne. On n'avait affaire, quant à -présent, qu'au prince d'Eckmühl, il fallait lui barrer la route et -anéantir son corps, avant qu'il fût rejoint par ceux de Ney ou de -Victor. L'immense armée de Napoléon était éparpillée en Espagne, en -Hollande, en Prusse, en Italie; il ne fallait pas lui donner le temps -de se réunir, et la bataille devait être livrée, avec la concentration -de tous les corps en route, de la Vistule à l'Oder. - -C'était la tactique ordinaire de Napoléon. Elle lui avait assuré la -victoire à Austerlitz, comme à Wagram. Le secret de son génie militaire -consistait à se porter en avant, à attaquer avec des forces supérieures -l'ennemi divisé, à empêcher sa jonction et à se retourner ensuite sur -le second tronçon, en bénéficiant de l'élan, de la confiance issue de -la victoire, en accablant un adversaire affaibli et démoralisé.--Il -faut battre Napoléon avec les armes de Napoléon, conclut Barclay de -Tolly: c'est à force d'être vaincus par lui que nous aurons appris à le -vaincre. Montrons-lui que, s'il est bon professeur, nous ne sommes pas -mauvais écoliers!... - -Le prince Bagration, l'Allemand Pfuhl, le général Beningsen -approuvèrent leur collègue. - -Tous conseillèrent la marche en avant: il ne fallait pas accorder à -Napoléon le temps de s'organiser, on devait surprendre Davout, le -refouler, envahir le grand-duché de Varsovie, puis la Prusse, et -livrer combat successivement à tous les corps qu'on rencontrerait. -On n'aurait qu'à achever la victoire quand le maréchal Ney arriverait -avec ses soldats de Mayence et du Rhin; le prince Eugène qui amenait -ses troupes de plus loin encore, de la Lombardie, serait obligé de se -rendre sans pouvoir livrer bataille. Enfin, puisqu'on avait terminé -la guerre avec les Turcs et qu'on disposait de l'armée du Danube -commandée par l'amiral Tchikackoff et de l'armée de Volhynie commandée -par le général Tormasoff, on prendrait à revers les débris des corps -successivement écrasés en marchant par Lembey et Varsovie sur le flanc -des Français. Rien alors ne pourrait plus arrêter l'armée russe, -décuplée par ses victoires successives, et si l'on rencontrait Napoléon -vers Dresde ou Leipsick, on lui livrerait bataille avec des contingents -bien supérieurs. Cette fois, il serait vaincu. - -Ce plan séduisit tout d'abord Alexandre. Il correspondait à des -idées hardies que sa vaillance aimait et la marche en avant ne -pouvait déplaire à un jeune empereur, impatient de gloire et assoiffé -de revanche. La possibilité de vaincre Napoléon en employant sa -tactique, en tombant successivement sur ses corps isolés, flattait son -amour-propre: le mirage d'une destruction complète de l'armée française -et peut-être d'une marche sur Paris à travers l'Allemagne reconquise, -grâce à l'appoint des armées du Danube et de Volhynie, séduisait son -imagination orientale. - -Il remercia et félicita ses généraux, se réservant dans une seconde -délibération, après avoir reçu des renseignements militaires précis sur -la position de divers corps français et sur la mise en mouvement du -corps du prince d'Eckmühl, d'arrêter définitivement le plan de combat. - -Il remarqua seulement qu'un seul des chefs militaires n'avait pas parlé. - ---Et vous, prince, vous ne dites rien? N'avez-vous donc aucun plan à -nous proposer ou bien vous ralliez vous simplement à l'avis qui vient -d'être exprimé? demanda Alexandre à Koutousoff. - -Le vieux général hocha la tête et répondit d'une voix sombre, avec un -mouvement d'épaules significatif: - ---On est mal venu, lorsque la trompette a déjà sonné, et que l'épée est -à moitié hors du fourreau, de conseiller d'interrompre la sonnerie et -de faire retomber, au moins pour un temps, l'épée dans sa gaine... - ---C'est donc cela que vous me conseillez? dit vivement Alexandre, la -paix, l'humiliation... Napoléon vous fait peur! - ---Je pourrais avoir peur d'une lutte avec Napoléon sans être pour cela -un poltron, Sire, dit le vieux guerrier froissé. J'ai écouté en silence -mes jeunes collègues parler d'envahir le grand-duché, de traverser la -Prusse, même de nous promener à travers l'Allemagne et de gagner ainsi -les frontières de France, d'atteindre Paris peut-être... Ce sont là des -rêves! Je ne dis pas qu'ils soient irréalisables, mais pas à présent... -Plus tard!... Quand Napoléon aura été vaincu... car il peut l'être; -mais à la condition de ne pas se jeter étourdiment au-devant de lui, de -ne pas se précipiter dans le piège toujours ouvert de son génie et de -son incomparable audace que la fortune a jusqu'ici récompensés... - ---Un poète latin, je crois, a dit cela, général, interrompit Alexandre -avec un léger sourire, et il pensait: Ce vieux brave radote! - ---Un autre poète a dit aussi, répondit vivement Koutousoff, un -fabuliste français, qu'il ne fallait pas vendre la peau de l'ours -vivant... Napoléon est toujours debout... vous le peignez à terre, -mais, pour le moment, il est toujours vainqueur et le plus formidable -général triomphant qui soit... Rien qu'à son nom les armées s'enfuient -et les villes s'ouvrent... Vous serez à la merci d'une bataille si -vous allez au-devant de Napoléon... Ce que je dis là, ce n'est pas -moi qui l'ai vu et compris le premier... j'en ai fait mon profit, je -souhaiterais, Sire, que tout le monde ici en fût comme moi persuadé. - ---Et qui donc vous a donné des leçons, à vous, éminent stratégiste? -demanda ironiquement le czar. - ---Un diplomate autrichien, qui est en même temps général... M. le comte -de Neipperg, répondit Koutousoff... Que Votre Majesté fasse venir M. -de Neipperg et l'interroge, il lui développera son plan que j'admire -et que j'approuve... C'est le seul que je suivrais si Votre Majesté me -faisait l'honneur de me confier le commandement en chef de ses armées -et la responsabilité du salut de la Russie! ajouta avec gravité le -vieux guerrier, dont les paroles et l'attitude surprirent tous les -assistants de ce décisif conseil. - -Au dehors des cris, des rumeurs s'élevaient de la foule. Le bruit de la -guerre déclarée et de l'arrivée prochaine des Français sur le Niémen -s'était propagé à la suite du passage du courrier extraordinaire. - ---Vive notre père le Czar!... A bas Barclay!... Vive Koutousoff!... Que -Koutousoff soit chef!... - -Voilà ce que criait cette foule sous les fenêtres du palais où -délibérait Alexandre. - -L'acclamation populaire lui désignant Koutousoff comme généralissime -fit une impression assez vive sur son esprit. La fermeté avec laquelle -l'émule de Souwaroff avait conseillé d'attendre Napoléon et non de se -porter imprudemment au-devant de lui le décida à examiner de plus près -le projet de Koutousoff. - ---J'interrogerai M. de Neipperg, dit-il, je le savais homme très -bien informé des affaires d'Europe; il m'a donné des indications -intéressantes déjà, dans un mémoire qu'il m'a remis, sur l'état des -esprits en France et sur les dispositions de la cour d'Autriche à -l'égard du dangereux gendre de notre bien-aimé frère François; mais -j'ignorais qu'à ses talents de diplomate il ajoutait des connaissances -d'art militaire... Sur votre avis, général, je prendrai donc aussi -conseil de M. de Neipperg et je soumettrai son plan à votre examen à -tous, messieurs, conclut Alexandre en levant la séance. - ---Faites venir également, Sire, M. d'Armsfeld, l'émigré suédois, et -avec lui le comte Rostopchine, dit Koutousoff en se retirant, tous les -trois sont d'accord sur le danger qu'il y aurait à aller à la rencontre -de Napoléon, sur l'avantage qui résultera de l'attente! - -Alexandre aussitôt manda près de lui les trois personnages désignés par -le vieux général. - -Il leur répéta la question qu'il avait posée au conseil des généraux, -s'adressant d'abord à M. de Neipperg. - -M. de Neipperg, après avoir remercié l'empereur Alexandre de sa -flatteuse interrogation, lui confirma le plan qu'il avait imaginé et -dont Koutousoff avait indiqué les grandes lignes. - -Bien loin de songer à s'avancer au-devant de Napoléon, selon le -projet de Neipperg, soumis et concerté avec M. d'Armsfeld et le -général Rostopchine, il fallait au contraire reculer, reculer -sans cesse devant lui, faire le désert, en face, sur les côtés, -derrière, partout autour de lui... en l'attirant dans l'intérieur de -l'immense empire, on le vouait, lui et son armée, à une destruction -complète!... Ce n'était pas d'un seul coup et brillamment, dans -la fumée et le tapage d'une grande bataille, qu'on anéantirait sa -puissance, mais on l'émietterait... par bribes on lui arracherait le -sceptre des combats... Il faudrait éviter autant que possible les -grandes rencontres et faire la guerre d'escarmouches... régiments -par régiments, compagnies par compagnies, homme par homme, on lui -dévorerait son armée... comme une bande de loups qui laisse passer le -troupeau et se jette sur les traînards, sur les isolés, on rongerait -ses magnifiques corps d'armée. Ce que l'Espagne avait si héroïquement -tenté et si grandement réussi avec ses guérillas et ses partisans, on -pourrait l'oser avec les Cosaques... Platoff, leur hetman, n'était-il -pas là, prêt à cette guerre de ruses, de surprises, de brusque -irruption, puis de fuite soudaine et de retour rapide et inattendu... -une guerre d'oiseaux de proie au vol tournoyant, fondant sur les -victimes à dépecer, disparaissant au fond de l'horizon, quand elle -bouge et fait mine de les chasser, pour revenir bientôt la harceler -plus faible, moins capable de résister. Les Parthes et les Scythes -ainsi se défendaient en attaquant, poignée de moustiques aux prises -avec le lion... Les lances des Cosaques seraient les aiguillons de ces -moustiques... le lion, impuissant et ensanglanté, s'en retournerait -honteux et blessé... la gloire était dans le succès final et non dans -les moyens de l'obtenir... Par l'espace, par la fuite, par la solitude, -voilà comment il fallait défendre le sol russe. C'était une fosse -immense qu'il s'agissait de creuser devant la Grande Armée... elle y -coulerait, et ne se relèverait d'une de ces tombes de neige que pour -trébucher et s'enterrer dans la suivante. La terre russe se défendrait -d'elle-même: dans ses steppes invincibles, imprenables et contre -lesquels le canon, comme le génie de Napoléon, seraient impuissants, -elle engloutirait jusqu'au dernier Français, si ce Français s'obstinait -à ne point battre en retraite!... - -Neipperg développa avec précision ce plan véritablement génial et -terrible que lui avait inspiré sa haine contre Napoléon. - -Le czar, frappé par les raisons qui lui étaient fournies, approuva -silencieusement les idées de M. de Neipperg. Puis, se tournant vers M. -d'Armsfeld, à son tour il l'interrogea. - -L'agent suédois appuya le plan de M. de Neipperg. La retraite, la fuite -même étaient glorieuses, comme une marche en avant, si la victoire -était au bout. On reviendrait alors sur la route parcourue et l'on -reconduirait les Français, au delà du Niémen, au delà de l'Oder, au -delà du Rhin, peut-être!... - -M. d'Armsfeld ajouta que Sa Majesté pouvait compter sur l'appui de la -Suède. Bernadotte, fidèle aux engagements pris envers la Russie, se -dégageait complètement de la cause française. Pour accentuer la rupture -avec Napoléon, il avait réclamé la cession de la Norvège que gardait -le Danemark, et renoncé à la Finlande que Napoléon lui offrait au -détriment de la Russie. Il avait en outre demandé un subside de vingt -millions. Napoléon avait, comme s'y attendait le prince royal, refusé -d'accepter ces conditions. Bernadotte serait donc l'allié de la Russie -et il s'engageait à suivre jusqu'au bout la fortune de ses nouveaux -amis, à combattre, jusqu'à la victoire finale, Napoléon. - -Alexandre écouta avec grand plaisir la communication de M. d'Armsfeld. -L'appoint des Suédois n'était pas à négliger. Le prestige de Bernadotte -comme homme de guerre était très grand en Russie. Par des bouches -intéressées, Bernadotte faisait mousser ses capacités militaires. Il se -donnait comme l'égal de Napoléon, insinuait que c'était lui l'auteur -principal de ses victoires et prétendait qu'il était le seul homme de -guerre en Europe capable de le battre. Le prestige des lieutenants de -Napoléon était si grand alors que tout le monde en Russie et en Suède -ajoutait foi aux gasconnades du perfide maréchal de l'Empire. Cet -envieux et intrigant personnage n'était encore que prince royal de -Suède; en servant la Russie et en trahissant son Empereur, qui avait -fait maréchal, prince de Ponte-Corvo, et avait comblé de dignités -et d'argent son ancien camarade des armées de la République, il -comptait bien recevoir, pour prix de sa trahison, la couronne. Judas, -fréquemment, encaisse plus de trente deniers. - ---Eh bien! messieurs, reprit le czar, en présence des observations -et renseignements pleins d'intérêt de M. le comte d'Armsfeld, je me -rends entièrement à vos idées... J'adopte le plan si inattendu, si -simple et si grand à la fois de M. de Neipperg... Nous écouterons notre -vieil et illustre Koutousoff, et nous nous en rapporterons à lui pour -l'exécution... Ainsi nous reculerons devant les Français... nous les -laisserons s'aventurer et se perdre en notre empire... partout les -habitants devront céder la place aux envahisseurs!... - -Alexandre tout à coup s'arrêta. Une objection, forte sans doute, venait -de se présenter à son esprit très lucide. Il la soumit aussitôt à ses -trois conseillers improvisés: - ---Mais les Français, messieurs, dit-il avec vivacité, si nous leur -laissons l'accès libre, si nous ne livrons que les batailles qu'il -sera impossible d'éviter, finiront par atteindre les grandes villes -où existent des approvisionnements considérables, où les habitants, -plus sédentaires et plus riches que ceux des villages, se refuseront -peut-être à évacuer l'enceinte de la cité, à abandonner leurs maisons, -les richesses qu'elles renferment, que ferons-nous si Napoléon -arrive jusqu'à Moscou? Ne lui disputerons-nous pas les trésors, les -provisions, les richesses de toute nature et les abondants magasins que -contient cette antique capitale? Croyez-vous qu'il faille aussi reculer -une fois là et laisser l'envahisseur entrer dans Moscou portes ouvertes? - -Le troisième personnage, le comte Rostopchine, qui n'avait pas encore -dit un mot, toussa légèrement comme pour attirer l'attention du czar et -hasarda d'une voix flûtée: - ---En ma qualité de gouverneur de Moscou, je désirerais répondre! - ---Comte Fédor Rostopchine, nous vous écoutons, dit Alexandre avec -bienveillance. - -Le gouverneur de Moscou était un homme fort élégant, très lettré. Il -avait alors quarante-sept ans. Officier distingué, ayant servi sous -l'illustre Souwaroff, gentilhomme de la chambre, confident et ami du -czar Paul, il ne voulut accepter aucune dignité d'Alexandre, à la -suite de l'assassinat de son maître. Il se livra, dans une studieuse -retraite, à l'histoire et aux lettres. Il était de beaucoup supérieur -comme culture et comme état intellectuel à ces Russes, moitié hommes, -moitié ours, qui l'entouraient et dont il disait plaisamment: «Je -suis forcé de donner raison à un Anglais qui affirmait, en parlant -des Russes, qu'on n'avait qu'à fendre la veste pour sentir le poil.» -Alexandre, à l'approche de Napoléon, et sur l'instante recommandation -de la comtesse Potassof, la parente de Rostopchine et amie de la -grande-duchesse Anne, avait fait appel à son patriotisme: il lui avait -confié la défense de Moscou, la ville sainte de l'empire. - -Le gouverneur, de sa voix aux inflexions aristocratiques, reprit la -phrase d'Alexandre: - ---Votre Majesté s'inquiète du sort de Moscou, si l'ennemi parvient -jusqu'à ses murs?... Que Votre Majesté s'en repose sur moi!... Napoléon -ne trouvera dans la ville dont la garde m'est confiée que péril et -honte... Plutôt que de lui abandonner les vivres, les munitions, les -ressources de toute nature dont est remplie la cité, ses magasins, -ses maisons particulières, plutôt que de le voir se ravitailler dans -les bazars et s'abriter derrière les remparts sacrés du Kremlin, je -ferai sauter moi-même ces murailles vénérées! Afin de contraindre les -habitants à abandonner leurs périssables richesses, pour les entraîner -à la suite de l'armée, s'il était nécessaire, je saurai recourir à la -force pour cette offrande à la patrie et à l'Empereur; je les obligerai -à se retirer avec nous, fût-ce jusqu'aux bouches de la Volga, ou par -delà les roches inaccessibles du Caucase, ou encore dans les ténèbres -blanches des solitudes sibériennes! Oui, pour exécuter jusqu'au bout -le plan le plus admirable, le plan sauveur que Votre Majesté vient -d'approuver, Sire, avec la grâce de Dieu et la permission de votre -conseil, sûr de l'approbation de tout ce qui a le coeur russe, comptant -sur l'admiration des générations, réclamant d'avance l'absolution de -l'histoire, je renouvellerai l'exemple des héroïques défenseurs de -Sagonte; sans remords comme sans faiblesse, je le jure ici, en présence -de l'Empereur, plutôt que de voir Napoléon et ses soldats parader et se -réconforter dans Moscou, moi, Rostopchine, je brûlerai Moscou!... - -Cette menaçante prophétie, ce sauvage système défensif, avaient été -formulés doucement, sans éclat de voix, comme un simple fait énoncé -posément, dans une conversation, entre amis. Neipperg et d'Armsfeld -ne purent s'empêcher de tressaillir en écoutant Rostopchine. Le -patriotisme exaspéré jusqu'à la frénésie luisait dans ses yeux indécis, -d'un gris bleu terne, tels que ceux des chats-tigres. - -Alexandre était retombé dans sa méditation. Sa tête se penchait sur sa -poitrine. Ses paupières abaissées ne laissaient filtrer aucun regard. -Tout son corps demeurait immobile et comme figé. On eût dit qu'il -s'était assoupi sur son fauteuil durant la délibération. - -Lentement il releva la tête, et son regard s'anima. - -Il se tourna vers Rostopchine. - ---Ainsi, gouverneur, c'est par le feu que vous comptez combattre les -Français. - ---Avec le feu et le froid, Sire!... Comme lieutenants de Koutousoff, -supérieurs à lui peut-être, vous aurez pour repousser l'ennemi et -garder le sol de la sainte Russie deux généraux invincibles: le général -Incendie et le général Hiver... n'est-il pas vrai, monsieur d'Armsfeld? - -Le Suédois, que Rostopchine appelait à son aide, ajouta aussitôt: - ---Il faut ajouter un troisième général aussi redoutable... En attirant -Napoléon dans les plaines que le général Hiver saura rendre intenables, -en le faisant chasser de l'abri des villes par le général Incendie, -il succombera infailliblement, lui et son troupeau d'hommes, sous les -coups d'un troisième adversaire, le général Famine!... Sire, nous -n'avons rien à craindre: en suivant le plan que M. de Neipperg, le -comte de Rostopchine et moi avons eu l'honneur de vous soumettre, la -Russie sera le tombeau de cette Grande Armée qui s'avance imprudemment -vers elle... Les Français pourront franchir le Niémen, bien peu le -repasseront... - ---Il leur faudrait la barque à Caron, car le Niémen sera pour eux plus -infranchissable au retour que l'Achéron, dit en souriant Rostopchine -qui, grand admirateur des poètes du dix-huitième siècle en honneur à la -cour de Catherine II, se plaisait fort aux comparaisons mythologiques. - ---J'accepte l'augure favorable, dit Alexandre; mais, messieurs, malgré -les excellentes prévisions que vous m'exposez, un doute, une anxiété -pour moi subsistent toujours... Je crois que le plan que vous m'exposez -si clairement est d'une réussite certaine... une seule chose m'arrête, -vous ne parlez pas de Napoléon!... Vous oubliez ce que vaut cet homme -extraordinaire... à lui seul il est une armée... partout où il va, -docile comme un chien dressé, la victoire accourt et lui rabat les -armées, les peuples, les souverains... Il est de taille à lutter à lui -seul contre votre général Famine, d'Armsfeld, contre vos généraux Hiver -et Incendie, Rostopchine... Il faudrait contre lui, contre sa personne -même, un autre général... plus fort que les trois autres, et nous ne -l'avons pas! - ---Cet auxiliaire que Votre Majesté invoque existe, dit alors Neipperg. - ---Vraiment... et il se nomme? - ---La Mort!... - -Alexandre eut un mouvement de surprise, presque un frisson. - ---Mais Napoléon, dit-il, est en fort bonne santé, d'après les derniers -renseignements venus de Paris et de Dresde... Rien ne peut vous -autoriser, comte de Neipperg, à faire entrer en ligne défensive cet -allié quelque peu lugubre... - ---Sire, mes derniers renseignements à moi me permettent de supposer -l'intervention probable de cet allié... - ---Et sur quoi fondez-vous cette prévision? - ---Votre Majesté n'ignore pas que depuis longtemps, au sein de l'Empire -français, des associations redoutables et ténébreuses ont noué des -intrigues, réuni des complices, préparé des attentats soudains... - ---Oui, je sais, les jacobins... - ---Il n'y a pas que les détestables survivants de l'infâme Révolution -qui soient les instigateurs de complots contre Napoléon, Sire. Tous -les partis ont fourni des éléments à une vaste association nommée -les Philadelphes, dont les membres se recrutent principalement dans -l'armée... Le général Moreau, du fond des États-Unis, leur a promis son -appui... Un général, républicain celui-là, mal récompensé, aigri, puni -d'ailleurs de l'emprisonnement, le général Malet, est le chef actuel -de cette formidable armée souterraine où s'enrôlent les mécontents, -les partisans de la légitimité, les catholiques fidèles indignés des -mauvais traitements infligés au vénérable Pontife, prisonnier à -Fontainebleau... Sire, voilà pour vous des auxiliaires plus précieux, -peut-être, que ceux dont parlaient mon ami M. d'Armsfeld et le comte -Rostopchine... - ---Mais ce complot est-il sérieux? Est-il près d'aboutir? Ce général -Malet, dont j'entends prononcer le nom pour la première fois, -représente-t-il une force? - ---Des avis particuliers que je tiens d'un Français très animé contre -Napoléon et fort dévoué à ses princes légitimes,--il se nomme M. -d'Orvault, comte de Maubreuil,--me permettent d'affirmer à Votre -Majesté, bien que le général Malet soit fort circonspect et ne révèle -ses projets à personne, qu'il saura mettre à profit l'absence de -Napoléon... Tandis que, privé de communications avec la France, perdu -dans l'immensité de votre empire, Bonaparte s'enlisera de plus en plus -dans les neiges, Malet et ses amis s'armeront et donneront le signal de -la révolte... - ---Le projet est audacieux! dit Alexandre pensif. - ---Le général Malet est un homme d'une rare ténacité, reprit Neipperg -encouragé par un geste du czar. Il a une première fois, au mois de -juin 1808, tenté de soulever le peuple français et d'abolir l'Empire. -Napoléon était absent, retenu à Bayonne par les affaires d'Espagne. -Malet, à la tête d'un comité siégeant à Paris, rue Bourg-l'Abbé, -imagina de répandre le bruit que Napoléon avait trouvé la mort -en Égypte, et à l'aide du sénatus-consulte, fabriqué par lui, de -proclamer la déchéance de la famille impériale et l'établissement d'un -gouvernement provisoire dont faisaient partie des hommes d'opinions -diverses modérées: les sénateurs Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht, -le général Moreau, l'ancien directeur Carnot, et Malet lui-même qui ne -s'était pas oublié. Le général Lafayette recevait le commandement de la -garde nationale, Masséna était nommé généralissime... - ---J'ai entendu parler de cette histoire, dit le czar. Le complot a -avorté... La nouvelle de la mort de Napoléon, d'ailleurs, avait pu être -facilement démentie... Malet ne pouvait réussir... Bayonne n'est pas -loin de Paris... - ---La Russie est plus lointaine, plus mystérieuse que l'Espagne. Si -Malet, durant cette campagne, recommence sa tentative, je crois qu'il -a de grandes chances... Il pourrait se faire aussi qu'un des affidés, -profitant du désarroi d'une guerre lointaine, parvînt à s'approcher de -Napoléon et à rendre réelle la nouvelle supposée de la mort de votre -ennemi, du tyran de la France et de l'Europe... - -Alexandre s'était levé brusquement: - ---L'existence des princes, comme le salut des nations, dit-il -gravement, est dans la main de Dieu... N'ayons pas l'impiété, -messieurs, de diriger les desseins de la Providence... L'empereur -Napoléon est, comme tout ce qui respire, tributaire de la mort... mais -il ne nous appartient ni de souhaiter ni de favoriser les sinistres -projets de ceux qui tenteraient de hâter le destin et d'anticiper sur -les arrêts mystérieux du Seigneur... Messieurs, je vous remercie de vos -renseignements; je conférerai avec le général Koutousoff et avec les -autres généraux... Gardez le secret et que Dieu protège la Russie!... - -Le sort tournait sa roue. Napoléon, vainqueur perpétuel, allait -connaître la défaite. Le plan terrible et simple que Neipperg, -Rostopchine et d'Armsfeld avaient imaginé, et qui consistait à reculer -sans cesse devant Napoléon et à battre l'immortelle Grande Armée avec -le froid, avec la famine, avec l'incendie,--plan dont après coup -plusieurs personnages se sont attribué le mérite,--n'allait pas tarder -à recevoir un commencement d'exécution. - -Le 23 juin 1812, ayant couché dans une cabane, au milieu de la forêt -de Wilkowisk, Napoléon parut sur les bords du Niémen, au-dessus de la -ville de Kowno, à un endroit qu'on appelait Poniemoff. - -Le général Haxo, sur l'ordre de Napoléon, s'approcha et tous deux -traversèrent le Niémen dans une barque. - -Napoléon avait ôté sa traditionnelle redingote et changé son petit -chapeau. Il avait revêtu le manteau et coiffé le shapska d'un lancier -polonais. - -Ainsi déguisé, par crainte des coureurs ennemis pouvant le reconnaître -et s'acharner sur lui, il traversa la plaine, sa lunette à la main. - -Il semblait prendre ainsi possession paisible de l'empire des czars. - -Une barque montée par des sapeurs escortait l'esquif impérial. - -Les sapeurs débarquent. Au loin, une petite troupe à cheval galope dans -la plaine. - -C'est une patrouille cosaque. L'officier s'avance et demande en -allemand: - ---Qui êtes-vous? - ---Sapeurs du général Eblé! répond le lieutenant. - ---Pourquoi venez-vous en Russie? demande alors en français l'officier -cosaque. - ---Pour vous faire la guerre! - ---Malédiction sur vous! répond le Russe, et il décharge son pistolet -vers la barque. Les sapeurs tirent. Le Cosaque et ses hommes ont -disparu dans la forêt. Rien ne répond. Aucun bruit de chevaux ou -d'armes qu'on apprête. Le silence noir. - -L'Empereur descend à terre. Un cheval a été transbordé. Il le monte. La -bête fait un faux pas et s'abat sur la berge. - ---Mauvais présage! murmure le général Haxo. - -Napoléon hausse les épaules et part au hasard vers la forêt. - -Là se trouve une petite éminence. Il y grimpe. Il braque sa lunette. Il -fouille l'étendue. Il cherche l'armée d'Alexandre, les tentes, le camp, -les chevaux russes. Il ne voit que la forêt et la plaine à perte de -vue. La forêt noire et muette, la plaine brune et déserte. Tout se tait. - -Tout à coup l'Empereur prête l'oreille. Il tressaille. Sa physionomie -s'anime. Il a cru entendre le canon. C'est un orage formidable qui -gronde au loin. Promenant sa lunette sur un autre coin de l'horizon, -dans les ombres déjà grandissantes du crépuscule il a cru découvrir -les feux d'un bivouac. Sans doute l'armée d'Alexandre est campée -là... alors demain ce sera la bataille!... Et son visage s'illumine -de contentement et d'espoir. Mais il examine plus attentivement. -Ces flammes de bivouac ont une activité suspecte. Il ne tarde pas à -reconnaître leur nature: c'est un hameau, le premier sur la route, -auquel en s'enfuyant les habitants ont mis le feu. Rostopchine a été -compris et déjà obéi. - -Partout la solitude, le vide, l'abîme, le gouffre, l'inconnu; partout -l'ombre et le silence, avec çà et là le jaillissement soudain des -flammes... - -Le plan fatal était rigoureusement suivi. L'armée russe s'évanouissait -comme une nuée qui disparaît et se fond sous l'horizon; elle -s'effaçait confondue dans la ligne monotone et grise des plaines se -déroulant, triste tapis sans fin. L'étendue allait capter la Grande -Armée. A son tour, on la verrait fondre et se dissoudre dans le creuset -perfide de ces steppes. Cette terre boirait ce demi-million d'hommes -comme le sable du désert les cours d'eau qui s'y perdent. - -Les soldats russes, les habitants même semblaient entraînés dans une -déroute fantastique; mais les trois sinistres chefs qui devaient -changer en retour victorieux cette panique apparente, le Froid, la -Faim, le Feu, bientôt prendraient l'offensive. - -Napoléon, comme si déjà il eût entrevu ces visions terribles et -pressenti l'épouvantable destinée, revint, sombre et soucieux, au pas -de son cheval, vers son armée. - -Mais le lendemain, 24 juin 1812, le magnifique spectacle offert à ses -yeux chassa les présages funèbres de la veille. - -A trois heures du matin, sur trois ponts jetés pendant la nuit par -des voltigeurs de la division Morand et par les pontonniers d'Eblé, -commença le majestueux passage de cette formidable armée de six -cent mille hommes dont une poignée à peine, comme l'avait annoncé -d'Armsfeld, retournerait sur l'autre rive. - -Le Niémen franchi, l'empire russe s'ouvrait béant comme un entonnoir -devant Napoléon et ses braves: l'humiliation de la défaite, les -souffrances du froid et de la faim, les épouvantes des villes enlevées -et le retour lamentable à travers le cimetière des neiges, voilà les -parois de cet entonnoir sinistre au fond duquel étaient l'invasion, la -captivité, Sainte-Hélène et la mort. - -Comme poussés par une puissance mystérieuse et funeste, le Niémen -traversé, Napoléon et la France étaient en route vers l'abîme. - - - - -XI - -LA MAISON DE SANTÉ - - -La maison de santé du docteur Dubuisson était à la fois un -établissement thérapeutique où l'on soignait des pensionnaires atteints -de diverses affections chroniques et une annexe des prisons d'État, où -l'on recevait des détenus spéciaux. - -Certains condamnés politiques obtenaient, en arguant d'infirmités ou -en invoquant des maladies que le complaisant certificat d'un médecin -ami savait aggraver par l'emploi de termes scientifiques terrifiants, -la faveur d'être transférés chez le docteur Dubuisson et de subir leur -peine en ses chambres plus confortables et plus saines que les cellules -des prisons de l'Empire. - -Sous tous les gouvernements, il y eut ainsi des prisonniers -privilégiés. Pendant le second Empire, l'établissement hydrothérapique -du docteur Pascal, la maison du docteur Béni-Barde, bien d'autres -hôtels médicaux analogues reçurent les journalistes et les orateurs de -réunions publiques désireux d'échapper au régime, relativement bénin -d'ailleurs, de Sainte-Pélagie. Cette faveur est continuée sous la -République. - -Ce fut Napoléon qui inaugura ce système mixte, plein de tolérance et -d'humanité pour des adversaires politiques rarement dangereux et qu'un -retour de fortune peut brusquement porter au pouvoir. Que de ministères -se sont, chez nous, recrutés dans les prisons! - -Mais on remarquera que, sous les pouvoirs qui succédèrent à l'Empire, -les détenus admis à jouir du transfèrement hospitalier n'étaient -frappés que de condamnations légères et n'avaient commis que des délits -de plume ou de parole. Les autres subissaient le régime pénitentiaire -commun. Parfois même les forteresses du Taureau, de l'île d'Aix, de -Joux, les maisons centrales de Fontevrault, de Doullens, de Clairvaux, -les villes d'Afrique comme Lambessa, les bagnes aussi, gardaient les -auteurs de complots ou les chefs d'émeutes vaincues. Le terrible -despote que fut Napoléon se montra souvent, envers des hommes qui -avaient tenté de l'assassiner, plus clément. - -Dans l'établissement du docteur Dubuisson, situé en haut du faubourg -Saint-Antoine, proche la barrière du Trône, au milieu d'une -demi-campagne, avec des arbres, du bon air, le quartier voisin porte -encore le nom de Bel-Air, parmi de riantes maisonnettes et proche le -bois de Vincennes, des ennemis redoutables et personnels de l'Empereur -subissaient une captivité assez douce. - -Là se trouvaient incarcérés pour des causes diverses, outre le général -Malet, deux frères, les princes Armand et Jules de Polignac, arrêtés à -la suite de la conspiration de Georges Cadoudal, le marquis de Puyvert -également royaliste, enfin l'abbé Lafon, le conseiller, le confident de -Malet, mais qui croyait de bonne foi que le général travaillait pour -les Bourbons et pour le pape. - -L'abbé Lafon que nous avons vu, le jour de la naissance du roi de -Rome, attendre avec impatience, dans le petit cabaret de l'hôtel de -Nantes, la nouvelle qui pouvait hâter ou retarder ses espérances de -conspirateur royaliste, avait été écroué depuis. Protégé par le comte -Dubois, préfet de police, il avait obtenu de subir sa peine en la -maison de santé de la barrière du Trône. - -Malet prit sur-le-champ l'abbé en affection. Il ne tarda pas à lui -donner toute sa confiance. - -Le général Claude-François Malet avait alors cinquante-huit ans. Il -était né à Dôle, dans le Jura, d'une famille noble; il s'engagea à -l'âge de seize ans et se trouvait capitaine de cavalerie aux premières -heures de la Révolution. Délégué à la fête de la Fédération en 1790 par -son département, il fut élu chef du bataillon franc-comtois et commanda -la place de Besançon. En 1799, il fut envoyé comme général de brigade -à l'armée d'Italie et servit sous Championnet et Masséna. Il se trouva, -dans les premières promotions, nommé commandeur de la Légion d'honneur. -Il avait adhéré à la constitution de l'Empire, avec quelques réserves: -«Citoyen Premier Consul, écrivait-il à Bonaparte, en lui envoyant son -vote et celui de ses soldats, nous réunissons nos voeux à ceux des -Français qui désirent voir leur patrie heureuse et libre. Si l'Empire -héréditaire est le seul refuge qui nous reste contre les factions, -soyez Empereur...» - -Il y avait en ce militaire plein de révoltes et aussi de rêves -aventureux, soldat médiocre d'ailleurs, perpétuel mécontent, subordonné -aigri, qui voyait d'un oeil irrité l'avancement brusque de camarades -beaucoup plus jeunes que lui, une âme de conspirateur et des calculs -de traître. Le mémorable complot qui porte son nom n'était pas son -coup d'essai. Toute son existence fut agitée par des projets ténébreux -de coups de main, d'émeutes de casernes, de pronunciamentos dans les -camps, avec de romanesques combinaisons d'enlèvement. On retrouvait en -lui le condottiere des petites républiques d'Italie et le franc-juge -teutonique. Les généraux espagnols contemporains ont reproduit son -tempérament. - -Il s'était affilié de bonne heure à des associations militaires dont -le but était le renversement de tout chef voulant s'emparer du pouvoir -et changer la forme républicaine. Ces sociétés portaient différents -noms. Leurs adhérents se nommaient _Miquelets_ dans la région des -Pyrénées, _Barbets_ dans les Alpes, _Bandoliers_ dans le Jura, _Frères -bleus_ dans le Centre et l'Ouest. Ces groupes divers parvinrent à se -fondre dans la société des Philadelphes, qui avait des ramifications -à l'étranger, et sur laquelle nous avons donné quelques détails dans -l'épisode intitulé: _La Maréchale_. Malet portait le nom de Léonidas, -chez les Philadelphes dont il devint le chef à la mort du colonel Oudet -(Philopoemen), tué à Wagram. - -Commandant le camp de Dijon en 1799, Malet, avec les Philadelphes, -combina un plan d'enlèvement du Premier Consul, qui devait passer par -Dijon pour aller gagner la bataille de Marengo et sauver la France. - -Cent hommes résolus, apostés par Malet qui leur avait donné une -consigne en apparence insignifiante, pouvaient entourer le cortège -de Bonaparte dans les défilés du Jura et le faire prisonnier. Quelle -aubaine pour l'Autriche si Malet eût réussi! Son plan consistait à -profiter de la confusion suivant la mort du Premier Consul pour marcher -sur Paris à la tête des troupes du Jura. Le complot fut éventé. Le -Premier Consul évita les défilés suspects et put parvenir sur le champ -de bataille de Marengo. La fortune tournait le dos aux Autrichiens. - -Malet fut alors soupçonné, mais non convaincu de trahison. Le chef -de la haute police, Desmarets, dit en ses curieux et précieux -_Témoignages_: «Je crus le voir affilié alors à certain projet -d'enlèvement du Premier Consul à son passage à Dijon. L'explication -que j'ai eue avec lui mit fin à quelques relations que nous avions -conservées de l'armée d'Italie.» - -D'Angoulême, où il avait été détaché, il passa à Rome où, à la suite -d'actes d'insubordination affichant son désaccord avec le général -Miollis, il fut révoqué. - -Cette mesure ne fut point pour calmer ses idées de rébellion. Il voua -une haine vigoureuse à l'Empereur. Il chercha donc avec une tenace -patience à profiter de tous les événements, à les susciter s'il était -possible, à les supposer au besoin, pour s'emparer de l'armée, soulever -le peuple et renverser son ennemi. - -Cette haine, plus que le passé de Malet, explique ses sentiments -républicains qui sont incontestables, quoiqu'il ait cherché des alliés -parmi les royalistes. - -Il tenta, comme nous l'avons vu, en 1807, avec le comité de la rue -Bourg-l'Abbé dont le jacobin Demaillot était le mineur, de détrôner -Napoléon. Son plan consistait à profiter de l'éloignement de -l'Empereur, pour répandre le bruit de sa mort. Le complot fut dénoncé -et Malet ne tarda pas à être emprisonné. - -Nous avons reproduit la lettre, pleine de soumission, par laquelle -il demandait sa grâce à l'Empereur, offrant de quitter la France et -d'aller vivre de l'existence du colon à l'île de France. - -A la suite de la démarche faite par Renée, accompagnée de La Violette, -et sollicitant, à Saint-Cloud, la grâce de Malet et du major Marcel, -compromis dans son complot, l'Empereur avait accordé remise de sa -peine au major et autorisé Malet à séjourner dans la maison du docteur -Dubuisson. - -C'est là que nous le retrouvons le jeudi 22 octobre 1812,--le jour -même, à jamais tragique, où Napoléon évacuait Moscou et commençait, -avec la Grande Armée en haillons, la