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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43923 ***
LE LION DU DÉSERT
@@ -5908,5 +5908,4 @@ LA CRÉATION.
End of the Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard
-
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43923 ***
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-The Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le lion du désert
- Scènes de la vie indienne dans les prairies
-
-Author: Gustave Aimard
-
-Release Date: October 10, 2013 [EBook #43923]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT ***
-
-
-
-
-Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Files generously made
-available the Bodleian Library at Oxford)
-
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-
-LE LION DU DÉSERT
-
-Scènes de la vie indienne dans les prairies
-
-Par
-
-GUSTAVE AIMARD
-
-
-PARIS
-
-ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR
-
-37, RUE SERPENTE, 37
-
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR ERNEST MANCEAUX
-
-CONSEILLER D'ÉTAT
-
-Ce livre est dédié, comme témoignage de
-
-respectueuse reconnaissance,
-
-Par l'auteur,
-
-GUSTAVE AIMARD.
-
-Viry-Châtillon, 25 août 1864.
-
-
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-
-LE LION DU DÉSERT
-
-Scènes de la vie indienne dans les prairies
-
-
-
-
-I
-
-LE RANCHO
-
-
-Le presidio de Santa Fé, le poste le plus avancé que possèdent les
-Mexicains dans la province de Sonora, est bâti au milieu d'une plaine
-riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que
-forme une petite rivière; il est ceint naturellement par les murs de
-pierre des habitations dont il est bordé; l'entrée de chaque rue est
-fermée par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des
-_pueblos_ (villages) de l'Amérique du Sud, les maisons, élevées d'un
-étage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est
-un abri suffisant dans ce beau pays où le ciel est toujours pur. Au
-temps de la domination espagnole, Santa Fé jouissait d'une certaine
-importance, grâce à sa position stratégique qui lui permettait de se
-défendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis
-l'émancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres
-de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'évanouir à
-jamais; et, malgré la fertilité de son sol et la magnificence de son
-climat, il est entré dans une ère de décadence telle, que le jour
-est prochain où ce ne sera plus qu'une ruine inhabitée; en un mot,
-ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille
-habitants, en possède aujourd'hui quatre cents à peine, rongés par les
-fièvres et la plus honteuse misère.
-
-Or, le 5 mars 1855, jour où commence cette histoire, entre trois et
-quatre heures du soir, deux cavaliers bien montés entraient au grand
-trot dans le presidio.
-
-Le premier était un homme de quarante-cinq à cinquante ans; sa taille
-haute, ses membres vigoureux et bien attachés indiquaient une force
-et une agilité peu communes; son teint était bronzé, et ses traits
-durs et hautains décelaient presque la cruauté; un air de franchise
-qui rayonnait dans ses yeux tempérait néanmoins cette expression et
-répandait même sur sa physionomie un charme dont il était difficile
-de se défendre; le bas de son visage était couvert d'une barbe noire
-et touffue, et d'épaisses boucles d'une longue chevelure brune mêlées
-par places de fils argentés, s'échappaient de son chapeau de paille
-à larges bords et tombaient en désordre sur ses fortes épaules. Son
-costume, en partie recouvert d'un zarapé aux mille couleurs, et
-d'un tissu d'une finesse extrême, ressemblait à celui des riches
-hacenderos[1]. Son large pantalon de velours violet, garni d'une
-profusion de boutons d'or ciselés avec art, et ouvert à la hauteur
-du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles
-sonnaient ces lourds éperons d'argent dont les molettes, larges comme
-des soucoupes, obligent à marcher sur la pointe du pied; sa veste,
-d'une étoffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait
-que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait
-d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un
-superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brodée, et dans
-laquelle étaient passés un revolver à six coups, un poignard et une
-hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquiné d'argent était
-posé en travers de sa selle. Cet individu se nommait don López Arriaga.
-
-Son compagnon portait un costume à peu près semblable au sien. C'était
-un grave et long personnage à la figure taillée en fer de hache, et qui
-répondait au nom de don Juan Venado.
-
-Règle générale en Amérique: depuis la guerre de l'indépendance, tout le
-monde a le droit au _don._
-
---Que vous ai-je annoncé, señor Venado? dit d'un ton satisfait don
-López à son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon
-moment: personne n'est là pour nous espionner.
-
---Qui sait? répondit l'autre; croyez-moi, señor don López, dans les
-villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le
-regarde pas, et en rendre compte à sa manière.
-
---C'est possible, murmura don López en haussant les épaules avec
-dédain; je m'en moque comme d'un _costal de nueces_[2].
-
---Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivés enfin au
-rancho[3] du señor Pépé Naïpès: ce doit être cette hideuse masure, si
-je ne me trompe.
-
---En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drôle n'ait
-pas oublié le rendez-vous que je lui ai donné. Attendez, señor don
-Juan, je vais lui faire le signal convenu.
-
---Ce n'est pas la peine, señor don López, vous savez bien que je suis
-toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plaît de penser
-à moi, répondit une voix railleuse partant de l'intérieur du rancho
-dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebâillement la haute
-stature et la figure intelligente de Pépé Naïpès lui-même.
-
---_¡Ave Maria purísima!_[4] dirent les voyageurs en descendant de
-cheval et entrant dans le rancho.
-
---_Sin pecado concebida_, répondit Pépé en prenant la bride des chevaux
-qu'il conduisit dans l'écurie, où il les dessella et les mit devant une
-énorme botte d'alfalfa[5].
-
-Les deux Mexicains, fatigués d'une longue route, s'assirent sur un banc
-adossé au mur et attendirent le retour de leur hôte en tordant entre
-leurs doigts une cigarette de maïs.
-
-L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant.
-C'était une grande salle percée de deux fenêtres garnies de forts
-barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pénétrer qu'un
-jour incertain; ses murs nus et enfumés étaient couverts d'images
-enluminées représentant divers sujets de sainteté; le mobilier ne
-se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de
-bancs. Quant au plancher, c'était tout simplement le sol battu, mais
-rendu raboteux par la boue qu'avaient apportée les pieds des chalands.
-Une porte soigneusement fermée conduisait à une chambre intérieure
-dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face à la
-première: ce fut par celle-là que rentra Pépé dès qu'il eut donné ses
-soins aux chevaux des voyageurs.
-
---Eh bien! señores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le général
-Alvarez se prépare-t-il à battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin
-emparé de son compétiteur?
-
---Ma foi, répondit don López, je n'en sais rien et je ne m'en occupe
-guère. Nous avons à parler d'affaires plus intéressantes.
-
---_¡Caray!_ señor don López, quelle vivacité! s'écria Naïpès; avant de
-causer, vous vous rafraîchirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un
-verre d'aguardiente pour éclaircir les idées.
-
-L'eau-de-vie fut versée à pleins bords et absorbée d'un trait.
-
---Et maintenant causons sérieusement, dit don López à voix basse,
-après avoir jeté un regard soupçonneux autour de lui. Ainsi que
-nous en étions convenus, je suis allé à la Veracruz pour y recruter
-les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve à la Veracruz
-autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de môme pour
-les _gambucinos_[6], je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs,
-qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, où la Californie
-enlève pour ses riches placers tous les hommes du métier? Et puis,
-comme il est fort probable que nous aurons maille à partir avec les
-Indiens bravos; je me souciais peu d'enrôler des novices qui, à la
-vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec épouvante en nous
-abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire,
-d'hommes aguerris et résolus, que nulle fatigue et nul péril ne
-dégoûtassent, et qui, une fois attachés à notre entreprise, la
-suivissent jusqu'au bout sans hésiter. Je m'en revenais donc assez
-chagriné, lorsque le hasard ou plutôt ma bonne étoile me fit, il y a
-quelques jours, rencontrer à Tubac le señor don Juan Venado que vous
-connaissez déjà.
-
---Oui, interrompit Pépé avec un soupir, nous sommes de vieux amis.
-
---C'est vrai, répondit poliment don Juan, nous avons passé de bonnes
-heures ensemble à México.
-
---Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don López
-en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hésité
-à lui confier qu'un Indien nous ayant révélé à vous et à moi, señor
-Pépé, un riche placer, nous avons formé le projet de réunir une troupe
-d'hommes résolus afin de nous en emparer. Le señor don Juan, dont vous
-connaissez la discrétion, comprit que nous ne voulions pas faire la
-fortune du gouvernement aux dépens de la nôtre, et que, par conséquent,
-l'expédition devait être préparée dans le plus grand secret; car Dieu
-sait les embarras que nous occasionnerait une parole légère en ce
-moment où le monde entier ne rêve que placers, mines d'or, etc., et où
-tous les jours l'Europe vomit sur l'Amérique des nuées de vagabonds
-avides de s'engraisser à nos dépens.
-
---Puissamment raisonné, observa Pépé d'un air convaincu.
-
---Bref, continua don López, j'ai pu, grâce à notre ami, réunir en
-peu de jours, pour notre expédition, la plus belle collection de
-_bribones_, tous gaillards de sac et de corde, ruinés par le monté[7],
-et sur lesquels je puis compter parfaitement...
-
---Je suis en tous points de votre avis, señor don López; et maintenant
-qu'avez-vous résolu?
-
---Nous n'avons pas de temps à perdre, reprit le Mexicain; ce soir même
-nous nous mettrons en route: qui sait si déjà nous n'avons pas différé
-trop longtemps notre départ? Peut-être quelques-uns de ces vagabonds
-d'Europe dont je vous ai parlé ont-ils découvert notre placer: ces
-misérables ont un flair particulier pour trouver l'or.
-
---¡Caray! mon maître, s'écria Pépé en frappant du poing sur la table;
-ce serait à devenir fou: une affaire si bien combinée et si bien menée
-jusqu'ici!
-
---J'y ai autant d'intérêt que vous, señor Pépé, répondit don López avec
-un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spéculations m'ont
-fait perdre toute ma fortune: je veux la rétablir d'un seul coup.
-
-A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable à réprimer un
-sourire, car il était de notoriété publique que le señor don López
-Arriaga était un _lepero_[8] qui, en fait de fortune, n'avait jamais
-possédé un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait été
-qu'un aventurier, et que les malheureuses spéculations dont il se
-plaignait étaient simplement une funeste veine au monté qui lui avait
-récemment enlevé une vingtaine de mille piastres gagnées Dieu sait
-comment. Mais le señor don López était un homme d'une bravoure sans
-égale, doué d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie
-accidentée outre mesure avaient obligé à vivre longtemps dans les
-llanos dont il connaissait aussi bien les détours que les ruses de ceux
-qui les habitent.
-
-Pour ces différentes raisons et bien d'autres encore, le señor don
-López était le seul homme capable de mener à bien la difficile
-expédition qu'ils allaient entreprendre, et le señor Pépé Naïpès, lui
-aussi, avait de rudes revanches à prendre contre le monté; aussi eut-il
-l'air d'ajouter la foi la plus complète à ce qu'il plut au señor don
-López de dire touchant sa fortune perdue.
-
---Mais, dit-il après une seconde de réflexion, et la femme, qu'en
-faisons-nous?
-
---La femme?
-
---Oui.
-
---Eh bien! nous...
-
-En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte
-soigneusement verrouillée. Don López s'interrompit.
-
---Faut-il ouvrir? demanda Pépé.
-
---Oui, répondit don Juan; hésiter ou refuser pourrait donner l'éveil;
-dans notre position, il faut tout prévoir.
-
-Don López consentit d'un signe de tête, et le ranchero alla ouvrir la
-porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait
-l'intention de la jeter bas.
-
-Un homme embossé dans un large manteau, et les ailes du chapeau
-rabattues sur les yeux, entra dans la salle.
-
---_Santas tardes_[9], dit-il en portant la main à son chapeau sans
-l'ôter cependant.
-
---_Dios las de a usted buenas_[10], répondit Pépé; que faut-il servir à
-votre seigneurie?
-
---Une bouteille d'aguardiente, répondit l'étranger en s'installant dans
-l'endroit le plus obscur de la salle.
-
-Dès qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et,
-appuyant sa tête sur sa main, il sembla se plonger dans de sérieuses
-réflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprès
-de lui.
-
-Cependant l'arrivée de l'inconnu avait glacé la faconde de nos trois
-personnages, qui, les bras croisés et le dos au mur, restaient mornes
-et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme était un
-ennemi; ils attendaient avec anxiété ce qui allait se passer. Enfin don
-Juan, voulant savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce mystérieux
-individu, se leva, remplit résolument son verre et se tournant vers
-l'étranger toujours impassible en apparence:
-
---Señor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possèdent à un
-si suprême degré tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire à votre
-santé.
-
-A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tête, fixa un instant
-les yeux sur son interlocuteur, et lui répondit d'une voix sèche et
-brève:
-
---C'est inutile, señor don Juan, car je ne boirai pas à la vôtre; ce
-que je dis à vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le señor don
-López Arriaga, peut également le prendre pour lui, si bon lui semble.
-
---Qu'est-ce à dire, señor? demanda don López en se levant avec
-violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter?
-
---Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention,
-reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, señores, continuez donc
-votre conversation. Elle était, à mon arrivée, des plus intéressantes:
-vous parliez, je crois, d'une expédition que vous préparez, et même
-n'était-il pas question, à l'instant où je suis entré, d'une femme
-indienne que votre digne associé, le seigneur Pépé Naïpès, a enlevée
-pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage
-auprès de ses compatriotes? Que je ne vous dérange pas; je serais
-charmé, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette
-jeune femme.
-
-Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et
-d'épouvante qui s'empara des trois associés à cette révélation
-accablante et imprévue de leurs projets. Un instant ils se figurèrent
-avoir affaire au génie du mal, et firent simultanément le geste de se
-signer. Mais don López et don Juan étaient des hommes qu'un événement,
-si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment
-passé, il se raidirent, et, l'étonnement faisant place à la colère, don
-Juan tira de sa botte vaquera un couteau à lame bien acérée, et fut se
-placer devant la porte, afin de barrer le passage à l'inconnu; tandis
-que don López, le sourcil froncé et le machette à la main, s'avançait
-résolument vers la table derrière laquelle leur étrange interlocuteur,
-debout et les bras croisés, semblait les défier après les avoir si
-cruellement raillés.
-
---Qui que vous soyez, señor caballero, dit don López en s'arrêtant à
-deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu maître d'un secret
-qui tue, et vous allez mourir.
-
---Vous croyez, señor don López? répondit l'autre avec un sourire
-ironique.
-
--Défendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive
-Dieu! je n'hésiterais pas, je vous en préviens.
-
---Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la première personne
-que vous tueriez lâchement; les mornes et les quebradas de la Sierra
-Nevada ont entendu déjà les cris d'agonie de vos victimes.
-
-A cette allusion faite par l'inconnu à un crime que don López croyait
-ignoré de tous, une pâleur livide envahit son visage, un tremblement
-convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se
-précipita sur l'étranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le
-menaçait; mais, dès que don López fut à sa portée, il se débarrassa
-vivement de son manteau et le jeta sur la tête de son ennemi, qui
-roula sur le sol sans pouvoir se délivrer de l'étoffe maudite qui
-l'enveloppait comme un réseau inextricable.
-
-D'un bond l'étranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper
-de don López, il se dirigea vers la porte; mais là, il trouva don
-Juan, qui, s'élançant sur lui, chercha à lui enfoncer son couteau dans
-la poitrine. Sans se déconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son
-agresseur, et, avec une force que celui-ci était loin de soupçonner,
-il lui tordit le bras de telle façon que ses doigts se détendirent, et
-qu'il laissa échapper le couteau avec un cri de douleur.
-
-L'étranger le ramassa, et, serrant don Juan à la gorge:
-
---Écoute, misérable, lui dit-il; je suis maître de ta vie, et je
-pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau
-et faire tort au _garrote_ qui t'attend; seulement je veux te marquer
-pour que tu te souviennes de moi!
-
-Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blêmi du Mexicain, il
-lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagèrent la figure
-dans toute sa longueur.
-
---Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dégoût, nous nous
-retrouverons dans la Prairie!
-
-Et, s'élançant hors de la salle, il disparut.
-
-Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls, une expression de rage
-impuissante et de haine mortelle contracta leur visage.
-
---Oh! s'écria don López en grinçant des dents et en montrant le poing
-au ciel, je me vengerai!
-
---Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en étanchant le sang qui
-souillait son visage.
-
---C'est égal, dit à part lui Pépé Naïpès en jetant sur ses compagnons
-un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray!
-c'est un rude homme!
-
-[1] Fermiers.
-
-[2] Sac de noix (proverbe).
-
-[3] Auberge.
-
-[4] Façon de se saluer dans la nouvelle Espagne.
-
-[5] Herbe qui ressemble au trèfle.
-
-[6] Chercheurs d'or.
-
-[7] Jeu de cartes.
-
-[8] Lazzarone.
-
-[9] Manière de saluer qui équivaut à un bonsoir.
-
-[10] Dieu vous le donne bon.
-
-
-
-
-II.
-
-LES CHASSEURS DE BISONS.
-
-
-A deux lieues au plus de Santa Fé, dans une clairière située sur le
-bord de la petite rivière qui borde le presidio, le soir du jour où
-s'étaient passés les événements que nous venons de rapporter, six
-hommes aux traits durs, profondément accentués, et portant le costume
-des chasseurs de bisons, c'est-à-dire le chapeau à larges bords, la
-veste de velours garnie de réales percées en guise de boutons, la
-culotte serrée aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes
-vaqueras et le zarapé bariolé, étaient réunis autour d'un grand
-feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en
-s'occupant activement des préparatifs de leur souper. Frugal repas, du
-reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de
-leur chasse, de quelques patates et de tortillas de maïs cuites sous la
-cendre: le tout arrosé d'eau de smilax et d'aguardiente.
-
-La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans
-l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne
-répandait qu'une lueur incertaine. Le paysage était noyé dans ces flots
-d'épaisses vapeurs qui, dans les pays équatoriaux, s'exhalent de la
-terre à la suite d'une chaude journée. Le vent soufflait violemment au
-travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit
-sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats
-sauvages se mêlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements
-des pumas et des jaguars.
-
---Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en
-retournant les patates dont il surveillait la cuisson.
-
---Je suis de votre avis, Fleur-de-Genêt, répondit un grand homme sec
-en ce moment occupé à rendre le même service à la bosse de bison; le
-soleil était, à son coucher d'une couleur de cuivre qui ne présage rien
-de bon.
-
---Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis
-une faute en allant trouver seul ce misérable López.
-
---Frère, vous savez que je n'ai pas approuvé cette démarche; mais le
-Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme.
-
---Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux
-coureurs de bois, nous avons agi en véritables enfants en nous fourrant
-à l'étourdie dans un véritable guêpier dont je ne vois pas comment nous
-sortirons.
-
---Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un oeil sûr on vient à bout
-de bien des choses, et sept hommes déterminés en valent cinquante dans
-la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans
-secours lorsqu'il réclamait notre aide?
-
-Tous les chasseurs se récrièrent en protestant de leur dévouement au
-Faucon-Noir.
-
---Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens,
-reprit le Castor, notre plus grande joie a été de voir grandir à nos
-côtés et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chétif et
-malingre que nous avons sauvé si miraculeusement lors de l'incendie
-de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous
-dévouer à son bonheur: le moment est arrivé, hésiterons-nous?
-
---Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Genêt.
-
---Bien parlé! s'écria le Castor. Et maintenant, frères, soupons.
-
-La bosse de bison fut tirée du feu, posée sur une large feuille
-d'abanijo au milieu du cercle formé par les chasseurs. Chacun s'arma de
-son couteau, et ils commencèrent à manger de bon appétit.
-
---Cette affaire de l'hacienda n'a jamais été bien éclaircie, dit l'un
-d'eux en engloutissant une énorme tranche de bison saupoudrée de
-piment, et, dans l'intérêt de l'enfant, peut-être aurions-nous dû faire
-des recherches.
-
---Chut! répondit le Castor en baissant la voix, Tío Perico et moi nous
-nous en sommes occupés. Croyez-vous donc que je n'aie pas songé comme
-vous à retrouver la famille de notre cher enfant?
-
---Eh bien, demanda un des chasseurs, qui était resté silencieux
-jusque-là et qu'on appelait le Grand-Lièvre, qu'avez-vous découvert?
-
---Hélas! répondit Tío Perico, en secouant tristement la tête, ce que
-nous avons appris se borne à bien peu de chose.
-
---Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins
-de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se
-bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du
-Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme
-riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que
-depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de
-l'incendie,--que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,--des
-personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout
-espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies
-sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi
-calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il
-mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore?
-Voilà ce que personne ne saurait dire.
-
---Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit
-Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon
-retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt
-ans passés?
-
---Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que,
-lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de
-velours bleu brodé d'argent contenant des reliques?
-
---C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire?
-
---Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait
-si....
-
---Hum! fit Tío Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à
-la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite.
-
-Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper
-était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques
-brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit
-le plus commodément possible.
-
-Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et
-un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs
-poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre.
-
-Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques
-d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu.
-C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus
-de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses
-moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne
-respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré;
-son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche
-moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une
-physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression
-d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons,
-le costume de chasseur.
-
---Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune
-homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les
-ladrones?
-
---Je les ai vus, répondit laconiquement le Faucon.
-
---Et que prétendez-vous faire?
-
---Sauver le Pigeon-Volant, si mes frères veulent me venir en aide.
-
---Pourquoi ne le ferions-nous pas?
-
---La tâche sera rude.
-
---Tant mieux, corne-boeuf! dit le plus jeune en frappant la terre de la
-crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu
-maille à partir avec ces effrontés pillards des Prairies.
-
---Ainsi Je puis compter sur mes frères?
-
---Écoute-moi, _muchacho_, dit Tío Perico d'une voix solennelle; sache,
-une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prêts à sacrifier
-leur vie pour te voir heureux.
-
---Je le savais, répondit le jeune homme avec émotion; mais
-pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois,
-tant le projet que j'ai conçu est grave et périlleux.
-
---Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tête et qu'un coeur,
-sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet?
-
---Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè[1], la fille de
-Mahaskak[2], le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre
-dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon coeur s'est envolé
-vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu
-qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme.
-Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois
-pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte
-Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il
-entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef
-des Comanches lui a vendu.--Une cinquantaine de bandits gambucinos et
-trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que
-soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de
-tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me
-suivre?
-
---Quand partons-nous?
-
---Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous,
-et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut
-donc nous hâter de suivre ses traces.
-
---Partons, répondirent les chasseurs.
-
-Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant
-d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier
-américain est pourvu.
-
-A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de
-feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut,
-s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe
-de paix.
-
-A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le
-plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était
-un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa
-physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement
-empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des
-Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres
-fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre
-lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage.
-
-Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs
-étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son
-dos comme une crinière; une profusion de colliers de _wampum_ ornaient
-sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une
-tortue bleue grande comme la paume de la main.
-
-Le reste du costume se composait du _mitasse_[3] attaché aux hanches
-par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise
-de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures,
-ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes;
-un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins,
-s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à
-terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de
-perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de
-chevelures humaines, pendait à son côté gauche.
-
-Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à-dire le couteau à
-scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le
-manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait
-un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était,
-en effet, le célèbre Nauchenanga.
-
-Le Faucon-Noir s'avança seul au-devant de l'Indien.
-
---Que veut mon frère? dit-il.
-
---Voir le visage d'un ami, répondit le chef d'une voix douce.
-
-Alors les deux hommes portèrent la main droite à leur front, croisèrent
-ensuite les bras en passant la main droite sur l'épaule gauche, et
-inclinant la tête en même temps, ils se saluèrent suivant l'usage de la
-Prairie.
-
-Cette cérémonie préliminaire terminée, le Faucon-Noir prit la parole.
-
---Mon frère est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume
-dans le calumet de ses amis blancs.
-
---Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga.
-
-Et, s'approchant du feu, il s'accroupit à la mode indienne, détacha son
-calumet de sa ceinture, et se mit à fumer en silence.
-
-Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprévue,
-étaient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se
-passèrent ainsi sans que personne parlât; chacun attendait que le chef
-indien expliquât le motif de sa présence. Enfin Nauchenanga secoua la
-cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture, et, s'adressant au
-Faucon-Noir:
-
---Mon frère repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette
-année au Cerro Prieto[4].
-
---Oui, répondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon
-frère a-t-il l'intention de nous accompagner?
-
---Non, mon coeur est triste; Niang[5] s'est appesanti sur moi.
-
---Que veut dire mon frère? lui serait-il arrivé un malheur?
-
---Mon frère ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon[6] a vu
-couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu[7]?
-Ou bien me suis-je trompé et mon frère n'aime-t-il réellement que
-les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? répondit
-l'Indien, dont le regard étincela comme celui d'un chat-tigre.
-
---Que mon frère s'explique plus clairement et alors je tâcherai de le
-comprendre, murmura le Faucon-Noir.
-
-Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait réfléchir
-profondément.
-
-Enfin il releva la tète, rendit à son regard toute sa sérénité, et,
-d'une voix basse et mélodieuse:
-
---Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi[8]? dit-il; le petit
-oiseau qui chante dans mon coeur ne chante-t-il pas dans le tien?
-Pourquoi ne pas être franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue
-fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et
-réussir. Que mon frère s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes.
-
---Mon frère a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans
-le coeur un petit oiseau qui me répète de douces paroles à chaque
-instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le
-Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pères;
-mais que peut la volonté d'un homme seul?
-
---Mon frère se trompe, il n'est pas seul; je vois à ses côtés les six
-plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc là mon frère?
-Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il
-de l'amitié de son frère rouge Nauchenanga, le grand sagamore des
-Comanches?
-
---Je n'ai jamais douté de l'amitié de mon frère; c'est un illustre
-chef, et je suis flatté de l'offre qu'il veut bien me faire, répondit
-le jeune homme sans se compromettre.
-
---Eh bien, que mon frère dise un mot, et deux cents guerriers comanches
-se joindront à lui pour délivrer le Pigeon-Volant et prendre la
-chevelure de ses ravisseurs.
-
---Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que
-vous êtes honnête et que votre parole est sacrée.
-
---Michabou[9] nous protège, dit l'Indien en se levant; mon frère peut
-compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui
-livrer sans défense.
-
---Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauvé la jeune fille, à
-qui appartiendra-t-elle?
-
---Rant-chaï-vaï-mè est sage, répondit noblement l'Indien, elle choisira
-entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera
-son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la
-solitude.
-
---Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrêt de celle que j'aime,
-je saurai m'y soumettre en homme de coeur.
-
---Mon frère parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment.
-
-Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans
-ajouter une parole.
-
-Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairière pour
-se mettre à la poursuite des gambucinos.
-
-[1] Le pigeon volant.
-
-[2] Le loup blanc.
-
-[3] Long caleçon.
-
-[4] La montagne Noire.
-
-[5] Dieu du mal.
-
-[6] Oiseau de Paradis.
-
-[7] Espagnols.
-
-[8] Faucon noir.
-
-[9] Dieu.
-
-
-
-
-III.
-
-EL VADO.
-
-
-Don López ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il
-avait reçu. L'orgueil, la colère, et surtout le désir de se venger
-lui rendirent le courage, et, quelques minutes après le départ du
-Faucon-Noir, il avait retrouvé toute son audace et son sang-froid.
-
---Vous le voyez, señor Pépé, dit-il en s'adressant au ranchero, nos
-projets sont connus; il faut donc nous hâter si nous ne voulons
-voir ici faire irruption les suppôts du gouvernement. Ce soir même,
-aidé du señor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez à cheval
-le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tête d'un chapeau
-d'homme à larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrivée
-sera le signal du départ de l'expédition.
-
---Mais, observa Pépé, dans quel but vous embarrasser d'une femme?
-
---Parce que cette femme, dit López avec une émotion mal dissimulée,
-est douée d'une beauté étrange; elle est aimée des principaux chefs
-des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer;
-elle est donc pour nous un otage précieux, comme l'a fort bien dit
-l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grâce à elle,
-je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous
-fermer la route du placer.
-
-Don López se leva, et, remontant à cheval, prit au galop la route du
-Cerro Prieto.
-
---Hum! fit Pépé en le regardant s'éloigner, quel oeil de démon!
-Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu
-ainsi! Comment tout cela finira-t-il?
-
-Et, sans plus de commentaires, il commença à mettre tout en ordre dans
-le rancho. Lorsque ses apprêts furent terminés, il jeta un regard
-autour de lui.
-
-Le señor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette à la bouche,
-buvait à petits coups l'eau-de-vie restée dans la bouteille, sans doute
-pour se consoler de la _navajada_ dont l'avait gratifié le Faucon-Noir,
-et qui déjà se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse
-physionomie du monde.
-
---Hé! dit le ranchero d'une voix insinuante, señor don Juan, savez-vous
-qu'il est à peine cinq heures?
-
---Vous croyez? répondit l'autre pour dire quelque chose.
-
---J'en suis sûr.
-
---Ah!
-
---Est-ce que le temps ne vous semble pas long?
-
---Extraordinairement.
-
---Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abréger.
-
---De quelle façon?
-
---Oh! mon Dieu, avec ceci.
-
-Et Pépé sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il étala avec
-complaisance sur la table.
-
---Ah! la bonne idée! s'écria don Juan, dont les yeux étincelèrent;
-faisons un monté!
-
---A vos ordres; mais que jouerons-nous?
-
---Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en
-se grattant la tète.
-
---La moindre des choses, simplement pour intéresser la partie.
-
---Encore faut-il l'avoir.
-
---Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai
-une proposition.
-
---Faites, señor, je serai charmé de la connaître.
-
---Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir
-dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don López.
-
---Accepté, s'écria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non
-moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une
-heure.
-
---Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero.
-
---Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commençons-nous?
-
---Je suis à vos ordres.
-
-La partie s'engagea, et bientôt, oubliant tout autre intérêt, les deux
-hommes furent complètement absorbés par les combinaisons du _siete de
-copas_, de _el as de oro_, du _tres de bastos_ et du _dos de espadas._
-
-Au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, l'Angelus sonne au
-coucher du soleil, et dans ces contrées, où il n'y a pas de crépuscule,
-la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini
-de tinter, l'ombre est épaisse. L'heure était donc bien choisie pour le
-départ, et Pépé ne le retarda pas, car, bien qu'il eût déployé toute sa
-science, il avait trouvé dans le señor don Juan un adversaire tellement
-habile, qu'après plus de trois heures d'une lutte acharnée, tous deux
-se trouvaient aussi avancés qu'auparavant.
-
-Au dernier coup de l'Angelus, Pépé mit la clef dans la serrure de
-la porte conduisant à sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques
-secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant.
-
-Rant-chaï-waï-mè était une mignonne jeune fille de seize ans à peine,
-à la tournure gracieuse, légère, avec ce laisser-aller plein de
-charme que les Espagnols appellent _salero_, mot que nulle expression
-française ne saurait rendre; ses traits délicats, presque enfantins,
-respiraient la douceur et l'innocence; son front rêveur, ses grands
-yeux noirs et pensifs, son nez finement découpé, aux ailes mobiles,
-sa bouche rieuse bordée de deux lèvres parfaitement ourlées, ses
-dents blanches et son petit menton à fossette, lui formaient la plus
-délicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistré,
-presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes,
-ses cheveux noirs lui tombant en deux énormes tresses sur les talons,
-ses mains d'une petitesse extrême, complétaient l'ensemble enchanteur
-de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle était vêtue
-de deux larges chemises de calicot rayé; l'une, serrée au cou, tombait
-jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attachée à la ceinture, lui
-descendait jusqu'aux chevilles. Son cou était orné de colliers de
-perles fines entremêlées de ces petits coquillages nommés wampums et
-qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles étaient
-entourés de larges cercles d'or, et un petit diadème du même métal
-rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brodés de
-laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux
-et finement cambrés.
-
-A son entrée dans la salle, un nuage de tristesse et de mélancolie
-répandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus
-à sa personne.
-
---Allons, _waïnè_[1], lui dit le ranchero, séchez vos larmes, nous ne
-vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-être
-mieux que vous le croyez.
-
-La jeune fille ne répondit pas, elle se laissa déguiser sans
-résistance, mais en faisant une petite moue à désespérer un saint.
-
---S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pépé à part lui, tout en
-attifant sa prisonnière et en jetant un regard de convoitise sur les
-joyaux dont elle était parée; il faut être fou pour gâcher ainsi l'or
-et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter
-quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille
-piastres! Quelle magnifique partie de monté on ferait avec cela! Ah! si
-don López avait voulu.... Enfin nous verrons.
-
-Tout en faisant ces judicieuses réflexions, le ranchero avait achevé la
-toilette de la jeune fille; il compléta son déguisement en lui jetant
-sur les épaules le manteau abandonné par le Faucon-Noir; puis, donnant
-un dernier regard à sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de
-cartes qui était resté sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et
-sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du señor don Juan,
-qui, malgré les divers incidents de la journée, avait repris sa bonne
-humeur, grâce sans doute au monté, cette passion invétérée de tout bon
-Mexicain.
-
-La porte fermée avec soin, l'Indienne fut placée sur un cheval, Pépé
-monta sur un autre, ainsi que le señor don Juan, et, abandonnant sa
-maison à la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en
-soucier, le ranchero donna le signal du départ, suivi de ses deux
-compagnons; il fit un détour pour traverser le pueblo et se dirigea au
-grand trot du côté du Cerro Prieto.
-
-Don López avait mis le temps à profit, et tout était prêt pour le
-départ. Les nouveaux venus ne descendirent même pas de cheval; dès
-qu'on les aperçut, la caravane, composée, comme nous l'avons dit,
-d'une cinquantaine d'hommes déterminés, après s'être, formée en file
-indienne, s'ébranla dans la direction des Prairies, non sans avoir
-prudemment détaché sur ses flancs deux éclaireurs chargés de surveiller
-les environs.
-
-Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, semé
-d'embûches de toutes sortes où à chaque instant l'on craint de voir
-s'élancer de derrière les buissons l'ennemi qui vous guette au passage.
-Aussi la petite troupe, inquiète et tressaillant au moindre bruit,
-s'avançait-elle silencieuse et morne, les yeux fixés sur les halliers
-touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prête à tirer au
-moindre mouvement suspect.
-
-Cependant les gambucinos marchaient déjà depuis trois heures sans que
-rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait
-à régner autour d'eux; peu à peu leurs appréhensions se dissipèrent
-et ils commençaient à causer à voix basse et à rire de leurs terreurs
-passées, lorsqu'ils arrivèrent sur les bordas d'une petite rivière qui
-leur barra le passage.
-
-Dans l'intérieur de l'Amérique du Sud les voies de communication sont
-nulles et par conséquent le système des ponts complètement négligé.
-On ne connaît que deux moyens de traverser les rivières: chercher un
-_vado_ (gué), ou, si l'on est trop pressé, lancer son cheval dans le
-courant, souvent très rapide, et tâcher d'atteindre l'autre bord à la
-nage. Don López choisit le premier moyen: il chercha un vado.
-
-Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientôt toute la troupe entra
-dans l'eau; quoique le gué ne fût pas égal et que parfois les chevaux
-eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligés de se mettre à la
-nage, tous les cavaliers passèrent sans accident.
-
-Il ne restait plus sur la rive que don López, le chef comanche, qui
-avait rejoint l'expédition quelques minutes avant son départ et lui
-servait de guide, la jeune Indienne et le señor Pépé Naïpès.
-
---A nous maintenant, chef, dit don López en s'adressant à Nauchenanga;
-vous voyez que nos hommes sont en sûreté et n'attendent plus que nous
-pour se mettre en route.
-
---La waïnè première, répondit laconiquement l'Indien.
-
---C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don López; et se tournant
-vers sa prisonnière:--Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que
-possible le timbre de sa voix.
-
-La jeune fille, sans répondre, fit résolument entrer son cheval dans la
-rivière; les trois hommes la suivirent.
-
-La nuit était sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune
-incessamment voilée ne brillait qu'à de longs intervalles, ce qui
-rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les
-objets à une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes,
-don López crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne
-suivait pas la ligne tracée par le vado, mais appuyait sur la gauche
-comme s'il se fût abandonné au courant. Il poussa son cheval en avant
-pour s'assurer de la réalité du fait; mais tout à coup une main
-vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant même qu'il songeât à
-résister, il fut renversé dans l'eau et pris à la gorge par un Indien.
-
-Pépé Naïpès s'élança à son secours.
-
-Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une
-impulsion occulte, s'éloignait de plus en plus de l'endroit où les
-gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant
-de ce qui se passait, rentrèrent dans l'eau pour venir en aide à leur
-chef, tandis que d'autres, guidés par don Juan, suivirent le rivage
-au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il
-aborderait.
-
-Pépé Naïpès, après plusieurs efforts infructueux, se rendit maître du
-cheval de don López et le mena à celui-ci au moment où il venait de
-tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain
-se remit en selle et gagna le rivage où il tâcha de rétablir un peu
-d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxiété les péripéties du
-drame silencieux qui se jouait dans la rivière entre Nauchenanga et la
-jeune Indienne.
-
-Le chef comanche avait lancé son cheval à la poursuite de celui du
-Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallèle, suivaient
-le fil de l'eau, le premier cherchant à se rapprocher du second qui
-s'efforçait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui
-les séparait.
-
-Tout à coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un
-hennissement de douleur, et il commença à battre follement l'eau de
-ses pieds de devant, tandis que la rivière se teignait en rouge autour
-de lui; le chef, comprenant que son cheval était blessé à mort, quitta
-la selle et se pencha de côté, prêt à plonger. En ce moment, une face
-hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une façon diabolique,
-et une main s'avança vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable
-sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, même dans les
-circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit
-le crâne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau.
-
-Alors un formidable cri de guerre éclata dans la forêt, et une
-cinquantaine de coups de feu éclatèrent, tirés des deux rives à la fois
-et illuminant la scène de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de
-peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mêlée terrible s'engagea.
-
-Les Mexicains, pris à l'improviste, se défendirent d'abord mollement,
-lâchant pied et cherchant un abri derrière les arbres; mais obéissant
-à la voix de don López qui faisait des prodiges de valeur tout en
-excitant ses compagnons à vendre chèrement leur vis, ils reprirent
-courage, se formèrent en escadron serré et chargèrent les Indiens
-avec furie, luttant corps à corps avec eux, les assommant à coups de
-crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut
-court. Les peaux-rouges voyant le mauvais résultat de leur surprise,
-se découragèrent et disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus.
-Cinq minutes plus tard, le calme et le silence étaient si complètement
-rétablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas été blessés et si
-plusieurs Indiens n'étaient pas restés sur le champ de bataille, cette
-scène étrange aurait pour ainsi dire pu sembler un rêve.
-
-Dès que les sauvages furent en fuite, don López jeta un regard avide
-sur la rivière: de ce côté aussi la lutte était terminée. Nauchenanga,
-monté en croupe derrière la jeune fille, guidait son cheval vers le
-rivage qu'il ne tarda pas à atteindre.
-
---Eh bien? lui demanda don López.
-
---Les Pawnies sont des renards sans courage, répondit le Comanche en
-montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes à
-sa ceinture, ils fuient comme des femmes dès qu'ils voient le visage
-d'un guerrier de ma nation.
-
---Bien! fit avec joie don López, mon frère est un grand chef, il a un
-ami.
-
-L'Indien s'inclina avec un sourire indéfinissable; son but était
-atteint, il avait gagné la confiance de celui qu'il voulait perdre.
-
-La troupe se remit en marche.
-
-Pendant plus d'un mois, le voyage des aventuriers à travers la Prairie
-ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens
-qui les suivaient pour ainsi dire à la piste. Ils voulaient délivrer
-le Pigeon-Volant, c'était là du moins le principal motif de leurs
-agressions; le second était cette haine qui séparera toujours la race
-rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'année en année
-davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires
-de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu même où reposent
-les os de leurs pères, les refoulant sans cesse vers les mornes désolés
-et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite
-que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants
-de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculés.
-
-[1] Femme.
-
-
-
-IV
-
-LA GROTTE DU SAYOTKATTA[1]
-
-
-Le Néobraska--la Plate--ainsi que le nomment les Indiens, est un de
-ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en
-posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage
-en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se
-réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre
-dans le Missouri.
-
-C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large
-fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous.
-
-L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus
-aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu.
-La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule
-silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes
-si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste
-plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé
-à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une
-grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès
-semblables à des pierres tumulaires.
-
-A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant
-a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les
-Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et
-du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se
-font les hécatombes à _Kitchi-Manitou._ Un grand nombre de crânes de
-bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en
-courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce
-dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut
-du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes,
-la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies
-et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore
-américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui
-ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou
-longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin,
-bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent
-les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de
-neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant,
-empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur.
-
-Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle
-soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les
-Indiens nomment _wabigon-quisi_», le mois des fleurs, la tranquillité
-du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de
-la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut
-suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée
-_Paduca_, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de
-la fourche.
-
-C'était l'heure où le _maukawis_[2] faisait entendre son dernier chant
-pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du
-soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges.
-
-Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent
-subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour
-la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait
-l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup
-d'oeil, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec
-attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces
-trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est
-proverbiale dans le Nouveau-Monde.
-
-Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie
-sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille
-moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient
-remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où
-l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa
-chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir.
-Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de
-peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs.
-
-Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût:
-une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir
-grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies
-de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur
-chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses
-que savent si bien confectionner les _squaws_[3]. Une couverture
-bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de
-les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs
-mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la
-poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient
-armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux
-arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les
-avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les
-recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les
-avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs,
-car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes;
-leurs montures mêmes, _mustangs_ presque aussi indomptés que leurs
-maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont
-ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de
-plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges
-et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise,
-complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables.
-
-Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les
-ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un
-vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun
-attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas
-d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente
-pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à
-peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées
-d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture[4] de son cheval.
-
-Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part
-trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'oeil et
-l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux
-personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à
-voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des
-Comanches.
-
-Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de
-Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et
-le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos,
-fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés
-de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient
-succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à
-murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis
-et les exhortations.
-
-L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans
-l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les
-mystères de la nuit profonde qui l'entourait.
-
---Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à
-dissimuler nos traces aux Pawnies?
-
---Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale,
-les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît
-tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux.
-
---Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis?
-
---Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme
-le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur
-chevelure; souvent on le croit loin et il est près.
-
---J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux
-bandits qui l'accompagnent?
-
---Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit
-l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît.
-Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'oeil de l'aigle et la
-prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau
-qui chante dans son coeur et qui lui dit: Viens! viens!
-
---Qu'entendez-vous par là? quel oiseau?
-
---Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion.
-
---L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher
-de dire don López.
-
---L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui
-échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va
-parler.
-
---J'écoute.
-
---Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à
-l'_endit-ha_[5], et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux
-cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile
-d'atteindre le placer que je vous ai donné.
-
---Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un
-soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se
-préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de
-nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert.
-
---Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme,
-j'entends le silence!
-
-Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles,
-lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui,
-le fit tomber sur les genoux.
-
-Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine
-au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de
-la tente.
-
---Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de
-guerre.
-
-Et il s'élança dans la Prairie.
-
---Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups
-enragés! Aux armes! enfants! aux armes!
-
-En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués
-derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment
-des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans
-la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant
-faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute
-bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour
-il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les
-Peaux-rouges, leurs ennemis mortels.
-
-Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la
-droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les
-mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes
-herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder
-autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui
-devenaient de moins en moins distincts.
-
-Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert
-de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il
-était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises
-différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du
-cachorro de agua[6]. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri
-poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait
-sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce
-tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages,
-rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un
-cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans
-l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des
-entrailles de la terre.
-
-Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il
-venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas
-en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il
-reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son oeil
-assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui:
-
---_Curujira_[7] a-t-il appris au sage _piaïes_[8] ce que le grand chef
-comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme.
-
---Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner
-le silence.
-
-L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea
-dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu
-une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva,
-à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de
-forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une
-lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté
-en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa
-poitrine, il attendit.
-
-Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était
-un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu
-épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle
-qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus,
-séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques
-et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue
-en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de
-chevelures humaines tressées avec art.
-
-Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux
-hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole.
-
---Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il.
-
-L'Indien s'inclina.
-
---_Iurupari_[9] nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet
-doit-il échouer!
-
---Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes.
-
---Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête.
-
---Mon frère est impatient, observa le devin.
-
---J'attends que mon père s'explique.
-
---Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en
-jetant sur le chef un regard scrutateur.
-
---_Ouah!_ fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel
-autre que mon père oserait habiter ici?
-
---Personne; mais d'autres peuvent y venir.
-
---Et qui donc?
-
---Néculpangue[10], le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la
-terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu?
-
-A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva
-d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur:
-
---_Cudina[11]! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les
-secrets d'un chef?
-
-Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et
-lui répondit d'une voix affectueuse:
-
---Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui
-parle.
-
-Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits
-avaient repris leur impassibilité; il répondit:
-
---Que mon père me pardonne. Outkum[12] avait troublé mes esprits, je
-n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué.
-
---Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec
-calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent
-ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur.
-
---Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à
-l'heure je ne savais ce que je disais.
-
---Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne
-qu'il le fasse attendre.
-
---Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout.
-
---Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà.
-
---Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à
-dissimuler plus longtemps.
-
---Me voici! dit une voix mâle et sonore.
-
-Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux
-yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui.
-
---Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect
-devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient
-célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest.
-
-Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des
-Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais
-qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres
-robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une
-de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont
-impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude
-vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de
-finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils
-noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux
-lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat.
-
-Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu
-approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme
-un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre
-de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin
-qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui
-le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et
-peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il
-était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait
-adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui
-il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et
-parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de
-découvrir où il se retirait.
-
-On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité
-qui dépassait toute croyance.
-
-D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et
-surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant
-à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie
-raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant
-en pareille matière.
-
-Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos,
-c'est-à-dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et
-indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à
-la main un rifle précieusement damasquiné.
-
-Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole:
-
---Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera[13] lui a été
-propice.
-
---Le grand tokki[14] des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai
-obéi, répondit majestueusement le chef.
-
---Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier.
-
---Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être
-commises dans l'accomplissement de ma mission.
-
---Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes.
-
---Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui,
-immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le
-moins du monde à leur laisser le terrain libre.
-
---Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main
-du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et
-Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane[15].
-
---La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le
-désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père
-m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici.
-
---Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour
-accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son coeur; celle qu'il
-aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il
-ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa
-parole est la plus belle vertu du guerrier indien.
-
---Qu'ordonne mon père?
-
---Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers
-de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir.
-Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui
-souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du coeur
-d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à
-choisir, les prisonniers seront amenés ici.
-
---Cela sera fait.
-
---Et le Faucon-Noir?
-
---Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les
-chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp.
-
---Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de
-satisfaction.
-
---C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne.
-
---Mon frère le hait?
-
---Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga
-avec un sourire indéfinissable.
-
---Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa
-hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous[16]; j'aiderai
-mon frère.
-
---Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef
-avec un vif mouvement de joie.
-
---Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une
-plus longue absence inquiéterait l'Espagnol.
-
-Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes.
-
-Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à
-ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions,
-poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp
-des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers
-le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par
-intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des
-lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude
-de sauvages.
-
-Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante
-qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux,
-s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques
-pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le
-coeur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque
-et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des
-cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient
-devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours.
-En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui
-dit ce seul mot:
-
---Arrête!
-
-Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent
-qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains
-et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue.
-
---Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il
-aime.
-
---Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le
-_walkon_ m'appelle à son aide.
-
---Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai.
-
---Le Faucon n'est pas un Indien.
-
---Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour
-obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux
-Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons
-appellent don López.
-
-Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à
-l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus
-qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en
-désordre.
-
-Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine
-avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et
-tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur.
-
-[1] Sorcier voyant.
-
-[2] Espèce de caille.
-
-[3] Femmes indiennes.
-
-[4] Composée de peaux de mouton et de ponchos.
-
-[5] Point du jour.
-
-[6] Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les rivières de
-l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé, mais il
-conserve toujours son cri plaintif.
-
-[7] L'esprit des pensées.
-
-[8] Sorcier.
-
-[9] Esprit malin.
-
-[10] Le lion du désert.
-
-[11] Homme-femme! terme de souverain mépris.
-
-[12] Le méchant esprit.
-
-[13] Esprit des chemins.
-
-[14] Souverain maître.
-
-[15] Paradis indien.
-
-[16] Enfants.
-
-
-
-
-V
-
-LE TREMBLEMENT DE TERRE.
-
-
-Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un
-drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains.
-
-Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise;
-comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de
-l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse
-défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois
-les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant
-ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols;
-souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant
-à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils
-désespéraient de triompher autrement.
-
-Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient
-péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort
-et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant
-une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se
-trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner
-quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé;
-mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient
-suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à
-l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées
-qu'ils lancèrent dans toutes les directions.
-
-Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens,
-profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie,
-escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les
-gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage
-et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient
-accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes
-encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos.
-
-Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver
-les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado
-qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à
-ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain
-que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de
-la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se
-trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente.
-
-Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille
-au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue
-de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.
-
---Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi,
-waïnè; il faut partir.
-
---Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas!
-
---Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence:
-le temps est précieux.
-
---Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort,
-dit fièrement la jeune fille.
-
---Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec
-colère, voulez-vous me suivre, oui ou non?
-
-Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules.
-
-Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait
-violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il
-chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les
-mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa
-un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil
-froncé, l'attitude menaçante:
-
---Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de
-ma nation qui m'appellent.
-
-Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en
-poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui
-avait traversé le bras.
-
---Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec
-un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.
-
-Et, l'oeil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes,
-elle se prépara à renouveler la lutte.
-
-Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe
-au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer
-le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit
-tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur
-le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper
-le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa
-aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança
-sur elle et tous deux roulèrent sur le sol.
-
-La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de
-sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes,
-à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son
-lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en
-silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec
-toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer
-ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente.
-Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme
-lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi
-mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront.
-
---Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore
-vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main
-morte!
-
---Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa
-ceinture.
-
---Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les
-mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser
-compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car
-je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois
-faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces
-inutiles et causons un peu.
-
---Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant
-d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet.
-
-Le coup partit.
-
-Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du
-chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle,
-qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais
-il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la
-tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.
-
-Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent
-dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.
-
-Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une
-quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après
-les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir
-en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant
-les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la
-fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa
-sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les
-individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et
-les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don
-López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se
-laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha
-sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa
-petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un
-ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.
-
-Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il
-poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi
-galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs
-et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et,
-abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses
-alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.
-
-Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les
-habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et
-donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou
-ralentir, car le but est la victoire ou la mort.
-
-Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec
-les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans
-la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande,
-franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie
-avec une vitesse qui tenait du prodige.
-
-Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et
-tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons
-passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant
-par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et
-lugubre appel d'un frère.
-
-Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que
-les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux
-s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds
-râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux
-une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain
-se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent
-subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et
-les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel,
-ne purent retenir un cri d'épouvante.
-
-Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte
-céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune,
-immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une
-transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient
-visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y
-avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska
-avait subitement cessé de couler.
-
-Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec
-une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme
-par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et
-s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité
-inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la
-plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la
-terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les
-collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui
-lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença
-à s'agiter avec un mouvement lent et continu.
-
---Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et
-en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.
-
-En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau
-de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de
-cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots
-de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières
-changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de
-toutes parts sous les pas des hommes atterrés.
-
-Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière
-dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux
-hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient
-la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les
-uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les
-précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur
-course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les
-jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle
-avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements
-plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur
-neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en
-poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre
-et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés
-par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.
-
-Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est
-possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au
-camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes
-de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et
-terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin
-des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir
-assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se
-faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts
-vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent
-avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de
-douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des
-cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et
-sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant
-vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.
-
-La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses;
-vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud,
-le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux
-Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une
-terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour
-d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans
-ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre
-dans leurs coeurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur
-vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons
-à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de
-sépulcre.
-
-
-
-
-VI
-
-LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.
-
-
-Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et
-les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il
-leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti
-sous les eaux ou dévoré par les flammes.
-
-A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le
-Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.
-
-Le chasseur abandonna la poursuite de don López.--Que demandent mes
-frères? dit-il.
-
---Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.
-
-Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes
-qui attendaient de lui leur salut.
-
---Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs
-mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez,
-dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et,
-alors, que Wacondah vous protège.
-
-Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus
-hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se
-laissaient tuer sans opposer de résistance.
-
-Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de
-confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos.
-Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López,
-ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les
-avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir
-ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils
-l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.
-
-Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une
-seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado
-avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion
-qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.
-
-La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que
-le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans
-ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les
-gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en
-cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras
-mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en
-pleine poitrine.
-
-Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant
-splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de
-la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux
-animaux.
-
-Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette
-adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient
-déjà à les lancer dans les flots.
-
-Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux,
-tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs
-pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter
-son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et
-deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.
-
-Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les
-mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas
-épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de
-sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les
-chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait
-la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses
-côtés avec un sifflement sinistre.
-
---A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à
-mon secours!
-
---Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!
-
-Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le
-chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière
-pour venir en aide à celle qu'il aimait.
-
---Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?
-
-Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de
-Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au
-milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de
-conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la
-main.
-
-En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc
-d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible
-agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force
-irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal
-remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques
-secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre
-infranchissable s'ouvrit entre eux.
-
-Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre
-don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses
-bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.
-
-Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore
-quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre
-cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.
-
-Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger;
-l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain
-bouleversé et inondé par les flots de la rivière.
-
-Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu
-de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à
-toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière
-les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il
-fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui
-galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers
-se remirent à la recherche de leurs ennemis.
-
-Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies,
-avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était
-facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même
-considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les
-circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut
-donc là qu'il conduisit sa petite troupe.
-
-Elle y arriva un peu après le milieu du jour.
-
-Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle
-raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.
-
-Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui
-fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de
-toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se
-nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement
-un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret
-de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des
-marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui
-lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes.
-Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi
-pour sa sépulture.
-
-C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur.
-Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et,
-après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer
-tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le
-sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.
-
-On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet
-de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un
-monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau
-supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à
-ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de
-vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la
-première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage
-en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du
-guerrier Indien et de son cheval[1].
-
-Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils
-commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant
-les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses
-palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé
-circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.
-
-Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau
-de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette
-hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la
-rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est,
-ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant
-l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva
-un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste
-n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin
-de tout préparer pour une vigoureuse défense.
-
-Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par
-la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna
-donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on
-coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des
-cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme
-du _charqui_. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se
-trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de
-faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait
-par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient
-imperceptible.
-
-Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu
-leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en
-quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur
-était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de
-guerre et des objets indispensables à leur campement.
-
-Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons;
-ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent
-pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité
-considérable d'eau.
-
-Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après
-avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert
-conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.
-
---Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez
-aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.
-
---Hum! fit le ranchero, seul?
-
---Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs,
-dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et
-puis, que craignez-vous?
-
---Eh! d'être scalpé, donc!
-
---Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être
-attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous
-tués.
-
---C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?
-
---Oui, et dans le nôtre.
-
---Ah!
-
---Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous
-présenterez de ma part à l'OEil-Gris, c'est le chef de la tribu, une
-de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma
-part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous
-aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez
-avec vous une outre d'aguardiente; l'OEil-Gris, auquel vous montrerez
-cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et
-vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les
-conduirez ici. M'avez-vous compris?
-
---Parfaitement.
-
---Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans
-vos mains le sort de tous vos compagnons.
-
-Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui
-lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef
-lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit,
-accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le
-suppliaient de se hâter.
-
-Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte
-distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à
-ses oreilles, un noeud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à
-demi étranglé sur le sol.
-
-Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les
-cachaient et se précipitèrent sur lui.
-
---Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis
-mort.
-
-[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington
-Irving, intitulé _Astoria._
-
-[2] Villages.
-
-
-
-
-VII
-
-NÉCULPANGUE.
-
-
-Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son
-épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son
-couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles
-de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de
-son compagnon en lui disant:
-
---Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus
-utile que sa mort.
-
-Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en
-repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied.
-
-Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins.
-
---Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si
-heureusement pour lui.
-
---Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui
-cherche un placer.
-
---Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et
-l'ami de don López Arriaga.
-
---Chef, je vous assure que vous vous trompez.
-
---Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois
-parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos
-projets?
-
-Le Mexicain baissa la tète.
-
---Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.
-
---La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante.
-
-Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant
-Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise
-seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris.
-
---Parlez! murmura-t-il.
-
---Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et
-de les suivre.
-
-Pépé Naïpès obéit sans résistance.
-
-Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga
-avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les
-degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment
-où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la
-poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré
-les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des
-gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin,
-et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne
-savaient plus de quel côté se diriger.
-
-Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses
-souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus
-facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au
-présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les
-sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir
-marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre
-deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur
-les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers
-lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès.
-
-Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent
-pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et
-armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu
-desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue,
-Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se
-contentèrent de jeter un coup d'oeil autour d'eux sans manifester la
-moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse
-avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part
-quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi
-vite qu'ils s'étaient montrés.
-
-Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient
-échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les
-peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le
-raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de
-les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en
-cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer
-une parole.
-
-Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps
-avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion
-sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi.
-
-Pépé Naïpès connaissait trop bien les moeurs indiennes pour s'étonner
-de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible
-lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi
-l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant;
-il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste
-suspect il serait en un clin-d'oeil renversé et garrotté.
-
-Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque
-instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à
-la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé
-Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait
-attaqué le camp et s'en était emparée.
-
-C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga
-avait annoncé l'arrivée à don López.
-
-Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui
-l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.
-
---Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos
-frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en
-détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté
-par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition
-a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de
-reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos coeurs
-et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au
-pouvoir de ses ravisseurs?
-
-A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée,
-et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des
-tomahawks et les canons des rifles.
-
---Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement
-Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il
-avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il
-doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il
-ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et
-nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs
-chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour
-dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants?
-
---Notre père a bien parlé, répondirent en choeur les chefs en
-s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en
-lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire.
-
---Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête
-grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.
-
-Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque
-auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez
-peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en
-scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander
-mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis.
-
-Néculpangue le considéra un instant de cet oeil profond auquel rien
-n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait
-reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et
-combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait;
-alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air
-riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce
-fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.
-
---Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service
-à mon frère.
-
---Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les
-façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien
-sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort.
-
---Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère?
-
---Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis
-certain qu'il sera de mon avis.
-
---Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en
-venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait,
-et je ne savais ce que je faisais.
-
---Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et
-qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent,
-bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre
-fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines
-circonstances.
-
---Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai
-sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible.
-
---Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous.
-
---Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de
-faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?
-
---Parlez, chef, je suis à vos ordres.
-
---Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle?
-
---Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu!
-
---Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est?
-
---Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où
-il s'est retranché, mais je puis vous le décrire.
-
---Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est
-vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit.
-
---Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une
-haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la
-rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef
-indien.
-
---La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue.
-
---En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.
-
---Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est
-devenue? dit Nauchenanga.
-
---Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.
-
-En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de
-Néculpangue.
-
---Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il
-peut se retirer.
-
---Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se
-souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.
-
-Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue
-et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.
