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-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844
-
-Author: Various
-
-Release Date: October 16, 2013 [EBook #43964]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0055, 16 MARS 1844 ***
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-
-Produced by Rénald Lévesque
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-L'ILLUSTRATION,
-JOURNAL UNIVERSEL.
-
-Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
-Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
-
-Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
-Ab. Pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
-
-Nº 55. Vol. III.--SAMEDI 16 MARS 1844.
-Réimprimé.--Bureaux, rue Richelieu, 60.
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-SOMMAIRE.
-
-Histoire de la Semaine. _Rupture d'une digue_.--Chronique musicale.
-Corrado d'Altamura; I Puritani; l'Orphéon; Oreste et Pylade.--Salon de
-1844 (1er article). _L'Incendie de Sodome, par M. Corot; les Laveuses à
-la Fontaine, par M. A. Leleux; Une bohémienne, par M. Eugène Tourneux;
-Mosquée, par M. Dauzats; Sainte Famille, par M. Decaisne; Un prisonnier,
-par M. de Lemud_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.)
-Eden en perspective et Eden en réalité. _Vue de l'Eden_.--Courrier de
-Paris. _Matinée d'Enfants costumés; la Procession des
-Blanchisseuses_.--Une Vocation. Nouvelle, par P. de K. Amélioration des
-Voies Publiques, à Paris. _Plan_.--Nouvelles Recherches sur un petit
-Animal très-curieux. (1er article.) _Vingt-quatre gravures_.--Bulletin
-bibliographique.--Modes. Travestissements. _Deux Gravures_.--Danse de la
-Polka. _Caricature par Cham_.--Amusements des Sciences.--Rébus.
-
-
-
-Histoire la Semaine.
-
-Les éléments conjurés ont, cette semaine, fait une rude guerre à la
-mature et lutté avec avantage contre la politique en lui disputant, par
-leurs sinistres bulletins, les colonnes des journaux. Les feuilles des
-départements sont remplies de tableaux de mines, de récits de désastres.
-Ici, quand on est allé voir l'inondation assez innocente de Bercy, de la
-Gare ou de la plaine d'Asnières, les fossés pleins d'eau de la place
-Louis XV, et les cuisines envahies des Tuileries, on est au courant de
-tous les méfaits de la Seine parisienne; mais nos fleuves, nos rivières,
-en font malheureusement bien d'autres dans les départements. Dans celui
-de la Gironde, le service des malles-postes a été interrompu, et il a
-fallu recourir, pour y suppléer, à des bateaux à vapeur. Dans celui de
-la Sarthe, cette rivière ayant également couvert les chaussées et forcé
-les populations à communiquer en bateaux, de nombreux événements sont
-venus jeter la désolation dans ces contrées. Près du pont de Châteaueuf,
-une barque montée par six personnes, dont un enfant, a été submergée:
-l'enfant seul, retenu par un arbre, a été miraculeusement sauvé. La
-Moselle et le Rup-de-Mad ont, de concert, envahi le pays qu'ils
-traversent. Le village d'Arnaville a été encore plus complètement inondé
-que les autres, et des nacelles, montées par des hommes courageux,
-sillonnaient en tous sens cette triste Venise improvisée, et apportaient
-l'eau et le pain nécessaires aux habitants captifs et désespérés. Dans
-le département de Maine-et-Loire, la Loire a causé des malheurs et
-exercé des ravages plus déplorables encore. Cette route, qui sert de
-digue à ce fleuve, et que tous les voyageurs qui ont parcouru ce pays si
-pittoresque connaissent sous le nom de _la levée_, a été rompue en
-plusieurs endroits, et a ainsi fourni passage à des torrents qui sont
-allés renverser des constructions et couvrir de sables les champs si
-fertiles de cette immense vallée. C'est là que les désastres ont été les
-plus pittoresques, et c'est une des scènes qui se sont produites au pied
-des coteaux de la Loire, et en présence des ruines historiques qui les
-couronnent, que nos artistes ont cru devoir préalablement retracer.
-
-[Illustration: Rupture d'une Digue.]
-
-Si de ces tristes tempêtes nous passons aux orages politiques, nous
-aurons la satisfaction de dire que, cette semaine, M. Sauzet n'en a pas
-eu de bien furieux à maîtriser.
-
---La chambre des députés, qui avait accumulé dans son ordre du jour de
-samedi dernier à la suite de la discussion du rapport sur les pétitions
-relatives aux fortifications de Paris et la discussion de la proposition
-de M. Cimbarel de Leyvil sur le vote par division, prévenue que les
-opérations du collège électoral de Louviers lui seraient soumises dans
-cette même séance, a sagement renvoyé au 16 le débat sur la prise en
-considération de la modification qu'on lui propose d'introduire dais son
-règlement. Évidemment, il était aisé de prévoir qu'il y aurait largement
-de quoi remplir une séance dans la vérification des pouvoirs de M.
-Charles Laffitte et dans la nouvelle discussion à laquelle devait donner
-lieu le rapport de M. Allard. Il est même plus que probable que cette
-dernière question eût, à elle seule, absorbé plus de temps qu'on ne lui
-en avait assigné par avance, si le savant orateur qu'on a entendu eût,
-comme les autres membres de l'opposition qui l'avaient précédé à la
-tribune, soutenu uniquement les pétitions qui demandaient que le
-ministère fût tenu de se renfermer, pour la fortification de Paris, dans
-les limites de la loi de 1841. Mais M. Arago, sans se préoccuper
-probablement beaucoup du succès, et plus désireux de dire avec sa
-logique vigoureuse et sa forme incisive son fait au rapporteur que de
-faire avancer la question, a, avec la spirituelle abondance qu'on lui
-connaît, lancé ses arguments par-dessus le débat, tel qu'il avait été
-précédemment posé, pour aller atteindre plusieurs dispositions
-essentielles de la loi de 1841 et M. Allard en personne. Il a discuté
-l'inconvénient, le danger, selon lui, des forts votés par les chambres;
-il a refait, avec un esprit toujours nouveau les discours qu'il avait
-précédemment prononcés et les brochures qu'il avait plus récemment
-publiées. La Chambre l'a écouté, pendant plus d'une heure et demie, avec
-l'attention que commande un mérite éminent; mais, après une réplique de
-M. Allard, elle a voulu passer au vote. Sur la proposition de M. Dupin
-aîné, elle a écarté par l'ordre du jour toutes les pétitions qui ne
-tenaient aucun compte de la loi de 1841, et demandaient que ce que cette
-loi avait ordonné d'édifier fût détruit. Quant aux pétitions qui avaient
-protesté seulement contre l'extension illégale, selon elles et selon MM.
-de Tocqueville, Lherbette et de Lamartine, entendus dans la séance du 2,
-donnée par le ministère aux prescriptions de la loi, on a seulement voté
-la question préalable, réservant ainsi celle qu'elles soulèvent pour le
-moment où l'on aura à discuter les crédits demandés par le ministère
-pour ces travaux attaqués.
-
-Pour être historien fidèle, ou du moins chronologiste exact, avant de
-rapporter le débat en quelque sorte épisodique qui a assez froidement
-terminé la séance, nous aurions dû rendre compte du débat animé qui
-l'avait ouverte. M. Lebobe, comme rapporteur du bureau qui avait été
-chargé de la vérification des pouvoirs de M. Charles Laffitte, nommé une
-seconde fois à Louviers, était venu rendre compte des opérations du
-collège de cet arrondissement et conclure à l'admission de son élu. On
-savait qu'une minorité assez forte avait dans le bureau combattu ces
-conclusions, et l'on était curieux de savoir par quelles preuves
-nouvelles la majorité avait été déterminée à proposer à la chambre de
-revenir sur sa première décision, de se déjuger. On s'accordait à penser
-que, pour que la chambre fût amenée à une pareille et si nouvelle
-résolution, il fallait qu'on eût des témoignages bien différents de ceux
-qu'on avait précédemment recueillis et admis, des témoignages bien
-irrécusables. L'étonnement a été assez grand quand on a vu que M. le
-rapporteur n'avait absolument aucune preuve pour infirmer la première
-décision, et que toute son argumentation, comme celle d'un autre membre
-du bureau qui lui a succédé à la tribune, M. Agénor de Gasparin,
-consistait à dire que s'il y avait eu corruption à la première élection,
-comme la chambre l'avait à la presque unanimité reconnu, une seconde
-élection couvrait tout, et que la chambre n'avait point à se croire liée
-par sa première décision, que le collège électoral, dans son omnipotence
-souveraine, avait cassée. Cette absence de preuves, cette théorie plus
-neuve que morale, ont porté malheur aux conclusions du bureau et à l'élu
-qu'il avait pris sous sa protection. M. Grandin, avec une netteté et une
-loyauté parfaites, a de nouveau et plus complètement encore démontré
-l'existence du marché qui a fait sortir de l'urne électorale le nom du
-soumissionnaire de l'embranchement de Louviers. M. Odilon Barrot, en
-repoussant le sophisme politique de M. A. de Gasparin, a été
-merveilleusement inspiré. Il a trouvé dans son respect sincère pour les
-droits du pays, dans sa sollicitude pour la dignité de la Chambre et
-dans la probité de son âme des accents qui ont été entendus. «Est-ce
-qu'il s'agit ici, s'est-il écrié, de la personne ou des opinions? Non;
-il s'agit de l'acte: c'est l'acte seul que vous avez à juger. On met en
-avant, a-t-il ajouté, la souveraineté des électeurs; oui, certes, les
-électeurs sont souverains dans l'exercice légitime et honnête de leur
-droit, pour donner librement leur vote suivant leurs sympathies, suivant
-leurs opinions, mais non pour le vendre. Là s'arrête le pouvoir
-souverain que je reconnais aux électeurs; là commence le vôtre... Le
-plus noble, le plus grand de tous les droits, celui de donner des
-législateurs à son pays n'est pas une de ces propriétés personnelles
-dont on puisse trafiquer; ce droit, c'est une fonction qu'ils exercent
-au nom de tous; il n'est pas plus permis aux électeurs de vendre leur
-vote qu'il ne le serait à un jury de trafiquer de son verdict.»--La
-Chambre après avoir applaudi à ces paroles éloquentes, à ces sentiments
-si nobles et si vrais, a invalidé la nouvelle élection de M. Charles
-Laffitte.
-
-On ne peut attribuer à ce débat d'avoir donné naissance à la proposition
-qu'ont déposée MM. Gustave de Beaumont, Lacrosse et Leyrand, pour mieux
-préciser le cas de corruption électorale et en fixer la pénalité.
-L'enquête à laquelle la Chambre actuelle s'est livrée, à la suite de la
-vérification générale des pouvoirs, le voeu exprimé par des conseils
-généraux, notamment par celui du département de la Creuse, que M.
-Leyrand représente, enfin le désir de conserver à l'élection sa
-sincérité, et sa dignité à notre chambre élective, ont inspiré cette
-motion, qui ne doit à l'épisode de Louviers que son à-propos, tous les
-bureaux en ont admis la lecture; elle n'a rencontré que de rares
-contradicteurs, parmi lesquels ne s'est pas trouvé un seul député
-ministre. La Chambre aura en conséquence à voter, le 18, sur la prise en
-considération de cette proposition, dont la pensée est excellente, et
-dont les dispositions pourront encore être améliorées.--C'est également
-à l'ordre du jour du 18 qu'a été remise la discussion du projet relatif
-aux fonds secrets. M. Viger, au nom de la commission, a donné à la
-Chambre lecture d'un rapport qui conclut à l'admission pure et simple du
-projet.
-
-La Chambre a nommé ses commissions et pour le projet de loi relatif aux
-chemins de fer du Nord et de Vierzon, et pour celui du chemin de fer de
-Montpellier à Nîmes. Les projets de M. Dumon comptent une majorité assez
-forte; quelques commissaires penchent même pour la confection entière de
-tous les chemins par l'État. Ainsi les intérêts publics, que nous
-regardons comme déjà garantis par les projets du ministre, ne pourraient
-être que mieux servis encore s'il y était apporté des changements.
-
-La loi sur les patentes est arrivée à fin. On a vu, par ce que nous en
-avions cité précédemment, qu'elle ne fait guère que reproduire ce qui
-existait dans la législation précédente, et que les rares changements
-qu'elle a sanctionnés ne sont pas tous heureux. La patente reste un
-impôt de quotité. Un droit proportionnel continuera à être perçu sur
-l'habitation personnelle du patenté; enfin, avec les deux anciennes
-classifications très-nettes, très-tranchées, et par conséquent
-très-faciles à établir de marchands en gros et de marchands en détail,
-nous allons avoir le moyen terme, la classe amphibie des marchands en
-demi-gros, à laquelle on pourra faire élever un marchand en détail peu
-protégé, ou descendre un marchand en gros mieux vu de son contrôleur. Si
-cette dernière mesure n'avait d'autre effet que de rendre modestes tous
-les épiciers de nos coins de rue qui mettent sur leurs enseignes:
-_Commerce de demi-gros_, nous nous en réjouirions pour les peintres en
-bâtiment, qui vont, avoir bien de la besogne d'ici à la formation du
-rôle de 1845. Mais nous avons dit son danger, et les plaintes auxquelles
-elle donnera lieu ne tarderont pas à en faire sentir l'inconvénient à
-l'administration des contributions elle-même. Les dispositions de la
-nouvelle loi, qui ont le mérite de fixer des points de législation
-jusqu'ici incertains ou contestés, sont celles qui établissent la part
-que le maire est appelé à prendre au recensement et son droit de faire
-consigner ses observations sur les procès-verbaux. La ville de Paris,
-dont les maires n'étaient jusqu'ici que des officiers purs et simples de
-l'état civil, est, à cette occasion, rentrée dans le droit commun, et a
-vu attribuer aux élus de ses douze arrondissements des pouvoirs
-analogues à ceux des maires des autres villes. C'est un premier pas vers
-une organisation municipale dont la capitale ne peut être privée
-longtemps encore.
-
-La chambre des pairs a voté la prise en considération d'une proposition
-de M. le comte Beugnot et de M. le président Boullet, relative à la
-surveillance des condamnés libérés, et ayant pour objet de conférer au
-gouvernement le droit de déterminer le lieu où les libérés mis en
-surveillance devront résider après l'expiration de leur peine, tandis
-qu'aux termes de l'article 44 du code pénal actuel, le gouvernement a
-seulement aujourd'hui la faculté d'interdire la résidence dans certains
-lieux qu'il détermine à son gré.
-
-Le Mémoire au roi des évêques de _la province de Paris_, que nous avons
-mentionné dans notre dernier bulletin, a motivé une lettre de M. le
-garde des sceaux adressée à M. l'archevêque et insérée au Moniteur, dans
-laquelle le ministre déclare cette démarche illégale, non pas seulement
-parce que ce Mémoire jette un blâme général sur les établissements
-d'instruction publique fondés par l'État, sur le personnel du corps
-enseignant tout entier, et dirige des insinuations offensantes contre M.
-le ministre de l'instruction publique, mais parce que la loi du 18
-germinal au X interdit toute délibération dans une réunion d'évêques non
-autorisée, et qu'une correspondance collective n'est qu'un moyen
-d'éluder cette prohibition, en établissant le concert et opérant la
-délibération sans qu'il y ait assemblée. On a remarqué que
-postérieurement à la remise de ce Mémoire, un des signataires, M.
-l'évêque de Versailles, avait été élevé à la dignité d'archevêque de
-Rouen. Cette circonstance a rendu difficile à comprendre le blâme
-très-vif infligé tardivement à une démarche qui n'avait pas empêché la
-faveur ministérielle de se porter sur un de ses auteurs. Du reste, en
-réponse à la note du _Moniteur_, on lit dans _l'Univers_: «On assure que
-déjà plusieurs membres de l'épiscopat ont envoyé leur adhésion au
-mémoire des évêques de la province de Paris. C'est là, ce nous semble,
-la réponse la plus convenable qui puisse être faite à M. Martin (du
-Nord). Monseigneur l'archevêque de Paris trouvera ainsi dans ces
-sympathies la consolante et glorieuse réparation de ce nouvel et
-impuissant outrage.» On annonce aussi que M. l'archevêque de Reims vient
-de rédiger un mémoire sur la question de l'enseignement, qu'ont signé
-avec lui M. l'archevêque de Cambrai, M. le cardinal-evêque d'Arras. MM.
-les évêques de Soissons, de Beauvais, de Châlons et d'Amiens. Ce nouveau
-mémoire est surtout dirigé contre le troisième article du projet de loi
-sur l'instruction secondaire, aux termes duquel nul ne peut être
-autorisé à ouvrir une école secondaire sans avoir préalablement déposé
-entre les mains du recteur de l'Académie _l'affirmation par écrit et
-signée du déclarant, de n'appartenir à aucune association ni
-congrégation religieuse non légalement établie en France_. Ce mémoire
-est adressé, non plus au roi, mais à M. le ministre des cultes.
-
-L'idée si utile de faire instituer, sous le patronage de l'État, une
-caisse de retraite pour les travailleurs des deux sexes, vient de faire
-un progrès, et le ministère se trouve en quelque sorte aujourd'hui mis
-en demeure de la faire arriver à réalisation. Une commission, présidée
-par M. le comte Molé, et composée en grande partie d'hommes politiques
-et d'industriels distingués, après s'être livrée à de longs travaux, à
-une étude approfondie de la législation anglaise de 1833, et à une
-enquête sur les améliorations dont l'expérience doit conseiller
-l'adoption, a formulé un projet de loi et un exposé de motifs, et est
-allée les présenter à M. le ministre des finances, qui a promis
-d'entreprendre sans retard l'étude de cette question et l'examen de ce
-travail. Les principales dispositions de ce projet sont celles-ci: Toute
-personne âgée de 21 ans au moins pour les hommes, de 18 pour les femmes,
-et de 15 au plus pour les deux sexes, est admise à faire le versement
-d'une prime annuelle pour obtenir de l'État une pension de retraite,
-calculée sur une mortalité moyenne entre la table de Duvillard et celle
-de Deparcieux. La femme mariée aura le droit de se constituer une
-pension, et d'en percevoir les arrérages; en cas de refus d'autorisation
-du mari, le juge de paix y suppléera. Le minimum de la pension sera de
-60 fr., et le maximum de 480 fr. La pension partira de l'âge de 50, 55,
-60 ou 65 ans, au choix des contractants, mais à la condition que
-l'entrée en jouissance sera séparée de l'époque du premier versement par
-20 ans au moins. Au décès du contractant, soit avant, soit après
-l'ouverture de la pension, il sera payé une somme égale à une année de
-la pension, savoir: au conjoint survivant; à son défaut, aux descendants
-légitimes; à leur défaut, aux ascendants légitimes. Le montant de ces
-paiements ne pourra excéder celui des primes versées; toutefois il sera
-prélevé et payé, dans tous les cas, une somme de 30 francs pour servir
-aux frais funéraires;» Nous ne saurions assez applaudir à un projet qui
-rendra à la classe ouvrière un service immense, et qui, en même temps,
-que l'État ne le perde pas de vue, pourra servir à conjurer le danger
-auquel il s'est exposé en se rendant dépositaire des fonds des caisses
-d'épargne. La plupart de ces dépôts seront convertis en primes annuelles
-pour servir à la constitution des pensions; il pourra ainsi faire passer
-une grande partie des sommes qu'il a entre les mains du compte toujours
-exigible des caisses d'épargne au grand-livre de la dette publique
-viagère et non remboursable. Cette institution nouvelle sera donc le
-salutaire complément et le correctif fort bien entendu des caisses
-d'épargne telles que les a faites une imprévoyante disposition.
-
-L'Angleterre poursuit, elle aussi, la réduction de l'intérêt de sa
-dette. Le 3 12 sera converti en 3 00; l'accueil qui a été fait à ce
-projet ne permet pas de douter que prochainement il ne devienne loi.--La
-sympathie des Anglais pour l'Irlande se manifeste avec une expansion et
-une énergie qui doivent embarrasser le ministère Peel et lui donner à
-réfléchir. On prépare à Londres, pour O'Connell, un banquet monstre qui
-rappellera les plus nombreux meetings d'Irlande, mais ce sera un meeting
-où l'appétit des assistants trouvera son compte comme leur patriotisme.
-On dit que plusieurs membres de la chambre des lords assisteront à ce
-banquet, où l'on est sûr de voir du moins un grand nombre de membres de
-la chambre des communes. En attendant, le libérateur a assisté à
-Birmingham à un grand meeting pour le suffrage universel, et a remercié
-avec effusion les Anglais libéraux de leurs sentiments envers l'Irlande.
-«Maintenant, a-t-il dit, je suis sûr que ma patrie sera libre, et qu'il
-y aura union véritable entre l'Irlande, l'Écosse et l'Angleterre.»
-
-Les troupes d'Isabelle ont occupé Alicante, dont la garnison s'est
-rendue après rembarquement de Bonet. D'autres correspondances disent que
-ce chef d'insurgés est tombé au pouvoir des forces royales, et qu'il a
-été immédiatement passé par les armes. Mais le spectacle sur lequel on
-veut en ce moment attirer tous les yeux en Espagne, c'est la marche
-rendue triomphale de Marie-Christine à travers la Catalogue. Tous les
-journaux de cette province, ceux du moins auxquels il est permis de
-paraître, sont, à l'occasion de la rentrée de la reine-mère, imprimés
-sur papier de couleur, en signe de fête, remplis de vers élogieux et
-illustrés de gravures. Dans une de ces compositions nous avons vu
-l'ex-régente, conduite par une divinité, s'avancer au milieu d'une
-population empressée et fouler à ses pieds l'hydre des révolutions sous
-les traits d'Espartero.
-
-L'Académie française, dans sa séance du 14, a procédé à des élections
-pour le remplacement de MM. Casimir Delavigne et Ch. Nodier. On se
-rappelle que la désignation du successeur du premier avait déjà amené
-une lutte que n'avaient pu terminer sept tours consécutifs de scrutin.
-Les membres votants étaient au nombre de 36; la majorité était donc de
-19. M. Sainte-Beuve est, cette fois, venu beaucoup plus facilement à
-bout de son compétiteur. Dès le premier tour de scrutin il avait compté
-17 voix en sa faveur; il en a réuni 21 au second. L'Académie a prononcé
-ensuite sur la succession de M. Ch. Nodier. Au premier tour de scrutin
-les voix se sont partagées entre MM. Mérimée, 10; Casimir Bonjour, 7;
-Aimé Martin, 7; Vatout, 5; Alfred de Vigny, 4; Émile Deschamps, 2;
-Onésime Leroy, 1. Il a fallu sept tours de scrutin pour donner enfin la
-majorité à M. Mérimée. L'Académie a donc fait deux choix que l'opinion
-publique s'empressera de ratifier.
-
-Nous avons, dans notre numéro du 13 janvier dernier, rendu hommage à la
-vie si bien remplie de Mathieu de Dombasle, à sa mémoire si digne de
-vénération. Aujourd'hui nous avons à annoncer qu'un digne tribut va lui
-être payé. Une souscription, qui a bien le droit de s'intituler
-nationale, est ouverte, dans les bureaux du _Cultivateur_, rue Tanume,
-n° 10, pour l'érection à Nanci d'un monument en l'honneur de l'illustre
-fondateur de Roville. Une commission, qui sera composée de pairs de
-France, de députés, de membres de l'Institut et de nos principales
-illustrations agronomiques, sera chargée des soins que réclamera
-l'accomplissement de ce projet.--Une autre souscription remplit aussi
-les colonnes du _National_, qui le premier en a eu l'idée, et de la
-plupart des journaux des départements. Elle a pour but d'offir une épée
-d'honneur au contre-amiral Dupetit-Thouars. Bien qu'un maximum bien bas
-ait été fixé pour chaque offrande, le chiffre de cinquante centimes, une
-somme considérable se trouve déjà réalisée par suite de l'influence des
-innombrables citoyens qui sont allés se faire inscrire.
-
-Le modèle du tombeau de Napoléon est terminé; voici en quoi consiste ce
-spécimen. Il se compose de douze pilastres ayant entre chacun d'eux un
-entre-colonnement à jour bordé d'une galerie circulaire. Cette galerie
-communique à deux escaliers dont l'issue aura lieu par le souterrain qui
-doit communiquer de l'église (près du choeur) à la crypte. Douze figures
-de Victoires, tenant chacune une couronne à la main, décorent le
-pourtour de celle-ci. Ces statues, d'une proportion gigantesque, sont
-adossées contre les pilastres. Au-dessus règne une large frise décorée
-d'allégories et de bas-reliefs. Le sarcophage qui doit renfermer le
-cercueil impérial ne dépasse pas le niveau du sol. Cette mesure a été
-adoptée, afin de ne rien ôter de l'harmonie générale de l'architecture
-du dôme, et de lui conserver tout le cachet historique de l'époque de
-Louis XIV. A la hauteur du sol, et tout autour de la crypte, est établie
-une enceinte bordée d'une balustrade à hauteur d'appui, d'où le public
-pourra voir tout l'ensemble du monument. Il n'a été fait sur ce modèle
-aucune inscription. La commission a décidé qu'on y graverait seulement
-le nom de Napoléon, Enfin, on a décidé que l'épée de l'empereur, ainsi
-que son chapeau, la couronne impériale, la couronne de fer et la
-décoration de l'ordre de la Légion d'honneur, qu'il a instituée et qu'il
-portait à Sainte-Hélène, seraient déposés sur sa tombe.
-
-M. de Sausm, évêque de Blois et doyen de l'épiscopat français, vient de
-mourir au chef-lieu de son diocèse, il était né le 11 février 1756.
-C'était un proche parent de Condorcet. Après avoir été grand vicaire de
-Valence, il fut nommé évêque de Blois lors du rétablissement de ce siège
-épiscopal en 1822. Nommé plus tard à l'archevêché d'Avignon, il refusa.
-Il refusa également la croix d'honneur: «J'ai assez, dit-il, de ma croix
-d'evêque.» Vivant trés-modestement, il employait ses revenus à des actes
-de bienfaisance.--Monseigneur l'évêque de Blois rendait le dernier
-soupir le 6; le 7, M. de Tournefort, évêque de Limoges, succombait à une
-longue et douloureuse maladie, dans sa quatre-vingt-troisième année. Son
-testament, déposé au greffe du tribunal, établit que ce prélat meurt
-dans un état de pauvreté complète, et ne laisse pas de quoi pourvoir aux
-frais de son inhumation.
-
-
-
-Chronique musicale.
-
-THÉATRE-ITALIEN: _Corrado d'Altamura; I Puritani_.--L'ORPHÉON.--THÉATRE
-DE L'OPERA COMIQUE: _Oreste et Pylade_.