sinistre étape dans les neiges. - -Malet, même en prison, n'avait pas cessé de conspirer. En 1809, il -avait voulu recommencer sa tentative, c'est-à-dire répandre le bruit -que l'Empereur avait été tué à Wagram; puis, à la faveur du désarroi -général, marcher sur Notre-Dame,--il avait choisi le 29 juin, où l'on y -célébrait un _Te Deum_. Là, il se serait emparé des autorités civiles -et militaires rassemblées pour la cérémonie. Un Italien nommé Sorbi, -détenu avec lui à la Force, avait surpris en partie son plan. Malet -conçut des doutes sur la fidélité de cet homme. Il donna contre-ordre à -ses affidés. Le _Te Deum_ de Wagram se passa donc sans incidents. - -Ce conspirateur opiniâtre avait une idée fixe: profiter de la stupeur -qui suivrait la nouvelle de la mort de l'Empereur, brusquement -proclamée, et se rendre maître, à la faveur de la confusion -universelle, de divers postes et du suprême pouvoir militaire. Il -évoque ainsi la physionomie sombre et restée quelque peu mystérieuse -d'un autre prisonnier d'État, Auguste Blanqui, comme lui cherchant le -renversement du pouvoir par des coups de surprise, des émeutes faites à -petit nombre, et l'usurpation des ministères, de l'Hôtel de ville, de -la police, soit par la force, soit à l'aide de faux cachets et d'actes -fabriqués. - -Malet a-t-il conspiré seul, en 1812, avec les quelques compagnons qui -figurèrent à son procès; ou bien était-il soutenu par des complices -puissants, restés secrets et indemnes? Comptait-il sur l'appoint de ce -qui restait des Philadelphes, sur le secours immédiat des officiers -révoqués partageant ses rancunes et n'attendant qu'une occasion de se -jeter dans une insurrection? Tout porte à le croire, mais la preuve -historique de cette double complicité n'a pas été faite, et l'on ne -peut, en toute sécurité, donner à Malet d'autres auxiliaires que ceux -qui furent connus par la suite. - -Le règlement de la maison de santé permettait aux pensionnaires de -recevoir des visites toute la journée. - -Malet accueillait donc chaque jour un certain nombre de visiteurs. Rien -d'insolite ne marqua ses réceptions du jeudi 22 octobre. - -Dans sa chambre, se trouvaient réunis l'abbé Lafon, le moine Camagno, -le séminariste Boutreux, l'ex-médecin-major Marcel, et un jeune -militaire, le caporal Rateau, de la garde de Paris. - -Rateau avait vingt-huit ans. Il était le fils d'un fabricant de -liqueurs de Bordeaux et était parent du baron Rateau, procureur général -à la Cour de Bordeaux. - -Quand les cinq complices furent seuls en face de leur chef, qui les -avait retenus sous des prétextes divers, Malet dit d'un ton bref: - ---Il faut en finir, mes amis... l'Empire a trop duré, et l'Empereur a -trop vécu!... voici l'heure de frapper le grand coup... Êtes-vous prêts -à me suivre?... - -Il les interrogea du regard rapidement. Tous répondirent -affirmativement. - -L'abbé Lafon fit cette réserve: - ---Il est entendu, mon cher général, qu'il s'agit seulement de renverser -l'Empire et non de rétablir la République? - -Malet eut un geste d'impatience. - ---Nous réservons la forme de gouvernement, dit-il; les Français, -redevenus libres, choisiront le régime qui leur paraîtra le meilleur... - ---Soit, dit le moine Camagno, avec sa face bistrée de forban et ses -yeux où luisait la flamme du fanatisme, nous marcherons avec vous, -général, fût-ce au supplice, mais vous me garantissez à moi, pour -que je puisse le confirmer à mes amis, que tous vos efforts, si vous -réussissez, tendront à rétablir sur son trône le roi d'Espagne, -Ferdinand VII? - ---Nous nous occuperons des affaires d'Espagne quand nous en aurons fini -ici avec le tyran,--répondit avec brusquerie Malet. Personne n'a plus -d'objection à faire? reprit-il en lançant un regard impérieux à la -ronde. - ---Nous ne devons pas seulement nous armer pour démolir un trône, dit, -de sa voix calme de sectaire, l'ex-major Marcel, l'humanitaire disciple -d'Anacharsis Clootz, mais bien pour fonder la république universelle, -la fédération pacifique des États-Unis d'Europe. Je vous demande donc, -général, de profiter de l'immense élan généreux que votre grand acte va -donner à tous les peuples, pour délivrer les nations dans les fers... -La Pologne, l'Irlande, la Grèce, attendent de nous leur délivrance... -Il faut décréter la révolution au nom du principe des nationalités; -il faut que la France donne une patrie à ceux qui n'en ont pas, et -affranchisse les humains encore esclaves... Voilà pour quel noble but -je marche avec vous, général! - ---Nous nous occuperons de nous fortifier, en nous créant des alliés -parmi les peuples asservis, c'est entendu! dit Malet; mais avant de -songer à l'affranchissement des Polonais, des Irlandais et des Grecs, -il faut délivrer les Français... On n'a plus rien à ajouter? - ---Pardon, général, dit timidement le séminariste Boutreux, il ne faudra -pas oublier notre saint Pontife, qui est en prison... - ---C'est convenu! Je l'ai déjà dit... Mais Napoléon d'abord, le pape -après! fit Malet avec une irritation croissante. Et toi, ajouta-t-il -en s'adressant au caporal, as-tu quelque roi ou quelque pape à me -recommander? Tu es le seul qui n'ait pas ouvert la bouche... - ---Mon général, répondit en rougissant Rateau, je voudrais bien devenir -sous-lieutenant... - -La figure de Malet s'éclaira: - ---A la bonne heure! tu demandes quelque chose pour toi, au moins... -tu es le plus raisonnable... Sois heureux, mon garçon, tu auras tes -épaulettes!... A présent, mes amis, écoutez-moi attentivement, continua -Malet; les heures sont brèves, et cette nuit même, nous allons tenter -la partie... - -Un certain frémissement parcourut les auditeurs. Aucun ne tremblait. -C'était plutôt une fièvre de plaisir, un de ces frissons d'attente -qui font vibrer délicieusement les nerfs des joueurs et des amoureux. -Les conspirateurs connaissent cette titillation. Le désir, l'anxiété, -l'inconnu leur communiquent d'étranges et puissantes secousses. Le sang -accélère, à ces moments-là, sa course dans les veines, et l'on vit -double. - -Malet, profitant de l'émotion de ses affidés, développa froidement, -posément, son plan, qui était encore plus insensé que hardi. - -Il en avait avec précision et méthode agencé les diverses parties. -Seul, il le portait tout entier. Nul des hommes subalternes auxquels il -se confiait n'en avait eu connaissance. On savait seulement que l'on -chercherait à renverser l'Empire, et qu'on descendrait dans la rue, -quand Malet donnerait le signal. - -Il commença par leur faire remarquer combien le moment était propice -pour agir. Dès qu'il avait vu Napoléon s'engager, avec toute son -armée, sur la route périlleuse des solitudes du Nord, son espoir de -recommencer avec succès les deux tentatives de 1807 et de 1809 lui -était revenu plus vivace. Cette fois il semblait sûr du succès. Son -idée fixe, sa marotte, la supposition de la mort de l'Empereur, allait -prendre corps et apparaître la réalité. - -Il y avait sept jours que Paris était sans nouvelles de Napoléon et -de la Grande Armée. Les bruits les plus sinistres trouvaient créance. -Le commerce paralysé, le travail arrêté, la récolte mauvaise,--la -comète de 1812, favorable à la vigne, avait produit une sécheresse -exceptionnelle,--l'impopularité de Marie-Louise, car le peuple -regrettait Joséphine et n'avait pu s'accoutumer à cette Autrichienne, -rappelant Marie-Antoinette, tout ce malaise et toute cette inquiétude -favorisaient les desseins audacieux de Malet. - -L'entreprise sans doute était folle et téméraire. Elle prouvait -cependant chez son auteur une sorte d'intuition très pénétrante de ce -qui se passait dans la conscience populaire, une perception très juste -de l'état des esprits, des défaillances prochaines, des trahisons -naissantes et des surprises possibles. - -L'abbé Lafon qui, en sa qualité de royaliste et de clérical, prévoyait -l'insuccès et aurait souhaité que Malet agît franchement au nom des -Bourbons, arborant la cocarde blanche et proclamant le souverain -légitime, Louis XVIII, après avoir entendu l'exposé rapide de son plan, -lui demanda: - ---Comptez-vous sur l'appui du Sénat? avez-vous pressenti quelques-uns -de ses membres? - -Malet répondit avec franchise: - ---Aucun! vous seuls connaissez mon projet. Mais les sénateurs, au -moins en grande majorité, sont las de servir l'Empire. Des grondements -précurseurs des révoltes s'élèvent des deux grands corps délibérants. -Le Sénat, qui hésiterait sans doute à prendre l'initiative d'une -insurrection, ratifiera avec ensemble le fait accompli. Dès que les -sénateurs seront persuadés que Napoléon est mort, ils s'empresseront de -voter l'abolition de son régime. Il se passera ce qui s'est vu, sous -l'ancienne monarchie, quand Louis XIV et Louis XV sont descendus dans -la tombe. On déchirait leurs testaments, on se refusait à exécuter -leurs volontés avant-dernières, on poursuivait les rares courtisans -restés fidèles après la mort. L'humanité est lâche, mes amis; elle -subit la force d'où qu'elle vienne, mais seulement tant qu'elle est la -force. Quand un pouvoir nouveau surgit, les pires valets du pouvoir -ancien se redressent de leur platitude, courent à la puissance qui -apparaît et s'efforcent de se faire pardonner leur servilité passée en -promettant une domestication plus complète... Tout avènement est beau. -La foule salue les acteurs neufs qui paraissent sur la scène du monde -et oublie ceux qu'on a forcés à rentrer dans la coulisse. L'Empereur -mort, ou cru tel, c'est l'Empire enterré. Personne, demain, ne voudra -plus avoir été bonapartiste. Oh! je connais ce peuple et ceux qui le -mènent!... Nous aurons le Sénat pour nous, j'en suis certain!... J'ai, -d'ailleurs, d'avance compté sur son concours!... voyez plutôt... - -Et Malet, déployant un papier à en-tête, lut la pièce suivante, très -habilement fabriquée par lui, et qui pouvait, par ses apparences -d'authenticité, tromper des yeux non prévenus. - -C'était un sénatus-consulte, destiné à être affiché, lu aux troupes -de la garnison, envoyé aux préfets et aux commandants de places, et -montré, s'il le fallait, aux généraux, aux ministres, aux divers agents -de l'autorité, requis par Malet, au nom du pouvoir sénatorial. - -L'original de cette pièce, publiée pour la première fois sous la -Restauration, est aux Archives. - -Ce sénatus-consulte fictif portait l'en-tête suivant: - - - SÉNAT CONSERVATEUR - - _Séance du 22 octobre 1812._ - - PRÉSIDENCE DE M. SIEYÈS. - - «La séance s'est ouverte à huit heures du soir sous la présidence - du sénateur Sieyès. - - »Le Sénat, réuni extraordinairement, s'est fait donner lecture du - message qui lui annonce la mort de l'empereur Napoléon qui a eu - lieu sous les murs de Moscou, le 7 de ce mois. - - »Le Sénat, après avoir mûrement délibéré sur un événement aussi - inattendu, a nommé une commission pour aviser, séance tenante, aux - moyens de sauver la Patrie des dangers imminents qui la menacent, - et après avoir entendu les rapports de la commission, - - »A discuté et nous ordonne ce qui suit...» - - -Suivait le dispositif du sénatus-consulte en 19 articles. - -Le premier article portait que le gouvernement impérial n'ayant pas -rempli l'espoir de ceux qui en attendaient la paix et le bonheur des -Français, ce gouvernement, ainsi que ses institutions, était aboli. - -La Légion d'honneur était conservée. - -Un gouvernement provisoire de quinze membres était établi et composé -ainsi: - -Le général Moreau était nommé président. Ce traître célèbre se trouvait -encore aux États-Unis; mais ses ramifications avec les Philadelphes, -ses relations anciennes avec les royalistes, ses offres de service aux -Russes et aux Prussiens, dans les rangs desquels il devait, l'année -suivante, trouver la mort en combattant la France, à Dresde, indiquent -bien que Malet, s'il agissait seul, avait des accointances puissantes -et aurait eu des alliances--s'il avait réussi--auprès des Bourbons et -dans les cours d'Europe. - -La vice-présidence avait été dévolue à Carnot. Les autres membres -étaient: général Augereau; Bigonnet; Destutt de Tracy, sénateur; -Florent-Guyot, ancien conventionnel; Frochot, alors préfet de la -Seine; Jacquemont; Lambrecht, sénateur; Mathieu, duc de Montmorency, -royaliste; général Malet; Alexis, duc de Noailles, royaliste; Truguet, -vice-amiral; Volney et Garat, sénateurs. - -On voit que ce gouvernement était mixte et que si Carnot, Malet, -Augereau y représentaient avec Florent-Guyot et Jacquemont l'élément -républicain, le préfet Frochot, le vice-amiral Truguet, Volney, -Lambrecht, Garat, Destutt de Tracy figuraient les anciens républicains -ralliés à l'Empire, tandis que les ducs de Montmorency et de Noailles -marquaient la place de la royauté. Les sénateurs impériaux pouvaient, -le cas échéant, se rattacher aux royalistes, s'il s'était agi de -délibérer sur l'offre de la couronne. En outre, la présidence confiée -au général Moreau, déjà en pourparlers avec les futurs chefs de la -coalition, donnait à la restauration de Louis XVIII les plus grandes -chances, si le coup tenté par Malet eût été suivi de succès. - -Malet, c'est entendu, était républicain. Mais son républicanisme était -celui d'un général. Il devait fort bien s'accommoder d'une royauté -avec une charte. Les historiens favorables à Malet ont été embarrassés -pour justifier la présence de royalistes et de législateurs alliés -à l'Empereur dans cette commission insurrectionnelle. M. Ernest -Hamel, qui a écrit l'apologie de Malet et de ses conspirations, a -été obligé de reconnaître que si le complot de 1808 (comité de la -rue Bourg-l'Abbé) avait un caractère démocratique prononcé, avec le -rétablissement de la République pour but, la seconde conspiration -offrait un objectif moins absolu. En 1812, la forme de gouvernement est -réservée et un élément royaliste se trouve introduit parmi les membres -chargés de préparer et de présenter à l'acceptation du peuple français -une constitution nouvelle. - -Avec Moreau à sa tête, la commission eût certainement fait les affaires -des Bourbons et des rois d'Europe, qui avaient encore plus peur de la -République que de Napoléon. - -Aux termes de ce sénatus-consulte, les ministres étaient destitués; -les fonctionnaires continuaient leurs fonctions; une amnistie était -accordée aux déserteurs, déportés et émigrés,--cette dernière catégorie -ne comprenait plus guère que les princes, leur entourage et les -derniers chouans à la solde de l'Angleterre. - -L'article 7 établissait qu'une députation serait envoyée «à Sa Sainteté -le pape Pie VII, pour le supplier, au nom de la nation, d'oublier les -maux qu'il avait soufferts et pour l'inviter à visiter Paris avant de -retourner à Rome». - -Malet, on le voit, n'avait eu garde de négliger l'élément religieux. Il -comptait sur l'appui du pape et du clergé. Cet article avait dû plaire -à ses complices de la première heure: l'abbé Lafon, le moine Camagno et -le séminariste Boutreux. - -Les gardes nationaux, que les levées extraordinaires avaient appelés -aux armées, étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers, mesure -qui devait certainement, si on affaiblissait nos corps de troupes -aux prises avec l'ennemi, acquérir de la popularité au nouveau -gouvernement. Enfin, le général Lecourbe était nommé commandant en chef -de l'armée de Paris. Le général Malet remplaçait le général Hullin dans -le commandement de la place de Paris. - -Le sénatus-consulte était signé de: Sieyès, président, Lanjuinais et -Grégoire, secrétaires; contresigné par Malet, «général de division, -commandant en chef la force armée de Paris et les troupes de la -première division militaire». - -Une proclamation, rédigée en même temps par Malet, devait être lue dans -les casernes et affichée sur les murs de Paris. - -On lisait dans cet appel d'une véhémence extrême des phrases comme -celles-ci, faisant des Cosaques vainqueurs, et sous la lance desquels -Napoléon, disait-on, avait succombé, les sauveurs de la France et du -monde: - -«Citoyens et soldats, Bonaparte n'est plus! Le tyran est tombé sous les -coups des vengeurs de l'humanité. Grâces leur soient rendues! Ils ont -bien mérité de la patrie et du genre humain!...» - -Après ce tribut de reconnaissance aux ennemis victorieux, le factieux -attaquait et insultait le fils de l'Empereur. - -«Si nous avons à rougir d'avoir supporté si longtemps à notre tête un -étranger, un Corse, nous sommes trop fiers pour y souffrir un enfant -bâtard...» - -Si l'insulte à la Corse, île française, était inutile et peu habile, -l'outrage au pauvre petit roi de Rome était fou. Mais Malet n'était -pas homme à observer aucune mesure. Ne flétrissait-il pas, dans la -fin de sa proclamation, sans doute pour complaire aux anciens valets -de Thermidor devenus les sénateurs de Bonaparte, qu'il embauchait, le -grand citoyen qui avait incarné la Révolution et la République, jusqu'à -la réaction de la Cabarrus et de son amant, le méprisable Tallien: - -«Prouvez à la France, s'écriait Malet, que vous n'étiez pas plus les -soldats de Bonaparte que vous ne fûtes ceux de Robespierre!» - -Quand la lecture des pièces fut achevée, Malet distribua à ses -complices leurs rôles. - -Puis il collationna, signa et scella divers brevets nommant à des -emplois et à des commandements ceux qu'il se proposait d'entraîner avec -lui. - -Ces dispositions prises, il leur donna à tous successivement la main, -en leur disant d'un ton de commandement: - ---C'est pour ce soir!... onze heures!... Soyez prêts!... - -Tous répondirent: - ---A ce soir!... - ---Et le lieu du rendez-vous? demanda l'abbé Lafon... ce ne peut être -ici: la maison de l'excellent docteur Dubuisson n'ouvre pas, de nuit, -ses portes à nos amis. - ---Sans doute, fit Malet, il faut nous réunir chez l'un de nous... - ---Chez moi, si vous le voulez, dit le moine Camagno; j'habite une -maison tranquille, cul-de-sac Saint-Pierre, rue Saint-Gilles, au Marais. - ---Accepté! décida Malet. Vous avez entendu, messieurs, à onze heures, -rue Saint-Gilles?... - ---Nous y serons!... dirent les conjurés. - ---Attendez, reprit le moine. Pour vous faire reconnaître, car il -pourrait se faire que vous fussiez surveillés et suivis, vous ferez -tomber dans la boîte de la porte un morceau de papier... je n'ouvrirai -que sur ce signe de ralliement... - -Et le moine, tirant de la poche de sa robe une lettre froissée, -visiblement un brouillon, la déchira en cinq morceaux qu'il présenta à -Malet, à l'abbé Lafon, à Boutreux, à Marcel et au caporal Rateau. - -Chacun serra précieusement ce morceau de lettre. - -Reconduits par le général jusqu'à la porte, les trois visiteurs -quittèrent la maison de santé sans avoir attiré l'attention ni -des pensionnaires du docteur Dubuisson, ni des agents de Rovigo -susceptibles de rôder aux alentours. - - - - -XII - -COMPIÈGNE-CONSPIRATION - - -Le général Malet, demeuré seul, réfléchit profondément quelques -instants, tournant et retournant les papiers étalés sur la table, qu'il -enferma ensuite dans un portefeuille à serrure. - -Là se trouvait toute la conspiration. Avec ces feuilles de papier -ministre, ces faux cachets, ces signatures imitées, cet homme, faible, -isolé, captif, n'ayant ni argent ni prestige, ignorant tout de Paris, -oublié des soldats, inconnu de la population civile, allait un instant -suspendre la vie publique, arrêter le mécanisme puissant de l'organisme -impérial et, détournant à son usage les ressorts réguliers de -l'administration, substituerait pendant quelques heures brèves, mais si -remplies de faits extraordinaires, sa volonté à toute autorité établie -et sa personnalité même à celle du grand Empereur éloigné. - -Cet incroyable complot--en laissant de côté les alliances royalistes, -les secours extérieurs et les adhésions des fonctionnaires et du -peuple qui ne seraient venues qu'après la réussite complète et -l'affermissement du nouveau pouvoir--prouve la force qui gît dans la -volonté humaine. - -L'idée fixe, la convergence de toutes les facultés, de toutes les -sensations, de toutes les volitions vers un seul objectif: le -renversement de l'Empire par le fait de la mort soudaine et lointaine -de l'Empereur, voilà ce qui fit la seule réalité de cette fantasmagorie. - -Il est évident que la nouvelle avait contre elle toutes les chances de -crédibilité; qu'il suffisait de la défiance en éveil d'un esprit plus -réfléchi, s'avisant qu'il était invraisemblable que la nouvelle de la -mort de l'Empereur fût ainsi répandue et se demandant d'où sortait -ce général Malet investi tout à coup par le Sénat du commandement -de Paris, pour donner le soupçon de la fraude et empêcher le -sénatus-consulte et les pièces fabriquées d'avoir le moindre effet; -qu'un seul des fonctionnaires dont le concours était indispensable à -Malet se refusât à le prendre au sérieux et à lui obéir, et tout son -château de cartes s'écroulait. Ce fut d'ailleurs ce qui arriva. - -Mais il est toutefois admirable que la cervelle d'un homme, en prison -et dénué de toutes ressources, ait pu projeter une si étrange folie -et lui donner une consistance apparente telle que la plupart des -historiens l'ont discutée comme une conception réalisable et qui -n'avait avorté que par des concours de circonstances accidentelles, -demeurées d'ailleurs assez mystérieuses. Car pourquoi, comme on le -verra par la suite, le préfet de la Seine, Frochot, dont le dévouement -à l'Empereur ne peut faire de doute, crut-il Malet sur parole, lui -prêta-t-il son concours et mit-il à sa disposition l'Hôtel de Ville, -tandis que le général Hullin, dont l'habitude de l'obéissance passive -et la persuasion d'être couvert par un ordre supérieur pouvaient -expliquer la soumission aux ordres à lui transmis, se refusa-t-il à -céder la place à Malet? Jamais histoire vraie ne tint plus du roman. -Cette conspiration, absurde en ses détails, et abracadabrante dans sa -conception, fut donc avant tout un chef-d'oeuvre de volonté. - -Elle a d'ailleurs abouti, plus que ne le pensait son auteur, après -l'insuccès. La disproportion entre l'assaillant faible et le colossal -Empire, une matinée mis en péril, fit trop bien voir la fragilité -du trône impérial. Elle affirma la possibilité d'un écroulement, si -l'Empereur venait à disparaître. En même temps elle accoutuma les -esprits à ne pas considérer le roi de Rome comme l'héritier du pouvoir -de Napoléon. On peut dire que c'est la conspiration Malet qui a préparé -la France à la substitution, en 1814, d'une autre dynastie à Napoléon -et à son fils. Alexandre de Russie, le roi de Prusse, Wellington, -Blücher, comprirent dès lors que la France était vulnérable. Il fallait -frapper l'invincible nation, non pas au coeur, mais à la tête. Napoléon -n'était qu'un vainqueur éphémère. Fouché, Talleyrand se disaient qu'il -fallait s'assurer d'un maître dont le trône fût plus solide. L'empereur -d'Autriche conçut des doutes sur la valeur de son gendre. Malet a -empêché Napoléon II. - -Malet, qui avait clos sa porte, pour classer et ranger ses précieux -papiers, entendant frapper, alla ouvrir. Il prit un air indifférent -pour recevoir le visiteur. - -Un jeune homme, à figure énergique et franche, portant la longue -redingote boutonnée, le chapeau à bords relevés, les bottes et la -grosse canne, ayant toute l'apparence d'un officier en civil, parut. - -La figure de Malet s'anima. Évidemment le nouveau venu l'intéressait, -l'inquiétait peut-être. - ---Ah! c'est vous, colonel Henriot, dit-il vivement... Soyez le -bienvenu!... Quelles nouvelles?... - ---Ne dites pas mon nom, fit très bas le visiteur... - ---Personne ne peut nous entendre, rassurez-vous!... Les murs sont -épais, les portes closes, et les maisons comme celle-ci fort -discrètes... Je vous demandais: quelles nouvelles; j'ai tant de hâte -de savoir si une dépêche est arrivée... - ---Aucun courrier n'est encore venu de Russie... - ---L'Impératrice? - ---Toujours dans la plus vive inquiétude sur le sort de son mari... elle -se trouve au palais de Saint-Cloud avec son fils... elle aussi attend -un courrier... - ---Alors les dieux sont pour nous!... dit gaiement Malet, peut-être, -mon cher colonel, Napoléon est-il mort, à l'heure qu'il est, dans les -neiges de la Moscovie?... - ---Non!... je suis sûr qu'il vit!... répondit Henriot avec amertume, un -démon le protège... - ---Vous êtes d'un coeur solide, colonel, et votre haine contre Napoléon -vous défend contre toute faiblesse... Vous m'aviez confié une partie de -vos souffrances... eh bien! soyez déjà à demi consolé, vous n'allez pas -tarder à être vengé!... - ---Est-ce possible?... dit Henriot en secouant la tête; je commence, -voyez-vous, à désespérer, et ne suis plus le même homme qui s'est -ouvert à vous... Écoutez-moi, général je voulais partir avec -l'armée, suivre Napoléon dans cette lointaine Russie, et là, un -jour, l'attendre, le surprendre et le frapper... au coeur, comme il -m'avait atteint, moi!... mais le comte de Maubreuil m'a dissuadé de -tenter cette aventure, il m'a représenté que vous pourriez plus -sûrement m'aider à me venger... il m'a conseillé de vous voir, de vous -fournir les renseignements qui vous seraient utiles pour un but que -je soupçonne, mais que vous m'avez caché... j'ai obéi à Maubreuil, je -suis venu vous trouver, et me mettant à votre disposition, je vous ai -communiqué tous les renseignements que vous me demandiez... - ---Et vous avez été un aide fort précieux, mon cher Henriot; avant peu, -mes amis et moi, nous saurons reconnaître vos services... - ---J'ignore ce que vous voulez, je ne puis deviner vers quel but -mystérieux vous marchez, reprit Henriot avec émotion, je vous ai suivi, -comme un homme qui a les yeux bandés et qu'on dirige à tâtons dans un -endroit ténébreux... pour vous, pour vous servir, car je pensais servir -en même temps ma vengeance, j'ai consenti à séjourner en France... -prétextant une maladie interne, une faiblesse toute physique, alors -que c'était à l'âme qu'était mon mal, j'ai pu, grâce à la protection -du maréchal Lefebvre, rester en France, à Paris... Tandis que mes -camarades donnent des coups de sabre aux Russes, prennent des villes, -gagnent des batailles, acquièrent des grades et se couvrent de gloire -dans cette guerre gigantesque, moi, je demeure, l'arme au fourreau, -devant une écritoire, plumitif obscur, assis paisiblement dans un -bureau de la place, auprès du général Hullin, gouverneur de Paris... - ---Un poste d'honneur et de confiance!... ne vous plaignez pas!... c'est -là que vous êtes surtout utile à la cause! - -Henriot baissa la tête. Un vif combat semblait se livrer dans sa -conscience. Il continua avec un trouble croissant: - ---Mon emploi auprès du commandant de l'armée de Paris me permettait -de connaître exactement les forces disponibles, les contingents des -postes, les noms des chefs et leur situation... Vous m'avez demandé de -vous livrer ces renseignements, je l'ai fait... c'était une trahison, -général!... - ---Vous employez là un bien gros mot, dit Malet avec un air de bonhomie -destiné à calmer les remords visibles du jeune colonel. Soyez assuré, -reprit-il avec plus d'énergie, que vous ne trahissez ni vos devoirs -ni votre pays... je ne vous ai rien demandé qui fût un forfait à -l'honneur! Le général Malet est incapable de commander à qui que ce -soit une action déshonorante!... - ---Je vous crois, général!... Mais si, dans le premier moment de la -colère, de la douleur aussi, en écoutant Maubreuil, j'étais prêt à tout -braver, à tout entreprendre contre l'Empereur... c'était pour me venger -de lui... - ---Et à présent... vous êtes moins emporté... votre colère s'est -évanouie... votre douleur s'est apaisée?... demanda Malet, et presque -ironiquement il ajouta: Vous estimeriez-vous déjà vengé, parce que l'on -est sans nouvelles de Napoléon et que le bruit de sa mort sous les murs -de Moscou peut tout à coup nous parvenir?... - ---Ma douleur est aussi vive, ma colère aussi ardente qu'auparavant, et -ma vengeance est toujours altérée... - ---Eh bien! d'où proviennent ces scrupules, ces hésitations, mon jeune -camarade? - ---Général, écoutez-moi... j'ai voué une haine violente et terrible à -Napoléon... Mais c'est Napoléon seul que je cherche, c'est sa personne -que je vise, c'est lui, c'est l'homme même que je veux frapper... -L'Empereur m'est toujours sacré!... En lui je respecte le chef de notre -armée, le bouclier de la France, l'épée de notre grande nation marchant -à la gloire... - ---Enfant, murmura Malet hochant la tête, l'Empereur et Napoléon ne font -qu'un... - ---Pas pour moi! Réfléchissant à ce qui se dit dans Paris, aux alarmes -répandues, à l'absence de nouvelles qui permet de supposer des -désastres pour l'armée, je me demande si je puis conserver ma haine, -comme une arme chargée braquée sur la poitrine de celui qui porte la -France en croupe de son cheval... - ---Napoléon n'est pas la France! accentua énergiquement Malet. Il a -trahi la cause de la liberté. C'est un despote qui a tout sacrifié à -son ambition. Il a fait couler, par cent canaux sur tous les champs de -l'Europe, le plus pur sang de notre jeunesse. Il emmène avec lui en -ce moment dans les déserts béants comme des fosses la nation valide -presque entière, elle s'y engloutira!... il suit sa route funeste au -milieu des ossements... La France a besoin d'air, et elle étouffe de -liberté, et elle est bâillonnée; de paix, et elle est poussée dans des -combats sans fin... Non! la France n'est pas Napoléon et vous ne pouvez -confondre le tyran et l'esclave, le bourreau et la victime!... - -Malet avait prononcé avec force ce réquisitoire. Henriot, à qui le -conspirateur n'avait rien révélé de ses projets, gardait le silence, -les yeux fixés sur le carreau de la chambre. - -Après l'avoir observé quelques instants, Malet reprit avec fermeté: - ---Vous êtes venu à moi, colonel... je ne vous ai ni cherché ni -sollicité... prisonnier, n'ayant pas à me louer de l'Empereur, -républicain n'aimant pas l'Empire, militaire privé de son commandement -et comme tel enclin à s'entourer de mécontents, je vous ai accueilli -avec plaisir, avec confiance, avec espoir aussi, quand, recommandé par -le comte d'Orvault de Maubreuil que j'ai connu à la cour de Westphalie, -l'on vous a adressé a moi... je ne vous ai pas interrogé, vous m'avez -étalé votre coeur; je ne vous ai rien demandé, vous m'avez offert -de me seconder si j'entreprenais quelque chose contre Napoléon... -sans vous engager, sans vous initier au moindre des projets que je -pouvais avoir, je vous ai seulement indiqué que je serais heureux de -posséder certains détails sur l'organisation de la place de Paris, que -d'ailleurs je pouvais facilement me procurer par ailleurs... - ---Je vous ai fourni les renseignements. - ---Vous en repentez-vous?... - ---Non... puisque je vous en apportais d'autres, aujourd'hui même... - ---Quel autre renseignement? - ---Celui que vous m'avez fait demander par ce billet qui me fut passé -hier à la place... - -Un éclair de joie brilla dans les yeux gris et ternes de Malet. - ---Attendez! dit-il, je ne veux pas violenter votre conscience... je -vous rappelais tout à l'heure comment vous étiez venu me trouver, et -les services que vous m'aviez rendus, nullement compromettants du -reste, et qui ne sauraient être qualifiés de trahisons... Ceci dit, -je ne prétendais ni vous imposer de nouvelles communications, ni vous -entraîner plus avant avec moi vers un but qui vous effraie... - ---Un but que j'ignore, général! - ---Vous ne tarderez pas à le connaître... Oh! n'ayez aucune crainte, -vous serez au courant de mes actions, bientôt, et sans être mêlé à -aucune d'elles... - ---Général, je n'ai pas peur... - ---Si!... vous avez peur de nuire à Napoléon!... - -Henriot releva la tête qu'il avait gardée constamment baissée. - ---Eh bien! oui, vous avez raison, général, j'ai peur de combattre -la patrie en combattant Napoléon; j'ai peur de blesser la France en -frappant son Empereur; j'ai peur d'achever à Paris la déroute de mes -frères d'armes que là-bas transpercent les lances des Cosaques... Mais -cette crainte ne saurait m'empêcher de tenir vis-à-vis de vous les -promesses que j'avais pu vous faire, et, en vous étant utile, je suis -assuré de ne pas servir les ennemis, de ne pas aggraver la défaite qui, -dans les solitudes russes, s'accomplit peut-être à l'heure où nous -parlons! - ---D'où vous viennent donc, aujourd'hui, de si grandes appréhensions?... -fit Malet dardant son regard sur le jeune colonel; serait-ce la demande -contenue dans ce billet qui vous fut remis hier?... oh! par une -personne tout à fait sûre, ma femme!... - ---Oui, général, c'est bien cette demande qui m'alarme, qui me trouble, -qui me force à m'arrêter sur les bords d'un précipice, que je ne vois -pas, mais que je devine... Vous m'avez prié de vous faire tenir ce soir -le mot d'ordre qui serait distribué par la place aux chefs de poste... - ---Je pouvais me procurer ce mot d'ordre par des indiscrétions, par des -amis que je compte dans la garnison de Paris; j'ai pensé à vous, comme -étant plus à même par votre fonction auprès d'Hullin de me donner ce -mot... Vous craignez de vous compromettre en me le communiquant, libre -à vous... je vais m'enquérir ailleurs... - ---Général, je vous l'apportais ce mot d'ordre... je vais vous le -donner... - ---A votre aise! dit Malet, affectant une grande indifférence. Ah! je ne -vous contrains nullement, camarade! - ---En vous communiquant le mot, général, je ne sollicite de vous qu'une -chose, c'est de me donner votre parole que vous ne comptez pas vous -en servir pour une entreprise susceptible de valoir un avantage à -l'ennemi... Je ne chercherai même pas à savoir pour quel usage vous -désirez être en possession du mot... - ---Parbleu! fit Malet jouant la bonne humeur, vous n'imaginez pas que je -vais livrer ce mot aux avant-postes des Cosaques?... La Russie est trop -loin, et avant qu'on sache à Moscou le mot d'ordre de Paris distribué -dans la nuit du 23 octobre, trente nouveaux mots auront été donnés et -changés... Tenez, colonel, je vais abattre mon jeu devant vous... je -n'ai rien à vous cacher... je suis certain que vous ne me trahirez -pas... - ---Je vous jure... - ---Ne jurez pas! c'est inutile!... Apprenez donc que, cette nuit, je -compte sortir de cette prison... Bien que la maison de santé soit -en somme d'un séjour supportable, et qu'à la table de cet excellent -docteur Dubuisson on rencontre aimable compagnie, je suis las d'être -verrouillé chaque soir... Donc, une occasion favorable s'étant -présentée, j'en profite... Cette nuit, qui me paraît sombre et -pluvieuse à souhait, je me donne de l'air... - ---Et où irez-vous, général? - ---En Amérique... c'est un tour de liberté... j'ai des amis aux -États-Unis... - ---Je vous souhaite de réussir!... - ---J'espère, à pareille heure demain, être bien près de Boulogne, où -je compte m'embarquer pour l'Angleterre... Là je trouverai un passage -pour New-York ou Philadelphie... Mais, pour arriver à Boulogne, il faut -franchir les barrières de Paris... là se trouvent des postes de gardes -nationaux... Ces bons militaires peuvent me demander des passeports -que je n'ai point... voyageant en tenue, voyez, mon uniforme est là -tout préparé,--et Malet, soulevant un divan, montra dans le coffre un -costume complet de général,--il me suffira, pour rassurer les zélés -gardes nationaux et éviter toute anicroche, de donner au chef de poste -le mot d'ordre; ils me laisseront passer en me portant les armes... -Voilà pourquoi, mon cher Henriot, je vous ai prié de m'apporter ce -mot!... - -Malet parlait avec un tel accent de sincérité que le doute n'était -pas possible sur son projet d'évasion. Henriot, qui de plus en plus -concevait de l'inquiétude et presque de l'horreur pour un projet visant -l'Empereur, en ce moment-là aux prises avec l'ennemi dans les plaines -russes, ne pouvait éprouver aucune répugnance à aider un prisonnier -politique à reprendre sa liberté. Favoriser l'évasion d'un détenu, dont -la garde ne vous est pas confiée, n'a jamais passé pour une forfaiture, -surtout quand la cause de la détention n'a rien de déshonorant. - -Henriot n'hésita donc plus. - ---Puisqu'il ne s'agit que de votre liberté, général, je ne crois pas -manquer à l'honneur, dit-il, en vous aidant à la reprendre... le mot -d'ordre pour cette nuit est: _Compiègne-Conspiration_. - ---Merci! fit vivement Malet, et il serra la main d'Henriot. - -Une lueur de triomphe égayait la physionomie sévère du conspirateur. Le -mot d'ordre lui donnait l'accès des postes. Il tenait déjà la clef de -la place: Paris allait être à lui. - -Répétant les deux vocables qui lui étaient donnés, il murmura: - ---Compiègne!... c'est de là que doit venir le régiment de dragons qui -est avec nous... voilà qui est de bon augure. Conspiration!... Ma foi! -le mot est bien choisi et prouve que nous avons des amis en haut lieu... - -Puis, redevenant maître de lui-même, Malet, tendant de nouveau la main -à Henriot, lui réitéra ses remerciements et ajouta comme le timbre -venait de sonner: - ---Permettez-moi de vous quitter, mon cher colonel, cette sonnerie -m'avertit que madame Malet vient d'arriver... Je ne puis la faire -attendre... J'ai aussi mes préparatifs à faire... excusez-moi et -embrassez-moi!... - -Henriot, qui ne concevait plus aucun doute sur la réalité de l'évasion -annoncée, reçut l'accolade du général, et lui souhaita de nouveau bonne -chance. - -Tandis que tous deux se tenaient embrassés, madame Malet entra. - -Le courant d'air de la porte souleva un chiffon de papier traînant à -terre, le morceau de la lettre que Camagno avait tirée de sa robe, et -dont les fragments déchirés avaient été distribués aux conjurés comme -moyen de reconnaissance à l'huis de la rue Saint-Gilles. - -Madame Malet, voyant son mari avec un visiteur, voulut se retirer. - -Dans ce mouvement, sa jupe balaya la lettre du moine et la refoula dans -le corridor. - -Henriot s'était excusé et retiré, après une dernière poignée de main -échangée avec le général; madame Malet pénétra dans la chambre, dont la -porte fut soigneusement refermée derrière elle. - -Dans le corridor, Henriot poussa du pied le chiffon de papier, et, -machinalement, se baissant, le ramassa. Il allait le rejeter, mais -cette réflexion lui vint que ce papier pouvait contenir quelque détail -sur l'évasion du général. Il rebroussa donc chemin dans l'intention de -frapper à la porte de Malet et de lui remettre cette moitié de billet -qui l'intéressait peut-être et qui était susceptible de tomber entre -des mains hostiles. - -Mais le valet de chambre attaché au service du général s'avançait dans -le corridor pour éclairer et reconduire le visiteur. - -Henriot, ne voulant donner aucun éveil, car son insistance pour -rapporter ce tortillon de papier sans importance apparente pouvait -faire naître des soupçons, serra tranquillement la paperasse dans sa -poche et suivit le domestique. - - - - -XIII - -MARCHE! MARCHE! - - -A l'heure où Malet se préparait à franchir les murs de sa geôle -médicale et à s'élancer de sa chambre du faubourg Saint-Antoine vers -l'Hôtel de Ville, but convergent de ses pensées, et vers les bureaux -du gouvernement militaire de Paris, objectif de son audacieux projet, -voici ce qu'il advenait de Napoléon et de la Grande Armée dans les -plaines de Russie. - -Le Niémen avait été franchi le 24 juin. Napoléon s'était avancé dans la -direction du nord-est par Kowno, Wilna et Witebsk. - -La Grande Armée comprenait 10 corps, plus la cavalerie de réserve de la -garde impériale. - -Ces 10 corps étaient composés comme suit: - -1er corps.