-
---Que veut faire de cet homme notre grand médecin?
-
---Je veux offrir demain, au lever du soleil, son coeur palpitant à
-Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.
-
---Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix
-douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut
-honorer.
-
---Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.
-
-Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien,
-quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est
-plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent
-briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut
-s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de
-concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout
-respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.
-
-Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter
-plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la
-victime qu'ils convoitaient.
-
---Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui
-appartient: Jurùpari sera content.
-
---Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il
-puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat,
-répondit le devin avec un sourire de satisfaction.
-
-Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant
-Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant
-ébranlée par son hésitation.
-
-Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris
-pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en
-vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux
-qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il
-perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le
-jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du
-supplice.
-
-
-
-
-VIII
-
-LA CHASSE AUX ÉLANS.
-
-
-Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était
-parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait
-pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche
-pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don
-López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en
-vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient
-aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait,
-le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des
-bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher
-en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue
-noire qui couraient effarés çà et là.
-
-Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à
-envelopper la nature comme d'un épais linceul.
-
-Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon
-avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout
-vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur.
-Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la
-mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa
-Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils
-avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner
-les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes
-regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain,
-et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se
-donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était
-pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de
-long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé
-depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était
-si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa
-troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides
-par le malheur.
-
-Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du
-placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment
-découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le
-fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état
-dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une
-cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le
-presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!
-
-Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie,
-et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant
-sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré
-plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et
-presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie
-passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée.
-
-A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la
-pauvre Rant-chaï-waï-mè.
-
-Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait
-silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien
-changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première
-fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux
-s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la
-captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté
-du désert.
-
-Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle
-avait lu au fond du coeur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait
-pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une
-jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des
-heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui,
-pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.
-
-La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était
-plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des
-diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses
-rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques.
-Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de
-senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère
-transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et
-reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un
-silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement
-par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et
-qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le
-calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant
-plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.
-
-Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don
-López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.
-
---Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà
-un oiseau qui chante bien tard.
-
---Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.
-
---Caray! de quel augure parlez-vous?
-
---J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que,
-lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un
-malheur.
-
---Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que
-les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu
-besoin de présages pour cela!
-
-En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était
-fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle
-force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres
-situés sur la lisière du camp.
-
-Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son
-esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit
-qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López
-secoua la tête et reprit sa promenade.
-
-La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété
-qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si
-quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa
-première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un
-observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose
-d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard
-brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait
-en proie à une grande émotion intérieure.
-
-Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent
-dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de
-la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne
-tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul
-veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était
-telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.
-
-La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si
-ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois
-reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se
-réveiller.
-
-Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La
-solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de
-fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes
-élans rôdaient parmi les arbres.
-
-A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux
-leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López
-la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette
-demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte
-que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les
-oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les
-environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour
-rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue
-veille, il partit avec les chasseurs.
-
-A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se
-fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel.
-
---C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais
-entendu chanter cet oiseau pendant le jour.
-
---Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage,
-répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante
-auprès d'un tombeau ça porte malheur.
-
-Don López haussa les épaules avec dédain.
-
-Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air,
-Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où
-étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou
-dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et
-suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse.
-
-La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en
-rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses
-gardiens, le coeur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva
-jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile
-quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de
-son coeur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre
-fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux
-que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit
-le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité
-surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas
-à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de
-cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.
-
-Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut
-point d'intérêt pour les gambucinos.
-
-Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en
-silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent
-afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents
-animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter
-insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter
-qu'ils avaient des ennemis près d'eux.
-
-Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent
-les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs
-lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas
-produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du
-tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi
-à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils
-s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec
-soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos.
-
-Alors il se passa une chose étrange.
-
-Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire
-place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur
-des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs
-chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un
-lasso sur les épaules et les renversant à terre.
-
-Don López et ses hommes étaient prisonniers.
-
---Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment
-trouvez-vous celui-là!
-
-Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter
-en silence. Un seul murmura entre ses dents:
-
---J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait
-malheur!
-
-A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux
-doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la
-hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé
-leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.
-
-A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de
-feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons,
-vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la
-pressa sur son coeur.
-
---Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à
-rendre.
-
---Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son
-sein.
-
-Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible
-pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le
-chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire
-les noeuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire
-le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu
-et désespéré sur le sol.
-
-Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements.
-
-Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une
-colère impuissante à ce qui s'était passé.
-
-Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des
-sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le
-lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de
-Rant-chaï-waï-mè était le principal chef.
-
-Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent
-au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il
-pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté.
-Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière
-qui arrivait comme un tourbillon.
-
-Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les
-armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.
-
-Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à
-repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit.
-
-
-
-
-IX
-
-LA LOI DES PRAIRIES.
-
-
-Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on
-enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux
-Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les
-loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les
-routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés,
-Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et
-partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos.
-
-Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des
-guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été
-envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs
-comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en
-marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au
-coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la
-sentinelle des chasseurs avait aperçus.
-
-Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une
-escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au
-Castor et descendit dans la plaine.
-
-Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se
-voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec
-furie l'une contre l'autre.
-
-Certes, pour qui n'eût pas été au fait des moeurs singulières de la
-Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il
-n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre,
-les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux
-avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens,
-et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes
-demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs.
-
-Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle
-qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en
-s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte.
-
-Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour
-eux et leurs guerriers.
-
---Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de
-premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie
-de la Prairie.
-
---Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef
-des Pawnies?
-
---Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon coeur se
-réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur.
-
---Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme
-mon frère.
-
-Le chasseur s'inclina avec courtoisie.
-
---Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont
-nombreux dans la pampa.
-
---Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le
-gibier que je voulais atteindre.
-
---Mon frère est heureux.
-
---Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la
-guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite?
-
---Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.
-
---Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile.
-
-L'Indien s'inclina à son tour.
-
-Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant.
-
---Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part
-d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le
-chasseur.
-
---Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je
-m'arrête.
-
---Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il
-cherche à ravir la chevelure?
-
---Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et
-mon ennemi n'est-il pas le sien?
-
---Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don
-López, cet homme est en mon pouvoir.
-
---Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles?
-fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la
-passion qui grondait au fond de son coeur.
-
---Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il
-commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.
-
---Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une
-certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...
-
---Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son
-mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant
-comme une lame d'acier.
-
---Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son
-tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la
-squaw d'un lièvre des visages pâles.
-
-A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et,
-saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.
-
-Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux
-troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à
-l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et,
-s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient
-son âge et sa réputation:
-
---Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il,
-des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves
-intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les
-visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit
-être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur
-est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne
-vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées
-par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet
-des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au
-conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite
-à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils
-soient sauvegardés.
-
---Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé.
-
---J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas
-que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais
-parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra
-enfreindre les lois de la Prairie.
-
-Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de
-sa troupe et regagna son camp.
-
-Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne
-pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au
-fond de son coeur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque
-les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le
-vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une
-pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa
-activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain.
-
-Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de
-sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour
-ouvrir la discussion.
-
-Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs,
-et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et
-conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la
-plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante
-de bonheur, caracolait auprès de lui.
-
-Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable
-village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues
-et des places.
-
-A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés,
-accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir.
-
-Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre,
-précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur
-un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que,
-derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée
-de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures
-humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata,
-et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par
-quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des
-regards effarés et qui était plus mort que vif.
-
-Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il
-s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut.
-
-Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de
-l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix.
-
---Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les coeurs, dirent-ils ensemble,
-écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous
-réunissent.
-
-Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un
-trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé:
-
---Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère!
-vos paroles seront enterrées là.
-
-Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles
-du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus
-et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun
-protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise
-et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion.
-
-Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou
-en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il
-égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc
-tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata,
-coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus
-la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un
-nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les
-mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne
-sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie
-malfaisant.
-
---Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous
-les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant.
-Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant
-que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait
-de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre
-aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons
-l'honorer.
-
---Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des
-chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de
-prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que
-cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire.
-
-A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les
-Indiens restèrent un moment interdits.
-
---Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car
-il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs.
-
---Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme
-une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il
-mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les
-enfants.
-
-Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le
-sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent
-à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant:
-
---Que votre volonté soit faite; cet homme est libre.
-
-Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que
-par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber
-évanoui au milieu des chasseurs.
-
---Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que
-ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis
-prêt à vous suivre.
-
-Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont
-le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des
-guerriers.
-
-Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers
-le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés
-en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut
-apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance.
-
-Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant
-à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de
-touffes de crins teints en rouge.
-
-Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers
-le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il
-la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite
-gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout
-au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé,
-Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le
-chasseur:
-
---Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.
-
---Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon
-frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à
-m'adresser à propos de mes prisonniers.
-
---Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le
-sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame
-la loi des Prairies, oeil pour oeil, dent pour dent.
-
---Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement
-le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs,
-que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies,
-il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un
-ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas
-que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit
-souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens.
-
---Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son
-siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin
-que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans
-mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous
-et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée
-et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche,
-heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que
-je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine
-et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois,
-l'application de la loi des Prairies.
-
-Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de
-mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords,
-lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.
-
-Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste
-terrible:
-
---Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni
-par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but
-était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je
-l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère;
-de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et
-de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me
-reconnais-tu, don López?
-
---Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement.
-
---Pas de grâce, continua Néculpangue, oeil pour oeil, dent pour dent.
-
-Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la
-tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps
-son prisonnier.
-
-Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur,
-à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta
-un poignard, en lui disant d'une voix émue:
-
---Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs
-comme un homme de coeur, tes victimes crient après toi. Wacondah te
-pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère.
-
-Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression
-impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de
-fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard:
-
---Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les
-bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je
-saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers
-Néculpangue, sois heureux, tu es vengé!
-
-Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard
-dans le coeur.
-
---Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il
-n'est plus de bonheur pour moi.
-
-A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant
-le reliquaire que celui-ci portait au cou:
-
---Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.
-
-A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de
-tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les
-premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de
-ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et
-serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras.
-
---Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots.
-
-Le jeune homme le retint longtemps serré sur son coeur, dans une
-étreinte passionnée.
-
-Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent
-l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie.
-
-Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant
-devant le chasseur:
-
---Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs
-de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma soeur.
-
-Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement.
-
---C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté
-et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce
-pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!
-
-Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.
-
-
-
-
-UNE
-
-NUIT DE MEXICO
-
-SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION
-
-
-Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne
-capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante
-créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui
-bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale
-distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur
-niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont
-Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement
-tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le _Popocatepelt, montagne
-fumante,_ et l'_Izlaczchualt_ ou la _Femme blanche_, dont les cimes
-chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues.
-
-L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée
-de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des
-Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu
-des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à
-la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre
-compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de
-couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents
-qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout
-entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par
-les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du
-soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des
-arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement
-orientale qui étonne et séduit à la fois.
-
-Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce
-conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle
-droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales,
-qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo
-Domingo, de la Moneda et de San Francisco.
-
-Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan
-unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans
-toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une
-des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du
-président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes,
-une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la
-quatrième se trouvaient deux bazars, le _Parian_, maintenant démoli, et
-le portal de las Flores.
-
-Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur
-torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se
-renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi
-l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les
-font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de
-cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers
-le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient
-envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle
-inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens
-et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la
-façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats
-de rire; enfin, comme la ville enchantée des _Mille et une nuits_,
-au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup
-réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie
-et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins
-poumons.
-
-Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité
-allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président
-intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes
-dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez,
-devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal,
-fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques
-soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter
-la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des
-troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau
-président.
-
-Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les
-Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils
-ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder
-tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur
-goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents
-à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils
-savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse,
-rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient
-à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une
-augmentation des impôts.
-
-Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand
-drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter
-et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des
-événements politiques.
-
-Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements
-d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au
-galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers
-les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se
-fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner
-leurs masures dans les bas quartiers de la cité.
-
-A la première nouvelle de la résolution prise par le président
-intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni
-et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur
-provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher
-les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le
-feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.
-
-Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du
-corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole,
-etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres
-de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en
-parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en
-établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.
-
-La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment
-auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et
-désoeuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence
-funèbre.
-
-La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du
-timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les
-plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de
-vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient
-complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il
-était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur
-la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé,
-vers une échoppe _d'évangelista_ (écrivain public), située vers le
-milieu à peu près de la galerie des Portales.
-
-Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un
-air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il
-frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu,
-car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte
-s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma
-aussitôt derrière lui.
-
-La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu
-y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé
-au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans
-la boiserie.
-
-Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds
-invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue
-dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un
-escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.
-
-Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.
-
---Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait
-précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi
-perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui.
-
---Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.
-
---C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.
-
-Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en
-remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu
-demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise
-américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur
-des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par
-des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux
-se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se
-rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement
-disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement
-circuler les équipages, les cavaliers et les piétons.
-
-Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour
-retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle
-encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas
-habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves,
-excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont
-été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable.
-
-La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le
-palais de _Motecuzoma_ et le grand _Teocali_, forme le centre de l'île
-la plus vaste du groupe.
-
-Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci
-avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses
-communications d'un point à un autre, existent encore dans cette
-partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols,
-mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel
-aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé
-l'inconnu était de ce nombre.
-
-Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha
-la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à
-descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes
-par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se
-trouvait.
-
-Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que
-de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez
-élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper
-la tète contre la paroi supérieure.
-
-Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à
-quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans
-doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée
-sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la
-précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus
-facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance,
-s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer
-dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une
-parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec
-certitude dans cette espèce de labyrinthe.
-
-L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain.
-Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir
-franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux
-qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les
-premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre,
-s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait.
-
---Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.
-
-Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur
-le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un
-instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier,
-cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte
-fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu
-posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte
-s'ouvrit.
-
-Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait
-toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau
-derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un
-boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte,
-fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le
-bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes.
-
-Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir,
-appuya la main droite sur son coeur comme pour en comprimer les
-battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas
-en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et
-regarda.
-
-Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête,
-trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les
-unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais
-toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère
-contenue.
-
-Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la
-mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus
-riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine.
-
-Au moment où l'inconnu appuyait son oeil contre la portière, un homme
-d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de
-l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste:
-
---Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez,
-je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures
-passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega
-entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois
-heures à peine, finissons-en.
-
-Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par
-des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité;
-quelques-uns protestèrent faiblement.
-
-Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme
-s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder.
-
---Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout
-retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance
-tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous
-rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.
-
---Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain
-âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde
-surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement
-à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave
-pour qu'on y réfléchisse.
-
---A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les
-épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée
-loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son
-consentement n'a donc aucune valeur pour nous.
-
---Cependant, appuya un des invités.
-
---Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la
-mort de mon frère et de ma belle-soeur, j'ai été régulièrement nommé
-tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois;
-j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que
-j'avais accepté.
-
---Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.
-
---Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le
-vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait
-formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent
-éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire
-valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse
-verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña
-Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la
-République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de coeur
-passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier
-français sans feu ni lieu?
-
---Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants
-avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion
-du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable
-cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne
-parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez
-aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas
-un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus
-grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait
-prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville?
-Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce
-qu'il est né en France? Mais votre soeur, la mère de notre parente
-Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de
-son coeur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?
-
-A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu,
-serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater,
-d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été
-écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.
-
---Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela,
-je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela
-peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs
-que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce,
-et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez,
-chers parents, à cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grâce, et
-finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don
-Torribio.
-
---Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une
-catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain,
-dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces
-de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés,
-emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de
-vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à
-la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de
-la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies
-passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville,
-les _federalistas_ n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer
-comme des bêtes fauves.
-
-Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de
-fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et
-l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.
-
-Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don
-Torribio continua:
-
---Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il;
-est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée
-avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions
-que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de
-l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de
-se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver
-sa vie.
-
---C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes.
-
---Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici:
-le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez,
-demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était
-acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de
-tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui
-attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont
-la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous,
-señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une
-protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y
-a-t-il à hésiter?
-
---Non! s'écrièrent en choeur les assistants; doña Carmen doit épouser
-le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous
-sauver à ce prix.
-
---Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu,
-n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce?
-
---Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait
-observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.
-
-Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y
-rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et
-gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline
-blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses
-salutations des assistants.
-
-Cette jeune fille, c'était doña Carmen.
-
-En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir;
-un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu
-faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui
-de son coeur était subitement monté à ses lèvres.
-
-Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute
-taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de
-capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé
-par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son
-acceptation ou son refus.
-
-Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes
-présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña
-Carmen demeuraient debout.
-
-Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une
-écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen:
-
---Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez,
-je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de
-l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai
-rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature.
-
-La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant
-d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs
-qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa
-sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que
-celui-ci détourna la tête.
-
---Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement
-distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître
-de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans
-essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me
-contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime!
-
---Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue.
-
---Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce
-papier, reprit-elle avec une énergie fébrile.
-
---Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un
-pas vers elle.
-
---Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je
-ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là,
-vous n'oseriez....
-
---Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et
-aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme!
-
---Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible.
-
-Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se
-trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite
-apparition.
-
-Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme
-s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles,
-muets, atterrés.
-
-Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie
-ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses
-sanglots:
-
---Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée!
-
---Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je
-saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen.
-
---Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de
-joie et de terreur.
-
-Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour
-regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti,
-don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante
-qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui
-barrer le passage.
-
---Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez
-pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour
-tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu!
-vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure!
-
---Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout
-en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous
-m'assassiner, par hasard?
-
---Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans
-notre droit?
-
-Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames
-avaient disparu en poussant des cris de frayeur.
-
-Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes
-désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une
-douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de
-fusils et de pistolets.
-
-Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante
-touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant,
-malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait
-point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé.
-
-Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un
-revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres
-serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé
-vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite.
-
-Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une
-issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune
-homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur
-masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du
-desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux
-abois.
-
-Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la
-joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui
-le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci,
-sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine,
-se gardaient bien de franchir.
-
---Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le
-mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il
-vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser
-le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à
-prendre.
-
---Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps
-tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de
-son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?
-
---Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes
-pris, caramba!
-
---Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à
-doña Carmen.
-
---Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre
-nous tous?
-
---Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.
-
---Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors?
-
---Comme ceci, cher seigneur, regardez.
-
-La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement
-rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses
-bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des
-assistants ébahis et décontenancés.
-
-Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court
-que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire.
-
-Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que
-cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts
-de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement
-pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il
-leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.
-
-L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air
-assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la
-rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.
-
-Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au
-bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe.
-
-Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie
-et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une
-expression d'ineffable reconnaissance.
-
---Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du
-courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher?
-
---Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon
-brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne
-sommes-nous pas sauvés maintenant?
-
---Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en
-comparaison de ceux qui nous menacent encore.
-
---Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus
-me séparer de vous, Octavio.
-
---Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va
-falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je
-crains que vos forces ne trahissent votre courage.
-
---Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi
-qu'il arrive, je le supporterai.
-
-Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux
-détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre
-haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista.
-
-Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur
-l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété.
-
---Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie;
-je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche.
-
---Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu
-le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du
-nouveau?
-
---Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici
-sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à
-cheval.
-
---Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors.
-
---Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux
-chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié.
-
---Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai
-de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds.
-
---Rapportez-vous en à moi, colonel.
-
---Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété.
-
---Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami,
-mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses
-amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux.
-
---Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous
-appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.
-
---Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau
-pour madame; elle ne doit pas être reconnue.
-
---Convenu, colonel.
-
---A bientôt, Carmen, à bientôt!
-
-Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de
-l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la
-présidence.
-
-Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la
-porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré
-d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.
-
-Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce
-à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés,
-l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte
-d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières
-affables, et sa prestance réellement militaire.
-
-Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et
-progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans
-tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et
-tous les étrangers fixés sur le territoire de la République.
-
-Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort
-aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait
-fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans
-la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des
-communications lui avaient été faites, et des assurances formelles
-données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans
-doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes,
-le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans
-la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se
-retirer avec eux dans l'intérieur.
-
-Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore
-rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au
-plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor.
-
---Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune
-homme, je demandais justement après vous.
-
---Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt.
-
---Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça
-le sourcil.
-
---Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du
-président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre
-votre obstination, général?
-
---C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec
-une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.
-
---Un mot encore.
-
---Dites vite.
-
---Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais
-encore la certitude.
-
-Le président fit un mouvement.
-
---Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline
-sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une
-grâce.
-
---Laquelle?
-
---Me l'accordez-vous, général?
-
---Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant
-bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous
-accorde celle que vous me demandez.
-
---Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma
-cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés.
-
---Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible
-froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs,
-ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour
-compagnon de route.
-
-Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les
-ordres nécessaires.
-
-Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et
-qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart.
-
---Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne
-parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps
-peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à
-moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me
-réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur
-de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me
-retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt
-que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne
-saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur
-de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne
-serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon
-souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la
-dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer
-le bonheur de sa patrie bien-aimée.
-
-Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau,
-échangea quelques poignées de main et se mit en selle.
-
-Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et
-silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui
-la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse.
-
-Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen
-venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte
-d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits.
-
-Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.
-
-La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles
-brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots
-de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une
-apparence fantastique.
-
-Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé
-dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni
-à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de
-laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si
-haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa
-chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il
-lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le
-pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi.
-
-Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines
-de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa
-personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen.
-
-Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes,
-mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui
-probablement essaierait de lui enlever sa nièce.
-
-La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait
-silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège
-jusqu'à l'extrémité de la ville.
-
-Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la
-population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris
-et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement
-s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se
-pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se
-mêlait avec eux.
-
-Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et
-maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à
-celles de la populace; la révolte commençait.
-
-Miramón releva la tête.
-
---Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
-
---Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne.
-
---Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les
-éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers.
-
-Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs
-qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur
-général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête;
-
---La hache! la hache!
-
-La hache est au Mexique le symbole de la fédération.
-
-Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre
-de son chef, elle s'était serrée autour du président.
-
-Le _pronunciamiento_ était fait, une rixe était imminente.
-
-Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés.
-
---Lâches! lâches! criait-il avec désespoir.
-
---La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes
-féroces les soldats et la populace; à bas Miramón!
-
-Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre,
-les révoltés se préparaient à charger.
-
---Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria
-Belval.
-
-Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un
-cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre
-haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe.
-
-Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats
-n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla,
-son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée;
-provisoirement du moins, le président était en sûreté.
-
-Doña Carmen avait suivi le jeune homme.
-
---Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui
-n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et
-cè chapeau.
-
---Mais où irai-je?
-
---Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général.
-
---Me cacher! murmura-t-il douloureusement.
-
---Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où
-conduire son Excellence?
-
---Oui, mon colonel.
-
---Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds
-comme de moi-même.
-
---Mais vous, mon ami?
-
---Moi! ma place est ici.
-
---Cependant ... reprit-il avec hésitation.
-
---Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite.
-
-Le général lui tendit la main.
-
---Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il.
-
---Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie.
-
-En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra
-parmi les insurgés.
-
---A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général,
-pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite.
-
---Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un
-regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel,
-murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à
-suivre Beltran.
-
-Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au
-milieu des groupes.
-
-Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista;
-c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper
-à la fureur de ses ennemis.
-
-Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur
-des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur
-donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient.
-
---Carmen! dit le colonel en se penchant vers la
-
-jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant
-Dieu!
-
-La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui
-répondit avec un doux sourire:
-
---Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi
-que d'être condamnée à te survivre!
-
-Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie
-apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne.
-
---Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui
-galopait à quelques pas en avant des arrivants.
-
-Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément.
-
---Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à
-un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal?
-Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de
-notre illustre président Juárez.
-
-Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion.
-
---J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il.
-
---Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que
-vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas?
-Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous?
-demanda-t-il à voix haute.
-
---Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant
-quelques pas en avant.
-
-Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement
-spontané, il lui tendit la main.
-
---Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite;
-lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends
-justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends
-pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.
-
---Mais, général, s'écria don Torribio.
-
---Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans
-votre hacienda del _Palo Negro_; j'ai ordre de vous y faire conduire
-immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la
-fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez!
-
-Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse.
-
-Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils
-devaient craindre ou se rejouir.
-
-Le général se hâta de dissiper leurs doutes.
-
---Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en
-enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays,
-cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que
-vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla
-est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre
-mariage, de vous retirer où bon vous semblera.
-
---Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion.
-
-Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel.
-
---Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita?
-reprit le vieux soldat.
-
---Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?
-
---Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je
-vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante
-enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au
-couvent.
-
-Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats,
-et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris
-de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute
-la population qui jamais n'avait paru si heureuse.
-
-La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis.
-
-Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval.
-
-Il est vrai que lui n'était pas Mexicain.
-
-
-
-
-UNE
-
-CHASSE AUX ABEILLES
-
-SOUVENIR DES PRAIRIES
-
-
-De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit,
-est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite
-continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents
-étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent
-au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour
-persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par
-les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à
-même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.
-
-Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le
-héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me
-faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit
-un impérissable souvenir.
-
-Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus
-sauvages et les plus désertes du Mexique.
-
-A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me
-trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave
-hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la
-limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par
-des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras
-ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité
-mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur
-bienveillante et fraternelle simplicité.
-
-Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante
-ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait
-heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain.
-
-La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie
-agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui.
-
-Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se
-passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la
-chasse qu'il songea tout d'abord.
-
-Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes,
-furent livrés à notre merci.
-
-Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars,
-ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé
-si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous
-aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à
-dix et quinze lieues à la ronde.
-
-Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné
-à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me
-prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique
-des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ,
-sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait
-cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si
-souvent préparées.
-
-Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux
-fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à
-m'endormir.
-
-Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi,
-ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière,
-enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.
-
---Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.
-
---Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour
-demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.
-
---Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et
-laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes
-espèces d'animaux?
-
---Pas ceux-là, fit-il en souriant.
-
---Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?
-
---Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?
-
---Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi.
-
---Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis
-quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous
-mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous
-convient-il?
-
---C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais
-réellement comment vous remercier.
-
---Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.
-
-Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de
-savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui
-m'intriguait au plus haut point.
-
-Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en
-fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là!
-
---Déjà levé? me dit joyeusement don López.
-
---Comme vous voyez, et prêt à partir.
-
---Eh bien! alors en route.
-
-On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des
-prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire
-trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété
-est proverbiale.
-
-Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne.
-
---Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes?
-
---Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles
-aujourd'hui.
-
---Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il
-sentencieusement.
-
---Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil,
-je suppose?
-
---Non, mais nous pourrions tuer autre chose.
-
---Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.
-
---Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu!
-
-Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous
-changeâmes de conversation tout en continuant à galoper.
-
-Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois
-rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un
-sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de
-mezquites.
-
---Avez-vous faim? me demanda mon hôte.
-
---Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course
-matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un
-appétit du diable.
-
---Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire.
-
-En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une
-clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines
-fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.
-
---Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte.
-
---Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre.
-
-Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé
-entre nous les provisions contenues dans ses _alforjas_ et le déjeuner
-commença gaiement.
-
-Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les
-oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs
-têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins.
-
---Ils sentent quelque chose, dis-je.
-
---C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents.
-
-Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et
-prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un
-second.
-
---Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal
-qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé
-nos chevaux et bientôt ils seront sur nous.
-
---Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.
-
---Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici.
-
---Diable! si nous partions.
-
---Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les
-tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement.
-
---Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en
-souviendrai, savez-vous?
-
---Oh! c'est intéressant, vous verrez.
-
---Caramba! je le crois bien.
-
---Est-ce la première fois que vous chassez le tigre?
-
---Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du
-renseignement.
-
-Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.
-
---Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement,
-ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim;
-il est temps de nous préparer.
-
---A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de
-mon hôte.
-
---A chasser les tigres, pardieu!
-
---Mais je n'ai qu'un machette.
-
---C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et
-s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de
-terreur.
-
---Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette
-peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre
-viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche
-pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous
-l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je
-connaisse.
-
---Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre?
-
---Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge.
-
---C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la
-chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple!
-
-Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire
-contre fortune bon coeur; je ne voulais pas laisser supposer au digne
-Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable
-d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire
-bonne contenance.
-
-Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte,
-j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse
-aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes
-fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie.
-
-Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue,
-écoutait attentivement les bruits de la forêt.
-
---Attention, les voilà! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un
-froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre,
-et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la
-clairière juste en face de nous.
-
-Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent
-un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue,
-fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en
-passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées.
-
-C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les
-savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face,
-à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir
-des proportions gigantesques.
-
---Attention! cria Don López.
-
-Au même instant, les tigres bondirent en rugissant.
-
-J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla
-s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à
-terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais
-machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins
-enfin.
-
-Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son
-corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions,
-j'étais sain et sauf.
-
-Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le
-courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.
-
-Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi,
-tué son tigre.
-
---Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir
-prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse.
-
---Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais
-éprouvée?
-
---Notre chasse aux abeilles donc!
-
---Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions
-à l'hacienda plutôt? hein?
-
---Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez
-plutôt.
-
-Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui
-volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes.
-
---C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et
-celui qui s'était ingéré de me les faire chasser.
-
-Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos
-deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le
-moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé.
-
-Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la
-direction que nous indiquait le vol des abeilles.
-
---A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands
-de miel?
-
---Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que
-cela nous fait?
-
---Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il
-est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche.
-
---Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un
-véritable guet-apens, que cette chasse endiablée!
-
---Bah! qu'est-ce qu'un ours?
-
---Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes
-armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette.
-
---Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile
-cela.
-
---C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas
-deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des
-nations.
-
---C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez,
-reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait
-gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun.
-
---Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses
-d'abeilles, que le ciel les confonde!
-
-Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi,
-et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur,
-logea une balle dans l'oeil droit du pauvre animal qui fut tué roide.
-
---Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin
-d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre.
-
-Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant
-une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre
-résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine
-d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur
-nous en brandissant leurs armes.
-
-Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai
-les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de
-Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la
-direction de l'hacienda.
-
-J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis
-le galop précipité d'un cheval à mes côtés.
-
-C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou
-trois Indiens.
-
---C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est
-la ruche; nous irons demain prendre le miel.
-
---Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en
-disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la
-trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies.
-
-Don López me regarda avec étonnement.
-
---Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il.
-
---Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de
-la chasse.
-
-En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles,
-pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un
-tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre
-abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal,
-et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher
-noise.
-
-
-
-
-LE PASSEUR DE NUIT
-
-
-LE GUIDE.
-
-L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a
-_retrouvée_ par hasard en cherchant une route plus directe pour se
-rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y
-sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres
-cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible
-dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables
-encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant
-demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne
-pouvaient plus obtenir chez eux.
-
-Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au
-même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances,
-leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier
-amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la
-plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes
-étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les
-circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique
-qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le
-bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une
-activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement
-indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à
-l'analyse.
-
-Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès
-qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur,
-mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux.
-
-Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la
-connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même
-s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.
-
-Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume
-me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour
-en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une
-aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il
-me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté.
-
-L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais
-jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon
-caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée
-par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre
-diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est
-ordinairement le bon.
-
-Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison?
-le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle
-plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui
-me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif
-de la légende à une incessante locomotion.
-
-Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le _Bajio_.
-
-Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé,
-ce pays en toute saison présente à l'oeil du voyageur un aspect
-singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le
-ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien
-perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la
-plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines
-bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches,
-aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues
-des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes
-inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces
-légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec
-une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils
-transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant
-les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de
-sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre
-mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un
-limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents
-descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau
-dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité
-première.
-
-Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato,
-ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable
-bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements
-aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir
-le titre de _Ciudad_, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses
-du Mexique.
-
-Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances,
-que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion
-dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.
-
-Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui,
-à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses
-et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des
-dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je
-suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me
-mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls;
-j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme
-voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même _lacé_
-dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle
-américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me
-manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil
-cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire
-rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul
-pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être,
-mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours
-de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde.
-
-En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de
-mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et,
-quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me
-dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous
-les désoeuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de
-rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.
-
-Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine
-avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours
-sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux
-cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse
-naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en
-poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa
-monture.
-
---Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et
-de plus assez embarrassé; me serais-je trompé?
-
---Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis,
-en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de
-quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre...
-
-Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je
-m'interrompis tout à coup.
-
-L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le
-silence, il sourit et me saluant de nouveau:
-
---Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la
-ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme
-il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel
-on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des
-regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que
-peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon
-que je cherche.
-
-Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés
-dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au
-ranchero:
-
---Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre
-bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne
-pas être maître de l'accepter.
-
---Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez
-sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser
-cette question?
-
---Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible,
-comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne
-suivons pas la même direction.
-
---Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire
-connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez
-près l'un de l'autre?
-
---Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans
-le Bajio.
-
---Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette
-saison, pour un étranger.
-
---C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons
-m'empêchent de retarder mon départ.
-
---Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les
-mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana?
-
---Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses
-qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai
-forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse
-du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé
-le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez.
-
---En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup
-rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois
-reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et,
-rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me
-parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle:
-
---Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero,
-dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho
-d'Arroyo Pardo?
-
-Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel
-mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je
-me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter:
-
---Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver
-le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en
-qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes
-amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima.
-
-Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire
-jusqu'au fond de mon coeur; puis, prenant tout à coup sa résolution:
-
---Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles
-d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide.
-
-Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette
-singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et
-je suivis mon guide improvisé.
-
-Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions
-à travers la campagne.
-
-
-
-
-II
-
-LE VOYAGE.
-
-
-Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi,
-sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses
-réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce
-sifflement particulier aux _jinetes_ mexicains l'allure cependant déjà
-fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au
-loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent
-effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence
-prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort
-sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu:
-
---Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais
-promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé
-aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en
-rouvrant des blessures mal fermées.
-
---Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce
-changement dans votre humeur.
-
---Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous
-excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque
-homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres,
-Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans
-circule dans nos veines, nos passions sont terribles.
-
-Il soupira et se tut.
-
-Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids
-d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large,
-son oeil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale
-physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un
-éclatant démenti à cette dernière supposition.
-
-Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de
-nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de
-laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi.
-
-Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet
-principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à
-ma vue; çà et là, de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous
-nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se
-rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes
-bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies
-mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans
-lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y
-aventurer sans guide.
-
-Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil
-presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des
-_ahuehuelts_, des gommiers et des _huisaches_ dont les racines
-puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse
-s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais
-feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux,
-et un nombre incalculable de _centzontle_, le rossignol américain, dont
-le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je
-songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de
-plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait
-un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos
-chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes
-appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts,
-le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant
-presque à chaque pas.
-
-Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants
-pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il
-excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à
-voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant
-à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans
-cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et
-sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à
-commettre de telles extravagances.
-
-Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là, force nous fut
-de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de
-moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était
-toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence.
-
-L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais
-me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une
-espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus
-sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales,
-et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai
-dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le
-sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte
-de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et
-inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les
-dômes épais de verdure.
-
-Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur.
-
---Nous approchons, me dit-il.
-
-Je jugeai inutile de répondre à cette assurance.
-
-Il continua.
-
---Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo?
-
---J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui
-annonçant mon arrivée prochaine.
-
-Il secoua la tête à plusieurs reprises.
-
---Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il
-au bout d'un instant.
-
---Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio,
-comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je
-compte traiter.
-
-Mon guide soupira profondément.
-
---C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit
-dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au
-rancho.
-
---Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose?
-
---Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue.
-
---Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher?
-
---Avant une demi-heure il fera nuit.
-
---Hum! fis-je en hochant la tête.
-
-Il me lança un regard sardonique.
-
---Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous
-pouvons ne partir que demain matin.
-
-Je relevai brusquement la tête.
-
---Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi
-aurais-je peur, s'il vous plaît?
-
---Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la
-clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité.
-
---Je ne suis pas de ceux-là, répondis-je avec un sourire de dédain.
-
---Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous
-flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en
-est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés?
-
---Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous
-arrêtent, nous partirons quand vous voudrez.
-
---Soit, répondit-il sèchement.
-
-Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une
-façon particulière.
-
-Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à
-demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de
-nous.
-
---Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en
-reconnaissant mon guide. Oh! _mi amo,_ quel projet vous amène dans des
-parages où vous ne devriez plus reparaître.
-
---Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait
-est fait; prépare ta pirogue, nous partons.
-
---Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se
-changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del
-Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins?
-
---Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a
-affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de
-guide.
-
-Le péon se signa à plusieurs reprises.
-
---Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les
-conduirai pas au rancho.
-
---Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec
-impatience, je veux partir à l'instant, il le faut.
-
---Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le
-péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai
-rencontré hier le _passeur de nuit_ dans les canaux, il y aura du sang
-versé pour sûr.
-
---Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je.
-
---C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le
-passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les
-ténèbres; sa rencontre présage un malheur.
-
---Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et
-en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du
-soleil nous partirons.
-
---Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire.
-
-Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui
-ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une
-animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu
-aussitôt.
-
---Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous
-obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore.
-
---Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience
-fébrile.
-
---Don Estevan Sallazar est mort.
-
-Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps.
-
---Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible.
-
-Le péon secoua tristement la tête.
-
---Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai
-retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts.
-
---Mais comment cela est-il arrivé?
-
---Qui saurait le dire? peut-être _Matlacueze_, la belle fille aux
-cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la
-pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau.
-
-Don Blas haussa les épaules.
-
---Et le corps de don Estevan? demanda-t-il.
-
---Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé,
-répondit l'Indien d'un air convaincu.
-
---Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout
-est fini, si don Estevan est mort.
-
-Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et
-jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister
-davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des
-interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le
-passeur de nuit.
-
-Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête.
-
-Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon,
-qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers
-l'endroit où nous attendait la pirogue.
-
-
-
-
-III
-
-SUR L'EAU.
-
-
-La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous
-embarquâmes.
-
-Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il
-ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses
-rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et
-murmuré une inintelligible prière.
-
-Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans
-ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères,
-acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès
-que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait
-avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout
-doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une
-de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent
-inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au
-Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes
-railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet,
-et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je
-tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar,
-et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au
-rancho.
-
-Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable
-que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif
-plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui,
-il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à
-satisfaire ma curiosité.
-
-C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une soeur
-belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan
-était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles
-à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage,
-don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés
-intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les
-rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les
-romerías; doña Dolores, la soeur de don Estevan, qui n'était qu'une
-enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens,
-avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune
-fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores
-s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous
-deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de
-l'amour qu'il éprouvait pour sa soeur. Estevan avait paru charmé de
-cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les
-unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la
-demande à son père.
-
-Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son
-fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait
-été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie.
-
-Dolores et Lucio étaient au comble de leurs voeux, rien, croyaient-ils,
-ne devait désormais troubler leur bonheur.
-
-Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui
-bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux
-familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer
-dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun
-des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des
-paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu
-entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt
-l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux
-d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient
-renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se
-voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que
-les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait
-approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et
-le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre
-sans hésiter leur menace à exécution.
-
-Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres
-de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable
-circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir
-Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents,
-saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle
-aimait.
-
-Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens
-devait la faire éclater.
-
-Ce fut ce qui arriva.
-
-Un jour que Dolores et Lucio causaient coeur à coeur dans une clairière
-peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être
-surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans
-son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança
-d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une
-massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de
-l'achever.
-
-La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère
-en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa
-brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé
-se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste,
-roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire.
-
-Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne
-les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se
-préparait à le plonger dans le coeur de son assassin, une main arrêta
-son bras.
-
-Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du
-coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère.
-
-Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans
-répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière,
-en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était
-emparé.
-
---Remerciez votre soeur, dit-il; sans son intervention providentielle,
-vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son
-ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez
-plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à
-vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour
-de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le
-ciel.
-
-Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en
-appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec
-des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père.
-
-Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la
-jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa
-famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu
-parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu.
-
-Voilà, en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il
-l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine.
-
---Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que
-vous connaissiez aussi bien cette histoire?
-
-Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression
-indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et
-d'amertume:
-
---C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez
-supposer.
-
-Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole,
-lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez
-courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire
-silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres.
-
---Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation
-qui nous croise.
-
-Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les
-rames qu'il n'avait plus la force de manier.
-
---Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec
-une rapidité convulsive, nous sommes perdus!
-
-Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle
-semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine,
-sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et
-silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un
-manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la
-tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme
-des charbons ardents.
-
-La fantastique embarcation passa à nous ranger.
-
---Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante.
-
-Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une
-commotion électrique.
-
---Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui!
-c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe!
-
-Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses
-membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la
-terreur:
-
---Vous l'avez vu! vous l'avez vu! _mi amo!_ Malheur! malheur!
-
---Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré.
-
---_Le passeur de nuit t_ balbutia-t-il en se signant!
-
-Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer
-la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était
-apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant
-dans l'ombre sans laisser de traces.
-
-Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette
-scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel
-un regard de défi:
-
---Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous
-verrons face à face!
-
-Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine
-provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif
-désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement.
-
---En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant!
-
-Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la
-nappe unie du canal.
-
-Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de
-laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la
-nuit les fenêtres éclairées d'un rancho.
-
-Nous étions à Arroyo Pardo.
-
-A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage,
-une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en
-s'écriant d'une voix déchirante:
-
---Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà! le voilà!
-
-Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta
-point.
-
---Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de
-l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en
-poussant un dernier cri de douleur.
-
-Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue.
-
---A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de
-terre.
-
---Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan!
-
-Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras
-le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte
-affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur.
-
-Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon
-rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme
-que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la
-rive.
-
-Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait
-des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes
-apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis,
-acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le
-sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher
-mutuellement la vie.
-
-Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne
-sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe
-des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour
-le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui
-cassai la tête d'un coup de pistolet.
-
-Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,--car
-ainsi se nommait mon compagnon,--à se relever; il n'avait reçu que de
-légères blessures.
-
-Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer
-son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et
-ne devait plus revenir....
-
-Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite
-par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio
-et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la
-blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu.
-
-Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de
-Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au
-milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de
-leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite
-à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre.
-
-Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je
-suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent
-en dire autant.
-
-Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse
-exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans
-doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons
-humblement pardon au lecteur.
-
-
-
-
-LA TOUR DES HIBOUX
-
-HISTOIRE DE VOLEURS
-
-
-«C'est à votre tour, capitaine,--me dit alors de Saulcy, en vidant
-d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes
-il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente
-histoire lui avait presque fait oublier.
-
-«Messieurs,--répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la
-botte qui m'était portée,--je ne sais réellement quoi vous dire: mon
-existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans
-toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être
-rapporté.»
-
-Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une
-protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés
-par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus
-de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes
-excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches
-qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir
-vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de
-mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux voeux de
-l'honorable compagnie.
-
-Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit
-comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se
-tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je
-commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait,
-sinon avec intérêt, du moins avec attention.
-
-«Messieurs,--dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé
-nonchalamment sur le dossier de ma chaise,--vers la fin de 18.., des
-affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à
-un séjour de près d'une année en Andalousie.
-
-«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me
-confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai
-un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons
-percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies
-desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des
-yeux noirs et sourire des lèvres roses.
-
-«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde.
-
-«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais
-fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en
-un mot, je ne songeais qu'à me divertir.
-
-«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit
-vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à
-regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet,
-je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de
-Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le
-but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de
-la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les
-graves intérêts qui m'étaient confiés.
-
-«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le
-plaisir.
-
-«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui
-avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de
-salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement,
-s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et
-honorablement du produit de ses rapines passées.
-
-«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui
-avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me
-trouver en face de lui.
-
-«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé
-don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix,
-le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas
-manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à
-mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien
-salteador.
-
-«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement
-seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix,
-contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour
-les divertissements de ce jour.
-
-«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon
-de don Torribio.
-
-«José Maria fut exact au rendez-vous.
-
-«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon
-imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques
-heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la
-rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant
-raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette
-franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie
-aventureuse.
-
-«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un
-dernier verre de _valde peñas_ et nous avoir amicalement serré la main.
-
-«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à
-passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à
-trois lieues de Puerto Real.
-
-«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles
-vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait
-surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété
-exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et
-sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites
-d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se
-ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à
-toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement
-de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du
-chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir.
-
-«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien
-ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution,
-nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être
-embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience
-devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon
-manteau, je piquai des deux et partis.
-
-«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité,
-roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et
-pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par
-intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre
-lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le
-faisait se cabrer de terreur.
-
-«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des
-lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé
-de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude,
-cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui
-pouvaient m'être tendues par les nombreux _caballeros de la Noche_ qui,
-à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie.
-
-«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent
-parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas
-savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais
-cette nuit-là, la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me
-sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je
-l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout.
-
-«Cependant, le temps était devenu détestable.
-
-«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs
-incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie
-tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà,
-éclatait avec fureur.
-
-«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce
-bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller
-avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue.
-
-«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon
-entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don
-Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des
-sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne
-savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille
-masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui
-pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête.
-
-«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui
-m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce
-toit hospitalier.
-
-«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le
-temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée,
-tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit.
-Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, _la
-tour des hiboux_, nom qu'elle méritait à tous égards.
-
-«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi
-de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose
-de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi.
-
-«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais
-par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination
-malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans
-tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je
-jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs
-heures peut-être, me servir de domicile.
-
-«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle
-comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites
-fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles
-l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond,
-un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages
-supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait
-jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché
-depuis au moins un siècle.
-
-«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de
-la salle un feu de broussailles et de bois mort.
-
-«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne
-voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins
-sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la
-nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir;
-vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements
-furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler.
-
-«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à
-faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans
-résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel
-j'installai mon cheval.
-
-«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant
-de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter,
-je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a
-l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage
-supérieur, ce que j'exécutai immédiatement.
-
-«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans
-lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle
-que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même
-escalier montant à un étage supérieur.
-
-«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les
-amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et
-recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin
-d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé;
-mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré
-moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller
-au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille
-me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même.
-
-«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour.
-
-«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me
-fut possible de les apercevoir sans être vu.
-
-«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres
-robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si
-coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents.
-
-«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou
-trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en
-jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres
-qu'ils avaient déposés dans un coin.
-
-«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le
-moindre doute sur leur profession.
-
-«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins,
-et ils appartenaient à la _cuadrilla_ (troupe) du Niño (jeune homme),
-célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom
-était devenu la terreur de toute l'Andalousie.
-
-«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs
-armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage
-du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à
-un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger
-entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés,
-ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut.
-
-«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années,
-d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses
-bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient
-durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se
-jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu
-plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres
-épaisses et charnues.
-
-«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et
-accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme
-cela se doit entre honnêtes bandits?»
-
-«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit
-aussitôt.
-
-«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là
-à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots,
-sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans
-l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'oeil au guet, moi!... Où
-est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le
-hangar?»
-
-«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je
-réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et
-mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des
-plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul
-moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je
-recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre
-ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop
-bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me
-réservaient si je tombais entre leurs mains.
-
-«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef,
-avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines.
-
-«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces
-brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte.
-
-«--Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont
-battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les
-environs.»
-
-«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long
-en large dans la salle en attendant leur retour.
-
-«Au bout d'un instant ils revinrent.
-
-«Eh bien! demanda-t-il.
-
-«--Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le
-hangar, mais du cavalier, nulle trace.
-
-«--Hum! fit le capitaine. »
-
-«Et il reprit sa promenade.
-
-«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si
-bruyante.
-
-«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé
-pour moi. Je me trompais.
-
-«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta.
-
-«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il.
-
-«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été
-assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de coeur, se jeter
-dans la gueule du loup.
-
-«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que
-l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous
-entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa
-retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les
-toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.»
-
-«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier.
-
-«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre
-le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans
-tous les coins.
-
-«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.»
-
-«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme
-sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur.
-
-«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne
-pouvait me venir en aide; je courais çà et là, je tournais comme une
-bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se
-trouvait un précipice de plus de cent pieds.
-
-«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon
-visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps.
-
-«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des
-limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de
-secondes me restaient encore.
-
-«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt
-que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le
-savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à
-leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons.
-
-«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la
-tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais
-me briser.
-
-«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de
-fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui,
-scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans
-l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette
-barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une
-idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux
-assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre.
-
-«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans
-réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et,
-saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre
-dans l'espace et j'attendis.
-
-«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en
-tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les
-sens.
-
-«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent
-soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs
-déchiraient la nue.
-
-«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores.
-
-«--C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit.
-
-«--Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs.
-
-«--Descendons,» reprit le chef.
-
-«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette
-parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de
-leurs recherches, se retiraient enfin.
-
-«J'étais sauvé!...
-
-«Du plus profond de mon coeur je remerciai Dieu du secours imprévu
-qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur
-la tour.
-
-«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à
-présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe
-aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou
-réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais
-suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps
-et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement,
-s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme.
-
-«Je devais donc me hâter.
-
-«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour.
-
-«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour
-calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille.
-
-«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme,
-fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie.
-
-«Ah! ha! fit-il.
-
-«--Démon!» m'écriai-je avec rage.
-
-«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir.
-
-«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un
-des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture....
-
-«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant.
-
-«--Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet.
-
-«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je
-laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me
-cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait
-toujours.
-
-«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!»
-
-«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour
-atteindre le faîte de la muraille.
-
-«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là
-comme un chien!»
-
-«Et il me repoussa au dehors.
-
-«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un
-moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne
-put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et
-désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du
-fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui
-jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les
-yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être
-précipité, et...
-
-«--Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point,
-et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais.
-
-«--Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était
-qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais
-endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs,
-j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non
-cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son
-chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à
-ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait
-réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable
-cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.»
-
-
-
-
-LA CRÉATION
-
-D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS
-
-
-Il y a environ un an j'assistai à la _Naca_, c'est-à-dire la fête de
-la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette
-cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens
-Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans
-vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment _ouwikari-oni_, mois
-de valeur.
-
-Le jour désigné pour la cérémonie, à _l'endit-ha_[1], les guerriers se
-rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les
-_papous_[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond
-recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon.
-
-Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les
-instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux
-charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour.
-
-Le _sayotkatta_[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les
-infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout
-devant la porte entre le totem et le calumet.
-
-Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu,
-leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre.
-
-Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien
-propre.
-
-C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées
-perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la
-tribu.
-
-Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et
-même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent
-plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes
-d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou
-blanc.
-
-Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre;
-aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés
-en terre dont les extrémités sont en forme de fourche.
-
-L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que
-des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est
-inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes.
-
-Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras,
-s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous
-la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper,
-il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de
-cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla
-immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang
-inférieur, dont il était suivi.
-
-Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance
-particulière qui lui arriva ce jour-là.
-
-Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé
-Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie,
-l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le
-quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent
-présent d'une chaîne d'or appelée _huasca._
-
-Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la
-natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les
-guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses
-commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée
-pour cette occasion.
-
-Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de
-la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa
-poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui
-servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il
-s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en
-silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait
-à leur donner.
-
-Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux,
-doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et
-grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au coeur droit et
-aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore
-flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il
-m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent
-une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me
-rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit
-heureux pendant quelques minutes.
-
-«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre
-ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7]
-planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur
-six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8],
-et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages.
-
-«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par
-Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître.
-
-Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se
-trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un oeil mélancolique le
-vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le
-_tokki_[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux.
-
-«--Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au coeur de gazelle? votre
-sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours,
-et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne
-s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù
-lui-même.
-
-«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance
-renaître dans leur coeur, et ils le pressèrent de s'expliquer.
-
-«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la
-moelle dans les os, et continua ainsi:
-
-«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent
-comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil
-glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à
-perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le
-plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que
-vous disparaissiez du nombre des êtres.
-
-«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant
-s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez
-sauvés. J'ai dit.»
-
-«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils
-pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à
-ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le
-Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme.
-
-«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres,
-afin d'escalader le ciel.
-
-«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle
-puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient
-près d'atteindre leur but.
-
-«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes
-contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les
-oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un
-terme.
-
-«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes
-étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane.
-
-«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la
-majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux
-genoux et resta en adoration pendant la nuit entière.
-
-«Au lever du soleil, il se releva, le coeur raffermi par la prière, et
-résolu à tout entreprendre pour sauver sa race.
-
-«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme.
-
-«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas
-à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée
-à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un
-gigantesque nopal, et, l'oeil fixé sur la hutte, le coeur rempli de
-crainte et d'espoir, il attendit.
-
-«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son
-épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain.
-
-«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de
-l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant
-elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour.
-
-«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula
-en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite.
-
-«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une
-voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit
-par l'écouter en souriant.
-
-«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme,
-la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup
-désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite
-boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il
-portait sur lui.
-
-«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse
-qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus
-longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son
-visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour
-toujours.
-
-«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre
-lointain dans l'Eskennane.
-
-«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent,
-éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être.
-
-«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables,
-un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur;
-deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de
-reproche, il les lança dans l'espace.
-
-«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à
-travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette
-chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des
-deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa
-sous leurs pieds et les maintint immobiles.
-
-«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la
-boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche
-autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils
-finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui.
-
-«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre
-du monde, et son écaille le soutient.
-
-«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de
-leurs chevelures.
-
-«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi
-que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse,
-et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.»
-
- * * * * *
-
-Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son
-collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son
-visage, et tomba dans une profonde rêverie.
-
-Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le
-frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la
-hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-A M. Ernest Manceaux.
-
-LE LION DU DÉSERT.
-
- I. Le rancho.
- II. Les chasseurs de bison.
- III. El vado.
- IV. La grotte du Sayotkatta.
- V. Le tremblement de terre.
- VI. La colline de l'Oiseau-Noir.
- VII. Néculpangue.
- VIII. La chasse aux élans.
- IX. La loi des prairies.
-
-UNE NUIT DE MEXICO.
-
-UNE CHASSE AUX ABEILLES.
-
-LE PASSEUR DE NUIT.
-
- I. Le guide.
- II. Le voyage.
- III. Sur l'eau.
-
-LA TOUR DES HIBOUX.
-
-LA CRÉATION.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT ***
-
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-
-
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-works. See paragraph 1.E below.
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-1.E.9.
-
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-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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-
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-<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43923 ***</div>
<h1>LE LION DU DÉSERT</h1>
@@ -6088,7 +6088,7 @@ hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit.</p>
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-The Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le lion du désert
- Scènes de la vie indienne dans les prairies
-
-Author: Gustave Aimard
-
-Release Date: October 10, 2013 [EBook #43923]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT ***
-
-
-
-
-Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Files generously made
-available the Bodleian Library at Oxford)
-
-
-
-
-
-LE LION DU DÉSERT
-
-Scènes de la vie indienne dans les prairies
-
-Par
-
-GUSTAVE AIMARD
-
-
-PARIS
-
-ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR
-
-37, RUE SERPENTE, 37
-
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR ERNEST MANCEAUX
-
-CONSEILLER D'ÉTAT
-
-Ce livre est dédié, comme témoignage de
-
-respectueuse reconnaissance,
-
-Par l'auteur,
-
-GUSTAVE AIMARD.
-
-Viry-Châtillon, 25 août 1864.
-
-
-
-
-
-LE LION DU DÉSERT
-
-Scènes de la vie indienne dans les prairies
-
-
-
-
-I
-
-LE RANCHO
-
-
-Le presidio de Santa Fé, le poste le plus avancé que possèdent les
-Mexicains dans la province de Sonora, est bâti au milieu d'une plaine
-riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que
-forme une petite rivière; il est ceint naturellement par les murs de
-pierre des habitations dont il est bordé; l'entrée de chaque rue est
-fermée par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des
-_pueblos_ (villages) de l'Amérique du Sud, les maisons, élevées d'un
-étage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est
-un abri suffisant dans ce beau pays où le ciel est toujours pur. Au
-temps de la domination espagnole, Santa Fé jouissait d'une certaine
-importance, grâce à sa position stratégique qui lui permettait de se
-défendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis
-l'émancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres
-de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'évanouir à
-jamais; et, malgré la fertilité de son sol et la magnificence de son
-climat, il est entré dans une ère de décadence telle, que le jour
-est prochain où ce ne sera plus qu'une ruine inhabitée; en un mot,
-ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille
-habitants, en possède aujourd'hui quatre cents à peine, rongés par les
-fièvres et la plus honteuse misère.
-
-Or, le 5 mars 1855, jour où commence cette histoire, entre trois et
-quatre heures du soir, deux cavaliers bien montés entraient au grand
-trot dans le presidio.
-
-Le premier était un homme de quarante-cinq à cinquante ans; sa taille
-haute, ses membres vigoureux et bien attachés indiquaient une force
-et une agilité peu communes; son teint était bronzé, et ses traits
-durs et hautains décelaient presque la cruauté; un air de franchise
-qui rayonnait dans ses yeux tempérait néanmoins cette expression et
-répandait même sur sa physionomie un charme dont il était difficile
-de se défendre; le bas de son visage était couvert d'une barbe noire
-et touffue, et d'épaisses boucles d'une longue chevelure brune mêlées
-par places de fils argentés, s'échappaient de son chapeau de paille
-à larges bords et tombaient en désordre sur ses fortes épaules. Son
-costume, en partie recouvert d'un zarapé aux mille couleurs, et
-d'un tissu d'une finesse extrême, ressemblait à celui des riches
-hacenderos[1]. Son large pantalon de velours violet, garni d'une
-profusion de boutons d'or ciselés avec art, et ouvert à la hauteur
-du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles
-sonnaient ces lourds éperons d'argent dont les molettes, larges comme
-des soucoupes, obligent à marcher sur la pointe du pied; sa veste,
-d'une étoffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait
-que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait
-d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un
-superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brodée, et dans
-laquelle étaient passés un revolver à six coups, un poignard et une
-hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquiné d'argent était
-posé en travers de sa selle. Cet individu se nommait don López Arriaga.
-
-Son compagnon portait un costume à peu près semblable au sien. C'était
-un grave et long personnage à la figure taillée en fer de hache, et qui
-répondait au nom de don Juan Venado.
-
-Règle générale en Amérique: depuis la guerre de l'indépendance, tout le
-monde a le droit au _don._
-
---Que vous ai-je annoncé, señor Venado? dit d'un ton satisfait don
-López à son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon
-moment: personne n'est là pour nous espionner.
-
---Qui sait? répondit l'autre; croyez-moi, señor don López, dans les
-villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le
-regarde pas, et en rendre compte à sa manière.
-
---C'est possible, murmura don López en haussant les épaules avec
-dédain; je m'en moque comme d'un _costal de nueces_[2].
-
---Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivés enfin au
-rancho[3] du señor Pépé Naïpès: ce doit être cette hideuse masure, si
-je ne me trompe.
-
---En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drôle n'ait
-pas oublié le rendez-vous que je lui ai donné. Attendez, señor don
-Juan, je vais lui faire le signal convenu.