-
-Vraiment le Théâtre-Italien est d'une activité merveilleuse et qui
-devrait faire rougir de honte nos deux théâtres lyriques français. En
-six mois, il fait autant ou plus de besogne que ses deux concurrents
-n'en font dans toute une année. Nous avons déjà rendu compte de
-_Belisario_, de _Maria di Rohan_, du _Fantasma_, sans compter les
-reprises d'ouvrages anciens, auxquels des chanteurs nouveaux donnaient
-un vif attrait. Voici une dernière reprise et un dernier opéra inconnu
-jusqu'ici en France, qui vont clore dignement une saison si bien
-employée.
-
-L'opéra nouveau est intitulé: _Corrado d'Altamura_. Il a trois actes, on
-plutôt deux actes, dont le premier est divisé en deux parties, pour
-ménager l'attention des auditeurs. Il est de M. Frédéric Ricci, jeune
-compositeur italien qui a fait tout exprès le voyage pour le faire
-représenter et assister aux répétitions.
-
-On n'exigera pas de nous de grands détails sur le libretto que M.
-Frédéric Ricci a mis en musique. Corrado n'est pas un géant comme le
-sont d'ordinaire les héros d'opéra: c'est un père, un père tendre, qui
-adore sa fille et n'entend pas raillerie sur les mauvais tours qu'on lui
-joue. C'est ce qu'un certain chevalier félon, appelé Roger, apprend
-bientôt à ses dépens.
-
-Roger s'est fait aimer par la belle Delizia, fille de Corrado, ou
-Conrad. Il lui a promis mariage; il porte à son doigt l'anneau des
-fiançailles, gage de leur foi mutuelle. Il doit l'épouser après la
-campagne. Mais le drôle est ambitieux. Le grand chancelier de Sicile,
-qui ne sait rien des engagements de Roger, lui offre sa fille, et Roger
-accepte sans se faire prier. La fille d'un chancelier est bonne à
-prendre. Mais Bonello ne laissera pas le crime s'accomplir.
-
-Bonello est un brave jeune homme, assez joli garçon, bien que sa
-poitrine étale un embonpoint un peu trop féminin, qui nourrit en secret
-pour Delizia une affection délicate. Il a vent de ce qui se passe, et il
-en avise le papa Conrad, qui se met dans une grande colère. Tous deux,
-et avec eux Delizia, se mettant en route pour Palerme, et arrivent chez
-le chancelier au moment même de la célébration du mariage. Delizia
-parait la première et montre son anneau; Conrad et Bonello disent à
-Roger une foule de choses désagréables, auxquelles celui-ci n'a rien à
-répondre. Jugez de l'indignation du chancelier! Le mariage est rompu, et
-le maraud, débouté, va cacher on ne sait où sa honte, sa jolie figure et
-ses cheveux en tire-bouchon. Car ce drôle était coiffé tout justement
-comme un roi d'Assyrie ou comme une vieille Anglaise, et, nous
-l'avouons, il nous est difficile de pardonner à Delizia un attachement
-si vif pour un homme aussi ridiculement accommodé. Nous le demandons à
-toute femme qui a du sens, voudrait-elle d'un amant coiffé en
-tire-bouchon?
-
-Delizia finit par être tout à fait de notre avis. Elle ne se pardonne
-pas à elle-même d'avoir eu si peu de discernement; elle se met au
-couvent pour expier son erreur. Le moyen le plus sûr de réparer un
-mauvais choix serait pourtant d'en faire un meilleur: c'est notre
-opinion, du moins, et celle de Bonello, et aussi celle de Conrad; mais
-Delizia est en train de faire des sottises. Bonello jure de se venger
-sur son rival. Quant à Conrad, il ne jure rien; mais Roger venant tout à
-coup se présenter à lui, il profite de l'occasion, il provoque son
-ennemi, le force à se battre, et lui perce la poitrine d'un grand coup
-d'épce. Quand il a le poumon gauche ainsi coupé en deux, Roger revient
-chanter un duo avec Delizia, puis un quatuor avec la même, Conrad et
-Bonello; et nous déclarons que jamais il n'a eu la voix si fraîche, si
-pure et si retentissante. Voilà sans contredit une admirable recette, et
-nous la recommandons à M. Léon Pillet, qui cherche partout des ténors.
-Au lieu d'aller en Italie, que ne fait-il ouvrir la poitrine à M. Marié?
-
-Ce libretto est, comme on le voit, aussi innocent que tout autre. Voilà
-les fleurs poétiques que produit aujourd'hui la terre qui porta jadis
-Métastase, Casti et Da Ponte. Heureusement la partition vaut un peu
-mieux que le livret. Non pas que nous la donnions pour un chef-d'oeuvre,
-l'Italie n'enfante plus de chefs-d'oeuvre; et des deux côtés des Alpes
-il semble que pour le moment, l'art se repose, comme un champ que trop
-du culture a épuisé.
-
-M. Ricci n'a fait qu'une oeuvre éphémère comme tant d'autres... raison du
-plus pour que nous soyons indulgents à l'égard de ce compositeur. Ne
-faisons pas à son amour-propre des blessures que la postérité ne guérira
-pas. A tout prendre, sa partition n'est point ennuyeuse; on l'écoute
-sans fatigue, et quelquefois on l'entend avec plaisir. M. Ricci est
-mélodiste, comme tous les Italiens, et même ses mélodies ont de temps en
-temps une apparence d'originalité qui ne déplaît pas. Il s'attache à
-varier ses mouvements et ses rhythmes, et l'on n'est pas tenté de
-prendre son opéra pour un seul morceau _infiniment trop prolongé_. Ce
-qui lui manque surtout, c'est ce qu'on acquiert avec de l'étude et de
-l'expérience, nous voulons dire l'art des préparations et des
-développements, l'art de coordonner les différentes parties d'un
-morceau, et de lui donner une forme convenable. Il n'est pas grand
-harmoniste, et module parfois assez maladroitement; mais enfin il a des
-idées, ce qui est une grande qualité par le temps qui court.
-
-On a remarqué la cavatine assez gracieuse de Delizia, au premier acte,
-le début de son duo avec Roger, l'air de Conrad, fort bien chanté par M.
-Ronconi,--bien qu'avec un peu trop de violence peut-être,--et des
-couplets que l'auteur a mis dans la bouche de Delizia, couplets dont la
-fin est gauche et péniblement contournée, mais dont le début est franc
-et original. Nous ne parlons pas de la charmante cavatine de Bonello,
-que madame Brambilla exécute avec tant de charme: c'est un emprunt que
-M. Ricci a fait à son frère aîné. Luigi Ricci, auteur de _Scaramuccia_,
-de _Chiaradi Rosenberg_ et de plusieurs autres ouvrages connus.
-
-Le final du second acte produit assez d'effet; il en ferait plus encore
-s'il était moins long.
-
-Il y a des qualités dans le duo du troisième, entre Roger et Delizia,
-lequel se termine en quatuor et termine la pièce; mais toutes ces
-qualités sont perdues pour être employées mal à propos. Il est trop
-absurde de faire exécuter un _crescendo_ à un homme blessé à mort, et
-qui n'attend que la cadence finale pour expirer.
-
-Le meilleur morceau de l'ouvrage est un petit trio par où débute le
-troisième acte: il est fort bien fait; il s'élève de beaucoup au-dessus
-du niveau commun; il ne mérite aucun des reproches que nous avons
-adressé au reste de l'ouvrage. Que M. Ricci nous donne un nouvel opéra
-dont tous les morceaux aient autant de valeur que le petit trio dont
-nous parlons, et il peut compter sur nous pour proclamer son génie et
-pour célébrer sa gloire.
-
---_Les Puritains_ n'avaient pas été représentés une seule fois l'an
-passé; on les a repris lundi dernier avec un grand éclat. La salle était
-pleine, littéralement. Du parterre aux quatrièmes loges, on eût cherché
-vainement une place pour un spectateur du plus. L'oeuvre de Bellini a
-été accueillie d'un bout à l'autre avec un enthousiasme inexprimable;
-elle était, il faut le dire, dignement exécutée: madame Grisi et
-Lablache y ont eu les plus belles inspirations. Jamais la voix de Mario
-n'avait paru plus énergique ni plus touchante. M. Ronconi, qui
-remplaçait Tamburini, a été un peu faible au premier acte; mais il a
-pris au second une éclatante revanche, et le célébré duo _Suoni la
-tromba intrepida_ a été applaudi et redemandé avec fureur. Hélas! toute
-cette admiration et tout ce bruit nous rendront-ils cet aimable et
-malheureux jeune homme à qui le ciel avait donné tant de génie, et que
-la mort est venue arrêter tout à coup au début d'une carrière qui devait
-être si brillante?
-
---Nous avons donné l'année dernière sur _l'Orphéon_ et les écoles
-publiques de chant organisées par D. Wilhem, et dirigées aujourd'hui par
-son digne successeur, M. Hubert, des détails assez étendus pour que nous
-n'ayons pas besoin d'y revenir. Deux réunions solennelles ont eu lieu
-tout récemment dans la grande salle de la Sorbonne; il n'y avait là ni
-artistes ni chanteurs de profession, mais de laborieux et modestes
-ouvriers (l'élite, il est vrai, des bons ouvriers de Paris), de jeunes
-enfants de tous les quartiers, pour qui le chant n'est qu'une étude
-accessoire, une noble et morale récréation, des amateurs, en un mot, des
-amateurs pris dans les derniers rangs de la société parisienne. Il faut,
-dit le proverbe, se défier des concerts d'amateurs. En général, le
-proverbe a raison; mais, relativement aux amateurs de _l'Orphéon_, il a
-tort. Cette armée chantante, si nombreuse et si bien disciplinée, a fait
-entendre successivement plusieurs morceaux des plus grands maîtres, qui
-ont été dits avec une justesse et un ensemble, souvent même avec une
-pureté, un goût et une délicatesse de nuances qui ont excité, à
-plusieurs reprises, l'attendrissement et l'admiration de l'auditoire.
-
---_Oreste et Pylade_, ouvrage représenté dernièrement à l'Opéra-Comique,
-n'est qu'un vieux vaudeville joué aux Variétés vers l'an 1820. Le
-compositeur, M. Thys, voyant qu'au lieu d'un poème on ne lui donnait
-qu'un vaudeville, a jugé à propos de rendre à M. Scribe la monnaie de sa
-pièce; au lieu d'une partition d'opéra, il n'a fait qu'un album de
-chansonnettes. La revanche a été complète et éclatante. M. Thys et M.
-Scribe sont évidemment deux hommes d'égale force; ils se sont moqués
-l'un de l'autre avec beaucoup d'esprit, et un succès égal. C'est la
-fable du renard et de la cigogne qu'ils ont mise en action; mais, dans
-cette affaire, M. Scribe a été le renard.
-
-Les concerts se succèdent presque sans interruption. Dans un prochain
-numéro nous apprécierons le talent des artistes les plus remarquables et
-les plus remarqués cette année.
-
-
-
-Salon de 1844.
-
-(PREMIER ARTICLE.)
-
-Vendredi soir, 15 mars.
-
-Nous sommes encore tout meurtri; malgré la foule qui assiégeait les
-portes du Musée, nous avons pu entrer dans le sanctuaire. Mais notre
-coup d'oeil a été rapide, et nos impressions sont encore vagues. Dans
-d'autres articles, nous essaierons de faire connaître et d'apprécier les
-ouvrages les plus remarquables du salon de 1844. Aujourd'hui nous ne
-pouvons que mentionner à la hâte sept à huit tableaux qui nous ont
-particulièrement frappé, et donner quelques détails encore incomplets
-sur ceux que nos dessinateurs ont déjà pu reproduire. Nous mettons en
-pratique les principes sur l'art que M. le baron Taylor exposait, il y a
-quelques années, dans un ouvrage remarquable sur le Salon. «Notre
-premier but, disait-il, a été d'encourager les artistes par la publicité
-que nous offrons à leurs oeuvres. Nous ne renonçons point, ni au désir,
-ni au droit de les éclairer de nos conseils; mais notre critique, à
-nous, sera toujours amicale et bienveillante, et elle s'efforcera
-surtout d'être utile par des renseignements non moins réfléchis que
-désintéressés.» Ne semble-t-il pas que ces lignes aient été écrites pour
-_l'Illustration_, dont le but, ici, est de populariser les oeuvres les
-plus remarquables?
-
-Nous marchons au hasard, sans chercher tel ou tel peintre, sans établir
-du catégories, sans même nous préoccuper des noms plus ou moins célèbres
-qui honorent la peinture française; et cependant nous aimons à signaler
-de grandes oeuvres. Le Salon de 1844 n'est pas aussi faible que bien des
-gens se plaisent à le dire; des talents nouveau se sont manifestés, et
-nous le constatons avec plaisir; nous leur rendrons la justice qui leur
-est due.
-
-M. Adrien Guignet a fait un pas de géant; son _Salvator Rosa chez les
-brigands_ est une de ces compositions où tout se trouve; l'effet, la
-couleur et l'ensemble. Ces montagnes sauvages, ces routes impraticables,
-voilà bien la nature qu'aimait et étudiait Salvator Rosa! Son talent se
-retrempait au milieu de ces sites âpres et grandioses. M. Adrien Guignet
-a bien compris son sujet, et, ce qui était plus difficile, il l'a
-parfaitement rendu. _Salvator Rosa_ est comme une introduction à _la
-Mêlée_, non pas imitée de ce maître, mais peinte dans son style, _la
-Mêlée_ est une immense composition, si l'on considère la multitude de
-personnages qui agissent dans les différents groupes du tableau. Le
-mouvement est remarquable; la bataille est arrivée à son apogée:
-
- Soldats, fantassins et cohortes,
- Tombaient comme des branches mortes
- Qui se tordent dans le brasier
-
-a dit le poète. Nous avons parlé de l'effet du tableau. La couleur en
-est vigoureuse, mais, à notre avis, un peu trop bistreuse. L'ensemble,
-principalement, fait de cette toile une grande oeuvre. Il ne manque à M.
-Adrien Guignet que la réputation; mais, patience, la réputation est
-encore plus facile à acquérir que le talent, son paysage et ses dessins
-ne le cèdent qu'en importance à _Salvator Rosa_ et à _la Mêlée_.
-
-M. Guignet aîné a exposé plusieurs portraits. Cette fois, la critique ne
-pourra, sans injustice, lui être hostile, et reconnaître les brillantes
-qualités qui le distinguent. Le style sévère dont cet artiste ne
-s'écarte jamais le maintiendra dans une bonne route, et il vaut mieux le
-voir sobre de tons, que visant à ce que nous appellerons le
-_papillotage_. Son portrait en pied de madame la comtesse de *** est en
-tous points hors ligne. Une dignité aristocratique, un maintien noble,
-et l'expression des figures de la comtesse et de sa jeune fille, font de
-ce portrait une oeuvre à la hauteur de celles des maîtres; jamais M.
-Guignet aîné n'avait traité les accessoires avec plus de conscience,
-jamais non plus il n'était arrivé à une ressemblance aussi exacte, aussi
-poétique, ajouterons-nous.
-
-Son portrait de madame Laetitia Bonaparte est fort beau, et va de pair
-avec celui de madame la comtesse de ***. Nous en avons remarqué un autre
-qui, dès l'abord, ne nous a point paru être sorti de l'atelier de M.
-Guignet aîné, tant la nuance était différente de celle qu'il a adoptée.
-Dans cette toile, M. Guignet aîné a abandonné le style sévère, et s'est
-mis à la portée de tout le monde. Devons nous le dire, nous qui, par
-notre profession de critique, pouvons prétendre avoir de justes notions
-sur l'art? ce portrait nous plaît infiniment, quoiqu'il soit moins
-irréprochable que les autres du même peintre.
-
-M. Guignet aîné et M. Adrien Guignet sont frères, comme MM. Adolphe et
-Armand Leleux. La fraternité, à ce qu'il paraît, est heureuse aux
-peintres.
-
-M. Hippolyte Flandrin, ainsi que nous l'avions annoncé, n'a point
-exposé, occupé qu'il est de travaux importants pour l'église
-Saint-Germain-des-Prés; son frère, M. Paul Flandrin, a voulu dignement
-soutenir l'honneur de sa famille. Ses portraits, sans être à la hauteur
-de ceux de M. Hippolyte, méritent cependant nos éloges; ils se
-distinguent par une pureté de dessin remarquable. M. Paul Flandrin aussi
-est portraitiste; mais, avant tout, il est paysagiste. C'est là qu'il
-faut le voir à l'oeuvre, et qu'il faut le juger. Nous avons remarqué
-avec plaisir que sa manière se modifiait un peu; les paysages qu'il a
-exposés cette année n'ont pas cette froideur qu'on reprochait avec
-raison à ses productions dernières.
-
-Sa _Vue de Tivoli_ a de belles lignes; elle est bien choisie, les
-collines boisées qui s'étendent autour du château ont une grande
-fraîcheur.
-
-Ses _Deux jeunes Filles auprès de la fontaine_ sont comme une miniature
-à l'huile. Charmant petit tableau, scène antique, inspirée par les
-églogues de Virgile.
-
-Les _Bords du Rhône_ (environs d'Avignon) sont peints d'après nature; le
-site est agréable; la campagne, chaude comme elle l'est dans le midi de
-la France, est rafraîchie à certaines distances par des alluvions du
-fleuve. Ce paysage peut s'appeler étude terminée. Là encore, ce qu'il
-faut remarquer avant tout, c'est la pureté des lignes et le choix du
-point de vue. M. Paul Mandrin fera bien de se préoccuper des
-accessoires, qui ne nuisent jamais au principal dans un tableau, et dont
-l'absence, au contraire, a souvent rendu une toile incomplète.
-
-Lors de notre visite dans les ateliers, nous vous annoncions que le jury
-d'admission serait moins sévère que par le passé; nous espérions qu'il
-serait juste.
-
-Il a fait acte de justice en se montrant moins hostile envers M. Corot.
-
-L'_Incendie de Sodome_, par M. Corot, est une belle et large
-composition, pleine d'effet, et où se trouvent réunies toutes les
-excellentes qualités qui distinguent son talent. Qui pourrait croire
-qu'un pareil tableau ait été refusé l'année dernière, et que le célèbre
-paysagiste ait été obligé d'en _rappeler_, comme on dit à la
-Correctionnelle? M. Corot est bien vengé par ses oeuvres elles-mêmes;
-elles protestent éloquemment contre l'exclusion brutale dont elles
-avaient été frappées.
-
-La _Sainte Elisabeth_ de M. Glaise est une oeuvre estimable, et par là
-nous voulons dire un de ces tableaux bien faits, mais peu saillants, où
-il est presque impossible de signaler des défauts, mais où, en revanche,
-les qualités n'abondent pas. M. Glaize, plein d'avenir et de talent,
-nous remet à l'année prochaine sans doute. Sa _Sainte Elisabeth_ est
-bien peinte; la tête a un admirable caractère de piété.
-
-[Illustration: L'incendie de Sodome, tableau par M. Corot.]
-
-M. Auguste Charpentier nous donne une _Adoration des Bergers_, sujet
-fréquemment traité, où un grand nombre de peintres ont échoué. M.
-Auguste Charpentier s'en est tiré à son honneur, et il y a vraiment lieu
-à le féliciter. La composition de son tableau est savamment ordonnée;
-les groupes sont habilement disposés; mais pourquoi la couleur
-n'est-elle pas plus harmonieuse, et surtout plus vigoureuse? M. Auguste
-Charpentier possède un talent de dessinateur si remarquable que nous lui
-souhaitons un vrai talent de coloriste. Ses autres ouvrages accusent
-tous un incontestable mérite, et les portraits qu'il a exposés
-rappellent ceux qui l'ont tout d'abord placé au premier rang parmi nos
-portraitistes.
-
-Un jeune peintre, M. Baudron, a droit à nos éloges pour son
-_Annonciation de la Vierge_, purement dessinée, de couleur assez
-brillante, et où nous avons distingué quelques inexpériences de
-composition. M. Baudron appartient à l'école ingriste; son tableau nous
-porte à croire qu'il s'est un peu affranchi des règles du maître quant à
-la couleur.
-
-M. Adolphe Leleux a déjà fait ses preuves; il a exposé de délicieuses
-scènes bretonnes qui l'ont mis du premier coup au nombre des peintres de
-genre les plus distingués. Ses _Paysans picards_ sont des portraits
-véritables. Rien de plus naïf et de plus naturel, M. Adolphe Leleux a
-rencontré ces paysans-là, et nous-mêmes, il nous semble les reconnaître.
-Les _Cantonniers navarrais_ sont l'oeuvre capitale du peintre. Ici M.
-Adolphe Leleux a agrandi le cercle ordinaire de ses compositions; il a
-placé la scène au milieu des montagnes de la Navarre, où la nature est à
-la fois vigoureuse comme en Normandie, et chaude comme en Espagne.
-L'ensemble du tableau est parfait; les personnages sont gracieusement et
-naturellement posés; les montagnes sont d'une couleur excellente;--et
-combien leur vue est douce à celui qui les a traversées! Mais, se
-demande-t-on, M. Adolphe Leleux aurait-il abandonné la Bretagne pour la
-Navarre? Il y aurait chez lui ingratitude; nous aimions tant ses
-premiers tableaux bretons! Répondons aux mécontents que M. Leleux
-illustre la Bretagne en ce moment, et que, l'année prochaine, il
-exposera des Faneuses bretonnes: il n'a pas, d'ailleurs, jeté
-exclusivement ses vues sur cette province de la France. Que M. Adolphe
-Leleux voyage en Bretagne, ou en Navarre, ou dans les Alpes, il
-rapportera toujours de ses excursions de gracieux tableaux. Ne soyons
-donc pas exclusifs à son égard, et ne lui imposons pas de limites.
-
-[Illustration: Les Laveuses à la Fontaine, tableau par A. Leleux.]
-
-[Illustration: Bohémienne, pastel par Eugène Tourneux.]
-
-Son frère, M. Armand Leleux, a exposé _les Laveuses à la Fontaine_, une
-charmante toile de genre. Deux jeunes filles, paysannes de la forêt
-Noire, lavent leur linge dans un abreuvoir placé au milieu d'un chemin
-couvert et tournoyant, comme disent les faiseurs de pastorales. Un
-cavalier passe et jette sur elles des regards foudroyants. Leur beauté
-lui a plu, il a voulu entamer avec elles la conversation, à peu près
-comme Jean-Jacques Rousseau en agit avec mademoiselle Galley; mais les
-jeunes filles l'ont plaisanté et ont conséquemment excité sa mauvaise
-humeur. Composition et couleur méritent nos éloges dans ce petit
-tableau; quant au naturel, jamais, peut-être, M. Armand Leleux n'y
-arrivera plus complètement. Le seul reproche que nous devions lui
-adresser, c'est le manque d'air et de lumière. M. Armand Leleux a fait
-de si grands progrès depuis une année, que nous regrettons de ne voir
-qu'un seul tableau de lui.
-
-M. Eugène Tourneux, ce jeune émule de Maréchal, qui avait obtenu une
-médaille d'or à l'exposition de 1843, expose cette année deux grands
-pastels: _les deux Rois mages_, et une _Bohémienne_. M. Eugène Tourneux
-a fait de sensibles progrès. Nous reproduisons sa _Bohémienne_,
-gracieuse étude d'un charmant effet, qui a l'importance d'une grande
-composition.
-
-M. Dauzats, qui, jusqu'alors, n'a point exposé sans captiver l'attention
-du critique ou de l'amateur, a envoyé deux tableaux: une bataille, que
-nous reproduirons plus tard; une _Mosquée_, que nous reproduisons
-aujourd'hui, et qui est un de ses meilleurs ouvrages. Il n'y a rien de
-plus gracieux et de plus agréable à peindre que l'Orient, ce pays de la
-lumière par excellence. Chaque artiste en a rapporté, d'après ses
-impressions personnelles, des études qui, par la suite, sont devenues
-des tableaux. Le Salon de cette année abonde en peintures orientales,
-dues au pinceau de MM. Decamps, Marilhat et Dauzats. L'Algérie, surtout,
-devient le domaine de ce dernier, pour ainsi dire par droit
-d'occupation. M. Dauzats possède des qualités depuis longtemps reconnues
-et appréciées; il prend la nature sur le fait, et ne l'embellit que
-juste ce qu'il faut pour la rendre intéressante, et lui ôter la beauté
-trop nue et trop intraduisible avec le pinceau.
-
-[Illustration: Une Mosquée, tableau par M. Dauzats.]
-
-[Illustration: La Sainte Famille, tableau par M. Decaisne.]
-
-M. Decaisne tient un rang honorable parmi les peintres religieux. Sa
-_Sainte Famille_ ajoutera encore à sa réputation, surtout si l'on se
-préoccupe, avant tout, en la regardant, de la pensée qui y a présidé.
-L'enfant-Dieu, placé entre saint Joseph et la sainte Vierge, lève les
-yeux au ciel, comme pour dire que là-haut seulement est sa véritable
-patrie, et que la terre n'est que sa patrie d'adoption. Les deux autres
-personnages sont bien ajustés: cependant, la tête de la sainte Vierge
-est loin d'offrir le type de cette divinité que Raphaël avait si bien
-comprise. La _Sainte Famille_ de M. Decaisne nous a rappelé la dernière
-oeuvre de Bouchet. Sous le rapport du dessin et de la couleur, ce
-tableau ne laisse rien à désirer; la correction du dessin est
-remarquable, et la couleur ne manque pas non plus de vérité.
-
-[Illustration: Un Prisonnier, tableau par M. de Lemud.]
-
-M. de Lemud débute dans la peinture par un tableau, j'allais dire une
-étude peinte tout à fait importante. Ce qui distingue M. de Lemud,
-dessinateur lithographe, c'est la grâce et le charme de ses
-compositions, c'est la vigueur et la verve de l'exécution, c'est la
-couleur;--car, pour lui, le crayon ressemble au pinceau. Si le tableau
-de M. de Lemud est un sujet modeste, l'avenir s'offre plus riche, et
-bien certainement nous aurons à constater dans la suite de notables
-progrès. Le _Prisonnier_ suffit pour entrer dignement dans la carrière.
-
-
-
-ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS.
-
-(Suite.--Vol. II, p. 26, 38, 103, 139, 153, 214, 234, 326 et 347.)
-
-
-Eden en perspective.
-
-Lorsqu'il eut suffisamment examiné le plan de la ville d'Eden, Martin
-s'écria:
-
-«En vérité, mais... mais c'est une colonie importante!
-
---Oui, fort considérable, repartit l'agent.
-
---Je commence à craindre... reprit Martin, parcourant de l'oeil les
-édifices publics, qu'il n'y reste rien à faire pour moi.
-
---A faire? répliqua l'agent; oh! tout n'est pas bâti; non, pas tout
-encore!»
-
-Le soulagement fut réel.
-
-«Le marché, demanda en hésitant Martin, le marché est-il bâti?
-
---Ceci? dit l'agent, enfonçant la pointu de son cure-dent au centre de
-la girouette, du toit; attendez un peu... non... non; le marché n'est
-pas bâti.
