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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844 - -Author: Various - -Release Date: October 16, 2013 [EBook #43964] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0055, 16 MARS 1844 *** - - - - -Produced by Rénald Lévesque - - - - - - - - -L'ILLUSTRATION, -JOURNAL UNIVERSEL. - -Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. -Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. - -Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. -Ab. Pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40 - -Nº 55. Vol. III.--SAMEDI 16 MARS 1844. -Réimprimé.--Bureaux, rue Richelieu, 60. - - - -SOMMAIRE. - -Histoire de la Semaine. _Rupture d'une digue_.--Chronique musicale. -Corrado d'Altamura; I Puritani; l'Orphéon; Oreste et Pylade.--Salon de -1844 (1er article). _L'Incendie de Sodome, par M. Corot; les Laveuses à -la Fontaine, par M. A. Leleux; Une bohémienne, par M. Eugène Tourneux; -Mosquée, par M. Dauzats; Sainte Famille, par M. Decaisne; Un prisonnier, -par M. de Lemud_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.) -Eden en perspective et Eden en réalité. _Vue de l'Eden_.--Courrier de -Paris. _Matinée d'Enfants costumés; la Procession des -Blanchisseuses_.--Une Vocation. Nouvelle, par P. de K. Amélioration des -Voies Publiques, à Paris. _Plan_.--Nouvelles Recherches sur un petit -Animal très-curieux. (1er article.) _Vingt-quatre gravures_.--Bulletin -bibliographique.--Modes. Travestissements. _Deux Gravures_.--Danse de la -Polka. _Caricature par Cham_.--Amusements des Sciences.--Rébus. - - - -Histoire la Semaine. - -Les éléments conjurés ont, cette semaine, fait une rude guerre à la -mature et lutté avec avantage contre la politique en lui disputant, par -leurs sinistres bulletins, les colonnes des journaux. Les feuilles des -départements sont remplies de tableaux de mines, de récits de désastres. -Ici, quand on est allé voir l'inondation assez innocente de Bercy, de la -Gare ou de la plaine d'Asnières, les fossés pleins d'eau de la place -Louis XV, et les cuisines envahies des Tuileries, on est au courant de -tous les méfaits de la Seine parisienne; mais nos fleuves, nos rivières, -en font malheureusement bien d'autres dans les départements. Dans celui -de la Gironde, le service des malles-postes a été interrompu, et il a -fallu recourir, pour y suppléer, à des bateaux à vapeur. Dans celui de -la Sarthe, cette rivière ayant également couvert les chaussées et forcé -les populations à communiquer en bateaux, de nombreux événements sont -venus jeter la désolation dans ces contrées. Près du pont de Châteaueuf, -une barque montée par six personnes, dont un enfant, a été submergée: -l'enfant seul, retenu par un arbre, a été miraculeusement sauvé. La -Moselle et le Rup-de-Mad ont, de concert, envahi le pays qu'ils -traversent. Le village d'Arnaville a été encore plus complètement inondé -que les autres, et des nacelles, montées par des hommes courageux, -sillonnaient en tous sens cette triste Venise improvisée, et apportaient -l'eau et le pain nécessaires aux habitants captifs et désespérés. Dans -le département de Maine-et-Loire, la Loire a causé des malheurs et -exercé des ravages plus déplorables encore. Cette route, qui sert de -digue à ce fleuve, et que tous les voyageurs qui ont parcouru ce pays si -pittoresque connaissent sous le nom de _la levée_, a été rompue en -plusieurs endroits, et a ainsi fourni passage à des torrents qui sont -allés renverser des constructions et couvrir de sables les champs si -fertiles de cette immense vallée. C'est là que les désastres ont été les -plus pittoresques, et c'est une des scènes qui se sont produites au pied -des coteaux de la Loire, et en présence des ruines historiques qui les -couronnent, que nos artistes ont cru devoir préalablement retracer. - -[Illustration: Rupture d'une Digue.] - -Si de ces tristes tempêtes nous passons aux orages politiques, nous -aurons la satisfaction de dire que, cette semaine, M. Sauzet n'en a pas -eu de bien furieux à maîtriser. - ---La chambre des députés, qui avait accumulé dans son ordre du jour de -samedi dernier à la suite de la discussion du rapport sur les pétitions -relatives aux fortifications de Paris et la discussion de la proposition -de M. Cimbarel de Leyvil sur le vote par division, prévenue que les -opérations du collège électoral de Louviers lui seraient soumises dans -cette même séance, a sagement renvoyé au 16 le débat sur la prise en -considération de la modification qu'on lui propose d'introduire dais son -règlement. Évidemment, il était aisé de prévoir qu'il y aurait largement -de quoi remplir une séance dans la vérification des pouvoirs de M. -Charles Laffitte et dans la nouvelle discussion à laquelle devait donner -lieu le rapport de M. Allard. Il est même plus que probable que cette -dernière question eût, à elle seule, absorbé plus de temps qu'on ne lui -en avait assigné par avance, si le savant orateur qu'on a entendu eût, -comme les autres membres de l'opposition qui l'avaient précédé à la -tribune, soutenu uniquement les pétitions qui demandaient que le -ministère fût tenu de se renfermer, pour la fortification de Paris, dans -les limites de la loi de 1841. Mais M. Arago, sans se préoccuper -probablement beaucoup du succès, et plus désireux de dire avec sa -logique vigoureuse et sa forme incisive son fait au rapporteur que de -faire avancer la question, a, avec la spirituelle abondance qu'on lui -connaît, lancé ses arguments par-dessus le débat, tel qu'il avait été -précédemment posé, pour aller atteindre plusieurs dispositions -essentielles de la loi de 1841 et M. Allard en personne. Il a discuté -l'inconvénient, le danger, selon lui, des forts votés par les chambres; -il a refait, avec un esprit toujours nouveau les discours qu'il avait -précédemment prononcés et les brochures qu'il avait plus récemment -publiées. La Chambre l'a écouté, pendant plus d'une heure et demie, avec -l'attention que commande un mérite éminent; mais, après une réplique de -M. Allard, elle a voulu passer au vote. Sur la proposition de M. Dupin -aîné, elle a écarté par l'ordre du jour toutes les pétitions qui ne -tenaient aucun compte de la loi de 1841, et demandaient que ce que cette -loi avait ordonné d'édifier fût détruit. Quant aux pétitions qui avaient -protesté seulement contre l'extension illégale, selon elles et selon MM. -de Tocqueville, Lherbette et de Lamartine, entendus dans la séance du 2, -donnée par le ministère aux prescriptions de la loi, on a seulement voté -la question préalable, réservant ainsi celle qu'elles soulèvent pour le -moment où l'on aura à discuter les crédits demandés par le ministère -pour ces travaux attaqués. - -Pour être historien fidèle, ou du moins chronologiste exact, avant de -rapporter le débat en quelque sorte épisodique qui a assez froidement -terminé la séance, nous aurions dû rendre compte du débat animé qui -l'avait ouverte. M. Lebobe, comme rapporteur du bureau qui avait été -chargé de la vérification des pouvoirs de M. Charles Laffitte, nommé une -seconde fois à Louviers, était venu rendre compte des opérations du -collège de cet arrondissement et conclure à l'admission de son élu. On -savait qu'une minorité assez forte avait dans le bureau combattu ces -conclusions, et l'on était curieux de savoir par quelles preuves -nouvelles la majorité avait été déterminée à proposer à la chambre de -revenir sur sa première décision, de se déjuger. On s'accordait à penser -que, pour que la chambre fût amenée à une pareille et si nouvelle -résolution, il fallait qu'on eût des témoignages bien différents de ceux -qu'on avait précédemment recueillis et admis, des témoignages bien -irrécusables. L'étonnement a été assez grand quand on a vu que M. le -rapporteur n'avait absolument aucune preuve pour infirmer la première -décision, et que toute son argumentation, comme celle d'un autre membre -du bureau qui lui a succédé à la tribune, M. Agénor de Gasparin, -consistait à dire que s'il y avait eu corruption à la première élection, -comme la chambre l'avait à la presque unanimité reconnu, une seconde -élection couvrait tout, et que la chambre n'avait point à se croire liée -par sa première décision, que le collège électoral, dans son omnipotence -souveraine, avait cassée. Cette absence de preuves, cette théorie plus -neuve que morale, ont porté malheur aux conclusions du bureau et à l'élu -qu'il avait pris sous sa protection. M. Grandin, avec une netteté et une -loyauté parfaites, a de nouveau et plus complètement encore démontré -l'existence du marché qui a fait sortir de l'urne électorale le nom du -soumissionnaire de l'embranchement de Louviers. M. Odilon Barrot, en -repoussant le sophisme politique de M. A. de Gasparin, a été -merveilleusement inspiré. Il a trouvé dans son respect sincère pour les -droits du pays, dans sa sollicitude pour la dignité de la Chambre et -dans la probité de son âme des accents qui ont été entendus. «Est-ce -qu'il s'agit ici, s'est-il écrié, de la personne ou des opinions? Non; -il s'agit de l'acte: c'est l'acte seul que vous avez à juger. On met en -avant, a-t-il ajouté, la souveraineté des électeurs; oui, certes, les -électeurs sont souverains dans l'exercice légitime et honnête de leur -droit, pour donner librement leur vote suivant leurs sympathies, suivant -leurs opinions, mais non pour le vendre. Là s'arrête le pouvoir -souverain que je reconnais aux électeurs; là commence le vôtre... Le -plus noble, le plus grand de tous les droits, celui de donner des -législateurs à son pays n'est pas une de ces propriétés personnelles -dont on puisse trafiquer; ce droit, c'est une fonction qu'ils exercent -au nom de tous; il n'est pas plus permis aux électeurs de vendre leur -vote qu'il ne le serait à un jury de trafiquer de son verdict.»--La -Chambre après avoir applaudi à ces paroles éloquentes, à ces sentiments -si nobles et si vrais, a invalidé la nouvelle élection de M. Charles -Laffitte. - -On ne peut attribuer à ce débat d'avoir donné naissance à la proposition -qu'ont déposée MM. Gustave de Beaumont, Lacrosse et Leyrand, pour mieux -préciser le cas de corruption électorale et en fixer la pénalité. -L'enquête à laquelle la Chambre actuelle s'est livrée, à la suite de la -vérification générale des pouvoirs, le voeu exprimé par des conseils -généraux, notamment par celui du département de la Creuse, que M. -Leyrand représente, enfin le désir de conserver à l'élection sa -sincérité, et sa dignité à notre chambre élective, ont inspiré cette -motion, qui ne doit à l'épisode de Louviers que son à-propos, tous les -bureaux en ont admis la lecture; elle n'a rencontré que de rares -contradicteurs, parmi lesquels ne s'est pas trouvé un seul député -ministre. La Chambre aura en conséquence à voter, le 18, sur la prise en -considération de cette proposition, dont la pensée est excellente, et -dont les dispositions pourront encore être améliorées.--C'est également -à l'ordre du jour du 18 qu'a été remise la discussion du projet relatif -aux fonds secrets. M. Viger, au nom de la commission, a donné à la -Chambre lecture d'un rapport qui conclut à l'admission pure et simple du -projet. - -La Chambre a nommé ses commissions et pour le projet de loi relatif aux -chemins de fer du Nord et de Vierzon, et pour celui du chemin de fer de -Montpellier à Nîmes. Les projets de M. Dumon comptent une majorité assez -forte; quelques commissaires penchent même pour la confection entière de -tous les chemins par l'État. Ainsi les intérêts publics, que nous -regardons comme déjà garantis par les projets du ministre, ne pourraient -être que mieux servis encore s'il y était apporté des changements. - -La loi sur les patentes est arrivée à fin. On a vu, par ce que nous en -avions cité précédemment, qu'elle ne fait guère que reproduire ce qui -existait dans la législation précédente, et que les rares changements -qu'elle a sanctionnés ne sont pas tous heureux. La patente reste un -impôt de quotité. Un droit proportionnel continuera à être perçu sur -l'habitation personnelle du patenté; enfin, avec les deux anciennes -classifications très-nettes, très-tranchées, et par conséquent -très-faciles à établir de marchands en gros et de marchands en détail, -nous allons avoir le moyen terme, la classe amphibie des marchands en -demi-gros, à laquelle on pourra faire élever un marchand en détail peu -protégé, ou descendre un marchand en gros mieux vu de son contrôleur. Si -cette dernière mesure n'avait d'autre effet que de rendre modestes tous -les épiciers de nos coins de rue qui mettent sur leurs enseignes: -_Commerce de demi-gros_, nous nous en réjouirions pour les peintres en -bâtiment, qui vont, avoir bien de la besogne d'ici à la formation du -rôle de 1845. Mais nous avons dit son danger, et les plaintes auxquelles -elle donnera lieu ne tarderont pas à en faire sentir l'inconvénient à -l'administration des contributions elle-même. Les dispositions de la -nouvelle loi, qui ont le mérite de fixer des points de législation -jusqu'ici incertains ou contestés, sont celles qui établissent la part -que le maire est appelé à prendre au recensement et son droit de faire -consigner ses observations sur les procès-verbaux. La ville de Paris, -dont les maires n'étaient jusqu'ici que des officiers purs et simples de -l'état civil, est, à cette occasion, rentrée dans le droit commun, et a -vu attribuer aux élus de ses douze arrondissements des pouvoirs -analogues à ceux des maires des autres villes. C'est un premier pas vers -une organisation municipale dont la capitale ne peut être privée -longtemps encore. - -La chambre des pairs a voté la prise en considération d'une proposition -de M. le comte Beugnot et de M. le président Boullet, relative à la -surveillance des condamnés libérés, et ayant pour objet de conférer au -gouvernement le droit de déterminer le lieu où les libérés mis en -surveillance devront résider après l'expiration de leur peine, tandis -qu'aux termes de l'article 44 du code pénal actuel, le gouvernement a -seulement aujourd'hui la faculté d'interdire la résidence dans certains -lieux qu'il détermine à son gré. - -Le Mémoire au roi des évêques de _la province de Paris_, que nous avons -mentionné dans notre dernier bulletin, a motivé une lettre de M. le -garde des sceaux adressée à M. l'archevêque et insérée au Moniteur, dans -laquelle le ministre déclare cette démarche illégale, non pas seulement -parce que ce Mémoire jette un blâme général sur les établissements -d'instruction publique fondés par l'État, sur le personnel du corps -enseignant tout entier, et dirige des insinuations offensantes contre M. -le ministre de l'instruction publique, mais parce que la loi du 18 -germinal au X interdit toute délibération dans une réunion d'évêques non -autorisée, et qu'une correspondance collective n'est qu'un moyen -d'éluder cette prohibition, en établissant le concert et opérant la -délibération sans qu'il y ait assemblée. On a remarqué que -postérieurement à la remise de ce Mémoire, un des signataires, M. -l'évêque de Versailles, avait été élevé à la dignité d'archevêque de -Rouen. Cette circonstance a rendu difficile à comprendre le blâme -très-vif infligé tardivement à une démarche qui n'avait pas empêché la -faveur ministérielle de se porter sur un de ses auteurs. Du reste, en -réponse à la note du _Moniteur_, on lit dans _l'Univers_: «On assure que -déjà plusieurs membres de l'épiscopat ont envoyé leur adhésion au -mémoire des évêques de la province de Paris. C'est là, ce nous semble, -la réponse la plus convenable qui puisse être faite à M. Martin (du -Nord). Monseigneur l'archevêque de Paris trouvera ainsi dans ces -sympathies la consolante et glorieuse réparation de ce nouvel et -impuissant outrage.» On annonce aussi que M. l'archevêque de Reims vient -de rédiger un mémoire sur la question de l'enseignement, qu'ont signé -avec lui M. l'archevêque de Cambrai, M. le cardinal-evêque d'Arras. MM. -les évêques de Soissons, de Beauvais, de Châlons et d'Amiens. Ce nouveau -mémoire est surtout dirigé contre le troisième article du projet de loi -sur l'instruction secondaire, aux termes duquel nul ne peut être -autorisé à ouvrir une école secondaire sans avoir préalablement déposé -entre les mains du recteur de l'Académie _l'affirmation par écrit et -signée du déclarant, de n'appartenir à aucune association ni -congrégation religieuse non légalement établie en France_. Ce mémoire -est adressé, non plus au roi, mais à M. le ministre des cultes. - -L'idée si utile de faire instituer, sous le patronage de l'État, une -caisse de retraite pour les travailleurs des deux sexes, vient de faire -un progrès, et le ministère se trouve en quelque sorte aujourd'hui mis -en demeure de la faire arriver à réalisation. Une commission, présidée -par M. le comte Molé, et composée en grande partie d'hommes politiques -et d'industriels distingués, après s'être livrée à de longs travaux, à -une étude approfondie de la législation anglaise de 1833, et à une -enquête sur les améliorations dont l'expérience doit conseiller -l'adoption, a formulé un projet de loi et un exposé de motifs, et est -allée les présenter à M. le ministre des finances, qui a promis -d'entreprendre sans retard l'étude de cette question et l'examen de ce -travail. Les principales dispositions de ce projet sont celles-ci: Toute -personne âgée de 21 ans au moins pour les hommes, de 18 pour les femmes, -et de 15 au plus pour les deux sexes, est admise à faire le versement -d'une prime annuelle pour obtenir de l'État une pension de retraite, -calculée sur une mortalité moyenne entre la table de Duvillard et celle -de Deparcieux. La femme mariée aura le droit de se constituer une -pension, et d'en percevoir les arrérages; en cas de refus d'autorisation -du mari, le juge de paix y suppléera. Le minimum de la pension sera de -60 fr., et le maximum de 480 fr. La pension partira de l'âge de 50, 55, -60 ou 65 ans, au choix des contractants, mais à la condition que -l'entrée en jouissance sera séparée de l'époque du premier versement par -20 ans au moins. Au décès du contractant, soit avant, soit après -l'ouverture de la pension, il sera payé une somme égale à une année de -la pension, savoir: au conjoint survivant; à son défaut, aux descendants -légitimes; à leur défaut, aux ascendants légitimes. Le montant de ces -paiements ne pourra excéder celui des primes versées; toutefois il sera -prélevé et payé, dans tous les cas, une somme de 30 francs pour servir -aux frais funéraires;» Nous ne saurions assez applaudir à un projet qui -rendra à la classe ouvrière un service immense, et qui, en même temps, -que l'État ne le perde pas de vue, pourra servir à conjurer le danger -auquel il s'est exposé en se rendant dépositaire des fonds des caisses -d'épargne. La plupart de ces dépôts seront convertis en primes annuelles -pour servir à la constitution des pensions; il pourra ainsi faire passer -une grande partie des sommes qu'il a entre les mains du compte toujours -exigible des caisses d'épargne au grand-livre de la dette publique -viagère et non remboursable. Cette institution nouvelle sera donc le -salutaire complément et le correctif fort bien entendu des caisses -d'épargne telles que les a faites une imprévoyante disposition. - -L'Angleterre poursuit, elle aussi, la réduction de l'intérêt de sa -dette. Le 3 12 sera converti en 3 00; l'accueil qui a été fait à ce -projet ne permet pas de douter que prochainement il ne devienne loi.--La -sympathie des Anglais pour l'Irlande se manifeste avec une expansion et -une énergie qui doivent embarrasser le ministère Peel et lui donner à -réfléchir. On prépare à Londres, pour O'Connell, un banquet monstre qui -rappellera les plus nombreux meetings d'Irlande, mais ce sera un meeting -où l'appétit des assistants trouvera son compte comme leur patriotisme. -On dit que plusieurs membres de la chambre des lords assisteront à ce -banquet, où l'on est sûr de voir du moins un grand nombre de membres de -la chambre des communes. En attendant, le libérateur a assisté à -Birmingham à un grand meeting pour le suffrage universel, et a remercié -avec effusion les Anglais libéraux de leurs sentiments envers l'Irlande. -«Maintenant, a-t-il dit, je suis sûr que ma patrie sera libre, et qu'il -y aura union véritable entre l'Irlande, l'Écosse et l'Angleterre.» - -Les troupes d'Isabelle ont occupé Alicante, dont la garnison s'est -rendue après rembarquement de Bonet. D'autres correspondances disent que -ce chef d'insurgés est tombé au pouvoir des forces royales, et qu'il a -été immédiatement passé par les armes. Mais le spectacle sur lequel on -veut en ce moment attirer tous les yeux en Espagne, c'est la marche -rendue triomphale de Marie-Christine à travers la Catalogue. Tous les -journaux de cette province, ceux du moins auxquels il est permis de -paraître, sont, à l'occasion de la rentrée de la reine-mère, imprimés -sur papier de couleur, en signe de fête, remplis de vers élogieux et -illustrés de gravures. Dans une de ces compositions nous avons vu -l'ex-régente, conduite par une divinité, s'avancer au milieu d'une -population empressée et fouler à ses pieds l'hydre des révolutions sous -les traits d'Espartero. - -L'Académie française, dans sa séance du 14, a procédé à des élections -pour le remplacement de MM. Casimir Delavigne et Ch. Nodier. On se -rappelle que la désignation du successeur du premier avait déjà amené -une lutte que n'avaient pu terminer sept tours consécutifs de scrutin. -Les membres votants étaient au nombre de 36; la majorité était donc de -19. M. Sainte-Beuve est, cette fois, venu beaucoup plus facilement à -bout de son compétiteur. Dès le premier tour de scrutin il avait compté -17 voix en sa faveur; il en a réuni 21 au second. L'Académie a prononcé -ensuite sur la succession de M. Ch. Nodier. Au premier tour de scrutin -les voix se sont partagées entre MM. Mérimée, 10; Casimir Bonjour, 7; -Aimé Martin, 7; Vatout, 5; Alfred de Vigny, 4; Émile Deschamps, 2; -Onésime Leroy, 1. Il a fallu sept tours de scrutin pour donner enfin la -majorité à M. Mérimée. L'Académie a donc fait deux choix que l'opinion -publique s'empressera de ratifier. - -Nous avons, dans notre numéro du 13 janvier dernier, rendu hommage à la -vie si bien remplie de Mathieu de Dombasle, à sa mémoire si digne de -vénération. Aujourd'hui nous avons à annoncer qu'un digne tribut va lui -être payé. Une souscription, qui a bien le droit de s'intituler -nationale, est ouverte, dans les bureaux du _Cultivateur_, rue Tanume, -n° 10, pour l'érection à Nanci d'un monument en l'honneur de l'illustre -fondateur de Roville. Une commission, qui sera composée de pairs de -France, de députés, de membres de l'Institut et de nos principales -illustrations agronomiques, sera chargée des soins que réclamera -l'accomplissement de ce projet.--Une autre souscription remplit aussi -les colonnes du _National_, qui le premier en a eu l'idée, et de la -plupart des journaux des départements. Elle a pour but d'offir une épée -d'honneur au contre-amiral Dupetit-Thouars. Bien qu'un maximum bien bas -ait été fixé pour chaque offrande, le chiffre de cinquante centimes, une -somme considérable se trouve déjà réalisée par suite de l'influence des -innombrables citoyens qui sont allés se faire inscrire. - -Le modèle du tombeau de Napoléon est terminé; voici en quoi consiste ce -spécimen. Il se compose de douze pilastres ayant entre chacun d'eux un -entre-colonnement à jour bordé d'une galerie circulaire. Cette galerie -communique à deux escaliers dont l'issue aura lieu par le souterrain qui -doit communiquer de l'église (près du choeur) à la crypte. Douze figures -de Victoires, tenant chacune une couronne à la main, décorent le -pourtour de celle-ci. Ces statues, d'une proportion gigantesque, sont -adossées contre les pilastres. Au-dessus règne une large frise décorée -d'allégories et de bas-reliefs. Le sarcophage qui doit renfermer le -cercueil impérial ne dépasse pas le niveau du sol. Cette mesure a été -adoptée, afin de ne rien ôter de l'harmonie générale de l'architecture -du dôme, et de lui conserver tout le cachet historique de l'époque de -Louis XIV. A la hauteur du sol, et tout autour de la crypte, est établie -une enceinte bordée d'une balustrade à hauteur d'appui, d'où le public -pourra voir tout l'ensemble du monument. Il n'a été fait sur ce modèle -aucune inscription. La commission a décidé qu'on y graverait seulement -le nom de Napoléon, Enfin, on a décidé que l'épée de l'empereur, ainsi -que son chapeau, la couronne impériale, la couronne de fer et la -décoration de l'ordre de la Légion d'honneur, qu'il a instituée et qu'il -portait à Sainte-Hélène, seraient déposés sur sa tombe. - -M. de Sausm, évêque de Blois et doyen de l'épiscopat français, vient de -mourir au chef-lieu de son diocèse, il était né le 11 février 1756. -C'était un proche parent de Condorcet. Après avoir été grand vicaire de -Valence, il fut nommé évêque de Blois lors du rétablissement de ce siège -épiscopal en 1822. Nommé plus tard à l'archevêché d'Avignon, il refusa. -Il refusa également la croix d'honneur: «J'ai assez, dit-il, de ma croix -d'evêque.» Vivant trés-modestement, il employait ses revenus à des actes -de bienfaisance.