--Maréchal Davout, prince d'Eckmühl: - -Divisions Moreau, Friant, Gudin, Desaix, Compans; environ 200,000 -hommes. Ces troupes étaient les meilleures de l'Empire. - -2e corps.--Maréchal Oudinot, duc de Reggio: - -Divisions Legrand, Verdier, Merle; 40,000 hommes. - -3e corps.--Maréchal Ney, duc d'Elchingen: - -Divisions Ledru, Razout; division wurtembergeoise (général Marchand). -Les divisions françaises étaient les anciennes troupes de Lannes et de -Masséna; 57,000 hommes. - -4e corps.--Le prince Eugène, vice-roi d'Italie: - -Divisions Delzon et Broussier, les anciennes troupes de l'armée -d'Italie. Division italienne (Pino, général). Cavalerie de la garde -royale italienne; 45,000 hommes. - -5e corps.--Le prince Poniatowski: - -L'armée polonaise, moins une division donnée à Davout. Divisions -Sambrousky, Zayouschek, Fischer; 36,000 hommes. - -6e corps.--Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr: - -Corps bavarois, divisions Deroi et de Wrède; 25,000 hommes. - -7e corps.--Le général Reynier: - -Corps saxon, divisions Lecoq et Reschen; 20,000 hommes. - -8e corps.--Le roi Jérôme--commandement donné plus tard au général -Junot, duc d'Abrantès: - -Corps westphaliens et hessois, divisions Ochs et Damas; 18,000 hommes. - -9e corps.--Le maréchal Victor, duc de Bellune: - -12e division française et bataillons de dépôt. Le 9e corps devait -garder l'Allemagne. Le maréchal Victor était nommé commandant de -Berlin; 38,000 hommes. - -10e corps.--Le maréchal Macdonald, duc de Tarente: - -Division Grandjean, corps prussien d'York, troupes des petits princes -allemands; 26,000 hommes. - -Il fallait ajouter à ces dix corps deux troupes qui valaient dix -armées: la cavalerie de réserve et la garde impériale. - -La cavalerie de réserve avait à sa tête l'Achille de l'Iliade moderne, -le chevaleresque Murat, roi de Naples. Sous lui, les généraux Nansouty, -Montbrun, Grouchy, Latour-Maubourg; 17,000 hommes. - -L'empereur d'Autriche avait fourni à son gendre 30,000 hommes de -cavalerie commandés par le prince de Schwartzenberg qui, plus tard, -devait marcher à la tête des armées de la coalition. Cette cavalerie -était placée sous le commandement supérieur de Murat. - -Enfin la garde impériale, qui à elle seule était une véritable armée, -puisqu'elle comprenait, outre ses tirailleurs et voltigeurs (jeune -garde), ses chasseurs et ses grenadiers (vieille garde), 6,000 -cavaliers, 3,000 artilleurs, 200 bouches à feu, et la légion de la -Vistule, les légendaires lanciers polonais. - -La vieille garde était commandée par le maréchal Lefebvre, duc de -Dantzig. - -La jeune garde, par le maréchal Mortier, duc de Trévise. - -La cavalerie de la garde, par l'héroïque Bessières, duc d'Istrie. - -Il convient de compter encore les troupes détachées dans les places, à -Stettin, Glogau, Erfurt, les 9,000 cavaliers à pied venus de Hongrie -se remonter en Hanovre, et les quatrièmes bataillons tirés d'Espagne, -ainsi que les bataillons de dépôt, le tout formant le corps de réserve -placé sous les ordres du maréchal Augereau, duc de Castiglione. Enfin, -une division danoise avait été mise à la disposition de Napoléon par -le Danemark, pour faire face à Bernadotte, dans le cas où le déloyal -Français aurait accompli sa menace de faire une descente sur les -derrières de l'armée de son pays. - -La Grande Armée comprenait donc plus de 600,000 hommes. C'était la -plus formidable masse de guerriers qu'on eût vus rassemblés depuis les -invasions des barbares. - -On remarquera que l'élément étranger était en nombre. Il y avait -50,000 Polonais, 20,000 Italiens, 10,000 Suisses, 30,000 Autrichiens, -et 150,000 Prussiens, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, Westphaliens, -Croates, Hollandais, des Espagnols et même des Portugais. - -Sauf les Polonais, au dévouement admirable comme la bravoure, et les -Suisses, dont la fidélité une fois promise était inébranlable, tous ces -régiments étrangers étaient peu sûrs. Non seulement ils étaient prêts -à lâcher pied, et même à fusiller dans le dos les Français, comme le -firent par la suite les Saxons, mais encore, dans les marches, dans les -campements, ils introduisaient l'indiscipline, le désordre, parfois la -révolte. Ils donnaient l'exemple et le goût de la maraude et du pillage -à nos troupes. - -Avant les hostilités, lors du mouvement en avant ordonné par Napoléon, -de l'Oder à la Vistule, les Wurtembergeois, du corps de Ney, avaient -ravagé les États prussiens qu'ils traversaient, volant, brûlant, -détruisant, et poussant à l'exaspération les peuples de la Prusse, -avec lesquels on n'était pas en guerre. Cette sauvage conduite des -Wurtembergeois, qui se moquaient des cris de douleur et des clameurs -de haine escortant leur passage, car c'était les Français qu'on -maudissait, a été pour beaucoup dans le réveil du patriotisme allemand -et dans la fureur de vengeance qui, dès l'année 1813, devait se -manifester contre nous, en Prusse, où, malgré les victoires passées, -le nom français n'était pas exécré; nos soldats avaient même été -généralement bien reçus et bien traités par les populations prussiennes. - -L'antagonisme de ces soldats exotiques était si manifeste, que l'on dut -renoncer à faire commander les Bavarois et les Saxons par des généraux -français. Ils se refusaient à exécuter les ordres qui ne leur étaient -pas donnés par des officiers allemands. - -Il n'y eut donc guère en Russie qu'un peu plus de la moitié de soldats -français d'engagés: 370,000 environ, mêlés à 250,000 étrangers. - -A cette cause de démoralisation et de désorganisation vint s'ajouter -l'énorme embarras d'un matériel immense. Les charrois étaient -innombrables; les caissons, les voitures légères destinées au transport -des vivres, car on savait que le pays vers lequel on se portait -n'offrirait aucune ressource, encombraient les routes; les troupeaux -de boeufs que les divisions emmenaient avec elles pour se ravitailler, -les équipages de ponts formaient des files interminables; les voitures -des états-majors venaient encore ajouter à ces obstacles matériels et -arrêter la marche des convois. Outre l'état-major de l'Empereur, le roi -de Naples, le roi Jérôme, le prince Eugène, les maréchaux Davout, Ney, -Oudinot, traînaient après eux des fourgons et des chariots chargés de -vaisselle, de vêtements, de mobilier même. Non seulement le fastueux -Murat, mais presque tous les chefs de corps, à l'exception du sobre et -modeste Lefebvre, avaient une suite d'aides de camp, d'officiers, de -secrétaires, de domestiques, dont les bagages venaient encore allonger -la file démesurée des convois serpentant parmi les terres marécageuses. -Qu'ils étaient loin et démodés les bataillons indigents d'Italie ou -du Rhin! Le grand luxe des généraux de l'Empire avait sa répercussion -jusque chez le plus simple capitaine. A chaque étape on faisait dresser -des tables somptueuses garnies de pièces d'orfèvrerie. Des tapis, des -lits élégants, des canapés, des coffres contenant des costumes et du -linge à profusion, suivaient ces états-majors trop riches. Ce n'était -plus une armée de combattants qui s'avançait vers la Russie, mais une -sorte de caravane formidable, composé de toutes les nations, où les -idiomes se mélangeaient en un brouhaha confus, où tous les uniformes -défilaient, où les marchandises, les produits, même les oeuvres d'art, -de vingt nations, s'empilaient ainsi qu'en un monstrueux bazar mouvant. -Le camp prenait l'aspect d'une foire du monde; et, lorsque le signal -de lever le camp donné, lourdement, péniblement, lentement, tout cet -amas d'hommes se remettait en route, on avait le spectacle d'une de ces -grandes émigrations de l'antiquité, l'exode d'un peuple abandonnant sa -terre natale, sans espoir de retour, et emportant, avec ses armes, ses -trésors et ses dieux. Pour la plupart de ces émigrants, hélas! la route -était véritablement sans retour, l'exode définitif. - -Derrière le fouillis des états-majors, s'avançait toute une horde, déjà -dépenaillée et lamentable, de cantiniers, de mercantis, de juifs, de -brocanteurs, avec des femmes, des enfants, des animaux. Toute cette -cohue grouillante, destinée à s'engloutir dans la Bérésina, se juchait -sur de méchantes carrioles, poussait de fantastiques attelages, se -remorquait avec des boeufs, parfois à bras d'hommes tirant à tour de -rôle les cordeaux de véhicules étranges rappelant les chars sauvages -des Vandales et des Huns. - -Napoléon eut une peine énorme à alléger son armée de ce poids mort -paralysant sa marche. Il fit un règlement sévère limitant le nombre -des voitures selon le rang et le grade, depuis les rois jusqu'aux -généraux; il désigna la quantité de bagages qu'il serait permis à -chaque officier d'emmener; enfin il congédia les diplomates, les aides -de camp amateurs, les secrétaires qui s'étaient joints aux états-majors -par curiosité, par attrait de la nouvelle conquête, et aussi, car la -plupart étaient étrangers, dans le but d'espionnage pour le compte de -leur gouvernement. Il coupa son quartier général en deux: le grand -service ne devait le suivre qu'à distance et le rejoindrait dans les -villes où l'on stationnerait; le petit service qu'il conserva n'était -composé que de ses aides de camp indispensables. Pour lui, toujours -simple au milieu du faste de ses créatures, il couchait sur son étroit -lit de fer et n'avait retenu, comme bagage, que quatre grandes caisses -où se trouvaient ses cartes et tout le matériel topographique qui ne le -quittait jamais. - -Le plan redoutable que Neipperg, Rostopchine et le Suédois d'Armsfeld -avaient conseillé à Alexandre, s'exécutait rigoureusement; le général -Barclay de Tolly, plein de sang-froid et de fermeté, mais impopulaire, -avait reçu l'ordre de refuser sans cesse la bataille. Il se conforma -donc fidèlement à ce plan temporisateur, qui dans l'antiquité valut -à Fabius sa gloire, mais qui ne pouvait ni passionner les foules ni -frapper l'imagination contemporaine. On avait sagement abandonné le -système proposé par l'Allemand Pfuhl, d'établir un camp retranché à -Drissa, dans la boucle de la Duna. Les Russes reculaient à mesure que -les Français avançaient. Ils se défendaient avec l'espace. - -Napoléon avait combiné une manoeuvre hardie. L'armée russe était -divisée en deux corps: l'un, celui de Barclay de Tolly, occupait le -nord,--c'est-à-dire les régions qu'arrose la Duna, cours d'eau qui se -jette dans la Baltique, et s'étendait de Witebsk à Dunabourg; l'autre, -le corps du prince Bagration, au sud--avait sa ligne sur le Dniéper, -qui se jette dans la mer Noire, et s'avançait jusqu'à Grodno sur le -Niémen. Le plan de Napoléon consistait donc à empêcher la jonction de -Barclay de Tolly et du prince Bagration et à les battre séparément. Il -devait franchir soudainement la Duna sur la gauche de Barclay de Tolly -et envelopper son armée dans le camp retranché de la Drissa, véritable -poche où le général russe s'était blotti. Une fois là, il serait -maître des routes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, et les couperait, -tandis que les corps du maréchal Davout et du roi Jérôme, opérant leur -jonction, battraient le prince Bagration sur le Dniéper. - -Cette double opération était admirablement conçue, mais il fallait -pour sa réussite que l'ennemi livrât bataille. Et l'ennemi continuait -l'exécution du plan et se dérobait. - -Il se produisit, en même temps, un conflit funeste dans l'armée -française. Mécontent du retard que le roi Jérôme avait, selon lui, -apporté à joindre le corps du maréchal Davout, l'Empereur retira à son -frère son commandement et le plaça sous les ordres du maréchal. Le roi -de Westphalie ne voulut pas supporter cette disgrâce. Il se démit de -son commandement. Ce conflit entre Davout et Jérôme se prolongea assez -pour permettre au prince Bagration d'échapper et de profiter de six -à sept jours d'avance pour descendre le Dniéper. La première partie -du plan, l'écrasement du corps d'armée du sud et l'interception des -communications entre Bagration et Barclay de Tolly, avait ainsi avorté. -Restait la seconde manoeuvre, la plus importante: l'enveloppement de -l'armée du nord dans le cul-de-sac de la Drissa. - -Mais déjà l'armée russe avait renoncé à l'idée d'ailleurs si mauvaise -de se retrancher dans le camp de la Drissa; l'Allemand Pfuhl, qui -s'était rallié au plan d'exécution proposé par Neipperg et d'Armsfeld, -insista auprès d'Alexandre pour que l'on évacuât la position. Napoléon, -devant qui l'ennemi persistait à faire retraite, dut alors le -poursuivre. - -La chaleur était accablante. On était au mois de juillet. L'armée -suait, souffrait de la soif autant que du soleil, durant cette -poursuite en des plaines où bientôt la neige allait étendre son -linceul. Ah! nul ne prévoyait sur les bords verdoyants de la Bérésina, -où les soldats couraient se désaltérer et se baigner, qu'avant six mois -cette rivière, solide et glacée, s'entr'ouvrirait comme un tombeau de -marbre pour recevoir, par charretées, les corps raidis, sanglants, -broyés de ces lurons qui chantaient à pleine voix et réclamaient de -l'ombre, de la pluie, du froid, en rageant contre le soleil moscovite -rappelant aux anciens les coups de cuisson d'Aboukir et de Jaffa! - -Et aussi impatients de rencontrer l'ennemi que Napoléon même, les -grenadiers et chasseurs se demandaient, chaque matin, s'il allait enfin -luire, le jour de la grande bataille. On se souvenait de la façon dont -les choses s'étaient passées en Italie, en Hollande, en Autriche, en -Prusse, et l'on ne doutait pas qu'une journée comme Marengo, Austerlitz -ou Friedland ne livrât la Russie entière à l'Empereur. Il n'y avait -plus qu'à se mettre à astiquer les buffleteries et à fourbir les -plaques des ceinturons, afin de défiler proprement sous les yeux des -belles Moscovites, le fameux jour de l'entrée joyeuse et brillante dans -la capitale des czars. - -La bataille cependant se faisait désirer. On eut un matin l'espoir que -l'ennemi aurait la politesse de se laisser aborder et battre. - -Il y avait eu sur quelques points de rapides engagements, au moulin de -Fatowa, à Mohilew, à Ostrowno, mais ce n'étaient que des escarmouches, -des chocs accidentels. Leur issue, bien que favorable aux Français, ne -pouvait compter sérieusement. En avant de Witebsk, le 27 juillet, on -eut un instant l'illusion qu'une grande bataille commençait. - -On apercevait les clochers de la ville. Witebsk, chef-lieu du -gouvernement de ce nom, est une assez grande ville, sur la Duna; -elle contenait huit à dix couvents et plusieurs églises, romaines et -grecques, ainsi que des synagogues. Les juifs y sont au nombre de -quinze mille. La campagne environnante est belle. Une vaste plaine, -au delà du ravin, s'étend à l'est, traversée d'une petite rivière. -Derrière ce cours d'eau on aperçut, massée, l'armée russe. Enfin on -allait donc s'aborder! Près de cent mille hommes paraissaient prêts à -entrer en ligne dans la plaine de Witebsk. L'armée poussa de vigoureux -vivats. Il semblait que déjà, au bout des fusils, on tînt la victoire. - -Napoléon monta à cheval et prit en personne la direction de l'affaire, -qui s'annonçait comme importante. - -Tandis qu'on réparait le pont, sur un ravin, pour permettre à la -cavalerie de Nansouty de passer, trois cents hommes se portèrent en -avant, sur la gauche. Ils furent aussitôt enveloppés par une nuée de -Cosaques. Ces deux compagnies, encadrées dans l'armée russe, semblaient -des épaves entraînées dans un fleuve débordé. Mais ces fiers lapins -ne se débandèrent pas. Cette poignée de braves environnée d'une -armée serra les rangs en tiraillant sans discontinuer. Les Cosaques -s'abattaient, sans entamer cette redoute marchante, d'où partait un feu -terrible. - -Napoléon, la lunette à la main, s'aperçut du péril où se trouvaient ces -trois cents soldats isolés, perdus, noyés dans la cavalerie russe. Il -s'avança avec le 16e chasseurs, au delà du ravin, dispersa les Cosaques -et dégagea les aventureux éclaireurs. - ---Qui êtes-vous, mes braves enfants? leur demanda l'Empereur tout -joyeux de les voir sortir vivants de cette forêt de lances et de sabres. - ---Voltigeurs du 9e de ligne, tous enfants de Paris! répondit le sergent. - ---Eh bien! mes petits Parisiens, vous avez tous mérité la croix, dit -l'Empereur rayonnant. A présent, suivez-moi!... la route de Moscou est -ouverte... En avant!... - -Mais déjà, derrière son rideau de Cosaques, l'armée russe reculait, -s'abritait, s'effaçait, disparaissait... - -La grande bataille n'était pas encore pour ce jour-là. - -Le front de Napoléon se rembrunit, et ce fut tout alourdi de fâcheux -pressentiments qu'il fit son entrée dans Witebsk, capitale de la Russie -blanche. - -Comme toujours en se retirant, les Russes mettaient le feu à la ville -évacuée. Mais l'avant-garde les poussa si vivement qu'ils eurent à -peine le temps, cette fois, d'incendier quelques maisons des faubourgs. - -La Grande Armée se remit en marche. La route était morne, l'accablement -profond. Le thermomètre Réaumur marquait 27 degrés. L'eau devenait -rare. Le pain manquait. L'armée souffrait de la marche, de la chaleur, -de l'incuriosité de l'étape. La sinistre retraite dans les champs -de neige a effacé les souvenirs de la marche en avant, mais à cette -époque la fatigue était grande et les souffrances vives. Le fastidieux -chemin s'allongeait de toutes les misères de la soif, de la faim, de -la lassitude. Les chevaux tombaient sur la route et les traînards -devenaient légion. En même temps l'armée se décourageait. On se rendait -compte que jamais on n'atteindrait et l'on n'envelopperait Barclay de -Tolly. - -La campagne de Russie, longue suite de stations douloureuses, n'a pas -eu que le retour de Moscou de terrible. Ce calvaire eut deux versants -et si la descente fut pire, la montée fut mauvaise; et si la lugubre -odyssée du recul, seule, est restée dans la mémoire des hommes, les -désastres de la marche en avant méritent d'être rappelés. Il est vrai -qu'à l'aller, le désert parcouru se trouvait coupé d'oasis, qui étaient -de courtes batailles, et que l'espoir, étoile bientôt éteinte, guidait -par-ci par-là les conquérants égarés. - -Les officiers, les maréchaux même, se montraient aussi abattus que les -soldats. - -Berthier, prince de Wagram et major général, était l'un des plus -disposés aux plaintes et aux récriminations. - -Ce major général dont le rôle a été fort gratuitement étendu par -certains historiens, qui lui ont même attribué des talents militaires -qu'il n'a pas eu l'occasion de montrer, n'était en réalité qu'une sorte -de secrétaire militaire de Napoléon. Il n'a jamais donné un ordre de -lui-même, ni écrit une dépêche qui n'eût été dictée par l'Empereur. -Non seulement les grosses entreprises, les plans, les importantes -décisions, mais aussi les détails dans l'organisation ou la marche -de l'armée, lui échappaient. L'Empereur faisait tout, savait tout, -voyait tout, ordonnait tout. Berthier a sans doute connu plusieurs de -ses combinaisons, le premier. Mais jamais Napoléon ne l'a consulté; -jamais le major général ne se serait d'ailleurs permis de contrôler ou -de contrecarrer une opération militaire jugée utile par l'Empereur. -En cela, Berthier faisait preuve de bon sens. Ce scribe militaire, -cet homme de confiance du grand stratégiste, a d'ailleurs, en 1814, -abandonné à Fontainebleau celui à qui il devait tout. La reconnaissance -et la fidélité, cela ne faisait pas partie des bagages du chef -d'état-major après la défaite de son général. - -A Witebsk, où Napoléon avait ordonné une halte pour reposer les troupes -et donner aux traînards le temps de rejoindre, le maréchal Lefebvre -entra dans la maison où logeait le prince de Wagram. - -Lefebvre quittait l'Empereur. Il venait de recevoir les derniers ordres -pour la mise en mouvement de la garde. - ---Allons, prince!... Allons, mon vieux soldat, dit gaiement Lefebvre -sur le seuil de la chambre, il faut boucler son sac et repartir du pied -gauche... - ---Encore en route! dit Berthier avec découragement; et où l'Empereur -nous emmène-t-il? - ---A Smolensk! - -Le major général, qui s'était levé pour recevoir le duc de Dantzig, se -laissa tomber sur une chaise devant la table où se trouvait la carte de -Russie déployée. - ---A quoi bon, murmura-t-il, m'avoir donné quinze cent mille livres de -rentes, un bel hôtel à Paris, une terre magnifique, pour m'infliger le -supplice de Tantale?... je mourrai ici à la peine... le simple soldat -est plus heureux que moi!... - -Et comme Lefebvre faisait un geste où il y avait du fanatisme et -qui semblait mimer l'insouciance du soldat prêt à suivre son chef -aveuglément, au nord, au sud, partout où il lui plairait planter sa -tente et porter son drapeau, Berthier ajouta avec un soupir où il y -avait bien de la mélancolie visible: - ---Ah! que je voudrais donc être à Grosbois! - -Grosbois était une terre superbe, aux environs de Paris, don de -l'Empereur à son ami Berthier. - -Ainsi les libéralités même du souverain, les récompenses magnifiques -dont il avait accablé ses lieutenants, tournaient contre son oeuvre et -ôtaient, à ceux sur l'énergie desquels il comptait le plus, la ténacité -et l'endurance, nécessaires plus que jamais dans cette téméraire -chevauchée à travers l'Europe, aboutissant aux fondrières et aux -steppes russes. - -Berthier, «cet oison dont j'ai tenté de faire un aigle», a dit -Napoléon, ayant appelé ses secrétaires, Salomon et Ledru, en rechignant -donna les ordres pour la mise en marche de l'armée. - -Puis il suivit Lefebvre chez l'Empereur qui l'attendait. - -Ils trouvèrent Napoléon pensif et sombre. - -La retraite lamentable semblait déjà prévue dans son cerveau qui -embrassait, avec le présent, l'avenir. La sinistre clairvoyance -des désastres promis luisait dans son oeil irrité. Il commençait à -comprendre que la fortune, lasse de le suivre, changeait de camp. Une -voix, en lui, s'élevait qui lui criait: «Arrête-toi! il est temps! il -le faut!» Mais une autre voix, non moins puissante, plus écoutée, celle -de l'orgueil, de l'audace, de la confiance, la voix qui avait caressé -son oreille de l'Adige au Nil et du Tage à la Vistule, lui murmurait, -sirène funeste: «Marche! Marche! Toujours plus avant enfonce-toi dans -ton rêve, et recule, s'il le faut, les confins du monde pour accomplir -ta mission!» Semblable à l'homme que Bossuet montre poussé par une -force irrésistible et ne s'arrêtant qu'au fossé où une chute commune, -égale, rassemble tous les êtres que la grandeur et les circonstances -ont pu séparer un moment, il allait, il allait, les yeux perdus dans -l'immensité de sa vision. C'était alors un poète, un illuminé, un fakir -de la conquête, un derviche dont la cervelle tournait dans l'axe du -monde et qui, dans le tourbillon où il se mouvait, perdait l'équilibre -et la notion des réalités. - -Il accueillit avec moins de brusquerie que de coutume, mais avec une -tristesse qui ne lui était pas ordinaire, ses deux maréchaux. - ---Eh bien! mes amis, que dit-on dans l'armée? est-on content de marcher -en avant et d'en finir avec cette terrible guerre? fit-il interrogeant -du regard Berthier et Lefebvre. - -Berthier, courtisan toujours, s'inclina et répondit: - ---Sire, l'armée est heureuse de savoir Votre Majesté en bonne santé et -compte qu'une grande victoire bientôt vous permettra d'obtenir une paix -glorieuse et de nous faire retourner en France... - ---La paix!... je la voudrais, murmura l'Empereur, je l'ai toujours -voulue, quoi qu'on en ait dit; mais pouvais-je ramener sans combat mes -troupes en arrière, évacuer honteusement l'Allemagne, comme l'exigeait -Alexandre?... Je ne peux traiter de la paix que dans une capitale, -Pétersbourg ou Moscou... Nous sommes sur la route de Moscou... nous -irons à Moscou!... Est-ce ton avis, Lefebvre? - ---Moi, je suis toujours de l'avis de Votre Majesté, dit Lefebvre avec -une hésitation qui ne lui était pas commune, cependant... - ---Cependant quoi?... Voyons! dis ce que tu as sur les lèvres... sur le -coeur... Tu sais bien, mon vieux compagnon, que tu as toujours eu ton -franc-parler avec moi... que ce soit à l'hôtel de la rue Chantereine, -le matin du 18 brumaire... - ---Où Votre Majesté m'a donné son sabre!... - ---Oui... après Iéna, devant Dantzig... - ---Où Votre Majesté m'a donné un titre... Oh! je n'oublie aucun de vos -bienfaits, aucune de vos marques d'amitié, Sire, s'écria le duc de -Dantzig avec élan; c'est pourquoi, ce que je sais, je le garde pour -moi, et ce que je crains, je me mords la langue pour ne pas le laisser -échapper... - -Napoléon vint à Lefebvre et, lui plaçant familièrement la main sur -l'épaule, lui dit dans un de ces mouvements d'abandon, de confiance, et -d'expansion avec ses lieutenants, qu'il n'eut qu'en Russie: - ---Tu as tort, mon bon Lefebvre, de retenir ta langue et de comprimer -ton âme devant moi... Va! je sais tout entendre!... Depuis que j'ai mis -le pied dans cette maudite Russie, je ne suis plus le même homme... -Avant je doutais des autres, à présent je doute de moi... je ne me sens -plus aussi maître des événements... quelque chose m'échappe... je suis -comme un dormeur éveillé qui se débat dans un cauchemar, et ne sais où -commence la réalité, où finit le rêve... Il faut m'aider, me soutenir, -me faire voir clair dans ces vapeurs, vous, mes anciens fidèles, mes -camarades de vingt ans de batailles... Voyons, prince, quel est l'état -de l'armée? je veux le savoir!... - ---Sire, le moral est toujours excellent, dit Berthier; cependant les -désertions sont nombreuses, les traînards partout colportent le pillage -et l'insubordination... - ---Fusillez-en quelques-uns, pour l'exemple!... Mais les bons, les -solides, les vaillants, ils ne songent, eux, ni à marauder, ni à -abandonner le drapeau? - ---Non, Sire, mais ils grognent... - ---Parbleu! ce sont mes grognards, mes chers grognards! dit Napoléon -souriant; il faut les laisser se plaindre à leur façon, dire même du -mal de moi... Ils grognent, mais ils me suivent!... Ils me traitent -de fou, d'insensé, d'ambitieux, d'extravagant... oh! je me rends -justice!... mais ils me gagnent des batailles... Maréchal, vous -commandez ma garde... que dit-elle, ma garde? que veut-elle?... - ---Ma foi! Sire, puisque vous l'exigez et que vous savez déjà qu'elle -grogne, la garde, et qu'elle n'est pas seule à grogner, je vous -dirai qu'on est las de courir après ces Russes qui détalent à notre -approche... - ---Oh! nous les rejoindrons!... - ---Qui sait?... Chaque jour on attend la bataille et c'est toujours -partie remise... On se dit: Ce sera pour demain... Quand viendra-t-il, -ce demain-là?... - ---Nous allons le hâter!... A Smolensk, probablement, à Moscou, -assurément, nous rencontrerons les Russes et nous les battrons! dit -Napoléon avec conviction. - -Il était, à ce moment-là, en présence de la contradiction des faits, -comme le chercheur de chimères, à qui l'on ose contester la possibilité -de sa poursuite. Poète en action, romancier de l'épée, il concevait -comme réalisables et voyait comme accomplis les projets les plus -hardis; les hypothèses invraisemblables prenaient en lui l'aspect de -la certitude; il s'embarquait avec sérénité pour des voyages à travers -l'impossible et, dès le départ, se considérait comme ayant atterri. Il -était, dans ce moment-là, pour lui analogue à l'échauffement cérébral -de l'auteur composant son poème, à la fascination du joueur devant le -tapis chargé d'or, à l'extase de la dévote contemplant le tabernacle, -il était le hâbleur de bonne foi, et, comme le menteur légendaire, -ce grand imaginatif tenait pour condensées en faits exacts et pour -résolues en événements réalisés les nuées qui flottaient devant sa -pensée, les extraordinaires inventions de son cerveau déréglé. - -Lefebvre avait secoué la tête en entendant Napoléon annoncer avec cette -certitude une bataille probable sous les murs de Moscou. - ---En attendant, dit-il, ces sacrés mangeurs de chandelles f... le camp -devant nous! Mais leur fugue ne me dit rien de bon... ils partent -pour revenir plus nombreux, plus redoutables, peut-être! Ces Cosaques -ressemblent aux moucherons des soirs d'été: ils nous assaillent, ils -tournaillent autour de nous... On lève la main pour les chasser... ils -s'enfuient... Nous nous endormons tranquilles, confiants, en essaim -plus serré le vol revient... et vous êtes, durant votre sommeil, piqué, -saigné, sucé!... Nous nous épuisons à ne pas combattre, Sire; quand ils -nous verront diminués, affaiblis, affamés, ils tourbillonneront plus -acharnés sur nous ces damnés moustiques!... Voilà le danger, Sire, et -chacun le prévoit!... - ---Vous vous laisseriez abattre par des moucherons!... vous, des braves, -des héros!... - ---Sire, il faut peu de chose, trop de chaleur ou de froid, pas assez -de nourriture ou de sommeil, pour changer une armée de vaillants -en une bande misérable de traînards et d'éclopés!... La Russie, -voyez-vous, c'est trop grand!... Nous n'usons pas que des souliers à -les poursuivre... On voit bien leur calcul à présent: trop faibles pour -résister, n'ayant pas de soldats à mettre en ligne, ils nous combattent -par la dérobade... Mais ils sont chez eux, ils se nourrissent, ils -trouvent des renforts tout en se repliant; nous autres, nous sommes à -six cents lieues de chez nous, et nous ne pouvons que nous émietter, -que nous diminuer, comme une miche qu'on a trimballée sur le sac durant -des semaines... Sire, le temps, ce grand maître, comme on dit, nous -affaiblit et donne à nos ennemis de la force... L'armée russe et la -nôtre, cela fait deux boules de neige, seulement la nôtre fond et la -leur grossit... - ---Il y a du vrai dans ton dire, Lefebvre. Mais proposes-tu quelque -chose?... As-tu un plan..., une idée?... - -Le brave Lefebvre eut un geste de désespoir comique. - ---Une idée... un plan!... moi!... oh! non! C'est votre affaire à vous, -qui êtes notre Empereur... Dites-nous ce qu'il faut faire, et nous le -ferons!... - ---Et vous, Berthier, en votre qualité de major général, vous avez -peut-être une manière de voir particulière, une conception à vous sur -la façon de conduire cette guerre et de la terminer en profitant des -avantages acquis? demanda Napoléon. - ---Je suis de l'avis de Lefebvre, répondit Berthier, et, comme lui, -je vois le danger que nous courons en avançant toujours... nos -effectifs sont réduits de près de moitié et nous n'avons pas livré de -bataille!... La chaleur nous a fait plus de mal que les lances des -Cosaques et que les boulets de l'artillerie russe!... - ---Et l'on disait qu'il faisait froid en Russie!... murmura Lefebvre... -Ah! bon sang! quand donc le vent tournera-t-il au nord!... - ---Plus tôt que toi et moi ne le voudrons alors! dit Napoléon, mais -voyons, prince de Wagram, je vous demande avis, que me conseillez-vous? - ---Je crois qu'il serait plus sage de nous arrêter pendant qu'il est -temps encore! répondit Berthier, s'enhardissant à donner le conseil que -toute l'armée semblait souhaiter voir suivre. - ---C'est aussi ton avis, Lefebvre? - ---Oui, Sire... faire halte n'est pas fuir!... Nous voici aux limites -de la Pologne et de la Moscovie, nous sommes parvenus au seuil de la -vraie Russie... Fortifions-nous ici... il y a des vivres, du fourrage, -l'armée se retrempera... Nous serons à l'abri de tout retour offensif -des Russes, étant appuyés sur la Duna et sur le Dniéper... nous -pourrons, pour occuper nos hommes, faire une marche au nord et prendre -Riga qui n'est pas défendu comme le fut Dantzig, pousser au sud sur -la Volhynie et, tout en nous cantonnant pour l'hiver, organiser la -Pologne... - ---La Pologne!... voilà le grand mot lâché! s'écria Napoléon. Parbleu! -vous croyez que c'est facile d'organiser la Pologne... Vous allez me -demander, n'est-ce pas, de reconstituer le royaume des Polonais?... - ---Sire, dit Lefebvre, avec un ton plus énergique, les Polonais se sont -bravement battus dans nos rangs, vous leur devez quelque chose... Le -partage de leur patrie a été un crime des rois... il nous appartient de -le réparer: vous devez rendre à ces exilés chez eux, la terre où sont -les ossements de leurs pères... Ce n'est pas seulement une question -d'humanité, de justice, de reconnaissance, c'est aussi une question de -salut pour l'Occident, de sécurité pour la France, de gloire éternelle -pour Votre Majesté!... - -Napoléon, en entendant s'exprimer avec cette fermeté le maréchal -Lefebvre, en qui survivait le vieux républicain de l'an II, le -volontaire des armées de la République courant à la délivrance des -peuples opprimés, eut un mouvement de vif mécontentement. - ---Rétablir le royaume de Pologne, dit-il, le puis-je?... Oui, je sais -quelle barrière infranchissable serait la Pologne reconstituée, si -jamais, le sort des armes nous devenant favorable, Alexandre voulait -reprendre l'offensive et marcher, à travers l'Europe ouverte, sur -la France affaiblie, en proie aux factions... Moi mort, qui oserait -prévoir ce qu'il peut advenir de cet immense empire que je laisserai -à cet héritier, peut-être encore enfant?... Oui, la Pologne serait la -sauvegarde de mon trône et le rempart de mon empire, mais les Polonais -sont divisés... des haines profondes dévorent ce vaillant pays... -les soldats sont pour nous, les bourgeois, les paysans nous voient -avec défiance... Les nobles sont tous en guerre les uns contre les -autres... les plus sages ne peuvent s'entendre entre eux... leur diète -générale n'a abouti qu'à la confusion et à la déroute... et puis, -n'ai-je pas des engagements à tenir envers l'empereur d'Autriche?... -Je l'ai déclaré aux députés de la Confédération de Pologne à Wilna: -j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses États et je ne -saurais autoriser aucune manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le -troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces -polonaises... Non, il ne peut être question pour le moment du royaume -de Pologne!... Que les Polonais attendent la victoire... c'est à Moscou -que leur sort se décidera! - -Moscou! comme un refrain fatidique, ce nom sonnait dans les rêves de -Napoléon, tintait dans sa pensée, vibrait dans ses paroles. - -Moscou l'étourdissait, le grisait, couvrait en lui la voix de la -raison, de la politique, de la prévoyance. - -Ainsi se trouvait formulée, décidée, consommée la grande faute. La -campagne de Russie suspendue, l'entrée à Moscou ajournée, peut-être -abandonnée, la Grande Armée, se ravitaillant et se refaisant à Witebsk, -avait pour s'approvisionner durant l'hiver les riches dépôts de Wilna, -de Varsovie. L'armée russe fuyant, démoralisée, Alexandre réduit à -battre en retraite sans espoir de retour victorieux, et par-dessus tout -la Pologne rendue à elle-même, offrant un territoire énorme et seize -millions d'habitants résolus à lutter pour l'indépendance jusqu'à la -mort, en cas d'offensive des Russes, voilà ce que la fortune offrait -encore à Napoléon. A Witebsk rien n'était perdu, rien même n'était -compromis, mais il fallait s'arrêter sur la route de Moscou, il fallait -ne pas craindre de faire rendre gorge aux souverains recéleurs du vol -monstrueux de 1768, il fallait oser refaire de la Pologne une puissance. - -Tout devait pousser Napoléon à prendre ce sage parti. Malheureusement -les conséquences fatales du mariage autrichien allaient peser de tout -leur poids dans la balance et emporter les destins de la France. - -Pour reconstituer la Pologne, pour anéantir l'odieux acte de partage -du siècle précédent, on devait enlever à la Russie et à la Prusse les -provinces qui avaient constitué leur part de dépouilles. S'il n'y avait -eu en cause que ces deux copartageants, Napoléon n'aurait sans doute -éprouvé aucun scrupule. Mais il s'agissait aussi de faire restituer -par l'Autriche sa part de sa complicité dans la rapine. Que dirait -Marie-Louise, quand son père se plaindrait à elle d'être dépouillé -de sa Gallicie par Napoléon? Les rois d'Europe ne trouveraient-ils -pas indigne la conduite de ce gendre amoindrissant la couronne de son -beau-père? N'apparaîtrait-il pas alors à ces monarques, dont il avait -la sottise, la folie plutôt, de rêver l'amitié, la considération, comme -le jacobin sur le trône, le Robespierre à cheval qu'il ne voulait -plus être? Il était parvenu à pénétrer, un peu avec effraction et en -casseur de portes, dans la famille des rois; il avait cette naïveté de -se croire des leurs et de s'imaginer qu'on lui pardonnerait d'avoir -emporté d'assaut, comme une ville, une fille d'empereur authentique; -par cette alliance trompeuse, provisoire, qui tenait au cheveu de la -victoire continue, de la puissance persistante, il se croyait obligé à -des ménagements, à des égards, presque à une complicité