-
---Eh! eh! ce ne serait pas une trop mauvaise aubaine pour commencer,
-hein! Mark? murmura Martin poussant son compagnon du coude.
-
---Rare aubaine!» répondit Mark, qui, avec une physionomie sagace, se
-tenait debout, regardant alternativement le plan et l'agent.
-
-Un silence mortel s'ensuivit. M. Scadder, pendant les courtes vacances
-qu'il accordait à son cure-dent, siffla quelques notes de l'air du
-_Yankee doodle_, et souffla la poussière amassée sur le toit du théâtre
-en peinture.
-
-«J'imagine, dit Martin, feignant d'examiner le plan de plus près, et
-laissant voir, au tremblement de sa voix, toute l'importance qu'il
-attachait à la réponse; je présume que vous avez là plus d'un...
-plusieurs architectes?
-
---Pas un seul, répliqua Scadder.
-
---Mark! murmura Martin tirant sa _Compagnie_ par la manche,
-entendez-vous?--Mais qui a donc dirigé toutes les constructions
-indiquées là-dessus? ajouta-t-il tout riant.
-
---Qui sait! le sol étant des plus fertiles, peut-être que les édifices
-publics y croissent spontanément!» dit Mark.
-
-Lorsqu'il hasarda ces paroles, il se trouvait du côté du profil mort de
-l'agent; mais tout à coup Scadder fit volte-face et braqua son bon oeil
-contre lui.
-
-«Touchez mes mains, jeune homme! dit-il.
-
---Pourquoi faire? demanda Mark, déclinant la proposition.
-
---Sont-elles sales ou sont-elles propres?» poursuivit Scadder les
-étalant toutes grandes ouvertes.
-
-Physiquement parlant, elles étaient incontestablement sales; mais comme
-M. Scadder ne les offrait à l'inspection que dans un sens figuré et
-comme emblème, de sa moralité immaculée, Martin s'empressa d'affirmer
-qu'elles étaient plus blanches que la neige.
-
-[Illustration.]
-
-«Je vous prierai, Mark, ajouta-t-il ave quelque irritation, de ne pas
-avancer des remarque» de ce genre, qui, quoique innocentes en
-elles-mêmes et sans importance au fond, peuvent déplaire à des
-étrangers. Vous me surprenez, vraiment!
-
---Voilà déjà la Compagnie qui fait des siennes et qui empiète, pensa
-Mark; il faut qu'elle s'habitue à n'être qu'un partner dormant,--dormant
-et ronflant; c'est là le rôle des Compagnies, à ce que je vois.»
-
-M. Scadder ne dit mot, mais tournant le dos au plan, il enfonça une
-vingtaine du fois son cure-dent dans le bois du pupitre, tout en
-regardant Mark comme s'il l'eût poignardé en effigie.
-
-«Vous ne nous avez pas dit quel était l'architecte de toutes ces
-constructions? fit enfin observer Martin du ton le plus conciliant.
-
---Inutile de vous inquiéter qui et quel il est, de ce qu'il a construit
-ou pas construit, reprit l'agent d'un ton bourru. Peut-être qu'ayant
-fait sa main, il est parti avec ses tas de dollars; peut-être n'a-t-il
-pas gagné un sou; peut-être était-ce un vagabond fieffé; peut-être un
-architecte pour rire! Qu'importe?
-
---Voilà! ce sont de vos oeuvres, Mark, dit Martin.
-
---Peut-être, poursuivit l'agent en montrant quelques touffes d'herbe,
-peut-être que ce ne sont pas là des plantes venues de l'Eden; non!
-Peut-être que ce pupitre, que ce tabouret ne sont pas fait du bois de
-I'Eden; non! Peut-être qu'il n'y a pas la queue d'un colon dans l'Eden;
-peut-être qu'il n'existe pas un endroit de ce nom dans tout le vaste
-territoire des États-Unis!
-
---J'espère que vous êtes content du succès de votre plaisanterie, Mark?»
-dit Martin.
-
-Mais ici, juste à temps et au montent opportun, le général intervint,
-et, de la porte, en appela à Scadder, le priant de donner à ses amis
-tous les renseignements possibles sur une maison, avec ce petit lot de
-cinquante, acres, qui avait primitivement appartenu à la Compagnie, et
-qui venait tout récemment de rentrer en sa possession.
-
-«Vous avez toujours la main trop ouverte, général, fut la réplique.
-C'est un des lots dont le prix doit monter plus tard. Je le maintiens,
-et monter beaucoup encore!
-
-Néanmoins, tout en grommelant, il ouvrit ses livres; et tenant toujours
-ou poursuivant, quelque gêne qu'il en pût résulter pour lui-même, au
-guet du côté de Mark, il déploya une feuille du registre à l'examen des
-étrangers.
-
-«Maintenant, montrez-moi où le lot est situé, dit Martin après avoir lu
-avidement.
-
---Sur le plan? demanda Scadder.
-
---Oui.»
-
-L'agent se tourna contre la muraille, réfléchit un instant, comme si,
-lorsqu'on en appelait à lui, il voulait prouver que son exactitude
-allait jusqu'à la minutie; enfin, après avoir décrit en l'air avec sa
-main autant de cercles qu'en pourrait parcourir un pigeon messager à
-l'instant où il vient de, prendre son vol, il darda la pointe de son
-cure-dent tout au travers du grand quai, qu'il perça d'outre en outre.
-
-«Là! dit-il, laissant vibrer le canif fiché dans le mur; c'est là
-qu'est le lot!»
-
-Martin lança à Mark un coup d'oeil triomphant, et la _Compagnie_ vit que
-c'était affaire conclue.
-
-Cependant le marché ne se termina pas aussi aisément qu'on aurait pu
-l'imaginer. Scadder était caustique, âpre et mal monté; il mit plus d'un
-bâton dans les roues, tantôt priant les acquéreurs de prendre encore une
-semaine ou deux pour réfléchir, tantôt prédisant que la position ne leur
-conviendrait point; une autre fois, déterminé, sans rime ni raison à se
-dédire et à tout rompre; toujours murmurant des imprécations contre la
-folle prodigalité du général. Enfin la totalité de la somme,
-singulièrement minime pour un tel achat (et c'était pourtant plus des
-quatre cinquièmes du capital apporté par la _Compagnie_ dans
-l'entreprise architecturale), les cent cinquante dollars furent comptés,
-et Martin se trouva grandi de deux pouces en sa nouvelle dignité de
-propriétaire dans le florissant territoire d'Eden.
-
-«Si vous n'étiez pas content, au bout du compte, dit Scadder en
-délivrant à Martin les reçus et titres nécessaires, en échange de son
-argent, ce n'est certes pas à moi qu'il faudrait vous en prendre!
-
---Non, non, répliqua gaiement le jeune homme, nous ne vous chercherons
-pas querelle... Êtes-vous prêt, général?
-
---A vos ordres, monsieur; et je vous souhaite, dit le général en lui
-tendant la main avec une grande cordialité, joie et repos dans votre
-nouvelle propriété. Vous voilà devenu, monsieur, un des citoyens de la
-nation la plus puissante, la plus hautement civilisée qui jamais ait
-embelli la surface du monde: d'une nation, monsieur, chez laquelle
-l'homme est uni à l'homme par un indissoluble lien d'amour, d'égalité et
-de confiance. Puissiez-vous, monsieur, vous montrer toujours digne de
-votre patrie adoptive!»
-
-Martin remercia, et salua M. Scadder, qui, ayant repris possession de sa
-chaise à l'instant où le général la quittait, recommençait à se balancer
-de plus belle. Mark se retourna plus d'une fois, en se rendant à
-l'hôtel, pour regarder l'agent. Malheureusement c'était le profil
-immobile qui se trouvait de son côté, et l'on ne pouvait y démêler
-qu'une expression réfléchie et tranquille; mais quelle différence de
-l'autre côté! L'homme assurément n'était pas sujet à rire, surtout aux
-éclats; pourtant, il n'y avait pas un des plis de la patte d'oie ou de
-corbeau étalée sous ses tempes, pas un muscle, une ride de ce visage qui
-ne se contractât en une étrange et burlesque grimace; tout riait dans
-cette figure, hors la Louche.
-
-Il nous faudrait trop de temps et d'espace pour raconter tout ce que
-Martin vit à l'hôtel National. Une ovation; des réceptions solennelles,
-auxquelles M. Chuzzlewit dut se prêter bon gré, malgré; les pompeux
-discours d'une dame américaine à la tenue majestueuse, mistriss Homing,
-qui ne quittait non plus Martin que son ombre, et qu'il se trouva
-contraint de reconduire, quoiqu'il ne la connût pas, aux nouveaux
-Thermopyles, sur la route d'Eden; c'était plus qu'il n'en fallait pour
-mettre le pauvre garçon sur les dents. Les derniers achats des objets
-nécessaires au futur établissement des deux associés, et leur séjour à
-l'hôtel, que les retards du bateau à vapeur prolongeaient au delà de
-toute prévision, avaient tellement réduit leurs finances que, si le
-départ eût été encore différé, ils se seraient trouvés dans la même
-position que les malheureux émigrants qui, depuis plus d'une semaine,
-consommaient leurs provisions avant d'avoir commencé le voyage.
-Misérables passagers, enrôlés sur de trompeuses espérances, ils étaient
-là entassés dans l'entre-pont; fermiers qui jamais n'avaient vu de
-charrue, bûcherons qui jamais n'avaient manié la cognée, charpentiers
-qui n'auraient pu assembler une caisse; tous rejetés de leur pays, sans
-aide, sans appui, lancés dans un monde nouveau, enfants par
-l'expérience, hommes par les besoins!
-
-Enfin, le moment tant de fois désigné, tant de fois reculé, arriva, et
-Mark et Martin s'embarquèrent.
-
-L'Anglais trouva à bord quelques passagers de la trempe de M. Bevan, son
-ami de New-York, et leur agréable commerce l'eut bientôt ranimé. Ces
-nouveaux venus le soulagèrent de leur mieux des sublimes brouillaminis
-philosophiques de mistriss Homing, et déployèrent dans leur conversation
-un bon sens élevé et des sentiments que Martin ne pouvait apprécier trop
-haut.
-
-«Si cette république avait une suffisante dose d'intelligence et de
-grandeur, disait Martin, au lieu de forfanterie et de fanfaronnade,
-certes les leviers ne manqueraient pas pour la tenir à flot.
-
---Posséder d'excellents outils et en employer de mauvais, fit observer
-Mark, c'est le fait de pauvres charpentiers. Que vous en semble,
-monsieur?»
-
-Martin hocha la tête.--«On pourrait croire, dit-il, que la besogne étant
-trop au-dessus de leurs visées et de leurs forces, ils trouvent commode
-de la brocher n'importe comment.
-
---Ce qu'il y a de curieux, reprit Mark, c'est que s'il leur arrive de
-faire n'importe quoi de passable, l'oeuvre que de meilleurs ouvriers,
-avec bien moins de moyens, feraient chaque jour de leur vie, sans y
-attacher d'importance, ils se mettent aussitôt à chanter victoire, tout
-du haut de leur tête. Comptez, sur ce que je vous dis, monsieur, si
-jamais leur arrière se paie, au lieu de trouver que, sous le point de
-vue commercial, il peut être avantageux de se libérer, et qu'une
-banqueroute n'est pas sans danger, ils sont gens à en faire un bruit, du
-vacarme et autant de vanteries et de discours que s'ils étaient les
-seuls à payer leurs dettes, et que jamais argent prêté, n'eût été
-remboursé avant eux, depuis que le monde est monde. Oh! je les connais,
-allez! et vous pouvez compter sur ce que je vous dis!
-
---Peste! il me semble que vous devenez profond politique! s'écria Martin
-en riant.
-
---Ah! pensa Mark, sans doute à présent que me voilà d'une journée plus
-proche de la vallée d'Eden, je jette ma flamme avant de m'éteindre. Au
-débarqué je me trouverai tout à fait prophète, qui sait?»
-
-Mark garda pour lui ses prévisions et ses doutes: mais le redoublement
-de vivacité qui en fut la suite, l'air réjoui que prit cette physionomie
-déjà si joviale, suffisaient à Martin. Quoiqu'il pût quelquefois faire
-bon marché de l'inépuisable enjouement de son compagnon; que même, comme
-dans l'affaire du Zephaniah Scadder, il trouvât dans son associé un
-commentateur trop enclin à la raillerie, l'exemple de Mark n'en relevait
-pas moins constamment son espoir et son courage. Peu importe qu'on se
-trouvât ou non en humeur d'en profiter, la gaieté était contagieuse, et
-quoi qu'on en eut, il fallait y prendre part.
-
-An commencement du voyage, une ou deux fois le jour, ils se séparèrent
-de quelques passagers, remplacés aussitôt par d'autres; peu à peu les
-villes furent plus clairsemées; bientôt ils naviguèrent plusieurs heures
-de suite sans rencontrer d'autres habitations que celles des coupeurs de
-bois, et le vaisseau ne s'arrêta plus que pour renouveler sa provision
-de combustible. Le ciel, le bois, les eaux, tout le long du jour, et
-cette dévorante chaleur qui flétrit tout ce qu'elle touche.
-
-En avant, ils pénétrèrent dans ces vastes solitudes où les rives se
-dérobent sous une végétation épaisse et serrée. Là, les arbres flottent
-le long du courant, étendent à la surface, du fond des eaux profondes,
-leurs longs bras décharnés, glissent des marges du fleuve, et, moitié
-nourris, moitié décomposés par ses ondes bourbeuses, descendent avec ses
-flots. En avant, ils poursuivirent leur route à travers les jours
-pesants et les tristes nuits, sous l'ardeur du soleil et parmi les
-brouillards et les vapeurs du soir: en avant, en avant, jusqu'à ce que
-le retour parut impossible, et que l'espérance de revoir ses foyers ne
-fut que le misérable rêve d'un fou.
-
-Il ne restait que peu de passagers à bord, et ce peu était aussi
-décoloré, aussi triste, aussi stagnant que la végétation qui oppressait
-la vue. Plus de sons d'espoir ou de gaieté; plus de joyeuses causeries
-pour tromper le temps paresseux; plus de petit groupe enjoué qui fit
-cause commune contre la triste et pesante impression des objets. Si les
-voyageurs n'avaient, par intervalle, avalé quelque nourriture prise à la
-gamelle commune, on aurait pu les croire portés par la barque du vieux
-Caron, lorsqu'il traîne au dernier tribunal les mélancoliques ombres.
-
-Enfin, ils approchèrent des nouveaux Thermopyles, où, le même soir,
-rnistriss Homing devait débarquer. Un rayon de joie pénétra l'âme
-assombrie de Martin, lorsque sa compagne de voyage lui communiqua cette
-nouvelle. Quant à Mark, il portait sa lumière au-dedans de lui;
-n'importe, il ne fut point fâché de la circonstance.
-
-Il était presque nuit lorsque, se rapprochant de terre, le navire
-s'arrêta. La rive paraissait escarpée; au-dessus s'élevait un hôtel en
-forme de grange, un ou deux magasins en bois, et quelques appentis épars
-çà et là.
-
-«Vous passerez la nuit ici pour repartir demain matin, madame, à ce que
-je présume, dit Martin.
-
---Repartir! et pour quel endroit, s'il vous plaît? s'écria la mère des
-modernes Graeques.
-
---Mais pour les nouveaux Thermopyles!
-
---A qui en avez-vous? Ne les voyez-vous pas?» reprit mistriss Homing.
-
-Martin promena ses regards autour de lui, sur le triste et monotone
-panorama qui s'obscurcissait de plus en plus, et fut obligé de convenir
-qu'il ne pouvait apercevoir de ville.
-
-«Comment donc? mais c'est là! cria mistriss Homing, montrant du doigt
-les appentis.
-
---Cela! s'écria Martin.
-
---Cela! Ah vraiment! dites-en ce qu'il vous plaira, les Thermopyles n'en
-battent, pas moins Eden, et de la bonne manière!» reprit mistriss
-Homing, secouant la tête de la façon la plus expressive.
-
-La fille de mistriss Homing, venue à bord avec son mari, appuya ainsi
-que lui cette opinion: et Martin ayant décliné l'offre de se rafraîchir
-chez eux, pendant la demi-heure que le vaisseau devait passer en panne,
-escorta sa compagne jusqu'au rivage, et revint, d'un air rêveur,
-surveiller les émigrants qui transportaient leurs effets à terre.
-
-Mark se tenait près de lui, le regardant de temps en temps à la dérobée,
-pour épier l'impression que ce dialogue aurait pu produire. Le brave
-garçon désirait voir Martin un peu désenchanté avant d'atteindre leur
-destination, afin que le coup fût moins rude. Mais, sauf deux un trois
-regards furtifs lancés vers les misérables abris au-dessus de la berge,
-Martin ne laissa soupçonner ce qui se passait dans son esprit que
-lorsque les roues du vaisseau furent de nouveau en mouvement.
-
-«Mark, dit-il alors, est-ce qu'il n'y a réellement à bord que nous de
-passagers pour Eden?
-
---Aucun autre, Monsieur. La plupart, comme vous savez, sont descendus à
-terre le premier jour; le peu qu'il en reste maintenant va plus loin
-qu'Eden. Qu'importe, monsieur? nous n'en aurons que plus de place un
-bout du compte!
-
---Oh! sans doute. Mais... je songeais que... Martin s'arrêta.
-
---Vous disiez, monsieur?...
-
---Oui, je songeais qu'il était assez bizarre, à ces gens qui vont tenter
-fortune, de s'arranger d'un aussi horrible trou que ces Thermopyles, par
-exemple, lorsqu'il ne tiendrait qu'à eux de trouver mieux, beaucoup
-mieux, dans une bien meilleure situation, et pour ainsi dire sous leur
-main.»
-
-Son ton était si éloigné de l'assurance qui lui était naturelle, et
-laissait tellement percer une terreur secrète de la réponse de Mark, que
-l'excellent garçon en fut ému de pitié.
-
-«Voyez-vous, monsieur, dit-il du ton le plus doux, le plus conciliant
-qu'il put prendre pour insinuer l'observation, gardons-nous de monter
-trop haut nos espérances; à quoi bon, puisque nous sommes déterminés à
-tirer le meilleur parti possible des choses, quelles qu'elles soient?
-N'est-il pas vrai, monsieur?»
-
-Martin le regarda sans répondre.
-
-«Eden même, vous le savez bien, monsieur, Eden n'est pas entièrement
-bâti.
-
---De par le ciel, homme! s'écria impétueusement Martin, ne comparez pas
-Eden et ces bicoques! Êtes-vous devenu fou? Par tous les... Que Dieu me
-pardonne! vous me mettriez hors de moi!»
-
-Après cette sortie, Martin tourna le dos, et se promena sur le pont,
-d'allée et de venue, plus de deux heures, sans ouvrir la bouche, si ce
-n'est pour dire: «Bonne nuit!» Et le lendemain il parla d'autre chose,
-sans plus revenir sur ce sujet.
-
-A mesure que les deux nouveaux citoyens se rapprochaient du terme de
-leur voyage, la monotone désolation de la scène environnante croissait,
-et devenait telle qu'il ne tenait qu'à eux de se croire entrés dans les
-horribles domaines du Désespoir et de la Mort. C'était un plat marécage,
-semé de troncs d'arbres pourris. Il semblait que la végétation de la
-fertile terre eût fait naufrage en entier sur ces bas-fonds, où,
-jaillissant de sa cendre décomposée, pullulaient toutes sortes de
-productions immondes et dégoûtantes. Les arbres même ressemblaient à de
-gigantesques herbes, engendrées dans le limon par l'âcre soleil qui
-desséchait et dévorait leurs cimes. Là, les maladies pestilentielles,
-cherchant qui infecter, erraient la nuit en fantastiques brouillards, et
-rampaient à la surface des eaux, spectres qui les hantaient jusqu'au
-jour. Alors même que brillait le bienfaisant soleil, il ne faisait que
-révéler toute l'horreur de ces affreux éléments de corruption et de
-mort. Telles étaient les régions fortunées dans lesquelles nos voyageurs
-s'enfonçaient de plus en plus.
-
-A la fin on s'arrêta: c'était l'Eden.--A voir le hideux marais qui
-portait ce nom, enseveli sous la fange et sous des tas de filaments
-d'herbes et de racines entrelacées, on pouvait penser que les eaux du
-déluge ne l'avaient abandonné que d'hier.
-
-Le fleuve n'était point assez profond le long de ses rives pour que le
-vaisseau prit terre; Mark et Martin descendirent donc dans le bateau
-avec tout leur bagage.
-
-Parmi les huttes de bois, en si petit nombre, qu'ils discernaient avec
-peine par delà de noirs rameaux, la meilleure aurait pu servir de toit à
-vaches ou de grossière étable. C'étaient là les quais, la place du
-marché, les édifices publics, etc., etc.
-
-«Voilà un Édenèen qui nous arrive, dit Mark; il nous aidera à
-transporter nos effets. Bon courage, monsieur. Holà! hé! ici!»
-
-A travers le brouillard qui s'épaississait, ils voyaient l'homme avancer
-vers eux, mais lentement. Il s'appuyait sur un bâton; quand il fut plus
-près, ils s'aperçurent qu'il était pâle, maigre, que ses yeux inquiets
-étaient profondément enfoncés dans leur orbite. Un habit bleu, d'étoffe
-grossière, pendait, en haillons autour de lui; il avait la tête et les
-pieds nus. A mi-chemin, il s'assit sur une souche, et leur fit signe de
-venir à lui, ce qu'ils firent. Alors, appuyant la main sur son côté
-comme s'il souffrait, il chercha à reprendre baleine, tout en attachant
-sur eux un regard étonné.
-
-«Des étrangers! dit-il sitôt qu'il mit parler.
-
---Tout juste, reprit Martin. Eh bien, mon bon monsieur, comment vous en
-va?
-
---J'ai été bien bas d'une mauvaise fièvre, répondit-il faiblement. Voilà
-longtemps que je n'ai pu me tenir debout. Est-ce votre butin que je vois
-là-bas? ajouta-t-il en montrant leur bagage.
-
---Oui, monsieur, répliqua Mark. Nous indiqueriez-vous quelqu'un qui put
-nous donner un coup de main pour transporter le tout à... la ville? Cela
-se peut-il, monsieur?
-
---Mon fils aîné l'aurait fait, reprit l'homme; mais aujourd'hui il a son
-frisson, et il est resté enveloppé dans ses couvertures; son cadet, mon
-plus jeune, est mort la semaine dernière.
-
---J'en suis peiné pour vous, gouverneur, et de toute mon âme, dit Mark
-en lui serrant la main. Ne vous inquiétez plus de nous, et donnez-moi
-seulement le bras pour que je vous reconduise. Nos effets sont en
-sûreté, monsieur, ajouta-t-il, s'adressant à Martin; il n'y a pas presse
-autour; nul danger que personne y touche. Ce qui est rassurant tout de
-même.
-
---Non, murmura l'homme, plus personne! C'est là qu'il les faudrait
-chercher, poursuivit-il, frappant le sol de son bâton; ou bien vers le
-nord, sous les broussailles. Le plus grand nombre, nous l'avons enterré;
-les autres sont partis; le peu qui reste ne se hasarderait pas à sortir
-de nuit.
-
---L'air du soir n'est pas des plus salubres, à ce que je comprends? dit
-Mark.
-
---Il est mortel,» reprit le colon.
-
-Mark ne montra pas plus de malaise que si on le lui eût recommandé
-connue de l'ambroisie, et donnant le bras au pauvre homme, il lui
-expliqua, chemin faisant, la nature de leur achat, et s'enquit de la
-position de leur logement futur. C'était tout contre sa hutte, dit
-l'habitant d'Eden, si près, qu'il avait pris la liberté d'y emmagasiner
-un peu de mais. Il pria ses nouveaux voisins de l'excuser pour cette
-nuit, promettant de tâcher de débarrasser leur maison dès le lendemain.
-Il leur donna ensuite à entendre, par manière de conversation, et comme
-un petit commérage local, que c'était lui qui, de ses propres mains,
-avait enterré le dernier propriétaire, information qui n'altéra pas
-davantage la sérénité de Mark.
-
-Bref le colon les introduisit dans une misérable loge construite de
-troncs d'arbres à peine équarris, qui, la porte étant, dès longtemps
-enlevée, ouvrait en plein sur ce paysage désolé et sur la noire nuit.
-Sauf le tas de grain déjà mentionné, la hutte était parfaitement vide.
-Cependant les nouveaux venus avaient laissé leur malle sur la plage, et
-le voisin leur donna, en guise de chandelle, une espèce de torche que
-Mark s'empressa de planter au milieu du foyer.
-
-Déclarant alors que la maison avait «un air tout à fait confortable,» il
-se hâta d'entraîner Martin jusqu'à la grève, le priant de l'aider à
-rapporter leur malle. En allant et en revenant, il parlait, parlait sans
-relâche, s'efforçant d'infuser dans l'âme de son compagnon quelque vague
-idée qu'au fond ils étaient arrivés sous les plus favorables auspices.
-
-Mais plus d'un homme qui, sous l'empire de la passion, dans l'ardeur de
-la vengeance, tiendrait ferme en sa maison démantelée, a vu s'évanouir
-son courage à la chute d'un château bâti en l'air; lorsque la hutte
-reçut ses propriétaires pour la seconde fois, Martin se jeta le visage
-contre terre et fondit en larmes.
-
-«Pour l'amour du ciel, monsieur, s'écria Mark en proie à la plus
-profonde terreur, pas de cela! oh! non, monsieur, tout plutôt tout!
-Jamais homme, femme, enfant, n'ont tiré et ne tireront secours, fut-ce
-pour franchir une haie, de leurs soupirs et de leurs larmes; mauvaise
-besogne, qui ne peut servir à rien pour vous; et pour moi c'est bien pis
-encore! Il y a de quoi me terrasser tout à plat. C'est la seule chose
-que je ne puisse supporter; tout plutôt, monsieur, tout au monde!
-«L'expression terrifiée du visage de Mark, qui s'était arrêté pour
-parler, tandis qu'à genoux devant la malle il se préparait à l'ouvrir,
-en disait encore plus que ses paroles.
-
-«Mille et mille fois pardon, mon cher camarade, répliqua Martin, mais
-c'est plus fort que moi; dussé-je en mourir, je ne puis m'en empêcher!
-
---Vous me demandez pardon, vous! reprit Mark avec énergie, retrouvant sa
-bonne humeur ordinaire, et s'empressant de déballer leurs effets. Quoi!
-c'est le chef de la maison qui demande excuse à la compagnie? tout est
-donc bouleversé! Il faut qu'il y ait désordre dans la maison de
-commerce. Il est donc grand temps d'inspecter les écritures et de
-dresser l'inventaire! nous y voilà; tout en ordre: ici le porc salé; là
-le biscuit; de ce côté l'eau-de-vie, et qui sent fièrement bon encore!