-
---Ce n'est pas la peine, señor don López, vous savez bien que je suis
-toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plaît de penser
-à moi, répondit une voix railleuse partant de l'intérieur du rancho
-dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebâillement la haute
-stature et la figure intelligente de Pépé Naïpès lui-même.
-
---_¡Ave Maria purísima!_[4] dirent les voyageurs en descendant de
-cheval et entrant dans le rancho.
-
---_Sin pecado concebida_, répondit Pépé en prenant la bride des chevaux
-qu'il conduisit dans l'écurie, où il les dessella et les mit devant une
-énorme botte d'alfalfa[5].
-
-Les deux Mexicains, fatigués d'une longue route, s'assirent sur un banc
-adossé au mur et attendirent le retour de leur hôte en tordant entre
-leurs doigts une cigarette de maïs.
-
-L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant.
-C'était une grande salle percée de deux fenêtres garnies de forts
-barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pénétrer qu'un
-jour incertain; ses murs nus et enfumés étaient couverts d'images
-enluminées représentant divers sujets de sainteté; le mobilier ne
-se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de
-bancs. Quant au plancher, c'était tout simplement le sol battu, mais
-rendu raboteux par la boue qu'avaient apportée les pieds des chalands.
-Une porte soigneusement fermée conduisait à une chambre intérieure
-dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face à la
-première: ce fut par celle-là que rentra Pépé dès qu'il eut donné ses
-soins aux chevaux des voyageurs.
-
---Eh bien! señores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le général
-Alvarez se prépare-t-il à battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin
-emparé de son compétiteur?
-
---Ma foi, répondit don López, je n'en sais rien et je ne m'en occupe
-guère. Nous avons à parler d'affaires plus intéressantes.
-
---_¡Caray!_ señor don López, quelle vivacité! s'écria Naïpès; avant de
-causer, vous vous rafraîchirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un
-verre d'aguardiente pour éclaircir les idées.
-
-L'eau-de-vie fut versée à pleins bords et absorbée d'un trait.
-
---Et maintenant causons sérieusement, dit don López à voix basse,
-après avoir jeté un regard soupçonneux autour de lui. Ainsi que
-nous en étions convenus, je suis allé à la Veracruz pour y recruter
-les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve à la Veracruz
-autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de môme pour
-les _gambucinos_[6], je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs,
-qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, où la Californie
-enlève pour ses riches placers tous les hommes du métier? Et puis,
-comme il est fort probable que nous aurons maille à partir avec les
-Indiens bravos; je me souciais peu d'enrôler des novices qui, à la
-vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec épouvante en nous
-abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire,
-d'hommes aguerris et résolus, que nulle fatigue et nul péril ne
-dégoûtassent, et qui, une fois attachés à notre entreprise, la
-suivissent jusqu'au bout sans hésiter. Je m'en revenais donc assez
-chagriné, lorsque le hasard ou plutôt ma bonne étoile me fit, il y a
-quelques jours, rencontrer à Tubac le señor don Juan Venado que vous
-connaissez déjà.
-
---Oui, interrompit Pépé avec un soupir, nous sommes de vieux amis.
-
---C'est vrai, répondit poliment don Juan, nous avons passé de bonnes
-heures ensemble à México.
-
---Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don López
-en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hésité
-à lui confier qu'un Indien nous ayant révélé à vous et à moi, señor
-Pépé, un riche placer, nous avons formé le projet de réunir une troupe
-d'hommes résolus afin de nous en emparer. Le señor don Juan, dont vous
-connaissez la discrétion, comprit que nous ne voulions pas faire la
-fortune du gouvernement aux dépens de la nôtre, et que, par conséquent,
-l'expédition devait être préparée dans le plus grand secret; car Dieu
-sait les embarras que nous occasionnerait une parole légère en ce
-moment où le monde entier ne rêve que placers, mines d'or, etc., et où
-tous les jours l'Europe vomit sur l'Amérique des nuées de vagabonds
-avides de s'engraisser à nos dépens.
-
---Puissamment raisonné, observa Pépé d'un air convaincu.
-
---Bref, continua don López, j'ai pu, grâce à notre ami, réunir en
-peu de jours, pour notre expédition, la plus belle collection de
-_bribones_, tous gaillards de sac et de corde, ruinés par le monté[7],
-et sur lesquels je puis compter parfaitement...
-
---Je suis en tous points de votre avis, señor don López; et maintenant
-qu'avez-vous résolu?
-
---Nous n'avons pas de temps à perdre, reprit le Mexicain; ce soir même
-nous nous mettrons en route: qui sait si déjà nous n'avons pas différé
-trop longtemps notre départ? Peut-être quelques-uns de ces vagabonds
-d'Europe dont je vous ai parlé ont-ils découvert notre placer: ces
-misérables ont un flair particulier pour trouver l'or.
-
---¡Caray! mon maître, s'écria Pépé en frappant du poing sur la table;
-ce serait à devenir fou: une affaire si bien combinée et si bien menée
-jusqu'ici!
-
---J'y ai autant d'intérêt que vous, señor Pépé, répondit don López avec
-un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spéculations m'ont
-fait perdre toute ma fortune: je veux la rétablir d'un seul coup.
-
-A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable à réprimer un
-sourire, car il était de notoriété publique que le señor don López
-Arriaga était un _lepero_[8] qui, en fait de fortune, n'avait jamais
-possédé un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait été
-qu'un aventurier, et que les malheureuses spéculations dont il se
-plaignait étaient simplement une funeste veine au monté qui lui avait
-récemment enlevé une vingtaine de mille piastres gagnées Dieu sait
-comment. Mais le señor don López était un homme d'une bravoure sans
-égale, doué d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie
-accidentée outre mesure avaient obligé à vivre longtemps dans les
-llanos dont il connaissait aussi bien les détours que les ruses de ceux
-qui les habitent.
-
-Pour ces différentes raisons et bien d'autres encore, le señor don
-López était le seul homme capable de mener à bien la difficile
-expédition qu'ils allaient entreprendre, et le señor Pépé Naïpès, lui
-aussi, avait de rudes revanches à prendre contre le monté; aussi eut-il
-l'air d'ajouter la foi la plus complète à ce qu'il plut au señor don
-López de dire touchant sa fortune perdue.
-
---Mais, dit-il après une seconde de réflexion, et la femme, qu'en
-faisons-nous?
-
---La femme?
-
---Oui.
-
---Eh bien! nous...
-
-En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte
-soigneusement verrouillée. Don López s'interrompit.
-
---Faut-il ouvrir? demanda Pépé.
-
---Oui, répondit don Juan; hésiter ou refuser pourrait donner l'éveil;
-dans notre position, il faut tout prévoir.
-
-Don López consentit d'un signe de tête, et le ranchero alla ouvrir la
-porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait
-l'intention de la jeter bas.
-
-Un homme embossé dans un large manteau, et les ailes du chapeau
-rabattues sur les yeux, entra dans la salle.
-
---_Santas tardes_[9], dit-il en portant la main à son chapeau sans
-l'ôter cependant.
-
---_Dios las de a usted buenas_[10], répondit Pépé; que faut-il servir à
-votre seigneurie?
-
---Une bouteille d'aguardiente, répondit l'étranger en s'installant dans
-l'endroit le plus obscur de la salle.
-
-Dès qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et,
-appuyant sa tête sur sa main, il sembla se plonger dans de sérieuses
-réflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprès
-de lui.
-
-Cependant l'arrivée de l'inconnu avait glacé la faconde de nos trois
-personnages, qui, les bras croisés et le dos au mur, restaient mornes
-et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme était un
-ennemi; ils attendaient avec anxiété ce qui allait se passer. Enfin don
-Juan, voulant savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce mystérieux
-individu, se leva, remplit résolument son verre et se tournant vers
-l'étranger toujours impassible en apparence:
-
---Señor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possèdent à un
-si suprême degré tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire à votre
-santé.
-
-A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tête, fixa un instant
-les yeux sur son interlocuteur, et lui répondit d'une voix sèche et
-brève:
-
---C'est inutile, señor don Juan, car je ne boirai pas à la vôtre; ce
-que je dis à vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le señor don
-López Arriaga, peut également le prendre pour lui, si bon lui semble.
-
---Qu'est-ce à dire, señor? demanda don López en se levant avec
-violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter?
-
---Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention,
-reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, señores, continuez donc
-votre conversation. Elle était, à mon arrivée, des plus intéressantes:
-vous parliez, je crois, d'une expédition que vous préparez, et même
-n'était-il pas question, à l'instant où je suis entré, d'une femme
-indienne que votre digne associé, le seigneur Pépé Naïpès, a enlevée
-pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage
-auprès de ses compatriotes? Que je ne vous dérange pas; je serais
-charmé, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette
-jeune femme.
-
-Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et
-d'épouvante qui s'empara des trois associés à cette révélation
-accablante et imprévue de leurs projets. Un instant ils se figurèrent
-avoir affaire au génie du mal, et firent simultanément le geste de se
-signer. Mais don López et don Juan étaient des hommes qu'un événement,
-si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment
-passé, il se raidirent, et, l'étonnement faisant place à la colère, don
-Juan tira de sa botte vaquera un couteau à lame bien acérée, et fut se
-placer devant la porte, afin de barrer le passage à l'inconnu; tandis
-que don López, le sourcil froncé et le machette à la main, s'avançait
-résolument vers la table derrière laquelle leur étrange interlocuteur,
-debout et les bras croisés, semblait les défier après les avoir si
-cruellement raillés.
-
---Qui que vous soyez, señor caballero, dit don López en s'arrêtant à
-deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu maître d'un secret
-qui tue, et vous allez mourir.
-
---Vous croyez, señor don López? répondit l'autre avec un sourire
-ironique.
-
--Défendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive
-Dieu! je n'hésiterais pas, je vous en préviens.
-
---Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la première personne
-que vous tueriez lâchement; les mornes et les quebradas de la Sierra
-Nevada ont entendu déjà les cris d'agonie de vos victimes.
-
-A cette allusion faite par l'inconnu à un crime que don López croyait
-ignoré de tous, une pâleur livide envahit son visage, un tremblement
-convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se
-précipita sur l'étranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le
-menaçait; mais, dès que don López fut à sa portée, il se débarrassa
-vivement de son manteau et le jeta sur la tête de son ennemi, qui
-roula sur le sol sans pouvoir se délivrer de l'étoffe maudite qui
-l'enveloppait comme un réseau inextricable.
-
-D'un bond l'étranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper
-de don López, il se dirigea vers la porte; mais là, il trouva don
-Juan, qui, s'élançant sur lui, chercha à lui enfoncer son couteau dans
-la poitrine. Sans se déconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son
-agresseur, et, avec une force que celui-ci était loin de soupçonner,
-il lui tordit le bras de telle façon que ses doigts se détendirent, et
-qu'il laissa échapper le couteau avec un cri de douleur.
-
-L'étranger le ramassa, et, serrant don Juan à la gorge:
-
---Écoute, misérable, lui dit-il; je suis maître de ta vie, et je
-pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau
-et faire tort au _garrote_ qui t'attend; seulement je veux te marquer
-pour que tu te souviennes de moi!
-
-Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blêmi du Mexicain, il
-lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagèrent la figure
-dans toute sa longueur.
-
---Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dégoût, nous nous
-retrouverons dans la Prairie!
-
-Et, s'élançant hors de la salle, il disparut.
-
-Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls, une expression de rage
-impuissante et de haine mortelle contracta leur visage.
-
---Oh! s'écria don López en grinçant des dents et en montrant le poing
-au ciel, je me vengerai!
-
---Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en étanchant le sang qui
-souillait son visage.
-
---C'est égal, dit à part lui Pépé Naïpès en jetant sur ses compagnons
-un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray!
-c'est un rude homme!
-
-[1] Fermiers.
-
-[2] Sac de noix (proverbe).
-
-[3] Auberge.
-
-[4] Façon de se saluer dans la nouvelle Espagne.
-
-[5] Herbe qui ressemble au trèfle.
-
-[6] Chercheurs d'or.
-
-[7] Jeu de cartes.
-
-[8] Lazzarone.
-
-[9] Manière de saluer qui équivaut à un bonsoir.
-
-[10] Dieu vous le donne bon.
-
-
-
-
-II.
-
-LES CHASSEURS DE BISONS.
-
-
-A deux lieues au plus de Santa Fé, dans une clairière située sur le
-bord de la petite rivière qui borde le presidio, le soir du jour où
-s'étaient passés les événements que nous venons de rapporter, six
-hommes aux traits durs, profondément accentués, et portant le costume
-des chasseurs de bisons, c'est-à-dire le chapeau à larges bords, la
-veste de velours garnie de réales percées en guise de boutons, la
-culotte serrée aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes
-vaqueras et le zarapé bariolé, étaient réunis autour d'un grand
-feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en
-s'occupant activement des préparatifs de leur souper. Frugal repas, du
-reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de
-leur chasse, de quelques patates et de tortillas de maïs cuites sous la
-cendre: le tout arrosé d'eau de smilax et d'aguardiente.
-
-La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans
-l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne
-répandait qu'une lueur incertaine. Le paysage était noyé dans ces flots
-d'épaisses vapeurs qui, dans les pays équatoriaux, s'exhalent de la
-terre à la suite d'une chaude journée. Le vent soufflait violemment au
-travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit
-sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats
-sauvages se mêlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements
-des pumas et des jaguars.
-
---Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en
-retournant les patates dont il surveillait la cuisson.
-
---Je suis de votre avis, Fleur-de-Genêt, répondit un grand homme sec
-en ce moment occupé à rendre le même service à la bosse de bison; le
-soleil était, à son coucher d'une couleur de cuivre qui ne présage rien
-de bon.
-
---Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis
-une faute en allant trouver seul ce misérable López.
-
---Frère, vous savez que je n'ai pas approuvé cette démarche; mais le
-Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme.
-
---Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux
-coureurs de bois, nous avons agi en véritables enfants en nous fourrant
-à l'étourdie dans un véritable guêpier dont je ne vois pas comment nous
-sortirons.
-
---Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un œil sûr on vient à bout
-de bien des choses, et sept hommes déterminés en valent cinquante dans
-la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans
-secours lorsqu'il réclamait notre aide?
-
-Tous les chasseurs se récrièrent en protestant de leur dévouement au
-Faucon-Noir.
-
---Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens,
-reprit le Castor, notre plus grande joie a été de voir grandir à nos
-côtés et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chétif et
-malingre que nous avons sauvé si miraculeusement lors de l'incendie
-de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous
-dévouer à son bonheur: le moment est arrivé, hésiterons-nous?
-
---Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Genêt.
-
---Bien parlé! s'écria le Castor. Et maintenant, frères, soupons.
-
-La bosse de bison fut tirée du feu, posée sur une large feuille
-d'abanijo au milieu du cercle formé par les chasseurs. Chacun s'arma de
-son couteau, et ils commencèrent à manger de bon appétit.
-
---Cette affaire de l'hacienda n'a jamais été bien éclaircie, dit l'un
-d'eux en engloutissant une énorme tranche de bison saupoudrée de
-piment, et, dans l'intérêt de l'enfant, peut-être aurions-nous dû faire
-des recherches.
-
---Chut! répondit le Castor en baissant la voix, Tío Perico et moi nous
-nous en sommes occupés. Croyez-vous donc que je n'aie pas songé comme
-vous à retrouver la famille de notre cher enfant?
-
---Eh bien, demanda un des chasseurs, qui était resté silencieux
-jusque-là et qu'on appelait le Grand-Lièvre, qu'avez-vous découvert?
-
---Hélas! répondit Tío Perico, en secouant tristement la tête, ce que
-nous avons appris se borne à bien peu de chose.
-
---Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins
-de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se
-bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du
-Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme
-riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que
-depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de
-l'incendie,--que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,--des
-personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout
-espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies
-sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi
-calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il
-mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore?
-Voilà ce que personne ne saurait dire.
-
---Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit
-Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon
-retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt
-ans passés?
-
---Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que,
-lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de
-velours bleu brodé d'argent contenant des reliques?
-
---C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire?
-
---Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait
-si....
-
---Hum! fit Tío Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à
-la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite.
-
-Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper
-était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques
-brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit
-le plus commodément possible.
-
-Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et
-un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs
-poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre.
-
-Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques
-d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu.
-C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus
-de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses
-moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne
-respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré;
-son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche
-moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une
-physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression
-d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons,
-le costume de chasseur.
-
---Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune
-homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les
-ladrones?
-
---Je les ai vus, répondit laconiquement le Faucon.
-
---Et que prétendez-vous faire?
-
---Sauver le Pigeon-Volant, si mes frères veulent me venir en aide.
-
---Pourquoi ne le ferions-nous pas?
-
---La tâche sera rude.
-
---Tant mieux, corne-bœuf! dit le plus jeune en frappant la terre de la
-crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu
-maille à partir avec ces effrontés pillards des Prairies.
-
---Ainsi Je puis compter sur mes frères?
-
---Écoute-moi, _muchacho_, dit Tío Perico d'une voix solennelle; sache,
-une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prêts à sacrifier
-leur vie pour te voir heureux.
-
---Je le savais, répondit le jeune homme avec émotion; mais
-pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois,
-tant le projet que j'ai conçu est grave et périlleux.
-
---Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tête et qu'un cœur,
-sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet?
-
---Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè[1], la fille de
-Mahaskak[2], le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre
-dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon cœur s'est envolé
-vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu
-qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme.
-Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois
-pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte
-Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il
-entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef
-des Comanches lui a vendu.--Une cinquantaine de bandits gambucinos et
-trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que
-soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de
-tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me
-suivre?
-
---Quand partons-nous?
-
---Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous,
-et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut
-donc nous hâter de suivre ses traces.
-
---Partons, répondirent les chasseurs.
-
-Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant
-d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier
-américain est pourvu.
-
-A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de
-feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut,
-s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe
-de paix.
-
-A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le
-plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était
-un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa
-physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement
-empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des
-Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres
-fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre
-lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage.
-
-Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs
-étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son
-dos comme une crinière; une profusion de colliers de _wampum_ ornaient
-sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une
-tortue bleue grande comme la paume de la main.
-
-Le reste du costume se composait du _mitasse_[3] attaché aux hanches
-par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise
-de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures,
-ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes;
-un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins,
-s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à
-terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de
-perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de
-chevelures humaines, pendait à son côté gauche.
-
-Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à-dire le couteau à
-scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le
-manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait
-un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était,
-en effet, le célèbre Nauchenanga.
-
-Le Faucon-Noir s'avança seul au-devant de l'Indien.
-
---Que veut mon frère? dit-il.
-
---Voir le visage d'un ami, répondit le chef d'une voix douce.
-
-Alors les deux hommes portèrent la main droite à leur front, croisèrent
-ensuite les bras en passant la main droite sur l'épaule gauche, et
-inclinant la tête en même temps, ils se saluèrent suivant l'usage de la
-Prairie.
-
-Cette cérémonie préliminaire terminée, le Faucon-Noir prit la parole.
-
---Mon frère est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume
-dans le calumet de ses amis blancs.
-
---Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga.
-
-Et, s'approchant du feu, il s'accroupit à la mode indienne, détacha son
-calumet de sa ceinture, et se mit à fumer en silence.
-
-Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprévue,
-étaient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se
-passèrent ainsi sans que personne parlât; chacun attendait que le chef
-indien expliquât le motif de sa présence. Enfin Nauchenanga secoua la
-cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture, et, s'adressant au
-Faucon-Noir:
-
---Mon frère repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette
-année au Cerro Prieto[4].
-
---Oui, répondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon
-frère a-t-il l'intention de nous accompagner?
-
---Non, mon cœur est triste; Niang[5] s'est appesanti sur moi.
-
---Que veut dire mon frère? lui serait-il arrivé un malheur?
-
---Mon frère ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon[6] a vu
-couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu[7]?
-Ou bien me suis-je trompé et mon frère n'aime-t-il réellement que
-les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? répondit
-l'Indien, dont le regard étincela comme celui d'un chat-tigre.
-
---Que mon frère s'explique plus clairement et alors je tâcherai de le
-comprendre, murmura le Faucon-Noir.
-
-Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait réfléchir
-profondément.
-
-Enfin il releva la tète, rendit à son regard toute sa sérénité, et,
-d'une voix basse et mélodieuse:
-
---Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi[8]? dit-il; le petit
-oiseau qui chante dans mon cœur ne chante-t-il pas dans le tien?
-Pourquoi ne pas être franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue
-fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et
-réussir. Que mon frère s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes.
-
---Mon frère a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans
-le cœur un petit oiseau qui me répète de douces paroles à chaque
-instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le
-Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pères;
-mais que peut la volonté d'un homme seul?
-
---Mon frère se trompe, il n'est pas seul; je vois à ses côtés les six
-plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc là mon frère?
-Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il
-de l'amitié de son frère rouge Nauchenanga, le grand sagamore des
-Comanches?
-
---Je n'ai jamais douté de l'amitié de mon frère; c'est un illustre
-chef, et je suis flatté de l'offre qu'il veut bien me faire, répondit
-le jeune homme sans se compromettre.
-
---Eh bien, que mon frère dise un mot, et deux cents guerriers comanches
-se joindront à lui pour délivrer le Pigeon-Volant et prendre la
-chevelure de ses ravisseurs.
-
---Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que
-vous êtes honnête et que votre parole est sacrée.
-
---Michabou[9] nous protège, dit l'Indien en se levant; mon frère peut
-compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui
-livrer sans défense.
-
---Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauvé la jeune fille, à
-qui appartiendra-t-elle?
-
---Rant-chaï-vaï-mè est sage, répondit noblement l'Indien, elle choisira
-entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera
-son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la
-solitude.
-
---Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrêt de celle que j'aime,
-je saurai m'y soumettre en homme de cœur.
-
---Mon frère parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment.
-
-Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans
-ajouter une parole.
-
-Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairière pour
-se mettre à la poursuite des gambucinos.
-
-[1] Le pigeon volant.
-
-[2] Le loup blanc.
-
-[3] Long caleçon.
-
-[4] La montagne Noire.
-
-[5] Dieu du mal.
-
-[6] Oiseau de Paradis.
-
-[7] Espagnols.
-
-[8] Faucon noir.
-
-[9] Dieu.
-
-
-
-
-III.
-
-EL VADO.
-
-
-Don López ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il
-avait reçu. L'orgueil, la colère, et surtout le désir de se venger
-lui rendirent le courage, et, quelques minutes après le départ du
-Faucon-Noir, il avait retrouvé toute son audace et son sang-froid.
-
---Vous le voyez, señor Pépé, dit-il en s'adressant au ranchero, nos
-projets sont connus; il faut donc nous hâter si nous ne voulons
-voir ici faire irruption les suppôts du gouvernement. Ce soir même,
-aidé du señor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez à cheval
-le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tête d'un chapeau
-d'homme à larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrivée
-sera le signal du départ de l'expédition.
-
---Mais, observa Pépé, dans quel but vous embarrasser d'une femme?
-
---Parce que cette femme, dit López avec une émotion mal dissimulée,
-est douée d'une beauté étrange; elle est aimée des principaux chefs
-des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer;
-elle est donc pour nous un otage précieux, comme l'a fort bien dit
-l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grâce à elle,
-je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous
-fermer la route du placer.
-
-Don López se leva, et, remontant à cheval, prit au galop la route du
-Cerro Prieto.
-
---Hum! fit Pépé en le regardant s'éloigner, quel œil de démon!
-Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu
-ainsi! Comment tout cela finira-t-il?
-
-Et, sans plus de commentaires, il commença à mettre tout en ordre dans
-le rancho. Lorsque ses apprêts furent terminés, il jeta un regard
-autour de lui.
-
-Le señor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette à la bouche,
-buvait à petits coups l'eau-de-vie restée dans la bouteille, sans doute
-pour se consoler de la _navajada_ dont l'avait gratifié le Faucon-Noir,
-et qui déjà se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse
-physionomie du monde.
-
---Hé! dit le ranchero d'une voix insinuante, señor don Juan, savez-vous
-qu'il est à peine cinq heures?
-
---Vous croyez? répondit l'autre pour dire quelque chose.
-
---J'en suis sûr.
-
---Ah!
-
---Est-ce que le temps ne vous semble pas long?
-
---Extraordinairement.
-
---Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abréger.
-
---De quelle façon?
-
---Oh! mon Dieu, avec ceci.
-
-Et Pépé sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il étala avec
-complaisance sur la table.
-
---Ah! la bonne idée! s'écria don Juan, dont les yeux étincelèrent;
-faisons un monté!
-
---A vos ordres; mais que jouerons-nous?
-
---Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en
-se grattant la tète.
-
---La moindre des choses, simplement pour intéresser la partie.
-
---Encore faut-il l'avoir.
-
---Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai
-une proposition.
-
---Faites, señor, je serai charmé de la connaître.
-
---Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir
-dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don López.
-
---Accepté, s'écria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non
-moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une
-heure.
-
---Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero.
-
---Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commençons-nous?
-
---Je suis à vos ordres.
-
-La partie s'engagea, et bientôt, oubliant tout autre intérêt, les deux
-hommes furent complètement absorbés par les combinaisons du _siete de
-copas_, de _el as de oro_, du _tres de bastos_ et du _dos de espadas._
-
-Au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, l'Angelus sonne au
-coucher du soleil, et dans ces contrées, où il n'y a pas de crépuscule,
-la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini
-de tinter, l'ombre est épaisse. L'heure était donc bien choisie pour le
-départ, et Pépé ne le retarda pas, car, bien qu'il eût déployé toute sa
-science, il avait trouvé dans le señor don Juan un adversaire tellement
-habile, qu'après plus de trois heures d'une lutte acharnée, tous deux
-se trouvaient aussi avancés qu'auparavant.
-
-Au dernier coup de l'Angelus, Pépé mit la clef dans la serrure de
-la porte conduisant à sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques
-secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant.
-
-Rant-chaï-waï-mè était une mignonne jeune fille de seize ans à peine,
-à la tournure gracieuse, légère, avec ce laisser-aller plein de
-charme que les Espagnols appellent _salero_, mot que nulle expression
-française ne saurait rendre; ses traits délicats, presque enfantins,
-respiraient la douceur et l'innocence; son front rêveur, ses grands
-yeux noirs et pensifs, son nez finement découpé, aux ailes mobiles,
-sa bouche rieuse bordée de deux lèvres parfaitement ourlées, ses
-dents blanches et son petit menton à fossette, lui formaient la plus
-délicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistré,
-presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes,
-ses cheveux noirs lui tombant en deux énormes tresses sur les talons,
-ses mains d'une petitesse extrême, complétaient l'ensemble enchanteur
-de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle était vêtue
-de deux larges chemises de calicot rayé; l'une, serrée au cou, tombait
-jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attachée à la ceinture, lui
-descendait jusqu'aux chevilles. Son cou était orné de colliers de
-perles fines entremêlées de ces petits coquillages nommés wampums et
-qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles étaient
-entourés de larges cercles d'or, et un petit diadème du même métal
-rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brodés de
-laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux
-et finement cambrés.
-
-A son entrée dans la salle, un nuage de tristesse et de mélancolie
-répandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus
-à sa personne.
-
---Allons, _waïnè_[1], lui dit le ranchero, séchez vos larmes, nous ne
-vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-être
-mieux que vous le croyez.
-
-La jeune fille ne répondit pas, elle se laissa déguiser sans
-résistance, mais en faisant une petite moue à désespérer un saint.
-
---S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pépé à part lui, tout en
-attifant sa prisonnière et en jetant un regard de convoitise sur les
-joyaux dont elle était parée; il faut être fou pour gâcher ainsi l'or
-et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter
-quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille
-piastres! Quelle magnifique partie de monté on ferait avec cela! Ah! si
-don López avait voulu.... Enfin nous verrons.
-
-Tout en faisant ces judicieuses réflexions, le ranchero avait achevé la
-toilette de la jeune fille; il compléta son déguisement en lui jetant
-sur les épaules le manteau abandonné par le Faucon-Noir; puis, donnant
-un dernier regard à sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de
-cartes qui était resté sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et
-sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du señor don Juan,
-qui, malgré les divers incidents de la journée, avait repris sa bonne
-humeur, grâce sans doute au monté, cette passion invétérée de tout bon
-Mexicain.
-
-La porte fermée avec soin, l'Indienne fut placée sur un cheval, Pépé
-monta sur un autre, ainsi que le señor don Juan, et, abandonnant sa
-maison à la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en
-soucier, le ranchero donna le signal du départ, suivi de ses deux
-compagnons; il fit un détour pour traverser le pueblo et se dirigea au
-grand trot du côté du Cerro Prieto.
-
-Don López avait mis le temps à profit, et tout était prêt pour le
-départ. Les nouveaux venus ne descendirent même pas de cheval; dès
-qu'on les aperçut, la caravane, composée, comme nous l'avons dit,
-d'une cinquantaine d'hommes déterminés, après s'être, formée en file
-indienne, s'ébranla dans la direction des Prairies, non sans avoir
-prudemment détaché sur ses flancs deux éclaireurs chargés de surveiller
-les environs.
-
-Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, semé
-d'embûches de toutes sortes où à chaque instant l'on craint de voir
-s'élancer de derrière les buissons l'ennemi qui vous guette au passage.
-Aussi la petite troupe, inquiète et tressaillant au moindre bruit,
-s'avançait-elle silencieuse et morne, les yeux fixés sur les halliers
-touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prête à tirer au
-moindre mouvement suspect.
-
-Cependant les gambucinos marchaient déjà depuis trois heures sans que
-rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait
-à régner autour d'eux; peu à peu leurs appréhensions se dissipèrent
-et ils commençaient à causer à voix basse et à rire de leurs terreurs
-passées, lorsqu'ils arrivèrent sur les bordas d'une petite rivière qui
-leur barra le passage.
-
-Dans l'intérieur de l'Amérique du Sud les voies de communication sont
-nulles et par conséquent le système des ponts complètement négligé.
-On ne connaît que deux moyens de traverser les rivières: chercher un
-_vado_ (gué), ou, si l'on est trop pressé, lancer son cheval dans le
-courant, souvent très rapide, et tâcher d'atteindre l'autre bord à la
-nage. Don López choisit le premier moyen: il chercha un vado.
-
-Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientôt toute la troupe entra
-dans l'eau; quoique le gué ne fût pas égal et que parfois les chevaux
-eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligés de se mettre à la
-nage, tous les cavaliers passèrent sans accident.
-
-Il ne restait plus sur la rive que don López, le chef comanche, qui
-avait rejoint l'expédition quelques minutes avant son départ et lui
-servait de guide, la jeune Indienne et le señor Pépé Naïpès.
-
---A nous maintenant, chef, dit don López en s'adressant à Nauchenanga;
-vous voyez que nos hommes sont en sûreté et n'attendent plus que nous
-pour se mettre en route.
-
---La waïnè première, répondit laconiquement l'Indien.
-
---C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don López; et se tournant
-vers sa prisonnière:--Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que
-possible le timbre de sa voix.
-
-La jeune fille, sans répondre, fit résolument entrer son cheval dans la
-rivière; les trois hommes la suivirent.
-
-La nuit était sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune
-incessamment voilée ne brillait qu'à de longs intervalles, ce qui
-rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les
-objets à une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes,
-don López crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne
-suivait pas la ligne tracée par le vado, mais appuyait sur la gauche
-comme s'il se fût abandonné au courant. Il poussa son cheval en avant
-pour s'assurer de la réalité du fait; mais tout à coup une main
-vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant même qu'il songeât à
-résister, il fut renversé dans l'eau et pris à la gorge par un Indien.
-
-Pépé Naïpès s'élança à son secours.
-
-Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une
-impulsion occulte, s'éloignait de plus en plus de l'endroit où les
-gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant
-de ce qui se passait, rentrèrent dans l'eau pour venir en aide à leur
-chef, tandis que d'autres, guidés par don Juan, suivirent le rivage
-au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il
-aborderait.
-
-Pépé Naïpès, après plusieurs efforts infructueux, se rendit maître du
-cheval de don López et le mena à celui-ci au moment où il venait de
-tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain
-se remit en selle et gagna le rivage où il tâcha de rétablir un peu
-d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxiété les péripéties du
-drame silencieux qui se jouait dans la rivière entre Nauchenanga et la
-jeune Indienne.
-
-Le chef comanche avait lancé son cheval à la poursuite de celui du
-Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallèle, suivaient
-le fil de l'eau, le premier cherchant à se rapprocher du second qui
-s'efforçait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui
-les séparait.
-
-Tout à coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un
-hennissement de douleur, et il commença à battre follement l'eau de
-ses pieds de devant, tandis que la rivière se teignait en rouge autour
-de lui; le chef, comprenant que son cheval était blessé à mort, quitta
-la selle et se pencha de côté, prêt à plonger. En ce moment, une face
-hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une façon diabolique,
-et une main s'avança vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable
-sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, même dans les
-circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit
-le crâne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau.
-
-Alors un formidable cri de guerre éclata dans la forêt, et une
-cinquantaine de coups de feu éclatèrent, tirés des deux rives à la fois
-et illuminant la scène de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de
-peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mêlée terrible s'engagea.
-
-Les Mexicains, pris à l'improviste, se défendirent d'abord mollement,
-lâchant pied et cherchant un abri derrière les arbres; mais obéissant
-à la voix de don López qui faisait des prodiges de valeur tout en
-excitant ses compagnons à vendre chèrement leur vis, ils reprirent
-courage, se formèrent en escadron serré et chargèrent les Indiens
-avec furie, luttant corps à corps avec eux, les assommant à coups de
-crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut
-court. Les peaux-rouges voyant le mauvais résultat de leur surprise,
-se découragèrent et disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus.
-Cinq minutes plus tard, le calme et le silence étaient si complètement
-rétablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas été blessés et si
-plusieurs Indiens n'étaient pas restés sur le champ de bataille, cette
-scène étrange aurait pour ainsi dire pu sembler un rêve.
-
-Dès que les sauvages furent en fuite, don López jeta un regard avide
-sur la rivière: de ce côté aussi la lutte était terminée. Nauchenanga,
-monté en croupe derrière la jeune fille, guidait son cheval vers le
-rivage qu'il ne tarda pas à atteindre.
-
---Eh bien? lui demanda don López.
-
---Les Pawnies sont des renards sans courage, répondit le Comanche en
-montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes à
-sa ceinture, ils fuient comme des femmes dès qu'ils voient le visage
-d'un guerrier de ma nation.
-
---Bien! fit avec joie don López, mon frère est un grand chef, il a un
-ami.
-
-L'Indien s'inclina avec un sourire indéfinissable; son but était
-atteint, il avait gagné la confiance de celui qu'il voulait perdre.
-
-La troupe se remit en marche.
-
-Pendant plus d'un mois, le voyage des aventuriers à travers la Prairie
-ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens
-qui les suivaient pour ainsi dire à la piste. Ils voulaient délivrer
-le Pigeon-Volant, c'était là du moins le principal motif de leurs
-agressions; le second était cette haine qui séparera toujours la race
-rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'année en année
-davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires
-de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu même où reposent
-les os de leurs pères, les refoulant sans cesse vers les mornes désolés
-et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite
-que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants
-de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculés.
-
-[1] Femme.
-
-
-
-IV
-
-LA GROTTE DU SAYOTKATTA[1]
-
-
-Le Néobraska--la Plate--ainsi que le nomment les Indiens, est un de
-ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en
-posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage
-en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se
-réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre
-dans le Missouri.
-
-C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large
-fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous.
-
-L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus
-aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu.
-La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule
-silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes
-si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste
-plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé
-à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une
-grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès
-semblables à des pierres tumulaires.
-
-A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant
-a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les
-Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et
-du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se
-font les hécatombes à _Kitchi-Manitou._ Un grand nombre de crânes de
-bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en
-courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce
-dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut
-du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes,
-la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies
-et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore
-américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui
-ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou
-longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin,
-bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent
-les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de
-neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant,
-empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur.
-
-Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle
-soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les
-Indiens nomment _wabigon-quisi_», le mois des fleurs, la tranquillité
-du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de
-la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut
-suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée
-_Paduca_, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de
-la fourche.
-
-C'était l'heure où le _maukawis_[2] faisait entendre son dernier chant
-pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du
-soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges.
-
-Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent
-subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour
-la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait
-l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup
-d'œil, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec
-attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces
-trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est
-proverbiale dans le Nouveau-Monde.
-
-Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie
-sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille
-moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient
-remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où
-l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa
-chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir.
-Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de
-peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs.
-
-Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût:
-une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir
-grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies
-de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur
-chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses
-que savent si bien confectionner les _squaws_[3]. Une couverture
-bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de
-les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs
-mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la
-poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient
-armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux
-arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les
-avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les
-recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les
-avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs,
-car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes;
-leurs montures mêmes, _mustangs_ presque aussi indomptés que leurs
-maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont
-ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de
-plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges
-et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise,
-complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables.
-
-Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les
-ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un
-vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun
-attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas
-d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente
-pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à
-peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées
-d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture[4] de son cheval.
-
-Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part
-trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'œil et
-l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux
-personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à
-voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des
-Comanches.
-
-Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de
-Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et
-le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos,
-fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés
-de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient
-succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à
-murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis
-et les exhortations.
-
-L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans
-l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les
-mystères de la nuit profonde qui l'entourait.
-
---Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à
-dissimuler nos traces aux Pawnies?
-
---Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale,
-les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît
-tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux.
-
---Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis?
-
---Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme
-le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur
-chevelure; souvent on le croit loin et il est près.
-
---J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux
-bandits qui l'accompagnent?
-
---Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit
-l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît.
-Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'œil de l'aigle et la
-prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau
-qui chante dans son cœur et qui lui dit: Viens! viens!
-
---Qu'entendez-vous par là? quel oiseau?
-
---Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion.
-
---L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher
-de dire don López.
-
---L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui
-échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va
-parler.
-
---J'écoute.
-
---Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à
-l'_endit-ha_[5], et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux
-cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile
-d'atteindre le placer que je vous ai donné.
-
---Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un
-soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se
-préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de
-nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert.
-
---Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme,
-j'entends le silence!
-
-Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles,
-lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui,
-le fit tomber sur les genoux.
-
-Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine
-au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de
-la tente.
-
---Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de
-guerre.
-
-Et il s'élança dans la Prairie.
-
---Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups
-enragés! Aux armes! enfants! aux armes!
-
-En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués
-derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment
-des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans
-la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant
-faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute
-bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour
-il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les
-Peaux-rouges, leurs ennemis mortels.
-
-Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la
-droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les
-mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes
-herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder
-autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui
-devenaient de moins en moins distincts.
-
-Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert
-de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il
-était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises
-différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du
-cachorro de agua[6]. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri
-poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait
-sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce
-tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages,
-rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un
-cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans
-l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des
-entrailles de la terre.
-
-Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il
-venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas
-en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il
-reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son œil
-assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui:
-
---_Curujira_[7] a-t-il appris au sage _piaïes_[8] ce que le grand chef
-comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme.
-
---Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner
-le silence.
-
-L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea
-dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu
-une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva,
-à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de
-forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une
-lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté
-en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa
-poitrine, il attendit.
-
-Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était
-un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu
-épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle
-qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus,
-séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques
-et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue
-en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de
-chevelures humaines tressées avec art.
-
-Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux
-hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole.
-
---Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il.
-
-L'Indien s'inclina.
-
---_Iurupari_[9] nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet
-doit-il échouer!
-
---Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes.
-
---Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête.
-
---Mon frère est impatient, observa le devin.
-
---J'attends que mon père s'explique.
-
---Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en
-jetant sur le chef un regard scrutateur.
-
---_Ouah!_ fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel
-autre que mon père oserait habiter ici?
-
---Personne; mais d'autres peuvent y venir.
-
---Et qui donc?
-
---Néculpangue[10], le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la
-terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu?
-
-A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva
-d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur:
-
---_Cudina[11]! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les
-secrets d'un chef?
-
-Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et
-lui répondit d'une voix affectueuse:
-
---Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui
-parle.
-
-Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits
-avaient repris leur impassibilité; il répondit:
-
---Que mon père me pardonne. Outkum[12] avait troublé mes esprits, je
-n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué.
-
---Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec
-calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent
-ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur.
-
---Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à
-l'heure je ne savais ce que je disais.
-
---Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne
-qu'il le fasse attendre.
-
---Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout.
-
---Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà.
-
---Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à
-dissimuler plus longtemps.
-
---Me voici! dit une voix mâle et sonore.
-
-Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux
-yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui.
-
---Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect
-devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient
-célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest.
-
-Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des
-Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais
-qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres
-robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une
-de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont
-impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude
-vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de
-finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils
-noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux
-lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat.
-
-Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu
-approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme
-un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre
-de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin
-qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui
-le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et
-peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il
-était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait
-adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui
-il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et
-parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de
-découvrir où il se retirait.
-
-On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité
-qui dépassait toute croyance.
-
-D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et
-surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant
-à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie
-raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant
-en pareille matière.
-
-Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos,
-c'est-à-dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et
-indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à
-la main un rifle précieusement damasquiné.
-
-Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole:
-
---Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera[13] lui a été
-propice.
-
---Le grand tokki[14] des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai
-obéi, répondit majestueusement le chef.
-
---Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier.
-
---Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être
-commises dans l'accomplissement de ma mission.
-
---Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes.
-
---Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui,
-immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le
-moins du monde à leur laisser le terrain libre.
-
---Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main
-du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et
-Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane[15].
-
---La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le
-désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père
-m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici.
-
---Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour
-accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son cœur; celle qu'il
-aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il
-ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa
-parole est la plus belle vertu du guerrier indien.
-
---Qu'ordonne mon père?
-
---Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers
-de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir.
-Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui
-souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du cœur
-d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à
-choisir, les prisonniers seront amenés ici.
-
---Cela sera fait.
-
---Et le Faucon-Noir?
-
---Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les
-chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp.
-
---Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de
-satisfaction.
-
---C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne.
-
---Mon frère le hait?
-
---Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga
-avec un sourire indéfinissable.
-
---Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa
-hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous[16]; j'aiderai
-mon frère.
-
---Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef
-avec un vif mouvement de joie.
-
---Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une
-plus longue absence inquiéterait l'Espagnol.
-
-Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes.
-
-Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à
-ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions,
-poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp
-des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers
-le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par
-intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des
-lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude
-de sauvages.
-
-Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante
-qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux,
-s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques
-pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le
-cœur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque
-et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des
-cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient
-devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours.
-En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui
-dit ce seul mot:
-
---Arrête!
-
-Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent
-qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains
-et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue.
-
---Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il
-aime.
-
---Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le
-_walkon_ m'appelle à son aide.
-
---Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai.
-
---Le Faucon n'est pas un Indien.
-
---Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour
-obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux
-Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons
-appellent don López.
-
-Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à
-l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus
-qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en
-désordre.
-
-Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine
-avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et
-tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur.
-
-[1] Sorcier voyant.
-
-[2] Espèce de caille.
-
-[3] Femmes indiennes.
-
-[4] Composée de peaux de mouton et de ponchos.
-
-[5] Point du jour.
-
-[6] Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les rivières de
-l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé, mais il
-conserve toujours son cri plaintif.
-
-[7] L'esprit des pensées.
-
-[8] Sorcier.
-
-[9] Esprit malin.
-
-[10] Le lion du désert.
-
-[11] Homme-femme! terme de souverain mépris.
-
-[12] Le méchant esprit.
-
-[13] Esprit des chemins.
-
-[14] Souverain maître.
-
-[15] Paradis indien.
-
-[16] Enfants.
-
-
-
-
-V
-
-LE TREMBLEMENT DE TERRE.
-
-
-Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un
-drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains.
-
-Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise;
-comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de
-l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse
-défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois
-les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant
-ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols;
-souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant
-à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils
-désespéraient de triompher autrement.
-
-Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient
-péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort
-et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant
-une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se
-trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner
-quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé;
-mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient
-suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à
-l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées
-qu'ils lancèrent dans toutes les directions.
-
-Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens,
-profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie,
-escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les
-gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage
-et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient
-accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes
-encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos.
-
-Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver
-les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado
-qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à
-ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain
-que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de
-la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se
-trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente.
-
-Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille
-au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue
-de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.
-
---Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi,
-waïnè; il faut partir.
-
---Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas!
-
---Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence:
-le temps est précieux.
-
---Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort,
-dit fièrement la jeune fille.
-
---Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec
-colère, voulez-vous me suivre, oui ou non?
-
-Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules.
-
-Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait
-violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il
-chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les
-mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa
-un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil
-froncé, l'attitude menaçante:
-
---Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de
-ma nation qui m'appellent.
-
-Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en
-poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui
-avait traversé le bras.
-
---Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec
-un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.
-
-Et, l'œil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes,
-elle se prépara à renouveler la lutte.
-
-Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe
-au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer
-le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit
-tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur
-le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper
-le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa
-aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança
-sur elle et tous deux roulèrent sur le sol.
-
-La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de
-sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes,
-à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son
-lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en
-silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec
-toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer
-ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente.
-Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme
-lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi
-mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront.
-
---Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore
-vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main
-morte!
-
---Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa
-ceinture.
-
---Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les
-mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser
-compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car
-je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois
-faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces
-inutiles et causons un peu.
-
---Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant
-d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet.
-
-Le coup partit.
-
-Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du
-chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle,
-qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais
-il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la
-tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.
-
-Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent
-dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.
-
-Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une
-quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après
-les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir
-en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant
-les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la
-fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa
-sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les
-individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et
-les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don
-López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se
-laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha
-sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa
-petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un
-ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.
-
-Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il
-poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi
-galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs
-et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et,
-abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses
-alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.
-
-Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les
-habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et
-donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou
-ralentir, car le but est la victoire ou la mort.
-
-Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec
-les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans
-la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande,
-franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie
-avec une vitesse qui tenait du prodige.
-
-Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et
-tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons
-passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant
-par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et
-lugubre appel d'un frère.
-
-Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que
-les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux
-s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds
-râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux
-une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain
-se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent
-subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et
-les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel,
-ne purent retenir un cri d'épouvante.
-
-Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte
-céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune,
-immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une
-transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient
-visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y
-avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska
-avait subitement cessé de couler.
-
-Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec
-une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme
-par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et
-s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité
-inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la
-plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la
-terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les
-collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui
-lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença
-à s'agiter avec un mouvement lent et continu.
-
---Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et
-en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.
-
-En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau
-de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de
-cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots
-de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières
-changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de
-toutes parts sous les pas des hommes atterrés.
-
-Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière
-dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux
-hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient
-la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les
-uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les
-précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur
-course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les
-jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle
-avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements
-plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur
-neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en
-poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre
-et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés
-par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.
-
-Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est
-possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au
-camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes
-de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et
-terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin
-des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir
-assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se
-faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts
-vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent
-avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de
-douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des
-cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et
-sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant
-vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.
-
-La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses;
-vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud,
-le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux
-Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une
-terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour
-d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans
-ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre
-dans leurs cœurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur
-vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons
-à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de
-sépulcre.
-
-
-
-
-VI
-
-LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.
-
-
-Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et
-les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il
-leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti
-sous les eaux ou dévoré par les flammes.
-
-A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le
-Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.
-
-Le chasseur abandonna la poursuite de don López.--Que demandent mes
-frères? dit-il.
-
---Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.
-
-Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes
-qui attendaient de lui leur salut.
-
---Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs
-mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez,
-dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et,
-alors, que Wacondah vous protège.
-
-Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus
-hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se
-laissaient tuer sans opposer de résistance.
-
-Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de
-confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos.
-Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López,
-ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les
-avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir
-ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils
-l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.
-
-Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une
-seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado
-avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion
-qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.
-
-La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que
-le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans
-ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les
-gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en
-cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras
-mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en
-pleine poitrine.
-
-Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant
-splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de
-la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux
-animaux.
-
-Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette
-adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient
-déjà à les lancer dans les flots.
-
-Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux,
-tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs
-pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter
-son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et
-deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.
-
-Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les
-mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas
-épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de
-sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les
-chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait
-la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses
-côtés avec un sifflement sinistre.
-
---A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à
-mon secours!
-
---Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!
-
-Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le
-chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière
-pour venir en aide à celle qu'il aimait.
-
---Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?
-
-Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de
-Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au
-milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de
-conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la
-main.
-
-En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc
-d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible
-agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force
-irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal
-remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques
-secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre
-infranchissable s'ouvrit entre eux.
-
-Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre
-don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses
-bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.
-
-Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore
-quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre
-cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.
-
-Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger;
-l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain
-bouleversé et inondé par les flots de la rivière.
-
-Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu
-de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à
-toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière
-les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il
-fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui
-galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers
-se remirent à la recherche de leurs ennemis.
-
-Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies,
-avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était
-facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même
-considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les
-circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut
-donc là qu'il conduisit sa petite troupe.
-
-Elle y arriva un peu après le milieu du jour.
-
-Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle
-raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.
-
-Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui
-fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de
-toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se
-nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement
-un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret
-de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des
-marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui
-lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes.
-Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi
-pour sa sépulture.
-
-C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur.
-Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et,
-après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer
-tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le
-sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.
-
-On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet
-de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un
-monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau
-supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à
-ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de
-vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la
-première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage
-en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du
-guerrier Indien et de son cheval[1].
-
-Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils
-commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant
-les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses
-palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé
-circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.
-
-Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau
-de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette
-hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la
-rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est,
-ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant
-l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva
-un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste
-n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin
-de tout préparer pour une vigoureuse défense.
-
-Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par
-la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna
-donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on
-coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des
-cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme
-du _charqui_. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se
-trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de
-faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait
-par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient
-imperceptible.
-
-Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu
-leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en
-quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur
-était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de
-guerre et des objets indispensables à leur campement.
-
-Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons;
-ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent
-pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité
-considérable d'eau.
-
-Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après
-avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert
-conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.
-
---Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez
-aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.
-
---Hum! fit le ranchero, seul?
-
---Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs,
-dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et
-puis, que craignez-vous?
-
---Eh! d'être scalpé, donc!
-
---Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être
-attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous
-tués.
-
---C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?
-
---Oui, et dans le nôtre.
-
---Ah!
-
---Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous
-présenterez de ma part à l'Œil-Gris, c'est le chef de la tribu, une
-de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma
-part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous
-aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez
-avec vous une outre d'aguardiente; l'Å’il-Gris, auquel vous montrerez
-cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et
-vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les
-conduirez ici. M'avez-vous compris?
-
---Parfaitement.
-
---Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans
-vos mains le sort de tous vos compagnons.
-
-Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui
-lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef
-lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit,
-accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le
-suppliaient de se hâter.
-
-Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte
-distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à
-ses oreilles, un nœud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à
-demi étranglé sur le sol.
-
-Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les
-cachaient et se précipitèrent sur lui.
-
---Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis
-mort.
-
-[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington
-Irving, intitulé _Astoria._
-
-[2] Villages.
-
-
-
-
-VII
-
-NÉCULPANGUE.
-
-
-Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son
-épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son
-couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles
-de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de
-son compagnon en lui disant:
-
---Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus
-utile que sa mort.
-
-Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en
-repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied.
-
-Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins.
-
---Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si
-heureusement pour lui.
-
---Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui
-cherche un placer.
-
---Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et
-l'ami de don López Arriaga.
-
---Chef, je vous assure que vous vous trompez.
-
---Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois
-parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos
-projets?
-
-Le Mexicain baissa la tète.
-
---Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.
-
---La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante.
-
-Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant
-Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise
-seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris.
-
---Parlez! murmura-t-il.
-
---Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et
-de les suivre.
-
-Pépé Naïpès obéit sans résistance.
-
-Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga
-avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les
-degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment
-où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la
-poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré
-les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des
-gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin,
-et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne
-savaient plus de quel côté se diriger.
-
-Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses
-souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus
-facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au
-présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les
-sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir
-marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre
-deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur
-les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers
-lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès.
-
-Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent
-pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et
-armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu
-desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue,
-Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se
-contentèrent de jeter un coup d'œil autour d'eux sans manifester la
-moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse
-avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part
-quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi
-vite qu'ils s'étaient montrés.
-
-Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient
-échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les
-peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le
-raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de
-les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en
-cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer
-une parole.
-
-Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps
-avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion
-sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi.
-
-Pépé Naïpès connaissait trop bien les mœurs indiennes pour s'étonner
-de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible
-lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi
-l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant;
-il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste
-suspect il serait en un clin-d'œil renversé et garrotté.
-
-Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque
-instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à
-la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé
-Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait
-attaqué le camp et s'en était emparée.
-
-C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga
-avait annoncé l'arrivée à don López.
-
-Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui
-l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.
-
---Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos
-frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en
-détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté
-par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition
-a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de
-reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos cœurs
-et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au
-pouvoir de ses ravisseurs?
-
-A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée,
-et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des
-tomahawks et les canons des rifles.
-
---Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement
-Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il
-avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il
-doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il
-ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et
-nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs
-chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour
-dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants?
-
---Notre père a bien parlé, répondirent en chœur les chefs en
-s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en
-lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire.
-
---Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête
-grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.
-
-Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque
-auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez
-peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en
-scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander
-mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis.
-
-Néculpangue le considéra un instant de cet œil profond auquel rien
-n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait
-reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et
-combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait;
-alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air
-riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce
-fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.
-
---Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service
-à mon frère.
-
---Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les
-façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien
-sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort.
-
---Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère?
-
---Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis
-certain qu'il sera de mon avis.
-
---Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en
-venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait,
-et je ne savais ce que je faisais.
-
---Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et
-qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent,
-bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre
-fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines
-circonstances.
-
---Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai
-sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible.
-
---Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous.
-
---Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de
-faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?
-
---Parlez, chef, je suis à vos ordres.
-
---Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle?
-
---Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu!
-
---Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est?
-
---Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où
-il s'est retranché, mais je puis vous le décrire.
-
---Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est
-vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit.
-
---Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une
-haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la
-rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef
-indien.
-
---La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue.
-
---En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.
-
---Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est
-devenue? dit Nauchenanga.
-
---Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.
-
-En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de
-Néculpangue.
-
---Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il
-peut se retirer.
-
---Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se
-souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.
-
-Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue
-et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.
-
---Que veut faire de cet homme notre grand médecin?
-
---Je veux offrir demain, au lever du soleil, son cœur palpitant à
-Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.
-
---Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix
-douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut
-honorer.
-
---Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.
-
-Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien,
-quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est
-plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent
-briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut
-s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de
-concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout
-respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.
-
-Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter
-plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la
-victime qu'ils convoitaient.
-
---Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui
-appartient: Jurùpari sera content.
-
---Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il
-puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat,
-répondit le devin avec un sourire de satisfaction.
-
-Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant
-Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant
-ébranlée par son hésitation.
-
-Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris
-pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en
-vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux
-qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il
-perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le
-jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du
-supplice.
-
-
-
-
-VIII
-
-LA CHASSE AUX ÉLANS.
-
-
-Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était
-parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait
-pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche
-pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don
-López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en
-vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient
-aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait,
-le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des
-bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher
-en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue
-noire qui couraient effarés çà et là.
-
-Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à
-envelopper la nature comme d'un épais linceul.
-
-Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon
-avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout
-vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur.
-Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la
-mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa
-Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils
-avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner
-les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes
-regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain,
-et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se
-donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était
-pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de
-long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé
-depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était
-si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa
-troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides
-par le malheur.
-
-Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du
-placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment
-découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le
-fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état
-dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une
-cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le
-presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!
-
-Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie,
-et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant
-sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré
-plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et
-presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie
-passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée.
-
-A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la
-pauvre Rant-chaï-waï-mè.
-
-Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait
-silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien
-changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première
-fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux
-s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la
-captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté
-du désert.
-
-Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle
-avait lu au fond du cœur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait
-pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une
-jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des
-heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui,
-pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.
-
-La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était
-plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des
-diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses
-rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques.
-Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de
-senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère
-transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et
-reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un
-silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement
-par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et
-qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le
-calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant
-plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.
-
-Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don
-López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.
-
---Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà
-un oiseau qui chante bien tard.
-
---Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.
-
---Caray! de quel augure parlez-vous?
-
---J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que,
-lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un
-malheur.
-
---Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que
-les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu
-besoin de présages pour cela!
-
-En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était
-fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle
-force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres
-situés sur la lisière du camp.
-
-Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son
-esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit
-qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López
-secoua la tête et reprit sa promenade.
-
-La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété
-qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si
-quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa
-première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un
-observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose
-d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard
-brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait
-en proie à une grande émotion intérieure.
-
-Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent
-dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de
-la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne
-tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul
-veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était
-telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.
-
-La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si
-ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois
-reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se
-réveiller.
-
-Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La
-solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de
-fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes
-élans rôdaient parmi les arbres.
-
-A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux
-leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López
-la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette
-demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte
-que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les
-oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les
-environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour
-rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue
-veille, il partit avec les chasseurs.
-
-A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se
-fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel.
-
---C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais
-entendu chanter cet oiseau pendant le jour.
-
---Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage,
-répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante
-auprès d'un tombeau ça porte malheur.
-
-Don López haussa les épaules avec dédain.
-
-Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air,
-Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où
-étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou
-dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et
-suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse.
-
-La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en
-rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses
-gardiens, le cœur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva
-jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile
-quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de
-son cœur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre
-fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux
-que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit
-le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité
-surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas
-à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de
-cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.
-
-Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut
-point d'intérêt pour les gambucinos.
-
-Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en
-silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent
-afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents
-animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter
-insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter
-qu'ils avaient des ennemis près d'eux.
-
-Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent
-les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs
-lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas
-produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du
-tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi
-à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils
-s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec
-soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos.
-
-Alors il se passa une chose étrange.
-
-Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire
-place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur
-des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs
-chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un
-lasso sur les épaules et les renversant à terre.
-
-Don López et ses hommes étaient prisonniers.
-
---Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment
-trouvez-vous celui-là!
-
-Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter
-en silence. Un seul murmura entre ses dents:
-
---J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait
-malheur!
-
-A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux
-doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la
-hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé
-leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.
-
-A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de
-feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons,
-vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la
-pressa sur son cœur.
-
---Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à
-rendre.
-
---Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son
-sein.
-
-Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible
-pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le
-chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire
-les nœuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire
-le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu
-et désespéré sur le sol.
-
-Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements.
-
-Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une
-colère impuissante à ce qui s'était passé.
-
-Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des
-sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le
-lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de
-Rant-chaï-waï-mè était le principal chef.
-
-Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent
-au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il
-pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté.
-Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière
-qui arrivait comme un tourbillon.
-
-Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les
-armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.
-
-Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à
-repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit.
-
-
-
-
-IX
-
-LA LOI DES PRAIRIES.