--Monseigneur l'évêque de Blois rendait le dernier -soupir le 6; le 7, M. de Tournefort, évêque de Limoges, succombait à une -longue et douloureuse maladie, dans sa quatre-vingt-troisième année. Son -testament, déposé au greffe du tribunal, établit que ce prélat meurt -dans un état de pauvreté complète, et ne laisse pas de quoi pourvoir aux -frais de son inhumation. - - - -Chronique musicale. - -THÉATRE-ITALIEN: _Corrado d'Altamura; I Puritani_.--L'ORPHÉON.--THÉATRE -DE L'OPERA COMIQUE: _Oreste et Pylade_. - -Vraiment le Théâtre-Italien est d'une activité merveilleuse et qui -devrait faire rougir de honte nos deux théâtres lyriques français. En -six mois, il fait autant ou plus de besogne que ses deux concurrents -n'en font dans toute une année. Nous avons déjà rendu compte de -_Belisario_, de _Maria di Rohan_, du _Fantasma_, sans compter les -reprises d'ouvrages anciens, auxquels des chanteurs nouveaux donnaient -un vif attrait. Voici une dernière reprise et un dernier opéra inconnu -jusqu'ici en France, qui vont clore dignement une saison si bien -employée. - -L'opéra nouveau est intitulé: _Corrado d'Altamura_. Il a trois actes, on -plutôt deux actes, dont le premier est divisé en deux parties, pour -ménager l'attention des auditeurs. Il est de M. Frédéric Ricci, jeune -compositeur italien qui a fait tout exprès le voyage pour le faire -représenter et assister aux répétitions. - -On n'exigera pas de nous de grands détails sur le libretto que M. -Frédéric Ricci a mis en musique. Corrado n'est pas un géant comme le -sont d'ordinaire les héros d'opéra: c'est un père, un père tendre, qui -adore sa fille et n'entend pas raillerie sur les mauvais tours qu'on lui -joue. C'est ce qu'un certain chevalier félon, appelé Roger, apprend -bientôt à ses dépens. - -Roger s'est fait aimer par la belle Delizia, fille de Corrado, ou -Conrad. Il lui a promis mariage; il porte à son doigt l'anneau des -fiançailles, gage de leur foi mutuelle. Il doit l'épouser après la -campagne. Mais le drôle est ambitieux. Le grand chancelier de Sicile, -qui ne sait rien des engagements de Roger, lui offre sa fille, et Roger -accepte sans se faire prier. La fille d'un chancelier est bonne à -prendre. Mais Bonello ne laissera pas le crime s'accomplir. - -Bonello est un brave jeune homme, assez joli garçon, bien que sa -poitrine étale un embonpoint un peu trop féminin, qui nourrit en secret -pour Delizia une affection délicate. Il a vent de ce qui se passe, et il -en avise le papa Conrad, qui se met dans une grande colère. Tous deux, -et avec eux Delizia, se mettant en route pour Palerme, et arrivent chez -le chancelier au moment même de la célébration du mariage. Delizia -parait la première et montre son anneau; Conrad et Bonello disent à -Roger une foule de choses désagréables, auxquelles celui-ci n'a rien à -répondre. Jugez de l'indignation du chancelier! Le mariage est rompu, et -le maraud, débouté, va cacher on ne sait où sa honte, sa jolie figure et -ses cheveux en tire-bouchon. Car ce drôle était coiffé tout justement -comme un roi d'Assyrie ou comme une vieille Anglaise, et, nous -l'avouons, il nous est difficile de pardonner à Delizia un attachement -si vif pour un homme aussi ridiculement accommodé. Nous le demandons à -toute femme qui a du sens, voudrait-elle d'un amant coiffé en -tire-bouchon? - -Delizia finit par être tout à fait de notre avis. Elle ne se pardonne -pas à elle-même d'avoir eu si peu de discernement; elle se met au -couvent pour expier son erreur. Le moyen le plus sûr de réparer un -mauvais choix serait pourtant d'en faire un meilleur: c'est notre -opinion, du moins, et celle de Bonello, et aussi celle de Conrad; mais -Delizia est en train de faire des sottises. Bonello jure de se venger -sur son rival. Quant à Conrad, il ne jure rien; mais Roger venant tout à -coup se présenter à lui, il profite de l'occasion, il provoque son -ennemi, le force à se battre, et lui perce la poitrine d'un grand coup -d'épce. Quand il a le poumon gauche ainsi coupé en deux, Roger revient -chanter un duo avec Delizia, puis un quatuor avec la même, Conrad et -Bonello; et nous déclarons que jamais il n'a eu la voix si fraîche, si -pure et si retentissante. Voilà sans contredit une admirable recette, et -nous la recommandons à M. Léon Pillet, qui cherche partout des ténors. -Au lieu d'aller en Italie, que ne fait-il ouvrir la poitrine à M. Marié? - -Ce libretto est, comme on le voit, aussi innocent que tout autre. Voilà -les fleurs poétiques que produit aujourd'hui la terre qui porta jadis -Métastase, Casti et Da Ponte. Heureusement la partition vaut un peu -mieux que le livret. Non pas que nous la donnions pour un chef-d'oeuvre, -l'Italie n'enfante plus de chefs-d'oeuvre; et des deux côtés des Alpes -il semble que pour le moment, l'art se repose, comme un champ que trop -du culture a épuisé. - -M. Ricci n'a fait qu'une oeuvre éphémère comme tant d'autres... raison du -plus pour que nous soyons indulgents à l'égard de ce compositeur. Ne -faisons pas à son amour-propre des blessures que la postérité ne guérira -pas. A tout prendre, sa partition n'est point ennuyeuse; on l'écoute -sans fatigue, et quelquefois on l'entend avec plaisir. M. Ricci est -mélodiste, comme tous les Italiens, et même ses mélodies ont de temps en -temps une apparence d'originalité qui ne déplaît pas. Il s'attache à -varier ses mouvements et ses rhythmes, et l'on n'est pas tenté de -prendre son opéra pour un seul morceau _infiniment trop prolongé_. Ce -qui lui manque surtout, c'est ce qu'on acquiert avec de l'étude et de -l'expérience, nous voulons dire l'art des préparations et des -développements, l'art de coordonner les différentes parties d'un -morceau, et de lui donner une forme convenable. Il n'est pas grand -harmoniste, et module parfois assez maladroitement; mais enfin il a des -idées, ce qui est une grande qualité par le temps qui court. - -On a remarqué la cavatine assez gracieuse de Delizia, au premier acte, -le début de son duo avec Roger, l'air de Conrad, fort bien chanté par M. -Ronconi,--bien qu'avec un peu trop de violence peut-être,--et des -couplets que l'auteur a mis dans la bouche de Delizia, couplets dont la -fin est gauche et péniblement contournée, mais dont le début est franc -et original. Nous ne parlons pas de la charmante cavatine de Bonello, -que madame Brambilla exécute avec tant de charme: c'est un emprunt que -M. Ricci a fait à son frère aîné. Luigi Ricci, auteur de _Scaramuccia_, -de _Chiaradi Rosenberg_ et de plusieurs autres ouvrages connus. - -Le final du second acte produit assez d'effet; il en ferait plus encore -s'il était moins long. - -Il y a des qualités dans le duo du troisième, entre Roger et Delizia, -lequel se termine en quatuor et termine la pièce; mais toutes ces -qualités sont perdues pour être employées mal à propos. Il est trop -absurde de faire exécuter un _crescendo_ à un homme blessé à mort, et -qui n'attend que la cadence finale pour expirer. - -Le meilleur morceau de l'ouvrage est un petit trio par où débute le -troisième acte: il est fort bien fait; il s'élève de beaucoup au-dessus -du niveau commun; il ne mérite aucun des reproches que nous avons -adressé au reste de l'ouvrage. Que M. Ricci nous donne un nouvel opéra -dont tous les morceaux aient autant de valeur que le petit trio dont -nous parlons, et il peut compter sur nous pour proclamer son génie et -pour célébrer sa gloire. - ---_Les Puritains_ n'avaient pas été représentés une seule fois l'an -passé; on les a repris lundi dernier avec un grand éclat. La salle était -pleine, littéralement. Du parterre aux quatrièmes loges, on eût cherché -vainement une place pour un spectateur du plus. L'oeuvre de Bellini a -été accueillie d'un bout à l'autre avec un enthousiasme inexprimable; -elle était, il faut le dire, dignement exécutée: madame Grisi et -Lablache y ont eu les plus belles inspirations. Jamais la voix de Mario -n'avait paru plus énergique ni plus touchante. M. Ronconi, qui -remplaçait Tamburini, a été un peu faible au premier acte; mais il a -pris au second une éclatante revanche, et le célébré duo _Suoni la -tromba intrepida_ a été applaudi et redemandé avec fureur. Hélas! toute -cette admiration et tout ce bruit nous rendront-ils cet aimable et -malheureux jeune homme à qui le ciel avait donné tant de génie, et que -la mort est venue arrêter tout à coup au début d'une carrière qui devait -être si brillante? - ---Nous avons donné l'année dernière sur _l'Orphéon_ et les écoles -publiques de chant organisées par D. Wilhem, et dirigées aujourd'hui par -son digne successeur, M. Hubert, des détails assez étendus pour que nous -n'ayons pas besoin d'y revenir. Deux réunions solennelles ont eu lieu -tout récemment dans la grande salle de la Sorbonne; il n'y avait là ni -artistes ni chanteurs de profession, mais de laborieux et modestes -ouvriers (l'élite, il est vrai, des bons ouvriers de Paris), de jeunes -enfants de tous les quartiers, pour qui le chant n'est qu'une étude -accessoire, une noble et morale récréation, des amateurs, en un mot, des -amateurs pris dans les derniers rangs de la société parisienne. Il faut, -dit le proverbe, se défier des concerts d'amateurs. En général, le -proverbe a raison; mais, relativement aux amateurs de _l'Orphéon_, il a -tort. Cette armée chantante, si nombreuse et si bien disciplinée, a fait -entendre successivement plusieurs morceaux des plus grands maîtres, qui -ont été dits avec une justesse et un ensemble, souvent même avec une -pureté, un goût et une délicatesse de nuances qui ont excité, à -plusieurs reprises, l'attendrissement et l'admiration de l'auditoire. - ---_Oreste et Pylade_, ouvrage représenté dernièrement à l'Opéra-Comique, -n'est qu'un vieux vaudeville joué aux Variétés vers l'an 1820. Le -compositeur, M. Thys, voyant qu'au lieu d'un poème on ne lui donnait -qu'un vaudeville, a jugé à propos de rendre à M. Scribe la monnaie de sa -pièce; au lieu d'une partition d'opéra, il n'a fait qu'un album de -chansonnettes. La revanche a été complète et éclatante. M. Thys et M. -Scribe sont évidemment deux hommes d'égale force; ils se sont moqués -l'un de l'autre avec beaucoup d'esprit, et un succès égal. C'est la -fable du renard et de la cigogne qu'ils ont mise en action; mais, dans -cette affaire, M. Scribe a été le renard. - -Les concerts se succèdent presque sans interruption. Dans un prochain -numéro nous apprécierons le talent des artistes les plus remarquables et -les plus remarqués cette année. - - - -Salon de 1844. - -(PREMIER ARTICLE.) - -Vendredi soir, 15 mars. - -Nous sommes encore tout meurtri; malgré la foule qui assiégeait les -portes du Musée, nous avons pu entrer dans le sanctuaire. Mais notre -coup d'oeil a été rapide, et nos impressions sont encore vagues. Dans -d'autres articles, nous essaierons de faire connaître et d'apprécier les -ouvrages les plus remarquables du salon de 1844. Aujourd'hui nous ne -pouvons que mentionner à la hâte sept à huit tableaux qui nous ont -particulièrement frappé, et donner quelques détails encore incomplets -sur ceux que nos dessinateurs ont déjà pu reproduire. Nous mettons en -pratique les principes sur l'art que M. le baron Taylor exposait, il y a -quelques années, dans un ouvrage remarquable sur le Salon. «Notre -premier but, disait-il, a été d'encourager les artistes par la publicité -que nous offrons à leurs oeuvres. Nous ne renonçons point, ni au désir, -ni au droit de les éclairer de nos conseils; mais notre critique, à -nous, sera toujours amicale et bienveillante, et elle s'efforcera -surtout d'être utile par des renseignements non moins réfléchis que -désintéressés.» Ne semble-t-il pas que ces lignes aient été écrites pour -_l'Illustration_, dont le but, ici, est de populariser les oeuvres les -plus remarquables? - -Nous marchons au hasard, sans chercher tel ou tel peintre, sans établir -du catégories, sans même nous préoccuper des noms plus ou moins célèbres -qui honorent la peinture française; et cependant nous aimons à signaler -de grandes oeuvres. Le Salon de 1844 n'est pas aussi faible que bien des -gens se plaisent à le dire; des talents nouveau se sont manifestés, et -nous le constatons avec plaisir; nous leur rendrons la justice qui leur -est due. - -M. Adrien Guignet a fait un pas de géant; son _Salvator Rosa chez les -brigands_ est une de ces compositions où tout se trouve; l'effet, la -couleur et l'ensemble. Ces montagnes sauvages, ces routes impraticables, -voilà bien la nature qu'aimait et étudiait Salvator Rosa! Son talent se -retrempait au milieu de ces sites âpres et grandioses. M. Adrien Guignet -a bien compris son sujet, et, ce qui était plus difficile, il l'a -parfaitement rendu. _Salvator Rosa_ est comme une introduction à _la -Mêlée_, non pas imitée de ce maître, mais peinte dans son style, _la -Mêlée_ est une immense composition, si l'on considère la multitude de -personnages qui agissent dans les différents groupes du tableau. Le -mouvement est remarquable; la bataille est arrivée à son apogée: - - Soldats, fantassins et cohortes, - Tombaient comme des branches mortes - Qui se tordent dans le brasier - -a dit le poète. Nous avons parlé de l'effet du tableau. La couleur en -est vigoureuse, mais, à notre avis, un peu trop bistreuse. L'ensemble, -principalement, fait de cette toile une grande oeuvre. Il ne manque à M. -Adrien Guignet que la réputation; mais, patience, la réputation est -encore plus facile à acquérir que le talent, son paysage et ses dessins -ne le cèdent qu'en importance à _Salvator Rosa_ et à _la Mêlée_. - -M. Guignet aîné a exposé plusieurs portraits. Cette fois, la critique ne -pourra, sans injustice, lui être hostile, et reconnaître les brillantes -qualités qui le distinguent. Le style sévère dont cet artiste ne -s'écarte jamais le maintiendra dans une bonne route, et il vaut mieux le -voir sobre de tons, que visant à ce que nous appellerons le -_papillotage_. Son portrait en pied de madame la comtesse de *** est en -tous points hors ligne. Une dignité aristocratique, un maintien noble, -et l'expression des figures de la comtesse et de sa jeune fille, font de -ce portrait une oeuvre à la hauteur de celles des maîtres; jamais M. -Guignet aîné n'avait traité les accessoires avec plus de conscience, -jamais non plus il n'était arrivé à une ressemblance aussi exacte, aussi -poétique, ajouterons-nous. - -Son portrait de madame Laetitia Bonaparte est fort beau, et va de pair -avec celui de madame la comtesse de ***. Nous en avons remarqué un autre -qui, dès l'abord, ne nous a point paru être sorti de l'atelier de M. -Guignet aîné, tant la nuance était différente de celle qu'il a adoptée. -Dans cette toile, M. Guignet aîné a abandonné le style sévère, et s'est -mis à la portée de tout le monde. Devons nous le dire, nous qui, par -notre profession de critique, pouvons prétendre avoir de justes notions -sur l'art? ce portrait nous plaît infiniment, quoiqu'il soit moins -irréprochable que les autres du même peintre. - -M. Guignet aîné et M. Adrien Guignet sont frères, comme MM. Adolphe et -Armand Leleux. La fraternité, à ce qu'il paraît, est heureuse aux -peintres. - -M. Hippolyte Flandrin, ainsi que nous l'avions annoncé, n'a point -exposé, occupé qu'il est de travaux importants pour l'église -Saint-Germain-des-Prés; son frère, M. Paul Flandrin, a voulu dignement -soutenir l'honneur de sa famille. Ses portraits, sans être à la hauteur -de ceux de M. Hippolyte, méritent cependant nos éloges; ils se -distinguent par une pureté de dessin remarquable. M. Paul Flandrin aussi -est portraitiste; mais, avant tout, il est paysagiste. C'est là qu'il -faut le voir à l'oeuvre, et qu'il faut le juger. Nous avons remarqué -avec plaisir que sa manière se modifiait un peu; les paysages qu'il a -exposés cette année n'ont pas cette froideur qu'on reprochait avec -raison à ses productions dernières. - -Sa _Vue de Tivoli_ a de belles lignes; elle est bien choisie, les -collines boisées qui s'étendent autour du château ont une grande -fraîcheur. - -Ses _Deux jeunes Filles auprès de la fontaine_ sont comme une miniature -à l'huile. Charmant petit tableau, scène antique, inspirée par les -églogues de Virgile. - -Les _Bords du Rhône_ (environs d'Avignon) sont peints d'après nature; le -site est agréable; la campagne, chaude comme elle l'est dans le midi de -la France, est rafraîchie à certaines distances par des alluvions du -fleuve. Ce paysage peut s'appeler étude terminée. Là encore, ce qu'il -faut remarquer avant tout, c'est la pureté des lignes et le choix du -point de vue. M. Paul Mandrin fera bien de se préoccuper des -accessoires, qui ne nuisent jamais au principal dans un tableau, et dont -l'absence, au contraire, a souvent rendu une toile incomplète. - -Lors de notre visite dans les ateliers, nous vous annoncions que le jury -d'admission serait moins sévère que par le passé; nous espérions qu'il -serait juste. - -Il a fait acte de justice en se montrant moins hostile envers M. Corot. - -L'_Incendie de Sodome_, par M. Corot, est une belle et large -composition, pleine d'effet, et où se trouvent réunies toutes les -excellentes qualités qui distinguent son talent. Qui pourrait croire -qu'un pareil tableau ait été refusé l'année dernière, et que le célèbre -paysagiste ait été obligé d'en _rappeler_, comme on dit à la -Correctionnelle? M. Corot est bien vengé par ses oeuvres elles-mêmes; -elles protestent éloquemment contre l'exclusion brutale dont elles -avaient été frappées. - -La _Sainte Elisabeth_ de M. Glaise est une oeuvre estimable, et par là -nous voulons dire un de ces tableaux bien faits, mais peu saillants, où -il est presque impossible de signaler des défauts, mais où, en revanche, -les qualités n'abondent pas. M. Glaize, plein d'avenir et de talent, -nous remet à l'année prochaine sans doute. Sa _Sainte Elisabeth_ est -bien peinte; la tête a un admirable caractère de piété. - -[Illustration: L'incendie de Sodome, tableau par M. Corot.] - -M. Auguste Charpentier nous donne une _Adoration des Bergers_, sujet -fréquemment traité, où un grand nombre de peintres ont échoué. M. -Auguste Charpentier s'en est tiré à son honneur, et il y a vraiment lieu -à le féliciter. La composition de son tableau est savamment ordonnée; -les groupes sont habilement disposés; mais pourquoi la couleur -n'est-elle pas plus harmonieuse, et surtout plus vigoureuse? M. Auguste -Charpentier possède un talent de dessinateur si remarquable que nous lui -souhaitons un vrai talent de coloriste. Ses autres ouvrages accusent -tous un incontestable mérite, et les portraits qu'il a exposés -rappellent ceux qui l'ont tout d'abord placé au premier rang parmi nos -portraitistes. - -Un jeune peintre, M. Baudron, a droit à nos éloges pour son -_Annonciation de la Vierge_, purement dessinée, de couleur assez -brillante, et où nous avons distingué quelques inexpériences de -composition. M. Baudron appartient à l'école ingriste; son tableau nous -porte à croire qu'il s'est un peu affranchi des règles du maître quant à -la couleur. - -M. Adolphe Leleux a déjà fait ses preuves; il a exposé de délicieuses -scènes bretonnes qui l'ont mis du premier coup au nombre des peintres de -genre les plus distingués. Ses _Paysans picards_ sont des portraits -véritables. Rien de plus naïf et de plus naturel, M. Adolphe Leleux a -rencontré ces paysans-là, et nous-mêmes, il nous semble les reconnaître. -Les _Cantonniers navarrais_ sont l'oeuvre capitale du peintre. Ici M. -Adolphe Leleux a agrandi le cercle ordinaire de ses compositions; il a -placé la scène au milieu des montagnes de la Navarre, où la nature est à -la fois vigoureuse comme en Normandie, et chaude comme en Espagne. -L'ensemble du tableau est parfait; les personnages sont gracieusement et -naturellement posés; les montagnes sont d'une couleur excellente;--et -combien leur vue est douce à celui qui les a traversées! Mais, se -demande-t-on, M. Adolphe Leleux aurait-il abandonné la Bretagne pour la -Navarre? Il y aurait chez lui ingratitude; nous aimions tant ses -premiers tableaux bretons! Répondons aux mécontents que M. Leleux -illustre la Bretagne en ce moment, et que, l'année prochaine, il -exposera des Faneuses bretonnes: il n'a pas, d'ailleurs, jeté -exclusivement ses vues sur cette province de la France. Que M. Adolphe -Leleux voyage en Bretagne, ou en Navarre, ou dans les Alpes, il -rapportera toujours de ses excursions de gracieux tableaux. Ne soyons -donc pas exclusifs à son égard, et ne lui imposons pas de limites. - -[Illustration: Les Laveuses à la Fontaine, tableau par A. Leleux.] - -[Illustration: Bohémienne, pastel par Eugène Tourneux.] - -Son frère, M. Armand Leleux, a exposé _les Laveuses à la Fontaine_, une -charmante toile de genre. Deux jeunes filles, paysannes de la forêt -Noire, lavent leur linge dans un abreuvoir placé au milieu d'un chemin -couvert et tournoyant, comme disent les faiseurs de pastorales. Un -cavalier passe et jette sur elles des regards foudroyants. Leur beauté -lui a plu, il a voulu entamer avec elles la conversation, à peu près -comme Jean-Jacques Rousseau en agit avec mademoiselle Galley; mais les -jeunes filles l'ont plaisanté et ont conséquemment excité sa mauvaise -humeur. Composition et couleur méritent nos éloges dans ce petit -tableau; quant au naturel, jamais, peut-être, M. Armand Leleux n'y -arrivera plus complètement. Le seul reproche que nous devions lui -adresser, c'est le manque d'air et de lumière. M. Armand Leleux a fait -de si grands progrès depuis une année, que nous regrettons de ne voir -qu'un seul tableau de lui. - -M. Eugène Tourneux, ce jeune émule de Maréchal, qui avait obtenu une -médaille d'or à l'exposition de 1843, expose cette année deux grands -pastels: _les deux Rois mages_, et une _Bohémienne_. M. Eugène Tourneux -a fait de sensibles progrès. Nous reproduisons sa _Bohémienne_, -gracieuse étude d'un charmant effet, qui a l'importance d'une grande -composition. - -M. Dauzats, qui, jusqu'alors, n'a point exposé sans captiver l'attention -du critique ou de l'amateur, a envoyé deux tableaux: une bataille, que -nous reproduirons plus tard; une _Mosquée_, que nous reproduisons -aujourd'hui, et qui est un de ses meilleurs ouvrages. Il n'y a rien de -plus gracieux et de plus agréable à peindre que l'Orient, ce pays de la -lumière par excellence. Chaque artiste en a rapporté, d'après ses -impressions personnelles, des études qui, par la suite, sont devenues -des tableaux. Le Salon de cette année abonde en peintures orientales, -dues au pinceau de MM. Decamps, Marilhat et Dauzats. L'Algérie, surtout, -devient le domaine de ce dernier, pour ainsi dire par droit -d'occupation. M. Dauzats possède des qualités depuis longtemps reconnues -et appréciées; il prend la nature sur le fait, et ne l'embellit que -juste ce qu'il faut pour la rendre intéressante, et lui ôter la beauté -trop nue et trop intraduisible avec le pinceau. - -[Illustration: Une Mosquée, tableau par M. Dauzats.] - -[Illustration: La Sainte Famille, tableau par M. Decaisne.] - -M. Decaisne tient un rang honorable parmi les peintres religieux. Sa -_Sainte Famille_ ajoutera encore à sa réputation, surtout si l'on se -préoccupe, avant tout, en la regardant, de la pensée qui y a présidé. -L'enfant-Dieu, placé entre saint Joseph et la sainte Vierge, lève les -yeux au ciel, comme pour dire que là-haut seulement est sa véritable -patrie, et que la terre n'est que sa patrie d'adoption. Les deux autres -personnages sont bien ajustés: cependant, la tête de la sainte Vierge -est loin d'offrir le type de cette divinité que Raphaël avait si bien -comprise. La _Sainte Famille_ de M. Decaisne nous a rappelé la dernière -oeuvre de Bouchet. Sous le rapport du dessin et de la couleur, ce -tableau ne laisse rien à désirer; la correction du dessin est -remarquable, et la couleur ne manque pas non plus de vérité. - -[Illustration: Un Prisonnier, tableau par M. de Lemud.] - -M. de Lemud débute dans la peinture par un tableau, j'allais dire une -étude peinte tout à fait importante. Ce qui distingue M. de Lemud, -dessinateur lithographe, c'est la grâce et le charme de ses -compositions, c'est la vigueur et la verve de l'exécution, c'est la -couleur;--car, pour lui, le crayon ressemble au pinceau. Si le tableau -de M. de Lemud est un sujet modeste, l'avenir s'offre plus riche, et -bien certainement nous aurons à constater dans la suite de notables -progrès. Le _Prisonnier_ suffit pour entrer dignement dans la carrière. - - - -ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS. - -(Suite.