-Ah! ah! et notre chaudron étamé; c'est une vraie fortune, que ce
-chaudron! Voilà les couvertures, et voici notre bonne hache! qu'on dise
-maintenant que nous n'arrivons pas équipés de toutes pièces! Je me sens
-cossu comme un cadet de bonne maison parlant pour les Grandes-Indes, et
-ayant pour père le président-directeur de la compagnie. Il n'y a plus
-qu'à puiser un peu d'eau dans le courant devant la porte, à mêler le
-grog,--poursuivit-il, courant dehors et joignant l'action aux
-paroles,--et voilà le souper servi et pourvu, je dis, de toutes les
-délicatesses de la saison! Allons, monsieur, nous sommes au complet,
-prêts à recevoir, prêts à encaisser! Que Dieu nous bénisse, monsieur, ne
-sommes-nous pas gais, dispos et mieux approvisionnés que larrons en
-foire?» Il était impossible de ne pas reprendre courage dans la
-compagnie d'un pareil homme. Martin s'assit par terre, à côté du coffre,
-tira son couteau, et mangea et but en désespéré.
-
-«A présent, voyez-vous, dit Mark dès qu'ils eurent fini ce repas
-cordial, je vais, à l'aide de votre couteau et du mien, fixer solidement
-cette couverture à la porte, ou plutôt à l'endroit où, dans un état de
-haute civilisation, ladite porte se devrait trouver. Là, voyez si la
-draperie ne représente pas fort bien? va pour la portière! Actuellement,
-en poussant la malle tout contre, bouchons l'ouverture en dessous.
-Est-ce que cela ne fait pas merveille? et pour finir, voilà votre
-couverture, monsieur, et voici la mienne; et qui nous empêche de passer
-une bonne nuit?»
-
-En dépit du joyeux préambule, plusieurs heures se succédèrent avant que
-Mark pût s'endormir. Il s'était roulé dans sa couverture, avait mis sa
-hache sous sa main, s'était couché en travers du seuil, mais il était
-trop sur l'éveil, trop inquiet, pour qu'il lui fût possible de fermer
-les yeux. La nouveauté d'une situation terrible, la crainte d'être
-surpris par quelque animal rapace, ou par quelque autre dangereux
-ennemi, une funeste incertitude quant aux moyens de subsistance,
-l'appréhension d'une mort prochaine, l'immense distance et les mondes
-d'obstacles qui s'élevaient entre eux et l'Angleterre, n'étaient que de
-trop fertiles sources d'anxiétés pendant cette silencieuse et
-interminable nuit. Quoique Martin s'efforçât de persuader le contraire à
-son compagnon, Mark sentait fort bien qu'en proie aux mêmes pensées, il
-ne dormait pas plus que lui, et c'était là le plus fâcheux de leur
-affaire, car si une fois ils se mettaient à couver, à ressasser leur
-détresse, au lieu de s'efforcer énergiquement d'y parer, l'abattement de
-leurs esprits devait, sans nul doute, favoriser la morbide influence
-d'un climat pestilentiel. Enfin jamais, aux veux de Mark, la lumière du
-jour n'avait été mieux venue que lorsque, perçant à travers la
-couverture qui leur servait de porte, elle le tira d'un sommeil
-convulsif.
-
-En glissant furtivement dehors pour ne pas éveiller son compagnon enfin
-assoupi, Mark alla se rafraîchir dans la rivière qui coulait devant leur
-porte, puis il donna un coup d'oeil à tout l'établissement. C'étaient
-une vingtaine de huttes au plus, dont moitié étaient abandonnées, et qui
-toutes tombaient en ruine. La plus désolée, la plus déserte, la plus
-abjecte de ces loges, portait, comme de droit, le titre pompeux de
-_Banque du crédit national_. Quelques misérables piliers étaient enfouis
-autour de la baraque, et perdus sans ressource dans la vase.
-
-Çà et là on découvrait quelques tentatives de défrichement. En deux ou
-trois endroits on avait dessiné une espèce de champ où, à travers les
-souches et les cendres des arbres brûlés, perçaient quelques maigres
-récoltes de maïs. Sur divers points une palissade tracée en zigzag avait
-été entreprise; nulle part elle n'avait achevée, et les pieux
-pourrissaient à demi enterrés. Trois ou quatre chiens étiques, quelques
-cochons aux longues jambes, qui, affamés, erraient à travers le taillis,
-cherchant quoi dévorer, un petit nombre d'enfants hâves et presque nus,
-qui, bouche béante, regardaient l'étranger de l'entrée de leurs
-chaumières, furent les seuls êtres vivants qui se montrèrent à Mark. Une
-vapeur fétide se suspendait aux arbustes, aux branches inférieures des
-arbres à mesure que, chaude comme l'haleine d'un four, elle s'élevait de
-terre; et, à chaque pas de l'Anglais, l'empreinte de son pied se
-remplissait de l'eau noirâtre qui partout suintait du sol.
-
-Leur terrain, le lot acheté, n'était qu'un épais fourré où les arbres
-rapprochés se poussaient, se coudoyaient l'un l'autre, gênant
-mutuellement leur croissance. Les plus faibles, étiolés, se tordaient et
-s'allongeaient dans les formes les plus bizarres, comme des êtres
-estropiés et perclus; les plus forts, arrêtés dans leur développement
-par la pression et le manque d'air, étaient tout rabougris. Autour de
-ces troncs irréguliers croissaient de longues tiges de gazon, d'humides
-herbes rampantes, et un fouillis épais d'arbustes entremêlés qui ne
-formaient plus qu'une masse inextricable, jungle ou mackis noir et
-profond, dont les racines ne plongeaient ni dans l'eau ni dans la terre,
-mais dans un putride mélangé de l'un et de l'autre, et de leurs propres
-débris corrompus.
-
-Mark retourna vers la grève où la veille ils avaient débarqué leurs
-effets, et y trouva enfin une demi-douzaine d'hommes à l'aspect blême et
-misérable, prêts cependant à l'assister. Ils l'aidèrent à transporter
-son bagage dans sa maison de bois. Ces malheureux secouaient tristement
-la tête en parlant de la colonie, et ne trouvaient nul confort à donner
-à leurs nouveaux concitoyens. Ceux qui avaient quelques ressources
-s'étaient empressés de déserter cette plage mortelle; ceux qui restaient
-y avaient perdu, qui sa femme, qui ses enfants, des amis, des frères, et
-avaient eux-mêmes cruellement souffert. La plupart étaient malades; nul
-ne se sentait la force qu'il s'était connue jadis. Tous offrirent
-franchement leurs avis et leurs services à Mark, qu'ils ne quittèrent
-que pour aller vaquer à leurs différents travaux.
-
-Martin, pendant ce temps, s'était péniblement levé; mais le changement
-produit par une seule nuit sur toute sa personne était effrayant: pâle,
-faible, il se plaignait de douleurs et de défaillance dans tous les
-membres; sa vue s'était obscurcie, sa voix s'éloignait. Pour Mark,
-rassemblant toute son énergie, plus vigoureux, plus actif à proportion
-que leur position devenait plus critique, il alla enlever la porte d'une
-des cases abandonnées et revint l'adapter à leur propre logis; après
-quoi il courut chercher une espère de banc grossier dont il avait fait
-la découverte chemin faisant, et qu'il rapporta en triomphe. Ayant fixé
-ce meuble précieux en dehors de leur hutte, il posa dessus le précieux
-chaudron étamé et différents ustensiles, de façon à représenter une
-espèce de buffet. Ravi de l'arrangement, il roula ensuite la tonne de
-farine dans un coin de la maison, où il la dressa debout en manière de
-tablette de décharge. Quant à la table à manger, rien ne pouvait mieux
-en tenir lieu que leur grand coffre; Mark le consacra solennellement à
-cet emploi. Les habits, couvertures, manteaux furent pendus aux parois,
-à des chevilles et à des clous; enfin Mark s'empara d'une grande
-pancarte disposée par Martin à l'hôtel National, lorsqu'il était dans
-l'enivrement de ses espérances, et l'inscription _Chuzzlewit et Comp.,
-architectes et inspecteurs généraux_, fut déployée et clouée à l'endroit
-le plus apparent de la façade de la baraque, comme si la cité d'Eden eût
-été une vraie ville, et que les nouveaux ingénieurs eussent eu sur les
-bras plus d'affaires qu'ils n'en pouvaient entreprendre.
-
-«Voici les outils,» s'écria Mark apportant la boîte aux instruments de
-Martin et fichant le grand compas droit au milieu d'un tronc d'arbre
-coupé devant la porte, «Je les mets un peu en avant, ajouta-t-il, pour
-qu'on sache que nous sommes bien pourvus. Maintenant, vienne qui voudra.
-Quiconque a une maison à bâtir n'a qu'à se dépêcher de s'adresser à
-nous, avant que nous ayons quelque autre ouvrage en train.»
-
-Vu l'intensité de la chaleur, la matinée avait été plus que
-raisonnablement employée; mais sans s'accorder une minute de repos, bien
-que la sueur coulât de tous ses pores, l'infatigable Mark s'éclipsa et
-reparut, sortant de la maison, armé d'une hache, prêt à mettre à
-exécution, à l'aide de son outil, toutes sortes d'impossibilités.
-
-«Nous avons de ce côté un vieux vilain arbre, monsieur, que j'aimerais
-mieux voir à bas que debout. A ce soir le four, n'est ce pas? C'est un
-fameux pays que l'Eden pour la terre glaise, tout de même, et la glaise
-c'est bon à tout!»
-
-Mais Martin ne répondait mot. Il était demeuré assis tout le temps, la
-tête dans ses mains, absorbé dans la contemplation de l'eau qui coulait
-à ses pieds, songeant peut-être que ces ondes ne fuyaient si rapides que
-pour aller gagner la haute mer, route de cette patrie qu'il n'espérait
-plus revoir.
-
-Les coups vigoureux que Mark déchargeait sur son arbre n'eurent pas plus
-de succès pour tirer Martin de sa profonde méditation: voyant échouer
-ses efforts, l'associé laissa de côté toute besogne et s'en vint trouver
-son maître.
-
-«Courage! De grâce ne vous laissez pas aller ainsi, monsieur, dit le
-pauvre garçon.
-
---Oh! Mark, reprit son ami, qu'ai-je fait en toute ma vie pour mériter
-un pareil sort!
-
---Ah! par exemple, monsieur, quant à cela, répondit Mark, tout ce que
-nous avons de gens ici en pourraient dire autant, et quelques-uns,
-peut-être, à plus juste titre que vous, ou moi. Allons, monsieur,
-remontez-vous, mettez-vous à faire quelque chose. Voyons; si vous
-écriviez à Scadder pour lui faire quelques observations personnelles,
-est-ce que cela ne vous soulagerait pas un peu?
-
---Non, dit Martin, secouant tristement la tête, il n'y a point de
-remède.
-
---S'il en est ainsi, monsieur, vous êtes malade, il faut vous soigner et
-vous guérir.
-
---Ne vous inquiétez plus de moi, reprit Martin; faites pour vous ce que
-vous croirez le mieux. Bientôt vous n'aurez plus qu'à songer à vous
-seul; puisse alors Dieu vous renvoyer au pays et me pardonner de vous
-avoir amené ici! Pour moi, je suis destiné à mourir là, sur cette terre;
-je l'ai senti en y mettant le pied. Eveillé, assoupi, je n'ai rêvé qu'à
-cela toute la nuit.
-
---Je craignais tout à l'heure que vous ne fussiez malade, dit Mark avec
-tendresse; maintenant, j'en suis sûr. C'est une crise, un léger accès de
-fièvre attrapé au milieu de toutes ces rivières de malheur. Mais, Dieu
-vous bénisse, ce ne sera rien. C'est seulement pour s'acclimater: eh, ne
-faut-il pas que chacun paie son petit tribut au climat et à la saison?
-C'est général, vous le savez bien.»
-
-Martin se contenta de soupirer en branlant la tête.
-
-«Attendez-moi une demi-minute! s'écria vivement Mark; je ne fais qu'une
-course jusque chez nos voisins pour leur demander ce qu'il faut prendre,
-en emprunter un peu, et vous le rapporter; après quoi, comptez que
-demain vous vous trouverez aussi gaillard, aussi fort que jamais. Je
-reviens comme l'éclair. Seulement, ne vous découragez pas, ne vous
-affectez pas, je vous en supplie, tandis que je serai absent!»
-
-Jetant sa hache, il partit aussitôt. A quelque distance, il s'arrêta,
-regarda derrière lui et repartit comme un trait.
-
-«Maintenant, Mark Tapley, se dit le brave personnage en s'administrant
-un bon coup de poing sur la poitrine, par manière de cordial, faites
-attention à ce que je me fais l'honneur de vous dire, mon garçon; les
-choses vont aussi mal que vous avez jamais pu le désirer, mon bon ami,
-et vous n'aurez de votre vie meilleure occasion de mettre à l'épreuve
-votre bonne et joviale humeur. En avant donc, Mark Tapley, c'est le
-moment ou jamais de faire contre mauvaise fortune bon coeur!»
-
-(_La fin à un prochain numéro._)
-
-
-
-Courrier de Paris.
-
-Les comédiens n'ont jamais eu la réputation d'amasser des lingots d'or
-ni de devenir millionnaires; on pratique, dans cette vie de théâtre, une
-philosophie qui conduit rarement au Potose; ce n'est pas qu'on y
-contracte le mépris des richesses, on les estime fort au contraire et on
-leur tend la main volontiers; mais on ne sait pas les retenir, et
-l'argent qui entre par une porte sort bientôt par l'autre. Je sais bien
-qu'il s'est opéré, depuis assez longtemps, une notable révolution dans
-cette insouciance des artistes; ils se sont laissés aller à la pente du
-siècle qui va droit à l'utile et au réel; depuis que l'art est devenu
-une exploitation et le théâtre une affaire, depuis que dans le talent ou
-le génie ce qu'on cherche avant tout, ce sont les gros revenus, nous
-avons--ô métamorphose!--des jeunes premiers plus exacts que Barême, des
-Célimènes qui achètent des rentes, et des danseuses qui mettent à la
-caisse d'épargne. Mais ce sont là des exceptions, et chez la plupart le
-naturel l'emporte; pour quelques comédiens bien rentés, que
-d'autres--souvent même des plus illustres--ont, comme Clairon, une
-vieillesse voisine de l'indigence! D'ailleurs cette nation comique est
-infime; elle s'étend depuis la Mélopomène en crédit, qui se drape
-fièrement dans sa pourpre, attirant à elle les billets de banque,
-jusqu'à la Zéphirine vagabonde qui promène, de Pontoise à
-Brives-la-Gaillarde, Chimène et Hermione sans sou ni maille; elle va de
-la prima donna qu'on charge de couronnes, à la pauvre chanteuse qui ne
-récolte que des sifflets et des pommes cuites; du ténor traîné dans une
-élégante calèche par deux chevaux hennissant, au ténor en patache ou
-crotté jusqu'à l'échine. Aujourd'hui les Melchiors Zapatas ne sont pas
-plus rares que du temps de Gil Blas, et l'eau claire continue à couler
-sur leur route, pour tout potage.
-
-On a songé à mettre un peu de vin dans cette eau, et cette pensée toute
-prévoyante a donné naissance à une caisse des artistes dramatiques; les
-talents les plus célèbres et les plus humbles en sont les tuteurs et les
-patrons; la caisse est alimentée par des dons individuels et--puisque le
-bal intervient aujourd'hui dans tous les actes de bienfaisance--par un
-bal annuel. L'Opéra-Comique prête sa salle élégante à cette danse
-philanthropique; l'année dernière, la recette à dépassé 35,000 fr.;
-cette année, la somme n'a pas été moins agréable et moins solide. Cet or
-donné pour la plupart par la curiosité, le désoeuvrement et le plaisir,
-se convertit le lendemain en bonnes rentes sur l'État; Melchior Zapata
-finira donc par être rentier sur ses vieux jours, pour peu que la caisse
-continue à prospérer, et ses croûtes de pain détrempées au courant des
-fontaines se changeront en brioches.
-
-Le bal a commence à minuit; la foule était considérable; ce n'étaient
-pas les acteurs, bien entendu, mais les actrices, que cette foule venait
-voir; mi ne saurait croire combien de gens donneraient le meilleur de
-leurs chevaux pour approcher seulement pendant une seconde de ces reines
-du drame, de la comédie, de l'opéra et de la danse, et entendre le
-frôlement de la robe de Rachel, de Fanny Ellsler et de Grisi! Et en
-effet pour le public cloué dans sa stalle d'orchestre, enfermé dans sa
-loge, assis sur les banquettes du parterre, la rampe est une barrière
-infranchissable; il semble qu'il ne soit permis qu'à des êtres
-privilégiés et surnaturels de communiquer avec ce monde des coulisses;
-et si par hasard une comédienne fameuse et un comédien célèbre viennent
-à passer dans la rue, comme le premier venu, vous voyez tous les regards
-se tourner sur eux avec stupéfaction; on dirait, à voir et étonnement,
-qu'il n'est pas encore prouvé que les comédiens marchent sur deux pieds
-et portent le nez au milieu du visage comme la plupart des mortels.
-
-Ici, du moins, les curieux ont pu se satisfaire: le théâtres de Paris
-avaient envoyé à ce bal l'élite de leurs actrices, les plus célèbres et
-les plus aimées; et plus d'un joli minois, dont le talent est encore à
-faire, s'indemnisait sur la réputation de sa taille, de ses yeux, de son
-sourire et de sa sensibilité.--Mademoiselle Rachel se faisait remarquer
-dans une loge d'avant-scène par le sérieux de son attitude et de son
-costume, digne de la gravité de Mélopomène. Dans la loge opposée, le
-Vaudeville souriait du sourire de madame Doche, vêtue de blanc et
-couronnée de fleurs; mademoiselle Déjazet portait de la poudre, et
-semblait toute prête à risquer encore une aventure de Richelieu.
-Cependant l'orchestre donne le signal, et peu à peu toutes ces
-demoiselles se mettent en danse; les dames patronnesses elles-mêmes
-descendent de leurs places officielles, bouquet en main, couronne en
-tête, et se mêlent aux quadrilles; on remarque particulièrement le mol
-abandon de la jolie mademoiselle Saint-Marc du Vaudeville, et le teint
-florissant de mademoiselle Denain du Théâtre-Français. Bientôt tout
-danse: de la duègne à l'amoureuse, de la princesse à la soubrette, de
-l'Agamemnon au Frontin, et du tyran à la victime... Alcide Tousez et
-Hyacinthe, la fleur des pois, se sont distingués, par leurs grâces
-exquises et leur galanterie raffinée, dans cette fête dramatique qui ne
-s'est terminée qu'à cinq heures du matin.
-
-Le carnaval vient, définitivement de rendre le dernier soupir; la
-mi-carême a vu le suprême effort de sa gaieté et éclairé le dernier jour
-de son règne; l'enterrement s'est fait sans rémission, au bal de l'Opéra
-du jeudi 14 mars, présent mois; il n'y a plus à y revenir, et tout est
-dit; le carnaval est bien mort... jusqu'à l'année prochaine. Quelques
-masques ont encore couru les rues, pour n'en pas perdre tout à fait
-l'habitude; et la mi-carême a frappé bruyamment aux portes de Musard,
-qui s'est mis sous les armes en reconnaissant sa voix, et l'a fait
-galoper à grand orchestre. La mi-carême n'est autre chose, en effet, que
-le carnaval affaibli et un peu blême; il n'a rien de nouveau à nous
-montrer ni à nous apprendre; j'excepte cependant la fête des
-blanchisseuses, qui lui appartient en propre, et dont nous donnons ici
-une esquisse. Vous voyez cette foule assemblée sur une des rives de la
-Seine, au pont d'Austerlitz ou au pont Royal, peu importe; vous entendez
-ces cris et ce tumulte: c'est la fête des blanchisseuses qui va
-commencer; il s'agit de nommer une reine, et toutes les ambitions
-s'agitent. Le système électif est en usage dans le royaume des
-blanchisseuses; la charte du battoir le consacre; mais elle n'accorde le
-droit d'élire qu'à un seul et unique électeur, et cet électeur se nomme
-le hasard. A qui le hasard donnera-t-il aujourd'hui la couronne?
-demandez à ce magicien, son agent secret; c'est lui qui tient l'urne où
-se cache la fève fatale qui va décider du sort de cette royauté; maître
-hasard a prononcé; la fève est échue à la blanchisseuse que vous voyez
-là; peut-être même n'est-ce qu'une ravaudeuse; n'avons-nous pas vu des
-royautés parties de moins encore?
-
-[Illustration: Matinée d'enfants costumés.]
-
-Dès que la reine est proclamée, les vivat retentissent; on agite les
-bannières, on entonne les hymnes et les chansons; puis le grand maître
-des cérémonies annonce que le cortège royal est prêt et que l'heure est
-venue de montrer Sa Majesté par la ville. Sa Majesté ne se fait pas
-prier; parée de fleurs et vêtue de sa robe des dimanches, elle monte
-dans sa... charrette de blanchisseuse; et aussitôt sa cour, ses dames
-d'honneur, ses grands officiers, ses sujets et ses sujettes la suivent,
-promenés comme elle dans leur équipage naturel; c'est véritablement ce
-qu'on peut appeler une reine et une cour populaires; aussi Sa Majesté ne
-dure-t-elle qu'un jour; si son pouvoir s'étendait au delà de
-vingt-quatre heures, il va sans dire qu'elle finirait par se
-dépopulariser, comme tant d'autres, et par prendre des airs absolus; les
-haines et les querelles éclateraient dans le royaume des blanchisseuses.
-Dieu! quelle anarchie dans le pli des chemises et le savonnage des
-bonnets et des collerettes! La charte des blanchisseuses a donc montré
-de la sagesse en bornant la royauté à un seul jour, qui s'appelle le
-jeudi de la mi-carême; mais si son autorité est éphémère, elle est du
-moins joyeuse, et exempte de tous soucis et de tous combats. Tant que le
-jour dure, la reine est saluée par les acclamations des passants et
-entourée de l'amour de ses sujets, et le soir elle finit gaiement son
-règne à la Courtille, et abdique sans remords et sans crainte, après un
-bon repas... Si Sa Majesté a fait quelque tache à son manteau royal,
-elle a du moins l'avantage de pouvoir le blanchir et le repasser
-elle-même.
-
-Il y a longtemps qu'on l'a dit: il n'y a plus d'enfants; j'ai vu l'autre
-jour un marmot qui fumait un cigare avec l'aplomb d'un tambour-major; et
-hier, chez madame de C..., une petite fille de dix ans dansait la polka
-avec la coquetterie et la vivacité d'une lionne expérimentée; c'est que
-nous avons aussi des bals d'enfants; pourquoi ces chers petits ne
-danseraient-ils pas, en effet? La danse sied surtout à leurs fraîches
-couleurs, à leur vif et limpide regard, à leur humeur rieuse et légère.
-Quoi! nous voyons des barbes grises et des crânes chauves se donner des
-passe-temps d'Adonis et de zéphyrs, et nous refuserions cette joie à
-tous ces chers amours à peine éclos? Le bal d'enfants commence donc à
-devenir à la mode; il y en a eu plusieurs cet hiver, un chez madame la
-comtesse de P..., un autre chez la baronne D..., un troisième chez M. le
-prince de S... Dans ces nuits enfantines, madame de C..., dont nous
-parlions tout à l'heure, a obtenu le prix de l'élégance et de
-l'originalité; les billets d'invitation, écrits au nom des deux petites
-filles de madame de C... anges gracieux et blonds, étaient, ainsi
-conçus: «Lucile et Armand de C... priant leurs amis et leurs amies A,
-B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, X, Y, Z,
-de leur faire le plaisir de venir passer la soirée chez eux, mardi
-prochain, 11 mars 1844.
-
-«On est libre d'apporter son papa et sa maman.
-
-«Les bonnes seront déposées dans l'antichambre, pour moucher.
-
-«Il y aura un violon et des confitures.»
-
-Tout l'essaim joyeux est venu. C'étaient bien les plus jolis minois de
-petites filles qu'on puisse imaginer, et les plus charmants bonshommes
-qui aient jamais été créés et mis au monde. Le costume était de rigueur.
-II y en avait de rares et de délicieux, grecs, italiens, du Nord et du
-Midi, de l'Occident et de l'Orient. Rien de plus piquant que le jeune
-D... en Cromwell; rien de plus gracieux que mademoiselle A..., âgée de
-sept ans, en robe et en coiffure à la Ninon. On voyait des Sémiramis de
-deux pieds et des Louis XIV haut comme ma botte. Le fils du lieutenant
-général L..., en veste de hussard, relevait alternativement sa terrible
-moustache, et demandait à boire à papa. Gustave Saint-H..., fraîchement
-sorti de nourrice, avait chaussé des bottes à l'écuyère, endossé
-l'uniforme des chasseurs à cheval de la garde impériale; redingote grise
-et petit chapeau; c'était le chat botté allant à la bataille
-d'Austerlitz.
-
-Au premier signal de l'orchestre, il fallait voir comme toute cette
-nation heureuse s'est mise en danse!... Mais tout à coup, je ne sais par
-quelle subite métamorphose, tous ces enfants n'ont plus été des enfants
-pour moi: à la taille près, c'étaient les mêmes mines, les mêmes
-coquetteries, les mêmes fatuités, les mémes jalousies qu'on voit dans
-nos bals à nous autres grands enfants. Les petites filles regardaient du
-coin de l'oeil si quelqu'un ne les admirait pas et les petits garçons
-s'efforçaient d'attirer l'attention de ces demoiselles et d'éloigner les
-concurrents. Il n'y a plus d'enfants, vous dis-je.
-
-Le souper a été vif et galant. Toute cette ruche bourdonnante s'est
-jetée sur les sucreries et les gâteaux, et les a pillés comme un
-parterre, laissant à peine quelques débris; et puis on s'est séparé,
-emportant la moitié du dessert dans ses poches.
-
-Cette fête laissera de longs souvenirs, et se transmettra de bambins en
-bambins. Un savant historien, membre de l'Académie des Inscriptions et
-Belles-Lettres, se propose d'en consacrer la mémoire dans le _Journal
-des Enfants_. Mais tout n'est pas rose dans la vie: si les marmots
-bénissent en général madame C... pour les doux loisirs qu'elle leur a
-donnés, d'autres lui gardent rancune. On ne fait pas plaisir à dix
-personnes sans faire de la peine à vingt autres; un ne gagne pas une
-amitié sans qu'une haine ne pousse aussitôt à côté. C'est ce qui est
-arrivé à madame de C... pour ce mémorable bal. Elle n'avait invité que
-des enfants au-dessus de trois ans; tous les enfants au-dessous sont
-furieux. Madame de C... a soulevé des inimitiés implacables dans le
-biberon, et le petit Ferdinand B..., quittant tout à coup le sein de sa
-nourrice, s'est écrié: «Quand je rencontrerai cette madame de C..., je
-ne la saluerai pas!»