-
-
-Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on
-enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux
-Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les
-loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les
-routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés,
-Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et
-partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos.
-
-Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des
-guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été
-envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs
-comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en
-marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au
-coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la
-sentinelle des chasseurs avait aperçus.
-
-Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une
-escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au
-Castor et descendit dans la plaine.
-
-Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se
-voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec
-furie l'une contre l'autre.
-
-Certes, pour qui n'eût pas été au fait des mœurs singulières de la
-Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il
-n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre,
-les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux
-avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens,
-et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes
-demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs.
-
-Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle
-qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en
-s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte.
-
-Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour
-eux et leurs guerriers.
-
---Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de
-premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie
-de la Prairie.
-
---Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef
-des Pawnies?
-
---Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon cœur se
-réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur.
-
---Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme
-mon frère.
-
-Le chasseur s'inclina avec courtoisie.
-
---Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont
-nombreux dans la pampa.
-
---Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le
-gibier que je voulais atteindre.
-
---Mon frère est heureux.
-
---Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la
-guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite?
-
---Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.
-
---Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile.
-
-L'Indien s'inclina à son tour.
-
-Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant.
-
---Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part
-d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le
-chasseur.
-
---Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je
-m'arrête.
-
---Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il
-cherche à ravir la chevelure?
-
---Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et
-mon ennemi n'est-il pas le sien?
-
---Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don
-López, cet homme est en mon pouvoir.
-
---Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles?
-fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la
-passion qui grondait au fond de son cœur.
-
---Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il
-commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.
-
---Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une
-certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...
-
---Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son
-mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant
-comme une lame d'acier.
-
---Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son
-tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la
-squaw d'un lièvre des visages pâles.
-
-A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et,
-saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.
-
-Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux
-troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à
-l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et,
-s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient
-son âge et sa réputation:
-
---Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il,
-des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves
-intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les
-visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit
-être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur
-est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne
-vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées
-par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet
-des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au
-conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite
-à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils
-soient sauvegardés.
-
---Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé.
-
---J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas
-que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais
-parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra
-enfreindre les lois de la Prairie.
-
-Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de
-sa troupe et regagna son camp.
-
-Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne
-pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au
-fond de son cœur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque
-les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le
-vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une
-pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa
-activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain.
-
-Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de
-sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour
-ouvrir la discussion.
-
-Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs,
-et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et
-conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la
-plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante
-de bonheur, caracolait auprès de lui.
-
-Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable
-village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues
-et des places.
-
-A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés,
-accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir.
-
-Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre,
-précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur
-un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que,
-derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée
-de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures
-humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata,
-et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par
-quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des
-regards effarés et qui était plus mort que vif.
-
-Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il
-s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut.
-
-Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de
-l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix.
-
---Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les cœurs, dirent-ils ensemble,
-écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous
-réunissent.
-
-Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un
-trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé:
-
---Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère!
-vos paroles seront enterrées là.
-
-Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles
-du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus
-et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun
-protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise
-et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion.
-
-Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou
-en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il
-égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc
-tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata,
-coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus
-la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un
-nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les
-mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne
-sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie
-malfaisant.
-
---Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous
-les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant.
-Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant
-que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait
-de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre
-aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons
-l'honorer.
-
---Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des
-chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de
-prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que
-cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire.
-
-A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les
-Indiens restèrent un moment interdits.
-
---Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car
-il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs.
-
---Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme
-une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il
-mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les
-enfants.
-
-Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le
-sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent
-à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant:
-
---Que votre volonté soit faite; cet homme est libre.
-
-Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que
-par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber
-évanoui au milieu des chasseurs.
-
---Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que
-ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis
-prêt à vous suivre.
-
-Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont
-le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des
-guerriers.
-
-Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers
-le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés
-en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut
-apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance.
-
-Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant
-à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de
-touffes de crins teints en rouge.
-
-Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers
-le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il
-la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite
-gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout
-au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé,
-Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le
-chasseur:
-
---Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.
-
---Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon
-frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à
-m'adresser à propos de mes prisonniers.
-
---Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le
-sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame
-la loi des Prairies, œil pour œil, dent pour dent.
-
---Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement
-le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs,
-que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies,
-il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un
-ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas
-que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit
-souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens.
-
---Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son
-siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin
-que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans
-mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous
-et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée
-et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche,
-heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que
-je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine
-et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois,
-l'application de la loi des Prairies.
-
-Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de
-mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords,
-lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.
-
-Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste
-terrible:
-
---Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni
-par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but
-était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je
-l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère;
-de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et
-de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me
-reconnais-tu, don López?
-
---Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement.
-
---Pas de grâce, continua Néculpangue, œil pour œil, dent pour dent.
-
-Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la
-tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps
-son prisonnier.
-
-Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur,
-à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta
-un poignard, en lui disant d'une voix émue:
-
---Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs
-comme un homme de cœur, tes victimes crient après toi. Wacondah te
-pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère.
-
-Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression
-impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de
-fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard:
-
---Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les
-bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je
-saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers
-Néculpangue, sois heureux, tu es vengé!
-
-Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard
-dans le cœur.
-
---Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il
-n'est plus de bonheur pour moi.
-
-A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant
-le reliquaire que celui-ci portait au cou:
-
---Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.
-
-A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de
-tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les
-premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de
-ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et
-serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras.
-
---Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots.
-
-Le jeune homme le retint longtemps serré sur son cœur, dans une
-étreinte passionnée.
-
-Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent
-l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie.
-
-Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant
-devant le chasseur:
-
---Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs
-de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma sœur.
-
-Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement.
-
---C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté
-et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce
-pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!
-
-Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.
-
-
-
-
-UNE
-
-NUIT DE MEXICO
-
-SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION
-
-
-Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne
-capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante
-créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui
-bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale
-distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur
-niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont
-Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement
-tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le _Popocatepelt, montagne
-fumante,_ et l'_Izlaczchualt_ ou la _Femme blanche_, dont les cimes
-chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues.
-
-L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée
-de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des
-Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu
-des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à
-la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre
-compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de
-couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents
-qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout
-entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par
-les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du
-soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des
-arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement
-orientale qui étonne et séduit à la fois.
-
-Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce
-conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle
-droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales,
-qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo
-Domingo, de la Moneda et de San Francisco.
-
-Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan
-unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans
-toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une
-des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du
-président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes,
-une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la
-quatrième se trouvaient deux bazars, le _Parian_, maintenant démoli, et
-le portal de las Flores.
-
-Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur
-torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se
-renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi
-l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les
-font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de
-cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers
-le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient
-envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle
-inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens
-et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la
-façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats
-de rire; enfin, comme la ville enchantée des _Mille et une nuits_,
-au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup
-réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie
-et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins
-poumons.
-
-Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité
-allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président
-intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes
-dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez,
-devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal,
-fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques
-soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter
-la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des
-troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau
-président.
-
-Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les
-Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils
-ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder
-tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur
-goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents
-à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils
-savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse,
-rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient
-à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une
-augmentation des impôts.
-
-Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand
-drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter
-et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des
-événements politiques.
-
-Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements
-d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au
-galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers
-les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se
-fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner
-leurs masures dans les bas quartiers de la cité.
-
-A la première nouvelle de la résolution prise par le président
-intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni
-et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur
-provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher
-les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le
-feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.
-
-Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du
-corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole,
-etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres
-de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en
-parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en
-établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.
-
-La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment
-auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et
-désœuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence
-funèbre.
-
-La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du
-timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les
-plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de
-vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient
-complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il
-était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur
-la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé,
-vers une échoppe _d'évangelista_ (écrivain public), située vers le
-milieu à peu près de la galerie des Portales.
-
-Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un
-air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il
-frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu,
-car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte
-s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma
-aussitôt derrière lui.
-
-La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu
-y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé
-au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans
-la boiserie.
-
-Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds
-invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue
-dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un
-escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.
-
-Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.
-
---Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait
-précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi
-perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui.
-
---Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.
-
---C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.
-
-Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en
-remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu
-demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise
-américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur
-des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par
-des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux
-se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se
-rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement
-disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement
-circuler les équipages, les cavaliers et les piétons.
-
-Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour
-retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle
-encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas
-habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves,
-excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont
-été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable.
-
-La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le
-palais de _Motecuzoma_ et le grand _Teocali_, forme le centre de l'île
-la plus vaste du groupe.
-
-Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci
-avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses
-communications d'un point à un autre, existent encore dans cette
-partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols,
-mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel
-aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé
-l'inconnu était de ce nombre.
-
-Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha
-la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à
-descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes
-par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se
-trouvait.
-
-Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que
-de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez
-élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper
-la tète contre la paroi supérieure.
-
-Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à
-quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans
-doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée
-sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la
-précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus
-facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance,
-s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer
-dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une
-parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec
-certitude dans cette espèce de labyrinthe.
-
-L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain.
-Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir
-franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux
-qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les
-premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre,
-s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait.
-
---Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.
-
-Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur
-le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un
-instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier,
-cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte
-fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu
-posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte
-s'ouvrit.
-
-Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait
-toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau
-derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un
-boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte,
-fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le
-bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes.
-
-Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir,
-appuya la main droite sur son cœur comme pour en comprimer les
-battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas
-en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et
-regarda.
-
-Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête,
-trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les
-unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais
-toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère
-contenue.
-
-Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la
-mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus
-riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine.
-
-Au moment où l'inconnu appuyait son œil contre la portière, un homme
-d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de
-l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste:
-
---Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez,
-je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures
-passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega
-entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois
-heures à peine, finissons-en.
-
-Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par
-des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité;
-quelques-uns protestèrent faiblement.
-
-Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme
-s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder.
-
---Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout
-retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance
-tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous
-rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.
-
---Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain
-âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde
-surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement
-à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave
-pour qu'on y réfléchisse.
-
---A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les
-épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée
-loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son
-consentement n'a donc aucune valeur pour nous.
-
---Cependant, appuya un des invités.
-
---Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la
-mort de mon frère et de ma belle-sœur, j'ai été régulièrement nommé
-tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois;
-j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que
-j'avais accepté.
-
---Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.
-
---Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le
-vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait
-formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent
-éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire
-valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse
-verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña
-Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la
-République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de cœur
-passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier
-français sans feu ni lieu?
-
---Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants
-avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion
-du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable
-cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne
-parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez
-aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas
-un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus
-grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait
-prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville?
-Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce
-qu'il est né en France? Mais votre sœur, la mère de notre parente
-Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de
-son cœur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?
-
-A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu,
-serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater,
-d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été
-écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.
-
---Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela,
-je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela
-peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs
-que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce,
-et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez,
-chers parents, à cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grâce, et
-finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don
-Torribio.
-
---Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une
-catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain,
-dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces
-de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés,
-emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de
-vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à
-la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de
-la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies
-passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville,
-les _federalistas_ n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer
-comme des bêtes fauves.
-
-Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de
-fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et
-l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.
-
-Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don
-Torribio continua:
-
---Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il;
-est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée
-avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions
-que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de
-l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de
-se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver
-sa vie.
-
---C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes.
-
---Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici:
-le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez,
-demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était
-acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de
-tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui
-attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont
-la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous,
-señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une
-protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y
-a-t-il à hésiter?
-
---Non! s'écrièrent en chœur les assistants; doña Carmen doit épouser
-le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous
-sauver à ce prix.
-
---Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu,
-n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce?
-
---Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait
-observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.
-
-Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y
-rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et
-gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline
-blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses
-salutations des assistants.
-
-Cette jeune fille, c'était doña Carmen.
-
-En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir;
-un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu
-faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui
-de son cœur était subitement monté à ses lèvres.
-
-Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute
-taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de
-capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé
-par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son
-acceptation ou son refus.
-
-Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes
-présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña
-Carmen demeuraient debout.
-
-Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une
-écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen:
-
---Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez,
-je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de
-l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai
-rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature.
-
-La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant
-d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs
-qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa
-sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que
-celui-ci détourna la tête.
-
---Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement
-distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître
-de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans
-essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me
-contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime!
-
---Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue.
-
---Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce
-papier, reprit-elle avec une énergie fébrile.
-
---Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un
-pas vers elle.
-
---Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je
-ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là,
-vous n'oseriez....
-
---Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et
-aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme!
-
---Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible.
-
-Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se
-trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite
-apparition.
-
-Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme
-s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles,
-muets, atterrés.
-
-Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie
-ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses
-sanglots:
-
---Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée!
-
---Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je
-saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen.
-
---Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de
-joie et de terreur.
-
-Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour
-regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti,
-don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante
-qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui
-barrer le passage.
-
---Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez
-pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour
-tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu!
-vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure!
-
---Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout
-en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous
-m'assassiner, par hasard?
-
---Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans
-notre droit?
-
-Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames
-avaient disparu en poussant des cris de frayeur.
-
-Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes
-désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une
-douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de
-fusils et de pistolets.
-
-Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante
-touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant,
-malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait
-point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé.
-
-Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un
-revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres
-serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé
-vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite.
-
-Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une
-issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune
-homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur
-masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du
-desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux
-abois.
-
-Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la
-joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui
-le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci,
-sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine,
-se gardaient bien de franchir.
-
---Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le
-mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il
-vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser
-le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à
-prendre.
-
---Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps
-tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de
-son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?
-
---Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes
-pris, caramba!
-
---Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à
-doña Carmen.
-
---Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre
-nous tous?
-
---Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.
-
---Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors?
-
---Comme ceci, cher seigneur, regardez.
-
-La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement
-rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses
-bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des
-assistants ébahis et décontenancés.
-
-Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court
-que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire.
-
-Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que
-cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts
-de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement
-pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il
-leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.
-
-L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air
-assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la
-rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.
-
-Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au
-bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe.
-
-Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie
-et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une
-expression d'ineffable reconnaissance.
-
---Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du
-courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher?
-
---Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon
-brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne
-sommes-nous pas sauvés maintenant?
-
---Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en
-comparaison de ceux qui nous menacent encore.
-
---Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus
-me séparer de vous, Octavio.
-
---Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va
-falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je
-crains que vos forces ne trahissent votre courage.
-
---Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi
-qu'il arrive, je le supporterai.
-
-Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux
-détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre
-haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista.
-
-Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur
-l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété.
-
---Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie;
-je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche.
-
---Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu
-le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du
-nouveau?
-
---Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici
-sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à
-cheval.
-
---Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors.
-
---Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux
-chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié.
-
---Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai
-de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds.
-
---Rapportez-vous en à moi, colonel.
-
---Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété.
-
---Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami,
-mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses
-amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux.
-
---Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous
-appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.
-
---Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau
-pour madame; elle ne doit pas être reconnue.
-
---Convenu, colonel.
-
---A bientôt, Carmen, à bientôt!
-
-Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de
-l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la
-présidence.
-
-Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la
-porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré
-d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.
-
-Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce
-à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés,
-l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte
-d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières
-affables, et sa prestance réellement militaire.
-
-Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et
-progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans
-tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et
-tous les étrangers fixés sur le territoire de la République.
-
-Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort
-aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait
-fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans
-la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des
-communications lui avaient été faites, et des assurances formelles
-données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans
-doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes,
-le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans
-la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se
-retirer avec eux dans l'intérieur.
-
-Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore
-rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au
-plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor.
-
---Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune
-homme, je demandais justement après vous.
-
---Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt.
-
---Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça
-le sourcil.
-
---Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du
-président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre
-votre obstination, général?
-
---C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec
-une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.
-
---Un mot encore.
-
---Dites vite.
-
---Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais
-encore la certitude.
-
-Le président fit un mouvement.
-
---Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline
-sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une
-grâce.
-
---Laquelle?
-
---Me l'accordez-vous, général?
-
---Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant
-bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous
-accorde celle que vous me demandez.
-
---Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma
-cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés.
-
---Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible
-froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs,
-ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour
-compagnon de route.
-
-Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les
-ordres nécessaires.
-
-Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et
-qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart.
-
---Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne
-parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps
-peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à
-moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me
-réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur
-de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me
-retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt
-que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne
-saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur
-de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne
-serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon
-souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la
-dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer
-le bonheur de sa patrie bien-aimée.
-
-Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau,
-échangea quelques poignées de main et se mit en selle.
-
-Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et
-silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui
-la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse.
-
-Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen
-venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte
-d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits.
-
-Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.
-
-La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles
-brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots
-de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une
-apparence fantastique.
-
-Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé
-dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni
-à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de
-laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si
-haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa
-chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il
-lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le
-pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi.
-
-Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines
-de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa
-personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen.
-
-Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes,
-mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui
-probablement essaierait de lui enlever sa nièce.
-
-La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait
-silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège
-jusqu'à l'extrémité de la ville.
-
-Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la
-population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris
-et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement
-s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se
-pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se
-mêlait avec eux.
-
-Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et
-maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à
-celles de la populace; la révolte commençait.
-
-Miramón releva la tête.
-
---Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
-
---Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne.
-
---Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les
-éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers.
-
-Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs
-qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur
-général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête;
-
---La hache! la hache!
-
-La hache est au Mexique le symbole de la fédération.
-
-Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre
-de son chef, elle s'était serrée autour du président.
-
-Le _pronunciamiento_ était fait, une rixe était imminente.
-
-Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés.
-
---Lâches! lâches! criait-il avec désespoir.
-
---La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes
-féroces les soldats et la populace; à bas Miramón!
-
-Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre,
-les révoltés se préparaient à charger.
-
---Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria
-Belval.
-
-Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un
-cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre
-haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe.
-
-Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats
-n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla,
-son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée;
-provisoirement du moins, le président était en sûreté.
-
-Doña Carmen avait suivi le jeune homme.
-
---Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui
-n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et
-cè chapeau.
-
---Mais où irai-je?
-
---Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général.
-
---Me cacher! murmura-t-il douloureusement.
-
---Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où
-conduire son Excellence?
-
---Oui, mon colonel.
-
---Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds
-comme de moi-même.
-
---Mais vous, mon ami?
-
---Moi! ma place est ici.
-
---Cependant ... reprit-il avec hésitation.
-
---Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite.
-
-Le général lui tendit la main.
-
---Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il.
-
---Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie.
-
-En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra
-parmi les insurgés.
-
---A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général,
-pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite.
-
---Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un
-regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel,
-murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à
-suivre Beltran.
-
-Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au
-milieu des groupes.
-
-Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista;
-c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper
-à la fureur de ses ennemis.
-
-Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur
-des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur
-donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient.
-
---Carmen! dit le colonel en se penchant vers la
-
-jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant
-Dieu!
-
-La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui
-répondit avec un doux sourire:
-
---Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi
-que d'être condamnée à te survivre!
-
-Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie
-apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne.
-
---Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui
-galopait à quelques pas en avant des arrivants.
-
-Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément.
-
---Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à
-un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal?
-Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de
-notre illustre président Juárez.
-
-Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion.
-
---J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il.
-
---Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que
-vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas?
-Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous?
-demanda-t-il à voix haute.
-
---Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant
-quelques pas en avant.
-
-Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement
-spontané, il lui tendit la main.
-
---Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite;
-lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends
-justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends
-pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.
-
---Mais, général, s'écria don Torribio.
-
---Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans
-votre hacienda del _Palo Negro_; j'ai ordre de vous y faire conduire
-immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la
-fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez!
-
-Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse.
-
-Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils
-devaient craindre ou se rejouir.
-
-Le général se hâta de dissiper leurs doutes.
-
---Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en
-enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays,
-cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que
-vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla
-est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre
-mariage, de vous retirer où bon vous semblera.
-
---Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion.
-
-Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel.
-
---Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita?
-reprit le vieux soldat.
-
---Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?
-
---Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je
-vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante
-enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au
-couvent.
-
-Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats,
-et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris
-de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute
-la population qui jamais n'avait paru si heureuse.
-
-La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis.
-
-Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval.
-
-Il est vrai que lui n'était pas Mexicain.
-
-
-
-
-UNE
-
-CHASSE AUX ABEILLES
-
-SOUVENIR DES PRAIRIES
-
-
-De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit,
-est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite
-continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents
-étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent
-au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour
-persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par
-les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à
-même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.
-
-Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le
-héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me
-faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit
-un impérissable souvenir.
-
-Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus
-sauvages et les plus désertes du Mexique.
-
-A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me
-trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave
-hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la
-limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par
-des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras
-ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité
-mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur
-bienveillante et fraternelle simplicité.
-
-Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante
-ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait
-heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain.
-
-La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie
-agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui.
-
-Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se
-passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la
-chasse qu'il songea tout d'abord.
-
-Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes,
-furent livrés à notre merci.
-
-Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars,
-ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé
-si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous
-aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à
-dix et quinze lieues à la ronde.
-
-Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné
-à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me
-prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique
-des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ,
-sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait
-cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si
-souvent préparées.
-
-Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux
-fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à
-m'endormir.
-
-Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi,
-ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière,
-enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.
-
---Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.
-
---Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour
-demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.
-
---Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et
-laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes
-espèces d'animaux?
-
---Pas ceux-là, fit-il en souriant.
-
---Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?
-
---Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?
-
---Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi.
-
---Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis
-quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous
-mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous
-convient-il?
-
---C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais
-réellement comment vous remercier.
-
---Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.
-
-Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de
-savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui
-m'intriguait au plus haut point.
-
-Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en
-fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là!
-
---Déjà levé? me dit joyeusement don López.
-
---Comme vous voyez, et prêt à partir.
-
---Eh bien! alors en route.
-
-On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des
-prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire
-trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété
-est proverbiale.
-
-Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne.
-
---Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes?
-
---Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles
-aujourd'hui.
-
---Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il
-sentencieusement.
-
---Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil,
-je suppose?
-
---Non, mais nous pourrions tuer autre chose.
-
---Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.
-
---Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu!
-
-Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous
-changeâmes de conversation tout en continuant à galoper.
-
-Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois
-rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un
-sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de
-mezquites.
-
---Avez-vous faim? me demanda mon hôte.
-
---Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course
-matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un
-appétit du diable.
-
---Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire.
-
-En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une
-clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines
-fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.
-
---Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte.
-
---Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre.
-
-Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé
-entre nous les provisions contenues dans ses _alforjas_ et le déjeuner
-commença gaiement.
-
-Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les
-oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs
-têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins.
-
---Ils sentent quelque chose, dis-je.
-
---C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents.
-
-Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et
-prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un
-second.
-
---Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal
-qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé
-nos chevaux et bientôt ils seront sur nous.
-
---Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.
-
---Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici.
-
---Diable! si nous partions.
-
---Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les
-tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement.
-
---Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en
-souviendrai, savez-vous?
-
---Oh! c'est intéressant, vous verrez.
-
---Caramba! je le crois bien.
-
---Est-ce la première fois que vous chassez le tigre?
-
---Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du
-renseignement.
-
-Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.
-
---Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement,
-ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim;
-il est temps de nous préparer.
-
---A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de
-mon hôte.
-
---A chasser les tigres, pardieu!
-
---Mais je n'ai qu'un machette.
-
---C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et
-s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de
-terreur.
-
---Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette
-peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre
-viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche
-pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous
-l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je
-connaisse.
-
---Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre?
-
---Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge.
-
---C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la
-chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple!
-
-Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire
-contre fortune bon cœur; je ne voulais pas laisser supposer au digne
-Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable
-d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire
-bonne contenance.
-
-Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte,
-j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse
-aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes
-fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie.
-
-Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue,
-écoutait attentivement les bruits de la forêt.
-
---Attention, les voilà! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un
-froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre,
-et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la
-clairière juste en face de nous.
-
-Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent
-un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue,
-fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en
-passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées.
-
-C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les
-savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face,
-à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir
-des proportions gigantesques.
-
---Attention! cria Don López.
-
-Au même instant, les tigres bondirent en rugissant.
-
-J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla
-s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à
-terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais
-machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins
-enfin.
-
-Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son
-corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions,
-j'étais sain et sauf.
-
-Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le
-courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.
-
-Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi,
-tué son tigre.
-
---Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir
-prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse.
-
---Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais
-éprouvée?
-
---Notre chasse aux abeilles donc!
-
---Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions
-à l'hacienda plutôt? hein?
-
---Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez
-plutôt.
-
-Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui
-volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes.
-
---C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et
-celui qui s'était ingéré de me les faire chasser.
-
-Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos
-deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le
-moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé.
-
-Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la
-direction que nous indiquait le vol des abeilles.
-
---A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands
-de miel?
-
---Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que
-cela nous fait?
-
---Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il
-est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche.
-
---Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un
-véritable guet-apens, que cette chasse endiablée!
-
---Bah! qu'est-ce qu'un ours?
-
---Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes
-armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette.
-
---Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile
-cela.
-
---C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas
-deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des
-nations.
-
---C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez,
-reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait
-gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun.
-
---Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses
-d'abeilles, que le ciel les confonde!
-
-Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi,
-et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur,
-logea une balle dans l'œil droit du pauvre animal qui fut tué roide.
-
---Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin
-d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre.
-
-Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant
-une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre
-résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine
-d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur
-nous en brandissant leurs armes.
-
-Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai
-les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de
-Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la
-direction de l'hacienda.
-
-J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis
-le galop précipité d'un cheval à mes côtés.
-
-C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou
-trois Indiens.
-
---C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est
-la ruche; nous irons demain prendre le miel.
-
---Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en
-disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la
-trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies.
-
-Don López me regarda avec étonnement.
-
---Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il.
-
---Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de
-la chasse.
-
-En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles,
-pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un
-tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre
-abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal,
-et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher
-noise.
-
-
-
-
-LE PASSEUR DE NUIT
-
-
-LE GUIDE.
-
-L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a
-_retrouvée_ par hasard en cherchant une route plus directe pour se
-rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y
-sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres
-cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible
-dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables
-encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant
-demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne
-pouvaient plus obtenir chez eux.
-
-Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au
-même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances,
-leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier
-amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la
-plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes
-étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les
-circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique
-qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le
-bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une
-activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement
-indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à
-l'analyse.
-
-Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès
-qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur,
-mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux.
-
-Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la
-connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même
-s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.
-
-Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume
-me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour
-en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une
-aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il
-me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté.
-
-L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais
-jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon
-caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée
-par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre
-diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est
-ordinairement le bon.
-
-Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison?
-le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle
-plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui
-me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif
-de la légende à une incessante locomotion.
-
-Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le _Bajio_.
-
-Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé,
-ce pays en toute saison présente à l'œil du voyageur un aspect
-singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le
-ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien
-perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la
-plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines
-bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches,
-aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues
-des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes
-inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces
-légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec
-une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils
-transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant
-les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de
-sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre
-mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un
-limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents
-descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau
-dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité
-première.
-
-Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato,
-ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable
-bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements
-aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir
-le titre de _Ciudad_, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses
-du Mexique.
-
-Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances,
-que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion
-dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.
-
-Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui,
-à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses
-et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des
-dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je
-suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me
-mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls;
-j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme
-voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même _lacé_
-dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle
-américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me
-manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil
-cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire
-rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul
-pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être,
-mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours
-de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde.
-
-En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de
-mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et,
-quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me
-dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous
-les désœuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de
-rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.
-
-Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine
-avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours
-sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux
-cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse
-naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en
-poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa
-monture.
-
---Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et
-de plus assez embarrassé; me serais-je trompé?
-
---Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis,
-en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de
-quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre...
-
-Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je
-m'interrompis tout à coup.
-
-L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le
-silence, il sourit et me saluant de nouveau:
-
---Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la
-ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme
-il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel
-on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des
-regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que
-peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon
-que je cherche.
-
-Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés
-dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au
-ranchero:
-
---Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre
-bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne
-pas être maître de l'accepter.
-
---Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez
-sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser
-cette question?
-
---Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible,
-comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne
-suivons pas la même direction.
-
---Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire
-connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez
-près l'un de l'autre?
-
---Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans
-le Bajio.
-
---Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette
-saison, pour un étranger.
-
---C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons
-m'empêchent de retarder mon départ.
-
---Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les
-mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana?
-
---Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses
-qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai
-forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse
-du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé
-le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez.
-
---En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup
-rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois
-reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et,
-rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me
-parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle:
-
---Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero,
-dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho
-d'Arroyo Pardo?
-
-Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel
-mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je
-me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter:
-
---Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver
-le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en
-qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes
-amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima.
-
-Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire
-jusqu'au fond de mon cœur; puis, prenant tout à coup sa résolution:
-
---Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles
-d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide.
-
-Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette
-singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et
-je suivis mon guide improvisé.
-
-Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions
-à travers la campagne.
-
-
-
-
-II
-
-LE VOYAGE.
-
-
-Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi,
-sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses
-réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce
-sifflement particulier aux _jinetes_ mexicains l'allure cependant déjà
-fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au
-loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent
-effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence
-prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort
-sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu:
-
---Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais
-promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé
-aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en
-rouvrant des blessures mal fermées.
-
---Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce
-changement dans votre humeur.
-
---Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous
-excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque
-homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres,
-Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans
-circule dans nos veines, nos passions sont terribles.
-
-Il soupira et se tut.
-
-Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids
-d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large,
-son œil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale
-physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un
-éclatant démenti à cette dernière supposition.
-
-Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de
-nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de
-laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi.
-
-Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet
-principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à
-ma vue; çà et là, de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous
-nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se
-rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes
-bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies
-mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans
-lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y
-aventurer sans guide.
-
-Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil
-presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des
-_ahuehuelts_, des gommiers et des _huisaches_ dont les racines
-puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse
-s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais
-feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux,
-et un nombre incalculable de _centzontle_, le rossignol américain, dont
-le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je
-songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de
-plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait
-un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos
-chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes
-appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts,
-le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant
-presque à chaque pas.
-
-Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants
-pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il
-excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à
-voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant
-à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans
-cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et
-sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à
-commettre de telles extravagances.
-
-Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là, force nous fut
-de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de
-moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était
-toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence.
-
-L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais
-me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une
-espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus
-sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales,
-et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai
-dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le
-sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte
-de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et
-inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les
-dômes épais de verdure.
-
-Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur.
-
---Nous approchons, me dit-il.
-
-Je jugeai inutile de répondre à cette assurance.
-
-Il continua.
-
---Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo?
-
---J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui
-annonçant mon arrivée prochaine.
-
-Il secoua la tête à plusieurs reprises.
-
---Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il
-au bout d'un instant.
-
---Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio,
-comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je
-compte traiter.
-
-Mon guide soupira profondément.
-
---C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit
-dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au
-rancho.
-
---Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose?
-
---Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue.
-
---Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher?
-
---Avant une demi-heure il fera nuit.
-
---Hum! fis-je en hochant la tête.
-
-Il me lança un regard sardonique.
-
---Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous
-pouvons ne partir que demain matin.
-
-Je relevai brusquement la tête.
-
---Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi
-aurais-je peur, s'il vous plaît?
-
---Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la
-clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité.
-
---Je ne suis pas de ceux-là, répondis-je avec un sourire de dédain.
-
---Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous
-flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en
-est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés?
-
---Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous
-arrêtent, nous partirons quand vous voudrez.
-
---Soit, répondit-il sèchement.
-
-Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une
-façon particulière.
-
-Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à
-demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de
-nous.
-
---Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en
-reconnaissant mon guide. Oh! _mi amo,_ quel projet vous amène dans des
-parages où vous ne devriez plus reparaître.
-
---Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait
-est fait; prépare ta pirogue, nous partons.
-
---Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se
-changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del
-Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins?
-
---Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a
-affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de
-guide.
-
-Le péon se signa à plusieurs reprises.
-
---Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les
-conduirai pas au rancho.
-
---Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec
-impatience, je veux partir à l'instant, il le faut.
-
---Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le
-péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai
-rencontré hier le _passeur de nuit_ dans les canaux, il y aura du sang
-versé pour sûr.
-
---Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je.
-
---C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le
-passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les
-ténèbres; sa rencontre présage un malheur.
-
---Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et
-en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du
-soleil nous partirons.
-
---Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire.
-
-Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui
-ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une
-animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu
-aussitôt.
-
---Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous
-obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore.
-
---Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience
-fébrile.
-
---Don Estevan Sallazar est mort.
-
-Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps.
-
---Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible.
-
-Le péon secoua tristement la tête.
-
---Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai
-retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts.
-
---Mais comment cela est-il arrivé?
-
---Qui saurait le dire? peut-être _Matlacueze_, la belle fille aux
-cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la
-pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau.
-
-Don Blas haussa les épaules.
-
---Et le corps de don Estevan? demanda-t-il.
-
---Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé,
-répondit l'Indien d'un air convaincu.
-
---Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout
-est fini, si don Estevan est mort.
-
-Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et
-jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister
-davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des
-interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le
-passeur de nuit.
-
-Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête.
-
-Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon,
-qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers
-l'endroit où nous attendait la pirogue.
-
-
-
-
-III
-
-SUR L'EAU.
-
-
-La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous
-embarquâmes.
-
-Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il
-ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses
-rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et
-murmuré une inintelligible prière.
-
-Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans
-ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères,
-acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès
-que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait
-avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout
-doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une
-de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent
-inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au
-Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes
-railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet,
-et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je
-tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar,
-et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au
-rancho.
-
-Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable
-que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif
-plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui,
-il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à
-satisfaire ma curiosité.
-
-C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une sœur
-belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan
-était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles
-à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage,
-don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés
-intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les
-rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les
-romerías; doña Dolores, la sœur de don Estevan, qui n'était qu'une
-enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens,
-avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune
-fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores
-s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous
-deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de
-l'amour qu'il éprouvait pour sa sœur. Estevan avait paru charmé de
-cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les
-unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la
-demande à son père.
-
-Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son
-fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait
-été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie.
-
-Dolores et Lucio étaient au comble de leurs vœux, rien, croyaient-ils,
-ne devait désormais troubler leur bonheur.
-
-Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui
-bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux
-familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer
-dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun
-des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des
-paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu
-entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt
-l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux
-d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient
-renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se
-voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que
-les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait
-approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et
-le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre
-sans hésiter leur menace à exécution.
-
-Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres
-de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable
-circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir
-Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents,
-saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle
-aimait.
-
-Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens
-devait la faire éclater.
-
-Ce fut ce qui arriva.
-
-Un jour que Dolores et Lucio causaient cœur à cœur dans une clairière
-peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être
-surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans
-son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança
-d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une
-massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de
-l'achever.
-
-La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère
-en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa
-brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé
-se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste,
-roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire.
-
-Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne
-les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se
-préparait à le plonger dans le cœur de son assassin, une main arrêta
-son bras.
-
-Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du
-coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère.
-
-Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans
-répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière,
-en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était
-emparé.
-
---Remerciez votre sœur, dit-il; sans son intervention providentielle,
-vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son
-ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez
-plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à
-vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour
-de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le
-ciel.
-
-Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en
-appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec
-des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père.
-
-Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la
-jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa
-famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu
-parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu.
-
-Voilà, en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il
-l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine.
-
---Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que
-vous connaissiez aussi bien cette histoire?
-
-Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression
-indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et
-d'amertume:
-
---C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez
-supposer.
-
-Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole,
-lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez
-courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire
-silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres.
-
---Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation
-qui nous croise.
-
-Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les
-rames qu'il n'avait plus la force de manier.
-
---Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec
-une rapidité convulsive, nous sommes perdus!
-
-Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle
-semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine,
-sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et
-silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un
-manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la
-tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme
-des charbons ardents.
-
-La fantastique embarcation passa à nous ranger.
-
---Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante.
-
-Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une
-commotion électrique.
-
---Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui!
-c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe!
-
-Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses
-membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la
-terreur:
-
---Vous l'avez vu! vous l'avez vu! _mi amo!_ Malheur! malheur!
-
---Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré.
-
---_Le passeur de nuit t_ balbutia-t-il en se signant!
-
-Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer
-la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était
-apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant
-dans l'ombre sans laisser de traces.
-
-Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette
-scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel
-un regard de défi:
-
---Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous
-verrons face à face!
-
-Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine
-provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif
-désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement.
-
---En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant!
-
-Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la
-nappe unie du canal.
-
-Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de
-laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la
-nuit les fenêtres éclairées d'un rancho.
-
-Nous étions à Arroyo Pardo.
-
-A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage,
-une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en
-s'écriant d'une voix déchirante:
-
---Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà! le voilà!
-
-Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta
-point.
-
---Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de
-l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en
-poussant un dernier cri de douleur.
-
-Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue.
-
---A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de
-terre.
-
---Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan!
-
-Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras
-le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte
-affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur.
-
-Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon
-rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme
-que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la
-rive.
-
-Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait
-des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes
-apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis,
-acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le
-sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher
-mutuellement la vie.
-
-Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne
-sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe
-des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour
-le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui
-cassai la tête d'un coup de pistolet.
-
-Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,--car
-ainsi se nommait mon compagnon,--à se relever; il n'avait reçu que de
-légères blessures.
-
-Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer
-son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et
-ne devait plus revenir....
-
-Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite
-par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio
-et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la
-blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu.
-
-Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de
-Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au
-milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de
-leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite
-à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre.
-
-Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je
-suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent
-en dire autant.
-
-Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse
-exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans
-doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons
-humblement pardon au lecteur.
-
-
-
-
-LA TOUR DES HIBOUX
-
-HISTOIRE DE VOLEURS
-
-
-«C'est à votre tour, capitaine,--me dit alors de Saulcy, en vidant
-d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes
-il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente
-histoire lui avait presque fait oublier.
-
-«Messieurs,--répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la
-botte qui m'était portée,--je ne sais réellement quoi vous dire: mon
-existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans
-toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être
-rapporté.»
-
-Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une
-protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés
-par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus
-de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes
-excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches
-qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir
-vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de
-mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux vœux de
-l'honorable compagnie.
-
-Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit
-comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se
-tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je
-commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait,
-sinon avec intérêt, du moins avec attention.
-
-«Messieurs,--dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé
-nonchalamment sur le dossier de ma chaise,--vers la fin de 18.., des
-affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à
-un séjour de près d'une année en Andalousie.
-
-«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me
-confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai
-un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons
-percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies
-desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des
-yeux noirs et sourire des lèvres roses.
-
-«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde.
-
-«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais
-fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en
-un mot, je ne songeais qu'à me divertir.
-
-«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit
-vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à
-regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet,
-je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de
-Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le
-but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de
-la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les
-graves intérêts qui m'étaient confiés.
-
-«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le
-plaisir.
-
-«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui
-avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de
-salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement,
-s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et
-honorablement du produit de ses rapines passées.
-
-«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui
-avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me
-trouver en face de lui.
-
-«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé
-don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix,
-le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas
-manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à
-mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien
-salteador.
-
-«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement
-seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix,
-contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour
-les divertissements de ce jour.
-
-«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon
-de don Torribio.
-
-«José Maria fut exact au rendez-vous.
-
-«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon
-imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques
-heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la
-rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant
-raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette
-franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie
-aventureuse.
-
-«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un
-dernier verre de _valde peñas_ et nous avoir amicalement serré la main.
-
-«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à
-passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à
-trois lieues de Puerto Real.
-
-«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles
-vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait
-surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété
-exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et
-sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites
-d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se
-ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à
-toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement
-de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du
-chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir.
-
-«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien
-ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution,
-nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être
-embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience
-devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon
-manteau, je piquai des deux et partis.
-
-«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité,
-roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et
-pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par
-intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre
-lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le
-faisait se cabrer de terreur.
-
-«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des
-lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé
-de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude,
-cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui
-pouvaient m'être tendues par les nombreux _caballeros de la Noche_ qui,
-à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie.
-
-«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent
-parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas
-savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais
-cette nuit-là, la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me
-sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je
-l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout.
-
-«Cependant, le temps était devenu détestable.
-
-«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs
-incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie
-tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà,
-éclatait avec fureur.
-
-«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce
-bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller
-avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue.
-
-«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon
-entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don
-Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des
-sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne
-savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille
-masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui
-pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête.
-
-«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui
-m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce
-toit hospitalier.
-
-«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le
-temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée,
-tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit.
-Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, _la
-tour des hiboux_, nom qu'elle méritait à tous égards.
-
-«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi
-de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose
-de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi.
-
-«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais
-par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination
-malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans
-tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je
-jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs
-heures peut-être, me servir de domicile.
-
-«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle
-comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites
-fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles
-l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond,
-un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages
-supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait
-jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché
-depuis au moins un siècle.
-
-«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de
-la salle un feu de broussailles et de bois mort.
-
-«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne
-voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins
-sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la
-nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir;
-vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements
-furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler.
-
-«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à
-faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans
-résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel
-j'installai mon cheval.
-
-«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant
-de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter,
-je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a
-l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage
-supérieur, ce que j'exécutai immédiatement.
-
-«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans
-lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle
-que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même
-escalier montant à un étage supérieur.
-
-«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les
-amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et
-recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin
-d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé;
-mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré
-moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller
-au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille
-me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même.
-
-«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour.
-
-«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me
-fut possible de les apercevoir sans être vu.
-
-«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres
-robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si
-coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents.
-
-«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou
-trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en
-jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres
-qu'ils avaient déposés dans un coin.
-
-«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le
-moindre doute sur leur profession.
-
-«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins,
-et ils appartenaient à la _cuadrilla_ (troupe) du Niño (jeune homme),
-célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom
-était devenu la terreur de toute l'Andalousie.
-
-«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs
-armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage
-du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à
-un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger
-entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés,
-ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut.
-
-«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années,
-d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses
-bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient
-durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se
-jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu
-plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres
-épaisses et charnues.
-
-«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et
-accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme
-cela se doit entre honnêtes bandits?»
-
-«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit
-aussitôt.
-
-«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là
-à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots,
-sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans
-l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'œil au guet, moi!... Où
-est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le
-hangar?»
-
-«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je
-réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et
-mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des
-plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul
-moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je
-recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre
-ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop
-bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me
-réservaient si je tombais entre leurs mains.
-
-«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef,
-avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines.
-
-«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces
-brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte.
-
-«--Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont
-battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les
-environs.»
-
-«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long
-en large dans la salle en attendant leur retour.
-
-«Au bout d'un instant ils revinrent.
-
-«Eh bien! demanda-t-il.
-
-«--Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le
-hangar, mais du cavalier, nulle trace.
-
-«--Hum! fit le capitaine. »
-
-«Et il reprit sa promenade.
-
-«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si
-bruyante.
-
-«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé
-pour moi. Je me trompais.
-
-«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta.
-
-«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il.
-
-«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été
-assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de cœur, se jeter
-dans la gueule du loup.
-
-«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que
-l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous
-entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa
-retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les
-toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.»
-
-«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier.
-
-«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre
-le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans
-tous les coins.
-
-«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.»
-
-«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme
-sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur.
-
-«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne
-pouvait me venir en aide; je courais çà et là, je tournais comme une
-bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se
-trouvait un précipice de plus de cent pieds.
-
-«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon
-visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps.
-
-«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des
-limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de
-secondes me restaient encore.
-
-«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt
-que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le
-savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à
-leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons.
-
-«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la
-tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais
-me briser.
-
-«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de
-fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui,
-scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans
-l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette
-barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une
-idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux
-assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre.
-
-«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans
-réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et,
-saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre
-dans l'espace et j'attendis.
-
-«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en
-tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les
-sens.
-
-«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent
-soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs
-déchiraient la nue.
-
-«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores.
-
-«--C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit.
-
-«--Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs.
-
-«--Descendons,» reprit le chef.
-
-«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette
-parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de
-leurs recherches, se retiraient enfin.
-
-«J'étais sauvé!...
-
-«Du plus profond de mon cœur je remerciai Dieu du secours imprévu
-qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur
-la tour.
-
-«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à
-présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe
-aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou
-réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais
-suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps
-et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement,
-s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme.
-
-«Je devais donc me hâter.
-
-«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour.
-
-«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour
-calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille.
-
-«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme,
-fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie.
-
-«Ah! ha! fit-il.
-
-«--Démon!» m'écriai-je avec rage.
-
-«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir.
-
-«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un
-des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture....
-
-«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant.
-
-«--Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet.
-
-«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je
-laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me
-cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait
-toujours.
-
-«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!»
-
-«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour
-atteindre le faîte de la muraille.
-
-«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là
-comme un chien!»
-
-«Et il me repoussa au dehors.
-
-«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un
-moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne
-put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et
-désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du
-fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui
-jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les
-yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être
-précipité, et...
-
-«--Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point,
-et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais.
-
-«--Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était
-qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais
-endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs,
-j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non
-cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son
-chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à
-ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait
-réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable
-cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.»
-
-
-
-
-LA CRÉATION
-
-D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS
-
-
-Il y a environ un an j'assistai à la _Naca_, c'est-à-dire la fête de
-la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette
-cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens
-Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans
-vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment _ouwikari-oni_, mois
-de valeur.
-
-Le jour désigné pour la cérémonie, à _l'endit-ha_[1], les guerriers se
-rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les
-_papous_[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond
-recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon.
-
-Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les
-instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux
-charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour.
-
-Le _sayotkatta_[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les
-infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout
-devant la porte entre le totem et le calumet.
-
-Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu,
-leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre.
-
-Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien
-propre.
-
-C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées
-perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la
-tribu.
-
-Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et
-même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent
-plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes
-d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou
-blanc.
-
-Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre;
-aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés
-en terre dont les extrémités sont en forme de fourche.
-
-L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que
-des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est
-inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes.
-
-Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras,
-s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous
-la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper,
-il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de
-cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla
-immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang
-inférieur, dont il était suivi.
-
-Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance
-particulière qui lui arriva ce jour-là.
-
-Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé
-Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie,
-l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le
-quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent
-présent d'une chaîne d'or appelée _huasca._
-
-Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la
-natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les
-guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses
-commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée
-pour cette occasion.
-
-Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de
-la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa
-poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui
-servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il
-s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en
-silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait
-à leur donner.
-
-Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux,
-doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et
-grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au cœur droit et
-aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore
-flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il
-m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent
-une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me
-rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit
-heureux pendant quelques minutes.
-
-«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre
-ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7]
-planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur
-six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8],
-et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages.
-
-«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par
-Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître.
-
-Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se
-trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un œil mélancolique le
-vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le
-_tokki_[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux.
-
-«--Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au cœur de gazelle? votre
-sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours,
-et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne
-s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù
-lui-même.
-
-«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance
-renaître dans leur cœur, et ils le pressèrent de s'expliquer.
-
-«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la
-moelle dans les os, et continua ainsi:
-
-«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent
-comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil
-glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à
-perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le
-plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que
-vous disparaissiez du nombre des êtres.
-
-«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant
-s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez
-sauvés. J'ai dit.»
-
-«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils
-pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à
-ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le
-Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme.
-
-«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres,
-afin d'escalader le ciel.
-
-«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle
-puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient
-près d'atteindre leur but.
-
-«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes
-contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les
-oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un
-terme.
-
-«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes
-étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane.
-
-«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la
-majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux
-genoux et resta en adoration pendant la nuit entière.
-
-«Au lever du soleil, il se releva, le cœur raffermi par la prière, et
-résolu à tout entreprendre pour sauver sa race.
-
-«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme.
-
-«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas
-à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée
-à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un
-gigantesque nopal, et, l'œil fixé sur la hutte, le cœur rempli de
-crainte et d'espoir, il attendit.
-
-«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son
-épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain.
-
-«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de
-l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant
-elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour.
-
-«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula
-en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite.
-
-«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une
-voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit
-par l'écouter en souriant.
-
-«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme,
-la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup
-désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite
-boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il
-portait sur lui.
-
-«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse
-qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus
-longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son
-visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour
-toujours.
-
-«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre
-lointain dans l'Eskennane.
-
-«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent,
-éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être.
-
-«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables,
-un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur;
-deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de
-reproche, il les lança dans l'espace.
-
-«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à
-travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette
-chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des
-deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa
-sous leurs pieds et les maintint immobiles.
-
-«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la
-boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche
-autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils
-finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui.
-
-«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre
-du monde, et son écaille le soutient.
-
-«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de
-leurs chevelures.
-
-«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi
-que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse,
-et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.»
-
- * * * * *
-
-Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son
-collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son
-visage, et tomba dans une profonde rêverie.
-
-Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le
-frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la
-hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-A M. Ernest Manceaux.
-
-LE LION DU DÉSERT.
-
- I. Le rancho.
- II. Les chasseurs de bison.
- III. El vado.
- IV. La grotte du Sayotkatta.
- V. Le tremblement de terre.
- VI. La colline de l'Oiseau-Noir.
- VII. Néculpangue.
- VIII. La chasse aux élans.
- IX. La loi des prairies.
-
-UNE NUIT DE MEXICO.
-
-UNE CHASSE AUX ABEILLES.
-
-LE PASSEUR DE NUIT.
-
- I. Le guide.
- II. Le voyage.
- III. Sur l'eau.
-
-LA TOUR DES HIBOUX.
-
-LA CRÉATION.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT ***
-
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-The Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le lion du désert
- Scènes de la vie indienne dans les prairies
-
-Author: Gustave Aimard
-
-Release Date: October 10, 2013 [EBook #43923]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT ***
-
-
-
-
-Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Files generously made
-available the Bodleian Library at Oxford)
-
-
-
-
-
-LE LION DU DÉSERT
-
-Scènes de la vie indienne dans les prairies
-
-Par
-
-GUSTAVE AIMARD
-
-
-PARIS
-
-ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR
-
-37, RUE SERPENTE, 37
-
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR ERNEST MANCEAUX
-
-CONSEILLER D'ÉTAT
-
-Ce livre est dédié, comme témoignage de
-
-respectueuse reconnaissance,
-
-Par l'auteur,
-
-GUSTAVE AIMARD.
-
-Viry-Châtillon, 25 août 1864.
-
-
-
-
-
-LE LION DU DÉSERT
-
-Scènes de la vie indienne dans les prairies
-
-
-
-
-I
-
-LE RANCHO
-
-
-Le presidio de Santa Fé, le poste le plus avancé que possèdent les
-Mexicains dans la province de Sonora, est bâti au milieu d'une plaine
-riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que
-forme une petite rivière; il est ceint naturellement par les murs de
-pierre des habitations dont il est bordé; l'entrée de chaque rue est
-fermée par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des
-_pueblos_ (villages) de l'Amérique du Sud, les maisons, élevées d'un
-étage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est
-un abri suffisant dans ce beau pays où le ciel est toujours pur. Au
-temps de la domination espagnole, Santa Fé jouissait d'une certaine
-importance, grâce à sa position stratégique qui lui permettait de se
-défendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis
-l'émancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres
-de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'évanouir à
-jamais; et, malgré la fertilité de son sol et la magnificence de son
-climat, il est entré dans une ère de décadence telle, que le jour
-est prochain où ce ne sera plus qu'une ruine inhabitée; en un mot,
-ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille
-habitants, en possède aujourd'hui quatre cents à peine, rongés par les
-fièvres et la plus honteuse misère.
-
-Or, le 5 mars 1855, jour où commence cette histoire, entre trois et
-quatre heures du soir, deux cavaliers bien montés entraient au grand
-trot dans le presidio.
-
-Le premier était un homme de quarante-cinq à cinquante ans; sa taille
-haute, ses membres vigoureux et bien attachés indiquaient une force
-et une agilité peu communes; son teint était bronzé, et ses traits
-durs et hautains décelaient presque la cruauté; un air de franchise
-qui rayonnait dans ses yeux tempérait néanmoins cette expression et
-répandait même sur sa physionomie un charme dont il était difficile
-de se défendre; le bas de son visage était couvert d'une barbe noire
-et touffue, et d'épaisses boucles d'une longue chevelure brune mêlées
-par places de fils argentés, s'échappaient de son chapeau de paille
-à larges bords et tombaient en désordre sur ses fortes épaules. Son
-costume, en partie recouvert d'un zarapé aux mille couleurs, et
-d'un tissu d'une finesse extrême, ressemblait à celui des riches
-hacenderos[1]. Son large pantalon de velours violet, garni d'une
-profusion de boutons d'or ciselés avec art, et ouvert à la hauteur
-du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles
-sonnaient ces lourds éperons d'argent dont les molettes, larges comme
-des soucoupes, obligent à marcher sur la pointe du pied; sa veste,
-d'une étoffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait
-que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait
-d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un
-superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brodée, et dans
-laquelle étaient passés un revolver à six coups, un poignard et une
-hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquiné d'argent était
-posé en travers de sa selle. Cet individu se nommait don López Arriaga.
-
-Son compagnon portait un costume à peu près semblable au sien. C'était
-un grave et long personnage à la figure taillée en fer de hache, et qui
-répondait au nom de don Juan Venado.
-
-Règle générale en Amérique: depuis la guerre de l'indépendance, tout le
-monde a le droit au _don._
-
---Que vous ai-je annoncé, señor Venado? dit d'un ton satisfait don
-López à son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon
-moment: personne n'est là pour nous espionner.
-
---Qui sait? répondit l'autre; croyez-moi, señor don López, dans les
-villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le
-regarde pas, et en rendre compte à sa manière.
-
---C'est possible, murmura don López en haussant les épaules avec
-dédain; je m'en moque comme d'un _costal de nueces_[2].
-
---Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivés enfin au
-rancho[3] du señor Pépé Naïpès: ce doit être cette hideuse masure, si
-je ne me trompe.
-
---En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drôle n'ait
-pas oublié le rendez-vous que je lui ai donné. Attendez, señor don
-Juan, je vais lui faire le signal convenu.
-
---Ce n'est pas la peine, señor don López, vous savez bien que je suis
-toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plaît de penser
-à moi, répondit une voix railleuse partant de l'intérieur du rancho
-dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebâillement la haute
-stature et la figure intelligente de Pépé Naïpès lui-même.
-
---_¡Ave Maria purísima!_[4] dirent les voyageurs en descendant de
-cheval et entrant dans le rancho.
-
---_Sin pecado concebida_, répondit Pépé en prenant la bride des chevaux
-qu'il conduisit dans l'écurie, où il les dessella et les mit devant une
-énorme botte d'alfalfa[5].
-
-Les deux Mexicains, fatigués d'une longue route, s'assirent sur un banc
-adossé au mur et attendirent le retour de leur hôte en tordant entre
-leurs doigts une cigarette de maïs.
-
-L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant.
-C'était une grande salle percée de deux fenêtres garnies de forts
-barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pénétrer qu'un
-jour incertain; ses murs nus et enfumés étaient couverts d'images
-enluminées représentant divers sujets de sainteté; le mobilier ne
-se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de
-bancs. Quant au plancher, c'était tout simplement le sol battu, mais
-rendu raboteux par la boue qu'avaient apportée les pieds des chalands.
-Une porte soigneusement fermée conduisait à une chambre intérieure
-dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face à la
-première: ce fut par celle-là que rentra Pépé dès qu'il eut donné ses
-soins aux chevaux des voyageurs.
-
---Eh bien! señores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le général
-Alvarez se prépare-t-il à battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin
-emparé de son compétiteur?
-
---Ma foi, répondit don López, je n'en sais rien et je ne m'en occupe
-guère. Nous avons à parler d'affaires plus intéressantes.
-
---_¡Caray!_ señor don López, quelle vivacité! s'écria Naïpès; avant de
-causer, vous vous rafraîchirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un
-verre d'aguardiente pour éclaircir les idées.
-
-L'eau-de-vie fut versée à pleins bords et absorbée d'un trait.
-
---Et maintenant causons sérieusement, dit don López à voix basse,
-après avoir jeté un regard soupçonneux autour de lui. Ainsi que
-nous en étions convenus, je suis allé à la Veracruz pour y recruter
-les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve à la Veracruz
-autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de môme pour
-les _gambucinos_[6], je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs,
-qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, où la Californie
-enlève pour ses riches placers tous les hommes du métier? Et puis,
-comme il est fort probable que nous aurons maille à partir avec les
-Indiens bravos; je me souciais peu d'enrôler des novices qui, à la
-vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec épouvante en nous
-abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire,
-d'hommes aguerris et résolus, que nulle fatigue et nul péril ne
-dégoûtassent, et qui, une fois attachés à notre entreprise, la
-suivissent jusqu'au bout sans hésiter. Je m'en revenais donc assez
-chagriné, lorsque le hasard ou plutôt ma bonne étoile me fit, il y a
-quelques jours, rencontrer à Tubac le señor don Juan Venado que vous
-connaissez déjà.
-
---Oui, interrompit Pépé avec un soupir, nous sommes de vieux amis.
-
---C'est vrai, répondit poliment don Juan, nous avons passé de bonnes
-heures ensemble à México.
-
---Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don López
-en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hésité
-à lui confier qu'un Indien nous ayant révélé à vous et à moi, señor
-Pépé, un riche placer, nous avons formé le projet de réunir une troupe
-d'hommes résolus afin de nous en emparer. Le señor don Juan, dont vous
-connaissez la discrétion, comprit que nous ne voulions pas faire la
-fortune du gouvernement aux dépens de la nôtre, et que, par conséquent,
-l'expédition devait être préparée dans le plus grand secret; car Dieu
-sait les embarras que nous occasionnerait une parole légère en ce
-moment où le monde entier ne rêve que placers, mines d'or, etc., et où
-tous les jours l'Europe vomit sur l'Amérique des nuées de vagabonds
-avides de s'engraisser à nos dépens.
-
---Puissamment raisonné, observa Pépé d'un air convaincu.
-
---Bref, continua don López, j'ai pu, grâce à notre ami, réunir en
-peu de jours, pour notre expédition, la plus belle collection de
-_bribones_, tous gaillards de sac et de corde, ruinés par le monté[7],
-et sur lesquels je puis compter parfaitement...
-
---Je suis en tous points de votre avis, señor don López; et maintenant
-qu'avez-vous résolu?
-
---Nous n'avons pas de temps à perdre, reprit le Mexicain; ce soir même
-nous nous mettrons en route: qui sait si déjà nous n'avons pas différé
-trop longtemps notre départ? Peut-être quelques-uns de ces vagabonds
-d'Europe dont je vous ai parlé ont-ils découvert notre placer: ces
-misérables ont un flair particulier pour trouver l'or.
-
---¡Caray! mon maître, s'écria Pépé en frappant du poing sur la table;
-ce serait à devenir fou: une affaire si bien combinée et si bien menée
-jusqu'ici!
-
---J'y ai autant d'intérêt que vous, señor Pépé, répondit don López avec
-un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spéculations m'ont
-fait perdre toute ma fortune: je veux la rétablir d'un seul coup.