rétrospective -dans le crime du partage; vainqueur des rois, il s'estimait des leurs; -il ne pouvait, pensait-il sottement, leur confisquer des provinces -pour les donner à des insurgés. Quand il faisait de ses frères des -rois, il affermissait sa dynastie, il procédait comme les fondateurs -des grands empires, il ne servait pas la cause contraire aux rois. En -s'alliant avec les Polonais, en démembrant non seulement l'empire russe -et la Prusse, mais l'empire d'Autriche, il trahissait les intérêts des -monarques à la tête desquels il se plaçait! Tant pis pour les Polonais, -mais le père de Marie-Louise ne pouvait être sacrifié pour eux, et ses -domaines étaient sacrés!... Ainsi s'aveuglait le soldat heureux. Il ne -devinait pas l'horreur des rois pour lui, égale à leur crainte et à -leur bassesse. - -Ce funeste raisonnement devait entraîner Napoléon sur la pente qu'il -ne pourrait plus remonter. L'abîme se rapprochait. Marie-Louise, -femme fatale, de Saint-Cloud, contribuait à la perte de son mari, et -arrachait la couronne du front bouclé du roi de Rome. - -Napoléon, sans avouer franchement que son principal motif de refuser le -rétablissement du royaume de Pologne avait sa source dans sa crainte de -déplaire à Marie-Louise et aussi dans le désir d'être agréable à son -beau-père,--qui trois ans plus tard, sans une protestation, sans un mot -de clémence jeté aux rois ses alliés, le laisserait déporter sur un roc -désolé et mourir dans le plus cruel abandon,--répondit à Lefebvre et -à Berthier qu'il comprenait leurs raisons, qu'il les admettait même -en majeure partie, mais qu'il ne pouvait se résoudre à interrompre sa -marche ni à se cantonner à Witebsk. - ---Les cantonnements d'abord, dit-il avec vivacité, ne sont point si -aisés que vous le supposez. La Duna et le Dniéper nous couvrent en été; -mais, l'hiver venu, ces cours d'eau gelés seront des routes ouvertes -aux Russes. Les Français sont disposés à l'action. Ils ne pourront -demeurer immobiles durant de longs mois d'hiver. C'est alors que les -désertions, les maraudages se multiplieraient. Les effectifs déjà -réduits deviendraient à rien. On est au mois d'août. La campagne ne -fait que commencer. Que pensera la France en apprenant qu'on s'arrête -au début? N'est-elle pas habituée à une autre rapidité? On me croira -malade, affaibli, épuisé, chef dégénéré d'une armée démoralisée, -réclamant le repos de Capoue, avant d'avoir approché Rome. L'Europe va -douter du succès. L'Espagne, qui s'agite, profitera de notre stagnation -lointaine et l'Angleterre rendra inutile, aux bords du Guadalquivir, -le passage du Niémen. Et puis, les partis qui n'ont jamais désarmé ne -chercheront-ils pas à fomenter des troubles, en propageant des bruits -alarmants?... Il est impossible que le chef d'un grand empire demeure -une année loin de sa capitale, sans que le tapage des victoires vienne -annoncer aux peuples qu'il est toujours présent, toujours vainqueur, -toujours vivant!... Non! mes amis, il m'est interdit également de -stationner ici et de reculer... La gloire et le salut pour nous sont en -avant... Berthier, préparez les ordres de marche pour demain! Lefebvre, -que ma garde prenne les armes... dans quinze jours elle entrera avec -moi à Smolensk! dans un mois je donne rendez-vous à mes braves au -Kremlin! - -Le coup de dés était jeté et la France avait perdu. - -Le 16 août, on campait devant la citadelle de Smolensk. - -Smolensk, située sur le Dniéper, au pied de coteaux, était entourée -en partie de murailles avec de grands faubourgs. Un pont joignait -la vieille et la nouvelle ville. Des tours flanquaient son antique -enceinte. Une cathédrale byzantine dominait palais, édifices et -maisons. Smolensk, une des plus anciennes cités russes, était presque -aussi vénérée que Moscou. Aussi Barclay de Tolly, qui n'exécutait -qu'avec une visible répugnance le plan de retraite constante qui lui -avait été imposé, résolut-il de faire un simulacre de défense de la -ville. - -Les Russes opposèrent une héroïque résistance. Ils avaient affaire à -Davout, avec les divisions Gudin, Morand et Friant, la fleur de l'armée -française, et Napoléon, en personne, dirigeait l'attaque. - -Après un combat de six heures, la nuit étant venue, on remit au -lendemain matin l'assaut. - -Le général Haxo avait reconnu dans les remparts une ancienne brèche, la -brèche Sigismonde: par là devaient pénétrer les braves de la division -Friant. - -Mais, au milieu de la nuit, une aube sinistre grandit et tout à coup -envahit le ciel. On avait cru d'abord à un phénomène céleste, météore -traversant l'espace, aurore boréale aux lueurs venues du pôle. Mais -tout s'empourpra dans une clarté lugubre et grandissante. Barclay -de Tolly, à qui des ordres précis étaient parvenus, obéissait à -l'inspiration terrible qui avait dicté à la Russie le plan de son -salut. Il s'était décidé à reprendre son mouvement de retraite, et à -laisser Napoléon encore une fois devant l'espace libre et menaçant. En -évacuant Smolensk, il y avait porté, comme arrière-garde protectrice, -la flamme de ses torches, embrasant édifices et maisons. Le général -Incendie, comme avait dit Rostopchine, accomplissait son oeuvre. La -route de Moscou s'éclairait ainsi de brasiers volontaires. Plutôt que -de laisser prendre leur ville, les Slaves la brûlaient. Pendant la -nuit, tandis que des incendiaires patriotes propageaient le feu dans -les maisons vides, les habitants, sur l'ordre de Barclay de Tolly, -fuyaient, emportant avec eux ce qu'ils pouvaient transporter de leur -mobilier et de leurs hardes. La retraite rouge s'accomplissait. La -Russie se faisait bûcher avant de se transformer en sépulcre blanc. Les -combattants, les habitants se perdaient dans les plaines interminables; -les maisons, les villages, les villes se transformaient en décombres -fumants. Partout la Grande Armée, en avançant, rencontrait la ruine, la -solitude, et ne conquérait que des cadavres et des cendres. - -L'entrée de Napoléon et de ses soldats dans la ville, évacuée au milieu -des flammèches, ne ressemblait aucunement aux triomphales prises -de possession de jadis. A Smolensk, il eut la vision et comme la -répétition de la tragédie de Moscou. - -Là encore, après cette bataille, qui était une victoire, et devait au -loin apparaître encore plus considérable qu'elle ne l'était, Napoléon -pouvait s'arrêter. - -Mais il était presque aux portes de Moscou. Avait-il donc conduit si -loin, et après tant de fatigues, de dangers, de victoires, ses soldats -invincibles, pour se contenter d'un demi-triomphe et s'engourdir dans -la torpeur d'un cantonnement d'hiver? Les jours étaient encore longs -et chauds. Les Russes avaient perdu beaucoup d'hommes dans les divers -combats livrés depuis un mois. Ils ne pouvaient reculer perpétuellement -ainsi. A Moscou, d'ailleurs, on tiendrait la paix. Alexandre, dépossédé -de la ville sainte de son empire, ne pourrait se résoudre à une fuite -sans fin. Il traiterait dans la capitale des czars; on pourrait y -prendre ses quartiers d'hiver. L'Europe serait frappée d'admiration en -recevant des décrets datés du Kremlin. La nouvelle que la Grande Armée -et le grand Empereur s'étaient confinés dans Smolensk, une bourgade -désormais en ruines, ne produirait qu'une impression de défiance et -l'on douterait de la victoire finale. - -Une autre raison vint raffermir Napoléon dans son idée de marcher sur -Moscou. - -Il venait d'apprendre que Koutousoff, nommé généralissime, remplaçait -Barclay de Tolly. Pour donner satisfaction au patriotisme russe qui -s'étonnait de voir les armées d'Alexandre se retirer sans combattre -et s'indignait à la prévision de l'entrée des Français dans Moscou, -presque sans avoir vaincu, le nouveau général avait résolu d'attendre -la Grande Armée sur les collines qui protègent la route de cette -ville. Là une bataille, qui deviendrait probablement décisive, serait -livrée. Le sort de Moscou et de la Russie, dans ce choc gigantesque, se -déciderait par les armes. Le soir de cette journée, la Russie délivrée -acclamerait son empereur ou bien Alexandre serait obligé de demander la -paix. - -Tous les généraux, Ney en tête, fournirent cependant des rapports -défavorables. Ils essayèrent de faire revenir Napoléon sur sa -résolution. Les pertes étaient considérables. Les chevaux tombaient -par milliers. On ne pouvait plus les nourrir. L'artillerie s'embourbait -dans les marécages. Les pluies détrempaient tout. La fièvre faisait des -ravages pires que ceux des boulets. Pourquoi ne pas rétrograder sur -Smolensk? - -Napoléon parut un instant céder aux observations de ses lieutenants, il -leur dit enfin: - ---Oui, la saison ne nous est guère favorable... ce pays est -véritablement désolé et intolérable avec ses terres fangeuses... Si -le temps ne change pas, dès demain je donne l'ordre de retourner à -Smolensk!... - -Le temps malheureusement changea. Le lendemain, 4 septembre, un soleil -radieux dorait les tentes de la Grande Armée et faisait gaiement -briller les armes. Un air vif séchait les routes. L'espoir et la gaieté -revenaient avec le soleil. - ---On ne peut pas reculer par un temps pareil! dit Napoléon joyeusement, -saisissant le prétexte de retirer la promesse faite, heureux de la -marche en avant rendue possible... Allons! Murat, Davout, un peu de -nerf, morbleu!... Marchons sur les Russes... Nous finirons bien par les -joindre et nous nous reposerons à Moscou! - -Alors, redevenu confiant, il donna l'ordre de se porter sur les rives -de la Moskowa, rivière qui traverse Moscou et serpente dans les plaines -avoisinantes. La bataille devait être livrée vers un village nommé -Borodino, où Koutousoff l'attendait avec toute l'armée russe. - -Le soleil, comme plus tard la neige, se faisait l'allié des Russes. - -Si la pluie eût persisté, en constatant l'impossibilité pour son -artillerie de traverser les marécages, Napoléon se fût probablement -décidé à retourner prendre ses cantonnements à Smolensk. A défaut de -la paix, la guerre se serait prolongée en 1813, et dans des conditions -beaucoup plus favorables. - -Mais la destinée était autre. Le soleil d'Austerlitz avait changé de -camp. - - - - -XIV - -L'EMPEREUR EST MORT - - -Le général Malet était resté dans sa chambre avec sa femme, après le -départ d'Henriot. - -Madame Malet était au courant de ses projets, mais sans en connaître -les détails. Elle savait seulement que le but que se proposait son mari -était le renversement de l'Empire. Elle ignorait de quelle façon il -comptait amener ce grand bouleversement. - -Malet lui dit brusquement: - ---C'est décidé!... Ce soir, je m'évade, ma chère femme, et je vais -essayer de délivrer ce peuple asservi!... - -Madame Malet poussa un léger cri, mais ni larmes, ni supplications -ne lui échappèrent. Elle ne voulait pas, en faiblissant, paralyser -l'action de son mari. Elle lui demanda seulement, inquiète et redoutant -l'insuccès: - ---As-tu des chances de réussite?... Tu as donc du nouveau? - ---Beaucoup de nouveau!... l'Empereur est mort!... - ---Est-ce possible! murmura madame Malet. - ---J'ai reçu la nouvelle... de Russie... d'un ami sûr... répondit -vivement Malet. Le gouvernement ne sait rien encore. Dans la nuit, le -matin peut-être seulement, il apprendra ce grand événement. Oh! j'aurai -mis à profit la nuit et la connaissance anticipée de cette heureuse -catastrophe. - ---Que comptes-tu donc faire? - ---Profiter de la surprise des uns, de l'irritation des autres... -rallier les bonnes volontés... faire appel à l'énergie des patriotes, -à la sagesse des anciens partis qui me laisseront faire, dans l'espoir -de tirer avantage, plus tard, des troubles possibles... Oui, je vais -enlever le pouvoir aux incapables et aux séides de Bonaparte, qui se -cacheront d'ailleurs au premier signal et se hâteront de faire leur -soumission... et à la faveur de ce désordre, de cet interrègne, je -compte cette nuit, au plus tard demain matin, à l'aube, proclamer un -gouvernement nouveau... - ---Mon ami, prends garde!... Tu veux être Bonaparte ou Monk! - ---Ni l'un ni l'autre... Washington peut-être!... Je suis républicain -et je ne réclame pas la puissance pour moi-même... Une commission de -gouvernement délibérera sur le régime qu'il conviendra le mieux de -proposer au peuple... Si les factions et les intérêts particuliers -l'emportaient et refusaient de rendre à la France la République, je -me retirerais... je n'abuserai pas de la force qui va m'être confiée; -si je ne puis l'employer au bien de la France, si les résistances -sont trop fortes, je quitterai, après avoir assuré l'ordre, mon -commandement, et je m'en irai, avec toi, ma bonne amie, loin de -l'Europe même, aux colonies, le coeur tranquille et le front haut, -croyant avoir assez fait pour mon pays en le délivrant du despote -militaire qui l'opprime et le saigne!... Mais, rassure-toi, je suis -presque sûr d'être suivi par tous... Ces Français d'aujourd'hui se -lient avec bonheur à la servitude, et c'est par la force qu'il faut -leur ôter leur collier... par la force et par la ruse encore! dit Malet -avec un sourire énigmatique. Et il ajouta presque gaiement: Je saurai -bien les contraindre à accepter la République! - -Bien qu'ayant toute confiance dans sa compagne, Malet ne lui avait pas -dit que la mort de l'Empereur était imaginée par lui. Il calculait -qu'il était préférable que même les personnes, dont il ne pouvait -mettre en doute le dévouement, crussent la nouvelle exacte. Leur -bonne foi donnerait plus de sincérité à leur accent, quand elles -répéteraient le bruit et le propageraient dans la ville. - -Après avoir recommandé à madame Malet de garder le secret sur ce -qu'elle venait d'apprendre, jusqu'à ce qu'elle entendit la rumeur -publique colporter la nouvelle de graves événements survenus dans la -nuit, il la chargea de porter chez le moine Camagno, rue Saint-Gilles, -son uniforme de général. - -Puis, comme l'heure était venue de la clôture du parloir, c'est-à-dire -qu'aucun visiteur ne pouvait rester dans la maison de santé redevenue -prison, Malet embrassa à deux reprises sa femme qui s'éloigna -lentement, s'efforçant de dissimuler ses pleurs en passant devant le -portier. - -Malet la reconduisit jusqu'à la grille intérieure, limite de la -promenade des pensionnaires-prisonniers et, avec bonne humeur, -à travers les barreaux, il jeta cet adieu à la visiteuse qui se -retournait éplorée: - ---A bientôt, ma bonne!... à bientôt!... - -Il ne devait plus la revoir. - -La cloche du dîner sonnait. Il était six heures. - -Malet entra dans la salle à manger et se mit à table tranquillement -avec ses convives ordinaires. - -Il mangea, but, causa comme d'habitude. Rien ne révéla la gravité des -résolutions qu'il avait prises. Son empire sur lui-même était tel et sa -force de dissimulation si intense qu'il put, après le dîner, passer au -salon et faire sa partie de cartes, comme tous les soirs, sans qu'une -préoccupation, un tressaillement nerveux ou quelque marque d'impatience -eussent pu laisser supposer qu'il allait entamer une autre partie, dont -sa tête était l'enjeu. - -A dix heures, il se leva de la table de whist: il avait battu tous les -joueurs. Il compta son gain d'un air satisfait, souhaita le bonsoir et -meilleure chance à ses adversaires malheureux, puis monta se coucher, -en même temps que tout le monde. - -A onze heures, la maison de santé était plongée dans le sommeil. Aucune -lumière ne luisait aux fenêtres. Le quartier devenait silencieux. - -Malet sortit doucement de sa chambre, gagna par l'escalier de service -l'office dont il s'était procuré la clef. - -Surpris, car il prévoyait tout, par quelque domestique éveillé en -sursaut, il eût allégué une fringale le saisissant et le poussant à -rechercher au garde-manger quelque relief du dîner. - -Il traversa le jardin, s'approcha du mur, où l'abbé Lafon l'attendait, -avec l'échelle du jardinier. - -Lafon, qui couchait dans un petit pavillon au fond du jardin, n'avait -eu qu'à se laisser couler par la fenêtre le long d'un treillage -supportant des rosiers grimpants. - -Tous deux franchirent aisément le mur, et, couchant l'échelle afin -de ne point donner l'éveil à quelque patrouille venant à passer, se -hâtèrent de descendre le faubourg Saint-Antoine. - -L'abbé Lafon portait le gros portefeuille contenant toutes les pièces -fabriquées par Malet; le général, sous son manteau, tenait ses deux -pistolets tout armés, prêt à faire feu sur quiconque lui aurait barré -le passage. - -Ils allaient ainsi isolés, aventureux, confiants, dans la nuit noire, à -la conquête de Paris et du monde. - -Don Quichotte-Malet et Sancho-Lafon déambulaient donc gravement, sans -se douter de la folie de leur équipée, se retournant à peine de temps -en temps pour s'assurer qu'ils n'étaient point suivis. - -Ils allaient, emportés par leur rêve: le général évoquant la vision de -Napoléon prisonnier, détrôné, fusillé peut-être; l'abbé voyant le roi -Louis XVIII sacré à Reims et lui remettant la barrette de cardinal. - -Ils n'échangeaient aucune parole, ayant hâte d'arriver et craignant -d'être rejoints, si l'alarme avait été donnée chez Dubuisson. - -Enfin ils atteignirent, sans avoir attiré l'attention de qui que ce -fût, la rue Saint-Gilles, au Marais, proche la place Royale. Là, dans -le cul-de-sac Saint-Pierre, était le logis du moine Camagno. - -Malet et Lafon firent tomber dans la boîte, placée à la porte et -s'ouvrant intérieurement, les deux fragments de la lettre qui devaient -servir de signe de ralliement. - -Presque aussitôt la porte s'entre-bâilla. - -Le moine les attendait. Il avait une paire de pistolets passés à sa -ceinture et sur l'épaule il portait un tromblon. - -Rateau et Boutreux se trouvaient dans une salle basse. - -Le moine, guidant Malet, lui fit voir trois chevaux attachés à des -anneaux dans la cour. - -Sur la table de la salle où se tenaient Boutreux et Rateau, des -pistolets, une épée, un sabre, un costume de général de division et une -ceinture tricolore, étaient rangés. - ---Je vois que mes ordres ont été compris et exécutés... c'est -d'excellent augure! dit Malet. - -Et, tout en souriant, comme s'il s'agissait d'une promenade ou d'une -soirée réclamant la grande tenue, Malet revêtit le costume de général -apporté par sa femme. Il y ajouta les épaulettes de général de -division; Malet n'était que brigadier. - -Quand il fut habillé, il dit à Boutreux: - ---Prenez cette ceinture et passez-la sous votre redingote... vous êtes -commissaire de police du gouvernement national provisoire!... - -Boutreux ceignit l'écharpe, donna un coup de poing sur son chapeau, -et, prenant aussitôt l'air casseur d'un vieil argousin, l'ancien -séminariste se déclara prêt à empoigner tout récalcitrant. - -Le caporal Rateau était venu en manches de chemise. Il n'avait pu -sortir de sa caserne habillé. - -Malet lui montra dans une malle qui appartenait à Marcel, dont -l'absence avait été annoncée par un billet envoyé à Camagno, un costume -d'état-major. - ---Je t'avais promis de l'avancement, mon garçon, dit Malet... Je tiens -ma parole!... Te voilà capitaine... endosse cet uniforme: je te fais -mon aide de camp!... - ---Merci, mon général! vous n'aurez affaire ni à un clampin, ni à un -traître... je vous le jure!... - ---Bien, je compte sur toi... je compte sur vous tous, mes amis!... -Ah çà! pourquoi le major Marcel n'est-il pas ici?... Est-ce que, par -hasard, il aurait eu peur? demanda Malet. Sait-on les motifs de son -manque de parole?... car il avait bien promis d'être des nôtres... - ---Le billet qu'il m'a fait tenir, dit Camagno, ne contenait que ces -deux lignes: «Ne m'attendez pas. Je reprends ma liberté d'action. J'ai -rencontré le colonel Henriot. Brûlez ceci.» - ---Pas autre chose?... c'est bizarre! fit Malet, soucieux. Que veut -dire cette rencontre du colonel Henriot?... Est-ce que le colonel -l'aurait dissuadé?... Bah! à nous cinq nous suffirons... il vaut mieux -ne livrer le combat qu'avec des amis résolus et confiants... comme -vous, compagnons!... Mais assez de paroles, agissons!... A cheval! et -marchons sans plus tarder sur la caserne des Minimes... c'est à deux -pas!... - ---Impossible de sortir à présent! dit Lafon qui s'était rendu dans la -cour. Écoutez! il pleut à torrents... j'ai dû faire rentrer les chevaux -à l'écurie... - ---La pluie! grommela Malet ironiquement. Ah! oui, on ne fait pas de -révolutions en temps d'averse, c'est Pétion qui a dit cela... il s'y -connaissait, le maire de Paris... Eh bien! attendons que la pluie cesse -et soupons pour tuer le temps! - -Le moine avait cave garnie et buffet suffisant. - -On mangea, on trinqua, on alluma un bol de punch et l'on porta des -santés qui étaient de véritables antiphrases, puisqu'on n'y parlait que -de la mort des gens: Napoléon d'abord, puis Cambacérès, Rovigo; enfin -les fidèles maréchaux, comme Ney et Lefebvre, étaient de ceux dont -le peloton d'exécution débarrasserait la France. Marie-Louise serait -renvoyée en Autriche et le petit roi de Rome confié à des corsaires qui -en feraient un mousse, et plus tard sans doute un bon matelot, destiné -à ignorer toujours sa naissance. - -Cette beuverie intempestive, ce bavardage inutile firent perdre aux -conspirateurs un temps précieux. - -Il est presque certain qu'ils n'eussent pas réussi davantage en -s'abstenant de boire et de causer jusqu'à trois heures du matin, -mais leurs chances de surprendre les autorités endormies, les grands -fonctionnaires isolés, ne pouvant communiquer entre eux, ni échanger -leurs doutes sur la réalité de la nouvelle, eussent été plus fortes. - -A trois heures et demie seulement, la pluie ayant enfin cessé, Malet, -Rateau et Boutreux quittèrent le cul-de-sac Saint-Pierre. - -L'abbé Lafon et Camagno devaient rester rue Saint-Gilles, attendant les -événements et prêts à exécuter les missions que Malet leur confierait. - -Camagno avait réclamé l'honneur d'être le premier à porter à Ferdinand -VII la nouvelle de sa prochaine restauration, et l'abbé Lafon, tandis -que Malet et ses deux acolytes parcouraient Paris, devait rédiger des -brevets et copier des proclamations. Il s'était réservé d'informer le -comte de Provence à Londres, et le pape à Fontainebleau, du changement, -si favorable pour eux, qui s'accomplissait dans les destinées de la -France. - -Malet se rendit directement à la caserne Popincourt, qui était toute -proche; c'était l'ancienne caserne des gardes françaises. Là se -trouvait la 10e cohorte. - -Rateau et Boutreux, aussi résolus que leur chef, car ils tentaient -cette impossible aventure avec une hardiesse inconsciente autant -admirable qu'extraordinaire, frappèrent rudement à la porte de la -caserne. - -Une sentinelle était placée à l'intérieur. Elle appela aux armes. - -Le chef du poste accourut, effaré. Il reconnaissait un général, il crut -à une ronde exceptionnelle. Il salua et attendit les ordres. - -Malet lui commanda d'aller prévenir le colonel de la cohorte qu'un -général--le général Lamotte--avait à lui parler. - -Ce nom de Lamotte que prenait Malet, se dédoublant, était celui d'un -officier, ignorant de la conspiration et de l'abus que l'on faisait de -sa personnalité. Le véritable Lamotte eut, plus tard, beaucoup de peine -à se disculper. On crut longtemps qu'il était au courant des projets de -Malet. Celui-ci avait choisi ce nom au hasard sur la liste des généraux -et sans connaître celui dont il empruntait l'identité. - -Suivant le chef de poste, Malet gagna la chambre du colonel Soulier. Un -brave homme, ce Soulier, pas très intelligent, ayant fait les campagnes -d'Italie et qui, se souvenant du glorieux Premier Consul, aimait -beaucoup l'Empereur. Il expia cruellement sa crédulité. - -Réveillé en sursaut, surpris de la visite d'un général dans sa chambre, -accompagné d'un aide de camp, et d'un commissaire de police, éclairés -par un falot, Soulier demanda, en se frottant les yeux, ce qu'il y -avait. - ---Je vois que vous n'avez pas été averti, dit Malet d'une voix -tranquille. Eh bien! l'Empereur est mort! Le Sénat, rassemblé cette -nuit, a proclamé un gouvernement provisoire. Je suis le général -Lamotte: voici des ordres que j'ai à vous transmettre de la part du -général Malet, nommé gouverneur de Paris, et je dois m'assurer de leur -exécution!... - -Soulier était malade. La nouvelle qu'il apprenait si inopinément lui -ôta toute présence d'esprit, tout raisonnement. Il fut le jouet d'une -illusion qui lui sembla réelle et lui coûta la vie. - -Le pauvre homme se leva tout abattu. Il cherchait ses vêtements, en -proie à un trouble total et prenant un objet pour un autre, enfilant -de travers caleçon et pantalon, se trompant de pied pour se chausser; -il ne parvenait pas à s'habiller. Le commissaire de police improvisé -lui donna lecture du sénatus-consulte, et d'une lettre signée Malet. -Ce document portait que le général Lamotte devait lui transmettre les -ordres nécessaires pour l'exécution du sénatus-consulte. - -Il y était dit formellement: «Vous ferez prendre les armes à la cohorte -dans le plus grand silence et avec le plus de diligence possible. -Pour remplir ce but plus sûrement, vous défendrez qu'on avertisse les -officiers qui seraient éloignés de la caserne. Les sergents majors -commanderont les compagnies où il n'y aurait pas d'officiers.» - -A ces ordres qui pouvaient présenter un caractère de vraisemblance, -étant admise l'hypothèse de la mort de Napoléon exacte, se trouvait -jointe une mention visant spécialement Soulier, et qui était -susceptible de mettre en défiance le naïf colonel. - -«Le général Lamotte, portait cet ajouté, vous remettra un bon de cent -mille francs destiné à payer la haute solde accordée aux soldats et les -doubles appointements aux officiers.» - -Un second post-scriptum prescrivait au colonel Soulier de se rendre à -l'Hôtel de Ville avec une partie de ses troupes, d'y remettre un pli au -préfet de la Seine et de veiller à ce qu'une salle fût préparée pour -recevoir le général Malet et son état-major, à huit heures du matin. - -Le crédule Soulier ne conçut pas le moindre doute sur la vérité des -événements qu'on lui annonçait ni sur la régularité des ordres qui lui -étaient transmis. Le bon de cent mille francs et le brevet de général -de brigade qui l'accompagnait avaient sans doute une force persuasive -grande. Il ne fit aucune objection à cette étrange recommandation de ne -pas prévenir les officiers ne couchant pas à la caserne. - -Il manda son capitaine adjudant-major, nommé Antoine Picquerel, et lui -communiqua la nouvelle avec l'ordre de faire prendre immédiatement les -armes à la troupe. - -Malet descendit avec le colonel dans la cour et fit former le cercle. -Boutreux, solennellement, lut le sénatus consulte et la proclamation. - -Il fut constaté et déclaré plus tard que Malet, en s'avançant au milieu -des troupes, avait échangé des regards d'intelligence avec Picquerel, -l'adjudant-major, avec un autre officier nommé Louis-Joseph Lefèvre, -lieutenant. - -Tous deux étaient vraisemblablement affiliés aux Philadelphes et -connaissaient, au moins dans son but, les projets de Malet. Ces deux -officiers nièrent devant le conseil de guerre toute connivence. - -La lecture faite par Boutreux fut écoutée sans mouvement. Aucun cri, -aucune protestation ne s'élevèrent. Le système de l'obéissance passive -stricte a ses inconvénients. Le chef disait à ses hommes que l'Empereur -était mort, ils le croyaient; c'était au rapport et tout ce qui se -trouve au rapport est vrai; un autre chef, leur adjudant-major, leur -colonel, leur faisait faire demi-tour et leur ordonnait de marcher sur -l'Hôtel de Ville ou de suivre un général dont ils ignoraient le nom, -mais dont ils reconnaissaient le grade, sans hésiter, sans réfléchir, -sans discuter; ces machines à obéir obéissaient; on ne saurait ni -leur en faire un crime, ni leur refuser même des compliments pour leur -soumission aveugle à des ordres ayant l'apparence régulière. Un rouage -n'est pas responsable de sa mise en mouvement. La bielle, le piston, le -volant ne discutent pas avec la main qui tient le levier. Aucun soldat -ne fut d'ailleurs inquiété par la suite, et si les officiers furent -compromis, jugés et condamnés, ce fut par un abus de pouvoir, par une -répercussion de la venette éprouvée et par une injuste sévérité. Ils -n'avaient été qu'agents de transmission, et se croyaient à couvert par -le grade supérieur du mécanicien. - -Malet, dont l'énergie croissait avec les événements, enchanté de la -tournure que prenaient les choses, assuré d'avoir une force armée à sa -disposition, s'investit aussitôt du commandement d'une partie de la -cohorte, mille hommes environ, et laissa une compagnie au quartier pour -servir d'estrade à Soulier, qui devait se rendre à l'Hôtel de Ville. - -Avec les soldats dont il se trouvait ainsi le chef, lui, prisonnier -quelques heures auparavant, Malet se dirigea sur la prison de la -Force. Là, devait s'accomplir un de ces coups hasardeux, qui, par -son invraisemblance et aussi son inutilité, devait ajouter à la -fantasmagorie de ce complot surprenant. - -Les soldats sortirent de la caserne, inconscients, disciplinés, -passifs, ne sachant où on les menait, mais disposés à y aller, tant est -grande l'habitude de l'obéissance. Aucun ne songeait à discuter les -ordres. Il y avait de la stupeur dans les esprits. La machine militaire -fonctionnait avec sa régularité accoutumée. Rien ne semblait changé. -L'impulsion était donnée par un général ayant le même costume, la -même apparence que les chefs ordinaires dont on exécutait les ordres -sans les examiner. Les hommes de la 10e cohorte, rompant avec toutes -leurs habitudes, se dégageant de la seconde nature que l'uniforme, -l'exercice, la caserne leur avaient donnée, pouvaient-ils délibérer? -Jamais il ne leur était venu à l'idée de douter de la légitimité d'un -ordre donné. La soumission aveugle était chez eux passée à l'état -d'instinct. Ils se trouvaient accomplir journellement des actes -impulsifs, où le jugement n'avait rien à voir. Pourquoi se seraient-ils -transformés, ce matin-là, en logiciens, en analystes, en subtils -policiers? Ce n'étaient point des baïonnettes intelligentes, c'étaient -de bonnes, de fidèles baïonnettes. Qui pourrait leur reprocher leur -docilité? Là est la marque de l'esprit supérieur de Malet, ayant -calculé et prévu ce qu'on pouvait attendre de la discipline invétérée. - -Tout au plus, en défilant dans les rues désertes de Paris endormi, -l'un à l'autre, ces militaires, transformés à leur insu en insurgés, -se disaient-ils avec étonnement, attristés sans doute, car la plupart -adoraient et admiraient Napoléon, mais nullement défiants: - ---Comme ça, l'Empereur, il est mort!... C'est bien malheureux! Qui -donc, à présent, battra les ennemis?... - -Ils allaient, mornes, résignés, passifs, un peu stupides, n'osant -envisager les conséquences de la terrible nouvelle, incapables pour -la plupart de raisonner, attendant les ordres comme les événements et -s'occupant de marcher en cadence et de bien balancer les bras. - -Les officiers, eux, réfléchissaient davantage. Ils tenaient la nouvelle -pour exacte. L'Empereur n'était-il pas mortel? Son éloignement, la -rareté des dépêches de Russie permettaient toutes les suppositions. «Il -y a peut-être longtemps qu'il a été tué, disaient les plus malins; on -nous a caché sa mort pour préparer un nouveau gouvernement!» - -Les ordres reçus auraient pu les trouver plus récalcitrants. Ce -sénatus-consulte disposant du pouvoir, l'Empereur mort, n'était-il -pas un acte révolutionnaire? Le trône n'était pas vacant parce que -Napoléon venait à disparaître. On n'était plus à l'époque où de la -première Impératrice vainement un héritier était attendu. Le successeur -de Napoléon existait: il se nommait le Roi de Rome. Tous ces soldats -et tous ces officiers avaient entendu les salves et les carillons -proclamant la naissance de celui qui devait s'appeler, son père mort, -Napoléon II. Nul n'y songea. La dynastie n'avait pas pénétré l'esprit -public. Napoléon était considéré comme seul soutien de l'Empire: le -trône s'écroulait du jour où il n'y siégeait plus. Il apparaissait -isolé, dans sa gloire, sans descendants comme il avait été sans aïeux. - -Un des principaux auteurs de la conspiration Malet, le général Lahorie, -complice inconscient aussi, l'avoua franchement devant le conseil de -guerre: - ---J'avais vu le 18 Brumaire, dit-il, une révolution qui s'était faite -de la même manière; je croyais qu'il s'agissait de la formation d'un -nouveau gouvernement, et j'y apportais mon concours, comme j'avais -concouru au 18 Brumaire. Un sénatus-consulte pouvait, selon moi, en -disposer à sa mort. Je ne suis pas légiste, je suis un soldat!... - -Il était environ six heures du matin quand Malet, suivi de sa troupe, -se présenta devant la Force. - - - - -XV - -LE PORTRAIT - - -Au palais de Saint-Cloud, le 23 juillet 1812, un officier -d'administration, en grand uniforme, attendait, dans un salon, au -milieu de divers fonctionnaires, une audience de l'Impératrice. - -C'était un homme jeune, assez grand, d'une corpulence déjà marquée, aux -traits forts, mais dont la physionomie, en apparence vulgaire, était -comme illuminée par un sourire étrange, profond, terrible... - -Cette inoubliable puissance de ce sourire ironique, cruel, pénétrant -comme une vrille, échappait d'ailleurs à la plupart des contemporains -vivant côte à côte avec ce jeune officier, qui était attaché aux -bureaux du comte Daru. - -Un huissier de service appela: - ---M. Beyle! - -Aussitôt celui que la postérité devait glorifier sous le nom de -Stendhal, l'illustre auteur de la _Chartreuse de Parme_ et de _Le Rouge -et le Noir_, pénétra chez l'Impératrice. - -Il a écrit lui-même le récit de son audience: - -«Je pars ce soir, mandait-il à sa soeur Pauline, pour les bords de la -Duna. Je suis venu prendre les ordres de S. M. l'Impératrice. Cette -princesse vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs minutes -sur la route que je dois prendre, la durée du voyage. En sortant de -chez Sa Majesté, je suis allé chez S. M. le roi de Rome, mais il -dormait, et madame la comtesse de Montesquiou vient de me dire qu'il -était impossible de le voir avant trois heures. J'ai donc deux heures à -attendre. Ce n'est pas commode en grand uniforme et en dentelles.» - -Beyle devait voir le roi de Rome afin de donner à l'Empereur des -renseignements oculaires sur l'état de son fils, sa santé, son aspect, -sa précocité et son développement. - -Il avait en outre une mission particulière de l'Impératrice. Il -accompagnait M. de Bausset, l'un des chambellans, porteur du portrait -du roi de Rome, que Marie-Louise envoyait à son mari au centre de la -Russie. - -Quand les deux messagers se présentèrent au quartier impérial, on était -au 6 septembre. Le lendemain, le soleil pâle, obscurci par les fumées -des canons, devait éclairer quatre-vingt mille cadavres dans cette -plaine de Borodino, auprès de la Moskowa, que ces deux fonctionnaires -civils atteignaient, de si loin, et après avoir traversé de mornes -plaines où fumaient les cendres des villages incendiés, chargés du -portrait d'un enfant. - -Napoléon attendait avec impatience la rencontre formidable et peut-être -décisive que lui offrait Koutousoff. Ses combinaisons n'avaient pas -réussi et tout semblait tourner contre lui depuis le commencement de la -campagne. - -Il n'avait pu rejoindre le prince Bagration, il avait inutilement -essayé de déborder Barclay de Tolly; après un mouvement hardi pour -tourner les deux armées, Smolensk l'avait arrêté, sans qu'il retirât -grand avantage de la prise d'une ville incendiée; enfin, au combat -sanglant de Valoutina, où, dans une lutte acharnée à l'arme blanche, -le brave général Gudin avait trouvé la mort, l'inertie de Junot, son -obstination à ne pas secourir Ney, sa lenteur à traverser un marécage -le séparant de l'armée russe qu'il pouvait prendre à revers et -anéantir, tous ces insuccès accompagnant des batailles sans résultat -sérieux, victoires sans doute, mais qui coûtaient cher et tiraient -le meilleur du sang de l'armée, faisaient souhaiter impatiemment une -action décisive. - -Peut-être, s'il avait pu frapper un grand coup plus tôt, se fût-il -rendu aux avis de ses généraux et eût-il séjourné à Smolensk ou à -Witebsk. Mais il se disait que l'éclat, le prestige d'une grande -et réelle victoire manquaient à sa campagne, et qu'il lui serait -impossible de rentrer à Paris, laissant ses armées en Pologne et en -Volhynie, sans être précédé de la nouvelle d'une écrasante défaite des -Russes. Il lui fallait des drapeaux à accrocher aux Invalides et des -canons russes à montrer aux Parisiens. - -Napoléon avait pénétré le plan de retraite des Russes. Aussi avec -quelle joie vit-il Koutousoff se masser en avant de la Moskowa et se -disposer à lui disputer la route de Moscou! - -Il se trompait dans ses calculs en livrant bataille, et les Russes ne -faisaient pas une meilleure combinaison en l'acceptant. Car la position -des Russes n'était pas assez formidable pour arrêter Napoléon, et la -bataille perdue lui livrait Moscou, ce que les Russes voulaient éviter; -d'un autre côté, une sanglante tuerie, comme celle qui s'annonçait, -devait certainement affaiblir les Français et rendre plus difficiles -les victoires ultérieures, presque impossible leur maintien en Russie. -Des deux côtés, il y eut surprise, déception et faute. - -Il est inexact de dire que les Russes avaient fortifié à l'avance -Chevardino et Borodino. La grande redoute n'était pas un avant-poste, -mais une défense de place. Le champ de bataille se trouva transporté -de droite à gauche, par suite de la prise de la redoute de Chevardino. - -La bataille n'en était pas moins désirée et considérée comme inévitable -dans les deux camps. - -En route, marchant sur la rivière Kolotcha, qui traverse le village de -Borodino, un jeune Cosaque fut pris par l'escorte de Napoléon. - -L'Empereur fit donner un cheval au prisonnier et l'interrogea, tout -en chevauchant. Un interprète traduisait les réponses du Cosaque, qui -ne se doutait nullement du rang de celui qui le faisait questionner. -La simplicité du costume de Napoléon ne permettait