--Vol. II, p. 26, 38, 103, 139, 153, 214, 234, 326 et 347.) - - -Eden en perspective. - -Lorsqu'il eut suffisamment examiné le plan de la ville d'Eden, Martin -s'écria: - -«En vérité, mais... mais c'est une colonie importante! - ---Oui, fort considérable, repartit l'agent. - ---Je commence à craindre... reprit Martin, parcourant de l'oeil les -édifices publics, qu'il n'y reste rien à faire pour moi. - ---A faire? répliqua l'agent; oh! tout n'est pas bâti; non, pas tout -encore!» - -Le soulagement fut réel. - -«Le marché, demanda en hésitant Martin, le marché est-il bâti? - ---Ceci? dit l'agent, enfonçant la pointu de son cure-dent au centre de -la girouette, du toit; attendez un peu... non... non; le marché n'est -pas bâti. - ---Eh! eh! ce ne serait pas une trop mauvaise aubaine pour commencer, -hein! Mark? murmura Martin poussant son compagnon du coude. - ---Rare aubaine!» répondit Mark, qui, avec une physionomie sagace, se -tenait debout, regardant alternativement le plan et l'agent. - -Un silence mortel s'ensuivit. M. Scadder, pendant les courtes vacances -qu'il accordait à son cure-dent, siffla quelques notes de l'air du -_Yankee doodle_, et souffla la poussière amassée sur le toit du théâtre -en peinture. - -«J'imagine, dit Martin, feignant d'examiner le plan de plus près, et -laissant voir, au tremblement de sa voix, toute l'importance qu'il -attachait à la réponse; je présume que vous avez là plus d'un... -plusieurs architectes? - ---Pas un seul, répliqua Scadder. - ---Mark! murmura Martin tirant sa _Compagnie_ par la manche, -entendez-vous?--Mais qui a donc dirigé toutes les constructions -indiquées là-dessus? ajouta-t-il tout riant. - ---Qui sait! le sol étant des plus fertiles, peut-être que les édifices -publics y croissent spontanément!» dit Mark. - -Lorsqu'il hasarda ces paroles, il se trouvait du côté du profil mort de -l'agent; mais tout à coup Scadder fit volte-face et braqua son bon oeil -contre lui. - -«Touchez mes mains, jeune homme! dit-il. - ---Pourquoi faire? demanda Mark, déclinant la proposition. - ---Sont-elles sales ou sont-elles propres?» poursuivit Scadder les -étalant toutes grandes ouvertes. - -Physiquement parlant, elles étaient incontestablement sales; mais comme -M. Scadder ne les offrait à l'inspection que dans un sens figuré et -comme emblème, de sa moralité immaculée, Martin s'empressa d'affirmer -qu'elles étaient plus blanches que la neige. - -[Illustration.] - -«Je vous prierai, Mark, ajouta-t-il ave quelque irritation, de ne pas -avancer des remarque» de ce genre, qui, quoique innocentes en -elles-mêmes et sans importance au fond, peuvent déplaire à des -étrangers. Vous me surprenez, vraiment! - ---Voilà déjà la Compagnie qui fait des siennes et qui empiète, pensa -Mark; il faut qu'elle s'habitue à n'être qu'un partner dormant,--dormant -et ronflant; c'est là le rôle des Compagnies, à ce que je vois.» - -M. Scadder ne dit mot, mais tournant le dos au plan, il enfonça une -vingtaine du fois son cure-dent dans le bois du pupitre, tout en -regardant Mark comme s'il l'eût poignardé en effigie. - -«Vous ne nous avez pas dit quel était l'architecte de toutes ces -constructions? fit enfin observer Martin du ton le plus conciliant. - ---Inutile de vous inquiéter qui et quel il est, de ce qu'il a construit -ou pas construit, reprit l'agent d'un ton bourru. Peut-être qu'ayant -fait sa main, il est parti avec ses tas de dollars; peut-être n'a-t-il -pas gagné un sou; peut-être était-ce un vagabond fieffé; peut-être un -architecte pour rire! Qu'importe? - ---Voilà! ce sont de vos oeuvres, Mark, dit Martin. - ---Peut-être, poursuivit l'agent en montrant quelques touffes d'herbe, -peut-être que ce ne sont pas là des plantes venues de l'Eden; non! -Peut-être que ce pupitre, que ce tabouret ne sont pas fait du bois de -I'Eden; non! Peut-être qu'il n'y a pas la queue d'un colon dans l'Eden; -peut-être qu'il n'existe pas un endroit de ce nom dans tout le vaste -territoire des États-Unis! - ---J'espère que vous êtes content du succès de votre plaisanterie, Mark?» -dit Martin. - -Mais ici, juste à temps et au montent opportun, le général intervint, -et, de la porte, en appela à Scadder, le priant de donner à ses amis -tous les renseignements possibles sur une maison, avec ce petit lot de -cinquante, acres, qui avait primitivement appartenu à la Compagnie, et -qui venait tout récemment de rentrer en sa possession. - -«Vous avez toujours la main trop ouverte, général, fut la réplique. -C'est un des lots dont le prix doit monter plus tard. Je le maintiens, -et monter beaucoup encore! - -Néanmoins, tout en grommelant, il ouvrit ses livres; et tenant toujours -ou poursuivant, quelque gêne qu'il en pût résulter pour lui-même, au -guet du côté de Mark, il déploya une feuille du registre à l'examen des -étrangers. - -«Maintenant, montrez-moi où le lot est situé, dit Martin après avoir lu -avidement. - ---Sur le plan? demanda Scadder. - ---Oui.» - -L'agent se tourna contre la muraille, réfléchit un instant, comme si, -lorsqu'on en appelait à lui, il voulait prouver que son exactitude -allait jusqu'à la minutie; enfin, après avoir décrit en l'air avec sa -main autant de cercles qu'en pourrait parcourir un pigeon messager à -l'instant où il vient de, prendre son vol, il darda la pointe de son -cure-dent tout au travers du grand quai, qu'il perça d'outre en outre. - -«Là! dit-il, laissant vibrer le canif fiché dans le mur; c'est là -qu'est le lot!» - -Martin lança à Mark un coup d'oeil triomphant, et la _Compagnie_ vit que -c'était affaire conclue. - -Cependant le marché ne se termina pas aussi aisément qu'on aurait pu -l'imaginer. Scadder était caustique, âpre et mal monté; il mit plus d'un -bâton dans les roues, tantôt priant les acquéreurs de prendre encore une -semaine ou deux pour réfléchir, tantôt prédisant que la position ne leur -conviendrait point; une autre fois, déterminé, sans rime ni raison à se -dédire et à tout rompre; toujours murmurant des imprécations contre la -folle prodigalité du général. Enfin la totalité de la somme, -singulièrement minime pour un tel achat (et c'était pourtant plus des -quatre cinquièmes du capital apporté par la _Compagnie_ dans -l'entreprise architecturale), les cent cinquante dollars furent comptés, -et Martin se trouva grandi de deux pouces en sa nouvelle dignité de -propriétaire dans le florissant territoire d'Eden. - -«Si vous n'étiez pas content, au bout du compte, dit Scadder en -délivrant à Martin les reçus et titres nécessaires, en échange de son -argent, ce n'est certes pas à moi qu'il faudrait vous en prendre! - ---Non, non, répliqua gaiement le jeune homme, nous ne vous chercherons -pas querelle... Êtes-vous prêt, général? - ---A vos ordres, monsieur; et je vous souhaite, dit le général en lui -tendant la main avec une grande cordialité, joie et repos dans votre -nouvelle propriété. Vous voilà devenu, monsieur, un des citoyens de la -nation la plus puissante, la plus hautement civilisée qui jamais ait -embelli la surface du monde: d'une nation, monsieur, chez laquelle -l'homme est uni à l'homme par un indissoluble lien d'amour, d'égalité et -de confiance. Puissiez-vous, monsieur, vous montrer toujours digne de -votre patrie adoptive!» - -Martin remercia, et salua M. Scadder, qui, ayant repris possession de sa -chaise à l'instant où le général la quittait, recommençait à se balancer -de plus belle. Mark se retourna plus d'une fois, en se rendant à -l'hôtel, pour regarder l'agent. Malheureusement c'était le profil -immobile qui se trouvait de son côté, et l'on ne pouvait y démêler -qu'une expression réfléchie et tranquille; mais quelle différence de -l'autre côté! L'homme assurément n'était pas sujet à rire, surtout aux -éclats; pourtant, il n'y avait pas un des plis de la patte d'oie ou de -corbeau étalée sous ses tempes, pas un muscle, une ride de ce visage qui -ne se contractât en une étrange et burlesque grimace; tout riait dans -cette figure, hors la Louche. - -Il nous faudrait trop de temps et d'espace pour raconter tout ce que -Martin vit à l'hôtel National. Une ovation; des réceptions solennelles, -auxquelles M. Chuzzlewit dut se prêter bon gré, malgré; les pompeux -discours d'une dame américaine à la tenue majestueuse, mistriss Homing, -qui ne quittait non plus Martin que son ombre, et qu'il se trouva -contraint de reconduire, quoiqu'il ne la connût pas, aux nouveaux -Thermopyles, sur la route d'Eden; c'était plus qu'il n'en fallait pour -mettre le pauvre garçon sur les dents. Les derniers achats des objets -nécessaires au futur établissement des deux associés, et leur séjour à -l'hôtel, que les retards du bateau à vapeur prolongeaient au delà de -toute prévision, avaient tellement réduit leurs finances que, si le -départ eût été encore différé, ils se seraient trouvés dans la même -position que les malheureux émigrants qui, depuis plus d'une semaine, -consommaient leurs provisions avant d'avoir commencé le voyage. -Misérables passagers, enrôlés sur de trompeuses espérances, ils étaient -là entassés dans l'entre-pont; fermiers qui jamais n'avaient vu de -charrue, bûcherons qui jamais n'avaient manié la cognée, charpentiers -qui n'auraient pu assembler une caisse; tous rejetés de leur pays, sans -aide, sans appui, lancés dans un monde nouveau, enfants par -l'expérience, hommes par les besoins! - -Enfin, le moment tant de fois désigné, tant de fois reculé, arriva, et -Mark et Martin s'embarquèrent. - -L'Anglais trouva à bord quelques passagers de la trempe de M. Bevan, son -ami de New-York, et leur agréable commerce l'eut bientôt ranimé. Ces -nouveaux venus le soulagèrent de leur mieux des sublimes brouillaminis -philosophiques de mistriss Homing, et déployèrent dans leur conversation -un bon sens élevé et des sentiments que Martin ne pouvait apprécier trop -haut. - -«Si cette république avait une suffisante dose d'intelligence et de -grandeur, disait Martin, au lieu de forfanterie et de fanfaronnade, -certes les leviers ne manqueraient pas pour la tenir à flot. - ---Posséder d'excellents outils et en employer de mauvais, fit observer -Mark, c'est le fait de pauvres charpentiers. Que vous en semble, -monsieur?» - -Martin hocha la tête.--«On pourrait croire, dit-il, que la besogne étant -trop au-dessus de leurs visées et de leurs forces, ils trouvent commode -de la brocher n'importe comment. - ---Ce qu'il y a de curieux, reprit Mark, c'est que s'il leur arrive de -faire n'importe quoi de passable, l'oeuvre que de meilleurs ouvriers, -avec bien moins de moyens, feraient chaque jour de leur vie, sans y -attacher d'importance, ils se mettent aussitôt à chanter victoire, tout -du haut de leur tête. Comptez, sur ce que je vous dis, monsieur, si -jamais leur arrière se paie, au lieu de trouver que, sous le point de -vue commercial, il peut être avantageux de se libérer, et qu'une -banqueroute n'est pas sans danger, ils sont gens à en faire un bruit, du -vacarme et autant de vanteries et de discours que s'ils étaient les -seuls à payer leurs dettes, et que jamais argent prêté, n'eût été -remboursé avant eux, depuis que le monde est monde. Oh! je les connais, -allez! et vous pouvez compter sur ce que je vous dis! - ---Peste! il me semble que vous devenez profond politique! s'écria Martin -en riant. - ---Ah! pensa Mark, sans doute à présent que me voilà d'une journée plus -proche de la vallée d'Eden, je jette ma flamme avant de m'éteindre. Au -débarqué je me trouverai tout à fait prophète, qui sait?» - -Mark garda pour lui ses prévisions et ses doutes: mais le redoublement -de vivacité qui en fut la suite, l'air réjoui que prit cette physionomie -déjà si joviale, suffisaient à Martin. Quoiqu'il pût quelquefois faire -bon marché de l'inépuisable enjouement de son compagnon; que même, comme -dans l'affaire du Zephaniah Scadder, il trouvât dans son associé un -commentateur trop enclin à la raillerie, l'exemple de Mark n'en relevait -pas moins constamment son espoir et son courage. Peu importe qu'on se -trouvât ou non en humeur d'en profiter, la gaieté était contagieuse, et -quoi qu'on en eut, il fallait y prendre part. - -An commencement du voyage, une ou deux fois le jour, ils se séparèrent -de quelques passagers, remplacés aussitôt par d'autres; peu à peu les -villes furent plus clairsemées; bientôt ils naviguèrent plusieurs heures -de suite sans rencontrer d'autres habitations que celles des coupeurs de -bois, et le vaisseau ne s'arrêta plus que pour renouveler sa provision -de combustible. Le ciel, le bois, les eaux, tout le long du jour, et -cette dévorante chaleur qui flétrit tout ce qu'elle touche. - -En avant, ils pénétrèrent dans ces vastes solitudes où les rives se -dérobent sous une végétation épaisse et serrée. Là, les arbres flottent -le long du courant, étendent à la surface, du fond des eaux profondes, -leurs longs bras décharnés, glissent des marges du fleuve, et, moitié -nourris, moitié décomposés par ses ondes bourbeuses, descendent avec ses -flots. En avant, ils poursuivirent leur route à travers les jours -pesants et les tristes nuits, sous l'ardeur du soleil et parmi les -brouillards et les vapeurs du soir: en avant, en avant, jusqu'à ce que -le retour parut impossible, et que l'espérance de revoir ses foyers ne -fut que le misérable rêve d'un fou. - -Il ne restait que peu de passagers à bord, et ce peu était aussi -décoloré, aussi triste, aussi stagnant que la végétation qui oppressait -la vue. Plus de sons d'espoir ou de gaieté; plus de joyeuses causeries -pour tromper le temps paresseux; plus de petit groupe enjoué qui fit -cause commune contre la triste et pesante impression des objets. Si les -voyageurs n'avaient, par intervalle, avalé quelque nourriture prise à la -gamelle commune, on aurait pu les croire portés par la barque du vieux -Caron, lorsqu'il traîne au dernier tribunal les mélancoliques ombres. - -Enfin, ils approchèrent des nouveaux Thermopyles, où, le même soir, -rnistriss Homing devait débarquer. Un rayon de joie pénétra l'âme -assombrie de Martin, lorsque sa compagne de voyage lui communiqua cette -nouvelle. Quant à Mark, il portait sa lumière au-dedans de lui; -n'importe, il ne fut point fâché de la circonstance. - -Il était presque nuit lorsque, se rapprochant de terre, le navire -s'arrêta. La rive paraissait escarpée; au-dessus s'élevait un hôtel en -forme de grange, un ou deux magasins en bois, et quelques appentis épars -çà et là. - -«Vous passerez la nuit ici pour repartir demain matin, madame, à ce que -je présume, dit Martin. - ---Repartir! et pour quel endroit, s'il vous plaît? s'écria la mère des -modernes Graeques. - ---Mais pour les nouveaux Thermopyles! - ---A qui en avez-vous? Ne les voyez-vous pas?» reprit mistriss Homing. - -Martin promena ses regards autour de lui, sur le triste et monotone -panorama qui s'obscurcissait de plus en plus, et fut obligé de convenir -qu'il ne pouvait apercevoir de ville. - -«Comment donc? mais c'est là! cria mistriss Homing, montrant du doigt -les appentis. - ---Cela! s'écria Martin. - ---Cela! Ah vraiment! dites-en ce qu'il vous plaira, les Thermopyles n'en -battent, pas moins Eden, et de la bonne manière!» reprit mistriss -Homing, secouant la tête de la façon la plus expressive. - -La fille de mistriss Homing, venue à bord avec son mari, appuya ainsi -que lui cette opinion: et Martin ayant décliné l'offre de se rafraîchir -chez eux, pendant la demi-heure que le vaisseau devait passer en panne, -escorta sa compagne jusqu'au rivage, et revint, d'un air rêveur, -surveiller les émigrants qui transportaient leurs effets à terre. - -Mark se tenait près de lui, le regardant de temps en temps à la dérobée, -pour épier l'impression que ce dialogue aurait pu produire. Le brave -garçon désirait voir Martin un peu désenchanté avant d'atteindre leur -destination, afin que le coup fût moins rude. Mais, sauf deux un trois -regards furtifs lancés vers les misérables abris au-dessus de la berge, -Martin ne laissa soupçonner ce qui se passait dans son esprit que -lorsque les roues du vaisseau furent de nouveau en mouvement. - -«Mark, dit-il alors, est-ce qu'il n'y a réellement à bord que nous de -passagers pour Eden? - ---Aucun autre, Monsieur. La plupart, comme vous savez, sont descendus à -terre le premier jour; le peu qu'il en reste maintenant va plus loin -qu'Eden. Qu'importe, monsieur? nous n'en aurons que plus de place un -bout du compte! - ---Oh! sans doute. Mais... je songeais que... Martin s'arrêta. - ---Vous disiez, monsieur?... - ---Oui, je songeais qu'il était assez bizarre, à ces gens qui vont tenter -fortune, de s'arranger d'un aussi horrible trou que ces Thermopyles, par -exemple, lorsqu'il ne tiendrait qu'à eux de trouver mieux, beaucoup -mieux, dans une bien meilleure situation, et pour ainsi dire sous leur -main.» - -Son ton était si éloigné de l'assurance qui lui était naturelle, et -laissait tellement percer une terreur secrète de la réponse de Mark, que -l'excellent garçon en fut ému de pitié. - -«Voyez-vous, monsieur, dit-il du ton le plus doux, le plus conciliant -qu'il put prendre pour insinuer l'observation, gardons-nous de monter -trop haut nos espérances; à quoi bon, puisque nous sommes déterminés à -tirer le meilleur parti possible des choses, quelles qu'elles soient? -N'est-il pas vrai, monsieur?» - -Martin le regarda sans répondre. - -«Eden même, vous le savez bien, monsieur, Eden n'est pas entièrement -bâti. - ---De par le ciel, homme! s'écria impétueusement Martin, ne comparez pas -Eden et ces bicoques! Êtes-vous devenu fou? Par tous les... Que Dieu me -pardonne! vous me mettriez hors de moi!» - -Après cette sortie, Martin tourna le dos, et se promena sur le pont, -d'allée et de venue, plus de deux heures, sans ouvrir la bouche, si ce -n'est pour dire: «Bonne nuit!» Et le lendemain il parla d'autre chose, -sans plus revenir sur ce sujet. - -A mesure que les deux nouveaux citoyens se rapprochaient du terme de -leur voyage, la monotone désolation de la scène environnante croissait, -et devenait telle qu'il ne tenait qu'à eux de se croire entrés dans les -horribles domaines du Désespoir et de la Mort. C'était un plat marécage, -semé de troncs d'arbres pourris. Il semblait que la végétation de la -fertile terre eût fait naufrage en entier sur ces bas-fonds, où, -jaillissant de sa cendre décomposée, pullulaient toutes sortes de -productions immondes et dégoûtantes. Les arbres même ressemblaient à de -gigantesques herbes, engendrées dans le limon par l'âcre soleil qui -desséchait et dévorait leurs cimes. Là, les maladies pestilentielles, -cherchant qui infecter, erraient la nuit en fantastiques brouillards, et -rampaient à la surface des eaux, spectres qui les hantaient jusqu'au -jour. Alors même que brillait le bienfaisant soleil, il ne faisait que -révéler toute l'horreur de ces affreux éléments de corruption et de -mort. Telles étaient les régions fortunées dans lesquelles nos voyageurs -s'enfonçaient de plus en plus. - -A la fin on s'arrêta: c'était l'Eden.--A voir le hideux marais qui -portait ce nom, enseveli sous la fange et sous des tas de filaments -d'herbes et de racines entrelacées, on pouvait penser que les eaux du -déluge ne l'avaient abandonné que d'hier. - -Le fleuve n'était point assez profond le long de ses rives pour que le -vaisseau prit terre; Mark et Martin descendirent donc dans le bateau -avec tout leur bagage. - -Parmi les huttes de bois, en si petit nombre, qu'ils discernaient avec -peine par delà de noirs rameaux, la meilleure aurait pu servir de toit à -vaches ou de grossière étable. C'étaient là les quais, la place du -marché, les édifices publics, etc., etc. - -«Voilà un Édenèen qui nous arrive, dit Mark; il nous aidera à -transporter nos effets. Bon courage, monsieur. Holà! hé! ici!» - -A travers le brouillard qui s'épaississait, ils voyaient l'homme avancer -vers eux, mais lentement. Il s'appuyait sur un bâton; quand il fut plus -près, ils s'aperçurent qu'il était pâle, maigre, que ses yeux inquiets -étaient profondément enfoncés dans leur orbite. Un habit bleu, d'étoffe -grossière, pendait, en haillons autour de lui; il avait la tête et les -pieds nus. A mi-chemin, il s'assit sur une souche, et leur fit signe de -venir à lui, ce qu'ils firent. Alors, appuyant la main sur son côté -comme s'il souffrait, il chercha à reprendre baleine, tout en attachant -sur eux un regard étonné. - -«Des étrangers! dit-il sitôt qu'il mit parler. - ---Tout juste, reprit Martin. Eh bien, mon bon monsieur, comment vous en -va? - ---J'ai été bien bas d'une mauvaise fièvre, répondit-il faiblement. Voilà -longtemps que je n'ai pu me tenir debout. Est-ce votre butin que je vois -là-bas? ajouta-t-il en montrant leur bagage. - ---Oui, monsieur, répliqua Mark. Nous indiqueriez-vous quelqu'un qui put -nous donner un coup de main pour transporter le tout à... la ville? Cela -se peut-il, monsieur? - ---Mon fils aîné l'aurait fait, reprit l'homme; mais aujourd'hui il a son -frisson, et il est resté enveloppé dans ses couvertures; son cadet, mon -plus jeune, est mort la semaine dernière. - ---J'en suis peiné pour vous, gouverneur, et de toute mon âme, dit Mark -en lui serrant la main. Ne vous inquiétez plus de nous, et donnez-moi -seulement le bras pour que je vous reconduise. Nos effets sont en -sûreté, monsieur, ajouta-t-il, s'adressant à Martin; il n'y a pas presse -autour; nul danger que personne y touche. Ce qui est rassurant tout de -même. - ---Non, murmura l'homme, plus personne! C'est là qu'il les faudrait -chercher, poursuivit-il, frappant le sol de son bâton; ou bien vers le -nord, sous les broussailles. Le plus grand nombre, nous l'avons enterré; -les autres sont partis; le peu qui reste ne se hasarderait pas à sortir -de nuit. - ---L'air du soir n'est pas des plus salubres, à ce que je comprends? dit -Mark. - ---Il est mortel,» reprit le colon. - -Mark ne montra pas plus de malaise que si on le lui eût recommandé -connue de l'ambroisie, et donnant le bras au pauvre homme, il lui -expliqua, chemin faisant, la nature de leur achat, et s'enquit de la -position de leur logement futur. C'était tout contre sa hutte, dit -l'habitant d'Eden, si près, qu'il avait pris la liberté d'y emmagasiner -un peu de mais. Il pria ses nouveaux voisins de l'excuser pour cette -nuit, promettant de tâcher de débarrasser leur maison dès le lendemain. -Il leur donna ensuite à entendre, par manière de conversation, et comme -un petit commérage local, que c'était lui qui, de ses propres mains, -avait enterré le dernier propriétaire, information qui n'altéra pas -davantage la sérénité de Mark. - -Bref le colon les introduisit dans une misérable loge construite de -troncs d'arbres à peine équarris, qui, la porte étant, dès longtemps -enlevée, ouvrait en plein sur ce paysage désolé et sur la noire nuit. -Sauf le tas de grain déjà mentionné, la hutte était parfaitement vide. -Cependant les nouveaux venus avaient laissé leur malle sur la plage, et -le voisin leur donna, en guise de chandelle, une espèce de torche que -Mark s'empressa de planter au milieu du foyer. - -Déclarant alors que la maison avait «un air tout à fait confortable,» il -se hâta d'entraîner Martin jusqu'à la grève, le priant de l'aider à -rapporter leur malle. En allant et en revenant, il parlait, parlait sans -relâche, s'efforçant d'infuser dans l'âme de son compagnon quelque vague -idée qu'au fond ils étaient arrivés sous les plus favorables auspices. - -Mais plus d'un homme qui, sous l'empire de la passion, dans l'ardeur de -la vengeance, tiendrait ferme en sa maison démantelée, a vu s'évanouir -son courage à la chute d'un château bâti en l'air; lorsque la hutte -reçut ses propriétaires pour la seconde fois, Martin se jeta le visage -contre terre et fondit en larmes. - -«Pour l'amour du ciel, monsieur, s'écria Mark en proie à la plus -profonde terreur, pas de cela! oh! non, monsieur, tout plutôt tout! -Jamais homme, femme, enfant, n'ont tiré et ne tireront secours, fut-ce -pour franchir une haie, de leurs soupirs et de leurs larmes; mauvaise -besogne, qui ne peut servir à rien pour vous; et pour moi c'est bien pis -encore! Il y a de quoi me terrasser tout à plat. C'est la seule chose -que je ne puisse supporter; tout plutôt, monsieur, tout au monde! -«L'expression terrifiée du visage de Mark, qui s'était arrêté pour -parler, tandis qu'à genoux devant la malle il se préparait à l'ouvrir, -en disait encore plus que ses paroles. - -«Mille et mille fois pardon, mon cher camarade, répliqua Martin, mais -c'est plus fort que moi; dussé-je en mourir, je ne puis m'en empêcher! - ---Vous me demandez pardon, vous! reprit Mark avec énergie, retrouvant sa -bonne humeur ordinaire, et s'empressant de déballer leurs effets. Quoi! -c'est le chef de la maison qui demande excuse à la compagnie? tout est -donc bouleversé! Il faut qu'il y ait désordre dans la maison de -commerce. Il est donc grand temps d'inspecter les écritures et de -dresser l'inventaire! nous y voilà; tout en ordre: ici le porc salé; là -le biscuit; de ce côté l'eau-de-vie, et qui sent fièrement bon encore! -Ah! ah! et notre chaudron étamé; c'est une vraie fortune, que ce -chaudron! Voilà les couvertures, et voici notre bonne hache! qu'on dise -maintenant que nous n'arrivons pas équipés de toutes pièces! Je me sens -cossu comme un cadet de bonne maison parlant pour les Grandes-Indes, et -ayant pour père le président-directeur de la compagnie. Il n'y a plus -qu'à puiser un peu d'eau dans le courant devant la porte, à mêler le -grog,--poursuivit-il, courant dehors et joignant l'action aux -paroles,--et voilà le souper servi et pourvu, je dis, de toutes les -délicatesses