-
-[Illustration: Promenade des Blanchisseuses, à Paris, le jour de la
-Mi-Carême.]
-
-Le goût de la danse va si loin, qu'il gagne jusqu'aux quadrupèdes.
-Plusieurs journaux ont publié des détails sur un bal de l'espèce animale
-donné chez madame la duchesse de ***. Faut-il nommer les choses par leur
-nom? ce bal était un bal... un bal... de chiens! Madame la duchesse de
-***, qui a des fantaisies canines très-prononcées, a mis son salon à la
-disposition de tous les griffons, épagneuls et king's-Charles de sa
-connaissance. Il va sans dire que les petits chiens de madame la
-duchesse en ont fait les honneurs. Les invitations avaient été envoyées
-en leur nom. On dit que, de mémoire de chien, on n'a vu une société plus
-nombreuse et mieux choisie. On entrait à quatre pattes et l'on dansait
-sur deux. Le griffon de madame de N..., paré, musqué, poudré, ciré, a
-ravi tous les coeurs par la grâce de sa danse; la levrette de la
-marquise Z... a obtenu les honneurs d'un aboiement général.
-
-Le lendemain, on a pu lire sur les grands murs de la ville l'avis
-suivant: 500 fr. de récompense à qui rapportera rue de la Paix,
-numéro..., un grillon couleur de feu, portant au cou une faveur rose...
-Sans doute c'est un danseur qui, en sortant du bal de madame la duchesse
-de ***, aura laissé sa raison au fond de sa pâtée, et se sera perdu en
-route.
-
-Cinq cents francs pour un griffon! Et si un pauvre homme, mourant de
-faim, allait tendre la main par là, cette âme si sensible lui dirait
-probablement: «Passe ton chemin, je n'ai pas de monnaie!»
-
-Ducros a paru devant ses juges: un arrêt de mort vient de frapper ce
-criminel de vingt ans. Les détails du procès attristent l'âme. On ne
-saurait sans horreur songer à tant de sang-froid dans un crime si grand
-et dans un âge si voisin de l'adolescence. Ducros a dit, des mots d'une
-naïveté effroyable, celui-ci, par exemple: «Je m'étais présenté deux
-fois chez madame veuve Sénepart, sans avoir le plaisir de la rencontrer;
-la troisième fois j'ai été plus heureux.»--Cette troisième fois, Ducros
-étrangla la malheureuse femme.--Après avoir assassiné la mère, il va
-chez le fils, auquel il tend la main; puis il fait sauter les
-petits-fils sur ses genoux. «J'ai joué avec eux toute la soirée, et je
-leur ai fait des cocottes.» En quittant ces pauvres innocents enfants,
-Ducros, pour finir sa soirée, entre dans un spectacle, non pas au
-boulevard du Temple, où il aurait pu trouver du moins de sombres drames,
-en rapport avec sa conscience, mais au théâtre des Variétés, où il
-assiste à une pièce bouffonne? «J'éprouvais le besoin de me distraire et
-de m'égayer un peu,» a-t-il dit.--Ducros s'est pourvu en cassation
-contre l'arrêt qui le condamne.
-
-On connaît l'accident arrivé l'autre jour à M. Habeneck, le célèbre
-violoniste et chef d'orchestre de l'Académie de Musique. Dimanche
-dernier. M. Habeneck, au moment d'aller diriger le dernier concert du
-Conservatoire, fit une chute dans les coulisses de l'Opéra. La chute fut
-rude, et quand on releva M. Habeneck, on s'aperçut qu'il avait le bras
-cassé. Cependant il était attendu; l'heure s'avançait: point d'Habeneck;
-le public commençait à s'impatienter. Un homme s'avançant sur
-l'estrade,--c'était Trévot le chanteur,--fit les trois saluts d'usage,
-et s'exprima en ces termes: «Messieurs, je suis chargé de vous prévenir
-d'un accident grave: M. Habeneck ne paraîtra pas aujourd'hui; il vient
-de tomber à l'Opéra et de se faire une _luxure_.» Voilà donc ce pauvre
-Habeneck atteint et convaincu de luxure. En revanche, si M. Trévot est
-jamais chargé d'annoncer un fait d'incontinence, il ne manquera pas de
-le traiter de luxation, pour rétablir l'équilibre.
-
-
-
-Une Vocation.
-
-ESQUISSE DE MOEURS ARABES.
-
-Pendant l'été de 1839, j'avais pris l'habitude d'aller chaque jour me
-promener aux Tuileries. Je venais de terminer mon droit et de me faire
-inscrire au stage des avocats à la cour royale de Paris, beau titre qui
-m'obligeait à descendre du cinquième, où j'habitais depuis quatre ans,
-au troisième étage, qui est l'extrême échelon, suivant l'ordonnance, et
-qu'on permet à ceux qui ne peuvent pas descendre au premier.
-
-J'allais tous les matins, de dix heures à deux heures, promener ma robe
-noire au palais, attendant des clients qui ne venaient jamais, si ce
-n'est, quand, me trouvant à la police correctionnelle, M. le président,
-voyant un de ces pauvres délaissés qui n'ont pas même un ami pour leur
-procurer la parole économique d'un avocat stagiaire, faisait appel à mon
-dévouement par ces paroles: «Maître Rigaud, présentez la défense du
-prévenu.» J'étais fier de me voir connu du président, et d'entendre
-proclamer mon nom en présence d'une centaine de malheureux qui viennent
-là sous prétexte de réaliser le voeu de la loi sur la publicité des
-débats judiciaires, l'hiver pour se chauffer, l'été pour ne rien faire,
-en tout temps pour méditer sur le sens de ces vers d'Horace qu'ils n'ont
-jamais lus:
-
- Raro antecedentem scelestum
- Deseruit pede poena claudo.
-
-Ce qui n'a jamais empêché de voler des mouchoirs jusque dans l'enceinte
-du tribunal, et des tabatières dans la poche de _Messieurs_.
-
-Donc, j'étais un homme de loisir. Quand j'avais suffisamment suivi mon
-cours d'éloquence à la sixième chambre, ayant encore deux heures à tuer
-jusqu'au dîner, je me rendais aux Tuileries après avoir fait un peu de
-toilette, c'est-à-dire chaussé mes bottes vernies et mis un faux col.
-
-A force de tourner sur moi-même dans les longues allées, regardant
-toutes les femmes, voulant être regardé par toutes et remarqué au moins
-par une seule, je jetai mon dévolu sur une jeune personne qui venait
-comme moi à cette promenade, en compagnie d'une autre jeune dame, sa
-soeur, à ce que j'imaginai, et de deux enfants qui jouaient à l'entour,
-tandis que les deux dames, tout en causant, s'occupaient de petits
-travaux de broderie ou de tapisserie.
-
-Toutes les deux étaient jolies; la plus jeune surtout était une petite
-brune dont la mine éveillée faisait retourner plus d'un passant. Pour
-moi, je commençai à la regarder avec une expression d'admiration
-sentimentale qui parut ne lui être pas désagréable. Au lieu de faire le
-tour de la grande allée, je n'allai d'abord qu'à la moitié, puis je
-raccourcis chaque fois la ligne, puis enfin je tournai dans un espace de
-vingt mètres dont ma beauté occupait le point central.
-
-Il y a une vieille comparaison de l'oiseau de proie tournoyant en
-spirale sur l'innocente colombe qu'il fascine de son regard en attendant
-qu'il la saisisse dans sa serre assassine: je n'en use pas.--Mes
-intentions d'ailleurs n'étaient pas si féroces; et quant à ma proie,
-c'était en effet une douce colombe, mais je ne devais pas la saisir ce
-jour-lâ.
-
-Ce manège dura trois mois sans autre incident que ces petits événements
-assez ridicules que je rappelle ici à ceux qui ont joué le même jeu dans
-les mêmes circonstances: tantôt un des enfants me poussait son cerceau
-dans les jambes, tantôt c'était la petite fille qui me lançait son
-volant à travers la figure; quelquefois le plus jeune des deux se
-laissait choir en courant, et moi de le ramasser et de le reconduire à
-sa mère, qui me remerciait, tandis que la jeune fille me regardait en
-rougissant, ce que je prenais pour une marque certaine de l'effet
-produit sur son coeur par la persévérance de mes évolutions amoureuses.
-Je pensais aussi que les grâces de ma personne n'avaient pas nui à la
-chose, car je devenais de jour en jour plus soigneux de ma toilette. Je
-conserve les mémoires de ma blanchisseuse de ce temps-là, comme souvenir
-d'un luxe qui étonnerait les lions du concert Vivienne.
-
-L'été se passa ainsi sans que j'eusse pu apprendre de mon objet autre
-chose, si ce n'est qu'elle était la soeur de la jeune dame qui
-l'accompagnait, et par conséquent la tante des deux marmots. C'est par
-le babil de l'un de ces enfants, attiré un jour à l'appât d'un son de
-plaisirs, que je fus confirmé dans mon premier soupçon à cet égard; ce
-fut pareillement de la bouche de cet innocent que j'appris son nom; elle
-se nommait Charlotte. En rentrant chez moi je relus la traduction de
-Werther; je me trouvai aussi amoureux que ce sensible Allemand; je me
-promis d'être aussi entreprenant et moins généreux. Le lendemain je ne
-la revis pas ni les jours suivants, et j'en rêvai jusqu'à ce qu'enfin,
-ayant désespéré de la retrouver jamais, je cherchai d'autres
-distractions.
-
-Voici le moment de dire que j'avais un confident: c'était un jeune homme
-de mon âge, qu'on voit encore aujourd'hui dans tous les lieux publics où
-l'on entre sans payer, un garçon d'une taille assez élégante, vêtu avec
-une recherche que je prenais alors pour un air d'opulence.--Toutefois je
-remarquai en lui, dès ce temps-là, certaines habitudes d'ordre qui me
-donnèrent à penser; mais je ne m'arrêtais à mes réflexions que pour les
-tourner à la louange de mon ami: esprit rangé, disais-je, qui ne donne à
-son luxe et à ses plaisirs que ce qui leur suffit, sans rien ménager de
-ce qui peut éblouir les autres.--Il s'appelait Achille de Bontemps, et
-se vantait de courir les bonnes fortunes dans le plus beau monde du
-faubourg Saint-Germain, ce qui ne l'empêchait pas de dîner avec moi chez
-un restaurateur à trente-deux sous, et de porter des gants à vingt-neuf,
-encore les porta-t-il dans sa poche, soigneusement enveloppés de papier,
-plus souvent qu'à ses mains, habituellement cachées dans les goussets de
-son pantalon; ses gants reparaissaient toujours à propos, et alors il
-les étalait avec grâce sur sa poitrine, en engageant son pouce dans
-l'entournure de son gilet, mettant à découvert, tout ce qu'on peut voir
-de la chemise: une pièce de fine toile de Hollande bâtie sur un corps de
-calicot à 1 franc le mètre.
-
-Tel était, au physique, mon ami Achille de Bontemps. Je lui avais parlé
-de ma passion, et je crois même que, poussé par ses hâbleries, je lui
-avais dit, non pas toute la vérité, mais plus que la vérité.--Cette
-confiance réciproque nous avait liés d'une étroite amitié, tellement
-qu'il ne se passait guère de jours sans que mon ami Achille ne vînt
-chercher son ami Rigaud, ou réciproquement.
-
-Suivant la coutume de ses pareils, mon ami m'entretenait volontiers de
-sa fortune présente, et surtout de ses magnifiques espérances dans
-l'héritage paternel. Sur ce point aussi je ne voulais point paraître
-inférieur à mon compagnon, et je me donnais comme lui des airs de
-capitaliste. Il savait que pour l'instant je vivais sur un petit capital
-placé chez un de mes parents, commerçant aisé de la rue Chapon, fort
-connu dans les départements par les applications industrielles que son
-génie inventif a trouvées dans l'emploi du caoutchouc.
-
---Il vint, je parle d'Achille, me trouver un matin, et me saluant d'une
-poignée de main plus vive qu'à l'ordinaire.
-
-«Mon cher Rigaud; me dit-il, je vais te demander un service: j'ai ici
-une lettre de change de 1,300 fr., bonne valeur dont j'aurais besoin de
-toucher le montant. Le souscripteur est excellent et je l'endosse: deux
-bonnes signatures. Ton parent sait que la tienne est meilleure que celle
-de Rothschild.»
-
---J'étais flatté du compliment. «--D'ailleurs, poursuivit Achille, il
-est nanti d'avance, ton parent, puisqu'il est dépositaire de ta
-fortune.--» Ta fortune! je me pavanais comme un millionnaire.--«Cela
-doit aller tout seul, ajouta-t-il; j'attendrai ce soir mes fonds au
-passage des Panoramas.
-
---J'y serai,» lui répondis-je.
-
-J'étais si sûr de la ponctualité d'Achille, le considérant comme un
-capitaliste, que j'oubliai en cet instant une recommandation de mon
-respectable père, mort, il y a quelques années, en exercice d'une charge
-d'huissier à Châteauroux.
-
-«Mon cher Polycarpe, c'est mon petit nom, mon cher Polycarpe, me disait
-mon père, ne signe jamais de lettres de change, n'endosse jamais de
-lettres de change. Tous les malheurs de la jeunesse viennent de la
-lettre de change.»
-
-J'endossai celle de mon ami.
-
-J'arrive tout de suite à l'échéance, passant, sous silence trois mois de
-ma vie paresseuse et dissipée.--C'est, dommage: car ces trois mois
-furent du bon temps dont on se souvient peut-être encore entre la rue
-d'Antin et la rue Grange-Batelière, et depuis le passage de l'Opéra
-jusqu'au Palais-Royal.
-
-La valeur, comme disait Achille, la valeur ne fut point payée. Le
-souscripteur était, je crois, un être imaginaire; je n'ai jamais, en
-tout cas, trouvé sa trace. Achille devait rembourser, il n'en fit rien.
-Le billet me fut présenté; je n'étais pas en fonds; mon parent le
-remboursa, et vint me trouver pour m'apprendre que j'étais débité,
-pardon de ce style de partie double, débité du montant du remboursement,
-il ajouta à cette déclaration financière quelques reproches et des
-conseils dont l'intention était trop bonne pour que je lui fisse
-remarquer que j'avais pensé tout ce qu'il pouvait me dire avant qu'il
-eût ouvert la bouche.
-
-«Eh bien! lui dis-je par une inspiration qui ne vient qu'aux
-prédestinés, faites protester l'effet, obtenez un jugement contre le
-souscripteur et les endosseurs. Envoyez-moi à Clichy, pourvu que mon ami
-y soit envoyé avec moi; j'ai mon idée.»
-
-Je crois que je fus compris par le fabricant en caoutchouc, car le soir
-même le billet était protesté, et huit jours après, le jugement
-signifié; huit jours plus tard, un fiacre s'arrêtait à ma porte, et
-comme je sortais pour me rendre au palais, deux hommes m'arrêtèrent,
-m'engageant à monter dans le fiacre. J'y trouvai mon ami Achille sous la
-garde d'un troisième personnage dont la figure était encore moins
-avenante que la face des deux premiers.
-
-«Comment, me dit mon ami, ton parent a l'infamie de nous faire arrêter?
-Cet homme-là n'a donc pas de coeur?
-
---Que veux-tu, lui dis-je, il ne me doit plus rien, mes fonds étaient
-épuisés avant l'échéance, et je suis traité comme un parent insolvable.
-
---Dis-tu vrai? Est-ce que nous allons coucher à Clichy? Ce serait une
-trahison de ta part.»
-
-Il disait cela si naturellement que je ne doutai pas de sa parfaite
-bonne foi. Selon lui, j'étais le traître, et il ne lui venait pas à
-l'esprit qu'il y avait au moins un traître avant moi, en ne comptant pas
-le souscripteur du billet.
-
-Au lieu de répondre à mon ami, je dis au garde du commerce et à ses
-acolytes de nous conduire droit à la prison. Mon sang-froid imposa à mon
-compagnon.
-
-«Ne pourrions-nous pas nous faire conduire ailleurs, sous la garde de
-ces messieurs, afin d'aviser ensemble au moyen de payer?»
-
-C'est Achille qui parlait ainsi.
-
-«Pardon, monsieur, répondit le ministre de la loi commerciale, vous
-pouvez venir chez moi, et si vous trouvez les fonds avant deux heures
-(il était dix heures), vous serez libres.
-
---Eh bien! conduisez-nous chez vous.»
-
-J'étais impassible et ne prenais aucune part à cette négociation.
-
-Nous fûmes en effet conduits chez le garde du commerce, et le fiacre
-s'arrêta bientôt devant une maison de mauvaise apparence; au fond d'une
-allée obscure, un escalier à peine éclairé nous mena au deuxième étage.
-Nous traversâmes un appartement encombré de meubles de tous les styles
-et de toutes les paroisses. On nous fit entrer dans le cabinet du
-maître.
-
-«Arrangez-vous ensemble, messieurs, nous dit-il, entendez-vous; trouvez
-le moyen de payer, ou dans quatre heures nous partons.»
-
-Nous voici seuls. «Eh bien! dit Achille, rompant le premier le silence,
-qu'allons-nous faire?
-
---Rien. Il me semble que nous faisons ici une station inutile.
-
---Comment! tu veux aller à Clichy? finis donc.
-
---Je t'assure que j'y suis décidé.
-
---Voyons, tâche de trouver la moitié de la somme, je trouverai peut-être
-l'autre.»
-
-C'est là que j'attendais mon homme.
-
-«Cherchons donc, je le veux bien; mais je n'ai pas d'espoir.»
-
-Nous fîmes venir les deux acolytes du garde du commerce et les envoyâmes
-chacun de son côté appeler, l'un une dame de la connaissance d'Achille,
-l'autre mon cousin le négociant.
-
-Quand ils furent partis, «As-tu déjeuné, me dit mon compagnon. Ces
-drôles-là m'ont saisi à jeun; il n'en faut pas davantage pour vous
-donner la jaunisse.»
-
-J'avais déjeuné, mais légèrement, de pain et de beurre avec une tasse de
-thé que je préparais moi-même tous les matins avant de sortir.
-
-«Monsieur, dit Achille en ouvrant la porte du cabinet pour appeler le
-maître, serait-il possible d'avoir à déjeuner?
-
---Voulez-vous, répondit-il, partager le déjeuner de ma famille? Nous
-allons nous mettre à table.
-
---Ma famille! qu'en dis-tu Polycarpe? dit Achille en se tournant vers
-moi, ces brigands-là ont une famille; veux-tu voir la famille?» Et sans
-attendre ma réponse, «Volontiers, monsieur, vous êtes bien aimable.»
-
-Il sort du cabinet et je le suis en faisant rapidement cette réflexion
-que le déjeuner serait porté sur la note des frais d'arrestation et
-qu'il faut prendre ce que Dieu nous envoie.
-
-On nous introduit dans la salle à manger. Quelle fut ma surprise! deux
-dames et deux enfants étaient déjà autour de la table. C'étaient les
-dames et les enfants des Tuileries, c'était ma Charlotte.--Je rougis
-jusqu'au blanc des yeux de me retrouver en présence de ma conquête dans
-une circonstance si pitoyable. Elle sembla elle-même interdite ainsi que
-sa soeur, du moins je crus remarquer sa confusion. Les enfants me
-reconnurent, et tous les deux ensemble:
-
-«Tiens, c'est le monsieur qui nous a donné des plaisirs!» Le garde du
-commerce, qui nous gardait à vue en l'absence de ses deux estafiers,
-s'était pourtant absenté une minute, et par conséquent il n'assistait
-pas à cette reconnaissance.
-
-Dès qu'il fut rentré, on se mit à table, et l'on commença à officier
-dans un silence interrompu seulement par le bruit des fourchettes et des
-mâchoires. Tout à coup mon ami Achille rompit le silence en disant:
-
-«Il parait que mon ami Rigaud est ici en pays de connaissance?
-
---Comment cela?» dit le maître de la maison.
-
-Les dames rougissaient.
-
-«Effectivement, dis-je, j'ai eu le plaisir de rencontrer ces dames
-quelque part.
-
---Aux Tuileries, n'est ce pas, monsieur, interrompit la soeur de
-Charlotte, comme si elle eût redouté le soupçon de son époux.
-
---Oui, madame, aux Tuileries, l'été dernier.»
-
-Achille comprit tout de suite que c'était l'aventure que je lui avais
-contée; et comme je l'avais extraordinairement amplifiée, je craignais
-qu'il n'abusât de ma confidence pour prendre avantage sur moi dans la
-partie dont l'enjeu était le paiement de la lettre de change.
-
-Effectivement, il se mit à faire des allusions à ces sortes de
-rencontres fortuites, regardant alternativement les deux femmes et moi
-de manière à me rendre toute contenance pénible. Heureusement ses
-habitudes de hâbleur l'amenèrent à parler de lui-même, et il nous conta
-qu'il avait failli épouser une Anglaise millionnaire pour lui avoir
-donné la main comme elle montait dans un omnibus.
-
-On l'appela en ce moment, et le garde du commerce le conduisit dans son
-cabinet, où l'attendait la dame qu'il avait fait prévenir. En même temps
-la soeur de Charlotte allait dire deux mots à sa servante, et je me
-trouvai seul avec ma belle.
-
-«Mademoiselle, lui dis-je, vous êtes peut-être étonnée de me voir ici!
-
---Monsieur, dit la jeune fille, je soupçonne que c'est une plaisanterie,
-et que votre arrestation n'est qu'un prétexte...»
-
-Je saisis rapidement le sens de cette méprise,
-
-«C'est vrai, lui dis-je, je me suis fait arrêter pour avoir le droit
-d'arriver jusqu'ici; je vous aime, Charlotte, et j'ose vous le dire.
-
---Je le savais,» dit-elle avec une simplicité qui me parut sublime.
-
-Sa soeur parut en ce moment, et l'aîné des enfants, frappé de la
-vivacité de notre court dialogue, se prit à dire:
-
-«Ma tante est drôle avec ce monsieur-là; ils se disent des choses..,
-
---Tais-toi, Frédéric,» dit la maman, qui entendait son mari rentrer,
-l'un de ses sbires étant de retour et ayant repris son poste de geôlier.
-
-Achille rentra lui-même quelques minutes après, et se remit à
-table.--Puis on sonna, et ce fut à mon tour de passer dans le cabinet,
-devenu une sorte de confessionnal; mon parent venait répondre à mon
-invitation.
-
-«Tenez-vous prêt, lui dis-je, à payer ce soir; mais faites entendre, en
-vous retirant, un refus formel; accompagnez-le, si vous voulez, des
-reproches les plus durs; traitez-moi comme le ferait le plus féroce des
-créanciers envers le débiteur le plus abandonné. Souffrez aussi que je
-vous accuse de cruauté, et que je vous baptise des noms les plus usités
-entre un débiteur malheureux, et un créancier impitoyable. Je n'irai pas
-trop loin; mais je vous enverrai au diable. Cela vous va-t-il, mon cher
-cousin?
-
---Entre parents, répondit-il, on se doit bien cela; tu peux même me
-jeter à la porte, pourvu que tu ne me pousses pas trop fort; car je
-souffre aujourd'hui de mon rhumatisme, et j'ai pris, pour venir, un
-cabriolet à tes frais.»
-
-Ce bon parent me toucha jusqu'au fond du coeur, et cette petite scène
-fut jouée avec une habileté digne de servir de modèle à tous les
-Frontins de la comédie.
-
-Après avoir expédié mon cousin avec grand bruit et force injustes,
-suivant le programme, je revins dans la salle à manger, en disant au
-garde du commerce;
-
-«N'alternons pas plus longtemps, monsieur, parlons; je ne puis compter
-sur l'homme que je viens de mettre à la porte; c'est un coeur de bronze,
-et je renie sa parenté.
-
---Un instant s'écria mon ami Achille; voyons, rentrons dans le cabinet
-et causons.»
-
-Charlotte me regardait, pendant cette nouvelle scène, avec un air
-d'étonnement; je saisis adroitement l'occasion de lui faire de l'oeil un
-signe qui disait: soyez tranquille.
-
-A peine rentré, j'ai, dit Achille, la moitié de la somme.
-
---Moi je n'ai rien.
-
---Eh bien! fais-moi ton billet de la moitié; je le ferai prendre à ma
-protectrice pour qu'elle fournisse la somme entière. C'est une vieille
-dame qui me veut du bien; elle fera cela pour moi.
-
---Je ne veux rien faire, si ce n'est me laisser conduire en prison. Je
-suis furieux de m'être adressé à un mauvais parent; c'est à toi que je
-dois cet affront. Encore un coup, partons.»
-
-En disant ces mots je sonnai et renouvelai la demande d'être conduit à
-Clichy.
-
-Achille alors prit à part le garde du commerce, et s'entretint une
-minute avec lui dans l'embrasure de la croisée. Celui-ci aussitôt; «Je
-m'en rapporte à la parole de monsieur, et le prends sur moi de vous
-mettre en liberté. Voilà les pièces: quinze cents francs de capital,
-trois cents francs de protêt et de jugement, deux cents francs de frais
-d'arrestation; vous ajouterez vingt francs pour le déjeuner, ce sera le
-pourboire de mes employés.»
-
-Il n'y avait qu'une manière d'expliquer cette confiance: je compris
-qu'Achille avait payé. Il prit les papiers avec une humeur dont je vis
-bien que j'étais l'objet, et il sortit sans m'inviter à la suivre et
-sans m'attendre.
-
-Dès qu'il fut parti, je racontai au garde du commerce que j'étais en
-mesure de payer, mais que j'avais joué une comédie en faisant mine de
-vouloir aller en prison, afin d'obliger mon ami à s'exécuter, sachant
-que si j'eusse acquitté tout ou partie de cette dette, je n'aurais
-jamais revu mon débiteur ni le montant de ma créance.
-
-«Jeune homme, me dit mon hôte, quelle est votre profession?
-
---Avocat.
-
---Avocat! fi donc! il faut vous faire huissier!
-
---Monsieur, lui dis-je, mon père le fut en province pendant trente ans.
-
---Vous ne le serez que dix ans à Paris, et votre fortune est faite.
-Avez-vous de l'argent?
-
---J'ai quarante mille francs, le reste de l'héritage paternel.
-
---Je vous en prêterai autant, et vous achèterez un office; nous ferons
-des affaires ensemble, puis vous vous marierez.
-
---Monsieur, lui dis-je, je me marierai auparavant, si vous voulez bien
-accueillir ma demande, c'est une affaire qui pourrait se conclure sans
-sortir d'ici. J'aime mademoiselle Charlotte.»
-
-Au bout d'un quart d'heure d'explication, tout était fini. Huit jours
-après, j'étais l'époux de Charlotte, et acquéreur d'un office d'huissier
-près les cours et tribunaux de Paris.