pas à cet enfant -des steppes, accoutumé aux broderies et aux panaches des chefs, de -soupçonner qu'il parlait au glorieux souverain. - -Avec une grande loquacité, le Cosaque répondit. Il déclara que -prochainement on s'attendait à une grande bataille. La conviction -de l'armée était qu'on allait à une défaite. Les Français étaient -commandés par un général du nom de Bonaparte qui avait toujours -battu ses ennemis. On ne pouvait lui résister qu'en fuyant devant -lui. Plus tard, avec des renforts, et quand l'hiver aurait rendu les -approvisionnements difficiles, peut-être serait-on plus heureux. Et -avec le fatalisme oriental, le jeune cavalier du Don ajouta: «Quand -Dieu voudra, il retirera la victoire à Napoléon Bonaparte, mais Dieu -ne le veut pas encore!» - -L'Empereur sourit de la naïve confidence du Cosaque, et il dit à -l'interprète de lui révéler quel était le personnage auprès duquel il -cheminait en bavardant si familièrement. - -Quand le Cosaque eut appris qu'il se trouvait aux côtés de Napoléon, -sa physionomie exprima une stupeur profonde; il sauta à bas de son -cheval, se prosterna comme les fanatiques de l'Inde, baisa l'étrier de -l'Empereur et, le regardant avec vénération, demeura comme fasciné par -la présence de ce conquérant dont le nom, les batailles, la légende -avaient, bien des nuits, tenu éveillés sous la tente les hardis -cavaliers écoutant un conteur de steppe. - -Napoléon, touché de l'admiration que lui témoignait le captif, ordonna -qu'on le mit en liberté, et lui faisant donner un cheval avec des -vivres et un peu d'argent: - ---Va retrouver tes camarades, dit-il, et apprends-leur qu'après-demain -l'empereur Napoléon traversera avec ses braves la Moskowa!... Tu es -libre; conduis-toi en bon soldat parmi les tiens, et que Dieu te -préserve de nos balles!... - -La journée du 6 septembre s'écoula gaiement au camp français. - -Les feux allumés, la soupe en train, les armes nettoyées, grognards -et recrues s'abandonnèrent au plaisir de vivre. Pour combien d'entre -eux cette veillée des armes, si insoucieusement passée, devait être le -seuil de l'éternité! Quelques provisions chapardées aux détours des -villages, une distribution plus abondante faite par le service des -subsistances, la vue de l'Empereur, parcourant à cheval et la lunette à -la main le champ de bataille désigné, la certitude d'être vainqueurs le -lendemain, et l'espoir d'arriver à Moscou et de s'y reposer, mettaient -la bonne humeur et l'animation partout dans le camp français. - -Tout était sombre, au contraire, du côté des Russes. Le général -ne comptait guère sur la victoire et les soldats priaient et se -lamentaient, s'attendant tous à ne pas survivre au désastre du -lendemain. - -Bien que l'issue de la sanglante bataille dût prouver la vaillance de -ces Russes, si accablés avant l'action, on ne semblait dans leur camp -espérer le salut qu'en un secours extra-terrestre. - -Une grande cérémonie religieuse fut ordonnée par Koutousoff. On promena -devant le front de l'armée une Vierge sauvée de l'incendie de Smolensk, -et à laquelle on attribuait le pouvoir de préserver la Russie. Les -anges, disaient les chefs aux crédules soldats, pour empêcher que la -sainte protectrice ne tombât aux mains des Français impies, avaient -emporté la madone sur leurs ailes à travers les flammes de la ville -prise d'assaut. Tant qu'ils conserveraient cette Vierge au milieu -d'eux, les Russes seraient invincibles. - -La procession, immense, majestueuse, imposante, se déroula d'un bout à -l'autre de la ligne des Russes. Koutousoff, bien qu'au fond partageant -l'incrédulité de ces philosophes français si bien reçus autrefois à la -cour de l'impératrice Catherine, et avec lesquels il avait soupé jadis -et fait profession d'athéisme, suivait tête nue, et l'air recueilli, la -théorie des popes formant cortège à l'archimandrite, devant qui l'image -miraculeuse était portée par des officiers, à travers les tentes et les -bivouacs. Jusqu'à la tombée du jour elle se prolongea. Du camp français -on pouvait apercevoir, dans les brumes du crépuscule, les flambeaux et -les cierges des prêtres défilant, et les chants religieux, traversant -la plaine, arrivaient jusqu'aux oreilles des troupiers de Napoléon, qui -s'en moquaient. - -Il est certain que l'Empereur, prenant avec méthode ses dispositions -pour le combat du lendemain, et ses soldats festoyant pleins de -gaieté, pareils à ces braves de l'antiquité qui s'attendaient à souper -le soir chez Pluton, étaient plutôt dans la logique de la guerre. -Mais la préparation superstitieuse des Russes avait sa raison d'être -et sa force. Ce peuple dévot puisait une énergie et une confiance -considérables dans la persuasion d'un secours céleste. La madone, en -insufflant dans les âmes la possibilité d'être plus forts que la -fortune et de triompher de Napoléon par la volonté divine, suppléait -à l'insuffisance d'Alexandre et de ses généraux. Les popes, en usant -de ce fétiche, réparaient la faute de Koutousoff qui, ayant par -trop étendu sa ligne, s'exposait à être débordé par la gauche et -ne s'apercevait pas que la prise par les Français de la redoute de -Chevardino le mettait dans le plus grand péril. Tous les historiens, en -désaccord sur des faits secondaires, sont unanimes à reconnaître que -les dispositions de Koutousoff furent mal prises. Le plan de Davout, -que Napoléon n'accepta point comme trop aventureux, et qui consistait -à les tourner par la gauche, en traversant de nuit les bois d'Outitza, -pouvait la forcer à s'acculer à la Moskowa, comme dans un sac dont la -redoute était le fermoir. Devant être vaincu, par la force même des -positions, s'il put éviter à son armée la destruction complète, si même -il eut la possibilité de contester la victoire, ce fut seulement grâce -au courage de ses troupes et à la prudence inattendue de Napoléon. La -force morale acquise par les Russes au cours de cette procession fut -donc pour beaucoup dans cette atténuation de la défaite. La crédulité -peut surexciter les âmes. La croyance où un soldat se confie que -des puissances célestes combattent à côté de lui et pour lui est de -nature à faire pencher la balance. Le vieux Koutousoff sut habilement -manoeuvrer ce ressort grossier de l'âme russe. Si ses soldats -s'étaient moins vaillamment battus, s'ils n'eussent pas si résolument -défendu leurs positions et fait payer la victoire, Napoléon les eût -certainement poursuivis et anéantis. - -Ayant arrêté toutes ses dispositions, l'Empereur revenait vers sa tente -quand deux personnages, dont la tenue civile au milieu de tous ces -uniformes faisait contraste, frappèrent sa vue. - -Il s'approcha avec curiosité. M. de Bausset et Henri Beyle, après avoir -salué le souverain, s'acquittèrent de la mission qui leur avait été -confiée par Marie-Louise. - -Napoléon eut alors un tressaillement subit de joie naïve. - -Il sauta vivement à bas de son cheval, se précipita vers la caisse que -lui présentaient les deux envoyés de l'Impératrice et de ses mains -voulut en faire sauter les barres. - -Avec impatience, il laissa faire Roustan et son valet de chambre -déclouant la caisse. Il les pressait, trouvant qu'ils n'en finissaient -pas et se baissait pour examiner où ils en étaient de leur travail -et si le précieux envoi de l'Impératrice allait être dégagé de ses -enveloppes. - -Enfin le portrait apparut, et les yeux si secs et si froids du grand -despote s'humectèrent. Il se contint pour ne pas pleurer devant ses -officiers et puisa, à petits coups, trois ou quatre prises dans sa -tabatière fébrilement secouée. - -Il demeura quelques instants, comme en extase, les bras allongés. On -eût dit qu'il voulait faire venir à lui l'image de son fils et la -serrer sur son coeur. - -L'enfant, dans ce beau morceau de peinture du baron Gérard, était -représenté assis dans son berceau, jouant avec un bilboquet. - -L'un des messagers fit observer à mi-voix que la boule pouvait figurer -le globe du monde et le bâton, le sceptre. - -Cette flatterie entendue par Napoléon le fit sourire et l'arracha un -instant à sa contemplation. Il ordonna qu'on portât le portrait dans sa -tente. Aussitôt il s'y précipita, congédia tout le monde, et demeura -seul, en tête à tête, avec les traits de son fils. Ce fut une profonde -rêverie, délicieuse à coup sûr, mêlée aussi de sombres pressentiments. -Retrouvant la petite tête blonde et bouclée de l'enfant, si éloigné -de lui, qu'il ne devait plus revoir que deux fois, et en de courts -épanchements, Napoléon cessait d'être empereur et redevenait homme. -Peut-être, en cet instant d'attendrissement, concevait-il l'inanité de -toute destinée, l'obstacle des choses, le trompe-l'oeil de la grandeur, -et se disait-il qu'il avait lâché imprudemment la proie du bonheur pour -l'ombre de la puissance, et qu'il eût été plus heureux, loin du trône, -l'épée au fourreau, passant ignoré, obscur, paisible, dans un chemin -tranquille, tenant, père satisfait, son enfant par la main. Un doute -lui vint-il alors sur le néant de la grandeur et sur la réalité des -joies simples, les contentements du coeur, à la portée du plus humble -de ses sujets, et qui lui étaient, à lui, interdits? - -Dans sa joie de revoir la figure innocente et douce de son enfant, -Napoléon, chassant la tristesse qui l'envahissait à la pensée de la -distance énorme et des événements formidables le séparant de son fils, -voulut que l'armée partageât son plaisir paternel. - -Il donna donc l'ordre de placer le tableau hors de sa tente, sur une -chaise... - -Alors les maréchaux, les généraux, les officiers, par courtisanerie -surtout, puis ensuite les soldats, tous ceux de Friedland et ceux -de Rivoli, plus sincères dans leur rude enthousiasme, avec assez de -fanatisme, défilèrent devant le portrait du roi de Rome, heureux de -saluer l'image du fils de leur dieu. - -Ce n'était plus la procession des Russes, la Madone miraculeuse devant -laquelle s'agenouillait la superstition d'un peuple ignorant et -farouche; c'était l'exaltation d'une armée qui se considérait comme une -famille, dont l'Empereur était le père, venant demander la bénédiction -d'un enfant. - -Toute la journée, le portrait du roi de Rome demeura ainsi exposé à la -vue des soldats. - -L'Empereur, tout réjoui par la vue des traits de son fils, fut jusqu'au -soir allègre et dispos. Il écouta de fort bonne humeur le récit que lui -fit le colonel Sabvier, arrivé d'Espagne le jour même, de la fâcheuse -campagne méridionale. Les nouvelles étaient peu satisfaisantes. La -division du commandement, les fautes de Marmont, les succès des Anglais -pouvaient indisposer Napoléon. Il ne montra aucun mécontentement et -écouta, avec une grave sérénité d'esprit, le rapport de Sabvier sur -la bataille de Salamanque. Il dit, en congédiant le colonel, qu'il -allait réparer sur les rives de la Moskowa les maladresses commises par -ses lieutenants aux Arapiles. Le roi de Rome, par son image, apaisait -tout, adoucissait tout et lui rendait supportables des nouvelles, qu'en -d'autres circonstances il eût accueillies avec des éclats de colère et -des bourrades au mauvais messager. - -Au coucher du soleil il jeta un dernier regard sur les positions des -Russes et, ayant constaté qu'ils restaient fermes sur leurs lignes, et -cette fois ne songeaient à se dérober devant lui, sûr de la victoire, -puisque la bataille ne lui échappait pas, il rentra prendre un peu de -repos dans sa tente. - -Un silence profond s'étendit sur la plaine immense, aux médiocres -ondulations, où les ombres, en grandes vagues, roulaient, bougeaient, -ondulaient, se perdaient. Les feux des bivouacs çà et là piquaient de -rouge ce fond noir, comme des barques voguant dans un océan brumeux. -Les cantiques des Russes avaient cessé. Les refrains bachiques et les -propos grivois des Français ne troublaient plus le repos du camp. Une -petite pluie fine et froide tombait. Les gardes des avant-postes, -roulés dans leurs manteaux, se blottissaient contre les maigres troncs -des arbres et cherchaient un abri sous les buissons. Un vague soupir, -la respiration de trois cent mille hommes endormis, montait doucement, -comme une haleine d'enfant sommeillant dans un berceau. Ce calme, -cette tranquillité, étaient le prélude du tumulte sauvage et du fracas -sinistre du lendemain. Rien n'évoquait l'aspect de charnier sanglant, -de cimetière lugubre que d'un soleil à l'autre allait prendre cette -plaine muette, paisible, où comme des laboureurs, las du travail du -jour et reposant leurs membres pour la pacifique besogne qu'on devrait -reprendre à l'aube, fantassins, cavaliers, pontonniers, artilleurs -s'étendaient insoucieux, béats, se gaudissant auprès des grands feux, -rêvaient des jolies femmes et des vivres succulents qu'on trouverait à -Moscou, les Russes battus. - -Dans la dernière ronde qu'il avait voulu faire pour s'assurer que les -Russes n'avaient pas bougé, surpris par la pluie glaciale, Napoléon fut -transi et un gros rhume, qui devait le lendemain lui donner la fièvre -et embarrasser son activité cérébrale, le saisit. - -A trois heures du matin, selon les ordres de l'Empereur, les troupes -prirent les armes en silence. Le brouillard était froid et épais. -A la faveur de ce rideau, le prince Eugène se porta vis-à-vis du -village de Borodino, en face de la grande redoute; la rivière Kolocha -fut traversée; Ney et Davout prirent leurs positions; tandis que -Friant avec le maréchal Lefebvre et la garde se massaient au centre, -Poniatowski filait à droite par les bois et les canonniers debout, -derrière les pièces de trois grandes batteries, attendaient le signal. - -L'Empereur avait pris son cantonnement à la redoute de Chevardino. -Murat passa devant lui et le salua théâtralement. - -Ce cabotin héroïque était costumé, on pourrait dire déguisé, comme pour -une représentation au Cirque. Il portait une tunique de velours vert -où les passementeries d'or s'entre-croisaient, une toque polonaise à -plumes, des bottes jaunes, oh! les belles bottes, armées d'éperons -démesurés. Jamais les généraux de la Commune de Paris, si ridiculisés -depuis, bien que les obus du Mont-Valérien qu'ils affrontaient fussent -fort sérieux, n'arborèrent défroque si pompeuse et si carnavalesque. -Murat avait jeté son sabre. Il brandissait une cravache, disant: -«C'est assez bon pour chasser les Cosaques!» - -Ce Murat, vulgaire, brutal, trop chamarré, plus saltimbanque en -apparence que guerrier, fut cependant le héros de cette bataille de -géants que les Russes nomment le Borodino et nous la Moskowa. - -L'écuyer de cirque lança quatre fois des masses formidables de -cavalerie--et par cavaliers! les cuirassiers de Latour-Maubourg, les -carabiniers du général Defranc,--contre les carrés d'infanterie russe. -Il fut tout, il fut partout. Il remplaçait Davout, le premier des -lieutenants de Napoléon, souffrant, au début de la bataille périlleuse. -Il fut aux côtés de Ney, le brave des braves, au plus fort de l'action. -Il franchit le ravin que défendait la garde russe, enleva la légendaire -redoute, occupa la position de Séménofskovié, et, devant l'histoire, -affirma la victoire de la Moskowa, contestée plus tard par les Russes. -Murat prouva qu'il était Français, puisque toujours coupant l'air de -sa cravache fanfaronne, il poursuivit, sous le canon, les derniers -bataillons de la garde russe retranchée dans Soski, le point extrême du -champ de bataille, proche la rivière. - -Murat se trouvait à la tête des premiers soldats du monde, la division -Friant, quand cet illustre général fut transporté à l'ambulance où -déjà son fils, blessé, était aux mains des chirurgiens. La phalange -superbe se trouvait sans chef. Le cabotin sublime accourut: le chef -d'état-major Solidet venait de prendre le commandement. Il s'empressa -de le céder au beau-frère de l'Empereur. Un boulet passa entre eux -deux, au moment où ils se serraient la main pour manifester l'échange -du commandement. - ---Il ne fait pas bon ici! dit Murat en souriant; ils ont failli me -couper ma cravache! Bah! nous n'y resterons pas longtemps en ce mauvais -endroit, les Russes vont nous faire de la place! - -Et se tournant vers les soldats que les cuirassiers russes chargeaient. - ---Formez deux carrés! cria-t-il de sa voix retentissante. Soldats de -Friant, souvenez-vous que vous êtes des héros! - ---Vive le roi Murat! crièrent les soldats de Friant, et manoeuvrant -comme dans la cour de l'École militaire, ils formèrent deux carrés dont -les feux convergents abattirent en monceaux sanglants et désordonnés -les superbes cuirassiers russes. La place était libre et le mauvais -endroit devenait supportable. - -Murat ne fit pas que charger à la tête des escadrons et commander -des fantassins. Il dirigea aussi un feu foudroyant d'artillerie sur -les corps russes de Doctoroff et d'Ostermann. Trois cents pièces de -canon commandées par lui arrêtèrent les Russes en lui permettant de -lancer ensuite sa formidable charge de cavalerie dans les ravins de -Semenoffskoïe. En cette journée, où la mort multipliait ses coups, -Murat fut vraiment le soldat-Protée; comme alléché, il changeait de -costume selon les besoins de l'action et jouait un prodigieux rôle à -transformations. - -On se faisait des politesses sur le champ de carnage. Les cuirassiers -du général Caulaincourt, qui fut tué dans cette charge, passant devant -le 9e carabiniers que sabrait la garde russe à cheval, crièrent: - ---Vive le 9e! Afin de ne pas humilier... ces braves qu'on débarrassait. - ---Vivent les cuirassiers! reprirent les carabiniers, et la mêlée -continua, affreuse et sans pitié. - -Cette bataille fut atroce. Ney et Murat, comme les héros de -l'antiquité, apparurent invincibles et invulnérables. Le massacre -dépassa tout ce qu'on avait vu auparavant. Ni dans les temps anciens, -ni dans les guerres modernes, malgré l'énergie du combat individuel, -dans les guerres à l'arme blanche, et la puissance destructive -de l'artillerie et des fusils à tir rapide dans les batailles -contemporaines, l'intensité de la tuerie n'atteignit semblable horreur. -Trente mille Français furent tués, soixante mille Russes restèrent -sur le champ de bataille. Quarante-sept généraux et trente-huit -colonels se trouvèrent hors de combat de notre côté. A côté de ces -quatre-vingt-dix mille cadavres, vingt mille chevaux blessés erraient, -avec des hennissements lugubres, parmi les caissons démontés. - -Rien que la nomenclature des chefs atteints dans cette épouvantable -collision prouve l'acharnement de la lutte: le général en chef de -l'armée russe du Dniéper, le prince Bagration, avait été tué lors de -l'assaut de la grande redoute. Dans nos rangs, le maréchal Davout, les -généraux Friant, Morand, Rapp, Compans, Belliard, Nansouty, Grouchy, -Saint-Germain, Bruyère, Pajol, Defranc, Bonamy, Teste, Guillerminet, -furent grièvement blessés. Parmi les morts, on releva les généraux -Caulaincourt, Montbrun, Romeuf, Chastel, Lanchère, Compère, Dunas, -Dessaix, Canonville. Les subdivisions, au milieu de la journée, étaient -commandées par des généraux de brigade. - -Vers la fin de l'action, le brave Séruzier, général d'artillerie, _le -père aux boulets_, comme on l'appelait familièrement, était occupé à -reconnaître l'emplacement d'une batterie, selon lui portée trop en -avant, et que menaçaient les Cosaques de Platow, quand une batterie aux -champs arriva à ses oreilles. - -C'était l'Empereur qui parcourait le champ de bataille et venait -réconforter par sa présence les blessés, animer les survivants. - -Séruzier s'approche de l'Empereur, qui lui commande de réunir à -l'instant tous ses escadrons qu'il veut passer en revue. - ---Sire, ce n'est pas le moment d'une revue, répond Séruzier, nous -allons être chargés!... - -Aussitôt, avec des clameurs sauvages, Cosaques et Baskirs se -précipitent sur l'Empereur et les artilleurs. Cette charge formidable -comprenait plus de vingt mille cavaliers. L'Empereur se trouvait en -péril dans ce retour offensif et Murat n'était pas là. - -Séruzier courut à ses canons. Il fit commencer le tir à boulets par les -pièces paires, tandis que les impaires mitraillaient. Tous les coups -de ce feu terrible portèrent dans la nuée des Cosaques. Le feu était -aussi régulier qu'à l'exercice. Les chevaux des Cosaques en tel tas -s'amoncelèrent devant les batteries, qu'ils formèrent un retranchement. -L'Empereur souriait: - ---Allons, dit-il à Séruzier, puisqu'ils en veulent encore, -donnez-leur-en!... - -Quatre cents bouches à feu tirèrent alors sur la cavalerie russe, qui -se retira en désordre et atteignit la garde massée en arrière. On ne -faisait plus de prisonniers. On tuait en masse. - -Ce n'était plus l'époque où les savantes manoeuvres du général -Bonaparte et du Premier Consul enveloppaient les armées d'Alvinzy, de -Milan et de l'archiduc Charles, et les forçaient à mettre bas les -armes. - -Perdu au milieu de cet immense empire russe, ayant tout tiré de la -France pour se ruer sur le Nord, n'ayant ni renforts ni aide à espérer, -c'était une guerre de farouche extermination que faisait Napoléon. Il -se comportait, avec les cavaliers de Murat, avec les fantassins de -Ney, avec les artilleurs de Séruzier, comme l'explorateur entouré des -sauvages assaillants dans les bois d'Afrique: il ne pouvait se livrer -un passage qu'en détruisant tout ce qui lui barrait la route. Terrible -bûcheron, il se traçait un sentier rouge dans une forêt d'hommes. - -Quand le canon de Séruzier eut refoulé les masses ennemies, l'Empereur -voulut quand même passer la revue qu'il avait décidée, croyant l'action -finie. - -Il distribua des récompenses à tous les braves qui lui étaient signalés. -Il manda Ney, déjà maréchal et duc d'Elchingen,--Tolstoï désigne ainsi -le brave des braves: «Ney, se disant duc d'Elchingen»,--et aux -applaudissements des troupes, le nomma prince de la Moskowa. - -Quant à Séruzier, qui l'avait préservé de l'atteinte des Cosaques et -avait achevé la déroute de l'ennemi, il lui demanda: - ---Quel est le plus brave de tous ceux que tu commandes? - -Séruzier répondit simplement: - ---Ma foi, Sire, je n'en sais rien! Tout ce que je sais, c'est que je -suis le plus capon! - -Cette réponse fit rire l'Empereur. Après avoir donné croix et grades -aux officiers et soldats de Séruzier, il lui dit: - ---Il faut que je finisse par toi, puisque tu es, dis-tu, le plus capon: -je te donne quatre mille francs de dotation et le titre de baron! - -Napoléon savait récompenser les braves. - -La nuit enfin était descendue sur le champ de bataille. La plaine de -Borodino n'était qu'une immense ambulance avec, par places, des morgues -où des milliers de cadavres gisaient, sanglants, fracassés, défigurés, -horribles. Le ravin de Séménofskoié semblait un cercueil immense où -l'on avait entassé pêle-mêle les morts. Là s'étaient réfugiés, pour -s'abriter de la canonnade, les soldats russes, et Murat avait haché -tout ce qui se trouvait de chair vivante sous sa cravache, pire que le -marteau d'Attila. Rien ne respirait plus là où ce chevaucheur de la -mort avait passé. - -La mauvaise foi des Russes a contesté à Napoléon le gain de la bataille -de Borodino ou de la Moskowa. - -Koutousoff eut l'impudence d'écrire à Alexandre qu'il avait battu -les Français et que s'il se retirait devant Napoléon, c'était pour -conserver ou sauver Moscou, la ville sainte. Rostopchine, en brûlant -la capitale moscovite, évacuée sans avoir été défendue, devait -contredire cette audacieuse assertion. - -L'armée française a couché sur les positions conquises de Borodino. -Elle a occupé les redoutes élevées par les Russes. Koutousoff a reporté -son armée en arrière. La bataille a été acceptée par les Russes pour -couvrir et sauver Moscou, et si Napoléon est entré quelques jours après -au Kremlin, l'évidence des faits prouve que Koutousoff a menti et que -les Russes ont bien été vaincus le 7 septembre. Que la victoire ait été -achetée cher, et qu'à la suite des désordres de la retraite hivernale, -ses résultats aient été insignifiants, sauf pour les pauvres diables -qui trouvaient la mort en ce champ funeste, ceci est indiscutable. La -mauvaise foi slave a eu tort de nier les faits. - -Le célèbre romancier russe, Tolstoï, qui est tombé depuis dans un -complet gâtisme humanitaire et mystique, a prétendu que la bataille de -Borodino «était la première que Napoléon n'ait pas gagnée». - -Il a contesté avec sincérité l'influence du rhume de cerveau ayant -paralysé le génie si actif de Napoléon; sans ce coryza, disait-on, la -Russie eût été perdue et la face du monde aurait changé. Il a déclaré -dans son ouvrage _Napoléon et la campagne de Russie_ que le rhume de -l'Empereur n'a pas plus d'importance historique que le rhume du dernier -des soldats du train. Il reconnaît que le plan de Napoléon n'est en -rien inférieur à celui des campagnes précédentes, mais il affirme que -cette glorieuse et meurtrière rencontre ne pouvait qu'être inutile. -«Le résultat immédiat de cette bataille, dit-il, fut pour les Russes -d'accélérer la chute de Moscou, ce qu'ils redoutaient le plus au monde, -et pour les Français de hâter la destruction de toute leur armée, ce -qu'ils avaient raison de craindre par-dessus tout.» - -Tolstoï ici a raison. La boucherie de Borodino ne livra pas la Russie à -l'armée française, ne contraignit pas Alexandre à proposer la paix et -elle affaiblit terriblement Napoléon. - -Et ici, il faut rendre une fois de plus hommage à ce grand -capitaine,--tout en déplorant au nom de l'humanité ces exterminations -en masse reconnues infécondes par les historiens, par les philosophes, -par les hommes d'État,--que jamais son génie ne fut plus puissant, plus -universel, plus omnipotent qu'à la Moskowa. - -Séparé de la France par d'énormes distances, sentant derrière lui -remuer l'Allemagne prête à courir aux armes et à le frapper dans les -reins s'il était vaincu, préoccupé de livrer une bataille décisive pour -épouvanter l'empereur de Russie et ses conseillers, croyant que la paix -lui serait offerte après cette hémorragie, il accepta le combat, mais, -pour la première fois, il sentit la gravité des pertes subies. - -Il dirigea toute la mêlée à distance, laissant faire Ney et Murat. Ce -sont pourtant ses dispositions qui assurèrent la possession finale du -champ de bataille. - -Mais, penché sur la plaine, il regardait avec une angoisse -indescriptible fondre et disparaître un à un ses régiments. Comment -les remplacerait-il? Telle était la pensée qui le rongeait pendant -l'action. Il était semblable au joueur hardi martingalant et qui se -demande s'il lui restera assez d'or pour tenter la chance jusqu'au bout -et forcer la fortune. - -A dix heures du matin, on vint lui annoncer que la grande redoute -avait été enlevée à la baïonnette par le 30e de ligne, commandé par le -général Bonamy, de la division Morand. Ney et Murat envoyèrent alors -Belliard demander à Napoléon de faire donner sa garde pour achever la -déroute. Il refusa, et, sagement, trouvant que c'était tôt d'engager sa -garde dans la matinée. Il accorda cependant la division Friant. - -Après la prise du ravin, Ney et le vice-roi réclamèrent encore les -secours de la garde. Napoléon ne consentit qu'à lancer la division -Claparède, de la jeune garde. - -Quand Poniatowski, ayant fini d'occuper les bois, enleva à droite -Outitza, sur la vieille route de Moscou, et que l'armée russe débordée -eut commencé son mouvement de retraite, l'Empereur répondit au maréchal -Lefebvre qui le suppliait de lui permettre d'achever l'écrasement des -Russes et de les f.... dans la Moskowa, la baïonnette de ses grenadiers -au c...: - ---Non, mon vieux camarade, je ne te laisserai pas te couvrir de gloire -aujourd'hui... Tes grenadiers ont assez gagné de batailles!... Les -Russes sont en désordre. Mais ce sont de bons soldats. Voici les -meilleures troupes du czar devant nous battant en retraite. Ils ne sont -que dix-huit mille environ ces survivants de la journée; mais dix-huit -mille combattants solides et désespérés, acculés à une rivière, peuvent -se défendre brillamment... - ---Sire, nous les aurons! dit Lefebvre, impatient de combattre. - ---Je le sais bien, par Dieu! que nous les aurons, répondit l'Empereur, -mais combien de mes braves succomberont dans cette suprême lutte?... Je -ne veux pas faire démolir ma garde!... à huit cents lieues de France -on ne risque pas sa dernière réserve!... Duc de Dantzig, avant peu -peut-être, je ferai appel à ma garde!... Pour le moment, qu'elle se -contente d'admirer l'armée qui a vaincu et qu'elle se dise qu'après -avoir fait une entrée triomphale dans Moscou, je ne puis rentrer à -Paris, seul, comme un général vaincu!... - -Il ne croyait pas ainsi prophétiser. Il faut reconnaître que sa sagesse -et sa prudence furent alors dignes de son génie. Ce n'était plus le -téméraire conquérant d'Égypte, l'audacieux vainqueur d'Italie, le -confiant preneur de capitales; l'esprit de prévoyance lui venait. Il -regardait en arrière. Embarqué pour un atterrissage inconnu, il se -préoccupait du retour. S'il lui fallait livrer le lendemain une seconde -bataille, avec quoi irait-il au combat? On ne remplace pas les hommes -tués aussi facilement que les cartouches tirées. Il avait raison de -ménager la poignée de braves qui lui restait, car si Koutousoff et -les historiens russes ont dit juste, la victoire de Borodino a plus -contribué à la perte de Napoléon qu'un insuccès. Si les Russes eussent -arrêté sa marche en avant, Napoléon eût ramené ses troupes à Smolensk -ou à Witebsk. Il eût pris ses cantonnements d'hiver et avec des soldats -ravitaillés, refaits, endurcis au froid, il eût, en 1813, consommé -l'occupation de la Russie et signé la paix à Pétersbourg. - -Napoléon, le soir de la bataille, d'abord donna ses ordres pour le -pansement des blessés et convertit en ambulance l'abbaye de Kolotskoï, -visita le champ de bataille, où l'infatigable Larrey, pendant trois -jours, banda les plaies, pratiqua les premières amputations, distribua -des cordiaux et de la charpie aux malheureux râlant sur le sol -fangeux. Puis il rentra, triste et pensif, sous la tente. - -Le portrait du roi de Rome frappa ses regards. - ---Enlevez, cachez ce tableau! dit-il vivement au général Gourgaud, ce -pauvre enfant voit de trop bonne heure un champ de bataille... et quel -champ de bataille! - -Il se laissa tomber fatigué, découragé, pris de la fièvre de rhume, -sur un pliant, vainqueur mécontent de sa victoire. Il était effrayé -de la violence du carnage et surpris de ne point entendre s'élever du -camp les vivats joyeux et les bruyantes acclamations par lesquelles -ses soldats célébraient ses succès chaque soir de bataille. Jetant -les yeux sur une carte déployée et plaçant son doigt sur la France, -anxieux, secoué peut-être par un de ces pressentiments qui sont comme -le mystérieux garde à vous! que lance dans la nuit de la conscience -l'âme-sentinelle, Napoléon se demanda: - ---Que disent-ils?... Que font-ils à Paris?... Peut-être a-t-on déjà -répandu le bruit que j'étais mort!... - - - - -XVI - -LA FÉERIE D'UNE CONSPIRATION - - -La conspiration Malet fut un conte de fées tragiquement achevé. Nous -n'en sommes qu'à l'heure fantasmagorique où, comme les citrouilles -qui se changent en carrosses, les prisonniers se métamorphosent en -ministres, tandis que les ministres vont occuper les cellules évacuées. -Paris fut pendant cette mémorable matinée le théâtre d'une prodigieuse -et dramatique féerie. - -Tandis que Napoléon envisageait, non sans inquiétude, la situation, -et se préoccupait, le soir même de la bataille de la Moskowa, de ce -que pensait, de ce que faisait Paris, tout en continuant sa marche -téméraire sur Moscou, où il entra bientôt, la capitale de l'Empire -s'éveillait, surprise par le coup audacieux de Malet. - -Nous avons laissé l'étrange conspirateur se rendant, après les ordres -donnés à Soulier, à la prison de la Force. - -Cette vieille geôle parisienne, célèbre par les événements qui s'y -accomplirent durant la Révolution et dont le souvenir s'est aussi -perpétué dans les annales judiciaires, car les plus grands scélérats y -furent détenus, s'élevait rue Pavée-au-Marais et rue du Roi-de-Sicile. -C'était l'ancien hôtel de la famille de la Force. Ses bâtiments avaient -été originairement élevés par Charles, roi de Naples et de Sicile. -C'est Louis XVI qui transforma en prison l'ancien hôtel royal et ducal. -Une propriété voisine, l'hôtel de Brienne, fut achetée par Necker, et -servit de maison de détention pour les filles et les comédiens, le -For-l'Évêque et le Petit-Châtelet ayant été supprimés. Cette prison, -nommée la Petite-Force, subsista jusqu'au règne de Charles X, où elle -fut remplacée par Saint-Lazare. Sous le second Empire, cette sinistre -bâtisse fut démolie. - -Quel motif pouvait pousser Malet à s'arrêter à la porte d'une prison, -à s'en faire ouvrir les grilles, au lieu de poursuivre directement -sa route vers les ministères, l'état-major, et de s'emparer le -plus promptement possible des deux ou trois postes principaux du -gouvernement: le commandement militaire, le ministère de l'Intérieur -avec la police, l'Hôtel des Postes et l'Hôtel de Ville où devait se -rassembler la Commission provisoire? - -Malet s'interrompait dans sa marche de risque-tout et faisait ce détour -par la rue du Roi-de-Sicile pour délivrer deux prisonniers, deux -généraux, nommés Lahorie et Guidal. - -Ces deux officiers étaient connus depuis longtemps de Malet, mais -n'avaient eu avec lui aucune correspondance, aucune intelligence. Ils -étaient, comme lui, gens d'insubordination, mécontents, inquiets, -sans grandes opinions de parti, mais prêts à se ranger du côté où -soufflerait la révolte. Ils haïssaient l'Empereur, comme ils avaient -jalousé le général Bonaparte, et devaient être disposés à seconder les -projets de quiconque s'armerait pour renverser le régime impérial. - -Lahorie, originaire de la Mayenne, avait quarante-sept ans. Il était de -famille noble et se nommait Alexandre Fanneau de Lahorie. Tout jeune, -il avait atteint les hauts grades. Général de brigade à trente ans, -il était devenu chef d'état-major de Moreau. Les traîtres s'attirent. -Moreau avait sans doute apprécié en lui un instrument utile pour ses -complots futurs. Compromis dans l'affaire de son général, qu'il voulait -retrouver aux États-Unis, Lahorie fut emprisonné à la Force. - -Il ignorait certainement les projets de Malet et ne fut pas mis au -courant de la supposition imaginée par son ancien camarade. Il crut, -lui aussi, à la vérité de la nouvelle de la mort de l'Empereur et pensa -concourir à un coup d'État. - -Malet avait pu assez facilement surprendre la crédulité de Soulier, -le commandant de la 10e cohorte, et les hommes de cette cohorte le -suivaient sans hésitation; mais il lui fallait des chefs hardis, des -militaires professionnels, capables de maintenir, d'entraîner les -troupes, et sur lesquels il pût compter au moment de l'action. Il faut -remarquer, en effet, que les hommes de la caserne des Minimes, qui -formaient à Malet sa première force armée, étaient de simples gardes -nationaux. Napoléon avait emmené en Russie tout ce qu'il possédait de -soldats disponibles. La France se trouvait non gardée. Pour assurer le -service intérieur de défense et de sûreté, il organisa trois bans de -garde nationale. Le premier, composé des hommes non mariés, de vingt -à vingt-six ans, qui n'avaient pas été appelés à faire partie des -derniers contingents, fut divisé en cent cohortes. Chaque cohorte se -composait de onze cents hommes, dont une compagnie d'artilleurs. Les -cohortes ne devaient pas sortir des frontières. - -Mais les hommes qui faisaient partie de cette armée territoriale ne se -dissimulaient pas que Napoléon, le terrible consommateur d'hommes, ne -se priverait pas de les envoyer renforcer ses régiments en Espagne, -en Allemagne, en Russie, quand il aurait besoin de boucher des vides. -Ces gardes nationaux, arrachés à leurs professions civiles, troublés -dans leurs affections et dans leurs intérêts, formaient une armée -de mécontents. Ils seraient enclins à favoriser le renversement du -régime qui faisait d'eux des soldats et les exposait aux sanglantes -et lointaines rencontres. Commandées par des chefs ayant réputation -militaire, et animés contre l'Empire, ces cohortes fourniraient le -levier suffisant pour soulever et abattre le colosse napoléonien. -Lahorie et Guidal, sur l'énergie et la haine desquels Malet pouvait -compter, seraient les poignées de ce formidable levier humain. - -Il est possible que ces deux généraux, Lahorie surtout, ayant été lié -avec Moreau, président d'une loge de Philadelphes aux États-Unis, -eussent avec Malet d'antérieures relations secrètes, et que la pensée -lui vint de les embaucher, à raison de leur affiliation et de la -garantie qu'ils lui offraient comme tels. Mais, à l'époque où éclata -la seconde conspiration de Malet, les Philadelphes n'avaient plus la -même activité qu'en 1808. Lahorie et Guidal, détenus, ne pouvaient -pas être des frères bien actifs, et les membres de l'association, les -ayant perdus de vue, ne devaient plus guère les compter que comme des -affiliés honoraires. - -Guidal, âgé de quarante-huit ans, était un Méridional à l'aspect -d'homme du Nord. Né à Grasse, il était grand, robuste, avec les yeux -bleus et les cheveux blonds. Mis en réforme, il fut compromis dans des -troubles qui se produisirent dans le Var, en 1811. On l'accusa, sans -preuves certaines, d'avoir voulu livrer nos flottes et nos arsenaux -de la Méditerranée aux Anglais. Plus tard, sa veuve intrigua auprès -de Louis XVIII pour obtenir une pension. Elle fit valoir les services -récents que son mari aurait rendus aux Bourbons, d'abord avec M. -de Frotté en 1794, en soulevant des rébellions dans l'Orne, et en -favorisant la chouannerie dans ce département, où il commandait. Elle -produisit ensuite un certificat surpris probablement à la bonne foi -de l'amiral anglais, lord Eymouth, attestant que son prédécesseur, -l'amiral Cotton, avait été en rapports avec un agent français, du -nom de Guidal, travaillant pour le rétablissement de la royauté. -La seule chose qui paraît démontrée, en ces obscures