-
-A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable à réprimer un
-sourire, car il était de notoriété publique que le señor don López
-Arriaga était un _lepero_[8] qui, en fait de fortune, n'avait jamais
-possédé un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait été
-qu'un aventurier, et que les malheureuses spéculations dont il se
-plaignait étaient simplement une funeste veine au monté qui lui avait
-récemment enlevé une vingtaine de mille piastres gagnées Dieu sait
-comment. Mais le señor don López était un homme d'une bravoure sans
-égale, doué d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie
-accidentée outre mesure avaient obligé à vivre longtemps dans les
-llanos dont il connaissait aussi bien les détours que les ruses de ceux
-qui les habitent.
-
-Pour ces différentes raisons et bien d'autres encore, le señor don
-López était le seul homme capable de mener à bien la difficile
-expédition qu'ils allaient entreprendre, et le señor Pépé Naïpès, lui
-aussi, avait de rudes revanches à prendre contre le monté; aussi eut-il
-l'air d'ajouter la foi la plus complète à ce qu'il plut au señor don
-López de dire touchant sa fortune perdue.
-
---Mais, dit-il après une seconde de réflexion, et la femme, qu'en
-faisons-nous?
-
---La femme?
-
---Oui.
-
---Eh bien! nous...
-
-En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte
-soigneusement verrouillée. Don López s'interrompit.
-
---Faut-il ouvrir? demanda Pépé.
-
---Oui, répondit don Juan; hésiter ou refuser pourrait donner l'éveil;
-dans notre position, il faut tout prévoir.
-
-Don López consentit d'un signe de tête, et le ranchero alla ouvrir la
-porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait
-l'intention de la jeter bas.
-
-Un homme embossé dans un large manteau, et les ailes du chapeau
-rabattues sur les yeux, entra dans la salle.
-
---_Santas tardes_[9], dit-il en portant la main à son chapeau sans
-l'ôter cependant.
-
---_Dios las de a usted buenas_[10], répondit Pépé; que faut-il servir à
-votre seigneurie?
-
---Une bouteille d'aguardiente, répondit l'étranger en s'installant dans
-l'endroit le plus obscur de la salle.
-
-Dès qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et,
-appuyant sa tête sur sa main, il sembla se plonger dans de sérieuses
-réflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprès
-de lui.
-
-Cependant l'arrivée de l'inconnu avait glacé la faconde de nos trois
-personnages, qui, les bras croisés et le dos au mur, restaient mornes
-et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme était un
-ennemi; ils attendaient avec anxiété ce qui allait se passer. Enfin don
-Juan, voulant savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce mystérieux
-individu, se leva, remplit résolument son verre et se tournant vers
-l'étranger toujours impassible en apparence:
-
---Señor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possèdent à un
-si suprême degré tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire à votre
-santé.
-
-A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tête, fixa un instant
-les yeux sur son interlocuteur, et lui répondit d'une voix sèche et
-brève:
-
---C'est inutile, señor don Juan, car je ne boirai pas à la vôtre; ce
-que je dis à vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le señor don
-López Arriaga, peut également le prendre pour lui, si bon lui semble.
-
---Qu'est-ce à dire, señor? demanda don López en se levant avec
-violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter?
-
---Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention,
-reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, señores, continuez donc
-votre conversation. Elle était, à mon arrivée, des plus intéressantes:
-vous parliez, je crois, d'une expédition que vous préparez, et même
-n'était-il pas question, à l'instant où je suis entré, d'une femme
-indienne que votre digne associé, le seigneur Pépé Naïpès, a enlevée
-pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage
-auprès de ses compatriotes? Que je ne vous dérange pas; je serais
-charmé, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette
-jeune femme.
-
-Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et
-d'épouvante qui s'empara des trois associés à cette révélation
-accablante et imprévue de leurs projets. Un instant ils se figurèrent
-avoir affaire au génie du mal, et firent simultanément le geste de se
-signer. Mais don López et don Juan étaient des hommes qu'un événement,
-si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment
-passé, il se raidirent, et, l'étonnement faisant place à la colère, don
-Juan tira de sa botte vaquera un couteau à lame bien acérée, et fut se
-placer devant la porte, afin de barrer le passage à l'inconnu; tandis
-que don López, le sourcil froncé et le machette à la main, s'avançait
-résolument vers la table derrière laquelle leur étrange interlocuteur,
-debout et les bras croisés, semblait les défier après les avoir si
-cruellement raillés.
-
---Qui que vous soyez, señor caballero, dit don López en s'arrêtant à
-deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu maître d'un secret
-qui tue, et vous allez mourir.
-
---Vous croyez, señor don López? répondit l'autre avec un sourire
-ironique.
-
--Défendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive
-Dieu! je n'hésiterais pas, je vous en préviens.
-
---Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la première personne
-que vous tueriez lâchement; les mornes et les quebradas de la Sierra
-Nevada ont entendu déjà les cris d'agonie de vos victimes.
-
-A cette allusion faite par l'inconnu à un crime que don López croyait
-ignoré de tous, une pâleur livide envahit son visage, un tremblement
-convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se
-précipita sur l'étranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le
-menaçait; mais, dès que don López fut à sa portée, il se débarrassa
-vivement de son manteau et le jeta sur la tête de son ennemi, qui
-roula sur le sol sans pouvoir se délivrer de l'étoffe maudite qui
-l'enveloppait comme un réseau inextricable.
-
-D'un bond l'étranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper
-de don López, il se dirigea vers la porte; mais là, il trouva don
-Juan, qui, s'élançant sur lui, chercha à lui enfoncer son couteau dans
-la poitrine. Sans se déconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son
-agresseur, et, avec une force que celui-ci était loin de soupçonner,
-il lui tordit le bras de telle façon que ses doigts se détendirent, et
-qu'il laissa échapper le couteau avec un cri de douleur.
-
-L'étranger le ramassa, et, serrant don Juan à la gorge:
-
---Écoute, misérable, lui dit-il; je suis maître de ta vie, et je
-pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau
-et faire tort au _garrote_ qui t'attend; seulement je veux te marquer
-pour que tu te souviennes de moi!
-
-Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blêmi du Mexicain, il
-lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagèrent la figure
-dans toute sa longueur.
-
---Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dégoût, nous nous
-retrouverons dans la Prairie!
-
-Et, s'élançant hors de la salle, il disparut.
-
-Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls, une expression de rage
-impuissante et de haine mortelle contracta leur visage.
-
---Oh! s'écria don López en grinçant des dents et en montrant le poing
-au ciel, je me vengerai!
-
---Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en étanchant le sang qui
-souillait son visage.
-
---C'est égal, dit à part lui Pépé Naïpès en jetant sur ses compagnons
-un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray!
-c'est un rude homme!
-
-[1] Fermiers.
-
-[2] Sac de noix (proverbe).
-
-[3] Auberge.
-
-[4] Façon de se saluer dans la nouvelle Espagne.
-
-[5] Herbe qui ressemble au trèfle.
-
-[6] Chercheurs d'or.
-
-[7] Jeu de cartes.
-
-[8] Lazzarone.
-
-[9] Manière de saluer qui équivaut à un bonsoir.
-
-[10] Dieu vous le donne bon.
-
-
-
-
-II.
-
-LES CHASSEURS DE BISONS.
-
-
-A deux lieues au plus de Santa Fé, dans une clairière située sur le
-bord de la petite rivière qui borde le presidio, le soir du jour où
-s'étaient passés les événements que nous venons de rapporter, six
-hommes aux traits durs, profondément accentués, et portant le costume
-des chasseurs de bisons, c'est-à-dire le chapeau à larges bords, la
-veste de velours garnie de réales percées en guise de boutons, la
-culotte serrée aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes
-vaqueras et le zarapé bariolé, étaient réunis autour d'un grand
-feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en
-s'occupant activement des préparatifs de leur souper. Frugal repas, du
-reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de
-leur chasse, de quelques patates et de tortillas de maïs cuites sous la
-cendre: le tout arrosé d'eau de smilax et d'aguardiente.
-
-La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans
-l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne
-répandait qu'une lueur incertaine. Le paysage était noyé dans ces flots
-d'épaisses vapeurs qui, dans les pays équatoriaux, s'exhalent de la
-terre à la suite d'une chaude journée. Le vent soufflait violemment au
-travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit
-sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats
-sauvages se mêlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements
-des pumas et des jaguars.
-
---Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en
-retournant les patates dont il surveillait la cuisson.
-
---Je suis de votre avis, Fleur-de-Genêt, répondit un grand homme sec
-en ce moment occupé à rendre le même service à la bosse de bison; le
-soleil était, à son coucher d'une couleur de cuivre qui ne présage rien
-de bon.
-
---Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis
-une faute en allant trouver seul ce misérable López.
-
---Frère, vous savez que je n'ai pas approuvé cette démarche; mais le
-Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme.
-
---Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux
-coureurs de bois, nous avons agi en véritables enfants en nous fourrant
-à l'étourdie dans un véritable guêpier dont je ne vois pas comment nous
-sortirons.
-
---Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un oeil sûr on vient à bout
-de bien des choses, et sept hommes déterminés en valent cinquante dans
-la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans
-secours lorsqu'il réclamait notre aide?
-
-Tous les chasseurs se récrièrent en protestant de leur dévouement au
-Faucon-Noir.
-
---Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens,
-reprit le Castor, notre plus grande joie a été de voir grandir à nos
-côtés et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chétif et
-malingre que nous avons sauvé si miraculeusement lors de l'incendie
-de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous
-dévouer à son bonheur: le moment est arrivé, hésiterons-nous?
-
---Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Genêt.
-
---Bien parlé! s'écria le Castor. Et maintenant, frères, soupons.
-
-La bosse de bison fut tirée du feu, posée sur une large feuille
-d'abanijo au milieu du cercle formé par les chasseurs. Chacun s'arma de
-son couteau, et ils commencèrent à manger de bon appétit.
-
---Cette affaire de l'hacienda n'a jamais été bien éclaircie, dit l'un
-d'eux en engloutissant une énorme tranche de bison saupoudrée de
-piment, et, dans l'intérêt de l'enfant, peut-être aurions-nous dû faire
-des recherches.
-
---Chut! répondit le Castor en baissant la voix, Tío Perico et moi nous
-nous en sommes occupés. Croyez-vous donc que je n'aie pas songé comme
-vous à retrouver la famille de notre cher enfant?
-
---Eh bien, demanda un des chasseurs, qui était resté silencieux
-jusque-là et qu'on appelait le Grand-Lièvre, qu'avez-vous découvert?
-
---Hélas! répondit Tío Perico, en secouant tristement la tête, ce que
-nous avons appris se borne à bien peu de chose.
-
---Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins
-de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se
-bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du
-Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme
-riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que
-depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de
-l'incendie,--que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,--des
-personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout
-espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies
-sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi
-calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il
-mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore?
-Voilà ce que personne ne saurait dire.
-
---Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit
-Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon
-retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt
-ans passés?
-
---Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que,
-lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de
-velours bleu brodé d'argent contenant des reliques?
-
---C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire?
-
---Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait
-si....
-
---Hum! fit Tío Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à
-la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite.
-
-Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper
-était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques
-brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit
-le plus commodément possible.
-
-Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et
-un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs
-poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre.
-
-Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques
-d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu.
-C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus
-de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses
-moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne
-respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré;
-son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche
-moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une
-physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression
-d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons,
-le costume de chasseur.
-
---Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune
-homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les
-ladrones?
-
---Je les ai vus, répondit laconiquement le Faucon.
-
---Et que prétendez-vous faire?
-
---Sauver le Pigeon-Volant, si mes frères veulent me venir en aide.
-
---Pourquoi ne le ferions-nous pas?
-
---La tâche sera rude.
-
---Tant mieux, corne-boeuf! dit le plus jeune en frappant la terre de la
-crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu
-maille à partir avec ces effrontés pillards des Prairies.
-
---Ainsi Je puis compter sur mes frères?
-
---Écoute-moi, _muchacho_, dit Tío Perico d'une voix solennelle; sache,
-une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prêts à sacrifier
-leur vie pour te voir heureux.
-
---Je le savais, répondit le jeune homme avec émotion; mais
-pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois,
-tant le projet que j'ai conçu est grave et périlleux.
-
---Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tête et qu'un coeur,
-sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet?
-
---Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè[1], la fille de
-Mahaskak[2], le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre
-dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon coeur s'est envolé
-vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu
-qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme.
-Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois
-pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte
-Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il
-entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef
-des Comanches lui a vendu.--Une cinquantaine de bandits gambucinos et
-trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que
-soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de
-tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me
-suivre?
-
---Quand partons-nous?
-
---Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous,
-et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut
-donc nous hâter de suivre ses traces.
-
---Partons, répondirent les chasseurs.
-
-Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant
-d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier
-américain est pourvu.
-
-A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de
-feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut,
-s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe
-de paix.
-
-A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le
-plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était
-un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa
-physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement
-empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des
-Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres
-fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre
-lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage.
-
-Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs
-étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son
-dos comme une crinière; une profusion de colliers de _wampum_ ornaient
-sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une
-tortue bleue grande comme la paume de la main.
-
-Le reste du costume se composait du _mitasse_[3] attaché aux hanches
-par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise
-de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures,
-ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes;
-un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins,
-s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à
-terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de
-perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de
-chevelures humaines, pendait à son côté gauche.
-
-Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à-dire le couteau à
-scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le
-manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait
-un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était,
-en effet, le célèbre Nauchenanga.
-
-Le Faucon-Noir s'avança seul au-devant de l'Indien.
-
---Que veut mon frère? dit-il.
-
---Voir le visage d'un ami, répondit le chef d'une voix douce.
-
-Alors les deux hommes portèrent la main droite à leur front, croisèrent
-ensuite les bras en passant la main droite sur l'épaule gauche, et
-inclinant la tête en même temps, ils se saluèrent suivant l'usage de la
-Prairie.
-
-Cette cérémonie préliminaire terminée, le Faucon-Noir prit la parole.
-
---Mon frère est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume
-dans le calumet de ses amis blancs.
-
---Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga.
-
-Et, s'approchant du feu, il s'accroupit à la mode indienne, détacha son
-calumet de sa ceinture, et se mit à fumer en silence.
-
-Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprévue,
-étaient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se
-passèrent ainsi sans que personne parlât; chacun attendait que le chef
-indien expliquât le motif de sa présence. Enfin Nauchenanga secoua la
-cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture, et, s'adressant au
-Faucon-Noir:
-
---Mon frère repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette
-année au Cerro Prieto[4].
-
---Oui, répondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon
-frère a-t-il l'intention de nous accompagner?
-
---Non, mon coeur est triste; Niang[5] s'est appesanti sur moi.
-
---Que veut dire mon frère? lui serait-il arrivé un malheur?
-
---Mon frère ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon[6] a vu
-couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu[7]?
-Ou bien me suis-je trompé et mon frère n'aime-t-il réellement que
-les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? répondit
-l'Indien, dont le regard étincela comme celui d'un chat-tigre.
-
---Que mon frère s'explique plus clairement et alors je tâcherai de le
-comprendre, murmura le Faucon-Noir.
-
-Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait réfléchir
-profondément.
-
-Enfin il releva la tète, rendit à son regard toute sa sérénité, et,
-d'une voix basse et mélodieuse:
-
---Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi[8]? dit-il; le petit
-oiseau qui chante dans mon coeur ne chante-t-il pas dans le tien?
-Pourquoi ne pas être franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue
-fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et
-réussir. Que mon frère s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes.
-
---Mon frère a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans
-le coeur un petit oiseau qui me répète de douces paroles à chaque
-instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le
-Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pères;
-mais que peut la volonté d'un homme seul?
-
---Mon frère se trompe, il n'est pas seul; je vois à ses côtés les six
-plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc là mon frère?
-Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il
-de l'amitié de son frère rouge Nauchenanga, le grand sagamore des
-Comanches?
-
---Je n'ai jamais douté de l'amitié de mon frère; c'est un illustre
-chef, et je suis flatté de l'offre qu'il veut bien me faire, répondit
-le jeune homme sans se compromettre.
-
---Eh bien, que mon frère dise un mot, et deux cents guerriers comanches
-se joindront à lui pour délivrer le Pigeon-Volant et prendre la
-chevelure de ses ravisseurs.
-
---Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que
-vous êtes honnête et que votre parole est sacrée.
-
---Michabou[9] nous protège, dit l'Indien en se levant; mon frère peut
-compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui
-livrer sans défense.
-
---Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauvé la jeune fille, à
-qui appartiendra-t-elle?
-
---Rant-chaï-vaï-mè est sage, répondit noblement l'Indien, elle choisira
-entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera
-son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la
-solitude.
-
---Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrêt de celle que j'aime,
-je saurai m'y soumettre en homme de coeur.
-
---Mon frère parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment.
-
-Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans
-ajouter une parole.
-
-Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairière pour
-se mettre à la poursuite des gambucinos.
-
-[1] Le pigeon volant.
-
-[2] Le loup blanc.
-
-[3] Long caleçon.
-
-[4] La montagne Noire.
-
-[5] Dieu du mal.
-
-[6] Oiseau de Paradis.
-
-[7] Espagnols.
-
-[8] Faucon noir.
-
-[9] Dieu.
-
-
-
-
-III.
-
-EL VADO.
-
-
-Don López ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il
-avait reçu. L'orgueil, la colère, et surtout le désir de se venger
-lui rendirent le courage, et, quelques minutes après le départ du
-Faucon-Noir, il avait retrouvé toute son audace et son sang-froid.
-
---Vous le voyez, señor Pépé, dit-il en s'adressant au ranchero, nos
-projets sont connus; il faut donc nous hâter si nous ne voulons
-voir ici faire irruption les suppôts du gouvernement. Ce soir même,
-aidé du señor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez à cheval
-le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tête d'un chapeau
-d'homme à larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrivée
-sera le signal du départ de l'expédition.
-
---Mais, observa Pépé, dans quel but vous embarrasser d'une femme?
-
---Parce que cette femme, dit López avec une émotion mal dissimulée,
-est douée d'une beauté étrange; elle est aimée des principaux chefs
-des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer;
-elle est donc pour nous un otage précieux, comme l'a fort bien dit
-l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grâce à elle,
-je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous
-fermer la route du placer.
-
-Don López se leva, et, remontant à cheval, prit au galop la route du
-Cerro Prieto.
-
---Hum! fit Pépé en le regardant s'éloigner, quel oeil de démon!
-Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu
-ainsi! Comment tout cela finira-t-il?
-
-Et, sans plus de commentaires, il commença à mettre tout en ordre dans
-le rancho. Lorsque ses apprêts furent terminés, il jeta un regard
-autour de lui.
-
-Le señor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette à la bouche,
-buvait à petits coups l'eau-de-vie restée dans la bouteille, sans doute
-pour se consoler de la _navajada_ dont l'avait gratifié le Faucon-Noir,
-et qui déjà se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse
-physionomie du monde.
-
---Hé! dit le ranchero d'une voix insinuante, señor don Juan, savez-vous
-qu'il est à peine cinq heures?
-
---Vous croyez? répondit l'autre pour dire quelque chose.
-
---J'en suis sûr.
-
---Ah!
-
---Est-ce que le temps ne vous semble pas long?
-
---Extraordinairement.
-
---Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abréger.
-
---De quelle façon?
-
---Oh! mon Dieu, avec ceci.
-
-Et Pépé sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il étala avec
-complaisance sur la table.
-
---Ah! la bonne idée! s'écria don Juan, dont les yeux étincelèrent;
-faisons un monté!
-
---A vos ordres; mais que jouerons-nous?
-
---Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en
-se grattant la tète.
-
---La moindre des choses, simplement pour intéresser la partie.
-
---Encore faut-il l'avoir.
-
---Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai
-une proposition.
-
---Faites, señor, je serai charmé de la connaître.
-
---Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir
-dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don López.
-
---Accepté, s'écria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non
-moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une
-heure.
-
---Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero.
-
---Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commençons-nous?
-
---Je suis à vos ordres.
-
-La partie s'engagea, et bientôt, oubliant tout autre intérêt, les deux
-hommes furent complètement absorbés par les combinaisons du _siete de
-copas_, de _el as de oro_, du _tres de bastos_ et du _dos de espadas._
-
-Au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, l'Angelus sonne au
-coucher du soleil, et dans ces contrées, où il n'y a pas de crépuscule,
-la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini
-de tinter, l'ombre est épaisse. L'heure était donc bien choisie pour le
-départ, et Pépé ne le retarda pas, car, bien qu'il eût déployé toute sa
-science, il avait trouvé dans le señor don Juan un adversaire tellement
-habile, qu'après plus de trois heures d'une lutte acharnée, tous deux
-se trouvaient aussi avancés qu'auparavant.
-
-Au dernier coup de l'Angelus, Pépé mit la clef dans la serrure de
-la porte conduisant à sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques
-secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant.
-
-Rant-chaï-waï-mè était une mignonne jeune fille de seize ans à peine,
-à la tournure gracieuse, légère, avec ce laisser-aller plein de
-charme que les Espagnols appellent _salero_, mot que nulle expression
-française ne saurait rendre; ses traits délicats, presque enfantins,
-respiraient la douceur et l'innocence; son front rêveur, ses grands
-yeux noirs et pensifs, son nez finement découpé, aux ailes mobiles,
-sa bouche rieuse bordée de deux lèvres parfaitement ourlées, ses
-dents blanches et son petit menton à fossette, lui formaient la plus
-délicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistré,
-presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes,
-ses cheveux noirs lui tombant en deux énormes tresses sur les talons,
-ses mains d'une petitesse extrême, complétaient l'ensemble enchanteur
-de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle était vêtue
-de deux larges chemises de calicot rayé; l'une, serrée au cou, tombait
-jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attachée à la ceinture, lui
-descendait jusqu'aux chevilles. Son cou était orné de colliers de
-perles fines entremêlées de ces petits coquillages nommés wampums et
-qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles étaient
-entourés de larges cercles d'or, et un petit diadème du même métal
-rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brodés de
-laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux
-et finement cambrés.
-
-A son entrée dans la salle, un nuage de tristesse et de mélancolie
-répandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus
-à sa personne.
-
---Allons, _waïnè_[1], lui dit le ranchero, séchez vos larmes, nous ne
-vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-être
-mieux que vous le croyez.
-
-La jeune fille ne répondit pas, elle se laissa déguiser sans
-résistance, mais en faisant une petite moue à désespérer un saint.
-
---S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pépé à part lui, tout en
-attifant sa prisonnière et en jetant un regard de convoitise sur les
-joyaux dont elle était parée; il faut être fou pour gâcher ainsi l'or
-et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter
-quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille
-piastres! Quelle magnifique partie de monté on ferait avec cela! Ah! si
-don López avait voulu.... Enfin nous verrons.
-
-Tout en faisant ces judicieuses réflexions, le ranchero avait achevé la
-toilette de la jeune fille; il compléta son déguisement en lui jetant
-sur les épaules le manteau abandonné par le Faucon-Noir; puis, donnant
-un dernier regard à sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de
-cartes qui était resté sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et
-sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du señor don Juan,
-qui, malgré les divers incidents de la journée, avait repris sa bonne
-humeur, grâce sans doute au monté, cette passion invétérée de tout bon
-Mexicain.
-
-La porte fermée avec soin, l'Indienne fut placée sur un cheval, Pépé
-monta sur un autre, ainsi que le señor don Juan, et, abandonnant sa
-maison à la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en
-soucier, le ranchero donna le signal du départ, suivi de ses deux
-compagnons; il fit un détour pour traverser le pueblo et se dirigea au
-grand trot du côté du Cerro Prieto.
-
-Don López avait mis le temps à profit, et tout était prêt pour le
-départ. Les nouveaux venus ne descendirent même pas de cheval; dès
-qu'on les aperçut, la caravane, composée, comme nous l'avons dit,
-d'une cinquantaine d'hommes déterminés, après s'être, formée en file
-indienne, s'ébranla dans la direction des Prairies, non sans avoir
-prudemment détaché sur ses flancs deux éclaireurs chargés de surveiller
-les environs.
-
-Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, semé
-d'embûches de toutes sortes où à chaque instant l'on craint de voir
-s'élancer de derrière les buissons l'ennemi qui vous guette au passage.
-Aussi la petite troupe, inquiète et tressaillant au moindre bruit,
-s'avançait-elle silencieuse et morne, les yeux fixés sur les halliers
-touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prête à tirer au
-moindre mouvement suspect.
-
-Cependant les gambucinos marchaient déjà depuis trois heures sans que
-rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait
-à régner autour d'eux; peu à peu leurs appréhensions se dissipèrent
-et ils commençaient à causer à voix basse et à rire de leurs terreurs
-passées, lorsqu'ils arrivèrent sur les bordas d'une petite rivière qui
-leur barra le passage.
-
-Dans l'intérieur de l'Amérique du Sud les voies de communication sont
-nulles et par conséquent le système des ponts complètement négligé.
-On ne connaît que deux moyens de traverser les rivières: chercher un
-_vado_ (gué), ou, si l'on est trop pressé, lancer son cheval dans le
-courant, souvent très rapide, et tâcher d'atteindre l'autre bord à la
-nage. Don López choisit le premier moyen: il chercha un vado.
-
-Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientôt toute la troupe entra
-dans l'eau; quoique le gué ne fût pas égal et que parfois les chevaux
-eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligés de se mettre à la
-nage, tous les cavaliers passèrent sans accident.
-
-Il ne restait plus sur la rive que don López, le chef comanche, qui
-avait rejoint l'expédition quelques minutes avant son départ et lui
-servait de guide, la jeune Indienne et le señor Pépé Naïpès.
-
---A nous maintenant, chef, dit don López en s'adressant à Nauchenanga;
-vous voyez que nos hommes sont en sûreté et n'attendent plus que nous
-pour se mettre en route.
-
---La waïnè première, répondit laconiquement l'Indien.
-
---C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don López; et se tournant
-vers sa prisonnière:--Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que
-possible le timbre de sa voix.
-
-La jeune fille, sans répondre, fit résolument entrer son cheval dans la
-rivière; les trois hommes la suivirent.
-
-La nuit était sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune
-incessamment voilée ne brillait qu'à de longs intervalles, ce qui
-rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les
-objets à une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes,
-don López crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne
-suivait pas la ligne tracée par le vado, mais appuyait sur la gauche
-comme s'il se fût abandonné au courant. Il poussa son cheval en avant
-pour s'assurer de la réalité du fait; mais tout à coup une main
-vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant même qu'il songeât à
-résister, il fut renversé dans l'eau et pris à la gorge par un Indien.
-
-Pépé Naïpès s'élança à son secours.
-
-Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une
-impulsion occulte, s'éloignait de plus en plus de l'endroit où les
-gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant
-de ce qui se passait, rentrèrent dans l'eau pour venir en aide à leur
-chef, tandis que d'autres, guidés par don Juan, suivirent le rivage
-au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il
-aborderait.
-
-Pépé Naïpès, après plusieurs efforts infructueux, se rendit maître du
-cheval de don López et le mena à celui-ci au moment où il venait de
-tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain
-se remit en selle et gagna le rivage où il tâcha de rétablir un peu
-d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxiété les péripéties du
-drame silencieux qui se jouait dans la rivière entre Nauchenanga et la
-jeune Indienne.
-
-Le chef comanche avait lancé son cheval à la poursuite de celui du
-Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallèle, suivaient
-le fil de l'eau, le premier cherchant à se rapprocher du second qui
-s'efforçait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui
-les séparait.
-
-Tout à coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un
-hennissement de douleur, et il commença à battre follement l'eau de
-ses pieds de devant, tandis que la rivière se teignait en rouge autour
-de lui; le chef, comprenant que son cheval était blessé à mort, quitta
-la selle et se pencha de côté, prêt à plonger. En ce moment, une face
-hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une façon diabolique,
-et une main s'avança vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable
-sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, même dans les
-circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit
-le crâne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau.
-
-Alors un formidable cri de guerre éclata dans la forêt, et une
-cinquantaine de coups de feu éclatèrent, tirés des deux rives à la fois
-et illuminant la scène de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de
-peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mêlée terrible s'engagea.
-
-Les Mexicains, pris à l'improviste, se défendirent d'abord mollement,
-lâchant pied et cherchant un abri derrière les arbres; mais obéissant
-à la voix de don López qui faisait des prodiges de valeur tout en
-excitant ses compagnons à vendre chèrement leur vis, ils reprirent
-courage, se formèrent en escadron serré et chargèrent les Indiens
-avec furie, luttant corps à corps avec eux, les assommant à coups de
-crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut
-court. Les peaux-rouges voyant le mauvais résultat de leur surprise,
-se découragèrent et disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus.
-Cinq minutes plus tard, le calme et le silence étaient si complètement
-rétablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas été blessés et si
-plusieurs Indiens n'étaient pas restés sur le champ de bataille, cette
-scène étrange aurait pour ainsi dire pu sembler un rêve.
-
-Dès que les sauvages furent en fuite, don López jeta un regard avide
-sur la rivière: de ce côté aussi la lutte était terminée. Nauchenanga,
-monté en croupe derrière la jeune fille, guidait son cheval vers le
-rivage qu'il ne tarda pas à atteindre.
-
---Eh bien? lui demanda don López.
-
---Les Pawnies sont des renards sans courage, répondit le Comanche en
-montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes à
-sa ceinture, ils fuient comme des femmes dès qu'ils voient le visage
-d'un guerrier de ma nation.
-
---Bien! fit avec joie don López, mon frère est un grand chef, il a un
-ami.
-
-L'Indien s'inclina avec un sourire indéfinissable; son but était
-atteint, il avait gagné la confiance de celui qu'il voulait perdre.
-
-La troupe se remit en marche.
-
-Pendant plus d'un mois, le voyage des aventuriers à travers la Prairie
-ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens
-qui les suivaient pour ainsi dire à la piste. Ils voulaient délivrer
-le Pigeon-Volant, c'était là du moins le principal motif de leurs
-agressions; le second était cette haine qui séparera toujours la race
-rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'année en année
-davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires
-de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu même où reposent
-les os de leurs pères, les refoulant sans cesse vers les mornes désolés
-et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite
-que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants
-de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculés.
-
-[1] Femme.
-
-
-
-IV
-
-LA GROTTE DU SAYOTKATTA[1]
-
-
-Le Néobraska--la Plate--ainsi que le nomment les Indiens, est un de
-ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en
-posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage
-en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se
-réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre
-dans le Missouri.
-
-C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large
-fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous.
-
-L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus
-aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu.
-La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule
-silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes
-si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste
-plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé
-à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une
-grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès
-semblables à des pierres tumulaires.
-
-A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant
-a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les
-Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et
-du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se
-font les hécatombes à _Kitchi-Manitou._ Un grand nombre de crânes de
-bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en
-courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce
-dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut
-du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes,
-la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies
-et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore
-américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui
-ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou
-longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin,
-bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent
-les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de
-neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant,
-empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur.
-
-Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle
-soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les
-Indiens nomment _wabigon-quisi_», le mois des fleurs, la tranquillité
-du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de
-la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut
-suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée
-_Paduca_, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de
-la fourche.
-
-C'était l'heure où le _maukawis_[2] faisait entendre son dernier chant
-pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du
-soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges.
-
-Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent
-subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour
-la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait
-l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup
-d'oeil, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec
-attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces
-trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est
-proverbiale dans le Nouveau-Monde.
-
-Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie
-sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille
-moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient
-remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où
-l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa
-chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir.
-Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de
-peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs.
-
-Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût:
-une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir
-grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies
-de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur
-chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses
-que savent si bien confectionner les _squaws_[3]. Une couverture
-bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de
-les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs
-mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la
-poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient
-armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux
-arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les
-avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les
-recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les
-avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs,
-car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes;
-leurs montures mêmes, _mustangs_ presque aussi indomptés que leurs
-maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont
-ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de
-plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges
-et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise,
-complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables.
-
-Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les
-ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un
-vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun
-attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas
-d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente
-pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à
-peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées
-d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture[4] de son cheval.
-
-Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part
-trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'oeil et
-l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux
-personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à
-voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des
-Comanches.
-
-Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de
-Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et
-le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos,
-fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés
-de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient
-succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à
-murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis
-et les exhortations.
-
-L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans
-l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les
-mystères de la nuit profonde qui l'entourait.
-
---Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à
-dissimuler nos traces aux Pawnies?
-
---Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale,
-les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît
-tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux.
-
---Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis?
-
---Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme
-le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur
-chevelure; souvent on le croit loin et il est près.
-
---J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux
-bandits qui l'accompagnent?
-
---Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit
-l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît.
-Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'oeil de l'aigle et la
-prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau
-qui chante dans son coeur et qui lui dit: Viens! viens!
-
---Qu'entendez-vous par là? quel oiseau?
-
---Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion.
-
---L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher
-de dire don López.
-
---L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui
-échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va
-parler.
-
---J'écoute.
-
---Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à
-l'_endit-ha_[5], et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux
-cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile
-d'atteindre le placer que je vous ai donné.
-
---Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un
-soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se
-préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de
-nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert.
-
---Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme,
-j'entends le silence!
-
-Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles,
-lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui,
-le fit tomber sur les genoux.
-
-Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine
-au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de
-la tente.
-
---Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de
-guerre.
-
-Et il s'élança dans la Prairie.
-
---Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups
-enragés! Aux armes! enfants! aux armes!
-
-En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués
-derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment
-des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans
-la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant
-faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute
-bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour
-il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les
-Peaux-rouges, leurs ennemis mortels.
-
-Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la
-droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les
-mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes
-herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder
-autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui
-devenaient de moins en moins distincts.
-
-Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert
-de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il
-était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises
-différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du
-cachorro de agua[6]. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri
-poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait
-sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce
-tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages,
-rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un
-cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans
-l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des
-entrailles de la terre.
-
-Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il
-venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas
-en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il
-reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son oeil
-assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui:
-
---_Curujira_[7] a-t-il appris au sage _piaïes_[8] ce que le grand chef
-comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme.
-
---Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner
-le silence.
-
-L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea
-dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu
-une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva,
-à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de
-forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une
-lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté
-en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa
-poitrine, il attendit.
-
-Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était
-un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu
-épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle
-qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus,
-séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques
-et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue
-en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de
-chevelures humaines tressées avec art.
-
-Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux
-hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole.
-
---Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il.
-
-L'Indien s'inclina.
-
---_Iurupari_[9] nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet
-doit-il échouer!
-
---Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes.
-
---Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête.
-
---Mon frère est impatient, observa le devin.
-
---J'attends que mon père s'explique.
-
---Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en
-jetant sur le chef un regard scrutateur.
-
---_Ouah!_ fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel
-autre que mon père oserait habiter ici?
-
---Personne; mais d'autres peuvent y venir.
-
---Et qui donc?
-
---Néculpangue[10], le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la
-terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu?
-
-A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva
-d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur:
-
---_Cudina[11]! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les
-secrets d'un chef?
-
-Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et
-lui répondit d'une voix affectueuse:
-
---Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui
-parle.
-
-Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits
-avaient repris leur impassibilité; il répondit:
-
---Que mon père me pardonne. Outkum[12] avait troublé mes esprits, je
-n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué.
-
---Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec
-calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent
-ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur.
-
---Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à
-l'heure je ne savais ce que je disais.
-
---Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne
-qu'il le fasse attendre.
-
---Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout.
-
---Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà.
-
---Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à
-dissimuler plus longtemps.
-
---Me voici! dit une voix mâle et sonore.
-
-Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux
-yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui.
-
---Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect
-devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient
-célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest.
-
-Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des
-Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais
-qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres
-robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une
-de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont
-impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude
-vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de
-finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils
-noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux
-lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat.
-
-Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu
-approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme
-un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre
-de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin
-qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui
-le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et
-peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il
-était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait
-adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui
-il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et
-parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de
-découvrir où il se retirait.
-
-On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité
-qui dépassait toute croyance.
-
-D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et
-surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant
-à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie
-raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant
-en pareille matière.
-
-Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos,
-c'est-à-dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et
-indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à
-la main un rifle précieusement damasquiné.
-
-Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole:
-
---Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera[13] lui a été
-propice.
-
---Le grand tokki[14] des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai
-obéi, répondit majestueusement le chef.
-
---Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier.
-
---Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être
-commises dans l'accomplissement de ma mission.
-
---Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes.
-
---Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui,
-immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le
-moins du monde à leur laisser le terrain libre.
-
---Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main
-du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et
-Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane[15].
-
---La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le
-désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père
-m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici.
-
---Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour
-accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son coeur; celle qu'il
-aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il
-ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa
-parole est la plus belle vertu du guerrier indien.
-
---Qu'ordonne mon père?
-
---Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers
-de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir.
-Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui
-souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du coeur
-d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à
-choisir, les prisonniers seront amenés ici.
-
---Cela sera fait.
-
---Et le Faucon-Noir?
-
---Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les
-chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp.
-
---Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de
-satisfaction.
-
---C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne.
-
---Mon frère le hait?
-
---Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga
-avec un sourire indéfinissable.
-
---Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa
-hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous[16]; j'aiderai
-mon frère.
-
---Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef
-avec un vif mouvement de joie.
-
---Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une
-plus longue absence inquiéterait l'Espagnol.
-
-Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes.
-
-Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à
-ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions,
-poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp
-des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers
-le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par
-intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des
-lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude
-de sauvages.
-
-Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante
-qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux,
-s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques
-pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le
-coeur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque
-et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des
-cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient
-devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours.
-En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui
-dit ce seul mot:
-
---Arrête!
-
-Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent
-qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains
-et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue.
-
---Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il
-aime.
-
---Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le
-_walkon_ m'appelle à son aide.
-
---Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai.
-
---Le Faucon n'est pas un Indien.
-
---Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour
-obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux
-Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons
-appellent don López.
-
-Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à
-l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus
-qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en
-désordre.
-
-Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine
-avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et
-tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur.
-
-[1] Sorcier voyant.
-
-[2] Espèce de caille.
-
-[3] Femmes indiennes.
-
-[4] Composée de peaux de mouton et de ponchos.
-
-[5] Point du jour.
-
-[6] Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les rivières de
-l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé, mais il
-conserve toujours son cri plaintif.
-
-[7] L'esprit des pensées.
-
-[8] Sorcier.
-
-[9] Esprit malin.
-
-[10] Le lion du désert.
-
-[11] Homme-femme! terme de souverain mépris.
-
-[12] Le méchant esprit.
-
-[13] Esprit des chemins.
-
-[14] Souverain maître.
-
-[15] Paradis indien.
-
-[16] Enfants.
-
-
-
-
-V
-
-LE TREMBLEMENT DE TERRE.
-
-
-Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un
-drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains.
-
-Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise;
-comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de
-l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse
-défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois
-les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant
-ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols;
-souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant
-à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils
-désespéraient de triompher autrement.
-
-Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient
-péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort
-et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant
-une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se
-trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner
-quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé;
-mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient
-suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à
-l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées
-qu'ils lancèrent dans toutes les directions.
-
-Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens,
-profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie,
-escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les
-gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage
-et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient
-accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes
-encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos.
-
-Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver
-les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado
-qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à
-ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain
-que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de
-la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se
-trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente.
-
-Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille
-au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue
-de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.
-
---Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi,
-waïnè; il faut partir.
-
---Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas!
-
---Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence:
-le temps est précieux.
-
---Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort,
-dit fièrement la jeune fille.
-
---Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec
-colère, voulez-vous me suivre, oui ou non?
-
-Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules.
-
-Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait
-violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il
-chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les
-mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa
-un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil
-froncé, l'attitude menaçante:
-
---Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de
-ma nation qui m'appellent.
-
-Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en
-poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui
-avait traversé le bras.
-
---Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec
-un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.
-
-Et, l'oeil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes,
-elle se prépara à renouveler la lutte.
-
-Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe
-au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer
-le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit
-tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur
-le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper
-le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa
-aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança
-sur elle et tous deux roulèrent sur le sol.
-
-La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de
-sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes,
-à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son
-lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en
-silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec
-toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer
-ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente.
-Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme
-lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi
-mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront.
-
---Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore
-vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main
-morte!
-
---Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa
-ceinture.
-
---Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les
-mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser
-compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car
-je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois
-faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces
-inutiles et causons un peu.
-
---Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant
-d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet.
-
-Le coup partit.
-
-Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du
-chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle,
-qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais
-il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la
-tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.
-
-Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent
-dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.
-
-Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une
-quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après
-les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir
-en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant
-les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la
-fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa
-sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les
-individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et
-les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don
-López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se
-laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha
-sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa
-petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un
-ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.
-
-Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il
-poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi
-galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs
-et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et,
-abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses
-alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.
-
-Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les
-habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et
-donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou
-ralentir, car le but est la victoire ou la mort.
-
-Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec
-les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans
-la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande,
-franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie
-avec une vitesse qui tenait du prodige.
-
-Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et
-tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons
-passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant
-par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et
-lugubre appel d'un frère.
-
-Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que
-les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux
-s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds
-râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux
-une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain
-se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent
-subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et
-les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel,
-ne purent retenir un cri d'épouvante.
-
-Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte
-céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune,
-immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une
-transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient
-visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y
-avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska
-avait subitement cessé de couler.
-
-Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec
-une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme
-par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et
-s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité
-inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la
-plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la
-terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les
-collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui
-lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença
-à s'agiter avec un mouvement lent et continu.
-
---Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et
-en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.
-
-En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau
-de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de
-cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots
-de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières
-changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de
-toutes parts sous les pas des hommes atterrés.
-
-Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière
-dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux
-hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient
-la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les
-uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les
-précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur
-course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les
-jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle
-avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements
-plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur
-neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en
-poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre
-et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés
-par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.
-
-Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est
-possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au
-camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes
-de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et
-terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin
-des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir
-assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se
-faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts
-vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent
-avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de
-douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des
-cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et
-sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant
-vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.
-
-La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses;
-vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud,
-le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux
-Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une
-terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour
-d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans
-ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre
-dans leurs coeurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur
-vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons
-à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de
-sépulcre.
-
-
-
-
-VI
-
-LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.
-
-
-Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et
-les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il
-leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti
-sous les eaux ou dévoré par les flammes.
-
-A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le
-Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.
-
-Le chasseur abandonna la poursuite de don López.--Que demandent mes
-frères? dit-il.
-
---Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.
-
-Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes
-qui attendaient de lui leur salut.
-
---Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs
-mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez,
-dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et,
-alors, que Wacondah vous protège.
-
-Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus
-hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se
-laissaient tuer sans opposer de résistance.
-
-Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de
-confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos.
-Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López,
-ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les
-avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir
-ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils
-l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.
-
-Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une
-seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado
-avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion
-qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.
-
-La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que
-le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans
-ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les
-gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en
-cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras
-mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en
-pleine poitrine.
-
-Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant
-splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de
-la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux
-animaux.
-
-Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette
-adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient
-déjà à les lancer dans les flots.
-
-Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux,
-tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs
-pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter
-son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et
-deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.
-
-Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les
-mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas
-épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de
-sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les
-chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait
-la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses
-côtés avec un sifflement sinistre.
-
---A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à
-mon secours!
-
---Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!
-
-Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le
-chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière
-pour venir en aide à celle qu'il aimait.
-
---Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?
-
-Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de
-Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au
-milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de
-conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la
-main.
-
-En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc
-d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible
-agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force
-irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal
-remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques
-secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre
-infranchissable s'ouvrit entre eux.
-
-Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre
-don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses
-bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.
-
-Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore
-quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre
-cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.
-
-Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger;
-l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain
-bouleversé et inondé par les flots de la rivière.
-
-Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu
-de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à
-toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière
-les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il
-fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui
-galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers
-se remirent à la recherche de leurs ennemis.
-
-Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies,
-avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était
-facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même
-considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les
-circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut
-donc là qu'il conduisit sa petite troupe.
-
-Elle y arriva un peu après le milieu du jour.
-
-Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle
-raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.
-
-Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui
-fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de
-toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se
-nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement
-un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret
-de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des
-marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui
-lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes.
-Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi
-pour sa sépulture.
-
-C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur.
-Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et,
-après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer
-tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le
-sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.
-
-On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet
-de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un
-monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau
-supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à
-ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de
-vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la
-première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage
-en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du
-guerrier Indien et de son cheval[1].
-
-Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils
-commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant
-les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses
-palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé
-circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.
-
-Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau
-de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette
-hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la
-rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est,
-ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant
-l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva
-un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste
-n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin
-de tout préparer pour une vigoureuse défense.
-
-Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par
-la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna
-donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on
-coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des
-cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme
-du _charqui_. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se
-trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de
-faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait
-par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient
-imperceptible.
-
-Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu
-leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en
-quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur
-était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de
-guerre et des objets indispensables à leur campement.
-
-Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons;
-ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent
-pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité
-considérable d'eau.
-
-Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après
-avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert
-conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.
-
---Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez
-aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.
-
---Hum! fit le ranchero, seul?
-
---Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs,
-dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et
-puis, que craignez-vous?
-
---Eh! d'être scalpé, donc!
-
---Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être
-attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous
-tués.
-
---C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?
-
---Oui, et dans le nôtre.
-
---Ah!
-
---Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous
-présenterez de ma part à l'OEil-Gris, c'est le chef de la tribu, une
-de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma
-part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous
-aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez
-avec vous une outre d'aguardiente; l'OEil-Gris, auquel vous montrerez
-cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et
-vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les
-conduirez ici. M'avez-vous compris?
-
---Parfaitement.
-
---Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans
-vos mains le sort de tous vos compagnons.
-
-Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui
-lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef
-lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit,
-accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le
-suppliaient de se hâter.
-
-Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte
-distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à
-ses oreilles, un noeud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à
-demi étranglé sur le sol.
-
-Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les
-cachaient et se précipitèrent sur lui.
-
---Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis
-mort.
-
-[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington
-Irving, intitulé _Astoria._
-
-[2] Villages.
-
-
-
-
-VII
-
-NÉCULPANGUE.
-
-
-Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son
-épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son
-couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles
-de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de
-son compagnon en lui disant:
-
---Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus
-utile que sa mort.
-
-Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en
-repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied.
-
-Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins.
-
---Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si
-heureusement pour lui.
-
---Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui
-cherche un placer.
-
---Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et
-l'ami de don López Arriaga.
-
---Chef, je vous assure que vous vous trompez.
-
---Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois
-parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos
-projets?
-
-Le Mexicain baissa la tète.
-
---Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.
-
---La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante.
-
-Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant
-Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise
-seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris.
-
---Parlez! murmura-t-il.
-
---Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et
-de les suivre.
-
-Pépé Naïpès obéit sans résistance.
-
-Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga
-avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les
-degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment
-où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la
-poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré
-les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des
-gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin,
-et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne
-savaient plus de quel côté se diriger.
-
-Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses
-souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus
-facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au
-présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les
-sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir
-marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre
-deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur
-les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers
-lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès.
-
-Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent
-pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et
-armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu
-desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue,
-Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se
-contentèrent de jeter un coup d'oeil autour d'eux sans manifester la
-moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse
-avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part
-quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi
-vite qu'ils s'étaient montrés.
-
-Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient
-échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les
-peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le
-raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de
-les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en
-cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer
-une parole.
-
-Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps
-avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion
-sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi.
-
-Pépé Naïpès connaissait trop bien les moeurs indiennes pour s'étonner
-de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible
-lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi
-l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant;
-il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste
-suspect il serait en un clin-d'oeil renversé et garrotté.
-
-Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque
-instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à
-la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé
-Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait
-attaqué le camp et s'en était emparée.
-
-C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga
-avait annoncé l'arrivée à don López.
-
-Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui
-l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.
-
---Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos
-frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en
-détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté
-par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition
-a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de
-reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos coeurs
-et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au
-pouvoir de ses ravisseurs?
-
-A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée,
-et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des
-tomahawks et les canons des rifles.
-
---Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement
-Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il
-avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il
-doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il
-ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et
-nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs
-chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour
-dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants?
-
---Notre père a bien parlé, répondirent en choeur les chefs en
-s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en
-lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire.
-
---Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête
-grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.
-
-Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque
-auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez
-peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en
-scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander
-mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis.
-
-Néculpangue le considéra un instant de cet oeil profond auquel rien
-n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait
-reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et
-combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait;
-alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air
-riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce
-fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.
-
---Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service
-à mon frère.
-
---Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les
-façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien
-sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort.
-
---Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère?
-
---Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis
-certain qu'il sera de mon avis.
-
---Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en
-venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait,
-et je ne savais ce que je faisais.
-
---Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et
-qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent,
-bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre
-fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines
-circonstances.
-
---Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai
-sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible.
-
---Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous.
-
---Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de
-faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?
-
---Parlez, chef, je suis à vos ordres.
-
---Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle?
-
---Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu!
-
---Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est?
-
---Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où
-il s'est retranché, mais je puis vous le décrire.
-
---Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est
-vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit.
-
---Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une
-haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la
-rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef
-indien.
-
---La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue.
-
---En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.
-
---Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est
-devenue? dit Nauchenanga.
-
---Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.
-
-En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de
-Néculpangue.
-
---Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il
-peut se retirer.
-
---Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se
-souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.
-
-Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue
-et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.
-
---Que veut faire de cet homme notre grand médecin?
-
---Je veux offrir demain, au lever du soleil, son coeur palpitant à
-Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.
-
---Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix
-douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut
-honorer.
-
---Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.
-
-Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien,
-quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est
-plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent
-briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut
-s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de
-concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout
-respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.
-
-Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter
-plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la
-victime qu'ils convoitaient.
-
---Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui
-appartient: Jurùpari sera content.
-
---Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il
-puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat,
-répondit le devin avec un sourire de satisfaction.
-
-Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant
-Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant
-ébranlée par son hésitation.
-
-Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris
-pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en
-vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux
-qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il
-perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le
-jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du
-supplice.
-
-
-
-
-VIII
-
-LA CHASSE AUX ÉLANS.
-
-
-Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était
-parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait
-pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche
-pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don
-López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en
-vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient
-aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait,
-le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des
-bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher
-en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue
-noire qui couraient effarés çà et là.
-
-Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à
-envelopper la nature comme d'un épais linceul.
-
-Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon
-avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout
-vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur.
-Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la
-mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa
-Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils
-avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner
-les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes
-regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain,
-et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se
-donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était
-pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de
-long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé
-depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était
-si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa
-troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides
-par le malheur.
-
-Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du
-placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment
-découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le
-fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état
-dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une
-cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le
-presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!
-
-Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie,
-et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant
-sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré
-plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et
-presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie
-passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée.
-
-A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la
-pauvre Rant-chaï-waï-mè.
-
-Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait
-silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien
-changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première
-fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux
-s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la
-captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté
-du désert.
-
-Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle
-avait lu au fond du coeur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait
-pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une
-jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des
-heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui,
-pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.
-
-La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était
-plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des
-diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses
-rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques.
-Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de
-senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère
-transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et
-reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un
-silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement
-par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et
-qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le
-calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant
-plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.
-
-Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don
-López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.
-
---Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà
-un oiseau qui chante bien tard.
-
---Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.
-
---Caray! de quel augure parlez-vous?
-
---J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que,
-lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un
-malheur.
-
---Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que
-les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu
-besoin de présages pour cela!
-
-En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était
-fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle
-force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres
-situés sur la lisière du camp.
-
-Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son
-esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit
-qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López
-secoua la tête et reprit sa promenade.
-
-La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété
-qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si
-quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa
-première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un
-observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose
-d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard
-brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait
-en proie à une grande émotion intérieure.
-
-Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent
-dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de
-la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne
-tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul
-veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était
-telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.
-
-La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si
-ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois
-reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se
-réveiller.
-
-Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La
-solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de
-fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes
-élans rôdaient parmi les arbres.
-
-A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux
-leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López
-la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette
-demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte
-que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les
-oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les
-environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour
-rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue
-veille, il partit avec les chasseurs.
-
-A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se
-fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel.
-
---C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais
-entendu chanter cet oiseau pendant le jour.
-
---Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage,
-répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante
-auprès d'un tombeau ça porte malheur.
-
-Don López haussa les épaules avec dédain.
-
-Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air,
-Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où
-étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou
-dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et
-suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse.
-
-La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en
-rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses
-gardiens, le coeur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva
-jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile
-quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de
-son coeur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre
-fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux
-que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit
-le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité
-surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas
-à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de
-cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.
-
-Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut
-point d'intérêt pour les gambucinos.
-
-Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en
-silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent
-afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents
-animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter
-insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter
-qu'ils avaient des ennemis près d'eux.
-
-Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent
-les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs
-lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas
-produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du
-tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi
-à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils
-s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec
-soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos.
-
-Alors il se passa une chose étrange.
-
-Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire
-place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur
-des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs
-chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un
-lasso sur les épaules et les renversant à terre.
-
-Don López et ses hommes étaient prisonniers.
-
---Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment
-trouvez-vous celui-là!
-
-Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter
-en silence. Un seul murmura entre ses dents:
-
---J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait
-malheur!
-
-A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux
-doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la
-hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé
-leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.
-
-A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de
-feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons,
-vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la
-pressa sur son coeur.
-
---Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à
-rendre.
-
---Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son
-sein.
-
-Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible
-pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le
-chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire
-les noeuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire
-le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu
-et désespéré sur le sol.
-
-Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements.
-
-Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une
-colère impuissante à ce qui s'était passé.
-
-Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des
-sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le
-lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de
-Rant-chaï-waï-mè était le principal chef.
-
-Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent
-au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il
-pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté.
-Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière
-qui arrivait comme un tourbillon.
-
-Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les
-armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.
-
-Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à
-repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit.
-
-
-
-
-IX
-
-LA LOI DES PRAIRIES.
-
-
-Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on
-enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux
-Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les
-loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les
-routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés,
-Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et
-partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos.
-
-Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des
-guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été
-envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs
-comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en
-marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au
-coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la
-sentinelle des chasseurs avait aperçus.
-
-Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une
-escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au
-Castor et descendit dans la plaine.
-
-Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se
-voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec
-furie l'une contre l'autre.
-
-Certes, pour qui n'eût pas été au fait des moeurs singulières de la
-Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il
-n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre,
-les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux
-avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens,
-et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes
-demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs.
-
-Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle
-qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en
-s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte.
-
-Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour
-eux et leurs guerriers.
-
---Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de
-premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie
-de la Prairie.
-
---Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef
-des Pawnies?
-
---Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon coeur se
-réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur.
-
---Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme
-mon frère.
-
-Le chasseur s'inclina avec courtoisie.
-
---Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont
-nombreux dans la pampa.
-
---Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le
-gibier que je voulais atteindre.
-
---Mon frère est heureux.
-
---Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la
-guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite?
-
---Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.
-
---Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile.
-
-L'Indien s'inclina à son tour.
-
-Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant.
-
---Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part
-d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le
-chasseur.
-
---Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je
-m'arrête.
-
---Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il
-cherche à ravir la chevelure?
-
---Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et
-mon ennemi n'est-il pas le sien?
-
---Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don
-López, cet homme est en mon pouvoir.
-
---Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles?
-fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la
-passion qui grondait au fond de son coeur.
-
---Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il
-commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.
-
---Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une
-certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...
-
---Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son
-mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant
-comme une lame d'acier.
-
---Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son
-tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la
-squaw d'un lièvre des visages pâles.
-
-A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et,
-saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.
-
-Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux
-troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à
-l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et,
-s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient
-son âge et sa réputation:
-
---Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il,
-des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves
-intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les
-visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit
-être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur
-est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne
-vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées
-par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet
-des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au
-conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite
-à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils
-soient sauvegardés.
-
---Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé.
-
---J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas
-que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais
-parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra
-enfreindre les lois de la Prairie.
-
-Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de
-sa troupe et regagna son camp.
-
-Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne
-pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au
-fond de son coeur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque
-les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le
-vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une
-pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa
-activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain.
-
-Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de
-sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour
-ouvrir la discussion.
-
-Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs,
-et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et
-conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la
-plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante
-de bonheur, caracolait auprès de lui.
-
-Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable
-village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues
-et des places.
-
-A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés,
-accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir.
-
-Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre,
-précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur
-un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que,
-derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée
-de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures
-humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata,
-et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par
-quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des
-regards effarés et qui était plus mort que vif.
-
-Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il
-s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut.
-
-Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de
-l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix.
-
---Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les coeurs, dirent-ils ensemble,
-écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous
-réunissent.
-
-Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un
-trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé:
-
---Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère!
-vos paroles seront enterrées là.
-
-Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles
-du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus
-et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun
-protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise
-et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion.
-
-Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou
-en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il
-égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc
-tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata,
-coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus
-la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un
-nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les
-mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne
-sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie
-malfaisant.
-
---Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous
-les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant.
-Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant
-que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait
-de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre
-aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons
-l'honorer.
-
---Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des
-chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de
-prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que
-cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire.
-
-A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les
-Indiens restèrent un moment interdits.
-
---Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car
-il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs.
-
---Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme
-une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il
-mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les
-enfants.
-
-Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le
-sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent
-à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant:
-
---Que votre volonté soit faite; cet homme est libre.
-
-Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que
-par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber
-évanoui au milieu des chasseurs.
-
---Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que
-ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis
-prêt à vous suivre.
-
-Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont
-le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des
-guerriers.
-
-Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers
-le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés
-en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut
-apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance.
-
-Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant
-à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de
-touffes de crins teints en rouge.
-
-Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers
-le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il
-la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite
-gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout
-au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé,
-Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le
-chasseur:
-
---Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.
-
---Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon
-frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à
-m'adresser à propos de mes prisonniers.
-
---Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le
-sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame
-la loi des Prairies, oeil pour oeil, dent pour dent.
-
---Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement
-le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs,
-que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies,
-il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un
-ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas
-que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit
-souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens.
-
---Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son
-siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin
-que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans
-mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous
-et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée
-et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche,
-heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que
-je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine
-et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois,
-l'application de la loi des Prairies.
-
-Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de
-mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords,
-lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.
-
-Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste
-terrible:
-
---Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni
-par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but
-était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je
-l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère;
-de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et
-de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me
-reconnais-tu, don López?
-
---Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement.
-
---Pas de grâce, continua Néculpangue, oeil pour oeil, dent pour dent.
-
-Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la
-tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps
-son prisonnier.
-
-Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur,
-à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta
-un poignard, en lui disant d'une voix émue:
-
---Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs
-comme un homme de coeur, tes victimes crient après toi. Wacondah te
-pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère.
-
-Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression
-impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de
-fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard:
-
---Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les
-bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je
-saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers
-Néculpangue, sois heureux, tu es vengé!
