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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le lion du désert - Scènes de la vie indienne dans les prairies - -Author: Gustave Aimard - -Release Date: October 10, 2013 [EBook #43923] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT *** - - - - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Files generously made -available the Bodleian Library at Oxford) - - - - - -LE LION DU DÉSERT - -Scènes de la vie indienne dans les prairies - -Par - -GUSTAVE AIMARD - - -PARIS - -ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR - -37, RUE SERPENTE, 37 - - - - - -A - -MONSIEUR ERNEST MANCEAUX - -CONSEILLER D'ÉTAT - -Ce livre est dédié, comme témoignage de - -respectueuse reconnaissance, - -Par l'auteur, - -GUSTAVE AIMARD. - -Viry-Châtillon, 25 août 1864. - - - - - -LE LION DU DÉSERT - -Scènes de la vie indienne dans les prairies - - - - -I - -LE RANCHO - - -Le presidio de Santa Fé, le poste le plus avancé que possèdent les -Mexicains dans la province de Sonora, est bâti au milieu d'une plaine -riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que -forme une petite rivière; il est ceint naturellement par les murs de -pierre des habitations dont il est bordé; l'entrée de chaque rue est -fermée par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des -_pueblos_ (villages) de l'Amérique du Sud, les maisons, élevées d'un -étage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est -un abri suffisant dans ce beau pays où le ciel est toujours pur. Au -temps de la domination espagnole, Santa Fé jouissait d'une certaine -importance, grâce à sa position stratégique qui lui permettait de se -défendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis -l'émancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres -de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'évanouir à -jamais; et, malgré la fertilité de son sol et la magnificence de son -climat, il est entré dans une ère de décadence telle, que le jour -est prochain où ce ne sera plus qu'une ruine inhabitée; en un mot, -ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille -habitants, en possède aujourd'hui quatre cents à peine, rongés par les -fièvres et la plus honteuse misère. - -Or, le 5 mars 1855, jour où commence cette histoire, entre trois et -quatre heures du soir, deux cavaliers bien montés entraient au grand -trot dans le presidio. - -Le premier était un homme de quarante-cinq à cinquante ans; sa taille -haute, ses membres vigoureux et bien attachés indiquaient une force -et une agilité peu communes; son teint était bronzé, et ses traits -durs et hautains décelaient presque la cruauté; un air de franchise -qui rayonnait dans ses yeux tempérait néanmoins cette expression et -répandait même sur sa physionomie un charme dont il était difficile -de se défendre; le bas de son visage était couvert d'une barbe noire -et touffue, et d'épaisses boucles d'une longue chevelure brune mêlées -par places de fils argentés, s'échappaient de son chapeau de paille -à larges bords et tombaient en désordre sur ses fortes épaules. Son -costume, en partie recouvert d'un zarapé aux mille couleurs, et -d'un tissu d'une finesse extrême, ressemblait à celui des riches -hacenderos[1]. Son large pantalon de velours violet, garni d'une -profusion de boutons d'or ciselés avec art, et ouvert à la hauteur -du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles -sonnaient ces lourds éperons d'argent dont les molettes, larges comme -des soucoupes, obligent à marcher sur la pointe du pied; sa veste, -d'une étoffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait -que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait -d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un -superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brodée, et dans -laquelle étaient passés un revolver à six coups, un poignard et une -hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquiné d'argent était -posé en travers de sa selle. Cet individu se nommait don López Arriaga. - -Son compagnon portait un costume à peu près semblable au sien. C'était -un grave et long personnage à la figure taillée en fer de hache, et qui -répondait au nom de don Juan Venado. - -Règle générale en Amérique: depuis la guerre de l'indépendance, tout le -monde a le droit au _don._ - ---Que vous ai-je annoncé, señor Venado? dit d'un ton satisfait don -López à son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon -moment: personne n'est là pour nous espionner. - ---Qui sait? répondit l'autre; croyez-moi, señor don López, dans les -villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le -regarde pas, et en rendre compte à sa manière. - ---C'est possible, murmura don López en haussant les épaules avec -dédain; je m'en moque comme d'un _costal de nueces_[2]. - ---Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivés enfin au -rancho[3] du señor Pépé Naïpès: ce doit être cette hideuse masure, si -je ne me trompe. - ---En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drôle n'ait -pas oublié le rendez-vous que je lui ai donné. Attendez, señor don -Juan, je vais lui faire le signal convenu. - ---Ce n'est pas la peine, señor don López, vous savez bien que je suis -toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plaît de penser -à moi, répondit une voix railleuse partant de l'intérieur du rancho -dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebâillement la haute -stature et la figure intelligente de Pépé Naïpès lui-même. - ---_¡Ave Maria purísima!_[4] dirent les voyageurs en descendant de -cheval et entrant dans le rancho. - ---_Sin pecado concebida_, répondit Pépé en prenant la bride des chevaux -qu'il conduisit dans l'écurie, où il les dessella et les mit devant une -énorme botte d'alfalfa[5]. - -Les deux Mexicains, fatigués d'une longue route, s'assirent sur un banc -adossé au mur et attendirent le retour de leur hôte en tordant entre -leurs doigts une cigarette de maïs. - -L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant. -C'était une grande salle percée de deux fenêtres garnies de forts -barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pénétrer qu'un -jour incertain; ses murs nus et enfumés étaient couverts d'images -enluminées représentant divers sujets de sainteté; le mobilier ne -se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de -bancs. Quant au plancher, c'était tout simplement le sol battu, mais -rendu raboteux par la boue qu'avaient apportée les pieds des chalands. -Une porte soigneusement fermée conduisait à une chambre intérieure -dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face à la -première: ce fut par celle-là que rentra Pépé dès qu'il eut donné ses -soins aux chevaux des voyageurs. - ---Eh bien! señores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le général -Alvarez se prépare-t-il à battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin -emparé de son compétiteur? - ---Ma foi, répondit don López, je n'en sais rien et je ne m'en occupe -guère. Nous avons à parler d'affaires plus intéressantes. - ---_¡Caray!_ señor don López, quelle vivacité! s'écria Naïpès; avant de -causer, vous vous rafraîchirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un -verre d'aguardiente pour éclaircir les idées. - -L'eau-de-vie fut versée à pleins bords et absorbée d'un trait. - ---Et maintenant causons sérieusement, dit don López à voix basse, -après avoir jeté un regard soupçonneux autour de lui. Ainsi que -nous en étions convenus, je suis allé à la Veracruz pour y recruter -les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve à la Veracruz -autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de môme pour -les _gambucinos_[6], je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs, -qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, où la Californie -enlève pour ses riches placers tous les hommes du métier? Et puis, -comme il est fort probable que nous aurons maille à partir avec les -Indiens bravos; je me souciais peu d'enrôler des novices qui, à la -vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec épouvante en nous -abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire, -d'hommes aguerris et résolus, que nulle fatigue et nul péril ne -dégoûtassent, et qui, une fois attachés à notre entreprise, la -suivissent jusqu'au bout sans hésiter. Je m'en revenais donc assez -chagriné, lorsque le hasard ou plutôt ma bonne étoile me fit, il y a -quelques jours, rencontrer à Tubac le señor don Juan Venado que vous -connaissez déjà. - ---Oui, interrompit Pépé avec un soupir, nous sommes de vieux amis. - ---C'est vrai, répondit poliment don Juan, nous avons passé de bonnes -heures ensemble à México. - ---Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don López -en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hésité -à lui confier qu'un Indien nous ayant révélé à vous et à moi, señor -Pépé, un riche placer, nous avons formé le projet de réunir une troupe -d'hommes résolus afin de nous en emparer. Le señor don Juan, dont vous -connaissez la discrétion, comprit que nous ne voulions pas faire la -fortune du gouvernement aux dépens de la nôtre, et que, par conséquent, -l'expédition devait être préparée dans le plus grand secret; car Dieu -sait les embarras que nous occasionnerait une parole légère en ce -moment où le monde entier ne rêve que placers, mines d'or, etc., et où -tous les jours l'Europe vomit sur l'Amérique des nuées de vagabonds -avides de s'engraisser à nos dépens. - ---Puissamment raisonné, observa Pépé d'un air convaincu. - ---Bref, continua don López, j'ai pu, grâce à notre ami, réunir en -peu de jours, pour notre expédition, la plus belle collection de -_bribones_, tous gaillards de sac et de corde, ruinés par le monté[7], -et sur lesquels je puis compter parfaitement... - ---Je suis en tous points de votre avis, señor don López; et maintenant -qu'avez-vous résolu? - ---Nous n'avons pas de temps à perdre, reprit le Mexicain; ce soir même -nous nous mettrons en route: qui sait si déjà nous n'avons pas différé -trop longtemps notre départ? Peut-être quelques-uns de ces vagabonds -d'Europe dont je vous ai parlé ont-ils découvert notre placer: ces -misérables ont un flair particulier pour trouver l'or. - ---¡Caray! mon maître, s'écria Pépé en frappant du poing sur la table; -ce serait à devenir fou: une affaire si bien combinée et si bien menée -jusqu'ici! - ---J'y ai autant d'intérêt que vous, señor Pépé, répondit don López avec -un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spéculations m'ont -fait perdre toute ma fortune: je veux la rétablir d'un seul coup. - -A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable à réprimer un -sourire, car il était de notoriété publique que le señor don López -Arriaga était un _lepero_[8] qui, en fait de fortune, n'avait jamais -possédé un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait été -qu'un aventurier, et que les malheureuses spéculations dont il se -plaignait étaient simplement une funeste veine au monté qui lui avait -récemment enlevé une vingtaine de mille piastres gagnées Dieu sait -comment. Mais le señor don López était un homme d'une bravoure sans -égale, doué d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie -accidentée outre mesure avaient obligé à vivre longtemps dans les -llanos dont il connaissait aussi bien les détours que les ruses de ceux -qui les habitent. - -Pour ces différentes raisons et bien d'autres encore, le señor don -López était le seul homme capable de mener à bien la difficile -expédition qu'ils allaient entreprendre, et le señor Pépé Naïpès, lui -aussi, avait de rudes revanches à prendre contre le monté; aussi eut-il -l'air d'ajouter la foi la plus complète à ce qu'il plut au señor don -López de dire touchant sa fortune perdue. - ---Mais, dit-il après une seconde de réflexion, et la femme, qu'en -faisons-nous? - ---La femme? - ---Oui. - ---Eh bien! nous... - -En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte -soigneusement verrouillée. Don López s'interrompit. - ---Faut-il ouvrir? demanda Pépé. - ---Oui, répondit don Juan; hésiter ou refuser pourrait donner l'éveil; -dans notre position, il faut tout prévoir. - -Don López consentit d'un signe de tête, et le ranchero alla ouvrir la -porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait -l'intention de la jeter bas. - -Un homme embossé dans un large manteau, et les ailes du chapeau -rabattues sur les yeux, entra dans la salle. - ---_Santas tardes_[9], dit-il en portant la main à son chapeau sans -l'ôter cependant. - ---_Dios las de a usted buenas_[10], répondit Pépé; que faut-il servir à -votre seigneurie? - ---Une bouteille d'aguardiente, répondit l'étranger en s'installant dans -l'endroit le plus obscur de la salle. - -Dès qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et, -appuyant sa tête sur sa main, il sembla se plonger dans de sérieuses -réflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprès -de lui. - -Cependant l'arrivée de l'inconnu avait glacé la faconde de nos trois -personnages, qui, les bras croisés et le dos au mur, restaient mornes -et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme était un -ennemi; ils attendaient avec anxiété ce qui allait se passer. Enfin don -Juan, voulant savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce mystérieux -individu, se leva, remplit résolument son verre et se tournant vers -l'étranger toujours impassible en apparence: - ---Señor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possèdent à un -si suprême degré tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire à votre -santé. - -A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tête, fixa un instant -les yeux sur son interlocuteur, et lui répondit d'une voix sèche et -brève: - ---C'est inutile, señor don Juan, car je ne boirai pas à la vôtre; ce -que je dis à vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le señor don -López Arriaga, peut également le prendre pour lui, si bon lui semble. - ---Qu'est-ce à dire, señor? demanda don López en se levant avec -violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter? - ---Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention, -reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, señores, continuez donc -votre conversation. Elle était, à mon arrivée, des plus intéressantes: -vous parliez, je crois, d'une expédition que vous préparez, et même -n'était-il pas question, à l'instant où je suis entré, d'une femme -indienne que votre digne associé, le seigneur Pépé Naïpès, a enlevée -pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage -auprès de ses compatriotes? Que je ne vous dérange pas; je serais -charmé, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette -jeune femme. - -Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et -d'épouvante qui s'empara des trois associés à cette révélation -accablante et imprévue de leurs projets. Un instant ils se figurèrent -avoir affaire au génie du mal, et firent simultanément le geste de se -signer. Mais don López et don Juan étaient des hommes qu'un événement, -si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment -passé, il se raidirent, et, l'étonnement faisant place à la colère, don -Juan tira de sa botte vaquera un couteau à lame bien acérée, et fut se -placer devant la porte, afin de barrer le passage à l'inconnu; tandis -que don López, le sourcil froncé et le machette à la main, s'avançait -résolument vers la table derrière laquelle leur étrange interlocuteur, -debout et les bras croisés, semblait les défier après les avoir si -cruellement raillés. - ---Qui que vous soyez, señor caballero, dit don López en s'arrêtant à -deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu maître d'un secret -qui tue, et vous allez mourir. - ---Vous croyez, señor don López? répondit l'autre avec un sourire -ironique. - --Défendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive -Dieu! je n'hésiterais pas, je vous en préviens. - ---Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la première personne -que vous tueriez lâchement; les mornes et les quebradas de la Sierra -Nevada ont entendu déjà les cris d'agonie de vos victimes. - -A cette allusion faite par l'inconnu à un crime que don López croyait -ignoré de tous, une pâleur livide envahit son visage, un tremblement -convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se -précipita sur l'étranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le -menaçait; mais, dès que don López fut à sa portée, il se débarrassa -vivement de son manteau et le jeta sur la tête de son ennemi, qui -roula sur le sol sans pouvoir se délivrer de l'étoffe maudite qui -l'enveloppait comme un réseau inextricable. - -D'un bond l'étranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper -de don López, il se dirigea vers la porte; mais là, il trouva don -Juan, qui, s'élançant sur lui, chercha à lui enfoncer son couteau dans -la poitrine. Sans se déconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son -agresseur, et, avec une force que celui-ci était loin de soupçonner, -il lui tordit le bras de telle façon que ses doigts se détendirent, et -qu'il laissa échapper le couteau avec un cri de douleur. - -L'étranger le ramassa, et, serrant don Juan à la gorge: - ---Écoute, misérable, lui dit-il; je suis maître de ta vie, et je -pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau -et faire tort au _garrote_ qui t'attend; seulement je veux te marquer -pour que tu te souviennes de moi! - -Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blêmi du Mexicain, il -lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagèrent la figure -dans toute sa longueur. - ---Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dégoût, nous nous -retrouverons dans la Prairie! - -Et, s'élançant hors de la salle, il disparut. - -Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls, une expression de rage -impuissante et de haine mortelle contracta leur visage. - ---Oh! s'écria don López en grinçant des dents et en montrant le poing -au ciel, je me vengerai! - ---Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en étanchant le sang qui -souillait son visage. - ---C'est égal, dit à part lui Pépé Naïpès en jetant sur ses compagnons -un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray! -c'est un rude homme! - -[1] Fermiers. - -[2] Sac de noix (proverbe). - -[3] Auberge. - -[4] Façon de se saluer dans la nouvelle Espagne. - -[5] Herbe qui ressemble au trèfle. - -[6] Chercheurs d'or. - -[7] Jeu de cartes. - -[8] Lazzarone. - -[9] Manière de saluer qui équivaut à un bonsoir. - -[10] Dieu vous le donne bon. - - - - -II. - -LES CHASSEURS DE BISONS. - - -A deux lieues au plus de Santa Fé, dans une clairière située sur le -bord de la petite rivière qui borde le presidio, le soir du jour où -s'étaient passés les événements que nous venons de rapporter, six -hommes aux traits durs, profondément accentués, et portant le costume -des chasseurs de bisons, c'est-à-dire le chapeau à larges bords, la -veste de velours garnie de réales percées en guise de boutons, la -culotte serrée aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes -vaqueras et le zarapé bariolé, étaient réunis autour d'un grand -feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en -s'occupant activement des préparatifs de leur souper. Frugal repas, du -reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de -leur chasse, de quelques patates et de tortillas de maïs cuites sous la -cendre: le tout arrosé d'eau de smilax et d'aguardiente. - -La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans -l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne -répandait qu'une lueur incertaine. Le paysage était noyé dans ces flots -d'épaisses vapeurs qui, dans les pays équatoriaux, s'exhalent de la -terre à la suite d'une chaude journée. Le vent soufflait violemment au -travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit -sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats -sauvages se mêlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements -des pumas et des jaguars. - ---Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en -retournant les patates dont il surveillait la cuisson. - ---Je suis de votre avis, Fleur-de-Genêt, répondit un grand homme sec -en ce moment occupé à rendre le même service à la bosse de bison; le -soleil était, à son coucher d'une couleur de cuivre qui ne présage rien -de bon. - ---Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis -une faute en allant trouver seul ce misérable López. - ---Frère, vous savez que je n'ai pas approuvé cette démarche; mais le -Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme. - ---Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux -coureurs de bois, nous avons agi en véritables enfants en nous fourrant -à l'étourdie dans un véritable guêpier dont je ne vois pas comment nous -sortirons. - ---Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un oeil sûr on vient à bout -de bien des choses, et sept hommes déterminés en valent cinquante dans -la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans -secours lorsqu'il réclamait notre aide? - -Tous les chasseurs se récrièrent en protestant de leur dévouement au -Faucon-Noir. - ---Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens, -reprit le Castor, notre plus grande joie a été de voir grandir à nos -côtés et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chétif et -malingre que nous avons sauvé si miraculeusement lors de l'incendie -de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous -dévouer à son bonheur: le moment est arrivé, hésiterons-nous? - ---Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Genêt. - ---Bien parlé! s'écria le Castor. Et maintenant, frères, soupons. - -La bosse de bison fut tirée du feu, posée sur une large feuille -d'abanijo au milieu du cercle formé par les chasseurs. Chacun s'arma de -son couteau, et ils commencèrent à manger de bon appétit. - ---Cette affaire de l'hacienda n'a jamais été bien éclaircie, dit l'un -d'eux en engloutissant une énorme tranche de bison saupoudrée de -piment, et, dans l'intérêt de l'enfant, peut-être aurions-nous dû faire -des recherches. - ---Chut! répondit le Castor en baissant la voix, Tío Perico et moi nous -nous en sommes occupés. Croyez-vous donc que je n'aie pas songé comme -vous à retrouver la famille de notre cher enfant? - ---Eh bien, demanda un des chasseurs, qui était resté silencieux -jusque-là et qu'on appelait le Grand-Lièvre, qu'avez-vous découvert? - ---Hélas! répondit Tío Perico, en secouant tristement la tête, ce que -nous avons appris se borne à bien peu de chose. - ---Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins -de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se -bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du -Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme -riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que -depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de -l'incendie,--que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,--des -personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout -espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies -sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi -calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il -mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore? -Voilà ce que personne ne saurait dire. - ---Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit -Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon -retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt -ans passés? - ---Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que, -lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de -velours bleu brodé d'argent contenant des reliques? - ---C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire? - ---Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait -si.... - ---Hum! fit Tío Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à -la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite. - -Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper -était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques -brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit -le plus commodément possible. - -Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et -un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs -poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre. - -Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques -d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu. -C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus -de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses -moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne -respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré; -son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche -moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une -physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression -d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons, -le costume de chasseur. - ---Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune -homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les -ladrones? - ---Je les ai vus, répondit laconiquement le Faucon. - ---Et que prétendez-vous faire? - ---Sauver le Pigeon-Volant, si mes frères veulent me venir en aide. - ---Pourquoi ne le ferions-nous pas? - ---La tâche sera rude. - ---Tant mieux, corne-boeuf! dit le plus jeune en frappant la terre de la -crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu -maille à partir avec ces effrontés pillards des Prairies. - ---Ainsi Je puis compter sur mes frères? - ---Écoute-moi, _muchacho_, dit Tío Perico d'une voix solennelle; sache, -une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prêts à sacrifier -leur vie pour te voir heureux. - ---Je le savais, répondit le jeune homme avec émotion; mais -pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois, -tant le projet que j'ai conçu est grave et périlleux. - ---Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tête et qu'un coeur, -sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet? - ---Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè[1], la fille de -Mahaskak[2], le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre -dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon coeur s'est envolé -vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu -qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme. -Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois -pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte -Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il -entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef -des Comanches lui a vendu.--Une cinquantaine de bandits gambucinos et -trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que -soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de -tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me -suivre? - ---Quand partons-nous? - ---Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous, -et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut -donc nous hâter de suivre ses traces. - ---Partons, répondirent les chasseurs. - -Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant -d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier -américain est pourvu. - -A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de -feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut, -s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe -de paix. - -A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le -plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était -un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa -physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement -empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des -Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres -fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre -lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage. - -Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs -étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son -dos comme une crinière; une profusion de colliers de _wampum_ ornaient -sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une -tortue bleue grande comme la paume de la main. - -Le reste du costume se composait du _mitasse_[3] attaché aux hanches -par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise -de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures, -ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes; -un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins, -s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à -terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de -perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de -chevelures humaines, pendait à son côté gauche. - -Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à-dire le couteau à -scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le -manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait -un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était, -en effet, le célèbre Nauchenanga. - -Le Faucon-Noir s'avança seul au-devant de l'Indien. - ---Que veut mon frère? dit-il. - ---Voir le visage d'un ami, répondit le chef d'une voix douce. - -Alors les deux hommes portèrent la main droite à leur front, croisèrent -ensuite les bras en passant la main droite sur l'épaule gauche, et -inclinant la tête en même temps, ils se saluèrent suivant l'usage de la -Prairie. - -Cette cérémonie préliminaire terminée, le Faucon-Noir prit la parole. - ---Mon frère est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume -dans le calumet de ses amis blancs. - ---Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga. - -Et, s'approchant du feu, il s'accroupit à la mode indienne, détacha son -calumet de sa ceinture, et se mit à fumer en silence. - -Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprévue, -étaient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se -passèrent ainsi sans que personne parlât; chacun attendait que le chef -indien expliquât le motif de sa présence. Enfin Nauchenanga secoua la -cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture, et, s'adressant au -Faucon-Noir: - ---Mon frère repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette -année au Cerro Prieto[4]. - ---Oui, répondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon -frère a-t-il l'intention de nous accompagner? - ---Non, mon coeur est triste; Niang[5] s'est appesanti sur moi. - ---Que veut dire mon frère? lui serait-il arrivé un malheur? - ---Mon frère ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon[6] a vu -couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu[7]? -Ou bien me suis-je trompé et mon frère n'aime-t-il réellement que -les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? répondit -l'Indien, dont le regard étincela comme celui d'un chat-tigre. - ---Que mon frère s'explique plus clairement et alors je tâcherai de le -comprendre, murmura le Faucon-Noir. - -Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait réfléchir -profondément. - -Enfin il releva la tète, rendit à son regard toute sa sérénité, et, -d'une voix basse et mélodieuse: - ---Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi[8]? dit-il; le petit -oiseau qui chante dans mon coeur ne chante-t-il pas dans le tien? -Pourquoi ne pas être franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue -fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et -réussir. Que mon frère s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes. - ---Mon frère a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans -le coeur un petit oiseau qui me répète de douces paroles à chaque -instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le -Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pères; -mais que peut la volonté d'un homme seul? - ---Mon frère se trompe, il n'est pas seul; je vois à ses côtés les six -plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc là mon frère? -Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il -de l'amitié de son frère rouge Nauchenanga, le grand sagamore des -Comanches? - ---Je n'ai jamais douté de l'amitié de mon frère; c'est un illustre -chef, et je suis flatté de l'offre qu'il veut bien me faire, répondit -le jeune homme sans se compromettre. - ---Eh bien, que mon frère dise un mot, et deux cents guerriers comanches -se joindront à lui pour délivrer le Pigeon-Volant et prendre la -chevelure de ses ravisseurs. - ---Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que -vous êtes honnête et que votre parole est sacrée. - ---Michabou[9] nous protège, dit l'Indien en se levant; mon frère peut -compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui -livrer sans défense. - ---Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauvé la jeune fille, à -qui appartiendra-t-elle? - ---Rant-chaï-vaï-mè est sage, répondit noblement l'Indien, elle choisira -entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera -son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la -solitude. - ---Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrêt de celle que j'aime, -je saurai m'y soumettre en homme de coeur. - ---Mon frère parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment. - -Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans -ajouter une parole. - -Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairière pour -se mettre à la poursuite des gambucinos. - -[1] Le pigeon volant. - -[2] Le loup blanc. - -[3] Long caleçon. - -[4] La montagne Noire. - -[5] Dieu du mal. - -[6] Oiseau de Paradis. - -[7] Espagnols. - -[8] Faucon noir. - -[9] Dieu. - - - - -III. - -EL VADO. - - -Don López ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il -avait reçu. L'orgueil, la colère, et surtout le désir de se venger -lui rendirent le courage, et, quelques minutes après le départ du -Faucon-Noir, il avait retrouvé toute son audace et son sang-froid. - ---Vous le voyez, señor Pépé, dit-il en s'adressant au ranchero, nos -projets sont connus; il faut donc nous hâter si nous ne voulons -voir ici faire irruption les suppôts du gouvernement. Ce soir même, -aidé du señor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez à cheval -le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tête d'un chapeau -d'homme à larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrivée -sera le signal du départ de l'expédition. - ---Mais, observa Pépé, dans quel but vous embarrasser d'une femme? - ---Parce que cette femme, dit López avec une émotion mal dissimulée, -est douée d'une beauté étrange; elle est aimée des principaux chefs -des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer; -elle est donc pour nous un otage précieux, comme l'a fort bien dit -l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grâce à elle, -je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous -fermer la route du placer. - -Don López se leva, et, remontant à cheval, prit au galop la route du -Cerro Prieto. - ---Hum! fit Pépé en le regardant s'éloigner, quel oeil de démon! -Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu -ainsi! Comment tout cela finira-t-il? - -Et, sans plus de commentaires, il commença à mettre tout en ordre dans -le rancho. Lorsque ses apprêts furent terminés, il jeta un regard -autour de lui. - -Le señor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette à la bouche, -buvait à petits coups l'eau-de-vie restée dans la bouteille, sans doute -pour se consoler de la _navajada_ dont l'avait gratifié le Faucon-Noir, -et qui déjà se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse -physionomie du monde. - ---Hé! dit le ranchero d'une voix insinuante, señor don Juan, savez-vous -qu'il est à peine cinq heures? - ---Vous croyez? répondit l'autre pour dire quelque chose. - ---J'en suis sûr. - ---Ah! - ---Est-ce que le temps ne vous semble pas long? - ---Extraordinairement. - ---Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abréger. - ---De quelle façon? - ---Oh! mon Dieu, avec ceci. - -Et Pépé sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il étala avec -complaisance sur la table. - ---Ah! la bonne idée! s'écria don Juan, dont les yeux étincelèrent; -faisons un monté! - ---A vos ordres; mais que jouerons-nous? - ---Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en -se grattant la tète. - ---La moindre des choses, simplement pour intéresser la partie. - ---Encore faut-il l'avoir. - ---Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai -une proposition. - ---Faites, señor, je serai charmé de la connaître. - ---Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir -dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don López. - ---Accepté, s'écria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non -moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une -heure. - ---Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero. - ---Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commençons-nous? - ---Je suis à vos ordres. - -La partie s'engagea, et bientôt, oubliant tout autre intérêt, les deux -hommes furent complètement absorbés par les combinaisons du _siete de -copas_, de _el as de oro_, du _tres de bastos_ et du _dos de espadas._ - -Au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, l'Angelus sonne au -coucher du soleil, et dans ces contrées, où il n'y a pas de crépuscule, -la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini -de tinter, l'ombre est épaisse. L'heure était donc bien choisie pour le -départ, et Pépé ne le retarda pas, car, bien qu'il eût déployé toute sa -science, il avait trouvé dans le señor don Juan un adversaire tellement -habile, qu'après plus de trois heures d'une lutte acharnée, tous deux -se trouvaient aussi avancés qu'auparavant. - -Au dernier coup de l'Angelus, Pépé mit la clef dans la serrure de -la porte conduisant à sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques -secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant. - -Rant-chaï-waï-mè était une mignonne jeune fille de seize ans à peine, -à la tournure gracieuse, légère, avec ce laisser-aller plein de -charme que les Espagnols appellent _salero_, mot que nulle expression -française ne saurait rendre; ses traits délicats, presque enfantins, -respiraient la douceur et l'innocence; son front rêveur, ses grands -yeux noirs et pensifs, son nez finement découpé, aux ailes mobiles, -sa bouche rieuse bordée de deux lèvres parfaitement ourlées, ses -dents blanches et son petit menton à fossette, lui formaient la plus -délicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistré, -presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes, -ses cheveux noirs lui tombant en deux énormes tresses sur les talons, -ses mains d'une petitesse extrême, complétaient l'ensemble enchanteur -de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle était vêtue -de deux larges chemises de calicot rayé; l'une, serrée au cou, tombait -jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attachée à la ceinture, lui -descendait jusqu'aux chevilles. Son cou était orné de colliers de -perles fines entremêlées de ces petits coquillages nommés wampums et -qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles étaient -entourés de larges cercles d'or, et un petit diadème du même métal -rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brodés de -laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux -et finement cambrés. - -A son entrée dans la salle, un nuage de tristesse et de mélancolie -répandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus -à sa personne. - ---Allons, _waïnè_[1], lui dit le ranchero, séchez vos larmes, nous ne -vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-être -mieux que vous le croyez. - -La jeune fille ne répondit pas, elle se laissa déguiser sans -résistance, mais en faisant une petite moue à désespérer un saint. - ---S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pépé à part lui, tout en -attifant sa prisonnière et en jetant un regard de convoitise sur les -joyaux dont elle était parée; il faut être fou pour gâcher ainsi l'or -et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter -quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille -piastres! Quelle magnifique partie de monté on ferait avec cela! Ah! si -don López avait voulu.... Enfin nous verrons. - -Tout en faisant ces judicieuses réflexions, le ranchero avait achevé la -toilette de la jeune fille; il compléta son déguisement en lui jetant -sur les épaules le manteau abandonné par le Faucon-Noir; puis, donnant -un dernier regard à sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de -cartes qui était resté sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et -sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du señor don Juan, -qui, malgré les divers incidents de la journée, avait repris sa bonne -humeur, grâce sans doute au monté, cette passion invétérée de tout bon -Mexicain. - -La porte fermée avec soin, l'Indienne fut placée sur un cheval, Pépé -monta sur un autre, ainsi que le señor don Juan, et, abandonnant sa -maison à la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en -soucier, le ranchero donna le signal du départ, suivi de ses deux -compagnons; il fit un détour pour traverser le pueblo et se dirigea au -grand trot du côté du Cerro Prieto. - -Don López avait mis le temps à profit, et tout était prêt pour le -départ. Les nouveaux venus ne descendirent même pas de cheval; dès -qu'on les aperçut, la caravane, composée, comme nous l'avons dit, -d'une cinquantaine d'hommes déterminés, après s'être, formée en file -indienne, s'ébranla dans la direction des Prairies, non sans avoir -prudemment détaché sur ses flancs deux éclaireurs chargés de surveiller -les environs. - -Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, semé -d'embûches de toutes sortes où à chaque instant l'on craint de voir -s'élancer de derrière les buissons l'ennemi qui vous guette au passage. -Aussi la petite troupe, inquiète et tressaillant au moindre bruit, -s'avançait-elle silencieuse et morne, les yeux fixés sur les halliers -touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prête à tirer au -moindre mouvement suspect. - -Cependant les gambucinos marchaient déjà depuis trois heures sans que -rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait -à régner autour d'eux; peu à peu leurs appréhensions se dissipèrent -et ils commençaient à causer à voix basse et à rire de leurs terreurs -passées, lorsqu'ils arrivèrent sur les bordas d'une petite rivière qui -leur barra le passage. - -Dans l'intérieur de l'Amérique du Sud les voies de communication sont -nulles et par conséquent le système des ponts complètement négligé. -On ne connaît que deux moyens de traverser les rivières: chercher un -_vado_ (gué), ou, si l'on est trop pressé, lancer son cheval dans le -courant, souvent très rapide, et tâcher d'atteindre l'autre bord à la -nage. Don López choisit le premier moyen: il chercha un vado. - -Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientôt toute la troupe entra -dans l'eau; quoique le gué ne fût pas égal et que parfois les chevaux -eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligés de se mettre à la -nage, tous les cavaliers passèrent sans accident. - -Il ne restait plus sur la rive que don López, le chef comanche, qui -avait rejoint l'expédition quelques minutes avant son départ et lui -servait de guide, la jeune Indienne et le señor Pépé Naïpès. - ---A nous maintenant, chef, dit don López en s'adressant à Nauchenanga; -vous voyez que nos hommes sont en sûreté et n'attendent plus que nous -pour se mettre en route. - ---La waïnè première, répondit laconiquement l'Indien. - ---C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don López; et se tournant -vers sa prisonnière:--Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que -possible le timbre de sa voix. - -La jeune fille, sans répondre, fit résolument entrer son cheval dans la -rivière; les trois hommes la suivirent. - -La nuit était sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune -incessamment voilée ne brillait qu'à de longs intervalles, ce qui -rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les -objets à une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes, -don López crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne -suivait pas la ligne tracée par le vado, mais appuyait sur la gauche -comme s'il se fût abandonné au courant. Il poussa son cheval en avant -pour s'assurer de la réalité du fait; mais tout à coup une main -vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant même qu'il songeât à -résister, il fut renversé dans l'eau et pris à la gorge par un Indien. - -Pépé Naïpès s'élança à son secours. - -Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une -impulsion occulte, s'éloignait de plus en plus de l'endroit où les -gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant -de ce qui se passait, rentrèrent dans l'eau pour venir en aide à leur -chef, tandis que d'autres, guidés par don Juan, suivirent le rivage -au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il -aborderait. - -Pépé Naïpès, après plusieurs efforts infructueux, se rendit maître du -cheval de don López et le mena à celui-ci au moment où il venait de -tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain -se remit en selle et gagna le rivage où il tâcha de rétablir un peu -d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxiété les péripéties du -drame silencieux qui se jouait dans la rivière entre Nauchenanga et la -jeune Indienne. - -Le chef comanche avait lancé son cheval à la poursuite de celui du -Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallèle, suivaient -le fil de l'eau, le premier cherchant à se rapprocher du second qui -s'efforçait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui -les séparait. - -Tout à coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un -hennissement de douleur, et il commença à battre follement l'eau de -ses pieds de devant, tandis que la rivière se teignait en rouge autour -de lui; le chef, comprenant que son cheval était blessé à mort, quitta -la selle et se pencha de côté, prêt à plonger. En ce moment, une face -hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une façon diabolique, -et une main s'avança vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable -sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, même dans les -circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit -le crâne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau. - -Alors un formidable cri de guerre éclata dans la forêt, et une -cinquantaine de coups de feu éclatèrent, tirés des deux rives à la fois -et illuminant la scène de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de -peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mêlée terrible s'engagea. - -Les Mexicains, pris à l'improviste, se défendirent d'abord mollement, -lâchant pied et cherchant un abri derrière les arbres; mais obéissant -à la voix de don López qui faisait des prodiges de valeur tout en -excitant ses compagnons à vendre chèrement leur vis, ils reprirent -courage, se formèrent en escadron serré et chargèrent les Indiens -avec furie, luttant corps à corps avec eux, les assommant à coups de -crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut -court. Les peaux-rouges voyant le mauvais résultat de leur surprise, -se découragèrent et disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus. -Cinq minutes plus tard, le calme et le silence étaient si complètement -rétablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas été blessés et si -plusieurs Indiens n'étaient pas restés sur le champ de bataille, cette -scène étrange aurait pour ainsi dire pu sembler un rêve. - -Dès que les sauvages furent en fuite, don López jeta un regard avide -sur la rivière: de ce côté aussi la lutte était terminée. Nauchenanga, -monté en croupe derrière la jeune fille, guidait son cheval vers le -rivage qu'il ne tarda pas à atteindre. - ---Eh bien? lui demanda don López. - ---Les Pawnies sont des renards sans courage, répondit le Comanche en -montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes à -sa ceinture, ils fuient comme des femmes dès qu'ils voient le visage -d'un guerrier de ma nation. - ---Bien! fit avec joie don López, mon frère est un grand chef, il a un -ami. - -L'Indien s'inclina avec un sourire indéfinissable; son but était -atteint, il avait gagné la confiance de celui qu'il voulait perdre. - -La troupe se remit en marche. - -Pendant plus d'un mois, le voyage des aventuriers à travers la Prairie -ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens -qui les suivaient pour ainsi dire à la piste. Ils voulaient délivrer -le Pigeon-Volant, c'était là du moins le principal motif de leurs -agressions; le second était cette haine qui séparera toujours la race -rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'année en année -davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires -de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu même où reposent -les os de leurs pères, les refoulant sans cesse vers les mornes désolés -et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite -que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants -de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculés. - -[1] Femme. - - - -IV - -LA GROTTE DU SAYOTKATTA[1] - - -Le Néobraska--la Plate--ainsi que le nomment les Indiens, est un de -ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en -posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage -en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se -réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre -dans le Missouri. - -C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large -fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous. - -L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus -aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu. -La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule -silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes -si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste -plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé -à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une -grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès -semblables à des pierres tumulaires. - -A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant -a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les -Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et -du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se -font les hécatombes à _Kitchi-Manitou._ Un grand nombre de crânes de -bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en -courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce -dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut -du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes, -la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies -et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore -américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui -ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou -longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin, -bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent -les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de -neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant, -empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur. - -Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle -soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les -Indiens nomment _wabigon-quisi_», le mois des fleurs, la tranquillité -du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de -la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut -suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée -_Paduca_, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de -la fourche. - -C'était l'heure où le _maukawis_[2] faisait entendre son dernier chant -pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du -soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges. - -Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent -subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour -la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait -l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup -d'oeil, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec -attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces -trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est -proverbiale dans le Nouveau-Monde. - -Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie -sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille -moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient -remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où -l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa -chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir. -Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de -peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs. - -Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût: -une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir -grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies -de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur -chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses -que savent si bien confectionner les _squaws_[3]. Une couverture -bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de -les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs -mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la -poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient -armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux -arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les -avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les -recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les -avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs, -car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes; -leurs montures mêmes, _mustangs_ presque aussi indomptés que leurs -maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont -ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de -plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges -et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise, -complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables. - -Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les -ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un -vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun -attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas -d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente -pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à -peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées -d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture[4] de son cheval. - -Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part -trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'oeil et -l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux -personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à -voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des -Comanches. - -Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de -Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et -le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos, -fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés -de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient -succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à -murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis -et les exhortations. - -L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans -l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les -mystères de la nuit profonde qui l'entourait. - ---Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à -dissimuler nos traces aux Pawnies? - ---Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale, -les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît -tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux. - ---Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis? - ---Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme -le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur -chevelure; souvent on le croit loin et il est près. - ---J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux -bandits qui l'accompagnent? - ---Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit -l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît. -Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'oeil de l'aigle et la -prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau -qui chante dans son coeur et qui lui dit: Viens! viens! - ---Qu'entendez-vous par là? quel oiseau? - ---Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion. - ---L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher -de dire don López. - ---L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui -échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va -parler. - ---J'écoute. - ---Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à -l'_endit-ha_[5], et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux -cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile -d'atteindre le placer que je vous ai donné. - ---Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un -soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se -préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de -nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert. - ---Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme, -j'entends le silence! - -Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles, -lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui, -le fit tomber sur les genoux. - -Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine -au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de -la tente. - ---Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de -guerre. - -Et il s'élança dans la Prairie. - ---Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups -enragés! Aux armes! enfants! aux armes! - -En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués -derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment -des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans -la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant -faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute -bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour -il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les -Peaux-rouges, leurs ennemis mortels. - -Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la -droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les -mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes -herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder -autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui -devenaient de moins en moins distincts. - -Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert -de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il -était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises -différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du -cachorro de agua[6]. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri -poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait -sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce -tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages, -rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un -cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans -l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des -entrailles de la terre. - -Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il -venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas -en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il -reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son oeil -assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui: - ---_Curujira_[7] a-t-il appris au sage _piaïes_[8] ce que le grand chef -comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme. - ---Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner -le silence. - -L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea -dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu -une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva, -à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de -forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une -lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté -en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa -poitrine, il attendit. - -Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était -un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu -épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle -qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus, -séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques -et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue -en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de -chevelures humaines tressées avec art. - -Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux -hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole. - ---Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il. - -L'Indien s'inclina. - ---_Iurupari_[9] nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet -doit-il échouer! - ---Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes. - ---Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête. - ---Mon frère est impatient, observa le devin. - ---J'attends que mon père s'explique. - ---Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en -jetant sur le chef un regard scrutateur. - ---_Ouah!_ fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel -autre que mon père oserait habiter ici? - ---Personne; mais d'autres peuvent y venir. - ---Et qui donc? - ---Néculpangue[10], le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la -terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu? - -A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva -d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur: - ---_Cudina[11]! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les -secrets d'un chef? - -Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et -lui répondit d'une voix affectueuse: - ---Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui -parle. - -Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits -avaient repris leur impassibilité; il répondit: - ---Que mon père me pardonne. Outkum[12] avait troublé mes esprits, je -n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué. - ---Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec -calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent -ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur. - ---Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à -l'heure je ne savais ce que je disais. - ---Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne -qu'il le fasse attendre. - ---Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout. - ---Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà. - ---Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à -dissimuler plus longtemps. - ---Me voici! dit une voix mâle et sonore. - -Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux -yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui. - ---Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect -devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient -célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest. - -Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des -Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais -qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres -robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une -de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont -impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude -vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de -finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils -noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux -lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat. - -Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu -approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme -un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre -de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin -qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui -le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et -peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il -était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait -adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui -il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et -parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de -découvrir où il se retirait. - -On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité -qui dépassait toute croyance. - -D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et -surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant -à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie -raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant -en pareille matière. - -Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos, -c'est-à-dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et -indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à -la main un rifle précieusement damasquiné. - -Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole: - ---Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera[13] lui a été -propice. - ---Le grand tokki[14] des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai -obéi, répondit majestueusement le chef. - ---Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier. - ---Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être -commises dans l'accomplissement de ma mission. - ---Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes. - ---Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui, -immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le -moins du monde à leur laisser le terrain libre. - ---Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main -du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et -Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane[15]. - ---La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le -désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père -m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici. - ---Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour -accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son coeur; celle qu'il -aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il -ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa -parole est la plus belle vertu du guerrier indien. - ---Qu'ordonne mon père? - ---Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers -de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir. -Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui -souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du coeur -d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à -choisir, les prisonniers seront amenés ici. - ---Cela sera fait. - ---Et le Faucon-Noir? - ---Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les -chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp. - ---Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de -satisfaction. - ---C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne. - ---Mon frère le hait? - ---Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga -avec un sourire indéfinissable. - ---Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa -hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous[16]; j'aiderai -mon frère. - ---Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef -avec un vif mouvement de joie. - ---Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une -plus longue absence inquiéterait l'Espagnol. - -Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes. - -Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à -ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions, -poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp -des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers -le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par -intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des -lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude -de sauvages. - -Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante -qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux, -s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques -pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le -coeur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque -et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des -cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient -devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours. -En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui -dit ce seul mot: - ---Arrête! - -Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent -qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains -et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue. - ---Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il -aime. - ---Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le -_walkon_ m'appelle à son aide. - ---Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai. - ---Le Faucon n'est pas un Indien. - ---Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour -obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux -Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons -appellent don López. - -Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à -l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus -qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en -désordre. - -Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine -avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et -tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur. - -[1] Sorcier voyant. - -[2] Espèce de caille. - -[3] Femmes indiennes. - -[4] Composée de peaux de mouton et de ponchos. - -[5] Point du jour. - -[6] Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les rivières de -l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé, mais il -conserve toujours son cri plaintif. - -[7] L'esprit des pensées. - -[8] Sorcier. - -[9] Esprit malin. - -[10] Le lion du désert. - -[11] Homme-femme! terme de souverain mépris. - -[12] Le méchant esprit. - -[13] Esprit des chemins. - -[14] Souverain maître. - -[15] Paradis indien. - -[16] Enfants. - - - - -V - -LE TREMBLEMENT DE TERRE. - - -Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un -drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains. - -Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise; -comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de -l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse -défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois -les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant -ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols; -souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant -à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils -désespéraient de triompher autrement. - -Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient -péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort -et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant -une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se -trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner -quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé; -mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient -suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à -l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées -qu'ils lancèrent dans toutes les directions. - -Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens, -profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie, -escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les -gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage -et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient -accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes -encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos. - -Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver -les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado -qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à -ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain -que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de -la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se -trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente. - -Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille -au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue -de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit. - ---Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi, -waïnè; il faut partir. - ---Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas! - ---Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence: -le temps est précieux. - ---Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort, -dit fièrement la jeune fille. - ---Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec -colère, voulez-vous me suivre, oui ou non? - -Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules. - -Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait -violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il -chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les -mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa -un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil -froncé, l'attitude menaçante: - ---Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de -ma nation qui m'appellent. - -Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en -poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui -avait traversé le bras. - ---Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec -un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur. - -Et, l'oeil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes, -elle se prépara à renouveler la lutte. - -Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe -au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer -le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit -tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur -le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper -le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa -aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança -sur elle et tous deux roulèrent sur le sol. - -La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de -sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes, -à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son -lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en -silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec -toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer -ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente. -Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme -lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi -mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront. - ---Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore -vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main -morte! - ---Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa -ceinture. - ---Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les -mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser -compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car -je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois -faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces -inutiles et causons un peu. - ---Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant -d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet. - -Le coup partit. - -Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du -chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle, -qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais -il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la -tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier. - -Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent -dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies. - -Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une -quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après -les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir -en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant -les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la -fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa -sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les -individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et -les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don -López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se -laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha -sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa -petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un -ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient. - -Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il -poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi -galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs -et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et, -abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses -alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos. - -Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les -habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et -donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou -ralentir, car le but est la victoire ou la mort. - -Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec -les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans -la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande, -franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie -avec une vitesse qui tenait du prodige. - -Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et -tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons -passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant -par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et -lugubre appel d'un frère. - -Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que -les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux -s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds -râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux -une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain -se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent -subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et -les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel, -ne purent retenir un cri d'épouvante. - -Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte -céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune, -immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une -transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient -visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y -avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska -avait subitement cessé de couler. - -Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec -une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme -par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et -s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité -inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la -plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la -terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les -collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui -lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença -à s'agiter avec un mouvement lent et continu. - ---Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et -en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire. - -En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau -de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de -cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots -de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières -changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de -toutes parts sous les pas des hommes atterrés. - -Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière -dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux -hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient -la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les -uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les -précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur -course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les -jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle -avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements -plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur -neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en -poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre -et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés -par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées. - -Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est -possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au -camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes -de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et -terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin -des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir -assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se -faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts -vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent -avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de -douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des -cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et -sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant -vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants. - -La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses; -vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud, -le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux -Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une -terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour -d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans -ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre -dans leurs coeurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur -vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons -à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de -sépulcre. - - - - -VI - -LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR. - - -Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et -les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il -leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti -sous les eaux ou dévoré par les flammes. - -A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le -Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver. - -Le chasseur abandonna la poursuite de don López.--Que demandent mes -frères? dit-il. - ---Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie. - -Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes -qui attendaient de lui leur salut. - ---Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs -mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez, -dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et, -alors, que Wacondah vous protège. - -Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus -hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se -laissaient tuer sans opposer de résistance. - -Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de -confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos. -Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López, -ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les -avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir -ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils -l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant. - -Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une -seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado -avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion -qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu. - -La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que -le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans -ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les -gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en -cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras -mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en -pleine poitrine. - -Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant -splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de -la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux -animaux. - -Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette -adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient -déjà à les lancer dans les flots. - -Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux, -tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs -pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter -son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et -deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau. - -Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les -mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas -épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de -sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les -chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait -la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses -côtés avec un sifflement sinistre. - ---A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à -mon secours! - ---Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage! - -Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le -chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière -pour venir en aide à celle qu'il aimait. - ---Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu? - -Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de -Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au -milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de -conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la -main. - -En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc -d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible -agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force -irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal -remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques -secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre -infranchissable s'ouvrit entre eux. - -Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre -don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses -bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir. - -Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore -quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre -cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu. - -Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger; -l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain -bouleversé et inondé par les flots de la rivière. - -Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu -de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à -toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière -les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il -fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui -galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers -se remirent à la recherche de leurs ennemis. - -Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies, -avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était -facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même -considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les -circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut -donc là qu'il conduisit sa petite troupe. - -Elle y arriva un peu après le milieu du jour. - -Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle -raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore. - -Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui -fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de -toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se -nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement -un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret -de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des -marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui -lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes. -Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi -pour sa sépulture. - -C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur. -Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et, -après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer -tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le -sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir. - -On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet -de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un -monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau -supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à -ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de -vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la -première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage -en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du -guerrier Indien et de son cheval[1]. - -Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils -commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant -les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses -palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé -circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur. - -Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau -de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette -hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la -rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est, -ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant -l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva -un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste -n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin -de tout préparer pour une vigoureuse défense. - -Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par -la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna -donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on -coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des -cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme -du _charqui_. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se -trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de -faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait -par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient -imperceptible. - -Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu -leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en -quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur -était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de -guerre et des objets indispensables à leur campement. - -Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons; -ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent -pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité -considérable d'eau. - -Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après -avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert -conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès. - ---Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez -aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée. - ---Hum! fit le ranchero, seul? - ---Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs, -dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et -puis, que craignez-vous? - ---Eh! d'être scalpé, donc! - ---Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être -attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous -tués. - ---C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas? - ---Oui, et dans le nôtre. - ---Ah! - ---Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous -présenterez de ma part à l'OEil-Gris, c'est le chef de la tribu, une -de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma -part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous -aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez -avec vous une outre d'aguardiente; l'OEil-Gris, auquel vous montrerez -cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et -vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les -conduirez ici. M'avez-vous compris? - ---Parfaitement. - ---Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans -vos mains le sort de tous vos compagnons. - -Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui -lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef -lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit, -accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le -suppliaient de se hâter. - -Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte -distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à -ses oreilles, un noeud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à -demi étranglé sur le sol. - -Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les -cachaient et se précipitèrent sur lui. - ---Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis -mort. - -[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington -Irving, intitulé _Astoria._ - -[2] Villages. - - - - -VII - -NÉCULPANGUE. - - -Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son -épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son -couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles -de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de -son compagnon en lui disant: - ---Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus -utile que sa mort. - -Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en -repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied. - -Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins. - ---Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si -heureusement pour lui. - ---Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui -cherche un placer. - ---Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et -l'ami de don López Arriaga. - ---Chef, je vous assure que vous vous trompez. - ---Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois -parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos -projets? - -Le Mexicain baissa la tète. - ---Que voulez-vous de moi? demanda-t-il. - ---La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante. - -Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant -Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise -seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris. - ---Parlez! murmura-t-il. - ---Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et -de les suivre. - -Pépé Naïpès obéit sans résistance. - -Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga -avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les -degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment -où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la -poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré -les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des -gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin, -et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne -savaient plus de quel côté se diriger. - -Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses -souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus -facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au -présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les -sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir -marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre -deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur -les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers -lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès. - -Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent -pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et -armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu -desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue, -Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se -contentèrent de jeter un coup d'oeil autour d'eux sans manifester la -moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse -avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part -quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi -vite qu'ils s'étaient montrés. - -Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient -échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les -peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le -raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de -les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en -cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer -une parole. - -Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps -avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion -sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi. - -Pépé Naïpès connaissait trop bien les moeurs indiennes pour s'étonner -de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible -lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi -l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant; -il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste -suspect il serait en un clin-d'oeil renversé et garrotté. - -Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque -instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à -la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé -Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait -attaqué le camp et s'en était emparée. - -C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga -avait annoncé l'arrivée à don López. - -Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui -l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole. - ---Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos -frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en -détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté -par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition -a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de -reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos coeurs -et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au -pouvoir de ses ravisseurs? - -A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée, -et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des -tomahawks et les canons des rifles. - ---Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement -Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il -avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il -doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il -ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et -nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs -chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour -dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants? - ---Notre père a bien parlé, répondirent en choeur les chefs en -s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en -lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire. - ---Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête -grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier. - -Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque -auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez -peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en -scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander -mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis. - -Néculpangue le considéra un instant de cet oeil profond auquel rien -n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait -reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et -combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait; -alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air -riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce -fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien. - ---Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service -à mon frère. - ---Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les -façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien -sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort. - ---Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère? - ---Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis -certain qu'il sera de mon avis. - ---Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en -venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait, -et je ne savais ce que je faisais. - ---Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et -qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent, -bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre -fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines -circonstances. - ---Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai -sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible. - ---Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous. - ---Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de -faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui? - ---Parlez, chef, je suis à vos ordres. - ---Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle? - ---Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu! - ---Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est? - ---Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où -il s'est retranché, mais je puis vous le décrire. - ---Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est -vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit. - ---Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une -haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la -rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef -indien. - ---La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue. - ---En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu. - ---Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est -devenue? dit Nauchenanga. - ---Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous. - -En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de -Néculpangue. - ---Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il -peut se retirer. - ---Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se -souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient. - -Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue -et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès. - ---Que veut faire de cet homme notre grand médecin? - ---Je veux offrir demain, au lever du soleil, son coeur palpitant à -Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence. - ---Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix -douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut -honorer. - ---Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang. - -Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien, -quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est -plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent -briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut -s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de -concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout -respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés. - -Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter -plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la -victime qu'ils convoitaient. - ---Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui -appartient: Jurùpari sera content. - ---Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il -puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat, -répondit le devin avec un sourire de satisfaction. - -Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant -Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant -ébranlée par son hésitation. - -Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris -pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en -vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux -qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il -perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le -jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du -supplice. - - - - -VIII - -LA CHASSE AUX ÉLANS. - - -Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était -parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait -pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche -pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don -López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en -vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient -aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait, -le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des -bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher -en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue -noire qui couraient effarés çà et là. - -Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à -envelopper la nature comme d'un épais linceul. - -Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon -avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout -vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur. -Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la -mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa -Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils -avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner -les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes -regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain, -et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se -donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était -pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de -long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé -depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était -si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa -troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides -par le malheur. - -Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du -placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment -découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le -fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état -dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une -cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le -presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps! - -Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie, -et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant -sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré -plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et -presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie -passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée. - -A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la -pauvre Rant-chaï-waï-mè. - -Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait -silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien -changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première -fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux -s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la -captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté -du désert. - -Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle -avait lu au fond du coeur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait -pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une -jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des -heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui, -pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux. - -La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était -plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des -diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses -rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques. -Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de -senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère -transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et -reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un -silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement -par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et -qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le -calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant -plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace. - -Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don -López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri. - ---Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà -un oiseau qui chante bien tard. - ---Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait. - ---Caray! de quel augure parlez-vous? - ---J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que, -lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un -malheur. - ---Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que -les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu -besoin de présages pour cela! - -En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était -fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle -force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres -situés sur la lisière du camp. - -Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son -esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit -qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López -secoua la tête et reprit sa promenade. - -La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété -qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si -quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa -première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un -observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose -d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard -brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait -en proie à une grande émotion intérieure. - -Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent -dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de -la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne -tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul -veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était -telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas. - -La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si -ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois -reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se -réveiller. - -Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La -solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de -fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes -élans rôdaient parmi les arbres. - -A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux -leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López -la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette -demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte -que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les -oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les -environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour -rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue -veille, il partit avec les chasseurs. - -A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se -fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel. - ---C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais -entendu chanter cet oiseau pendant le jour. - ---Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage, -répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante -auprès d'un tombeau ça porte malheur. - -Don López haussa les épaules avec dédain. - -Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air, -Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où -étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou -dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et -suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse. - -La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en -rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses -gardiens, le coeur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva -jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile -quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de -son coeur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre -fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux -que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit -le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité -surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas -à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de -cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent. - -Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut -point d'intérêt pour les gambucinos. - -Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en -silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent -afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents -animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter -insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter -qu'ils avaient des ennemis près d'eux. - -Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent -les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs -lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas -produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du -tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi -à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils -s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec -soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos. - -Alors il se passa une chose étrange. - -Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire -place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur -des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs -chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un -lasso sur les épaules et les renversant à terre. - -Don López et ses hommes étaient prisonniers. - ---Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment -trouvez-vous celui-là! - -Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter -en silence. Un seul murmura entre ses dents: - ---J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait -malheur! - -A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux -doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la -hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé -leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres. - -A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de -feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons, -vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la -pressa sur son coeur. - ---Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à -rendre. - ---Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son -sein. - -Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible -pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le -chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire -les noeuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire -le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu -et désespéré sur le sol. - -Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements. - -Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une -colère impuissante à ce qui s'était passé. - -Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des -sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le -lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de -Rant-chaï-waï-mè était le principal chef. - -Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent -au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il -pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté. -Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière -qui arrivait comme un tourbillon. - -Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les -armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop. - -Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à -repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit. - - - - -IX - -LA LOI DES PRAIRIES. - - -Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on -enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux -Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les -loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les -routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés, -Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et -partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos. - -Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des -guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été -envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs -comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en -marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au -coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la -sentinelle des chasseurs avait aperçus. - -Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une -escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au -Castor et descendit dans la plaine. - -Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se -voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec -furie l'une contre l'autre. - -Certes, pour qui n'eût pas été au fait des moeurs singulières de la -Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il -n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre, -les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux -avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens, -et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes -demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs. - -Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle -qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en -s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte. - -Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour -eux et leurs guerriers. - ---Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de -premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie -de la Prairie. - ---Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef -des Pawnies? - ---Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon coeur se -réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur. - ---Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme -mon frère. - -Le chasseur s'inclina avec courtoisie. - ---Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont -nombreux dans la pampa. - ---Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le -gibier que je voulais atteindre. - ---Mon frère est heureux. - ---Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la -guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite? - ---Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis. - ---Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile. - -L'Indien s'inclina à son tour. - -Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant. - ---Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part -d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le -chasseur. - ---Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je -m'arrête. - ---Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il -cherche à ravir la chevelure? - ---Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et -mon ennemi n'est-il pas le sien? - ---Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don -López, cet homme est en mon pouvoir. - ---Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles? -fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la -passion qui grondait au fond de son coeur. - ---Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il -commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline. - ---Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une -certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses... - ---Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son -mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant -comme une lame d'acier. - ---Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son -tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la -squaw d'un lièvre des visages pâles. - -A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et, -saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche. - -Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux -troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à -l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et, -s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient -son âge et sa réputation: - ---Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il, -des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves -intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les -visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit -être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur -est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne -vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées -par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet -des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au -conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite -à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils -soient sauvegardés. - ---Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé. - ---J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas -que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais -parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra -enfreindre les lois de la Prairie. - -Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de -sa troupe et regagna son camp. - -Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne -pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au -fond de son coeur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque -les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le -vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une -pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa -activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain. - -Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de -sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour -ouvrir la discussion. - -Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs, -et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et -conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la -plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante -de bonheur, caracolait auprès de lui. - -Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable -village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues -et des places. - -A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés, -accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir. - -Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre, -précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur -un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que, -derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée -de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures -humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata, -et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par -quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des -regards effarés et qui était plus mort que vif. - -Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il -s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut. - -Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de -l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix. - ---Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les coeurs, dirent-ils ensemble, -écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous -réunissent. - -Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un -trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé: - ---Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère! -vos paroles seront enterrées là. - -Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles -du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus -et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun -protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise -et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion. - -Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou -en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il -égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc -tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata, -coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus -la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un -nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les -mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne -sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie -malfaisant. - ---Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous -les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant. -Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant -que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait -de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre -aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons -l'honorer. - ---Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des -chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de -prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que -cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire. - -A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les -Indiens restèrent un moment interdits. - ---Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car -il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs. - ---Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme -une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il -mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les -enfants. - -Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le -sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent -à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant: - ---Que votre volonté soit faite; cet homme est libre. - -Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que -par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber -évanoui au milieu des chasseurs. - ---Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que -ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis -prêt à vous suivre. - -Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont -le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des -guerriers. - -Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers -le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés -en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut -apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance. - -Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant -à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de -touffes de crins teints en rouge. - -Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers -le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il -la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite -gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout -au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé, -Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le -chasseur: - ---Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes. - ---Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon -frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à -m'adresser à propos de mes prisonniers. - ---Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le -sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame -la loi des Prairies, oeil pour oeil, dent pour dent. - ---Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement -le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs, -que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies, -il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un -ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas -que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit -souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens. - ---Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son -siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin -que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans -mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous -et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée -et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche, -heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que -je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine -et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois, -l'application de la loi des Prairies. - -Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de -mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords, -lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle. - -Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste -terrible: - ---Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni -par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but -était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je -l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère; -de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et -de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me -reconnais-tu, don López? - ---Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement. - ---Pas de grâce, continua Néculpangue, oeil pour oeil, dent pour dent. - -Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la -tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps -son prisonnier. - -Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur, -à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta -un poignard, en lui disant d'une voix émue: - ---Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs -comme un homme de coeur, tes victimes crient après toi. Wacondah te -pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère. - -Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression -impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de -fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard: - ---Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les -bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je -saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers -Néculpangue, sois heureux, tu es vengé! - -Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard -dans le coeur. - ---Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il -n'est plus de bonheur pour moi. - -A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant -le reliquaire que celui-ci portait au cou: - ---Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils. - -A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de -tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les -premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de -ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et -serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras. - ---Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots. - -Le jeune homme le retint longtemps serré sur son coeur, dans une -étreinte passionnée. - -Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent -l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie. - -Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant -devant le chasseur: - ---Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs -de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma soeur. - -Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement. - ---C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté -et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce -pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort! - -Et il poussa du pied le corps de son ancien chef. - - - - -UNE - -NUIT DE MEXICO - -SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION - - -Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne -capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante -créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui -bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale -distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur -niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont -Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement -tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le _Popocatepelt, montagne -fumante,_ et l'_Izlaczchualt_ ou la _Femme blanche_, dont les cimes -chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues. - -L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée -de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des -Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu -des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à -la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre -compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de -couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents -qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout -entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par -les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du -soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des -arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement -orientale qui étonne et séduit à la fois. - -Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce -conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle -droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales, -qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo -Domingo, de la Moneda et de San Francisco. - -Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan -unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans -toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une -des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du -président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes, -une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la -quatrième se trouvaient deux bazars, le _Parian_, maintenant démoli, et -le portal de las Flores. - -Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur -torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se -renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi -l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les -font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de -cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers -le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient -envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle -inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens -et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la -façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats -de rire; enfin, comme la ville enchantée des _Mille et une nuits_, -au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup -réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie -et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins -poumons. - -Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité -allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président -intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes -dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez, -devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal, -fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques -soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter -la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des -troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau -président. - -Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les -Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils -ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder -tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur -goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents -à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils -savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse, -rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient -à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une -augmentation des impôts. - -Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand -drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter -et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des -événements politiques. - -Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements -d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au -galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers -les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se -fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner -leurs masures dans les bas quartiers de la cité. - -A la première nouvelle de la résolution prise par le président -intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni -et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur -provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher -les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le -feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire. - -Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du -corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole, -etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres -de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en -parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en -établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues. - -La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment -auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et -désoeuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence -funèbre. - -La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du -timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les -plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de -vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient -complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il -était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur -la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé, -vers une échoppe _d'évangelista_ (écrivain public), située vers le -milieu à peu près de la galerie des Portales. - -Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un -air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il -frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu, -car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte -s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma -aussitôt derrière lui. - -La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu -y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé -au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans -la boiserie. - -Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds -invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue -dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un -escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol. - -Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna. - ---Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait -précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi -perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui. - ---Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi. - ---C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde. - -Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en -remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu -demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise -américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur -des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par -des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux -se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se -rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement -disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement -circuler les équipages, les cavaliers et les piétons. - -Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour -retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle -encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas -habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves, -excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont -été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable. - -La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le -palais de _Motecuzoma_ et le grand _Teocali_, forme le centre de l'île -la plus vaste du groupe. - -Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci -avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses -communications d'un point à un autre, existent encore dans cette -partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols, -mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel -aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé -l'inconnu était de ce nombre. - -Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha -la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à -descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes -par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se -trouvait. - -Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que -de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez -élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper -la tète contre la paroi supérieure. - -Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à -quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans -doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée -sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la -précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus -facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance, -s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer -dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une -parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec -certitude dans cette espèce de labyrinthe. - -L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain. -Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir -franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux -qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les -premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre, -s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait. - ---Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction. - -Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur -le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un -instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier, -cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte -fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu -posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte -s'ouvrit. - -Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait -toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau -derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un -boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte, -fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le -bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes. - -Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir, -appuya la main droite sur son coeur comme pour en comprimer les -battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas -en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et -regarda. - -Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête, -trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les -unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais -toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère -contenue. - -Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la -mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus -riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine. - -Au moment où l'inconnu appuyait son oeil contre la portière, un homme -d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de -l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste: - ---Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez, -je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures -passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega -entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois -heures à peine, finissons-en. - -Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par -des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité; -quelques-uns protestèrent faiblement. - -Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme -s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder. - ---Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout -retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance -tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous -rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir. - ---Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain -âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde -surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement -à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave -pour qu'on y réfléchisse. - ---A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les -épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée -loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son -consentement n'a donc aucune valeur pour nous. - ---Cependant, appuya un des invités. - ---Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la -mort de mon frère et de ma belle-soeur, j'ai été régulièrement nommé -tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois; -j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que -j'avais accepté. - ---Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités. - ---Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le -vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait -formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent -éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire -valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse -verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña -Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la -République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de coeur -passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier -français sans feu ni lieu? - ---Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants -avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion -du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable -cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne -parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez -aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas -un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus -grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait -prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville? -Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce -qu'il est né en France? Mais votre soeur, la mère de notre parente -Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de -son coeur n'ont jamais été niées par personne, je suppose? - -A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu, -serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater, -d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été -écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation. - ---Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela, -je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela -peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs -que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce, -et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez, -chers parents, à cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grâce, et -finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don -Torribio. - ---Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une -catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain, -dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces -de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés, -emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de -vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à -la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de -la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies -passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville, -les _federalistas_ n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer -comme des bêtes fauves. - -Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de -fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et -l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment. - -Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don -Torribio continua: - ---Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il; -est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée -avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions -que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de -l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de -se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver -sa vie. - ---C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes. - ---Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici: -le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez, -demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était -acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de -tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui -attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont -la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous, -señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une -protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y -a-t-il à hésiter? - ---Non! s'écrièrent en choeur les assistants; doña Carmen doit épouser -le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous -sauver à ce prix. - ---Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu, -n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce? - ---Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait -observer, le temps presse, ne le perdez donc pas. - -Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y -rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et -gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline -blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses -salutations des assistants. - -Cette jeune fille, c'était doña Carmen. - -En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir; -un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu -faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui -de son coeur était subitement monté à ses lèvres. - -Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute -taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de -capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé -par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son -acceptation ou son refus. - -Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes -présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña -Carmen demeuraient debout. - -Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une -écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen: - ---Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez, -je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de -l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai -rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature. - -La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant -d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs -qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa -sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que -celui-ci détourna la tête. - ---Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement -distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître -de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans -essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me -contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime! - ---Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue. - ---Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce -papier, reprit-elle avec une énergie fébrile. - ---Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un -pas vers elle. - ---Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je -ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là, -vous n'oseriez.... - ---Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et -aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme! - ---Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible. - -Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se -trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite -apparition. - -Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme -s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles, -muets, atterrés. - -Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie -ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses -sanglots: - ---Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée! - ---Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je -saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen. - ---Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de -joie et de terreur. - -Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour -regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti, -don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante -qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui -barrer le passage. - ---Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez -pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour -tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu! -vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure! - ---Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout -en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous -m'assassiner, par hasard? - ---Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans -notre droit? - -Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames -avaient disparu en poussant des cris de frayeur. - -Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes -désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une -douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de -fusils et de pistolets. - -Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante -touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant, -malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait -point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé. - -Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un -revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres -serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé -vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite. - -Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une -issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune -homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur -masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du -desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux -abois. - -Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la -joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui -le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci, -sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine, -se gardaient bien de franchir. - ---Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le -mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il -vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser -le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à -prendre. - ---Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps -tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de -son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio? - ---Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes -pris, caramba! - ---Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à -doña Carmen. - ---Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre -nous tous? - ---Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux. - ---Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors? - ---Comme ceci, cher seigneur, regardez. - -La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement -rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses -bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des -assistants ébahis et décontenancés. - -Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court -que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire. - -Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que -cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts -de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement -pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il -leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte. - -L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air -assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la -rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé. - -Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au -bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe. - -Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie -et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une -expression d'ineffable reconnaissance. - ---Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du -courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher? - ---Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon -brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne -sommes-nous pas sauvés maintenant? - ---Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en -comparaison de ceux qui nous menacent encore. - ---Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus -me séparer de vous, Octavio. - ---Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va -falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je -crains que vos forces ne trahissent votre courage. - ---Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi -qu'il arrive, je le supporterai. - -Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux -détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre -haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista. - -Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur -l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété. - ---Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie; -je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche. - ---Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu -le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du -nouveau? - ---Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici -sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à -cheval. - ---Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors. - ---Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux -chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié. - ---Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai -de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds. - ---Rapportez-vous en à moi, colonel. - ---Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété. - ---Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami, -mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses -amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux. - ---Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous -appellent, moi je resterai avec ce brave soldat. - ---Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau -pour madame; elle ne doit pas être reconnue. - ---Convenu, colonel. - ---A bientôt, Carmen, à bientôt! - -Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de -l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la -présidence. - -Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la -porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré -d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place. - -Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce -à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés, -l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte -d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières -affables, et sa prestance réellement militaire. - -Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et -progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans -tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et -tous les étrangers fixés sur le territoire de la République. - -Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort -aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait -fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans -la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des -communications lui avaient été faites, et des assurances formelles -données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans -doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes, -le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans -la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se -retirer avec eux dans l'intérieur. - -Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore -rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au -plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor. - ---Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune -homme, je demandais justement après vous. - ---Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt. - ---Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça -le sourcil. - ---Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du -président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre -votre obstination, général? - ---C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec -une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus. - ---Un mot encore. - ---Dites vite. - ---Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais -encore la certitude. - -Le président fit un mouvement. - ---Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline -sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une -grâce. - ---Laquelle? - ---Me l'accordez-vous, général? - ---Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant -bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous -accorde celle que vous me demandez. - ---Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma -cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés. - ---Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible -froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs, -ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour -compagnon de route. - -Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les -ordres nécessaires. - -Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et -qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart. - ---Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne -parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps -peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à -moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me -réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur -de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me -retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt -que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne -saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur -de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne -serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon -souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la -dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer -le bonheur de sa patrie bien-aimée. - -Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau, -échangea quelques poignées de main et se mit en selle. - -Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et -silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui -la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse. - -Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen -venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte -d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits. - -Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien. - -La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles -brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots -de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une -apparence fantastique. - -Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé -dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni -à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de -laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si -haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa -chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il -lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le -pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi. - -Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines -de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa -personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen. - -Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes, -mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui -probablement essaierait de lui enlever sa nièce. - -La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait -silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège -jusqu'à l'extrémité de la ville. - -Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la -population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris -et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement -s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se -pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se -mêlait avec eux. - -Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et -maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à -celles de la populace; la révolte commençait. - -Miramón releva la tête. - ---Que se passe-t-il donc? demanda-t-il. - ---Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne. - ---Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les -éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers. - -Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs -qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur -général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête; - ---La hache! la hache! - -La hache est au Mexique le symbole de la fédération. - -Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre -de son chef, elle s'était serrée autour du président. - -Le _pronunciamiento_ était fait, une rixe était imminente. - -Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés. - ---Lâches! lâches! criait-il avec désespoir. - ---La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes -féroces les soldats et la populace; à bas Miramón! - -Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre, -les révoltés se préparaient à charger. - ---Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria -Belval. - -Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un -cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre -haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe. - -Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats -n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla, -son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée; -provisoirement du moins, le président était en sûreté. - -Doña Carmen avait suivi le jeune homme. - ---Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui -n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et -cè chapeau. - ---Mais où irai-je? - ---Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général. - ---Me cacher! murmura-t-il douloureusement. - ---Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où -conduire son Excellence? - ---Oui, mon colonel. - ---Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds -comme de moi-même. - ---Mais vous, mon ami? - ---Moi! ma place est ici. - ---Cependant ... reprit-il avec hésitation. - ---Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite. - -Le général lui tendit la main. - ---Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il. - ---Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie. - -En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra -parmi les insurgés. - ---A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général, -pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite. - ---Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un -regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel, -murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à -suivre Beltran. - -Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au -milieu des groupes. - -Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista; -c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper -à la fureur de ses ennemis. - -Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur -des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur -donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient. - ---Carmen! dit le colonel en se penchant vers la - -jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant -Dieu! - -La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui -répondit avec un doux sourire: - ---Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi -que d'être condamnée à te survivre! - -Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie -apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne. - ---Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui -galopait à quelques pas en avant des arrivants. - -Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément. - ---Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à -un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal? -Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de -notre illustre président Juárez. - -Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion. - ---J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il. - ---Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que -vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas? -Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous? -demanda-t-il à voix haute. - ---Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant -quelques pas en avant. - -Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement -spontané, il lui tendit la main. - ---Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite; -lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends -justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends -pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir. - ---Mais, général, s'écria don Torribio. - ---Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans -votre hacienda del _Palo Negro_; j'ai ordre de vous y faire conduire -immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la -fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez! - -Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse. - -Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils -devaient craindre ou se rejouir. - -Le général se hâta de dissiper leurs doutes. - ---Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en -enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays, -cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que -vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla -est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre -mariage, de vous retirer où bon vous semblera. - ---Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion. - -Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel. - ---Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita? -reprit le vieux soldat. - ---Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur? - ---Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je -vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante -enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au -couvent. - -Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats, -et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris -de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute -la population qui jamais n'avait paru si heureuse. - -La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis. - -Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval. - -Il est vrai que lui n'était pas Mexicain. - - - - -UNE - -CHASSE AUX ABEILLES - -SOUVENIR DES PRAIRIES - - -De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit, -est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite -continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents -étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent -au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour -persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par -les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à -même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences. - -Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le -héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me -faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit -un impérissable souvenir. - -Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus -sauvages et les plus désertes du Mexique. - -A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me -trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave -hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la -limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par -des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras -ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité -mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur -bienveillante et fraternelle simplicité. - -Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante -ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait -heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain. - -La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie -agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui. - -Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se -passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la -chasse qu'il songea tout d'abord. - -Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes, -furent livrés à notre merci. - -Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars, -ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé -si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous -aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à -dix et quinze lieues à la ronde. - -Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné -à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me -prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique -des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ, -sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait -cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si -souvent préparées. - -Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux -fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à -m'endormir. - -Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi, -ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière, -enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir. - ---Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité. - ---Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour -demain une chasse dont vous me direz des nouvelles. - ---Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et -laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes -espèces d'animaux? - ---Pas ceux-là, fit-il en souriant. - ---Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire? - ---Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous? - ---Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi. - ---Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis -quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous -mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous -convient-il? - ---C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais -réellement comment vous remercier. - ---Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour. - -Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de -savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui -m'intriguait au plus haut point. - -Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en -fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là! - ---Déjà levé? me dit joyeusement don López. - ---Comme vous voyez, et prêt à partir. - ---Eh bien! alors en route. - -On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des -prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire -trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété -est proverbiale. - -Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne. - ---Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes? - ---Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles -aujourd'hui. - ---Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il -sentencieusement. - ---Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil, -je suppose? - ---Non, mais nous pourrions tuer autre chose. - ---Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette. - ---Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu! - -Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous -changeâmes de conversation tout en continuant à galoper. - -Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois -rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un -sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de -mezquites. - ---Avez-vous faim? me demanda mon hôte. - ---Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course -matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un -appétit du diable. - ---Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire. - -En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une -clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines -fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres. - ---Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte. - ---Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre. - -Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé -entre nous les provisions contenues dans ses _alforjas_ et le déjeuner -commença gaiement. - -Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les -oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs -têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins. - ---Ils sentent quelque chose, dis-je. - ---C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents. - -Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et -prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un -second. - ---Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal -qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé -nos chevaux et bientôt ils seront sur nous. - ---Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle. - ---Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici. - ---Diable! si nous partions. - ---Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les -tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement. - ---Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en -souviendrai, savez-vous? - ---Oh! c'est intéressant, vous verrez. - ---Caramba! je le crois bien. - ---Est-ce la première fois que vous chassez le tigre? - ---Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du -renseignement. - -Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre. - ---Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement, -ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim; -il est temps de nous préparer. - ---A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de -mon hôte. - ---A chasser les tigres, pardieu! - ---Mais je n'ai qu'un machette. - ---C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et -s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de -terreur. - ---Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette -peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre -viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche -pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous -l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je -connaisse. - ---Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre? - ---Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge. - ---C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la -chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple! - -Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire -contre fortune bon coeur; je ne voulais pas laisser supposer au digne -Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable -d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire -bonne contenance. - -Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte, -j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse -aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes -fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie. - -Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue, -écoutait attentivement les bruits de la forêt. - ---Attention, les voilà! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un -froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre, -et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la -clairière juste en face de nous. - -Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent -un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue, -fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en -passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées. - -C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les -savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face, -à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir -des proportions gigantesques. - ---Attention! cria Don López. - -Au même instant, les tigres bondirent en rugissant. - -J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla -s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à -terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais -machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins -enfin. - -Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son -corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions, -j'étais sain et sauf. - -Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le -courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi. - -Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi, -tué son tigre. - ---Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir -prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse. - ---Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais -éprouvée? - ---Notre chasse aux abeilles donc! - ---Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions -à l'hacienda plutôt? hein? - ---Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez -plutôt. - -Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui -volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes. - ---C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et -celui qui s'était ingéré de me les faire chasser. - -Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos -deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le -moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé. - -Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la -direction que nous indiquait le vol des abeilles. - ---A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands -de miel? - ---Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que -cela nous fait? - ---Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il -est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche. - ---Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un -véritable guet-apens, que cette chasse endiablée! - ---Bah! qu'est-ce qu'un ours? - ---Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes -armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette. - ---Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile -cela. - ---C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas -deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des -nations. - ---C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez, -reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait -gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun. - ---Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses -d'abeilles, que le ciel les confonde! - -Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi, -et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur, -logea une balle dans l'oeil droit du pauvre animal qui fut tué roide. - ---Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin -d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre. - -Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant -une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre -résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine -d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur -nous en brandissant leurs armes. - -Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai -les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de -Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la -direction de l'hacienda. - -J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis -le galop précipité d'un cheval à mes côtés. - -C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou -trois Indiens. - ---C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est -la ruche; nous irons demain prendre le miel. - ---Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en -disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la -trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies. - -Don López me regarda avec étonnement. - ---Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il. - ---Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de -la chasse. - -En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles, -pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un -tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre -abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal, -et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher -noise. - - - - -LE PASSEUR DE NUIT - - -LE GUIDE. - -L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a -_retrouvée_ par hasard en cherchant une route plus directe pour se -rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y -sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres -cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible -dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables -encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant -demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne -pouvaient plus obtenir chez eux. - -Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au -même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances, -leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier -amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la -plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes -étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les -circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique -qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le -bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une -activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement -indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à -l'analyse. - -Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès -qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur, -mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux. - -Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la -connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même -s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse. - -Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume -me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour -en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une -aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il -me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté. - -L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais -jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon -caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée -par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre -diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est -ordinairement le bon. - -Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison? -le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle -plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui -me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif -de la légende à une incessante locomotion. - -Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le _Bajio_. - -Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé, -ce pays en toute saison présente à l'oeil du voyageur un aspect -singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le -ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien -perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la -plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines -bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches, -aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues -des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes -inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces -légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec -une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils -transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant -les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de -sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre -mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un -limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents -descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau -dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité -première. - -Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato, -ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable -bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements -aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir -le titre de _Ciudad_, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses -du Mexique. - -Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances, -que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion -dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors. - -Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui, -à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses -et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des -dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je -suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me -mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls; -j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme -voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même _lacé_ -dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle -américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me -manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil -cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire -rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul -pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être, -mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours -de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde. - -En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de -mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et, -quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me -dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous -les désoeuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de -rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route. - -Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine -avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours -sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux -cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse -naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en -poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa -monture. - ---Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et -de plus assez embarrassé; me serais-je trompé? - ---Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis, -en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de -quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre... - -Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je -m'interrompis tout à coup. - -L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le -silence, il sourit et me saluant de nouveau: - ---Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la -ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme -il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel -on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des -regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que -peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon -que je cherche. - -Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés -dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au -ranchero: - ---Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre -bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne -pas être maître de l'accepter. - ---Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez -sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser -cette question? - ---Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible, -comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne -suivons pas la même direction. - ---Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire -connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez -près l'un de l'autre? - ---Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans -le Bajio. - ---Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette -saison, pour un étranger. - ---C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons -m'empêchent de retarder mon départ. - ---Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les -mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana? - ---Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses -qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai -forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse -du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé -le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez. - ---En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup -rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois -reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et, -rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me -parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle: - ---Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero, -dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho -d'Arroyo Pardo? - -Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel -mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je -me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter: - ---Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver -le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en -qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes -amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima. - -Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire -jusqu'au fond de mon coeur; puis, prenant tout à coup sa résolution: - ---Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles -d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide. - -Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette -singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et -je suivis mon guide improvisé. - -Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions -à travers la campagne. - - - - -II - -LE VOYAGE. - - -Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi, -sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses -réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce -sifflement particulier aux _jinetes_ mexicains l'allure cependant déjà -fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au -loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent -effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence -prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort -sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu: - ---Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais -promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé -aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en -rouvrant des blessures mal fermées. - ---Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce -changement dans votre humeur. - ---Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous -excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque -homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres, -Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans -circule dans nos veines, nos passions sont terribles. - -Il soupira et se tut. - -Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids -d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large, -son oeil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale -physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un -éclatant démenti à cette dernière supposition. - -Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de -nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de -laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi. - -Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet -principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à -ma vue; çà et là, de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous -nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se -rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes -bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies -mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans -lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y -aventurer sans guide. - -Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil -presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des -_ahuehuelts_, des gommiers et des _huisaches_ dont les racines -puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse -s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais -feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux, -et un nombre incalculable de _centzontle_, le rossignol américain, dont -le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je -songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de -plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait -un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos -chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes -appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts, -le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant -presque à chaque pas. - -Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants -pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il -excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à -voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant -à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans -cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et -sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à -commettre de telles extravagances. - -Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là, force nous fut -de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de -moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était -toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence. - -L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais -me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une -espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus -sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales, -et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai -dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le -sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte -de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et -inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les -dômes épais de verdure. - -Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur. - ---Nous approchons, me dit-il. - -Je jugeai inutile de répondre à cette assurance. - -Il continua. - ---Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo? - ---J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui -annonçant mon arrivée prochaine. - -Il secoua la tête à plusieurs reprises. - ---Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il -au bout d'un instant. - ---Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio, -comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je -compte traiter. - -Mon guide soupira profondément. - ---C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit -dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au -rancho. - ---Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose? - ---Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue. - ---Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher? - ---Avant une demi-heure il fera nuit. - ---Hum! fis-je en hochant la tête. - -Il me lança un regard sardonique. - ---Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous -pouvons ne partir que demain matin. - -Je relevai brusquement la tête. - ---Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi -aurais-je peur, s'il vous plaît? - ---Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la -clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité. - ---Je ne suis pas de ceux-là, répondis-je avec un sourire de dédain. - ---Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous -flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en -est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés? - ---Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous -arrêtent, nous partirons quand vous voudrez. - ---Soit, répondit-il sèchement. - -Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une -façon particulière. - -Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à -demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de -nous. - ---Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en -reconnaissant mon guide. Oh! _mi amo,_ quel projet vous amène dans des -parages où vous ne devriez plus reparaître. - ---Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait -est fait; prépare ta pirogue, nous partons. - ---Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se -changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del -Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins? - ---Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a -affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de -guide. - -Le péon se signa à plusieurs reprises. - ---Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les -conduirai pas au rancho. - ---Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec -impatience, je veux partir à l'instant, il le faut. - ---Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le -péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai -rencontré hier le _passeur de nuit_ dans les canaux, il y aura du sang -versé pour sûr. - ---Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je. - ---C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le -passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les -ténèbres; sa rencontre présage un malheur. - ---Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et -en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du -soleil nous partirons. - ---Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire. - -Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui -ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une -animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu -aussitôt. - ---Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous -obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore. - ---Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience -fébrile. - ---Don Estevan Sallazar est mort. - -Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps. - ---Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible. - -Le péon secoua tristement la tête. - ---Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai -retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts. - ---Mais comment cela est-il arrivé? - ---Qui saurait le dire? peut-être _Matlacueze_, la belle fille aux -cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la -pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau. - -Don Blas haussa les épaules. - ---Et le corps de don Estevan? demanda-t-il. - ---Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé, -répondit l'Indien d'un air convaincu. - ---Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout -est fini, si don Estevan est mort. - -Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et -jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister -davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des -interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le -passeur de nuit. - -Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête. - -Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon, -qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers -l'endroit où nous attendait la pirogue. - - - - -III - -SUR L'EAU. - - -La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous -embarquâmes. - -Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il -ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses -rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et -murmuré une inintelligible prière. - -Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans -ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères, -acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès -que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait -avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout -doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une -de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent -inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au -Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes -railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet, -et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je -tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar, -et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au -rancho. - -Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable -que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif -plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui, -il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à -satisfaire ma curiosité. - -C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une soeur -belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan -était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles -à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage, -don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés -intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les -rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les -romerías; doña Dolores, la soeur de don Estevan, qui n'était qu'une -enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens, -avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune -fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores -s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous -deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de -l'amour qu'il éprouvait pour sa soeur. Estevan avait paru charmé de -cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les -unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la -demande à son père. - -Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son -fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait -été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie. - -Dolores et Lucio étaient au comble de leurs voeux, rien, croyaient-ils, -ne devait désormais troubler leur bonheur. - -Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui -bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux -familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer -dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun -des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des -paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu -entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt -l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux -d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient -renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se -voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que -les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait -approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et -le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre -sans hésiter leur menace à exécution. - -Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres -de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable -circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir -Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents, -saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle -aimait. - -Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens -devait la faire éclater. - -Ce fut ce qui arriva. - -Un jour que Dolores et Lucio causaient coeur à coeur dans une clairière -peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être -surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans -son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança -d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une -massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de -l'achever. - -La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère -en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa -brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé -se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste, -roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire. - -Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne -les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se -préparait à le plonger dans le coeur de son assassin, une main arrêta -son bras. - -Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du -coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère. - -Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans -répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière, -en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était -emparé. - ---Remerciez votre soeur, dit-il; sans son intervention providentielle, -vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son -ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez -plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à -vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour -de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le -ciel. - -Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en -appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec -des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père. - -Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la -jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa -famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu -parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu. - -Voilà, en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il -l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine. - ---Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que -vous connaissiez aussi bien cette histoire? - -Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression -indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et -d'amertume: - ---C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez -supposer. - -Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole, -lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez -courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire -silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres. - ---Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation -qui nous croise. - -Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les -rames qu'il n'avait plus la force de manier. - ---Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec -une rapidité convulsive, nous sommes perdus! - -Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle -semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine, -sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et -silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un -manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la -tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme -des charbons ardents. - -La fantastique embarcation passa à nous ranger. - ---Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante. - -Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une -commotion électrique. - ---Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui! -c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe! - -Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses -membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la -terreur: - ---Vous l'avez vu! vous l'avez vu! _mi amo!_ Malheur! malheur! - ---Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré. - ---_Le passeur de nuit t_ balbutia-t-il en se signant! - -Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer -la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était -apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant -dans l'ombre sans laisser de traces. - -Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette -scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel -un regard de défi: - ---Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous -verrons face à face! - -Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine -provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif -désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement. - ---En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant! - -Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la -nappe unie du canal. - -Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de -laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la -nuit les fenêtres éclairées d'un rancho. - -Nous étions à Arroyo Pardo. - -A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage, -une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en -s'écriant d'une voix déchirante: - ---Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà! le voilà! - -Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta -point. - ---Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de -l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en -poussant un dernier cri de douleur. - -Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue. - ---A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de -terre. - ---Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan! - -Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras -le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte -affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur. - -Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon -rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme -que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la -rive. - -Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait -des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes -apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis, -acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le -sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher -mutuellement la vie. - -Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne -sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe -des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour -le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui -cassai la tête d'un coup de pistolet. - -Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,--car -ainsi se nommait mon compagnon,--à se relever; il n'avait reçu que de -légères blessures. - -Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer -son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et -ne devait plus revenir.... - -Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite -par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio -et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la -blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu. - -Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de -Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au -milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de -leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite -à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre. - -Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je -suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent -en dire autant. - -Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse -exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans -doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons -humblement pardon au lecteur. - - - - -LA TOUR DES HIBOUX - -HISTOIRE DE VOLEURS - - -«C'est à votre tour, capitaine,--me dit alors de Saulcy, en vidant -d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes -il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente -histoire lui avait presque fait oublier. - -«Messieurs,--répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la -botte qui m'était portée,--je ne sais réellement quoi vous dire: mon -existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans -toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être -rapporté.» - -Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une -protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés -par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus -de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes -excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches -qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir -vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de -mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux voeux de -l'honorable compagnie. - -Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit -comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se -tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je -commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait, -sinon avec intérêt, du moins avec attention. - -«Messieurs,--dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé -nonchalamment sur le dossier de ma chaise,--vers la fin de 18.., des -affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à -un séjour de près d'une année en Andalousie. - -«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me -confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai -un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons -percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies -desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des -yeux noirs et sourire des lèvres roses. - -«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde. - -«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais -fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en -un mot, je ne songeais qu'à me divertir. - -«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit -vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à -regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet, -je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de -Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le -but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de -la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les -graves intérêts qui m'étaient confiés. - -«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le -plaisir. - -«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui -avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de -salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement, -s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et -honorablement du produit de ses rapines passées. - -«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui -avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me -trouver en face de lui. - -«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé -don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix, -le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas -manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à -mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien -salteador. - -«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement -seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix, -contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour -les divertissements de ce jour. - -«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon -de don Torribio. - -«José Maria fut exact au rendez-vous. - -«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon -imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques -heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la -rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant -raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette -franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie -aventureuse. - -«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un -dernier verre de _valde peñas_ et nous avoir amicalement serré la main. - -«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à -passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à -trois lieues de Puerto Real. - -«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles -vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait -surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété -exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et -sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites -d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se -ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à -toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement -de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du -chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir. - -«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien -ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution, -nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être -embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience -devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon -manteau, je piquai des deux et partis. - -«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité, -roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et -pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par -intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre -lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le -faisait se cabrer de terreur. - -«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des -lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé -de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude, -cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui -pouvaient m'être tendues par les nombreux _caballeros de la Noche_ qui, -à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie. - -«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent -parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas -savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais -cette nuit-là, la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me -sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je -l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout. - -«Cependant, le temps était devenu détestable. - -«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs -incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie -tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà, -éclatait avec fureur. - -«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce -bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller -avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue. - -«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon -entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don -Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des -sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne -savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille -masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui -pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête. - -«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui -m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce -toit hospitalier. - -«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le -temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée, -tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit. -Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, _la -tour des hiboux_, nom qu'elle méritait à tous égards. - -«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi -de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose -de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi. - -«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais -par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination -malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans -tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je -jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs -heures peut-être, me servir de domicile. - -«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle -comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites -fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles -l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond, -un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages -supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait -jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché -depuis au moins un siècle. - -«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de -la salle un feu de broussailles et de bois mort. - -«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne -voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins -sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la -nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir; -vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements -furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler. - -«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à -faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans -résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel -j'installai mon cheval. - -«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant -de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter, -je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a -l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage -supérieur, ce que j'exécutai immédiatement. - -«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans -lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle -que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même -escalier montant à un étage supérieur. - -«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les -amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et -recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin -d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé; -mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré -moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller -au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille -me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même. - -«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour. - -«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me -fut possible de les apercevoir sans être vu. - -«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres -robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si -coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents. - -«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou -trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en -jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres -qu'ils avaient déposés dans un coin. - -«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le -moindre doute sur leur profession. - -«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins, -et ils appartenaient à la _cuadrilla_ (troupe) du Niño (jeune homme), -célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom -était devenu la terreur de toute l'Andalousie. - -«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs -armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage -du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à -un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger -entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés, -ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut. - -«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années, -d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses -bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient -durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se -jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu -plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres -épaisses et charnues. - -«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et -accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme -cela se doit entre honnêtes bandits?» - -«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit -aussitôt. - -«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là -à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots, -sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans -l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'oeil au guet, moi!... Où -est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le -hangar?» - -«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je -réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et -mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des -plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul -moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je -recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre -ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop -bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me -réservaient si je tombais entre leurs mains. - -«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef, -avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines. - -«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces -brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte. - -«--Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont -battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les -environs.» - -«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long -en large dans la salle en attendant leur retour. - -«Au bout d'un instant ils revinrent. - -«Eh bien! demanda-t-il. - -«--Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le -hangar, mais du cavalier, nulle trace. - -«--Hum! fit le capitaine. » - -«Et il reprit sa promenade. - -«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si -bruyante. - -«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé -pour moi. Je me trompais. - -«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta. - -«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il. - -«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été -assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de coeur, se jeter -dans la gueule du loup. - -«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que -l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous -entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa -retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les -toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.» - -«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier. - -«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre -le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans -tous les coins. - -«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.» - -«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme -sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur. - -«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne -pouvait me venir en aide; je courais çà et là, je tournais comme une -bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se -trouvait un précipice de plus de cent pieds. - -«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon -visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps. - -«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des -limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de -secondes me restaient encore. - -«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt -que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le -savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à -leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons. - -«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la -tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais -me briser. - -«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de -fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui, -scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans -l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette -barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une -idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux -assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre. - -«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans -réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et, -saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre -dans l'espace et j'attendis. - -«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en -tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les -sens. - -«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent -soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs -déchiraient la nue. - -«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores. - -«--C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit. - -«--Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs. - -«--Descendons,» reprit le chef. - -«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette -parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de -leurs recherches, se retiraient enfin. - -«J'étais sauvé!... - -«Du plus profond de mon coeur je remerciai Dieu du secours imprévu -qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur -la tour. - -«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à -présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe -aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou -réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais -suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps -et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement, -s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme. - -«Je devais donc me hâter. - -«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour. - -«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour -calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille. - -«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme, -fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie. - -«Ah! ha! fit-il. - -«--Démon!» m'écriai-je avec rage. - -«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir. - -«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un -des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture.... - -«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant. - -«--Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet. - -«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je -laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me -cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait -toujours. - -«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!» - -«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour -atteindre le faîte de la muraille. - -«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là -comme un chien!» - -«Et il me repoussa au dehors. - -«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un -moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne -put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et -désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du -fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui -jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les -yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être -précipité, et... - -«--Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point, -et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais. - -«--Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était -qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais -endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs, -j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non -cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son -chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à -ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait -réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable -cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.» - - - - -LA CRÉATION - -D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS - - -Il y a environ un an j'assistai à la _Naca_, c'est-à-dire la fête de -la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette -cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens -Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans -vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment _ouwikari-oni_, mois -de valeur. - -Le jour désigné pour la cérémonie, à _l'endit-ha_[1], les guerriers se -rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les -_papous_[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond -recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon. - -Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les -instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux -charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour. - -Le _sayotkatta_[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les -infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout -devant la porte entre le totem et le calumet. - -Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu, -leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre. - -Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien -propre. - -C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées -perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la -tribu. - -Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et -même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent -plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes -d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou -blanc. - -Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre; -aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés -en terre dont les extrémités sont en forme de fourche. - -L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que -des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est -inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes. - -Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras, -s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous -la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper, -il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de -cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla -immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang -inférieur, dont il était suivi. - -Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance -particulière qui lui arriva ce jour-là. - -Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé -Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie, -l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le -quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent -présent d'une chaîne d'or appelée _huasca._ - -Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la -natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les -guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses -commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée -pour cette occasion. - -Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de -la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa -poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui -servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il -s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en -silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait -à leur donner. - -Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux, -doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et -grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au coeur droit et -aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore -flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il -m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent -une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me -rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit -heureux pendant quelques minutes. - -«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre -ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7] -planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur -six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8], -et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages. - -«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par -Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître. - -Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se -trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un oeil mélancolique le -vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le -_tokki_[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux. - -«--Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au coeur de gazelle? votre -sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours, -et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne -s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù -lui-même. - -«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance -renaître dans leur coeur, et ils le pressèrent de s'expliquer. - -«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la -moelle dans les os, et continua ainsi: - -«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent -comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil -glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à -perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le -plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que -vous disparaissiez du nombre des êtres. - -«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant -s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez -sauvés. J'ai dit.» - -«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils -pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à -ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le -Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme. - -«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres, -afin d'escalader le ciel. - -«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle -puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient -près d'atteindre leur but. - -«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes -contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les -oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un -terme. - -«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes -étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane. - -«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la -majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux -genoux et resta en adoration pendant la nuit entière. - -«Au lever du soleil, il se releva, le coeur raffermi par la prière, et -résolu à tout entreprendre pour sauver sa race. - -«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme. - -«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas -à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée -à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un -gigantesque nopal, et, l'oeil fixé sur la hutte, le coeur rempli de -crainte et d'espoir, il attendit. - -«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son -épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain. - -«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de -l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant -elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour. - -«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula -en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite. - -«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une -voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit -par l'écouter en souriant. - -«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme, -la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup -désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite -boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il -portait sur lui. - -«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse -qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus -longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son -visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour -toujours. - -«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre -lointain dans l'Eskennane. - -«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent, -éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être. - -«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables, -un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur; -deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de -reproche, il les lança dans l'espace. - -«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à -travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette -chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des -deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa -sous leurs pieds et les maintint immobiles. - -«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la -boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche -autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils -finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui. - -«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre -du monde, et son écaille le soutient. - -«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de -leurs chevelures. - -«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi -que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse, -et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.» - - * * * * * - -Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son -collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son -visage, et tomba dans une profonde rêverie. - -Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le -frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la -hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -A M. Ernest Manceaux. - -LE LION DU DÉSERT. - - I. Le rancho. - II. Les chasseurs de bison. - III. El vado. - IV. La grotte du Sayotkatta. - V. Le tremblement de terre. - VI. La colline de l'Oiseau-Noir. - VII. Néculpangue. - VIII. La chasse aux élans. - IX. La loi des prairies. - -UNE NUIT DE MEXICO. - -UNE CHASSE AUX ABEILLES. - -LE PASSEUR DE NUIT. - - I. Le guide. - II. Le voyage. - III. Sur l'eau. - -LA TOUR DES HIBOUX. - -LA CRÉATION. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT *** - -***** This file should be named 43923-8.txt or 43923-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/9/2/43923/ - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Files generously made -available the Bodleian Library at Oxford) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le lion du désert - Scènes de la vie indienne dans les prairies - -Author: Gustave Aimard - -Release Date: October 10, 2013 [EBook #43923] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT *** - - - - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Files generously made -available the Bodleian Library at Oxford) - - - - - -LE LION DU DÉSERT - -Scènes de la vie indienne dans les prairies - -Par - -GUSTAVE AIMARD - - -PARIS - -ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR - -37, RUE SERPENTE, 37 - - - - - -A - -MONSIEUR ERNEST MANCEAUX - -CONSEILLER D'ÉTAT - -Ce livre est dédié, comme témoignage de - -respectueuse reconnaissance, - -Par l'auteur, - -GUSTAVE AIMARD. - -Viry-Châtillon, 25 août 1864. - - - - - -LE LION DU DÉSERT - -Scènes de la vie indienne dans les prairies - - - - -I - -LE RANCHO - - -Le presidio de Santa Fé, le poste le plus avancé que possèdent les -Mexicains dans la province de Sonora, est bâti au milieu d'une plaine -riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que -forme une petite rivière; il est ceint naturellement par les murs de -pierre des habitations dont il est bordé; l'entrée de chaque rue est -fermée par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des -_pueblos_ (villages) de l'Amérique du Sud, les maisons, élevées d'un -étage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est -un abri suffisant dans ce beau pays où le ciel est toujours pur. Au -temps de la domination espagnole, Santa Fé jouissait d'une certaine -importance, grâce à sa position stratégique qui lui permettait de se -défendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis -l'émancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres -de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'évanouir à -jamais; et, malgré la fertilité de son sol et la magnificence de son -climat, il est entré dans une ère de décadence telle, que le jour -est prochain où ce ne sera plus qu'une ruine inhabitée; en un mot, -ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille -habitants, en possède aujourd'hui quatre cents à peine, rongés par les -fièvres et la plus honteuse misère. - -Or, le 5 mars 1855, jour où commence cette histoire, entre trois et -quatre heures du soir, deux cavaliers bien montés entraient au grand -trot dans le presidio. - -Le premier était un homme de quarante-cinq à cinquante ans; sa taille -haute, ses membres vigoureux et bien attachés indiquaient une force -et une agilité peu communes; son teint était bronzé, et ses traits -durs et hautains décelaient presque la cruauté; un air de franchise -qui rayonnait dans ses yeux tempérait néanmoins cette expression et -répandait même sur sa physionomie un charme dont il était difficile -de se défendre; le bas de son visage était couvert d'une barbe noire -et touffue, et d'épaisses boucles d'une longue chevelure brune mêlées -par places de fils argentés, s'échappaient de son chapeau de paille -à larges bords et tombaient en désordre sur ses fortes épaules. Son -costume, en partie recouvert d'un zarapé aux mille couleurs, et -d'un tissu d'une finesse extrême, ressemblait à celui des riches -hacenderos[1]. Son large pantalon de velours violet, garni d'une -profusion de boutons d'or ciselés avec art, et ouvert à la hauteur -du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles -sonnaient ces lourds éperons d'argent dont les molettes, larges comme -des soucoupes, obligent à marcher sur la pointe du pied; sa veste, -d'une étoffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait -que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait -d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un -superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brodée, et dans -laquelle étaient passés un revolver à six coups, un poignard et une -hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquiné d'argent était -posé en travers de sa selle. Cet individu se nommait don López Arriaga. - -Son compagnon portait un costume à peu près semblable au sien. C'était -un grave et long personnage à la figure taillée en fer de hache, et qui -répondait au nom de don Juan Venado. - -Règle générale en Amérique: depuis la guerre de l'indépendance, tout le -monde a le droit au _don._ - ---Que vous ai-je annoncé, señor Venado? dit d'un ton satisfait don -López à son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon -moment: personne n'est là pour nous espionner. - ---Qui sait? répondit l'autre; croyez-moi, señor don López, dans les -villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le -regarde pas, et en rendre compte à sa manière. - ---C'est possible, murmura don López en haussant les épaules avec -dédain; je m'en moque comme d'un _costal de nueces_[2]. - ---Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivés enfin au -rancho[3] du señor Pépé Naïpès: ce doit être cette hideuse masure, si -je ne me trompe. - ---En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drôle n'ait -pas oublié le rendez-vous que je lui ai donné. Attendez, señor don -Juan, je vais lui faire le signal convenu. - ---Ce n'est pas la peine, señor don López, vous savez bien que je suis -toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plaît de penser -à moi, répondit une voix railleuse partant de l'intérieur du rancho -dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebâillement la haute -stature et la figure intelligente de Pépé Naïpès lui-même. - ---_¡Ave Maria purÃsima!