allégations, -ayant cependant une apparence sérieuse, puisque la veuve de Guidal -s'en autorisait pour solliciter une pension des Bourbons, dont la -police pouvait aisément vérifier si oui ou non le général les avait -secrètement servis en conspirant sous le Consulat et sous l'Empire, -c'est que le fils de Guidal servait à bord des vaisseaux anglais. Lord -Eymouth copiant sa déclaration sur les registres du bord ne pouvait se -tromper. Ceci d'ailleurs importe peu: le général Guidal, en entrant -dans la conspiration de Malet, a plus nui à l'Empereur et a été plus -utile aux Bourbons que s'il avait pointé les canons britanniques. - -Comme Lahorie, le général Guidal ignorait tout des combinaisons de -Malet. Il se montra, comme lui, surpris et joyeux de sa délivrance -soudaine, qu'il attribuait également à un coup de force militaire, avec -l'appui du Sénat. - -Boutreux, continuant à remplir avec dignité et énergie ses fonctions -de commissaire de police, s'était fait ouvrir les cellules des deux -prisonniers. Il leur notifia gravement un acte de mise en liberté. Tous -deux furent étonnés et crurent d'abord à un ordre dissimulé. - -Ils pensèrent qu'on leur cachait la vérité, et qu'il s'agissait d'un -transfèrement ayant pour but la déportation. Lahorie mit beaucoup de -lenteur à s'habiller. Guidal descendit, sa valise à la main, ce qui -n'est guère une tenue pour marcher à la tête de troupes rebelles contre -le gouvernement établi. - -Leur stupéfaction fut grande en trouvant dans la cour Malet, qu'ils -savaient être en prison, libre, en grand uniforme, entouré d'officiers -et donnant des ordres. Évidemment, pour eux, une révolution s'était -accomplie, dont les victimes du système impérial profiteraient. - -Malet les embrassa et leur apprit rapidement qu'ils étaient libres, -appelés à un commandement, et que l'Empereur était mort. Rien ne leur -parut invraisemblable en ces nouvelles. - -Guidal s'était lié, dans la prison, avec un Corse, nommé Bocchéiampe, -détenu pour complot contre l'Empire. Il demanda à Malet de le mettre -aussi en liberté. Boutreux reçut l'ordre de procéder sur-le-champ à -l'élargissement de ce brave homme, qui, tout ahuri, fut ainsi englobé -dans une conspiration dont il ignora tout, à laquelle il ne comprit -rien, si ce n'est que, croyant recouvrer la liberté, il trouva la mort. -Tout est fantastique en cette aventure. - ---Tu es ministre de la police, dit Malet à Lahorie, tu vas te rendre à -ton poste, tu prendras possession de l'hôtel et tu m'arrêteras Savary, -mort ou vif. - -Lahorie, toujours persuadé qu'il s'agissait d'un second dix-huit -brumaire, accepta et s'en fut, on peut le dire, les yeux fermés, à -l'hôtel de Savary. - -Boutreux et Bocchéiampe avaient mission de se diriger vers la -Préfecture de police, dont le titulaire était le baron Pasquier. - -Rendez-vous général fut donné à neuf heures à l'Hôtel de Ville -où Malet devait se trouver dès huit heures pour l'installation du -gouvernement provisoire. - ---Allez, dit Malet, en leur remettant des papiers contenant leurs -brevets et des ordres pour les chefs de poste, il n'y a pas un moment à -perdre, mettez-vous en mouvement! - -Un simple planton fut dépêché par Malet à la caserne de la rue de -Babylone, où se trouvait la garde municipale. - -Le colonel, nommé Rabbe, vieux soldat, dévoué à l'Empereur, et qui -avait fait partie de la cour martiale dans l'affaire du duc d'Enghien, -vit entrer chez lui, vers sept heures et demie, un adjudant, tout -essoufflé. - ---Mon colonel, dit l'adjudant, du seuil de la chambre, nous avons -beaucoup de nouveau aujourd'hui... - -Le messager tremblait, ne trouvait pas ses mots, remuait fébrilement -des papiers qu'il tenait. - -A la fin, il finit par maîtriser son émotion et apprendre au colonel -la mort de l'Empereur, à Moscou, tué d'un coup de feu sur un rempart, -disait-on, et il lui lut les ordres qui lui étaient donnés. - -Rabbe, très troublé, murmura: - ---Nous sommes perdus! qu'allons-nous devenir! - -Il ne douta pas une seconde de la vérité de la nouvelle. Il ne songea -pas à discuter les ordres transmis. Il fit prendre aussitôt les armes -à son régiment, s'habilla à la hâte et se rendit avec un bataillon à -l'hôtel de la place, où il était mandé. - -Tandis que le brave et naïf Rabbe court ainsi à la mort, le restant -de son régiment occupe les postes qui lui sont assignés. Personne ne -soupçonne la fraude. Aucune suspicion ne vient aux soldats et aux -officiers. On accepte le fait qui s'accomplit. L'obéissance et la -discipline triomphent partout. - -Lahorie et Guidal s'étaient rendus au ministère de la police générale. -Les hommes du poste les laissèrent passer. Pouvaient-ils s'opposer à -l'introduction de deux généraux en uniforme, suivis d'un bataillon? - -Le ministre de la police était Savary, duc de Rovigo, ancien général de -l'armée de la Moselle, aide de camp de Napoléon; il était tout dévoué à -l'Empire et à l'Empereur. - -Savary était couché quand les conspirateurs le surprirent. - -C'était un grand travailleur, et bien souvent il passait les nuits à -traduire des dépêches de l'Empereur et à expédier les instructions -qu'il avait reçues du quartier général impérial sur tous les points de -l'Empire. - -Il avait écrit jusqu'à l'aube, cette nuit du 23 octobre, et il se -couchait à peine quand il entendit un grand tumulte dans la cour de -son hôtel. Un piétinement de chevaux, des voix d'hommes, un remuement -d'armes lui parvenaient aux oreilles. Il ne savait à quelle cause -attribuer ce bruit, quand son valet de chambre se précipite tout -bouleversé: - ---Monseigneur! monseigneur! cria-t-il, on vient vous arrêter! - ---Quelle folie! dit Rovigo. Voyons, que signifie cette plaisanterie?... -J'ai besoin de dormir, qu'on me laisse!... - ---Mais, monseigneur, c'est très sérieux, reprit le domestique. L'hôtel -est plein de soldats. Il y a en bas un général qui vous demande. Il dit -qu'il vient pour vous arrêter... Entendez-vous, ils montent le grand -escalier!... Ils montent, monseigneur!... - -Et le valet de chambre courut à la porte mettre le verrou, en disant: - ---Je suis venu prévenir monseigneur... pensant que monseigneur avait -peut-être des papiers à mettre en sûreté... - -Savary avait repoussé les draps, et se tenait, immobile, hésitant, -pensif, assis sur le bord du lit, ses jambes nues pendantes, ayant à la -main le caleçon, que le domestique, en tremblant, lui avait passé, et -qu'il ne songeait point à enfiler. - -Le duc de Rovigo murmurait, très abattu, en homme qui s'interroge et -cherche l'explication d'une accusation imprévue, imméritée: - ---Qu'ai-je donc fait à Sa Majesté?... pourquoi a-t-elle donné l'ordre -de m'arrêter?... Et il ajouta, entre les dents: Je parie que c'est -encore quelque canaillerie de Fouché!... L'Empereur écoute donc -toujours ce fourbe, ce coquin!... - -La première pensée du ministre de la police était donc qu'on venait, -au nom de l'Empereur, s'assurer de sa personne. Il s'efforçait, dans -son trouble, de deviner la cause de cette rigueur si soudaine et ne -trouvait aucune raison vraisemblable à la mesure de rigueur qu'on lui -annonçait. - -Un tapage considérable se produisait dans la chambre voisine, et -l'empêcha de s'arrêter plus longtemps à cette recherche. On n'allait -pas tarder sans doute à lui apprendre pourquoi on venait l'arrêter. - ---Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix. - -Et en même temps, sous la lourdeur des crosses, la porte céda. - -Le panneau d'en bas fut enfoncé, et, par cette ouverture, un soldat, -baïonnette au canon, pénétra dans la chambre. Puis un autre, puis un -troisième surgirent devant le duc, le couchant en joue. - -Enfin la porte toute grande fut ouverte et Savary, stupéfait, vit -s'avancer un général, apparition surprenante: c'était Lahorie qu'il -avait fait coffrer, et qu'il croyait bien gardé, à la Force. Il -était pourtant réellement en face de lui, vêtu en général, l'épée -au côté, commandant à des soldats qui paraissaient lui obéir, ce -prisonnier d'État. Que se passait-il donc? Savary semblait emporté -dans un cauchemar, et cependant il se dit qu'il était bien éveillé. -S'il ne rêvait pas, c'est que le monde était renversé. Les détenus se -promenaient et arrêtaient les gens. C'était à ne pas croire ses yeux. - ---Sacré nom de D...! dit Lahorie, familièrement, presque gaiement, ta -chambre est comme une forteresse?... Ah çà! mon vieux Savary, tu es -étonné de me voir, n'est-ce pas? - -Le duc de Rovigo ne put que balbutier: - ---C'est donc vous, Lahorie?... que faites-vous ici?... Comment -n'êtes-vous plus à la Force?... - ---Le gouvernement m'a mis en liberté et remis le commandement de ces -braves! dit Lahorie, toujours allègre, l'air plutôt bon enfant. - ---Quel gouvernement?... Je ne comprends pas... - ---Eh bien! voilà!... L'Empereur est mort!... Le peuple nomme ses -magistrats... - ---Ah! mon Dieu!... le pauvre Empereur!... s'écria Savary, et, la -douleur l'accablant, car il aimait sincèrement Napoléon, il se laissa -tomber à la renverse sur son lit. - -Il demeura quelques secondes évanoui, puis, sa raison, sa lucidité -d'esprit reprirent le dessus. Il devina sur-le-champ une machination. -Ce n'était pas qu'il mît en doute la mort de l'Empereur. Cet accident -terrible et désastreux était malheureusement dans les choses possibles. -Que de fois, durant cette longue et nécessaire campagne de Russie, -l'absence de nouvelles avait fait envisager aux amis, aux fidèles de -Napoléon, l'hypothèse effrayante de sa mort dans un combat, ou à la -suite d'une foudroyante maladie! Le silence gardé par Napoléon depuis -plusieurs jours pouvait rendre vraisemblable une catastrophe survenue -sous les murs de Moscou. Mais Savary réfléchissait que ce n'était pas -un personnage encore en prison la veille, comme Lahorie, qui devait -lui notifier un si grand événement. Lui, ministre de la police, aurait -dû être prévenu le premier. La délivrance d'un conspirateur détenu -ne pouvait avoir été obtenue que par un attentat. L'Impératrice, -l'archichancelier Cambacérès avaient donc imaginé, en apprenant la -mort de l'Empereur, de le faire arrêter, lui, son ami, son serviteur, -le défenseur désigné du roi de Rome? Et puis, qui pouvait leur avoir -donné l'idée de mettre en liberté un adversaire du pouvoir impérial -comme Lahorie? Il y avait, dans ce coup de théâtre, un mystère et une -invraisemblance qui lui firent aussitôt douter de la réalité de la -mission de celui qui venait l'arrêter, et de la loyauté du pouvoir au -nom duquel Lahorie prétendait agir. - -Guidal, qui accompagnait Lahorie, observait, du coin de l'oeil, le -travail intérieur qui s'accomplissait dans la conscience de Savary, -tout à fait réveillé, et reprenant visiblement son sang-froid. - -Il se pencha à l'oreille de son camarade et lui conseilla sans doute de -tuer Rovigo. - -Et il commanda, se tournant vers les soldats: - ---Un sergent?... - -Puis, comme nul ne répondait: - ---Où est le petit Noirot?... reprit Guidal avec un regard sinistre, -cherchant autour de lui le sous-officier qu'il avait réclamé, sans -doute plus exalté et plus sûr que les soldats présents, qui se -chargerait de donner le coup de grâce au ministre. - -Un officier, le nommé Fessard, croit-on, qui avait sans doute eu à -se plaindre de Savary, dit alors à haute voix, en le désignant de la -pointe de l'épée: - ---On embroche cela comme une grenouille!... - -Savary fit un haut-le-corps et vivement se retrancha derrière une -chaise. - -Il crut surprendre une expression d'indignation sur la martiale figure -de Lahorie. - -Il s'approcha de lui et d'une voix émue lui dit: - ---Lahorie, mon vieux camarade, nous avons mangé ensemble le pain de -munition, campé, bivouaqué, donné des coups de sabre aux Autrichiens -ensemble... Souviens-toi de l'armée de la Moselle! Nous avons affronté -bien des fois la mort côte à côte, tu ne l'as pas oublié?... On -n'oublie pas ces moments-là!... Tu ne vas pas me laisser assassiner?... -je suis, comme toi, un soldat, tu ne peux pas être devenu un assassin, -je ne puis pas être aujourd'hui ta victime... - -Lahorie fit un mouvement d'énergique dénégation: - ---Qui parle d'assassiner?... Moi! je ne suis pas un assassin, Savary... -où vois-tu ici des assassins?... - ---Ces hommes que tu commandes ont des allures de coupe-jarrets... je ne -sais ce qui les anime!... Mais toi, Lahorie, tu ne dois pas avoir perdu -le souvenir de ce que j'ai fait pour toi, lors de l'affaire Moreau... -je t'ai sauvé la vie, alors! - ---C'est vrai! murmura Lahorie, remué par ce souvenir et subissant -l'influence de la camaraderie évoquée par son ancien compagnon d'armes. - -S'avançant rapidement vers Savary, il lui prit la main, la secoua -énergiquement, en disant: - ---N'aie pas peur, mon vieux!... tu tombes dans des mains généreuses!... -Allons! finis de t'habiller, on va te conduire dans un endroit où tu -seras en sûreté!... - -En tremblant, Savary mit ses vêtements. - -Lahorie donna l'ordre au général Guidal de conduire le ministre, avec -Desmarets, chef de la haute police, que Boutreux venait d'arrêter, à la -prison de la Force. - -Ce fut une grosse faute, car si l'on hésitait à tuer le ministre de la -police, il fallait au moins le garder comme otage dans son hôtel, et ne -pas se priver de Guidal et des hommes d'escorte. - -Savary fut conduit en cabriolet à la Force. Il tenta de sauter hors de -la voiture sur le quai de l'Horloge, mais il tomba sur le pavé. Des -badauds, qui regardaient curieusement passer le cortège, reconnurent -le ministre de la police, très peu populaire, s'emparèrent de lui, et, -loin de faciliter son évasion, le remirent aux mains des gardes. - -Arrivé à la Force, Savary dit au concierge surpris d'avoir le ministre -à écrouer, mais obéissant à ce qu'il pensait l'ordre émané d'une -autorité régulière supérieure: - ---Mon ami, je ne sais ce qui se passe. C'est étrange, c'est -inconcevable! Qui sait ce qui en résultera!... Place-moi dans un cachot -écarté, donne-moi des vivres et jette la clef dans le puits!... - -Boutreux, pendant l'arrestation de Savary, prenait possession de -l'hôtel de la police, et arrêtait Desmarets et le préfet, le baron -Pasquier. Il installait, comme successeur, le Corse Bocchéiampe, le -détenu libéré, trimbalé depuis l'aube parmi les conspirateurs, ne -comprenant pas grand chose à ce qui s'accomplissait autour de lui, -marchant cependant avec entrain derrière Guidal et Malet vers un but -encore mystérieux, et qui, pour ce malheureux embarqué comme un matelot -un peu ivre sur un port inconnu, devait être la plaine sinistre de -Grenelle. - -Pasquier était un poltron et une pauvre cervelle. Il se laissa emmener. -Il ne comprenait rien, lui non plus, à cette aventure, mais il ne -songea pas un instant à résister, à appeler ses agents, à démasquer -l'imposteur qu'il devait au moins soupçonner. - -Tout semblait réussir du côté de Malet. La police avec ses deux grandes -administrations, le ministère de la Sûreté générale et la Préfecture, -la garde de Paris, les gardes nationaux de la 10e cohorte; enfin, le -personnel de l'Hôtel de Ville et celui de la préfecture de la Seine, -obéissaient aux conspirateurs. - -Le colonel Soulier avait occupé, conformément aux ordres de Malet, la -préfecture de la Seine. Le préfet était absent. - -Le comte Frochot avait l'habitude d'aller coucher tous les soirs à sa -maison de campagne à Nogent-sur-Marne. Il n'était pas encore de retour. - -Les employés furent rassemblés par Soulier qui leur donna lecture du -sénatus-consulte. Personne ne protesta. La nouvelle semblait aussi -vraisemblable aux civils qu'aux militaires. Pas une voix ne s'éleva -pour demander ce que faisaient Marie-Louise et son fils, ni ce que -l'on faisait d'eux. L'Empereur tombé, rien ne restait debout de ce -qui l'entourait. Cette constatation, qui n'ôte rien à la grandeur, au -prestige de l'Empereur, au contraire, prouve combien le régime était -anormal, monstrueux, et affirme l'impossibilité de recommencer sans -crime, la folie, après la restauration désastreuse du second Empire, -d'espérer jamais un troisième essai. - -Un des chefs de bureau de la préfecture, homme érudit sans doute, et -voulant user pour communiquer avec son supérieur hiérarchique d'un -langage non accessible à l'oreille vulgaire, se hâta d'informer le -préfet de ce qui se passait, par un exprès porteur d'un billet où se -trouvaient écrits ces deux laconiques termes latins: _Fuit Imperator_ -(L'Empereur a vécu). C'était la formule consacrée à Rome pour annoncer -qu'un César devenait dieu. - -L'exprès rencontra, dans le faubourg Saint-Antoine, Frochot qui -revenait de Nogent, au pas de son cheval, l'air tranquille et le regard -indifférent. - -Frochot lut mal le billet d'abord et ne comprit pas le _Fuit_. Il lui -semblait qu'il y avait écrit: _fecit_, ce qui n'offrait aucun sens. - -Il pressa son cheval cependant et arriva à la préfecture, où Soulier le -reçut avec égards; sa troupe rangée sur la place de Grève rendit les -honneurs militaires. - -Ici se passa une scène véritablement inattendue et comique. - -Soulier, répétant passivement la leçon de Malet, apprit à Frochot la -mort de l'Empereur, la réunion du Sénat, la déchéance de la dynastie -impériale prononcée, la nomination du général Malet au commandement -supérieur de Paris et la formation du gouvernement provisoire qui -devait se réunir à neuf heures du matin à l'Hôtel de Ville. En même -temps, Soulier transmit au préfet l'ordre d'avoir à préparer une -des salles de l'Hôtel de Ville pour la séance de la commission du -gouvernement dont il lui donna les noms. - -Frochot était un ancien membre de la Constituante. Il avait été, à -l'immortelle assemblée, le collègue, l'âme et l'exécuteur testamentaire -de Mirabeau. Il eut peut-être alors, à cette heure de surprise, où on -lui apprenait si soudainement et la mort de l'Empereur et une sorte -de révolution qui en était la conséquence, un revenez-y républicain. -Il se crut peut-être reporté aux journées de la liberté naissante. -Il est permis aussi de supposer qu'en lui s'élevait cet esprit de -désertion et cette préoccupation de se concilier le pouvoir nouveau, -qui se manifesta si vif, si honteux et si misérable par la suite, -aux jours des désastres, dans tout l'entourage de l'Empereur, parmi -les fonctionnaires les plus serviles et même chez ses compagnons de -bataille les plus gorgés de faveurs. Frochot, bien que fait comte par -Napoléon, pouvait oublier les bienfaits du souverain, du moment que -le bienfaiteur avait péri misérablement et ne reviendrait plus pour -le combler à nouveau. Et puis, on l'avait désigné pour faire partie -du gouvernement provisoire, et ce choix devait lui donner certaine -confiance dans l'ordre nouveau qui lui était annoncé. - -Non seulement le trop crédule préfet ne fit aucune objection aux ordres -communiqués, mais il se hâta de les exécuter. Avec un empressement, -qui par la suite parut fort risible au public, et peu méritoire aux -yeux de Napoléon ressuscité, il manda les tapissiers, les décorateurs -de la ville, et stimula le zèle de tout le personnel pour disposer -fort convenablement un des salons de l'Hôtel de Ville, afin que le -gouvernement provisoire annoncé pût, à neuf heures, ouvrir sa séance. - -Le gouvernement ne vint pas. Son inventeur était arrêté et Frochot, -qui apprenait enfin qu'il avait été dupe et que l'Empereur n'était -pas mort, s'écria: «Est-ce qu'un si grand homme pouvait mourir!» Il -supporta par la suite une disgrâce suffisamment justifiée. - -Guidal, lui, avait gaspillé un temps inestimable en consignant Savary -à la Force, un sous-officier suffisait pour cette conduite. - -Ses instructions lui enjoignaient de se rendre au ministère de la -Guerre et de s'assurer de Clarke, duc de Feltre. - -Quand il arriva au ministère, Clarke, averti de l'arrestation de -Rovigo, avait décampé, attendant en sûreté les événements. Il avait -eu, toutefois, la présence d'esprit de signer l'ordre aux élèves de -Saint-Cyr de se transporter immédiatement en armes à Saint-Cloud, afin -de protéger l'Impératrice et le roi de Rome. - -Clarke avait couru chez l'archichancelier Cambacérès. - -Cet important personnage qui, en l'absence de l'Empereur, remplissait -un peu les fonctions de régent, avait été négligé par Malet. Sans -doute il pensait que Cambacérès, n'ayant sous ses ordres directs -aucune force, ne pouvait ni le servir, ni l'arrêter. Peut-être -aussi suffirait-il, avec sa connaissance du caractère versatile de -l'archichancelier, que ce courtisan du succès se garderait bien de -protester contre le fait accompli et se rallierait aux nouveaux maîtres. - -Ce fut le comte Réal qui vint le mettre au courant. Réal, conseiller -d'État, au premier bruit d'un mouvement de troupes dans Paris, s'était -rendu à la place pour prendre des renseignements auprès du général -Hullin, son ami. - -Les soldats de Malet venaient d'arriver. On lui barra le passage. Il se -nomma. - ---Je suis le comte Réal! dit-il avec hauteur. - ---Il n'y a plus de comtes! lui répondit un des officiers de la 10e -cohorte, le sous-lieutenant Lefèvre. - -Réal, surpris, et ne demandant pas à approfondir la situation, -redescendit en hâte l'escalier et courut chez Cambacérès l'informer -qu'une révolution commençait et qu'on abolissait les titres de noblesse -conférés par l'Empereur. - -L'archichancelier était un personnage souple, rusé, très sceptique et -fort intelligent, mais entièrement dépourvu de courage, même civique. - -En apprenant les nouvelles que lui apportait Réal, il fut pris d'un -tremblement convulsif, une pâleur subite couvrit son visage. Le propos -du sous-lieutenant, rapporté par Réal, lui fit supposer que les -jacobins s'emparaient du pays. - ---C'est la Terreur qui recommence! murmura-t-il. - -Plusieurs fonctionnaires étaient accourus aux nouvelles. Il donna -l'ordre de les faire entrer. Et, s'armant d'énergie, il essaya de -rassurer tous ces trembleurs. - ---Va me chercher mon barbier, dit-il à son valet de chambre, qu'il me -fasse vite la barbe... Ma tête ne sera peut-être plus ce soir sur mes -épaules, n'importe! on la trouvera du moins en bon état!... - -Et tandis qu'on l'accommodait, il se mit à recueillir les propos -divers qui arrivaient à son hôtel, cherchant à démêler dans les récits -contradictoires la part de l'exagération et celle de la vérité. - -Guidal, sans se préoccuper du duc de Feltre, qui ne l'avait pas -attendu, se campa dans le fauteuil vacant du ministre de la Guerre, -s'y complut, et perdit son temps à donner des ordres insignifiants, -à recevoir des chefs de service, à échanger avec eux des politesses -oiseuses, et dans un tel moment, fort périlleuses. Il se prenait pour -titulaire réel et durable du ministère et agissait, comme s'il eût -régulièrement remplacé Clarke. - -Lahorie tomba dans le même travers. Il joua, lui aussi, au vrai -ministre de la police. Après avoir passé une grande heure à se faire -reconnaître et saluer par ses subordonnés, il parcourut les rapports, -tranquillement, comme s'il eût été depuis de longs jours installé, -distribua des ordres secondaires; il manda ensuite un tailleur et -se fit prendre mesure d'habits de cérémonie. Il occupa, en outre, -ses loisirs à commander des invitations pour un grand dîner qu'il -se proposait de donner. Ne trouvant sans doute plus rien de bien -urgent à décider, il donna l'ordre d'atteler la voiture qui était à -la disposition du ministre et se fit conduire à l'Hôtel de Ville, -dans le but de rendre une visite officielle au préfet de la Seine. Il -revint ensuite à l'hôtel et s'occupa de la rédaction d'une circulaire -annonçant aux divers fonctionnaires placés sous ses ordres sa -nomination au ministère de la police. - -Ces enfantillages compromirent tout le succès du complot. - -Malet ne fut pas secondé, et ses acolytes précipitèrent la chute, -d'ailleurs inévitable, de son autorité éphémère. - -Malet, pendant cette prise de possession de l'Hôtel de Ville par -Soulier, et l'arrestation de Savary par Lahorie et Guidal, avait -conduit sa petite troupe à l'hôtel du général Hullin, commandant la -place de Paris. - -Cet hôtel était situé place Vendôme, en face de l'hôtel de l'état-major -général. - -En route, Malet fit faire halte à ses hommes et s'avança vers une -boutique de marchand de vin, située rue Saint-Honoré, en face de -l'église Saint-Roch. - -Il avisa le patron, debout sur sa porte, attiré par le passage des -soldats. - ---N'avez-vous pas dans la maison, demanda-t-il, un cordonnier nommé -Ladré? - ---Oui! c'est ici que loge en effet Ladré... Mais il est sorti... il ne -va probablement pas tarder à rentrer... Qu'est-ce que vous lui voulez? -répondit le débitant, légèrement surpris qu'un général en grande -tenue, à la tête de ses troupes, fît halte devant son comptoir pour -s'informer d'un cordonnier. - -Malet, contrarié par l'absence de l'homme qu'il cherchait, cria -brusquement au marchand de vin en donnant à sa troupe le signal de se -remettre en route: - ---Dites à Ladré qu'il vienne me rejoindre à la place Vendôme! Il -demandera l'aide de camp du général Malet... - -Ce Ladré est demeuré un personnage mystérieux. Tout ce qu'on sait de -lui, c'est qu'il chaussait Malet. Il venait à la maison de santé et -bavardait en apportant ses bottes. Malet l'avait sans doute pressenti, -et il devait être en rapport avec quelques bourgeois et commerçants du -quartier, royalistes ou républicains, également mécontents du régime -impérial et impatients d'une paix durable. Malet, croit-on, voulait -conférer à Ladré une fonction civile, probablement la mairie de son -arrondissement, destinée à être le quartier général du nouveau pouvoir. -Ladré et le marchand de vin étonné qui avait fait la commission furent -par la suite inquiétés. - -Au coin de la rue Saint-Honoré, Malet s'arrêta de nouveau. Il envoya -porter, par Rateau, un ordre avec un uniforme de général à l'un de -ses amis, le général Desnoyers, qui demeurait près de là, et dont il -voulait faire le chef d'état-major de la place. Desnoyers ne bougea pas -et sauva ainsi sa vie. - -Sur la place, Malet divisa sa troupe en deux pelotons. Un lieutenant, -nommé Provost, fut chargé d'occuper avec un de ces pelotons l'hôtel -de l'état-major. La consigne était de ne laisser sortir personne. Une -lettre fut remise au lieutenant pour le colonel chef d'état-major, -nommé Doucet. Cette lettre contenait le brevet de général de brigade -pour Doucet et l'ordre de mettre en arrestation le sous-chef -d'état-major Laborde, que Malet considérait comme dangereux et suspect -de dévouement à l'Empereur. - -Ces dispositions prises, Malet, à la tête du second peloton, se porta -vers l'hôtel du général Hullin, qui commandait la place de Paris et la -première division en l'absence de Junot, gouverneur de Paris, alors en -Russie. - -Hullin, le comte Hullin, était ce fameux volontaire faubourien qui, le -14 juillet 1789, avait entraîné le peuple à l'assaut de la Bastille. -C'était à ce vainqueur populaire de l'ancien régime, fait comte par -Napoléon, et qui avait toute sa confiance, puisqu'il avait été chargé -de présider le conseil de guerre jugeant le duc d'Enghien, que la garde -de Paris était confiée. L'Empereur n'avait pas mal choisi. - -Hullin était au lit avec sa femme quand Malet se présenta. - -Après avoir attendu quelques instants que le général fût levé, Malet -pénétra dans un salon, accompagné d'un capitaine et de quatre gardes -nationaux. Hullin vint aussitôt. Il avait passé à la hâte une robe de -chambre. Il ne connaissait pas Malet. - -Malet répéta son boniment sur la mort de l'Empereur, le -sénatus-consulte, sa nomination et la formation d'un gouvernement -provisoire, puis il ajouta: - ---Je suis chargé d'une mission qui m'est pénible... Vous êtes destitué, -général, je vous remplace... veuillez me remettre votre épée!... J'ai -l'ordre de vous arrêter... - -Hullin devint très pâle. C'était un homme d'une grande énergie. Il ne -se laissait pas facilement intimider. - -Surpris cependant par cette avalanche de nouvelles, il balbutia: - ---Vous m'arrêtez?... pourquoi?... - -Et, se remettant presque instantanément, il ajouta avec une grande -présence d'esprit qui déconcerta une seconde Malet: - ---Général, je demanderai à voir vos ordres... - ---Volontiers, passons dans votre cabinet!... répondit Malet s'efforçant -de paraître indifférent et correct. - -L'énergique Hullin avait repris tout son sang-froid. Il avait fixé un -oeil calme et sévère sur Malet et le conspirateur s'était troublé. -La méfiance s'éveillait dans l'esprit d'Hullin. La pensée d'une -fraude lui vint. N'était-il pas invraisemblable qu'on le mît en état -d'arrestation? pour quelle faute? Et puis est-ce Malet qu'on eût -chargé de le conduire en prison? Le soupçon d'un complot grandit dans -sa pensée. Malet n'était qu'un audacieux imposteur, mais comment -l'arrêter? Il devait avoir des hommes avec lui et Hullin, en robe de -chambre, n'ayant aucune force à sa disposition, se trouvait isolé, dans -son appartement, à la merci de cet aventurier qui prétendait avoir -contre lui un mandat régulier. - -Pour gagner du temps, Hullin avait demandé à voir les ordres. - -Il ouvrit donc la porte de son cabinet où Malet le suivit, et se -dirigea vers son bureau. - -Il ne pensa pas à user de sa force herculéenne, car il avait six pieds -et Malet était faible et de taille moyenne, mais il voulut s'armer pour -tenir en respect l'intrus, jusqu'à l'arrivée du secours. - -Se dirigeant rapidement vers son bureau, Hullin entr'ouvrit le tiroir -pour y prendre une paire de pistolets chargés qui s'y trouvait. - -Malet surprit son mouvement. - -En prenant ses armes, Hullin avait dit d'un ton bref: - ---Eh bien! ces ordres?... - ---Les voici! répondit Malet en lui déchargeant un pistolet à bout -portant. - -Hullin tomba la mâchoire fracassée. Il ne mourut pas, mais il garda de -sa terrible blessure une difformité à la joue gauche, qui lui valut des -Parisiens gouailleurs le surnom de _Bouffe-la-Balle_. - -Malet laissa Hullin étendu sur le tapis, perdant beaucoup de sang. Il -crut l'avoir tué. C'était un dangereux adversaire de moins. Un brave, -sans doute et un enfant du peuple héroïque, ce Hullin, qui presque à -lui seul avait pris la Bastille. - ---Mais on ne fait pas d'omelettes sans casser d'oeufs, ni de révolution -sans casser de caboches! dit philosophiquement le général, en remettant -son pistolet fumant dans sa poche. - -Tout réussissait donc à Malet jusque-là. Paris allait être à lui. -Pour couronner sa victoire et achever de mettre dans ses mains tous -les services publics, il ne lui restait plus qu'à occuper l'hôtel de -l'état-major. - -Ce devait être tâche facile. L'hôtel était en face. Il n'y avait qu'à -traverser la place. Il comptait que le colonel Doucet, ayant reçu son -brevet de général, avait exécuté ses ordres et mis en arrestation le -sous-chef d'état-major Laborde. La prise de possession de l'état-major -n'était plus qu'une formalité. - -Alors il se dirigea, seul, vers l'hôtel, passant au milieu de la place -Vendôme, où se rangeaient les détachements de la garde de Paris envoyés -par le colonel Rabbe. Au moment où il allait franchir le seuil de -l'hôtel, il aperçut un homme de très haute taille, portant un costume -moitié civil, moitié militaire, longue redingote boutonnée, pantalon -à la hussarde, un bonnet de police sur la tête et une énorme canne -pendue, par un cuir, à son poignet. L'homme avait, sur sa redingote, la -croix d'honneur. - ---Il me semble connaître cette tête-là!... se dit Malet. On dirait un -ancien tambour-major, nommé La Violette; serait-il des nôtres?... - -Il eut un instant l'intention de s'arrêter et de parler à ce vieux -soldat, en qui il supposait un partisan, mais les moments étaient à -compter; il ne s'était que trop arrêté en chemin, pour Ladré et le -général Desnoyers; à présent il avait hâte d'achever son entreprise -audacieuse et d'avoir un siège légal en prenant possession de -l'état-major. De là il dirigerait, à sa guise et pour ses desseins, -toutes les troupes restées en France et la garde nationale, force -armée mécontente, prête à soutenir de ses baïonnettes délibérantes -le gouvernement insurrectionnel. L'état-major, c'était son palais -des Tuileries. Là il régnerait, là seulement il serait son maître et -tiendrait dans ses mains tous les fils du pouvoir. - -Malet s'avançait, triomphal, dans son rêve étourdissant. Oh! -l'étonnante féerie qui continuait, que rien ne venait interrompre! - -Le prisonnier de la nuit commandait à présent à des troupes, donnait -des ordres, nommait à des emplois. Il avait supprimé le gouverneur de -Paris. Il logeait à la Force le ministre et le préfet de police, dont -les détenus évadés, ses complices inconscients, occupaient les hôtels. -Nulle part ne s'élevaient de protestations; personne ne mettait en -doute les pouvoirs du remplaçant d'Hullin. Encore un petit effort, -et à l'hôtel de l'état-major, la féerie devenait réalité, le conte -de fées fabuleux se changeait en événement mémorable, et la nuit -fantasmagorique finirait par une grande journée historique... - -Rien ne semblait plus à redouter, et Malet, relevant la tête, superbe, -orgueilleux, confiant, résolu, ne connaissant plus d'obstacles, entra -dans l'hôtel de la place Vendôme, en se disant, la main sur son épée: - ---Napoléon n'est plus rien et je possède sa baguette magique!... - -Il ne se doutait pas qu'au poignet de ce vieux soldat, géant à grosse -canne, qu'il avait cru reconnaître dans la foule des badauds, se -balançait la véritable baguette qui allait changer la féerie, rendre -aux carrosses merveilleux la forme des citrouilles et substituer aux -palais improvisés les prisons. - - - - -XVII - -LE CAFÉ DU MONT SAINT-BERNARD - - -Henriot, en quittant le général Malet, revint lentement à pied par -le faubourg Saint-Antoine, indifférent aux hommes et aux choses -rencontrés. Ni l'animation du vieux quartier révolutionnaire et -laborieux, ni les gentilles ouvrières croisées, sortant de l'atelier -et regagnant leurs demeures, ni le va-et-vient de la chaussée où les -voitures, les chevaux, les diligences, les pataches se pressaient, se -bousculaient, s'accrochaient, car la nuit approchait et l'heure du -souper pressait voyageurs, bourgeois, artisans. - -Il cheminait comme écrasé sous le poids des pensées qu'il portait en -lui. - -Les ombres du passé voltigeaient autour de lui. Il faisait noir dans -son coeur comme il faisait sombre sur la ville. Dans la mélancolie -assourdissante de cette fin de journée d'octobre il allait, inquiet, -absorbé, chagrin, mécontent de lui-même et des autres. - -S'interrogeant, il se demandait s'il avait bien et droitement agi en -communiquant à Malet le mot d'ordre de la nuit. - -Malet ne pouvait faire de cette communication un usage nuisible à la -défense du pays. On n'était pas aux avant-postes. Et puis le général, -bien qu'ennemi acharné de l'Empereur, était incapable, il l'avait dit, -de commander et d'accomplir une action déshonorante. La possession de -ce mot d'ordre lui servirait à recouvrer sa liberté. Il n'y avait là -aucune déloyauté, aucune trahison. On ne lui avait pas confié à lui, -Henriot, la garde des prisonniers. Aider un captif politique, comme -l'était Malet, à tromper la surveillance de ses geôliers et à franchir -les frontières, ne serait jamais considéré comme une action vile et -criminelle. - -Aux yeux de bien des gens ce serait même acte méritoire. Henriot -cependant ne se sentait pas en repos. Sa conscience parlait et lui -reprochait d'avoir confié à Malet ce mot qui lui était donné, à lui, -pour le service et non pour faire évader des prisonniers d'État. Le -général ne lui avait jamais fait part de ses projets, mais il était -permis de supposer qu'il avait noué des relations avec tous les ennemis -de Napoléon. Peut-être une conspiration était-elle en préparation, et -le général, en s'échappant de la maison de santé, cherchait sans doute -à se rapprocher de ses amis. Il devait gagner l'Angleterre, avait-il -dit, puis de là s'embarquer pour les États-Unis. Peut-être resterait-il -sur cette terre anglaise qui abritait les plus acharnés adversaires -de Napoléon, les Bourbons, les émigrés, les anciens chefs de la -chouannerie. - -Henriot éprouvait comme un remords d'avoir ainsi facilité à Malet les -moyens d'ébranler la sûreté de l'État, de troubler la France, d'y -propager la révolte, à une époque aussi périlleuse, aussi menaçante. - -Sa haine pour Napoléon n'avait pas diminué. Il détestait aussi -fortement le tout-puissant souverain qui n'avait pas hésité à lui voler -son bonheur, à lui enlever Alice; mais, il l'avait déclaré à Malet, -soldat et Français avant tout, il ne voulait rien entreprendre contre -l'Empereur, tant qu'on était sans nouvelles de l'armée, tant qu'il se -trouvait, au milieu des plaines de Russie, le champion de la patrie, -incarnant en lui la gloire et peut-être le salut de l'armée. Tant que -Napoléon combattait, il était sacré à ses yeux. Il avait suspendu sa -haine et ajourné sa vengeance. Quand, à la tête de ses légionnaires -superbes, Napoléon rentrerait triomphant dans sa capitale en fête, -alors il verrait, il aviserait, mais jusque-là l'Empereur devait être -pour lui inviolable: sa vie n'était-elle pas liée à l'existence même -de la France? - -Un instant Henriot, cinglé par ces reproches intimes, eut la pensée de -courir à la place et de dire qu'une indiscrétion ayant divulgué le mot -d'ordre de la soirée, il conviendrait peut-être de le changer. - -Mais il réfléchit que cette déclaration attirerait inévitablement -l'attention sur lui-même, qu'on le suspecterait, et que, soumis à -une surveillance probablement continue, il ne pourrait, au retour -de Napoléon vainqueur, accomplir ses derniers desseins et se -venger de l'amant d'Alice. En outre, son avertissement avait pour -premier résultat de faire arrêter aux barrières le général Malet. -Surpris s'évadant, le malheureux prisonnier verrait sa captivité, -douce relativement, se transformer en dure détention, peut-être le -déporterait-on aux îles Seychelles. Il ne devait pas trahir ainsi ce -prisonnier d'État qui s'était fié à lui. Il ne pouvait que se taire -et laisser s'écouler cette nuit