de la saison! Allons, monsieur, nous sommes au complet, -prêts à recevoir, prêts à encaisser! Que Dieu nous bénisse, monsieur, ne -sommes-nous pas gais, dispos et mieux approvisionnés que larrons en -foire?» Il était impossible de ne pas reprendre courage dans la -compagnie d'un pareil homme. Martin s'assit par terre, à côté du coffre, -tira son couteau, et mangea et but en désespéré. - -«A présent, voyez-vous, dit Mark dès qu'ils eurent fini ce repas -cordial, je vais, à l'aide de votre couteau et du mien, fixer solidement -cette couverture à la porte, ou plutôt à l'endroit où, dans un état de -haute civilisation, ladite porte se devrait trouver. Là, voyez si la -draperie ne représente pas fort bien? va pour la portière! Actuellement, -en poussant la malle tout contre, bouchons l'ouverture en dessous. -Est-ce que cela ne fait pas merveille? et pour finir, voilà votre -couverture, monsieur, et voici la mienne; et qui nous empêche de passer -une bonne nuit?» - -En dépit du joyeux préambule, plusieurs heures se succédèrent avant que -Mark pût s'endormir. Il s'était roulé dans sa couverture, avait mis sa -hache sous sa main, s'était couché en travers du seuil, mais il était -trop sur l'éveil, trop inquiet, pour qu'il lui fût possible de fermer -les yeux. La nouveauté d'une situation terrible, la crainte d'être -surpris par quelque animal rapace, ou par quelque autre dangereux -ennemi, une funeste incertitude quant aux moyens de subsistance, -l'appréhension d'une mort prochaine, l'immense distance et les mondes -d'obstacles qui s'élevaient entre eux et l'Angleterre, n'étaient que de -trop fertiles sources d'anxiétés pendant cette silencieuse et -interminable nuit. Quoique Martin s'efforçât de persuader le contraire à -son compagnon, Mark sentait fort bien qu'en proie aux mêmes pensées, il -ne dormait pas plus que lui, et c'était là le plus fâcheux de leur -affaire, car si une fois ils se mettaient à couver, à ressasser leur -détresse, au lieu de s'efforcer énergiquement d'y parer, l'abattement de -leurs esprits devait, sans nul doute, favoriser la morbide influence -d'un climat pestilentiel. Enfin jamais, aux veux de Mark, la lumière du -jour n'avait été mieux venue que lorsque, perçant à travers la -couverture qui leur servait de porte, elle le tira d'un sommeil -convulsif. - -En glissant furtivement dehors pour ne pas éveiller son compagnon enfin -assoupi, Mark alla se rafraîchir dans la rivière qui coulait devant leur -porte, puis il donna un coup d'oeil à tout l'établissement. C'étaient -une vingtaine de huttes au plus, dont moitié étaient abandonnées, et qui -toutes tombaient en ruine. La plus désolée, la plus déserte, la plus -abjecte de ces loges, portait, comme de droit, le titre pompeux de -_Banque du crédit national_. Quelques misérables piliers étaient enfouis -autour de la baraque, et perdus sans ressource dans la vase. - -Çà et là on découvrait quelques tentatives de défrichement. En deux ou -trois endroits on avait dessiné une espèce de champ où, à travers les -souches et les cendres des arbres brûlés, perçaient quelques maigres -récoltes de maïs. Sur divers points une palissade tracée en zigzag avait -été entreprise; nulle part elle n'avait achevée, et les pieux -pourrissaient à demi enterrés. Trois ou quatre chiens étiques, quelques -cochons aux longues jambes, qui, affamés, erraient à travers le taillis, -cherchant quoi dévorer, un petit nombre d'enfants hâves et presque nus, -qui, bouche béante, regardaient l'étranger de l'entrée de leurs -chaumières, furent les seuls êtres vivants qui se montrèrent à Mark. Une -vapeur fétide se suspendait aux arbustes, aux branches inférieures des -arbres à mesure que, chaude comme l'haleine d'un four, elle s'élevait de -terre; et, à chaque pas de l'Anglais, l'empreinte de son pied se -remplissait de l'eau noirâtre qui partout suintait du sol. - -Leur terrain, le lot acheté, n'était qu'un épais fourré où les arbres -rapprochés se poussaient, se coudoyaient l'un l'autre, gênant -mutuellement leur croissance. Les plus faibles, étiolés, se tordaient et -s'allongeaient dans les formes les plus bizarres, comme des êtres -estropiés et perclus; les plus forts, arrêtés dans leur développement -par la pression et le manque d'air, étaient tout rabougris. Autour de -ces troncs irréguliers croissaient de longues tiges de gazon, d'humides -herbes rampantes, et un fouillis épais d'arbustes entremêlés qui ne -formaient plus qu'une masse inextricable, jungle ou mackis noir et -profond, dont les racines ne plongeaient ni dans l'eau ni dans la terre, -mais dans un putride mélangé de l'un et de l'autre, et de leurs propres -débris corrompus. - -Mark retourna vers la grève où la veille ils avaient débarqué leurs -effets, et y trouva enfin une demi-douzaine d'hommes à l'aspect blême et -misérable, prêts cependant à l'assister. Ils l'aidèrent à transporter -son bagage dans sa maison de bois. Ces malheureux secouaient tristement -la tête en parlant de la colonie, et ne trouvaient nul confort à donner -à leurs nouveaux concitoyens. Ceux qui avaient quelques ressources -s'étaient empressés de déserter cette plage mortelle; ceux qui restaient -y avaient perdu, qui sa femme, qui ses enfants, des amis, des frères, et -avaient eux-mêmes cruellement souffert. La plupart étaient malades; nul -ne se sentait la force qu'il s'était connue jadis. Tous offrirent -franchement leurs avis et leurs services à Mark, qu'ils ne quittèrent -que pour aller vaquer à leurs différents travaux. - -Martin, pendant ce temps, s'était péniblement levé; mais le changement -produit par une seule nuit sur toute sa personne était effrayant: pâle, -faible, il se plaignait de douleurs et de défaillance dans tous les -membres; sa vue s'était obscurcie, sa voix s'éloignait. Pour Mark, -rassemblant toute son énergie, plus vigoureux, plus actif à proportion -que leur position devenait plus critique, il alla enlever la porte d'une -des cases abandonnées et revint l'adapter à leur propre logis; après -quoi il courut chercher une espère de banc grossier dont il avait fait -la découverte chemin faisant, et qu'il rapporta en triomphe. Ayant fixé -ce meuble précieux en dehors de leur hutte, il posa dessus le précieux -chaudron étamé et différents ustensiles, de façon à représenter une -espèce de buffet. Ravi de l'arrangement, il roula ensuite la tonne de -farine dans un coin de la maison, où il la dressa debout en manière de -tablette de décharge. Quant à la table à manger, rien ne pouvait mieux -en tenir lieu que leur grand coffre; Mark le consacra solennellement à -cet emploi. Les habits, couvertures, manteaux furent pendus aux parois, -à des chevilles et à des clous; enfin Mark s'empara d'une grande -pancarte disposée par Martin à l'hôtel National, lorsqu'il était dans -l'enivrement de ses espérances, et l'inscription _Chuzzlewit et Comp., -architectes et inspecteurs généraux_, fut déployée et clouée à l'endroit -le plus apparent de la façade de la baraque, comme si la cité d'Eden eût -été une vraie ville, et que les nouveaux ingénieurs eussent eu sur les -bras plus d'affaires qu'ils n'en pouvaient entreprendre. - -«Voici les outils,» s'écria Mark apportant la boîte aux instruments de -Martin et fichant le grand compas droit au milieu d'un tronc d'arbre -coupé devant la porte, «Je les mets un peu en avant, ajouta-t-il, pour -qu'on sache que nous sommes bien pourvus. Maintenant, vienne qui voudra. -Quiconque a une maison à bâtir n'a qu'à se dépêcher de s'adresser à -nous, avant que nous ayons quelque autre ouvrage en train.» - -Vu l'intensité de la chaleur, la matinée avait été plus que -raisonnablement employée; mais sans s'accorder une minute de repos, bien -que la sueur coulât de tous ses pores, l'infatigable Mark s'éclipsa et -reparut, sortant de la maison, armé d'une hache, prêt à mettre à -exécution, à l'aide de son outil, toutes sortes d'impossibilités. - -«Nous avons de ce côté un vieux vilain arbre, monsieur, que j'aimerais -mieux voir à bas que debout. A ce soir le four, n'est ce pas? C'est un -fameux pays que l'Eden pour la terre glaise, tout de même, et la glaise -c'est bon à tout!» - -Mais Martin ne répondait mot. Il était demeuré assis tout le temps, la -tête dans ses mains, absorbé dans la contemplation de l'eau qui coulait -à ses pieds, songeant peut-être que ces ondes ne fuyaient si rapides que -pour aller gagner la haute mer, route de cette patrie qu'il n'espérait -plus revoir. - -Les coups vigoureux que Mark déchargeait sur son arbre n'eurent pas plus -de succès pour tirer Martin de sa profonde méditation: voyant échouer -ses efforts, l'associé laissa de côté toute besogne et s'en vint trouver -son maître. - -«Courage! De grâce ne vous laissez pas aller ainsi, monsieur, dit le -pauvre garçon. - ---Oh! Mark, reprit son ami, qu'ai-je fait en toute ma vie pour mériter -un pareil sort! - ---Ah! par exemple, monsieur, quant à cela, répondit Mark, tout ce que -nous avons de gens ici en pourraient dire autant, et quelques-uns, -peut-être, à plus juste titre que vous, ou moi. Allons, monsieur, -remontez-vous, mettez-vous à faire quelque chose. Voyons; si vous -écriviez à Scadder pour lui faire quelques observations personnelles, -est-ce que cela ne vous soulagerait pas un peu? - ---Non, dit Martin, secouant tristement la tête, il n'y a point de -remède. - ---S'il en est ainsi, monsieur, vous êtes malade, il faut vous soigner et -vous guérir. - ---Ne vous inquiétez plus de moi, reprit Martin; faites pour vous ce que -vous croirez le mieux. Bientôt vous n'aurez plus qu'à songer à vous -seul; puisse alors Dieu vous renvoyer au pays et me pardonner de vous -avoir amené ici! Pour moi, je suis destiné à mourir là, sur cette terre; -je l'ai senti en y mettant le pied. Eveillé, assoupi, je n'ai rêvé qu'à -cela toute la nuit. - ---Je craignais tout à l'heure que vous ne fussiez malade, dit Mark avec -tendresse; maintenant, j'en suis sûr. C'est une crise, un léger accès de -fièvre attrapé au milieu de toutes ces rivières de malheur. Mais, Dieu -vous bénisse, ce ne sera rien. C'est seulement pour s'acclimater: eh, ne -faut-il pas que chacun paie son petit tribut au climat et à la saison? -C'est général, vous le savez bien.» - -Martin se contenta de soupirer en branlant la tête. - -«Attendez-moi une demi-minute! s'écria vivement Mark; je ne fais qu'une -course jusque chez nos voisins pour leur demander ce qu'il faut prendre, -en emprunter un peu, et vous le rapporter; après quoi, comptez que -demain vous vous trouverez aussi gaillard, aussi fort que jamais. Je -reviens comme l'éclair. Seulement, ne vous découragez pas, ne vous -affectez pas, je vous en supplie, tandis que je serai absent!» - -Jetant sa hache, il partit aussitôt. A quelque distance, il s'arrêta, -regarda derrière lui et repartit comme un trait. - -«Maintenant, Mark Tapley, se dit le brave personnage en s'administrant -un bon coup de poing sur la poitrine, par manière de cordial, faites -attention à ce que je me fais l'honneur de vous dire, mon garçon; les -choses vont aussi mal que vous avez jamais pu le désirer, mon bon ami, -et vous n'aurez de votre vie meilleure occasion de mettre à l'épreuve -votre bonne et joviale humeur. En avant donc, Mark Tapley, c'est le -moment ou jamais de faire contre mauvaise fortune bon coeur!» - -(_La fin à un prochain numéro._) - - - -Courrier de Paris. - -Les comédiens n'ont jamais eu la réputation d'amasser des lingots d'or -ni de devenir millionnaires; on pratique, dans cette vie de théâtre, une -philosophie qui conduit rarement au Potose; ce n'est pas qu'on y -contracte le mépris des richesses, on les estime fort au contraire et on -leur tend la main volontiers; mais on ne sait pas les retenir, et -l'argent qui entre par une porte sort bientôt par l'autre. Je sais bien -qu'il s'est opéré, depuis assez longtemps, une notable révolution dans -cette insouciance des artistes; ils se sont laissés aller à la pente du -siècle qui va droit à l'utile et au réel; depuis que l'art est devenu -une exploitation et le théâtre une affaire, depuis que dans le talent ou -le génie ce qu'on cherche avant tout, ce sont les gros revenus, nous -avons--ô métamorphose!--des jeunes premiers plus exacts que Barême, des -Célimènes qui achètent des rentes, et des danseuses qui mettent à la -caisse d'épargne. Mais ce sont là des exceptions, et chez la plupart le -naturel l'emporte; pour quelques comédiens bien rentés, que -d'autres--souvent même des plus illustres--ont, comme Clairon, une -vieillesse voisine de l'indigence! D'ailleurs cette nation comique est -infime; elle s'étend depuis la Mélopomène en crédit, qui se drape -fièrement dans sa pourpre, attirant à elle les billets de banque, -jusqu'à la Zéphirine vagabonde qui promène, de Pontoise à -Brives-la-Gaillarde, Chimène et Hermione sans sou ni maille; elle va de -la prima donna qu'on charge de couronnes, à la pauvre chanteuse qui ne -récolte que des sifflets et des pommes cuites; du ténor traîné dans une -élégante calèche par deux chevaux hennissant, au ténor en patache ou -crotté jusqu'à l'échine. Aujourd'hui les Melchiors Zapatas ne sont pas -plus rares que du temps de Gil Blas, et l'eau claire continue à couler -sur leur route, pour tout potage. - -On a songé à mettre un peu de vin dans cette eau, et cette pensée toute -prévoyante a donné naissance à une caisse des artistes dramatiques; les -talents les plus célèbres et les plus humbles en sont les tuteurs et les -patrons; la caisse est alimentée par des dons individuels et--puisque le -bal intervient aujourd'hui dans tous les actes de bienfaisance--par un -bal annuel. L'Opéra-Comique prête sa salle élégante à cette danse -philanthropique; l'année dernière, la recette à dépassé 35,000 fr.; -cette année, la somme n'a pas été moins agréable et moins solide. Cet or -donné pour la plupart par la curiosité, le désoeuvrement et le plaisir, -se convertit le lendemain en bonnes rentes sur l'État; Melchior Zapata -finira donc par être rentier sur ses vieux jours, pour peu que la caisse -continue à prospérer, et ses croûtes de pain détrempées au courant des -fontaines se changeront en brioches. - -Le bal a commence à minuit; la foule était considérable; ce n'étaient -pas les acteurs, bien entendu, mais les actrices, que cette foule venait -voir; mi ne saurait croire combien de gens donneraient le meilleur de -leurs chevaux pour approcher seulement pendant une seconde de ces reines -du drame, de la comédie, de l'opéra et de la danse, et entendre le -frôlement de la robe de Rachel, de Fanny Ellsler et de Grisi! Et en -effet pour le public cloué dans sa stalle d'orchestre, enfermé dans sa -loge, assis sur les banquettes du parterre, la rampe est une barrière -infranchissable; il semble qu'il ne soit permis qu'à des êtres -privilégiés et surnaturels de communiquer avec ce monde des coulisses; -et si par hasard une comédienne fameuse et un comédien célèbre viennent -à passer dans la rue, comme le premier venu, vous voyez tous les regards -se tourner sur eux avec stupéfaction; on dirait, à voir et étonnement, -qu'il n'est pas encore prouvé que les comédiens marchent sur deux pieds -et portent le nez au milieu du visage comme la plupart des mortels. - -Ici, du moins, les curieux ont pu se satisfaire: le théâtres de Paris -avaient envoyé à ce bal l'élite de leurs actrices, les plus célèbres et -les plus aimées; et plus d'un joli minois, dont le talent est encore à -faire, s'indemnisait sur la réputation de sa taille, de ses yeux, de son -sourire et de sa sensibilité.--Mademoiselle Rachel se faisait remarquer -dans une loge d'avant-scène par le sérieux de son attitude et de son -costume, digne de la gravité de Mélopomène. Dans la loge opposée, le -Vaudeville souriait du sourire de madame Doche, vêtue de blanc et -couronnée de fleurs; mademoiselle Déjazet portait de la poudre, et -semblait toute prête à risquer encore une aventure de Richelieu. -Cependant l'orchestre donne le signal, et peu à peu toutes ces -demoiselles se mettent en danse; les dames patronnesses elles-mêmes -descendent de leurs places officielles, bouquet en main, couronne en -tête, et se mêlent aux quadrilles; on remarque particulièrement le mol -abandon de la jolie mademoiselle Saint-Marc du Vaudeville, et le teint -florissant de mademoiselle Denain du Théâtre-Français. Bientôt tout -danse: de la duègne à l'amoureuse, de la princesse à la soubrette, de -l'Agamemnon au Frontin, et du tyran à la victime... Alcide Tousez et -Hyacinthe, la fleur des pois, se sont distingués, par leurs grâces -exquises et leur galanterie raffinée, dans cette fête dramatique qui ne -s'est terminée qu'à cinq heures du matin. - -Le carnaval vient, définitivement de rendre le dernier soupir; la -mi-carême a vu le suprême effort de sa gaieté et éclairé le dernier jour -de son règne; l'enterrement s'est fait sans rémission, au bal de l'Opéra -du jeudi 14 mars, présent mois; il n'y a plus à y revenir, et tout est -dit; le carnaval est bien mort... jusqu'à l'année prochaine. Quelques -masques ont encore couru les rues, pour n'en pas perdre tout à fait -l'habitude; et la mi-carême a frappé bruyamment aux portes de Musard, -qui s'est mis sous les armes en reconnaissant sa voix, et l'a fait -galoper à grand orchestre. La mi-carême n'est autre chose, en effet, que -le carnaval affaibli et un peu blême; il n'a rien de nouveau à nous -montrer ni à nous apprendre; j'excepte cependant la fête des -blanchisseuses, qui lui appartient en propre, et dont nous donnons ici -une esquisse. Vous voyez cette foule assemblée sur une des rives de la -Seine, au pont d'Austerlitz ou au pont Royal, peu importe; vous entendez -ces cris et ce tumulte: c'est la fête des blanchisseuses qui va -commencer; il s'agit de nommer une reine, et toutes les ambitions -s'agitent. Le système électif est en usage dans le royaume des -blanchisseuses; la charte du battoir le consacre; mais elle n'accorde le -droit d'élire qu'à un seul et unique électeur, et cet électeur se nomme -le hasard. A qui le hasard donnera-t-il aujourd'hui la couronne? -demandez à ce magicien, son agent secret; c'est lui qui tient l'urne où -se cache la fève fatale qui va décider du sort de cette royauté; maître -hasard a prononcé; la fève est échue à la blanchisseuse que vous voyez -là; peut-être même n'est-ce qu'une ravaudeuse; n'avons-nous pas vu des -royautés parties de moins encore? - -[Illustration: Matinée d'enfants costumés.] - -Dès que la reine est proclamée, les vivat retentissent; on agite les -bannières, on entonne les hymnes et les chansons; puis le grand maître -des cérémonies annonce que le cortège royal est prêt et que l'heure est -venue de montrer Sa Majesté par la ville. Sa Majesté ne se fait pas -prier; parée de fleurs et vêtue de sa robe des dimanches, elle monte -dans sa... charrette de blanchisseuse; et aussitôt sa cour, ses dames -d'honneur, ses grands officiers, ses sujets et ses sujettes la suivent, -promenés comme elle dans leur équipage naturel; c'est véritablement ce -qu'on peut appeler une reine et une cour populaires; aussi Sa Majesté ne -dure-t-elle qu'un jour; si son pouvoir s'étendait au delà de -vingt-quatre heures, il va sans dire qu'elle finirait par se -dépopulariser, comme tant d'autres, et par prendre des airs absolus; les -haines et les querelles éclateraient dans le royaume des blanchisseuses. -Dieu! quelle anarchie dans le pli des chemises et le savonnage des -bonnets et des collerettes! La charte des blanchisseuses a donc montré -de la sagesse en bornant la royauté à un seul jour, qui s'appelle le -jeudi de la mi-carême; mais si son autorité est éphémère, elle est du -moins joyeuse, et exempte de tous soucis et de tous combats. Tant que le -jour dure, la reine est saluée par les acclamations des passants et -entourée de l'amour de ses sujets, et le soir elle finit gaiement son -règne à la Courtille, et abdique sans remords et sans crainte, après un -bon repas... Si Sa Majesté a fait quelque tache à son manteau royal, -elle a du moins l'avantage de pouvoir le blanchir et le repasser -elle-même. - -Il y a longtemps qu'on l'a dit: il n'y a plus d'enfants; j'ai vu l'autre -jour un marmot qui fumait un cigare avec l'aplomb d'un tambour-major; et -hier, chez madame de C..., une petite fille de dix ans dansait la polka -avec la coquetterie et la vivacité d'une lionne expérimentée; c'est que -nous avons aussi des bals d'enfants; pourquoi ces chers petits ne -danseraient-ils pas, en effet? La danse sied surtout à leurs fraîches -couleurs, à leur vif et limpide regard, à leur humeur rieuse et légère. -Quoi! nous voyons des barbes grises et des crânes chauves se donner des -passe-temps d'Adonis et de zéphyrs, et nous refuserions cette joie à -tous ces chers amours à peine éclos? Le bal d'enfants commence donc à -devenir à la mode; il y en a eu plusieurs cet hiver, un chez madame la -comtesse de P..., un autre chez la baronne D..., un troisième chez M. le -prince de S... Dans ces nuits enfantines, madame de C..., dont nous -parlions tout à l'heure, a obtenu le prix de l'élégance et de -l'originalité; les billets d'invitation, écrits au nom des deux petites -filles de madame de C... anges gracieux et blonds, étaient, ainsi -conçus: «Lucile et Armand de C... priant leurs amis et leurs amies A, -B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, X, Y, Z, -de leur faire le plaisir de venir passer la soirée chez eux, mardi -prochain, 11 mars 1844. - -«On est libre d'apporter son papa et sa maman. - -«Les bonnes seront déposées dans l'antichambre, pour moucher. - -«Il y aura un violon et des confitures.» - -Tout l'essaim joyeux est venu. C'étaient bien les plus jolis minois de -petites filles qu'on puisse imaginer, et les plus charmants bonshommes -qui aient jamais été créés et mis au monde. Le costume était de rigueur. -II y en avait de rares et de délicieux, grecs, italiens, du Nord et du -Midi, de l'Occident et de l'Orient. Rien de plus piquant que le jeune -D... en Cromwell; rien de plus gracieux que mademoiselle A..., âgée de -sept ans, en robe et en coiffure à la Ninon. On voyait des Sémiramis de -deux pieds et des Louis XIV haut comme ma botte. Le fils du lieutenant -général L..., en veste de hussard, relevait alternativement sa terrible -moustache, et demandait à boire à papa. Gustave Saint-H..., fraîchement -sorti de nourrice, avait chaussé des bottes à l'écuyère, endossé -l'uniforme des chasseurs à cheval de la garde impériale; redingote grise -et petit chapeau; c'était le chat botté allant à la bataille -d'Austerlitz. - -Au premier signal de l'orchestre, il fallait voir comme toute cette -nation heureuse s'est mise en danse!... Mais tout à coup, je ne sais par -quelle subite métamorphose, tous ces enfants n'ont plus été des enfants -pour moi: à la taille près, c'étaient les mêmes mines, les mêmes -coquetteries, les mêmes fatuités, les mémes jalousies qu'on voit dans -nos bals à nous autres grands enfants. Les petites filles regardaient du -coin de l'oeil si quelqu'un ne les admirait pas et les petits garçons -s'efforçaient d'attirer l'attention de ces demoiselles et d'éloigner les -concurrents. Il n'y a plus d'enfants, vous dis-je. - -Le souper a été vif et galant. Toute cette ruche bourdonnante s'est -jetée sur les sucreries et les gâteaux, et les a pillés comme un -parterre, laissant à peine quelques débris; et puis on s'est séparé, -emportant la moitié du dessert dans ses poches. - -Cette fête laissera de longs souvenirs, et se transmettra de bambins en -bambins. Un savant historien, membre de l'Académie des Inscriptions et -Belles-Lettres, se propose d'en consacrer la mémoire dans le _Journal -des Enfants_. Mais tout n'est pas rose dans la vie: si les marmots -bénissent en général madame C... pour les doux loisirs qu'elle leur a -donnés, d'autres lui gardent rancune. On ne fait pas plaisir à dix -personnes sans faire de la peine à vingt autres; un ne gagne pas une -amitié sans qu'une haine ne pousse aussitôt à côté. C'est ce qui est -arrivé à madame de C... pour ce mémorable bal. Elle n'avait invité que -des enfants au-dessus de trois ans; tous les enfants au-dessous sont -furieux. Madame de C... a soulevé des inimitiés implacables dans le -biberon, et le petit Ferdinand B..., quittant tout à coup le sein de sa -nourrice, s'est écrié: «Quand je rencontrerai cette madame de C..., je -ne la saluerai pas!» - -[Illustration: Promenade des Blanchisseuses, à Paris, le jour de la -Mi-Carême.] - -Le goût de la danse va si loin, qu'il gagne jusqu'aux quadrupèdes. -Plusieurs journaux ont publié des détails sur un bal de l'espèce animale -donné chez madame la duchesse de ***. Faut-il nommer les choses par leur -nom? ce bal était un bal... un bal... de chiens! Madame la duchesse de -***, qui a des fantaisies canines très-prononcées, a mis son salon à la -disposition de tous les griffons, épagneuls et king's-Charles de sa -connaissance. Il va sans dire que les petits chiens de madame la -duchesse en ont fait les honneurs. Les invitations avaient été envoyées -en leur nom. On dit que, de mémoire de chien, on n'a vu une société plus -nombreuse et mieux choisie. On entrait à quatre pattes et l'on dansait -sur deux. Le griffon de madame de N..., paré, musqué, poudré, ciré, a -ravi tous les coeurs par la grâce de sa danse; la levrette de la -marquise Z... a obtenu les honneurs d'un aboiement général. - -Le lendemain, on a pu lire sur les grands murs de la ville l'avis -suivant: 500 fr. de récompense à qui rapportera rue de la Paix, -numéro..., un grillon couleur de feu, portant au cou une faveur rose... -Sans doute c'est un danseur qui, en sortant du bal de madame la duchesse -de ***, aura laissé sa raison au fond de sa pâtée, et se sera perdu en -route. - -Cinq cents francs pour un griffon! Et si un pauvre homme, mourant de -faim, allait tendre la main par là, cette âme si sensible lui dirait -probablement: «Passe ton chemin, je n'ai pas de monnaie!» - -Ducros a paru devant ses juges: un arrêt de mort vient de frapper ce -criminel de vingt ans. Les détails du procès attristent l'âme. On ne -saurait sans horreur songer à tant de sang-froid dans un crime si grand -et dans un âge si voisin de l'adolescence. Ducros a dit, des mots d'une -naïveté effroyable, celui-ci, par exemple: «Je m'étais présenté deux -fois chez madame veuve Sénepart, sans avoir le plaisir de la rencontrer; -la troisième fois j'ai été plus heureux.»