_[4] dirent les voyageurs en descendant de -cheval et entrant dans le rancho. - ---_Sin pecado concebida_, répondit Pépé en prenant la bride des chevaux -qu'il conduisit dans l'écurie, où il les dessella et les mit devant une -énorme botte d'alfalfa[5]. - -Les deux Mexicains, fatigués d'une longue route, s'assirent sur un banc -adossé au mur et attendirent le retour de leur hôte en tordant entre -leurs doigts une cigarette de maïs. - -L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant. -C'était une grande salle percée de deux fenêtres garnies de forts -barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pénétrer qu'un -jour incertain; ses murs nus et enfumés étaient couverts d'images -enluminées représentant divers sujets de sainteté; le mobilier ne -se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de -bancs. Quant au plancher, c'était tout simplement le sol battu, mais -rendu raboteux par la boue qu'avaient apportée les pieds des chalands. -Une porte soigneusement fermée conduisait à une chambre intérieure -dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face à la -première: ce fut par celle-là que rentra Pépé dès qu'il eut donné ses -soins aux chevaux des voyageurs. - ---Eh bien! señores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le général -Alvarez se prépare-t-il à battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin -emparé de son compétiteur? - ---Ma foi, répondit don López, je n'en sais rien et je ne m'en occupe -guère. Nous avons à parler d'affaires plus intéressantes. - ---_¡Caray!_ señor don López, quelle vivacité! s'écria Naïpès; avant de -causer, vous vous rafraîchirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un -verre d'aguardiente pour éclaircir les idées. - -L'eau-de-vie fut versée à pleins bords et absorbée d'un trait. - ---Et maintenant causons sérieusement, dit don López à voix basse, -après avoir jeté un regard soupçonneux autour de lui. Ainsi que -nous en étions convenus, je suis allé à la Veracruz pour y recruter -les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve à la Veracruz -autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de môme pour -les _gambucinos_[6], je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs, -qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, où la Californie -enlève pour ses riches placers tous les hommes du métier? Et puis, -comme il est fort probable que nous aurons maille à partir avec les -Indiens bravos; je me souciais peu d'enrôler des novices qui, à la -vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec épouvante en nous -abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire, -d'hommes aguerris et résolus, que nulle fatigue et nul péril ne -dégoûtassent, et qui, une fois attachés à notre entreprise, la -suivissent jusqu'au bout sans hésiter. Je m'en revenais donc assez -chagriné, lorsque le hasard ou plutôt ma bonne étoile me fit, il y a -quelques jours, rencontrer à Tubac le señor don Juan Venado que vous -connaissez déjà . - ---Oui, interrompit Pépé avec un soupir, nous sommes de vieux amis. - ---C'est vrai, répondit poliment don Juan, nous avons passé de bonnes -heures ensemble à México. - ---Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don López -en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hésité -à lui confier qu'un Indien nous ayant révélé à vous et à moi, señor -Pépé, un riche placer, nous avons formé le projet de réunir une troupe -d'hommes résolus afin de nous en emparer. Le señor don Juan, dont vous -connaissez la discrétion, comprit que nous ne voulions pas faire la -fortune du gouvernement aux dépens de la nôtre, et que, par conséquent, -l'expédition devait être préparée dans le plus grand secret; car Dieu -sait les embarras que nous occasionnerait une parole légère en ce -moment où le monde entier ne rêve que placers, mines d'or, etc., et où -tous les jours l'Europe vomit sur l'Amérique des nuées de vagabonds -avides de s'engraisser à nos dépens. - ---Puissamment raisonné, observa Pépé d'un air convaincu. - ---Bref, continua don López, j'ai pu, grâce à notre ami, réunir en -peu de jours, pour notre expédition, la plus belle collection de -_bribones_, tous gaillards de sac et de corde, ruinés par le monté[7], -et sur lesquels je puis compter parfaitement... - ---Je suis en tous points de votre avis, señor don López; et maintenant -qu'avez-vous résolu? - ---Nous n'avons pas de temps à perdre, reprit le Mexicain; ce soir même -nous nous mettrons en route: qui sait si déjà nous n'avons pas différé -trop longtemps notre départ? Peut-être quelques-uns de ces vagabonds -d'Europe dont je vous ai parlé ont-ils découvert notre placer: ces -misérables ont un flair particulier pour trouver l'or. - ---¡Caray! mon maître, s'écria Pépé en frappant du poing sur la table; -ce serait à devenir fou: une affaire si bien combinée et si bien menée -jusqu'ici! - ---J'y ai autant d'intérêt que vous, señor Pépé, répondit don López avec -un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spéculations m'ont -fait perdre toute ma fortune: je veux la rétablir d'un seul coup. - -A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable à réprimer un -sourire, car il était de notoriété publique que le señor don López -Arriaga était un _lepero_[8] qui, en fait de fortune, n'avait jamais -possédé un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait été -qu'un aventurier, et que les malheureuses spéculations dont il se -plaignait étaient simplement une funeste veine au monté qui lui avait -récemment enlevé une vingtaine de mille piastres gagnées Dieu sait -comment. Mais le señor don López était un homme d'une bravoure sans -égale, doué d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie -accidentée outre mesure avaient obligé à vivre longtemps dans les -llanos dont il connaissait aussi bien les détours que les ruses de ceux -qui les habitent. - -Pour ces différentes raisons et bien d'autres encore, le señor don -López était le seul homme capable de mener à bien la difficile -expédition qu'ils allaient entreprendre, et le señor Pépé Naïpès, lui -aussi, avait de rudes revanches à prendre contre le monté; aussi eut-il -l'air d'ajouter la foi la plus complète à ce qu'il plut au señor don -López de dire touchant sa fortune perdue. - ---Mais, dit-il après une seconde de réflexion, et la femme, qu'en -faisons-nous? - ---La femme? - ---Oui. - ---Eh bien! nous... - -En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte -soigneusement verrouillée. Don López s'interrompit. - ---Faut-il ouvrir? demanda Pépé. - ---Oui, répondit don Juan; hésiter ou refuser pourrait donner l'éveil; -dans notre position, il faut tout prévoir. - -Don López consentit d'un signe de tête, et le ranchero alla ouvrir la -porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait -l'intention de la jeter bas. - -Un homme embossé dans un large manteau, et les ailes du chapeau -rabattues sur les yeux, entra dans la salle. - ---_Santas tardes_[9], dit-il en portant la main à son chapeau sans -l'ôter cependant. - ---_Dios las de a usted buenas_[10], répondit Pépé; que faut-il servir à -votre seigneurie? - ---Une bouteille d'aguardiente, répondit l'étranger en s'installant dans -l'endroit le plus obscur de la salle. - -Dès qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et, -appuyant sa tête sur sa main, il sembla se plonger dans de sérieuses -réflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprès -de lui. - -Cependant l'arrivée de l'inconnu avait glacé la faconde de nos trois -personnages, qui, les bras croisés et le dos au mur, restaient mornes -et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme était un -ennemi; ils attendaient avec anxiété ce qui allait se passer. Enfin don -Juan, voulant savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce mystérieux -individu, se leva, remplit résolument son verre et se tournant vers -l'étranger toujours impassible en apparence: - ---Señor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possèdent à un -si suprême degré tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire à votre -santé. - -A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tête, fixa un instant -les yeux sur son interlocuteur, et lui répondit d'une voix sèche et -brève: - ---C'est inutile, señor don Juan, car je ne boirai pas à la vôtre; ce -que je dis à vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le señor don -López Arriaga, peut également le prendre pour lui, si bon lui semble. - ---Qu'est-ce à dire, señor? demanda don López en se levant avec -violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter? - ---Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention, -reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, señores, continuez donc -votre conversation. Elle était, à mon arrivée, des plus intéressantes: -vous parliez, je crois, d'une expédition que vous préparez, et même -n'était-il pas question, à l'instant où je suis entré, d'une femme -indienne que votre digne associé, le seigneur Pépé Naïpès, a enlevée -pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage -auprès de ses compatriotes? Que je ne vous dérange pas; je serais -charmé, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette -jeune femme. - -Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et -d'épouvante qui s'empara des trois associés à cette révélation -accablante et imprévue de leurs projets. Un instant ils se figurèrent -avoir affaire au génie du mal, et firent simultanément le geste de se -signer. Mais don López et don Juan étaient des hommes qu'un événement, -si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment -passé, il se raidirent, et, l'étonnement faisant place à la colère, don -Juan tira de sa botte vaquera un couteau à lame bien acérée, et fut se -placer devant la porte, afin de barrer le passage à l'inconnu; tandis -que don López, le sourcil froncé et le machette à la main, s'avançait -résolument vers la table derrière laquelle leur étrange interlocuteur, -debout et les bras croisés, semblait les défier après les avoir si -cruellement raillés. - ---Qui que vous soyez, señor caballero, dit don López en s'arrêtant à -deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu maître d'un secret -qui tue, et vous allez mourir. - ---Vous croyez, señor don López? répondit l'autre avec un sourire -ironique. - --Défendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive -Dieu! je n'hésiterais pas, je vous en préviens. - ---Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la première personne -que vous tueriez lâchement; les mornes et les quebradas de la Sierra -Nevada ont entendu déjà les cris d'agonie de vos victimes. - -A cette allusion faite par l'inconnu à un crime que don López croyait -ignoré de tous, une pâleur livide envahit son visage, un tremblement -convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se -précipita sur l'étranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le -menaçait; mais, dès que don López fut à sa portée, il se débarrassa -vivement de son manteau et le jeta sur la tête de son ennemi, qui -roula sur le sol sans pouvoir se délivrer de l'étoffe maudite qui -l'enveloppait comme un réseau inextricable. - -D'un bond l'étranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper -de don López, il se dirigea vers la porte; mais là , il trouva don -Juan, qui, s'élançant sur lui, chercha à lui enfoncer son couteau dans -la poitrine. Sans se déconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son -agresseur, et, avec une force que celui-ci était loin de soupçonner, -il lui tordit le bras de telle façon que ses doigts se détendirent, et -qu'il laissa échapper le couteau avec un cri de douleur. - -L'étranger le ramassa, et, serrant don Juan à la gorge: - ---Écoute, misérable, lui dit-il; je suis maître de ta vie, et je -pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau -et faire tort au _garrote_ qui t'attend; seulement je veux te marquer -pour que tu te souviennes de moi! - -Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blêmi du Mexicain, il -lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagèrent la figure -dans toute sa longueur. - ---Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dégoût, nous nous -retrouverons dans la Prairie! - -Et, s'élançant hors de la salle, il disparut. - -Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls, une expression de rage -impuissante et de haine mortelle contracta leur visage. - ---Oh! s'écria don López en grinçant des dents et en montrant le poing -au ciel, je me vengerai! - ---Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en étanchant le sang qui -souillait son visage. - ---C'est égal, dit à part lui Pépé Naïpès en jetant sur ses compagnons -un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray! -c'est un rude homme! - -[1] Fermiers. - -[2] Sac de noix (proverbe). - -[3] Auberge. - -[4] Façon de se saluer dans la nouvelle Espagne. - -[5] Herbe qui ressemble au trèfle. - -[6] Chercheurs d'or. - -[7] Jeu de cartes. - -[8] Lazzarone. - -[9] Manière de saluer qui équivaut à un bonsoir. - -[10] Dieu vous le donne bon. - - - - -II. - -LES CHASSEURS DE BISONS. - - -A deux lieues au plus de Santa Fé, dans une clairière située sur le -bord de la petite rivière qui borde le presidio, le soir du jour où -s'étaient passés les événements que nous venons de rapporter, six -hommes aux traits durs, profondément accentués, et portant le costume -des chasseurs de bisons, c'est-à -dire le chapeau à larges bords, la -veste de velours garnie de réales percées en guise de boutons, la -culotte serrée aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes -vaqueras et le zarapé bariolé, étaient réunis autour d'un grand -feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en -s'occupant activement des préparatifs de leur souper. Frugal repas, du -reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de -leur chasse, de quelques patates et de tortillas de maïs cuites sous la -cendre: le tout arrosé d'eau de smilax et d'aguardiente. - -La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans -l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne -répandait qu'une lueur incertaine. Le paysage était noyé dans ces flots -d'épaisses vapeurs qui, dans les pays équatoriaux, s'exhalent de la -terre à la suite d'une chaude journée. Le vent soufflait violemment au -travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit -sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats -sauvages se mêlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements -des pumas et des jaguars. - ---Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en -retournant les patates dont il surveillait la cuisson. - ---Je suis de votre avis, Fleur-de-Genêt, répondit un grand homme sec -en ce moment occupé à rendre le même service à la bosse de bison; le -soleil était, à son coucher d'une couleur de cuivre qui ne présage rien -de bon. - ---Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis -une faute en allant trouver seul ce misérable López. - ---Frère, vous savez que je n'ai pas approuvé cette démarche; mais le -Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme. - ---Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux -coureurs de bois, nous avons agi en véritables enfants en nous fourrant -à l'étourdie dans un véritable guêpier dont je ne vois pas comment nous -sortirons. - ---Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un Å“il sûr on vient à bout -de bien des choses, et sept hommes déterminés en valent cinquante dans -la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans -secours lorsqu'il réclamait notre aide? - -Tous les chasseurs se récrièrent en protestant de leur dévouement au -Faucon-Noir. - ---Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens, -reprit le Castor, notre plus grande joie a été de voir grandir à nos -côtés et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chétif et -malingre que nous avons sauvé si miraculeusement lors de l'incendie -de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous -dévouer à son bonheur: le moment est arrivé, hésiterons-nous? - ---Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Genêt. - ---Bien parlé! s'écria le Castor. Et maintenant, frères, soupons. - -La bosse de bison fut tirée du feu, posée sur une large feuille -d'abanijo au milieu du cercle formé par les chasseurs. Chacun s'arma de -son couteau, et ils commencèrent à manger de bon appétit. - ---Cette affaire de l'hacienda n'a jamais été bien éclaircie, dit l'un -d'eux en engloutissant une énorme tranche de bison saupoudrée de -piment, et, dans l'intérêt de l'enfant, peut-être aurions-nous dû faire -des recherches. - ---Chut! répondit le Castor en baissant la voix, TÃo Perico et moi nous -nous en sommes occupés. Croyez-vous donc que je n'aie pas songé comme -vous à retrouver la famille de notre cher enfant? - ---Eh bien, demanda un des chasseurs, qui était resté silencieux -jusque-là et qu'on appelait le Grand-Lièvre, qu'avez-vous découvert? - ---Hélas! répondit TÃo Perico, en secouant tristement la tête, ce que -nous avons appris se borne à bien peu de chose. - ---Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins -de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se -bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du -Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme -riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que -depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de -l'incendie,--que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,--des -personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout -espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies -sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi -calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il -mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore? -Voilà ce que personne ne saurait dire. - ---Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit -Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon -retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt -ans passés? - ---Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que, -lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de -velours bleu brodé d'argent contenant des reliques? - ---C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire? - ---Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait -si.... - ---Hum! fit TÃo Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à -la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite. - -Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper -était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques -brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit -le plus commodément possible. - -Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et -un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs -poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre. - -Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques -d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu. -C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus -de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses -moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne -respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré; -son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche -moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une -physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression -d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons, -le costume de chasseur. - ---Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune -homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les -ladrones? - ---Je les ai vus, répondit laconiquement le Faucon. - ---Et que prétendez-vous faire? - ---Sauver le Pigeon-Volant, si mes frères veulent me venir en aide. - ---Pourquoi ne le ferions-nous pas? - ---La tâche sera rude. - ---Tant mieux, corne-bÅ“uf! dit le plus jeune en frappant la terre de la -crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu -maille à partir avec ces effrontés pillards des Prairies. - ---Ainsi Je puis compter sur mes frères? - ---Écoute-moi, _muchacho_, dit TÃo Perico d'une voix solennelle; sache, -une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prêts à sacrifier -leur vie pour te voir heureux. - ---Je le savais, répondit le jeune homme avec émotion; mais -pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois, -tant le projet que j'ai conçu est grave et périlleux. - ---Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tête et qu'un cÅ“ur, -sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet? - ---Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè[1], la fille de -Mahaskak[2], le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre -dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon cÅ“ur s'est envolé -vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu -qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme. -Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois -pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte -Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il -entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef -des Comanches lui a vendu.--Une cinquantaine de bandits gambucinos et -trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que -soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de -tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me -suivre? - ---Quand partons-nous? - ---Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous, -et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut -donc nous hâter de suivre ses traces. - ---Partons, répondirent les chasseurs. - -Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant -d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier -américain est pourvu. - -A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de -feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut, -s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe -de paix. - -A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le -plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était -un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa -physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement -empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des -Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres -fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre -lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage. - -Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs -étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son -dos comme une crinière; une profusion de colliers de _wampum_ ornaient -sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une -tortue bleue grande comme la paume de la main. - -Le reste du costume se composait du _mitasse_[3] attaché aux hanches -par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise -de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures, -ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes; -un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins, -s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à -terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de -perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de -chevelures humaines, pendait à son côté gauche. - -Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à -dire le couteau à -scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le -manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait -un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était, -en effet, le célèbre Nauchenanga. - -Le Faucon-Noir s'avança seul au-devant de l'Indien. - ---Que veut mon frère? dit-il. - ---Voir le visage d'un ami, répondit le chef d'une voix douce. - -Alors les deux hommes portèrent la main droite à leur front, croisèrent -ensuite les bras en passant la main droite sur l'épaule gauche, et -inclinant la tête en même temps, ils se saluèrent suivant l'usage de la -Prairie. - -Cette cérémonie préliminaire terminée, le Faucon-Noir prit la parole. - ---Mon frère est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume -dans le calumet de ses amis blancs. - ---Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga. - -Et, s'approchant du feu, il s'accroupit à la mode indienne, détacha son -calumet de sa ceinture, et se mit à fumer en silence. - -Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprévue, -étaient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se -passèrent ainsi sans que personne parlât; chacun attendait que le chef -indien expliquât le motif de sa présence. Enfin Nauchenanga secoua la -cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture, et, s'adressant au -Faucon-Noir: - ---Mon frère repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette -année au Cerro Prieto[4]. - ---Oui, répondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon -frère a-t-il l'intention de nous accompagner? - ---Non, mon cÅ“ur est triste; Niang[5] s'est appesanti sur moi. - ---Que veut dire mon frère? lui serait-il arrivé un malheur? - ---Mon frère ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon[6] a vu -couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu[7]? -Ou bien me suis-je trompé et mon frère n'aime-t-il réellement que -les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? répondit -l'Indien, dont le regard étincela comme celui d'un chat-tigre. - ---Que mon frère s'explique plus clairement et alors je tâcherai de le -comprendre, murmura le Faucon-Noir. - -Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait réfléchir -profondément. - -Enfin il releva la tète, rendit à son regard toute sa sérénité, et, -d'une voix basse et mélodieuse: - ---Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi[8]? dit-il; le petit -oiseau qui chante dans mon cÅ“ur ne chante-t-il pas dans le tien? -Pourquoi ne pas être franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue -fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et -réussir. Que mon frère s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes. - ---Mon frère a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans -le cÅ“ur un petit oiseau qui me répète de douces paroles à chaque -instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le -Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pères; -mais que peut la volonté d'un homme seul? - ---Mon frère se trompe, il n'est pas seul; je vois à ses côtés les six -plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc là mon frère? -Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il -de l'amitié de son frère rouge Nauchenanga, le grand sagamore des -Comanches? - ---Je n'ai jamais douté de l'amitié de mon frère; c'est un illustre -chef, et je suis flatté de l'offre qu'il veut bien me faire, répondit -le jeune homme sans se compromettre. - ---Eh bien, que mon frère dise un mot, et deux cents guerriers comanches -se joindront à lui pour délivrer le Pigeon-Volant et prendre la -chevelure de ses ravisseurs. - ---Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que -vous êtes honnête et que votre parole est sacrée. - ---Michabou[9] nous protège, dit l'Indien en se levant; mon frère peut -compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui -livrer sans défense. - ---Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauvé la jeune fille, à -qui appartiendra-t-elle? - ---Rant-chaï-vaï-mè est sage, répondit noblement l'Indien, elle choisira -entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera -son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la -solitude. - ---Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrêt de celle que j'aime, -je saurai m'y soumettre en homme de cÅ“ur. - ---Mon frère parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment. - -Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans -ajouter une parole. - -Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairière pour -se mettre à la poursuite des gambucinos. - -[1] Le pigeon volant. - -[2] Le loup blanc. - -[3] Long caleçon. - -[4] La montagne Noire. - -[5] Dieu du mal. - -[6] Oiseau de Paradis. - -[7] Espagnols. - -[8] Faucon noir. - -[9] Dieu. - - - - -III. - -EL VADO. - - -Don López ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il -avait reçu. L'orgueil, la colère, et surtout le désir de se venger -lui rendirent le courage, et, quelques minutes après le départ du -Faucon-Noir, il avait retrouvé toute son audace et son sang-froid. - ---Vous le voyez, señor Pépé, dit-il en s'adressant au ranchero, nos -projets sont connus; il faut donc nous hâter si nous ne voulons -voir ici faire irruption les suppôts du gouvernement. Ce soir même, -aidé du señor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez à cheval -le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tête d'un chapeau -d'homme à larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrivée -sera le signal du départ de l'expédition. - ---Mais, observa Pépé, dans quel but vous embarrasser d'une femme? - ---Parce que cette femme, dit López avec une émotion mal dissimulée, -est douée d'une beauté étrange; elle est aimée des principaux chefs -des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer; -elle est donc pour nous un otage précieux, comme l'a fort bien dit -l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grâce à elle, -je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous -fermer la route du placer. - -Don López se leva, et, remontant à cheval, prit au galop la route du -Cerro Prieto. - ---Hum! fit Pépé en le regardant s'éloigner, quel Å“il de démon! -Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu -ainsi! Comment tout cela finira-t-il? - -Et, sans plus de commentaires, il commença à mettre tout en ordre dans -le rancho. Lorsque ses apprêts furent terminés, il jeta un regard -autour de lui. - -Le señor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette à la bouche, -buvait à petits coups l'eau-de-vie restée dans la bouteille, sans doute -pour se consoler de la _navajada_ dont l'avait gratifié le Faucon-Noir, -et qui déjà se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse -physionomie du monde. - ---Hé! dit le ranchero d'une voix insinuante, señor don Juan, savez-vous -qu'il est à peine cinq heures? - ---Vous croyez? répondit l'autre pour dire quelque chose. - ---J'en suis sûr. - ---Ah! - ---Est-ce que le temps ne vous semble pas long? - ---Extraordinairement. - ---Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abréger. - ---De quelle façon? - ---Oh! mon Dieu, avec ceci. - -Et Pépé sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il étala avec -complaisance sur la table. - ---Ah! la bonne idée! s'écria don Juan, dont les yeux étincelèrent; -faisons un monté! - ---A vos ordres; mais que jouerons-nous? - ---Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en -se grattant la tète. - ---La moindre des choses, simplement pour intéresser la partie. - ---Encore faut-il l'avoir. - ---Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai -une proposition. - ---Faites, señor, je serai charmé de la connaître. - ---Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir -dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don López. - ---Accepté, s'écria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non -moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une -heure. - ---Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero. - ---Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commençons-nous? - ---Je suis à vos ordres. - -La partie s'engagea, et bientôt, oubliant tout autre intérêt, les deux -hommes furent complètement absorbés par les combinaisons du _siete de -copas_, de _el as de oro_, du _tres de bastos_ et du _dos de espadas._ - -Au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, l'Angelus sonne au -coucher du soleil, et dans ces contrées, où il n'y a pas de crépuscule, -la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini -de tinter, l'ombre est épaisse. L'heure était donc bien choisie pour le -départ, et Pépé ne le retarda pas, car, bien qu'il eût déployé toute sa -science, il avait trouvé dans le señor don Juan un adversaire tellement -habile, qu'après plus de trois heures d'une lutte acharnée, tous deux -se trouvaient aussi avancés qu'auparavant. - -Au dernier coup de l'Angelus, Pépé mit la clef dans la serrure de -la porte conduisant à sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques -secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant. - -Rant-chaï-waï-mè était une mignonne jeune fille de seize ans à peine, -à la tournure gracieuse, légère, avec ce laisser-aller plein de -charme que les Espagnols appellent _salero_, mot que nulle expression -française ne saurait rendre; ses traits délicats, presque enfantins, -respiraient la douceur et l'innocence; son front rêveur, ses grands -yeux noirs et pensifs, son nez finement découpé, aux ailes mobiles, -sa bouche rieuse bordée de deux lèvres parfaitement ourlées, ses -dents blanches et son petit menton à fossette, lui formaient la plus -délicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistré, -presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes, -ses cheveux noirs lui tombant en deux énormes tresses sur les talons, -ses mains d'une petitesse extrême, complétaient l'ensemble enchanteur -de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle était vêtue -de deux larges chemises de calicot rayé; l'une, serrée au cou, tombait -jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attachée à la ceinture, lui -descendait jusqu'aux chevilles. Son cou était orné de colliers de -perles fines entremêlées de ces petits coquillages nommés wampums et -qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles étaient -entourés de larges cercles d'or, et un petit diadème du même métal -rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brodés de -laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux -et finement cambrés. - -A son entrée dans la salle, un nuage de tristesse et de mélancolie -répandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus -à sa personne. - ---Allons, _waïnè_[1], lui dit le ranchero, séchez vos larmes, nous ne -vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-être -mieux que vous le croyez. - -La jeune fille ne répondit pas, elle se laissa déguiser sans -résistance, mais en faisant une petite moue à désespérer un saint. - ---S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pépé à part lui, tout en -attifant sa prisonnière et en jetant un regard de convoitise sur les -joyaux dont elle était parée; il faut être fou pour gâcher ainsi l'or -et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter -quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille -piastres! Quelle magnifique partie de monté on ferait avec cela! Ah! si -don López avait voulu.... Enfin nous verrons. - -Tout en faisant ces judicieuses réflexions, le ranchero avait achevé la -toilette de la jeune fille; il compléta son déguisement en lui jetant -sur les épaules le manteau abandonné par le Faucon-Noir; puis, donnant -un dernier regard à sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de -cartes qui était resté sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et -sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du señor don Juan, -qui, malgré les divers incidents de la journée, avait repris sa bonne -humeur, grâce sans doute au monté, cette passion invétérée de tout bon -Mexicain. - -La porte fermée avec soin, l'Indienne fut placée sur un cheval, Pépé -monta sur un autre, ainsi que le señor don Juan, et, abandonnant sa -maison à la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en -soucier, le ranchero donna le signal du départ, suivi de ses deux -compagnons; il fit un détour pour traverser le pueblo et se dirigea au -grand trot du côté du Cerro Prieto. - -Don López avait mis le temps à profit, et tout était prêt pour le -départ. Les nouveaux venus ne descendirent même pas de cheval; dès -qu'on les aperçut, la caravane, composée, comme nous l'avons dit, -d'une cinquantaine d'hommes déterminés, après s'être, formée en file -indienne, s'ébranla dans la direction des Prairies, non sans avoir -prudemment détaché sur ses flancs deux éclaireurs chargés de surveiller -les environs. - -Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, semé -d'embûches de toutes sortes où à chaque instant l'on craint de voir -s'élancer de derrière les buissons l'ennemi qui vous guette au passage. -Aussi la petite troupe, inquiète et tressaillant au moindre bruit, -s'avançait-elle silencieuse et morne, les yeux fixés sur les halliers -touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prête à tirer au -moindre mouvement suspect. - -Cependant les gambucinos marchaient déjà depuis trois heures sans que -rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait -à régner autour d'eux; peu à peu leurs appréhensions se dissipèrent -et ils commençaient à causer à voix basse et à rire de leurs terreurs -passées, lorsqu'ils arrivèrent sur les bordas d'une petite rivière qui -leur barra le passage. - -Dans l'intérieur de l'Amérique du Sud les voies de communication sont -nulles et par conséquent le système des ponts complètement négligé. -On ne connaît que deux moyens de traverser les rivières: chercher un -_vado_ (gué), ou, si l'on est trop pressé, lancer son cheval dans le -courant, souvent très rapide, et tâcher d'atteindre l'autre bord à la -nage. Don López choisit le premier moyen: il chercha un vado. - -Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientôt toute la troupe entra -dans l'eau; quoique le gué ne fût pas égal et que parfois les chevaux -eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligés de se mettre à la -nage, tous les cavaliers passèrent sans accident. - -Il ne restait plus sur la rive que don López, le chef comanche, qui -avait rejoint l'expédition quelques minutes avant son départ et lui -servait de guide, la jeune Indienne et le señor Pépé Naïpès. - ---A nous maintenant, chef, dit don López en s'adressant à Nauchenanga; -vous voyez que nos hommes sont en sûreté et n'attendent plus que nous -pour se mettre en route. - ---La waïnè première, répondit laconiquement l'Indien. - ---C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don López; et se tournant -vers sa prisonnière:--Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que -possible le timbre de sa voix. - -La jeune fille, sans répondre, fit résolument entrer son cheval dans la -rivière; les trois hommes la suivirent. - -La nuit était sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune -incessamment voilée ne brillait qu'à de longs intervalles, ce qui -rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les -objets à une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes, -don López crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne -suivait pas la ligne tracée par le vado, mais appuyait sur la gauche -comme s'il se fût abandonné au courant. Il poussa son cheval en avant -pour s'assurer de la réalité du fait; mais tout à coup une main -vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant même qu'il songeât à -résister, il fut renversé dans l'eau et pris à la gorge par un Indien. - -Pépé Naïpès s'élança à son secours. - -Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une -impulsion occulte, s'éloignait de plus en plus de l'endroit où les -gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant -de ce qui se passait, rentrèrent dans l'eau pour venir en aide à leur -chef, tandis que d'autres, guidés par don Juan, suivirent le rivage -au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il -aborderait. - -Pépé Naïpès, après plusieurs efforts infructueux, se rendit maître du -cheval de don López et le mena à celui-ci au moment où il venait de -tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain -se remit en selle et gagna le rivage où il tâcha de rétablir un peu -d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxiété les péripéties du -drame silencieux qui se jouait dans la rivière entre Nauchenanga et la -jeune Indienne. - -Le chef comanche avait lancé son cheval à la poursuite de celui du -Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallèle, suivaient -le fil de l'eau, le premier cherchant à se rapprocher du second qui -s'efforçait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui -les séparait. - -Tout à coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un -hennissement de douleur, et il commença à battre follement l'eau de -ses pieds de devant, tandis que la rivière se teignait en rouge autour -de lui; le chef, comprenant que son cheval était blessé à mort, quitta -la selle et se pencha de côté, prêt à plonger. En ce moment, une face -hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une façon diabolique, -et une main s'avança vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable -sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, même dans les -circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit -le crâne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau. - -Alors un formidable cri de guerre éclata dans la forêt, et une -cinquantaine de coups de feu éclatèrent, tirés des deux rives à la fois -et illuminant la scène de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de -peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mêlée terrible s'engagea. - -Les Mexicains, pris à l'improviste, se défendirent d'abord mollement, -lâchant pied et cherchant un abri derrière les arbres; mais obéissant -à la voix de don López qui faisait des prodiges de valeur tout en -excitant ses compagnons à vendre chèrement leur vis, ils reprirent -courage, se formèrent en escadron serré et chargèrent les Indiens -avec furie, luttant corps à corps avec eux, les assommant à coups de -crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut -court. Les peaux-rouges voyant le mauvais résultat de leur surprise, -se découragèrent et disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus. -Cinq minutes plus tard, le calme et le silence étaient si complètement -rétablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas été blessés et si -plusieurs Indiens n'étaient pas restés sur le champ de bataille, cette -scène étrange aurait pour ainsi dire pu sembler un rêve. - -Dès que les sauvages furent en fuite, don López jeta un regard avide -sur la rivière: de ce côté aussi la lutte était terminée. Nauchenanga, -monté en croupe derrière la jeune fille, guidait son cheval vers le -rivage qu'il ne tarda pas à atteindre. - ---Eh bien? lui demanda don López. - ---Les Pawnies sont des renards sans courage, répondit le Comanche en -montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes à -sa ceinture, ils fuient comme des femmes dès qu'ils voient le visage -d'un guerrier de ma nation. - ---Bien! fit avec joie don López, mon frère est un grand chef, il a un -ami. - -L'Indien s'inclina avec un sourire indéfinissable; son but était -atteint, il avait gagné la confiance de celui qu'il voulait perdre. - -La troupe se remit en marche. - -Pendant plus d'un mois, le voyage des aventuriers à travers la Prairie -ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens -qui les suivaient pour ainsi dire à la piste. Ils voulaient délivrer -le Pigeon-Volant, c'était là du moins le principal motif de leurs -agressions; le second était cette haine qui séparera toujours la race -rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'année en année -davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires -de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu même où reposent -les os de leurs pères, les refoulant sans cesse vers les mornes désolés -et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite -que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants -de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculés. - -[1] Femme. - - - -IV - -LA GROTTE DU SAYOTKATTA[1] - - -Le Néobraska--la Plate--ainsi que le nomment les Indiens, est un de -ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en -posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage -en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se -réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre -dans le Missouri. - -C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large -fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous. - -L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus -aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu. -La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule -silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes -si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste -plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé -à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une -grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès -semblables à des pierres tumulaires. - -A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant -a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les -Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et -du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se -font les hécatombes à _Kitchi-Manitou._ Un grand nombre de crânes de -bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en -courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce -dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut -du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes, -la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies -et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore -américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui -ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou -longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin, -bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent -les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de -neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant, -empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur. - -Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle -soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les -Indiens nomment _wabigon-quisi_», le mois des fleurs, la tranquillité -du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de -la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut -suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée -_Paduca_, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de -la fourche. - -C'était l'heure où le _maukawis_[2] faisait entendre son dernier chant -pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du -soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges. - -Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent -subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour -la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait -l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup -d'Å“il, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec -attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces -trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est -proverbiale dans le Nouveau-Monde. - -Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie -sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille -moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient -remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où -l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa -chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir. -Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de -peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs. - -Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût: -une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir -grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies -de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur -chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses -que savent si bien confectionner les _squaws_[3]. Une couverture -bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de -les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs -mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la -poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient -armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux -arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les -avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les -recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les -avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs, -car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes; -leurs montures mêmes, _mustangs_ presque aussi indomptés que leurs -maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont -ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de -plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges -et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise, -complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables. - -Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les -ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un -vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun -attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas -d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente -pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à -peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées -d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture[4] de son cheval. - -Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part -trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'Å“il et -l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux -personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à -voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des -Comanches. - -Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de -Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et -le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos, -fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés -de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient -succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à -murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis -et les exhortations. - -L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans -l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les -mystères de la nuit profonde qui l'entourait. - ---Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à -dissimuler nos traces aux Pawnies? - ---Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale, -les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît -tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux. - ---Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis? - ---Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme -le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur -chevelure; souvent on le croit loin et il est près. - ---J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux -bandits qui l'accompagnent? - ---Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit -l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît. -Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'Å“il de l'aigle et la -prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau -qui chante dans son cÅ“ur et qui lui dit: Viens! viens! - ---Qu'entendez-vous par là ? quel oiseau? - ---Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion. - ---L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher -de dire don López. - ---L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui -échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va -parler. - ---J'écoute. - ---Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à -l'_endit-ha_[5], et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux -cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile -d'atteindre le placer que je vous ai donné. - ---Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un -soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se -préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de -nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert. - ---Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme, -j'entends le silence! - -Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles, -lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui, -le fit tomber sur les genoux. - -Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine -au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de -la tente. - ---Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de -guerre. - -Et il s'élança dans la Prairie. - ---Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups -enragés! Aux armes! enfants! aux armes! - -En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués -derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment -des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans -la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant -faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute -bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour -il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les -Peaux-rouges, leurs ennemis mortels. - -Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la -droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les -mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes -herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder -autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui -devenaient de moins en moins distincts. - -Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert -de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il -était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises -différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du -cachorro de agua[6]. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri -poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait -sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce -tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages, -rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un -cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans -l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des -entrailles de la terre. - -Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il -venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas -en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il -reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son Å“il -assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui: - ---_Curujira_[7] a-t-il appris au sage _piaïes_[8] ce que le grand chef -comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme. - ---Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner -le silence. - -L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea -dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu -une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva, -à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de -forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une -lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté -en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa -poitrine, il attendit. - -Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était -un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu -épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle -qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus, -séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques -et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue -en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de -chevelures humaines tressées avec art. - -Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux -hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole. - ---Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il. - -L'Indien s'inclina. - ---_Iurupari_[9] nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet -doit-il échouer! - ---Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes. - ---Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête. - ---Mon frère est impatient, observa le devin. - ---J'attends que mon père s'explique. - ---Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en -jetant sur le chef un regard scrutateur. - ---_Ouah!_ fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel -autre que mon père oserait habiter ici? - ---Personne; mais d'autres peuvent y venir. - ---Et qui donc? - ---Néculpangue[10], le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la -terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu? - -A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva -d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur: - ---_Cudina[11]! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les -secrets d'un chef? - -Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et -lui répondit d'une voix affectueuse: - ---Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui -parle. - -Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits -avaient repris leur impassibilité; il répondit: - ---Que mon père me pardonne. Outkum[12] avait troublé mes esprits, je -n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué. - ---Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec -calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent -ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur. - ---Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à -l'heure je ne savais ce que je disais. - ---Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne -qu'il le fasse attendre. - ---Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout. - ---Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà . - ---Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à -dissimuler plus longtemps. - ---Me voici! dit une voix mâle et sonore. - -Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux -yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui. - ---Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect -devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient -célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest. - -Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des -Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais -qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres -robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une -de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont -impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude -vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de -finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils -noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux -lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat. - -Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu -approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme -un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre -de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin -qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui -le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et -peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il -était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait -adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui -il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et -parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de -découvrir où il se retirait. - -On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité -qui dépassait toute croyance. - -D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et -surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant -à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie -raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant -en pareille matière. - -Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos, -c'est-à -dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et -indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à -la main un rifle précieusement damasquiné. - -Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole: - ---Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera[13] lui a été -propice. - ---Le grand tokki[14] des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai -obéi, répondit majestueusement le chef. - ---Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier. - ---Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être -commises dans l'accomplissement de ma mission. - ---Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes. - ---Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui, -immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le -moins du monde à leur laisser le terrain libre. - ---Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main -du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et -Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane[15]. - ---La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le -désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père -m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici. - ---Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour -accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son cÅ“ur; celle qu'il -aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il -ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa -parole est la plus belle vertu du guerrier indien. - ---Qu'ordonne mon père? - ---Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers -de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir. -Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui -souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du cÅ“ur -d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à -choisir, les prisonniers seront amenés ici. - ---Cela sera fait. - ---Et le Faucon-Noir? - ---Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les -chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp. - ---Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de -satisfaction. - ---C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne. - ---Mon frère le hait? - ---Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga -avec un sourire indéfinissable. - ---Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa -hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous[16]; j'aiderai -mon frère. - ---Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef -avec un vif mouvement de joie. - ---Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une -plus longue absence inquiéterait l'Espagnol. - -Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes. - -Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à -ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions, -poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp -des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers -le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par -intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des -lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude -de sauvages. - -Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante -qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux, -s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques -pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le -cÅ“ur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque -et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des -cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient -devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours. -En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui -dit ce seul mot: - ---Arrête! - -Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent -qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains -et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue. - ---Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il -aime. - ---Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le -_walkon_ m'appelle à son aide. - ---Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai. - ---Le Faucon n'est pas un Indien. - ---Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour -obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux -Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons -appellent don López. - -Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à -l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus -qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en -désordre. - -Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine -avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et -tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur. - -[1] Sorcier voyant. - -[2] Espèce de caille. - -[3] Femmes indiennes. - -[4] Composée de peaux de mouton et de ponchos. - -[5] Point du jour. - -[6] Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les rivières de -l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé, mais il -conserve toujours son cri plaintif. - -[7] L'esprit des pensées. - -[8] Sorcier. - -[9] Esprit malin. - -[10] Le lion du désert. - -[11] Homme-femme! terme de souverain mépris. - -[12] Le méchant esprit. - -[13] Esprit des chemins. - -[14] Souverain maître. - -[15] Paradis indien. - -[16] Enfants. - - - - -V - -LE TREMBLEMENT DE TERRE. - - -Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un -drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains. - -Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise; -comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de -l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse -défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois -les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant -ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols; -souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant -à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils -désespéraient de triompher autrement. - -Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient -péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort -et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant -une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se -trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner -quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé; -mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient -suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à -l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées -qu'ils lancèrent dans toutes les directions. - -Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens, -profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie, -escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les -gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage -et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient -accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes -encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos. - -Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver -les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado -qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à -ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain -que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de -la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se -trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente. - -Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille -au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue -de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit. - ---Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi, -waïnè; il faut partir. - ---Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas! - ---Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence: -le temps est précieux. - ---Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort, -dit fièrement la jeune fille. - ---Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec -colère, voulez-vous me suivre, oui ou non? - -Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules. - -Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait -violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il -chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les -mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa -un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil -froncé, l'attitude menaçante: - ---Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de -ma nation qui m'appellent. - -Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en -poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui -avait traversé le bras. - ---Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec -un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur. - -Et, l'Å“il étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes, -elle se prépara à renouveler la lutte. - -Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe -au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer -le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit -tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur -le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper -le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa -aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança -sur elle et tous deux roulèrent sur le sol. - -La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de -sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes, -à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son -lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en -silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec -toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer -ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente. -Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme -lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi -mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront. - ---Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore -vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main -morte! - ---Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa -ceinture. - ---Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les -mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser -compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car -je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois -faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces -inutiles et causons un peu. - ---Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant -d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet. - -Le coup partit. - -Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du -chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle, -qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais -il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la -tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier. - -Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent -dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies. - -Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une -quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après -les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir -en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant -les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la -fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa -sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les -individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et -les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don -López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se -laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha -sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa -petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un -ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient. - -Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il -poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi -galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs -et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et, -abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses -alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos. - -Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les -habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et -donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou -ralentir, car le but est la victoire ou la mort. - -Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec -les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans -la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande, -franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie -avec une vitesse qui tenait du prodige. - -Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et -tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons -passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant -par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et -lugubre appel d'un frère. - -Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà , sans que -les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux -s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds -râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux -une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain -se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent -subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et -les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel, -ne purent retenir un cri d'épouvante. - -Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte -céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune, -immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une -transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient -visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y -avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska -avait subitement cessé de couler. - -Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec -une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme -par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et -s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité -inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la -plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la -terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les -collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui -lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença -à s'agiter avec un mouvement lent et continu. - ---Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et -en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire. - -En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau -de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de -cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots -de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières -changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de -toutes parts sous les pas des hommes atterrés. - -Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière -dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux -hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient -la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les -uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les -précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur -course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les -jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle -avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements -plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur -neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en -poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre -et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés -par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées. - -Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est -possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au -camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes -de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et -terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin -des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir -assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se -faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts -vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent -avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de -douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des -cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et -sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant -vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants. - -La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses; -vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud, -le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux -Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une -terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour -d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans -ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre -dans leurs cÅ“urs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur -vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons -à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de -sépulcre. - - - - -VI - -LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR. - - -Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et -les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il -leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti -sous les eaux ou dévoré par les flammes. - -A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le -Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver. - -Le chasseur abandonna la poursuite de don López.--Que demandent mes -frères? dit-il. - ---Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie. - -Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes -qui attendaient de lui leur salut. - ---Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs -mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez, -dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et, -alors, que Wacondah vous protège. - -Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus -hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se -laissaient tuer sans opposer de résistance. - -Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de -confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos. -Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López, -ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les -avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir -ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils -l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant. - -Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une -seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado -avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion -qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu. - -La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que -le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans -ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les -gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en -cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras -mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en -pleine poitrine. - -Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant -splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de -la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux -animaux. - -Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette -adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient -déjà à les lancer dans les flots. - -Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux, -tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs -pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter -son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et -deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau. - -Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les -mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas -épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de -sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les -chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait -la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses -côtés avec un sifflement sinistre. - ---A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à -mon secours! - ---Me voilà ! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage! - -Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le -chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière -pour venir en aide à celle qu'il aimait. - ---Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu? - -Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de -Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au -milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de -conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la -main. - -En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc -d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible -agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force -irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal -remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques -secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre -infranchissable s'ouvrit entre eux. - -Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre -don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses -bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir. - -Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore -quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre -cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu. - -Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger; -l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain -bouleversé et inondé par les flots de la rivière. - -Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu -de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à -toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière -les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il -fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui -galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers -se remirent à la recherche de leurs ennemis. - -Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies, -avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était -facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même -considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les -circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut -donc là qu'il conduisit sa petite troupe. - -Elle y arriva un peu après le milieu du jour. - -Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle -raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore. - -Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui -fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de -toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se -nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement -un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret -de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des -marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui -lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes. -Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi -pour sa sépulture. - -C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur. -Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et, -après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer -tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le -sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir. - -On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet -de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un -monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau -supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à -ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de -vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la -première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage -en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du -guerrier Indien et de son cheval[1]. - -Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils -commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant -les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses -palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé -circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur. - -Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau -de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette -hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la -rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est, -ça et là , quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant -l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva -un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste -n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin -de tout préparer pour une vigoureuse défense. - -Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par -la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna -donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on -coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des -cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme -du _charqui_. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se -trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de -faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait -par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient -imperceptible. - -Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu -leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en -quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur -était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de -guerre et des objets indispensables à leur campement. - -Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons; -ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent -pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité -considérable d'eau. - -Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après -avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert -conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès. - ---Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez -aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée. - ---Hum! fit le ranchero, seul? - ---Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs, -dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et -puis, que craignez-vous? - ---Eh! d'être scalpé, donc! - ---Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être -attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous -tués. - ---C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas? - ---Oui, et dans le nôtre. - ---Ah! - ---Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous -présenterez de ma part à l'Å’il-Gris, c'est le chef de la tribu, une -de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma -part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous -aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez -avec vous une outre d'aguardiente; l'Å’il-Gris, auquel vous montrerez -cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et -vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les -conduirez ici. M'avez-vous compris? - ---Parfaitement. - ---Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans -vos mains le sort de tous vos compagnons. - -Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui -lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef -lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit, -accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le -suppliaient de se hâter. - -Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte -distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à -ses oreilles, un nÅ“ud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à -demi étranglé sur le sol. - -Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les -cachaient et se précipitèrent sur lui. - ---Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis -mort. - -[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington -Irving, intitulé _Astoria._ - -[2] Villages. - - - - -VII - -NÉCULPANGUE. - - -Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son -épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son -couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles -de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de -son compagnon en lui disant: - ---Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus -utile que sa mort. - -Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en -repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied. - -Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins. - ---Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si -heureusement pour lui. - ---Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui -cherche un placer. - ---Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et -l'ami de don López Arriaga. - ---Chef, je vous assure que vous vous trompez. - ---Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois -parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos -projets? - -Le Mexicain baissa la tète. - ---Que voulez-vous de moi? demanda-t-il. - ---La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante. - -Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant -Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise -seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris. - ---Parlez! murmura-t-il. - ---Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et -de les suivre. - -Pépé Naïpès obéit sans résistance. - -Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga -avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les -degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment -où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la -poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré -les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des -gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin, -et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne -savaient plus de quel côté se diriger. - -Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses -souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus -facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au -présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les -sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir -marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre -deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur -les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers -lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès. - -Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent -pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et -armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu -desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue, -Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se -contentèrent de jeter un coup d'Å“il autour d'eux sans manifester la -moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse -avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part -quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi -vite qu'ils s'étaient montrés. - -Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient -échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les -peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le -raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de -les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en -cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer -une parole. - -Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps -avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion -sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi. - -Pépé Naïpès connaissait trop bien les mÅ“urs indiennes pour s'étonner -de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible -lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi -l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant; -il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste -suspect il serait en un clin-d'Å“il renversé et garrotté. - -Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque -instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à -la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé -Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait -attaqué le camp et s'en était emparée. - -C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga -avait annoncé l'arrivée à don López. - -Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui -l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole. - ---Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos -frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en -détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté -par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition -a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de -reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos cÅ“urs -et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au -pouvoir de ses ravisseurs? - -A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée, -et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des -tomahawks et les canons des rifles. - ---Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement -Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il -avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il -doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il -ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et -nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs -chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour -dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants? - ---Notre père a bien parlé, répondirent en chÅ“ur les chefs en -s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en -lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire. - ---Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête -grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier. - -Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque -auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez -peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en -scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander -mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis. - -Néculpangue le considéra un instant de cet Å“il profond auquel rien -n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait -reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et -combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait; -alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air -riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce -fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien. - ---Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service -à mon frère. - ---Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les -façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien -sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort. - ---Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère? - ---Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis -certain qu'il sera de mon avis. - ---Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en -venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait, -et je ne savais ce que je faisais. - ---Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et -qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent, -bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre -fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines -circonstances. - ---Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai -sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible. - ---Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous. - ---Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de -faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui? - ---Parlez, chef, je suis à vos ordres. - ---Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle? - ---Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu! - ---Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est? - ---Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où -il s'est retranché, mais je puis vous le décrire. - ---Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est -vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit. - ---Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une -haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la -rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef -indien. - ---La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue. - ---En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu. - ---Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est -devenue? dit Nauchenanga. - ---Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous. - -En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de -Néculpangue. - ---Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il -peut se retirer. - ---Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se -souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient. - -Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue -et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès. - ---Que veut faire de cet homme notre grand médecin? - ---Je veux offrir demain, au lever du soleil, son cÅ“ur palpitant à -Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence. - ---Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix -douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut -honorer. - ---Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang. - -Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien, -quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est -plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent -briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut -s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de -concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout -respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés. - -Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter -plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la -victime qu'ils convoitaient. - ---Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui -appartient: Jurùpari sera content. - ---Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il -puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat, -répondit le devin avec un sourire de satisfaction. - -Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant -Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant -ébranlée par son hésitation. - -Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris -pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en -vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux -qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il -perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le -jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du -supplice. - - - - -VIII - -LA CHASSE AUX ÉLANS. - - -Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était -parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait -pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche -pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don -López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en -vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient -aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait, -le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des -bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher -en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue -noire qui couraient effarés çà et là . - -Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à -envelopper la nature comme d'un épais linceul. - -Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon -avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout -vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur. -Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la -mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa -Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils -avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner -les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes -regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain, -et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se -donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était -pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de -long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé -depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était -si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa -troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides -par le malheur. - -Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du -placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment -découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le -fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état -dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une -cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le -presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps! - -Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie, -et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant -sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré -plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et -presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie -passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée. - -A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la -pauvre Rant-chaï-waï-mè. - -Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait -silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien -changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première -fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux -s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la -captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté -du désert. - -Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle -avait lu au fond du cÅ“ur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait -pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une -jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des -heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui, -pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux. - -La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était -plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des -diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses -rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques. -Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de -senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère -transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et -reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un -silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement -par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et -qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le -calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant -plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace. - -Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don -López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri. - ---Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà -un oiseau qui chante bien tard. - ---Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait. - ---Caray! de quel augure parlez-vous? - ---J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que, -lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un -malheur. - ---Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que -les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu -besoin de présages pour cela! - -En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était -fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle -force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres -situés sur la lisière du camp. - -Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son -esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit -qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López -secoua la tête et reprit sa promenade. - -La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété -qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si -quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa -première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un -observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose -d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard -brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait -en proie à une grande émotion intérieure. - -Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent -dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de -la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne -tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul -veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était -telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas. - -La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si -ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois -reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se -réveiller. - -Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La -solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de -fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes -élans rôdaient parmi les arbres. - -A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux -leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López -la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette -demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte -que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les -oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les -environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour -rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue -veille, il partit avec les chasseurs. - -A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se -fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel. - ---C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais -entendu chanter cet oiseau pendant le jour. - ---Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage, -répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante -auprès d'un tombeau ça porte malheur. - -Don López haussa les épaules avec dédain. - -Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air, -Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où -étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou -dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et -suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse. - -La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en -rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses -gardiens, le cÅ“ur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva -jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là , elle demeura immobile -quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de -son cÅ“ur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre -fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux -que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit -le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité -surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas -à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de -cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent. - -Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut -point d'intérêt pour les gambucinos. - -Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en -silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent -afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents -animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter -insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter -qu'ils avaient des ennemis près d'eux. - -Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent -les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs -lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas -produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du -tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi -à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils -s'arrêtèrent là , échangèrent un regard entre eux, et calculant avec -soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos. - -Alors il se passa une chose étrange. - -Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire -place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur -des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs -chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un -lasso sur les épaules et les renversant à terre. - -Don López et ses hommes étaient prisonniers. - ---Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment -trouvez-vous celui-là ! - -Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter -en silence. Un seul murmura entre ses dents: - ---J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait -malheur! - -A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux -doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la -hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé -leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres. - -A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de -feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons, -vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la -pressa sur son cÅ“ur. - ---Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à -rendre. - ---Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son -sein. - -Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible -pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le -chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire -les nÅ“uds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire -le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu -et désespéré sur le sol. - -Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements. - -Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une -colère impuissante à ce qui s'était passé. - -Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des -sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le -lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de -Rant-chaï-waï-mè était le principal chef. - -Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent -au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il -pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté. -Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière -qui arrivait comme un tourbillon. - -Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les -armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop. - -Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à -repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit. - - - - -IX - -LA LOI DES PRAIRIES. - - -Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on -enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux -Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les -loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les -routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés, -Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et -partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos. - -Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des -guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été -envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs -comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en -marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au -coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la -sentinelle des chasseurs avait aperçus. - -Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une -escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au -Castor et descendit dans la plaine. - -Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se -voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec -furie l'une contre l'autre. - -Certes, pour qui n'eût pas été au fait des mÅ“urs singulières de la -Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il -n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre, -les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux -avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens, -et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes -demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs. - -Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle -qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en -s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte. - -Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour -eux et leurs guerriers. - ---Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de -premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie -de la Prairie. - ---Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef -des Pawnies? - ---Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon cÅ“ur se -réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur. - ---Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme -mon frère. - -Le chasseur s'inclina avec courtoisie. - ---Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont -nombreux dans la pampa. - ---Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le -gibier que je voulais atteindre. - ---Mon frère est heureux. - ---Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la -guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite? - ---Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis. - ---Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile. - -L'Indien s'inclina à son tour. - -Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant. - ---Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part -d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le -chasseur. - ---Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je -m'arrête. - ---Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il -cherche à ravir la chevelure? - ---Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et -mon ennemi n'est-il pas le sien? - ---Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don -López, cet homme est en mon pouvoir. - ---Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles? -fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la -passion qui grondait au fond de son cÅ“ur. - ---Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il -commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline. - ---Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une -certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses... - ---Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son -mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant -comme une lame d'acier. - ---Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son -tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la -squaw d'un lièvre des visages pâles. - -A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et, -saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche. - -Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux -troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à -l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et, -s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient -son âge et sa réputation: - ---Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il, -des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves -intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les -visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit -être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur -est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne -vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées -par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet -des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au -conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite -à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils -soient sauvegardés. - ---Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé. - ---J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas -que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais -parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra -enfreindre les lois de la Prairie. - -Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de -sa troupe et regagna son camp. - -Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne -pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au -fond de son cÅ“ur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque -les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le -vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une -pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa -activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain. - -Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de -sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour -ouvrir la discussion. - -Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs, -et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et -conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la -plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante -de bonheur, caracolait auprès de lui. - -Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable -village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues -et des places. - -A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés, -accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir. - -Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre, -précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur -un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que, -derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée -de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures -humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata, -et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par -quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des -regards effarés et qui était plus mort que vif. - -Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il -s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut. - -Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de -l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix. - ---Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les cÅ“urs, dirent-ils ensemble, -écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous -réunissent. - -Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un -trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé: - ---Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère! -vos paroles seront enterrées là . - -Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles -du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus -et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun -protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise -et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion. - -Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou -en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il -égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc -tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata, -coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus -la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un -nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les -mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne -sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie -malfaisant. - ---Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous -les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant. -Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant -que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait -de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre -aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons -l'honorer. - ---Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des -chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de -prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que -cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire. - -A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les -Indiens restèrent un moment interdits. - ---Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car -il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs. - ---Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme -une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il -mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les -enfants. - -Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le -sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent -à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant: - ---Que votre volonté soit faite; cet homme est libre. - -Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que -par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber -évanoui au milieu des chasseurs. - ---Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que -ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis -prêt à vous suivre. - -Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont -le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des -guerriers. - -Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers -le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés -en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut -apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance. - -Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant -à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de -touffes de crins teints en rouge. - -Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers -le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il -la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite -gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout -au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé, -Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le -chasseur: - ---Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes. - ---Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon -frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à -m'adresser à propos de mes prisonniers. - ---Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le -sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame -la loi des Prairies, Å“il pour Å“il, dent pour dent. - ---Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement -le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs, -que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies, -il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un -ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas -que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit -souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens. - ---Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son -siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin -que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans -mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous -et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée -et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche, -heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que -je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine -et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois, -l'application de la loi des Prairies. - -Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de -mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords, -lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle. - -Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste -terrible: - ---Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni -par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but -était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je -l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère; -de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et -de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me -reconnais-tu, don López? - ---Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement. - ---Pas de grâce, continua Néculpangue, Å“il pour Å“il, dent pour dent. - -Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la -tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps -son prisonnier. - -Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur, -à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta -un poignard, en lui disant d'une voix émue: - ---Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs -comme un homme de cÅ“ur, tes victimes crient après toi. Wacondah te -pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère. - -Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression -impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de -fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard: - ---Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les -bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je -saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers -Néculpangue, sois heureux, tu es vengé! - -Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard -dans le cÅ“ur. - ---Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il -n'est plus de bonheur pour moi. - -A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant -le reliquaire que celui-ci portait au cou: - ---Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils. - -A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de -tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les -premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de -ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et -serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras. - ---Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots. - -Le jeune homme le retint longtemps serré sur son cÅ“ur, dans une -étreinte passionnée. - -Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent -l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie. - -Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant -devant le chasseur: - ---Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs -de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma sÅ“ur. - -Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement. - ---C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté -et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce -pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort! - -Et il poussa du pied le corps de son ancien chef. - - - - -UNE - -NUIT DE MEXICO - -SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION - - -Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne -capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante -créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui -bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale -distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur -niveau, c'est-à -dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont -Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement -tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le _Popocatepelt, montagne -fumante,_ et l'_Izlaczchualt_ ou la _Femme blanche_, dont les cimes -chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues. - -L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée -de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des -Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu -des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à -la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre -compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de -couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents -qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout -entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par -les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du -soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des -arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement -orientale qui étonne et séduit à la fois. - -Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce -conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle -droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales, -qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo -Domingo, de la Moneda et de San Francisco. - -Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan -unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans -toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une -des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du -président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes, -une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la -quatrième se trouvaient deux bazars, le _Parian_, maintenant démoli, et -le portal de las Flores. - -Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur -torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se -renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi -l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les -font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de -cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers -le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient -envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle -inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens -et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la -façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats -de rire; enfin, comme la ville enchantée des _Mille et une nuits_, -au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup -réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie -et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins -poumons. - -Et cependant, cette nuit-là , un événement de la plus haute gravité -allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président -intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes -dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez, -devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal, -fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques -soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter -la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des -troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau -président. - -Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les -Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils -ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder -tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur -goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents -à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils -savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse, -rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient -à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une -augmentation des impôts. - -Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand -drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter -et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des -événements politiques. - -Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements -d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au -galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers -les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se -fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner -leurs masures dans les bas quartiers de la cité. - -A la première nouvelle de la résolution prise par le président -intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni -et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur -provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher -les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le -feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire. - -Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du -corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole, -etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres -de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en -parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en -établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues. - -La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment -auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et -désÅ“uvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence -funèbre. - -La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du -timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les -plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de -vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient -complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il -était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur -la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé, -vers une échoppe _d'évangelista_ (écrivain public), située vers le -milieu à peu près de la galerie des Portales. - -Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un -air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il -frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu, -car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte -s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma -aussitôt derrière lui. - -La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu -y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé -au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans -la boiserie. - -Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds -invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue -dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un -escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol. - -Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna. - ---Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait -précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi -perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui. - ---Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi. - ---C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde. - -Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en -remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu -demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise -américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur -des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par -des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux -se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se -rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement -disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement -circuler les équipages, les cavaliers et les piétons. - -Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour -retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle -encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas -habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves, -excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont -été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable. - -La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le -palais de _Motecuzoma_ et le grand _Teocali_, forme le centre de l'île -la plus vaste du groupe. - -Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci -avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses -communications d'un point à un autre, existent encore dans cette -partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols, -mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel -aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé -l'inconnu était de ce nombre. - -Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha -la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à -descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes -par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se -trouvait. - -Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que -de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez -élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper -la tète contre la paroi supérieure. - -Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à -quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans -doute plusieurs fois parcouru déjà , car aussitôt sa descente achevée -sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la -précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus -facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance, -s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer -dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une -parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec -certitude dans cette espèce de labyrinthe. - -L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain. -Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir -franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux -qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les -premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre, -s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait. - ---Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction. - -Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur -le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un -instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier, -cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte -fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu -posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte -s'ouvrit. - -Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait -toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau -derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un -boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte, -fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le -bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes. - -Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir, -appuya la main droite sur son cÅ“ur comme pour en comprimer les -battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas -en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et -regarda. - -Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête, -trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les -unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là , mais -toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère -contenue. - -Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la -mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus -riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine. - -Au moment où l'inconnu appuyait son Å“il contre la portière, un homme -d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de -l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste: - ---Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez, -je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures -passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega -entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois -heures à peine, finissons-en. - -Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par -des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité; -quelques-uns protestèrent faiblement. - -Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme -s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder. - ---Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout -retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance -tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous -rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir. - ---Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain -âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde -surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement -à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave -pour qu'on y réfléchisse. - ---A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les -épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée -loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son -consentement n'a donc aucune valeur pour nous. - ---Cependant, appuya un des invités. - ---Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la -mort de mon frère et de ma belle-sÅ“ur, j'ai été régulièrement nommé -tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois; -j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que -j'avais accepté. - ---Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités. - ---Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le -vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait -formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent -éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire -valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse -verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña -Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la -République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de cÅ“ur -passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier -français sans feu ni lieu? - ---Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants -avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion -du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable -cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne -parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez -aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas -un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus -grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait -prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville? -Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce -qu'il est né en France? Mais votre sÅ“ur, la mère de notre parente -Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de -son cÅ“ur n'ont jamais été niées par personne, je suppose? - -A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu, -serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater, -d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été -écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation. - ---Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela, -je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela -peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs -que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce, -et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez, -chers parents, à cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grâce, et -finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don -Torribio. - ---Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une -catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain, -dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces -de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés, -emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de -vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à -la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de -la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies -passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville, -les _federalistas_ n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer -comme des bêtes fauves. - -Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de -fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et -l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment. - -Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don -Torribio continua: - ---Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il; -est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée -avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions -que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de -l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de -se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà , pour sauver -sa vie. - ---C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes. - ---Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici: -le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez, -demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était -acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de -tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui -attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont -la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous, -señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une -protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y -a-t-il à hésiter? - ---Non! s'écrièrent en chÅ“ur les assistants; doña Carmen doit épouser -le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous -sauver à ce prix. - ---Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu, -n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce? - ---Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait -observer, le temps presse, ne le perdez donc pas. - -Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y -rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et -gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline -blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses -salutations des assistants. - -Cette jeune fille, c'était doña Carmen. - -En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir; -un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu -faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui -de son cÅ“ur était subitement monté à ses lèvres. - -Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute -taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de -capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé -par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son -acceptation ou son refus. - -Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes -présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña -Carmen demeuraient debout. - -Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une -écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen: - ---Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez, -je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de -l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai -rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature. - -La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant -d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs -qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa -sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que -celui-ci détourna la tête. - ---Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement -distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître -de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans -essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me -contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime! - ---Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue. - ---Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce -papier, reprit-elle avec une énergie fébrile. - ---Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un -pas vers elle. - ---Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je -ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là , -vous n'oseriez.... - ---Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et -aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là , cet homme! - ---Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible. - -Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se -trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite -apparition. - -Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme -s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles, -muets, atterrés. - -Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie -ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses -sanglots: - ---Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée! - ---Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je -saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen. - ---Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de -joie et de terreur. - -Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour -regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti, -don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante -qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui -barrer le passage. - ---Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez -pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour -tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu! -vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure! - ---Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout -en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous -m'assassiner, par hasard? - ---Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans -notre droit? - -Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames -avaient disparu en poussant des cris de frayeur. - -Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes -désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une -douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de -fusils et de pistolets. - -Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante -touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant, -malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait -point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé. - -Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un -revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres -serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé -vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite. - -Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une -issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune -homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur -masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du -desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux -abois. - -Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la -joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui -le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci, -sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine, -se gardaient bien de franchir. - ---Là ! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le -mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il -vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser -le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à -prendre. - ---Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps -tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de -son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio? - ---Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes -pris, caramba! - ---Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à -doña Carmen. - ---Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre -nous tous? - ---Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux. - ---Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors? - ---Comme ceci, cher seigneur, regardez. - -La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement -rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses -bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des -assistants ébahis et décontenancés. - -Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court -que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire. - -Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que -cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts -de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement -pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il -leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte. - -L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air -assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la -rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé. - -Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au -bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe. - -Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie -et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une -expression d'ineffable reconnaissance. - ---Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du -courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher? - ---Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon -brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne -sommes-nous pas sauvés maintenant? - ---Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en -comparaison de ceux qui nous menacent encore. - ---Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus -me séparer de vous, Octavio. - ---Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va -falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je -crains que vos forces ne trahissent votre courage. - ---Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi -qu'il arrive, je le supporterai. - -Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux -détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre -haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista. - -Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur -l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété. - ---Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie; -je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche. - ---Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu -le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du -nouveau? - ---Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici -sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à -cheval. - ---Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors. - ---Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux -chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié. - ---Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai -de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds. - ---Rapportez-vous en à moi, colonel. - ---Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété. - ---Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami, -mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses -amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux. - ---Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous -appellent, moi je resterai avec ce brave soldat. - ---Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau -pour madame; elle ne doit pas être reconnue. - ---Convenu, colonel. - ---A bientôt, Carmen, à bientôt! - -Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de -l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la -présidence. - -Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la -porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré -d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place. - -Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce -à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés, -l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte -d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières -affables, et sa prestance réellement militaire. - -Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et -progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans -tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et -tous les étrangers fixés sur le territoire de la République. - -Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort -aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait -fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans -la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des -communications lui avaient été faites, et des assurances formelles -données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans -doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes, -le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans -la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se -retirer avec eux dans l'intérieur. - -Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore -rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au -plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor. - ---Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune -homme, je demandais justement après vous. - ---Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt. - ---Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça -le sourcil. - ---Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du -président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre -votre obstination, général? - ---C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec -une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus. - ---Un mot encore. - ---Dites vite. - ---Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais -encore la certitude. - -Le président fit un mouvement. - ---Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline -sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une -grâce. - ---Laquelle? - ---Me l'accordez-vous, général? - ---Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant -bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous -accorde celle que vous me demandez. - ---Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma -cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés. - ---Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible -froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs, -ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour -compagnon de route. - -Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les -ordres nécessaires. - -Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et -qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart. - ---Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne -parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps -peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à -moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me -réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur -de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me -retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt -que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne -saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur -de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne -serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon -souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la -dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer -le bonheur de sa patrie bien-aimée. - -Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau, -échangea quelques poignées de main et se mit en selle. - -Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et -silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui -la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse. - -Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen -venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte -d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits. - -Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien. - -La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles -brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots -de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une -apparence fantastique. - -Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé -dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni -à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de -laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si -haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa -chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il -lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le -pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi. - -Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines -de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa -personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen. - -Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes, -mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui -probablement essaierait de lui enlever sa nièce. - -La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait -silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège -jusqu'à l'extrémité de la ville. - -Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la -population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris -et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement -s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se -pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se -mêlait avec eux. - -Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et -maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à -celles de la populace; la révolte commençait. - -Miramón releva la tête. - ---Que se passe-t-il donc? demanda-t-il. - ---Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne. - ---Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les -éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers. - -Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs -qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur -général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête; - ---La hache! la hache! - -La hache est au Mexique le symbole de la fédération. - -Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre -de son chef, elle s'était serrée autour du président. - -Le _pronunciamiento_ était fait, une rixe était imminente. - -Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés. - ---Lâches! lâches! criait-il avec désespoir. - ---La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes -féroces les soldats et la populace; à bas Miramón! - -Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre, -les révoltés se préparaient à charger. - ---Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria -Belval. - -Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un -cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre -haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe. - -Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats -n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla, -son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée; -provisoirement du moins, le président était en sûreté. - -Doña Carmen avait suivi le jeune homme. - ---Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui -n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et -cè chapeau. - ---Mais où irai-je? - ---Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général. - ---Me cacher! murmura-t-il douloureusement. - ---Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où -conduire son Excellence? - ---Oui, mon colonel. - ---Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds -comme de moi-même. - ---Mais vous, mon ami? - ---Moi! ma place est ici. - ---Cependant ... reprit-il avec hésitation. - ---Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite. - -Le général lui tendit la main. - ---Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il. - ---Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie. - -En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra -parmi les insurgés. - ---A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général, -pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite. - ---Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un -regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel, -murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à -suivre Beltran. - -Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au -milieu des groupes. - -Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista; -c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper -à la fureur de ses ennemis. - -Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur -des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur -donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient. - ---Carmen! dit le colonel en se penchant vers la - -jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant -Dieu! - -La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui -répondit avec un doux sourire: - ---Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi -que d'être condamnée à te survivre! - -Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie -apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne. - ---Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui -galopait à quelques pas en avant des arrivants. - -Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément. - ---Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à -un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal? -Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de -notre illustre président Juárez. - -Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion. - ---J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il. - ---Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que -vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas? -Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous? -demanda-t-il à voix haute. - ---Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant -quelques pas en avant. - -Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement -spontané, il lui tendit la main. - ---Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite; -lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends -justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends -pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir. - ---Mais, général, s'écria don Torribio. - ---Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans -votre hacienda del _Palo Negro_; j'ai ordre de vous y faire conduire -immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la -fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez! - -Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse. - -Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils -devaient craindre ou se rejouir. - -Le général se hâta de dissiper leurs doutes. - ---Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en -enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays, -cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que -vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla -est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre -mariage, de vous retirer où bon vous semblera. - ---Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion. - -Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel. - ---Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita? -reprit le vieux soldat. - ---Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur? - ---Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je -vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante -enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au -couvent. - -Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats, -et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris -de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute -la population qui jamais n'avait paru si heureuse. - -La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis. - -Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval. - -Il est vrai que lui n'était pas Mexicain. - - - - -UNE - -CHASSE AUX ABEILLES - -SOUVENIR DES PRAIRIES - - -De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit, -est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite -continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents -étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent -au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour -persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par -les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à -même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences. - -Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le -héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me -faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit -un impérissable souvenir. - -Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus -sauvages et les plus désertes du Mexique. - -A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me -trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave -hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la -limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par -des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras -ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité -mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur -bienveillante et fraternelle simplicité. - -Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante -ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait -heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain. - -La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie -agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui. - -Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se -passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la -chasse qu'il songea tout d'abord. - -Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes, -furent livrés à notre merci. - -Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars, -ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé -si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous -aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à -dix et quinze lieues à la ronde. - -Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné -à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me -prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique -des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ, -sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait -cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si -souvent préparées. - -Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux -fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à -m'endormir. - -Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi, -ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière, -enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir. - ---Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité. - ---Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour -demain une chasse dont vous me direz des nouvelles. - ---Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et -laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes -espèces d'animaux? - ---Pas ceux-là , fit-il en souriant. - ---Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire? - ---Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous? - ---Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi. - ---Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis -quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous -mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous -convient-il? - ---C'est-à -dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais -réellement comment vous remercier. - ---Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour. - -Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de -savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui -m'intriguait au plus haut point. - -Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en -fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là ! - ---Déjà levé? me dit joyeusement don López. - ---Comme vous voyez, et prêt à partir. - ---Eh bien! alors en route. - -On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des -prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire -trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété -est proverbiale. - -Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne. - ---Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes? - ---Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles -aujourd'hui. - ---Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il -sentencieusement. - ---Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil, -je suppose? - ---Non, mais nous pourrions tuer autre chose. - ---Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette. - ---Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu! - -Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous -changeâmes de conversation tout en continuant à galoper. - -Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois -rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un -sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de -mezquites. - ---Avez-vous faim? me demanda mon hôte. - ---Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course -matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un -appétit du diable. - ---Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire. - -En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une -clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines -fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres. - ---Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte. - ---Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre. - -Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé -entre nous les provisions contenues dans ses _alforjas_ et le déjeuner -commença gaiement. - -Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les -oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs -têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins. - ---Ils sentent quelque chose, dis-je. - ---C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents. - -Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et -prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un -second. - ---Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal -qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé -nos chevaux et bientôt ils seront sur nous. - ---Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle. - ---Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici. - ---Diable! si nous partions. - ---Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les -tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement. - ---Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en -souviendrai, savez-vous? - ---Oh! c'est intéressant, vous verrez. - ---Caramba! je le crois bien. - ---Est-ce la première fois que vous chassez le tigre? - ---Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du -renseignement. - -Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre. - ---Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement, -ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim; -il est temps de nous préparer. - ---A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de -mon hôte. - ---A chasser les tigres, pardieu! - ---Mais je n'ai qu'un machette. - ---C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et -s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de -terreur. - ---Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette -peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre -viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche -pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous -l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je -connaisse. - ---Oui, cela me fait cet effet-là ; et l'autre tigre? - ---Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge. - ---C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la -chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple! - -Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire -contre fortune bon cÅ“ur; je ne voulais pas laisser supposer au digne -Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable -d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire -bonne contenance. - -Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte, -j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse -aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes -fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie. - -Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue, -écoutait attentivement les bruits de la forêt. - ---Attention, les voilà ! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un -froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre, -et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la -clairière juste en face de nous. - -Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent -un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue, -fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en -passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées. - -C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les -savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face, -à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir -des proportions gigantesques. - ---Attention! cria Don López. - -Au même instant, les tigres bondirent en rugissant. - -J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla -s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à -terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais -machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins -enfin. - -Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son -corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions, -j'étais sain et sauf. - -Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le -courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi. - -Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi, -tué son tigre. - ---Là , me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir -prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse. - ---Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais -éprouvée? - ---Notre chasse aux abeilles donc! - ---Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions -à l'hacienda plutôt? hein? - ---Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez -plutôt. - -Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui -volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes. - ---C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et -celui qui s'était ingéré de me les faire chasser. - -Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos -deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le -moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé. - -Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la -direction que nous indiquait le vol des abeilles. - ---A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands -de miel? - ---Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que -cela nous fait? - ---Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il -est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche. - ---Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un -véritable guet-apens, que cette chasse endiablée! - ---Bah! qu'est-ce qu'un ours? - ---Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes -armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette. - ---Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile -cela. - ---C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas -deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des -nations. - ---C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez, -reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait -gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun. - ---Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses -d'abeilles, que le ciel les confonde! - -Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi, -et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur, -logea une balle dans l'Å“il droit du pauvre animal qui fut tué roide. - ---Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin -d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre. - -Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant -une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre -résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine -d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur -nous en brandissant leurs armes. - -Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai -les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de -Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la -direction de l'hacienda. - -J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis -le galop précipité d'un cheval à mes côtés. - -C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou -trois Indiens. - ---C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est -la ruche; nous irons demain prendre le miel. - ---Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en -disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la -trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies. - -Don López me regarda avec étonnement. - ---Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il. - ---Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de -la chasse. - -En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles, -pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un -tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre -abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal, -et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher -noise. - - - - -LE PASSEUR DE NUIT - - -LE GUIDE. - -L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a -_retrouvée_ par hasard en cherchant une route plus directe pour se -rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y -sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres -cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible -dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables -encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant -demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne -pouvaient plus obtenir chez eux. - -Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au -même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances, -leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier -amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la -plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes -étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les -circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique -qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le -bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une -activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement -indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à -l'analyse. - -Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès -qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur, -mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux. - -Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la -connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même -s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse. - -Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume -me furent suggérées, il y a longtemps déjà , lors de mon premier séjour -en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une -aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il -me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté. - -L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais -jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon -caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée -par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre -diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est -ordinairement le bon. - -Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison? -le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle -plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui -me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif -de la légende à une incessante locomotion. - -Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le _Bajio_. - -Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé, -ce pays en toute saison présente à l'Å“il du voyageur un aspect -singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le -ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien -perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la -plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines -bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches, -aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues -des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes -inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces -légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec -une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils -transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant -les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de -sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre -mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un -limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents -descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau -dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité -première. - -Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato, -ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable -bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements -aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir -le titre de _Ciudad_, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses -du Mexique. - -Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances, -que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion -dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors. - -Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui, -à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses -et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des -dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà , bon ou mauvais, je -suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me -mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls; -j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme -voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même _lacé_ -dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à -dire mon rifle -américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me -manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil -cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire -rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul -pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être, -mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours -de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde. - -En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de -mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et, -quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me -dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous -les désÅ“uvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de -rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route. - -Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine -avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours -sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux -cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse -naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en -poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa -monture. - ---Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et -de plus assez embarrassé; me serais-je trompé? - ---Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis, -en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de -quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre... - -Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je -m'interrompis tout à coup. - -L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le -silence, il sourit et me saluant de nouveau: - ---Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la -ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme -il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel -on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des -regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que -peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon -que je cherche. - -Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés -dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au -ranchero: - ---Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre -bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne -pas être maître de l'accepter. - ---Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez -sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser -cette question? - ---Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible, -comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne -suivons pas la même direction. - ---Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire -connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez -près l'un de l'autre? - ---Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans -le Bajio. - ---Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette -saison, pour un étranger. - ---C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons -m'empêchent de retarder mon départ. - ---Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les -mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana? - ---Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses -qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai -forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse -du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé -le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez. - ---En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup -rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois -reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et, -rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me -parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle: - ---Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero, -dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho -d'Arroyo Pardo? - -Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel -mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je -me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter: - ---Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver -le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en -qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes -amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima. - -Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire -jusqu'au fond de mon cÅ“ur; puis, prenant tout à coup sa résolution: - ---Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles -d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide. - -Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette -singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et -je suivis mon guide improvisé. - -Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions -à travers la campagne. - - - - -II - -LE VOYAGE. - - -Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi, -sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses -réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce -sifflement particulier aux _jinetes_ mexicains l'allure cependant déjà -fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au -loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent -effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence -prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort -sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu: - ---Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais -promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé -aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en -rouvrant des blessures mal fermées. - ---Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce -changement dans votre humeur. - ---Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous -excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque -homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres, -Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans -circule dans nos veines, nos passions sont terribles. - -Il soupira et se tut. - -Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids -d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large, -son Å“il noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale -physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un -éclatant démenti à cette dernière supposition. - -Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de -nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de -laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi. - -Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet -principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à -ma vue; çà et là , de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous -nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se -rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes -bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies -mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans -lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y -aventurer sans guide. - -Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil -presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des -_ahuehuelts_, des gommiers et des _huisaches_ dont les racines -puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse -s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais -feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux, -et un nombre incalculable de _centzontle_, le rossignol américain, dont -le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je -songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de -plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait -un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos -chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes -appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts, -le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant -presque à chaque pas. - -Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants -pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il -excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à -voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant -à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans -cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et -sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à -commettre de telles extravagances. - -Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là , force nous fut -de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de -moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était -toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence. - -L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais -me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une -espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus -sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales, -et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai -dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le -sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte -de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et -inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les -dômes épais de verdure. - -Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur. - ---Nous approchons, me dit-il. - -Je jugeai inutile de répondre à cette assurance. - -Il continua. - ---Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo? - ---J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui -annonçant mon arrivée prochaine. - -Il secoua la tête à plusieurs reprises. - ---Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il -au bout d'un instant. - ---Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio, -comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je -compte traiter. - -Mon guide soupira profondément. - ---C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit -dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au -rancho. - ---Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose? - ---Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue. - ---Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher? - ---Avant une demi-heure il fera nuit. - ---Hum! fis-je en hochant la tête. - -Il me lança un regard sardonique. - ---Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous -pouvons ne partir que demain matin. - -Je relevai brusquement la tête. - ---Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi -aurais-je peur, s'il vous plaît? - ---Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la -clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité. - ---Je ne suis pas de ceux-là , répondis-je avec un sourire de dédain. - ---Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous -flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en -est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés? - ---Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous -arrêtent, nous partirons quand vous voudrez. - ---Soit, répondit-il sèchement. - -Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une -façon particulière. - -Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à -demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de -nous. - ---Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en -reconnaissant mon guide. Oh! _mi amo,_ quel projet vous amène dans des -parages où vous ne devriez plus reparaître. - ---Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait -est fait; prépare ta pirogue, nous partons. - ---Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se -changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del -Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins? - ---Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a -affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de -guide. - -Le péon se signa à plusieurs reprises. - ---Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les -conduirai pas au rancho. - ---Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec -impatience, je veux partir à l'instant, il le faut. - ---Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le -péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai -rencontré hier le _passeur de nuit_ dans les canaux, il y aura du sang -versé pour sûr. - ---Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je. - ---C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le -passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les -ténèbres; sa rencontre présage un malheur. - ---Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et -en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du -soleil nous partirons. - ---Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire. - -Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui -ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une -animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu -aussitôt. - ---Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous -obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore. - ---Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience -fébrile. - ---Don Estevan Sallazar est mort. - -Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps. - ---Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible. - -Le péon secoua tristement la tête. - ---Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai -retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts. - ---Mais comment cela est-il arrivé? - ---Qui saurait le dire? peut-être _Matlacueze_, la belle fille aux -cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la -pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau. - -Don Blas haussa les épaules. - ---Et le corps de don Estevan? demanda-t-il. - ---Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé, -répondit l'Indien d'un air convaincu. - ---Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout -est fini, si don Estevan est mort. - -Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et -jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister -davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des -interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le -passeur de nuit. - -Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête. - -Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon, -qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers -l'endroit où nous attendait la pirogue. - - - - -III - -SUR L'EAU. - - -La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous -embarquâmes. - -Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il -ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses -rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et -murmuré une inintelligible prière. - -Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans -ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères, -acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès -que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait -avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout -doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une -de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent -inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au -Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes -railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet, -et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je -tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar, -et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au -rancho. - -Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable -que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif -plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui, -il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à -satisfaire ma curiosité. - -C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une sÅ“ur -belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan -était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles -à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage, -don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés -intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les -rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les -romerÃas; doña Dolores, la sÅ“ur de don Estevan, qui n'était qu'une -enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens, -avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune -fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores -s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous -deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de -l'amour qu'il éprouvait pour sa sÅ“ur. Estevan avait paru charmé de -cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les -unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la -demande à son père. - -Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son -fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait -été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie. - -Dolores et Lucio étaient au comble de leurs vÅ“ux, rien, croyaient-ils, -ne devait désormais troubler leur bonheur. - -Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui -bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux -familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer -dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun -des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des -paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu -entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt -l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux -d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient -renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se -voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que -les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait -approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et -le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre -sans hésiter leur menace à exécution. - -Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres -de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable -circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir -Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents, -saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle -aimait. - -Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens -devait la faire éclater. - -Ce fut ce qui arriva. - -Un jour que Dolores et Lucio causaient cÅ“ur à cÅ“ur dans une clairière -peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être -surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans -son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança -d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une -massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de -l'achever. - -La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère -en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa -brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé -se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste, -roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire. - -Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne -les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se -préparait à le plonger dans le cÅ“ur de son assassin, une main arrêta -son bras. - -Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du -coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère. - -Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans -répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière, -en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était -emparé. - ---Remerciez votre sÅ“ur, dit-il; sans son intervention providentielle, -vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son -ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez -plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à -vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour -de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le -ciel. - -Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en -appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec -des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père. - -Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la -jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa -famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu -parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu. - -Voilà , en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il -l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine. - ---Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que -vous connaissiez aussi bien cette histoire? - -Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression -indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et -d'amertume: - ---C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez -supposer. - -Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole, -lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez -courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire -silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres. - ---Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation -qui nous croise. - -Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les -rames qu'il n'avait plus la force de manier. - ---Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec -une rapidité convulsive, nous sommes perdus! - -Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle -semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine, -sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et -silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un -manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la -tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme -des charbons ardents. - -La fantastique embarcation passa à nous ranger. - ---Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante. - -Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une -commotion électrique. - ---Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui! -c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe! - -Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses -membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la -terreur: - ---Vous l'avez vu! vous l'avez vu! _mi amo!_ Malheur! malheur! - ---Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré. - ---_Le passeur de nuit t_ balbutia-t-il en se signant! - -Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer -la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était -apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant -dans l'ombre sans laisser de traces. - -Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette -scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel -un regard de défi: - ---Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous -verrons face à face! - -Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine -provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif -désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement. - ---En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant! - -Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la -nappe unie du canal. - -Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de -laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la -nuit les fenêtres éclairées d'un rancho. - -Nous étions à Arroyo Pardo. - -A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage, -une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en -s'écriant d'une voix déchirante: - ---Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà ! le voilà ! - -Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta -point. - ---Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de -l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en -poussant un dernier cri de douleur. - -Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue. - ---A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de -terre. - ---Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan! - -Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras -le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte -affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur. - -Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon -rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme -que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la -rive. - -Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait -des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes -apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis, -acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le -sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher -mutuellement la vie. - -Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne -sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe -des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour -le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui -cassai la tête d'un coup de pistolet. - -Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,--car -ainsi se nommait mon compagnon,--à se relever; il n'avait reçu que de -légères blessures. - -Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer -son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et -ne devait plus revenir.... - -Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite -par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio -et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la -blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu. - -Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de -Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au -milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de -leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite -à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre. - -Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je -suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent -en dire autant. - -Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse -exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans -doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons -humblement pardon au lecteur. - - - - -LA TOUR DES HIBOUX - -HISTOIRE DE VOLEURS - - -«C'est à votre tour, capitaine,--me dit alors de Saulcy, en vidant -d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes -il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente -histoire lui avait presque fait oublier. - -«Messieurs,--répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la -botte qui m'était portée,--je ne sais réellement quoi vous dire: mon -existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans -toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être -rapporté.» - -Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une -protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés -par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus -de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes -excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches -qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir -vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de -mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux vÅ“ux de -l'honorable compagnie. - -Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit -comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se -tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je -commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait, -sinon avec intérêt, du moins avec attention. - -«Messieurs,--dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé -nonchalamment sur le dossier de ma chaise,--vers la fin de 18.., des -affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à -un séjour de près d'une année en Andalousie. - -«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me -confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai -un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons -percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies -desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des -yeux noirs et sourire des lèvres roses. - -«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde. - -«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais -fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en -un mot, je ne songeais qu'à me divertir. - -«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit -vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à -regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet, -je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de -Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le -but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de -la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les -graves intérêts qui m'étaient confiés. - -«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le -plaisir. - -«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui -avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de -salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement, -s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et -honorablement du produit de ses rapines passées. - -«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui -avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me -trouver en face de lui. - -«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé -don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix, -le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas -manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à -mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien -salteador. - -«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement -seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix, -contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour -les divertissements de ce jour. - -«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon -de don Torribio. - -«José Maria fut exact au rendez-vous. - -«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon -imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques -heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la -rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant -raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette -franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie -aventureuse. - -«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un -dernier verre de _valde peñas_ et nous avoir amicalement serré la main. - -«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à -passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à -trois lieues de Puerto Real. - -«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles -vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait -surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété -exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et -sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites -d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se -ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à -toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement -de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du -chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir. - -«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien -ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution, -nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être -embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience -devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon -manteau, je piquai des deux et partis. - -«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité, -roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et -pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par -intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre -lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le -faisait se cabrer de terreur. - -«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des -lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé -de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude, -cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui -pouvaient m'être tendues par les nombreux _caballeros de la Noche_ qui, -à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie. - -«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent -parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas -savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais -cette nuit-là , la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me -sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je -l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout. - -«Cependant, le temps était devenu détestable. - -«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs -incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie -tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà , -éclatait avec fureur. - -«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce -bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller -avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue. - -«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon -entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don -Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des -sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne -savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille -masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui -pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête. - -«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui -m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce -toit hospitalier. - -«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le -temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée, -tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit. -Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, _la -tour des hiboux_, nom qu'elle méritait à tous égards. - -«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi -de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose -de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi. - -«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais -par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination -malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans -tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je -jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs -heures peut-être, me servir de domicile. - -«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle -comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites -fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles -l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond, -un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages -supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait -jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché -depuis au moins un siècle. - -«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de -la salle un feu de broussailles et de bois mort. - -«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne -voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins -sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la -nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir; -vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements -furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler. - -«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à -faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans -résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel -j'installai mon cheval. - -«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant -de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter, -je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a -l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage -supérieur, ce que j'exécutai immédiatement. - -«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans -lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle -que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même -escalier montant à un étage supérieur. - -«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les -amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et -recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin -d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé; -mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré -moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller -au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille -me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même. - -«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour. - -«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me -fut possible de les apercevoir sans être vu. - -«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres -robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si -coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents. - -«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou -trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en -jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres -qu'ils avaient déposés dans un coin. - -«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le -moindre doute sur leur profession. - -«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins, -et ils appartenaient à la _cuadrilla_ (troupe) du Niño (jeune homme), -célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom -était devenu la terreur de toute l'Andalousie. - -«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs -armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage -du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à -un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger -entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés, -ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut. - -«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années, -d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses -bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient -durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se -jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu -plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres -épaisses et charnues. - -«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et -accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme -cela se doit entre honnêtes bandits?» - -«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit -aussitôt. - -«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là -à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots, -sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans -l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'Å“il au guet, moi!... Où -est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le -hangar?» - -«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je -réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et -mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des -plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul -moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je -recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre -ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop -bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me -réservaient si je tombais entre leurs mains. - -«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef, -avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines. - -«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces -brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte. - -«--Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont -battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les -environs.» - -«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long -en large dans la salle en attendant leur retour. - -«Au bout d'un instant ils revinrent. - -«Eh bien! demanda-t-il. - -«--Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le -hangar, mais du cavalier, nulle trace. - -«--Hum! fit le capitaine. » - -«Et il reprit sa promenade. - -«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si -bruyante. - -«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé -pour moi. Je me trompais. - -«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta. - -«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il. - -«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été -assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de cÅ“ur, se jeter -dans la gueule du loup. - -«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que -l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous -entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa -retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les -toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.» - -«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier. - -«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre -le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans -tous les coins. - -«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.» - -«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme -sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur. - -«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne -pouvait me venir en aide; je courais çà et là , je tournais comme une -bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se -trouvait un précipice de plus de cent pieds. - -«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon -visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps. - -«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des -limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de -secondes me restaient encore. - -«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt -que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le -savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à -leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons. - -«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la -tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais -me briser. - -«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de -fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui, -scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans -l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette -barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une -idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux -assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre. - -«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans -réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et, -saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre -dans l'espace et j'attendis. - -«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en -tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les -sens. - -«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent -soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs -déchiraient la nue. - -«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores. - -«--C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit. - -«--Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs. - -«--Descendons,» reprit le chef. - -«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette -parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de -leurs recherches, se retiraient enfin. - -«J'étais sauvé!... - -«Du plus profond de mon cÅ“ur je remerciai Dieu du secours imprévu -qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur -la tour. - -«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à -présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe -aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou -réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais -suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps -et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement, -s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme. - -«Je devais donc me hâter. - -«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour. - -«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour -calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille. - -«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme, -fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie. - -«Ah! ha! fit-il. - -«--Démon!» m'écriai-je avec rage. - -«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir. - -«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un -des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture.... - -«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant. - -«--Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet. - -«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je -laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me -cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait -toujours. - -«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!» - -«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour -atteindre le faîte de la muraille. - -«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là -comme un chien!» - -«Et il me repoussa au dehors. - -«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un -moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne -put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et -désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du -fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui -jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les -yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être -précipité, et... - -«--Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point, -et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais. - -«--Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était -qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais -endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs, -j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non -cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son -chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à -ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait -réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable -cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.» - - - - -LA CRÉATION - -D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS - - -Il y a environ un an j'assistai à la _Naca_, c'est-à -dire la fête de -la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette -cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens -Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans -vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment _ouwikari-oni_, mois -de valeur. - -Le jour désigné pour la cérémonie, à _l'endit-ha_[1], les guerriers se -rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les -_papous_[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond -recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon. - -Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les -instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux -charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour. - -Le _sayotkatta_[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les -infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout -devant la porte entre le totem et le calumet. - -Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu, -leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre. - -Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien -propre. - -C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées -perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la -tribu. - -Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et -même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent -plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes -d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou -blanc. - -Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre; -aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés -en terre dont les extrémités sont en forme de fourche. - -L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que -des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est -inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes. - -Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras, -s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous -la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper, -il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de -cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla -immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang -inférieur, dont il était suivi. - -Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance -particulière qui lui arriva ce jour-là . - -Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé -Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie, -l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le -quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent -présent d'une chaîne d'or appelée _huasca._ - -Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la -natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les -guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses -commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée -pour cette occasion. - -Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de -la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa -poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui -servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il -s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en -silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait -à leur donner. - -Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux, -doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et -grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au cÅ“ur droit et -aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore -flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il -m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent -une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me -rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit -heureux pendant quelques minutes. - -«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre -ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7] -planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur -six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8], -et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages. - -«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par -Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître. - -Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se -trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un Å“il mélancolique le -vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le -_tokki_[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux. - -«--Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au cÅ“ur de gazelle? votre -sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours, -et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne -s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù -lui-même. - -«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance -renaître dans leur cÅ“ur, et ils le pressèrent de s'expliquer. - -«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la -moelle dans les os, et continua ainsi: - -«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent -comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil -glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à -perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le -plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que -vous disparaissiez du nombre des êtres. - -«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant -s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez -sauvés. J'ai dit.» - -«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils -pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à -ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le -Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme. - -«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres, -afin d'escalader le ciel. - -«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle -puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient -près d'atteindre leur but. - -«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes -contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les -oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un -terme. - -«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes -étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane. - -«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la -majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux -genoux et resta en adoration pendant la nuit entière. - -«Au lever du soleil, il se releva, le cÅ“ur raffermi par la prière, et -résolu à tout entreprendre pour sauver sa race. - -«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme. - -«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas -à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée -à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un -gigantesque nopal, et, l'Å“il fixé sur la hutte, le cÅ“ur rempli de -crainte et d'espoir, il attendit. - -«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son -épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain. - -«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de -l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant -elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour. - -«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula -en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite. - -«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une -voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit -par l'écouter en souriant. - -«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme, -la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup -désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite -boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il -portait sur lui. - -«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse -qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus -longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son -visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour -toujours. - -«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre -lointain dans l'Eskennane. - -«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent, -éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être. - -«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables, -un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur; -deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de -reproche, il les lança dans l'espace. - -«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à -travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette -chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des -deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa -sous leurs pieds et les maintint immobiles. - -«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la -boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche -autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils -finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui. - -«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre -du monde, et son écaille le soutient. - -«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de -leurs chevelures. - -«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi -que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse, -et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.» - - * * * * * - -Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son -collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son -visage, et tomba dans une profonde rêverie. - -Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le -frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la -hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -A M. Ernest Manceaux. - -LE LION DU DÉSERT. - - I. Le rancho. - II. Les chasseurs de bison. - III. El vado. - IV. La grotte du Sayotkatta. - V. Le tremblement de terre. - VI. La colline de l'Oiseau-Noir. - VII. Néculpangue. - VIII. La chasse aux élans. - IX. La loi des prairies. - -UNE NUIT DE MEXICO. - -UNE CHASSE AUX ABEILLES. - -LE PASSEUR DE NUIT. - - I. Le guide. - II. Le voyage. - III. Sur l'eau. - -LA TOUR DES HIBOUX. - -LA CRÉATION. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT *** - -***** This file should be named 43923-0.txt or 43923-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/9/2/43923/ - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Files generously made -available the Bodleian Library at Oxford) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le lion du désert - Scènes de la vie indienne dans les prairies - -Author: Gustave Aimard - -Release Date: October 10, 2013 [EBook #43923] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT *** - - - - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Files generously made -available the Bodleian Library at Oxford) - - - - - -LE LION DU DÉSERT - -Scènes de la vie indienne dans les prairies - -Par - -GUSTAVE AIMARD - - -PARIS - -ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR - -37, RUE SERPENTE, 37 - - - - - -A - -MONSIEUR ERNEST MANCEAUX - -CONSEILLER D'ÉTAT - -Ce livre est dédié, comme témoignage de - -respectueuse reconnaissance, - -Par l'auteur, - -GUSTAVE AIMARD. - -Viry-Châtillon, 25 août 1864. - - - - - -LE LION DU DÉSERT - -Scènes de la vie indienne dans les prairies - - - - -I - -LE RANCHO - - -Le presidio de Santa Fé, le poste le plus avancé que possèdent les -Mexicains dans la province de Sonora, est bâti au milieu d'une plaine -riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que -forme une petite rivière; il est ceint naturellement par les murs de -pierre des habitations dont il est bordé; l'entrée de chaque rue est -fermée par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des -_pueblos_ (villages) de l'Amérique du Sud, les maisons, élevées d'un -étage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est -un abri suffisant dans ce beau pays où le ciel est toujours pur. Au -temps de la domination espagnole, Santa Fé jouissait d'une certaine -importance, grâce à sa position stratégique qui lui permettait de se -défendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis -l'émancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres -de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'évanouir à -jamais; et, malgré la fertilité de son sol et la magnificence de son -climat, il est entré dans une ère de décadence telle, que le jour -est prochain où ce ne sera plus qu'une ruine inhabitée; en un mot, -ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille -habitants, en possède aujourd'hui quatre cents à peine, rongés par les -fièvres et la plus honteuse misère. - -Or, le 5 mars 1855, jour où commence cette histoire, entre trois et -quatre heures du soir, deux cavaliers bien montés entraient au grand -trot dans le presidio. - -Le premier était un homme de quarante-cinq à cinquante ans; sa taille -haute, ses membres vigoureux et bien attachés indiquaient une force -et une agilité peu communes; son teint était bronzé, et ses traits -durs et hautains décelaient presque la cruauté; un air de franchise -qui rayonnait dans ses yeux tempérait néanmoins cette expression et -répandait même sur sa physionomie un charme dont il était difficile -de se défendre; le bas de son visage était couvert d'une barbe noire -et touffue, et d'épaisses boucles d'une longue chevelure brune mêlées -par places de fils argentés, s'échappaient de son chapeau de paille -à larges bords et tombaient en désordre sur ses fortes épaules. Son -costume, en partie recouvert d'un zarapé aux mille couleurs, et -d'un tissu d'une finesse extrême, ressemblait à celui des riches -hacenderos[1]. Son large pantalon de velours violet, garni d'une -profusion de boutons d'or ciselés avec art, et ouvert à la hauteur -du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles -sonnaient ces lourds éperons d'argent dont les molettes, larges comme -des soucoupes, obligent à marcher sur la pointe du pied; sa veste, -d'une étoffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait -que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait -d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un -superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brodée, et dans -laquelle étaient passés un revolver à six coups, un poignard et une -hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquiné d'argent était -posé en travers de sa selle. Cet individu se nommait don López Arriaga. - -Son compagnon portait un costume à peu près semblable au sien. C'était -un grave et long personnage à la figure taillée en fer de hache, et qui -répondait au nom de don Juan Venado. - -Règle générale en Amérique: depuis la guerre de l'indépendance, tout le -monde a le droit au _don._ - ---Que vous ai-je annoncé, señor Venado? dit d'un ton satisfait don -López à son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon -moment: personne n'est là pour nous espionner. - ---Qui sait? répondit l'autre; croyez-moi, señor don López, dans les -villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le -regarde pas, et en rendre compte à sa manière. - ---C'est possible, murmura don López en haussant les épaules avec -dédain; je m'en moque comme d'un _costal de nueces_[2]. - ---Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivés enfin au -rancho[3] du señor Pépé Naïpès: ce doit être cette hideuse masure, si -je ne me trompe. - ---En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drôle n'ait -pas oublié le rendez-vous que je lui ai donné. Attendez, señor don -Juan, je vais lui faire le signal convenu. - ---Ce n'est pas la peine, señor don López, vous savez bien que je suis -toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plaît de penser -à moi, répondit une voix railleuse partant de l'intérieur du rancho -dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebâillement la haute -stature et la figure intelligente de Pépé Naïpès lui-même. - ---_¡Ave Maria purísima!_[4] dirent les voyageurs en descendant de -cheval et entrant dans le rancho. - ---_Sin pecado concebida_, répondit Pépé en prenant la bride des chevaux -qu'il conduisit dans l'écurie, où il les dessella et les mit devant une -énorme botte d'alfalfa[5]. - -Les deux Mexicains, fatigués d'une longue route, s'assirent sur un banc -adossé au mur et attendirent le retour de leur hôte en tordant entre -leurs doigts une cigarette de maïs. - -L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant. -C'était une grande salle percée de deux fenêtres garnies de forts -barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pénétrer qu'un -jour incertain; ses murs nus et enfumés étaient couverts d'images -enluminées représentant divers sujets de sainteté; le mobilier ne -se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de -bancs. Quant au plancher, c'était tout simplement le sol battu, mais -rendu raboteux par la boue qu'avaient apportée les pieds des chalands. -Une porte soigneusement fermée conduisait à une chambre intérieure -dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face à la -première: ce fut par celle-là que rentra Pépé dès qu'il eut donné ses -soins aux chevaux des voyageurs. - ---Eh bien! señores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le général -Alvarez se prépare-t-il à battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin -emparé de son compétiteur? - ---Ma foi, répondit don López, je n'en sais rien et je ne m'en occupe -guère. Nous avons à parler d'affaires plus intéressantes. - ---_¡Caray!