favorable à l'évasion de Malet. Le -lendemain, si le général n'avait pu exécuter sa tentative pour une -cause ou pour une autre, il ne lui ferait aucune communication. Il -s'alarmait sans doute à tort, Malet ne choisirait peut-être pas cette -soirée même pour sa fuite. Il n'y avait qu'à laisser aller les choses. - -Sa conscience n'était cependant qu'imparfaitement apaisée. Le -pressentiment, qui n'est que la surexcitation alarmiste de la -pensée, d'une grave responsabilité, d'une participation indirecte et -inconsciente à quelque fait, encore inconnu, mais sérieux, terrible -peut-être, le hantait. - -Pour se distraire, pour chasser ces angoisses qui l'assaillaient, car -tout en réfléchissant et en s'examinant ainsi il était parvenu au -Palais-Royal, le jeune colonel pénétra sous les fameuses galeries de -bois. - -Le Palais-Royal alors, c'était une ville dans la ville. On y -rencontrait tout ce que la fantaisie, le caprice, le luxe, la débauche, -la cupidité peuvent souhaiter à côté des oeuvres de l'art, des produits -de l'industrie. Cette nécropole actuelle, avec ses arcades sonores et -désertes rappelant les Procuraties de Venise, et qui, comme Venise est -un spectre, alors était une cité grouillante, passionnée, fiévreuse, -où le tintement de l'or, le pétillement du champagne, les baisers, -les chants, les jurons, formaient une symphonie heurtée, bizarre et -puissante, où parfois le pistolet d'un décavé se faisant sauter la -cervelle sous un marronnier formait le point d'orgue. - -L'ancien Palais-Cardinal, où le régent avait, avec ses roués, donné -des soupers orgiaques, où Camille Desmoulins, arrachant à un arbre -une cocarde couleur d'espérance, entraînait le peuple à la Bastille, -était devenu, sous le nom de Palais du Tribunat, le rendez-vous -des étrangers, des oisifs, des militaires, des nouvellistes, des -spéculateurs et des filles. Le Tout-Paris viveur, dépensier, frivole, -se donnait rendez-vous dans ce jardin attirant et dans ses annexes. -Le Palais-Royal, dans son ensemble, était beaucoup plus vaste -qu'aujourd'hui. Les galeries de bois, remplacées par la galerie vitrée -et dallée dite d'Orléans, présentaient l'aspect de nos boulevards -durant la semaine du premier janvier. Des échoppes, des baraques en -planches y formaient un champ de foire perpétuelle. Le sol sablé, -défoncé, détrempé, les jours de pluie, se transformait en marécage. -La foule piétinait avec fureur ce terrain fangeux. Les libraires, -les marchandes de modes, les coiffeurs, étaient les occupants de ces -boutiques primitives. Balzac, dans son _Grand Homme de province à -Paris_, a tracé un magistral tableau de ces galeries littéraires, où -les jeunes auteurs venaient feuilleter les nouveautés et discuter -les derniers ouvrages parus. On appelait ces galeries le _Camp des -Tartares_. - -Les marronniers du Palais-Royal, bien que le fameux _arbre de Cracovie_ -eût été abattu lors des agrandissements et constructions entrepris -par le duc de Chartres, avaient toujours la spécialité d'abriter les -colporteurs de nouvelles, les badauds désireux de politiquer en plein -vent et les boursicotiers misérables. On voyait là les groupes minables -et comiques qui se retrouvent présentement sous les arbres de la -Bourse, en face de la rue de la Banque. Le jardin avait à peu près -l'aspect actuel. A la place du bassin central s'élevait un cirque en -bois qu'un incendie détruisit. - -Le jeu et les filles formaient la grande attraction du Palais-Royal -et y amenaient tout ce que Paris contenait de filous, de déclassés -et de chevaliers des Grieux à la recherche d'une Manon. L'éclairage, -qui nous semblerait bien terne, semblait féerique aux prunelles -d'alors. Tout est relatif; cent quatre-vingts réverbères, suspendus -aux cent quatre-vingts arcades, illuminaient les galeries. Les cafés, -restaurants, salles de jeux avaient pour luminaire de vulgaires -quinquets, alors dans toute leur nouveauté. - -Les maisons de jeu étaient nombreuses. Le 113, parmi elles, est -resté légendaire, mais c'était un tripot de bas étage. La mise de -quarante sous était acceptée. _Frascati_ et le _Cercle des Étrangers_ -représentaient les palais du hasard. La roulette, le trente et -quarante, le biribi, le pharaon, le vingt et un, étaient les jeux en -faveur. Le maximum n'existait pas. Il se jouait parfois des coups de -cinquante mille francs. Toutes les classes de la société, appâtées et -confondues par le jeu, se rassemblaient donc au Palais-Royal. - -Un millier de femmes, chaque soir, balayaient de leurs jupes plus -ou moins crottées le Camp des Tartares et les galeries. Beaucoup de -ces «nymphes» du Palais-Royal, comme on les désignait dans le style -mythologique en honneur au temps de Delille, de Luce de Lancival et de -Chênedollé, se promenaient en toilette de bal, décolletées, avec de -grosses verroteries au cou et aux bras, imitant grossièrement perles -et diamants. On répartissait ces «sirènes», autre nom de la Fable à -elles conféré, en _demi-castors_,--on voit que le terme, rajeuni de -nos jours, est fort vénérable,--en _castors_ et en _fins castors_. -Cette dernière catégorie, la plus huppée, fréquentait principalement -les théâtres et ne se commettait qu'accidentellement avec la tourbe -féminine des galeries de bois. - -On a compté au Palais-Royal de l'Empire dix-huit maisons de jeu, -onze monts-de-piété, sans les maisons clandestines de prêts sur -gages et une trentaine de restaurants. Les sous-sols donnaient asile -à mille industries foraines, à des spectacles et à des curiosités -variés. Les chambres et les mansardes étaient peuplées de filles. -Les cafés-billards, les confiseurs, les pâtissiers, les glaciers, -les marchands de comestibles abondaient. Il y avait un marchand de -gaufres renommé, un cabinet de lecture tenu par Jorre très fréquenté, -où l'on trouvait une quarantaine de journaux; enfin la boutique d'une -association de décrotteurs achalandés portait cette enseigne: _Aux -Artistes réunis_. - -Parmi les spectacles et divertissements, on n'avait que l'embarras du -choix: le _Théâtre-Français_ d'abord, puis le théâtre de la Montansier -qui a gardé le nom de théâtre du Palais-Royal, les _Ombres Chinoises_ -de Séraphin, les _Marionnettes_ où _Pyrame et Thisbé_ attira longtemps -la foule, le _Caveau_, le concert du _Sauvage_, etc. - -Les cafés du Palais-Royal sont demeurés longtemps fréquentés et -plusieurs ont gardé une renommée dans l'histoire: tels le café de Foy, -rendez-vous des promeneurs aristocratiques, où le garde Pâris tua le -conventionnel Lepelletier de Saint-Fargeau; le café Lemblin, fréquenté -sous la Restauration par les officiers bonapartistes en demi-solde -et où tant de duels furent décidés; le café de Valois, rendez-vous -des royalistes; le café Borel, où on écoutait un ventriloque; le café -des Mille-Colonnes, dont les glaces habilement disposées rappelaient -à l'infini les douze colonnes de cristal, et le café du Mont -Saint-Bernard, où le hasard avait fait asseoir Henriot, courbaturé -moralement et un peu las aussi de sa longue marche pédestre, en -quittant la maison de santé du docteur Dubuisson. - -Le café du Mont Saint-Bernard était agencé un peu comme nos cabarets -artistiques et nos tavernes décoratives. Des grottes, des pans de -rocs, des cabanes, des routes et des précipices y étaient figurés. -On y était servi pas des garçons costumés en montagnards italiens -ou suisses. Des abris, simulant des excavations dans la montagne, -permettaient aux consommateurs de s'isoler, sans perdre le coup d'oeil -général, en même temps qu'ils pouvaient suivre sur une petite scène, -disposée au fond du café, les grimaces et les contorsions de deux ou -trois pitres, dont les exercices acrobatiques coupaient les morceaux -joués par un orchestre de quatre musiciens. - -Henriot cherchait une table libre et parcourait l'un des sentiers -cachés de ce café alpestre, quand, passant devant une des grottes, il -aperçut un homme et une femme qui firent un mouvement en le voyant: - ---C'est le colonel Henriot! - ---Le major Marcel!... - -Ces deux exclamations se croisèrent, on se reconnut, on se serra la -main. - -Marcel invita Henriot à s'asseoir à sa table et lui présenta sa femme -Renée. - -Henriot était venu par désoeuvrement au Palais-Royal. Rien ne l'y avait -entraîné que le désir d'échapper, dans le tumulte et dans la foule, -aux reproches de sa conscience et aux bourdonnements de l'anxiété. -Il connaissait depuis longtemps le major Marcel, et aussi Renée, -dont madame Sans-Gêne et ce bon La Violette lui avaient conté les -aventures; il n'avait aucune raison pour ne pas accepter l'invitation -faite cordialement. - -Il s'assit donc à leur table. - -On échangea divers propos indifférents tout en donnant un coup d'oeil -à une scène burlesque jouée par deux comiques sur le petit théâtre du -fond. - -L'un des deux pitres, costumé en Anglais comique, avec pantalon de -nankin, habit bleu à boutons d'or, gilet rouge et chapeau jaunâtre à -longs poils, imitait dans la perfection le ridicule insulaire dont -la salle s'égayait. De grands favoris filasse lui pendaient le long -des joues. Il les tortillait en accomplissant ses gambades et ses -contorsions. - -Les trois consommateurs ne prenaient qu'un médiocre plaisir à ce -spectacle. - -Tous trois semblaient absorbés. Ils ne riaient que du bord des lèvres. -La tristesse était au fond des yeux de Renée; Marcel et Henriot avaient -dans le regard de l'inquiétude, et, si leurs corps se trouvaient -réellement attablés à l'un des guéridons du Mont Saint-Bernard, leur -âme était ailleurs. - -A un moment Marcel tira sa montre et la consulta. - ---Oh! ne t'en va pas encore! il n'est pas l'heure que tu m'as dite!... -supplia Renée retenant son amant. - ---J'ai encore un quart d'heure, ma chère!... puis il faudra, tu le -sais, que j'aille retrouver mes amis... - -Un éclair de frayeur dans le regard, un geste de vague supplication -montrèrent que Renée, inquiète, se résignait et comptait en soupirant -les minutes. - ---Cette journée a été bien courte et bien longue pour moi!... murmura -Renée à l'oreille de Marcel, bien longue parce que tu m'as laissée -seule si longtemps, bien courte puisque tu me dis que peut-être je -serai plusieurs jours sans te revoir... - ---Oui... oui! fit Marcel impatienté, cherchant à arrêter une confidence -possible, une indiscrétion à prévoir... - ---C'est triste ce voyage dont tu ne veux pas me dire le but, ni la -durée, reprit Renée insistant. Elle parlait cette fois assez haut pour -que Henriot entendît. Sais-tu bien, ajouta-t-elle, que je pourrais être -jalouse!... - ---Folle que tu es! dit Marcel lui prenant la main pour la calmer et -peut-être pour l'engager à se taire, en présence d'Henriot. - -Mais les femmes ont la curiosité tenace, et les recommandations du -silence ne font qu'exciter leur verve causeuse. - -Renée, avec vivacité, reprit: - ---Qu'est-ce qu'il peut vouloir encore te dire, la nuit, ce général -Malet... avec lequel tu as passé toute la journée!... - -Marcel serra énergiquement la main de Renée: - ---Tais-toi!... tais-toi! je t'en prie! dit-il vivement, en accompagnant -son mouvement d'un coup d'oeil mécontent. - -Renée se recula d'un air boudeur. - -Henriot avait entendu. - ---Vous connaissez le général Malet? demanda-t-il à Marcel. - ---Oui... un peu... dit celui-ci, visiblement contrarié de la question. - ---Je le connais aussi, reprit Henriot, sans affectation... j'ai même -été le visiter aujourd'hui dans la maison de santé où il est gardé... - ---Vous?... Mais j'y pense, dit tout à coup Marcel baissant la voix, -le général a parlé, oh! discrètement, d'un officier, du service de la -place, avec lequel il était en relation... serait-ce vous?... - ---Ce doit être moi, répondit tranquillement Henriot. - ---Alors vous êtes des nôtres?... - ---Oui et non... dit évasivement le colonel. - -Cette réponse ne parut pas satisfaire entièrement Marcel. Il ne -savait pas de quels éléments Malet disposait dans l'armée; or, tous -les conjurés étaient inconnus les uns des autres, sauf les cinq -personnages qui s'étaient trouvés rassemblés dans la journée même chez -Malet. Le général leur faisait croire qu'il disposait de ressources -considérables, de partisans nombreux disséminés dans tous les rangs -sociaux, principalement dans l'armée: Marcel ne douta plus qu'Henriot -ayant eu, le jour même, une entrevue avec Malet, ne fût comme lui entré -dans la conspiration. L'attitude prudente et les paroles réservées -d'Henriot n'étaient point pour lui ôter ce soupçon. - -Il résolut de savoir aussitôt à quoi s'en tenir. - -Tirant de sa poche le fragment de la lettre déchirée par Camagno et qui -devait servir aux conspirateurs de signe de ralliement, il le présenta -à Henriot, en lui disant: - ---Vous connaissez cela?... - -Henriot regarda le morceau de papier, sans paraître frappé par -ce signe. Évidemment il n'était pas dans le secret. Marcel, très -contrarié, remit le fragment dans sa poche, sans mot dire. - -Mais Henriot tout à coup s'écria: - ---Attendez donc!... ce bout de papier déchiré que vous me présentez -là... est-ce qu'il ne viendrait pas... - -Et sans achever sa pensée, il sortit à son tour la lettre de Camagno, -ramassée chez Malet, et, la tendant à Marcel tout à fait surpris: - ---On dirait que ce bout de papier provient de cette lettre... regardez -donc! dit-il. - ---En effet! murmura Marcel... comment avez-vous donc ce papier? - ---Je l'ai trouvé dans le couloir, chez le général Malet... Je -supposais qu'il n'avait aucune importance... cependant je l'avais -conservé de peur qu'il ne tombât sous des yeux indiscrets... car si le -fragment déchiré est blanc, l'autre moitié de la lettre est couverte -d'écriture... voyez plutôt!... - -Et machinalement, comme pour rapprocher les deux fragments et vérifier -la déchirure, Henriot, fixant son regard, parcourait la page écrite... - -A peine avait-il lu quelques mots, qu'il tressaillit, et faisant un -mouvement comme pour froisser la lettre, il murmura, en regardant -secrètement Marcel stupéfait: - ---C'est grave! dit-il. - ---Quoi donc?... que venez-vous d'apprendre, colonel?... C'est une -lettre de Malet?... - ---Non!... un brouillon sans doute... une initiale pour signature... - ---Et qu'y a-t-il donc d'écrit? vous m'effrayez!... puis-je voir?... - ---Lisez! dit Henriot. Puisque vous connaissez le général Malet, -vous devinerez peut-être l'entier de cette lettre... peut-être vous -trouverez-vous au courant du secret qu'elle révèle... - ---Donnez! dit froidement Marcel. - -Il prit la lettre que lui tendait Henriot, et voici ce qu'il lut: - - «Très cher Ximenès, - - »Tout décidément prend bonne tournure; si, comme nous l'espérons, - Malet se décide à profiter des circonstances favorables, plus - que jamais Jupiter-Scapin, comme l'a si bien baptisé ce cher de - Pradt, est embourbé dans les marécages de la Pologne, dans les - terres inondées de la Moscovie. Il ne sera pas de sitôt ici. - L'Impératrice, au premier tapage, s'enfuira à la cour de papa. - Le roi de Rome ne sera pas un obstacle. Un gentilhomme fort - intelligent et dévoué, M. de Maubreuil, s'offre à lui servir de - précepteur. Entre ses mains, le prétendu roi de Rome ne nous - donnera pas longtemps d'inquiétude. - - »Votre général Malet est un niais. Il nous est facile de le - jouer. Continuez à tout promettre, engagez le roi, mais les - parlements,--ils ont parfois du bon, n'ayant rien promis, rien - enregistré, rien autorisé,--feront bonne justice de tous ces - misérables impénitents ou soi-disant repentants. Tous ceux qui - demanderont des garanties seront pendus, on exilera les autres. - Quant à nous, n'ayons aucune crainte: j'aurai la charge de grand - écuyer, dont le prince de Lambege a promis la démission; Fouché - sera fait premier ministre, le roi lui a promis cette place bien - due à son intelligence, à d'autres considérations éminentes. Pour - vous, un évêché, celui de Mirepoix ou d'Auch, sera mis à votre - disposition, avec cent mille francs pour balayer vos dettes. Le - roi Ferdinand VII, rétabli sur son trône, contribuera aussi, sans - doute, à vous récompenser de vos loyaux services, mais Ferdinand - n'est pas riche et je vous conseille de rester en France, où - l'épiscopat est lucratif et sûr. - - »Quant au sieur Malet, attendu qu'il est bon gentilhomme et qu'il - va rendre un grand service à Sa Majesté et à la France, il sera - maintenu dans son grade de maréchal de camp, avec le brevet de - commandeur de Saint-Louis, une pension de mille louis reversible - par moitié sur sa femme. Mais, si au lieu de servir fidèlement - lui aussi veut des exigences, s'il s'avisait de persister dans - ces sottises républicaines dont il fait volontiers parade et qui - ne sont bonnes qu'à lui attirer les sympathies de la plèbe, on - l'enverra pourrir à Pierre-Encise ou au château d'If. Du reste, - promettez tout, acceptez tout, ne refusez rien de ce que vous - demanderont Malet et ses affidés, faites-leur croire même qu'on les - laisserait travailler pour la République, Mgr de Clermont-Tonnerre - prétend que ce n'est pas péché véniel que de combattre les jacobins - avec leurs propres armes. - - »Agissez donc et poussez votre Malet. Jamais l'heure ne sera plus - propice. - - »T...» - ---C'est signé d'un T... Qui peut ainsi écrire cela? demanda Henriot. - ---T... Talleyrand, parbleu! oh! le double traître... Mais, colonel, -vous plairait-il que nous allions faire un tour de promenade dans -le jardin?... ce papier renferme des choses trop graves pour que -nous n'échangions pas nos idées... Renée nous attendra un instant en -regardant le spectacle... - ---Je vous suis, dit Henriot, très impressionné. - -Quand ils furent seuls sous les marronniers, Marcel dit avec un accent -douloureux: - ---Ainsi Malet conspire avec les royalistes!... le saviez-vous, colonel? - ---Je ne savais rien des projets du général Malet... Je connaissais ses -griefs contre les ministres qui le tenaient en prison, sa haine même -contre l'Empereur auquel il reprochait le 18 brumaire, le couronnement, -son pouvoir absolu... mais j'ignorais, je vous le jure, qu'il fût à -la tête d'un complot tout organisé, tout prêt à éclater, comme cette -lettre l'indique... - ---Et un complot avec Talleyrand, avec Fouché, avec Clermont-Tonnerre, -avec tous les suppôts du fanatisme, de l'intolérance, qui voudraient -nous ramener, avec leur roi, le régime de la féodalité... Ah! c'est -infâme!... Et moi qui pensais servir, en m'alliant à Malet, la cause -sacrée de l'indépendance des nations et préparer l'avènement de la -fédération des États européens!... - ---Le général Malet ne soupçonne peut-être pas que les royalistes le -prennent pour instrument... - ---Il devrait s'en douter! De qui s'entoure-t-il? de Lafon, un abbé; -de Boutreux, un échappé de séminaire; les Polignac sont ses amis; qui -a-t-il mis au premier rang de sa commission provisoire? Alexis de -Noailles, Montmorency, deux ducs, deux représentants incorrigibles -de l'ancien régime... Cette lettre, tombée de la poche d'un convive, -achève de dissiper mon illusion... J'avais fait un rêve... je m'éveille -brusquement!... Je vous laisse libre, colonel, de continuer à suivre -Malet; moi, je me sépare de lui... - ---Mais je n'avais nullement l'intention de le seconder dans ses -projets... je le lui ai déclaré à lui-même aujourd'hui... - ---Ah! vraiment?... Alors ce soir... cette nuit... vous ne saviez -rien?... - ---Rien du tout... Le général ne m'a mis au courant que d'une chose... -son projet de quitter, cette nuit probablement, la maison de santé où -il est détenu... - ---Il ne vous a pas dit ce qu'il comptait faire, une fois évadé? - ---Non... je ne saurai que ce que vous voudrez bien m'apprendre, car -vous paraissez être fort informé des desseins de Malet... - ---Il vaut mieux pour vous, colonel, que vous gardiez votre -ignorance... Vous ne tenez plus à servir les royalistes, à renouer en -France l'odieux pouvoir royal?... - ---Non... je ne veux même pas, en ce moment où il combat pour la France -devant Moscou, entreprendre quoi que ce soit contre Napoléon... - ---Ceci vous regarde, mais, croyez-moi, allons retrouver Renée qui doit -s'impatienter en notre absence et ne nous mêlons en aucune façon des -entreprises de Malet... Laissons-le, avec son moine, conspirer pour -nous ramener les Bourbons... à la fois dupe et complice des Talleyrand -et des Fouché... Venez, colonel, ni vous, ni moi ne devons être les -jouets de ces fourbes aux mains desquels Malet n'est qu'un misérable -pantin dont ils tiennent la ficelle... ils le font ainsi mouvoir dans -l'ombre, mais, s'il échoue, ils l'étrangleront au grand jour!... - -Et Marcel, indigné, contenant de son mieux son irritation, entraîna -Henriot vers le café du Mont Saint-Bernard. - -Une grande agitation emplissait l'établissement. On entendait des -cris, le bruit d'une querelle. Les consommateurs, en partie debout, -masquaient la petite scène, disposée au fond de la salle, et d'où -partaient des cris et des jurons. - -Marcel avait dit quelques mots à l'oreille de Renée qui s'était levée -aussitôt. - ---Excusez-nous, fit alors l'aide-major en tendant la main à Henriot. -Il faut que nous partions... ce que je viens d'apprendre, ajouta-t-il -à voix basse, me force à prévenir Malet qu'il n'ait plus à compter sur -moi, en aucune façon... - ---Vous pouvez également parler en mon nom... quoique je n'aie pas donné -ma parole à Malet... - ---Je dirai simplement que je vous ai vu. Il devinera... Oh! brûlez -ce papier qui pourrait nous compromettre inutilement, s'il venait à -s'égarer encore une fois! - ---Comme vous êtes prudent!... - ---C'est que j'ai beaucoup conspiré déjà, reprit en souriant Marcel, -mais pour longtemps c'est fini... Renée vient d'apprendre que son -père adoptif, La Brisée, l'ancien garde du comte de Surgères, était -mort, lui laissant un joli petit bien dans la Mayenne... Elle devait -se rendre seule à Laval pour recueillir l'héritage... Nous irons -ensemble!... et, là-bas, en plantant nos choux et en cueillant nos -pommes, nous attendrons que l'heure sonne de la délivrance des peuples -et de la disparition des frontières... N'est-ce pas, ma Renée?... - ---Oh! que je suis heureuse! s'écria celle qui, jadis, dans les armées -de la République, s'était nommée le _Joli Sergent_. - -Et elle embrassa Marcel, certaine de n'être point remarquée au milieu -du tumulte qui allait croissant autour d'elle. - -La querelle dégénérait en bataille. Les tabourets et les verres -volaient à travers la salle. Les cris redoublaient et l'on entendait la -dame du comptoir, éplorée, au milieu de ses petits tas de sucre, dire à -ses garçons: - ---Allez donc chercher la garde! - ---Partons! Partons! dit vivement Marcel à sa compagne. Les choses -peuvent se gâter, et je n'ai pas le droit à l'heure présente de -me trouver fourré, malgré moi, dans une bagarre... j'ai le devoir -d'avertir de mon abstention qui vous savez... Adieu, colonel Henriot!... - ---Adieu!... Au revoir plutôt!... car on vous reverra un jour ou -l'autre?... - ---Je resterai à la campagne, perdu, oublié, paisible, mais -non indifférent... jusqu'au jour où la République universelle -m'appellera!... Allons!... viens, Renée!... - -Et tous deux sortirent du café du Mont Saint-Bernard, où le tapage -et le désordre avaient attiré au fond, vers la scène, tous les -consommateurs. - -Henriot s'était lui aussi rapproché, désireux de connaître la cause de -cette rixe. - -Il poussa tout à coup ce cri: - ---Mais c'est La Violette!... - -Il venait d'apercevoir entouré de gens le poussant, le tirant, -cherchant à lui arracher un homme qu'il tenait serré à la gorge, en -passe d'être étranglé, l'ancien tambour-major des grenadiers, son -précepteur à l'armée de Rhin-et-Moselle, son sauveur, lorsqu'il était -prisonnier à Dantzig, le factotum dévoué de la maréchale Lefebvre. Que -faisait-il dans cette bagarre? - -La Violette, en reconnaissant la voix d'Henriot, lâcha l'homme qu'il -retenait, et fit un pas pour s'avancer vers son élève, qu'il n'avait -pas vu depuis la journée du mariage interrompu au château de Combault. - -Le prisonnier, dégagé, voulut se relever et s'enfuir. - -Mais La Violette, de sa poigne solide, le saisit par un pan de sa -souquenille. - -C'était l'un des pitres de la farce qu'on venait de représenter, -l'homme qui faisait l'Anglais si ridicule. - -Il se trouvait dans un piteux état. L'un de ses favoris en filasse -avait été arraché. L'autre pendait tout défrisé. Son chapeau cabossé -avait roulé à terre, son gilet rouge était dégrafé. Dans sa lutte avec -La Violette, sa perruque s'était décrochée. Il apparaissait, tremblant -de peur, sous son fard. - -Décoiffé, avec sa face rasée, il montra sa véritable physionomie. - -Tous les assistants et Henriot lui-même ne purent s'empêcher d'être -frappés par la ressemblance extraordinaire de ce queue-rouge avec -Napoléon. - ---Mais c'est l'Empereur!... cria-t-on autour de lui. - ---Oui, ce coquin se permet encore de voler à notre Empereur son auguste -visage! dit La Violette avec une indignation comique, et comme prenant -à témoin le cercle des spectateurs qui avait paru blâmer sa violence -et vouloir lui ôter des mains le pitre qu'il maltraitait. Si encore il -n'avait volé que cela!... - ---Moi pas voleur!... Moi artiste!... Moi, Samuel Walter, sujet -britannique!... clamait le faux Napoléon cherchant à se dégager de -l'étreinte de La Violette, et quêtant un appui parmi l'assistance. - ---Tu es un voleur!... reprit avec force l'ex-tambour-major; -imaginez-vous, mon colonel, fit-il en s'adressant à Henriot, comme s'il -était le seul dans cette foule de pékins qui méritât une explication, -que j'avais recueilli ce chimpanzé-là, une nuit, au château de -Combault... - ---Assis!... assis!... criaient les spectateurs éloignés, qui voulaient -voir, tandis que les premiers rangs et l'auditoire improvisé, s'amusant -fort à cet intermède non prévu au programme, se serraient, impatients -d'entendre la suite. - -Sans se laisser intimider par les cris, par les lazzis, La Violette -continua: - ---En faisant ma ronde je trouve donc ce particulier, qui rôdait dans le -parc... il veut faire le méchant... je l'envoie d'un coup de pied je -ne sais pas où..., mais ça avait porté!... je l'entends qui geint... -je le ramasse... je ne lui en voulais pas autrement, je l'emmène... -je le soigne... Bref! il se remet sur ses pattes. Savez-vous ce qu'il -fait, le gredin, pour me payer mon hospitalité?... il décampe un beau -jour en m'emportant des habits, un peu d'argent, et ma belle croix -d'honneur que m'a donnée l'Empereur!... Il était parti sans me laisser -son adresse. Heureusement l'un des cochers de la maréchale m'avait dit -l'avoir aperçu de ces côtés-ci, au Palais-Royal... Alors, je me suis -mis à battre tous les musicos du quartier... J'ai retrouvé mon gaillard -ici... je n'ai pas pu m'empêcher de lui mettre le grappin dessus... et -voilà toute l'histoire, mon colonel!... - -L'auditoire riait de plus belle. Tout à coup un mouvement se produisit -vers la porte. - -On entendit un bruit de pas cadencés, puis un maniement d'armes. - -Quatre hommes conduits par un caporal, qu'il avait été requérir au -poste voisin, apparurent. Le caporal dit à Sam Walter: - ---Suivez-nous!... et plus vite que cela!... - -On l'escorta, tout frissonnant, entre les quatre gardes. - ---Vous êtes le plaignant... venez avec nous au poste! fit le caporal se -tournant vers La Violette. - -Les quatre hommes, emmenant leur prise, s'éloignèrent. La Violette -marchait derrière, expliquant son affaire au caporal. - -Quand on fut dans le jardin, Henriot, qui de loin avait suivi la petite -troupe, se rapprocha du caporal. Il se nomma: - ---Laissez aller cet homme, j'ai besoin de l'interroger, dit-il; s'il y -a lieu, moi et La Violette nous suffirons à vous le ramener. - -Le caporal hésita un instant, mais le grade de colonel lui en imposait -énormément; il se contenta de demander à La Violette: - ---Retirez-vous votre plainte? - ---Je la retire! dit majestueusement le tambour-major sur un signe -d'Henriot. - ---Alors! grenadiers, demi-tour! commanda le caporal à ses hommes. - -Et les cinq bourgeois, après avoir pivoté, se dirigèrent au pas, sans -grand soin de cadencer le pas et de marcher deux par deux, vers un -estaminet voisin, où ils s'engouffrèrent avec leurs armes et leurs -bonnets à poils, profitant de l'occasion pour déboucher quelques -canettes de bière, avec des échaudés. - -Sam Walter demeura, tout frissonnant, entre La Violette, prêt à lui -poser sa forte main sur l'épaule s'il faisait mine de s'enfuir, et -Henriot fixant sur lui un regard inquisiteur. - ---Cet homme t'a donc volé? demanda Henriot à La Violette. Et tu -l'avais recueilli chez toi, là-bas, au château? - ---J'avais fait cette bêtise, mon colonel, répondit avec humilité La -Violette. Que voulez-vous, on est faible!... je lui avais administré -une correction sérieuse, l'ayant surpris qui rôdait dans le parc, j'ai -eu pitié de lui... j'ai voulu réparer un peu son individu que j'avais -endommagé... Au fond, je ne lui en voulais plus... j'avais tapé un -peu fort... et voilà comment monsieur est devenu mon hôte et a pu me -voler... Oh! brigand! tu me rendras ma croix ou je me paierai sur ta -peau!... - -Et La Violette ponctua sa phrase d'une bourrade qui fit ployer sur les -genoux Sam, fort inquiet de cette reddition de compte dont il lui était -parlé, la nuit, dans le jardin désert. - ---Un bienfait est souvent perdu! mon pauvre La Violette, reprit -Henriot, mais tu ne m'as pas fait connaître comment ce drôle se -trouvait, la nuit, dans le parc de Combault? Qu'y venait-il faire?... - ---Cela je l'ignore, mon colonel... j'ai supposé qu'il était venu pour -courtiser une des filles de cuisine de la maréchale... C'est du moins -ce qu'il m'a raconté... Mais j'ai soupçonné depuis qu'il mentait... - ---Qui t'a donné cette idée? - ---Imaginez-vous, mon colonel, que quelques jours après l'entrée de ce -chinois-là sous mon toit, Thomas, l'aide-jardinier, en retirant les -feuilles mortes tombées dans la pièce d'eau et obstruant la petite -rivière, a ramené avec son râteau une défroque singulière... Il y avait -une redingote grise, un uniforme de chasseur, un petit chapeau... On -aurait dit, révérence parler, que notre Empereur avait pris un bain -dans la pièce d'eau et que, surpris, il y avait oublié ses habits... - ---C'est étrange!... et t'es-tu expliqué la provenance de ces vêtements -semblables à ceux de l'Empereur?... - ---En aucune façon... j'allais demander à ce particulier s'il savait -quelque chose là-dessus, mais, à la première nouvelle de la trouvaille, -il avait décampé m'emportant ce que vous savez... - ---Il y a donc un rapport entre ce costume impérial et la présence -de cet homme dans le parc, la nuit même où l'Empereur se trouvait à -Combault?... soupçonnes-tu ce qui peut l'avoir attiré?... - ---Non... mon colonel... pourtant, j'avais remarqué déjà à Combault, -malgré le bandeau qui lui couvrait la moitié du visage, combien ce -paltoquet-là se permettait de ressembler à Sa Majesté... - ---C'est extraordinaire, en effet, cette ressemblance!... - ---Tout à l'heure, le reconnaissant dans ce bastringue, j'ai sauté -dessus... oh! ça, c'était plus fort que moi!... impossible de me -retenir... je suis tombé comme un obus au milieu des saltimbanques... -en allongeant le bras dans le tas, la perruque de ce pierrot m'est -restée dans la main... j'ai reculé de surprise, mon colonel!... Vrai! -ça ne devrait pas être toléré par la police de ressembler comme cela à -l'Empereur... - -Henriot réfléchissait profondément. Une lueur commençait à poindre en -lui, éclairant des événements ténébreux. - ---Tu es un voleur? dit-il en regardant sévèrement Sam Walter... - ---Je suis sujet anglais!... balbutia le grime. - ---L'un n'empêche pas l'autre!... grommela La Violette. - ---Nos lois punissent les voleurs, qu'ils soient Anglais ou Français, -reprit Henriot. Je t'ai soustrait pour un instant à ces braves gardes -nationaux t'emmenant au poste, mais il suffit de moi et de La Violette -que voici, dont tu connais la poigne, pour te conduire au poste... De -là tu feras connaissance avec les prisons de France... - ---Je les connais!... elles se ressemblent toutes, les prisons!... -murmura Sam. - ---Veux-tu les éviter?... - ---Que faut-il faire? demanda hardiment l'agent de Maubreuil. Vous me -tenez, gentleman, vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira... Si -ça n'est pas trop difficile, pour que vous me lâchiez, je vous promets -d'exécuter vos ordres... - ---Soit, dit Henriot. Nous allons voir... Eh bien! fais-moi savoir le -motif de ta présence dans le parc de Combault?... - ---Vous ne demandez que cela?... dit Sam joyeusement. - -Il s'attendait à une rançon plus pénible. - ---Fais attention de ne pas me tromper! - ---Pourquoi mentirais-je à Son Honneur? je n'ai aucune crainte à dire la -vérité... Une seule chose peut m'effrayer, c'est que Votre Honneur ne -voudra pas croire à mon explication... - ---Parle toujours, nous verrons après! - ---C'est que la chose est si simple, si peu importante... Votre Honneur -a promis quand même de me laisser aller après... - ---Je te confirme cette promesse... confesse-toi!... - ---Il faut que Votre Honneur sache d'abord que j'étais au service, en -Angleterre, d'un personnage... un général qui était quelque chose aussi -comme diplomate, ambassadeur... - ---Français? - ---Non, Autrichien... - ---Ah! et le nom de ce militaire-ambassadeur?... - ---Le comte de Neipperg. - -Henriot poussa un cri étouffé et porta la main à sa poitrine. - -Neipperg!... son père! Comme un fantôme, la physionomie du -fonctionnaire autrichien à Dantzig lui révélant sa naissance et -l'engageant à quitter le drapeau de la France se dressait devant lui. -Certes, il se sentait libre de tous devoirs envers M. de Neipperg qui -ne l'avait ni élevé, ni aimé, et dont tout le séparait. Son vrai père, -c'était le maréchal Lefebvre qui l'avait accueilli enfant, qui avait -fait de lui un homme, un soldat, un Français; et sa famille, c'était -la bonne Catherine Lefebvre, le brave La Violette, Alice enfin... -Il n'avait rien à se reprocher à l'égard de M. de Neipperg, mais à -l'évocation de son nom, la vision du diplomate lui ouvrant tout à -coup ses bras, dans cette ville prussienne où il allait être fusillé, -troublait douloureusement Henriot. - -Il maîtrisa cependant son émotion et demanda à Sam quel rapport il -pouvait y avoir entre M. de Neipperg et sa présence dans le château du -maréchal Lefebvre. - -Sam expliqua alors avec une sincérité visible le genre de services -qu'exigeait de lui M. de Neipperg, utilisant sa ressemblance avec -Napoléon pour satisfaire une haine singulière et une vengeance -excentrique. Il narra le déguisement qu'il devait endosser pour que la -ressemblance fût alors complète et les coups de pied ignominieux qu'il -recevait comme sosie impérial. - ---C'était frappant! dit La Violette à mi-voix. - ---Arrive au fait, reprit Henriot, car je ne vois aucun lien entre les -coups de pied, ce déguisement, et le château de Combault... - ---Voici, Votre Honneur!... M. de Neipperg avait fait la connaissance -d'un gentilhomme français... M. de Maubreuil... - ---Lui! s'écria Henriot surpris. Tu connais M. de Maubreuil!... - ---J'ai eu l'honneur d'être au service de M. le comte... c'est lui-même -qui m'a envoyé au château... - ---En effet... il s'y trouvait... et c'est lui qui t'a commandé de -reprendre ton déguisement peut-être?... Ah çà! est-ce que M. de -Maubreuil aimait, comme ton autre maître, à donner des coups de pied à -Napoléon en effigie?... - ---Non!... M. de Maubreuil ne s'amusait pas à cela... il m'avait fait -habiller, comme vous savez, dans un autre but... - ---Lequel? dit Henriot d'une voix frémissante d'impatience. - ---Eh bien! Votre Honneur ne me croira peut-être pas, car c'était -bien étrange, et bien peu intéressant ce que m'avait ordonné M. de -Maubreuil... je devais tout bonnement, une nuit, vêtu comme Napoléon, -pénétrer dans le parc, m'avancer jusqu'à une fenêtre qui serait -ouverte, et là... - ---Une fenêtre au rez-de-chaussée?... achève, misérable! dit Henriot -haletant, secouant vigoureusement Sam, de nouveau effrayé et ne -comprenant pas ce que ce récit pouvait présenter de si grave pour -motiver la violence du jeune colonel. - ---Je finis, Votre Honneur!... mais ne m'étranglez pas!... - ---Que comptais-tu faire, une fois devant cette fenêtre... Oh! ne mens -pas, sinon!... - ---Quel intérêt aurais-je à mentir, puisque je n'ai rien fait du -tout?... Un officier est arrivé au moment où, selon les instructions de -M. de Maubreuil, je devais m'introduire dans la chambre de cette jeune -fille, et y laisser mon petit chapeau... Je n'ai pas eu le temps... -je me suis sauvé tout de suite et j'ai jeté dans la pièce d'eau ma -défroque inutile et peut-être dangereuse à porter... Voilà toute la -vérité, honorable gentleman!... - -Henriot s'était jeté dans les bras de La Violette, pleurant, riant, -étouffant. - -Il murmurait dans sa joie: - ---Ah! voilà donc l'affreuse méprise!... La Violette, elle était -innocente... et moi qui osais la soupçonner... moi qui calomniais -l'Empereur... Oh! vite, partons... Allons retrouver Alice... je veux -me mettre à ses pieds... lui demander pardon!... Crois-tu que je -l'obtiendrai?... - ---Je pense que ce drôle aurait bien dû dégoiser tout cela à Combault, -quand je l'ai accommodé d'un coup de chausson dans le parc... Enfin! -suffit!... Le mal est réparable... mon colonel, mam'zelle Alice vous -aime toujours... Elle a pleuré toutes les larmes de ses yeux depuis -qu'on était sans nouvelles de vous... - ---Tu penses qu'elle me pardonnera? - ---J'en suis sûr... Elle me disait souvent: «La Violette, que -fait-il?... je sais qu'il n'est pas parti pour l'armée... il est resté -en France... Je suis sûre qu'il va revenir...» - ---Elle disait cela, mon Alice?... - ---Oui, mon colonel, et elle en pensait encore plus long qu'elle gardait -pour elle... - ---Je comprends tout, à présent... sauf une chose: pourquoi Maubreuil -avait-il combiné cette machination? Dans quel but?... oh! je le -saurai... mais pour le moment, le plus pressé