-
-Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard
-dans le coeur.
-
---Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il
-n'est plus de bonheur pour moi.
-
-A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant
-le reliquaire que celui-ci portait au cou:
-
---Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.
-
-A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de
-tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les
-premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de
-ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et
-serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras.
-
---Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots.
-
-Le jeune homme le retint longtemps serré sur son coeur, dans une
-étreinte passionnée.
-
-Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent
-l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie.
-
-Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant
-devant le chasseur:
-
---Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs
-de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma soeur.
-
-Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement.
-
---C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté
-et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce
-pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!
-
-Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.
-
-
-
-
-UNE
-
-NUIT DE MEXICO
-
-SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION
-
-
-Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne
-capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante
-créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui
-bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale
-distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur
-niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont
-Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement
-tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le _Popocatepelt, montagne
-fumante,_ et l'_Izlaczchualt_ ou la _Femme blanche_, dont les cimes
-chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues.
-
-L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée
-de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des
-Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu
-des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à
-la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre
-compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de
-couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents
-qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout
-entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par
-les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du
-soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des
-arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement
-orientale qui étonne et séduit à la fois.
-
-Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce
-conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle
-droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales,
-qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo
-Domingo, de la Moneda et de San Francisco.
-
-Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan
-unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans
-toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une
-des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du
-président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes,
-une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la
-quatrième se trouvaient deux bazars, le _Parian_, maintenant démoli, et
-le portal de las Flores.
-
-Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur
-torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se
-renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi
-l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les
-font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de
-cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers
-le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient
-envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle
-inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens
-et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la
-façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats
-de rire; enfin, comme la ville enchantée des _Mille et une nuits_,
-au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup
-réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie
-et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins
-poumons.
-
-Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité
-allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président
-intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes
-dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez,
-devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal,
-fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques
-soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter
-la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des
-troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau
-président.
-
-Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les
-Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils
-ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder
-tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur
-goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents
-à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils
-savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse,
-rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient
-à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une
-augmentation des impôts.
-
-Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand
-drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter
-et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des
-événements politiques.
-
-Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements
-d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au
-galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers
-les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se
-fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner
-leurs masures dans les bas quartiers de la cité.
-
-A la première nouvelle de la résolution prise par le président
-intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni
-et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur
-provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher
-les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le
-feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.
-
-Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du
-corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole,
-etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres
-de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en
-parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en
-établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.
-
-La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment
-auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et
-désoeuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence
-funèbre.
-
-La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du
-timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les
-plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de
-vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient
-complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il
-était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur
-la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé,
-vers une échoppe _d'évangelista_ (écrivain public), située vers le
-milieu à peu près de la galerie des Portales.
-
-Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un
-air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il
-frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu,
-car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte
-s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma
-aussitôt derrière lui.
-
-La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu
-y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé
-au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans
-la boiserie.
-
-Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds
-invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue
-dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un
-escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.
-
-Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.
-
---Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait
-précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi
-perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui.
-
---Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.
-
---C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.
-
-Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en
-remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu
-demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise
-américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur
-des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par
-des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux
-se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se
-rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement
-disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement
-circuler les équipages, les cavaliers et les piétons.
-
-Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour
-retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle
-encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas
-habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves,
-excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont
-été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable.
-
-La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le
-palais de _Motecuzoma_ et le grand _Teocali_, forme le centre de l'île
-la plus vaste du groupe.
-
-Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci
-avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses
-communications d'un point à un autre, existent encore dans cette
-partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols,
-mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel
-aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé
-l'inconnu était de ce nombre.
-
-Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha
-la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à
-descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes
-par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se
-trouvait.
-
-Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que
-de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez
-élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper
-la tète contre la paroi supérieure.
-
-Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à
-quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans
-doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée
-sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la
-précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus
-facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance,
-s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer
-dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une
-parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec
-certitude dans cette espèce de labyrinthe.
-
-L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain.
-Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir
-franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux
-qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les
-premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre,
-s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait.
-
---Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.
-
-Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur
-le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un
-instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier,
-cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte
-fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu
-posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte
-s'ouvrit.
-
-Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait
-toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau
-derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un
-boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte,
-fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le
-bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes.
-
-Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir,
-appuya la main droite sur son coeur comme pour en comprimer les
-battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas
-en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et
-regarda.
-
-Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête,
-trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les
-unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais
-toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère
-contenue.
-
-Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la
-mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus
-riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine.
-
-Au moment où l'inconnu appuyait son oeil contre la portière, un homme
-d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de
-l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste:
-
---Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez,
-je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures
-passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega
-entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois
-heures à peine, finissons-en.
-
-Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par
-des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité;
-quelques-uns protestèrent faiblement.
-
-Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme
-s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder.
-
---Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout
-retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance
-tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous
-rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.
-
---Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain
-âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde
-surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement
-à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave
-pour qu'on y réfléchisse.
-
---A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les
-épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée
-loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son
-consentement n'a donc aucune valeur pour nous.
-
---Cependant, appuya un des invités.
-
---Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la
-mort de mon frère et de ma belle-soeur, j'ai été régulièrement nommé
-tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois;
-j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que
-j'avais accepté.
-
---Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.
-
---Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le
-vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait
-formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent
-éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire
-valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse
-verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña
-Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la
-République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de coeur
-passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier
-français sans feu ni lieu?
-
---Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants
-avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion
-du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable
-cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne
-parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez
-aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas
-un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus
-grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait
-prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville?
-Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce
-qu'il est né en France? Mais votre soeur, la mère de notre parente
-Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de
-son coeur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?
-
-A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu,
-serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater,
-d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été
-écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.
-
---Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela,
-je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela
-peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs
-que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce,
-et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez,
-chers parents, à cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grâce, et
-finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don
-Torribio.
-
---Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une
-catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain,
-dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces
-de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés,
-emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de
-vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à
-la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de
-la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies
-passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville,
-les _federalistas_ n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer
-comme des bêtes fauves.
-
-Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de
-fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et
-l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.
-
-Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don
-Torribio continua:
-
---Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il;
-est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée
-avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions
-que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de
-l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de
-se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver
-sa vie.
-
---C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes.
-
---Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici:
-le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez,
-demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était
-acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de
-tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui
-attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont
-la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous,
-señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une
-protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y
-a-t-il à hésiter?
-
---Non! s'écrièrent en choeur les assistants; doña Carmen doit épouser
-le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous
-sauver à ce prix.
-
---Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu,
-n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce?
-
---Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait
-observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.
-
-Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y
-rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et
-gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline
-blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses
-salutations des assistants.
-
-Cette jeune fille, c'était doña Carmen.
-
-En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir;
-un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu
-faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui
-de son coeur était subitement monté à ses lèvres.
-
-Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute
-taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de
-capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé
-par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son
-acceptation ou son refus.
-
-Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes
-présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña
-Carmen demeuraient debout.
-
-Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une
-écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen:
-
---Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez,
-je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de
-l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai
-rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature.
-
-La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant
-d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs
-qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa
-sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que
-celui-ci détourna la tête.
-
---Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement
-distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître
-de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans
-essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me
-contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime!
-
---Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue.
-
---Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce
-papier, reprit-elle avec une énergie fébrile.
-
---Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un
-pas vers elle.
-
---Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je
-ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là,
-vous n'oseriez....
-
---Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et
-aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme!
-
---Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible.
-
-Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se
-trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite
-apparition.
-
-Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme
-s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles,
-muets, atterrés.
-
-Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie
-ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses
-sanglots:
-
---Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée!
-
---Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je
-saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen.
-
---Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de
-joie et de terreur.
-
-Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour
-regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti,
-don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante
-qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui
-barrer le passage.
-
---Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez
-pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour
-tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu!
-vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure!
-
---Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout
-en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous
-m'assassiner, par hasard?
-
---Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans
-notre droit?
-
-Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames
-avaient disparu en poussant des cris de frayeur.
-
-Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes
-désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une
-douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de
-fusils et de pistolets.
-
-Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante
-touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant,
-malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait
-point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé.
-
-Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un
-revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres
-serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé
-vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite.
-
-Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une
-issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune
-homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur
-masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du
-desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux
-abois.
-
-Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la
-joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui
-le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci,
-sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine,
-se gardaient bien de franchir.
-
---Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le
-mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il
-vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser
-le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à
-prendre.
-
---Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps
-tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de
-son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?
-
---Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes
-pris, caramba!
-
---Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à
-doña Carmen.
-
---Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre
-nous tous?
-
---Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.
-
---Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors?
-
---Comme ceci, cher seigneur, regardez.
-
-La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement
-rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses
-bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des
-assistants ébahis et décontenancés.
-
-Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court
-que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire.
-
-Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que
-cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts
-de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement
-pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il
-leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.
-
-L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air
-assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la
-rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.
-
-Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au
-bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe.
-
-Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie
-et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une
-expression d'ineffable reconnaissance.
-
---Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du
-courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher?
-
---Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon
-brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne
-sommes-nous pas sauvés maintenant?
-
---Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en
-comparaison de ceux qui nous menacent encore.
-
---Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus
-me séparer de vous, Octavio.
-
---Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va
-falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je
-crains que vos forces ne trahissent votre courage.
-
---Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi
-qu'il arrive, je le supporterai.
-
-Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux
-détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre
-haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista.
-
-Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur
-l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété.
-
---Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie;
-je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche.
-
---Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu
-le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du
-nouveau?
-
---Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici
-sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à
-cheval.
-
---Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors.
-
---Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux
-chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié.
-
---Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai
-de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds.
-
---Rapportez-vous en à moi, colonel.
-
---Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété.
-
---Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami,
-mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses
-amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux.
-
---Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous
-appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.
-
---Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau
-pour madame; elle ne doit pas être reconnue.
-
---Convenu, colonel.
-
---A bientôt, Carmen, à bientôt!
-
-Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de
-l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la
-présidence.
-
-Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la
-porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré
-d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.
-
-Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce
-à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés,
-l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte
-d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières
-affables, et sa prestance réellement militaire.
-
-Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et
-progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans
-tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et
-tous les étrangers fixés sur le territoire de la République.
-
-Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort
-aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait
-fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans
-la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des
-communications lui avaient été faites, et des assurances formelles
-données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans
-doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes,
-le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans
-la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se
-retirer avec eux dans l'intérieur.
-
-Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore
-rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au
-plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor.
-
---Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune
-homme, je demandais justement après vous.
-
---Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt.
-
---Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça
-le sourcil.
-
---Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du
-président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre
-votre obstination, général?
-
---C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec
-une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.
-
---Un mot encore.
-
---Dites vite.
-
---Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais
-encore la certitude.
-
-Le président fit un mouvement.
-
---Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline
-sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une
-grâce.
-
---Laquelle?
-
---Me l'accordez-vous, général?
-
---Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant
-bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous
-accorde celle que vous me demandez.
-
---Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma
-cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés.
-
---Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible
-froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs,
-ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour
-compagnon de route.
-
-Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les
-ordres nécessaires.
-
-Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et
-qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart.
-
---Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne
-parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps
-peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à
-moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me
-réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur
-de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me
-retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt
-que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne
-saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur
-de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne
-serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon
-souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la
-dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer
-le bonheur de sa patrie bien-aimée.
-
-Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau,
-échangea quelques poignées de main et se mit en selle.
-
-Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et
-silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui
-la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse.
-
-Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen
-venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte
-d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits.
-
-Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.
-
-La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles
-brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots
-de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une
-apparence fantastique.
-
-Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé
-dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni
-à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de
-laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si
-haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa
-chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il
-lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le
-pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi.
-
-Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines
-de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa
-personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen.
-
-Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes,
-mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui
-probablement essaierait de lui enlever sa nièce.
-
-La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait
-silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège
-jusqu'à l'extrémité de la ville.
-
-Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la
-population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris
-et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement
-s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se
-pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se
-mêlait avec eux.
-
-Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et
-maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à
-celles de la populace; la révolte commençait.
-
-Miramón releva la tête.
-
---Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
-
---Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne.
-
---Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les
-éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers.
-
-Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs
-qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur
-général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête;
-
---La hache! la hache!
-
-La hache est au Mexique le symbole de la fédération.
-
-Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre
-de son chef, elle s'était serrée autour du président.
-
-Le _pronunciamiento_ était fait, une rixe était imminente.
-
-Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés.
-
---Lâches! lâches! criait-il avec désespoir.
-
---La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes
-féroces les soldats et la populace; à bas Miramón!
-
-Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre,
-les révoltés se préparaient à charger.
-
---Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria
-Belval.
-
-Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un
-cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre
-haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe.
-
-Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats
-n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla,
-son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée;
-provisoirement du moins, le président était en sûreté.
-
-Doña Carmen avait suivi le jeune homme.
-
---Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui
-n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et
-cè chapeau.
-
---Mais où irai-je?
-
---Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général.
-
---Me cacher! murmura-t-il douloureusement.
-
---Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où
-conduire son Excellence?
-
---Oui, mon colonel.
-
---Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds
-comme de moi-même.
-
---Mais vous, mon ami?
-
---Moi! ma place est ici.
-
---Cependant ... reprit-il avec hésitation.
-
---Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite.
-
-Le général lui tendit la main.
-
---Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il.
-
---Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie.
-
-En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra
-parmi les insurgés.
-
---A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général,
-pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite.
-
---Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un
-regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel,
-murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à
-suivre Beltran.
-
-Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au
-milieu des groupes.
-
-Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista;
-c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper
-à la fureur de ses ennemis.
-
-Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur
-des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur
-donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient.
-
---Carmen! dit le colonel en se penchant vers la
-
-jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant
-Dieu!
-
-La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui
-répondit avec un doux sourire:
-
---Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi
-que d'être condamnée à te survivre!
-
-Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie
-apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne.
-
---Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui
-galopait à quelques pas en avant des arrivants.
-
-Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément.
-
---Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à
-un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal?
-Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de
-notre illustre président Juárez.
-
-Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion.
-
---J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il.
-
---Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que
-vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas?
-Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous?
-demanda-t-il à voix haute.
-
---Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant
-quelques pas en avant.
-
-Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement
-spontané, il lui tendit la main.
-
---Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite;
-lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends
-justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends
-pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.
-
---Mais, général, s'écria don Torribio.
-
---Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans
-votre hacienda del _Palo Negro_; j'ai ordre de vous y faire conduire
-immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la
-fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez!
-
-Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse.
-
-Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils
-devaient craindre ou se rejouir.
-
-Le général se hâta de dissiper leurs doutes.
-
---Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en
-enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays,
-cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que
-vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla
-est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre
-mariage, de vous retirer où bon vous semblera.
-
---Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion.
-
-Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel.
-
---Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita?
-reprit le vieux soldat.
-
---Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?
-
---Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je
-vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante
-enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au
-couvent.
-
-Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats,
-et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris
-de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute
-la population qui jamais n'avait paru si heureuse.
-
-La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis.
-
-Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval.
-
-Il est vrai que lui n'était pas Mexicain.
-
-
-
-
-UNE
-
-CHASSE AUX ABEILLES
-
-SOUVENIR DES PRAIRIES
-
-
-De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit,
-est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite
-continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents
-étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent
-au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour
-persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par
-les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à
-même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.
-
-Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le
-héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me
-faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit
-un impérissable souvenir.
-
-Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus
-sauvages et les plus désertes du Mexique.
-
-A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me
-trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave
-hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la
-limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par
-des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras
-ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité
-mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur
-bienveillante et fraternelle simplicité.
-
-Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante
-ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait
-heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain.
-
-La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie
-agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui.
-
-Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se
-passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la
-chasse qu'il songea tout d'abord.
-
-Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes,
-furent livrés à notre merci.
-
-Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars,
-ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé
-si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous
-aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à
-dix et quinze lieues à la ronde.
-
-Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné
-à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me
-prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique
-des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ,
-sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait
-cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si
-souvent préparées.
-
-Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux
-fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à
-m'endormir.
-
-Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi,
-ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière,
-enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.
-
---Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.
-
---Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour
-demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.
-
---Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et
-laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes
-espèces d'animaux?
-
---Pas ceux-là, fit-il en souriant.
-
---Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?
-
---Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?
-
---Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi.
-
---Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis
-quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous
-mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous
-convient-il?
-
---C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais
-réellement comment vous remercier.
-
---Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.
-
-Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de
-savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui
-m'intriguait au plus haut point.
-
-Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en
-fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là!
-
---Déjà levé? me dit joyeusement don López.
-
---Comme vous voyez, et prêt à partir.
-
---Eh bien! alors en route.
-
-On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des
-prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire
-trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété
-est proverbiale.
-
-Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne.
-
---Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes?
-
---Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles
-aujourd'hui.
-
---Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il
-sentencieusement.
-
---Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil,
-je suppose?
-
---Non, mais nous pourrions tuer autre chose.
-
---Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.
-
---Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu!
-
-Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous
-changeâmes de conversation tout en continuant à galoper.
-
-Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois
-rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un
-sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de
-mezquites.
-
---Avez-vous faim? me demanda mon hôte.
-
---Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course
-matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un
-appétit du diable.
-
---Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire.
-
-En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une
-clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines
-fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.
-
---Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte.
-
---Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre.
-
-Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé
-entre nous les provisions contenues dans ses _alforjas_ et le déjeuner
-commença gaiement.
-
-Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les
-oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs
-têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins.
-
---Ils sentent quelque chose, dis-je.
-
---C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents.
-
-Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et
-prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un
-second.
-
---Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal
-qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé
-nos chevaux et bientôt ils seront sur nous.
-
---Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.
-
---Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici.
-
---Diable! si nous partions.
-
---Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les
-tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement.
-
---Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en
-souviendrai, savez-vous?
-
---Oh! c'est intéressant, vous verrez.
-
---Caramba! je le crois bien.
-
---Est-ce la première fois que vous chassez le tigre?
-
---Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du
-renseignement.
-
-Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.
-
---Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement,
-ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim;
-il est temps de nous préparer.
-
---A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de
-mon hôte.
-
---A chasser les tigres, pardieu!
-
---Mais je n'ai qu'un machette.
-
---C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et
-s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de
-terreur.
-
---Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette
-peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre
-viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche
-pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous
-l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je
-connaisse.
-
---Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre?
-
---Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge.
-
---C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la
-chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple!
-
-Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire
-contre fortune bon coeur; je ne voulais pas laisser supposer au digne
-Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable
-d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire
-bonne contenance.
-
-Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte,
-j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse
-aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes
-fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie.
-
-Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue,
-écoutait attentivement les bruits de la forêt.
-
---Attention, les voilà! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un
-froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre,
-et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la
-clairière juste en face de nous.
-
-Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent
-un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue,
-fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en
-passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées.
-
-C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les
-savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face,
-à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir
-des proportions gigantesques.
-
---Attention! cria Don López.
-
-Au même instant, les tigres bondirent en rugissant.
-
-J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla
-s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à
-terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais
-machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins
-enfin.
-
-Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son
-corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions,
-j'étais sain et sauf.
-
-Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le
-courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.
-
-Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi,
-tué son tigre.
-
---Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir
-prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse.
-
---Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais
-éprouvée?
-
---Notre chasse aux abeilles donc!
-
---Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions
-à l'hacienda plutôt? hein?
-
---Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez
-plutôt.
-
-Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui
-volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes.
-
---C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et
-celui qui s'était ingéré de me les faire chasser.
-
-Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos
-deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le
-moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé.
-
-Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la
-direction que nous indiquait le vol des abeilles.
-
---A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands
-de miel?
-
---Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que
-cela nous fait?
-
---Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il
-est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche.
-
---Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un
-véritable guet-apens, que cette chasse endiablée!
-
---Bah! qu'est-ce qu'un ours?
-
---Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes
-armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette.
-
---Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile
-cela.
-
---C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas
-deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des
-nations.
-
---C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez,
-reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait
-gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun.
-
---Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses
-d'abeilles, que le ciel les confonde!
-
-Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi,
-et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur,
-logea une balle dans l'oeil droit du pauvre animal qui fut tué roide.
-
---Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin
-d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre.
-
-Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant
-une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre
-résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine
-d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur
-nous en brandissant leurs armes.
-
-Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai
-les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de
-Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la
-direction de l'hacienda.
-
-J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis
-le galop précipité d'un cheval à mes côtés.
-
-C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou
-trois Indiens.
-
---C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est
-la ruche; nous irons demain prendre le miel.
-
---Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en
-disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la
-trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies.
-
-Don López me regarda avec étonnement.
-
---Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il.
-
---Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de
-la chasse.
-
-En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles,
-pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un
-tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre
-abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal,
-et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher
-noise.
-
-
-
-
-LE PASSEUR DE NUIT
-
-
-LE GUIDE.
-
-L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a
-_retrouvée_ par hasard en cherchant une route plus directe pour se
-rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y
-sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres
-cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible
-dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables
-encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant
-demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne
-pouvaient plus obtenir chez eux.
-
-Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au
-même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances,
-leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier
-amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la
-plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes
-étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les
-circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique
-qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le
-bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une
-activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement
-indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à
-l'analyse.
-
-Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès
-qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur,
-mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux.
-
-Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la
-connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même
-s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.
-
-Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume
-me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour
-en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une
-aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il
-me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté.
-
-L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais
-jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon
-caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée
-par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre
-diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est
-ordinairement le bon.
-
-Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison?
-le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle
-plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui
-me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif
-de la légende à une incessante locomotion.
-
-Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le _Bajio_.
-
-Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé,
-ce pays en toute saison présente à l'oeil du voyageur un aspect
-singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le
-ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien
-perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la
-plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines
-bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches,
-aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues
-des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes
-inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces
-légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec
-une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils
-transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant
-les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de
-sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre
-mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un
-limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents
-descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau
-dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité
-première.
-
-Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato,
-ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable
-bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements
-aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir
-le titre de _Ciudad_, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses
-du Mexique.
-
-Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances,
-que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion
-dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.
-
-Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui,
-à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses
-et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des
-dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je
-suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me
-mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls;
-j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme
-voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même _lacé_
-dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle
-américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me
-manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil
-cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire
-rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul
-pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être,
-mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours
-de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde.
-
-En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de
-mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et,
-quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me
-dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous
-les désoeuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de
-rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.
-
-Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine
-avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours
-sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux
-cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse
-naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en
-poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa
-monture.
-
---Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et
-de plus assez embarrassé; me serais-je trompé?
-
---Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis,
-en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de
-quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre...
-
-Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je
-m'interrompis tout à coup.
-
-L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le
-silence, il sourit et me saluant de nouveau:
-
---Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la
-ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme
-il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel
-on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des
-regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que
-peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon
-que je cherche.
-
-Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés
-dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au
-ranchero:
-
---Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre
-bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne
-pas être maître de l'accepter.
-
---Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez
-sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser
-cette question?
-
---Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible,
-comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne
-suivons pas la même direction.
-
---Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire
-connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez
-près l'un de l'autre?
-
---Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans
-le Bajio.
-
---Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette
-saison, pour un étranger.
-
---C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons
-m'empêchent de retarder mon départ.
-
---Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les
-mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana?
-
---Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses
-qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai
-forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse
-du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé
-le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez.
-
---En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup
-rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois
-reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et,
-rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me
-parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle:
-
---Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero,
-dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho
-d'Arroyo Pardo?
-
-Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel
-mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je
-me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter:
-
---Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver
-le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en
-qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes
-amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima.
-
-Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire
-jusqu'au fond de mon coeur; puis, prenant tout à coup sa résolution:
-
---Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles
-d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide.
-
-Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette
-singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et
-je suivis mon guide improvisé.
-
-Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions
-à travers la campagne.
-
-
-
-
-II
-
-LE VOYAGE.
-
-
-Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi,
-sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses
-réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce
-sifflement particulier aux _jinetes_ mexicains l'allure cependant déjà
-fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au
-loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent
-effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence
-prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort
-sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu:
-
---Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais
-promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé
-aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en
-rouvrant des blessures mal fermées.
-
---Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce
-changement dans votre humeur.
-
---Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous
-excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque
-homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres,
-Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans
-circule dans nos veines, nos passions sont terribles.
-
-Il soupira et se tut.
-
-Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids
-d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large,
-son oeil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale
-physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un
-éclatant démenti à cette dernière supposition.
-
-Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de
-nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de
-laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi.
-
-Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet
-principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à
-ma vue; çà et là, de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous
-nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se
-rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes
-bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies
-mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans
-lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y
-aventurer sans guide.
-
-Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil
-presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des
-_ahuehuelts_, des gommiers et des _huisaches_ dont les racines
-puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse
-s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais
-feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux,
-et un nombre incalculable de _centzontle_, le rossignol américain, dont
-le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je
-songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de
-plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait
-un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos
-chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes
-appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts,
-le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant
-presque à chaque pas.
-
-Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants
-pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il
-excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à
-voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant
-à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans
-cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et
-sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à
-commettre de telles extravagances.
-
-Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là, force nous fut
-de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de
-moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était
-toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence.
-
-L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais
-me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une
-espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus
-sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales,
-et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai
-dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le
-sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte
-de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et
-inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les
-dômes épais de verdure.
-
-Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur.
-
---Nous approchons, me dit-il.
-
-Je jugeai inutile de répondre à cette assurance.
-
-Il continua.
-
---Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo?
-
---J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui
-annonçant mon arrivée prochaine.
-
-Il secoua la tête à plusieurs reprises.
-
---Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il
-au bout d'un instant.
-
---Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio,
-comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je
-compte traiter.
-
-Mon guide soupira profondément.
-
---C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit
-dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au
-rancho.
-
---Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose?
-
---Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue.
-
---Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher?
-
---Avant une demi-heure il fera nuit.
-
---Hum! fis-je en hochant la tête.
-
-Il me lança un regard sardonique.
-
---Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous
-pouvons ne partir que demain matin.
-
-Je relevai brusquement la tête.
-
---Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi
-aurais-je peur, s'il vous plaît?
-
---Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la
-clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité.
-
---Je ne suis pas de ceux-là, répondis-je avec un sourire de dédain.
-
---Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous
-flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en
-est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés?
-
---Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous
-arrêtent, nous partirons quand vous voudrez.
-
---Soit, répondit-il sèchement.
-
-Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une
-façon particulière.
-
-Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à
-demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de
-nous.
-
---Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en
-reconnaissant mon guide. Oh! _mi amo,_ quel projet vous amène dans des
-parages où vous ne devriez plus reparaître.
-
---Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait
-est fait; prépare ta pirogue, nous partons.
-
---Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se
-changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del
-Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins?
-
---Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a
-affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de
-guide.
-
-Le péon se signa à plusieurs reprises.
-
---Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les
-conduirai pas au rancho.
-
---Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec
-impatience, je veux partir à l'instant, il le faut.
-
---Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le
-péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai
-rencontré hier le _passeur de nuit_ dans les canaux, il y aura du sang
-versé pour sûr.
-
---Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je.
-
---C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le
-passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les
-ténèbres; sa rencontre présage un malheur.
-
---Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et
-en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du
-soleil nous partirons.
-
---Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire.
-
-Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui
-ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une
-animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu
-aussitôt.
-
---Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous
-obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore.
-
---Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience
-fébrile.
-
---Don Estevan Sallazar est mort.
-
-Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps.
-
---Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible.
-
-Le péon secoua tristement la tête.
-
---Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai
-retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts.
-
---Mais comment cela est-il arrivé?
-
---Qui saurait le dire? peut-être _Matlacueze_, la belle fille aux
-cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la
-pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau.
-
-Don Blas haussa les épaules.
-
---Et le corps de don Estevan? demanda-t-il.
-
---Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé,
-répondit l'Indien d'un air convaincu.
-
---Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout
-est fini, si don Estevan est mort.
-
-Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et
-jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister
-davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des
-interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le
-passeur de nuit.
-
-Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête.
-
-Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon,
-qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers
-l'endroit où nous attendait la pirogue.
-
-
-
-
-III
-
-SUR L'EAU.
-
-
-La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous
-embarquâmes.
-
-Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il
-ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses
-rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et
-murmuré une inintelligible prière.
-
-Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans
-ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères,
-acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès
-que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait
-avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout
-doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une
-de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent
-inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au
-Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes
-railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet,
-et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je
-tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar,
-et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au
-rancho.
-
-Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable
-que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif
-plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui,
-il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à
-satisfaire ma curiosité.
-
-C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une soeur
-belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan
-était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles
-à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage,
-don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés
-intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les
-rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les
-romerías; doña Dolores, la soeur de don Estevan, qui n'était qu'une
-enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens,
-avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune
-fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores
-s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous
-deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de
-l'amour qu'il éprouvait pour sa soeur. Estevan avait paru charmé de
-cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les
-unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la
-demande à son père.
-
-Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son
-fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait
-été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie.
-
-Dolores et Lucio étaient au comble de leurs voeux, rien, croyaient-ils,
-ne devait désormais troubler leur bonheur.
-
-Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui
-bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux
-familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer
-dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun
-des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des
-paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu
-entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt
-l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux
-d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient
-renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se
-voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que
-les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait
-approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et
-le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre
-sans hésiter leur menace à exécution.
-
-Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres
-de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable
-circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir
-Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents,
-saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle
-aimait.
-
-Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens
-devait la faire éclater.
-
-Ce fut ce qui arriva.
-
-Un jour que Dolores et Lucio causaient coeur à coeur dans une clairière
-peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être
-surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans
-son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança
-d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une
-massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de
-l'achever.
-
-La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère
-en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa
-brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé
-se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste,
-roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire.
-
-Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne
-les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se
-préparait à le plonger dans le coeur de son assassin, une main arrêta
-son bras.
-
-Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du
-coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère.
-
-Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans
-répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière,
-en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était
-emparé.
-
---Remerciez votre soeur, dit-il; sans son intervention providentielle,
-vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son
-ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez
-plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à
-vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour
-de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le
-ciel.
-
-Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en
-appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec
-des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père.
-
-Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la
-jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa
-famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu
-parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu.
-
-Voilà, en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il
-l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine.
-
---Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que
-vous connaissiez aussi bien cette histoire?
-
-Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression
-indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et
-d'amertume:
-
---C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez
-supposer.
-
-Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole,
-lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez
-courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire
-silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres.
-
---Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation
-qui nous croise.
-
-Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les
-rames qu'il n'avait plus la force de manier.
-
---Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec
-une rapidité convulsive, nous sommes perdus!
-
-Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle
-semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine,
-sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et
-silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un
-manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la
-tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme
-des charbons ardents.
-
-La fantastique embarcation passa à nous ranger.
-
---Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante.
-
-Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une
-commotion électrique.
-
---Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui!
-c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe!
-
-Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses
-membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la
-terreur:
-
---Vous l'avez vu! vous l'avez vu! _mi amo!_ Malheur! malheur!
-
---Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré.
-
---_Le passeur de nuit t_ balbutia-t-il en se signant!
-
-Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer
-la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était
-apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant
-dans l'ombre sans laisser de traces.
-
-Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette
-scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel
-un regard de défi:
-
---Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous
-verrons face à face!
-
-Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine
-provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif
-désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement.
-
---En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant!
-
-Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la
-nappe unie du canal.
-
-Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de
-laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la
-nuit les fenêtres éclairées d'un rancho.
-
-Nous étions à Arroyo Pardo.
-
-A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage,
-une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en
-s'écriant d'une voix déchirante:
-
---Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà! le voilà!
-
-Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta
-point.
-
---Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de
-l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en
-poussant un dernier cri de douleur.
-
-Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue.
-
---A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de
-terre.
-
---Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan!
-
-Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras
-le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte
-affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur.
-
-Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon
-rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme
-que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la
-rive.
-
-Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait
-des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes
-apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis,
-acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le
-sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher
-mutuellement la vie.
-
-Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne
-sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe
-des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour
-le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui
-cassai la tête d'un coup de pistolet.
-
-Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,--car
-ainsi se nommait mon compagnon,--à se relever; il n'avait reçu que de
-légères blessures.
-
-Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer
-son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et
-ne devait plus revenir....
-
-Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite
-par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio
-et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la
-blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu.
-
-Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de
-Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au
-milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de
-leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite
-à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre.
-
-Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je
-suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent
-en dire autant.
-
-Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse
-exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans
-doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons
-humblement pardon au lecteur.
-
-
-
-
-LA TOUR DES HIBOUX
-
-HISTOIRE DE VOLEURS
-
-
-«C'est à votre tour, capitaine,--me dit alors de Saulcy, en vidant
-d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes
-il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente
-histoire lui avait presque fait oublier.
-
-«Messieurs,--répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la
-botte qui m'était portée,--je ne sais réellement quoi vous dire: mon
-existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans
-toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être
-rapporté.»
-
-Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une
-protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés
-par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus
-de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes
-excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches
-qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir
-vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de
-mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux voeux de
-l'honorable compagnie.
-
-Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit
-comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se
-tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je
-commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait,
-sinon avec intérêt, du moins avec attention.
-
-«Messieurs,--dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé
-nonchalamment sur le dossier de ma chaise,--vers la fin de 18.., des
-affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à
-un séjour de près d'une année en Andalousie.
-
-«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me
-confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai
-un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons
-percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies
-desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des
-yeux noirs et sourire des lèvres roses.
-
-«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde.
-
-«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais
-fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en
-un mot, je ne songeais qu'à me divertir.
-
-«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit
-vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à
-regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet,
-je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de
-Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le
-but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de
-la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les
-graves intérêts qui m'étaient confiés.
-
-«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le
-plaisir.
-
-«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui
-avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de
-salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement,
-s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et
-honorablement du produit de ses rapines passées.
-
-«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui
-avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me
-trouver en face de lui.
-
-«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé
-don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix,
-le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas
-manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à
-mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien
-salteador.
-
-«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement
-seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix,
-contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour
-les divertissements de ce jour.
-
-«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon
-de don Torribio.
-
-«José Maria fut exact au rendez-vous.
-
-«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon
-imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques
-heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la
-rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant
-raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette
-franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie
-aventureuse.
-
-«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un
-dernier verre de _valde peñas_ et nous avoir amicalement serré la main.
-
-«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à
-passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à
-trois lieues de Puerto Real.
-
-«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles
-vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait
-surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété
-exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et
-sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites
-d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se
-ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à
-toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement
-de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du
-chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir.
-
-«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien
-ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution,
-nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être
-embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience
-devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon
-manteau, je piquai des deux et partis.
-
-«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité,
-roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et
-pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par
-intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre
-lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le
-faisait se cabrer de terreur.
-
-«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des
-lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé
-de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude,
-cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui
-pouvaient m'être tendues par les nombreux _caballeros de la Noche_ qui,
-à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie.
-
-«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent
-parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas
-savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais
-cette nuit-là, la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me
-sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je
-l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout.
-
-«Cependant, le temps était devenu détestable.
-
-«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs
-incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie
-tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà,
-éclatait avec fureur.
-
-«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce
-bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller
-avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue.
-
-«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon
-entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don
-Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des
-sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne
-savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille
-masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui
-pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête.
-
-«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui
-m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce
-toit hospitalier.
-
-«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le
-temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée,
-tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit.
-Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, _la
-tour des hiboux_, nom qu'elle méritait à tous égards.
-
-«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi
-de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose
-de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi.
-
-«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais
-par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination
-malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans
-tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je
-jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs
-heures peut-être, me servir de domicile.
-
-«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle
-comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites
-fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles
-l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond,
-un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages
-supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait
-jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché
-depuis au moins un siècle.
-
-«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de
-la salle un feu de broussailles et de bois mort.
-
-«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne
-voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins
-sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la
-nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir;
-vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements
-furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler.
-
-«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à
-faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans
-résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel
-j'installai mon cheval.
-
-«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant
-de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter,
-je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a
-l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage
-supérieur, ce que j'exécutai immédiatement.
-
-«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans
-lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle
-que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même
-escalier montant à un étage supérieur.
-
-«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les
-amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et
-recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin
-d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé;
-mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré
-moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller
-au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille
-me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même.
-
-«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour.
-
-«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me
-fut possible de les apercevoir sans être vu.
-
-«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres
-robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si
-coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents.
-
-«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou
-trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en
-jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres
-qu'ils avaient déposés dans un coin.
-
-«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le
-moindre doute sur leur profession.
-
-«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins,
-et ils appartenaient à la _cuadrilla_ (troupe) du Niño (jeune homme),
-célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom
-était devenu la terreur de toute l'Andalousie.
-
-«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs
-armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage
-du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à
-un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger
-entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés,
-ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut.
-
-«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années,
-d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses
-bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient
-durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se
-jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu
-plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres
-épaisses et charnues.
-
-«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et
-accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme
-cela se doit entre honnêtes bandits?»
-
-«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit
-aussitôt.
-
-«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là
-à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots,
-sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans
-l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'oeil au guet, moi!... Où
-est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le
-hangar?»
-
-«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je
-réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et
-mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des
-plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul
-moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je
-recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre
-ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop
-bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me
-réservaient si je tombais entre leurs mains.
-
-«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef,
-avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines.
-
-«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces
-brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte.
-
-«--Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont
-battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les
-environs.»
-
-«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long
-en large dans la salle en attendant leur retour.
-
-«Au bout d'un instant ils revinrent.
-
-«Eh bien! demanda-t-il.
-
-«--Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le
-hangar, mais du cavalier, nulle trace.
-
-«--Hum! fit le capitaine. »
-
-«Et il reprit sa promenade.
-
-«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si
-bruyante.
-
-«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé
-pour moi. Je me trompais.
-
-«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta.
-
-«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il.
-
-«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été
-assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de coeur, se jeter
-dans la gueule du loup.
-
-«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que
-l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous
-entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa
-retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les
-toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.»
-
-«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier.
-
-«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre
-le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans
-tous les coins.
-
-«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.»
-
-«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme
-sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur.
-
-«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne
-pouvait me venir en aide; je courais çà et là, je tournais comme une
-bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se
-trouvait un précipice de plus de cent pieds.
-
-«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon
-visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps.
-
-«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des
-limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de
-secondes me restaient encore.
-
-«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt
-que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le
-savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à
-leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons.
-
-«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la
-tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais
-me briser.
-
-«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de
-fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui,
-scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans
-l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette
-barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une
-idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux
-assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre.
-
-«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans
-réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et,
-saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre
-dans l'espace et j'attendis.
-
-«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en
-tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les
-sens.
-
-«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent
-soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs
-déchiraient la nue.
-
-«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores.
-
-«--C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit.
-
-«--Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs.
-
-«--Descendons,» reprit le chef.
-
-«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette
-parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de
-leurs recherches, se retiraient enfin.
-
-«J'étais sauvé!...
-
-«Du plus profond de mon coeur je remerciai Dieu du secours imprévu
-qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur
-la tour.
-
-«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à
-présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe
-aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou
-réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais
-suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps
-et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement,
-s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme.
-
-«Je devais donc me hâter.
-
-«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour.
-
-«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour
-calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille.
-
-«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme,
-fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie.
-
-«Ah! ha! fit-il.
-
-«--Démon!» m'écriai-je avec rage.
-
-«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir.
-
-«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un
-des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture....
-
-«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant.
-
-«--Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet.
-
-«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je
-laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me
-cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait
-toujours.
-
-«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!»
-
-«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour
-atteindre le faîte de la muraille.
-
-«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là
-comme un chien!»
-
-«Et il me repoussa au dehors.
-
-«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un
-moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne
-put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et
-désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du
-fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui
-jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les
-yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être
-précipité, et...
-
-«--Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point,
-et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais.
-
-«--Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était
-qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais
-endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs,
-j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non
-cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son
-chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à
-ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait
-réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable
-cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.»
-
-
-
-
-LA CRÉATION
-
-D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS
-
-
-Il y a environ un an j'assistai à la _Naca_, c'est-à-dire la fête de
-la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette
-cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens
-Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans
-vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment _ouwikari-oni_, mois
-de valeur.
-
-Le jour désigné pour la cérémonie, à _l'endit-ha_[1], les guerriers se
-rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les
-_papous_[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond
-recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon.
-
-Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les
-instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux
-charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour.
-
-Le _sayotkatta_[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les
-infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout
-devant la porte entre le totem et le calumet.
-
-Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu,
-leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre.
-
-Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien
-propre.
-
-C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées
-perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la
-tribu.
-
-Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et
-même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent
-plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes
-d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou
-blanc.
-
-Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre;
-aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés
-en terre dont les extrémités sont en forme de fourche.
-
-L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que
-des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est
-inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes.
-
-Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras,
-s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous
-la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper,
-il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de
-cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla
-immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang
-inférieur, dont il était suivi.
-
-Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance
-particulière qui lui arriva ce jour-là.
-
-Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé
-Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie,
-l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le
-quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent
-présent d'une chaîne d'or appelée _huasca._
-
-Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la
-natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les
-guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses
-commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée
-pour cette occasion.
-
-Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de
-la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa
-poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui
-servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il
-s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en
-silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait
-à leur donner.
-
-Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux,
-doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et
-grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au coeur droit et
-aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore
-flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il
-m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent
-une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me
-rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit
-heureux pendant quelques minutes.
-
-«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre
-ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7]
-planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur
-six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8],
-et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages.
-
-«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par
-Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître.
-
-Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se
-trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un oeil mélancolique le
-vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le
-_tokki_[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux.
-
-«--Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au coeur de gazelle? votre
-sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours,
-et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne
-s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù
-lui-même.
-
-«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance
-renaître dans leur coeur, et ils le pressèrent de s'expliquer.
-
-«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la
-moelle dans les os, et continua ainsi:
-
-«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent
-comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil
-glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à
-perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le
-plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que
-vous disparaissiez du nombre des êtres.
-
-«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant
-s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez
-sauvés. J'ai dit.»
-
-«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils
-pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à
-ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le
-Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme.
-
-«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres,
-afin d'escalader le ciel.
-
-«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle
-puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient
-près d'atteindre leur but.
-
-«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes
-contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les
-oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un
-terme.
-
-«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes
-étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane.
-
-«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la
-majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux
-genoux et resta en adoration pendant la nuit entière.
-
-«Au lever du soleil, il se releva, le coeur raffermi par la prière, et
-résolu à tout entreprendre pour sauver sa race.
-
-«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme.
-
-«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas
-à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée
-à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un
-gigantesque nopal, et, l'oeil fixé sur la hutte, le coeur rempli de
-crainte et d'espoir, il attendit.
-
-«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son
-épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain.
-
-«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de
-l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant
-elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour.
-
-«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula
-en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite.
-
-«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une
-voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit
-par l'écouter en souriant.
-
-«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme,
-la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup
-désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite
-boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il
-portait sur lui.
-
-«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse
-qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus
-longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son
-visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour
-toujours.
-
-«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre
-lointain dans l'Eskennane.
-
-«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent,
-éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être.
-
-«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables,
-un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur;
-deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de
-reproche, il les lança dans l'espace.
-
-«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à
-travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette
-chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des
-deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa
-sous leurs pieds et les maintint immobiles.
-
-«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la
-boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche
-autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils
-finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui.
-
-«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre
-du monde, et son écaille le soutient.
-
-«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de
-leurs chevelures.
-
-«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi
-que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse,
-et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.»
-
- * * * * *
-
-Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son
-collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son
-visage, et tomba dans une profonde rêverie.
-
-Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le
-frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la
-hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-A M. Ernest Manceaux.
-
-LE LION DU DÉSERT.
-
- I. Le rancho.
- II. Les chasseurs de bison.
- III. El vado.
- IV. La grotte du Sayotkatta.
- V. Le tremblement de terre.
- VI. La colline de l'Oiseau-Noir.
- VII. Néculpangue.
- VIII. La chasse aux élans.
- IX. La loi des prairies.
-
-UNE NUIT DE MEXICO.
-
-UNE CHASSE AUX ABEILLES.
-
-LE PASSEUR DE NUIT.
-
- I. Le guide.
- II. Le voyage.
- III. Sur l'eau.
-
-LA TOUR DES HIBOUX.
-
-LA CRÉATION.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT ***
-
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-such as creation of derivative works, reports, performances and
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-redistribution.
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-used on or associated in any way with an electronic work by people who
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-1.E.9.
-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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- The Project Gutenberg eBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard.
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-The Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le lion du désert
- Scènes de la vie indienne dans les prairies
-
-Author: Gustave Aimard
-
-Release Date: October 10, 2013 [EBook #43923]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT ***
-
-
-
-
-Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Files generously made
-available the Bodleian Library at Oxford)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h1>LE LION DU DÉSERT</h1>
-
-<h3>Scènes de la vie indienne dans les prairies</h3>
-
-<h3>Par</h3>
-
-<h2>GUSTAVE AIMARD</h2>
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR</h5>
-
-<h5>37, RUE SERPENTE, 37</h5>
-
-<h5>1864</h5>
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-<hr class="full" />
-<h4><a name="A" id="A">A</a></h4>
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-<h4>MONSIEUR ERNEST MANCEAUX</h4>
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-<h4>CONSEILLER D'ÉTAT</h4>
-
-<h4>Ce livre est dédié, comme témoignage de</h4>
-
-<h4>respectueuse reconnaissance,</h4>
-
-<h4>Par l'auteur,</h4>
-
-<h4>GUSTAVE AIMARD.</h4>
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-<h4>Viry-Châtillon, 25 août 1864.</h4>
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-<hr class="chap" />
-<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table</a></p>
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-<h3><a id="LE_LION_DU_DESERT"></a>LE LION DU DÉSERT</h3>
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-<h4>Scènes de la vie indienne dans les prairies</h4>
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-<hr class="tb" />
-<h4><a name="I" id="I">I</a></h4>
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-<h3>LE RANCHO</h3>
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-<p>Le presidio de Santa Fé, le poste le plus avancé que possèdent les
-Mexicains dans la province de Sonora, est bâti au milieu d'une plaine
-riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que
-forme une petite rivière; il est ceint naturellement par les murs de
-pierre des habitations dont il est bordé; l'entrée de chaque rue est
-fermée par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des
-<i>pueblos</i> (villages) de l'Amérique du Sud, les maisons, élevées d'un
-étage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est
-un abri suffisant dans ce beau pays où le ciel est toujours pur. Au
-temps de la domination espagnole, Santa Fé jouissait d'une certaine
-importance, grâce à sa position stratégique qui lui permettait de se
-défendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis
-l'émancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres
-de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'évanouir à
-jamais; et, malgré la fertilité de son sol et la magnificence de son
-climat, il est entré dans une ère de décadence telle, que le jour
-est prochain où ce ne sera plus qu'une ruine inhabitée; en un mot,
-ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille
-habitants, en possède aujourd'hui quatre cents à peine, rongés par les
-fièvres et la plus honteuse misère.</p>
-
-<p>Or, le 5 mars 1855, jour où commence cette histoire, entre trois et
-quatre heures du soir, deux cavaliers bien montés entraient au grand
-trot dans le presidio.</p>
-
-<p>Le premier était un homme de quarante-cinq à cinquante ans; sa taille
-haute, ses membres vigoureux et bien attachés indiquaient une force
-et une agilité peu communes; son teint était bronzé, et ses traits
-durs et hautains décelaient presque la cruauté; un air de franchise
-qui rayonnait dans ses yeux tempérait néanmoins cette expression et
-répandait même sur sa physionomie un charme dont il était difficile
-de se défendre; le bas de son visage était couvert d'une barbe noire
-et touffue, et d'épaisses boucles d'une longue chevelure brune mêlées
-par places de fils argentés, s'échappaient de son chapeau de paille
-à larges bords et tombaient en désordre sur ses fortes épaules. Son
-costume, en partie recouvert d'un zarapé aux mille couleurs, et
-d'un tissu d'une finesse extrême, ressemblait à celui des riches
-hacenderos<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Son large pantalon de velours violet, garni d'une
-profusion de boutons d'or ciselés avec art, et ouvert à la hauteur
-du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles
-sonnaient ces lourds éperons d'argent dont les molettes, larges comme
-des soucoupes, obligent à marcher sur la pointe du pied; sa veste,
-d'une étoffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait
-que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait
-d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un
-superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brodée, et dans
-laquelle étaient passés un revolver à six coups, un poignard et une
-hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquiné d'argent était
-posé en travers de sa selle. Cet individu se nommait don López Arriaga.</p>
-
-<p>Son compagnon portait un costume à peu près semblable au sien. C'était
-un grave et long personnage à la figure taillée en fer de hache, et qui
-répondait au nom de don Juan Venado.</p>
-
-<p>Règle générale en Amérique: depuis la guerre de l'indépendance, tout le
-monde a le droit au <i>don.</i></p>
-
-<p>&mdash;Que vous ai-je annoncé, señor Venado? dit d'un ton satisfait don
-López à son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon
-moment: personne n'est là pour nous espionner.</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait? répondit l'autre; croyez-moi, señor don López, dans les
-villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le
-regarde pas, et en rendre compte à sa manière.</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, murmura don López en haussant les épaules avec
-dédain; je m'en moque comme d'un <i>costal de nueces</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivés enfin au
-rancho<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> du señor Pépé Naïpès: ce doit être cette hideuse masure, si
-je ne me trompe.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drôle n'ait
-pas oublié le rendez-vous que je lui ai donné. Attendez, señor don
-Juan, je vais lui faire le signal convenu.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, señor don López, vous savez bien que je suis
-toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plaît de penser
-à moi, répondit une voix railleuse partant de l'intérieur du rancho
-dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebâillement la haute
-stature et la figure intelligente de Pépé Naïpès lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;<i>¡Ave Maria purísima!</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> dirent les voyageurs en descendant de
-cheval et entrant dans le rancho.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Sin pecado concebida</i>, répondit Pépé en prenant la bride des chevaux
-qu'il conduisit dans l'écurie, où il les dessella et les mit devant une
-énorme botte d'alfalfa<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<p>Les deux Mexicains, fatigués d'une longue route, s'assirent sur un banc
-adossé au mur et attendirent le retour de leur hôte en tordant entre
-leurs doigts une cigarette de maïs.</p>
-
-<p>L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant.
-C'était une grande salle percée de deux fenêtres garnies de forts
-barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pénétrer qu'un
-jour incertain; ses murs nus et enfumés étaient couverts d'images
-enluminées représentant divers sujets de sainteté; le mobilier ne
-se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de
-bancs. Quant au plancher, c'était tout simplement le sol battu, mais
-rendu raboteux par la boue qu'avaient apportée les pieds des chalands.
-Une porte soigneusement fermée conduisait à une chambre intérieure
-dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face à la
-première: ce fut par celle-là que rentra Pépé dès qu'il eut donné ses
-soins aux chevaux des voyageurs.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! señores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le général
-Alvarez se prépare-t-il à battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin
-emparé de son compétiteur?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, répondit don López, je n'en sais rien et je ne m'en occupe
-guère. Nous avons à parler d'affaires plus intéressantes.</p>
-
-<p>&mdash;<i>¡Caray!</i> señor don López, quelle vivacité! s'écria Naïpès; avant de
-causer, vous vous rafraîchirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un
-verre d'aguardiente pour éclaircir les idées.</p>
-
-<p>L'eau-de-vie fut versée à pleins bords et absorbée d'un trait.</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant causons sérieusement, dit don López à voix basse,
-après avoir jeté un regard soupçonneux autour de lui. Ainsi que
-nous en étions convenus, je suis allé à la Veracruz pour y recruter
-les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve à la Veracruz
-autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de môme pour
-les <i>gambucinos</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs,
-qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, où la Californie
-enlève pour ses riches placers tous les hommes du métier? Et puis,
-comme il est fort probable que nous aurons maille à partir avec les
-Indiens bravos; je me souciais peu d'enrôler des novices qui, à la
-vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec épouvante en nous
-abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire,
-d'hommes aguerris et résolus, que nulle fatigue et nul péril ne
-dégoûtassent, et qui, une fois attachés à notre entreprise, la
-suivissent jusqu'au bout sans hésiter. Je m'en revenais donc assez
-chagriné, lorsque le hasard ou plutôt ma bonne étoile me fit, il y a
-quelques jours, rencontrer à Tubac le señor don Juan Venado que vous
-connaissez déjà.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, interrompit Pépé avec un soupir, nous sommes de vieux amis.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, répondit poliment don Juan, nous avons passé de bonnes
-heures ensemble à México.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don López
-en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hésité
-à lui confier qu'un Indien nous ayant révélé à vous et à moi, señor
-Pépé, un riche placer, nous avons formé le projet de réunir une troupe
-d'hommes résolus afin de nous en emparer. Le señor don Juan, dont vous
-connaissez la discrétion, comprit que nous ne voulions pas faire la
-fortune du gouvernement aux dépens de la nôtre, et que, par conséquent,
-l'expédition devait être préparée dans le plus grand secret; car Dieu
-sait les embarras que nous occasionnerait une parole légère en ce
-moment où le monde entier ne rêve que placers, mines d'or, etc., et où
-tous les jours l'Europe vomit sur l'Amérique des nuées de vagabonds
-avides de s'engraisser à nos dépens.</p>
-
-<p>&mdash;Puissamment raisonné, observa Pépé d'un air convaincu.</p>
-
-<p>&mdash;Bref, continua don López, j'ai pu, grâce à notre ami, réunir en
-peu de jours, pour notre expédition, la plus belle collection de
-<i>bribones</i>, tous gaillards de sac et de corde, ruinés par le monté<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>,
-et sur lesquels je puis compter parfaitement...</p>
-
-<p>&mdash;Je suis en tous points de votre avis, señor don López; et maintenant
-qu'avez-vous résolu?</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'avons pas de temps à perdre, reprit le Mexicain; ce soir même
-nous nous mettrons en route: qui sait si déjà nous n'avons pas différé
-trop longtemps notre départ? Peut-être quelques-uns de ces vagabonds
-d'Europe dont je vous ai parlé ont-ils découvert notre placer: ces
-misérables ont un flair particulier pour trouver l'or.</p>
-
-<p>&mdash;¡Caray! mon maître, s'écria Pépé en frappant du poing sur la table;
-ce serait à devenir fou: une affaire si bien combinée et si bien menée
-jusqu'ici!</p>
-
-<p>&mdash;J'y ai autant d'intérêt que vous, señor Pépé, répondit don López avec
-un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spéculations m'ont
-fait perdre toute ma fortune: je veux la rétablir d'un seul coup.</p>
-
-<p>A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable à réprimer un
-sourire, car il était de notoriété publique que le señor don López
-Arriaga était un <i>lepero</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> qui, en fait de fortune, n'avait jamais
-possédé un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait été
-qu'un aventurier, et que les malheureuses spéculations dont il se
-plaignait étaient simplement une funeste veine au monté qui lui avait
-récemment enlevé une vingtaine de mille piastres gagnées Dieu sait
-comment. Mais le señor don López était un homme d'une bravoure sans
-égale, doué d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie
-accidentée outre mesure avaient obligé à vivre longtemps dans les
-llanos dont il connaissait aussi bien les détours que les ruses de ceux
-qui les habitent.</p>
-
-<p>Pour ces différentes raisons et bien d'autres encore, le señor don
-López était le seul homme capable de mener à bien la difficile
-expédition qu'ils allaient entreprendre, et le señor Pépé Naïpès, lui
-aussi, avait de rudes revanches à prendre contre le monté; aussi eut-il
-l'air d'ajouter la foi la plus complète à ce qu'il plut au señor don
-López de dire touchant sa fortune perdue.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit-il après une seconde de réflexion, et la femme, qu'en
-faisons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;La femme?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! nous...</p>
-
-<p>En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte
-soigneusement verrouillée. Don López s'interrompit.</p>
-
-<p>&mdash;Faut-il ouvrir? demanda Pépé.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit don Juan; hésiter ou refuser pourrait donner l'éveil;
-dans notre position, il faut tout prévoir.</p>
-
-<p>Don López consentit d'un signe de tête, et le ranchero alla ouvrir la
-porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait
-l'intention de la jeter bas.</p>
-
-<p>Un homme embossé dans un large manteau, et les ailes du chapeau
-rabattues sur les yeux, entra dans la salle.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Santas tardes</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, dit-il en portant la main à son chapeau sans
-l'ôter cependant.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Dios las de a usted buenas</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, répondit Pépé; que faut-il servir à
-votre seigneurie?</p>
-
-<p>&mdash;Une bouteille d'aguardiente, répondit l'étranger en s'installant dans
-l'endroit le plus obscur de la salle.</p>
-
-<p>Dès qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et,
-appuyant sa tête sur sa main, il sembla se plonger dans de sérieuses
-réflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprès
-de lui.</p>
-
-<p>Cependant l'arrivée de l'inconnu avait glacé la faconde de nos trois
-personnages, qui, les bras croisés et le dos au mur, restaient mornes
-et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme était un
-ennemi; ils attendaient avec anxiété ce qui allait se passer. Enfin don
-Juan, voulant savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce mystérieux
-individu, se leva, remplit résolument son verre et se tournant vers
-l'étranger toujours impassible en apparence:</p>
-
-<p>&mdash;Señor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possèdent à un
-si suprême degré tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire à votre
-santé.</p>
-
-<p>A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tête, fixa un instant
-les yeux sur son interlocuteur, et lui répondit d'une voix sèche et
-brève:</p>
-
-<p>&mdash;C'est inutile, señor don Juan, car je ne boirai pas à la vôtre; ce
-que je dis à vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le señor don
-López Arriaga, peut également le prendre pour lui, si bon lui semble.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce à dire, señor? demanda don López en se levant avec
-violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention,
-reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, señores, continuez donc
-votre conversation. Elle était, à mon arrivée, des plus intéressantes:
-vous parliez, je crois, d'une expédition que vous préparez, et même
-n'était-il pas question, à l'instant où je suis entré, d'une femme
-indienne que votre digne associé, le seigneur Pépé Naïpès, a enlevée
-pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage
-auprès de ses compatriotes? Que je ne vous dérange pas; je serais
-charmé, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette
-jeune femme.</p>
-
-<p>Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et
-d'épouvante qui s'empara des trois associés à cette révélation
-accablante et imprévue de leurs projets. Un instant ils se figurèrent
-avoir affaire au génie du mal, et firent simultanément le geste de se
-signer. Mais don López et don Juan étaient des hommes qu'un événement,
-si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment
-passé, il se raidirent, et, l'étonnement faisant place à la colère, don
-Juan tira de sa botte vaquera un couteau à lame bien acérée, et fut se
-placer devant la porte, afin de barrer le passage à l'inconnu; tandis
-que don López, le sourcil froncé et le machette à la main, s'avançait
-résolument vers la table derrière laquelle leur étrange interlocuteur,
-debout et les bras croisés, semblait les défier après les avoir si
-cruellement raillés.</p>
-
-<p>&mdash;Qui que vous soyez, señor caballero, dit don López en s'arrêtant à
-deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu maître d'un secret
-qui tue, et vous allez mourir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez, señor don López? répondit l'autre avec un sourire
-ironique.</p>
-
-<p>-Défendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive
-Dieu! je n'hésiterais pas, je vous en préviens.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la première personne
-que vous tueriez lâchement; les mornes et les quebradas de la Sierra
-Nevada ont entendu déjà les cris d'agonie de vos victimes.</p>
-
-<p>A cette allusion faite par l'inconnu à un crime que don López croyait
-ignoré de tous, une pâleur livide envahit son visage, un tremblement
-convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se
-précipita sur l'étranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le
-menaçait; mais, dès que don López fut à sa portée, il se débarrassa
-vivement de son manteau et le jeta sur la tête de son ennemi, qui
-roula sur le sol sans pouvoir se délivrer de l'étoffe maudite qui
-l'enveloppait comme un réseau inextricable.</p>
-
-<p>D'un bond l'étranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper
-de don López, il se dirigea vers la porte; mais là, il trouva don
-Juan, qui, s'élançant sur lui, chercha à lui enfoncer son couteau dans
-la poitrine. Sans se déconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son
-agresseur, et, avec une force que celui-ci était loin de soupçonner,
-il lui tordit le bras de telle façon que ses doigts se détendirent, et
-qu'il laissa échapper le couteau avec un cri de douleur.</p>
-
-<p>L'étranger le ramassa, et, serrant don Juan à la gorge:</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, misérable, lui dit-il; je suis maître de ta vie, et je
-pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau
-et faire tort au <i>garrote</i> qui t'attend; seulement je veux te marquer
-pour que tu te souviennes de moi!</p>
-
-<p>Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blêmi du Mexicain, il
-lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagèrent la figure
-dans toute sa longueur.</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dégoût, nous nous
-retrouverons dans la Prairie!</p>
-
-<p>Et, s'élançant hors de la salle, il disparut.</p>
-
-<p>Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls, une expression de rage
-impuissante et de haine mortelle contracta leur visage.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s'écria don López en grinçant des dents et en montrant le poing
-au ciel, je me vengerai!</p>
-
-<p>&mdash;Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en étanchant le sang qui
-souillait son visage.</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, dit à part lui Pépé Naïpès en jetant sur ses compagnons
-un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray!