-
-En 1844 au moment où je recueille ce souvenir encore récent, je suis à
-la veille de me retirer des affaires, comme on dit, et d'aller vivre à
-Batignolles avec ma femme, qui m'a donné deux fils et qui m'en promet un
-troisième. Le ciel m'a béni; je lui demande la même faveur pour ma
-postérité.
-
-Quant à mon ami Achille, il cherche, à l'heure qu'il est, à se faire
-enlever par une riche veuve, et, de temps en temps, il monte en omnibus
-pour y rencontrer des héritières.--Il mourra gamin.
-
-P. de K.
-
-
-
-Améliorations des Voies Publiques.
-
-Dans notre précédent article sur les nouveaux percements de rues
-projetées ou en cours d'exécution dans Paris, nous avons établi une
-distinction nécessaire entre les projets qui n'ont pour but que la mise
-en valeur de terrains jusqu'alors improductifs, et ceux qui satisfont à
-un besoin réel de circulation. Les premiers sont habituellement le fruit
-de spéculations particulières; les autres répondent surtout à l'intérêt
-général.
-
-Malheureusement nous n'avons guère à signaler sur la rive gauche de lu
-Seine que des projets peu importants au point de vue de la circulation.
-
-Cette situation fâcheuse de la rive gauche tient à plusieurs causes. La
-principale vient de sa constitution même; c'est pour ainsi dire un vice
-organique, une maladie de naissance. La plupart des quartiers situés de
-ce côté de la ville, et principalement ceux du 10e arrondissement, se
-sont établis par un mouvement qui leur était propre et en dehors du
-système général de la cité. Sur la rive droite, la ville avait déjà
-triplé son étendue et brisé trois enceintes, qu'elle se renfermait
-encore, sur la rive gauche, dans les remparts élevés par
-Philippe-Auguste, et qui avaient soutenu les assauts de Henri IV. A ce
-moment la cour se transportait à Versailles; la noblesse, qui
-abandonnait ses demeures féodales, vint se fixer à Paris, et, par une
-attraction inévitable, construisit ses hôtels le long des routes qui
-conduisaient à la résidence royale. Alors s'ouvrirent et se bâtirent
-comme d'un seul jet toutes ces rues parallèles à la Seine également
-distantes les unes des autres, et dans une direction unique vers la
-route de Sèvres et de Versailles.
-
-De ce seul fait dérivent toutes les conséquences actuelles. Versailles
-abandonné et désert a causé la solitude du noble faubourg.
-
-En effet, si l'on examine le plan de la rive gauche, on verra qu'elle ne
-compte des rires perpendiculaires à la Seine, communiquant avec l'autre
-rive et rayonnant au centre, que dans les vieux quartiers antérieurs à
-cette subite extension; les rues Saint-Jacques et de La Harpe, artères
-du quartier de l'Université; la rue Dauphine, artère du quartier Bussy,
-dont la rue de Seine forme la limite; au delà, la rue du Lac, ancienne
-route qui a conservé son activité première, et la rue de Bourgogne,
-offrent seules un débouché.
-
-L'examen le plus rapide amène donc cette conclusion, que pour ranimer la
-rive gauche, pour la faire participer au mouvement général de la cité
-parisienne, il faudrait modifier profondément sa constitution primitive,
-et rattacher au reste de la cité par les liens d'une circulation
-commune.
-
-Il est évident que tous les projets de voirie étudiés pour remédier à
-l'appauvrissement relatif de la rive gauche devraient avoir pour objet
-de guérir cette infirmité native, et de la relier à la rive droite.
-C'est évidemment dans ce but, et pour soulager la rue Dauphine, qu'on a
-successivement étudié les moyens d'élargir et de déboucher la rue de
-Nevers, et de régulariser les rues de Seine et Mazarine, même au prix
-des pavillons de l'Institut, qu'il eut fallu abattre.
-
-Les projets n'eussent été que d'une médiocre utilité, tant que la rue de
-Seine aboutira à la passerelle appelée pont des Arts. La circulation
-active et réellement profitable aujourd'hui est celle des voitures, et
-un pont de piétons n'est qu'une insuffisante ressource.
-
-Le projet le mieux conçu qui ait encore été présenté pour ce quartier, à
-notre connaissance, est celui de M. le comte Léon de Laborde. M. de
-Laborde propose une grande voie publique qui, partant de Saint-Sulpice,
-ou du carrefour Sainte-Marguerite, viendrait aboutir sur le quai entre
-la Monnaie et l'Institut, traverserait la Seine sur un pont à voiture et
-communiquerait avec la rue Saint-Honoré et les Halles par la place du
-Louvre et la rue de Poulies, convenablement élargie.
-
-L'exécution de ce projet ne présenterait pas toutes les difficultés que
-son étendue paraît d'abord indiquer. Une partie du parcours de la
-nouvelle rue trouve formée par la rue ou plutôt ruelle de l'Echaudé,
-qu'il suffirait d'élargir. Du côté du quai, l'impasse Conti forme une
-seconde partie du tracé; il ne resterait donc que le pâté intermédiaire
-à percer. Au delà de la Seine, la place du Louvre, la rue des Poulies,
-etc., n'ont besoin que d'être régularisées.
-
-Il semble d'ailleurs que le projet de M. le comte de Laborde se lie
-heureusement avec ceux qui sont à l'étude pour l'agrandissement de la
-Monnaie et les améliorations que réclament les bâtiments de l'Institut.
-Ils doivent se servir mutuellement et se combiner pour arriver à un
-ensemble qui satisfasse également les besoins de la circulation et
-l'embellissement des monuments publics.
-
-[Illustration.]
-
-A notre avis, ce projet mérite l'attention la plus favorable de
-l'administration. Sans doute le percement du pâté de propriétés
-particulières compris entre la rue de Seine et la rue Mazarine d'abord,
-ensuite entre cette dernière rue et l'impasse Conti, puis la
-construction d'un pont si près du pont Neuf, dans la plus grande largeur
-de la Seine, donneront lieu à des dépenses considérables; mais l'utilité
-en est évidente, les résultats en seront immédiats, et nous pensons que
-les propriétaires de la rive gauche, sentant le besoin qui les presse,
-viendraient en aide à cette entreprise, dont il paraîtrait que le
-conseil des bâtiments civil a déjà approuvé les dispositions.
-
-
-
-Nouvelles Recherches sur un petit Animal très-curieux (1).
-
-(PREMIER ARTICLE.)
-
-[Note 1: Cet ouvrage est sous presse en ce moment, et sera publié par
-madame Arthus Bertrand, éditeur, rue Hautefeuille, qui a bien voulu
-mettre à notre disposition les documents que nous nous sommes empressés
-de communiquer à nos abonnés.]
-
-L'Académie des Sciences, dans sa séance publique du 26 février de cette
-année, a décerné à M. Laurent le prix de physiologie expérimentale pour
-un travail fort ingénieux, et que nous croyons fait pour exciter la
-curiosité de nos lecteurs; ce travail a pour titre: _Recherches sur
-l'hydre et la spongille_, vulgairement connues sous le nom de polype ou
-éponge d'eau douce. Le sujet est propre à étonner les gens du monde; les
-savants, dont l'attention est depuis un siècle tenue en éveil sur les
-phénomènes que nous allons décrire, trouveront ici, grâce aux patientes
-observations de M. Laurent, des solutions pleines d'intérêt. Citons
-d'abord quelques passages du rapport présenté à l'Académie:
-
-«Il y a justement aujourd'hui cent ans que le monde savant, et plus
-particulièrement l'Académie des sciences de Paris, émerveillés de la
-découverte inattendue d'un petit animal presque imperceptible, et en
-effet jusque-là presque inaperçu, que venait de faite un jeune
-précepteur des fils du Comte de Bentink, en Hollande, s'occupaient à
-l'envi, dans toutes les parties de l'Europe, de l'étude des polypes,
-sujet qui a tant contribué à éclairer plusieurs points importants de la
-physiologie.--A cette époque, en effet, de 1740, année de la découverte
-par Trembley, à celle de 1744, où il publia son célèbre traité sous le
-titre modeste _d'Essai pour servir à l'histoire naturelle des polypes
-d'eau douce_. Réaumur, aidé de ses amis et confrères Bernard de Jussien
-et Guettard, s'occupait activement du curieux animal, qu'ils proposèrent
-de nommer polype en même temps qu'ils en liaient habilement l'histoire à
-celle de cette classe immense d'êtres qu'un autre Français, Peyssonnel,
-venait d'enlever au règne végétal, malgré la découverte récente de leurs
-prétendues fleurs, due au célébré historien de la mer, le comte de
-Marsigli.--En Angleterre, Folkes, le duc de Richemond, H. Miles, Backer,
-président ou membres de la Société royale; en Suisse, Bonnet; en
-Hollande même, Allamand, Lionnet, le comte de Bentink, répétaient
-souvent en public, devant la cour et la ville, comme Réaumur, par
-exemple, sur des sujets d'abord envoyés par Trembley lui-même, et
-trouvés ensuite partout, grâce aux renseignements fournis par lui, les
-expériences véritablement encore extraordinaires aujourd'hui, par
-lesquelles était constate qu'un être organisé, dépourvu d'yeux, pouvait
-se diriger vers la lumière, chercher à atteindre une proie qu'il ne
-voyait pas, et semblait n'être qu'un estomac avec un seul orifice pourvu
-de filaments ou de bras préhenseurs, pouvant être retourné comme un
-doigt de gant, sans cesser d'exercer ses fonctions digestives comme
-auparavant; susceptible de se reproduire par des bourgeons poussés
-spontanément, ou par des oeufs libres sortis d'un point quelconque du
-corps; et enfin, ce qui paraît encore plus extraordinaire, pouvant être
-coupé, haché, pour ainsi dire, en morceaux, et chaque morceau pouvant
-donner naissance à un être entièrement semblable à celui dont il
-provenait, reproduisant ainsi, dans le monde de la réalité, l'histoire
-fabuleuse de l'hydre de Lerne, d'où l'immense Linné, avec son
-imagination à la fois si religieuse et si poétique, a tiré le nom
-d'hydre qu'il a donné à ce genre d'animaux.» Nous passons sous silence
-tous les détails historiques relatifs à la découverte du polype d'eau
-douce, qui devait alors exciter si vivement la curiosité du public,
-puisque le célèbre Fontenelle commence son histoire de l'Académie des
-Sciences pour 1741, par cette phrase pompeuse: «_L'histoire du phénix
-qui renaît de ses cendres, toute fabuleuse qu'elle est, n'offre rien de
-plus merveilleux que la découverte dont nous allons parler._»
-
-Pour faire connaître en peu de mots les causes de l'étonnement que les
-naturalistes de cette époque durent éprouver en observant pour la
-première fois l'hydre, laissons encore parler le savant rapporteur:
-
-«Il ne faut cependant pas croire, et tout penseur qui connaît un peu la
-nature de l'homme n'en sera pas étonné, qu'une découverte aussi
-remarquable, aussi inattendue, aussi contradictoire avec l'état de la
-science d'alors, fut acceptée sans contradiction, sans contrôle. Loin de
-là; et son auteur même crut quelque temps que ce pouvait être une
-plante, une sensitive encore plus sensible que la mimosa, si
-ingénieusement nommée _pudica_ par Linné.
-
-«Mais l'année 1744 n'était pas écoulée, que l'histoire des polypes
-d'eau douce était exposée, développée de la manière à la fois la plus
-simple et la plus convaincante, dans un de ces ouvrages restés comme un
-véritable modèle de finesse dans les procédés d'investigation, de bonne
-foi dans l'exposition des faits, et je puis ajouter, de vérité et
-d'habileté dans la manière avec laquelle des objets aussi délicats ont
-été dessinés et gravés par le célèbre Lionnet.»
-
-La publication de cet ouvrage du célèbre Trembley dut produire un
-très-grand effet, en raison de ce que cette grande découverte d'un petit
-animal devenait une mine féconde et inépuisable d'observations et
-d'expériences curieuses au moyen desquelles l'esprit humain peut
-soulever quelques coins du voile épais sous lequel s'effectuent les
-phénomènes les plus simples et les plus mystérieux de la vie. Nous
-aurons soin de signaler à nos lecteurs cet ordre de phénomènes vers la
-découverte desquels l'Académie des Sciences de Paris dirige habilement
-l'industrieuse activité de tous les investigateurs du monde savant, et
-nous devrons le faire, parce que les découvertes de la science dans le
-champ des questions les plus ardues ont toujours eu le privilège de
-piquer vivement la curiosité des gens du monde. Toutefois, ces grandes
-et belles questions dont l'Académie des Sciences de Paris, par l'organe
-de l'un de ses membres, signale l'importance et la difficulté, ne
-pouvaient pas encore être posées ni attaquées avec fruit à l'époque de
-la découverte de l'animalité de l'hydre et de celle du corail, parce que
-la science n'avait point encore mis en lumière les points les plus
-importants de l'étude du développement des êtres doués de la vie. Voici
-comment le rapporteur de l'Académie s'exprime encore à ce sujet:
-
-«Depuis la publication de l'ouvrage de Trembley et depuis la
-confirmation de tous les faits curieux qu'il contient, quelquefois même
-éclaircis et étendus par Pallas, Roesel, Schoeffer, Spallanzani, etc.,
-l'histoire des polypes d'eau douce était presque généralement considérée
-comme complète et comme ne laissant rien à désirer. En effet, par
-comparaison surtout avec ce que l'on connaissait du reste de la série
-animale, on pouvait le croire, du moins sous le rapport de l'histoire
-naturelle. Cependant il restait un certain nombre de points que Trembley
-et les naturalistes du dernier siècle ne devaient pas toucher à l'époque
-où ils observaient, parce que les besoins de la science de la vie ne
-l'exigeaient point encore, et qui ont dû successivement se présenter au
-fur et à mesure des progrès de l'histoire des corps organisés; par
-exemple, les questions sur la structure, la composition anatomique et
-histologique de l'hydre, c'est-à-dire sur le nombre et la nature des
-tissus qui constituent ce curieux petit animal, sur les organes qui le
-forment, sur le nombre et le mode des moyens si variés de reproduction
-dont il est si richement doté, sur la structure des corps reproducteurs
-nommés _gemmes_ ou bourgeons et oeufs, et sur les phases du
-développement; enfin, sur les monstruosités naturelles et artificielles
-que ces singuliers animaux sont susceptibles de présenter à
-l'observateur patient et convenablement préparé pour en apprécier
-l'étiologie.
-
-«Ce sont en effet ces grandes et belles questions, dont je n'ai pas
-besoin de faire sentir l'importance et la difficulté à l'Académie, que
-l'auteur des nouvelles recherche sur l'hydre a entrepris de traiter, et
-sur lesquelles il a lu devant elle une série de Mémoires.» Nous ne
-suivrons point le rapporteur dans l'examen des détails circonstanciés et
-nécessaires pour fonder le jugement de l'Académie, et nous nous
-bornerons à exposer ici les résultats des nouvelles observations faites
-sur les bourgeons et les boutures qui constituent les deux premiers
-modes de reproduction de l'hydre ou polype d'eau douce qu'on trouve dans
-les environs de Paris. Cet animal, quoique dépourvu de sexe se reproduit
-encore d'une troisième manière, c'est-à-dire par des oeufs très-curieux,
-dont l'étude succincte sera le sujet d'un nouvel article que nous
-donnerons prochainement.
-
-_Des bourgeons_.--Trembley et ses successeurs avaient très-bien décrit
-ce premier mode de reproduction du polype d'eau douce; ils avaient assez
-bien déterminé les divers points du corps de l'animal sur lesquels
-poussent les bourgeons; mais ils n'en avaient point rapproché l'étude de
-celle des boutures, ni de celle des oeufs. Ce rapprochement devait être
-fait en étudiant sous le microscope, et à divers grossissements, le
-bourgeon observé dès le premier moment de son apparition. Cette étude,
-dans laquelle l'investigateur est assujetti à saisir l'instant de
-l'origine première d'un être vivant produit par bourgeonnement, a pour
-but de constater si le bourgeon de l'hydre, et de tout autre animal
-zoophyte, commence, comme le bourgeon d'un végétal, par une petite
-cellule qui pousse et bourgeonne à la surface ou près de la surface du
-corps de l'animal. Nous verrons bientôt quels ont été les résultats des
-recherches dirigées vers ce but. Il nous faut d'abord faire connaître
-les diverses sortes de bourgeons qui poussent sur le corps de l'hydre,
-parce qu'il y avait dissidence d'opinions à cet égard, et parce que
-cette question semble définitivement résolue dans le travail récemment
-couronné par l'Académie.
-
-Le bourgeonnement se fait toujours au-dessus du niveau de la peau. Quand
-l'animal, tout petit qu'il est, a été retourné connue un doigt de gant,
-la peau interne, devenue externe, bourgeonne tout de même. Il n'y a
-point lieu de distinguer les bourgeons en ceux de la peau du dehors et
-en ceux de la peau de l'estomac, puisque ces deux peaux et leurs
-bourgeons, qui sont toujours externes, se ressemblent complètement et
-sont identiques. Les bourgeons ne se forment jamais sur le pied, ni sur
-les bras, ni sur les lèvres.
-
-C'est donc seulement le corps de l'hydre qui produit les gemmes ou
-bourgeons. C'est d'après les divers points de ce corps, et en ayant
-égard aux causes qui déterminent le bourgeonnement, qu'il convient
-d'établir trois principales sortes de bourgeons destinés à devenir de
-nouveaux individus.
-
-[Illustration.]
-
-Voici comme se fait le développement des bourgeons normaux, c'est-à-dire
-de ceux qui se forment, à la base du pied, au point, de son union avec
-le corps. On voit paraître un petit tubercule arrondi qui n'est autre
-chose qu'un petit cul-de-sac de l'estomac de l'hydre mère; et ce qui
-prouve que le bourgeon n'est réellement à son origine qu'un renflement
-de l'estomac de l'animal qui se reproduit, c'est que le bourgeon, qui
-est, dès son origine, composé, comme la mère, de deux peaux, offre
-toujours à sa base et dans son intérieur la même couleur que la peau
-interne de la mère.
-
-L'individu figuré ci-contre avait été coloré, en bleu, et le bourgeon
-naissant qu'il porte avait la même couleur.
-
-[Illustration.]
-
-L'auteur des nouvelles recherches sur l'hydre pense que les causes qui
-déterminent le bourgeonnement normal qui a lieu à la base du pied, sont
-l'accumulation des molécules nutritives amoncelées sur ce point, et
-l'irritation de cette partie du corps produite par l'amas de nourriture
-à l'état moléculaire. Pendant la belle saison, et lorsque l'hydre mange
-beaucoup, le bourgeonnement est très-rapide; on voit alors le petit
-tubercule devenir moins large et plus saillant, mais son extrémité libre
-est encore mousse et arrondie, comme on le voit dans la deuxième figure,
-qui exprime le deuxième degré du bourgeonnement, ou mieux le deuxième
-âge du nouvel individu encore sans bras.
-
-[Illustration.]
-
-Lorsque le bourgeon est un peu plus avancé en âge, on voit poindre à son
-extrémité des saillies arrondies qui se forment les unes après les
-autres ou en même temps.
-
-Ces petites éminences s'allongent graduellement et prennent la forme de
-longs filaments qui sont les bras disposés circulairement autour d'une
-ouverture qui sera la bouche; pendant que le corps du bourgeon (V. la
-figure) ainsi que les bras poussent et s'allongent, on peut se
-convaincre que le corps du jeune animal est un tube qui communique
-toujours avec l'estomac de sa mère, et que ses bras ont aussi une cavité
-tubuleuse qui sera plus tard l'estomac de l'individu provenant de ce
-bourgeon.
-
-[Illustration.]
-
-Enfin le bourgeonnement est parvenu à son plus haut degré, lorsque le
-petit, dont les bras sont devenus très-longs et dont la bouche est
-formée, n'offre plus une couleur aussi foncée dans la partie de son
-corps qui tient encore à la mère. Cette portion du bourgeon, qui devient
-plus claire, sera le pied du nouvel individu; plus tard, il se forme peu
-à peu un rétrécissement sur le point par lequel le bourgeon tient à sa
-mère, et ce rétrécissement graduel produit enfin la séparation des deux
-individus. Telle est la marche du développement des bourgeons qui se
-forment à la base du pied. Une hydre en produit en été un nombre
-proportionnel à l'abondance de la nourriture et à la vigueur des
-individus. On ne peut faire, à l'égard de ce nombre, qu'une estimation
-approximative. Trembley porte ce nombre à une nouvelle génération tous
-les quatre ou cinq jours, et 20 petits par mois produits par une seule
-mère; on peut aussi obtenir expérimentalement à la fin de l'automne un
-nombre assez considérable d'individus produits par bourgeonnement,
-puisque 30 mères et leur progéniture ont fourni 2,000 individus en
-novembre.
-
-[Illustration.]
-
-En outre de ces hydres, qui ne poussent des bourgeons qu'à la base du
-pied, on en trouve quelques-unes qui portent en même temps des bourgeons
-au bas du corps, et d'autres au milieu et plus ou moins près de la
-bouche; l'individu figuré à côté porte deux bourgeons, l'un normal et
-l'autre développé au delà du lieu ordinaire.
-
-[Illustration.]
-
-C'est l'abondance de la nourriture qui produit le plus souvent cette
-exubérance de bourgeonnement; mais il s'y joint aussi une deuxième
-cause, qui est la forme anguleuse de certaines proies. Nous mettons ici
-sous les yeux des figures d'hydres qui, ayant mangé des larves de
-cousin, ont produit de ces bourgeons formes plus ou moins près de la
-bouche. La première figure est celle d'une hydre très-vigoureuse qui
-vient d'avaler une larve de cet insecte, dont on voit le corps à travers
-la peau transparente du polype. Le ventre de ce polype est
-très-distendu, et c'est sur le point le plus irrité par cette distension
-qu'apparaîtra un bourgeon exceptionnel.
-
-[Illustration.]
-
-Dans le deuxième individu, qui avait avalé des larves de cousin dont il
-avait vomi la peau, et qui portait un bourgeon près de la bouche, une
-nouvelle larve, qu'il vient de manger, distend l'estomac, et une portion
-de la queue de cette larve a pénétré dans l'estomac du bourgeon qui
-communique avec celui de la mère. Ce phénomène démontre bien nettement
-que ce bourgeon n'est réellement, dès son origine, qu'un cul-de-sac de
-l'estomac de l'individu mère. Ce bourgeon exceptionnel n'a point encore
-poussé de bras.
-
-[Illustration.]
-
-Le phénomène de l'introduction de la proie avalée par l'hydre mère, dans
-la cavité on l'estomac du bourgeon, est quelquefois encore plus
-manifeste, lorsque ce bourgeon est plus développé et porte déjà deux on
-trois bras, comme on le voit chez le troisième individu qui avait avalé
-une larve de cousin, dont la moitié du corps remplit l'estomac du
-bourgeon.
-
-On peut ainsi constater qu'un nouvel individu provenant de bourgeons
-mange et digère en même temps que sa mère, et qu'il prend ainsi de la
-nourriture par une ouverture opposée à la bouche, qui est alors encore
-imperforée.
-
-[Illustration.]
-
-On vient de voir que l'hydre pousse ordinairement des bourgeons à la
-hase du pied, et exceptionnellement d'autres bourgeons qui se
-développent, pendant la belle saison, plus ou moins près de la bouche,
-sous l'influence d'une nourriture abondante et de la distension du sac
-stomacal de la mère par des proies de forme anguleuse. Une autre sorte
-de bourgeon exceptionnel se forme aussi au delà de la base du pied chez
-les hydres qui ont été atteintes, en automne ou au printemps, de la
-maladie pustuleuse. L'individu figuré ici à côté porte sept tumeurs
-pustuleuses, dont l'une laisse s'échapper de son sommet des corpuscules
-aminés d'un mouvement de titubation. Nous dirons, en parlant des oeufs
-de l'hydre, ce que les corpuscules ont paru être.
-
-[Illustration.]
-
-Lorsque les individus qui ont été atteints de pustules sont sur le point
-d'en être guéris complètement, et lorsque cette guérison coïncide avec
-la fin de l'hiver et le retour du printemps, chacune des petites tumeurs
-qui subsistent après la guérison ne s'efface pas complètement et se
-transforme en autant de bourgeons exceptionnels qu'il y avait auparavant
-des pustules. Ces hydres ont leur corps garni d'un nombre considérable
-de bourgeons qui poussent tous en même temps, ce qui n'a point lieu dans
-l'état ordinaire, ni dans le premier cas du bourgeonnement exceptionnel
-mentionné ci-dessus. L'individu ici figuré porte sept bourgeons
-succédant à des pustules; il y en a qui en portent davantage et
-quelquefois une vingtaine.
-
-Passons maintenant à la reproduction des hydres par divisions et par
-boutures. Les observateurs avaient bien eu l'occasion de constater que
-le polype d'eau douce se partage quelquefois naturellement, de lui-même,
-en deux moitiés, au moyen d'une division transversale. Mais ce genre de
-reproduction n'a lieu que rarement, et les besoins de la science
-exigeaient que cette opération naturelle ne fût plus aussi rare afin
-qu'il fût possible d'examiner sous le microscope le travail organique de
-la séparation en deux moitiés.
-
-[Illustration.]
-
-Voici comment s'opère graduellement cette division d'une hydre très-bien
-nourrie en deux moitiés transversales, l'une sans queue, et l'autre sans
-tête. L'animal éprouve d'abord une constriction circulaire (voyez les
-figures à côté) sur le point du corps qui sera le siège de la division.
-
-Cette constriction augmente graduellement, comme si un lien étranglait
-cette partie du corps de l'animal, en sorte que les deux moitiés ne sont
-plus continues entre elles que par un point, et finissent par se séparer
-entièrement. L'individu se montre sous les deux aspects exprimés par les
-deux figures que nous avons rapprochées ici à dessein pour marquer les
-deux derniers temps du même phénomène qui avait commencé dans le même
-individu.
-
-Après que cette séparation s'est effectuée, on a pendant quelques heures
-sous les yeux deux hydres, l'une sans queue et l'autre sans tête.
-Celle-ci peut prendre de la nourriture avec ses bras, ce qui n'est pas
-permis à l'autre, qui se trouve ainsi forcée de jeûner. Nous devons
-faire remarquer que cette division naturelle des hydres en deux et
-quelquefois en trois parties, a toujours lieu sur des individus
-très-bien nourris antérieurement. Chaque fragment est bien vivant et se
-trouve ainsi doué d'une grande force de reproduction des parties qui lui
-manquent. En effet, en peu d'heures, on voit pousser la queue sur la
-moitié qui en est dépourvue, et les bras sur le gros bout de la moitié
-sans tête, en sorte qu'en deux ou trois jours, pendant la belle saison,
-chaque moitié de l'hydre est devenue un nouvel animal entier et
-parfaitement semblable au premier individu.