c'est d'aller chercher -mon pardon... La Violette, peux-tu trouver des chevaux, nous allons -nous rendre à Combault sur-le-champ... - ---Vous voulez courir la campagne, la nuit?... mais on ne nous laissera -pas franchir les barrières... il faut le mot d'ordre. - ---Je l'ai, dit vivement Henriot. - -Et, en même temps, le souvenir du général Malet auquel il l'avait -confié traversa son esprit. Le remords qu'il avait déjà éprouvé -s'accrut au souvenir de la lettre lue avec Marcel et de l'indignation -que l'ex-major avait montrée en découvrant les espérances que les -royalistes fondaient sur Malet. Peut-être ne s'évadait-il que pour -tenter quelque coup de main avec l'alliance des Anglais et des -émigrés. Il résolut de réparer en partie sa faute. Il n'avait plus de -motifs pour se venger de Napoléon, puisque l'innocence d'Alice comme -celle de l'Empereur lui étaient à présent démontrées. - ---Je veux être revenu demain dans la matinée, dit-il. Il peut se -passer à Paris des événements graves et je dois être à mon poste, à -l'état-major, demain... - ---Soit, mettons-nous en route, mon colonel... je sais où trouver des -chevaux... rue du Bouloi... à deux pas d'ici... Mais, c'est égal, je ne -comptais pas, en venant au Palais-Royal, passer la nuit à cheval sur -les routes! dit La Violette en hochant la tête. - ---Tu reviendras... le Palais-Royal est encore là, demain et après... - ---C'est possible... mais mon voleur pincé, je pensais retrouver des -amis... des anciens... j'en ai aperçu en passant... et l'on aurait -festoyé quelque peu... ça ne m'arrive pas si souvent, la maréchale -n'aime pas qu'on se dérange!... - ---La Violette, je te ferai avoir huit jours de congé, que tu passeras -si tu le veux au Palais-Royal, mais quand j'aurai revu Alice et qu'elle -m'aura pardonné!... Il faut que tu viennes avec moi à Combault, ne -serait-ce que comme témoin de ce que tu as entendu... - ---C'est compris, mon colonel. Allons chercher nos montures... Ah! et ce -paillasse-là, qu'est-ce que nous en faisons?... - ---Tu vas voir!... Tenez! dit Henriot sortant deux napoléons de sa -bourse, voilà pour boire à ma santé... - ---Vive Votre Honneur! cria Sam enthousiasmé. - ---Attends!... tu en auras deux autres si tu rends à ce brave soldat la -croix d'honneur que tu lui as volée... - ---Je sais où elle est... Le brocanteur qui me l'a achetée ne l'a pas -encore vendue... Où faudra-t-il la remettre? - ---Donne-nous ton adresse, dit La Violette, on peut avoir besoin de -toi!... - -Sam hésita un instant, puis, rassuré par les deux napoléons qu'il -palpait dans son gousset: - ---Je demeure rue d'Argenteuil, nº 14, dit-il. Je me fie à vous, -gentlemen; ne donnez pas mon adresse!... - ---Sois tranquille. Après-demain j'irai te porter les deux napoléons -promis... et jusque-là ne te fais pas arrêter, surtout!... - ---Oh! j'y veillerai... Vivent Vos Honneurs! dit gaiement Samuel Walter. - ---Crie plutôt: Vive l'Empereur! dit La Violette; ça signifie quelque -chose, ce cri-là. - -Enflant ses joues, Sam lança dans la nuit, avec son accent de cabotin -forain, un retentissant: Vive l'Empereur! - ---Ça fait toujours plaisir d'entendre crier ça, hein, mon colonel? dit -La Violette portant la main à son bonnet de police. - ---Oui! oui!... répondit Henriot ému, ça fait du bien!... Il y avait -longtemps que j'avais envie de le crier et que je n'osais pas!... - -Alors, comme ils s'engageaient dans un passage désert qui conduisait à -la cour des Fontaines, Henriot répéta à mi-voix, comme une incantation -magique, comme une formule sacrée: - ---Oh!... oui!... vive l'Empereur!... vive Napoléon!... - - - - -XVIII - -LA PLAINE DE GRENELLE - - -Malet avait pénétré seul à l'État-Major. Il montait allègrement -l'escalier. Tout lui réussissait. Il n'avait plus qu'à donner une -poignée de main au chef d'état-major Doucet, à lui confirmer son grade -de général, et à travailler, avec le successeur du sous-chef Laborde, à -l'expédition des nouvelles instructions aux chefs de corps. - -Donc une simple formalité, une prise de possession rapide et sans -obstacles prévus. - -La rencontre qu'il venait de faire sur la place de ce vieux soldat, -l'ancien tambour-major de la garde, lui semblait d'excellent augure. -Les anciens troupiers de la République, les grognards de Napoléon -venaient à lui. On était décidément las du despote et le cri: A bas le -tyran! comme à Rome, au jour de la mort de César, allait s'échapper de -toutes les poitrines. - -Ce fut en souriant qu'il entra dans le cabinet du chef d'état-major -Doucet. - -Il lui tendit la main et lui dit: - ---Général, je viens m'entendre avec vous pour les mesures à prendre... - -Doucet, assis, paraissait hésitant. Il soupçonnait l'imposture. - -Le sous-chef d'état-major Laborde, très suspect aux yeux de Malet, -parut tout à coup. - ---Que faites-vous ici, monsieur? s'écria Malet, je vous avais ordonné -de vous rendre aux arrêts forcés?... - ---Général, je ne puis sortir, les troupes m'ont barré le passage, dit -Laborde, en faisant un signe d'intelligence à Doucet. - -Malet surprend cette indication. Il se sent soupçonné, il se voit perdu. - -Il veut recourir à la force qui lui a si bien réussi chez Hullin. Il -porte la main à sa poche et prend un pistolet. - -Mais une glace le trahit. Doucet se lève, Laborde s'élance. Tous deux -crient: Au secours! aux armes!... - -Malet veut tirer, mais une ombre géante s'interpose... - -Un coup de bâton violent s'abat sur son bras. - -Saisi vivement par une main vigoureuse, il ne peut se servir de son -pistolet. - -Il est maîtrisé par une sorte de géant... - -Il reconnaît l'ex-tambour-major aperçu dans la foule devant l'hôtel. - -C'est La Violette qui le maintient désarmé, impuissant. - -Laborde cependant a répété son cri: Aux armes! sur le palier. - -Des gendarmes accourent. Ils envahissent la pièce. Ils se précipitent -sur Malet qui, en un instant, est garrotté. - ---Messieurs, prenez garde, s'écria Malet, cherchant à en imposer encore -à ceux qui démasquaient en lui le conspirateur, le faussaire, il vous -arrivera malheur, si vous me retenez... prenez garde! - ---Qu'on le bâillonne! commanda Laborde, qui fut en cette circonstance -rempli d'énergie et montra une vive présence d'esprit. - -L'ordre est exécuté. Le fidèle Rateau survient, attiré par le tumulte. -Il veut défendre son général et tire son épée. En un instant il est -saisi, lié, et bâillonné comme son chef. - -Il était dix heures. La conspiration Malet était terminée. Elle avait -juste duré, depuis l'évasion de la maison de santé, douze heures. Le -roman d'une nuit. - -Après une courte délibération, Doucet, Laborde et La Violette prirent -le parti de faire paraître sur le balcon Malet et Rateau, liés, -entourés de gendarmes. - ---Ces hommes sont des imposteurs!... L'Empereur n'est pas mort! Votre -père vit encore! cria Laborde. - -Et La Violette, portant son bonnet de police au bout de sa canne, fit -le simulacre du commandement du roulement. - -Ces soldats, rassemblés sur la place Vendôme, ne comprenaient pas très -bien. Ils crièrent quand même avec ensemble: «Vive l'Empereur!» - -Il se produisit alors dans Paris un va-et-vient étrange et presque -comique. Les troupes furent renvoyées dans leurs casernes. Il y eut -des mutations dans les prisons. Les vrais ministres, Savary, Pasquier, -furent tirés de la Force; Malet, Guidal, Lahorie, les remplacèrent. - -Les soldats de la garde de Paris et les hommes de la 10e cohorte -regagnèrent avec docilité leurs casernements, commentant ces allées et -venues, ces ordres contradictoires, et se demandant si, cette fois, on -ne les abusait point, et soupçonnant une conspiration, un coup d'État -dans les nouvelles arrestations qui se produisaient. - -Le colonel Rabbe fut surpris par ce revirement comme il l'avait été -par la nouvelle de la mort de l'Empereur. Il n'avait pas encore eu le -temps de finir de s'habiller pour rejoindre ses hommes: «Qu'avez-vous -donc fait, colonel Rabbe? lui dit Doucet, et comment avez-vous pu, sans -un ordre de la place, envoyer vos compagnies se promener à droite et -à gauche?» Rabbe ne put que confesser qu'il avait perdu la tête en -apprenant la mort de l'Empereur. - -Guidal et Lahorie se laissèrent arrêter sans résistance. Tous deux -croyaient à la réalité du pouvoir de Malet, issu d'un sénatus-consulte. -Lahorie se faisait prendre mesure d'un habit de cérémonie, et Guidal -déjeunait tranquillement au restaurant quand on les empoigna. Ils -s'étaient crus ministres réguliers. Ils avaient conspiré sans le -savoir. Aussi n'avaient-ils pris aucune précaution, tenté aucune -action. Les soldats de Lahorie n'avaient pas de pierres à leurs fusils; -des morceaux de bois, comme à l'exercice, tenaient lieu de l'amorce. - -Boutreux et le Corse Bocchéiampe furent arrêtés sans difficulté. - -A midi tout était fini. Le rideau était tiré sur cette farce émouvante. -Comme à la fin d'une féerie, acteurs et spectateurs se demandaient -comment on avait pu être dupe d'une semblable illusion. - -Cambacérès se rendit aussitôt au palais de Saint-Cloud. Il apprit à -l'Impératrice la conspiration et son rapide dénouement. - -Marie-Louise se montra fort peu émue. Elle se disposait à -monter à cheval, et parut contrariée seulement de la visite de -l'archichancelier, qui retardait sa promenade. - ---Eh bien, monsieur, dit-elle d'un ton calme, qu'auraient pu faire de -moi vos conjurés, de moi, la fille de l'empereur d'Autriche? - -Et elle congédia Cambacérès, sans paraître attacher aucune importance -aux événements qu'il lui annonçait. - -L'apathie de Marie-Louise ici pouvait n'être qu'une feinte. Elle était -peut-être, sinon dans le secret de la conspiration, du moins avertie -que quelque chose se tramait contre son mari. - -La désaffection qu'elle témoignait déjà s'accrut d'un certain mépris -pour ce trône impérial, que des inconnus, évadés de prisons, avaient pu -mettre un instant en péril. - -Le comte Frochot paya par la suite d'une révocation justifiée la -crédulité avec laquelle il avait accueilli la nouvelle de la mort de -l'Empereur, et le zèle qu'il avait mis à faire préparer un salon à -l'Hôtel de Ville pour la séance du nouveau gouvernement. - -Il eut beau s'écrier quand on lui révéla l'imposture de Malet et la -fausseté du bruit de la mort de Napoléon: «Je me disais bien qu'un si -grand homme ne pouvait mourir!» Il fut destitué. - -Les conjurés, leurs complices, et aussi les militaires, coupables -surtout d'avoir obéi trop passivement à des ordres hiérarchiques qu'ils -croyaient réguliers, furent déférés le 27 octobre à un conseil de -guerre. - -La commission chargée de juger les accusés, au nombre de vingt-quatre, -fut ainsi composée: comte Dejean, grand officier de l'Empire, premier -inspecteur général du génie, président; le général de brigade baron -Deriot, le général baron Henry, le colonel Géneval, le colonel Moncey, -le major Thibault, juges; le capitaine Delon, rapporteur. - -La séance s'ouvrit à sept heures du matin. A quatre heures du matin, -l'arrêt fut rendu. - -Malet eut une attitude très ferme, prenant tout sur lui, assumant -toutes les charges, revendiquant toutes les responsabilités. - -Le rapporteur eut cette interruption qui montre le sang-froid de Malet -devant ses juges: «Je prie monsieur le président d'imposer silence à -Malet qui dicte les réponses à tous les accusés.» - -Malet s'était écrié, au cours de l'interrogatoire de Soulier: - ---J'ai pris tous les moyens pour prouver que j'agissais d'après des -ordres supérieurs; je crois que Soulier devait obéir comme il l'a fait. -C'est moi qui ai mis M. le commandant dans l'erreur, j'ai usé pour cela -de tous mes soins, comme ma déposition le constate. - -Il eut au cours de son interrogatoire une réponse mémorable. - ---Ces officiers sont innocents, dit-il; à leurs yeux j'obéissais à des -ordres supérieurs, ils ont dû exécuter les miens. - ---Quels étaient donc vos complices, dans cela? demanda imprudemment le -président. - ---La France entière! vous-même, monsieur, vous tous, mes juges, si -j'avais réussi! - -A l'unanimité furent condamnés, comme coupables de crime contre -la sûreté de l'État, d'attentat dont le but était de détruire le -gouvernement et l'ordre de successibilité au trône, et d'excitation -aux citoyens, aux habitants à s'armer, à la peine de mort et à la -confiscation des biens: Malet, Lahorie, Guidal, généraux; Soulier, chef -de bataillon; Steenhover, Piquerel, Borderieux, capitaines; Lepars, -Fessart, Régnier, Bleumont, lieutenants; Lefèvre, sous-lieutenant; -Rateau, caporal. - -A la majorité de six voix contre une, Rabbe, colonel, à la même peine. - -A la majorité de cinq voix contre deux, Bocchéiampe, à la même peine. - -Furent acquittés: Girard, Rouff, capitaines; Lebas, Prevost, -lieutenants; Gomont, dit Saint-Charles, sous-lieutenant; Viallavieilhe, -Caron, Limozin, adjudants sous-officiers; Dulin et Caumette, -sergents-majors. - -Malet, Rabbe, Soulier, Piquerel, Borderieux, qui étaient décorés, -furent exclus séance tenante de la Légion d'honneur. - -Le jugement fut exécuté le 29 octobre, à quatre heures du soir, dans la -plaine de Grenelle. - -Le colonel Rabbe et le caporal Rateau obtinrent un sursis et virent -leur peine commuée. - -Vers trois heures de l'après-midi, sur la place de l'Abbaye, où des -gendarmes à pied, à cheval, et un demi-escadron de dragons étaient -rangés en bataille, sept fiacres vinrent s'aligner. - -Les portes de la prison s'ouvrirent et les condamnés furent conduits -deux par deux dans les fiacres. Ils furent placés au fond ainsi; dans -chaque voiture, deux gendarmes se tenaient sur la banquette de devant. - -Le lugubre convoi se mit en route par les rues Sainte-Marguerite -(aujourd'hui rue Gozlin), Tavanne, Grenelle-Saint-Germain, les -Invalides, l'avenue La Motte-Piquet; il longea l'École militaire, -traversa le Champ de Mars et passa à l'endroit où avait été fusillé -Baboeuf. - -Durant le trajet, Malet, placé dans le premier fiacre avec Lahorie, lui -dit simplement: - ---Général, c'est votre indécision qui nous a mis ici! - -Le reproche n'était qu'en partie fondé. Si Malet avait prévenu Lahorie -qu'il n'était qu'un ministre d'insurrection, celui-ci eût agi plus -sérieusement qu'il ne l'a fait. Il se croyait fonctionnaire régulier, -stable; de là son temps perdu à essayer des vêtements et à lancer des -invitations à dîner. - -Très ferme, très héroïque fut Malet jusqu'au dernier moment. Il y eut -même de la pose et de l'emphase théâtrale dans ses dernières paroles: - ---Jeunes gens, souvenez-vous du 23 octobre! dit-il en apercevant un -groupe d'étudiants. - -Devant l'École militaire, il salua en criant par la portière: - ---Soldats! je tombe, mais je ne suis pas le dernier des Romains! - -Un cordon de troupes contenait les curieux. Quand les voitures -débouchèrent de la barrière de Grenelle, on cria: A bas les chapeaux! -Chacun se découvrit: c'est l'usage devant les suppliciés; on salue -la mort qui passe et préside. A moins que ce ne soit seulement la -curiosité qui fasse pousser aux spectateurs des premiers rangs ce cri -forçant les mieux placés à se découvrir, pour leur permettre de mieux -voir. - -Il tombait une pluie fine et froide. La foule s'éclaircit, les -guinguettes qui avoisinaient l'École militaire et la barrière se -remplirent. Toutes les fenêtres furent occupées. - -Les voitures s'étant arrêtées dans le carré, les tambours battirent aux -champs. Les condamnés marchèrent d'un pas ferme, pour la plupart, à -l'endroit désigné pour l'exécution. - -Malet était le premier; le pauvre Corse Bocchéiampe, fourré dans cette -passe, sans qu'il y eût la moindre volonté de sa part, traînait la -jambe le dernier. Il réclamait un prêtre. - -Quelques-uns de ces malheureux parlèrent en cette minute affreuse. - ---Ma pauvre famille! mes pauvres enfants! sanglotait Soulier. - ---Quelqu'un d'entre vous pourrait-il me faire l'amitié de me dire -pourquoi on me fusille? demanda tranquillement Piquerel s'adressant aux -soldats du peloton. - ---Misérable! criait Guidal au capitaine rapporteur Delon s'approchant -pour lire la sentence, les trois quarts de ceux que tu as fait -condamner sont innocents, tu le sais bien! - ---Monsieur le gendarme, disait au garde qui le tenait par le bras -Bocchéiampe, j'avais demandé un confesseur. - ---Je suis né sous les drapeaux, j'ai toujours été dévoué à l'Empereur, -moi... Pourquoi me fusilles-tu? Vive l'Empereur! s'écriait Borderieux. - ---Ton Empereur! lui dit Lahorie se tournant vers lui, s'il avait été -dans mon coeur, il y a longtemps que je me fusse poignardé!... - ---Silence dans les rangs! dit alors Malet d'une voix forte. C'est ici à -moi de parler! - -Et faisant un pas vers l'officier de gendarmerie: - ---Monsieur, en ma qualité de général et comme chef de ceux qui vont -mourir ici pour moi, je demande à commander le feu! - -L'officier inclina la tête en signe d'assentiment. - -Malet jeta un coup d'oeil sur les troupes. Le carré était composé de -120 hommes. Le peloton d'exécution comprenait 30 hommes, tous vieux -soldats. Le carré était formé de très jeunes soldats. - -Les condamnés étaient placés sur un seul rang, adossés à un mur. - -Dans l'encoignure du mur étaient quatre charrettes attelées chacune -d'un seul cheval, destinées à emporter les corps. Ce lugubre équipage -était accompagné d'infirmiers du Val-de-Grâce, vêtus de vestes grises à -collets bleus, qui devaient procéder à l'inhumation. - -L'officier de gendarmerie fit battre un ban. - -Puis Malet, regardant bien en face les soldats immobiles: - ---Peloton, attention! commanda-t-il d'une voix sonore. Portez armes!... -apprêtez armes!... - -Il s'arrêta: - ---Cela ne vaut rien, dit-il, nous allons recommencer!... L'arme au -bras, tout le monde! - -Il y eut un tressaillement parmi les soldats. Puis les armes furent -replacées. - -Malet reprit: - ---Attention, cette fois!... Portez... armes!... apprêtez... armes!... à -la bonne heure!... C'est bien!... joue!... feu!... - -Trente coups de feu partirent. Les malheureux condamnés tombèrent tous, -excepté Malet. Il n'était que blessé. Plusieurs soldats avaient hésité -à tirer sur lui. - -Il resta debout. Il porta la main à sa poitrine d'où le sang coulait. -Puis, reculant jusqu'au mur, il s'adossa: - ---Et moi donc, mes amis, cria-t-il, vous m'avez oublié!... - ---Moi aussi! dit Borderieux se soulevant tout ruisselant de sang, et il -murmura: Vive l'Empereur!... - ---Pauvre soldat, fit Malet, ton Empereur a reçu comme toi le coup -mortel!... - -Puis il reprit: - ---A moi le peloton de réserve! - ---En avant la réserve! commanda l'officier de gendarmerie. - -A cette seconde décharge, Malet, face en avant, tomba. - -L'exécution était achevée. Il était quatre heures et demie. Les corps -furent emportés à Clamart. - -L'abbé Lafon et le moine Camagno seuls avaient échappé. Ils furent en -faveur sous la Restauration. - -Louis XVIII fit une pension à la veuve de Malet et donna les épaulettes -de sous-lieutenant de chasseurs au fils du général, Aristide Malet, -en reconnaissance du mal que son père avait voulu faire à Napoléon -et du grand service qu'il avait rendu aux Bourbons en prouvant que si -l'Empereur mourait ou disparaissait, les pouvoirs publics, l'armée, les -citoyens ne semblaient pas se souvenir de l'existence du roi de Rome. - - * * * * * - ---Ils sont morts en braves! disait le soir de l'exécution La Violette -aux gens de Combault... Je ne regrette pas d'avoir contribué à arrêter -Malet, car il avait conspiré contre l'Empereur et travaillé ici pour -les Cosaques... Mais ces pauvres officiers, ces soldats qui ont cru -obéir à des ordres réguliers, à des chefs hiérarchiques, je donnerais -la moitié de mes membres pour les voir ici, vivants et graciés!... - -Et ce bon La Violette, du revers de sa manche, essuya une larme -indiscrète. - -Puis, pour changer ses idées sombres, il se leva et considéra avec -attendrissement Henriot, joyeux, heureux, qui s'avançait sous les -arbres, donnant le bras à Alice qui lui parlait, amoureusement penchée -vers lui. - -Derrière eux, sa bonne figure éclairée d'une joie maternelle, la -maréchale Lefebvre regardait les deux jeunes gens enfin réunis et dont -le bonheur était désormais stable et définitif. - -Le malentendu s'était promptement dissipé. - -Henriot, en arrivant à Combault avec La Violette, s'était confessé à -l'excellente madame Sans-Gêne. Il avait avoué son erreur, la nuit, -lorsqu'il avait cru surprendre l'Empereur auprès d'Alice, puis sa -fuite, ses désirs de vengeance et enfin la révélation de la vérité au -Palais-Royal, lors de la rencontre de La Violette et de Samuel Walter, -le sosie impérial. - -Catherine rit de la méprise et de la façon dont elle avait été -reconnue, puis elle dit à Henriot, en lui désignant Alice: - ---Allez embrasser votre femme! - -Henriot cependant se montrait inquiet. Les projets de Malet que la -lettre du nommé Camagno dénonçait en partie lui troublaient sa joie. -Que se passait-il à Paris? Malet s'était-il évadé? Pourquoi l'ex-major -Marcel, en s'éclipsant brusquement du Palais-Royal, avait-il paru -si accablé, si pressé d'avertir quelqu'un de sa cachette et de -contremander quelque chose? Henriot, malgré tout son désir de rester -auprès d'Alice, voulait se rendre à Paris. - -La Violette lui offrit alors de faire le voyage. Il irait à -l'État-Major et lui enverrait un exprès, s'il y avait du nouveau. - -Le tambour-major, en approchant de l'Hôtel de Ville, fut surpris du -mouvement des troupes qui s'exécutait. - -Il chercha à s'informer. Parmi la foule il aperçut un inspecteur de -police, nommé Pâques, qu'il avait connu au régiment. L'agent lui apprit -les nouvelles, la mort de l'Empereur et l'installation du nouveau -gouvernement, avec le général Malet pour commandant militaire. - -Au nom de Malet, La Violette, mis au courant par Henriot des projets -d'évasion du général, comprit aussitôt la fraude. Résolu à couvrir -Henriot dont l'absence, à l'État-Major, en un pareil moment, pouvait -par la suite être gravement interprétée, il demanda à son camarade -de lui prêter sa carte d'inspecteur. Il la lui rapporterait dans la -journée, après s'en être servi comme laissez-passer. - -N'étant point de service, l'inspecteur consentit. Muni de la carte -et sous le nom de Pâques, La Violette pénétra donc dans l'hôtel de -l'État-Major et contribua, comme on l'a vu, à l'arrestation de Malet. - -Quand, informé de sa participation à cette défense des institutions -impériales, l'archichancelier Cambacérès voulut récompenser La -Violette, celui-ci ne demanda qu'une chose: de l'avancement et une -gratification pour l'inspecteur Pâques dont il avait pris la carte et -l'emploi. - -Le mariage d'Henriot et d'Alice fut célébré sans éclat dans la chapelle -de Combault quelques jours après. La Violette était témoin, et le -jour de la cérémonie, rentré en possession de sa croix volée, il -remit à Samuel Walter les deux napoléons promis par Henriot, plus deux -autres qu'il ajouta. Sam, enchanté, déclara à La Violette qu'entre eux -c'était à la vie, la mort, qu'il pourrait peut-être un jour prouver sa -reconnaissance,--et avec les quatre napoléons, le faux Empereur courut -s'enivrer consciencieusement dans un des bouges du Palais-Royal. - - * * * * * - -Les désastres cependant avaient succédé aux désastres pour la Grande -Armée. - -Le 14 septembre 1812, à deux heures de l'après-midi, Napoléon était -parvenu en vue de Moscou. - -A cheval sur une butte dominant Moscou, comme Montmartre -Paris,--Moscou, avec sa Moskowa dont le cours sinueux ressemble à -la Seine, a une figuration analogue à Paris,--il contemple la ville -aux coupoles dorées. Ses clochetons, ses dômes, ses coupoles, ses -maisons où le rose, le jaune, le vert, mettaient leurs bariolages, son -Kremlin, ville dans la ville, ses bazars, ses palais, étincelait dans -une gloire. C'était Venise et Byzance enveloppées d'une buée d'or. Le -rêve du conquérant s'accomplissait. Il avait atteint son but, saisi -son rêve. Devant lui s'ouvrait l'Asie. Un éblouissement d'orgueil le -saisit devant la magnificence du spectacle, et pendant que l'armée, -partageant l'émotion de ce sublime tableau, levait les armes, agitait -les drapeaux, portait les bonnets à poils au bout des baïonnettes, -secouait la crinière des casques, et criait d'une seule voix, comme les -pèlerins tombant à genoux en acclamant Jérusalem: Moscou! Moscou!... - -Quel sinistre coucher, dans une rougeur effrayante, sur cette belle -ville radieuse, ce soleil automnal d'un après-midi de triomphe devait -avoir! - -Ce ne fut point l'entrée superbe des capitales jadis prises ou rendues. -Napoléon ne put croire tout d'abord aux rapports de ses officiers -lui affirmant que Moscou était déserte. Pas un factionnaire ne vint -pourtant au-devant de lui, le saluer et le précéder dans la cité -conquise. Il réclama avec colère les «boyards». Où sont les boyards? -Qu'on aille me chercher les boyards! criait-il. Aucune réponse. L'ordre -ne pouvait être exécuté. Les boyards fuyaient avec Rostopchine, et des -hommes sinistres, en guise d'illuminations, des torches à la main, déjà -parcouraient les rues et les maisons, propageant l'incendie. - -Napoléon avait poussé un soupir de soulagement en voyant à ses pieds la -capitale des czars: «La voilà donc enfin, cette fameuse ville, dit-il à -Beillac. Il était temps!» - -L'incendie de la ville détruisit le prestigieux effet de la vision -féerique. - -Moscou allait se briser, s'effriter entre ses doigts. Il ne tiendrait -bientôt plus qu'un tison éteint, et sur ses cendres il ferait avancer -son cheval. - -Le plan de Rostopchine s'accomplit. Bientôt les flammes de tous côtés -surgirent, disputant aux Français le sol sacré. - -Rostopchine, par la suite, a repoussé l'honneur de cet acte d'héroïsme -sauvage qui servit la Russie et perdit Napoléon. - -Les preuves surabondent cependant pour démontrer que l'incendie fut -non pas accidentel, ni mis par les Français, mais volontaire et -exécuté comme une manoeuvre stratégique: d'abord l'entassement des -matières inflammables, pétards enfouis dans l'hôtel de Rostopchine; -son explication de pièces d'artifice emmagasinées pour des fêtes -prochaines n'est pas sérieuse. L'époque ne convenait guère aux -réjouissances pyrotechniques. Son palais épargné presque seul dans la -conflagration générale, ce qui fit que, par la suite, pour effacer -cette exception accusatrice, il mit le feu de ses mains à sa maison de -campagne; l'ordre d'évacuation signifié aux habitants; l'enlèvement des -pompes à incendie, au nombre de cent treize,--une armée en retraite -n'avait guère besoin de pompes et de pompiers; enfin l'incendie porté -auparavant et par ordre, non seulement dans Smolensk, au moment de -sa prise d'assaut, mais dans tous les villages que les Français -occupaient, établissent surabondamment la sauvagerie et la gloire -de Rostopchine. La Russie envahie se défendait, selon la tactique -conseillée par Neipperg, d'Armsfeld et Rostopchine, par le feu en -attendant le froid. - -La comtesse Lydia Rostopchine, publiant les oeuvres de son père, objet -de son pieux respect, a expliqué le secret du problème contesté: «Mon -père, dit-elle, ne donna jamais d'ordre direct à personne de mettre le -feu à Moscou, mais il prit d'avance les mesures pour que cela arrivât.» - -La distinction est subtile. L'oeuvre n'en est pas moins constatée -dans cette précaution si longtemps niée par Rostopchine. La comtesse -Lydia ajoute que son frère accompagnait Rostopchine au moment où le -gouverneur de Moscou sortit à cheval par la porte de Riazan, tandis que -les cavaliers de Murat entraient à l'autre extrémité. Le gouverneur ôta -son chapeau et, s'étant retourné, dit à son fils Serge: - ---Salue Moscou pour la dernière fois, mon fils, dans une demi-heure -elle sera en flammes! - -Pourquoi Rostopchine a-t-il repoussé la gloire du patriote qui se -résout, pour sauver son pays, à accomplir une action barbare et -sublime? Pourquoi s'est-il lavé comme d'une souillure d'une réputation -qui ne pouvait, même aux yeux des Français vaincus, que lui mériter -admiration et respect? La comtesse Lydia a modifié cette dénégation: -les Moscovites, dans les premiers temps, applaudirent à la destruction -de leurs maisons, mais, rentrés dans leur capitale, ils commencèrent -des plaintes contre l'auteur de ce désastre. Rostopchine, irrité, -désillusionné, nia le fait qui eût dû lui valoir la reconnaissance et -l'amour de ses compatriotes sauvés. Il écrivit alors: «Puisque les -Moscovites se plaignent de cette auréole de gloire dont j'ai ceint -leurs têtes, eh bien, je la leur ôterai!» L'histoire la leur a rendue. - -Pendant trente-cinq jours, Napoléon demeura au Kremlin, environné des -décombres et des débris fumants de la ville mal éteinte. On lui a -reproché son inaction. Il était nécessaire cependant de laisser son -armée, épuisée, affamée, se refaire et se ravitailler. Il se proposait -tout d'abord d'élever un grand camp retranché, d'y passer l'hiver, -de faire saler les chevaux qu'on ne pourrait nourrir, d'attendre le -printemps et avec la belle saison des renforts qui permettraient -d'achever la conquête. - -Mais la préoccupation de l'opinion en France lui faisait écarter -ce projet. «Que dirait Paris? s'écria-t-il soucieux. On ne saurait -s'accoutumer à mon absence. On a besoin de me revoir!» - -Le 18 octobre, il décide la retraite. Le 23 octobre, à une heure et -demie du matin, à l'heure où le général Malet, sorti de la maison de -santé, donnait ses premiers ordres et se préparait à entraîner les -hommes de la 10e cohorte, une explosion formidable ébranla Moscou, -en même temps que l'avant-garde franchissait la porte du sud-ouest. -C'était le maréchal Mortier, qui, selon les ordres de Napoléon, faisait -sauter le Kremlin évacué. - -La retraite lamentable était commencée. Deux routes étaient ouvertes. -Celle du sud-ouest ou de Kelunga était nouvelle, et pouvait offrir des -ressources. Après s'y être engagé, Napoléon, trouvant devant lui et sur -ses côtés l'armée russe, donna l'ordre de reprendre l'ancienne route de -Smolensk; autant il avait désiré, en avançant, entendre le canon russe -et rencontrer l'ennemi, autant il voulait l'éviter dans la retraite et -recherchait les plaines silencieuses. - -La route déjà parcourue pouvait aussi tromper l'opinion et faire croire -à une retraite toute volontaire et organisée. - -L'heure fut tragique et douloureuse. Au général Incendie, vint -s'adjoindre le général Gelée (Morosow). Le thermomètre descendit le -6 novembre à 18 degrés au-dessous de zéro. La neige, comme un drap -mortuaire, couvrait les régiments endormis. Beaucoup ne se réveillaient -pas. Trente mille chevaux périrent dans une seule nuit. On fut obligé -d'abandonner cinq cents bouches à feu. - -Le général Famine, comme Neipperg et les deux autres conseillers -d'Alexandre l'avaient prédit, acheva la déroute. Ces fiers soldats, -tremblant pour la première fois, disputaient aux oiseaux de proie les -débris de chevaux morts déjà dépecés qu'on retrouvait sur la route -parcourue. - -Les Cosaques, tourbillonnant autour de ces débris grelottants, -faillirent surprendre et enlever Napoléon. Il dut mettre l'épée à la -main. - -La catastrophe de la Bérésina acheva de réduire à une poignée de -fuyards délabrés ce qui avait été la Grande Armée. - -Napoléon marchait, à pied, un bâton à la main, sombre et pourtant ne -désespérant pas. - -Une estafette le trouva à Dorogobourg et lui apporta la nouvelle -surprenante de la conspiration de Malet. Le même courrier annonçait -l'exécution de douze condamnés. - -Napoléon fut accablé par ces nouvelles qui lui montraient la précarité -de son pouvoir, l'instabilité de sa dynastie. Il ne pouvait croire à -cette facilité avec laquelle tous ces fonctionnaires avaient oublié son -fils et leurs serments. - ---Eh! quoi! dit-il à Lariboisière, le consultant sur Lahorie qui avait -servi sous ses ordres, on ne songeait donc point à mon fils, à ma -femme, aux institutions de l'Empire! - -Et, se promenant à grands pas dans la cabane où lui parvenaient ces -affligeantes dépêches, il murmurait: - ---Triste reste de nos révolutions! Au premier mot de ma mort, sur -l'ordre d'un inconnu, des officiers mènent leur régiment forcer les -prisons, se saisir des premières autorités! Un concierge enferme les -ministres sous ses guichets! Le préfet de la capitale, à la voix de -quelques soldats, se prête à faire arranger la grande salle d'apparat -pour je ne sais quelle assemblée de factieux! Tandis que l'Impératrice -est là, le roi de Rome, les princes, les ministres et tous les grands -pouvoirs de l'État! Un homme est-il donc tout ici? les Institutions, -les serments, rien? - -Puis, désapprouvant les exécutions rapides, mécontent de la -précipitation apportée à ce supplice: - ---Ces imbéciles de ministres! grogna-t-il, après s'être laissé prendre, -ils cherchent à se rattraper auprès de moi en faisant fusiller les gens -par douzaines!... - -Napoléon blâma sévèrement à son retour l'archichancelier Cambacérès -d'avoir si rapidement et sans l'avoir attendu fait exécuter l'arrêt -qu'il eût voulu examiner. - -La conspiration Malet, bien que terminée dans la plaine de Grenelle, -décida Napoléon à rentrer précipitamment en France. Il ne voulait pas -laisser son trône à la merci d'un nouveau coup de main. Le 5 décembre, -à la nuit, il réunit Murat, le vice-roi Eugène, Berthier, Lefebvre, -Davout et quelques autres compagnons d'armes, et leur fit part de sa -résolution de retourner en France. - -Personne ne le désapprouva. Alors il les embrassa tous les uns après -les autres, comme si jamais plus il ne dût les revoir,--la lance d'un -Cosaque ne pouvait-elle l'arrêter à la première verste?--et il monta -en traîneau accompagné de Duroc, avec le mameluck Roustan pour seule -garde. Le comte Wosorwich, placé sur le devant du traîneau, lui servait -d'interprète. - -Dans un autre traîneau Caulaincourt, le comte Lobau, le général -Lefebvre-Desnouettes le suivaient. - -Le thermomètre marquait 30 degrés Réaumur, c'est-à-dire 35 degrés -centigrades au-dessous de zéro. - -Après avoir échappé au froid, aux Cosaques, à tous les dangers -qu'offrait cette course à travers l'Europe, Napoléon arriva le 18 -décembre, dans la nuit, aux Tuileries. - -L'Impératrice était couchée. Elle n'était pas prévenue. - -Entendant du bruit, elle se leva, fort inquiète... - -Peut-être n'était-elle pas seule? - -L'Empereur, non sans difficulté, se fit ouvrir. - -Il serra dans ses bras Marie-Louise, qui lui rendit fort paisiblement -ses caresses. - -Brusquement, se séparant de l'Impératrice, il courut à la chambre où -reposait le roi de Rome. - -L'enfant dormait. Au bruit il s'éveilla. - -Reconnaissant son père, il tendit ses petits bras en criant -joyeusement: Papa! papa!... - -Napoléon enleva l'enfant hors de son lit; il le serra, l'étreignit sur -sa poitrine. - -Le petit roi disait en son parler enfantin: - ---Papa! Papa!... As-tu battu les vilains Cosaques? - -L'Empereur ne répondit rien. Il embrassait avec une joie silencieuse et -farouche son fils. Alors, pressentant l'avenir tragique, entrevoyant -peut-être la défaite continue succédant à la victoire perpétuelle, -l'exil, les outrages, la haine et la vengeance des rois donnant pour -tombeau, au père Sainte-Hélène, à l'enfant le palais de Schoenbrunn, -et tombeau pire, à Marie-Louise, devenue femme Neipperg, l'alcôve du -palais de Parme, c'était lui, Napoléon, qui pleurait. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -CINQUIÈME PARTIE - -LE ROI DE ROME - - I. Le 20 mars 1 - II. L'agent des princes 22 - III. Napoléon au Chêne-Royal 41 - IV. Maman Quiou 64 - V. Le mariage d'Henriot 85 - VI. L'Empereur amoureux 102 - VII. Sans-Gêne embrasse Napoléon 129 - VIII. Le retour d'Henriot 142 - IX. L'amour et la haine 153 - X. En route vers l'abîme 187 - XI. La maison de santé 223 - XII. Compiègne-conspiration 245 - XIII. Marche! marche! 261 - XIV. L'Empereur est mort 298 - XV. Le portrait 316 - XVI. La féerie d'une conspiration 344 - XVII. Le café du mont Saint-Bernard 376 - XVIII. La plaine de Grenelle 413 - - -ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - * * * * * - - - Modifications: - - Page 6: «avevenir» remplacé par «avenir» (la garantie de - l'avenir). - Page 7: «l'Impétrice» par «l'Impératrice» (la délivrance de - l'Impératrice). - «différent» par «différents» (trois personnages - différents par l'âge et par les allures). - Page 80: «conscient» par «consciente» (avec l'aide consciente - ou non de Marie de Médicis). - Page 136: «vous» par «vos» (des feuilles que vos ennemis se - prêtent). - Page 141: «la» par «le» (nous monterons tranquillement dans le - carrosse). - Page 154: «god» par «God» (_By God!_). - Page 190: «Pfulh» par «Pfuhl» (le général allemand Pfuhl). - Page 200: «Pfulh» par «Pfuhl» (l'Allemand Pfuhl). - Page 216: «s'enlizera» par «s'enlisera» (Bonaparte s'enlisera - de plus en plus). - Page 231: «affirmativememt» par «affirmativement» (Tous - répondirent affirmativement.) - Page 248: «Tayllerand» par «Talleyrand» (Fouché, Talleyrand se - disaient). - Page 259: «visisiteur» par «visiteur» (voyant son mari avec un - visiteur). - Page 270: «Wetsphalie» par «Westphalie» (Le roi de Westphalie ne - voulut pas supporter). - Page 337: «bataile» par «bataille» (le gain de la bataille de - Borodino). - Page 369: «inquétés» par «inquiétés» (furent par la suite - inquiétés). - Page 378: «'Empereur» par «l'Empereur» (rien entreprendre contre - l'Empereur). - Page 408: «peut être» par «peut-être» (défroque inutile et - peut-être dangereuse). - Page 420: Lefebvre par Lefèvre (Lefèvre, sous-lieutenant). - - - - - -End of Project Gutenberg's Madame Sans-Gêne, Tome III, by Edmond Lepelletier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME III *** - -***** This file should be named 43980-8.txt or 43980-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/9/8/43980/ - -Produced by Claudine Corbasson, Clarity, Walt Farrell, -Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This book was produced from images -made available by the HathiTrust Digital Library.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. 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