_ señor don López, quelle vivacité! s'écria Naïpès; avant de -causer, vous vous rafraîchirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un -verre d'aguardiente pour éclaircir les idées. - -L'eau-de-vie fut versée à pleins bords et absorbée d'un trait. - ---Et maintenant causons sérieusement, dit don López à voix basse, -après avoir jeté un regard soupçonneux autour de lui. Ainsi que -nous en étions convenus, je suis allé à la Veracruz pour y recruter -les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve à la Veracruz -autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de môme pour -les _gambucinos_[6], je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs, -qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, où la Californie -enlève pour ses riches placers tous les hommes du métier? Et puis, -comme il est fort probable que nous aurons maille à partir avec les -Indiens bravos; je me souciais peu d'enrôler des novices qui, à la -vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec épouvante en nous -abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire, -d'hommes aguerris et résolus, que nulle fatigue et nul péril ne -dégoûtassent, et qui, une fois attachés à notre entreprise, la -suivissent jusqu'au bout sans hésiter. Je m'en revenais donc assez -chagriné, lorsque le hasard ou plutôt ma bonne étoile me fit, il y a -quelques jours, rencontrer à Tubac le señor don Juan Venado que vous -connaissez déjà. - ---Oui, interrompit Pépé avec un soupir, nous sommes de vieux amis. - ---C'est vrai, répondit poliment don Juan, nous avons passé de bonnes -heures ensemble à México. - ---Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don López -en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hésité -à lui confier qu'un Indien nous ayant révélé à vous et à moi, señor -Pépé, un riche placer, nous avons formé le projet de réunir une troupe -d'hommes résolus afin de nous en emparer. Le señor don Juan, dont vous -connaissez la discrétion, comprit que nous ne voulions pas faire la -fortune du gouvernement aux dépens de la nôtre, et que, par conséquent, -l'expédition devait être préparée dans le plus grand secret; car Dieu -sait les embarras que nous occasionnerait une parole légère en ce -moment où le monde entier ne rêve que placers, mines d'or, etc., et où -tous les jours l'Europe vomit sur l'Amérique des nuées de vagabonds -avides de s'engraisser à nos dépens. - ---Puissamment raisonné, observa Pépé d'un air convaincu. - ---Bref, continua don López, j'ai pu, grâce à notre ami, réunir en -peu de jours, pour notre expédition, la plus belle collection de -_bribones_, tous gaillards de sac et de corde, ruinés par le monté[7], -et sur lesquels je puis compter parfaitement... - ---Je suis en tous points de votre avis, señor don López; et maintenant -qu'avez-vous résolu? - ---Nous n'avons pas de temps à perdre, reprit le Mexicain; ce soir même -nous nous mettrons en route: qui sait si déjà nous n'avons pas différé -trop longtemps notre départ? Peut-être quelques-uns de ces vagabonds -d'Europe dont je vous ai parlé ont-ils découvert notre placer: ces -misérables ont un flair particulier pour trouver l'or. - ---¡Caray! mon maître, s'écria Pépé en frappant du poing sur la table; -ce serait à devenir fou: une affaire si bien combinée et si bien menée -jusqu'ici! - ---J'y ai autant d'intérêt que vous, señor Pépé, répondit don López avec -un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spéculations m'ont -fait perdre toute ma fortune: je veux la rétablir d'un seul coup. - -A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable à réprimer un -sourire, car il était de notoriété publique que le señor don López -Arriaga était un _lepero_[8] qui, en fait de fortune, n'avait jamais -possédé un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait été -qu'un aventurier, et que les malheureuses spéculations dont il se -plaignait étaient simplement une funeste veine au monté qui lui avait -récemment enlevé une vingtaine de mille piastres gagnées Dieu sait -comment. Mais le señor don López était un homme d'une bravoure sans -égale, doué d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie -accidentée outre mesure avaient obligé à vivre longtemps dans les -llanos dont il connaissait aussi bien les détours que les ruses de ceux -qui les habitent. - -Pour ces différentes raisons et bien d'autres encore, le señor don -López était le seul homme capable de mener à bien la difficile -expédition qu'ils allaient entreprendre, et le señor Pépé Naïpès, lui -aussi, avait de rudes revanches à prendre contre le monté; aussi eut-il -l'air d'ajouter la foi la plus complète à ce qu'il plut au señor don -López de dire touchant sa fortune perdue. - ---Mais, dit-il après une seconde de réflexion, et la femme, qu'en -faisons-nous? - ---La femme? - ---Oui. - ---Eh bien! nous... - -En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte -soigneusement verrouillée. Don López s'interrompit. - ---Faut-il ouvrir? demanda Pépé. - ---Oui, répondit don Juan; hésiter ou refuser pourrait donner l'éveil; -dans notre position, il faut tout prévoir. - -Don López consentit d'un signe de tête, et le ranchero alla ouvrir la -porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait -l'intention de la jeter bas. - -Un homme embossé dans un large manteau, et les ailes du chapeau -rabattues sur les yeux, entra dans la salle. - ---_Santas tardes_[9], dit-il en portant la main à son chapeau sans -l'ôter cependant. - ---_Dios las de a usted buenas_[10], répondit Pépé; que faut-il servir à -votre seigneurie? - ---Une bouteille d'aguardiente, répondit l'étranger en s'installant dans -l'endroit le plus obscur de la salle. - -Dès qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et, -appuyant sa tête sur sa main, il sembla se plonger dans de sérieuses -réflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprès -de lui. - -Cependant l'arrivée de l'inconnu avait glacé la faconde de nos trois -personnages, qui, les bras croisés et le dos au mur, restaient mornes -et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme était un -ennemi; ils attendaient avec anxiété ce qui allait se passer. Enfin don -Juan, voulant savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce mystérieux -individu, se leva, remplit résolument son verre et se tournant vers -l'étranger toujours impassible en apparence: - ---Señor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possèdent à un -si suprême degré tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire à votre -santé. - -A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tête, fixa un instant -les yeux sur son interlocuteur, et lui répondit d'une voix sèche et -brève: - ---C'est inutile, señor don Juan, car je ne boirai pas à la vôtre; ce -que je dis à vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le señor don -López Arriaga, peut également le prendre pour lui, si bon lui semble. - ---Qu'est-ce à dire, señor? demanda don López en se levant avec -violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter? - ---Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention, -reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, señores, continuez donc -votre conversation. Elle était, à mon arrivée, des plus intéressantes: -vous parliez, je crois, d'une expédition que vous préparez, et même -n'était-il pas question, à l'instant où je suis entré, d'une femme -indienne que votre digne associé, le seigneur Pépé Naïpès, a enlevée -pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage -auprès de ses compatriotes? Que je ne vous dérange pas; je serais -charmé, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette -jeune femme. - -Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et -d'épouvante qui s'empara des trois associés à cette révélation -accablante et imprévue de leurs projets. Un instant ils se figurèrent -avoir affaire au génie du mal, et firent simultanément le geste de se -signer. Mais don López et don Juan étaient des hommes qu'un événement, -si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment -passé, il se raidirent, et, l'étonnement faisant place à la colère, don -Juan tira de sa botte vaquera un couteau à lame bien acérée, et fut se -placer devant la porte, afin de barrer le passage à l'inconnu; tandis -que don López, le sourcil froncé et le machette à la main, s'avançait -résolument vers la table derrière laquelle leur étrange interlocuteur, -debout et les bras croisés, semblait les défier après les avoir si -cruellement raillés. - ---Qui que vous soyez, señor caballero, dit don López en s'arrêtant à -deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu maître d'un secret -qui tue, et vous allez mourir. - ---Vous croyez, señor don López? répondit l'autre avec un sourire -ironique. - --Défendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive -Dieu! je n'hésiterais pas, je vous en préviens. - ---Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la première personne -que vous tueriez lâchement; les mornes et les quebradas de la Sierra -Nevada ont entendu déjà les cris d'agonie de vos victimes. - -A cette allusion faite par l'inconnu à un crime que don López croyait -ignoré de tous, une pâleur livide envahit son visage, un tremblement -convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se -précipita sur l'étranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le -menaçait; mais, dès que don López fut à sa portée, il se débarrassa -vivement de son manteau et le jeta sur la tête de son ennemi, qui -roula sur le sol sans pouvoir se délivrer de l'étoffe maudite qui -l'enveloppait comme un réseau inextricable. - -D'un bond l'étranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper -de don López, il se dirigea vers la porte; mais là, il trouva don -Juan, qui, s'élançant sur lui, chercha à lui enfoncer son couteau dans -la poitrine. Sans se déconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son -agresseur, et, avec une force que celui-ci était loin de soupçonner, -il lui tordit le bras de telle façon que ses doigts se détendirent, et -qu'il laissa échapper le couteau avec un cri de douleur. - -L'étranger le ramassa, et, serrant don Juan à la gorge: - ---Écoute, misérable, lui dit-il; je suis maître de ta vie, et je -pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau -et faire tort au _garrote_ qui t'attend; seulement je veux te marquer -pour que tu te souviennes de moi! - -Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blêmi du Mexicain, il -lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagèrent la figure -dans toute sa longueur. - ---Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dégoût, nous nous -retrouverons dans la Prairie! - -Et, s'élançant hors de la salle, il disparut. - -Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls, une expression de rage -impuissante et de haine mortelle contracta leur visage. - ---Oh! s'écria don López en grinçant des dents et en montrant le poing -au ciel, je me vengerai! - ---Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en étanchant le sang qui -souillait son visage. - ---C'est égal, dit à part lui Pépé Naïpès en jetant sur ses compagnons -un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray! -c'est un rude homme! - -[1] Fermiers. - -[2] Sac de noix (proverbe). - -[3] Auberge. - -[4] Façon de se saluer dans la nouvelle Espagne. - -[5] Herbe qui ressemble au trèfle. - -[6] Chercheurs d'or. - -[7] Jeu de cartes. - -[8] Lazzarone. - -[9] Manière de saluer qui équivaut à un bonsoir. - -[10] Dieu vous le donne bon. - - - - -II. - -LES CHASSEURS DE BISONS. - - -A deux lieues au plus de Santa Fé, dans une clairière située sur le -bord de la petite rivière qui borde le presidio, le soir du jour où -s'étaient passés les événements que nous venons de rapporter, six -hommes aux traits durs, profondément accentués, et portant le costume -des chasseurs de bisons, c'est-à-dire le chapeau à larges bords, la -veste de velours garnie de réales percées en guise de boutons, la -culotte serrée aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes -vaqueras et le zarapé bariolé, étaient réunis autour d'un grand -feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en -s'occupant activement des préparatifs de leur souper. Frugal repas, du -reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de -leur chasse, de quelques patates et de tortillas de maïs cuites sous la -cendre: le tout arrosé d'eau de smilax et d'aguardiente. - -La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans -l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne -répandait qu'une lueur incertaine. Le paysage était noyé dans ces flots -d'épaisses vapeurs qui, dans les pays équatoriaux, s'exhalent de la -terre à la suite d'une chaude journée. Le vent soufflait violemment au -travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit -sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats -sauvages se mêlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements -des pumas et des jaguars. - ---Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en -retournant les patates dont il surveillait la cuisson. - ---Je suis de votre avis, Fleur-de-Genêt, répondit un grand homme sec -en ce moment occupé à rendre le même service à la bosse de bison; le -soleil était, à son coucher d'une couleur de cuivre qui ne présage rien -de bon. - ---Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis -une faute en allant trouver seul ce misérable López. - ---Frère, vous savez que je n'ai pas approuvé cette démarche; mais le -Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme. - ---Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux -coureurs de bois, nous avons agi en véritables enfants en nous fourrant -à l'étourdie dans un véritable guêpier dont je ne vois pas comment nous -sortirons. - ---Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un oeil sûr on vient à bout -de bien des choses, et sept hommes déterminés en valent cinquante dans -la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans -secours lorsqu'il réclamait notre aide? - -Tous les chasseurs se récrièrent en protestant de leur dévouement au -Faucon-Noir. - ---Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens, -reprit le Castor, notre plus grande joie a été de voir grandir à nos -côtés et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chétif et -malingre que nous avons sauvé si miraculeusement lors de l'incendie -de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous -dévouer à son bonheur: le moment est arrivé, hésiterons-nous? - ---Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Genêt. - ---Bien parlé! s'écria le Castor. Et maintenant, frères, soupons. - -La bosse de bison fut tirée du feu, posée sur une large feuille -d'abanijo au milieu du cercle formé par les chasseurs. Chacun s'arma de -son couteau, et ils commencèrent à manger de bon appétit. - ---Cette affaire de l'hacienda n'a jamais été bien éclaircie, dit l'un -d'eux en engloutissant une énorme tranche de bison saupoudrée de -piment, et, dans l'intérêt de l'enfant, peut-être aurions-nous dû faire -des recherches. - ---Chut! répondit le Castor en baissant la voix, Tío Perico et moi nous -nous en sommes occupés. Croyez-vous donc que je n'aie pas songé comme -vous à retrouver la famille de notre cher enfant? - ---Eh bien, demanda un des chasseurs, qui était resté silencieux -jusque-là et qu'on appelait le Grand-Lièvre, qu'avez-vous découvert? - ---Hélas! répondit Tío Perico, en secouant tristement la tête, ce que -nous avons appris se borne à bien peu de chose. - ---Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins -de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se -bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du -Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme -riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que -depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de -l'incendie,--que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,--des -personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout -espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies -sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi -calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il -mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore? -Voilà ce que personne ne saurait dire. - ---Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit -Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon -retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt -ans passés? - ---Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que, -lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de -velours bleu brodé d'argent contenant des reliques? - ---C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire? - ---Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait -si.... - ---Hum! fit Tío Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à -la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite. - -Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper -était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques -brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit -le plus commodément possible. - -Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et -un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs -poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre. - -Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques -d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu. -C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus -de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses -moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne -respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré; -son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche -moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une -physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression -d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons, -le costume de chasseur. - ---Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune -homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les -ladrones? - ---Je les ai vus, répondit laconiquement le Faucon. - ---Et que prétendez-vous faire? - ---Sauver le Pigeon-Volant, si mes frères veulent me venir en aide. - ---Pourquoi ne le ferions-nous pas? - ---La tâche sera rude. - ---Tant mieux, corne-boeuf! dit le plus jeune en frappant la terre de la -crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu -maille à partir avec ces effrontés pillards des Prairies. - ---Ainsi Je puis compter sur mes frères? - ---Écoute-moi, _muchacho_, dit Tío Perico d'une voix solennelle; sache, -une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prêts à sacrifier -leur vie pour te voir heureux. - ---Je le savais, répondit le jeune homme avec émotion; mais -pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois, -tant le projet que j'ai conçu est grave et périlleux. - ---Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tête et qu'un coeur, -sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet? - ---Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè[1], la fille de -Mahaskak[2], le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre -dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon coeur s'est envolé -vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu -qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme. -Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois -pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte -Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il -entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef -des Comanches lui a vendu.--Une cinquantaine de bandits gambucinos et -trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que -soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de -tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me -suivre? - ---Quand partons-nous? - ---Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous, -et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut -donc nous hâter de suivre ses traces. - ---Partons, répondirent les chasseurs. - -Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant -d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier -américain est pourvu. - -A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de -feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut, -s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe -de paix. - -A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le -plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était -un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa -physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement -empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des -Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres -fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre -lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage. - -Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs -étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son -dos comme une crinière; une profusion de colliers de _wampum_ ornaient -sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une -tortue bleue grande comme la paume de la main. - -Le reste du costume se composait du _mitasse_[3] attaché aux hanches -par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise -de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures, -ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes; -un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins, -s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à -terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de -perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de -chevelures humaines, pendait à son côté gauche. - -Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à-dire le couteau à -scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le -manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait -un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était, -en effet, le célèbre Nauchenanga. - -Le Faucon-Noir s'avança seul au-devant de l'Indien. - ---Que veut mon frère? dit-il. - ---Voir le visage d'un ami, répondit le chef d'une voix douce. - -Alors les deux hommes portèrent la main droite à leur front, croisèrent -ensuite les bras en passant la main droite sur l'épaule gauche, et -inclinant la tête en même temps, ils se saluèrent suivant l'usage de la -Prairie. - -Cette cérémonie préliminaire terminée, le Faucon-Noir prit la parole. - ---Mon frère est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume -dans le calumet de ses amis blancs. - ---Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga. - -Et, s'approchant du feu, il s'accroupit à la mode indienne, détacha son -calumet de sa ceinture, et se mit à fumer en silence. - -Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprévue, -étaient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se -passèrent ainsi sans que personne parlât; chacun attendait que le chef -indien expliquât le motif de sa présence. Enfin Nauchenanga secoua la -cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture, et, s'adressant au -Faucon-Noir: - ---Mon frère repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette -année au Cerro Prieto[4]. - ---Oui, répondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon -frère a-t-il l'intention de nous accompagner? - ---Non, mon coeur est triste; Niang[5] s'est appesanti sur moi. - ---Que veut dire mon frère? lui serait-il arrivé un malheur? - ---Mon frère ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon[6] a vu -couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu[7]? -Ou bien me suis-je trompé et mon frère n'aime-t-il réellement que -les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? répondit -l'Indien, dont le regard étincela comme celui d'un chat-tigre. - ---Que mon frère s'explique plus clairement et alors je tâcherai de le -comprendre, murmura le Faucon-Noir. - -Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait réfléchir -profondément. - -Enfin il releva la tète, rendit à son regard toute sa sérénité, et, -d'une voix basse et mélodieuse: - ---Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi[8]? dit-il; le petit -oiseau qui chante dans mon coeur ne chante-t-il pas dans le tien? -Pourquoi ne pas être franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue -fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et -réussir. Que mon frère s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes. - ---Mon frère a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans -le coeur un petit oiseau qui me répète de douces paroles à chaque -instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le -Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pères; -mais que peut la volonté d'un homme seul? - ---Mon frère se trompe, il n'est pas seul; je vois à ses côtés les six -plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc là mon frère? -Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il -de l'amitié de son frère rouge Nauchenanga, le grand sagamore des -Comanches? - ---Je n'ai jamais douté de l'amitié de mon frère; c'est un illustre -chef, et je suis flatté de l'offre qu'il veut bien me faire, répondit -le jeune homme sans se compromettre. - ---Eh bien, que mon frère dise un mot, et deux cents guerriers comanches -se joindront à lui pour délivrer le Pigeon-Volant et prendre la -chevelure de ses ravisseurs. - ---Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que -vous êtes honnête et que votre parole est sacrée. - ---Michabou[9] nous protège, dit l'Indien en se levant; mon frère peut -compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui -livrer sans défense. - ---Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauvé la jeune fille, à -qui appartiendra-t-elle? - ---Rant-chaï-vaï-mè est sage, répondit noblement l'Indien, elle choisira -entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera -son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la -solitude. - ---Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrêt de celle que j'aime, -je saurai m'y soumettre en homme de coeur. - ---Mon frère parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment. - -Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans -ajouter une parole. - -Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairière pour -se mettre à la poursuite des gambucinos. - -[1] Le pigeon volant. - -[2] Le loup blanc. - -[3] Long caleçon. - -[4] La montagne Noire. - -[5] Dieu du mal. - -[6] Oiseau de Paradis. - -[7] Espagnols. - -[8] Faucon noir. - -[9] Dieu. - - - - -III. - -EL VADO. - - -Don López ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il -avait reçu. L'orgueil, la colère, et surtout le désir de se venger -lui rendirent le courage, et, quelques minutes après le départ du -Faucon-Noir, il avait retrouvé toute son audace et son sang-froid. - ---Vous le voyez, señor Pépé, dit-il en s'adressant au ranchero, nos -projets sont connus; il faut donc nous hâter si nous ne voulons -voir ici faire irruption les suppôts du gouvernement. Ce soir même, -aidé du señor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez à cheval -le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tête d'un chapeau -d'homme à larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrivée -sera le signal du départ de l'expédition. - ---Mais, observa Pépé, dans quel but vous embarrasser d'une femme? - ---Parce que cette femme, dit López avec une émotion mal dissimulée, -est douée d'une beauté étrange; elle est aimée des principaux chefs -des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer; -elle est donc pour nous un otage précieux, comme l'a fort bien dit -l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grâce à elle, -je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous -fermer la route du placer. - -Don López se leva, et, remontant à cheval, prit au galop la route du -Cerro Prieto. - ---Hum! fit Pépé en le regardant s'éloigner, quel oeil de démon! -Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu -ainsi! Comment tout cela finira-t-il? - -Et, sans plus de commentaires, il commença à mettre tout en ordre dans -le rancho. Lorsque ses apprêts furent terminés, il jeta un regard -autour de lui. - -Le señor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette à la bouche, -buvait à petits coups l'eau-de-vie restée dans la bouteille, sans doute -pour se consoler de la _navajada_ dont l'avait gratifié le Faucon-Noir, -et qui déjà se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse -physionomie du monde. - ---Hé! dit le ranchero d'une voix insinuante, señor don Juan, savez-vous -qu'il est à peine cinq heures? - ---Vous croyez? répondit l'autre pour dire quelque chose. - ---J'en suis sûr. - ---Ah! - ---Est-ce que le temps ne vous semble pas long? - ---Extraordinairement. - ---Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abréger. - ---De quelle façon? - ---Oh! mon Dieu, avec ceci. - -Et Pépé sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il étala avec -complaisance sur la table. - ---Ah! la bonne idée! s'écria don Juan, dont les yeux étincelèrent; -faisons un monté! - ---A vos ordres; mais que jouerons-nous? - ---Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en -se grattant la tète. - ---La moindre des choses, simplement pour intéresser la partie. - ---Encore faut-il l'avoir. - ---Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai -une proposition. - ---Faites, señor, je serai charmé de la connaître. - ---Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir -dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don López. - ---Accepté, s'écria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non -moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une -heure. - ---Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero. - ---Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commençons-nous? - ---Je suis à vos ordres. - -La partie s'engagea, et bientôt, oubliant tout autre intérêt, les deux -hommes furent complètement absorbés par les combinaisons du _siete de -copas_, de _el as de oro_, du _tres de bastos_ et du _dos de espadas._ - -Au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, l'Angelus sonne au -coucher du soleil, et dans ces contrées, où il n'y a pas de crépuscule, -la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini -de tinter, l'ombre est épaisse. L'heure était donc bien choisie pour le -départ, et Pépé ne le retarda pas, car, bien qu'il eût déployé toute sa -science, il avait trouvé dans le señor don Juan un adversaire tellement -habile, qu'après plus de trois heures d'une lutte acharnée, tous deux -se trouvaient aussi avancés qu'auparavant. - -Au dernier coup de l'Angelus, Pépé mit la clef dans la serrure de -la porte conduisant à sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques -secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant. - -Rant-chaï-waï-mè était une mignonne jeune fille de seize ans à peine, -à la tournure gracieuse, légère, avec ce laisser-aller plein de -charme que les Espagnols appellent _salero_, mot que nulle expression -française ne saurait rendre; ses traits délicats, presque enfantins, -respiraient la douceur et l'innocence; son front rêveur, ses grands -yeux noirs et pensifs, son nez finement découpé, aux ailes mobiles, -sa bouche rieuse bordée de deux lèvres parfaitement ourlées, ses -dents blanches et son petit menton à fossette, lui formaient la plus -délicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistré, -presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes, -ses cheveux noirs lui tombant en deux énormes tresses sur les talons, -ses mains d'une petitesse extrême, complétaient l'ensemble enchanteur -de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle était vêtue -de deux larges chemises de calicot rayé; l'une, serrée au cou, tombait -jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attachée à la ceinture, lui -descendait jusqu'aux chevilles. Son cou était orné de colliers de -perles fines entremêlées de ces petits coquillages nommés wampums et -qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles étaient -entourés de larges cercles d'or, et un petit diadème du même métal -rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brodés de -laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux -et finement cambrés. - -A son entrée dans la salle, un nuage de tristesse et de mélancolie -répandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus -à sa personne. - ---Allons, _waïnè_[1], lui dit le ranchero, séchez vos larmes, nous ne -vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-être -mieux que vous le croyez. - -La jeune fille ne répondit pas, elle se laissa déguiser sans -résistance, mais en faisant une petite moue à désespérer un saint. - ---S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pépé à part lui, tout en -attifant sa prisonnière et en jetant un regard de convoitise sur les -joyaux dont elle était parée; il faut être fou pour gâcher ainsi l'or -et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter -quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille -piastres! Quelle magnifique partie de monté on ferait avec cela! Ah! si -don López avait voulu.... Enfin nous verrons. - -Tout en faisant ces judicieuses réflexions, le ranchero avait achevé la -toilette de la jeune fille; il compléta son déguisement en lui jetant -sur les épaules le manteau abandonné par le Faucon-Noir; puis, donnant -un dernier regard à sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de -cartes qui était resté sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et -sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du señor don Juan, -qui, malgré les divers incidents de la journée, avait repris sa bonne -humeur, grâce sans doute au monté, cette passion invétérée de tout bon -Mexicain. - -La porte fermée avec soin, l'Indienne fut placée sur un cheval, Pépé -monta sur un autre, ainsi que le señor don Juan, et, abandonnant sa -maison à la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en -soucier, le ranchero donna le signal du départ, suivi de ses deux -compagnons; il fit un détour pour traverser le pueblo et se dirigea au -grand trot du côté du Cerro Prieto. - -Don López avait mis le temps à profit, et tout était prêt pour le -départ. Les nouveaux venus ne descendirent même pas de cheval; dès -qu'on les aperçut, la caravane, composée, comme nous l'avons dit, -d'une cinquantaine d'hommes déterminés, après s'être, formée en file -indienne, s'ébranla dans la direction des Prairies, non sans avoir -prudemment détaché sur ses flancs deux éclaireurs chargés de surveiller -les environs. - -Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, semé -d'embûches de toutes sortes où à chaque instant l'on craint de voir -s'élancer de derrière les buissons l'ennemi qui vous guette au passage. -Aussi la petite troupe, inquiète et tressaillant au moindre bruit, -s'avançait-elle silencieuse et morne, les yeux fixés sur les halliers -touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prête à tirer au -moindre mouvement suspect. - -Cependant les gambucinos marchaient déjà depuis trois heures sans que -rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait -à régner autour d'eux; peu à peu leurs appréhensions se dissipèrent -et ils commençaient à causer à voix basse et à rire de leurs terreurs -passées, lorsqu'ils arrivèrent sur les bordas d'une petite rivière qui -leur barra le passage. - -Dans l'intérieur de l'Amérique du Sud les voies de communication sont -nulles et par conséquent le système des ponts complètement négligé. -On ne connaît que deux moyens de traverser les rivières: chercher un -_vado_ (gué), ou, si l'on est trop pressé, lancer son cheval dans le -courant, souvent très rapide, et tâcher d'atteindre l'autre bord à la -nage. Don López choisit le premier moyen: il chercha un vado. - -Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientôt toute la troupe entra -dans l'eau; quoique le gué ne fût pas égal et que parfois les chevaux -eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligés de se mettre à la -nage, tous les cavaliers passèrent sans accident. - -Il ne restait plus sur la rive que don López, le chef comanche, qui -avait rejoint l'expédition quelques minutes avant son départ et lui -servait de guide, la jeune Indienne et le señor Pépé Naïpès. - ---A nous maintenant, chef, dit don López en s'adressant à Nauchenanga; -vous voyez que nos hommes sont en sûreté et n'attendent plus que nous -pour se mettre en route. - ---La waïnè première, répondit laconiquement l'Indien. - ---C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don López; et se tournant -vers sa prisonnière:--Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que -possible le timbre de sa voix. - -La jeune fille, sans répondre, fit résolument entrer son cheval dans la -rivière; les trois hommes la suivirent. - -La nuit était sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune -incessamment voilée ne brillait qu'à de longs intervalles, ce qui -rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les -objets à une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes, -don López crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne -suivait pas la ligne tracée par le vado, mais appuyait sur la gauche -comme s'il se fût abandonné au courant. Il poussa son cheval en avant -pour s'assurer de la réalité du fait; mais tout à coup une main -vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant même qu'il songeât à -résister, il fut renversé dans l'eau et pris à la gorge par un Indien. - -Pépé Naïpès s'élança à son secours. - -Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une -impulsion occulte, s'éloignait de plus en plus de l'endroit où les -gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant -de ce qui se passait, rentrèrent dans l'eau pour venir en aide à leur -chef, tandis que d'autres, guidés par don Juan, suivirent le rivage -au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il -aborderait. - -Pépé Naïpès, après plusieurs efforts infructueux, se rendit maître du -cheval de don López et le mena à celui-ci au moment où il venait de -tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain -se remit en selle et gagna le rivage où il tâcha de rétablir un peu -d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxiété les péripéties du -drame silencieux qui se jouait dans la rivière entre Nauchenanga et la -jeune Indienne. - -Le chef comanche avait lancé son cheval à la poursuite de celui du -Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallèle, suivaient -le fil de l'eau, le premier cherchant à se rapprocher du second qui -s'efforçait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui -les séparait. - -Tout à coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un -hennissement de douleur, et il commença à battre follement l'eau de -ses pieds de devant, tandis que la rivière se teignait en rouge autour -de lui; le chef, comprenant que son cheval était blessé à mort, quitta -la selle et se pencha de côté, prêt à plonger. En ce moment, une face -hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une façon diabolique, -et une main s'avança vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable -sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, même dans les -circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit -le crâne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau. - -Alors un formidable cri de guerre éclata dans la forêt, et une -cinquantaine de coups de feu éclatèrent, tirés des deux rives à la fois -et illuminant la scène de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de -peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mêlée terrible s'engagea. - -Les Mexicains, pris à l'improviste, se défendirent d'abord mollement, -lâchant pied et cherchant un abri derrière les arbres; mais obéissant -à la voix de don López qui faisait des prodiges de valeur tout en -excitant ses compagnons à vendre chèrement leur vis, ils reprirent -courage, se formèrent en escadron serré et chargèrent les Indiens -avec furie, luttant corps à corps avec eux, les assommant à coups de -crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut -court. Les peaux-rouges voyant le mauvais résultat de leur surprise, -se découragèrent et disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus. -Cinq minutes plus tard, le calme et le silence étaient si complètement -rétablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas été blessés et si -plusieurs Indiens n'étaient pas restés sur le champ de bataille, cette -scène étrange aurait pour ainsi dire pu sembler un rêve. - -Dès que les sauvages furent en fuite, don López jeta un regard avide -sur la rivière: de ce côté aussi la lutte était terminée. Nauchenanga, -monté en croupe derrière la jeune fille, guidait son cheval vers le -rivage qu'il ne tarda pas à atteindre. - ---Eh bien? lui demanda don López. - ---Les Pawnies sont des renards sans courage, répondit le Comanche en -montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes à -sa ceinture, ils fuient comme des femmes dès qu'ils voient le visage -d'un guerrier de ma nation. - ---Bien! fit avec joie don López, mon frère est un grand chef, il a un -ami. - -L'Indien s'inclina avec un sourire indéfinissable; son but était -atteint, il avait gagné la confiance de celui qu'il voulait perdre. - -La troupe se remit en marche. - -Pendant plus d'un mois, le voyage des aventuriers à travers la Prairie -ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens -qui les suivaient pour ainsi dire à la piste. Ils voulaient délivrer -le Pigeon-Volant, c'était là du moins le principal motif de leurs -agressions; le second était cette haine qui séparera toujours la race -rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'année en année -davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires -de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu même où reposent -les os de leurs pères, les refoulant sans cesse vers les mornes désolés -et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite -que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants -de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculés. - -[1] Femme. - - - -IV - -LA GROTTE DU SAYOTKATTA[1] - - -Le Néobraska--la Plate--ainsi que le nomment les Indiens, est un de -ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en -posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage -en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se -réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre -dans le Missouri. - -C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large -fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous. - -L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus -aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu. -La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule -silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes -si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste -plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé -à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une -grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès -semblables à des pierres tumulaires. - -A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant -a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les -Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et -du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se -font les hécatombes à _Kitchi-Manitou._ Un grand nombre de crânes de -bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en -courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce -dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut -du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes, -la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies -et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore -américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui -ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou -longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin, -bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent -les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de -neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant, -empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur. - -Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle -soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les -Indiens nomment _wabigon-quisi_», le mois des fleurs, la tranquillité -du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de -la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut -suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée -_Paduca_, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de -la fourche. - -C'était l'heure où le _maukawis_[2] faisait entendre son dernier chant -pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du -soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges. - -Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent -subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour -la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait -l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup -d'oeil, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec -attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces -trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est -proverbiale dans le Nouveau-Monde. - -Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie -sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille -moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient -remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où -l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa -chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir. -Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de -peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs. - -Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût: -une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir -grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies -de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur -chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses -que savent si bien confectionner les _squaws_[3]. Une couverture -bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de -les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs -mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la -poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient -armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux -arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les -avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les -recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les -avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs, -car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes; -leurs montures mêmes, _mustangs_ presque aussi indomptés que leurs -maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont -ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de -plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges -et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise, -complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables. - -Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les -ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un -vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun -attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas -d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente -pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à -peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées -d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture[4] de son cheval. - -Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part -trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'oeil et -l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux -personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à -voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des -Comanches. - -Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de -Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et -le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos, -fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés -de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient -succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à -murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis -et les exhortations. - -L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans -l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les -mystères de la nuit profonde qui l'entourait. - ---Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à -dissimuler nos traces aux Pawnies? - ---Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale, -les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît -tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux. - ---Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis? - ---Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme -le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur -chevelure; souvent on le croit loin et il est près. - ---J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux -bandits qui l'accompagnent? - ---Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit -l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît. -Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'oeil de l'aigle et la -prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau -qui chante dans son coeur et qui lui dit: Viens! viens! - ---Qu'entendez-vous par là? quel oiseau? - ---Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion. - ---L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher -de dire don López. - ---L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui -échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va -parler. - ---J'écoute. - ---Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à -l'_endit-ha_[5], et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux -cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile -d'atteindre le placer que je vous ai donné. - ---Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un -soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se -préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de -nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert. - ---Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme, -j'entends le silence! - -Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles, -lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui, -le fit tomber sur les genoux. - -Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine -au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de -la tente. - ---Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de -guerre. - -Et il s'élança dans la Prairie. - ---Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups -enragés! Aux armes! enfants! aux armes! - -En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués -derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment -des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans -la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant -faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute -bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour -il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les -Peaux-rouges, leurs ennemis mortels. - -Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la -droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les -mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes -herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder -autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui -devenaient de moins en moins distincts. - -Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert -de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il -était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises -différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du -cachorro de agua[6]. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri -poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait -sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce -tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages, -rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un -cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans -l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des -entrailles de la terre. - -Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il -venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas -en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il -reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son oeil -assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui: - ---_Curujira_[7] a-t-il appris au sage _piaïes_[8] ce que le grand chef -comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme. - ---Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner -le silence. - -L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea -dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu -une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva, -à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de -forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une -lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté -en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa -poitrine, il attendit. - -Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était -un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu -épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle -qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus, -séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques -et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue -en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de -chevelures humaines tressées avec art. - -Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux -hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole. - ---Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il. - -L'Indien s'inclina. - ---_Iurupari_[9] nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet -doit-il échouer! - ---Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes. - ---Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête. - ---Mon frère est impatient, observa le devin. - ---J'attends que mon père s'explique. - ---Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en -jetant sur le chef un regard scrutateur. - ---_Ouah!_ fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel -autre que mon père oserait habiter ici? - ---Personne; mais d'autres peuvent y venir. - ---Et qui donc? - ---Néculpangue[10], le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la -terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu? - -A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva -d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur: - ---_Cudina[11]! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les -secrets d'un chef? - -Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et -lui répondit d'une voix affectueuse: - ---Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui -parle. - -Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits -avaient repris leur impassibilité; il répondit: - ---Que mon père me pardonne. Outkum[12] avait troublé mes esprits, je -n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué. - ---Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec -calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent -ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur. - ---Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à -l'heure je ne savais ce que je disais. - ---Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne -qu'il le fasse attendre. - ---Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout. - ---Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà. - ---Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à -dissimuler plus longtemps. - ---Me voici! dit une voix mâle et sonore. - -Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux -yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui. - ---Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect -devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient -célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest. - -Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des -Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais -qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres -robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une -de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont -impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude -vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de -finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils -noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux -lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat. - -Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu -approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme -un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre -de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin -qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui -le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et -peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il -était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait -adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui -il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et -parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de -découvrir où il se retirait. - -On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité -qui dépassait toute croyance. - -D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et -surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant -à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie -raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant -en pareille matière. - -Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos, -c'est-à-dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et -indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à -la main un rifle précieusement damasquiné. - -Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole: - ---Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera[13] lui a été -propice. - ---Le grand tokki[14] des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai -obéi, répondit majestueusement le chef. - ---Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier. - ---Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être -commises dans l'accomplissement de ma mission. - ---Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes. - ---Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui, -immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le -moins du monde à leur laisser le terrain libre. - ---Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main -du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et -Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane[15]. - ---La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le -désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père -m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici. - ---Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour -accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son coeur; celle qu'il -aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il -ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa -parole est la plus belle vertu du guerrier indien. - ---Qu'ordonne mon père? - ---Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers -de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir. -Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui -souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du coeur -d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à -choisir, les prisonniers seront amenés ici. - ---Cela sera fait. - ---Et le Faucon-Noir? - ---Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les -chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp. - ---Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de -satisfaction. - ---C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne. - ---Mon frère le hait? - ---Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga -avec un sourire indéfinissable. - ---Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa -hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous[16]; j'aiderai -mon frère. - ---Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef -avec un vif mouvement de joie. - ---Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une -plus longue absence inquiéterait l'Espagnol. - -Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes. - -Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à -ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions, -poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp -des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers -le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par -intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des -lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude -de sauvages. - -Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante -qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux, -s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques -pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le -coeur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque -et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des -cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient -devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours. -En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui -dit ce seul mot: - ---Arrête! - -Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent -qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains -et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue. - ---Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il -aime. - ---Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le -_walkon_ m'appelle à son aide. - ---Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai. - ---Le Faucon n'est pas un Indien. - ---Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour -obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux -Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons -appellent don López. - -Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à -l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus -qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en -désordre. - -Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine -avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et -tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur. - -[1] Sorcier voyant. - -[2] Espèce de caille. - -[3] Femmes indiennes. - -[4] Composée de peaux de mouton et de ponchos. - -[5] Point du jour. - -[6] Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les rivières de -l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé, mais il -conserve toujours son cri plaintif. - -[7] L'esprit des pensées. - -[8] Sorcier. - -[9] Esprit malin. - -[10] Le lion du désert. - -[11] Homme-femme! terme de souverain mépris. - -[12] Le méchant esprit. - -[13] Esprit des chemins. - -[14] Souverain maître. - -[15] Paradis indien. - -[16] Enfants. - - - - -V - -LE TREMBLEMENT DE TERRE. - - -Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un -drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains. - -Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise; -comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de -l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse -défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois -les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant -ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols; -souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant -à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils -désespéraient de triompher autrement. - -Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient -péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort -et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant -une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se -trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner -quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé; -mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient -suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à -l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées -qu'ils lancèrent dans toutes les directions. - -Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens, -profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie, -escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les -gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage -et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient -accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes -encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos. - -Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver -les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado -qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à -ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain -que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de -la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se -trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente. - -Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille -au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue -de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit. - ---Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi, -waïnè; il faut partir. - ---Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas! - ---Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence: -le temps est précieux. - ---Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort, -dit fièrement la jeune fille. - ---Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec -colère, voulez-vous me suivre, oui ou non? - -Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules. - -Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait -violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il -chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les -mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa -un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil -froncé, l'attitude menaçante: - ---Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de -ma nation qui m'appellent. - -Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en -poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui -avait traversé le bras. - ---Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec -un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur. - -Et, l'oeil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes, -elle se prépara à renouveler la lutte. - -Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe -au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer -le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit -tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur -le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper -le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa -aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança -sur elle et tous deux roulèrent sur le sol. - -La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de -sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes, -à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son -lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en -silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec -toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer -ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente. -Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme -lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi -mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront. - ---Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore -vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main -morte! - ---Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa -ceinture. - ---Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les -mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser -compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car -je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois -faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces -inutiles et causons un peu. - ---Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant -d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet. - -Le coup partit. - -Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du -chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle, -qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais -il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la -tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier. - -Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent -dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies. - -Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une -quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après -les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir -en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant -les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la -fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa -sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les -individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et -les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don -López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se -laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha -sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa -petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un -ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient. - -Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il -poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi -galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs -et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et, -abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses -alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos. - -Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les -habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et -donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou -ralentir, car le but est la victoire ou la mort. - -Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec -les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans -la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande, -franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie -avec une vitesse qui tenait du prodige. - -Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et -tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons -passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant -par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et -lugubre appel d'un frère. - -Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que -les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux -s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds -râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux -une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain -se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent -subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et -les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel, -ne purent retenir un cri d'épouvante. - -Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte -céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune, -immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une -transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient -visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y -avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska -avait subitement cessé de couler. - -Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec -une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme -par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et -s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité -inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la -plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la -terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les -collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui -lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença -à s'agiter avec un mouvement lent et continu. - ---Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et -en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire. - -En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau -de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de -cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots -de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières -changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de -toutes parts sous les pas des hommes atterrés. - -Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière -dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux -hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient -la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les -uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les -précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur -course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les -jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle -avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements -plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur -neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en -poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre -et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés -par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées. - -Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est -possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au -camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes -de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et -terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin -des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir -assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se -faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts -vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent -avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de -douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des -cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et -sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant -vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants. - -La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses; -vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud, -le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux -Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une -terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour -d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans -ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre -dans leurs coeurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur -vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons -à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de -sépulcre. - - - - -VI - -LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR. - - -Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et -les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il -leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti -sous les eaux ou dévoré par les flammes. - -A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le -Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver. - -Le chasseur abandonna la poursuite de don López.--Que demandent mes -frères? dit-il. - ---Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie. - -Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes -qui attendaient de lui leur salut. - ---Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs -mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez, -dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et, -alors, que Wacondah vous protège. - -Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus -hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se -laissaient tuer sans opposer de résistance. - -Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de -confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos. -Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López, -ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les -avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir -ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils -l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant. - -Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une -seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado -avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion -qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu. - -La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que -le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans -ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les -gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en -cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras -mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en -pleine poitrine. - -Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant -splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de -la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux -animaux. - -Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette -adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient -déjà à les lancer dans les flots. - -Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux, -tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs -pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter -son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et -deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau. - -Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les -mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas -épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de -sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les -chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait -la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses -côtés avec un sifflement sinistre. - ---A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à -mon secours! - ---Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage! - -Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le -chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière -pour venir en aide à celle qu'il aimait. - ---Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu? - -Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de -Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au -milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de -conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la -main. - -En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc -d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible -agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force -irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal -remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques -secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre -infranchissable s'ouvrit entre eux. - -Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre -don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses -bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir. - -Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore -quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre -cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu. - -Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger; -l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain -bouleversé et inondé par les flots de la rivière. - -Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu -de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à -toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière -les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il -fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui -galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers -se remirent à la recherche de leurs ennemis. - -Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies, -avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était -facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même -considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les -circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut -donc là qu'il conduisit sa petite troupe. - -Elle y arriva un peu après le milieu du jour. - -Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle -raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore. - -Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui -fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de -toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se -nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement -un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret -de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des -marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui -lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes. -Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi -pour sa sépulture. - -C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur. -Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et, -après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer -tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le -sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir. - -On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet -de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un -monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau -supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à -ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de -vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la -première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage -en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du -guerrier Indien et de son cheval[1]. - -Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils -commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant -les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses -palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé -circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur. - -Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau -de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette -hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la -rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est, -ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant -l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva -un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste -n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin -de tout préparer pour une vigoureuse défense. - -Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par -la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna -donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on -coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des -cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme -du _charqui_. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se -trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de -faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait -par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient -imperceptible. - -Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu -leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en -quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur -était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de -guerre et des objets indispensables à leur campement. - -Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons; -ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent -pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité -considérable d'eau. - -Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après -avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert -conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès. - ---Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez -aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée. - ---Hum! fit le ranchero, seul? - ---Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs, -dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et -puis, que craignez-vous? - ---Eh! d'être scalpé, donc! - ---Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être -attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous -tués. - ---C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas? - ---Oui, et dans le nôtre. - ---Ah! - ---Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous -présenterez de ma part à l'OEil-Gris, c'est le chef de la tribu, une -de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma -part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous -aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez -avec vous une outre d'aguardiente; l'OEil-Gris, auquel vous montrerez -cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et -vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les -conduirez ici. M'avez-vous compris? - ---Parfaitement. - ---Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans -vos mains le sort de tous vos compagnons. - -Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui -lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef -lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit, -accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le -suppliaient de se hâter. - -Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte -distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à -ses oreilles, un noeud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à -demi étranglé sur le sol. - -Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les -cachaient et se précipitèrent sur lui. - ---Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis -mort. - -[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington -Irving, intitulé _Astoria._ - -[2] Villages. - - - - -VII - -NÉCULPANGUE. - - -Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son -épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son -couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles -de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de -son compagnon en lui disant: - ---Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus -utile que sa mort. - -Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en -repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied. - -Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins. - ---Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si -heureusement pour lui. - ---Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui -cherche un placer. - ---Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et -l'ami de don López Arriaga. - ---Chef, je vous assure que vous vous trompez. - ---Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois -parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos -projets? - -Le Mexicain baissa la tète. - ---Que voulez-vous de moi? demanda-t-il. - ---La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante. - -Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant -Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise -seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris. - ---Parlez! murmura-t-il. - ---Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et -de les suivre. - -Pépé Naïpès obéit sans résistance. - -Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga -avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les -degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment -où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la -poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré -les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des -gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin, -et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne -savaient plus de quel côté se diriger. - -Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses -souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus -facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au -présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les -sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir -marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre -deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur -les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers -lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès. - -Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent -pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et -armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu -desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue, -Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se -contentèrent de jeter un coup d'oeil autour d'eux sans manifester la -moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse -avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part -quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi -vite qu'ils s'étaient montrés. - -Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient -échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les -peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le -raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de -les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en -cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer -une parole. - -Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps -avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion -sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi. - -Pépé Naïpès connaissait trop bien les moeurs indiennes pour s'étonner -de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible -lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi -l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant; -il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste -suspect il serait en un clin-d'oeil renversé et garrotté. - -Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque -instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à -la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé -Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait -attaqué le camp et s'en était emparée. - -C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga -avait annoncé l'arrivée à don López. - -Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui -l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole. - ---Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos -frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en -détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté -par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition -a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de -reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos coeurs -et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au -pouvoir de ses ravisseurs? - -A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée, -et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des -tomahawks et les canons des rifles. - ---Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement -Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il -avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il -doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il -ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et -nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs -chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour -dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants? - ---Notre père a bien parlé, répondirent en choeur les chefs en -s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en -lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire. - ---Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête -grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier. - -Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque -auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez -peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en -scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander -mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis. - -Néculpangue le considéra un instant de cet oeil profond auquel rien -n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait -reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et -combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait; -alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air -riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce -fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien. - ---Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service -à mon frère. - ---Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les -façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien -sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort. - ---Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère? - ---Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis -certain qu'il sera de mon avis. - ---Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en -venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait, -et je ne savais ce que je faisais. - ---Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et -qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent, -bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre -fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines -circonstances. - ---Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai -sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible. - ---Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous. - ---Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de -faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui? - ---Parlez, chef, je suis à vos ordres. - ---Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle? - ---Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu! - ---Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est? - ---Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où -il s'est retranché, mais je puis vous le décrire. - ---Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est -vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit. - ---Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une -haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la -rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef -indien. - ---La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue. - ---En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu. - ---Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est -devenue? dit Nauchenanga. - ---Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous. - -En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de -Néculpangue. - ---Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il -peut se retirer. - ---Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se -souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient. - -Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue -et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès. - ---Que veut faire de cet homme notre grand médecin? - ---Je veux offrir demain, au lever du soleil, son coeur palpitant à -Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence. - ---Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix -douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut -honorer. - ---Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang. - -Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien, -quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est -plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent -briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut -s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de -concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout -respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés. - -Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter -plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la -victime qu'ils convoitaient. - ---Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui -appartient: Jurùpari sera content. - ---Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il -puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat, -répondit le devin avec un sourire de satisfaction. - -Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant -Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant -ébranlée par son hésitation. - -Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris -pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en -vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux -qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il -perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le -jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du -supplice. - - - - -VIII - -LA CHASSE AUX ÉLANS. - - -Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était -parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait -pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche -pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don -López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en -vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient -aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait, -le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des -bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher -en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue -noire qui couraient effarés çà et là. - -Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à -envelopper la nature comme d'un épais linceul. - -Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon -avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout -vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur. -Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la -mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa -Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils -avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner -les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes -regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain, -et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se -donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était -pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de -long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé -depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était -si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa -troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides -par le malheur. - -Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du -placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment -découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le -fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état -dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une -cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le -presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps! - -Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie, -et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant -sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré -plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et -presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie -passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée. - -A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la -pauvre Rant-chaï-waï-mè. - -Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait -silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien -changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première -fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux -s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la -captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté -du désert. - -Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle -avait lu au fond du coeur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait -pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une -jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des -heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui, -pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux. - -La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était -plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des -diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses -rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques. -Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de -senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère -transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et -reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un -silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement -par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et -qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le -calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant -plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace. - -Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don -López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri. - ---Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà -un oiseau qui chante bien tard. - ---Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait. - ---Caray! de quel augure parlez-vous? - ---J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que, -lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un -malheur. - ---Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que -les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu -besoin de présages pour cela! - -En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était -fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle -force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres -situés sur la lisière du camp. - -Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son -esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit -qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López -secoua la tête et reprit sa promenade. - -La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété -qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si -quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa -première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un -observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose -d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard -brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait -en proie à une grande émotion intérieure. - -Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent -dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de -la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne -tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul -veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était -telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas. - -La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si -ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois -reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se -réveiller. - -Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La -solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de -fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes -élans rôdaient parmi les arbres. - -A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux -leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López -la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette -demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte -que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les -oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les -environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour -rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue -veille, il partit avec les chasseurs. - -A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se -fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel. - ---C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais -entendu chanter cet oiseau pendant le jour. - ---Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage, -répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante -auprès d'un tombeau ça porte malheur. - -Don López haussa les épaules avec dédain. - -Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air, -Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où -étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou -dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et -suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse. - -La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en -rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses -gardiens, le coeur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva -jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile -quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de -son coeur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre -fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux -que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit -le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité -surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas -à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de -cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent. - -Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut -point d'intérêt pour les gambucinos. - -Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en -silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent -afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents -animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter -insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter -qu'ils avaient des ennemis près d'eux. - -Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent -les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs -lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas -produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du -tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi -à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils -s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec -soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos. - -Alors il se passa une chose étrange. - -Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire -place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur -des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs -chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un -lasso sur les épaules et les renversant à terre. - -Don López et ses hommes étaient prisonniers. - ---Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment -trouvez-vous celui-là! - -Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter -en silence. Un seul murmura entre ses dents: - ---J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait -malheur! - -A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux -doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la -hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé -leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres. - -A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de -feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons, -vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la -pressa sur son coeur. - ---Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à -rendre. - ---Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son -sein. - -Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible -pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le -chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire -les noeuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire -le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu -et désespéré sur le sol. - -Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements. - -Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une -colère impuissante à ce qui s'était passé. - -Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des -sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le -lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de -Rant-chaï-waï-mè était le principal chef. - -Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent -au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il -pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté. -Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière -qui arrivait comme un tourbillon. - -Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les -armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop. - -Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à -repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit. - - - - -IX - -LA LOI DES PRAIRIES. - - -Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on -enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux -Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les -loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les -routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés, -Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et -partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos. - -Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des -guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été -envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs -comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en -marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au -coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la -sentinelle des chasseurs avait aperçus. - -Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une -escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au -Castor et descendit dans la plaine. - -Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se -voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec -furie l'une contre l'autre. - -Certes, pour qui n'eût pas été au fait des moeurs singulières de la -Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il -n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre, -les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux -avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens, -et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes -demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs. - -Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle -qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en -s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte. - -Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour -eux et leurs guerriers. - ---Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de -premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie -de la Prairie. - ---Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef -des Pawnies? - ---Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon coeur se -réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur. - ---Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme -mon frère. - -Le chasseur s'inclina avec courtoisie. - ---Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont -nombreux dans la pampa. - ---Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le -gibier que je voulais atteindre. - ---Mon frère est heureux. - ---Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la -guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite? - ---Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis. - ---Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile. - -L'Indien s'inclina à son tour. - -Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant. - ---Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part -d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le -chasseur. - ---Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je -m'arrête. - ---Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il -cherche à ravir la chevelure? - ---Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et -mon ennemi n'est-il pas le sien? - ---Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don -López, cet homme est en mon pouvoir. - ---Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles? -fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la -passion qui grondait au fond de son coeur. - ---Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il -commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline. - ---Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une -certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses... - ---Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son -mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant -comme une lame d'acier. - ---Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son -tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la -squaw d'un lièvre des visages pâles. - -A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et, -saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche. - -Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux -troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à -l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et, -s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient -son âge et sa réputation: - ---Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il, -des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves -intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les -visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit -être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur -est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne -vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées -par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet -des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au -conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite -à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils -soient sauvegardés. - ---Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé. - ---J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas -que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais -parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra -enfreindre les lois de la Prairie. - -Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de -sa troupe et regagna son camp. - -Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne -pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au -fond de son coeur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque -les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le -vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une -pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa -activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain. - -Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de -sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour -ouvrir la discussion. - -Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs, -et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et -conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la -plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante -de bonheur, caracolait auprès de lui. - -Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable -village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues -et des places. - -A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés, -accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir. - -Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre, -précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur -un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que, -derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée -de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures -humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata, -et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par -quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des -regards effarés et qui était plus mort que vif. - -Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il -s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut. - -Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de -l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix. - ---Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les coeurs, dirent-ils ensemble, -écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous -réunissent. - -Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un -trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé: - ---Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère! -vos paroles seront enterrées là. - -Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles -du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus -et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun -protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise -et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion. - -Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou -en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il -égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc -tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata, -coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus -la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un -nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les -mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne -sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie -malfaisant. - ---Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous -les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant. -Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant -que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait -de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre -aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons -l'honorer. - ---Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des -chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de -prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que -cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire. - -A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les -Indiens restèrent un moment interdits. - ---Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car -il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs. - ---Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme -une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il -mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les -enfants. - -Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le -sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent -à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant: - ---Que votre volonté soit faite; cet homme est libre. - -Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que -par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber -évanoui au milieu des chasseurs. - ---Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que -ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis -prêt à vous suivre. - -Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont -le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des -guerriers. - -Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers -le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés -en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut -apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance. - -Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant -à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de -touffes de crins teints en rouge. - -Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers -le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il -la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite -gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout -au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé, -Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le -chasseur: - ---Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes. - ---Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon -frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à -m'adresser à propos de mes prisonniers. - ---Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le -sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame -la loi des Prairies, oeil pour oeil, dent pour dent. - ---Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement -le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs, -que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies, -il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un -ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas -que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit -souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens. - ---Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son -siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin -que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans -mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous -et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée -et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche, -heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que -je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine -et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois, -l'application de la loi des Prairies. - -Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de -mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords, -lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle. - -Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste -terrible: - ---Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni -par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but -était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je -l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère; -de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et -de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me -reconnais-tu, don López? - ---Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement. - ---Pas de grâce, continua Néculpangue, oeil pour oeil, dent pour dent. - -Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la -tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps -son prisonnier. - -Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur, -à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta -un poignard, en lui disant d'une voix émue: - ---Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs -comme un homme de coeur, tes victimes crient après toi. Wacondah te -pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère. - -Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression -impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de -fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard: - ---Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les -bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je -saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers -Néculpangue, sois heureux, tu es vengé! - -Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard -dans le coeur. - ---Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il -n'est plus de bonheur pour moi. - -A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant -le reliquaire que celui-ci portait au cou: - ---Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils. - -A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de -tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les -premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de -ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et -serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras. - ---Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots. - -Le jeune homme le retint longtemps serré sur son coeur, dans une -étreinte passionnée. - -Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent -l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie. - -Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant -devant le chasseur: - ---Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs -de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma soeur. - -Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement. - ---C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté -et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce -pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort! - -Et il poussa du pied le corps de son ancien chef. - - - - -UNE - -NUIT DE MEXICO - -SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION - - -Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne -capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante -créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui -bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale -distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur -niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont -Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement -tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le _Popocatepelt, montagne -fumante,_ et l'_Izlaczchualt_ ou la _Femme blanche_, dont les cimes -chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues. - -L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée -de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des -Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu -des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à -la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre -compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de -couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents -qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout -entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par -les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du -soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des -arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement -orientale qui étonne et séduit à la fois. - -Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce -conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle -droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales, -qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo -Domingo, de la Moneda et de San Francisco. - -Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan -unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans -toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une -des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du -président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes, -une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la -quatrième se trouvaient deux bazars, le _Parian_, maintenant démoli, et -le portal de las Flores. - -Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur -torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se -renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi -l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les -font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de -cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers -le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient -envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle -inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens -et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la -façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats -de rire; enfin, comme la ville enchantée des _Mille et une nuits_, -au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup -réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie -et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins -poumons. - -Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité -allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président -intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes -dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez, -devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal, -fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques -soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter -la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des -troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau -président. - -Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les -Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils -ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder -tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur -goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents -à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils -savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse, -rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient -à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une -augmentation des impôts. - -Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand -drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter -et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des -événements politiques. - -Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements -d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au -galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers -les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se -fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner -leurs masures dans les bas quartiers de la cité. - -A la première nouvelle de la résolution prise par le président -intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni -et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur -provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher -les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le -feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire. - -Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du -corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole, -etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres -de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en -parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en -établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues. - -La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment -auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et -désoeuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence -funèbre. - -La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du -timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les -plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de -vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient -complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il -était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur -la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé, -vers une échoppe _d'évangelista_ (écrivain public), située vers le -milieu à peu près de la galerie des Portales. - -Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un -air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il -frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu, -car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte -s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma -aussitôt derrière lui. - -La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu -y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé -au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans -la boiserie. - -Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds -invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue -dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un -escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol. - -Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna. - ---Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait -précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi -perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui. - ---Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi. - ---C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde. - -Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en -remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu -demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise -américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur -des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par -des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux -se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se -rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement -disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement -circuler les équipages, les cavaliers et les piétons. - -Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour -retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle -encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas -habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves, -excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont -été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable. - -La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le -palais de _Motecuzoma_ et le grand _Teocali_, forme le centre de l'île -la plus vaste du groupe. - -Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci -avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses -communications d'un point à un autre, existent encore dans cette -partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols, -mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel -aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé -l'inconnu était de ce nombre. - -Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha -la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à -descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes -par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se -trouvait. - -Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que -de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez -élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper -la tète contre la paroi supérieure. - -Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à -quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans -doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée -sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la -précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus -facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance, -s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer -dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une -parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec -certitude dans cette espèce de labyrinthe. - -L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain. -Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir -franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux -qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les -premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre, -s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait. - ---Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction. - -Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur -le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un -instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier, -cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte -fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu -posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte -s'ouvrit. - -Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait -toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau -derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un -boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte, -fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le -bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes. - -Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir, -appuya la main droite sur son coeur comme pour en comprimer les -battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas -en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et -regarda. - -Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête, -trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les -unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais -toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère -contenue. - -Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la -mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus -riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine. - -Au moment où l'inconnu appuyait son oeil contre la portière, un homme -d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de -l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste: - ---Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez, -je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures -passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega -entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois -heures à peine, finissons-en. - -Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par -des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité; -quelques-uns protestèrent faiblement. - -Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme -s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder. - ---Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout -retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance -tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous -rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir. - ---Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain -âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde -surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement -à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave -pour qu'on y réfléchisse. - ---A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les -épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée -loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son -consentement n'a donc aucune valeur pour nous. - ---Cependant, appuya un des invités. - ---Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la -mort de mon frère et de ma belle-soeur, j'ai été régulièrement nommé -tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois; -j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que -j'avais accepté. - ---Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités. - ---Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le -vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait -formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent -éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire -valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse -verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña -Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la -République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de coeur -passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier -français sans feu ni lieu? - ---Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants -avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion -du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable -cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne -parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez -aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas -un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus -grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait -prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville? -Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce -qu'il est né en France? Mais votre soeur, la mère de notre parente -Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de -son coeur n'ont jamais été niées par personne, je suppose? - -A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu, -serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater, -d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été -écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation. - ---Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela, -je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela -peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs -que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce, -et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez, -chers parents, à cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grâce, et -finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don -Torribio. - ---Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une -catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain, -dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces -de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés, -emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de -vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à -la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de -la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies -passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville, -les _federalistas_ n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer -comme des bêtes fauves. - -Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de -fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et -l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment. - -Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don -Torribio continua: - ---Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il; -est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée -avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions -que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de -l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de -se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver -sa vie. - ---C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes. - ---Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici: -le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez, -demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était -acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de -tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui -attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont -la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous, -señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une -protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y -a-t-il à hésiter? - ---Non! s'écrièrent en choeur les assistants; doña Carmen doit épouser -le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous -sauver à ce prix. - ---Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu, -n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce? - ---Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait -observer, le temps presse, ne le perdez donc pas. - -Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y -rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et -gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline -blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses -salutations des assistants. - -Cette jeune fille, c'était doña Carmen. - -En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir; -un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu -faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui -de son coeur était subitement monté à ses lèvres. - -Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute -taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de -capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé -par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son -acceptation ou son refus. - -Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes -présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña -Carmen demeuraient debout. - -Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une -écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen: - ---Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez, -je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de -l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai -rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature. - -La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant -d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs -qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa -sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que -celui-ci détourna la tête. - ---Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement -distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître -de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans -essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me -contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime! - ---Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue. - ---Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce -papier, reprit-elle avec une énergie fébrile. - ---Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un -pas vers elle. - ---Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je -ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là, -vous n'oseriez.... - ---Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et -aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme! - ---Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible. - -Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se -trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite -apparition. - -Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme -s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles, -muets, atterrés. - -Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie -ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses -sanglots: - ---Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée! - ---Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je -saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen. - ---Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de -joie et de terreur. - -Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour -regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti, -don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante -qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui -barrer le passage. - ---Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez -pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour -tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu! -vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure! - ---Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout -en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous -m'assassiner, par hasard? - ---Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans -notre droit? - -Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames -avaient disparu en poussant des cris de frayeur. - -Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes -désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une -douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de -fusils et de pistolets. - -Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante -touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant, -malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait -point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé. - -Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un -revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres -serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé -vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite. - -Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une -issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune -homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur -masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du -desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux -abois. - -Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la -joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui -le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci, -sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine, -se gardaient bien de franchir. - ---Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le -mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il -vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser -le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à -prendre. - ---Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps -tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de -son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio? - ---Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes -pris, caramba! - ---Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à -doña Carmen. - ---Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre -nous tous? - ---Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux. - ---Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors? - ---Comme ceci, cher seigneur, regardez. - -La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement -rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses -bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des -assistants ébahis et décontenancés. - -Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court -que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire. - -Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que -cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts -de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement -pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il -leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte. - -L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air -assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la -rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé. - -Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au -bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe. - -Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie -et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une -expression d'ineffable reconnaissance. - ---Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du -courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher? - ---Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon -brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne -sommes-nous pas sauvés maintenant? - ---Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en -comparaison de ceux qui nous menacent encore. - ---Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus -me séparer de vous, Octavio. - ---Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va -falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je -crains que vos forces ne trahissent votre courage. - ---Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi -qu'il arrive, je le supporterai. - -Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux -détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre -haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista. - -Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur -l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété. - ---Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie; -je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche. - ---Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu -le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du -nouveau? - ---Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici -sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à -cheval. - ---Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors. - ---Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux -chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié. - ---Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai -de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds. - ---Rapportez-vous en à moi, colonel. - ---Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété. - ---Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami, -mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses -amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux. - ---Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous -appellent, moi je resterai avec ce brave soldat. - ---Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau -pour madame; elle ne doit pas être reconnue. - ---Convenu, colonel. - ---A bientôt, Carmen, à bientôt! - -Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de -l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la -présidence. - -Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la -porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré -d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place. - -Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce -à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés, -l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte -d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières -affables, et sa prestance réellement militaire. - -Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et -progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans -tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et -tous les étrangers fixés sur le territoire de la République. - -Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort -aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait -fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans -la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des -communications lui avaient été faites, et des assurances formelles -données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans -doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes, -le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans -la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se -retirer avec eux dans l'intérieur. - -Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore -rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au -plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor. - ---Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune -homme, je demandais justement après vous. - ---Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt. - ---Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça -le sourcil. - ---Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du -président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre -votre obstination, général? - ---C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec -une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus. - ---Un mot encore. - ---Dites vite. - ---Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais -encore la certitude. - -Le président fit un mouvement. - ---Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline -sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une -grâce. - ---Laquelle? - ---Me l'accordez-vous, général? - ---Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant -bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous -accorde celle que vous me demandez. - ---Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma -cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés. - ---Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible -froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs, -ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour -compagnon de route. - -Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les -ordres nécessaires. - -Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et -qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart. - ---Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne -parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps -peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à -moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me -réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur -de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me -retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt -que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne -saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur -de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne -serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon -souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la -dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer -le bonheur de sa patrie bien-aimée. - -Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau, -échangea quelques poignées de main et se mit en selle. - -Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et -silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui -la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse. - -Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen -venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte -d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits. - -Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien. - -La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles -brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots -de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une -apparence fantastique. - -Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé -dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni -à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de -laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si -haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa -chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il -lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le -pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi. - -Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines -de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa -personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen. - -Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes, -mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui -probablement essaierait de lui enlever sa nièce. - -La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait -silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège -jusqu'à l'extrémité de la ville. - -Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la -population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris -et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement -s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se -pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se -mêlait avec eux. - -Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et -maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à -celles de la populace; la révolte commençait. - -Miramón releva la tête. - ---Que se passe-t-il donc? demanda-t-il. - ---Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne. - ---Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les -éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers. - -Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs -qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur -général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête; - ---La hache! la hache! - -La hache est au Mexique le symbole de la fédération. - -Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre -de son chef, elle s'était serrée autour du président. - -Le _pronunciamiento_ était fait, une rixe était imminente. - -Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés. - ---Lâches! lâches! criait-il avec désespoir. - ---La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes -féroces les soldats et la populace; à bas Miramón! - -Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre, -les révoltés se préparaient à charger. - ---Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria -Belval. - -Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un -cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre -haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe. - -Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats -n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla, -son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée; -provisoirement du moins, le président était en sûreté. - -Doña Carmen avait suivi le jeune homme. - ---Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui -n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et -cè chapeau. - ---Mais où irai-je? - ---Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général. - ---Me cacher! murmura-t-il douloureusement. - ---Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où -conduire son Excellence? - ---Oui, mon colonel. - ---Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds -comme de moi-même. - ---Mais vous, mon ami? - ---Moi! ma place est ici. - ---Cependant ... reprit-il avec hésitation. - ---Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite. - -Le général lui tendit la main. - ---Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il. - ---Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie. - -En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra -parmi les insurgés. - ---A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général, -pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite. - ---Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un -regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel, -murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à -suivre Beltran. - -Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au -milieu des groupes. - -Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista; -c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper -à la fureur de ses ennemis. - -Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur -des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur -donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient. - ---Carmen! dit le colonel en se penchant vers la - -jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant -Dieu! - -La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui -répondit avec un doux sourire: - ---Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi -que d'être condamnée à te survivre! - -Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie -apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne. - ---Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui -galopait à quelques pas en avant des arrivants. - -Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément. - ---Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à -un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal? -Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de -notre illustre président Juárez. - -Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion. - ---J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il. - ---Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que -vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas? -Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous? -demanda-t-il à voix haute. - ---Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant -quelques pas en avant. - -Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement -spontané, il lui tendit la main. - ---Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite; -lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends -justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends -pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir. - ---Mais, général, s'écria don Torribio. - ---Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans -votre hacienda del _Palo Negro_; j'ai ordre de vous y faire conduire -immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la -fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez! - -Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse. - -Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils -devaient craindre ou se rejouir. - -Le général se hâta de dissiper leurs doutes. - ---Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en -enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays, -cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que -vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla -est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre -mariage, de vous retirer où bon vous semblera. - ---Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion. - -Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel. - ---Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita? -reprit le vieux soldat. - ---Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur? - ---Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je -vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante -enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au -couvent. - -Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats, -et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris -de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute -la population qui jamais n'avait paru si heureuse. - -La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis. - -Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval. - -Il est vrai que lui n'était pas Mexicain. - - - - -UNE - -CHASSE AUX ABEILLES - -SOUVENIR DES PRAIRIES - - -De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit, -est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite -continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents -étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent -au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour -persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par -les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à -même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences. - -Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le -héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me -faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit -un impérissable souvenir. - -Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus -sauvages et les plus désertes du Mexique. - -A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me -trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave -hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la -limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par -des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras -ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité -mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur -bienveillante et fraternelle simplicité. - -Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante -ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait -heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain. - -La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie -agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui. - -Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se -passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la -chasse qu'il songea tout d'abord. - -Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes, -furent livrés à notre merci. - -Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars, -ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé -si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous -aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à -dix et quinze lieues à la ronde. - -Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné -à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me -prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique -des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ, -sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait -cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si -souvent préparées. - -Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux -fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à -m'endormir. - -Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi, -ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière, -enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir. - ---Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité. - ---Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour -demain une chasse dont vous me direz des nouvelles. - ---Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et -laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes -espèces d'animaux? - ---Pas ceux-là, fit-il en souriant. - ---Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire? - ---Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous? - ---Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi. - ---Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis -quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous -mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous -convient-il? - ---C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais -réellement comment vous remercier. - ---Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour. - -Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de -savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui -m'intriguait au plus haut point. - -Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en -fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là! - ---Déjà levé? me dit joyeusement don López. - ---Comme vous voyez, et prêt à partir. - ---Eh bien! alors en route. - -On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des -prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire -trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété -est proverbiale. - -Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne. - ---Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes? - ---Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles -aujourd'hui. - ---Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il -sentencieusement. - ---Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil, -je suppose? - ---Non, mais nous pourrions tuer autre chose. - ---Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette. - ---Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu! - -Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous -changeâmes de conversation tout en continuant à galoper. - -Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois -rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un -sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de -mezquites. - ---Avez-vous faim? me demanda mon hôte. - ---Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course -matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un -appétit du diable. - ---Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire. - -En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une -clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines -fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres. - ---Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte. - ---Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre. - -Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé -entre nous les provisions contenues dans ses _alforjas_ et le déjeuner -commença gaiement. - -Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les -oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs -têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins. - ---Ils sentent quelque chose, dis-je. - ---C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents. - -Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et -prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un -second. - ---Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal -qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé -nos chevaux et bientôt ils seront sur nous. - ---Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle. - ---Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici. - ---Diable! si nous partions. - ---Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les -tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement. - ---Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en -souviendrai, savez-vous? - ---Oh! c'est intéressant, vous verrez. - ---Caramba! je le crois bien. - ---Est-ce la première fois que vous chassez le tigre? - ---Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du -renseignement. - -Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre. - ---Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement, -ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim; -il est temps de nous préparer. - ---A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de -mon hôte. - ---A chasser les tigres, pardieu! - ---Mais je n'ai qu'un machette. - ---C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et -s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de -terreur. - ---Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette -peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre -viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche -pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous -l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je -connaisse. - ---Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre? - ---Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge. - ---C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la -chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple! - -Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire -contre fortune bon coeur; je ne voulais pas laisser supposer au digne -Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable -d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire -bonne contenance. - -Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte, -j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse -aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes -fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie. - -Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue, -écoutait attentivement les bruits de la forêt. - ---Attention, les voilà! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un -froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre, -et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la -clairière juste en face de nous. - -Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent -un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue, -fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en -passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées. - -C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les -savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face, -à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir -des proportions gigantesques. - ---Attention! cria Don López. - -Au même instant, les tigres bondirent en rugissant. - -J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla -s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à -terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais -machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins -enfin. - -Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son -corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions, -j'étais sain et sauf. - -Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le -courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi. - -Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi, -tué son tigre. - ---Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir -prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse. - ---Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais -éprouvée? - ---Notre chasse aux abeilles donc! - ---Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions -à l'hacienda plutôt? hein? - ---Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez -plutôt. - -Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui -volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes. - ---C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et -celui qui s'était ingéré de me les faire chasser. - -Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos -deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le -moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé. - -Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la -direction que nous indiquait le vol des abeilles. - ---A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands -de miel? - ---Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que -cela nous fait? - ---Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il -est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche. - ---Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un -véritable guet-apens, que cette chasse endiablée! - ---Bah! qu'est-ce qu'un ours? - ---Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes -armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette. - ---Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile -cela. - ---C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas -deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des -nations. - ---C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez, -reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait -gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun. - ---Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses -d'abeilles, que le ciel les confonde! - -Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi, -et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur, -logea une balle dans l'oeil droit du pauvre animal qui fut tué roide. - ---Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin -d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre. - -Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant -une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre -résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine -d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur -nous en brandissant leurs armes. - -Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai -les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de -Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la -direction de l'hacienda. - -J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis -le galop précipité d'un cheval à mes côtés. - -C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou -trois Indiens. - ---C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est -la ruche; nous irons demain prendre le miel. - ---Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en -disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la -trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies. - -Don López me regarda avec étonnement. - ---Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il. - ---Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de -la chasse. - -En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles, -pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un -tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre -abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal, -et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher -noise. - - - - -LE PASSEUR DE NUIT - - -LE GUIDE. - -L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a -_retrouvée_ par hasard en cherchant une route plus directe pour se -rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y -sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres -cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible -dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables -encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant -demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne -pouvaient plus obtenir chez eux. - -Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au -même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances, -leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier -amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la -plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes -étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les -circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique -qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le -bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une -activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement -indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à -l'analyse. - -Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès -qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur, -mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux. - -Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la -connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même -s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse. - -Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume -me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour -en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une -aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il -me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté. - -L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais -jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon -caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée -par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre -diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est -ordinairement le bon. - -Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison? -le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle -plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui -me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif -de la légende à une incessante locomotion. - -Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le _Bajio_. - -Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé, -ce pays en toute saison présente à l'oeil du voyageur un aspect -singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le -ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien -perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la -plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines -bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches, -aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues -des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes -inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces -légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec -une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils -transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant -les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de -sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre -mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un -limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents -descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau -dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité -première. - -Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato, -ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable -bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements -aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir -le titre de _Ciudad_, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses -du Mexique. - -Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances, -que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion -dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors. - -Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui, -à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses -et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des -dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je -suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me -mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls; -j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme -voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même _lacé_ -dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle -américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me -manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil -cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire -rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul -pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être, -mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours -de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde. - -En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de -mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et, -quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me -dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous -les désoeuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de -rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route. - -Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine -avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours -sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux -cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse -naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en -poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa -monture. - ---Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et -de plus assez embarrassé; me serais-je trompé? - ---Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis, -en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de -quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre... - -Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je -m'interrompis tout à coup. - -L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le -silence, il sourit et me saluant de nouveau: - ---Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la -ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme -il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel -on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des -regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que -peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon -que je cherche. - -Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés -dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au -ranchero: - ---Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre -bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne -pas être maître de l'accepter. - ---Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez -sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser -cette question? - ---Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible, -comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne -suivons pas la même direction. - ---Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire -connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez -près l'un de l'autre? - ---Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans -le Bajio. - ---Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette -saison, pour un étranger. - ---C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons -m'empêchent de retarder mon départ. - ---Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les -mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana? - ---Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses -qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai -forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse -du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé -le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez. - ---En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup -rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois -reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et, -rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me -parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle: - ---Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero, -dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho -d'Arroyo Pardo? - -Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel -mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je -me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter: - ---Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver -le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en -qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes -amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima. - -Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire -jusqu'au fond de mon coeur; puis, prenant tout à coup sa résolution: - ---Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles -d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide. - -Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette -singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et -je suivis mon guide improvisé. - -Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions -à travers la campagne. - - - - -II - -LE VOYAGE. - - -Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi, -sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses -réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce -sifflement particulier aux _jinetes_ mexicains l'allure cependant déjà -fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au -loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent -effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence -prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort -sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu: - ---Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais -promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé -aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en -rouvrant des blessures mal fermées. - ---Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce -changement dans votre humeur. - ---Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous -excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque -homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres, -Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans -circule dans nos veines, nos passions sont terribles. - -Il soupira et se tut. - -Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids -d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large, -son oeil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale -physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un -éclatant démenti à cette dernière supposition. - -Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de -nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de -laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi. - -Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet -principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à -ma vue; çà et là, de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous -nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se -rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes -bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies -mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans -lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y -aventurer sans guide. - -Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil -presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des -_ahuehuelts_, des gommiers et des _huisaches_ dont les racines -puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse -s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais -feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux, -et un nombre incalculable de _centzontle_, le rossignol américain, dont -le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je -songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de -plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait -un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos -chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes -appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts, -le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant -presque à chaque pas. - -Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants -pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il -excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à -voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant -à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans -cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et -sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à -commettre de telles extravagances. - -Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là, force nous fut -de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de -moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était -toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence. - -L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais -me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une -espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus -sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales, -et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai -dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le -sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte -de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et -inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les -dômes épais de verdure. - -Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur. - ---Nous approchons, me dit-il. - -Je jugeai inutile de répondre à cette assurance. - -Il continua. - ---Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo? - ---J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui -annonçant mon arrivée prochaine. - -Il secoua la tête à plusieurs reprises. - ---Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il -au bout d'un instant. - ---Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio, -comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je -compte traiter. - -Mon guide soupira profondément. - ---C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit -dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au -rancho. - ---Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose? - ---Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue. - ---Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher? - ---Avant une demi-heure il fera nuit. - ---Hum! fis-je en hochant la tête. - -Il me lança un regard sardonique. - ---Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous -pouvons ne partir que demain matin. - -Je relevai brusquement la tête. - ---Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi -aurais-je peur, s'il vous plaît? - ---Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la -clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité. - ---Je ne suis pas de ceux-là, répondis-je avec un sourire de dédain. - ---Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous -flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en -est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés? - ---Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous -arrêtent, nous partirons quand vous voudrez. - ---Soit, répondit-il sèchement. - -Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une -façon particulière. - -Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à -demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de -nous. - ---Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en -reconnaissant mon guide. Oh! _mi amo,_ quel projet vous amène dans des -parages où vous ne devriez plus reparaître. - ---Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait -est fait; prépare ta pirogue, nous partons. - ---Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se -changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del -Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins? - ---Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a -affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de -guide. - -Le péon se signa à plusieurs reprises. - ---Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les -conduirai pas au rancho. - ---Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec -impatience, je veux partir à l'instant, il le faut. - ---Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le -péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai -rencontré hier le _passeur de nuit_ dans les canaux, il y aura du sang -versé pour sûr. - ---Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je. - ---C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le -passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les -ténèbres; sa rencontre présage un malheur. - ---Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et -en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du -soleil nous partirons. - ---Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire. - -Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui -ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une -animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu -aussitôt. - ---Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous -obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore. - ---Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience -fébrile. - ---Don Estevan Sallazar est mort. - -Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps. - ---Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible. - -Le péon secoua tristement la tête. - ---Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai -retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts. - ---Mais comment cela est-il arrivé? - ---Qui saurait le dire? peut-être _Matlacueze_, la belle fille aux -cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la -pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau. - -Don Blas haussa les épaules. - ---Et le corps de don Estevan? demanda-t-il. - ---Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé, -répondit l'Indien d'un air convaincu. - ---Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout -est fini, si don Estevan est mort. - -Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et -jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister -davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des -interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le -passeur de nuit. - -Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête. - -Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon, -qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers -l'endroit où nous attendait la pirogue. - - - - -III - -SUR L'EAU. - - -La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous -embarquâmes. - -Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il -ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses -rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et -murmuré une inintelligible prière. - -Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans -ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères, -acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès -que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait -avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout -doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une -de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent -inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au -Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes -railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet, -et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je -tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar, -et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au -rancho. - -Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable -que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif -plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui, -il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à -satisfaire ma curiosité. - -C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une soeur -belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan -était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles -à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage, -don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés -intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les -rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les -romerías; doña Dolores, la soeur de don Estevan, qui n'était qu'une -enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens, -avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune -fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores -s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous -deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de -l'amour qu'il éprouvait pour sa soeur. Estevan avait paru charmé de -cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les -unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la -demande à son père. - -Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son -fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait -été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie. - -Dolores et Lucio étaient au comble de leurs voeux, rien, croyaient-ils, -ne devait désormais troubler leur bonheur. - -Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui -bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux -familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer -dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun -des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des -paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu -entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt -l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux -d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient -renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se -voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que -les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait -approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et -le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre -sans hésiter leur menace à exécution. - -Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres -de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable -circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir -Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents, -saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle -aimait. - -Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens -devait la faire éclater. - -Ce fut ce qui arriva. - -Un jour que Dolores et Lucio causaient coeur à coeur dans une clairière -peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être -surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans -son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança -d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une -massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de -l'achever. - -La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère -en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa -brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé -se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste, -roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire. - -Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne -les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se -préparait à le plonger dans le coeur de son assassin, une main arrêta -son bras. - -Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du -coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère. - -Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans -répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière, -en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était -emparé. - ---Remerciez votre soeur, dit-il; sans son intervention providentielle, -vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son -ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez -plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à -vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour -de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le -ciel. - -Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en -appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec -des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père. - -Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la -jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa -famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu -parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu. - -Voilà, en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il -l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine. - ---Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que -vous connaissiez aussi bien cette histoire? - -Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression -indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et -d'amertume: - ---C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez -supposer. - -Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole, -lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez -courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire -silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres. - ---Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation -qui nous croise. - -Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les -rames qu'il n'avait plus la force de manier. - ---Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec -une rapidité convulsive, nous sommes perdus! - -Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle -semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine, -sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et -silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un -manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la -tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme -des charbons ardents. - -La fantastique embarcation passa à nous ranger. - ---Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante. - -Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une -commotion électrique. - ---Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui! -c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe! - -Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses -membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la -terreur: - ---Vous l'avez vu! vous l'avez vu! _mi amo!_ Malheur! malheur! - ---Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré. - ---_Le passeur de nuit t_ balbutia-t-il en se signant! - -Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer -la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était -apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant -dans l'ombre sans laisser de traces. - -Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette -scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel -un regard de défi: - ---Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous -verrons face à face! - -Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine -provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif -désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement. - ---En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant! - -Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la -nappe unie du canal. - -Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de -laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la -nuit les fenêtres éclairées d'un rancho. - -Nous étions à Arroyo Pardo. - -A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage, -une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en -s'écriant d'une voix déchirante: - ---Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà! le voilà! - -Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta -point. - ---Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de -l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en -poussant un dernier cri de douleur. - -Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue. - ---A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de -terre. - ---Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan! - -Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras -le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte -affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur. - -Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon -rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme -que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la -rive. - -Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait -des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes -apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis, -acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le -sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher -mutuellement la vie. - -Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne -sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe -des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour -le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui -cassai la tête d'un coup de pistolet. - -Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,--car -ainsi se nommait mon compagnon,--à se relever; il n'avait reçu que de -légères blessures. - -Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer -son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et -ne devait plus revenir.... - -Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite -par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio -et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la -blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu. - -Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de -Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au -milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de -leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite -à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre. - -Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je -suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent -en dire autant. - -Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse -exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans -doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons -humblement pardon au lecteur. - - - - -LA TOUR DES HIBOUX - -HISTOIRE DE VOLEURS - - -«C'est à votre tour, capitaine,--me dit alors de Saulcy, en vidant -d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes -il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente -histoire lui avait presque fait oublier. - -«Messieurs,--répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la -botte qui m'était portée,--je ne sais réellement quoi vous dire: mon -existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans -toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être -rapporté.» - -Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une -protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés -par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus -de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes -excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches -qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir -vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de -mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux voeux de -l'honorable compagnie. - -Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit -comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se -tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je -commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait, -sinon avec intérêt, du moins avec attention. - -«Messieurs,--dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé -nonchalamment sur le dossier de ma chaise,--vers la fin de 18.., des -affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à -un séjour de près d'une année en Andalousie. - -«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me -confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai -un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons -percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies -desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des -yeux noirs et sourire des lèvres roses. - -«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde. - -«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais -fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en -un mot, je ne songeais qu'à me divertir. - -«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit -vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à -regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet, -je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de -Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le -but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de -la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les -graves intérêts qui m'étaient confiés. - -«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le -plaisir. - -«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui -avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de -salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement, -s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et -honorablement du produit de ses rapines passées. - -«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui -avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me -trouver en face de lui. - -«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé -don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix, -le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas -manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à -mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien -salteador. - -«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement -seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix, -contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour -les divertissements de ce jour. - -«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon -de don Torribio. - -«José Maria fut exact au rendez-vous. - -«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon -imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques -heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la -rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant -raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette -franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie -aventureuse. - -«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un -dernier verre de _valde peñas_ et nous avoir amicalement serré la main. - -«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à -passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à -trois lieues de Puerto Real. - -«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles -vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait -surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété -exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et -sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites -d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se -ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à -toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement -de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du -chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir. - -«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien -ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution, -nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être -embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience -devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon -manteau, je piquai des deux et partis. - -«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité, -roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et -pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par -intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre -lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le -faisait se cabrer de terreur. - -«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des -lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé -de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude, -cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui -pouvaient m'être tendues par les nombreux _caballeros de la Noche_ qui, -à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie. - -«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent -parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas -savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais -cette nuit-là, la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me -sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je -l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout. - -«Cependant, le temps était devenu détestable. - -«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs -incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie -tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà, -éclatait avec fureur. - -«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce -bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller -avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue. - -«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon -entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don -Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des -sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne -savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille -masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui -pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête. - -«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui -m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce -toit hospitalier. - -«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le -temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée, -tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit. -Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, _la -tour des hiboux_, nom qu'elle méritait à tous égards. - -«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi -de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose -de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi. - -«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais -par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination -malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans -tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je -jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs -heures peut-être, me servir de domicile. - -«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle -comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites -fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles -l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond, -un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages -supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait -jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché -depuis au moins un siècle. - -«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de -la salle un feu de broussailles et de bois mort. - -«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne -voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins -sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la -nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir; -vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements -furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler. - -«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à -faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans -résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel -j'installai mon cheval. - -«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant -de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter, -je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a -l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage -supérieur, ce que j'exécutai immédiatement. - -«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans -lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle -que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même -escalier montant à un étage supérieur. - -«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les -amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et -recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin -d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé; -mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré -moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller -au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille -me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même. - -«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour. - -«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me -fut possible de les apercevoir sans être vu. - -«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres -robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si -coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents. - -«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou -trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en -jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres -qu'ils avaient déposés dans un coin. - -«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le -moindre doute sur leur profession. - -«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins, -et ils appartenaient à la _cuadrilla_ (troupe) du Niño (jeune homme), -célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom -était devenu la terreur de toute l'Andalousie. - -«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs -armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage -du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à -un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger -entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés, -ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut. - -«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années, -d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses -bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient -durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se -jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu -plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres -épaisses et charnues. - -«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et -accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme -cela se doit entre honnêtes bandits?» - -«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit -aussitôt. - -«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là -à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots, -sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans -l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'oeil au guet, moi!... Où -est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le -hangar?» - -«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je -réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et -mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des -plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul -moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je -recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre -ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop -bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me -réservaient si je tombais entre leurs mains. - -«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef, -avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines. - -«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces -brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte. - -«--Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont -battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les -environs.» - -«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long -en large dans la salle en attendant leur retour. - -«Au bout d'un instant ils revinrent. - -«Eh bien! demanda-t-il. - -«--Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le -hangar, mais du cavalier, nulle trace. - -«--Hum! fit le capitaine. » - -«Et il reprit sa promenade. - -«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si -bruyante. - -«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé -pour moi. Je me trompais. - -«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta. - -«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il. - -«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été -assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de coeur, se jeter -dans la gueule du loup. - -«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que -l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous -entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa -retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les -toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.» - -«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier. - -«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre -le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans -tous les coins. - -«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.» - -«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme -sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur. - -«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne -pouvait me venir en aide; je courais çà et là, je tournais comme une -bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se -trouvait un précipice de plus de cent pieds. - -«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon -visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps. - -«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des -limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de -secondes me restaient encore. - -«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt -que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le -savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à -leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons. - -«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la -tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais -me briser. - -«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de -fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui, -scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans -l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette -barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une -idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux -assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre. - -«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans -réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et, -saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre -dans l'espace et j'attendis. - -«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en -tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les -sens. - -«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent -soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs -déchiraient la nue. - -«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores. - -«--C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit. - -«--Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs. - -«--Descendons,» reprit le chef. - -«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette -parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de -leurs recherches, se retiraient enfin. - -«J'étais sauvé!... - -«Du plus profond de mon coeur je remerciai Dieu du secours imprévu -qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur -la tour. - -«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à -présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe -aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou -réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais -suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps -et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement, -s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme. - -«Je devais donc me hâter. - -«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour. - -«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour -calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille. - -«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme, -fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie. - -«Ah! ha! fit-il. - -«--Démon!» m'écriai-je avec rage. - -«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir. - -«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un -des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture.... - -«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant. - -«--Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet. - -«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je -laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me -cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait -toujours. - -«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!» - -«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour -atteindre le faîte de la muraille. - -«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là -comme un chien!» - -«Et il me repoussa au dehors. - -«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un -moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne -put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et -désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du -fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui -jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les -yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être -précipité, et... - -«--Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point, -et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais. - -«--Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était -qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais -endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs, -j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non -cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son -chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à -ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait -réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable -cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.» - - - - -LA CRÉATION - -D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS - - -Il y a environ un an j'assistai à la _Naca_, c'est-à-dire la fête de -la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette -cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens -Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans -vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment _ouwikari-oni_, mois -de valeur. - -Le jour désigné pour la cérémonie, à _l'endit-ha_[1], les guerriers se -rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les -_papous_[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond -recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon. - -Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les -instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux -charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour. - -Le _sayotkatta_[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les -infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout -devant la porte entre le totem et le calumet. - -Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu, -leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre. - -Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien -propre. - -C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées -perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la -tribu. - -Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et -même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent -plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes -d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou -blanc. - -Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre; -aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés -en terre dont les extrémités sont en forme de fourche. - -L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que -des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est -inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes. - -Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras, -s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous -la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper, -il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de -cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla -immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang -inférieur, dont il était suivi. - -Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance -particulière qui lui arriva ce jour-là. - -Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé -Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie, -l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le -quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent -présent d'une chaîne d'or appelée _huasca._ - -Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la -natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les -guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses -commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée -pour cette occasion. - -Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de -la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa -poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui -servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il -s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en -silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait -à leur donner. - -Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux, -doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et -grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au coeur droit et -aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore -flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il -m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent -une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me -rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit -heureux pendant quelques minutes. - -«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre -ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7] -planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur -six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8], -et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages. - -«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par -Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître. - -Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se -trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un oeil mélancolique le -vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le -_tokki_[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux. - -«--Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au coeur de gazelle? votre -sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours, -et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne -s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù -lui-même. - -«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance -renaître dans leur coeur, et ils le pressèrent de s'expliquer. - -«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la -moelle dans les os, et continua ainsi: - -«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent -comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil -glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à -perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le -plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que -vous disparaissiez du nombre des êtres. - -«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant -s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez -sauvés. J'ai dit.» - -«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils -pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à -ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le -Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme. - -«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres, -afin d'escalader le ciel. - -«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle -puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient -près d'atteindre leur but. - -«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes -contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les -oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un -terme. - -«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes -étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane. - -«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la -majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux -genoux et resta en adoration pendant la nuit entière. - -«Au lever du soleil, il se releva, le coeur raffermi par la prière, et -résolu à tout entreprendre pour sauver sa race. - -«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme. - -«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas -à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée -à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un -gigantesque nopal, et, l'oeil fixé sur la hutte, le coeur rempli de -crainte et d'espoir, il attendit. - -«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son -épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain. - -«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de -l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant -elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour. - -«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula -en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite. - -«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une -voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit -par l'écouter en souriant. - -«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme, -la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup -désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite -boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il -portait sur lui. - -«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse -qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus -longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son -visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour -toujours. - -«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre -lointain dans l'Eskennane. - -«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent, -éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être. - -«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables, -un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur; -deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de -reproche, il les lança dans l'espace. - -«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à -travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette -chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des -deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa -sous leurs pieds et les maintint immobiles. - -«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la -boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche -autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils -finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui. - -«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre -du monde, et son écaille le soutient. - -«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de -leurs chevelures. - -«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi -que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse, -et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.» - - * * * * * - -Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son -collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son -visage, et tomba dans une profonde rêverie. - -Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le -frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la -hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -A M. Ernest Manceaux. - -LE LION DU DÉSERT. - - I. Le rancho. - II. Les chasseurs de bison. - III. El vado. - IV. La grotte du Sayotkatta. - V. Le tremblement de terre. - VI. La colline de l'Oiseau-Noir. - VII. Néculpangue. - VIII. La chasse aux élans. - IX. La loi des prairies. - -UNE NUIT DE MEXICO. - -UNE CHASSE AUX ABEILLES. - -LE PASSEUR DE NUIT. - - I. Le guide. - II. Le voyage. - III. Sur l'eau. - -LA TOUR DES HIBOUX. - -LA CRÉATION. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT *** - -***** This file should be named 43923-8.txt or 43923-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/9/2/43923/ - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Files generously made -available the Bodleian Library at Oxford) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le lion du désert - Scènes de la vie indienne dans les prairies - -Author: Gustave Aimard - -Release Date: October 10, 2013 [EBook #43923] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT *** - - - - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Files generously made -available the Bodleian Library at Oxford) - - - - - - -</pre> - - -<h1>LE LION DU DÉSERT</h1> - -<h3>Scènes de la vie indienne dans les prairies</h3> - -<h3>Par</h3> - -<h2>GUSTAVE AIMARD</h2> - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR</h5> - -<h5>37, RUE SERPENTE, 37</h5> - -<h5>1864</h5> - - -<hr class="full" /> -<h4><a name="A" id="A">A</a></h4> - -<h4>MONSIEUR ERNEST MANCEAUX</h4> - -<h4>CONSEILLER D'ÉTAT</h4> - -<h4>Ce livre est dédié, comme témoignage de</h4> - -<h4>respectueuse reconnaissance,</h4> - -<h4>Par l'auteur,</h4> - -<h4>GUSTAVE AIMARD.</h4> - -<h4>Viry-Châtillon, 25 août 1864.</h4> - - - - -<hr class="chap" /> -<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table</a></p> - -<h3><a id="LE_LION_DU_DESERT"></a>LE LION DU DÉSERT</h3> - -<h4>Scènes de la vie indienne dans les prairies</h4> - - - -<hr class="tb" /> -<h4><a name="I" id="I">I</a></h4> - -<h3>LE RANCHO</h3> - - -<p>Le presidio de Santa Fé, le poste le plus avancé que possèdent les -Mexicains dans la province de Sonora, est bâti au milieu d'une plaine -riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que -forme une petite rivière; il est ceint naturellement par les murs de -pierre des habitations dont il est bordé; l'entrée de chaque rue est -fermée par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des -<i>pueblos</i> (villages) de l'Amérique du Sud, les maisons, élevées d'un -étage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est -un abri suffisant dans ce beau pays où le ciel est toujours pur. Au -temps de la domination espagnole, Santa Fé jouissait d'une certaine -importance, grâce à sa position stratégique qui lui permettait de se -défendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis -l'émancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres -de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'évanouir à -jamais; et, malgré la fertilité de son sol et la magnificence de son -climat, il est entré dans une ère de décadence telle, que le jour -est prochain où ce ne sera plus qu'une ruine inhabitée; en un mot, -ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille -habitants, en possède aujourd'hui quatre cents à peine, rongés par les -fièvres et la plus honteuse misère.</p> - -<p>Or, le 5 mars 1855, jour où commence cette histoire, entre trois et -quatre heures du soir, deux cavaliers bien montés entraient au grand -trot dans le presidio.</p> - -<p>Le premier était un homme de quarante-cinq à cinquante ans; sa taille -haute, ses membres vigoureux et bien attachés indiquaient une force -et une agilité peu communes; son teint était bronzé, et ses traits -durs et hautains décelaient presque la cruauté; un air de franchise -qui rayonnait dans ses yeux tempérait néanmoins cette expression et -répandait même sur sa physionomie un charme dont il était difficile -de se défendre; le bas de son visage était couvert d'une barbe noire -et touffue, et d'épaisses boucles d'une longue chevelure brune mêlées -par places de fils argentés, s'échappaient de son chapeau de paille -à larges bords et tombaient en désordre sur ses fortes épaules. Son -costume, en partie recouvert d'un zarapé aux mille couleurs, et -d'un tissu d'une finesse extrême, ressemblait à celui des riches -hacenderos<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Son large pantalon de velours violet, garni d'une -profusion de boutons d'or ciselés avec art, et ouvert à la hauteur -du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles -sonnaient ces lourds éperons d'argent dont les molettes, larges comme -des soucoupes, obligent à marcher sur la pointe du pied; sa veste, -d'une étoffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait -que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait -d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un -superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brodée, et dans -laquelle étaient passés un revolver à six coups, un poignard et une -hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquiné d'argent était -posé en travers de sa selle. Cet individu se nommait don López Arriaga.</p> - -<p>Son compagnon portait un costume à peu près semblable au sien. C'était -un grave et long personnage à la figure taillée en fer de hache, et qui -répondait au nom de don Juan Venado.</p> - -<p>Règle générale en Amérique: depuis la guerre de l'indépendance, tout le -monde a le droit au <i>don.</i></p> - -<p>—Que vous ai-je annoncé, señor Venado? dit d'un ton satisfait don -López à son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon -moment: personne n'est là pour nous espionner.</p> - -<p>—Qui sait? répondit l'autre; croyez-moi, señor don López, dans les -villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le -regarde pas, et en rendre compte à sa manière.</p> - -<p>—C'est possible, murmura don López en haussant les épaules avec -dédain; je m'en moque comme d'un <i>costal de nueces</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>—Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivés enfin au -rancho<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> du señor Pépé Naïpès: ce doit être cette hideuse masure, si -je ne me trompe.</p> - -<p>—En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drôle n'ait -pas oublié le rendez-vous que je lui ai donné. Attendez, señor don -Juan, je vais lui faire le signal convenu.</p> - -<p>—Ce n'est pas la peine, señor don López, vous savez bien que je suis -toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plaît de penser -à moi, répondit une voix railleuse partant de l'intérieur du rancho -dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebâillement la haute -stature et la figure intelligente de Pépé Naïpès lui-même.</p> - -<p>—<i>¡Ave Maria purÃsima!</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> dirent les voyageurs en descendant de -cheval et entrant dans le rancho.</p> - -<p>—<i>Sin pecado concebida</i>, répondit Pépé en prenant la bride des chevaux -qu'il conduisit dans l'écurie, où il les dessella et les mit devant une -énorme botte d'alfalfa<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<p>Les deux Mexicains, fatigués d'une longue route, s'assirent sur un banc -adossé au mur et attendirent le retour de leur hôte en tordant entre -leurs doigts une cigarette de maïs.</p> - -<p>L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant. -C'était une grande salle percée de deux fenêtres garnies de forts -barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pénétrer qu'un -jour incertain; ses murs nus et enfumés étaient couverts d'images -enluminées représentant divers sujets de sainteté; le mobilier ne -se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de -bancs. Quant au plancher, c'était tout simplement le sol battu, mais -rendu raboteux par la boue qu'avaient apportée les pieds des chalands. -Une porte soigneusement fermée conduisait à une chambre intérieure -dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face à la -première: ce fut par celle-là que rentra Pépé dès qu'il eut donné ses -soins aux chevaux des voyageurs.</p> - -<p>—Eh bien! señores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le général -Alvarez se prépare-t-il à battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin -emparé de son compétiteur?</p> - -<p>—Ma foi, répondit don López, je n'en sais rien et je ne m'en occupe -guère. Nous avons à parler d'affaires plus intéressantes.</p> - -<p>—<i>¡Caray!</i> señor don López, quelle vivacité! s'écria Naïpès; avant de -causer, vous vous rafraîchirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un -verre d'aguardiente pour éclaircir les idées.</p> - -<p>L'eau-de-vie fut versée à pleins bords et absorbée d'un trait.</p> - -<p>—Et maintenant causons sérieusement, dit don López à voix basse, -après avoir jeté un regard soupçonneux autour de lui. Ainsi que -nous en étions convenus, je suis allé à la Veracruz pour y recruter -les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve à la Veracruz -autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de môme pour -les <i>gambucinos</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs, -qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, où la Californie -enlève pour ses riches placers tous les hommes du métier? Et puis, -comme il est fort probable que nous aurons maille à partir avec les -Indiens bravos; je me souciais peu d'enrôler des novices qui, à la -vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec épouvante en nous -abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire, -d'hommes aguerris et résolus, que nulle fatigue et nul péril ne -dégoûtassent, et qui, une fois attachés à notre entreprise, la -suivissent jusqu'au bout sans hésiter. Je m'en revenais donc assez -chagriné, lorsque le hasard ou plutôt ma bonne étoile me fit, il y a -quelques jours, rencontrer à Tubac le señor don Juan Venado que vous -connaissez déjà .</p> - -<p>—Oui, interrompit Pépé avec un soupir, nous sommes de vieux amis.</p> - -<p>—C'est vrai, répondit poliment don Juan, nous avons passé de bonnes -heures ensemble à México.</p> - -<p>—Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don López -en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hésité -à lui confier qu'un Indien nous ayant révélé à vous et à moi, señor -Pépé, un riche placer, nous avons formé le projet de réunir une troupe -d'hommes résolus afin de nous en emparer. Le señor don Juan, dont vous -connaissez la discrétion, comprit que nous ne voulions pas faire la -fortune du gouvernement aux dépens de la nôtre, et que, par conséquent, -l'expédition devait être préparée dans le plus grand secret; car Dieu -sait les embarras que nous occasionnerait une parole légère en ce -moment où le monde entier ne rêve que placers, mines d'or, etc., et où -tous les jours l'Europe vomit sur l'Amérique des nuées de vagabonds -avides de s'engraisser à nos dépens.</p> - -<p>—Puissamment raisonné, observa Pépé d'un air convaincu.</p> - -<p>—Bref, continua don López, j'ai pu, grâce à notre ami, réunir en -peu de jours, pour notre expédition, la plus belle collection de -<i>bribones</i>, tous gaillards de sac et de corde, ruinés par le monté<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, -et sur lesquels je puis compter parfaitement...</p> - -<p>—Je suis en tous points de votre avis, señor don López; et maintenant -qu'avez-vous résolu?</p> - -<p>—Nous n'avons pas de temps à perdre, reprit le Mexicain; ce soir même -nous nous mettrons en route: qui sait si déjà nous n'avons pas différé -trop longtemps notre départ? Peut-être quelques-uns de ces vagabonds -d'Europe dont je vous ai parlé ont-ils découvert notre placer: ces -misérables ont un flair particulier pour trouver l'or.</p> - -<p>—¡Caray! mon maître, s'écria Pépé en frappant du poing sur la table; -ce serait à devenir fou: une affaire si bien combinée et si bien menée -jusqu'ici!</p> - -<p>—J'y ai autant d'intérêt que vous, señor Pépé, répondit don López avec -un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spéculations m'ont -fait perdre toute ma fortune: je veux la rétablir d'un seul coup.</p> - -<p>A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable à réprimer un -sourire, car il était de notoriété publique que le señor don López -Arriaga était un <i>lepero</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> qui, en fait de fortune, n'avait jamais -possédé un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait été -qu'un aventurier, et que les malheureuses spéculations dont il se -plaignait étaient simplement une funeste veine au monté qui lui avait -récemment enlevé une vingtaine de mille piastres gagnées Dieu sait -comment. Mais le señor don López était un homme d'une bravoure sans -égale, doué d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie -accidentée outre mesure avaient obligé à vivre longtemps dans les -llanos dont il connaissait aussi bien les détours que les ruses de ceux -qui les habitent.</p> - -<p>Pour ces différentes raisons et bien d'autres encore, le señor don -López était le seul homme capable de mener à bien la difficile -expédition qu'ils allaient entreprendre, et le señor Pépé Naïpès, lui -aussi, avait de rudes revanches à prendre contre le monté; aussi eut-il -l'air d'ajouter la foi la plus complète à ce qu'il plut au señor don -López de dire touchant sa fortune perdue.</p> - -<p>—Mais, dit-il après une seconde de réflexion, et la femme, qu'en -faisons-nous?</p> - -<p>—La femme?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Eh bien! nous...</p> - -<p>En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte -soigneusement verrouillée. Don López s'interrompit.</p> - -<p>—Faut-il ouvrir? demanda Pépé.</p> - -<p>—Oui, répondit don Juan; hésiter ou refuser pourrait donner l'éveil; -dans notre position, il faut tout prévoir.</p> - -<p>Don López consentit d'un signe de tête, et le ranchero alla ouvrir la -porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait -l'intention de la jeter bas.</p> - -<p>Un homme embossé dans un large manteau, et les ailes du chapeau -rabattues sur les yeux, entra dans la salle.</p> - -<p>—<i>Santas tardes</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, dit-il en portant la main à son chapeau sans -l'ôter cependant.</p> - -<p>—<i>Dios las de a usted buenas</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, répondit Pépé; que faut-il servir à -votre seigneurie?</p> - -<p>—Une bouteille d'aguardiente, répondit l'étranger en s'installant dans -l'endroit le plus obscur de la salle.