--Cette troisième fois, Ducros -étrangla la malheureuse femme.--Après avoir assassiné la mère, il va -chez le fils, auquel il tend la main; puis il fait sauter les -petits-fils sur ses genoux. «J'ai joué avec eux toute la soirée, et je -leur ai fait des cocottes.» En quittant ces pauvres innocents enfants, -Ducros, pour finir sa soirée, entre dans un spectacle, non pas au -boulevard du Temple, où il aurait pu trouver du moins de sombres drames, -en rapport avec sa conscience, mais au théâtre des Variétés, où il -assiste à une pièce bouffonne? «J'éprouvais le besoin de me distraire et -de m'égayer un peu,» a-t-il dit.--Ducros s'est pourvu en cassation -contre l'arrêt qui le condamne. - -On connaît l'accident arrivé l'autre jour à M. Habeneck, le célèbre -violoniste et chef d'orchestre de l'Académie de Musique. Dimanche -dernier. M. Habeneck, au moment d'aller diriger le dernier concert du -Conservatoire, fit une chute dans les coulisses de l'Opéra. La chute fut -rude, et quand on releva M. Habeneck, on s'aperçut qu'il avait le bras -cassé. Cependant il était attendu; l'heure s'avançait: point d'Habeneck; -le public commençait à s'impatienter. Un homme s'avançant sur -l'estrade,--c'était Trévot le chanteur,--fit les trois saluts d'usage, -et s'exprima en ces termes: «Messieurs, je suis chargé de vous prévenir -d'un accident grave: M. Habeneck ne paraîtra pas aujourd'hui; il vient -de tomber à l'Opéra et de se faire une _luxure_.» Voilà donc ce pauvre -Habeneck atteint et convaincu de luxure. En revanche, si M. Trévot est -jamais chargé d'annoncer un fait d'incontinence, il ne manquera pas de -le traiter de luxation, pour rétablir l'équilibre. - - - -Une Vocation. - -ESQUISSE DE MOEURS ARABES. - -Pendant l'été de 1839, j'avais pris l'habitude d'aller chaque jour me -promener aux Tuileries. Je venais de terminer mon droit et de me faire -inscrire au stage des avocats à la cour royale de Paris, beau titre qui -m'obligeait à descendre du cinquième, où j'habitais depuis quatre ans, -au troisième étage, qui est l'extrême échelon, suivant l'ordonnance, et -qu'on permet à ceux qui ne peuvent pas descendre au premier. - -J'allais tous les matins, de dix heures à deux heures, promener ma robe -noire au palais, attendant des clients qui ne venaient jamais, si ce -n'est, quand, me trouvant à la police correctionnelle, M. le président, -voyant un de ces pauvres délaissés qui n'ont pas même un ami pour leur -procurer la parole économique d'un avocat stagiaire, faisait appel à mon -dévouement par ces paroles: «Maître Rigaud, présentez la défense du -prévenu.» J'étais fier de me voir connu du président, et d'entendre -proclamer mon nom en présence d'une centaine de malheureux qui viennent -là sous prétexte de réaliser le voeu de la loi sur la publicité des -débats judiciaires, l'hiver pour se chauffer, l'été pour ne rien faire, -en tout temps pour méditer sur le sens de ces vers d'Horace qu'ils n'ont -jamais lus: - - Raro antecedentem scelestum - Deseruit pede poena claudo. - -Ce qui n'a jamais empêché de voler des mouchoirs jusque dans l'enceinte -du tribunal, et des tabatières dans la poche de _Messieurs_. - -Donc, j'étais un homme de loisir. Quand j'avais suffisamment suivi mon -cours d'éloquence à la sixième chambre, ayant encore deux heures à tuer -jusqu'au dîner, je me rendais aux Tuileries après avoir fait un peu de -toilette, c'est-à-dire chaussé mes bottes vernies et mis un faux col. - -A force de tourner sur moi-même dans les longues allées, regardant -toutes les femmes, voulant être regardé par toutes et remarqué au moins -par une seule, je jetai mon dévolu sur une jeune personne qui venait -comme moi à cette promenade, en compagnie d'une autre jeune dame, sa -soeur, à ce que j'imaginai, et de deux enfants qui jouaient à l'entour, -tandis que les deux dames, tout en causant, s'occupaient de petits -travaux de broderie ou de tapisserie. - -Toutes les deux étaient jolies; la plus jeune surtout était une petite -brune dont la mine éveillée faisait retourner plus d'un passant. Pour -moi, je commençai à la regarder avec une expression d'admiration -sentimentale qui parut ne lui être pas désagréable. Au lieu de faire le -tour de la grande allée, je n'allai d'abord qu'à la moitié, puis je -raccourcis chaque fois la ligne, puis enfin je tournai dans un espace de -vingt mètres dont ma beauté occupait le point central. - -Il y a une vieille comparaison de l'oiseau de proie tournoyant en -spirale sur l'innocente colombe qu'il fascine de son regard en attendant -qu'il la saisisse dans sa serre assassine: je n'en use pas.--Mes -intentions d'ailleurs n'étaient pas si féroces; et quant à ma proie, -c'était en effet une douce colombe, mais je ne devais pas la saisir ce -jour-lâ. - -Ce manège dura trois mois sans autre incident que ces petits événements -assez ridicules que je rappelle ici à ceux qui ont joué le même jeu dans -les mêmes circonstances: tantôt un des enfants me poussait son cerceau -dans les jambes, tantôt c'était la petite fille qui me lançait son -volant à travers la figure; quelquefois le plus jeune des deux se -laissait choir en courant, et moi de le ramasser et de le reconduire à -sa mère, qui me remerciait, tandis que la jeune fille me regardait en -rougissant, ce que je prenais pour une marque certaine de l'effet -produit sur son coeur par la persévérance de mes évolutions amoureuses. -Je pensais aussi que les grâces de ma personne n'avaient pas nui à la -chose, car je devenais de jour en jour plus soigneux de ma toilette. Je -conserve les mémoires de ma blanchisseuse de ce temps-là, comme souvenir -d'un luxe qui étonnerait les lions du concert Vivienne. - -L'été se passa ainsi sans que j'eusse pu apprendre de mon objet autre -chose, si ce n'est qu'elle était la soeur de la jeune dame qui -l'accompagnait, et par conséquent la tante des deux marmots. C'est par -le babil de l'un de ces enfants, attiré un jour à l'appât d'un son de -plaisirs, que je fus confirmé dans mon premier soupçon à cet égard; ce -fut pareillement de la bouche de cet innocent que j'appris son nom; elle -se nommait Charlotte. En rentrant chez moi je relus la traduction de -Werther; je me trouvai aussi amoureux que ce sensible Allemand; je me -promis d'être aussi entreprenant et moins généreux. Le lendemain je ne -la revis pas ni les jours suivants, et j'en rêvai jusqu'à ce qu'enfin, -ayant désespéré de la retrouver jamais, je cherchai d'autres -distractions. - -Voici le moment de dire que j'avais un confident: c'était un jeune homme -de mon âge, qu'on voit encore aujourd'hui dans tous les lieux publics où -l'on entre sans payer, un garçon d'une taille assez élégante, vêtu avec -une recherche que je prenais alors pour un air d'opulence.--Toutefois je -remarquai en lui, dès ce temps-là, certaines habitudes d'ordre qui me -donnèrent à penser; mais je ne m'arrêtais à mes réflexions que pour les -tourner à la louange de mon ami: esprit rangé, disais-je, qui ne donne à -son luxe et à ses plaisirs que ce qui leur suffit, sans rien ménager de -ce qui peut éblouir les autres.--Il s'appelait Achille de Bontemps, et -se vantait de courir les bonnes fortunes dans le plus beau monde du -faubourg Saint-Germain, ce qui ne l'empêchait pas de dîner avec moi chez -un restaurateur à trente-deux sous, et de porter des gants à vingt-neuf, -encore les porta-t-il dans sa poche, soigneusement enveloppés de papier, -plus souvent qu'à ses mains, habituellement cachées dans les goussets de -son pantalon; ses gants reparaissaient toujours à propos, et alors il -les étalait avec grâce sur sa poitrine, en engageant son pouce dans -l'entournure de son gilet, mettant à découvert, tout ce qu'on peut voir -de la chemise: une pièce de fine toile de Hollande bâtie sur un corps de -calicot à 1 franc le mètre. - -Tel était, au physique, mon ami Achille de Bontemps. Je lui avais parlé -de ma passion, et je crois même que, poussé par ses hâbleries, je lui -avais dit, non pas toute la vérité, mais plus que la vérité.--Cette -confiance réciproque nous avait liés d'une étroite amitié, tellement -qu'il ne se passait guère de jours sans que mon ami Achille ne vînt -chercher son ami Rigaud, ou réciproquement. - -Suivant la coutume de ses pareils, mon ami m'entretenait volontiers de -sa fortune présente, et surtout de ses magnifiques espérances dans -l'héritage paternel. Sur ce point aussi je ne voulais point paraître -inférieur à mon compagnon, et je me donnais comme lui des airs de -capitaliste. Il savait que pour l'instant je vivais sur un petit capital -placé chez un de mes parents, commerçant aisé de la rue Chapon, fort -connu dans les départements par les applications industrielles que son -génie inventif a trouvées dans l'emploi du caoutchouc. - ---Il vint, je parle d'Achille, me trouver un matin, et me saluant d'une -poignée de main plus vive qu'à l'ordinaire. - -«Mon cher Rigaud; me dit-il, je vais te demander un service: j'ai ici -une lettre de change de 1,300 fr., bonne valeur dont j'aurais besoin de -toucher le montant. Le souscripteur est excellent et je l'endosse: deux -bonnes signatures. Ton parent sait que la tienne est meilleure que celle -de Rothschild.» - ---J'étais flatté du compliment. «--D'ailleurs, poursuivit Achille, il -est nanti d'avance, ton parent, puisqu'il est dépositaire de ta -fortune.--» Ta fortune! je me pavanais comme un millionnaire.--«Cela -doit aller tout seul, ajouta-t-il; j'attendrai ce soir mes fonds au -passage des Panoramas. - ---J'y serai,» lui répondis-je. - -J'étais si sûr de la ponctualité d'Achille, le considérant comme un -capitaliste, que j'oubliai en cet instant une recommandation de mon -respectable père, mort, il y a quelques années, en exercice d'une charge -d'huissier à Châteauroux. - -«Mon cher Polycarpe, c'est mon petit nom, mon cher Polycarpe, me disait -mon père, ne signe jamais de lettres de change, n'endosse jamais de -lettres de change. Tous les malheurs de la jeunesse viennent de la -lettre de change.» - -J'endossai celle de mon ami. - -J'arrive tout de suite à l'échéance, passant, sous silence trois mois de -ma vie paresseuse et dissipée.--C'est, dommage: car ces trois mois -furent du bon temps dont on se souvient peut-être encore entre la rue -d'Antin et la rue Grange-Batelière, et depuis le passage de l'Opéra -jusqu'au Palais-Royal. - -La valeur, comme disait Achille, la valeur ne fut point payée. Le -souscripteur était, je crois, un être imaginaire; je n'ai jamais, en -tout cas, trouvé sa trace. Achille devait rembourser, il n'en fit rien. -Le billet me fut présenté; je n'étais pas en fonds; mon parent le -remboursa, et vint me trouver pour m'apprendre que j'étais débité, -pardon de ce style de partie double, débité du montant du remboursement, -il ajouta à cette déclaration financière quelques reproches et des -conseils dont l'intention était trop bonne pour que je lui fisse -remarquer que j'avais pensé tout ce qu'il pouvait me dire avant qu'il -eût ouvert la bouche. - -«Eh bien! lui dis-je par une inspiration qui ne vient qu'aux -prédestinés, faites protester l'effet, obtenez un jugement contre le -souscripteur et les endosseurs. Envoyez-moi à Clichy, pourvu que mon ami -y soit envoyé avec moi; j'ai mon idée.» - -Je crois que je fus compris par le fabricant en caoutchouc, car le soir -même le billet était protesté, et huit jours après, le jugement -signifié; huit jours plus tard, un fiacre s'arrêtait à ma porte, et -comme je sortais pour me rendre au palais, deux hommes m'arrêtèrent, -m'engageant à monter dans le fiacre. J'y trouvai mon ami Achille sous la -garde d'un troisième personnage dont la figure était encore moins -avenante que la face des deux premiers. - -«Comment, me dit mon ami, ton parent a l'infamie de nous faire arrêter? -Cet homme-là n'a donc pas de coeur? - ---Que veux-tu, lui dis-je, il ne me doit plus rien, mes fonds étaient -épuisés avant l'échéance, et je suis traité comme un parent insolvable. - ---Dis-tu vrai? Est-ce que nous allons coucher à Clichy? Ce serait une -trahison de ta part.» - -Il disait cela si naturellement que je ne doutai pas de sa parfaite -bonne foi. Selon lui, j'étais le traître, et il ne lui venait pas à -l'esprit qu'il y avait au moins un traître avant moi, en ne comptant pas -le souscripteur du billet. - -Au lieu de répondre à mon ami, je dis au garde du commerce et à ses -acolytes de nous conduire droit à la prison. Mon sang-froid imposa à mon -compagnon. - -«Ne pourrions-nous pas nous faire conduire ailleurs, sous la garde de -ces messieurs, afin d'aviser ensemble au moyen de payer?» - -C'est Achille qui parlait ainsi. - -«Pardon, monsieur, répondit le ministre de la loi commerciale, vous -pouvez venir chez moi, et si vous trouvez les fonds avant deux heures -(il était dix heures), vous serez libres. - ---Eh bien! conduisez-nous chez vous.» - -J'étais impassible et ne prenais aucune part à cette négociation. - -Nous fûmes en effet conduits chez le garde du commerce, et le fiacre -s'arrêta bientôt devant une maison de mauvaise apparence; au fond d'une -allée obscure, un escalier à peine éclairé nous mena au deuxième étage. -Nous traversâmes un appartement encombré de meubles de tous les styles -et de toutes les paroisses. On nous fit entrer dans le cabinet du -maître. - -«Arrangez-vous ensemble, messieurs, nous dit-il, entendez-vous; trouvez -le moyen de payer, ou dans quatre heures nous partons.» - -Nous voici seuls. «Eh bien! dit Achille, rompant le premier le silence, -qu'allons-nous faire? - ---Rien. Il me semble que nous faisons ici une station inutile. - ---Comment! tu veux aller à Clichy? finis donc. - ---Je t'assure que j'y suis décidé. - ---Voyons, tâche de trouver la moitié de la somme, je trouverai peut-être -l'autre.» - -C'est là que j'attendais mon homme. - -«Cherchons donc, je le veux bien; mais je n'ai pas d'espoir.» - -Nous fîmes venir les deux acolytes du garde du commerce et les envoyâmes -chacun de son côté appeler, l'un une dame de la connaissance d'Achille, -l'autre mon cousin le négociant. - -Quand ils furent partis, «As-tu déjeuné, me dit mon compagnon. Ces -drôles-là m'ont saisi à jeun; il n'en faut pas davantage pour vous -donner la jaunisse.» - -J'avais déjeuné, mais légèrement, de pain et de beurre avec une tasse de -thé que je préparais moi-même tous les matins avant de sortir. - -«Monsieur, dit Achille en ouvrant la porte du cabinet pour appeler le -maître, serait-il possible d'avoir à déjeuner? - ---Voulez-vous, répondit-il, partager le déjeuner de ma famille? Nous -allons nous mettre à table. - ---Ma famille! qu'en dis-tu Polycarpe? dit Achille en se tournant vers -moi, ces brigands-là ont une famille; veux-tu voir la famille?» Et sans -attendre ma réponse, «Volontiers, monsieur, vous êtes bien aimable.» - -Il sort du cabinet et je le suis en faisant rapidement cette réflexion -que le déjeuner serait porté sur la note des frais d'arrestation et -qu'il faut prendre ce que Dieu nous envoie. - -On nous introduit dans la salle à manger. Quelle fut ma surprise! deux -dames et deux enfants étaient déjà autour de la table. C'étaient les -dames et les enfants des Tuileries, c'était ma Charlotte.--Je rougis -jusqu'au blanc des yeux de me retrouver en présence de ma conquête dans -une circonstance si pitoyable. Elle sembla elle-même interdite ainsi que -sa soeur, du moins je crus remarquer sa confusion. Les enfants me -reconnurent, et tous les deux ensemble: - -«Tiens, c'est le monsieur qui nous a donné des plaisirs!» Le garde du -commerce, qui nous gardait à vue en l'absence de ses deux estafiers, -s'était pourtant absenté une minute, et par conséquent il n'assistait -pas à cette reconnaissance. - -Dès qu'il fut rentré, on se mit à table, et l'on commença à officier -dans un silence interrompu seulement par le bruit des fourchettes et des -mâchoires. Tout à coup mon ami Achille rompit le silence en disant: - -«Il parait que mon ami Rigaud est ici en pays de connaissance? - ---Comment cela?» dit le maître de la maison. - -Les dames rougissaient. - -«Effectivement, dis-je, j'ai eu le plaisir de rencontrer ces dames -quelque part. - ---Aux Tuileries, n'est ce pas, monsieur, interrompit la soeur de -Charlotte, comme si elle eût redouté le soupçon de son époux. - ---Oui, madame, aux Tuileries, l'été dernier.» - -Achille comprit tout de suite que c'était l'aventure que je lui avais -contée; et comme je l'avais extraordinairement amplifiée, je craignais -qu'il n'abusât de ma confidence pour prendre avantage sur moi dans la -partie dont l'enjeu était le paiement de la lettre de change. - -Effectivement, il se mit à faire des allusions à ces sortes de -rencontres fortuites, regardant alternativement les deux femmes et moi -de manière à me rendre toute contenance pénible. Heureusement ses -habitudes de hâbleur l'amenèrent à parler de lui-même, et il nous conta -qu'il avait failli épouser une Anglaise millionnaire pour lui avoir -donné la main comme elle montait dans un omnibus. - -On l'appela en ce moment, et le garde du commerce le conduisit dans son -cabinet, où l'attendait la dame qu'il avait fait prévenir. En même temps -la soeur de Charlotte allait dire deux mots à sa servante, et je me -trouvai seul avec ma belle. - -«Mademoiselle, lui dis-je, vous êtes peut-être étonnée de me voir ici! - ---Monsieur, dit la jeune fille, je soupçonne que c'est une plaisanterie, -et que votre arrestation n'est qu'un prétexte...» - -Je saisis rapidement le sens de cette méprise, - -«C'est vrai, lui dis-je, je me suis fait arrêter pour avoir le droit -d'arriver jusqu'ici; je vous aime, Charlotte, et j'ose vous le dire. - ---Je le savais,» dit-elle avec une simplicité qui me parut sublime. - -Sa soeur parut en ce moment, et l'aîné des enfants, frappé de la -vivacité de notre court dialogue, se prit à dire: - -«Ma tante est drôle avec ce monsieur-là; ils se disent des choses.., - ---Tais-toi, Frédéric,» dit la maman, qui entendait son mari rentrer, -l'un de ses sbires étant de retour et ayant repris son poste de geôlier. - -Achille rentra lui-même quelques minutes après, et se remit à -table.--Puis on sonna, et ce fut à mon tour de passer dans le cabinet, -devenu une sorte de confessionnal; mon parent venait répondre à mon -invitation. - -«Tenez-vous prêt, lui dis-je, à payer ce soir; mais faites entendre, en -vous retirant, un refus formel; accompagnez-le, si vous voulez, des -reproches les plus durs; traitez-moi comme le ferait le plus féroce des -créanciers envers le débiteur le plus abandonné. Souffrez aussi que je -vous accuse de cruauté, et que je vous baptise des noms les plus usités -entre un débiteur malheureux, et un créancier impitoyable. Je n'irai pas -trop loin; mais je vous enverrai au diable. Cela vous va-t-il, mon cher -cousin? - ---Entre parents, répondit-il, on se doit bien cela; tu peux même me -jeter à la porte, pourvu que tu ne me pousses pas trop fort; car je -souffre aujourd'hui de mon rhumatisme, et j'ai pris, pour venir, un -cabriolet à tes frais.» - -Ce bon parent me toucha jusqu'au fond du coeur, et cette petite scène -fut jouée avec une habileté digne de servir de modèle à tous les -Frontins de la comédie. - -Après avoir expédié mon cousin avec grand bruit et force injustes, -suivant le programme, je revins dans la salle à manger, en disant au -garde du commerce; - -«N'alternons pas plus longtemps, monsieur, parlons; je ne puis compter -sur l'homme que je viens de mettre à la porte; c'est un coeur de bronze, -et je renie sa parenté. - ---Un instant s'écria mon ami Achille; voyons, rentrons dans le cabinet -et causons.» - -Charlotte me regardait, pendant cette nouvelle scène, avec un air -d'étonnement; je saisis adroitement l'occasion de lui faire de l'oeil un -signe qui disait: soyez tranquille. - -A peine rentré, j'ai, dit Achille, la moitié de la somme. - ---Moi je n'ai rien. - ---Eh bien! fais-moi ton billet de la moitié; je le ferai prendre à ma -protectrice pour qu'elle fournisse la somme entière. C'est une vieille -dame qui me veut du bien; elle fera cela pour moi. - ---Je ne veux rien faire, si ce n'est me laisser conduire en prison. Je -suis furieux de m'être adressé à un mauvais parent; c'est à toi que je -dois cet affront. Encore un coup, partons.» - -En disant ces mots je sonnai et renouvelai la demande d'être conduit à -Clichy. - -Achille alors prit à part le garde du commerce, et s'entretint une -minute avec lui dans l'embrasure de la croisée. Celui-ci aussitôt; «Je -m'en rapporte à la parole de monsieur, et le prends sur moi de vous -mettre en liberté. Voilà les pièces: quinze cents francs de capital, -trois cents francs de protêt et de jugement, deux cents francs de frais -d'arrestation; vous ajouterez vingt francs pour le déjeuner, ce sera le -pourboire de mes employés.» - -Il n'y avait qu'une manière d'expliquer cette confiance: je compris -qu'Achille avait payé. Il prit les papiers avec une humeur dont je vis -bien que j'étais l'objet, et il sortit sans m'inviter à la suivre et -sans m'attendre. - -Dès qu'il fut parti, je racontai au garde du commerce que j'étais en -mesure de payer, mais que j'avais joué une comédie en faisant mine de -vouloir aller en prison, afin d'obliger mon ami à s'exécuter, sachant -que si j'eusse acquitté tout ou partie de cette dette, je n'aurais -jamais revu mon débiteur ni le montant de ma créance. - -«Jeune homme, me dit mon hôte, quelle est votre profession? - ---Avocat. - ---Avocat! fi donc! il faut vous faire huissier! - ---Monsieur, lui dis-je, mon père le fut en province pendant trente ans. - ---Vous ne le serez que dix ans à Paris, et votre fortune est faite. -Avez-vous de l'argent? - ---J'ai quarante mille francs, le reste de l'héritage paternel. - ---Je vous en prêterai autant, et vous achèterez un office; nous ferons -des affaires ensemble, puis vous vous marierez. - ---Monsieur, lui dis-je, je me marierai auparavant, si vous voulez bien -accueillir ma demande, c'est une affaire qui pourrait se conclure sans -sortir d'ici. J'aime mademoiselle Charlotte.» - -Au bout d'un quart d'heure d'explication, tout était fini. Huit jours -après, j'étais l'époux de Charlotte, et acquéreur d'un office d'huissier -près les cours et tribunaux de Paris. - -En 1844 au moment où je recueille ce souvenir encore récent, je suis à -la veille de me retirer des affaires, comme on dit, et d'aller vivre à -Batignolles avec ma femme, qui m'a donné deux fils et qui m'en promet un -troisième. Le ciel m'a béni; je lui demande la même faveur pour ma -postérité. - -Quant à mon ami Achille, il cherche, à l'heure qu'il est, à se faire -enlever par une riche veuve, et, de temps en temps, il monte en omnibus -pour y rencontrer des héritières.