-c'est un rude homme!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Fermiers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Sac de noix (proverbe).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Auberge.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Façon de se saluer dans la nouvelle Espagne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Herbe qui ressemble au trèfle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Chercheurs d'or.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Jeu de cartes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Lazzarone.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Manière de saluer qui équivaut à un bonsoir.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Dieu vous le donne bon.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="II" id="II">II.</a></h4>
-
-<h3>LES CHASSEURS DE BISONS.</h3>
-
-
-<p>A deux lieues au plus de Santa Fé, dans une clairière située sur le
-bord de la petite rivière qui borde le presidio, le soir du jour où
-s'étaient passés les événements que nous venons de rapporter, six
-hommes aux traits durs, profondément accentués, et portant le costume
-des chasseurs de bisons, c'est-à-dire le chapeau à larges bords, la
-veste de velours garnie de réales percées en guise de boutons, la
-culotte serrée aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes
-vaqueras et le zarapé bariolé, étaient réunis autour d'un grand
-feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en
-s'occupant activement des préparatifs de leur souper. Frugal repas, du
-reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de
-leur chasse, de quelques patates et de tortillas de maïs cuites sous la
-cendre: le tout arrosé d'eau de smilax et d'aguardiente.</p>
-
-<p>La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans
-l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne
-répandait qu'une lueur incertaine. Le paysage était noyé dans ces flots
-d'épaisses vapeurs qui, dans les pays équatoriaux, s'exhalent de la
-terre à la suite d'une chaude journée. Le vent soufflait violemment au
-travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit
-sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats
-sauvages se mêlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements
-des pumas et des jaguars.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en
-retournant les patates dont il surveillait la cuisson.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis de votre avis, Fleur-de-Genêt, répondit un grand homme sec
-en ce moment occupé à rendre le même service à la bosse de bison; le
-soleil était, à son coucher d'une couleur de cuivre qui ne présage rien
-de bon.</p>
-
-<p>&mdash;Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis
-une faute en allant trouver seul ce misérable López.</p>
-
-<p>&mdash;Frère, vous savez que je n'ai pas approuvé cette démarche; mais le
-Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux
-coureurs de bois, nous avons agi en véritables enfants en nous fourrant
-à l'étourdie dans un véritable guêpier dont je ne vois pas comment nous
-sortirons.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un œil sûr on vient à bout
-de bien des choses, et sept hommes déterminés en valent cinquante dans
-la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans
-secours lorsqu'il réclamait notre aide?</p>
-
-<p>Tous les chasseurs se récrièrent en protestant de leur dévouement au
-Faucon-Noir.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens,
-reprit le Castor, notre plus grande joie a été de voir grandir à nos
-côtés et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chétif et
-malingre que nous avons sauvé si miraculeusement lors de l'incendie
-de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous
-dévouer à son bonheur: le moment est arrivé, hésiterons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Genêt.</p>
-
-<p>&mdash;Bien parlé! s'écria le Castor. Et maintenant, frères, soupons.</p>
-
-<p>La bosse de bison fut tirée du feu, posée sur une large feuille
-d'abanijo au milieu du cercle formé par les chasseurs. Chacun s'arma de
-son couteau, et ils commencèrent à manger de bon appétit.</p>
-
-<p>&mdash;Cette affaire de l'hacienda n'a jamais été bien éclaircie, dit l'un
-d'eux en engloutissant une énorme tranche de bison saupoudrée de
-piment, et, dans l'intérêt de l'enfant, peut-être aurions-nous dû faire
-des recherches.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! répondit le Castor en baissant la voix, Tío Perico et moi nous
-nous en sommes occupés. Croyez-vous donc que je n'aie pas songé comme
-vous à retrouver la famille de notre cher enfant?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, demanda un des chasseurs, qui était resté silencieux
-jusque-là et qu'on appelait le Grand-Lièvre, qu'avez-vous découvert?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! répondit Tío Perico, en secouant tristement la tête, ce que
-nous avons appris se borne à bien peu de chose.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins
-de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se
-bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du
-Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme
-riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que
-depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de
-l'incendie,&mdash;que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,&mdash;des
-personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout
-espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies
-sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi
-calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il
-mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore?
-Voilà ce que personne ne saurait dire.</p>
-
-<p>&mdash;Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit
-Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon
-retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt
-ans passés?</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que,
-lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de
-velours bleu brodé d'argent contenant des reliques?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire?</p>
-
-<p>&mdash;Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait
-si....</p>
-
-<p>&mdash;Hum! fit Tío Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à
-la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite.</p>
-
-<p>Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper
-était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques
-brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit
-le plus commodément possible.</p>
-
-<p>Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et
-un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs
-poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre.</p>
-
-<p>Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques
-d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu.
-C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus
-de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses
-moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne
-respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré;
-son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche
-moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une
-physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression
-d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons,
-le costume de chasseur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune
-homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les
-ladrones?</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai vus, répondit laconiquement le Faucon.</p>
-
-<p>&mdash;Et que prétendez-vous faire?</p>
-
-<p>&mdash;Sauver le Pigeon-Volant, si mes frères veulent me venir en aide.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne le ferions-nous pas?</p>
-
-<p>&mdash;La tâche sera rude.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, corne-bœuf! dit le plus jeune en frappant la terre de la
-crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu
-maille à partir avec ces effrontés pillards des Prairies.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi Je puis compter sur mes frères?</p>
-
-<p>&mdash;Écoute-moi, <i>muchacho</i>, dit Tío Perico d'une voix solennelle; sache,
-une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prêts à sacrifier
-leur vie pour te voir heureux.</p>
-
-<p>&mdash;Je le savais, répondit le jeune homme avec émotion; mais
-pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois,
-tant le projet que j'ai conçu est grave et périlleux.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tête et qu'un cœur,
-sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet?</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè<a name="FNanchor_1_11" id="FNanchor_1_11"></a><a href="#Footnote_1_11" class="fnanchor">[1]</a>, la fille de
-Mahaskak<a name="FNanchor_2_12" id="FNanchor_2_12"></a><a href="#Footnote_2_12" class="fnanchor">[2]</a>, le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre
-dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon cœur s'est envolé
-vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu
-qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme.
-Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois
-pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte
-Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il
-entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef
-des Comanches lui a vendu.&mdash;Une cinquantaine de bandits gambucinos et
-trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que
-soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de
-tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me
-suivre?</p>
-
-<p>&mdash;Quand partons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous,
-et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut
-donc nous hâter de suivre ses traces.</p>
-
-<p>&mdash;Partons, répondirent les chasseurs.</p>
-
-<p>Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant
-d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier
-américain est pourvu.</p>
-
-<p>A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de
-feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut,
-s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe
-de paix.</p>
-
-<p>A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le
-plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était
-un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa
-physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement
-empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des
-Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres
-fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre
-lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage.</p>
-
-<p>Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs
-étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son
-dos comme une crinière; une profusion de colliers de <i>wampum</i> ornaient
-sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une
-tortue bleue grande comme la paume de la main.</p>
-
-<p>Le reste du costume se composait du <i>mitasse</i><a name="FNanchor_3_13" id="FNanchor_3_13"></a><a href="#Footnote_3_13" class="fnanchor">[3]</a> attaché aux hanches
-par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise
-de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures,
-ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes;
-un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins,
-s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à
-terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de
-perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de
-chevelures humaines, pendait à son côté gauche.</p>
-
-<p>Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à-dire le couteau à
-scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le
-manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait
-un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était,
-en effet, le célèbre Nauchenanga.</p>
-
-<p>Le Faucon-Noir s'avança seul au-devant de l'Indien.</p>
-
-<p>&mdash;Que veut mon frère? dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Voir le visage d'un ami, répondit le chef d'une voix douce.</p>
-
-<p>Alors les deux hommes portèrent la main droite à leur front, croisèrent
-ensuite les bras en passant la main droite sur l'épaule gauche, et
-inclinant la tête en même temps, ils se saluèrent suivant l'usage de la
-Prairie.</p>
-
-<p>Cette cérémonie préliminaire terminée, le Faucon-Noir prit la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume
-dans le calumet de ses amis blancs.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga.</p>
-
-<p>Et, s'approchant du feu, il s'accroupit à la mode indienne, détacha son
-calumet de sa ceinture, et se mit à fumer en silence.</p>
-
-<p>Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprévue,
-étaient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se
-passèrent ainsi sans que personne parlât; chacun attendait que le chef
-indien expliquât le motif de sa présence. Enfin Nauchenanga secoua la
-cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture, et, s'adressant au
-Faucon-Noir:</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette
-année au Cerro Prieto<a name="FNanchor_4_14" id="FNanchor_4_14"></a><a href="#Footnote_4_14" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon
-frère a-t-il l'intention de nous accompagner?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon cœur est triste; Niang<a name="FNanchor_5_15" id="FNanchor_5_15"></a><a href="#Footnote_5_15" class="fnanchor">[5]</a> s'est appesanti sur moi.</p>
-
-<p>&mdash;Que veut dire mon frère? lui serait-il arrivé un malheur?</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon<a name="FNanchor_6_16" id="FNanchor_6_16"></a><a href="#Footnote_6_16" class="fnanchor">[6]</a> a vu
-couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu<a name="FNanchor_7_17" id="FNanchor_7_17"></a><a href="#Footnote_7_17" class="fnanchor">[7]</a>?
-Ou bien me suis-je trompé et mon frère n'aime-t-il réellement que
-les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? répondit
-l'Indien, dont le regard étincela comme celui d'un chat-tigre.</p>
-
-<p>&mdash;Que mon frère s'explique plus clairement et alors je tâcherai de le
-comprendre, murmura le Faucon-Noir.</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait réfléchir
-profondément.</p>
-
-<p>Enfin il releva la tète, rendit à son regard toute sa sérénité, et,
-d'une voix basse et mélodieuse:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi<a name="FNanchor_8_18" id="FNanchor_8_18"></a><a href="#Footnote_8_18" class="fnanchor">[8]</a>? dit-il; le petit
-oiseau qui chante dans mon cœur ne chante-t-il pas dans le tien?
-Pourquoi ne pas être franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue
-fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et
-réussir. Que mon frère s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans
-le cœur un petit oiseau qui me répète de douces paroles à chaque
-instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le
-Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pères;
-mais que peut la volonté d'un homme seul?</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère se trompe, il n'est pas seul; je vois à ses côtés les six
-plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc là mon frère?
-Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il
-de l'amitié de son frère rouge Nauchenanga, le grand sagamore des
-Comanches?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai jamais douté de l'amitié de mon frère; c'est un illustre
-chef, et je suis flatté de l'offre qu'il veut bien me faire, répondit
-le jeune homme sans se compromettre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, que mon frère dise un mot, et deux cents guerriers comanches
-se joindront à lui pour délivrer le Pigeon-Volant et prendre la
-chevelure de ses ravisseurs.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que
-vous êtes honnête et que votre parole est sacrée.</p>
-
-<p>&mdash;Michabou<a name="FNanchor_9_19" id="FNanchor_9_19"></a><a href="#Footnote_9_19" class="fnanchor">[9]</a> nous protège, dit l'Indien en se levant; mon frère peut
-compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui
-livrer sans défense.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauvé la jeune fille, à
-qui appartiendra-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Rant-chaï-vaï-mè est sage, répondit noblement l'Indien, elle choisira
-entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera
-son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la
-solitude.</p>
-
-<p>&mdash;Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrêt de celle que j'aime,
-je saurai m'y soumettre en homme de cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment.</p>
-
-<p>Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans
-ajouter une parole.</p>
-
-<p>Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairière pour
-se mettre à la poursuite des gambucinos.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_11" id="Footnote_1_11"></a><a href="#FNanchor_1_11"><span class="label">[1]</span></a> Le pigeon volant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_12" id="Footnote_2_12"></a><a href="#FNanchor_2_12"><span class="label">[2]</span></a> Le loup blanc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_13" id="Footnote_3_13"></a><a href="#FNanchor_3_13"><span class="label">[3]</span></a> Long caleçon.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_14" id="Footnote_4_14"></a><a href="#FNanchor_4_14"><span class="label">[4]</span></a> La montagne Noire.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_15" id="Footnote_5_15"></a><a href="#FNanchor_5_15"><span class="label">[5]</span></a> Dieu du mal.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_16" id="Footnote_6_16"></a><a href="#FNanchor_6_16"><span class="label">[6]</span></a> Oiseau de Paradis.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_17" id="Footnote_7_17"></a><a href="#FNanchor_7_17"><span class="label">[7]</span></a> Espagnols.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_18" id="Footnote_8_18"></a><a href="#FNanchor_8_18"><span class="label">[8]</span></a> Faucon noir.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_19" id="Footnote_9_19"></a><a href="#FNanchor_9_19"><span class="label">[9]</span></a> Dieu.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="III" id="III">III.</a></h4>
-
-<h3>EL VADO.</h3>
-
-
-<p>Don López ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il
-avait reçu. L'orgueil, la colère, et surtout le désir de se venger
-lui rendirent le courage, et, quelques minutes après le départ du
-Faucon-Noir, il avait retrouvé toute son audace et son sang-froid.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voyez, señor Pépé, dit-il en s'adressant au ranchero, nos
-projets sont connus; il faut donc nous hâter si nous ne voulons
-voir ici faire irruption les suppôts du gouvernement. Ce soir même,
-aidé du señor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez à cheval
-le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tête d'un chapeau
-d'homme à larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrivée
-sera le signal du départ de l'expédition.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, observa Pépé, dans quel but vous embarrasser d'une femme?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que cette femme, dit López avec une émotion mal dissimulée,
-est douée d'une beauté étrange; elle est aimée des principaux chefs
-des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer;
-elle est donc pour nous un otage précieux, comme l'a fort bien dit
-l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grâce à elle,
-je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous
-fermer la route du placer.</p>
-
-<p>Don López se leva, et, remontant à cheval, prit au galop la route du
-Cerro Prieto.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! fit Pépé en le regardant s'éloigner, quel œil de démon!
-Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu
-ainsi! Comment tout cela finira-t-il?</p>
-
-<p>Et, sans plus de commentaires, il commença à mettre tout en ordre dans
-le rancho. Lorsque ses apprêts furent terminés, il jeta un regard
-autour de lui.</p>
-
-<p>Le señor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette à la bouche,
-buvait à petits coups l'eau-de-vie restée dans la bouteille, sans doute
-pour se consoler de la <i>navajada</i> dont l'avait gratifié le Faucon-Noir,
-et qui déjà se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse
-physionomie du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! dit le ranchero d'une voix insinuante, señor don Juan, savez-vous
-qu'il est à peine cinq heures?</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez? répondit l'autre pour dire quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que le temps ne vous semble pas long?</p>
-
-<p>&mdash;Extraordinairement.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abréger.</p>
-
-<p>&mdash;De quelle façon?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu, avec ceci.</p>
-
-<p>Et Pépé sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il étala avec
-complaisance sur la table.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la bonne idée! s'écria don Juan, dont les yeux étincelèrent;
-faisons un monté!</p>
-
-<p>&mdash;A vos ordres; mais que jouerons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en
-se grattant la tète.</p>
-
-<p>&mdash;La moindre des choses, simplement pour intéresser la partie.</p>
-
-<p>&mdash;Encore faut-il l'avoir.</p>
-
-<p>&mdash;Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai
-une proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Faites, señor, je serai charmé de la connaître.</p>
-
-<p>&mdash;Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir
-dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don López.</p>
-
-<p>&mdash;Accepté, s'écria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non
-moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une
-heure.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commençons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis à vos ordres.</p>
-
-<p>La partie s'engagea, et bientôt, oubliant tout autre intérêt, les deux
-hommes furent complètement absorbés par les combinaisons du <i>siete de
-copas</i>, de <i>el as de oro</i>, du <i>tres de bastos</i> et du <i>dos de espadas.</i></p>
-
-<p>Au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, l'Angelus sonne au
-coucher du soleil, et dans ces contrées, où il n'y a pas de crépuscule,
-la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini
-de tinter, l'ombre est épaisse. L'heure était donc bien choisie pour le
-départ, et Pépé ne le retarda pas, car, bien qu'il eût déployé toute sa
-science, il avait trouvé dans le señor don Juan un adversaire tellement
-habile, qu'après plus de trois heures d'une lutte acharnée, tous deux
-se trouvaient aussi avancés qu'auparavant.</p>
-
-<p>Au dernier coup de l'Angelus, Pépé mit la clef dans la serrure de
-la porte conduisant à sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques
-secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant.</p>
-
-<p>Rant-chaï-waï-mè était une mignonne jeune fille de seize ans à peine,
-à la tournure gracieuse, légère, avec ce laisser-aller plein de
-charme que les Espagnols appellent <i>salero</i>, mot que nulle expression
-française ne saurait rendre; ses traits délicats, presque enfantins,
-respiraient la douceur et l'innocence; son front rêveur, ses grands
-yeux noirs et pensifs, son nez finement découpé, aux ailes mobiles,
-sa bouche rieuse bordée de deux lèvres parfaitement ourlées, ses
-dents blanches et son petit menton à fossette, lui formaient la plus
-délicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistré,
-presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes,
-ses cheveux noirs lui tombant en deux énormes tresses sur les talons,
-ses mains d'une petitesse extrême, complétaient l'ensemble enchanteur
-de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle était vêtue
-de deux larges chemises de calicot rayé; l'une, serrée au cou, tombait
-jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attachée à la ceinture, lui
-descendait jusqu'aux chevilles. Son cou était orné de colliers de
-perles fines entremêlées de ces petits coquillages nommés wampums et
-qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles étaient
-entourés de larges cercles d'or, et un petit diadème du même métal
-rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brodés de
-laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux
-et finement cambrés.</p>
-
-<p>A son entrée dans la salle, un nuage de tristesse et de mélancolie
-répandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus
-à sa personne.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, <i>waïnè</i><a name="FNanchor_1_20" id="FNanchor_1_20"></a><a href="#Footnote_1_20" class="fnanchor">[1]</a>, lui dit le ranchero, séchez vos larmes, nous ne
-vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-être
-mieux que vous le croyez.</p>
-
-<p>La jeune fille ne répondit pas, elle se laissa déguiser sans
-résistance, mais en faisant une petite moue à désespérer un saint.</p>
-
-<p>&mdash;S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pépé à part lui, tout en
-attifant sa prisonnière et en jetant un regard de convoitise sur les
-joyaux dont elle était parée; il faut être fou pour gâcher ainsi l'or
-et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter
-quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille
-piastres! Quelle magnifique partie de monté on ferait avec cela! Ah! si
-don López avait voulu.... Enfin nous verrons.</p>
-
-<p>Tout en faisant ces judicieuses réflexions, le ranchero avait achevé la
-toilette de la jeune fille; il compléta son déguisement en lui jetant
-sur les épaules le manteau abandonné par le Faucon-Noir; puis, donnant
-un dernier regard à sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de
-cartes qui était resté sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et
-sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du señor don Juan,
-qui, malgré les divers incidents de la journée, avait repris sa bonne
-humeur, grâce sans doute au monté, cette passion invétérée de tout bon
-Mexicain.</p>
-
-<p>La porte fermée avec soin, l'Indienne fut placée sur un cheval, Pépé
-monta sur un autre, ainsi que le señor don Juan, et, abandonnant sa
-maison à la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en
-soucier, le ranchero donna le signal du départ, suivi de ses deux
-compagnons; il fit un détour pour traverser le pueblo et se dirigea au
-grand trot du côté du Cerro Prieto.</p>
-
-<p>Don López avait mis le temps à profit, et tout était prêt pour le
-départ. Les nouveaux venus ne descendirent même pas de cheval; dès
-qu'on les aperçut, la caravane, composée, comme nous l'avons dit,
-d'une cinquantaine d'hommes déterminés, après s'être, formée en file
-indienne, s'ébranla dans la direction des Prairies, non sans avoir
-prudemment détaché sur ses flancs deux éclaireurs chargés de surveiller
-les environs.</p>
-
-<p>Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, semé
-d'embûches de toutes sortes où à chaque instant l'on craint de voir
-s'élancer de derrière les buissons l'ennemi qui vous guette au passage.
-Aussi la petite troupe, inquiète et tressaillant au moindre bruit,
-s'avançait-elle silencieuse et morne, les yeux fixés sur les halliers
-touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prête à tirer au
-moindre mouvement suspect.</p>
-
-<p>Cependant les gambucinos marchaient déjà depuis trois heures sans que
-rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait
-à régner autour d'eux; peu à peu leurs appréhensions se dissipèrent
-et ils commençaient à causer à voix basse et à rire de leurs terreurs
-passées, lorsqu'ils arrivèrent sur les bordas d'une petite rivière qui
-leur barra le passage.</p>
-
-<p>Dans l'intérieur de l'Amérique du Sud les voies de communication sont
-nulles et par conséquent le système des ponts complètement négligé.
-On ne connaît que deux moyens de traverser les rivières: chercher un
-<i>vado</i> (gué), ou, si l'on est trop pressé, lancer son cheval dans le
-courant, souvent très rapide, et tâcher d'atteindre l'autre bord à la
-nage. Don López choisit le premier moyen: il chercha un vado.</p>
-
-<p>Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientôt toute la troupe entra
-dans l'eau; quoique le gué ne fût pas égal et que parfois les chevaux
-eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligés de se mettre à la
-nage, tous les cavaliers passèrent sans accident.</p>
-
-<p>Il ne restait plus sur la rive que don López, le chef comanche, qui
-avait rejoint l'expédition quelques minutes avant son départ et lui
-servait de guide, la jeune Indienne et le señor Pépé Naïpès.</p>
-
-<p>&mdash;A nous maintenant, chef, dit don López en s'adressant à Nauchenanga;
-vous voyez que nos hommes sont en sûreté et n'attendent plus que nous
-pour se mettre en route.</p>
-
-<p>&mdash;La waïnè première, répondit laconiquement l'Indien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don López; et se tournant
-vers sa prisonnière:&mdash;Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que
-possible le timbre de sa voix.</p>
-
-<p>La jeune fille, sans répondre, fit résolument entrer son cheval dans la
-rivière; les trois hommes la suivirent.</p>
-
-<p>La nuit était sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune
-incessamment voilée ne brillait qu'à de longs intervalles, ce qui
-rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les
-objets à une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes,
-don López crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne
-suivait pas la ligne tracée par le vado, mais appuyait sur la gauche
-comme s'il se fût abandonné au courant. Il poussa son cheval en avant
-pour s'assurer de la réalité du fait; mais tout à coup une main
-vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant même qu'il songeât à
-résister, il fut renversé dans l'eau et pris à la gorge par un Indien.</p>
-
-<p>Pépé Naïpès s'élança à son secours.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une
-impulsion occulte, s'éloignait de plus en plus de l'endroit où les
-gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant
-de ce qui se passait, rentrèrent dans l'eau pour venir en aide à leur
-chef, tandis que d'autres, guidés par don Juan, suivirent le rivage
-au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il
-aborderait.</p>
-
-<p>Pépé Naïpès, après plusieurs efforts infructueux, se rendit maître du
-cheval de don López et le mena à celui-ci au moment où il venait de
-tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain
-se remit en selle et gagna le rivage où il tâcha de rétablir un peu
-d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxiété les péripéties du
-drame silencieux qui se jouait dans la rivière entre Nauchenanga et la
-jeune Indienne.</p>
-
-<p>Le chef comanche avait lancé son cheval à la poursuite de celui du
-Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallèle, suivaient
-le fil de l'eau, le premier cherchant à se rapprocher du second qui
-s'efforçait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui
-les séparait.</p>
-
-<p>Tout à coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un
-hennissement de douleur, et il commença à battre follement l'eau de
-ses pieds de devant, tandis que la rivière se teignait en rouge autour
-de lui; le chef, comprenant que son cheval était blessé à mort, quitta
-la selle et se pencha de côté, prêt à plonger. En ce moment, une face
-hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une façon diabolique,
-et une main s'avança vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable
-sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, même dans les
-circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit
-le crâne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau.</p>
-
-<p>Alors un formidable cri de guerre éclata dans la forêt, et une
-cinquantaine de coups de feu éclatèrent, tirés des deux rives à la fois
-et illuminant la scène de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de
-peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mêlée terrible s'engagea.</p>
-
-<p>Les Mexicains, pris à l'improviste, se défendirent d'abord mollement,
-lâchant pied et cherchant un abri derrière les arbres; mais obéissant
-à la voix de don López qui faisait des prodiges de valeur tout en
-excitant ses compagnons à vendre chèrement leur vis, ils reprirent
-courage, se formèrent en escadron serré et chargèrent les Indiens
-avec furie, luttant corps à corps avec eux, les assommant à coups de
-crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut
-court. Les peaux-rouges voyant le mauvais résultat de leur surprise,
-se découragèrent et disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus.
-Cinq minutes plus tard, le calme et le silence étaient si complètement
-rétablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas été blessés et si
-plusieurs Indiens n'étaient pas restés sur le champ de bataille, cette
-scène étrange aurait pour ainsi dire pu sembler un rêve.</p>
-
-<p>Dès que les sauvages furent en fuite, don López jeta un regard avide
-sur la rivière: de ce côté aussi la lutte était terminée. Nauchenanga,
-monté en croupe derrière la jeune fille, guidait son cheval vers le
-rivage qu'il ne tarda pas à atteindre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? lui demanda don López.</p>
-
-<p>&mdash;Les Pawnies sont des renards sans courage, répondit le Comanche en
-montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes à
-sa ceinture, ils fuient comme des femmes dès qu'ils voient le visage
-d'un guerrier de ma nation.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! fit avec joie don López, mon frère est un grand chef, il a un
-ami.</p>
-
-<p>L'Indien s'inclina avec un sourire indéfinissable; son but était
-atteint, il avait gagné la confiance de celui qu'il voulait perdre.</p>
-
-<p>La troupe se remit en marche.</p>
-
-<p>Pendant plus d'un mois, le voyage des aventuriers à travers la Prairie
-ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens
-qui les suivaient pour ainsi dire à la piste. Ils voulaient délivrer
-le Pigeon-Volant, c'était là du moins le principal motif de leurs
-agressions; le second était cette haine qui séparera toujours la race
-rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'année en année
-davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires
-de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu même où reposent
-les os de leurs pères, les refoulant sans cesse vers les mornes désolés
-et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite
-que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants
-de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculés.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_20" id="Footnote_1_20"></a><a href="#FNanchor_1_20"><span class="label">[1]</span></a> Femme.</p></div>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a id="IV"></a>IV</h4>
-<h3>LA GROTTE DU SAYOTKATTA<a name="FNanchor_1_21" id="FNanchor_1_21"></a><a href="#Footnote_1_21" class="fnanchor" style="font-size: 0.8em;">[1]</a></h3>
-
-
-<p>Le Néobraska&mdash;la Plate&mdash;ainsi que le nomment les Indiens, est un de
-ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en
-posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage
-en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se
-réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre
-dans le Missouri.</p>
-
-<p>C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large
-fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous.</p>
-
-<p>L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus
-aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu.
-La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule
-silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes
-si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste
-plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé
-à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une
-grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès
-semblables à des pierres tumulaires.</p>
-
-<p>A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant
-a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les
-Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et
-du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se
-font les hécatombes à <i>Kitchi-Manitou.</i> Un grand nombre de crânes de
-bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en
-courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce
-dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut
-du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes,
-la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies
-et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore
-américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui
-ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou
-longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin,
-bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent
-les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de
-neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant,
-empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur.</p>
-
-<p>Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle
-soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les
-Indiens nomment <i>wabigon-quisi</i>», le mois des fleurs, la tranquillité
-du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de
-la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut
-suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée
-<i>Paduca</i>, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de
-la fourche.</p>
-
-<p>C'était l'heure où le <i>maukawis</i><a name="FNanchor_2_22" id="FNanchor_2_22"></a><a href="#Footnote_2_22" class="fnanchor">[2]</a> faisait entendre son dernier chant
-pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du
-soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges.</p>
-
-<p>Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent
-subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour
-la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait
-l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup
-d'œil, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec
-attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces
-trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est
-proverbiale dans le Nouveau-Monde.</p>
-
-<p>Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie
-sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille
-moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient
-remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où
-l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa
-chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir.
-Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de
-peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs.</p>
-
-<p>Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût:
-une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir
-grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies
-de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur
-chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses
-que savent si bien confectionner les <i>squaws</i><a name="FNanchor_3_23" id="FNanchor_3_23"></a><a href="#Footnote_3_23" class="fnanchor">[3]</a>. Une couverture
-bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de
-les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs
-mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la
-poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient
-armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux
-arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les
-avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les
-recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les
-avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs,
-car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes;
-leurs montures mêmes, <i>mustangs</i> presque aussi indomptés que leurs
-maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont
-ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de
-plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges
-et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise,
-complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables.</p>
-
-<p>Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les
-ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un
-vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun
-attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas
-d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente
-pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à
-peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées
-d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture<a name="FNanchor_4_24" id="FNanchor_4_24"></a><a href="#Footnote_4_24" class="fnanchor">[4]</a> de son cheval.</p>
-
-<p>Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part
-trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'œil et
-l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux
-personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à
-voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des
-Comanches.</p>
-
-<p>Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de
-Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et
-le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos,
-fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés
-de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient
-succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à
-murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis
-et les exhortations.</p>
-
-<p>L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans
-l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les
-mystères de la nuit profonde qui l'entourait.</p>
-
-<p>&mdash;Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à
-dissimuler nos traces aux Pawnies?</p>
-
-<p>&mdash;Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale,
-les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît
-tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis?</p>
-
-<p>&mdash;Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme
-le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur
-chevelure; souvent on le croit loin et il est près.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux
-bandits qui l'accompagnent?</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit
-l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît.
-Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'œil de l'aigle et la
-prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau
-qui chante dans son cœur et qui lui dit: Viens! viens!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'entendez-vous par là? quel oiseau?</p>
-
-<p>&mdash;Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion.</p>
-
-<p>&mdash;L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher
-de dire don López.</p>
-
-<p>&mdash;L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui
-échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va
-parler.</p>
-
-<p>&mdash;J'écoute.</p>
-
-<p>&mdash;Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à
-l'<i>endit-ha</i><a name="FNanchor_5_25" id="FNanchor_5_25"></a><a href="#Footnote_5_25" class="fnanchor">[5]</a>, et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux
-cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile
-d'atteindre le placer que je vous ai donné.</p>
-
-<p>&mdash;Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un
-soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se
-préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de
-nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme,
-j'entends le silence!</p>
-
-<p>Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles,
-lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui,
-le fit tomber sur les genoux.</p>
-
-<p>Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine
-au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de
-la tente.</p>
-
-<p>&mdash;Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de
-guerre.</p>
-
-<p>Et il s'élança dans la Prairie.</p>
-
-<p>&mdash;Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups
-enragés! Aux armes! enfants! aux armes!</p>
-
-<p>En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués
-derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment
-des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans
-la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant
-faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute
-bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour
-il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les
-Peaux-rouges, leurs ennemis mortels.</p>
-
-<p>Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la
-droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les
-mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes
-herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder
-autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui
-devenaient de moins en moins distincts.</p>
-
-<p>Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert
-de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il
-était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises
-différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du
-cachorro de agua<a name="FNanchor_6_26" id="FNanchor_6_26"></a><a href="#Footnote_6_26" class="fnanchor">[6]</a>. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri
-poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait
-sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce
-tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages,
-rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un
-cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans
-l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des
-entrailles de la terre.</p>
-
-<p>Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il
-venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas
-en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il
-reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son œil
-assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Curujira</i><a name="FNanchor_7_27" id="FNanchor_7_27"></a><a href="#Footnote_7_27" class="fnanchor">[7]</a> a-t-il appris au sage <i>piaïes</i><a name="FNanchor_8_28" id="FNanchor_8_28"></a><a href="#Footnote_8_28" class="fnanchor">[8]</a> ce que le grand chef
-comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme.</p>
-
-<p>&mdash;Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner
-le silence.</p>
-
-<p>L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea
-dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu
-une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva,
-à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de
-forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une
-lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté
-en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa
-poitrine, il attendit.</p>
-
-<p>Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était
-un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu
-épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle
-qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus,
-séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques
-et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue
-en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de
-chevelures humaines tressées avec art.</p>
-
-<p>Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux
-hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il.</p>
-
-<p>L'Indien s'inclina.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Iurupari</i><a name="FNanchor_9_29" id="FNanchor_9_29"></a><a href="#Footnote_9_29" class="fnanchor">[9]</a> nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet
-doit-il échouer!</p>
-
-<p>&mdash;Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère est impatient, observa le devin.</p>
-
-<p>&mdash;J'attends que mon père s'explique.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en
-jetant sur le chef un regard scrutateur.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ouah!</i> fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel
-autre que mon père oserait habiter ici?</p>
-
-<p>&mdash;Personne; mais d'autres peuvent y venir.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui donc?</p>
-
-<p>&mdash;Néculpangue<a name="FNanchor_10_30" id="FNanchor_10_30"></a><a href="#Footnote_10_30" class="fnanchor">[10]</a>, le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la
-terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu?</p>
-
-<p>A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva
-d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Cudina</i><a name="FNanchor_11_31" id="FNanchor_11_31"></a><a href="#Footnote_11_31" class="fnanchor">[11]</a>! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les
-secrets d'un chef?</p>
-
-<p>Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et
-lui répondit d'une voix affectueuse:</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui
-parle.</p>
-
-<p>Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits
-avaient repris leur impassibilité; il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Que mon père me pardonne. Outkum<a name="FNanchor_12_32" id="FNanchor_12_32"></a><a href="#Footnote_12_32" class="fnanchor">[12]</a> avait troublé mes esprits, je
-n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec
-calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent
-ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à
-l'heure je ne savais ce que je disais.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne
-qu'il le fasse attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout.</p>
-
-<p>&mdash;Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà.</p>
-
-<p>&mdash;Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à
-dissimuler plus longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Me voici! dit une voix mâle et sonore.</p>
-
-<p>Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux
-yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect
-devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient
-célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest.</p>
-
-<p>Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des
-Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais
-qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres
-robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une
-de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont
-impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude
-vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de
-finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils
-noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux
-lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat.</p>
-
-<p>Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu
-approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme
-un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre
-de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin
-qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui
-le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et
-peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il
-était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait
-adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui
-il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et
-parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de
-découvrir où il se retirait.</p>
-
-<p>On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité
-qui dépassait toute croyance.</p>
-
-<p>D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et
-surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant
-à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie
-raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant
-en pareille matière.</p>
-
-<p>Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos,
-c'est-à-dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et
-indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à
-la main un rifle précieusement damasquiné.</p>
-
-<p>Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera<a name="FNanchor_13_33" id="FNanchor_13_33"></a><a href="#Footnote_13_33" class="fnanchor">[13]</a> lui a été
-propice.</p>
-
-<p>&mdash;Le grand tokki<a name="FNanchor_14_34" id="FNanchor_14_34"></a><a href="#Footnote_14_34" class="fnanchor">[14]</a> des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai
-obéi, répondit majestueusement le chef.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être
-commises dans l'accomplissement de ma mission.</p>
-
-<p>&mdash;Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes.</p>
-
-<p>&mdash;Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui,
-immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le
-moins du monde à leur laisser le terrain libre.</p>
-
-<p>&mdash;Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main
-du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et
-Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane<a name="FNanchor_15_35" id="FNanchor_15_35"></a><a href="#Footnote_15_35" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le
-désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père
-m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour
-accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son cœur; celle qu'il
-aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il
-ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa
-parole est la plus belle vertu du guerrier indien.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'ordonne mon père?</p>
-
-<p>&mdash;Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers
-de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir.
-Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui
-souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du cœur
-d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à
-choisir, les prisonniers seront amenés ici.</p>
-
-<p>&mdash;Cela sera fait.</p>
-
-<p>&mdash;Et le Faucon-Noir?</p>
-
-<p>&mdash;Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les
-chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp.</p>
-
-<p>&mdash;Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de
-satisfaction.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère le hait?</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga
-avec un sourire indéfinissable.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa
-hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous<a name="FNanchor_16_36" id="FNanchor_16_36"></a><a href="#Footnote_16_36" class="fnanchor">[16]</a>; j'aiderai
-mon frère.</p>
-
-<p>&mdash;Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef
-avec un vif mouvement de joie.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une
-plus longue absence inquiéterait l'Espagnol.</p>
-
-<p>Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes.</p>
-
-<p>Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à
-ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions,
-poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp
-des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers
-le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par
-intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des
-lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude
-de sauvages.</p>
-
-<p>Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante
-qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux,
-s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques
-pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le
-cœur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque
-et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des
-cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient
-devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours.
-En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui
-dit ce seul mot:</p>
-
-<p>&mdash;Arrête!</p>
-
-<p>Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent
-qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains
-et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue.</p>
-
-<p>&mdash;Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il
-aime.</p>
-
-<p>&mdash;Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le
-<i>walkon</i> m'appelle à son aide.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai.</p>
-
-<p>&mdash;Le Faucon n'est pas un Indien.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour
-obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux
-Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons
-appellent don López.</p>
-
-<p>Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à
-l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus
-qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en
-désordre.</p>
-
-<p>Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine
-avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et
-tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_21" id="Footnote_1_21"></a><a href="#FNanchor_1_21"><span class="label">[1]</span></a> Sorcier voyant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_22" id="Footnote_2_22"></a><a href="#FNanchor_2_22"><span class="label">[2]</span></a> Espèce de caille.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_23" id="Footnote_3_23"></a><a href="#FNanchor_3_23"><span class="label">[3]</span></a> Femmes indiennes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_24" id="Footnote_4_24"></a><a href="#FNanchor_4_24"><span class="label">[4]</span></a> Composée de peaux de mouton et de ponchos.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_25" id="Footnote_5_25"></a><a href="#FNanchor_5_25"><span class="label">[5]</span></a> Point du jour.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_26" id="Footnote_6_26"></a><a href="#FNanchor_6_26"><span class="label">[6]</span></a> Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les
-rivières de l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé,
-mais il conserve toujours son cri plaintif.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_27" id="Footnote_7_27"></a><a href="#FNanchor_7_27"><span class="label">[7]</span></a> L'esprit des pensées.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_28" id="Footnote_8_28"></a><a href="#FNanchor_8_28"><span class="label">[8]</span></a> Sorcier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_29" id="Footnote_9_29"></a><a href="#FNanchor_9_29"><span class="label">[9]</span></a> Esprit malin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_30" id="Footnote_10_30"></a><a href="#FNanchor_10_30"><span class="label">[10]</span></a> Le lion du désert.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_31" id="Footnote_11_31"></a><a href="#FNanchor_11_31"><span class="label">[11]</span></a> Homme-femme! terme de souverain mépris.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_32" id="Footnote_12_32"></a><a href="#FNanchor_12_32"><span class="label">[12]</span></a> Le méchant esprit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_33" id="Footnote_13_33"></a><a href="#FNanchor_13_33"><span class="label">[13]</span></a> Esprit des chemins.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_34" id="Footnote_14_34"></a><a href="#FNanchor_14_34"><span class="label">[14]</span></a> Souverain maître.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_35" id="Footnote_15_35"></a><a href="#FNanchor_15_35"><span class="label">[15]</span></a> Paradis indien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_36" id="Footnote_16_36"></a><a href="#FNanchor_16_36"><span class="label">[16]</span></a> Enfants.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="V" id="V">V</a></h4>
-
-<h3>LE TREMBLEMENT DE TERRE.</h3>
-
-
-<p>Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un
-drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains.</p>
-
-<p>Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise;
-comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de
-l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse
-défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois
-les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant
-ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols;
-souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant
-à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils
-désespéraient de triompher autrement.</p>
-
-<p>Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient
-péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort
-et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant
-une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se
-trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner
-quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé;
-mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient
-suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à
-l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées
-qu'ils lancèrent dans toutes les directions.</p>
-
-<p>Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens,
-profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie,
-escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les
-gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage
-et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient
-accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes
-encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos.</p>
-
-<p>Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver
-les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado
-qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à
-ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain
-que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de
-la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se
-trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente.</p>
-
-<p>Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille
-au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue
-de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi,
-waïnè; il faut partir.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas!</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence:
-le temps est précieux.</p>
-
-<p>&mdash;Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort,
-dit fièrement la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec
-colère, voulez-vous me suivre, oui ou non?</p>
-
-<p>Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules.</p>
-
-<p>Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait
-violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il
-chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les
-mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa
-un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil
-froncé, l'attitude menaçante:</p>
-
-<p>&mdash;Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de
-ma nation qui m'appellent.</p>
-
-<p>Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en
-poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui
-avait traversé le bras.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec
-un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.</p>
-
-<p>Et, l'œil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes,
-elle se prépara à renouveler la lutte.</p>
-
-<p>Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe
-au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer
-le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit
-tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur
-le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper
-le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa
-aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança
-sur elle et tous deux roulèrent sur le sol.</p>
-
-<p>La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de
-sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes,
-à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son
-lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en
-silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec
-toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer
-ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente.
-Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme
-lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi
-mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore
-vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main
-morte!</p>
-
-<p>&mdash;Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa
-ceinture.</p>
-
-<p>&mdash;Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les
-mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser
-compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car
-je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois
-faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces
-inutiles et causons un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant
-d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet.</p>
-
-<p>Le coup partit.</p>
-
-<p>Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du
-chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle,
-qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais
-il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la
-tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.</p>
-
-<p>Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent
-dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.</p>
-
-<p>Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une
-quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après
-les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir
-en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant
-les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la
-fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa
-sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les
-individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et
-les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don
-López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se
-laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha
-sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa
-petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un
-ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.</p>
-
-<p>Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il
-poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi
-galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs
-et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et,
-abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses
-alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.</p>
-
-<p>Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les
-habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et
-donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou
-ralentir, car le but est la victoire ou la mort.</p>
-
-<p>Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec
-les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans
-la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande,
-franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie
-avec une vitesse qui tenait du prodige.</p>
-
-<p>Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et
-tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons
-passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant
-par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et
-lugubre appel d'un frère.</p>
-
-<p>Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que
-les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux
-s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds
-râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux
-une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain
-se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent
-subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et
-les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel,
-ne purent retenir un cri d'épouvante.</p>
-
-<p>Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte
-céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune,
-immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une
-transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient
-visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y
-avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska
-avait subitement cessé de couler.</p>
-
-<p>Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec
-une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme
-par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et
-s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité
-inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la
-plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la
-terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les
-collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui
-lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença
-à s'agiter avec un mouvement lent et continu.</p>
-
-<p>&mdash;Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et
-en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.</p>
-
-<p>En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau
-de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de
-cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots
-de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières
-changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de
-toutes parts sous les pas des hommes atterrés.</p>
-
-<p>Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière
-dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux
-hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient
-la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les
-uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les
-précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur
-course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les
-jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle
-avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements
-plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur
-neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en
-poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre
-et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés
-par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.</p>
-
-<p>Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est
-possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au
-camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes
-de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et
-terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin
-des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir
-assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se
-faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts
-vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent
-avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de
-douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des
-cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et
-sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant
-vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.</p>
-
-<p>La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses;
-vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud,
-le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux
-Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une
-terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour
-d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans
-ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre
-dans leurs cœurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur
-vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons
-à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de
-sépulcre.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4>
-
-<h3>LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.</h3>
-
-
-<p>Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et
-les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il
-leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti
-sous les eaux ou dévoré par les flammes.</p>
-
-<p>A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le
-Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.</p>
-
-<p>Le chasseur abandonna la poursuite de don López.&mdash;Que demandent mes
-frères? dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.</p>
-
-<p>Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes
-qui attendaient de lui leur salut.</p>
-
-<p>&mdash;Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs
-mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez,
-dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et,
-alors, que Wacondah vous protège.</p>
-
-<p>Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus
-hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se
-laissaient tuer sans opposer de résistance.</p>
-
-<p>Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de
-confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos.
-Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López,
-ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les
-avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir
-ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils
-l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.</p>
-
-<p>Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une
-seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado
-avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion
-qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.</p>
-
-<p>La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que
-le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans
-ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les
-gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en
-cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras
-mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en
-pleine poitrine.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant
-splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de
-la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux
-animaux.</p>
-
-<p>Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette
-adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient
-déjà à les lancer dans les flots.</p>
-
-<p>Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux,
-tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs
-pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter
-son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et
-deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.</p>
-
-<p>Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les
-mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas
-épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de
-sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les
-chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait
-la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses
-côtés avec un sifflement sinistre.</p>
-
-<p>&mdash;A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à
-mon secours!</p>
-
-<p>&mdash;Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!</p>
-
-<p>Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le
-chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière
-pour venir en aide à celle qu'il aimait.</p>
-
-<p>&mdash;Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?</p>
-
-<p>Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de
-Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au
-milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de
-conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la
-main.</p>
-
-<p>En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc
-d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible
-agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force
-irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal
-remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques
-secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre
-infranchissable s'ouvrit entre eux.</p>
-
-<p>Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre
-don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses
-bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.</p>
-
-<p>Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore
-quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre
-cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.</p>
-
-<p>Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger;
-l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain
-bouleversé et inondé par les flots de la rivière.</p>
-
-<p>Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu
-de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à
-toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière
-les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il
-fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui
-galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers
-se remirent à la recherche de leurs ennemis.</p>
-
-<p>Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies,
-avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était
-facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même
-considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les
-circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut
-donc là qu'il conduisit sa petite troupe.</p>
-
-<p>Elle y arriva un peu après le milieu du jour.</p>
-
-<p>Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle
-raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.</p>
-
-<p>Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui
-fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de
-toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se
-nommait <i>Waeh ing-guh sah-ba</i>, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement
-un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret
-de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des
-marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui
-lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes.
-Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi
-pour sa sépulture.</p>
-
-<p>C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur.
-Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et,
-après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer
-tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le
-sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.</p>
-
-<p>On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet
-de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un
-monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau
-supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à
-ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de
-vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la
-première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage
-en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du
-guerrier Indien et de son cheval<a name="FNanchor_1_37" id="FNanchor_1_37"></a><a href="#Footnote_1_37" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils
-commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant
-les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses
-palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé
-circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.</p>
-
-<p>Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau
-de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette
-hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la
-rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est,
-ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant
-l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva
-un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste
-n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin
-de tout préparer pour une vigoureuse défense.</p>
-
-<p>Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par
-la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna
-donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on
-coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des
-cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme
-du <i>charqui</i>. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se
-trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de
-faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait
-par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient
-imperceptible.</p>
-
-<p>Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu
-leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en
-quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur
-était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de
-guerre et des objets indispensables à leur campement.</p>
-
-<p>Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons;
-ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent
-pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité
-considérable d'eau.</p>
-
-<p>Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après
-avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert
-conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.</p>
-
-<p>&mdash;Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez
-aux loges<a name="FNanchor_2_38" id="FNanchor_2_38"></a><a href="#Footnote_2_38" class="fnanchor">[2]</a> des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! fit le ranchero, seul?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs,
-dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et
-puis, que craignez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! d'être scalpé, donc!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être
-attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous
-tués.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et dans le nôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous
-présenterez de ma part à l'Œil-Gris, c'est le chef de la tribu, une
-de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma
-part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous
-aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez
-avec vous une outre d'aguardiente; l'Å’il-Gris, auquel vous montrerez
-cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et
-vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les
-conduirez ici. M'avez-vous compris?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash;Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans
-vos mains le sort de tous vos compagnons.</p>
-
-<p>Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui
-lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef
-lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit,
-accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le
-suppliaient de se hâter.</p>
-
-<p>Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte
-distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à
-ses oreilles, un nœud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à
-demi étranglé sur le sol.</p>
-
-<p>Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les
-cachaient et se précipitèrent sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis
-mort.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_37" id="Footnote_1_37"></a><a href="#FNanchor_1_37"><span class="label">[1]</span></a> Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de
-Washington Irving, intitulé <i>Astoria.</i></p>
-
-<p><a name="Footnote_2_38" id="Footnote_2_38"></a><a href="#FNanchor_2_38"><span class="label">[2]</span></a> Villages.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4>
-
-<h3>NÉCULPANGUE.</h3>
-
-
-<p>Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son
-épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son
-couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles
-de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de
-son compagnon en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus
-utile que sa mort.</p>
-
-<p>Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en
-repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied.</p>
-
-<p>Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins.</p>
-
-<p>&mdash;Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si
-heureusement pour lui.</p>
-
-<p>&mdash;Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui
-cherche un placer.</p>
-
-<p>&mdash;Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et
-l'ami de don López Arriaga.</p>
-
-<p>&mdash;Chef, je vous assure que vous vous trompez.</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois
-parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos
-projets?</p>
-
-<p>Le Mexicain baissa la tète.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante.</p>
-
-<p>Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant
-Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise
-seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez! murmura-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et
-de les suivre.</p>
-
-<p>Pépé Naïpès obéit sans résistance.</p>
-
-<p>Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga
-avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les
-degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment
-où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la
-poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré
-les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des
-gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin,
-et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne
-savaient plus de quel côté se diriger.</p>
-
-<p>Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses
-souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus
-facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au
-présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les
-sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir
-marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre
-deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur
-les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers
-lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès.</p>
-
-<p>Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent
-pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et
-armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu
-desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue,
-Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se
-contentèrent de jeter un coup d'œil autour d'eux sans manifester la
-moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse
-avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part
-quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi
-vite qu'ils s'étaient montrés.</p>
-
-<p>Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient
-échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les
-peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le
-raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de
-les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en
-cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer
-une parole.</p>
-
-<p>Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps
-avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion
-sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi.</p>
-
-<p>Pépé Naïpès connaissait trop bien les mœurs indiennes pour s'étonner
-de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible
-lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi
-l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant;
-il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste
-suspect il serait en un clin-d'œil renversé et garrotté.</p>
-
-<p>Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque
-instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à
-la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé
-Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait
-attaqué le camp et s'en était emparée.</p>
-
-<p>C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga
-avait annoncé l'arrivée à don López.</p>
-
-<p>Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui
-l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos
-frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en
-détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté
-par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition
-a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de
-reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos cœurs
-et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au
-pouvoir de ses ravisseurs?</p>
-
-<p>A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée,
-et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des
-tomahawks et les canons des rifles.</p>
-
-<p>&mdash;Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement
-Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il
-avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il
-doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il
-ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et
-nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs
-chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour
-dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants?</p>
-
-<p>&mdash;Notre père a bien parlé, répondirent en chœur les chefs en
-s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en
-lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête
-grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.</p>
-
-<p>Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque
-auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez
-peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en
-scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander
-mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis.</p>
-
-<p>Néculpangue le considéra un instant de cet œil profond auquel rien
-n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait
-reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et
-combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait;
-alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air
-riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce
-fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service
-à mon frère.</p>
-
-<p>&mdash;Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les
-façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien
-sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort.</p>
-
-<p>&mdash;Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère?</p>
-
-<p>&mdash;Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis
-certain qu'il sera de mon avis.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en
-venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait,
-et je ne savais ce que je faisais.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et
-qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent,
-bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre
-fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines
-circonstances.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai
-sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous.</p>
-
-<p>&mdash;Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de
-faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, chef, je suis à vos ordres.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle?</p>
-
-<p>&mdash;Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu!</p>
-
-<p>&mdash;Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est?</p>
-
-<p>&mdash;Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où
-il s'est retranché, mais je puis vous le décrire.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est
-vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit.</p>
-
-<p>&mdash;Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une
-haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la
-rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef
-indien.</p>
-
-<p>&mdash;La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.</p>
-
-<p>&mdash;Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est
-devenue? dit Nauchenanga.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.</p>
-
-<p>En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de
-Néculpangue.</p>
-
-<p>&mdash;Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il
-peut se retirer.</p>
-
-<p>&mdash;Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se
-souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.</p>
-
-<p>Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue
-et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.</p>
-
-<p>&mdash;Que veut faire de cet homme notre grand médecin?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux offrir demain, au lever du soleil, son cœur palpitant à
-Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.</p>
-
-<p>&mdash;Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix
-douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut
-honorer.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.</p>
-
-<p>Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien,
-quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est
-plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent
-briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut
-s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de
-concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout
-respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.</p>
-
-<p>Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter
-plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la
-victime qu'ils convoitaient.</p>
-
-<p>&mdash;Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui
-appartient: Jurùpari sera content.</p>
-
-<p>&mdash;Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il
-puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat,
-répondit le devin avec un sourire de satisfaction.</p>
-
-<p>Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant
-Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant
-ébranlée par son hésitation.</p>
-
-<p>Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris
-pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en
-vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux
-qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il
-perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le
-jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du
-supplice.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4>
-
-<h3>LA CHASSE AUX ÉLANS.</h3>
-
-
-<p>Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était
-parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait
-pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche
-pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don
-López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en
-vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient
-aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait,
-le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des
-bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher
-en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue
-noire qui couraient effarés çà et là.</p>
-
-<p>Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à
-envelopper la nature comme d'un épais linceul.</p>
-
-<p>Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon
-avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout
-vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur.
-Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la
-mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa
-Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils
-avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner
-les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes
-regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain,
-et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se
-donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était
-pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de
-long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé
-depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était
-si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa
-troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides
-par le malheur.</p>
-
-<p>Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du
-placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment
-découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le
-fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état
-dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une
-cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le
-presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!</p>
-
-<p>Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie,
-et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant
-sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré
-plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et
-presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie
-passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée.</p>
-
-<p>A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la
-pauvre Rant-chaï-waï-mè.</p>
-
-<p>Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait
-silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien
-changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première
-fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux
-s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la
-captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté
-du désert.</p>
-
-<p>Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle
-avait lu au fond du cœur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait
-pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une
-jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des
-heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui,
-pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.</p>
-
-<p>La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était
-plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des
-diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses
-rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques.
-Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de
-senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère
-transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et
-reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un
-silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement
-par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et
-qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le
-calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant
-plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.</p>
-
-<p>Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don
-López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà
-un oiseau qui chante bien tard.</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.</p>
-
-<p>&mdash;Caray! de quel augure parlez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que,
-lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un
-malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que
-les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu
-besoin de présages pour cela!</p>
-
-<p>En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était
-fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle
-force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres
-situés sur la lisière du camp.</p>
-
-<p>Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son
-esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit
-qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López
-secoua la tête et reprit sa promenade.</p>
-
-<p>La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété
-qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si
-quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa
-première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un
-observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose
-d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard
-brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait
-en proie à une grande émotion intérieure.</p>
-
-<p>Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent
-dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de
-la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne
-tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul
-veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était
-telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.</p>
-
-<p>La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si
-ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois
-reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se
-réveiller.</p>
-
-<p>Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La
-solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de
-fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes
-élans rôdaient parmi les arbres.</p>
-
-<p>A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux
-leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López
-la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette
-demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte
-que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les
-oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les
-environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour
-rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue
-veille, il partit avec les chasseurs.</p>
-
-<p>A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se
-fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel.</p>
-
-<p>&mdash;C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais
-entendu chanter cet oiseau pendant le jour.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage,
-répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante
-auprès d'un tombeau ça porte malheur.</p>
-
-<p>Don López haussa les épaules avec dédain.</p>
-
-<p>Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air,
-Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où
-étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou
-dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et
-suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse.</p>
-
-<p>La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en
-rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses
-gardiens, le cœur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva
-jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile
-quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de
-son cœur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre
-fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux
-que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit
-le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité
-surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas
-à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de
-cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.</p>
-
-<p>Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut
-point d'intérêt pour les gambucinos.</p>
-
-<p>Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en
-silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent
-afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents
-animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter
-insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter
-qu'ils avaient des ennemis près d'eux.</p>
-
-<p>Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent
-les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs
-lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas
-produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du
-tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi
-à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils
-s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec
-soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos.</p>
-
-<p>Alors il se passa une chose étrange.</p>
-
-<p>Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire
-place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur
-des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs
-chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un
-lasso sur les épaules et les renversant à terre.</p>
-
-<p>Don López et ses hommes étaient prisonniers.</p>
-
-<p>&mdash;Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment
-trouvez-vous celui-là!</p>
-
-<p>Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter
-en silence. Un seul murmura entre ses dents:</p>
-
-<p>&mdash;J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait
-malheur!</p>
-
-<p>A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux
-doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la
-hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé
-leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.</p>
-
-<p>A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de
-feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons,
-vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la
-pressa sur son cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à
-rendre.</p>
-
-<p>&mdash;Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son
-sein.</p>
-
-<p>Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible
-pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le
-chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire
-les nœuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire
-le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu
-et désespéré sur le sol.</p>
-
-<p>Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements.</p>
-
-<p>Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une
-colère impuissante à ce qui s'était passé.</p>
-
-<p>Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des
-sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le
-lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de
-Rant-chaï-waï-mè était le principal chef.</p>
-
-<p>Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent
-au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il
-pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté.
-Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière
-qui arrivait comme un tourbillon.</p>
-
-<p>Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les
-armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.</p>
-
-<p>Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à
-repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4>
-
-<h3>LA LOI DES PRAIRIES.</h3>
-
-
-<p>Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on
-enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux
-Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les
-loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les
-routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés,
-Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et
-partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos.</p>
-
-<p>Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des
-guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été
-envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs
-comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en
-marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au
-coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la
-sentinelle des chasseurs avait aperçus.</p>
-
-<p>Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une
-escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au
-Castor et descendit dans la plaine.</p>
-
-<p>Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se
-voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec
-furie l'une contre l'autre.</p>
-
-<p>Certes, pour qui n'eût pas été au fait des mœurs singulières de la
-Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il
-n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre,
-les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux
-avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens,
-et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes
-demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs.</p>
-
-<p>Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle
-qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en
-s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte.</p>
-
-<p>Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour
-eux et leurs guerriers.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de
-premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie
-de la Prairie.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef
-des Pawnies?</p>
-
-<p>&mdash;Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon cœur se
-réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur.</p>
-
-<p>&mdash;Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme
-mon frère.</p>
-
-<p>Le chasseur s'inclina avec courtoisie.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont
-nombreux dans la pampa.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le
-gibier que je voulais atteindre.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère est heureux.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la
-guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.</p>
-
-<p>&mdash;Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile.</p>
-
-<p>L'Indien s'inclina à son tour.</p>
-
-<p>Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant.</p>
-
-<p>&mdash;Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part
-d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le
-chasseur.</p>
-
-<p>&mdash;Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je
-m'arrête.</p>
-
-<p>&mdash;Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il
-cherche à ravir la chevelure?</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et
-mon ennemi n'est-il pas le sien?</p>
-
-<p>&mdash;Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don
-López, cet homme est en mon pouvoir.</p>
-
-<p>&mdash;Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles?
-fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la
-passion qui grondait au fond de son cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il
-commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.</p>
-
-<p>&mdash;Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une
-certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...</p>
-
-<p>&mdash;Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son
-mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant
-comme une lame d'acier.</p>
-
-<p>&mdash;Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son
-tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la
-squaw d'un lièvre des visages pâles.</p>
-
-<p>A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et,
-saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.</p>
-
-<p>Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux
-troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à
-l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et,
-s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient
-son âge et sa réputation:</p>
-
-<p>&mdash;Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il,
-des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves
-intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les
-visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit
-être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur
-est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne
-vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées
-par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet
-des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au
-conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite
-à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils
-soient sauvegardés.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé.</p>
-
-<p>&mdash;J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas
-que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais
-parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra
-enfreindre les lois de la Prairie.</p>
-
-<p>Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de
-sa troupe et regagna son camp.</p>
-
-<p>Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne
-pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au
-fond de son cœur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque
-les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le
-vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une
-pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa
-activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain.</p>
-
-<p>Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de
-sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour
-ouvrir la discussion.</p>
-
-<p>Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs,
-et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et
-conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la
-plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante
-de bonheur, caracolait auprès de lui.</p>
-
-<p>Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable
-village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues
-et des places.</p>
-
-<p>A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés,
-accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir.</p>
-
-<p>Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre,
-précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur
-un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que,
-derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée
-de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures
-humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata,
-et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par
-quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des
-regards effarés et qui était plus mort que vif.</p>
-
-<p>Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il
-s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut.</p>
-
-<p>Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de
-l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix.</p>
-
-<p>&mdash;Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les cœurs, dirent-ils ensemble,
-écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous
-réunissent.</p>
-
-<p>Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un
-trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé:</p>
-
-<p>&mdash;Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère!
-vos paroles seront enterrées là.</p>
-
-<p>Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles
-du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus
-et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun
-protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise
-et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion.</p>
-
-<p>Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou
-en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il
-égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc
-tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata,
-coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus
-la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un
-nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les
-mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne
-sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie
-malfaisant.</p>
-
-<p>&mdash;Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous
-les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant.
-Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant
-que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait
-de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre
-aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons
-l'honorer.</p>
-
-<p>&mdash;Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des
-chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de
-prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que
-cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire.</p>
-
-<p>A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les
-Indiens restèrent un moment interdits.</p>
-
-<p>&mdash;Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car
-il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs.</p>
-
-<p>&mdash;Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme
-une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il
-mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les
-enfants.</p>
-
-<p>Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le
-sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent
-à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Que votre volonté soit faite; cet homme est libre.</p>
-
-<p>Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que
-par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber
-évanoui au milieu des chasseurs.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que
-ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis
-prêt à vous suivre.</p>
-
-<p>Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont
-le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des
-guerriers.</p>
-
-<p>Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers
-le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés
-en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut
-apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance.</p>
-
-<p>Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant
-à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de
-touffes de crins teints en rouge.</p>
-
-<p>Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers
-le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il
-la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite
-gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout
-au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé,
-Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le
-chasseur:</p>
-
-<p>&mdash;Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon
-frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à
-m'adresser à propos de mes prisonniers.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le
-sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame
-la loi des Prairies, œil pour œil, dent pour dent.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement
-le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs,
-que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies,
-il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un
-ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas
-que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit
-souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son
-siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin
-que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans
-mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous
-et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée
-et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche,
-heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que
-je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine
-et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois,
-l'application de la loi des Prairies.</p>
-
-<p>Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de
-mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords,
-lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.</p>
-
-<p>Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste
-terrible:</p>
-
-<p>&mdash;Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni
-par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but
-était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je
-l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère;
-de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et
-de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me
-reconnais-tu, don López?</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de grâce, continua Néculpangue, œil pour œil, dent pour dent.</p>
-
-<p>Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la
-tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps
-son prisonnier.</p>
-
-<p>Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur,
-à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta
-un poignard, en lui disant d'une voix émue:</p>
-
-<p>&mdash;Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs
-comme un homme de cœur, tes victimes crient après toi. Wacondah te
-pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère.</p>
-
-<p>Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression
-impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de
-fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard:</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les
-bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je
-saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers
-Néculpangue, sois heureux, tu es vengé!</p>
-
-<p>Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard
-dans le cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il
-n'est plus de bonheur pour moi.</p>
-
-<p>A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant
-le reliquaire que celui-ci portait au cou:</p>
-
-<p>&mdash;Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.</p>
-
-<p>A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de
-tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les
-premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de
-ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et
-serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots.</p>
-
-<p>Le jeune homme le retint longtemps serré sur son cœur, dans une
-étreinte passionnée.</p>
-
-<p>Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent
-l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie.</p>
-
-<p>Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant
-devant le chasseur:</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs
-de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma sœur.</p>
-
-<p>Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement.</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté
-et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce
-pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!</p>
-
-<p>Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a id="UNE_NUIT_DE_MEXICO"></a>UNE NUIT DE MEXICO</h3>
-
-<h4>SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION</h4>
-
-
-<p>Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne
-capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante
-créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui
-bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale
-distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur
-niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont
-Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement
-tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le <i>Popocatepelt, montagne
-fumante,</i> et l'<i>Izlaczchualt</i> ou la <i>Femme blanche</i>, dont les cimes
-chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues.</p>
-
-<p>L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée
-de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des
-Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu
-des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à
-la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre
-compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de
-couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents
-qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout
-entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par
-les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du
-soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des
-arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement
-orientale qui étonne et séduit à la fois.</p>
-
-<p>Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce
-conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle
-droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales,
-qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo
-Domingo, de la Moneda et de San Francisco.</p>
-
-<p>Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan
-unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans
-toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une
-des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du
-président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes,
-une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la
-quatrième se trouvaient deux bazars, le <i>Parian</i>, maintenant démoli, et
-le portal de las Flores.</p>
-
-<p>Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur
-torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se
-renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi
-l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les
-font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de
-cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers
-le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient
-envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle
-inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens
-et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la
-façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats
-de rire; enfin, comme la ville enchantée des <i>Mille et une nuits</i>,
-au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup
-réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie
-et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins
-poumons.</p>
-
-<p>Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité
-allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président
-intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes
-dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez,
-devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal,
-fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques
-soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter
-la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des
-troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau
-président.</p>
-
-<p>Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les
-Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils
-ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder
-tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur
-goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents
-à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils
-savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse,
-rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient
-à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une
-augmentation des impôts.</p>
-
-<p>Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand
-drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter
-et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des
-événements politiques.</p>
-
-<p>Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements
-d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au
-galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers
-les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se
-fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner
-leurs masures dans les bas quartiers de la cité.</p>
-
-<p>A la première nouvelle de la résolution prise par le président
-intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni
-et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur
-provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher
-les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le
-feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.</p>
-
-<p>Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du
-corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole,
-etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres
-de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en
-parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en
-établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.</p>
-
-<p>La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment
-auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et
-désœuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence
-funèbre.</p>
-
-<p>La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du
-timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les
-plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de
-vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient
-complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il
-était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur
-la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé,
-vers une échoppe <i>d'évangelista</i> (écrivain public), située vers le
-milieu à peu près de la galerie des Portales.</p>
-
-<p>Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un
-air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il
-frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu,
-car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte
-s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma
-aussitôt derrière lui.</p>
-
-<p>La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu
-y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé
-au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans
-la boiserie.</p>
-
-<p>Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds
-invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue
-dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un
-escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.</p>
-
-<p>Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.</p>
-
-<p>&mdash;Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait
-précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi
-perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.</p>
-
-<p>Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en
-remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu
-demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise
-américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur
-des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par
-des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux
-se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se
-rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement
-disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement
-circuler les équipages, les cavaliers et les piétons.</p>
-
-<p>Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour
-retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle
-encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas
-habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves,
-excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont
-été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable.</p>
-
-<p>La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le
-palais de <i>Motecuzoma</i> et le grand <i>Teocali</i>, forme le centre de l'île
-la plus vaste du groupe.</p>
-
-<p>Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci
-avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses
-communications d'un point à un autre, existent encore dans cette
-partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols,
-mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel
-aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé
-l'inconnu était de ce nombre.</p>
-
-<p>Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha
-la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à
-descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes
-par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se
-trouvait.</p>
-
-<p>Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que
-de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez
-élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper
-la tète contre la paroi supérieure.</p>
-
-<p>Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à
-quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans
-doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée
-sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la
-précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus
-facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance,
-s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer
-dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une
-parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec
-certitude dans cette espèce de labyrinthe.</p>
-
-<p>L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain.
-Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir
-franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux
-qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les
-premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre,
-s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.</p>
-
-<p>Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur
-le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un
-instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier,
-cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte
-fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu
-posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte
-s'ouvrit.</p>
-
-<p>Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait
-toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau
-derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un
-boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte,
-fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le
-bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes.</p>
-
-<p>Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir,
-appuya la main droite sur son cœur comme pour en comprimer les
-battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas
-en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et
-regarda.</p>
-
-<p>Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête,
-trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les
-unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais
-toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère
-contenue.</p>
-
-<p>Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la
-mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus
-riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine.</p>
-
-<p>Au moment où l'inconnu appuyait son œil contre la portière, un homme
-d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de
-l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste:</p>
-
-<p>&mdash;Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez,
-je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures
-passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega
-entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois
-heures à peine, finissons-en.</p>
-
-<p>Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par
-des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité;
-quelques-uns protestèrent faiblement.</p>
-
-<p>Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme
-s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout
-retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance
-tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous
-rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.</p>
-
-<p>&mdash;Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain
-âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde
-surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement
-à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave
-pour qu'on y réfléchisse.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les
-épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée
-loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son
-consentement n'a donc aucune valeur pour nous.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, appuya un des invités.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la
-mort de mon frère et de ma belle-sœur, j'ai été régulièrement nommé
-tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois;
-j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que
-j'avais accepté.</p>
-
-<p>&mdash;Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le
-vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait
-formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent
-éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire
-valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse
-verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña
-Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la
-République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de cœur
-passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier
-français sans feu ni lieu?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants
-avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion
-du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable
-cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne
-parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez
-aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas
-un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus
-grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait
-prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville?
-Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce
-qu'il est né en France? Mais votre sœur, la mère de notre parente
-Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de
-son cœur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?</p>
-
-<p>A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu,
-serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater,
-d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été
-écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela,
-je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela
-peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs
-que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce,
-et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez,
-chers parents, à cette union.
-
-&mdash;Voyons, expliquez-vous, de grâce, et finissons-en, s'écrièrent
-les assistants en se pressant autour de don Torribio.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une
-catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain,
-dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces
-de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés,
-emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de
-vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à
-la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de
-la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies
-passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville,
-les <i>federalistas</i> n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer
-comme des bêtes fauves.</p>
-
-<p>Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de
-fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et
-l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.</p>
-
-<p>Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don
-Torribio continua:</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il;
-est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée
-avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions
-que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de
-l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de
-se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver
-sa vie.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici:
-le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez,
-demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était
-acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de
-tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui
-attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont
-la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous,
-señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une
-protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y
-a-t-il à hésiter?</p>
-
-<p>&mdash;Non! s'écrièrent en chœur les assistants; doña Carmen doit épouser
-le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous
-sauver à ce prix.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu,
-n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce?</p>
-
-<p>&mdash;Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait
-observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.</p>
-
-<p>Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y
-rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et
-gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline
-blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses
-salutations des assistants.</p>
-
-<p>Cette jeune fille, c'était doña Carmen.</p>
-
-<p>En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir;
-un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu
-faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui
-de son cœur était subitement monté à ses lèvres.</p>
-
-<p>Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute
-taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de
-capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé
-par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son
-acceptation ou son refus.</p>
-
-<p>Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes
-présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña
-Carmen demeuraient debout.</p>
-
-<p>Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une
-écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen:</p>
-
-<p>&mdash;Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez,
-je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de
-l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai
-rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature.</p>
-
-<p>La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant
-d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs
-qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa
-sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que
-celui-ci détourna la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement
-distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître
-de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans
-essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me
-contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime!</p>
-
-<p>&mdash;Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue.</p>
-
-<p>&mdash;Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce
-papier, reprit-elle avec une énergie fébrile.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un
-pas vers elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je
-ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là,
-vous n'oseriez....</p>
-
-<p>&mdash;Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et
-aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme!</p>
-
-<p>&mdash;Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible.</p>
-
-<p>Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se
-trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite
-apparition.</p>
-
-<p>Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme
-s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles,
-muets, atterrés.</p>
-
-<p>Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie
-ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses
-sanglots:</p>
-
-<p>&mdash;Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je
-saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de
-joie et de terreur.</p>
-
-<p>Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour
-regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti,
-don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante
-qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui
-barrer le passage.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez
-pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour
-tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu!
-vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure!</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout
-en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous
-m'assassiner, par hasard?</p>
-
-<p>&mdash;Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans
-notre droit?</p>
-
-<p>Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames
-avaient disparu en poussant des cris de frayeur.</p>
-
-<p>Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes
-désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une
-douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de
-fusils et de pistolets.</p>
-
-<p>Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante
-touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant,
-malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait
-point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé.</p>
-
-<p>Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un
-revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres
-serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé
-vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite.</p>
-
-<p>Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une
-issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune
-homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur
-masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du
-desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux
-abois.</p>
-
-<p>Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la
-joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui
-le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci,
-sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine,
-se gardaient bien de franchir.</p>
-
-<p>&mdash;Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le
-mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il
-vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser
-le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à
-prendre.</p>
-
-<p>&mdash;Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps
-tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de
-son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes
-pris, caramba!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à
-doña Carmen.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre
-nous tous?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors?</p>
-
-<p>&mdash;Comme ceci, cher seigneur, regardez.</p>
-
-<p>La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement
-rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses
-bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des
-assistants ébahis et décontenancés.</p>
-
-<p>Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court
-que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire.</p>
-
-<p>Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que
-cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts
-de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement
-pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il
-leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.</p>
-
-<p>L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air
-assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la
-rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.</p>
-
-<p>Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au
-bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe.</p>
-
-<p>Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie
-et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une
-expression d'ineffable reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du
-courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon
-brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne
-sommes-nous pas sauvés maintenant?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien
-en comparaison de ceux qui nous menacent encore.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus
-me séparer de vous, Octavio.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va
-falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je
-crains que vos forces ne trahissent votre courage.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi
-qu'il arrive, je le supporterai.</p>
-
-<p>Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux
-détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre
-haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista.</p>
-
-<p>Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur
-l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété.</p>
-
-<p>&mdash;Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie;
-je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu
-le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du
-nouveau?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici
-sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à
-cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux
-chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai
-de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds.</p>
-
-<p>&mdash;Rapportez-vous en à moi, colonel.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété.</p>
-
-<p>&mdash;Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami,
-mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses
-amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux.</p>
-
-<p>&mdash;Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous
-appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau
-pour madame; elle ne doit pas être reconnue.</p>
-
-<p>&mdash;Convenu, colonel.</p>
-
-<p>&mdash;A bientôt, Carmen, à bientôt!</p>
-
-<p>Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de
-l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la
-présidence.</p>
-
-<p>Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la
-porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré
-d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.</p>
-
-<p>Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce
-à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés,
-l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte
-d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières
-affables, et sa prestance réellement militaire.</p>
-
-<p>Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et
-progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans
-tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et
-tous les étrangers fixés sur le territoire de la République.</p>
-
-<p>Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort
-aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait
-fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans
-la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des
-communications lui avaient été faites, et des assurances formelles
-données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans
-doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes,
-le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans
-la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se
-retirer avec eux dans l'intérieur.</p>
-
-<p>Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore
-rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au
-plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune
-homme, je demandais justement après vous.</p>
-
-<p>&mdash;Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt.</p>
-
-<p>&mdash;Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça
-le sourcil.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du
-président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre
-votre obstination, général?</p>
-
-<p>&mdash;C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec
-une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.</p>
-
-<p>&mdash;Un mot encore.</p>
-
-<p>&mdash;Dites vite.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais
-encore la certitude.</p>
-
-<p>Le président fit un mouvement.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline
-sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une
-grâce.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;Me l'accordez-vous, général?</p>
-
-<p>&mdash;Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant
-bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous
-accorde celle que vous me demandez.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma
-cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible
-froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs,
-ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour
-compagnon de route.</p>
-
-<p>Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les
-ordres nécessaires.</p>
-
-<p>Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et
-qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart.</p>
-
-<p>&mdash;Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne
-parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps
-peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à
-moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me
-réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur
-de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me
-retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt
-que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne
-saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur
-de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne
-serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon
-souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la
-dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer
-le bonheur de sa patrie bien-aimée.</p>
-
-<p>Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau,
-échangea quelques poignées de main et se mit en selle.</p>
-
-<p>Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et
-silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui
-la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse.</p>
-
-<p>Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen
-venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte
-d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits.</p>
-
-<p>Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.</p>
-
-<p>La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles
-brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots
-de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une
-apparence fantastique.</p>
-
-<p>Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé
-dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni
-à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de
-laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si
-haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa
-chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il
-lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le
-pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi.</p>
-
-<p>Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines
-de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa
-personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen.</p>
-
-<p>Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes,
-mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui
-probablement essaierait de lui enlever sa nièce.</p>
-
-<p>La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait
-silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège
-jusqu'à l'extrémité de la ville.</p>
-
-<p>Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la
-population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris
-et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement
-s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se
-pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se
-mêlait avec eux.</p>
-
-<p>Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et
-maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à
-celles de la populace; la révolte commençait.</p>
-
-<p>Miramón releva la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les
-éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers.</p>
-
-<p>Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs
-qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur
-général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête;</p>
-
-<p>&mdash;La hache! la hache!</p>
-
-<p>La hache est au Mexique le symbole de la fédération.</p>
-
-<p>Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre
-de son chef, elle s'était serrée autour du président.</p>
-
-<p>Le <i>pronunciamiento</i> était fait, une rixe était imminente.</p>
-
-<p>Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés.</p>
-
-<p>&mdash;Lâches! lâches! criait-il avec désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes
-féroces les soldats et la populace; à bas Miramón!</p>
-
-<p>Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre,
-les révoltés se préparaient à charger.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria
-Belval.</p>
-
-<p>Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un
-cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre
-haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe.</p>
-
-<p>Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats
-n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla,
-son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée;
-provisoirement du moins, le président était en sûreté.</p>
-
-<p>Doña Carmen avait suivi le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui
-n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et
-cè chapeau.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où irai-je?</p>
-
-<p>&mdash;Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général.</p>
-
-<p>&mdash;Me cacher! murmura-t-il douloureusement.</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où
-conduire son Excellence?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon colonel.</p>
-
-<p>&mdash;Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds
-comme de moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous, mon ami?</p>
-
-<p>&mdash;Moi! ma place est ici.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant ... reprit-il avec hésitation.</p>
-
-<p>&mdash;Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite.</p>
-
-<p>Le général lui tendit la main.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie.</p>
-
-<p>En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra
-parmi les insurgés.</p>
-
-<p>&mdash;A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général,
-pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un
-regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel,
-murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à
-suivre Beltran.</p>
-
-<p>Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au
-milieu des groupes.</p>
-
-<p>Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista;
-c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper
-à la fureur de ses ennemis.</p>
-
-<p>Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur
-des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur
-donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient.</p>
-
-<p>&mdash;Carmen! dit le colonel en se penchant vers la</p>
-
-<p>jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant
-Dieu!</p>
-
-<p>La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui
-répondit avec un doux sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi
-que d'être condamnée à te survivre!</p>
-
-<p>Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie
-apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne.</p>
-
-<p>&mdash;Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui
-galopait à quelques pas en avant des arrivants.</p>
-
-<p>Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à
-un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal?
-Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de
-notre illustre président Juárez.</p>
-
-<p>Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion.</p>
-
-<p>&mdash;J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que
-vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas?
-Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous?
-demanda-t-il à voix haute.</p>
-
-<p>&mdash;Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant
-quelques pas en avant.</p>
-
-<p>Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement
-spontané, il lui tendit la main.</p>
-
-<p>&mdash;Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite;
-lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends
-justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends
-pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, général, s'écria don Torribio.</p>
-
-<p>&mdash;Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans
-votre hacienda del <i>Palo Negro</i>; j'ai ordre de vous y faire conduire
-immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la
-fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez!</p>
-
-<p>Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse.</p>
-
-<p>Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils
-devaient craindre ou se rejouir.</p>
-
-<p>Le général se hâta de dissiper leurs doutes.</p>
-
-<p>&mdash;Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en
-enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays,
-cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que
-vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla
-est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre
-mariage, de vous retirer où bon vous semblera.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion.</p>
-
-<p>Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel.</p>
-
-<p>&mdash;Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita?
-reprit le vieux soldat.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je
-vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante
-enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au
-couvent.</p>
-
-<p>Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats,
-et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris
-de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute
-la population qui jamais n'avait paru si heureuse.</p>
-
-<p>La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis.</p>
-
-<p>Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval.</p>
-
-<p>Il est vrai que lui n'était pas Mexicain.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a id="UNE_CHASSE_AUX_ABEILLES"></a>UNE CHASSE AUX ABEILLES</h3>
-
-<h4>SOUVENIR DES PRAIRIES</h4>
-
-
-<p>De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit,
-est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite
-continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents
-étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent
-au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour
-persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par
-les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à
-même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.</p>
-
-<p>Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le
-héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me
-faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit
-un impérissable souvenir.</p>
-
-<p>Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus
-sauvages et les plus désertes du Mexique.</p>
-
-<p>A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me
-trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave
-hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la
-limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par
-des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras
-ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité
-mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur
-bienveillante et fraternelle simplicité.</p>
-
-<p>Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante
-ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait
-heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain.</p>
-
-<p>La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie
-agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui.</p>
-
-<p>Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se
-passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la
-chasse qu'il songea tout d'abord.</p>
-
-<p>Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes,
-furent livrés à notre merci.</p>
-
-<p>Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars,
-ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé
-si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous
-aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à
-dix et quinze lieues à la ronde.</p>
-
-<p>Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné
-à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me
-prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique
-des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ,
-sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait
-cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si
-souvent préparées.</p>
-
-<p>Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux
-fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à
-m'endormir.</p>
-
-<p>Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi,
-ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière,
-enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour
-demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash;Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et
-laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes
-espèces d'animaux?</p>
-
-<p>&mdash;Pas ceux-là, fit-il en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?</p>
-
-<p>&mdash;Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis
-quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous
-mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous
-convient-il?</p>
-
-<p>&mdash;C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais
-réellement comment vous remercier.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.</p>
-
-<p>Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de
-savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui
-m'intriguait au plus haut point.</p>
-
-<p>Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en
-fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là!</p>
-
-<p>&mdash;Déjà levé? me dit joyeusement don López.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous voyez, et prêt à partir.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! alors en route.</p>
-
-<p>On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des
-prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire
-trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété
-est proverbiale.</p>
-
-<p>Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes?</p>
-
-<p>&mdash;Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles
-aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il
-sentencieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil,
-je suppose?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais nous pourrions tuer autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.</p>
-
-<p>&mdash;Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu!</p>
-
-<p>Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous
-changeâmes de conversation tout en continuant à galoper.</p>
-
-<p>Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois
-rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un
-sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de
-mezquites.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous faim? me demanda mon hôte.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course
-matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un
-appétit du diable.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire.</p>
-
-<p>En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une
-clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines
-fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.</p>
-
-<p>&mdash;Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte.</p>
-
-<p>&mdash;Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre.</p>
-
-<p>Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé
-entre nous les provisions contenues dans ses <i>alforjas</i> et le déjeuner
-commença gaiement.</p>
-
-<p>Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les
-oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs
-têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sentent quelque chose, dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;C'est probable, répondit Don
-López sans perdre un coup de dents.</p>
-
-<p>Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et
-prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un
-second.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal
-qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé
-nos chevaux et bientôt ils seront sur nous.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! si nous partions.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les
-tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en
-souviendrai, savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est intéressant, vous verrez.</p>
-
-<p>&mdash;Caramba! je le crois bien.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce la première fois que vous chassez le tigre?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous
-appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du renseignement.</p>
-
-<p>Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement,
-ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim;
-il est temps de nous préparer.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de
-mon hôte.</p>
-
-<p>&mdash;A chasser les tigres, pardieu!</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'ai qu'un machette.</p>
-
-<p>&mdash;C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et
-s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de
-terreur.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette
-peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre
-viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche
-pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous
-l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je
-connaisse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre?</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge.</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la
-chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple!</p>
-
-<p>Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire
-contre fortune bon cœur; je ne voulais pas laisser supposer au digne
-Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable
-d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire
-bonne contenance.</p>
-
-<p>Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte,
-j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse
-aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes
-fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie.</p>
-
-<p>Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue,
-écoutait attentivement les bruits de la forêt.</p>
-
-<p>&mdash;Attention, les voilà! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un
-froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre,
-et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la
-clairière juste en face de nous.</p>
-
-<p>Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent
-un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue,
-fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en
-passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées.</p>
-
-<p>C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les
-savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face,
-à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir
-des proportions gigantesques.</p>
-
-<p>&mdash;Attention! cria Don López.</p>
-
-<p>Au même instant, les tigres bondirent en rugissant.</p>
-
-<p>J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla
-s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à
-terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais
-machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins
-enfin.</p>
-
-<p>Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son
-corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions,
-j'étais sain et sauf.</p>
-
-<p>Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le
-courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.</p>
-
-<p>Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi,
-tué son tigre.</p>
-
-<p>&mdash;Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir
-prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais
-éprouvée?</p>
-
-<p>&mdash;Notre chasse aux abeilles donc!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions
-à l'hacienda plutôt? hein?</p>
-
-<p>&mdash;Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez
-plutôt.</p>
-
-<p>Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui
-volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et
-celui qui s'était ingéré de me les faire chasser.</p>
-
-<p>Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos
-deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le
-moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé.</p>
-
-<p>Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la
-direction que nous indiquait le vol des abeilles.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands
-de miel?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que
-cela nous fait?</p>
-
-<p>&mdash;Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il
-est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un
-véritable guet-apens, que cette chasse endiablée!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! qu'est-ce qu'un ours?</p>
-
-<p>&mdash;Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes
-armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile
-cela.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas
-deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des
-nations.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez,
-reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait
-gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses
-d'abeilles, que le ciel les confonde!</p>
-
-<p>Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi,
-et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur,
-logea une balle dans l'œil droit du pauvre animal qui fut tué roide.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin
-d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre.</p>
-
-<p>Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant
-une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre
-résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine
-d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur
-nous en brandissant leurs armes.</p>
-
-<p>Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai
-les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de
-Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la
-direction de l'hacienda.</p>
-
-<p>J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis
-le galop précipité d'un cheval à mes côtés.</p>
-
-<p>C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou
-trois Indiens.</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est
-la ruche; nous irons demain prendre le miel.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en
-disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la
-trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies.</p>
-
-<p>Don López me regarda avec étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de
-la chasse.</p>
-
-<p>En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles,
-pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un
-tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre
-abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal,
-et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher
-noise.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_PASSEUR_DE_NUIT" id="LE_PASSEUR_DE_NUIT">LE PASSEUR DE NUIT</a></h3>
-
-
-<h4><a id="I_LE_GUIDE"></a>I. LE GUIDE.</h4>
-
-<p>L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a
-<i>retrouvée</i> par hasard en cherchant une route plus directe pour se
-rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y
-sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres
-cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible
-dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables
-encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant
-demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne
-pouvaient plus obtenir chez eux.</p>
-
-<p>Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au
-même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances,
-leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier
-amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la
-plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes
-étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les
-circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique
-qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le
-bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une
-activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement
-indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à
-l'analyse.</p>
-
-<p>Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès
-qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur,
-mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux.</p>
-
-<p>Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la
-connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même
-s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.</p>
-
-<p>Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume
-me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour
-en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une
-aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il
-me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté.</p>
-
-<p>L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais
-jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon
-caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée
-par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre
-diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est
-ordinairement le bon.</p>
-
-<p>Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison?
-le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle
-plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui
-me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif
-de la légende à une incessante locomotion.</p>
-
-<p>Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le <i>Bajio</i>.</p>
-
-<p>Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé,
-ce pays en toute saison présente à l'œil du voyageur un aspect
-singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le
-ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien
-perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la
-plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines
-bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches,
-aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues
-des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes
-inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces
-légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec
-une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils
-transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant
-les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de
-sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre
-mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un
-limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents
-descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau
-dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité
-première.</p>
-
-<p>Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato,
-ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable
-bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements
-aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir
-le titre de <i>Ciudad</i>, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses
-du Mexique.</p>
-
-<p>Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances,
-que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion
-dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.</p>
-
-<p>Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui,
-à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses
-et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des
-dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je
-suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me
-mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls;
-j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme
-voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même <i>lacé</i>
-dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle
-américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me
-manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil
-cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire
-rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul
-pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être,
-mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours
-de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde.</p>
-
-<p>En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de
-mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et,
-quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me
-dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous
-les désœuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de
-rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.</p>
-
-<p>Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine
-avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours
-sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux
-cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse
-naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en
-poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa
-monture.</p>
-
-<p>&mdash;Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et
-de plus assez embarrassé; me serais-je trompé?</p>
-
-<p>&mdash;Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis,
-en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de
-quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre...</p>
-
-<p>Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je
-m'interrompis tout à coup.</p>
-
-<p>L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le
-silence, il sourit et me saluant de nouveau:</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la
-ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme
-il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel
-on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des
-regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que
-peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon
-que je cherche.</p>
-
-<p>Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés
-dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au
-ranchero:</p>
-
-<p>&mdash;Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre
-bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne
-pas être maître de l'accepter.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez
-sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser
-cette question?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible,
-comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne
-suivons pas la même direction.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire
-connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez
-près l'un de l'autre?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans
-le Bajio.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en
-cette saison, pour un étranger.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons
-m'empêchent de retarder mon départ.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les
-mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana?</p>
-
-<p>&mdash;Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses
-qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai
-forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse
-du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé
-le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup
-rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois
-reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et,
-rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me
-parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle:</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero,
-dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho
-d'Arroyo Pardo?</p>
-
-<p>Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel
-mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je
-me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver
-le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en
-qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes
-amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima.</p>
-
-<p>Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire
-jusqu'au fond de mon cœur; puis, prenant tout à coup sa résolution:</p>
-
-<p>&mdash;Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles
-d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide.</p>
-
-<p>Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette
-singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et
-je suivis mon guide improvisé.</p>
-
-<p>Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions
-à travers la campagne.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a id="II_LE_VOYAGE"></a>II. LE VOYAGE.</h4>
-
-
-<p>Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi,
-sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses
-réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce
-sifflement particulier aux <i>jinetes</i> mexicains l'allure cependant déjà
-fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au
-loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent
-effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence
-prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort
-sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu:</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais
-promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé
-aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en
-rouvrant des blessures mal fermées.</p>
-
-<p>&mdash;Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce
-changement dans votre humeur.</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous
-excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque
-homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres,
-Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans
-circule dans nos veines, nos passions sont terribles.</p>
-
-<p>Il soupira et se tut.</p>
-
-<p>Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids
-d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large,
-son œil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale
-physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un
-éclatant démenti à cette dernière supposition.</p>
-
-<p>Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de
-nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de
-laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi.</p>
-
-<p>Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet
-principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à
-ma vue; çà et là, de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous
-nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se
-rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes
-bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies
-mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans
-lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y
-aventurer sans guide.</p>
-
-<p>Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil
-presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des
-<i>ahuehuelts</i>, des gommiers et des <i>huisaches</i> dont les racines
-puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse
-s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais
-feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux,
-et un nombre incalculable de <i>centzontle</i>, le rossignol américain, dont
-le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je
-songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de
-plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait
-un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos
-chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes
-appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts,
-le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant
-presque à chaque pas.</p>
-
-<p>Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants
-pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il
-excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à
-voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant
-à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans
-cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et
-sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à
-commettre de telles extravagances.</p>
-
-<p>Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là, force nous fut
-de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de
-moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était
-toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence.</p>
-
-<p>L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais
-me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une
-espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus
-sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales,
-et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai
-dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le
-sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte
-de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et
-inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les
-dômes épais de verdure.</p>
-
-<p>Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur.</p>
-
-<p>&mdash;Nous approchons, me dit-il.</p>
-
-<p>Je jugeai inutile de répondre à cette assurance.</p>
-
-<p>Il continua.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui
-annonçant mon arrivée prochaine.</p>
-
-<p>Il secoua la tête à plusieurs reprises.</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il
-au bout d'un instant.</p>
-
-<p>&mdash;Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio,
-comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je
-compte traiter.</p>
-
-<p>Mon guide soupira profondément.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit
-dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au
-rancho.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher?</p>
-
-<p>&mdash;Avant une demi-heure il fera nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! fis-je en hochant la tête.</p>
-
-<p>Il me lança un regard sardonique.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous
-pouvons ne partir que demain matin.</p>
-
-<p>Je relevai brusquement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi
-aurais-je peur, s'il vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la
-clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas de ceux-là, répondis-je avec un sourire de dédain.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous
-flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en
-est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés?</p>
-
-<p>&mdash;Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous
-arrêtent, nous partirons quand vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, répondit-il sèchement.</p>
-
-<p>Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une
-façon particulière.</p>
-
-<p>Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à
-demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de
-nous.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en
-reconnaissant mon guide. Oh! <i>mi amo,</i> quel projet vous amène dans des
-parages où vous ne devriez plus reparaître.</p>
-
-<p>&mdash;Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait
-est fait; prépare ta pirogue, nous partons.</p>
-
-<p>&mdash;Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se
-changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del
-Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins?</p>
-
-<p>&mdash;Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a
-affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de
-guide.</p>
-
-<p>Le péon se signa à plusieurs reprises.</p>
-
-<p>&mdash;Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les
-conduirai pas au rancho.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec
-impatience, je veux partir à l'instant, il le faut.</p>
-
-<p>&mdash;Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le
-péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai
-rencontré hier le <i>passeur de nuit</i> dans les canaux, il y aura du sang
-versé pour sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le
-passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les
-ténèbres; sa rencontre présage un malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et
-en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du
-soleil nous partirons.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire.</p>
-
-<p>Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui
-ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une
-animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu
-aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous
-obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience
-fébrile.</p>
-
-<p>&mdash;Don Estevan Sallazar est mort.</p>
-
-<p>Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps.</p>
-
-<p>&mdash;Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible.</p>
-
-<p>Le péon secoua tristement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai
-retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment cela est-il arrivé?</p>
-
-<p>&mdash;Qui saurait le dire? peut-être <i>Matlacueze</i>, la belle fille aux
-cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la
-pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau.</p>
-
-<p>Don Blas haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Et le corps de don Estevan? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé,
-répondit l'Indien d'un air convaincu.</p>
-
-<p>&mdash;Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout
-est fini, si don Estevan est mort.</p>
-
-<p>Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et
-jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister
-davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des
-interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le
-passeur de nuit.</p>
-
-<p>Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête.</p>
-
-<p>Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon,
-qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers
-l'endroit où nous attendait la pirogue.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a id="III_SUR_LEAU"></a>III. SUR L'EAU.</h4>
-
-
-<p>La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous
-embarquâmes.</p>
-
-<p>Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il
-ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses
-rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et
-murmuré une inintelligible prière.</p>
-
-<p>Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans
-ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères,
-acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès
-que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait
-avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout
-doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une
-de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent
-inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au
-Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes
-railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet,
-et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je
-tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar,
-et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au
-rancho.</p>
-
-<p>Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable
-que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif
-plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui,
-il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à
-satisfaire ma curiosité.</p>
-
-<p>C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une sœur
-belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan
-était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles
-à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage,
-don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés
-intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les
-rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les
-romerías; doña Dolores, la sœur de don Estevan, qui n'était qu'une
-enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens,
-avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune
-fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores
-s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous
-deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de
-l'amour qu'il éprouvait pour sa sœur. Estevan avait paru charmé de
-cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les
-unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la
-demande à son père.</p>
-
-<p>Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son
-fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait
-été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie.</p>
-
-<p>Dolores et Lucio étaient au comble de leurs vœux, rien, croyaient-ils,
-ne devait désormais troubler leur bonheur.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui
-bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux
-familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer
-dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun
-des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des
-paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu
-entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt
-l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux
-d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient
-renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se
-voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que
-les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait
-approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et
-le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre
-sans hésiter leur menace à exécution.</p>
-
-<p>Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres
-de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable
-circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir
-Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents,
-saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle
-aimait.</p>
-
-<p>Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens
-devait la faire éclater.</p>
-
-<p>Ce fut ce qui arriva.</p>
-
-<p>Un jour que Dolores et Lucio causaient cœur à cœur dans une clairière
-peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être
-surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans
-son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança
-d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une
-massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de
-l'achever.</p>
-
-<p>La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère
-en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa
-brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé
-se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste,
-roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire.</p>
-
-<p>Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne
-les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se
-préparait à le plonger dans le cœur de son assassin, une main arrêta
-son bras.</p>
-
-<p>Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du
-coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère.</p>
-
-<p>Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans
-répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière,
-en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était
-emparé.</p>
-
-<p>&mdash;Remerciez votre sœur, dit-il; sans son intervention providentielle,
-vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son
-ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez
-plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à
-vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour
-de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le
-ciel.</p>
-
-<p>Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en
-appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec
-des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père.</p>
-
-<p>Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la
-jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa
-famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu
-parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu.</p>
-
-<p>Voilà, en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il
-l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que
-vous connaissiez aussi bien cette histoire?</p>
-
-<p>Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression
-indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et
-d'amertume:</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez
-supposer.</p>
-
-<p>Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole,
-lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez
-courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire
-silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres.</p>
-
-<p>&mdash;Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation
-qui nous croise.</p>
-
-<p>Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les
-rames qu'il n'avait plus la force de manier.</p>
-
-<p>&mdash;Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec
-une rapidité convulsive, nous sommes perdus!</p>
-
-<p>Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle
-semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine,
-sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et
-silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un
-manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la
-tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme
-des charbons ardents.</p>
-
-<p>La fantastique embarcation passa à nous ranger.</p>
-
-<p>&mdash;Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante.</p>
-
-<p>Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une
-commotion électrique.</p>
-
-<p>&mdash;Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui!
-c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe!</p>
-
-<p>Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses
-membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la
-terreur:</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez vu! vous l'avez vu! <i>mi amo!</i> Malheur! malheur!</p>
-
-<p>&mdash;Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Le passeur de nuit t</i> balbutia-t-il en se signant!</p>
-
-<p>Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer
-la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était
-apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant
-dans l'ombre sans laisser de traces.</p>
-
-<p>Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette
-scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel
-un regard de défi:</p>
-
-<p>&mdash;Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous
-verrons face à face!</p>
-
-<p>Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine
-provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif
-désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement.</p>
-
-<p>&mdash;En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant!</p>
-
-<p>Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la
-nappe unie du canal.</p>
-
-<p>Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de
-laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la
-nuit les fenêtres éclairées d'un rancho.</p>
-
-<p>Nous étions à Arroyo Pardo.</p>
-
-<p>A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage,
-une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en
-s'écriant d'une voix déchirante:</p>
-
-<p>&mdash;Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà! le voilà!</p>
-
-<p>Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta
-point.</p>
-
-<p>&mdash;Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de
-l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en
-poussant un dernier cri de douleur.</p>
-
-<p>Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue.</p>
-
-<p>&mdash;A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de
-terre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan!</p>
-
-<p>Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras
-le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte
-affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur.</p>
-
-<p>Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon
-rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme
-que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la
-rive.</p>
-
-<p>Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait
-des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes
-apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis,
-acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le
-sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher
-mutuellement la vie.</p>
-
-<p>Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne
-sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe
-des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour
-le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui
-cassai la tête d'un coup de pistolet.</p>
-
-<p>Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,&mdash;car
-ainsi se nommait mon compagnon,&mdash;à se relever; il n'avait reçu que de
-légères blessures.</p>
-
-<p>Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer
-son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et
-ne devait plus revenir....</p>
-
-<p>Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite
-par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio
-et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la
-blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu.</p>
-
-<p>Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de
-Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au
-milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de
-leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite
-à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre.</p>
-
-<p>Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je
-suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent
-en dire autant.</p>
-
-<p>Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse
-exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans
-doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons
-humblement pardon au lecteur.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_TOUR_DES_HIBOUX" id="LA_TOUR_DES_HIBOUX">LA TOUR DES HIBOUX</a></h3>
-
-<h4>HISTOIRE DE VOLEURS</h4>
-
-
-<p>«C'est à votre tour, capitaine,&mdash;me dit alors de Saulcy, en vidant
-d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes
-il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente
-histoire lui avait presque fait oublier.</p>
-
-<p>«Messieurs,&mdash;répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la
-botte qui m'était portée,&mdash;je ne sais réellement quoi vous dire: mon
-existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans
-toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être
-rapporté.»</p>
-
-<p>Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une
-protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés
-par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus
-de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes
-excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches
-qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir
-vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de
-mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux vœux de
-l'honorable compagnie.</p>
-
-<p>Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit
-comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se
-tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je
-commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait,
-sinon avec intérêt, du moins avec attention.</p>
-
-<p>«Messieurs,&mdash;dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé
-nonchalamment sur le dossier de ma chaise,&mdash;vers la fin de 18.., des
-affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à
-un séjour de près d'une année en Andalousie.</p>
-
-<p>«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me
-confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai
-un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons
-percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies
-desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des
-yeux noirs et sourire des lèvres roses.</p>
-
-<p>«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde.</p>
-
-<p>«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais
-fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en
-un mot, je ne songeais qu'à me divertir.</p>
-
-<p>«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit
-vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à
-regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet,
-je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de
-Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le
-but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de
-la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les
-graves intérêts qui m'étaient confiés.</p>
-
-<p>«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le
-plaisir.</p>
-
-<p>«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui
-avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de
-salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement,
-s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et
-honorablement du produit de ses rapines passées.</p>
-
-<p>«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui
-avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me
-trouver en face de lui.</p>
-
-<p>«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé
-don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix,
-le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas
-manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à
-mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien
-salteador.</p>
-
-<p>«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement
-seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix,
-contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour
-les divertissements de ce jour.</p>
-
-<p>«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon
-de don Torribio.</p>
-
-<p>«José Maria fut exact au rendez-vous.</p>
-
-<p>«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon
-imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques
-heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la
-rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant
-raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette
-franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie
-aventureuse.</p>
-
-<p>«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un
-dernier verre de <i>valde peñas</i> et nous avoir amicalement serré la main.</p>
-
-<p>«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à
-passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à
-trois lieues de Puerto Real.</p>
-
-<p>«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles
-vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait
-surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété
-exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et
-sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites
-d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se
-ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à
-toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement
-de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du
-chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir.</p>
-
-<p>«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien
-ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution,
-nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être
-embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience
-devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon
-manteau, je piquai des deux et partis.</p>
-
-<p>«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité,
-roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et
-pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par
-intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre
-lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le
-faisait se cabrer de terreur.</p>
-
-<p>«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des
-lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé
-de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude,
-cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui
-pouvaient m'être tendues par les nombreux <i>caballeros de la Noche</i> qui,
-à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie.</p>
-
-<p>«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent
-parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas
-savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais
-cette nuit-là, la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me
-sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je
-l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout.</p>
-
-<p>«Cependant, le temps était devenu détestable.</p>
-
-<p>«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs
-incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie
-tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà,
-éclatait avec fureur.</p>
-
-<p>«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce
-bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller
-avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue.</p>
-
-<p>«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon
-entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don
-Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des
-sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne
-savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille
-masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui
-pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête.</p>
-
-<p>«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui
-m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce
-toit hospitalier.</p>
-
-<p>«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le
-temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée,
-tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit.
-Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, <i>la
-tour des hiboux</i>, nom qu'elle méritait à tous égards.</p>
-
-<p>«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi
-de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose
-de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi.</p>
-
-<p>«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais
-par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination
-malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans
-tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je
-jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs
-heures peut-être, me servir de domicile.</p>
-
-<p>«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle
-comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites
-fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles
-l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond,
-un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages
-supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait
-jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché
-depuis au moins un siècle.</p>
-
-<p>«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de
-la salle un feu de broussailles et de bois mort.</p>
-
-<p>«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne
-voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins
-sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la
-nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir;
-vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements
-furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler.</p>
-
-<p>«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à
-faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans
-résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel
-j'installai mon cheval.</p>
-
-<p>«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant
-de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter,
-je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a
-l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage
-supérieur, ce que j'exécutai immédiatement.</p>
-
-<p>«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans
-lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle
-que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même
-escalier montant à un étage supérieur.</p>
-
-<p>«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les
-amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et
-recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin
-d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé;
-mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré
-moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller
-au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille
-me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même.</p>
-
-<p>«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour.</p>
-
-<p>«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me
-fut possible de les apercevoir sans être vu.</p>
-
-<p>«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres
-robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si
-coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents.</p>
-
-<p>«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou
-trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en
-jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres
-qu'ils avaient déposés dans un coin.</p>
-
-<p>«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le
-moindre doute sur leur profession.</p>
-
-<p>«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins,
-et ils appartenaient à la <i>cuadrilla</i> (troupe) du Niño (jeune homme),
-célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom
-était devenu la terreur de toute l'Andalousie.</p>
-
-<p>«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs
-armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage
-du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à
-un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger
-entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés,
-ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut.</p>
-
-<p>«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années,
-d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses
-bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient
-durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se
-jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu
-plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres
-épaisses et charnues.</p>
-
-<p>«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et
-accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme
-cela se doit entre honnêtes bandits?»</p>
-
-<p>«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit
-aussitôt.</p>
-
-<p>«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là
-à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots,
-sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans
-l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'œil au guet, moi!... Où
-est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le
-hangar?»</p>
-
-<p>«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je
-réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et
-mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des
-plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul
-moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je
-recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre
-ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop
-bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me
-réservaient si je tombais entre leurs mains.</p>
-
-<p>«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef,
-avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines.</p>
-
-<p>«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces
-brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte.</p>
-
-<p>«&mdash;Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont
-battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les
-environs.»</p>
-
-<p>«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long
-en large dans la salle en attendant leur retour.</p>
-
-<p>«Au bout d'un instant ils revinrent.</p>
-
-<p>«Eh bien! demanda-t-il.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le
-hangar, mais du cavalier, nulle trace.</p>
-
-<p>«&mdash;Hum! fit le capitaine. »</p>
-
-<p>«Et il reprit sa promenade.</p>
-
-<p>«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si
-bruyante.</p>
-
-<p>«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé
-pour moi. Je me trompais.</p>
-
-<p>«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta.</p>
-
-<p>«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il.</p>
-
-<p>«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été
-assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de cœur, se jeter
-dans la gueule du loup.</p>
-
-<p>«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que
-l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous
-entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa
-retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les
-toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.»</p>
-
-<p>«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier.</p>
-
-<p>«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre
-le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans
-tous les coins.</p>
-
-<p>«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.»</p>
-
-<p>«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme
-sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur.</p>
-
-<p>«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne
-pouvait me venir en aide; je courais çà et là, je tournais comme une
-bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se
-trouvait un précipice de plus de cent pieds.</p>
-
-<p>«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon
-visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps.</p>
-
-<p>«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des
-limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de
-secondes me restaient encore.</p>
-
-<p>«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt
-que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le
-savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à
-leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons.</p>
-
-<p>«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la
-tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais
-me briser.</p>
-
-<p>«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de
-fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui,
-scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans
-l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette
-barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une
-idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux
-assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre.</p>
-
-<p>«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans
-réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et,
-saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre
-dans l'espace et j'attendis.</p>
-
-<p>«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en
-tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les
-sens.</p>
-
-<p>«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent
-soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs
-déchiraient la nue.</p>
-
-<p>«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit.</p>
-
-<p>«&mdash;Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs.</p>
-
-<p>«&mdash;Descendons,» reprit le chef.</p>
-
-<p>«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette
-parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de
-leurs recherches, se retiraient enfin.</p>
-
-<p>«J'étais sauvé!...</p>
-
-<p>«Du plus profond de mon cœur je remerciai Dieu du secours imprévu
-qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur
-la tour.</p>
-
-<p>«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à
-présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe
-aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou
-réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais
-suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps
-et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement,
-s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme.</p>
-
-<p>«Je devais donc me hâter.</p>
-
-<p>«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour.</p>
-
-<p>«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour
-calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille.</p>
-
-<p>«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme,
-fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie.</p>
-
-<p>«Ah! ha! fit-il.</p>
-
-<p>«&mdash;Démon!» m'écriai-je avec rage.</p>
-
-<p>«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir.</p>
-
-<p>«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un
-des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture....</p>
-
-<p>«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant.</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet.</p>
-
-<p>«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je
-laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me
-cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait
-toujours.</p>
-
-<p>«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!»</p>
-
-<p>«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour
-atteindre le faîte de la muraille.</p>
-
-<p>«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là
-comme un chien!»</p>
-
-<p>«Et il me repoussa au dehors.</p>
-
-<p>«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un
-moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne
-put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et
-désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du
-fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui
-jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les
-yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être
-précipité, et...</p>
-
-<p>«&mdash;Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point,
-et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais.</p>
-
-<p>«&mdash;Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était
-qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais
-endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs,
-j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non
-cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son
-chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à
-ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait
-réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable
-cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_CREATION" id="LA_CREATION">LA CRÉATION</a></h3>
-
-<h4>D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS</h4>
-
-
-<p>Il y a environ un an j'assistai à la <i>Naca</i>, c'est-à-dire la fête de
-la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette
-cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens
-Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans
-vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment <i>ouwikari-oni</i>, mois
-de valeur.</p>
-
-<p>Le jour désigné pour la cérémonie, à <i>l'endit-ha</i>[1], les guerriers se
-rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les
-<i>papous</i>[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond
-recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon.</p>
-
-<p>Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les
-instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux
-charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour.</p>
-
-<p>Le <i>sayotkatta</i>[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les
-infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout
-devant la porte entre le totem et le calumet.</p>
-
-<p>Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu,
-leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre.</p>
-
-<p>Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien
-propre.</p>
-
-<p>C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées
-perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la
-tribu.</p>
-
-<p>Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et
-même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent
-plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes
-d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou
-blanc.</p>
-
-<p>Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre;
-aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés
-en terre dont les extrémités sont en forme de fourche.</p>
-
-<p>L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que
-des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est
-inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes.</p>
-
-<p>Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras,
-s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous
-la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper,
-il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de
-cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla
-immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang
-inférieur, dont il était suivi.</p>
-
-<p>Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance
-particulière qui lui arriva ce jour-là.</p>
-
-<p>Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé
-Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie,
-l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le
-quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent
-présent d'une chaîne d'or appelée <i>huasca.</i></p>
-
-<p>Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la
-natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les
-guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses
-commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée
-pour cette occasion.</p>
-
-<p>Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de
-la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa
-poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui
-servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il
-s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en
-silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait
-à leur donner.</p>
-
-<p>Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux,
-doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et
-grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au cœur droit et
-aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore
-flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il
-m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent
-une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me
-rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit
-heureux pendant quelques minutes.</p>
-
-<p>«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre
-ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7]
-planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur
-six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8],
-et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages.</p>
-
-<p>«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par
-Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître.</p>
-
-<p>Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se
-trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un œil mélancolique le
-vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le
-<i>tokki</i>[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux.</p>
-
-<p>«&mdash;Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au cœur de gazelle? votre
-sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours,
-et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne
-s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù
-lui-même.</p>
-
-<p>«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance
-renaître dans leur cœur, et ils le pressèrent de s'expliquer.</p>
-
-<p>«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la
-moelle dans les os, et continua ainsi:</p>
-
-<p>«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent
-comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil
-glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à
-perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le
-plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que
-vous disparaissiez du nombre des êtres.</p>
-
-<p>«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant
-s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez
-sauvés. J'ai dit.»</p>
-
-<p>«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils
-pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à
-ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le
-Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme.</p>
-
-<p>«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres,
-afin d'escalader le ciel.</p>
-
-<p>«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle
-puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient
-près d'atteindre leur but.</p>
-
-<p>«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes
-contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les
-oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un
-terme.</p>
-
-<p>«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes
-étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane.</p>
-
-<p>«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la
-majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux
-genoux et resta en adoration pendant la nuit entière.</p>
-
-<p>«Au lever du soleil, il se releva, le cœur raffermi par la prière, et
-résolu à tout entreprendre pour sauver sa race.</p>
-
-<p>«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme.</p>
-
-<p>«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas
-à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée
-à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un
-gigantesque nopal, et, l'œil fixé sur la hutte, le cœur rempli de
-crainte et d'espoir, il attendit.</p>
-
-<p>«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son
-épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain.</p>
-
-<p>«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de
-l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant
-elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour.</p>
-
-<p>«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula
-en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite.</p>
-
-<p>«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une
-voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit
-par l'écouter en souriant.</p>
-
-<p>«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme,
-la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup
-désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite
-boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il
-portait sur lui.</p>
-
-<p>«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse
-qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus
-longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son
-visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour
-toujours.</p>
-
-<p>«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre
-lointain dans l'Eskennane.</p>
-
-<p>«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent,
-éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être.</p>
-
-<p>«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables,
-un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur;
-deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de
-reproche, il les lança dans l'espace.</p>
-
-<p>«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à
-travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette
-chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des
-deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa
-sous leurs pieds et les maintint immobiles.</p>
-
-<p>«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la
-boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche
-autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils
-finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui.</p>
-
-<p>«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre
-du monde, et son écaille le soutient.</p>
-
-<p>«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de
-leurs chevelures.</p>
-
-<p>«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi
-que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse,
-et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son
-collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son
-visage, et tomba dans une profonde rêverie.</p>
-
-<p>Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le
-frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la
-hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h4>
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-<p style="margin-left: 35%">A M. Ernest Manceaux.</p>
-
-<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#LE_LION_DU_DESERT">LE LION DU DÉSERT.</a></p>
-
-<div class="center">
-<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"></td><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#I">Le rancho.</a></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#II">Les chasseurs de bison.</a></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#III">El vado.</a></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IV">La grotte du Sayotkatta.</a></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#V">Le tremblement de terre.</a></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VI">La colline de l'Oiseau-Noir.</a></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VII">Néculpangue.</a></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIII">La chasse aux élans.</a></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IX">La loi des prairies.</a></td></tr>
-</table></div>
-
-<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#UNE_NUIT_DE_MEXICO">UNE NUIT DE MEXICO.</a></p>
-
-<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#UNE_CHASSE_AUX_ABEILLES">UNE CHASSE AUX ABEILLES.</a></p>
-
-<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#LE_PASSEUR_DE_NUIT">LE PASSEUR DE NUIT.</a></p>
-
-<div class="center">
-<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"></td><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#I_LE_GUIDE">Le guide.</a></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#II_LE_VOYAGE">Le voyage.</a></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#III_SUR_LEAU">Sur l'eau.</a></td></tr>
-</table></div>
-
-<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#LA_TOUR_DES_HIBOUX">LA TOUR DES HIBOUX.</a></p>
-
-<p style="margin-left: 35%; font-size: 0.8em"><a href="#LA_CREATION">LA CRÉATION.</a></p>
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-<pre>
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-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le lion du désert, by Gustave Aimard
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LION DU DÉSERT ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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