</p> - -<p>Dès qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et, -appuyant sa tête sur sa main, il sembla se plonger dans de sérieuses -réflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprès -de lui.</p> - -<p>Cependant l'arrivée de l'inconnu avait glacé la faconde de nos trois -personnages, qui, les bras croisés et le dos au mur, restaient mornes -et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme était un -ennemi; ils attendaient avec anxiété ce qui allait se passer. Enfin don -Juan, voulant savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce mystérieux -individu, se leva, remplit résolument son verre et se tournant vers -l'étranger toujours impassible en apparence:</p> - -<p>—Señor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possèdent à un -si suprême degré tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire à votre -santé.</p> - -<p>A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tête, fixa un instant -les yeux sur son interlocuteur, et lui répondit d'une voix sèche et -brève:</p> - -<p>—C'est inutile, señor don Juan, car je ne boirai pas à la vôtre; ce -que je dis à vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le señor don -López Arriaga, peut également le prendre pour lui, si bon lui semble.</p> - -<p>—Qu'est-ce à dire, señor? demanda don López en se levant avec -violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter?</p> - -<p>—Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention, -reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, señores, continuez donc -votre conversation. Elle était, à mon arrivée, des plus intéressantes: -vous parliez, je crois, d'une expédition que vous préparez, et même -n'était-il pas question, à l'instant où je suis entré, d'une femme -indienne que votre digne associé, le seigneur Pépé Naïpès, a enlevée -pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage -auprès de ses compatriotes? Que je ne vous dérange pas; je serais -charmé, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette -jeune femme.</p> - -<p>Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et -d'épouvante qui s'empara des trois associés à cette révélation -accablante et imprévue de leurs projets. Un instant ils se figurèrent -avoir affaire au génie du mal, et firent simultanément le geste de se -signer. Mais don López et don Juan étaient des hommes qu'un événement, -si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment -passé, il se raidirent, et, l'étonnement faisant place à la colère, don -Juan tira de sa botte vaquera un couteau à lame bien acérée, et fut se -placer devant la porte, afin de barrer le passage à l'inconnu; tandis -que don López, le sourcil froncé et le machette à la main, s'avançait -résolument vers la table derrière laquelle leur étrange interlocuteur, -debout et les bras croisés, semblait les défier après les avoir si -cruellement raillés.</p> - -<p>—Qui que vous soyez, señor caballero, dit don López en s'arrêtant à -deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu maître d'un secret -qui tue, et vous allez mourir.</p> - -<p>—Vous croyez, señor don López? répondit l'autre avec un sourire -ironique.</p> - -<p>-Défendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive -Dieu! je n'hésiterais pas, je vous en préviens.</p> - -<p>—Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la première personne -que vous tueriez lâchement; les mornes et les quebradas de la Sierra -Nevada ont entendu déjà les cris d'agonie de vos victimes.</p> - -<p>A cette allusion faite par l'inconnu à un crime que don López croyait -ignoré de tous, une pâleur livide envahit son visage, un tremblement -convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se -précipita sur l'étranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le -menaçait; mais, dès que don López fut à sa portée, il se débarrassa -vivement de son manteau et le jeta sur la tête de son ennemi, qui -roula sur le sol sans pouvoir se délivrer de l'étoffe maudite qui -l'enveloppait comme un réseau inextricable.</p> - -<p>D'un bond l'étranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper -de don López, il se dirigea vers la porte; mais là , il trouva don -Juan, qui, s'élançant sur lui, chercha à lui enfoncer son couteau dans -la poitrine. Sans se déconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son -agresseur, et, avec une force que celui-ci était loin de soupçonner, -il lui tordit le bras de telle façon que ses doigts se détendirent, et -qu'il laissa échapper le couteau avec un cri de douleur.</p> - -<p>L'étranger le ramassa, et, serrant don Juan à la gorge:</p> - -<p>—Écoute, misérable, lui dit-il; je suis maître de ta vie, et je -pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau -et faire tort au <i>garrote</i> qui t'attend; seulement je veux te marquer -pour que tu te souviennes de moi!</p> - -<p>Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blêmi du Mexicain, il -lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagèrent la figure -dans toute sa longueur.</p> - -<p>—Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dégoût, nous nous -retrouverons dans la Prairie!</p> - -<p>Et, s'élançant hors de la salle, il disparut.</p> - -<p>Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls, une expression de rage -impuissante et de haine mortelle contracta leur visage.</p> - -<p>—Oh! s'écria don López en grinçant des dents et en montrant le poing -au ciel, je me vengerai!</p> - -<p>—Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en étanchant le sang qui -souillait son visage.</p> - -<p>—C'est égal, dit à part lui Pépé Naïpès en jetant sur ses compagnons -un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray! -c'est un rude homme!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Fermiers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Sac de noix (proverbe).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Auberge.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Façon de se saluer dans la nouvelle Espagne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Herbe qui ressemble au trèfle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Chercheurs d'or.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Jeu de cartes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Lazzarone.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Manière de saluer qui équivaut à un bonsoir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Dieu vous le donne bon.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="II" id="II">II.</a></h4> - -<h3>LES CHASSEURS DE BISONS.</h3> - - -<p>A deux lieues au plus de Santa Fé, dans une clairière située sur le -bord de la petite rivière qui borde le presidio, le soir du jour où -s'étaient passés les événements que nous venons de rapporter, six -hommes aux traits durs, profondément accentués, et portant le costume -des chasseurs de bisons, c'est-à -dire le chapeau à larges bords, la -veste de velours garnie de réales percées en guise de boutons, la -culotte serrée aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes -vaqueras et le zarapé bariolé, étaient réunis autour d'un grand -feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en -s'occupant activement des préparatifs de leur souper. Frugal repas, du -reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de -leur chasse, de quelques patates et de tortillas de maïs cuites sous la -cendre: le tout arrosé d'eau de smilax et d'aguardiente.</p> - -<p>La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans -l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne -répandait qu'une lueur incertaine. Le paysage était noyé dans ces flots -d'épaisses vapeurs qui, dans les pays équatoriaux, s'exhalent de la -terre à la suite d'une chaude journée. Le vent soufflait violemment au -travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit -sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats -sauvages se mêlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements -des pumas et des jaguars.</p> - -<p>—Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en -retournant les patates dont il surveillait la cuisson.</p> - -<p>—Je suis de votre avis, Fleur-de-Genêt, répondit un grand homme sec -en ce moment occupé à rendre le même service à la bosse de bison; le -soleil était, à son coucher d'une couleur de cuivre qui ne présage rien -de bon.</p> - -<p>—Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis -une faute en allant trouver seul ce misérable López.</p> - -<p>—Frère, vous savez que je n'ai pas approuvé cette démarche; mais le -Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme.</p> - -<p>—Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux -coureurs de bois, nous avons agi en véritables enfants en nous fourrant -à l'étourdie dans un véritable guêpier dont je ne vois pas comment nous -sortirons.</p> - -<p>—Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un Å“il sûr on vient à bout -de bien des choses, et sept hommes déterminés en valent cinquante dans -la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans -secours lorsqu'il réclamait notre aide?</p> - -<p>Tous les chasseurs se récrièrent en protestant de leur dévouement au -Faucon-Noir.</p> - -<p>—Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens, -reprit le Castor, notre plus grande joie a été de voir grandir à nos -côtés et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chétif et -malingre que nous avons sauvé si miraculeusement lors de l'incendie -de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous -dévouer à son bonheur: le moment est arrivé, hésiterons-nous?</p> - -<p>—Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Genêt.</p> - -<p>—Bien parlé! s'écria le Castor. Et maintenant, frères, soupons.</p> - -<p>La bosse de bison fut tirée du feu, posée sur une large feuille -d'abanijo au milieu du cercle formé par les chasseurs. Chacun s'arma de -son couteau, et ils commencèrent à manger de bon appétit.</p> - -<p>—Cette affaire de l'hacienda n'a jamais été bien éclaircie, dit l'un -d'eux en engloutissant une énorme tranche de bison saupoudrée de -piment, et, dans l'intérêt de l'enfant, peut-être aurions-nous dû faire -des recherches.</p> - -<p>—Chut! répondit le Castor en baissant la voix, TÃo Perico et moi nous -nous en sommes occupés. Croyez-vous donc que je n'aie pas songé comme -vous à retrouver la famille de notre cher enfant?</p> - -<p>—Eh bien, demanda un des chasseurs, qui était resté silencieux -jusque-là et qu'on appelait le Grand-Lièvre, qu'avez-vous découvert?</p> - -<p>—Hélas! répondit TÃo Perico, en secouant tristement la tête, ce que -nous avons appris se borne à bien peu de chose.</p> - -<p>—Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins -de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se -bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du -Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme -riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que -depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de -l'incendie,—que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,—des -personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout -espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies -sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi -calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il -mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore? -Voilà ce que personne ne saurait dire.</p> - -<p>—Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit -Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon -retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt -ans passés?</p> - -<p>—Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que, -lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de -velours bleu brodé d'argent contenant des reliques?</p> - -<p>—C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire?</p> - -<p>—Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait -si....</p> - -<p>—Hum! fit TÃo Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à -la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite.</p> - -<p>Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper -était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques -brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit -le plus commodément possible.</p> - -<p>Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et -un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs -poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre.</p> - -<p>Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques -d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu. -C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus -de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses -moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne -respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré; -son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche -moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une -physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression -d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons, -le costume de chasseur.</p> - -<p>—Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune -homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les -ladrones?</p> - -<p>—Je les ai vus, répondit laconiquement le Faucon.</p> - -<p>—Et que prétendez-vous faire?</p> - -<p>—Sauver le Pigeon-Volant, si mes frères veulent me venir en aide.</p> - -<p>—Pourquoi ne le ferions-nous pas?</p> - -<p>—La tâche sera rude.</p> - -<p>—Tant mieux, corne-bÅ“uf! dit le plus jeune en frappant la terre de la -crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu -maille à partir avec ces effrontés pillards des Prairies.</p> - -<p>—Ainsi Je puis compter sur mes frères?</p> - -<p>—Écoute-moi, <i>muchacho</i>, dit TÃo Perico d'une voix solennelle; sache, -une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prêts à sacrifier -leur vie pour te voir heureux.</p> - -<p>—Je le savais, répondit le jeune homme avec émotion; mais -pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois, -tant le projet que j'ai conçu est grave et périlleux.</p> - -<p>—Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tête et qu'un cÅ“ur, -sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet?</p> - -<p>—Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè<a name="FNanchor_1_11" id="FNanchor_1_11"></a><a href="#Footnote_1_11" class="fnanchor">[1]</a>, la fille de -Mahaskak<a name="FNanchor_2_12" id="FNanchor_2_12"></a><a href="#Footnote_2_12" class="fnanchor">[2]</a>, le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre -dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon cÅ“ur s'est envolé -vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu -qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme. -Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois -pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte -Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il -entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef -des Comanches lui a vendu.—Une cinquantaine de bandits gambucinos et -trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que -soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de -tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me -suivre?</p> - -<p>—Quand partons-nous?</p> - -<p>—Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous, -et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut -donc nous hâter de suivre ses traces.</p> - -<p>—Partons, répondirent les chasseurs.</p> - -<p>Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant -d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier -américain est pourvu.</p> - -<p>A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de -feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut, -s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe -de paix.</p> - -<p>A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le -plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était -un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa -physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement -empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des -Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres -fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre -lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage.</p> - -<p>Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs -étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son -dos comme une crinière; une profusion de colliers de <i>wampum</i> ornaient -sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une -tortue bleue grande comme la paume de la main.</p> - -<p>Le reste du costume se composait du <i>mitasse</i><a name="FNanchor_3_13" id="FNanchor_3_13"></a><a href="#Footnote_3_13" class="fnanchor">[3]</a> attaché aux hanches -par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise -de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures, -ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes; -un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins, -s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à -terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de -perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de -chevelures humaines, pendait à son côté gauche.</p> - -<p>Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à -dire le couteau à -scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le -manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait -un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était, -en effet, le célèbre Nauchenanga.</p> - -<p>Le Faucon-Noir s'avança seul au-devant de l'Indien.</p> - -<p>—Que veut mon frère? dit-il.</p> - -<p>—Voir le visage d'un ami, répondit le chef d'une voix douce.</p> - -<p>Alors les deux hommes portèrent la main droite à leur front, croisèrent -ensuite les bras en passant la main droite sur l'épaule gauche, et -inclinant la tête en même temps, ils se saluèrent suivant l'usage de la -Prairie.</p> - -<p>Cette cérémonie préliminaire terminée, le Faucon-Noir prit la parole.</p> - -<p>—Mon frère est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume -dans le calumet de ses amis blancs.</p> - -<p>—Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga.</p> - -<p>Et, s'approchant du feu, il s'accroupit à la mode indienne, détacha son -calumet de sa ceinture, et se mit à fumer en silence.</p> - -<p>Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprévue, -étaient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se -passèrent ainsi sans que personne parlât; chacun attendait que le chef -indien expliquât le motif de sa présence. Enfin Nauchenanga secoua la -cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture, et, s'adressant au -Faucon-Noir:</p> - -<p>—Mon frère repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette -année au Cerro Prieto<a name="FNanchor_4_14" id="FNanchor_4_14"></a><a href="#Footnote_4_14" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<p>—Oui, répondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon -frère a-t-il l'intention de nous accompagner?</p> - -<p>—Non, mon cÅ“ur est triste; Niang<a name="FNanchor_5_15" id="FNanchor_5_15"></a><a href="#Footnote_5_15" class="fnanchor">[5]</a> s'est appesanti sur moi.</p> - -<p>—Que veut dire mon frère? lui serait-il arrivé un malheur?</p> - -<p>—Mon frère ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon<a name="FNanchor_6_16" id="FNanchor_6_16"></a><a href="#Footnote_6_16" class="fnanchor">[6]</a> a vu -couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu<a name="FNanchor_7_17" id="FNanchor_7_17"></a><a href="#Footnote_7_17" class="fnanchor">[7]</a>? -Ou bien me suis-je trompé et mon frère n'aime-t-il réellement que -les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? répondit -l'Indien, dont le regard étincela comme celui d'un chat-tigre.</p> - -<p>—Que mon frère s'explique plus clairement et alors je tâcherai de le -comprendre, murmura le Faucon-Noir.</p> - -<p>Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait réfléchir -profondément.</p> - -<p>Enfin il releva la tète, rendit à son regard toute sa sérénité, et, -d'une voix basse et mélodieuse:</p> - -<p>—Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi<a name="FNanchor_8_18" id="FNanchor_8_18"></a><a href="#Footnote_8_18" class="fnanchor">[8]</a>? dit-il; le petit -oiseau qui chante dans mon cÅ“ur ne chante-t-il pas dans le tien? -Pourquoi ne pas être franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue -fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et -réussir. Que mon frère s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes.</p> - -<p>—Mon frère a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans -le cÅ“ur un petit oiseau qui me répète de douces paroles à chaque -instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le -Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pères; -mais que peut la volonté d'un homme seul?</p> - -<p>—Mon frère se trompe, il n'est pas seul; je vois à ses côtés les six -plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc là mon frère? -Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il -de l'amitié de son frère rouge Nauchenanga, le grand sagamore des -Comanches?</p> - -<p>—Je n'ai jamais douté de l'amitié de mon frère; c'est un illustre -chef, et je suis flatté de l'offre qu'il veut bien me faire, répondit -le jeune homme sans se compromettre.</p> - -<p>—Eh bien, que mon frère dise un mot, et deux cents guerriers comanches -se joindront à lui pour délivrer le Pigeon-Volant et prendre la -chevelure de ses ravisseurs.</p> - -<p>—Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que -vous êtes honnête et que votre parole est sacrée.</p> - -<p>—Michabou<a name="FNanchor_9_19" id="FNanchor_9_19"></a><a href="#Footnote_9_19" class="fnanchor">[9]</a> nous protège, dit l'Indien en se levant; mon frère peut -compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui -livrer sans défense.</p> - -<p>—Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauvé la jeune fille, à -qui appartiendra-t-elle?</p> - -<p>—Rant-chaï-vaï-mè est sage, répondit noblement l'Indien, elle choisira -entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera -son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la -solitude.</p> - -<p>—Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrêt de celle que j'aime, -je saurai m'y soumettre en homme de cÅ“ur.</p> - -<p>—Mon frère parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment.</p> - -<p>Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans -ajouter une parole.</p> - -<p>Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairière pour -se mettre à la poursuite des gambucinos.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_11" id="Footnote_1_11"></a><a href="#FNanchor_1_11"><span class="label">[1]</span></a> Le pigeon volant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_12" id="Footnote_2_12"></a><a href="#FNanchor_2_12"><span class="label">[2]</span></a> Le loup blanc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_13" id="Footnote_3_13"></a><a href="#FNanchor_3_13"><span class="label">[3]</span></a> Long caleçon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_14" id="Footnote_4_14"></a><a href="#FNanchor_4_14"><span class="label">[4]</span></a> La montagne Noire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_15" id="Footnote_5_15"></a><a href="#FNanchor_5_15"><span class="label">[5]</span></a> Dieu du mal.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_16" id="Footnote_6_16"></a><a href="#FNanchor_6_16"><span class="label">[6]</span></a> Oiseau de Paradis.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_17" id="Footnote_7_17"></a><a href="#FNanchor_7_17"><span class="label">[7]</span></a> Espagnols.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_18" id="Footnote_8_18"></a><a href="#FNanchor_8_18"><span class="label">[8]</span></a> Faucon noir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_19" id="Footnote_9_19"></a><a href="#FNanchor_9_19"><span class="label">[9]</span></a> Dieu.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="III" id="III">III.</a></h4> - -<h3>EL VADO.</h3> - - -<p>Don López ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il -avait reçu. L'orgueil, la colère, et surtout le désir de se venger -lui rendirent le courage, et, quelques minutes après le départ du -Faucon-Noir, il avait retrouvé toute son audace et son sang-froid.</p> - -<p>—Vous le voyez, señor Pépé, dit-il en s'adressant au ranchero, nos -projets sont connus; il faut donc nous hâter si nous ne voulons -voir ici faire irruption les suppôts du gouvernement. Ce soir même, -aidé du señor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez à cheval -le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tête d'un chapeau -d'homme à larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrivée -sera le signal du départ de l'expédition.</p> - -<p>—Mais, observa Pépé, dans quel but vous embarrasser d'une femme?</p> - -<p>—Parce que cette femme, dit López avec une émotion mal dissimulée, -est douée d'une beauté étrange; elle est aimée des principaux chefs -des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer; -elle est donc pour nous un otage précieux, comme l'a fort bien dit -l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grâce à elle, -je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous -fermer la route du placer.</p> - -<p>Don López se leva, et, remontant à cheval, prit au galop la route du -Cerro Prieto.</p> - -<p>—Hum! fit Pépé en le regardant s'éloigner, quel Å“il de démon! -Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu -ainsi! Comment tout cela finira-t-il?</p> - -<p>Et, sans plus de commentaires, il commença à mettre tout en ordre dans -le rancho. Lorsque ses apprêts furent terminés, il jeta un regard -autour de lui.</p> - -<p>Le señor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette à la bouche, -buvait à petits coups l'eau-de-vie restée dans la bouteille, sans doute -pour se consoler de la <i>navajada</i> dont l'avait gratifié le Faucon-Noir, -et qui déjà se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse -physionomie du monde.</p> - -<p>—Hé! dit le ranchero d'une voix insinuante, señor don Juan, savez-vous -qu'il est à peine cinq heures?</p> - -<p>—Vous croyez? répondit l'autre pour dire quelque chose.</p> - -<p>—J'en suis sûr.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Est-ce que le temps ne vous semble pas long?</p> - -<p>—Extraordinairement.</p> - -<p>—Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abréger.</p> - -<p>—De quelle façon?</p> - -<p>—Oh! mon Dieu, avec ceci.</p> - -<p>Et Pépé sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il étala avec -complaisance sur la table.</p> - -<p>—Ah! la bonne idée! s'écria don Juan, dont les yeux étincelèrent; -faisons un monté!</p> - -<p>—A vos ordres; mais que jouerons-nous?</p> - -<p>—Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en -se grattant la tète.</p> - -<p>—La moindre des choses, simplement pour intéresser la partie.</p> - -<p>—Encore faut-il l'avoir.</p> - -<p>—Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai -une proposition.</p> - -<p>—Faites, señor, je serai charmé de la connaître.</p> - -<p>—Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir -dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don López.</p> - -<p>—Accepté, s'écria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non -moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une -heure.</p> - -<p>—Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero.</p> - -<p>—Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commençons-nous?</p> - -<p>—Je suis à vos ordres.</p> - -<p>La partie s'engagea, et bientôt, oubliant tout autre intérêt, les deux -hommes furent complètement absorbés par les combinaisons du <i>siete de -copas</i>, de <i>el as de oro</i>, du <i>tres de bastos</i> et du <i>dos de espadas.</i></p> - -<p>Au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, l'Angelus sonne au -coucher du soleil, et dans ces contrées, où il n'y a pas de crépuscule, -la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini -de tinter, l'ombre est épaisse. L'heure était donc bien choisie pour le -départ, et Pépé ne le retarda pas, car, bien qu'il eût déployé toute sa -science, il avait trouvé dans le señor don Juan un adversaire tellement -habile, qu'après plus de trois heures d'une lutte acharnée, tous deux -se trouvaient aussi avancés qu'auparavant.</p> - -<p>Au dernier coup de l'Angelus, Pépé mit la clef dans la serrure de -la porte conduisant à sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques -secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant.</p> - -<p>Rant-chaï-waï-mè était une mignonne jeune fille de seize ans à peine, -à la tournure gracieuse, légère, avec ce laisser-aller plein de -charme que les Espagnols appellent <i>salero</i>, mot que nulle expression -française ne saurait rendre; ses traits délicats, presque enfantins, -respiraient la douceur et l'innocence; son front rêveur, ses grands -yeux noirs et pensifs, son nez finement découpé, aux ailes mobiles, -sa bouche rieuse bordée de deux lèvres parfaitement ourlées, ses -dents blanches et son petit menton à fossette, lui formaient la plus -délicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistré, -presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes, -ses cheveux noirs lui tombant en deux énormes tresses sur les talons, -ses mains d'une petitesse extrême, complétaient l'ensemble enchanteur -de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle était vêtue -de deux larges chemises de calicot rayé; l'une, serrée au cou, tombait -jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attachée à la ceinture, lui -descendait jusqu'aux chevilles. Son cou était orné de colliers de -perles fines entremêlées de ces petits coquillages nommés wampums et -qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles étaient -entourés de larges cercles d'or, et un petit diadème du même métal -rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brodés de -laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux -et finement cambrés.</p> - -<p>A son entrée dans la salle, un nuage de tristesse et de mélancolie -répandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus -à sa personne.</p> - -<p>—Allons, <i>waïnè</i><a name="FNanchor_1_20" id="FNanchor_1_20"></a><a href="#Footnote_1_20" class="fnanchor">[1]</a>, lui dit le ranchero, séchez vos larmes, nous ne -vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-être -mieux que vous le croyez.</p> - -<p>La jeune fille ne répondit pas, elle se laissa déguiser sans -résistance, mais en faisant une petite moue à désespérer un saint.</p> - -<p>—S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pépé à part lui, tout en -attifant sa prisonnière et en jetant un regard de convoitise sur les -joyaux dont elle était parée; il faut être fou pour gâcher ainsi l'or -et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter -quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille -piastres! Quelle magnifique partie de monté on ferait avec cela! Ah! si -don López avait voulu.... Enfin nous verrons.</p> - -<p>Tout en faisant ces judicieuses réflexions, le ranchero avait achevé la -toilette de la jeune fille; il compléta son déguisement en lui jetant -sur les épaules le manteau abandonné par le Faucon-Noir; puis, donnant -un dernier regard à sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de -cartes qui était resté sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et -sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du señor don Juan, -qui, malgré les divers incidents de la journée, avait repris sa bonne -humeur, grâce sans doute au monté, cette passion invétérée de tout bon -Mexicain.</p> - -<p>La porte fermée avec soin, l'Indienne fut placée sur un cheval, Pépé -monta sur un autre, ainsi que le señor don Juan, et, abandonnant sa -maison à la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en -soucier, le ranchero donna le signal du départ, suivi de ses deux -compagnons; il fit un détour pour traverser le pueblo et se dirigea au -grand trot du côté du Cerro Prieto.</p> - -<p>Don López avait mis le temps à profit, et tout était prêt pour le -départ. Les nouveaux venus ne descendirent même pas de cheval; dès -qu'on les aperçut, la caravane, composée, comme nous l'avons dit, -d'une cinquantaine d'hommes déterminés, après s'être, formée en file -indienne, s'ébranla dans la direction des Prairies, non sans avoir -prudemment détaché sur ses flancs deux éclaireurs chargés de surveiller -les environs.</p> - -<p>Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, semé -d'embûches de toutes sortes où à chaque instant l'on craint de voir -s'élancer de derrière les buissons l'ennemi qui vous guette au passage. -Aussi la petite troupe, inquiète et tressaillant au moindre bruit, -s'avançait-elle silencieuse et morne, les yeux fixés sur les halliers -touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prête à tirer au -moindre mouvement suspect.</p> - -<p>Cependant les gambucinos marchaient déjà depuis trois heures sans que -rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait -à régner autour d'eux; peu à peu leurs appréhensions se dissipèrent -et ils commençaient à causer à voix basse et à rire de leurs terreurs -passées, lorsqu'ils arrivèrent sur les bordas d'une petite rivière qui -leur barra le passage.</p> - -<p>Dans l'intérieur de l'Amérique du Sud les voies de communication sont -nulles et par conséquent le système des ponts complètement négligé. -On ne connaît que deux moyens de traverser les rivières: chercher un -<i>vado</i> (gué), ou, si l'on est trop pressé, lancer son cheval dans le -courant, souvent très rapide, et tâcher d'atteindre l'autre bord à la -nage. Don López choisit le premier moyen: il chercha un vado.</p> - -<p>Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientôt toute la troupe entra -dans l'eau; quoique le gué ne fût pas égal et que parfois les chevaux -eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligés de se mettre à la -nage, tous les cavaliers passèrent sans accident.</p> - -<p>Il ne restait plus sur la rive que don López, le chef comanche, qui -avait rejoint l'expédition quelques minutes avant son départ et lui -servait de guide, la jeune Indienne et le señor Pépé Naïpès.</p> - -<p>—A nous maintenant, chef, dit don López en s'adressant à Nauchenanga; -vous voyez que nos hommes sont en sûreté et n'attendent plus que nous -pour se mettre en route.</p> - -<p>—La waïnè première, répondit laconiquement l'Indien.</p> - -<p>—C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don López; et se tournant -vers sa prisonnière:—Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que -possible le timbre de sa voix.</p> - -<p>La jeune fille, sans répondre, fit résolument entrer son cheval dans la -rivière; les trois hommes la suivirent.</p> - -<p>La nuit était sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune -incessamment voilée ne brillait qu'à de longs intervalles, ce qui -rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les -objets à une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes, -don López crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne -suivait pas la ligne tracée par le vado, mais appuyait sur la gauche -comme s'il se fût abandonné au courant. Il poussa son cheval en avant -pour s'assurer de la réalité du fait; mais tout à coup une main -vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant même qu'il songeât à -résister, il fut renversé dans l'eau et pris à la gorge par un Indien.</p> - -<p>Pépé Naïpès s'élança à son secours.</p> - -<p>Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une -impulsion occulte, s'éloignait de plus en plus de l'endroit où les -gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant -de ce qui se passait, rentrèrent dans l'eau pour venir en aide à leur -chef, tandis que d'autres, guidés par don Juan, suivirent le rivage -au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il -aborderait.</p> - -<p>Pépé Naïpès, après plusieurs efforts infructueux, se rendit maître du -cheval de don López et le mena à celui-ci au moment où il venait de -tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain -se remit en selle et gagna le rivage où il tâcha de rétablir un peu -d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxiété les péripéties du -drame silencieux qui se jouait dans la rivière entre Nauchenanga et la -jeune Indienne.</p> - -<p>Le chef comanche avait lancé son cheval à la poursuite de celui du -Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallèle, suivaient -le fil de l'eau, le premier cherchant à se rapprocher du second qui -s'efforçait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui -les séparait.</p> - -<p>Tout à coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un -hennissement de douleur, et il commença à battre follement l'eau de -ses pieds de devant, tandis que la rivière se teignait en rouge autour -de lui; le chef, comprenant que son cheval était blessé à mort, quitta -la selle et se pencha de côté, prêt à plonger. En ce moment, une face -hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une façon diabolique, -et une main s'avança vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable -sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, même dans les -circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit -le crâne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau.</p> - -<p>Alors un formidable cri de guerre éclata dans la forêt, et une -cinquantaine de coups de feu éclatèrent, tirés des deux rives à la fois -et illuminant la scène de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de -peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mêlée terrible s'engagea.</p> - -<p>Les Mexicains, pris à l'improviste, se défendirent d'abord mollement, -lâchant pied et cherchant un abri derrière les arbres; mais obéissant -à la voix de don López qui faisait des prodiges de valeur tout en -excitant ses compagnons à vendre chèrement leur vis, ils reprirent -courage, se formèrent en escadron serré et chargèrent les Indiens -avec furie, luttant corps à corps avec eux, les assommant à coups de -crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut -court. Les peaux-rouges voyant le mauvais résultat de leur surprise, -se découragèrent et disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus. -Cinq minutes plus tard, le calme et le silence étaient si complètement -rétablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas été blessés et si -plusieurs Indiens n'étaient pas restés sur le champ de bataille, cette -scène étrange aurait pour ainsi dire pu sembler un rêve.</p> - -<p>Dès que les sauvages furent en fuite, don López jeta un regard avide -sur la rivière: de ce côté aussi la lutte était terminée. Nauchenanga, -monté en croupe derrière la jeune fille, guidait son cheval vers le -rivage qu'il ne tarda pas à atteindre.</p> - -<p>—Eh bien? lui demanda don López.</p> - -<p>—Les Pawnies sont des renards sans courage, répondit le Comanche en -montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes à -sa ceinture, ils fuient comme des femmes dès qu'ils voient le visage -d'un guerrier de ma nation.</p> - -<p>—Bien! fit avec joie don López, mon frère est un grand chef, il a un -ami.</p> - -<p>L'Indien s'inclina avec un sourire indéfinissable; son but était -atteint, il avait gagné la confiance de celui qu'il voulait perdre.</p> - -<p>La troupe se remit en marche.</p> - -<p>Pendant plus d'un mois, le voyage des aventuriers à travers la Prairie -ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens -qui les suivaient pour ainsi dire à la piste. Ils voulaient délivrer -le Pigeon-Volant, c'était là du moins le principal motif de leurs -agressions; le second était cette haine qui séparera toujours la race -rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'année en année -davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires -de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu même où reposent -les os de leurs pères, les refoulant sans cesse vers les mornes désolés -et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite -que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants -de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculés.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_20" id="Footnote_1_20"></a><a href="#FNanchor_1_20"><span class="label">[1]</span></a> Femme.</p></div> - - -<hr class="chap" /> -<h4><a id="IV"></a>IV</h4> -<h3>LA GROTTE DU SAYOTKATTA<a name="FNanchor_1_21" id="FNanchor_1_21"></a><a href="#Footnote_1_21" class="fnanchor" style="font-size: 0.8em;">[1]</a></h3> - - -<p>Le Néobraska—la Plate—ainsi que le nomment les Indiens, est un de -ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en -posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage -en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se -réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre -dans le Missouri.</p> - -<p>C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large -fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous.</p> - -<p>L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus -aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu. -La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule -silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes -si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste -plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé -à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une -grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès -semblables à des pierres tumulaires.</p> - -<p>A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant -a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les -Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et -du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se -font les hécatombes à <i>Kitchi-Manitou.</i> Un grand nombre de crânes de -bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en -courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce -dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut -du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes, -la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies -et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore -américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui -ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou -longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin, -bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent -les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de -neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant, -empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur.</p> - -<p>Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle -soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les -Indiens nomment <i>wabigon-quisi</i>», le mois des fleurs, la tranquillité -du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de -la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut -suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée -<i>Paduca</i>, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de -la fourche.</p> - -<p>C'était l'heure où le <i>maukawis</i><a name="FNanchor_2_22" id="FNanchor_2_22"></a><a href="#Footnote_2_22" class="fnanchor">[2]</a> faisait entendre son dernier chant -pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du -soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges.</p> - -<p>Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent -subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour -la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait -l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup -d'Å“il, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec -attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces -trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est -proverbiale dans le Nouveau-Monde.</p> - -<p>Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie -sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille -moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient -remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où -l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa -chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir. -Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de -peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs.</p> - -<p>Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût: -une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir -grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies -de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur -chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses -que savent si bien confectionner les <i>squaws</i><a name="FNanchor_3_23" id="FNanchor_3_23"></a><a href="#Footnote_3_23" class="fnanchor">[3]</a>. Une couverture -bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de -les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs -mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la -poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient -armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux -arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les -avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les -recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les -avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs, -car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes; -leurs montures mêmes, <i>mustangs</i> presque aussi indomptés que leurs -maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont -ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de -plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges -et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise, -complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables.</p> - -<p>Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les -ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un -vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun -attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas -d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente -pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à -peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées -d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture<a name="FNanchor_4_24" id="FNanchor_4_24"></a><a href="#Footnote_4_24" class="fnanchor">[4]</a> de son cheval.</p> - -<p>Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part -trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'Å“il et -l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux -personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à -voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des -Comanches.</p> - -<p>Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de -Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et -le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos, -fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés -de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient -succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à -murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis -et les exhortations.</p> - -<p>L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans -l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les -mystères de la nuit profonde qui l'entourait.</p> - -<p>—Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à -dissimuler nos traces aux Pawnies?</p> - -<p>—Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale, -les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît -tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux.</p> - -<p>—Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis?</p> - -<p>—Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme -le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur -chevelure; souvent on le croit loin et il est près.</p> - -<p>—J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux -bandits qui l'accompagnent?</p> - -<p>—Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit -l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît. -Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'Å“il de l'aigle et la -prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau -qui chante dans son cÅ“ur et qui lui dit: Viens! viens!</p> - -<p>—Qu'entendez-vous par là ? quel oiseau?</p> - -<p>—Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion.</p> - -<p>—L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher -de dire don López.</p> - -<p>—L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui -échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va -parler.</p> - -<p>—J'écoute.</p> - -<p>—Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à -l'<i>endit-ha</i><a name="FNanchor_5_25" id="FNanchor_5_25"></a><a href="#Footnote_5_25" class="fnanchor">[5]</a>, et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux -cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile -d'atteindre le placer que je vous ai donné.</p> - -<p>—Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un -soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se -préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de -nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert.</p> - -<p>—Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme, -j'entends le silence!</p> - -<p>Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles, -lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui, -le fit tomber sur les genoux.</p> - -<p>Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine -au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de -la tente.</p> - -<p>—Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de -guerre.</p> - -<p>Et il s'élança dans la Prairie.</p> - -<p>—Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups -enragés! Aux armes! enfants! aux armes!</p> - -<p>En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués -derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment -des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans -la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant -faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute -bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour -il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les -Peaux-rouges, leurs ennemis mortels.</p> - -<p>Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la -droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les -mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes -herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder -autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui -devenaient de moins en moins distincts.</p> - -<p>Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert -de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il -était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises -différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du -cachorro de agua<a name="FNanchor_6_26" id="FNanchor_6_26"></a><a href="#Footnote_6_26" class="fnanchor">[6]</a>. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri -poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait -sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce -tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages, -rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un -cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans -l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des -entrailles de la terre.</p> - -<p>Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il -venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas -en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il -reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son Å“il -assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui:</p> - -<p>—<i>Curujira</i><a name="FNanchor_7_27" id="FNanchor_7_27"></a><a href="#Footnote_7_27" class="fnanchor">[7]</a> a-t-il appris au sage <i>piaïes</i><a name="FNanchor_8_28" id="FNanchor_8_28"></a><a href="#Footnote_8_28" class="fnanchor">[8]</a> ce que le grand chef -comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme.</p> - -<p>—Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner -le silence.</p> - -<p>L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea -dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu -une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva, -à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de -forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une -lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté -en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa -poitrine, il attendit.</p> - -<p>Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était -un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu -épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle -qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus, -séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques -et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue -en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de -chevelures humaines tressées avec art.</p> - -<p>Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux -hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole.</p> - -<p>—Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il.</p> - -<p>L'Indien s'inclina.</p> - -<p>—<i>Iurupari</i><a name="FNanchor_9_29" id="FNanchor_9_29"></a><a href="#Footnote_9_29" class="fnanchor">[9]</a> nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet -doit-il échouer!</p> - -<p>—Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes.</p> - -<p>—Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête.</p> - -<p>—Mon frère est impatient, observa le devin.</p> - -<p>—J'attends que mon père s'explique.</p> - -<p>—Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en -jetant sur le chef un regard scrutateur.</p> - -<p>—<i>Ouah!</i> fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel -autre que mon père oserait habiter ici?</p> - -<p>—Personne; mais d'autres peuvent y venir.</p> - -<p>—Et qui donc?</p> - -<p>—Néculpangue<a name="FNanchor_10_30" id="FNanchor_10_30"></a><a href="#Footnote_10_30" class="fnanchor">[10]</a>, le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la -terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu?</p> - -<p>A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva -d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur:</p> - -<p>—<i>Cudina</i><a name="FNanchor_11_31" id="FNanchor_11_31"></a><a href="#Footnote_11_31" class="fnanchor">[11]</a>! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les -secrets d'un chef?</p> - -<p>Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et -lui répondit d'une voix affectueuse:</p> - -<p>—Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui -parle.</p> - -<p>Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits -avaient repris leur impassibilité; il répondit:</p> - -<p>—Que mon père me pardonne. Outkum<a name="FNanchor_12_32" id="FNanchor_12_32"></a><a href="#Footnote_12_32" class="fnanchor">[12]</a> avait troublé mes esprits, je -n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué.</p> - -<p>—Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec -calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent -ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur.</p> - -<p>—Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à -l'heure je ne savais ce que je disais.</p> - -<p>—Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne -qu'il le fasse attendre.</p> - -<p>—Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout.</p> - -<p>—Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà .</p> - -<p>—Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à -dissimuler plus longtemps.</p> - -<p>—Me voici! dit une voix mâle et sonore.</p> - -<p>Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux -yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui.</p> - -<p>—Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect -devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient -célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest.</p> - -<p>Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des -Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais -qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres -robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une -de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont -impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude -vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de -finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils -noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux -lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat.</p> - -<p>Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu -approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme -un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre -de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin -qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui -le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et -peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il -était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait -adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui -il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et -parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de -découvrir où il se retirait.</p> - -<p>On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité -qui dépassait toute croyance.</p> - -<p>D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et -surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant -à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie -raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant -en pareille matière.</p> - -<p>Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos, -c'est-à -dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et -indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à -la main un rifle précieusement damasquiné.</p> - -<p>Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole:</p> - -<p>—Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera<a name="FNanchor_13_33" id="FNanchor_13_33"></a><a href="#Footnote_13_33" class="fnanchor">[13]</a> lui a été -propice.</p> - -<p>—Le grand tokki<a name="FNanchor_14_34" id="FNanchor_14_34"></a><a href="#Footnote_14_34" class="fnanchor">[14]</a> des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai -obéi, répondit majestueusement le chef.</p> - -<p>—Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier.</p> - -<p>—Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être -commises dans l'accomplissement de ma mission.</p> - -<p>—Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes.</p> - -<p>—Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui, -immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le -moins du monde à leur laisser le terrain libre.</p> - -<p>—Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main -du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et -Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane<a name="FNanchor_15_35" id="FNanchor_15_35"></a><a href="#Footnote_15_35" class="fnanchor">[15]</a>.</p> - -<p>—La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le -désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père -m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici.</p> - -<p>—Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour -accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son cÅ“ur; celle qu'il -aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il -ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa -parole est la plus belle vertu du guerrier indien.</p> - -<p>—Qu'ordonne mon père?</p> - -<p>—Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers -de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir. -Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui -souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du cÅ“ur -d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à -choisir, les prisonniers seront amenés ici.</p> - -<p>—Cela sera fait.</p> - -<p>—Et le Faucon-Noir?</p> - -<p>—Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les -chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp.</p> - -<p>—Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de -satisfaction.</p> - -<p>—C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne.</p> - -<p>—Mon frère le hait?</p> - -<p>—Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga -avec un sourire indéfinissable.</p> - -<p>—Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa -hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous<a name="FNanchor_16_36" id="FNanchor_16_36"></a><a href="#Footnote_16_36" class="fnanchor">[16]</a>; j'aiderai -mon frère.</p> - -<p>—Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef -avec un vif mouvement de joie.</p> - -<p>—Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une -plus longue absence inquiéterait l'Espagnol.</p> - -<p>Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes.</p> - -<p>Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à -ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions, -poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp -des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers -le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par -intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des -lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude -de sauvages.</p> - -<p>Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante -qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux, -s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques -pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le -cÅ“ur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque -et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des -cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient -devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours. -En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui -dit ce seul mot:</p> - -<p>—Arrête!</p> - -<p>Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent -qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains -et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue.</p> - -<p>—Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il -aime.</p> - -<p>—Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le -<i>walkon</i> m'appelle à son aide.</p> - -<p>—Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai.</p> - -<p>—Le Faucon n'est pas un Indien.</p> - -<p>—Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour -obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux -Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons -appellent don López.</p> - -<p>Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à -l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus -qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en -désordre.</p> - -<p>Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine -avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et -tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_21" id="Footnote_1_21"></a><a href="#FNanchor_1_21"><span class="label">[1]</span></a> Sorcier voyant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_22" id="Footnote_2_22"></a><a href="#FNanchor_2_22"><span class="label">[2]</span></a> Espèce de caille.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_23" id="Footnote_3_23"></a><a href="#FNanchor_3_23"><span class="label">[3]</span></a> Femmes indiennes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_24" id="Footnote_4_24"></a><a href="#FNanchor_4_24"><span class="label">[4]</span></a> Composée de peaux de mouton et de ponchos.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_25" id="Footnote_5_25"></a><a href="#FNanchor_5_25"><span class="label">[5]</span></a> Point du jour.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_26" id="Footnote_6_26"></a><a href="#FNanchor_6_26"><span class="label">[6]</span></a> Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les -rivières de l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé, -mais il conserve toujours son cri plaintif.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_27" id="Footnote_7_27"></a><a href="#FNanchor_7_27"><span class="label">[7]</span></a> L'esprit des pensées.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_28" id="Footnote_8_28"></a><a href="#FNanchor_8_28"><span class="label">[8]</span></a> Sorcier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_29" id="Footnote_9_29"></a><a href="#FNanchor_9_29"><span class="label">[9]</span></a> Esprit malin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_30" id="Footnote_10_30"></a><a href="#FNanchor_10_30"><span class="label">[10]</span></a> Le lion du désert.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_31" id="Footnote_11_31"></a><a href="#FNanchor_11_31"><span class="label">[11]</span></a> Homme-femme! terme de souverain mépris.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_32" id="Footnote_12_32"></a><a href="#FNanchor_12_32"><span class="label">[12]</span></a> Le méchant esprit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_33" id="Footnote_13_33"></a><a href="#FNanchor_13_33"><span class="label">[13]</span></a> Esprit des chemins.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_34" id="Footnote_14_34"></a><a href="#FNanchor_14_34"><span class="label">[14]</span></a> Souverain maître.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_35" id="Footnote_15_35"></a><a href="#FNanchor_15_35"><span class="label">[15]</span></a> Paradis indien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_36" id="Footnote_16_36"></a><a href="#FNanchor_16_36"><span class="label">[16]</span></a> Enfants.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="V" id="V">V</a></h4> - -<h3>LE TREMBLEMENT DE TERRE.</h3> - - -<p>Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un -drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains.</p> - -<p>Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise; -comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de -l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse -défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois -les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant -ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols; -souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant -à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils -désespéraient de triompher autrement.</p> - -<p>Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient -péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort -et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant -une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se -trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner -quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé; -mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient -suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à -l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées -qu'ils lancèrent dans toutes les directions.</p> - -<p>Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens, -profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie, -escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les -gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage -et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient -accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes -encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos.</p> - -<p>Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver -les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado -qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à -ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain -que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de -la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se -trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente.</p> - -<p>Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille -au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue -de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.</p> - -<p>—Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi, -waïnè; il faut partir.</p> - -<p>—Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas!</p> - -<p>—Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence: -le temps est précieux.</p> - -<p>—Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort, -dit fièrement la jeune fille.</p> - -<p>—Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec -colère, voulez-vous me suivre, oui ou non?</p> - -<p>Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules.</p> - -<p>Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait -violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il -chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les -mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa -un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil -froncé, l'attitude menaçante:</p> - -<p>—Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de -ma nation qui m'appellent.</p> - -<p>Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en -poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui -avait traversé le bras.</p> - -<p>—Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec -un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.</p> - -<p>Et, l'Å“il étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes, -elle se prépara à renouveler la lutte.</p> - -<p>Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe -au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer -le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit -tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur -le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper -le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa -aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança -sur elle et tous deux roulèrent sur le sol.</p> - -<p>La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de -sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes, -à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son -lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en -silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec -toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer -ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente. -Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme -lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi -mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront.</p> - -<p>—Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore -vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main -morte!</p> - -<p>—Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa -ceinture.</p> - -<p>—Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les -mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser -compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car -je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois -faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces -inutiles et causons un peu.</p> - -<p>—Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant -d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet.</p> - -<p>Le coup partit.</p> - -<p>Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du -chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle, -qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais -il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la -tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.</p> - -<p>Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent -dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.</p> - -<p>Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une -quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après -les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir -en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant -les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la -fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa -sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les -individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et -les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don -López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se -laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha -sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa -petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un -ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.</p> - -<p>Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il -poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi -galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs -et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et, -abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses -alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.</p> - -<p>Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les -habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et -donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou -ralentir, car le but est la victoire ou la mort.</p> - -<p>Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec -les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans -la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande, -franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie -avec une vitesse qui tenait du prodige.</p> - -<p>Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et -tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons -passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant -par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et -lugubre appel d'un frère.</p> - -<p>Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà , sans que -les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux -s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds -râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux -une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain -se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent -subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et -les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel, -ne purent retenir un cri d'épouvante.</p> - -<p>Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte -céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune, -immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une -transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient -visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y -avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska -avait subitement cessé de couler.</p> - -<p>Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec -une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme -par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et -s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité -inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la -plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la -terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les -collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui -lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença -à s'agiter avec un mouvement lent et continu.</p> - -<p>—Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et -en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.</p> - -<p>En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau -de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de -cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots -de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières -changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de -toutes parts sous les pas des hommes atterrés.</p> - -<p>Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière -dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux -hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient -la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les -uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les -précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur -course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les -jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle -avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements -plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur -neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en -poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre -et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés -par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.</p> - -<p>Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est -possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au -camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes -de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et -terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin -des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir -assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se -faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts -vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent -avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de -douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des -cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et -sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant -vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.</p> - -<p>La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses; -vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud, -le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux -Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une -terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour -d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans -ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre -dans leurs cÅ“urs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur -vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons -à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de -sépulcre.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4> - -<h3>LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.</h3> - - -<p>Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et -les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il -leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti -sous les eaux ou dévoré par les flammes.</p> - -<p>A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le -Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.</p> - -<p>Le chasseur abandonna la poursuite de don López.—Que demandent mes -frères? dit-il.</p> - -<p>—Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.</p> - -<p>Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes -qui attendaient de lui leur salut.</p> - -<p>—Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs -mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez, -dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et, -alors, que Wacondah vous protège.</p> - -<p>Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus -hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se -laissaient tuer sans opposer de résistance.</p> - -<p>Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de -confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos. -Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López, -ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les -avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir -ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils -l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.</p> - -<p>Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une -seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado -avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion -qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.</p> - -<p>La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que -le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans -ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les -gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en -cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras -mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en -pleine poitrine.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant -splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de -la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux -animaux.</p> - -<p>Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette -adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient -déjà à les lancer dans les flots.</p> - -<p>Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux, -tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs -pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter -son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et -deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.</p> - -<p>Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les -mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas -épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de -sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les -chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait -la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses -côtés avec un sifflement sinistre.</p> - -<p>—A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à -mon secours!</p> - -<p>—Me voilà ! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!</p> - -<p>Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le -chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière -pour venir en aide à celle qu'il aimait.</p> - -<p>—Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?</p> - -<p>Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de -Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au -milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de -conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la -main.</p> - -<p>En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc -d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible -agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force -irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal -remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques -secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre -infranchissable s'ouvrit entre eux.</p> - -<p>Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre -don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses -bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.</p> - -<p>Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore -quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre -cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.</p> - -<p>Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger; -l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain -bouleversé et inondé par les flots de la rivière.</p> - -<p>Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu -de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à -toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière -les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il -fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui -galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers -se remirent à la recherche de leurs ennemis.</p> - -<p>Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies, -avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était -facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même -considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les -circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut -donc là qu'il conduisit sa petite troupe.</p> - -<p>Elle y arriva un peu après le milieu du jour.</p> - -<p>Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle -raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.</p> - -<p>Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui -fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de -toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se -nommait <i>Waeh ing-guh sah-ba</i>, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement -un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret -de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des -marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui -lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes. -Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi -pour sa sépulture.</p> - -<p>C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur. -Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et, -après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer -tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le -sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.</p> - -<p>On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet -de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un -monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau -supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à -ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de -vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la -première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage -en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du -guerrier Indien et de son cheval<a name="FNanchor_1_37" id="FNanchor_1_37"></a><a href="#Footnote_1_37" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils -commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant -les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses -palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé -circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.</p> - -<p>Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau -de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette -hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la -rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est, -ça et là , quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant -l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva -un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste -n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin -de tout préparer pour une vigoureuse défense.</p> - -<p>Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par -la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna -donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on -coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des -cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme -du <i>charqui</i>. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se -trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de -faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait -par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient -imperceptible.</p> - -<p>Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu -leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en -quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur -était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de -guerre et des objets indispensables à leur campement.</p> - -<p>Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons; -ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent -pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité -considérable d'eau.</p> - -<p>Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après -avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert -conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.</p> - -<p>—Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez -aux loges<a name="FNanchor_2_38" id="FNanchor_2_38"></a><a href="#Footnote_2_38" class="fnanchor">[2]</a> des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.</p> - -<p>—Hum! fit le ranchero, seul?</p> - -<p>—Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs, -dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et -puis, que craignez-vous?</p> - -<p>—Eh! d'être scalpé, donc!</p> - -<p>—Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être -attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous -tués.</p> - -<p>—C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?</p> - -<p>—Oui, et dans le nôtre.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous -présenterez de ma part à l'Å’il-Gris, c'est le chef de la tribu, une -de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma -part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous -aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez -avec vous une outre d'aguardiente; l'Å’il-Gris, auquel vous montrerez -cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et -vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les -conduirez ici. M'avez-vous compris?</p> - -<p>—Parfaitement.</p> - -<p>—Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans -vos mains le sort de tous vos compagnons.</p> - -<p>Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui -lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef -lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit, -accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le -suppliaient de se hâter.</p> - -<p>Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte -distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à -ses oreilles, un nÅ“ud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à -demi étranglé sur le sol.</p> - -<p>Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les -cachaient et se précipitèrent sur lui.</p> - -<p>—Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis -mort.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_37" id="Footnote_1_37"></a><a href="#FNanchor_1_37"><span class="label">[1]</span></a> Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de -Washington Irving, intitulé <i>Astoria.</i></p> - -<p><a name="Footnote_2_38" id="Footnote_2_38"></a><a href="#FNanchor_2_38"><span class="label">[2]</span></a> Villages.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4> - -<h3>NÉCULPANGUE.</h3> - - -<p>Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son -épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son -couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles -de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de -son compagnon en lui disant:</p> - -<p>—Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus -utile que sa mort.</p> - -<p>Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en -repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied.</p> - -<p>Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins.</p> - -<p>—Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si -heureusement pour lui.</p> - -<p>—Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui -cherche un placer.</p> - -<p>—Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et -l'ami de don López Arriaga.</p> - -<p>—Chef, je vous assure que vous vous trompez.</p> - -<p>—Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois -parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos -projets?</p> - -<p>Le Mexicain baissa la tète.</p> - -<p>—Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.</p> - -<p>—La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante.</p> - -<p>Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant -Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise -seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris.</p> - -<p>—Parlez! murmura-t-il.</p> - -<p>—Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et -de les suivre.</p> - -<p>Pépé Naïpès obéit sans résistance.</p> - -<p>Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga -avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les -degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment -où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la -poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré -les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des -gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin, -et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne -savaient plus de quel côté se diriger.</p> - -<p>Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses -souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus -facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au -présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les -sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir -marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre -deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur -les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers -lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès.</p> - -<p>Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent -pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et -armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu -desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue, -Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se -contentèrent de jeter un coup d'Å“il autour d'eux sans manifester la -moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse -avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part -quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi -vite qu'ils s'étaient montrés.</p> - -<p>Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient -échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les -peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le -raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de -les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en -cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer -une parole.</p> - -<p>Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps -avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion -sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi.</p> - -<p>Pépé Naïpès connaissait trop bien les mÅ“urs indiennes pour s'étonner -de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible -lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi -l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant; -il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste -suspect il serait en un clin-d'Å“il renversé et garrotté.</p> - -<p>Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque -instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à -la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé -Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait -attaqué le camp et s'en était emparée.</p> - -<p>C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga -avait annoncé l'arrivée à don López.</p> - -<p>Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui -l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.</p> - -<p>—Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos -frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en -détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté -par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition -a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de -reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos cÅ“urs -et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au -pouvoir de ses ravisseurs?</p> - -<p>A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée, -et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des -tomahawks et les canons des rifles.</p> - -<p>—Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement -Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il -avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il -doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il -ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et -nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs -chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour -dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants?</p> - -<p>—Notre père a bien parlé, répondirent en chÅ“ur les chefs en -s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en -lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire.</p> - -<p>—Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête -grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.</p> - -<p>Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque -auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez -peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en -scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander -mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis.</p> - -<p>Néculpangue le considéra un instant de cet Å“il profond auquel rien -n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait -reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et -combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait; -alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air -riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce -fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.</p> - -<p>—Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service -à mon frère.</p> - -<p>—Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les -façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien -sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort.</p> - -<p>—Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère?</p> - -<p>—Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis -certain qu'il sera de mon avis.</p> - -<p>—Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en -venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait, -et je ne savais ce que je faisais.</p> - -<p>—Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et -qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent, -bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre -fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines -circonstances.</p> - -<p>—Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai -sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible.</p> - -<p>—Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous.</p> - -<p>—Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de -faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?</p> - -<p>—Parlez, chef, je suis à vos ordres.</p> - -<p>—Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle?</p> - -<p>—Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu!</p> - -<p>—Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est?</p> - -<p>—Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où -il s'est retranché, mais je puis vous le décrire.</p> - -<p>—Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est -vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit.</p> - -<p>—Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une -haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la -rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef -indien.</p> - -<p>—La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue.</p> - -<p>—En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.</p> - -<p>—Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est -devenue? dit Nauchenanga.</p> - -<p>—Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.</p> - -<p>En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de -Néculpangue.</p> - -<p>—Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il -peut se retirer.</p> - -<p>—Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se -souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.</p> - -<p>Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue -et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.</p> - -<p>—Que veut faire de cet homme notre grand médecin?</p> - -<p>—Je veux offrir demain, au lever du soleil, son cÅ“ur palpitant à -Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.</p> - -<p>—Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix -douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut -honorer.</p> - -<p>—Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.</p> - -<p>Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien, -quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est -plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent -briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut -s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de -concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout -respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.</p> - -<p>Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter -plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la -victime qu'ils convoitaient.</p> - -<p>—Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui -appartient: Jurùpari sera content.</p> - -<p>—Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il -puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat, -répondit le devin avec un sourire de satisfaction.</p> - -<p>Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant -Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant -ébranlée par son hésitation.</p> - -<p>Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris -pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en -vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux -qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il -perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le -jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du -supplice.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4> - -<h3>LA CHASSE AUX ÉLANS.</h3> - - -<p>Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était -parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait -pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche -pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don -López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en -vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient -aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait, -le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des -bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher -en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue -noire qui couraient effarés çà et là .</p> - -<p>Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à -envelopper la nature comme d'un épais linceul.</p> - -<p>Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon -avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout -vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur. -Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la -mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa -Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils -avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner -les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes -regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain, -et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se -donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était -pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de -long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé -depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était -si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa -troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides -par le malheur.</p> - -<p>Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du -placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment -découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le -fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état -dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une -cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le -presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!</p> - -<p>Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie, -et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant -sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré -plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et -presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie -passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée.</p> - -<p>A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la -pauvre Rant-chaï-waï-mè.</p> - -<p>Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait -silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien -changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première -fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux -s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la -captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté -du désert.</p> - -<p>Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle -avait lu au fond du cÅ“ur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait -pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une -jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des -heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui, -pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.</p> - -<p>La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était -plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des -diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses -rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques. -Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de -senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère -transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et -reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un -silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement -par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et -qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le -calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant -plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.</p> - -<p>Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don -López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.</p> - -<p>—Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà -un oiseau qui chante bien tard.</p> - -<p>—Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.</p> - -<p>—Caray! de quel augure parlez-vous?</p> - -<p>—J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que, -lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un -malheur.</p> - -<p>—Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que -les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu -besoin de présages pour cela!</p> - -<p>En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était -fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle -force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres -situés sur la lisière du camp.</p> - -<p>Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son -esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit -qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López -secoua la tête et reprit sa promenade.</p> - -<p>La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété -qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si -quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa -première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un -observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose -d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard -brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait -en proie à une grande émotion intérieure.</p> - -<p>Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent -dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de -la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne -tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul -veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était -telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.</p> - -<p>La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si -ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois -reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se -réveiller.</p> - -<p>Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La -solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de -fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes -élans rôdaient parmi les arbres.</p> - -<p>A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux -leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López -la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette -demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte -que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les -oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les -environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour -rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue -veille, il partit avec les chasseurs.</p> - -<p>A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se -fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel.</p> - -<p>—C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais -entendu chanter cet oiseau pendant le jour.</p> - -<p>—Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage, -répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante -auprès d'un tombeau ça porte malheur.</p> - -<p>Don López haussa les épaules avec dédain.</p> - -<p>Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air, -Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où -étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou -dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et -suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse.</p> - -<p>La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en -rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses -gardiens, le cÅ“ur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva -jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là , elle demeura immobile -quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de -son cÅ“ur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre -fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux -que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit -le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité -surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas -à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de -cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.</p> - -<p>Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut -point d'intérêt pour les gambucinos.</p> - -<p>Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en -silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent -afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents -animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter -insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter -qu'ils avaient des ennemis près d'eux.</p> - -<p>Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent -les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs -lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas -produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du -tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi -à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils -s'arrêtèrent là , échangèrent un regard entre eux, et calculant avec -soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos.</p> - -<p>Alors il se passa une chose étrange.</p> - -<p>Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire -place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur -des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs -chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un -lasso sur les épaules et les renversant à terre.</p> - -<p>Don López et ses hommes étaient prisonniers.</p> - -<p>—Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment -trouvez-vous celui-là !</p> - -<p>Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter -en silence. Un seul murmura entre ses dents:</p> - -<p>—J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait -malheur!</p> - -<p>A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux -doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la -hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé -leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.</p> - -<p>A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de -feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons, -vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la -pressa sur son cÅ“ur.</p> - -<p>—Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à -rendre.</p> - -<p>—Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son -sein.</p> - -<p>Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible -pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le -chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire -les nÅ“uds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire -le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu -et désespéré sur le sol.</p> - -<p>Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements.</p> - -<p>Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une -colère impuissante à ce qui s'était passé.</p> - -<p>Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des -sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le -lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de -Rant-chaï-waï-mè était le principal chef.</p> - -<p>Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent -au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il -pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté. -Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière -qui arrivait comme un tourbillon.</p> - -<p>Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les -armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.</p> - -<p>Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à -repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4> - -<h3>LA LOI DES PRAIRIES.</h3> - - -<p>Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on -enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux -Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les -loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les -routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés, -Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et -partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos.</p> - -<p>Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des -guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été -envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs -comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en -marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au -coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la -sentinelle des chasseurs avait aperçus.</p> - -<p>Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une -escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au -Castor et descendit dans la plaine.</p> - -<p>Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se -voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec -furie l'une contre l'autre.</p> - -<p>Certes, pour qui n'eût pas été au fait des mÅ“urs singulières de la -Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il -n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre, -les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux -avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens, -et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes -demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs.</p> - -<p>Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle -qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en -s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte.</p> - -<p>Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour -eux et leurs guerriers.</p> - -<p>—Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de -premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie -de la Prairie.</p> - -<p>—Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef -des Pawnies?</p> - -<p>—Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon cÅ“ur se -réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur.</p> - -<p>—Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme -mon frère.</p> - -<p>Le chasseur s'inclina avec courtoisie.</p> - -<p>—Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont -nombreux dans la pampa.</p> - -<p>—Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le -gibier que je voulais atteindre.</p> - -<p>—Mon frère est heureux.</p> - -<p>—Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la -guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite?</p> - -<p>—Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.</p> - -<p>—Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile.</p> - -<p>L'Indien s'inclina à son tour.</p> - -<p>Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant.</p> - -<p>—Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part -d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le -chasseur.</p> - -<p>—Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je -m'arrête.</p> - -<p>—Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il -cherche à ravir la chevelure?</p> - -<p>—Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et -mon ennemi n'est-il pas le sien?</p> - -<p>—Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don -López, cet homme est en mon pouvoir.</p> - -<p>—Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles? -fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la -passion qui grondait au fond de son cÅ“ur.</p> - -<p>—Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il -commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.</p> - -<p>—Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une -certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...</p> - -<p>—Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son -mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant -comme une lame d'acier.</p> - -<p>—Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son -tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la -squaw d'un lièvre des visages pâles.</p> - -<p>A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et, -saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.</p> - -<p>Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux -troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à -l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et, -s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient -son âge et sa réputation:</p> - -<p>—Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il, -des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves -intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les -visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit -être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur -est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne -vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées -par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet -des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au -conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite -à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils -soient sauvegardés.</p> - -<p>—Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé.</p> - -<p>—J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas -que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais -parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra -enfreindre les lois de la Prairie.</p> - -<p>Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de -sa troupe et regagna son camp.</p> - -<p>Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne -pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au -fond de son cÅ“ur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque -les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le -vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une -pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa -activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain.</p> - -<p>Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de -sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour -ouvrir la discussion.</p> - -<p>Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs, -et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et -conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la -plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante -de bonheur, caracolait auprès de lui.</p> - -<p>Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable -village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues -et des places.</p> - -<p>A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés, -accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir.</p> - -<p>Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre, -précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur -un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que, -derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée -de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures -humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata, -et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par -quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des -regards effarés et qui était plus mort que vif.</p> - -<p>Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il -s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut.</p> - -<p>Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de -l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix.</p> - -<p>—Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les cÅ“urs, dirent-ils ensemble, -écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous -réunissent.</p> - -<p>Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un -trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé:</p> - -<p>—Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère! -vos paroles seront enterrées là .</p> - -<p>Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles -du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus -et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun -protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise -et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion.</p> - -<p>Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou -en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il -égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc -tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata, -coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus -la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un -nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les -mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne -sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie -malfaisant.</p> - -<p>—Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous -les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant. -Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant -que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait -de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre -aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons -l'honorer.</p> - -<p>—Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des -chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de -prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que -cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire.</p> - -<p>A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les -Indiens restèrent un moment interdits.</p> - -<p>—Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car -il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs.</p> - -<p>—Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme -une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il -mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les -enfants.</p> - -<p>Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le -sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent -à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant:</p> - -<p>—Que votre volonté soit faite; cet homme est libre.</p> - -<p>Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que -par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber -évanoui au milieu des chasseurs.</p> - -<p>—Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que -ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis -prêt à vous suivre.</p> - -<p>Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont -le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des -guerriers.</p> - -<p>Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers -le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés -en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut -apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance.</p> - -<p>Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant -à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de -touffes de crins teints en rouge.</p> - -<p>Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers -le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il -la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite -gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout -au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé, -Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le -chasseur:</p> - -<p>—Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.</p> - -<p>—Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon -frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à -m'adresser à propos de mes prisonniers.</p> - -<p>—Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le -sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame -la loi des Prairies, Å“il pour Å“il, dent pour dent.