--Il mourra gamin. - -P. de K. - - - -Améliorations des Voies Publiques. - -Dans notre précédent article sur les nouveaux percements de rues -projetées ou en cours d'exécution dans Paris, nous avons établi une -distinction nécessaire entre les projets qui n'ont pour but que la mise -en valeur de terrains jusqu'alors improductifs, et ceux qui satisfont à -un besoin réel de circulation. Les premiers sont habituellement le fruit -de spéculations particulières; les autres répondent surtout à l'intérêt -général. - -Malheureusement nous n'avons guère à signaler sur la rive gauche de lu -Seine que des projets peu importants au point de vue de la circulation. - -Cette situation fâcheuse de la rive gauche tient à plusieurs causes. La -principale vient de sa constitution même; c'est pour ainsi dire un vice -organique, une maladie de naissance. La plupart des quartiers situés de -ce côté de la ville, et principalement ceux du 10e arrondissement, se -sont établis par un mouvement qui leur était propre et en dehors du -système général de la cité. Sur la rive droite, la ville avait déjà -triplé son étendue et brisé trois enceintes, qu'elle se renfermait -encore, sur la rive gauche, dans les remparts élevés par -Philippe-Auguste, et qui avaient soutenu les assauts de Henri IV. A ce -moment la cour se transportait à Versailles; la noblesse, qui -abandonnait ses demeures féodales, vint se fixer à Paris, et, par une -attraction inévitable, construisit ses hôtels le long des routes qui -conduisaient à la résidence royale. Alors s'ouvrirent et se bâtirent -comme d'un seul jet toutes ces rues parallèles à la Seine également -distantes les unes des autres, et dans une direction unique vers la -route de Sèvres et de Versailles. - -De ce seul fait dérivent toutes les conséquences actuelles. Versailles -abandonné et désert a causé la solitude du noble faubourg. - -En effet, si l'on examine le plan de la rive gauche, on verra qu'elle ne -compte des rires perpendiculaires à la Seine, communiquant avec l'autre -rive et rayonnant au centre, que dans les vieux quartiers antérieurs à -cette subite extension; les rues Saint-Jacques et de La Harpe, artères -du quartier de l'Université; la rue Dauphine, artère du quartier Bussy, -dont la rue de Seine forme la limite; au delà, la rue du Lac, ancienne -route qui a conservé son activité première, et la rue de Bourgogne, -offrent seules un débouché. - -L'examen le plus rapide amène donc cette conclusion, que pour ranimer la -rive gauche, pour la faire participer au mouvement général de la cité -parisienne, il faudrait modifier profondément sa constitution primitive, -et rattacher au reste de la cité par les liens d'une circulation -commune. - -Il est évident que tous les projets de voirie étudiés pour remédier à -l'appauvrissement relatif de la rive gauche devraient avoir pour objet -de guérir cette infirmité native, et de la relier à la rive droite. -C'est évidemment dans ce but, et pour soulager la rue Dauphine, qu'on a -successivement étudié les moyens d'élargir et de déboucher la rue de -Nevers, et de régulariser les rues de Seine et Mazarine, même au prix -des pavillons de l'Institut, qu'il eut fallu abattre. - -Les projets n'eussent été que d'une médiocre utilité, tant que la rue de -Seine aboutira à la passerelle appelée pont des Arts. La circulation -active et réellement profitable aujourd'hui est celle des voitures, et -un pont de piétons n'est qu'une insuffisante ressource. - -Le projet le mieux conçu qui ait encore été présenté pour ce quartier, à -notre connaissance, est celui de M. le comte Léon de Laborde. M. de -Laborde propose une grande voie publique qui, partant de Saint-Sulpice, -ou du carrefour Sainte-Marguerite, viendrait aboutir sur le quai entre -la Monnaie et l'Institut, traverserait la Seine sur un pont à voiture et -communiquerait avec la rue Saint-Honoré et les Halles par la place du -Louvre et la rue de Poulies, convenablement élargie. - -L'exécution de ce projet ne présenterait pas toutes les difficultés que -son étendue paraît d'abord indiquer. Une partie du parcours de la -nouvelle rue trouve formée par la rue ou plutôt ruelle de l'Echaudé, -qu'il suffirait d'élargir. Du côté du quai, l'impasse Conti forme une -seconde partie du tracé; il ne resterait donc que le pâté intermédiaire -à percer. Au delà de la Seine, la place du Louvre, la rue des Poulies, -etc., n'ont besoin que d'être régularisées. - -Il semble d'ailleurs que le projet de M. le comte de Laborde se lie -heureusement avec ceux qui sont à l'étude pour l'agrandissement de la -Monnaie et les améliorations que réclament les bâtiments de l'Institut. -Ils doivent se servir mutuellement et se combiner pour arriver à un -ensemble qui satisfasse également les besoins de la circulation et -l'embellissement des monuments publics. - -[Illustration.] - -A notre avis, ce projet mérite l'attention la plus favorable de -l'administration. Sans doute le percement du pâté de propriétés -particulières compris entre la rue de Seine et la rue Mazarine d'abord, -ensuite entre cette dernière rue et l'impasse Conti, puis la -construction d'un pont si près du pont Neuf, dans la plus grande largeur -de la Seine, donneront lieu à des dépenses considérables; mais l'utilité -en est évidente, les résultats en seront immédiats, et nous pensons que -les propriétaires de la rive gauche, sentant le besoin qui les presse, -viendraient en aide à cette entreprise, dont il paraîtrait que le -conseil des bâtiments civil a déjà approuvé les dispositions. - - - -Nouvelles Recherches sur un petit Animal très-curieux (1). - -(PREMIER ARTICLE.) - -[Note 1: Cet ouvrage est sous presse en ce moment, et sera publié par -madame Arthus Bertrand, éditeur, rue Hautefeuille, qui a bien voulu -mettre à notre disposition les documents que nous nous sommes empressés -de communiquer à nos abonnés.] - -L'Académie des Sciences, dans sa séance publique du 26 février de cette -année, a décerné à M. Laurent le prix de physiologie expérimentale pour -un travail fort ingénieux, et que nous croyons fait pour exciter la -curiosité de nos lecteurs; ce travail a pour titre: _Recherches sur -l'hydre et la spongille_, vulgairement connues sous le nom de polype ou -éponge d'eau douce. Le sujet est propre à étonner les gens du monde; les -savants, dont l'attention est depuis un siècle tenue en éveil sur les -phénomènes que nous allons décrire, trouveront ici, grâce aux patientes -observations de M. Laurent, des solutions pleines d'intérêt. Citons -d'abord quelques passages du rapport présenté à l'Académie: - -«Il y a justement aujourd'hui cent ans que le monde savant, et plus -particulièrement l'Académie des sciences de Paris, émerveillés de la -découverte inattendue d'un petit animal presque imperceptible, et en -effet jusque-là presque inaperçu, que venait de faite un jeune -précepteur des fils du Comte de Bentink, en Hollande, s'occupaient à -l'envi, dans toutes les parties de l'Europe, de l'étude des polypes, -sujet qui a tant contribué à éclairer plusieurs points importants de la -physiologie.--A cette époque, en effet, de 1740, année de la découverte -par Trembley, à celle de 1744, où il publia son célèbre traité sous le -titre modeste _d'Essai pour servir à l'histoire naturelle des polypes -d'eau douce_. Réaumur, aidé de ses amis et confrères Bernard de Jussien -et Guettard, s'occupait activement du curieux animal, qu'ils proposèrent -de nommer polype en même temps qu'ils en liaient habilement l'histoire à -celle de cette classe immense d'êtres qu'un autre Français, Peyssonnel, -venait d'enlever au règne végétal, malgré la découverte récente de leurs -prétendues fleurs, due au célébré historien de la mer, le comte de -Marsigli.--En Angleterre, Folkes, le duc de Richemond, H. Miles, Backer, -président ou membres de la Société royale; en Suisse, Bonnet; en -Hollande même, Allamand, Lionnet, le comte de Bentink, répétaient -souvent en public, devant la cour et la ville, comme Réaumur, par -exemple, sur des sujets d'abord envoyés par Trembley lui-même, et -trouvés ensuite partout, grâce aux renseignements fournis par lui, les -expériences véritablement encore extraordinaires aujourd'hui, par -lesquelles était constate qu'un être organisé, dépourvu d'yeux, pouvait -se diriger vers la lumière, chercher à atteindre une proie qu'il ne -voyait pas, et semblait n'être qu'un estomac avec un seul orifice pourvu -de filaments ou de bras préhenseurs, pouvant être retourné comme un -doigt de gant, sans cesser d'exercer ses fonctions digestives comme -auparavant; susceptible de se reproduire par des bourgeons poussés -spontanément, ou par des oeufs libres sortis d'un point quelconque du -corps; et enfin, ce qui paraît encore plus extraordinaire, pouvant être -coupé, haché, pour ainsi dire, en morceaux, et chaque morceau pouvant -donner naissance à un être entièrement semblable à celui dont il -provenait, reproduisant ainsi, dans le monde de la réalité, l'histoire -fabuleuse de l'hydre de Lerne, d'où l'immense Linné, avec son -imagination à la fois si religieuse et si poétique, a tiré le nom -d'hydre qu'il a donné à ce genre d'animaux.» Nous passons sous silence -tous les détails historiques relatifs à la découverte du polype d'eau -douce, qui devait alors exciter si vivement la curiosité du public, -puisque le célèbre Fontenelle commence son histoire de l'Académie des -Sciences pour 1741, par cette phrase pompeuse: «_L'histoire du phénix -qui renaît de ses cendres, toute fabuleuse qu'elle est, n'offre rien de -plus merveilleux que la découverte dont nous allons parler._» - -Pour faire connaître en peu de mots les causes de l'étonnement que les -naturalistes de cette époque durent éprouver en observant pour la -première fois l'hydre, laissons encore parler le savant rapporteur: - -«Il ne faut cependant pas croire, et tout penseur qui connaît un peu la -nature de l'homme n'en sera pas étonné, qu'une découverte aussi -remarquable, aussi inattendue, aussi contradictoire avec l'état de la -science d'alors, fut acceptée sans contradiction, sans contrôle. Loin de -là; et son auteur même crut quelque temps que ce pouvait être une -plante, une sensitive encore plus sensible que la mimosa, si -ingénieusement nommée _pudica_ par Linné. - -«Mais l'année 1744 n'était pas écoulée, que l'histoire des polypes -d'eau douce était exposée, développée de la manière à la fois la plus -simple et la plus convaincante, dans un de ces ouvrages restés comme un -véritable modèle de finesse dans les procédés d'investigation, de bonne -foi dans l'exposition des faits, et je puis ajouter, de vérité et -d'habileté dans la manière avec laquelle des objets aussi délicats ont -été dessinés et gravés par le célèbre Lionnet.» - -La publication de cet ouvrage du célèbre Trembley dut produire un -très-grand effet, en raison de ce que cette grande découverte d'un petit -animal devenait une mine féconde et inépuisable d'observations et -d'expériences curieuses au moyen desquelles l'esprit humain peut -soulever quelques coins du voile épais sous lequel s'effectuent les -phénomènes les plus simples et les plus mystérieux de la vie. Nous -aurons soin de signaler à nos lecteurs cet ordre de phénomènes vers la -découverte desquels l'Académie des Sciences de Paris dirige habilement -l'industrieuse activité de tous les investigateurs du monde savant, et -nous devrons le faire, parce que les découvertes de la science dans le -champ des questions les plus ardues ont toujours eu le privilège de -piquer vivement la curiosité des gens du monde. Toutefois, ces grandes -et belles questions dont l'Académie des Sciences de Paris, par l'organe -de l'un de ses membres, signale l'importance et la difficulté, ne -pouvaient pas encore être posées ni attaquées avec fruit à l'époque de -la découverte de l'animalité de l'hydre et de celle du corail, parce que -la science n'avait point encore mis en lumière les points les plus -importants de l'étude du développement des êtres doués de la vie. Voici -comment le rapporteur de l'Académie s'exprime encore à ce sujet: - -«Depuis la publication de l'ouvrage de Trembley et depuis la -confirmation de tous les faits curieux qu'il contient, quelquefois même -éclaircis et étendus par Pallas, Roesel, Schoeffer, Spallanzani, etc., -l'histoire des polypes d'eau douce était presque généralement considérée -comme complète et comme ne laissant rien à désirer. En effet, par -comparaison surtout avec ce que l'on connaissait du reste de la série -animale, on pouvait le croire, du moins sous le rapport de l'histoire -naturelle. Cependant il restait un certain nombre de points que Trembley -et les naturalistes du dernier siècle ne devaient pas toucher à l'époque -où ils observaient, parce que les besoins de la science de la vie ne -l'exigeaient point encore, et qui ont dû successivement se présenter au -fur et à mesure des progrès de l'histoire des corps organisés; par -exemple, les questions sur la structure, la composition anatomique et -histologique de l'hydre, c'est-à-dire sur le nombre et la nature des -tissus qui constituent ce curieux petit animal, sur les organes qui le -forment, sur le nombre et le mode des moyens si variés de reproduction -dont il est si richement doté, sur la structure des corps reproducteurs -nommés _gemmes_ ou bourgeons et oeufs, et sur les phases du -développement; enfin, sur les monstruosités naturelles et artificielles -que ces singuliers animaux sont susceptibles de présenter à -l'observateur patient et convenablement préparé pour en apprécier -l'étiologie. - -«Ce sont en effet ces grandes et belles questions, dont je n'ai pas -besoin de faire sentir l'importance et la difficulté à l'Académie, que -l'auteur des nouvelles recherche sur l'hydre a entrepris de traiter, et -sur lesquelles il a lu devant elle une série de Mémoires.» Nous ne -suivrons point le rapporteur dans l'examen des détails circonstanciés et -nécessaires pour fonder le jugement de l'Académie, et nous nous -bornerons à exposer ici les résultats des nouvelles observations faites -sur les bourgeons et les boutures qui constituent les deux premiers -modes de reproduction de l'hydre ou polype d'eau douce qu'on trouve dans -les environs de Paris. Cet animal, quoique dépourvu de sexe se reproduit -encore d'une troisième manière, c'est-à-dire par des oeufs très-curieux, -dont l'étude succincte sera le sujet d'un nouvel article que nous -donnerons prochainement. - -_Des bourgeons_.--Trembley et ses successeurs avaient très-bien décrit -ce premier mode de reproduction du polype d'eau douce; ils avaient assez -bien déterminé les divers points du corps de l'animal sur lesquels -poussent les bourgeons; mais ils n'en avaient point rapproché l'étude de -celle des boutures, ni de celle des oeufs. Ce rapprochement devait être -fait en étudiant sous le microscope, et à divers grossissements, le -bourgeon observé dès le premier moment de son apparition. Cette étude, -dans laquelle l'investigateur est assujetti à saisir l'instant de -l'origine première d'un être vivant produit par bourgeonnement, a pour -but de constater si le bourgeon de l'hydre, et de tout autre animal -zoophyte, commence, comme le bourgeon d'un végétal, par une petite -cellule qui pousse et bourgeonne à la surface ou près de la surface du -corps de l'animal. Nous verrons bientôt quels ont été les résultats des -recherches dirigées vers ce but. Il nous faut d'abord faire connaître -les diverses sortes de bourgeons qui poussent sur le corps de l'hydre, -parce qu'il y avait dissidence d'opinions à cet égard, et parce que -cette question semble définitivement résolue dans le travail récemment -couronné par l'Académie. - -Le bourgeonnement se fait toujours au-dessus du niveau de la peau. Quand -l'animal, tout petit qu'il est, a été retourné connue un doigt de gant, -la peau interne, devenue externe, bourgeonne tout de même. Il n'y a -point lieu de distinguer les bourgeons en ceux de la peau du dehors et -en ceux de la peau de l'estomac, puisque ces deux peaux et leurs -bourgeons, qui sont toujours externes, se ressemblent complètement et -sont identiques. Les bourgeons ne se forment jamais sur le pied, ni sur -les bras, ni sur les lèvres. - -C'est donc seulement le corps de l'hydre qui produit les gemmes ou -bourgeons. C'est d'après les divers points de ce corps, et en ayant -égard aux causes qui déterminent le bourgeonnement, qu'il convient -d'établir trois principales sortes de bourgeons destinés à devenir de -nouveaux individus. - -[Illustration.] - -Voici comme se fait le développement des bourgeons normaux, c'est-à-dire -de ceux qui se forment, à la base du pied, au point, de son union avec -le corps. On voit paraître un petit tubercule arrondi qui n'est autre -chose qu'un petit cul-de-sac de l'estomac de l'hydre mère; et ce qui -prouve que le bourgeon n'est réellement à son origine qu'un renflement -de l'estomac de l'animal qui se reproduit, c'est que le bourgeon, qui -est, dès son origine, composé, comme la mère, de deux peaux, offre -toujours à sa base et dans son intérieur la même couleur que la peau -interne de la mère. - -L'individu figuré ci-contre avait été coloré, en bleu, et le bourgeon -naissant qu'il porte avait la même couleur. - -[Illustration.] - -L'auteur des nouvelles recherches sur l'hydre pense que les causes qui -déterminent le bourgeonnement normal qui a lieu à la base du pied, sont -l'accumulation des molécules nutritives amoncelées sur ce point, et -l'irritation de cette partie du corps produite par l'amas de nourriture -à l'état moléculaire. Pendant la belle saison, et lorsque l'hydre mange -beaucoup, le bourgeonnement est très-rapide; on voit alors le petit -tubercule devenir moins large et plus saillant, mais son extrémité libre -est encore mousse et arrondie, comme on le voit dans la deuxième figure, -qui exprime le deuxième degré du bourgeonnement, ou mieux le deuxième -âge du nouvel individu encore sans bras. - -[Illustration.] - -Lorsque le bourgeon est un peu plus avancé en âge, on voit poindre à son -extrémité des saillies arrondies qui se forment les unes après les -autres ou en même temps. - -Ces petites éminences s'allongent graduellement et prennent la forme de -longs filaments qui sont les bras disposés circulairement autour d'une -ouverture qui sera la bouche; pendant que le corps du bourgeon (V. la -figure) ainsi que les bras poussent et s'allongent, on peut se -convaincre que le corps du jeune animal est un tube qui communique -toujours avec l'estomac de sa mère, et que ses bras ont aussi une cavité -tubuleuse qui sera plus tard l'estomac de l'individu provenant de ce -bourgeon. - -[Illustration.] - -Enfin le bourgeonnement est parvenu à son plus haut degré, lorsque le -petit, dont les bras sont devenus très-longs et dont la bouche est -formée, n'offre plus une couleur aussi foncée dans la partie de son -corps qui tient encore à la mère. Cette portion du bourgeon, qui devient -plus claire, sera le pied du nouvel individu; plus tard, il se forme peu -à peu un rétrécissement sur le point par lequel le bourgeon tient à sa -mère, et ce rétrécissement graduel produit enfin la séparation des deux -individus. Telle est la marche du développement des bourgeons qui se -forment à la base du pied. Une hydre en produit en été un nombre -proportionnel à l'abondance de la nourriture et à la vigueur des -individus. On ne peut faire, à l'égard de ce nombre, qu'une estimation -approximative. Trembley porte ce nombre à une nouvelle génération tous -les quatre ou cinq jours, et 20 petits par mois produits par une seule -mère; on peut aussi obtenir expérimentalement à la fin de l'automne un -nombre assez considérable d'individus produits par bourgeonnement, -puisque 30 mères et leur progéniture ont fourni 2,000 individus en -novembre. - -[Illustration.] - -En outre de ces hydres, qui ne poussent des bourgeons qu'à la base du -pied, on en trouve quelques-unes qui portent en même temps des bourgeons -au bas du corps, et d'autres au milieu et plus ou moins près de la -bouche; l'individu figuré à côté porte deux bourgeons, l'un normal et -l'autre développé au delà du lieu ordinaire. - -[Illustration.] - -C'est l'abondance de la nourriture qui produit le plus souvent cette -exubérance de bourgeonnement; mais il s'y joint aussi une deuxième -cause, qui est la forme anguleuse de certaines proies. Nous mettons ici -sous les yeux des figures d'hydres qui, ayant mangé des larves de -cousin, ont produit de ces bourgeons formes plus ou moins près de la -bouche. La première figure est celle d'une hydre très-vigoureuse qui -vient d'avaler une larve de cet insecte, dont on voit le corps à travers -la peau transparente du polype. Le ventre de ce polype est -très-distendu, et c'est sur le point le plus irrité par cette distension -qu'apparaîtra un bourgeon exceptionnel. - -[Illustration.] - -Dans le deuxième individu, qui avait avalé des larves de cousin dont il -avait vomi la peau, et qui portait un bourgeon près de la bouche, une -nouvelle larve, qu'il vient de manger, distend l'estomac, et une portion -de la queue de cette larve a pénétré dans l'estomac du bourgeon qui -communique avec celui de la mère. Ce phénomène démontre bien nettement -que ce bourgeon n'est réellement, dès son origine, qu'un cul-de-sac de -l'estomac de l'individu mère. Ce bourgeon exceptionnel n'a point encore -poussé de bras. - -[Illustration.] - -Le phénomène de l'introduction de la proie avalée par l'hydre mère, dans -la cavité on l'estomac du bourgeon, est quelquefois encore plus -manifeste, lorsque ce bourgeon est plus développé et porte déjà deux on -trois bras, comme on le voit chez le troisième individu qui avait avalé -une larve de cousin, dont la moitié du corps remplit l'estomac du -bourgeon. - -On peut ainsi constater qu'un nouvel individu provenant de bourgeons -mange et digère en même temps que sa mère, et qu'il prend ainsi de la -nourriture par une ouverture opposée à la bouche, qui est alors encore -imperforée. - -[Illustration.] - -On vient de voir que l'hydre pousse ordinairement des bourgeons à la -hase du pied, et exceptionnellement d'autres bourgeons qui se -développent, pendant la belle saison, plus ou moins près de la bouche, -sous l'influence d'une nourriture abondante et de la distension du sac -stomacal de la mère par des proies de forme anguleuse. Une autre sorte -de bourgeon exceptionnel se forme aussi au delà de la base du pied chez -les hydres qui ont été atteintes, en automne ou au printemps, de la -maladie pustuleuse. L'individu figuré ici à côté porte sept tumeurs -pustuleuses, dont l'une laisse s'échapper de son sommet des corpuscules -aminés d'un mouvement de titubation. Nous dirons, en parlant des oeufs -de l'hydre, ce que les corpuscules ont paru être. - -[Illustration.] - -Lorsque les individus qui ont été atteints de pustules sont sur le point -d'en être guéris complètement, et lorsque cette guérison coïncide avec -la fin de l'hiver et le retour du printemps, chacune des petites tumeurs -qui subsistent après la guérison ne s'efface pas complètement et se -transforme en autant de bourgeons exceptionnels qu'il y avait auparavant -des pustules. Ces hydres ont leur corps garni d'un nombre considérable -de bourgeons qui poussent tous en même temps, ce qui n'a point lieu dans -l'état ordinaire, ni dans le premier cas du bourgeonnement exceptionnel -mentionné ci-dessus. L'individu ici figuré porte sept bourgeons -succédant à des pustules; il y en a qui en portent davantage et -quelquefois une vingtaine. - -Passons maintenant à la reproduction des hydres par divisions et par -boutures. Les observateurs avaient bien eu l'occasion de constater que -le polype d'eau douce se partage quelquefois naturellement, de lui-même, -en deux moitiés, au moyen d'une division transversale. Mais ce genre de -reproduction n'a lieu que rarement, et les besoins de la science -exigeaient que cette opération naturelle ne fût plus aussi rare afin -qu'il fût possible d'examiner sous le microscope le travail organique de -la séparation en deux moitiés. - -[Illustration.] - -Voici comment s'opère graduellement cette division d'une hydre très-bien -nourrie en deux moitiés transversales, l'une sans queue, et l'autre sans -tête. L'animal éprouve d'abord une constriction circulaire (voyez les -figures à côté) sur le point du corps qui sera le siège de la division. - -Cette constriction augmente graduellement, comme si un lien étranglait -cette partie du corps de l'animal, en sorte que les deux moitiés ne sont -plus continues entre elles que par un point, et finissent par se séparer -entièrement. L'individu se montre sous les deux aspects exprimés par les -deux figures que nous avons rapprochées ici à dessein pour marquer les -deux derniers temps du même phénomène qui avait commencé dans le même -individu. - -Après que cette séparation s'est effectuée, on a pendant quelques heures -sous les yeux deux hydres, l'une sans queue et l'autre sans tête. -Celle-ci peut prendre de la nourriture avec ses bras, ce qui n'est pas -permis à l'autre, qui se trouve ainsi forcée de jeûner. Nous devons -faire remarquer que cette division naturelle des hydres en deux et -quelquefois en trois parties, a toujours lieu sur des individus -très-bien nourris antérieurement. Chaque fragment est bien vivant et se -trouve ainsi doué d'une grande force de reproduction des parties qui lui -manquent. En effet, en peu d'heures, on voit pousser la queue sur la -moitié qui en est dépourvue, et les bras sur le gros bout de la moitié -sans tête, en sorte qu'en deux ou trois jours, pendant la belle saison, -chaque moitié de l'hydre est devenue un nouvel animal entier et -parfaitement semblable au premier individu. - -Mais cette division en deux parties redevenues deux nouveaux individus -est malheureusement trop rare, et ce genre de reproduction est en -quelque sorte exceptionnel, par rapport à la multiplication au moyen de -bourgeons. Ce n'est point encore là le phénomène de la reproduction par -de véritables boutures qui excite le plus vivement la curiosité des -observateurs; aussi la réparation des parties perdues par chaque moitié -ou par chaque tiers d'un polype a-t-elle reçu le nom de rédintégration, -c'est-à-dire de restitution vitale d'un animal à son état d'intégralité. - -Voyons maintenant comment l'auteur des nouvelles recherches sur le -polype d'eau douce est parvenu à élucider ce