-
-Mais cette division en deux parties redevenues deux nouveaux individus
-est malheureusement trop rare, et ce genre de reproduction est en
-quelque sorte exceptionnel, par rapport à la multiplication au moyen de
-bourgeons. Ce n'est point encore là le phénomène de la reproduction par
-de véritables boutures qui excite le plus vivement la curiosité des
-observateurs; aussi la réparation des parties perdues par chaque moitié
-ou par chaque tiers d'un polype a-t-elle reçu le nom de rédintégration,
-c'est-à-dire de restitution vitale d'un animal à son état d'intégralité.
-
-Voyons maintenant comment l'auteur des nouvelles recherches sur le
-polype d'eau douce est parvenu à élucider ce point encore obscur de
-l'histoire naturelle du curieux animal. Il a soupçonné d'abord qu'une
-irritation naturelle provoquait la constriction et la division des
-hydres en deux ou trois fragments, et il a imité la nature en passant
-autour du corps de plusieurs hydres, prises dans des moments choisis de
-leur existence, un cheveu très-fin qui ne devait être retenu que par mi
-noeud simple. Il fallait que ce cheveu fut simplement appliqué et non
-serré autour du corps si mou et si délicat de l'hydre. Cette expérience
-fort simple, mais très-difficile à cause de la petitesse des objets et
-de la mollesse du corps des hydres, a fourni les résultats que
-l'expérimentateur en attendait.
-
-[Illustration.]
-
-Une première hydre ne portant aucun bourgeon et n'ayant aucune tendance
-à se couper en deux a été entourée d'un cheveu très-fin fixé au moyen
-d'un noeud simple avec toutes les précautions indiquées, et en
-vingt-quatre heures elle s'est divisée en deux moitiés qui sont devenues
-elles-mêmes, deux jours après, des individus entiers, et réparant les
-parties qui leur manquaient, comme on le voit dans la figure à côté de
-celle de l'hydre sans bourgeon entourée d'un cheveu.
-
-[Illustration.]
-
-La même opération a été faite sur une deuxième hydre qui portait deux
-bourgeons, l'un normal, et l'autre exceptionnel, c'est-à-dire développé
-près de la bouche de la mère. Le corps de la mère et celui du petit
-bourgeon exceptionnel ont été ceints chacun d'un cheveu, ce qu'exprime
-la figure mise sous les jeux du lecteur.
-
-[Illustration.]
-
-Cette deuxième expérience a donné les mêmes résultats qui sont exprimés
-dans la figure qui suit immédiatement.
-
-Une troisième hydre portant un premier oeuf a été soumise à la même
-opération, qui a été suivie du même succès avec une légère différence.
-Dans ce cas la constriction du corps de cette hydre provoquée par
-division du cheveu a été plus lente et ne s'est effectuée que quelques
-heures plus tard, et la réparation des parties perdues a été également
-plus tardive; ce qui tient à ce que les hydres qui pondent des oeufs
-
-[Illustration.]
-
-sont plus près du terme de leur existence, de même que les plantes
-annuelles ou bisannuelles au moment de leur floraison et de leur
-reproduction par graines; et voilà pourquoi il faut choisir des hydres
-portant des oeufs au moment où elles n'ont encore qu'un oeuf, sans quoi
-l'expérience de la division en deux moitiés, pour obtenir deux nouveaux
-individus, ne réussirait point.
-
-[Illustration.]
-
-Une quatrième expérience semblable aux précédentes a été faite sur une
-hydre qui portait un oeuf bien développé, quelques oeufs naissants, et
-dont le corps était en même temps recouvert de pustules. Cet individu,
-figuré ici, était très-vigoureux, et l'expérience a donné le même
-résultat, qui se trouve encore exprimé par la figure suivante.
-
-[Illustration.]
-
-Il s'agissait enfin de Constater si les hydres atteintes de la maladie
-pustuleuse conservaient assez de vigueur et de force de reproduction
-pour réparer leurs parties perdues, en admettant que l'application de
-cheveu autour de leur corps provoquerait également la séparation en
-
-[Illustration.]
-
-deux moitiés. Les expériences plus nombreuses faites à ce sujet ont
-donné les résultats qu'on pouvait prévoir: les individus recouverts de
-pustules, qui étaient faibles et mal nourris précédemment, se sont bien
-coupés en deux moitiés, mais la réparation des parties perdues qui
-devait les redintégrer a été incomplète, ou a avorté complètement dans
-quelques-uns; mais lorsque les individus atteints de pustules étaient
-très-vigoureux, l'opération a marché comme dans les expériences
-précédentes, c'est-à-dire que la séparation en deux moitiés s'est faite
-comme dans les hydres qui portaient des bourgeons, et chaque moitié est
-devenue, quoique un peu plus lentement, un nouvel individu complet. On
-peut même voir, par les deux figures mises à l'appui de l'énoncé de ce
-fait, que les bourgeons commençaient à pousser sur chaque point du corps
-de l'hydre qui était auparavant le siège d'une pustule.
-
-Au moyen de ces expériences nouvelles, qui sont fort simples, et que
-tout observateur patient et adroit peut répéter, on est en mesure de
-pouvoir constater le mécanisme physiologique de la reproduction des
-hydres par division spontanée, en les portant sous le microscope, parce
-qu'on peut se procurer expérimentalement autant d'individus placés dans
-cette condition qu'il en faut pour éclaircir ce point de la reproduction
-des animaux par scissiparité, non encore étudié microscopiquement.
-
-Cette étude microscopique des fragments d'un animal zoophyte, qui
-devient un nouvel individu entier, doit marcher de pair avec celle des
-bourgeons et avec celle des boutures, ce qui abrège et simplifie
-beaucoup l'exposé de la reproduction des animaux par des corps
-reproducteurs qui ne sont réellement pas des oeufs.
-
-[Illustration.]
-
-Un bourgeon naissant d'hydre, porté sous le microscope et étudié sous
-plusieurs grossissements, depuis les plus faibles jusqu'aux plus forts,
-se montre toujours, comme l'exprime la figure, sous la forme d'une
-véritable extension du tissu vivant de la mère. Quelque soin qu'ait mit
-l'auteur des nouvelles recherches, il n'a jamais pu découvrir une
-prétendue cellule ou utricule primordiale que l'analogie avait supposé
-devoir être le premier germe du bourgeon naissant de l'hydre. Cette
-question peut donc maintenant être considérée comme résolue au moyen de
-l'observation directe.
-
-Mais pendant que l'hydre se coupe en deux moitiés et au premier moment
-du bourgeonnement de chaque moitié, qui devient un nouvel individu
-complet, peut-on encore découvrir, sous le microscope, cette prétendue
-cellule primordiale qui serait le germe des nouvelles parties qui
-poussent pour rendre l'animal entier? Nullement, et les deux figures
-placées sous les yeux ne montrent que l'aspect du tissu vivant qui
-bourgeonnera simplement par une extension vitale de sa substance charnue
-et presque homogène.
-
-[Illustration.]
-
-Nous voici maintenant arrivés à la question si curieuse des boutures de
-l'hydre. Nous donnons à dessein, comme l'auteur des nouvelles
-recherches, le nom de boutures pour signifier que, dans ce cas, l'animal
-a été pour ainsi dire haché en très-petits morceaux. Il faut faire
-attention ici que l'animal haché étant très-petit, on n'avait point
-encore précisé le degré et la limite de petitesse des hachures qui
-peuvent, a-t-on dit, devenir un nouvel animal; c'était donc un point
-très-important non encore abordé par les premiers observateurs. Disons
-d'abord que les fragments de bras d'une hydre ne reproduisent un nouvel
-individu que lorsque le morceau renferme une portion de la bouche de
-l'animal. Le lecteur a sous les yeux des
-
-[Illustration.]
-
-fragments simples de bras et des fragments avec portion de la bouche, et
-d'autres coin prenant la tête et les bras de l'animal; ces derniers
-deviennent de nouveaux individus complets. Il en est de même à l'égard
-des tronçons de corps de l'hydre, qu'on obtient en coupant, d'un coup de
-ciseau, l'animal en tronçons transverses et longitudinaux. Les tronçons
-longitudinaux rapprochent bientôt leurs bords, qui se soudent, et le
-morceau est alors devenu un sac stomacal. La limite extrême de petitesse
-des boutures prises sur le corps de l'hydre, et susceptibles de devenir
-encore un nouvel animal, a été estimée à une hachure ou lambeau de sac
-stomacal, qui aurait un diamètre d'environ un quart de millimètre.
-
-[Illustration.]
-
-L'auteur établit, dans cette partie si délicate de ses expériences, que
-cette bouture doit contenir cependant une portion de peau externe et de
-peau interne, et qu'elle doit être si petite qu'il ne puisse résulter un
-sac stomacal de l'affrontement des bords de ce lambeau extrêmement petit
-du sac stomacal de l'hydre haché en morceaux très-petits; au delà de
-cette limite, les parcelles du tissu vivant de l'hydre ne peuvent plus
-se reproduire.
-
-Enfin, ces morceaux très-petits du corps de l'hydre, dont la forme est
-irrégulière, s'arrondissent et deviennent une sorte d'oeuf bouturain et
-sans coque, à limbe transparent et à noyau opaque. Observé dans ce
-moment sous le microscope à un grossissement de trois à quatre cents
-diamètres, il présente les premiers indices du travail embryogénique que
-nous décrirons en exposant les résultats des nouvelles recherches sur
-l'oeuf de ce curieux animal.
-
-(_La suite à un prochain numéro._)
-
-
-
-Bulletin bibliographique.
-
-
-_La Havane_, par madame la comtesse MERLIN.--Paris, 1844. _Amyot_. 3
-vol. in-8. 22 fr. 50 c.
-
-Le 25 avril 1840, madame la comtesse Merlin s'embarquait à Bristol, à
-bord du bateau à vapeur le _Great-Western_, et le 3 mai suivant elle
-débarquait sur le quai de New-York. Elle ne fit qu'un court séjour dans
-la capitale des États-Unis. Après une excursion à Philadelphie, elle
-visita Washington et Baltimore, et elle s'embarqua sur le navire à
-voile, le _Christophe Colomb_, qui la conduisit à Cuba, sa
-patrie.--Madame la comtesse Merlin n'habita la Havane qu'un mois et
-demi. Ce 23 juillet suivant, le _Havre-Guadeloupe_ la ramenait en
-France.--Tel est le voyage qui nous a valu trente-six lettres publiées
-d'abord dans les feuilletons d'un journal politique et formant
-aujourd'hui 3 vol. in-8º.
-
-Que madame la comtesse Merlin nous permette de lui soumettre une
-observation. N'a-t-elle pas abuse quelquefois de ses talents
-épistolaires? Pourquoi écrire tant de pages sur des sujets si variés?
-Pourquoi, non contente d'analyser avec un style remarquable les
-impressions diverses qu'elle avait éprouvées, a-t-elle essayé de
-résoudre un si grand nombre de questions philosophiques, politiques,
-économiques, morales, etc.? Toutes ces brillantes et solides qualités du
-coeur et de l'esprit dont elle est heureusement douée sont-elles donc si
-communes qu'elle ait cru souvent devoir les sacrifier au vain désir de
-paraître posséder des connaissances universelles?--Effacez de ces
-trente-six lettres quelques répétitions inutiles, supprimez-en tout ce
-que d'officieux compilateurs y ont ajouté, n'y laissez, en un mot, que
-ce que madame la comtesse Merlin a réellement écrit, c'est-à-dire senti
-ou pensé, et son ouvrage, un peu trop aristocratique peut-être, restera
-parmi les relations de voyage comme un charmant modèle de sentiment et
-d'esprit, d'observations et de descriptions.
-
-Madame la comtesse Merlin n'aime pas les Américains, et elle ne laisse
-échapper aucune occasion de les critiquer.--La plupart de ces reproches
-ne manquent ni de malice ni de fondement; ils se résument presque tous
-dans les observations suivantes: «C'est un joug bien pesant que
-l'égalité: pour satisfaire aux exigences de tous, on est soumis à des
-gênes intolérables. Chacun paie de ses affections, de ses goûts, de ses
-penchants, de son indépendance, le bénéfice fractionnel que
-l'association lui a accordé.--On achète bien cher la liberté collective
-quand on la paie par l'esclavage individuel. Ici le riche est toujours
-opprimé par le pauvre et refoulé par la jalousie des masses. Ainsi la
-liberté est sacrifiée à l'égalité, l'égalité immolée à la liberté; ce
-qui s'appelle être égaux et libres. Dans ce pays, il faut marcher au pas
-de tout le monde, vivre de la vie de tout le monde Au théâtre, en
-voyage, à l'auberge, chez soi, l'esclavage est général, inévitable: tous
-les actes de la vie sont collectifs.»
-
-Aussi avec quelle joie madame la comtesse Merlin quitta ce pays où elle
-n'attendait rien, où elle n'etait attendue de personne, pour se rendre
-dans sa chère patrie, qu'elle n'avait pas revue depuis bien des années,
-et où tant de coeurs battaient à son approche d'espérance et de bonheur!
-Au lieu des odeurs infectes de la graisse fondue, du gaz et du bitume,
-qu'il lui tardait de respirer d'air tiède et amoureux des tropiques,
-cet air de vie et d'enthousiasme, rempli de molles et douces voluptés!»
-Avec, quels regards avides elle contemplait cette végétation unique dont
-elle nous a fait une si belle description! «Des rosées abondantes, des
-pluies réglées, à de certaines époques de l'année, la chaleur douce et
-constante de l'atmosphère, une couche végétale pure, et dont l'épaisseur
-considérable s'alimente encore des dépouillés que laissent les forêts
-primitives, donnent à la végétation de cette île une vigueur et une
-puissance merveilleuses; le sol même suffit pas à la contenir. Une
-quantité immense de plantes envahissent l'air et y cherchent la vie et
-l'expansion que leur refuse la terre, trop chargée de ses produits. A
-peine échappées de leur berceau, flexibles, ondoyantes, elles s'élancent
-d'arbre en arbre, du rocher en rocher; elles montent et descendent sur
-les murs, sur les toits des maisons; les corolles ouvertes, elles
-cherchent l'action bienfaisante du soleil, et leurs feuilles exubérantes
-s'épanouissent au souffle de la brise. Une multitude de plantes
-parasites, douces d'une force vitale prodigieuse, s'élèvent jusqu'à la
-coupole des arbres; et là, se jouant au milieu de leurs riches panaches,
-suspendues avec grâce sur ces colosses de nos forêts, elles balancent
-leurs fleurs délicates et flexibles au milieu des branches mobiles et
-gigantesques. En Europe les fleurs rampent, ici elles s'élèvent et
-volent comme des oiseaux, comme des mouches dorées dans des jardins
-aériens! Eh bien! cette île si belle dans toutes ses parties, où les
-volcans, les tremblements de terre, les animaux venimeux sont inconnus,
-où le plus beau ciel et une végétation splendide offre ni leurs trésors
-au premier venu, cette île est aux trois quarts inhabitée.»
-
-Autant les Américains lui avaient paru tristes, ennuyeux et affairés,
-autant madame la comtesse Merlin trouva ses compatriotes gais, aimables
-et pour la plupart paresseux.--Elle en trace en diverses lettres des
-portraits qui doivent les faire aimer. Un volume entier est consacre à
-la peinture de leur vie, de leurs moeurs et de leurs coutumes, à la
-ville, dans les campagnes environnantes, dans les montagnes de
-l'intérieur de l'île. Parmi les lettres qui nous semblent mériter des
-éloges sans restriction, nous citerons celles qui peuvent s'intituler:
-_les Guajiros, la Mort à la Havane, les Deux Veillées, les Femmes
-havanaises, et la Vuelta abajo_. Les Guajiros, ou paysans montagnards,
-ont inspiré à madame la comtesse Merlin le chapitre le plus remarquable
-de son ouvrage.
-
-La partie sérieuse de la Havane est beaucoup trop longue. Madame la
-comtesse Merlin y a sans doute réuni une foule de documents curieux ou
-d'idées utiles dont elle à obtenu la communication; mais, si
-intéressantes qu'elles soient, des dissertations historiques,
-législatives, judiciaires, politiques, économiques, statistiques, seront
-toujours déplacées dans un ouvrage où la sensation et le sentiment
-l'emportent naturellement sur la connaissance. Ici, à l'histoire de
-Cuba, madame la comtesse Merlin ajoute la biographie de Las Casas; la,
-un traité théorique et pratique sur l'esclavage précède un essai
-pratique sur l'état actuel des lois et l'administration de la justice.
-Enfin le gouvernement, l'agriculture, l'éducation, le commerce, les
-rapports de la métropole avec la colonie, la question des races, etc.,
-tels sont les sujets de cinq lettres adressées à MM. de Golbéry, Gentien
-de Dissay, Decazes, Rothschild et Martinez de la Rosa.
-
-Malgré ces défauts, _la Havane_ offre une lecture aussi agréable
-qu'instructive. Nous regrettons que le défaut d'espace et la nature même
-de ce bulletin ne nous permettent pas d'en citer quelques fragments.
-Nous terminerons seulement cette sèche et rapide analyse par la phrase
-suivante, empruntée à la lettre sur le tabac: «Lorsque vous cheminez, à
-pas lents, aspirant avec délice un de ces certains cigares de la _Reina_
-que vous connaissez si bien, savourant en vrai gourmet son parfum et
-admirant son aptitude à prendre feu et à le conserver, sachez-le, et ne
-vous étonnez plus de, rien, ce cigare, ardent et moelleux à la fois, a
-été... vous le dirai-je? mais oui, un historien doit tout dire, il a été,
-comme tous ceux que vous fumez, roulé, oui, roulé sur la cuisse non
-voilée d'une de nos filles de campagne appelées Guajiras.»
-
- Ad. J.
-
-
-_L'Art de Fumer, ou la Pipe et le Cigare_, poème en trois chants, suivi
-de notes; par BARTHÉLÉMY. In-8.--Paris, _Lallemand-Lépine_, rue
-Richelieu, 52; _Martinon_, rue du Coq, 4; _Paul Masgana_, galerie de
-l'Odéon, 12.
-
-M. Barthélémy est toujours le poète qui manie la langue en maître, et
-sait la rendre souple à l'exigence de sa pensée; mais sa pensée
-elle-même est tombée, des hauteurs où elle rencontra autrefois l'épopée
-napoléonienne, dans les bas-fonds où le poète Regnier trouvait ces vers
-qui firent dire à Boileau:
-
- Heureux si ses écrits, craints du chaste lecteur,
- Ne se semaient des lieux où fréquentait l'auteur.
-
-M. Barthélémy a répudié la succession du satirique Gilbert pour celle du
-poète Autreau, auteur d'une pièce de vers sur une maladie dont le nom ne
-se prononce pas en bonne compagnie.
-
-Il faut plaindre M. Barthélémy, car sa chute est celle d'un esprit plein
-de verre et d'originalité. On retrouve encore dans le poème que nous
-annonçons la plupart des qualités qui firent de lui un poète populaire.
-_L'Art de Fumer_ aura plus d'une édition; on l'apprendra par coeur dans
-les estaminets. C'est la désormais que M. Barthélémy veut trouver des
-applaudissements dignes de lui.
-
- J'installe devant moi, bravant le décorum,
- Ou la cruche flamande, ou quelque grog au rhum;
- Il faut que Cuba le divin narcotique
- Charge de bleus flocons mon divan poétique.
-
-Ainsi débute le poème, ainsi le poète finira.
-
-
-
-_Catalogue d'une belle Collection de Lettres autographes_, tirée du
-cabinet de M. L..., dont la vente aura lieu le 8 avril et jours
-suivants, salle Silvestre.--Paris, 1844. _Charron_, 1 vol. in-8.
-
-Nous avons déjà fait connaître un catalogue de ce genre. Nous avons dit
-aussi le prix fabuleux que le feu des enchères avait fait mettre
-récemment à des autographes que se disputaient des collecteurs. Si la
-manie n'avait pas la plus grande part dans cette passion, si l'intérêt
-historique la faisait seule naître, nous prédirions hardiment à la
-collection dont nous avons aujourd'hui la notice sous les jeux une vogue
-d'enthousiasme, un succès d'argent. Nous n'avons point à nous occuper de
-pièces insignifiantes à nos yeux, mais auxquelles un très-grand prix
-sera attaché peut-être, parce qu'elles ont le mérite d'émaner d'hommes
-dont l'écriture, dont la signature même, sont rares; nous passerons
-seulement en revue quelques-unes de celles qui offriront à coup sûr à
-nos lecteurs un intérêt incontestable au point de vue historique,
-biographique ou littéraire.
-
-Nous trouvons d'abord une lettre du célèbre et malheureux amiral de
-Coligny; elle est du 30 juin 1572, et adressée à Charles IX. La date et
-le destinataire la rendent doublement curieuse:
-
-«Sire, estant allé ce soir trouver votre mère aux Tuileries, Elle ma
-baillé une lettre quil a pleu à Votre Majesté mescripre par la quele
-elle me faict entendre ce qu'elle a entendu de plusieurs et divers
-endroicts de lassemblée qui se faict par toutes les provinces de ce
-royaulme et des rendes vous qui sest donné en ceste ville au XVe du mois
-prochain. Me taisant ladessus anttandre, Vostre Majesté, combien elle
-trouve mauvois que telle chose se face. Et comme elle commande d'y
-remédier aussy me faict elle bien enttandre quelle a oppinion que telle
-chose ne se soit faicte sans mon sceu, ce quelle trouveroit d'auttant
-plus maulvois que scauroit estez, sans son sceu et congé. Si aussy
-estoit, Sire, je confesse que jay tres-mal faict et que je mérité une
-bonne punition, mais pour ce que cest chose controuvée je ne feré point
-dexcuse et non entreré point en justification .»
-
-Sept semaines après, dans la nuit du 23 au 24 août, jour de la
-Saint-Barthélémy, celui qui avait écrit cette lettre était assassiné par
-ordre de celui à qui elle était adressée, et de sa mère.
-
-Une autre époque, encore plus dramatique, a fourni à ce catalogue un
-riche contingent. Nous ne croyons pas que la révolution française puisse
-offrir beaucoup de documents plus saisissants qu'une lettre de
-Pelletier, (du Cher), membre de la convention nationale, écrite de
-Paris, à un de ses amis de province le 21 janvier 1795, le jour même de
-l'exécution de Louis XVI, dont Pelletier avait voté la mort. Après
-s'être excusé de son silence sur ses nombreuses occupations, il lui dit:
-
-«Nous sommes arrivés au moment qui doit décider du sort de la
-république, la convention vient de donner une preuve bien éclatante de
-son courage et du sa justice, le tyran n'est plus, il a trop vécu pour
-le malheur du peuple français. Il était temps que l'on mit un terme à
-ses forfaits, autrement il serait venu à bout de nous faire tous
-entrégorger... L'exécrable homme! combien il a été fourbe, parjure et
-traître, combien il a fait couler impunément le sang! ha, mon bon amy,
-faisons en sorte de ne jamais vivre sous le régime de la royauté.» Il
-parle ensuite du jugement, des dernières demandes du roi et de son
-supplice:
-
-«Il a été exécuté ce matin, à 10 heures 34 minutes, il a voulu haranguer
-le peuple, il a dit qu'il mourait innocent (le traître, innocent, quelle
-imposture), qu'il pardonnait à ses ennemis, qu'il désirait que son
-peuple fût heureux (un bourreau, un assassin peut-il parler ainsy). Il
-voulut continuer, mais le commandant général a donné le signal, et sur
-le champ sa tête a tombé sur l'échafault; que les Parisiens se sont
-montrés majestueux et grands dans cette occasion, ils n'ont manifestés
-ny joie ny douleur, le calme le plus profond a régné, les boutiques et
-les spectacles ont toujours été ouverts, aucuns des exercices ordinaires
-n'ont été interrompus, il n'y a pas eu une larme, pas un cri de fait, sy
-ce n'est celui de _vive la République!..._»
-
-On frémit quand on considère, dans un temps calme, à quels sentiments
-sauvages, à quel langage barbare le fanatisme politique peut conduire un
-homme consciencieux, humain peut-être, mais auquel la passion dont il ne
-savait pas se détendre faisait voir, dans ce temps de fièvre ardente, la
-guillotine comme un autel et la victime comme un monstre. A coup sûre
-l'homme, qui avait envoyé le roi à l'échafaud, dormait bien en paix
-avec sa conscience. Nous allons voir, au contraire, Joseph Lebon livré à
-l'insomnie pour une tout autre cause et exprimer ses scrupules et ses
-remords pour un motif et dans un langage aujourd'hui bien inexplicables.
-C'est à sa cousine que le trop fameux représentant du peuple écrit, en
-date du 8 juin 1794:
-
-«Voici près de huit jours que je n'ai été à Arras; je crains bien qu'à
-ma première apparition je n'aie quelques difficultés avec ma mère. Tu
-sais qu'elle devait m'acheter un habit. Mais sans dire gare, ne
-s'est-elle pas avisée de m'acheter un habit de très-fin drap, une veste
-de soye et une culotte de même étoffe!
-
-Dans le premier moment, quoique tout interdit; je n'ai pas cru devoir la
-brusquer sur une emplette faite. J'ai consenti à ce qu'on me prit
-mesure. Mais, tu me croiras si le veux, voila dix nuits que je ne dors
-presque point à cause de ce malheureux habillement. Moi, philosophe, ami
-de l'humanité, me couvrir si richement, tandis que des milliers de mes
-semblables meurent de faim sous de tristes haillons! Comment, avec tout
-cet éclat, me transportera l'avenir dans leur chaumière pour les
-consoler de leurs infortunes? Comment plaider encore la cause du pauvre?
-Comment m'élever contre les vols des riches, en imitant leur luxe et
-leur somptuosité? Toutes ces idées me poursuivent sans cesse, et, je
-pense, avec raison, que mon âme serait un jour dévorée de mille remords,
-si je passais outre, et si j'avais la faiblesse de condescendre à la
-bonté peu éclairée d'une mère.»
-
-Veut-on voir un véritable service rendu par un conventionnel également
-célébré, Jean-Bon-Saint-André, à ses collègues les représentants du
-peuple qui se trouvaient, au moment du procès de Louis XVI, en mission
-dans les départements du Mont-Blanc? Plus d'un d'entre eux se félicitait
-peut-être d'être, dans ce moment où il fallait se prononcer, absent de
-la convention. Ils s'étaient bornés à écrire à l'assemblée que la
-conduite de Louis XVI méritait une condamnation, quelques-uns d'entre
-eux croyaient peut-être s'en tirer ainsi. Voici ce que
-Jean-Bon-Saint-André leur écrit:
-
-«Votre lettre à la convention au sujet de la mort du tyran, portant le
-mot de condamnation, quelques personnes se plaisoient à dire qu'il y
-avoit de l'équivoque dans l'expression de votre voeu. Il me sembla alors
-que votre confiance m'imposoit le devoir de faire pour vous ce que
-j'eusse désiré qu'en pareil cas vous fissiez pour moi, de mettre au
-grand jour vos vrais sentiments qui étoient pour la mort, _sans appel au
-peuple_. Cette note fut inscrite dans le _Créole-Patriote_, et j'ose
-croire que vous ne désapprouverez pas le parti que j'ai pris à cet
-égard.»