</p> - -<p>—Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement -le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs, -que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies, -il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un -ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas -que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit -souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens.</p> - -<p>—Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son -siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin -que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans -mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous -et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée -et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche, -heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que -je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine -et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois, -l'application de la loi des Prairies.</p> - -<p>Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de -mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords, -lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.</p> - -<p>Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste -terrible:</p> - -<p>—Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni -par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but -était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je -l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère; -de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et -de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me -reconnais-tu, don López?</p> - -<p>—Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement.</p> - -<p>—Pas de grâce, continua Néculpangue, Å“il pour Å“il, dent pour dent.</p> - -<p>Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la -tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps -son prisonnier.</p> - -<p>Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur, -à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta -un poignard, en lui disant d'une voix émue:</p> - -<p>—Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs -comme un homme de cÅ“ur, tes victimes crient après toi. Wacondah te -pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère.</p> - -<p>Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression -impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de -fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard:</p> - -<p>—Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les -bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je -saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers -Néculpangue, sois heureux, tu es vengé!</p> - -<p>Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard -dans le cÅ“ur.</p> - -<p>—Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il -n'est plus de bonheur pour moi.</p> - -<p>A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant -le reliquaire que celui-ci portait au cou:</p> - -<p>—Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.</p> - -<p>A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de -tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les -premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de -ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et -serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras.</p> - -<p>—Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots.</p> - -<p>Le jeune homme le retint longtemps serré sur son cÅ“ur, dans une -étreinte passionnée.</p> - -<p>Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent -l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie.</p> - -<p>Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant -devant le chasseur:</p> - -<p>—Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs -de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma sÅ“ur.</p> - -<p>Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement.</p> - -<p>—C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté -et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce -pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!</p> - -<p>Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a id="UNE_NUIT_DE_MEXICO"></a>UNE NUIT DE MEXICO</h3> - -<h4>SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION</h4> - - -<p>Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne -capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante -créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui -bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale -distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur -niveau, c'est-à -dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont -Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement -tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le <i>Popocatepelt, montagne -fumante,</i> et l'<i>Izlaczchualt</i> ou la <i>Femme blanche</i>, dont les cimes -chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues.</p> - -<p>L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée -de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des -Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu -des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à -la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre -compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de -couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents -qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout -entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par -les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du -soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des -arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement -orientale qui étonne et séduit à la fois.</p> - -<p>Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce -conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle -droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales, -qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo -Domingo, de la Moneda et de San Francisco.</p> - -<p>Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan -unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans -toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une -des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du -président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes, -une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la -quatrième se trouvaient deux bazars, le <i>Parian</i>, maintenant démoli, et -le portal de las Flores.</p> - -<p>Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur -torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se -renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi -l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les -font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de -cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers -le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient -envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle -inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens -et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la -façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats -de rire; enfin, comme la ville enchantée des <i>Mille et une nuits</i>, -au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup -réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie -et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins -poumons.</p> - -<p>Et cependant, cette nuit-là , un événement de la plus haute gravité -allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président -intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes -dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez, -devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal, -fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques -soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter -la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des -troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau -président.</p> - -<p>Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les -Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils -ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder -tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur -goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents -à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils -savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse, -rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient -à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une -augmentation des impôts.</p> - -<p>Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand -drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter -et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des -événements politiques.</p> - -<p>Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements -d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au -galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers -les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se -fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner -leurs masures dans les bas quartiers de la cité.</p> - -<p>A la première nouvelle de la résolution prise par le président -intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni -et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur -provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher -les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le -feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.</p> - -<p>Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du -corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole, -etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres -de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en -parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en -établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.</p> - -<p>La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment -auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et -désÅ“uvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence -funèbre.</p> - -<p>La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du -timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les -plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de -vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient -complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il -était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur -la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé, -vers une échoppe <i>d'évangelista</i> (écrivain public), située vers le -milieu à peu près de la galerie des Portales.</p> - -<p>Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un -air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il -frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu, -car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte -s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma -aussitôt derrière lui.</p> - -<p>La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu -y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé -au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans -la boiserie.</p> - -<p>Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds -invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue -dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un -escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.</p> - -<p>Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.</p> - -<p>—Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait -précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi -perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui.</p> - -<p>—Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.</p> - -<p>—C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.</p> - -<p>Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en -remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu -demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise -américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur -des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par -des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux -se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se -rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement -disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement -circuler les équipages, les cavaliers et les piétons.</p> - -<p>Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour -retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle -encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas -habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves, -excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont -été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable.</p> - -<p>La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le -palais de <i>Motecuzoma</i> et le grand <i>Teocali</i>, forme le centre de l'île -la plus vaste du groupe.</p> - -<p>Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci -avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses -communications d'un point à un autre, existent encore dans cette -partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols, -mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel -aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé -l'inconnu était de ce nombre.</p> - -<p>Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha -la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à -descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes -par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se -trouvait.</p> - -<p>Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que -de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez -élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper -la tète contre la paroi supérieure.</p> - -<p>Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à -quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans -doute plusieurs fois parcouru déjà , car aussitôt sa descente achevée -sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la -précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus -facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance, -s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer -dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une -parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec -certitude dans cette espèce de labyrinthe.</p> - -<p>L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain. -Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir -franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux -qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les -premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre, -s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait.</p> - -<p>—Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.</p> - -<p>Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur -le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un -instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier, -cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte -fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu -posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte -s'ouvrit.</p> - -<p>Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait -toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau -derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un -boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte, -fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le -bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes.</p> - -<p>Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir, -appuya la main droite sur son cÅ“ur comme pour en comprimer les -battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas -en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et -regarda.</p> - -<p>Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête, -trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les -unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là , mais -toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère -contenue.</p> - -<p>Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la -mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus -riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine.</p> - -<p>Au moment où l'inconnu appuyait son Å“il contre la portière, un homme -d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de -l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste:</p> - -<p>—Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez, -je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures -passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega -entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois -heures à peine, finissons-en.</p> - -<p>Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par -des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité; -quelques-uns protestèrent faiblement.</p> - -<p>Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme -s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder.</p> - -<p>—Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout -retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance -tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous -rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.</p> - -<p>—Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain -âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde -surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement -à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave -pour qu'on y réfléchisse.</p> - -<p>—A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les -épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée -loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son -consentement n'a donc aucune valeur pour nous.</p> - -<p>—Cependant, appuya un des invités.</p> - -<p>—Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la -mort de mon frère et de ma belle-sÅ“ur, j'ai été régulièrement nommé -tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois; -j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que -j'avais accepté.</p> - -<p>—Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.</p> - -<p>—Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le -vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait -formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent -éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire -valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse -verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña -Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la -République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de cÅ“ur -passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier -français sans feu ni lieu?</p> - -<p>—Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants -avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion -du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable -cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne -parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez -aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas -un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus -grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait -prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville? -Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce -qu'il est né en France? Mais votre sÅ“ur, la mère de notre parente -Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de -son cÅ“ur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?</p> - -<p>A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu, -serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater, -d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été -écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.</p> - -<p>—Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela, -je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela -peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs -que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce, -et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez, -chers parents, à cette union. - -—Voyons, expliquez-vous, de grâce, et finissons-en, s'écrièrent -les assistants en se pressant autour de don Torribio.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une -catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain, -dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces -de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés, -emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de -vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à -la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de -la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies -passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville, -les <i>federalistas</i> n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer -comme des bêtes fauves.</p> - -<p>Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de -fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et -l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.</p> - -<p>Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don -Torribio continua:</p> - -<p>—Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il; -est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée -avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions -que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de -l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de -se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà , pour sauver -sa vie.</p> - -<p>—C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes.</p> - -<p>—Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici: -le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez, -demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était -acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de -tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui -attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont -la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous, -señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une -protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y -a-t-il à hésiter?</p> - -<p>—Non! s'écrièrent en chÅ“ur les assistants; doña Carmen doit épouser -le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous -sauver à ce prix.</p> - -<p>—Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu, -n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce?</p> - -<p>—Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait -observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.</p> - -<p>Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y -rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et -gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline -blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses -salutations des assistants.</p> - -<p>Cette jeune fille, c'était doña Carmen.</p> - -<p>En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir; -un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu -faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui -de son cÅ“ur était subitement monté à ses lèvres.</p> - -<p>Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute -taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de -capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé -par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son -acceptation ou son refus.</p> - -<p>Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes -présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña -Carmen demeuraient debout.</p> - -<p>Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une -écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen:</p> - -<p>—Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez, -je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de -l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai -rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature.</p> - -<p>La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant -d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs -qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa -sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que -celui-ci détourna la tête.</p> - -<p>—Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement -distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître -de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans -essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me -contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime!</p> - -<p>—Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue.</p> - -<p>—Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce -papier, reprit-elle avec une énergie fébrile.</p> - -<p>—Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un -pas vers elle.</p> - -<p>—Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je -ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là , -vous n'oseriez....</p> - -<p>—Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et -aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là , cet homme!</p> - -<p>—Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible.</p> - -<p>Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se -trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite -apparition.</p> - -<p>Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme -s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles, -muets, atterrés.</p> - -<p>Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie -ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses -sanglots:</p> - -<p>—Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée!</p> - -<p>—Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je -saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen.</p> - -<p>—Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de -joie et de terreur.</p> - -<p>Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour -regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti, -don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante -qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui -barrer le passage.</p> - -<p>—Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez -pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour -tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu! -vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure!</p> - -<p>—Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout -en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous -m'assassiner, par hasard?</p> - -<p>—Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans -notre droit?</p> - -<p>Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames -avaient disparu en poussant des cris de frayeur.</p> - -<p>Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes -désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une -douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de -fusils et de pistolets.</p> - -<p>Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante -touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant, -malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait -point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé.</p> - -<p>Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un -revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres -serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé -vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite.</p> - -<p>Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une -issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune -homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur -masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du -desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux -abois.</p> - -<p>Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la -joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui -le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci, -sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine, -se gardaient bien de franchir.</p> - -<p>—Là ! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le -mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il -vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser -le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à -prendre.</p> - -<p>—Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps -tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de -son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?</p> - -<p>—Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes -pris, caramba!</p> - -<p>—Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à -doña Carmen.</p> - -<p>—Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre -nous tous?</p> - -<p>—Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.</p> - -<p>—Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors?</p> - -<p>—Comme ceci, cher seigneur, regardez.</p> - -<p>La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement -rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses -bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des -assistants ébahis et décontenancés.</p> - -<p>Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court -que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire.</p> - -<p>Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que -cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts -de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement -pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il -leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.</p> - -<p>L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air -assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la -rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.</p> - -<p>Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au -bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe.</p> - -<p>Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie -et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une -expression d'ineffable reconnaissance.</p> - -<p>—Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du -courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher?</p> - -<p>—Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon -brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne -sommes-nous pas sauvés maintenant?</p> - -<p>—Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien -en comparaison de ceux qui nous menacent encore.</p> - -<p>—Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus -me séparer de vous, Octavio.</p> - -<p>—Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va -falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je -crains que vos forces ne trahissent votre courage.</p> - -<p>—Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi -qu'il arrive, je le supporterai.</p> - -<p>Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux -détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre -haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista.</p> - -<p>Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur -l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété.</p> - -<p>—Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie; -je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche.</p> - -<p>—Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu -le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du -nouveau?</p> - -<p>—Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici -sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à -cheval.</p> - -<p>—Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors.</p> - -<p>—Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux -chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié.</p> - -<p>—Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai -de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds.</p> - -<p>—Rapportez-vous en à moi, colonel.</p> - -<p>—Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété.</p> - -<p>—Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami, -mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses -amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux.</p> - -<p>—Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous -appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.</p> - -<p>—Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau -pour madame; elle ne doit pas être reconnue.</p> - -<p>—Convenu, colonel.</p> - -<p>—A bientôt, Carmen, à bientôt!</p> - -<p>Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de -l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la -présidence.</p> - -<p>Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la -porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré -d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.</p> - -<p>Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce -à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés, -l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte -d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières -affables, et sa prestance réellement militaire.</p> - -<p>Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et -progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans -tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et -tous les étrangers fixés sur le territoire de la République.</p> - -<p>Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort -aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait -fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans -la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des -communications lui avaient été faites, et des assurances formelles -données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans -doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes, -le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans -la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se -retirer avec eux dans l'intérieur.</p> - -<p>Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore -rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au -plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor.</p> - -<p>—Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune -homme, je demandais justement après vous.</p> - -<p>—Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt.</p> - -<p>—Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça -le sourcil.</p> - -<p>—Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du -président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre -votre obstination, général?</p> - -<p>—C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec -une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.</p> - -<p>—Un mot encore.</p> - -<p>—Dites vite.</p> - -<p>—Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais -encore la certitude.</p> - -<p>Le président fit un mouvement.</p> - -<p>—Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline -sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une -grâce.</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—Me l'accordez-vous, général?</p> - -<p>—Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant -bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous -accorde celle que vous me demandez.</p> - -<p>—Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma -cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés.</p> - -<p>—Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible -froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs, -ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour -compagnon de route.</p> - -<p>Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les -ordres nécessaires.</p> - -<p>Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et -qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart.</p> - -<p>—Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne -parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps -peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à -moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me -réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur -de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me -retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt -que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne -saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur -de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne -serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon -souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la -dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer -le bonheur de sa patrie bien-aimée.</p> - -<p>Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau, -échangea quelques poignées de main et se mit en selle.</p> - -<p>Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et -silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui -la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse.</p> - -<p>Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen -venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte -d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits.</p> - -<p>Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.</p> - -<p>La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles -brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots -de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une -apparence fantastique.</p> - -<p>Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé -dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni -à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de -laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si -haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa -chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il -lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le -pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi.</p> - -<p>Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines -de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa -personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen.</p> - -<p>Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes, -mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui -probablement essaierait de lui enlever sa nièce.</p> - -<p>La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait -silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège -jusqu'à l'extrémité de la ville.</p> - -<p>Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la -population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris -et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement -s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se -pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se -mêlait avec eux.</p> - -<p>Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et -maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à -celles de la populace; la révolte commençait.</p> - -<p>Miramón releva la tête.</p> - -<p>—Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.</p> - -<p>—Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne.</p> - -<p>—Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les -éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers.</p> - -<p>Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs -qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur -général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête;</p> - -<p>—La hache! la hache!</p> - -<p>La hache est au Mexique le symbole de la fédération.</p> - -<p>Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre -de son chef, elle s'était serrée autour du président.</p> - -<p>Le <i>pronunciamiento</i> était fait, une rixe était imminente.</p> - -<p>Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés.</p> - -<p>—Lâches! lâches! criait-il avec désespoir.</p> - -<p>—La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes -féroces les soldats et la populace; à bas Miramón!</p> - -<p>Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre, -les révoltés se préparaient à charger.</p> - -<p>—Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria -Belval.</p> - -<p>Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un -cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre -haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe.</p> - -<p>Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats -n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla, -son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée; -provisoirement du moins, le président était en sûreté.</p> - -<p>Doña Carmen avait suivi le jeune homme.</p> - -<p>—Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui -n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et -cè chapeau.</p> - -<p>—Mais où irai-je?</p> - -<p>—Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général.</p> - -<p>—Me cacher! murmura-t-il douloureusement.</p> - -<p>—Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où -conduire son Excellence?</p> - -<p>—Oui, mon colonel.</p> - -<p>—Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds -comme de moi-même.</p> - -<p>—Mais vous, mon ami?</p> - -<p>—Moi! ma place est ici.</p> - -<p>—Cependant ... reprit-il avec hésitation.</p> - -<p>—Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite.</p> - -<p>Le général lui tendit la main.</p> - -<p>—Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il.</p> - -<p>—Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie.</p> - -<p>En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra -parmi les insurgés.</p> - -<p>—A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général, -pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite.</p> - -<p>—Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un -regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel, -murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à -suivre Beltran.</p> - -<p>Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au -milieu des groupes.</p> - -<p>Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista; -c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper -à la fureur de ses ennemis.</p> - -<p>Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur -des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur -donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient.</p> - -<p>—Carmen! dit le colonel en se penchant vers la</p> - -<p>jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant -Dieu!</p> - -<p>La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui -répondit avec un doux sourire:</p> - -<p>—Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi -que d'être condamnée à te survivre!</p> - -<p>Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie -apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne.</p> - -<p>—Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui -galopait à quelques pas en avant des arrivants.</p> - -<p>Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément.</p> - -<p>—Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à -un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal? -Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de -notre illustre président Juárez.</p> - -<p>Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion.</p> - -<p>—J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il.</p> - -<p>—Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que -vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas? -Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous? -demanda-t-il à voix haute.</p> - -<p>—Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant -quelques pas en avant.</p> - -<p>Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement -spontané, il lui tendit la main.</p> - -<p>—Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite; -lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends -justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends -pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.</p> - -<p>—Mais, général, s'écria don Torribio.</p> - -<p>—Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans -votre hacienda del <i>Palo Negro</i>; j'ai ordre de vous y faire conduire -immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la -fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez!</p> - -<p>Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse.</p> - -<p>Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils -devaient craindre ou se rejouir.</p> - -<p>Le général se hâta de dissiper leurs doutes.</p> - -<p>—Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en -enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays, -cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que -vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla -est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre -mariage, de vous retirer où bon vous semblera.</p> - -<p>—Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion.</p> - -<p>Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel.</p> - -<p>—Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita? -reprit le vieux soldat.</p> - -<p>—Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?</p> - -<p>—Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je -vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante -enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au -couvent.</p> - -<p>Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats, -et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris -de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute -la population qui jamais n'avait paru si heureuse.</p> - -<p>La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis.</p> - -<p>Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval.</p> - -<p>Il est vrai que lui n'était pas Mexicain.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a id="UNE_CHASSE_AUX_ABEILLES"></a>UNE CHASSE AUX ABEILLES</h3> - -<h4>SOUVENIR DES PRAIRIES</h4> - - -<p>De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit, -est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite -continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents -étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent -au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour -persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par -les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à -même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.</p> - -<p>Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le -héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me -faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit -un impérissable souvenir.</p> - -<p>Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus -sauvages et les plus désertes du Mexique.</p> - -<p>A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me -trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave -hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la -limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par -des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras -ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité -mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur -bienveillante et fraternelle simplicité.</p> - -<p>Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante -ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait -heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain.</p> - -<p>La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie -agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui.</p> - -<p>Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se -passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la -chasse qu'il songea tout d'abord.</p> - -<p>Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes, -furent livrés à notre merci.</p> - -<p>Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars, -ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé -si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous -aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à -dix et quinze lieues à la ronde.</p> - -<p>Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné -à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me -prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique -des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ, -sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait -cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si -souvent préparées.</p> - -<p>Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux -fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à -m'endormir.</p> - -<p>Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi, -ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière, -enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.</p> - -<p>—Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.</p> - -<p>—Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour -demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.</p> - -<p>—Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et -laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes -espèces d'animaux?</p> - -<p>—Pas ceux-là , fit-il en souriant.</p> - -<p>—Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?</p> - -<p>—Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?</p> - -<p>—Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi.</p> - -<p>—Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis -quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous -mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous -convient-il?</p> - -<p>—C'est-à -dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais -réellement comment vous remercier.</p> - -<p>—Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.</p> - -<p>Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de -savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui -m'intriguait au plus haut point.</p> - -<p>Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en -fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là !</p> - -<p>—Déjà levé? me dit joyeusement don López.</p> - -<p>—Comme vous voyez, et prêt à partir.</p> - -<p>—Eh bien! alors en route.</p> - -<p>On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des -prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire -trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété -est proverbiale.</p> - -<p>Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne.</p> - -<p>—Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes?</p> - -<p>—Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles -aujourd'hui.</p> - -<p>—Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il -sentencieusement.</p> - -<p>—Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil, -je suppose?</p> - -<p>—Non, mais nous pourrions tuer autre chose.</p> - -<p>—Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.</p> - -<p>—Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu!</p> - -<p>Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous -changeâmes de conversation tout en continuant à galoper.</p> - -<p>Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois -rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un -sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de -mezquites.</p> - -<p>—Avez-vous faim? me demanda mon hôte.</p> - -<p>—Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course -matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un -appétit du diable.</p> - -<p>—Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire.</p> - -<p>En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une -clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines -fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.</p> - -<p>—Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte.</p> - -<p>—Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre.</p> - -<p>Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé -entre nous les provisions contenues dans ses <i>alforjas</i> et le déjeuner -commença gaiement.</p> - -<p>Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les -oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs -têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins.</p> - -<p>—Ils sentent quelque chose, dis-je.</p> - -<p>—C'est probable, répondit Don -López sans perdre un coup de dents.</p> - -<p>Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et -prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un -second.</p> - -<p>—Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal -qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé -nos chevaux et bientôt ils seront sur nous.</p> - -<p>—Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.</p> - -<p>—Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici.</p> - -<p>—Diable! si nous partions.</p> - -<p>—Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les -tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement.</p> - -<p>—Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en -souviendrai, savez-vous?</p> - -<p>—Oh! c'est intéressant, vous verrez.</p> - -<p>—Caramba! je le crois bien.</p> - -<p>—Est-ce la première fois que vous chassez le tigre?</p> - -<p>—Ah! vous -appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du renseignement.</p> - -<p>Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.</p> - -<p>—Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement, -ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim; -il est temps de nous préparer.</p> - -<p>—A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de -mon hôte.</p> - -<p>—A chasser les tigres, pardieu!</p> - -<p>—Mais je n'ai qu'un machette.</p> - -<p>—C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et -s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de -terreur.</p> - -<p>—Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette -peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre -viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche -pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous -l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je -connaisse.</p> - -<p>—Oui, cela me fait cet effet-là ; et l'autre tigre?</p> - -<p>—Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge.</p> - -<p>—C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la -chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple!</p> - -<p>Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire -contre fortune bon cÅ“ur; je ne voulais pas laisser supposer au digne -Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable -d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire -bonne contenance.</p> - -<p>Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte, -j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse -aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes -fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie.</p> - -<p>Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue, -écoutait attentivement les bruits de la forêt.</p> - -<p>—Attention, les voilà ! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un -froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre, -et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la -clairière juste en face de nous.</p> - -<p>Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent -un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue, -fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en -passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées.</p> - -<p>C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les -savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face, -à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir -des proportions gigantesques.</p> - -<p>—Attention! cria Don López.</p> - -<p>Au même instant, les tigres bondirent en rugissant.</p> - -<p>J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla -s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à -terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais -machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins -enfin.</p> - -<p>Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son -corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions, -j'étais sain et sauf.</p> - -<p>Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le -courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.</p> - -<p>Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi, -tué son tigre.</p> - -<p>—Là , me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir -prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse.</p> - -<p>—Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais -éprouvée?</p> - -<p>—Notre chasse aux abeilles donc!</p> - -<p>—Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions -à l'hacienda plutôt? hein?</p> - -<p>—Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez -plutôt.</p> - -<p>Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui -volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes.</p> - -<p>—C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et -celui qui s'était ingéré de me les faire chasser.</p> - -<p>Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos -deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le -moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé.</p> - -<p>Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la -direction que nous indiquait le vol des abeilles.</p> - -<p>—A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands -de miel?</p> - -<p>—Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que -cela nous fait?</p> - -<p>—Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il -est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche.</p> - -<p>—Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un -véritable guet-apens, que cette chasse endiablée!</p> - -<p>—Bah! qu'est-ce qu'un ours?</p> - -<p>—Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes -armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette.</p> - -<p>—Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile -cela.</p> - -<p>—C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas -deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des -nations.</p> - -<p>—C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez, -reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait -gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun.</p> - -<p>—Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses -d'abeilles, que le ciel les confonde!</p> - -<p>Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi, -et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur, -logea une balle dans l'Å“il droit du pauvre animal qui fut tué roide.</p> - -<p>—Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin -d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre.</p> - -<p>Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant -une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre -résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine -d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur -nous en brandissant leurs armes.</p> - -<p>Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai -les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de -Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la -direction de l'hacienda.</p> - -<p>J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis -le galop précipité d'un cheval à mes côtés.</p> - -<p>C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou -trois Indiens.</p> - -<p>—C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est -la ruche; nous irons demain prendre le miel.</p> - -<p>—Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en -disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la -trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies.</p> - -<p>Don López me regarda avec étonnement.</p> - -<p>—Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il.</p> - -<p>—Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de -la chasse.</p> - -<p>En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles, -pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un -tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre -abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal, -et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher -noise.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LE_PASSEUR_DE_NUIT" id="LE_PASSEUR_DE_NUIT">LE PASSEUR DE NUIT</a></h3> - - -<h4><a id="I_LE_GUIDE"></a>I. LE GUIDE.</h4> - -<p>L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a -<i>retrouvée</i> par hasard en cherchant une route plus directe pour se -rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y -sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres -cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible -dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables -encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant -demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne -pouvaient plus obtenir chez eux.</p> - -<p>Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au -même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances, -leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier -amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la -plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes -étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les -circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique -qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le -bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une -activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement -indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à -l'analyse.</p> - -<p>Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès -qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur, -mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux.</p> - -<p>Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la -connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même -s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.</p> - -<p>Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume -me furent suggérées, il y a longtemps déjà , lors de mon premier séjour -en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une -aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il -me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté.</p> - -<p>L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais -jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon -caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée -par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre -diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est -ordinairement le bon.</p> - -<p>Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison? -le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle -plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui -me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif -de la légende à une incessante locomotion.</p> - -<p>Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le <i>Bajio</i>.</p> - -<p>Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé, -ce pays en toute saison présente à l'Å“il du voyageur un aspect -singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le -ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien -perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la -plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines -bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches, -aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues -des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes -inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces -légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec -une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils -transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant -les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de -sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre -mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un -limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents -descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau -dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité -première.</p> - -<p>Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato, -ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable -bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements -aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir -le titre de <i>Ciudad</i>, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses -du Mexique.</p> - -<p>Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances, -que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion -dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.</p> - -<p>Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui, -à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses -et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des -dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà , bon ou mauvais, je -suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me -mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls; -j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme -voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même <i>lacé</i> -dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à -dire mon rifle -américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me -manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil -cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire -rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul -pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être, -mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours -de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde.</p> - -<p>En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de -mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et, -quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me -dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous -les désÅ“uvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de -rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.</p> - -<p>Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine -avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours -sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux -cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse -naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en -poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa -monture.</p> - -<p>—Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et -de plus assez embarrassé; me serais-je trompé?</p> - -<p>—Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis, -en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de -quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre...</p> - -<p>Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je -m'interrompis tout à coup.</p> - -<p>L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le -silence, il sourit et me saluant de nouveau:</p> - -<p>—Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la -ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme -il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel -on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des -regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que -peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon -que je cherche.</p> - -<p>Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés -dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au -ranchero:</p> - -<p>—Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre -bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne -pas être maître de l'accepter.</p> - -<p>—Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez -sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser -cette question?</p> - -<p>—Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible, -comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne -suivons pas la même direction.</p> - -<p>—Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire -connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez -près l'un de l'autre?</p> - -<p>—Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans -le Bajio.</p> - -<p>—Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en -cette saison, pour un étranger.</p> - -<p>—C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons -m'empêchent de retarder mon départ.</p> - -<p>—Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les -mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana?</p> - -<p>—Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses -qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai -forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse -du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé -le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez.</p> - -<p>—En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup -rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois -reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et, -rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me -parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle:</p> - -<p>—Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero, -dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho -d'Arroyo Pardo?</p> - -<p>Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel -mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je -me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter:</p> - -<p>—Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver -le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en -qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes -amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima.</p> - -<p>Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire -jusqu'au fond de mon cÅ“ur; puis, prenant tout à coup sa résolution:</p> - -<p>—Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles -d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide.</p> - -<p>Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette -singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et -je suivis mon guide improvisé.</p> - -<p>Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions -à travers la campagne.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a id="II_LE_VOYAGE"></a>II. LE VOYAGE.</h4> - - -<p>Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi, -sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses -réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce -sifflement particulier aux <i>jinetes</i> mexicains l'allure cependant déjà -fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au -loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent -effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence -prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort -sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu:</p> - -<p>—Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais -promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé -aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en -rouvrant des blessures mal fermées.</p> - -<p>—Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce -changement dans votre humeur.</p> - -<p>—Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous -excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque -homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres, -Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans -circule dans nos veines, nos passions sont terribles.</p> - -<p>Il soupira et se tut.</p> - -<p>Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids -d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large, -son Å“il noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale -physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un -éclatant démenti à cette dernière supposition.</p> - -<p>Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de -nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de -laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi.</p> - -<p>Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet -principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à -ma vue; çà et là , de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous -nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se -rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes -bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies -mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans -lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y -aventurer sans guide.</p> - -<p>Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil -presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des -<i>ahuehuelts</i>, des gommiers et des <i>huisaches</i> dont les racines -puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse -s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais -feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux, -et un nombre incalculable de <i>centzontle</i>, le rossignol américain, dont -le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je -songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de -plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait -un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos -chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes -appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts, -le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant -presque à chaque pas.</p> - -<p>Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants -pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il -excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à -voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant -à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans -cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et -sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à -commettre de telles extravagances.</p> - -<p>Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là , force nous fut -de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de -moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était -toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence.</p> - -<p>L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais -me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une -espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus -sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales, -et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai -dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le -sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte -de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et -inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les -dômes épais de verdure.</p> - -<p>Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur.</p> - -<p>—Nous approchons, me dit-il.</p> - -<p>Je jugeai inutile de répondre à cette assurance.</p> - -<p>Il continua.</p> - -<p>—Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo?</p> - -<p>—J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui -annonçant mon arrivée prochaine.</p> - -<p>Il secoua la tête à plusieurs reprises.</p> - -<p>—Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il -au bout d'un instant.</p> - -<p>—Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio, -comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je -compte traiter.</p> - -<p>Mon guide soupira profondément.</p> - -<p>—C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit -dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au -rancho.</p> - -<p>—Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose?</p> - -<p>—Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue.</p> - -<p>—Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher?</p> - -<p>—Avant une demi-heure il fera nuit.</p> - -<p>—Hum! fis-je en hochant la tête.</p> - -<p>Il me lança un regard sardonique.</p> - -<p>—Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous -pouvons ne partir que demain matin.</p> - -<p>Je relevai brusquement la tête.</p> - -<p>—Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi -aurais-je peur, s'il vous plaît?</p> - -<p>—Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la -clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité.</p> - -<p>—Je ne suis pas de ceux-là , répondis-je avec un sourire de dédain.</p> - -<p>—Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous -flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en -est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés?</p> - -<p>—Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous -arrêtent, nous partirons quand vous voudrez.</p> - -<p>—Soit, répondit-il sèchement.</p> - -<p>Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une -façon particulière.</p> - -<p>Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à -demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de -nous.</p> - -<p>—Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en -reconnaissant mon guide. Oh! <i>mi amo,</i> quel projet vous amène dans des -parages où vous ne devriez plus reparaître.</p> - -<p>—Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait -est fait; prépare ta pirogue, nous partons.</p> - -<p>—Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se -changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del -Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins?</p> - -<p>—Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a -affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de -guide.</p> - -<p>Le péon se signa à plusieurs reprises.</p> - -<p>—Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les -conduirai pas au rancho.</p> - -<p>—Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec -impatience, je veux partir à l'instant, il le faut.</p> - -<p>—Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le -péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai -rencontré hier le <i>passeur de nuit</i> dans les canaux, il y aura du sang -versé pour sûr.</p> - -<p>—Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je.</p> - -<p>—C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le -passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les -ténèbres; sa rencontre présage un malheur.</p> - -<p>—Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et -en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du -soleil nous partirons.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire.</p> - -<p>Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui -ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une -animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu -aussitôt.</p> - -<p>—Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous -obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore.</p> - -<p>—Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience -fébrile.</p> - -<p>—Don Estevan Sallazar est mort.</p> - -<p>Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps.</p> - -<p>—Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible.</p> - -<p>Le péon secoua tristement la tête.</p> - -<p>—Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai -retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts.</p> - -<p>—Mais comment cela est-il arrivé?</p> - -<p>—Qui saurait le dire? peut-être <i>Matlacueze</i>, la belle fille aux -cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la -pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau.</p> - -<p>Don Blas haussa les épaules.</p> - -<p>—Et le corps de don Estevan? demanda-t-il.</p> - -<p>—Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé, -répondit l'Indien d'un air convaincu.</p> - -<p>—Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout -est fini, si don Estevan est mort.</p> - -<p>Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et -jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister -davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des -interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le -passeur de nuit.</p> - -<p>Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête.</p> - -<p>Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon, -qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers -l'endroit où nous attendait la pirogue.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a id="III_SUR_LEAU"></a>III. SUR L'EAU.</h4> - - -<p>La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous -embarquâmes.</p> - -<p>Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il -ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses -rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et -murmuré une inintelligible prière.</p> - -<p>Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans -ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères, -acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès -que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait -avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout -doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une -de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent -inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au -Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes -railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet, -et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je -tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar, -et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au -rancho.</p> - -<p>Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable -que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif -plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui, -il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à -satisfaire ma curiosité.</p> - -<p>C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une sÅ“ur -belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan -était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles -à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage, -don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés -intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les -rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les -romerÃas; doña Dolores, la sÅ“ur de don Estevan, qui n'était qu'une -enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens, -avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune -fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores -s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous -deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de -l'amour qu'il éprouvait pour sa sÅ“ur. Estevan avait paru charmé de -cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les -unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la -demande à son père.</p> - -<p>Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son -fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait -été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie.</p> - -<p>Dolores et Lucio étaient au comble de leurs vÅ“ux, rien, croyaient-ils, -ne devait désormais troubler leur bonheur.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui -bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux -familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer -dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun -des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des -paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu -entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt -l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux -d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient -renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se -voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que -les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait -approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et -le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre -sans hésiter leur menace à exécution.</p> - -<p>Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres -de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable -circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir -Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents, -saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle -aimait.</p> - -<p>Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens -devait la faire éclater.</p> - -<p>Ce fut ce qui arriva.</p> - -<p>Un jour que Dolores et Lucio causaient cÅ“ur à cÅ“ur dans une clairière -peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être -surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans -son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança -d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une -massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de -l'achever.</p> - -<p>La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère -en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa -brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé -se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste, -roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire.</p> - -<p>Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne -les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se -préparait à le plonger dans le cÅ“ur de son assassin, une main arrêta -son bras.</p> - -<p>Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du -coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère.</p> - -<p>Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans -répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière, -en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était -emparé.</p> - -<p>—Remerciez votre sÅ“ur, dit-il; sans son intervention providentielle, -vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son -ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez -plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à -vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour -de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le -ciel.</p> - -<p>Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en -appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec -des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père.</p> - -<p>Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la -jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa -famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu -parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu.</p> - -<p>Voilà , en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il -l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine.</p> - -<p>—Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que -vous connaissiez aussi bien cette histoire?</p> - -<p>Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression -indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et -d'amertume:</p> - -<p>—C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez -supposer.</p> - -<p>Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole, -lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez -courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire -silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres.</p> - -<p>—Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation -qui nous croise.</p> - -<p>Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les -rames qu'il n'avait plus la force de manier.</p> - -<p>—Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec -une rapidité convulsive, nous sommes perdus!</p> - -<p>Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle -semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine, -sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et -silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un -manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la -tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme -des charbons ardents.</p> - -<p>La fantastique embarcation passa à nous ranger.</p> - -<p>—Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante.</p> - -<p>Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une -commotion électrique.</p> - -<p>—Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui! -c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe!</p> - -<p>Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses -membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la -terreur:</p> - -<p>—Vous l'avez vu! vous l'avez vu! <i>mi amo!</i> Malheur! malheur!</p> - -<p>—Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré.</p> - -<p>—<i>Le passeur de nuit t</i> balbutia-t-il en se signant!</p> - -<p>Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer -la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était -apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant -dans l'ombre sans laisser de traces.</p> - -<p>Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette -scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel -un regard de défi:</p> - -<p>—Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous -verrons face à face!</p> - -<p>Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine -provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif -désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement.</p> - -<p>—En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant!</p> - -<p>Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la -nappe unie du canal.</p> - -<p>Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de -laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la -nuit les fenêtres éclairées d'un rancho.</p> - -<p>Nous étions à Arroyo Pardo.</p> - -<p>A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage, -une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en -s'écriant d'une voix déchirante:</p> - -<p>—Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà ! le voilà !</p> - -<p>Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta -point.</p> - -<p>—Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de -l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en -poussant un dernier cri de douleur.</p> - -<p>Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue.</p> - -<p>—A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de -terre.</p> - -<p>—Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan!</p> - -<p>Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras -le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte -affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur.</p> - -<p>Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon -rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme -que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la -rive.</p> - -<p>Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait -des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes -apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis, -acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le -sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher -mutuellement la vie.</p> - -<p>Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne -sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe -des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour -le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui -cassai la tête d'un coup de pistolet.</p> - -<p>Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,—car -ainsi se nommait mon compagnon,—à se relever; il n'avait reçu que de -légères blessures.</p> - -<p>Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer -son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et -ne devait plus revenir....</p> - -<p>Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite -par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio -et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la -blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu.</p> - -<p>Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de -Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au -milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de -leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite -à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre.</p> - -<p>Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je -suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent -en dire autant.</p> - -<p>Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse -exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans -doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons -humblement pardon au lecteur.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LA_TOUR_DES_HIBOUX" id="LA_TOUR_DES_HIBOUX">LA TOUR DES HIBOUX</a></h3> - -<h4>HISTOIRE DE VOLEURS</h4> - - -<p>«C'est à votre tour, capitaine,—me dit alors de Saulcy, en vidant -d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes -il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente -histoire lui avait presque fait oublier.</p> - -<p>«Messieurs,—répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la -botte qui m'était portée,—je ne sais réellement quoi vous dire: mon -existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans -toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être -rapporté.»</p> - -<p>Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une -protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés -par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus -de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes -excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches -qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir -vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de -mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux vÅ“ux de -l'honorable compagnie.</p> - -<p>Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit -comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se -tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je -commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait, -sinon avec intérêt, du moins avec attention.</p> - -<p>«Messieurs,—dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé -nonchalamment sur le dossier de ma chaise,—vers la fin de 18.., des -affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à -un séjour de près d'une année en Andalousie.</p> - -<p>«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me -confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai -un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons -percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies -desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des -yeux noirs et sourire des lèvres roses.</p> - -<p>«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde.</p> - -<p>«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais -fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en -un mot, je ne songeais qu'à me divertir.</p> - -<p>«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit -vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à -regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet, -je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de -Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le -but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de -la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les -graves intérêts qui m'étaient confiés.</p> - -<p>«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le -plaisir.</p> - -<p>«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui -avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de -salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement, -s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et -honorablement du produit de ses rapines passées.</p> - -<p>«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui -avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me -trouver en face de lui.</p> - -<p>«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé -don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix, -le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas -manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à -mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien -salteador.</p> - -<p>«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement -seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix, -contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour -les divertissements de ce jour.</p> - -<p>«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon -de don Torribio.</p> - -<p>«José Maria fut exact au rendez-vous.</p> - -<p>«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon -imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques -heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la -rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant -raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette -franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie -aventureuse.</p> - -<p>«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un -dernier verre de <i>valde peñas</i> et nous avoir amicalement serré la main.</p> - -<p>«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à -passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à -trois lieues de Puerto Real.</p> - -<p>«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles -vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait -surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété -exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et -sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites -d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se -ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à -toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement -de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du -chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir.</p> - -<p>«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien -ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution, -nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être -embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience -devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon -manteau, je piquai des deux et partis.</p> - -<p>«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité, -roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et -pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par -intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre -lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le -faisait se cabrer de terreur.</p> - -<p>«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des -lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé -de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude, -cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui -pouvaient m'être tendues par les nombreux <i>caballeros de la Noche</i> qui, -à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie.</p> - -<p>«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent -parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas -savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais -cette nuit-là , la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me -sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je -l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout.</p> - -<p>«Cependant, le temps était devenu détestable.</p> - -<p>«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs -incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie -tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà , -éclatait avec fureur.</p> - -<p>«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce -bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller -avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue.</p> - -<p>«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon -entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don -Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des -sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne -savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille -masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui -pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête.</p> - -<p>«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui -m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce -toit hospitalier.</p> - -<p>«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le -temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée, -tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit. -Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, <i>la -tour des hiboux</i>, nom qu'elle méritait à tous égards.</p> - -<p>«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi -de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose -de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi.</p> - -<p>«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais -par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination -malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans -tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je -jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs -heures peut-être, me servir de domicile.</p> - -<p>«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle -comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites -fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles -l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond, -un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages -supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait -jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché -depuis au moins un siècle.</p> - -<p>«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de -la salle un feu de broussailles et de bois mort.</p> - -<p>«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne -voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins -sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la -nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir; -vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements -furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler.</p> - -<p>«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à -faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans -résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel -j'installai mon cheval.</p> - -<p>«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant -de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter, -je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a -l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage -supérieur, ce que j'exécutai immédiatement.</p> - -<p>«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans -lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle -que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même -escalier montant à un étage supérieur.</p> - -<p>«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les -amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et -recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin -d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé; -mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré -moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller -au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille -me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même.</p> - -<p>«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour.</p> - -<p>«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me -fut possible de les apercevoir sans être vu.</p> - -<p>«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres -robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si -coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents.</p> - -<p>«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou -trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en -jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres -qu'ils avaient déposés dans un coin.</p> - -<p>«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le -moindre doute sur leur profession.</p> - -<p>«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins, -et ils appartenaient à la <i>cuadrilla</i> (troupe) du Niño (jeune homme), -célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom -était devenu la terreur de toute l'Andalousie.</p> - -<p>«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs -armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage -du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à -un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger -entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés, -ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut.</p> - -<p>«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années, -d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses -bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient -durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se -jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu -plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres -épaisses et charnues.</p> - -<p>«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et -accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme -cela se doit entre honnêtes bandits?»</p> - -<p>«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit -aussitôt.</p> - -<p>«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là -à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots, -sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans -l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'Å“il au guet, moi!... Où -est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le -hangar?»</p> - -<p>«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je -réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et -mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des -plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul -moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je -recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre -ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop -bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me -réservaient si je tombais entre leurs mains.</p> - -<p>«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef, -avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines.</p> - -<p>«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces -brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte.</p> - -<p>«—Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont -battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les -environs.»</p> - -<p>«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long -en large dans la salle en attendant leur retour.</p> - -<p>«Au bout d'un instant ils revinrent.</p> - -<p>«Eh bien! demanda-t-il.</p> - -<p>«—Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le -hangar, mais du cavalier, nulle trace.</p> - -<p>«—Hum! fit le capitaine. »</p> - -<p>«Et il reprit sa promenade.</p> - -<p>«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si -bruyante.</p> - -<p>«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé -pour moi. Je me trompais.</p> - -<p>«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta.</p> - -<p>«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il.</p> - -<p>«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été -assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de cÅ“ur, se jeter -dans la gueule du loup.</p> - -<p>«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que -l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous -entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa -retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les -toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.»</p> - -<p>«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier.</p> - -<p>«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre -le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans -tous les coins.</p> - -<p>«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.»</p> - -<p>«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme -sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur.</p> - -<p>«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne -pouvait me venir en aide; je courais çà et là , je tournais comme une -bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se -trouvait un précipice de plus de cent pieds.</p> - -<p>«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon -visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps.</p> - -<p>«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des -limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de -secondes me restaient encore.</p> - -<p>«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt -que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le -savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à -leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons.</p> - -<p>«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la -tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais -me briser.</p> - -<p>«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de -fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui, -scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans -l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette -barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une -idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux -assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre.</p> - -<p>«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans -réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et, -saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre -dans l'espace et j'attendis.</p> - -<p>«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en -tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les -sens.</p> - -<p>«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent -soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs -déchiraient la nue.</p> - -<p>«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores.</p> - -<p>«—C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit.</p> - -<p>«—Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs.</p> - -<p>«—Descendons,» reprit le chef.</p> - -<p>«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette -parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de -leurs recherches, se retiraient enfin.</p> - -<p>«J'étais sauvé!...</p> - -<p>«Du plus profond de mon cÅ“ur je remerciai Dieu du secours imprévu -qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur -la tour.</p> - -<p>«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à -présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe -aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou -réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais -suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps -et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement, -s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme.</p> - -<p>«Je devais donc me hâter.</p> - -<p>«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour.</p> - -<p>«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour -calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille.</p> - -<p>«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme, -fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie.</p> - -<p>«Ah! ha! fit-il.</p> - -<p>«—Démon!» m'écriai-je avec rage.</p> - -<p>«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir.</p> - -<p>«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un -des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture....</p> - -<p>«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant.</p> - -<p>«—Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet.</p> - -<p>«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je -laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me -cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait -toujours.</p> - -<p>«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!»</p> - -<p>«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour -atteindre le faîte de la muraille.</p> - -<p>«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là -comme un chien!»</p> - -<p>«Et il me repoussa au dehors.</p> - -<p>«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un -moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne -put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et -désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du -fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui -jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les -yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être -précipité, et...</p> - -<p>«—Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point, -et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais.</p> - -<p>«—Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était -qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais -endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs, -j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non -cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son -chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à -ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait -réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable -cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LA_CREATION" id="LA_CREATION">LA CRÉATION</a></h3> - -<h4>D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS</h4> - - -<p>Il y a environ un an j'assistai à la <i>Naca</i>, c'est-à -dire la fête de -la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette -cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens -Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans -vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment <i>ouwikari-oni</i>, mois -de valeur.</p> - -<p>Le jour désigné pour la cérémonie, à <i>l'endit-ha</i>[1], les guerriers se -rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les -<i>papous</i>[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond -recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon.</p> - -<p>Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les -instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux -charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour.</p> - -<p>Le <i>sayotkatta</i>[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les -infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout -devant la porte entre le totem et le calumet.</p> - -<p>Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu, -leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre.</p> - -<p>Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien -propre.</p> - -<p>C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées -perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la -tribu.</p> - -<p>Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et -même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent -plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes -d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou -blanc.</p> - -<p>Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre; -aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés -en terre dont les extrémités sont en forme de fourche.</p> - -<p>L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que -des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est -inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes.</p> - -<p>Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras, -s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous -la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper, -il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de -cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla -immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang -inférieur, dont il était suivi.</p> - -<p>Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance -particulière qui lui arriva ce jour-là .</p> - -<p>Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé -Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie, -l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le -quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent -présent d'une chaîne d'or appelée <i>huasca.</i></p> - -<p>Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la -natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les -guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses -commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée -pour cette occasion.</p> - -<p>Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de -la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa -poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui -servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il -s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en -silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait -à leur donner.</p> - -<p>Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux, -doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et -grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au cÅ“ur droit et -aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore -flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il -m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent -une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me -rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit -heureux pendant quelques minutes.</p> - -<p>«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre -ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7] -planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur -six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8], -et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages.</p> - -<p>«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par -Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître.</p> - -<p>Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se -trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un Å“il mélancolique le -vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le -<i>tokki</i>[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux.</p> - -<p>«—Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au cÅ“ur de gazelle? votre -sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours, -et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne -s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù -lui-même.</p> - -<p>«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance -renaître dans leur cÅ“ur, et ils le pressèrent de s'expliquer.</p> - -<p>«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la -moelle dans les os, et continua ainsi:</p> - -<p>«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent -comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil -glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à -perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le -plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que -vous disparaissiez du nombre des êtres.</p> - -<p>«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant -s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez -sauvés. J'ai dit.»</p> - -<p>«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils -pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à -ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le -Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme.</p> - -<p>«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres, -afin d'escalader le ciel.</p> - -<p>«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle -puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient -près d'atteindre leur but.</p> - -<p>«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes -contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les -oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un -terme.</p> - -<p>«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes -étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane.</p> - -<p>«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la -majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux -genoux et resta en adoration pendant la nuit entière.</p> - -<p>«Au lever du soleil, il se releva, le cÅ“ur raffermi par la prière, et -résolu à tout entreprendre pour sauver sa race.</p> - -<p>«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme.</p> - -<p>«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas -à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée -à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un -gigantesque nopal, et, l'Å“il fixé sur la hutte, le cÅ“ur rempli de -crainte et d'espoir, il attendit.</p> - -<p>«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son -épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain.</p> - -<p>«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de -l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant -elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour.</p> - -<p>«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula -en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite.</p> - -<p>«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une -voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit -par l'écouter en souriant.</p> - -<p>«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme, -la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup -désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite -boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il -portait sur lui.</p> - -<p>«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse -qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus -longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son -visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour -toujours.</p> - -<p>«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre -lointain dans l'Eskennane.</p> - -<p>«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent, -éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être.</p> - -<p>«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables, -un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur; -deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de -reproche, il les lança dans l'espace.</p> - -<p>«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à -travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette -chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des -deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa -sous leurs pieds et les maintint immobiles.</p> - -<p>«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la -boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche -autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils -finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui.</p> - -<p>«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre -du monde, et son écaille le soutient.</p> - -<p>«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de -leurs chevelures.</p> - -<p>«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi -que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse, -et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son -collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son -visage, et tomba dans une profonde rêverie.</p> - -<p>Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le -frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la -hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h4> - - -<p style="margin-left: 35%">A M. Ernest Manceaux.</p> - -<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#LE_LION_DU_DESERT">LE LION DU DÉSERT.</a></p> - -<div class="center"> -<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"></td><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#I">Le rancho.</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#II">Les chasseurs de bison.</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#III">El vado.</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IV">La grotte du Sayotkatta.</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#V">Le tremblement de terre.</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VI">La colline de l'Oiseau-Noir.</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VII">Néculpangue.</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIII">La chasse aux élans.</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IX">La loi des prairies.</a></td></tr> -</table></div> - -<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#UNE_NUIT_DE_MEXICO">UNE NUIT DE MEXICO.</a></p> - -<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#UNE_CHASSE_AUX_ABEILLES">UNE CHASSE AUX ABEILLES.</a></p> - -<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#LE_PASSEUR_DE_NUIT">LE PASSEUR DE NUIT.</a></p> - -<div class="center"> -<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"></td><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#I_LE_GUIDE">Le guide.</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#II_LE_VOYAGE">Le voyage.</a></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#III_SUR_LEAU">Sur l'eau.</a></td></tr> -</table></div> - -<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#LA_TOUR_DES_HIBOUX">LA TOUR DES HIBOUX.</a></p> - -<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#LA_CREATION">LA CRÉATION.</a></p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT *** - -***** This file should be named 43923-h.htm or 43923-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/9/2/43923/ - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Files generously made -available the Bodleian Library at Oxford) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> |