point encore obscur de -l'histoire naturelle du curieux animal. Il a soupçonné d'abord qu'une -irritation naturelle provoquait la constriction et la division des -hydres en deux ou trois fragments, et il a imité la nature en passant -autour du corps de plusieurs hydres, prises dans des moments choisis de -leur existence, un cheveu très-fin qui ne devait être retenu que par mi -noeud simple. Il fallait que ce cheveu fut simplement appliqué et non -serré autour du corps si mou et si délicat de l'hydre. Cette expérience -fort simple, mais très-difficile à cause de la petitesse des objets et -de la mollesse du corps des hydres, a fourni les résultats que -l'expérimentateur en attendait. - -[Illustration.] - -Une première hydre ne portant aucun bourgeon et n'ayant aucune tendance -à se couper en deux a été entourée d'un cheveu très-fin fixé au moyen -d'un noeud simple avec toutes les précautions indiquées, et en -vingt-quatre heures elle s'est divisée en deux moitiés qui sont devenues -elles-mêmes, deux jours après, des individus entiers, et réparant les -parties qui leur manquaient, comme on le voit dans la figure à côté de -celle de l'hydre sans bourgeon entourée d'un cheveu. - -[Illustration.] - -La même opération a été faite sur une deuxième hydre qui portait deux -bourgeons, l'un normal, et l'autre exceptionnel, c'est-à-dire développé -près de la bouche de la mère. Le corps de la mère et celui du petit -bourgeon exceptionnel ont été ceints chacun d'un cheveu, ce qu'exprime -la figure mise sous les jeux du lecteur. - -[Illustration.] - -Cette deuxième expérience a donné les mêmes résultats qui sont exprimés -dans la figure qui suit immédiatement. - -Une troisième hydre portant un premier oeuf a été soumise à la même -opération, qui a été suivie du même succès avec une légère différence. -Dans ce cas la constriction du corps de cette hydre provoquée par -division du cheveu a été plus lente et ne s'est effectuée que quelques -heures plus tard, et la réparation des parties perdues a été également -plus tardive; ce qui tient à ce que les hydres qui pondent des oeufs - -[Illustration.] - -sont plus près du terme de leur existence, de même que les plantes -annuelles ou bisannuelles au moment de leur floraison et de leur -reproduction par graines; et voilà pourquoi il faut choisir des hydres -portant des oeufs au moment où elles n'ont encore qu'un oeuf, sans quoi -l'expérience de la division en deux moitiés, pour obtenir deux nouveaux -individus, ne réussirait point. - -[Illustration.] - -Une quatrième expérience semblable aux précédentes a été faite sur une -hydre qui portait un oeuf bien développé, quelques oeufs naissants, et -dont le corps était en même temps recouvert de pustules. Cet individu, -figuré ici, était très-vigoureux, et l'expérience a donné le même -résultat, qui se trouve encore exprimé par la figure suivante. - -[Illustration.] - -Il s'agissait enfin de Constater si les hydres atteintes de la maladie -pustuleuse conservaient assez de vigueur et de force de reproduction -pour réparer leurs parties perdues, en admettant que l'application de -cheveu autour de leur corps provoquerait également la séparation en - -[Illustration.] - -deux moitiés. Les expériences plus nombreuses faites à ce sujet ont -donné les résultats qu'on pouvait prévoir: les individus recouverts de -pustules, qui étaient faibles et mal nourris précédemment, se sont bien -coupés en deux moitiés, mais la réparation des parties perdues qui -devait les redintégrer a été incomplète, ou a avorté complètement dans -quelques-uns; mais lorsque les individus atteints de pustules étaient -très-vigoureux, l'opération a marché comme dans les expériences -précédentes, c'est-à-dire que la séparation en deux moitiés s'est faite -comme dans les hydres qui portaient des bourgeons, et chaque moitié est -devenue, quoique un peu plus lentement, un nouvel individu complet. On -peut même voir, par les deux figures mises à l'appui de l'énoncé de ce -fait, que les bourgeons commençaient à pousser sur chaque point du corps -de l'hydre qui était auparavant le siège d'une pustule. - -Au moyen de ces expériences nouvelles, qui sont fort simples, et que -tout observateur patient et adroit peut répéter, on est en mesure de -pouvoir constater le mécanisme physiologique de la reproduction des -hydres par division spontanée, en les portant sous le microscope, parce -qu'on peut se procurer expérimentalement autant d'individus placés dans -cette condition qu'il en faut pour éclaircir ce point de la reproduction -des animaux par scissiparité, non encore étudié microscopiquement. - -Cette étude microscopique des fragments d'un animal zoophyte, qui -devient un nouvel individu entier, doit marcher de pair avec celle des -bourgeons et avec celle des boutures, ce qui abrège et simplifie -beaucoup l'exposé de la reproduction des animaux par des corps -reproducteurs qui ne sont réellement pas des oeufs. - -[Illustration.] - -Un bourgeon naissant d'hydre, porté sous le microscope et étudié sous -plusieurs grossissements, depuis les plus faibles jusqu'aux plus forts, -se montre toujours, comme l'exprime la figure, sous la forme d'une -véritable extension du tissu vivant de la mère. Quelque soin qu'ait mit -l'auteur des nouvelles recherches, il n'a jamais pu découvrir une -prétendue cellule ou utricule primordiale que l'analogie avait supposé -devoir être le premier germe du bourgeon naissant de l'hydre. Cette -question peut donc maintenant être considérée comme résolue au moyen de -l'observation directe. - -Mais pendant que l'hydre se coupe en deux moitiés et au premier moment -du bourgeonnement de chaque moitié, qui devient un nouvel individu -complet, peut-on encore découvrir, sous le microscope, cette prétendue -cellule primordiale qui serait le germe des nouvelles parties qui -poussent pour rendre l'animal entier? Nullement, et les deux figures -placées sous les yeux ne montrent que l'aspect du tissu vivant qui -bourgeonnera simplement par une extension vitale de sa substance charnue -et presque homogène. - -[Illustration.] - -Nous voici maintenant arrivés à la question si curieuse des boutures de -l'hydre. Nous donnons à dessein, comme l'auteur des nouvelles -recherches, le nom de boutures pour signifier que, dans ce cas, l'animal -a été pour ainsi dire haché en très-petits morceaux. Il faut faire -attention ici que l'animal haché étant très-petit, on n'avait point -encore précisé le degré et la limite de petitesse des hachures qui -peuvent, a-t-on dit, devenir un nouvel animal; c'était donc un point -très-important non encore abordé par les premiers observateurs. Disons -d'abord que les fragments de bras d'une hydre ne reproduisent un nouvel -individu que lorsque le morceau renferme une portion de la bouche de -l'animal. Le lecteur a sous les yeux des - -[Illustration.] - -fragments simples de bras et des fragments avec portion de la bouche, et -d'autres coin prenant la tête et les bras de l'animal; ces derniers -deviennent de nouveaux individus complets. Il en est de même à l'égard -des tronçons de corps de l'hydre, qu'on obtient en coupant, d'un coup de -ciseau, l'animal en tronçons transverses et longitudinaux. Les tronçons -longitudinaux rapprochent bientôt leurs bords, qui se soudent, et le -morceau est alors devenu un sac stomacal. La limite extrême de petitesse -des boutures prises sur le corps de l'hydre, et susceptibles de devenir -encore un nouvel animal, a été estimée à une hachure ou lambeau de sac -stomacal, qui aurait un diamètre d'environ un quart de millimètre. - -[Illustration.] - -L'auteur établit, dans cette partie si délicate de ses expériences, que -cette bouture doit contenir cependant une portion de peau externe et de -peau interne, et qu'elle doit être si petite qu'il ne puisse résulter un -sac stomacal de l'affrontement des bords de ce lambeau extrêmement petit -du sac stomacal de l'hydre haché en morceaux très-petits; au delà de -cette limite, les parcelles du tissu vivant de l'hydre ne peuvent plus -se reproduire. - -Enfin, ces morceaux très-petits du corps de l'hydre, dont la forme est -irrégulière, s'arrondissent et deviennent une sorte d'oeuf bouturain et -sans coque, à limbe transparent et à noyau opaque. Observé dans ce -moment sous le microscope à un grossissement de trois à quatre cents -diamètres, il présente les premiers indices du travail embryogénique que -nous décrirons en exposant les résultats des nouvelles recherches sur -l'oeuf de ce curieux animal. - -(_La suite à un prochain numéro._) - - - -Bulletin bibliographique. - - -_La Havane_, par madame la comtesse MERLIN.--Paris, 1844. _Amyot_. 3 -vol. in-8. 22 fr. 50 c. - -Le 25 avril 1840, madame la comtesse Merlin s'embarquait à Bristol, à -bord du bateau à vapeur le _Great-Western_, et le 3 mai suivant elle -débarquait sur le quai de New-York. Elle ne fit qu'un court séjour dans -la capitale des États-Unis. Après une excursion à Philadelphie, elle -visita Washington et Baltimore, et elle s'embarqua sur le navire à -voile, le _Christophe Colomb_, qui la conduisit à Cuba, sa -patrie.--Madame la comtesse Merlin n'habita la Havane qu'un mois et -demi. Ce 23 juillet suivant, le _Havre-Guadeloupe_ la ramenait en -France.--Tel est le voyage qui nous a valu trente-six lettres publiées -d'abord dans les feuilletons d'un journal politique et formant -aujourd'hui 3 vol. in-8º. - -Que madame la comtesse Merlin nous permette de lui soumettre une -observation. N'a-t-elle pas abuse quelquefois de ses talents -épistolaires? Pourquoi écrire tant de pages sur des sujets si variés? -Pourquoi, non contente d'analyser avec un style remarquable les -impressions diverses qu'elle avait éprouvées, a-t-elle essayé de -résoudre un si grand nombre de questions philosophiques, politiques, -économiques, morales, etc.? Toutes ces brillantes et solides qualités du -coeur et de l'esprit dont elle est heureusement douée sont-elles donc si -communes qu'elle ait cru souvent devoir les sacrifier au vain désir de -paraître posséder des connaissances universelles?--Effacez de ces -trente-six lettres quelques répétitions inutiles, supprimez-en tout ce -que d'officieux compilateurs y ont ajouté, n'y laissez, en un mot, que -ce que madame la comtesse Merlin a réellement écrit, c'est-à-dire senti -ou pensé, et son ouvrage, un peu trop aristocratique peut-être, restera -parmi les relations de voyage comme un charmant modèle de sentiment et -d'esprit, d'observations et de descriptions. - -Madame la comtesse Merlin n'aime pas les Américains, et elle ne laisse -échapper aucune occasion de les critiquer.--La plupart de ces reproches -ne manquent ni de malice ni de fondement; ils se résument presque tous -dans les observations suivantes: «C'est un joug bien pesant que -l'égalité: pour satisfaire aux exigences de tous, on est soumis à des -gênes intolérables. Chacun paie de ses affections, de ses goûts, de ses -penchants, de son indépendance, le bénéfice fractionnel que -l'association lui a accordé.--On achète bien cher la liberté collective -quand on la paie par l'esclavage individuel. Ici le riche est toujours -opprimé par le pauvre et refoulé par la jalousie des masses. Ainsi la -liberté est sacrifiée à l'égalité, l'égalité immolée à la liberté; ce -qui s'appelle être égaux et libres. Dans ce pays, il faut marcher au pas -de tout le monde, vivre de la vie de tout le monde Au théâtre, en -voyage, à l'auberge, chez soi, l'esclavage est général, inévitable: tous -les actes de la vie sont collectifs.» - -Aussi avec quelle joie madame la comtesse Merlin quitta ce pays où elle -n'attendait rien, où elle n'etait attendue de personne, pour se rendre -dans sa chère patrie, qu'elle n'avait pas revue depuis bien des années, -et où tant de coeurs battaient à son approche d'espérance et de bonheur! -Au lieu des odeurs infectes de la graisse fondue, du gaz et du bitume, -qu'il lui tardait de respirer d'air tiède et amoureux des tropiques, -cet air de vie et d'enthousiasme, rempli de molles et douces voluptés!» -Avec, quels regards avides elle contemplait cette végétation unique dont -elle nous a fait une si belle description! «Des rosées abondantes, des -pluies réglées, à de certaines époques de l'année, la chaleur douce et -constante de l'atmosphère, une couche végétale pure, et dont l'épaisseur -considérable s'alimente encore des dépouillés que laissent les forêts -primitives, donnent à la végétation de cette île une vigueur et une -puissance merveilleuses; le sol même suffit pas à la contenir. Une -quantité immense de plantes envahissent l'air et y cherchent la vie et -l'expansion que leur refuse la terre, trop chargée de ses produits. A -peine échappées de leur berceau, flexibles, ondoyantes, elles s'élancent -d'arbre en arbre, du rocher en rocher; elles montent et descendent sur -les murs, sur les toits des maisons; les corolles ouvertes, elles -cherchent l'action bienfaisante du soleil, et leurs feuilles exubérantes -s'épanouissent au souffle de la brise. Une multitude de plantes -parasites, douces d'une force vitale prodigieuse, s'élèvent jusqu'à la -coupole des arbres; et là, se jouant au milieu de leurs riches panaches, -suspendues avec grâce sur ces colosses de nos forêts, elles balancent -leurs fleurs délicates et flexibles au milieu des branches mobiles et -gigantesques. En Europe les fleurs rampent, ici elles s'élèvent et -volent comme des oiseaux, comme des mouches dorées dans des jardins -aériens! Eh bien! cette île si belle dans toutes ses parties, où les -volcans, les tremblements de terre, les animaux venimeux sont inconnus, -où le plus beau ciel et une végétation splendide offre ni leurs trésors -au premier venu, cette île est aux trois quarts inhabitée.» - -Autant les Américains lui avaient paru tristes, ennuyeux et affairés, -autant madame la comtesse Merlin trouva ses compatriotes gais, aimables -et pour la plupart paresseux.--Elle en trace en diverses lettres des -portraits qui doivent les faire aimer. Un volume entier est consacre à -la peinture de leur vie, de leurs moeurs et de leurs coutumes, à la -ville, dans les campagnes environnantes, dans les montagnes de -l'intérieur de l'île. Parmi les lettres qui nous semblent mériter des -éloges sans restriction, nous citerons celles qui peuvent s'intituler: -_les Guajiros, la Mort à la Havane, les Deux Veillées, les Femmes -havanaises, et la Vuelta abajo_. Les Guajiros, ou paysans montagnards, -ont inspiré à madame la comtesse Merlin le chapitre le plus remarquable -de son ouvrage. - -La partie sérieuse de la Havane est beaucoup trop longue. Madame la -comtesse Merlin y a sans doute réuni une foule de documents curieux ou -d'idées utiles dont elle à obtenu la communication; mais, si -intéressantes qu'elles soient, des dissertations historiques, -législatives, judiciaires, politiques, économiques, statistiques, seront -toujours déplacées dans un ouvrage où la sensation et le sentiment -l'emportent naturellement sur la connaissance. Ici, à l'histoire de -Cuba, madame la comtesse Merlin ajoute la biographie de Las Casas; la, -un traité théorique et pratique sur l'esclavage précède un essai -pratique sur l'état actuel des lois et l'administration de la justice. -Enfin le gouvernement, l'agriculture, l'éducation, le commerce, les -rapports de la métropole avec la colonie, la question des races, etc., -tels sont les sujets de cinq lettres adressées à MM. de Golbéry, Gentien -de Dissay, Decazes, Rothschild et Martinez de la Rosa. - -Malgré ces défauts, _la Havane_ offre une lecture aussi agréable -qu'instructive. Nous regrettons que le défaut d'espace et la nature même -de ce bulletin ne nous permettent pas d'en citer quelques fragments. -Nous terminerons seulement cette sèche et rapide analyse par la phrase -suivante, empruntée à la lettre sur le tabac: «Lorsque vous cheminez, à -pas lents, aspirant avec délice un de ces certains cigares de la _Reina_ -que vous connaissez si bien, savourant en vrai gourmet son parfum et -admirant son aptitude à prendre feu et à le conserver, sachez-le, et ne -vous étonnez plus de, rien, ce cigare, ardent et moelleux à la fois, a -été... vous le dirai-je? mais oui, un historien doit tout dire, il a été, -comme tous ceux que vous fumez, roulé, oui, roulé sur la cuisse non -voilée d'une de nos filles de campagne appelées Guajiras.» - - Ad. J. - - -_L'Art de Fumer, ou la Pipe et le Cigare_, poème en trois chants, suivi -de notes; par BARTHÉLÉMY. In-8.--Paris, _Lallemand-Lépine_, rue -Richelieu, 52; _Martinon_, rue du Coq, 4; _Paul Masgana_, galerie de -l'Odéon, 12. - -M. Barthélémy est toujours le poète qui manie la langue en maître, et -sait la rendre souple à l'exigence de sa pensée; mais sa pensée -elle-même est tombée, des hauteurs où elle rencontra autrefois l'épopée -napoléonienne, dans les bas-fonds où le poète Regnier trouvait ces vers -qui firent dire à Boileau: - - Heureux si ses écrits, craints du chaste lecteur, - Ne se semaient des lieux où fréquentait l'auteur. - -M. Barthélémy a répudié la succession du satirique Gilbert pour celle du -poète Autreau, auteur d'une pièce de vers sur une maladie dont le nom ne -se prononce pas en bonne compagnie. - -Il faut plaindre M. Barthélémy, car sa chute est celle d'un esprit plein -de verre et d'originalité. On retrouve encore dans le poème que nous -annonçons la plupart des qualités qui firent de lui un poète populaire. -_L'Art de Fumer_ aura plus d'une édition; on l'apprendra par coeur dans -les estaminets. C'est la désormais que M. Barthélémy veut trouver des -applaudissements dignes de lui. - - J'installe devant moi, bravant le décorum, - Ou la cruche flamande, ou quelque grog au rhum; - Il faut que Cuba le divin narcotique - Charge de bleus flocons mon divan poétique. - -Ainsi débute le poème, ainsi le poète finira. - - - -_Catalogue d'une belle Collection de Lettres autographes_, tirée du -cabinet de M. L..., dont la vente aura lieu le 8 avril et jours -suivants, salle Silvestre.--Paris, 1844. _Charron_, 1 vol. in-8. - -Nous avons déjà fait connaître un catalogue de ce genre. Nous avons dit -aussi le prix fabuleux que le feu des enchères avait fait mettre -récemment à des autographes que se disputaient des collecteurs. Si la -manie n'avait pas la plus grande part dans cette passion, si l'intérêt -historique la faisait seule naître, nous prédirions hardiment à la -collection dont nous avons aujourd'hui la notice sous les jeux une vogue -d'enthousiasme, un succès d'argent. Nous n'avons point à nous occuper de -pièces insignifiantes à nos yeux, mais auxquelles un très-grand prix -sera attaché peut-être, parce qu'elles ont le mérite d'émaner d'hommes -dont l'écriture, dont la signature même, sont rares; nous passerons -seulement en revue quelques-unes de celles qui offriront à coup sûr à -nos lecteurs un intérêt incontestable au point de vue historique, -biographique ou littéraire. - -Nous trouvons d'abord une lettre du célèbre et malheureux amiral de -Coligny; elle est du 30 juin 1572, et adressée à Charles IX. La date et -le destinataire la rendent doublement curieuse: - -«Sire, estant allé ce soir trouver votre mère aux Tuileries, Elle ma -baillé une lettre quil a pleu à Votre Majesté mescripre par la quele -elle me faict entendre ce qu'elle a entendu de plusieurs et divers -endroicts de lassemblée qui se faict par toutes les provinces de ce -royaulme et des rendes vous qui sest donné en ceste ville au XVe du mois -prochain. Me taisant ladessus anttandre, Vostre Majesté, combien elle -trouve mauvois que telle chose se face. Et comme elle commande d'y -remédier aussy me faict elle bien enttandre quelle a oppinion que telle -chose ne se soit faicte sans mon sceu, ce quelle trouveroit d'auttant -plus maulvois que scauroit estez, sans son sceu et congé. Si aussy -estoit, Sire, je confesse que jay tres-mal faict et que je mérité une -bonne punition, mais pour ce que cest chose controuvée je ne feré point -dexcuse et non entreré point en justification .» - -Sept semaines après, dans la nuit du 23 au 24 août, jour de la -Saint-Barthélémy, celui qui avait écrit cette lettre était assassiné par -ordre de celui à qui elle était adressée, et de sa mère. - -Une autre époque, encore plus dramatique, a fourni à ce catalogue un -riche contingent. Nous ne croyons pas que la révolution française puisse -offrir beaucoup de documents plus saisissants qu'une lettre de -Pelletier, (du Cher), membre de la convention nationale, écrite de -Paris, à un de ses amis de province le 21 janvier 1795, le jour même de -l'exécution de Louis XVI, dont Pelletier avait voté la mort. Après -s'être excusé de son silence sur ses nombreuses occupations, il lui dit: - -«Nous sommes arrivés au moment qui doit décider du sort de la -république, la convention vient de donner une preuve bien éclatante de -son courage et du sa justice, le tyran n'est plus, il a trop vécu pour -le malheur du peuple français. Il était temps que l'on mit un terme à -ses forfaits, autrement il serait venu à bout de nous faire tous -entrégorger... L'exécrable homme! combien il a été fourbe, parjure et -traître, combien il a fait couler impunément le sang! ha, mon bon amy, -faisons en sorte de ne jamais vivre sous le régime de la royauté.» Il -parle ensuite du jugement, des dernières demandes du roi et de son -supplice: - -«Il a été exécuté ce matin, à 10 heures 34 minutes, il a voulu haranguer -le peuple, il a dit qu'il mourait innocent (le traître, innocent, quelle -imposture), qu'il pardonnait à ses ennemis, qu'il désirait que son -peuple fût heureux (un bourreau, un assassin peut-il parler ainsy). Il -voulut continuer, mais le commandant général a donné le signal, et sur -le champ sa tête a tombé sur l'échafault; que les Parisiens se sont -montrés majestueux et grands dans cette occasion, ils n'ont manifestés -ny joie ny douleur, le calme le plus profond a régné, les boutiques et -les spectacles ont toujours été ouverts, aucuns des exercices ordinaires -n'ont été interrompus, il n'y a pas eu une larme, pas un cri de fait, sy -ce n'est celui de _vive la République!..._» - -On frémit quand on considère, dans un temps calme, à quels sentiments -sauvages, à quel langage barbare le fanatisme politique peut conduire un -homme consciencieux, humain peut-être, mais auquel la passion dont il ne -savait pas se détendre faisait voir, dans ce temps de fièvre ardente, la -guillotine comme un autel et la victime comme un monstre. A coup sûre -l'homme, qui avait envoyé le roi à l'échafaud, dormait bien en paix -avec sa conscience. Nous allons voir, au contraire, Joseph Lebon livré à -l'insomnie pour une tout autre cause et exprimer ses scrupules et ses -remords pour un motif et dans un langage aujourd'hui bien inexplicables. -C'est à sa cousine que le trop fameux représentant du peuple écrit, en -date du 8 juin 1794: - -«Voici près de huit jours que je n'ai été à Arras; je crains bien qu'à -ma première apparition je n'aie quelques difficultés avec ma mère. Tu -sais qu'elle devait m'acheter un habit. Mais sans dire gare, ne -s'est-elle pas avisée de m'acheter un habit de très-fin drap, une veste -de soye et une culotte de même étoffe! - -Dans le premier moment, quoique tout interdit; je n'ai pas cru devoir la -brusquer sur une emplette faite. J'ai consenti à ce qu'on me prit -mesure. Mais, tu me croiras si le veux, voila dix nuits que je ne dors -presque point à cause de ce malheureux habillement. Moi, philosophe, ami -de l'humanité, me couvrir si richement, tandis que des milliers de mes -semblables meurent de faim sous de tristes haillons! Comment, avec tout -cet éclat, me transportera l'avenir dans leur chaumière pour les -consoler de leurs infortunes? Comment plaider encore la cause du pauvre? -Comment m'élever contre les vols des riches, en imitant leur luxe et -leur somptuosité? Toutes ces idées me poursuivent sans cesse, et, je -pense, avec raison, que mon âme serait un jour dévorée de mille remords, -si je passais outre, et si j'avais la faiblesse de condescendre à la -bonté peu éclairée d'une mère.» - -Veut-on voir un véritable service rendu par un conventionnel également -célébré, Jean-Bon-Saint-André, à ses collègues les représentants du -peuple qui se trouvaient, au moment du procès de Louis XVI, en mission -dans les départements du Mont-Blanc? Plus d'un d'entre eux se félicitait -peut-être d'être, dans ce moment où il fallait se prononcer, absent de -la convention. Ils s'étaient bornés à écrire à l'assemblée que la -conduite de Louis XVI méritait une condamnation, quelques-uns d'entre -eux croyaient peut-être s'en tirer ainsi. Voici ce que -Jean-Bon-Saint-André leur écrit: - -«Votre lettre à la convention au sujet de la mort du tyran, portant le -mot de condamnation, quelques personnes se plaisoient à dire qu'il y -avoit de l'équivoque dans l'expression de votre voeu. Il me sembla alors -que votre confiance m'imposoit le devoir de faire pour vous ce que -j'eusse désiré qu'en pareil cas vous fissiez pour moi, de mettre au -grand jour vos vrais sentiments qui étoient pour la mort, _sans appel au -peuple_. Cette note fut inscrite dans le _Créole-Patriote_, et j'ose -croire que vous ne désapprouverez pas le