-
-Comme on est heureux n'avoir affaire à un collègue obligeant et a un
-commentateur mesuré!
-
-Après ces lettres de conventionnels, en voici une du duc de Berri
-adressée, de Blankemburgh, à M. le comte Henri de Damas, le 15 avril
-1797, où le prince se montrait assez découragé et assez revenu des
-illusions auxquelles un exile a besoin pourtant de se rattacher,
-lorsqu'il n'a pas craint surtout de prendre les armes pour s'ouvrir les
-portes de son pays:
-
-«Mon maudit frère n'arrive pas, et nous sommes déjà à la mi-avril, ce
-qui fera que nous ne pourrons vous aider qu'à la mi-may, à moins que le
-bruit du canon ne me rappelle; je suis d'une inquiétude affreuse de
-perdre un mois de campagne, quoiqu'elle ne sera sûrement qu'une
-reculade... Je vois cette année la fin de la guerre et la paix; est-ce à
-craindre ou à désirer? la paix nous fera-t-elle puis de mal que la
-guerre, excepté l'occasion de se faire tuer que je regretterai, car de
-traîner l'existence d'un fugitif chassé de partout me paraît impossible
-a soutenir; d'ailleurs tout le monde nous dit du bien de l'intérieur, ne
-serait-ce pas comme tout le bien qu'on nous disait de l'armée avant que
-nous la connaissions?»
-
-Vient ensuite une protestation de Cléry, le valet de chambre de Louis
-XVI, qui prouve combien le plus touchant dévouement peut parfois être
-méconnu par ceux-là même qui devraient le mieux lui rendre justice. Elle
-est datée de Schierensce, le 29 janvier 1801, et adressée à madame la
-duchesse d'Angoulême:
-
-«M. le duc m'accuse d'avoir sçu et de ne pas l'avoir prévenu, que
-mercredi, jour de bal de madame la comtesse Baudisen, tombait le 21
-janvier, et de plus d'être complice d'une intrigue de société, pour
-l'engager, ainsi que vous, madame la duchesse, à paraître dans un bal ce
-jour de deuil pour tous les bons Français. J'en atteste le ciel, j'en
-atteste les mânes augustes de mon maître! que jamais pareille pensée
-n'est entrée dans mon âme... M. le duc m'accuse encore d'ambition; de
-l'ambition, moi! ah! si j'avois été enivré de cette passion, n'ai-je
-pas trouvé mille occasions de la satisfaire, pendant mon séjour à
-Vienne, à Londres et à Berlin, où le bon roi vouloit me donner une
-maison et une place honorable? N'ai-je pas tout refusé pour suivre la
-malheureuse destinée de mes augustes maîtres? Cet effort n'a jamais été
-pénible; le sentiment de reconnaissance, d'attachement et de devoir,
-est, et sera éternellement gravé dans mon coeur. Clery, simple, valet de
-chambre et dernier serviteur de Louis XVI, au temple, est le plus beau
-titre que je puisse jamais posséder, et avec lequel les personnes
-sensibles m'accorderont toujours quelqu'intérêt, au lieu que Clery, qui
-voudrait s'élever au niveaux des personnes qui doivent le commander,
-seroit regardé, avec justice, comme un être inconséquent et
-déresonnable.»
-
-Il est pénible de voir un serviteur dont la fidélité est, à juste titre,
-historique, être mis dans la situation de faire entendre un tel langage.
-Le coeur est également attristé en entendant l'expression de
-l'étonnement et de la douleur qu'éprouve l'impératrice Joséphine, cette
-femme si dévouée, à la vue des trahisons de 1814. Sa lettre est datée du
-château de Navarre, 7 avril 1814:
-
-«Je suis arrivée ici le 30, et la reine Hortense, deux jours après avec
-ses enfants. Elle est aussi souffrante et aussi douloureusement affectée
-que moi. Nous avons le coeur brisé de tout ce qui se passe, et surtout
-de l'ingratitude des Français. Les journaux sont remplis des plus
-horribles injures; si vous ne les avez, pas lus, n'en prenez pas la
-peine, ils vous feraient mal. Il parait que l'Empereur a envoyé a Paris
-les maréchaux Ney et Macdonald, avec le duc de Vivence, pour proposer
-d'abdiquer en faveur du roi de Rome, et que la proposition n'a pas été
-acceptée. Jusqu'à présent, Évreux et Navarre sont tranquilles, mais on
-nous menace aujourd'hui ou demain de la visite de l'ennemi. Croirés vous
-que le général charge de s'emparer du département au nom du gouvernement
-provisoire, est le duc de Raguse, qui a passé de leur côté avec le corps
-d'armée qu'il commandait?»
-
-Ce qui est moins déchirant, ce sont les reproches adroitement déguisés
-d'ingratitude que le prince de Talleyrand adresse à Louis XVIII, avec
-lequel il avait correspondu sur la fin de l'empire, et qui, en 1816,
-cédant aux instances de ses compagnons d'émigration, après avoir
-complètement disgracié Fouché, avait fait dire à son grand chambellan de
-ne pas paraître aux Tuileries jusqu'à nouvel ordre. La lettre du prince
-est du 22 novembre 1816. Il obéira à l'ordre de Sa Majesté, qui vient de
-lui être transmis par M. le duc de La Châtre. Il obéira avec douleur,
-mais sans comprendre que les rapports que Sa Majesté reçoit fassent
-quelque impression sur elle lorsqu'il est question du lui. Il termine
-ainsi:
-
-«Je lui demanderois pardon de ma mauvaise écriture, si je ne savois
-qu'elle la connoît depuis longtemps et quelle la lit aisément.»
-
-Une réclamation, empreinte d'une véritable noblesse, dictée par un
-sentiment parfait des convenances les plus délicates et les plus
-difficiles, et dans laquelle est portée au plus haut point la dignité
-des sentiments de famille, c'est celle de mademoiselle de Robespierre,
-soeur des deux conventionnels de ce nom, adressée le 21 mai 1830 au
-journal _l'Universel_. Le rédacteur de cette feuille, qui, a un premier
-tort, ajouta celui de ne pas le réparer et de refuser l'impression de
-cette lettre, le rédacteur de _l'Universel_ avait dit, en rendant compte
-de prétendus _Mémoires de Robespierre_, dont il contestait du reste
-l'authenticité, que l'éditeur avait pu autrefois se procurer des
-documents fidèles auprès d'une soeur de Robespierre, végétant à Paris,
-dans le coin le plus obscur d'un faubourg, accablée d'années, de misère,
-du poids de son funeste nom, et acheter d'elle quelques souvenirs non
-effacés. «Voici la fin de la réponse éloquente, nous pourrions dire
-sublime, que fit vainement à ce journal mademoiselle de Robespierre, et
-que la _Revue rétrospective_ a imprimée en entier, t. I, p. 104 de sa
-1ère série:
-
-«... Ce qu'on vous a dit, monsieur, est non-seulement inexact, mais
-cela est faux. Il est vrai que la soeur de Maximilien Robespierre végète
-accablée de misère, d'années, et vous auriez pu ajouter de graves et
-douloureuses infirmités, dans un coin obscur de la patrie qui la vit
-naître; mais elle a constamment repoussé les offres des intrigants qui,
-dans le laps de trente-six ans, ont tenté à diverses reprises de
-trafiquer de son nom; mais elle n'a rien vendu à personne; mais elle n'a
-aucun rapport direct ni indirect avec l'éditeur des prétendus _Mémoires_
-de son frère.
-
-«Je regarde, monsieur, comme injurieuse à mon honneur et ma probité
-l'idée qu'on ait pu acheter de moi mes _souvenirs non effacés_.
-J'appartiens à une famille à laquelle on n'a pas reproché le vénalité.
-Je vais rendre au tombeau le nom que je reçus du mes vénérable des
-pères, avec la consolation que personne au monde ne peut me reprocher un
-seul acte, dans le cours de ma longue carrière, qui ne soit conforme à
-ce que prescrit l'honneur. Quant à mes frères, c'est à l'histoire à
-prononcer définitivement sur eux; c'est à l'histoire à reconnaître un
-jour si réellement Maximilien est coupable de tous les excès
-révolutionnaires dont ses collègues l'ont accusé après sa mort. J'ai lu
-dans les Annales de Rome que deux frères aussi furent mis hors la loi,
-massacrés sur la place publique, que leurs cadavres furent traînés dans
-le Tibre, leurs têtes payées au poids de l'or, mais l'histoire ne dit
-pas que leur mère, qui leur survécut, ait jamais été blâmée d'avoir cru
-à leur vertu.»
-
-Toutes les pièces émanant de femmes, qui se trouvent dans cette
-collection, ne sont pas, on se le figure aisément, écrites de ce style.
-C'est sur un tout autre ton que madame de Parabere, maîtresse en titre
-du régent, écrivait au maréchal de Richelieu une lettre que nous ne
-rapporterons pas, et qui prouve qu'elle était en même temps une des
-maîtresses de fait de ce fameux séducteur.--Madame Denis, la nièce de
-Voltaire, dans une lettre du 20 juin 1755 exprime d'une manière piquante
-les craintes que causent à son oncle et à elle des exemplaires qui
-circulent du poème de _la Pucelle_, imprimé clandestinement. On y lit:
-
-«Tout irait bien sans cette _Pucelle_. Nous recevons tous les jours des
-avis qui nous désespèrent, nous ne pouvons plus douter quelle ne soit en
-de bien mauvaises mains tant à Paris que dans les pais étrangers, et à
-moins que saint Denis ne dessande encore une fois sur son rayon pour la
-préserver des mal voulants je la croîs dans un grand danger.»
-
-Sophie Arnould, avec sa philosophie, sa désinvolture spirituelle et son
-mépris de l'orthographe et de la ponctuation, qu'elle pousse, on le
-comprend, plus loin encore que la mère de Voltaire, écrivait, le 31
-décembre 1788, à un de ses nombreux mais anciens adorateurs:
-
-«... Vous connessés, mon amy, mon coeur et la délicatesse de mes
-procédés envers les illustres ingrats que j'ai associés à mon coeur, à
-mon bonheur et aux plaisirs de mon jeune âge: tout cela est fini, comme
-cela finit assés ordinairement; c'est un malheur, je pardonne à ses
-ingrats! l'oubly de mes attraits, de mes soins, mais non celuy de ma
-tendresse... Cependant il faut s'accoutumer à tout; mais me voici
-aujourd'hui, eh! par le temps qui coure, après vingt années de gloire,
-de flatteries, d'aisances, obligée de compter avec moy même, pour
-n'avoir pas à décompter avec les autres, mes affaires pécunières sont
-engagées. La charge d'une famille nombreuse dont j'étais la plus riche,
-trois enfants grands seigneurs le matin eh! très petits bourgeois, le
-soir, ou lorsqu'il s'agit de les placer à droite ou à gauche, bref, tout
-cela m'a sinon ruinées ou au moins bien dérangée. Vuyes mon amy quelle
-répons vous voudrés faire à votre Sophie.»
-
-Une autre femme, longtemps célèbre par sa beauté, figure dans cette
-galerie historique sous le nom qu'elle devait bientôt après échanger
-contre celui de Tallien, dans une pièce écrite de la main de Robespierre
-et signée par lui et ses collègues Billaud-Varennes, Barère et
-Collot-d'Herbois. C'est un arrêt du comité de salut public du 3
-prairial, l'an II de la république, qui ordonne que «la nommée Cabarus,
-fille d'un banquier-espagnol et femme du nommé Fontenai, sera mise
-sur-le-champ en état d'arrestation et mise au secret; que _le jeune
-homme qui demeure avec elle et ceux qui seraient trouvés chez elle_
-seront pareillement arrêtés, etc.»
-
-Une même pièce réunit trois noms qui ont une grande célébrité dans la
-politique, la littérature et les arts. Elle est écrite par le prince de
-Metternich, adressée à madame la duchesse d'Abrantès, et sert à
-recommander le pianiste Thalberg. Elle est du 18 octobre 1833:
-
-«Le porteur se nomme Thalberg; il est jeune, bon garçon, de très-bonne
-compagnie; à mon avis, le premier pianiste qui jamais ait joué de cet
-admirable instrument... Faites-le jouer; il a entre autres le talent de
-tout savoir par coeur. Demandez-lui tel souvenir que vous voudrez, il ne
-restera pas en défaut, et il vous charmera, ou je ne m'y entends pas.»
-
-L'artiste est parfaitement arrivé à prouver que le prince s'y entend.
-
-Nous avons rapporté le titre de ce Catalogue. S'il fallait l'en croire,
-cette collection curieuse serait _tirée du cabinet de M. L._ Un
-très-grand nombre de pièces nous prouvent que cette initiale dissimule
-le véritable nom du collecteur. Ces pièces sont adressées au marquis de
-Dolomieu, un des amateurs qui ont le plus fourni à la belle publication
-de l'_Isographie_. Nous ne nous expliquons pas que cette collection soit
-aujourd'hui livrée aux enchères. On y trouve une foule de lettres des
-princes et princesses de la famille régnante, qui les avaient écrites à
-la sollicitation du collecteur et pour la compléter, mais non à coup sûr
-pour voir la criée d'un commissaire-priseur s'exercer sur leurs page»
-d'écriture. Telle est cette lettre du prince de Joinville, adressée au
-marquis de Dolomieu, il la date du 2 juillet 1827;
-
-«Voici le petit bout de lettre que vous m'avez demandé; si vous aviez
-voulu attendre deux ou trois ans plus tard, l'écriture eût été, je
-crois, un peu meilleure; mais puisque vous désirez être satisfait
-aujourd'hui, c'est là tout ce que je puis vous offrir.»
-
-Du reste, ceci n'est qu'une question de convenance plus ou moins mal
-observées. Mais ce qui nous parait plus sérieux, c'est que nous trouvons
-dans ce catalogue, aux numéros 40 et 396, deux pièces signées, l'une de
-Molière, l'autre de sa femme, que la section des manuscrits de la
-bibliothèque du Roi possédait en 1825, et que l'auteur de ce compte
-rendu copia et fit imprimer à cette époque. Comment notre dépôt national
-s'est-il trouvé dépossédé au profit d'une collection particulière, de
-deux pièces très-rares? Comment et par qui ont-elles pu être livrées à
-un acquéreur, à coup sûr de bonne foi? Ceci sort du domaine de la
-critique. En 1832, une commission fut instituée pour examiner certains
-faits signalés à l'autorité supérieure, qui s'étaient passés à la
-bibliothèque du Roi. Cette commission, dont M. Prunelle était
-rapporteur, fut d'avis, après examen, que cette tâche revenait de droit
-à l'autorité judiciaire. Force nous est aujourd'hui, comme à la
-commission d'alors, de déclarer notre incompétence.
-
- T.
-
-_Études sur les Tragiques grecs_; par M. PATIN, de l'Académie française.
-3 vol.--Chez _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.
-
-Nous n'avions rien encore, dans notre littérature, que nous puissions
-justement opposer aux excellents travaux des Allemands sur la tragédie
-grecque. La Harpe, qui avait fait preuve d'une critique supérieure dans
-l'étude de notre théâtre, s'était laissé dominer par le goût français et
-les préjugés littéraires de son époque, lorsqu'il examina les anciens
-tragiques. Son jugement nous parait aujourd'hui faire le pendant de
-celle fameuse traduction inexacte et _francisée_ du père Brumoy, qui
-nous montre Oreste arrivant de voyage avec ses malles, comme un commis
-voyageur, et assis sur un canapé attendant sa soeur la terrible Électre.
-Les travaux postérieurs de M. Nepomucène Lemercier étaient encore
-entachés du même défaut que nous reprochons à La Harpe; et d'ailleurs
-l'auteur d'_Agamemnon_ qui avait en partie retrouvé sur la scène la
-puissante inspiration d'Eschyle, n'examina, dans sa critique, l'ancienne
-tragédie que sous un point de vue restreint, systématique et presque
-personnel.
-
-M. Patin vient combler aujourd'hui cette lacune de notre critique
-littéraire; ses études sur les tragiques grecs sont certainement le
-livre le plus remarquable que l'on ait fait, depuis W. Schlegel, sur le
-théâtre ancien. Nous louerons d'abord et surtout M. Patin d'avoir, après
-les ambitieuses théories des Allemands, traité au contraire son sujet
-avec nue discrétion et une sobriété éminemment françaises. Au lieu de
-s'égarer, loin de ses auteurs, dans de nébuleuses conjectures, dans les
-associations plus ingénieuses que vraies du bas-relief et de l'épopée,
-du groupe et de la tragédie, il s'est appliqué uniquement à comprendre
-le génie particulier des trois grands tragiques, et à distinguer les
-caractères propres, à en faire ressortir la beauté singulière et
-originale. Dans un semblable travail, M. Patin n'a pas recule devant les
-pénibles et laborieuses recherches de l'érudition; il a voulu, au
-contraire, que la science fût toujours la base de sa critique; et cet
-examen approfondi, minutieux même du texte, qui serait peut-être
-excessif s'il était fait de même sur Racine ou Corneille, parait être
-indispensable pour les tragédies grecques, si difficiles à entendre, si
-chargées de variantes et d'interpolations de toutes sortes. La critique
-_verbale_ sera toujours, et quoi qu'on en dise, la meilleure et la plus
-utile pour l'intelligence et l'appréciation des auteurs de l'antiquité.
-
-D'excellentes traductions viennent à l'appui de toutes les assertions
-critiques de m. Patin, et les nombreux passages d'Eschyle, de Sophocle
-et d'Euripide que nous trouvons traduits dans son livre avec cette
-connaissance parfaite de la langue grecque et ce goût véritablement
-attique qu'on devait attendre du savant professeur, ajoutent une
-singulière valeur à ses jugements et à ses analyses. On a rarement
-traduit les anciens avec une pareille élégance jointe à une telle
-fidélité; et, pour peu que l'on se rappelle les inexactitudes, les
-contre-sens et surtout la lourde platitude des traductions qui ont suivi
-celle du père Brumoy, on sentira tout le mérite du nouveau traducteur.
-
-Espérons que M. Patin voudra un jour compléter son beau travail en
-dotant notre langue d'une traduction entière de ces tragédies, dont il
-ne nous a encore donné que des extraits.
-
-Nous voudrions pouvoir détacher du livre de M. Patin quelques morceaux
-choisis, qui viendraient à l'appui de nos éloges; mais Eschyle,
-Sophocle, Euripide ne sauraient être jugés en quelques lignes, et ce
-n'est pas trop d'un volume entier pour apprécier sous toutes ses faces
-le génie magnifique de chacun de ces grands tragiques. Nous nous
-bornerons donc à recommander surtout à nos lecteurs les excellentes
-pages que M. Patin a écrites sur Euripide; ils y trouveront une critique
-judicieuse des beautés et des défaut du poète, exprimée en termes plus
-justes et plus clairs que ceux dont M. Schlegel s'était servi dans ses
-appréciations théoriques, où il compare «le point de perfection dans les
-arts au foyer d'un verre ardent, etc.»
-
-Après tous ces éloges, nous ne craindrons pas de reprocher à M. Patin
-quelques explications minutieuses, quelques commentaires superflus, qui
-sont plutôt au profit de l'érudition pure qu'à celui de la critique
-littéraire. Nous eussions voulu aussi trouver dans son examen d'Eschyle
-une vue plus haute, plus hardie sur le génie du _terrible poète_; non
-pas qu'il fallût tomber dans ces exagérations gigantesques que nous a
-fait voir une célèbre préface, mais on pouvait peindre avec un sentiment
-plus vif et en termes plus forts cette sublime inspiration patriotique,
-cette audacieuse et sombre poésie qui mettent Eschyle au-dessus de tous
-les autres tragiques, et donnent à son théâtre une élévation morale
-qu'on chercherait vainement ailleurs.
-
-Mais par ces quelques critiques nous ne voulons point infirmer le mérite
-d'un livre qui demeure, comme nous l'avons dit, le plus savant et le
-plus judicieux qu'on ait encore fait sur la matière.
-
-
-
-Travestissements.
-
-[Illustration: Costume grec. Albanais.--Marquise.]
-
-
-
-Danse de la Polka.--Caricature par Cham.
-
-[Illustration.]
-
-
-
-Amusements des Sciences.
-
-RECTIFICATION.
-
-Par suite d'une erreur du dessinateur, la première figure des Amusements
-des Sciences, dans notre dernier numéro (page 32), au lieu de
-représenter dix cartes dont les nombres de points vont, en se suivant
-depuis _un_ ou _as_ jusqu'à _dix_, offre dix cartes prises au hasard, à
-partir des deux premières à gauche (l'_as_ de carreau et le _deux_ de
-trèfle). Le lecteur est prié de faire par la pensée la correction
-suivante, sans laquelle la solution de notre premier problème serait
-inintelligible:
-
-Après l'_as_ de carreau et le _deux_ de trèfle, il faut un _trois_ au
-lieu d'un _huit_ de carreau; après ce _trois_ un _quatre_ au lieu d'un
-_as_ de pique; après le _quatre_ un _cinq_ au lieu d'un _dix_ de coeur;
-et ainsi de suite jusqu'au _dix_, qui sera immédiatement avant l'_as_ de
-carreau pris pour point de départ.
-
-
-SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE
-CINQUANTE-QUATRIÈME NUMÉRO.
-
-I. Supposons que le nombre qu'il s'agit d'atteindre soit 100, et qu'il
-faille ajouter des nombres constamment plus petits que 11.
-
-L'artifice de ce problème consiste à s'emparer tout de suite de certains
-nombres que nous allons faire connaître. Retranchez pour col effet 11 de
-100, une fois, deux fois, trois fois, et autant de fois que cela se
-peut, il restera 89, 78, 67, 56, 45, 34, 23, 12, 1, qu'il faut retenir;
-car celui qui, en ajoutant son nombre moindre que 11 à la somme des
-précédents, comptera un de ces nombres avant son adversaire, gagnera
-infailliblement, et sans que l'autre puisse l'en empêcher. On trouvera
-encore plus facilement ces nombres en divisant 100 par 11, et prenant le
-reste 1, auquel on ajoutera continuellement 11 pour avoir 1, 12, 23, 34,
-etc.
-
-Supposons, par exemple, que le premier qui sait le jeu prenne 1; il est
-évident que son adversaire devant compter moins que 11, pourra tout au
-plus, en ajoutant son nombre, 10, par exemple, atteindre 11, le premier
-prendra encore 1, ce qui fera 12; que le second prenne 8, cela fera 20;
-le premier prendra 3 et aura 23, et ainsi successivement il atteindra le
-premier à 34, 45, 56, 67, 78, 89. Arrivé là, le second ne pourra pas
-l'empêcher d'atteindre 100 le premier; car, quelque nombre que prenne le
-second, il ne pourra atteindre qu'à 99, le premier pourra donc dire, et
-1 font 100. Si le second ne prenait que 1 en sus de 99, cela serait 90,
-et son adversaire, prendrait 10, qui, avec 90, fait 100.
-
-Il est clair que, de deux personnes qui jouent à ce jeu, si toutes deux
-le savent, la première doit nécessairement gagner.
-
-Mais si l'une le sait et que l'autre ne le sache pas, celle-ci, quoique
-première, pourra fort bien ne pas gagner; car elle croira trouver un
-grand avantage à prendre le plus fort nombre qu'elle puisse prendre;
-savoir, 10; et alors la seconde, qui connaît le jeu, prendra 2; ce qui,
-avec 10, fait 12, l'un des nombres dont il faut s'emparer. Elle pourra
-même négliger cet avantage et ne prendre que 1 pour faire 11; car la
-première prendra probablement encore 10, ce qui fera 21; la seconde
-pourra alors prendre 2, ce qui fera 26. Elle pourra enfin attendre
-encore plus tard pour se placer à quelqu'un des nombres suivants: 34,
-45, 56, etc. Si le premier joueur veut gagner, il ne faut pas que le
-plus petit nombre proposé mesure le plus grand; car, dans ce cas, le
-premier n'aurait pas la certitude de gagner. Par exemple si, au lieu de
-11, on avait pris 10, qui mesure 100 en ôtant 10 de 100 autant de fois
-qu'on le peut, on aurait ces nombres: 10, 20, 30, 40, 50, 60, 70, 80,
-90, dont le premier 10 ne pourrait pas être pris par le premier; ce qui
-fait qu'étant obligé de prendre un nombre moindre que 10, si le second
-était aussi fin que lui, il pourrait prendre le reste à 10, et ainsi il
-aurait une régie infaillible pour gagner.
-
-II. Prenez un ballon de verre à long col, remplissez-le d'eau à moitié,
-et faites-y bouillir cette eau en tenant le fond du ballon au-dessus de
-charbons ardents. Lorsque l'ébullition a duré pendant quelques minutes
-avec une certaine intensité, mettez un bouchon au col de votre ballon et
-retournez-le. Puis, lorsqu'il est refroidi complètement, placez de la
-glace à la partie supérieure qui n'est pas en contact avec l'eau. Vous
-verrez à l'instant l'ébullition se manifester avec beaucoup de force.
-
-De l'eau froide suffira même habituellement pour produire l'ébullition,
-et on pourra se donner ainsi le spectacle d'une eau qui bout sans feu
-durant des heures entières.
-
-L'explication de ce curieux phénomène est fort simple. Lorsque l'on a
-chassé complètement du ballon l'air qui y était renfermé, par une
-première ébullition, et qu'on a fermé le vase avec un bouchon, l'eau ne
-s'est plus trouvée en contact qu'avec de la vapeur. Or, si on vient à
-condenser cette vapeur par l'approche d'un corps froid, la surface
-liquide n'étant plus pressée par rien, ce liquide laissera échapper de
-nouvelle vapeur, et c'est là précisément ce en quoi consiste
-l'ébullition.
-
-C'est par une raison analogue que l'eau bout sur les hautes montagnes à
-une température beaucoup plus basse qu'au bord de la mer. A Quito, par
-exemple, a 2,900 mètres environ au-dessus de l'Océan, l'eau bout à 90º
-seulement de l'échelle centigrade; de sorte qu'il est impossible
-d'opérer certaines cuissons qui exigent une chaleur de 100°, à moins de
-se servir du digesteur de Papin, ou de la vapeur à une pression plus
-élevée que celle de l'atmosphère.
-
-
-NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
-
-I. Faire fondre du plomb sans feu.
-
-II. Faire fondre du marbre, sans le décomposer, et changer de la craie
-en marbre.
-
-III. Frapper une bille avec bricole simple ou bricole double, au jeu de
-billard.
-
-
-
-Rébus
-
-EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
-
-Un essaim d'Abeilles.
-
-
-[Illustration: Nouveau rébus.]
-
-
-
-
-
-
-
-
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.