parti que j'ai pris à cet -égard.» - -Comme on est heureux n'avoir affaire à un collègue obligeant et a un -commentateur mesuré! - -Après ces lettres de conventionnels, en voici une du duc de Berri -adressée, de Blankemburgh, à M. le comte Henri de Damas, le 15 avril -1797, où le prince se montrait assez découragé et assez revenu des -illusions auxquelles un exile a besoin pourtant de se rattacher, -lorsqu'il n'a pas craint surtout de prendre les armes pour s'ouvrir les -portes de son pays: - -«Mon maudit frère n'arrive pas, et nous sommes déjà à la mi-avril, ce -qui fera que nous ne pourrons vous aider qu'à la mi-may, à moins que le -bruit du canon ne me rappelle; je suis d'une inquiétude affreuse de -perdre un mois de campagne, quoiqu'elle ne sera sûrement qu'une -reculade... Je vois cette année la fin de la guerre et la paix; est-ce à -craindre ou à désirer? la paix nous fera-t-elle puis de mal que la -guerre, excepté l'occasion de se faire tuer que je regretterai, car de -traîner l'existence d'un fugitif chassé de partout me paraît impossible -a soutenir; d'ailleurs tout le monde nous dit du bien de l'intérieur, ne -serait-ce pas comme tout le bien qu'on nous disait de l'armée avant que -nous la connaissions?» - -Vient ensuite une protestation de Cléry, le valet de chambre de Louis -XVI, qui prouve combien le plus touchant dévouement peut parfois être -méconnu par ceux-là même qui devraient le mieux lui rendre justice. Elle -est datée de Schierensce, le 29 janvier 1801, et adressée à madame la -duchesse d'Angoulême: - -«M. le duc m'accuse d'avoir sçu et de ne pas l'avoir prévenu, que -mercredi, jour de bal de madame la comtesse Baudisen, tombait le 21 -janvier, et de plus d'être complice d'une intrigue de société, pour -l'engager, ainsi que vous, madame la duchesse, à paraître dans un bal ce -jour de deuil pour tous les bons Français. J'en atteste le ciel, j'en -atteste les mânes augustes de mon maître! que jamais pareille pensée -n'est entrée dans mon âme... M. le duc m'accuse encore d'ambition; de -l'ambition, moi! ah! si j'avois été enivré de cette passion, n'ai-je -pas trouvé mille occasions de la satisfaire, pendant mon séjour à -Vienne, à Londres et à Berlin, où le bon roi vouloit me donner une -maison et une place honorable? N'ai-je pas tout refusé pour suivre la -malheureuse destinée de mes augustes maîtres? Cet effort n'a jamais été -pénible; le sentiment de reconnaissance, d'attachement et de devoir, -est, et sera éternellement gravé dans mon coeur. Clery, simple, valet de -chambre et dernier serviteur de Louis XVI, au temple, est le plus beau -titre que je puisse jamais posséder, et avec lequel les personnes -sensibles m'accorderont toujours quelqu'intérêt, au lieu que Clery, qui -voudrait s'élever au niveaux des personnes qui doivent le commander, -seroit regardé, avec justice, comme un être inconséquent et -déresonnable.» - -Il est pénible de voir un serviteur dont la fidélité est, à juste titre, -historique, être mis dans la situation de faire entendre un tel langage. -Le coeur est également attristé en entendant l'expression de -l'étonnement et de la douleur qu'éprouve l'impératrice Joséphine, cette -femme si dévouée, à la vue des trahisons de 1814. Sa lettre est datée du -château de Navarre, 7 avril 1814: - -«Je suis arrivée ici le 30, et la reine Hortense, deux jours après avec -ses enfants. Elle est aussi souffrante et aussi douloureusement affectée -que moi. Nous avons le coeur brisé de tout ce qui se passe, et surtout -de l'ingratitude des Français. Les journaux sont remplis des plus -horribles injures; si vous ne les avez, pas lus, n'en prenez pas la -peine, ils vous feraient mal. Il parait que l'Empereur a envoyé a Paris -les maréchaux Ney et Macdonald, avec le duc de Vivence, pour proposer -d'abdiquer en faveur du roi de Rome, et que la proposition n'a pas été -acceptée. Jusqu'à présent, Évreux et Navarre sont tranquilles, mais on -nous menace aujourd'hui ou demain de la visite de l'ennemi. Croirés vous -que le général charge de s'emparer du département au nom du gouvernement -provisoire, est le duc de Raguse, qui a passé de leur côté avec le corps -d'armée qu'il commandait?» - -Ce qui est moins déchirant, ce sont les reproches adroitement déguisés -d'ingratitude que le prince de Talleyrand adresse à Louis XVIII, avec -lequel il avait correspondu sur la fin de l'empire, et qui, en 1816, -cédant aux instances de ses compagnons d'émigration, après avoir -complètement disgracié Fouché, avait fait dire à son grand chambellan de -ne pas paraître aux Tuileries jusqu'à nouvel ordre. La lettre du prince -est du 22 novembre 1816. Il obéira à l'ordre de Sa Majesté, qui vient de -lui être transmis par M. le duc de La Châtre. Il obéira avec douleur, -mais sans comprendre que les rapports que Sa Majesté reçoit fassent -quelque impression sur elle lorsqu'il est question du lui. Il termine -ainsi: - -«Je lui demanderois pardon de ma mauvaise écriture, si je ne savois -qu'elle la connoît depuis longtemps et quelle la lit aisément.» - -Une réclamation, empreinte d'une véritable noblesse, dictée par un -sentiment parfait des convenances les plus délicates et les plus -difficiles, et dans laquelle est portée au plus haut point la dignité -des sentiments de famille, c'est celle de mademoiselle de Robespierre, -soeur des deux conventionnels de ce nom, adressée le 21 mai 1830 au -journal _l'Universel_. Le rédacteur de cette feuille, qui, a un premier -tort, ajouta celui de ne pas le réparer et de refuser l'impression de -cette lettre, le rédacteur de _l'Universel_ avait dit, en rendant compte -de prétendus _Mémoires de Robespierre_, dont il contestait du reste -l'authenticité, que l'éditeur avait pu autrefois se procurer des -documents fidèles auprès d'une soeur de Robespierre, végétant à Paris, -dans le coin le plus obscur d'un faubourg, accablée d'années, de misère, -du poids de son funeste nom, et acheter d'elle quelques souvenirs non -effacés. «Voici la fin de la réponse éloquente, nous pourrions dire -sublime, que fit vainement à ce journal mademoiselle de Robespierre, et -que la _Revue rétrospective_ a imprimée en entier, t. I, p. 104 de sa -1ère série: - -«... Ce qu'on vous a dit, monsieur, est non-seulement inexact, mais -cela est faux. Il est vrai que la soeur de Maximilien Robespierre végète -accablée de misère, d'années, et vous auriez pu ajouter de graves et -douloureuses infirmités, dans un coin obscur de la patrie qui la vit -naître; mais elle a constamment repoussé les offres des intrigants qui, -dans le laps de trente-six ans, ont tenté à diverses reprises de -trafiquer de son nom; mais elle n'a rien vendu à personne; mais elle n'a -aucun rapport direct ni indirect avec l'éditeur des prétendus _Mémoires_ -de son frère. - -«Je regarde, monsieur, comme injurieuse à mon honneur et ma probité -l'idée qu'on ait pu acheter de moi mes _souvenirs non effacés_. -J'appartiens à une famille à laquelle on n'a pas reproché le vénalité. -Je vais rendre au tombeau le nom que je reçus du mes vénérable des -pères, avec la consolation que personne au monde ne peut me reprocher un -seul acte, dans le cours de ma longue carrière, qui ne soit conforme à -ce que prescrit l'honneur. Quant à mes frères, c'est à l'histoire à -prononcer définitivement sur eux; c'est à l'histoire à reconnaître un -jour si réellement Maximilien est coupable de tous les excès -révolutionnaires dont ses collègues l'ont accusé après sa mort. J'ai lu -dans les Annales de Rome que deux frères aussi furent mis hors la loi, -massacrés sur la place publique, que leurs cadavres furent traînés dans -le Tibre, leurs têtes payées au poids de l'or, mais l'histoire ne dit -pas que leur mère, qui leur survécut, ait jamais été blâmée d'avoir cru -à leur vertu.» - -Toutes les pièces émanant de femmes, qui se trouvent dans cette -collection, ne sont pas, on se le figure aisément, écrites de ce style. -C'est sur un tout autre ton que madame de Parabere, maîtresse en titre -du régent, écrivait au maréchal de Richelieu une lettre que nous ne -rapporterons pas, et qui prouve qu'elle était en même temps une des -maîtresses de fait de ce fameux séducteur.--Madame Denis, la nièce de -Voltaire, dans une lettre du 20 juin 1755 exprime d'une manière piquante -les craintes que causent à son oncle et à elle des exemplaires qui -circulent du poème de _la Pucelle_, imprimé clandestinement. On y lit: - -«Tout irait bien sans cette _Pucelle_. Nous recevons tous les jours des -avis qui nous désespèrent, nous ne pouvons plus douter quelle ne soit en -de bien mauvaises mains tant à Paris que dans les pais étrangers, et à -moins que saint Denis ne dessande encore une fois sur son rayon pour la -préserver des mal voulants je la croîs dans un grand danger.» - -Sophie Arnould, avec sa philosophie, sa désinvolture spirituelle et son -mépris de l'orthographe et de la ponctuation, qu'elle pousse, on le -comprend, plus loin encore que la mère de Voltaire, écrivait, le 31 -décembre 1788, à un de ses nombreux mais anciens adorateurs: - -«... Vous connessés, mon amy, mon coeur et la délicatesse de mes -procédés envers les illustres ingrats que j'ai associés à mon coeur, à -mon bonheur et aux plaisirs de mon jeune âge: tout cela est fini, comme -cela finit assés ordinairement; c'est un malheur, je pardonne à ses -ingrats! l'oubly de mes attraits, de mes soins, mais non celuy de ma -tendresse... Cependant il faut s'accoutumer à tout; mais me voici -aujourd'hui, eh! par le temps qui coure, après vingt années de gloire, -de flatteries, d'aisances, obligée de compter avec moy même, pour -n'avoir pas à décompter avec les autres, mes affaires pécunières sont -engagées. La charge d'une famille nombreuse dont j'étais la plus riche, -trois enfants grands seigneurs le matin eh! très petits bourgeois, le -soir, ou lorsqu'il s'agit de les placer à droite ou à gauche, bref, tout -cela m'a sinon ruinées ou au moins bien dérangée. Vuyes mon amy quelle -répons vous voudrés faire à votre Sophie.» - -Une autre femme, longtemps célèbre par sa beauté, figure dans cette -galerie historique sous le nom qu'elle devait bientôt après échanger -contre celui de Tallien, dans une pièce écrite de la main de Robespierre -et signée par lui et ses collègues Billaud-Varennes, Barère et -Collot-d'Herbois. C'est un arrêt du comité de salut public du 3 -prairial, l'an II de la république, qui ordonne que «la nommée Cabarus, -fille d'un banquier-espagnol et femme du nommé Fontenai, sera mise -sur-le-champ en état d'arrestation et mise au secret; que _le jeune -homme qui demeure avec elle et ceux qui seraient trouvés chez elle_ -seront pareillement arrêtés, etc.» - -Une même pièce réunit trois noms qui ont une grande célébrité dans la -politique, la littérature et les arts. Elle est écrite par le prince de -Metternich, adressée à madame la duchesse d'Abrantès, et sert à -recommander le pianiste Thalberg. Elle est du 18 octobre 1833: - -«Le porteur se nomme Thalberg; il est jeune, bon garçon, de très-bonne -compagnie; à mon avis, le premier pianiste qui jamais ait joué de cet -admirable instrument... Faites-le jouer; il a entre autres le talent de -tout savoir par coeur. Demandez-lui tel souvenir que vous voudrez, il ne -restera pas en défaut, et il vous charmera, ou je ne m'y entends pas.» - -L'artiste est parfaitement arrivé à prouver que le prince s'y entend. - -Nous avons rapporté le titre de ce Catalogue. S'il fallait l'en croire, -cette collection curieuse serait _tirée du cabinet de M. L._ Un -très-grand nombre de pièces nous prouvent que cette initiale dissimule -le véritable nom du collecteur. Ces pièces sont adressées au marquis de -Dolomieu, un des amateurs qui ont le plus fourni à la belle publication -de l'_Isographie_. Nous ne nous expliquons pas que cette collection soit -aujourd'hui livrée aux enchères. On y trouve une foule de lettres des -princes et princesses de la famille régnante, qui les avaient écrites à -la sollicitation du collecteur et pour la compléter, mais non à coup sûr -pour voir la criée d'un commissaire-priseur s'exercer sur leurs page» -d'écriture. Telle est cette lettre du prince de Joinville, adressée au -marquis de Dolomieu, il la date du 2 juillet 1827; - -«Voici le petit bout de lettre que vous m'avez demandé; si vous aviez -voulu attendre deux ou trois ans plus tard, l'écriture eût été, je -crois, un peu meilleure; mais puisque vous désirez être satisfait -aujourd'hui, c'est là tout ce que je puis vous offrir.» - -Du reste, ceci n'est qu'une question de convenance plus ou moins mal -observées. Mais ce qui nous parait plus sérieux, c'est que nous trouvons -dans ce catalogue, aux numéros 40 et 396, deux pièces signées, l'une de -Molière, l'autre de sa femme, que la section des manuscrits de la -bibliothèque du Roi possédait en 1825, et que l'auteur de ce compte -rendu copia et fit imprimer à cette époque. Comment notre dépôt national -s'est-il trouvé dépossédé au profit d'une collection particulière, de -deux pièces très-rares? Comment et par qui ont-elles pu être livrées à -un acquéreur, à coup sûr de bonne foi? Ceci sort du domaine de la -critique. En 1832, une commission fut instituée pour examiner certains -faits signalés à l'autorité supérieure, qui s'étaient passés à la -bibliothèque du Roi. Cette commission, dont M. Prunelle était -rapporteur, fut d'avis, après examen, que cette tâche revenait de droit -à l'autorité judiciaire. Force nous est aujourd'hui, comme à la -commission d'alors, de déclarer notre incompétence. - - T. - -_Études sur les Tragiques grecs_; par M. PATIN, de l'Académie française. -3 vol.--Chez _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12. - -Nous n'avions rien encore, dans notre littérature, que nous puissions -justement opposer aux excellents travaux des Allemands sur la tragédie -grecque. La Harpe, qui avait fait preuve d'une critique supérieure dans -l'étude de notre théâtre, s'était laissé dominer par le goût français et -les préjugés littéraires de son époque, lorsqu'il examina les anciens -tragiques. Son jugement nous parait aujourd'hui faire le pendant de -celle fameuse traduction inexacte et _francisée_ du père Brumoy, qui -nous montre Oreste arrivant de voyage avec ses malles, comme un commis -voyageur, et assis sur un canapé attendant sa soeur la terrible Électre. -Les travaux postérieurs de M. Nepomucène Lemercier étaient encore -entachés du même défaut que nous reprochons à La Harpe; et d'ailleurs -l'auteur d'_Agamemnon_ qui avait en partie retrouvé sur la scène la -puissante inspiration d'Eschyle, n'examina, dans sa critique, l'ancienne -tragédie que sous un point de vue restreint, systématique et presque -personnel. - -M. Patin vient combler aujourd'hui cette lacune de notre critique -littéraire; ses études sur les tragiques grecs sont certainement le -livre le plus remarquable que l'on ait fait, depuis W. Schlegel, sur le -théâtre ancien. Nous louerons d'abord et surtout M. Patin d'avoir, après -les ambitieuses théories des Allemands, traité au contraire son sujet -avec nue discrétion et une sobriété éminemment françaises. Au lieu de -s'égarer, loin de ses auteurs, dans de nébuleuses conjectures, dans les -associations plus ingénieuses que vraies du bas-relief et de l'épopée, -du groupe et de la tragédie, il s'est appliqué uniquement à comprendre -le génie particulier des trois grands tragiques, et à distinguer les -caractères propres, à en faire ressortir la beauté singulière et -originale. Dans un semblable travail, M. Patin n'a pas recule devant les -pénibles et laborieuses recherches de l'érudition; il a voulu, au -contraire, que la science fût toujours la base de sa critique; et cet -examen approfondi, minutieux même du texte, qui serait peut-être -excessif s'il était fait de même sur Racine ou Corneille, parait être -indispensable pour les tragédies grecques, si difficiles à entendre, si -chargées de variantes et d'interpolations de toutes sortes. La critique -_verbale_ sera toujours, et quoi qu'on en dise, la meilleure et la plus -utile pour l'intelligence et l'appréciation des auteurs de l'antiquité. - -D'excellentes traductions viennent à l'appui de toutes les assertions -critiques de m. Patin, et les nombreux passages d'Eschyle, de Sophocle -et d'Euripide que nous trouvons traduits dans son livre avec cette -connaissance parfaite de la langue grecque et ce goût véritablement -attique qu'on devait attendre du savant professeur, ajoutent une -singulière valeur à ses jugements et à ses analyses. On a rarement -traduit les anciens avec une pareille élégance jointe à une telle -fidélité; et, pour peu que l'on se rappelle les inexactitudes, les -contre-sens et surtout la lourde platitude des traductions qui ont suivi -celle du père Brumoy, on sentira tout le mérite du nouveau traducteur. - -Espérons que M. Patin voudra un jour compléter son beau travail en -dotant notre langue d'une traduction entière de ces tragédies, dont il -ne nous a encore donné que des extraits. - -Nous voudrions pouvoir détacher du livre de M. Patin quelques morceaux -choisis, qui viendraient à l'appui de nos éloges; mais Eschyle, -Sophocle, Euripide ne sauraient être jugés en quelques lignes, et ce -n'est pas trop d'un volume entier pour apprécier sous toutes ses faces -le génie magnifique de chacun de ces grands tragiques. Nous nous -bornerons donc à recommander surtout à nos lecteurs les excellentes -pages que M. Patin a écrites sur Euripide; ils y trouveront une critique -judicieuse des beautés et des défaut du poète, exprimée en termes plus -justes et plus clairs que ceux dont M. Schlegel s'était servi dans ses -appréciations théoriques, où il compare «le point de perfection dans les -arts au foyer d'un verre ardent, etc.» - -Après tous ces éloges, nous ne craindrons pas de reprocher à M. Patin -quelques explications minutieuses, quelques commentaires superflus, qui -sont plutôt au profit de l'érudition pure qu'à celui de la critique -littéraire. Nous eussions voulu aussi trouver dans son examen d'Eschyle -une vue plus haute, plus hardie sur le génie du _terrible poète_; non -pas qu'il fallût tomber dans ces exagérations gigantesques que nous a -fait voir une célèbre préface, mais on pouvait peindre avec un sentiment -plus vif et en termes plus forts cette sublime inspiration patriotique, -cette audacieuse et sombre poésie qui mettent Eschyle au-dessus de tous -les autres tragiques, et donnent à son théâtre une élévation morale -qu'on chercherait vainement ailleurs. - -Mais par ces quelques critiques nous ne voulons point infirmer le mérite -d'un livre qui demeure, comme nous l'avons dit, le plus savant et le -plus judicieux qu'on ait encore fait sur la matière. - - - -Travestissements. - -[Illustration: Costume grec. Albanais.--Marquise.] - - - -Danse de la Polka.--Caricature par Cham. - -[Illustration.] - - - -Amusements des Sciences. - -RECTIFICATION. - -Par suite d'une erreur du dessinateur, la première figure des Amusements -des Sciences, dans notre dernier numéro (page 32), au lieu de -représenter dix cartes dont les nombres de points vont, en se suivant -depuis _un_ ou _as_ jusqu'à _dix_, offre dix cartes prises au hasard, à -partir des deux premières à gauche (l'_as_ de carreau et le _deux_ de -trèfle). Le lecteur est prié de faire par la pensée la correction -suivante, sans laquelle la solution de notre premier problème serait -inintelligible: - -Après l'_as_ de carreau et le _deux_ de trèfle, il faut un _trois_ au -lieu d'un _huit_ de carreau; après ce _trois_ un _quatre_ au lieu d'un -_as_ de pique; après le _quatre_ un _cinq_ au lieu d'un _dix_ de coeur; -et ainsi de suite jusqu'au _dix_, qui sera immédiatement avant l'_as_ de -carreau pris pour point de départ. - - -SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE -CINQUANTE-QUATRIÈME NUMÉRO. - -I. Supposons que le nombre qu'il s'agit d'atteindre soit 100, et qu'il -faille ajouter des nombres constamment plus petits que 11. - -L'artifice de ce problème consiste à s'emparer tout de suite de certains -nombres que nous allons faire connaître. Retranchez pour col effet 11 de -100, une fois, deux fois, trois fois, et autant de fois que cela se -peut, il restera 89, 78, 67, 56, 45, 34, 23, 12, 1, qu'il faut retenir; -car celui qui, en ajoutant son nombre moindre que 11 à la somme des -précédents, comptera un de ces nombres avant son adversaire, gagnera -infailliblement, et sans que l'autre puisse l'en empêcher. On trouvera -encore plus facilement ces nombres en divisant 100 par 11, et prenant le -reste 1, auquel on ajoutera continuellement 11 pour avoir 1, 12, 23, 34, -etc. - -Supposons, par exemple, que le premier qui sait le jeu prenne 1; il est -évident que son adversaire devant compter moins que 11, pourra tout au -plus, en ajoutant son nombre, 10, par exemple, atteindre 11, le premier -prendra encore 1, ce qui fera 12; que le second prenne 8, cela fera 20; -le premier prendra 3 et aura 23, et ainsi successivement il atteindra le -premier à 34, 45, 56, 67, 78, 89. Arrivé là, le second ne pourra pas -l'empêcher d'atteindre 100 le premier; car, quelque nombre que prenne le -second, il ne pourra atteindre qu'à 99, le premier pourra donc dire, et -1 font 100. Si le second ne prenait que 1 en sus de 99, cela serait 90, -et son adversaire, prendrait 10, qui, avec 90, fait 100. - -Il est clair que, de deux personnes qui jouent à ce jeu, si toutes deux -le savent, la première doit nécessairement gagner. - -Mais si l'une le sait et que l'autre ne le sache pas, celle-ci, quoique -première, pourra fort bien ne pas gagner; car elle croira trouver un -grand avantage à prendre le plus fort nombre qu'elle puisse prendre; -savoir, 10; et alors la seconde, qui connaît le jeu, prendra 2; ce qui, -avec 10, fait 12, l'un des nombres dont il faut s'emparer. Elle pourra -même négliger cet avantage et ne prendre que 1 pour faire 11; car la -première prendra probablement encore 10, ce qui fera 21; la seconde -pourra alors prendre 2, ce qui fera 26. Elle pourra enfin attendre -encore plus tard pour se placer à quelqu'un des nombres suivants: 34, -45, 56, etc. Si le premier joueur veut gagner, il ne faut pas que le -plus petit nombre proposé mesure le plus grand; car, dans ce cas, le -premier n'aurait pas la certitude de gagner. Par exemple si, au lieu de -11, on avait pris 10, qui mesure 100 en ôtant 10 de 100 autant de fois -qu'on le peut, on aurait ces nombres: 10, 20, 30, 40, 50, 60, 70, 80, -90, dont le premier 10 ne pourrait pas être pris par le premier; ce qui -fait qu'étant obligé de prendre un nombre moindre que 10, si le second -était aussi fin que lui, il pourrait prendre le reste à 10, et ainsi il -aurait une régie infaillible pour gagner. - -II. Prenez un ballon de verre à long col, remplissez-le d'eau à moitié, -et faites-y bouillir cette eau en tenant le fond du ballon au-dessus de -charbons ardents. Lorsque l'ébullition a duré pendant quelques minutes -avec une certaine intensité, mettez un bouchon au col de votre ballon et -retournez-le. Puis, lorsqu'il est refroidi complètement, placez de la -glace à la partie supérieure qui n'est pas en contact avec l'eau. Vous -verrez à l'instant l'ébullition se manifester avec beaucoup de force. - -De l'eau froide suffira même habituellement pour produire l'ébullition, -et on pourra se donner ainsi le spectacle d'une eau qui bout sans feu -durant des heures entières. - -L'explication de ce curieux phénomène est fort simple. Lorsque l'on a -chassé complètement du ballon l'air qui y était renfermé, par une -première ébullition, et qu'on a fermé le vase avec un bouchon, l'eau ne -s'est plus trouvée en contact qu'avec de la vapeur. Or, si on vient à -condenser cette vapeur par l'approche d'un corps froid, la surface -liquide n'étant plus pressée par rien, ce liquide laissera échapper de -nouvelle vapeur, et c'est là précisément ce en quoi consiste -l'ébullition. - -C'est par une raison analogue que l'eau bout sur les hautes montagnes à -une température beaucoup plus basse qu'au bord de la mer. A Quito, par -exemple, a 2,900 mètres environ au-dessus de l'Océan, l'eau bout à 90º -seulement de l'échelle centigrade; de sorte qu'il est impossible -d'opérer certaines cuissons qui exigent une chaleur de 100°, à moins de -se servir du digesteur de Papin, ou de la vapeur à une pression plus -élevée que celle de l'atmosphère. - - -NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. - -I. Faire fondre du plomb sans feu. - -II. Faire fondre du marbre, sans le décomposer, et changer de la craie -en marbre. - -III. Frapper une bille avec bricole simple ou bricole double, au jeu de -billard. - - - -Rébus - -EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. - -Un essaim d'Abeilles. - - -[Illustration: Nouveau rébus.] - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844, by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0055, 16 MARS 1844 *** - -***** This file should be named 43964-8.txt or 43964-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/9/6/43964/ - -Produced by Rénald Lévesque - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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